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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Mouvement littéraire Belge d\'expression française depuis 1880 + +Author: Albert Heumann + +Release Date: December 29, 2010 [EBook #34783] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOUVEMENT LITTERAIRE BELGE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +ALBERT HEUMANN + +Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 + +PRÉFACE PAR M. CAMILLE JULLIAN, DE L'INSTITUT + +PARIS + +MERCVRE DE FRANCE + +MCMXIII + +[Illustration: Dédicace à Monsieur le Préfet Bernard] + + + À PAUL DESJARDINS + + En amitié respectueuse, + + A. H. + + + + +PRÉFACE + + +Beaucoup d'érudits et de lettrés s'imaginent volontiers que la Belgique +est une création artificielle, Å“uvre de l'histoire et des volontés +humaines, et ne s'appuyant sur aucun fait éternel de la nature: un nom +emprunté à la vieille chronique des Gaules, des intérêts communs +unissant les villes, quelques circonstances heureuses, des adversaires +qui ne peuvent s'entendre pour en finir avec ce petit peuple, voilà , +croit-on parfois, ce qui l'a fait et ce qui le maintiendra.--Que +l'histoire ou la vie des hommes ait fait pour lui plus que pour aucun +autre, même que pour la Hollande sa voisine, cela serait facile à +montrer. Mais la nature ou la vie de la terre, elle aussi, a présidé à +sa naissance, justifié sa grandeur, présagé peut-être son éternité. + +Il a, quoi qu'on ait dit, ses frontières naturelles. Au nord, c'est le +Rhin, élargi par endroits en vastes marécages, ou c'est la Meuse aux +replis parfois larges comme des golfes. À l'est, c'est cette même Meuse +ou les terres basses qui l'accompagnent, et puis, toujours à l'est, +commencent les forêts, qui continuent vers le sud à encadrer la +Belgique. Que de fois, dans nos livres de classe français, on nous a +enseigné qu'entre la France et la Belgique il n'y avait que des lignes +de limites artificielles! Que se cachait-il sous cette assertion? une +erreur fondamentale sur la nature des frontières? un vague souvenir des +prétentions lointaines de notre patrie sur ce peuple? je ne sais: ce +n'en était pas moins une chose mauvaise que l'on disait, contrevérité et +contre-justice à la fois. En réalité, entre Belges et Français, il y a +la forêt, Ardennes ou Charbonnière, et la forêt, autrefois comme +aujourd'hui, c'est une barrière entre les peuples au moins aussi dure à +franchir que la rivière et que la montagne. C'est elle qui a fait que +les Rèmes au sud ont vécu tout à fait gaulois, et qui a fait que les +Nerviens au nord ont vécu à demi germains. Il m'est arrivé bien des fois +de traverser et couper cette forêt, de France en Belgique, de Belgique +en France, d'en constater l'état actuel, d'en repérer les vestiges +anciens (noms de lieux, etc.), et chaque fois, suivant les vieilles +routes romaines qui la franchissaient, j'ai mieux compris les ennuis et +les dangers qu'elle infligeait aux tribus et pourquoi elles se sont +arrêtées à sa lisière, plus craintives que devant des Pyrénées ou des +Alpes. + +Du côté de l'ouest, cela va saris dire, la limite est l'Océan. Mais ici, +c'est une limite d'un genre particulier. Nous sommes en présence de ce +que j'appellerai volontiers la partie la plus humaine de l'Océan. Nulle +part il ne voit converger plus de routes, s'ouvrir plus d'estuaires, +s'insinuer de plus importants détroits. Du sud viennent les bouches de +l'Escaut et de la Meuse, au nord apparaît celle de la Tamise, et plus +loin c'est l'Elbe qui dégorge ses flots, et plus près c'est le passage +du Canal. Il y a là , pour l'Océan Atlantique, une sorte de nÅ“ud d'eaux, +marines et courantes, de prodigieux carrefour qui ne fera que grandir +par l'histoire. Mais c'est la nature qui l'a fait. + +Voilà donc, somme toute, une terre bien délimitée, qui est faite pour +vivre d'elle-même et par elle-même. Et ce qui l'invite encore à cette +vie spéciale, ce sont les natures propres des régions auxquelles elle +tient: tout en demeurant attachée à elles, la Belgique, à certains +égards, peut se sentir repoussée par elles (j'emploie le mot dans un +sens purement physique). + +Elle tient d'une part à la France, Mais elle est bien excentrique à +cette France, Celle-ci, c'est la région des grands fleuves qui circulent +autour du Massif Central, et les fleuves de la Belgique ne doivent rien +à ce Massif. Et elle tient d'autre part à l'Allemagne. Celle-là , c'est +surtout la région des grands fleuves parallèles sortis de la Forêt +Hercynienne et descendant vers le nord. Et les fleuves de la Belgique ou +n'empruntent rien à cette forêt, ou regardent tous vers le couchant. + +Entre ces deux régions naturelles de France et d'Allemagne, la Belgique +s'intercale comme une région plus petite, mais également naturelle, +_faisant coin_ entre ses deux grandes voisines. Elle forme, aux +extrémités symétriques de l'une et de l'autre, ce qu'on peut appeler _un +phénomène d'angle_. Et presque toute son histoire s'explique par cette +providentielle situation. + +À l'intérieur même de la Belgique, le sol appelait certaines conditions +de vie sociale et politique qui existaient déjà à l'état d'ébauches +avant les Romains, et qui ont atteint leur pleine réalisation dans la +glorieuse Belgique de nos jours. + +Cette région n'a pas de centre naturel, qui puisse imposer sa loi aux +terres environnantes. La France a le sien, Lyon ou Paris. L'Allemagne a +fini par retrouver le sien, Berlin, héritier du grand sanctuaire des +Semnons. En Belgique, vous n'avez pas de capitale décisive. Et pour un +petit pays comme celui-là , c'est un très grand bien. L'absence d'un lieu +dominateur permet à tous les bons carrefours de devenir chacun une bonne +ville, jouant son rôle dans l'ensemble, prenant son caractère, donnant +sa note propre. Il y a Bruxelles, et il y a Gand, et Liège et Anvers, +dont chacune ne ressemble à personne. Comme l'État belge est peu +considérable, ces divergences ne nuisent pas à son unité, et elles lui +assurent l'immense bénéfice de cités qui se complètent, qui +s'entr'aident, pleines d'émulation, de groupes associés auxquels aucun +ne commande et qui tous travaillent pour tous. + +Cela vient de ce que, je le répète, il ne se trouve pas en Belgique un +centre physique absorbant. Gand, Anvers, Liège, Bruxelles sont de +simples carrefours de détail: celle-ci est née de son port, celle-là +d'un passage de rivière, d'autres d'une convergence de terres agricoles. +Mais aucune n'est une _croisée_ générale de toutes les routes du pays, +comme l'est par exemple Paris pour l'Ile-de-France, Reims pour la +Champagne, Bordeaux pour le sud-ouest. Tant que les Belges demeureront +fidèles à cette loi d'alliance décentralisatrice, de _fÅ“dus Å“quum_; ils +sont sûrs de persister en une très belle nation, renfermant plus +d'_originalités_ (je mets le mot au pluriel) que l'Allemagne et +l'Angleterre mêmes. + + * * * * * + +Toutes ces choses étaient en germe dans la Belgique au temps de la +conquête romaine. + +On a souvent noté la prodigieuse différence de cette Belgique primitive +d'avec celle de maintenant. Je ne crois pas qu'il y ait en Occident deux +spectacles plus dissemblables, deux sociétés plus opposées, que Belges +d'Ambiorix et Belges de Léopold. Tandis que sur tant de points de la +Gaule, l'histoire d'à présent rappelle celle du passé, sur l'Escaut +l'une semble un démenti de l'autre. Voyez en Provence: la Provence +gréco-gauloise a eu deux capitales, la capitale intérieure et agricole, +Aix ou Entremont son devancier, et la capitale maritime et commerciale, +Marseille; cela demeure vrai au Moyen Age, et cela définit encore la +Provence à deux têtes de maintenant. Voyez le Languedoc: ce qui le +caractérise aujourd'hui, c'est cette ligne ininterrompue de villes qui +s'y succèdent sur la même route, y apparaissant à chaque fin d'étapes, +Perpignan, Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes; et tel était l'aspect +que présentaient déjà ces terres il y a deux mille ans sous les Romains, +il y a vingt-cinq siècles sous les Celtes, les Ibères et les Ligures; +dès lors le Languedoc était une série de bourgs, échelons d'une même +route. + +Voyez au contraire la Belgique. Maintenant, c'est la plus belle +floraison de cités, de sociétés municipales qui existe au monde. Nulle +part le régime antique des cités, pressées l'une à côté de l'autre, n'a +plus brillamment reparu que sur les terres basses de l'Escaut et de la +Meuse. La Belgique est devenue la terre d'élection de la vie citadine, +de l'amour-propre urbain. Si vous voulez savoir comment et pourquoi, +lisez l'Å“uvre de son plus grand historien, M. Pirenne. + +Mais cela, c'est la négation de son passé primitif. Au temps de César, +elle était la région la moins municipale de la Gaule. Passé les +Ardennes, l'auteur des _Commentaires_ ne cite plus de nom de cité. Quand +il parle d'un refuge militaire, il donne simplement le nom du peuple +auquel il sert (exception faite pour le _castellum_ de Tongres, +_Aduatuca_). Rien, là , ne ressemble aux grandes villes du centre de la +Gaule, Bibracte, Avaricum, Gergovie. Ce ne sont que des villages, des +fermes dispersées, des redoutes sur des caps de fleuves, comme Namur. Un +ancien, sans doute Tite-Live (et je note en passant que la guerre des +Gaules, chez Tite-Live, fut peut-être racontée avec plus d'intelligence +du pays qu'elle ne le fut chez César lui-même), un ancien a précisément +fait remarquer ce caractère dispersé, rural, de la Belgique préromaine. +Et les Romains, loin de vouloir forcer les habitudes des hommes, +semblent avoir préféré les maintenir, et laisser les sociétés suivre +dans ce pays leur voie traditionnelle. + +Contrairement à ce qui s'est passé dans la plupart de leurs provinces, +ils n'ont pas imposé à cette région le régime urbain. À l'est de +Boulogne, à l'ouest des bourgades militaires de la frontière, ils n'ont +point fondé de villes, et le système municipal y demeure dans l'enfance. +Thérouanne, Bavai furent peu de chose (et d'ailleurs ce n'est pas la +vraie Belgique de maintenant), A. Namur, à Tongres il n'y eut pas de ces +rassemblements permanents d'hommes qui font les vraies villes romaines +comme Reims ou Mayence. Cassel paraît bien être resté ou devenu le +centre administratif et le marché principal de la Flandre. Mais les +bâtisses urbaines y étaient bien peu de choses. Et sur son aire vaste et +à demi nue, isolé au sommet de sa colline, séparé encore des cultures de +la plaine par les rochers et les bois qui environnent ses flancs, Cassel +ressemblait beaucoup plus à la Bibracte des Celtes indépendants qu'au +Lyon des temps romains: lieu de marché ou lieu de foire à certains +jours, alors bruyant et populeux, et demi-désert en temps ordinaire. + +Ce qui continuait à dominer en Belgique, c'était, comme avant César, le +vaste domaine, la ferme princière, ce que le proconsul appelait +_Å“dificium_, avec son château rustique, ses communs, son horizon de +forêts. Le lieu vraiment maître du pays, ce n'était pas la ville, +c'était la résidence du grand seigneur. Et il serait difficile de +concevoir un état en apparence plus différent de l'état actuel. Je +comprends que les Belges soient fiers d'une histoire qui a si +complètement changé les choses, si bien que l'on peut dire que nulle +part en Europe l'homme n'a plus radicalement transformé les conditions +de sa vie sociale. + +Et toutefois, bien des réalités présentes viennent de ce passé, si +distant par les temps et par l'aspect. + +D'abord les lieux habités sont demeurés les mêmes. De fermes ou de +châteaux, ils sont devenus villes: mais c'est sur le même point que +l'homme a travaillé. + +Voici Liège, incontestablement une des villes, dans le monde moderne, +qu'on dirait la plus indépendante de l'histoire primitive, celtique ou +romaine; Liège, qui semble ne devoir sa prééminence qu'au vigoureux +labeur de ses sociétés humaines depuis le Moyen Age. Pourtant, ce point +de la Belgique fut prépondérant dès les temps les plus reculés. Sous les +Francs, c'est là qu'exista cette villa d'Héristal d'où est partie la +grande dynastie carolingienne. Sous les Romains, Héristal était le +centre d'un énorme domaine, dont la dynastie carolingienne n'a été sans +doute que l'héritière. Et sous les Gaulois, Ambiorix, qui a commandé au +pays, a habité près de là , à Jupille peut-être, ou plutôt à Héristal +même. Ambiorix, les Carolingiens, Liège enfin, c'est d'un même coin de +terre que ces trois puissances sont sorties. + +Entre la villa romaine et la ville actuelle de Belgique, il ne faut pas +établir des oppositions irréductibles. Nous savons un peu ce qu'étaient +ces villas d'Héristal, de Jupille, d'Antes, etc., nous pouvons compléter +nos notions directes par la comparaison avec les villas du reste de la +Gaule, comme celle de Chiragan en Languedoc. C'étaient, ces villas, un +amas de bâtisses variées, où, à côté de la demeure du maître, +s'entassaient des centaines de feux de serviteurs, ouvriers agricoles, +et, notez bien ceci, ouvriers industriels. On y travaillait le métal et +la terre. Des ateliers y produisaient sans cesse ustensiles ou bijoux. +C'étaient déjà des usines en effervescence. On s'y activait sous les +ordres d'un maître, et non sous la discipline d'une cité: mais enfin on +sentait déjà sur ces lieux l'intensité de cette manufacture collective +qui est aujourd'hui une des forces de la Belgique. Et chaque jour je +crois davantage que cette force industrielle remonte au plus lointain +passé, date de bien au delà d'un millénaire, et par là n'en est que plus +durable, plus étroitement liée à la nature des choses du pays. + +Cette Belgique primitive, romaine et préromaine, relevait, comme la +nôtre, des deux civilisations voisines, la gauloise et la germanique. +Dès le début de sa vie connue, et du fait même de sa situation d'angle +au contact de deux peuples, elle a participé de l'une et de l'autre. + +Je me borne ici à citer les faits certains. Dans la région qui forme +aujourd'hui la Belgique, habitaient les Morins et les Ménapes de Flandre +et Brabant, qu'on dit Gaulois, les Nerviens de Hainaut et les Eburons ou +Tongres de Hesbaye, quelques Trévires des Ardennes, tous ceux-ci à +moitié germains. Et c'est le même dualisme que maintenant, entre gens de +langue française et gens de langue flamande. + +Avec l'étrange différence que voici. De nos jours, l'élément +linguistique d'origine germanique, c'est du côté de la mer qu'il +apparaît, là où étaient autrefois les Ménapes et les Morins. Et ceux-ci +étaient censés d'origine gauloise, tandis qu'on attribuait des affinités +germaniques aux peuples de la Meuse et de la Sambre, Nerviens et +Eburons, lesquels correspondent, de nos jours, aux populations à langue +française. Il y a eu interversion d'influences, d'éléments ethniques ou +linguistiques. L'histoire de M. Pirenne nous montrera comment cela s'est +produit. Autrefois, les Germains venaient surtout de la Moselle, des +forêts, par voies transversales d'entre Maëstricht et Trêves; les +Gaulois s'étendaient surtout le long de la mer, s'arrangeant pour être +le plus possible les maîtres de la rive océanique, d'en occuper tous les +ports et les salines. Plus tard, c'est semble-t-il, le contraire qui +s'est produit. Le monde allemand a à son tour suivi les bords de la mer +du Nord, attiré comme par un chemin d'appel par ses eaux si passagères; +et les Français sont tout naturellement descendus par la célèbre vallée +de Sambre-et-Meuse, que le seuil du Vermandois met en rapports directs +et rapides avec le foyer parisien. + + +Cette opposition acquiert, aux yeux de l'histoire, une importance +considérable. Si cette région de Belgique a été divisée de façon si +différente entre Germains et Gaulois, Allemands et Français, mais si +elle a toujours été divisée, c'est que cette division, ce partage entre +deux langues et deux sortes d'habitudes est fatal et nécessaire, et une +loi inévitable de sa situation naturelle. + +Quoi donc? ce sera donc toujours un peuple métis, fait moitié de +Flamands et moitié de Wallons, comme autrefois moitié de Ménapes et +moitié de Nerviens? + +Mais quel déshonneur y a-t-il dans le métissage? Il n'est point de +peuple au monde, pas même ni surtout le nôtre, le peuple français, qui +ne soit un mélange. Chez nous, depuis des milliers d'années le flot des +envahisseurs d'outre-Rhin n'a cessé de se rencontrer avec le flot +d'émigrants d'outre-montagnes. Et il n'a pas empêché que la France n'ait +pour l'éternité la plus séduisante des physionomies personnelles. Et le +bilinguisme de la Belgique ne l'empêche pas d'être une nation, +individuelle et originale. Ce qui fait l'originalité d'un peuple, c'est +la façon dont il travaille avec les éléments divers que la race ou la +langue lui apportent. Il est à lui-même son Prométhée, suivant le mot +étincelant et juste de Michelet. Or il n'y a pas en ca moment dans +l'Europe de peuple qui, au même degré que la Belgique, travaille à la +fois son âme et sa terre, qui vive davantage de l'école, du foyer et de +la forge. Laissez-le faire quelques années encore, et il sortira de là +l'individualité nationale la plus intéressante, la plus sympathique +qu'on puisse voir. + +Ce sont des fous ou des misérables, ceux qui parlent de supprimer, de +démembrer la Belgique. Nul n'a le droit de toucher aux nations qui +tiennent à vivre. Former sur elles des projets de conquérant, ce serait +un crime contre la société humaine et la vie divine du monde, crime +aussi grand «que de tuer son père ou de brûler le Capitole», comme +disait Marc-Aurèle. + +Ce bilinguisme qu'on invoque parfois contre les destinées de la Belgique +est au contraire une force de plus. Il lui permet de recevoir deux +influences, de connaître plus de faits et d'attitudes, de savoir et de +pouvoir davantage. Les métissages font souvent les plus fortes espèces +d'hommes. Les Grecs le savaient bien, et, dans leur façon imagée de +traduire les faits qu'ils observaient, ils faisaient d'Hercule le père +de tous les métis. Les plus vigoureux des soldats de Carthage ont été +les Lybiphéniciens, et si les Gaulois ont été d'abord si puissants dans +le monde, c'est parce qu'ils furent des Celtoligures. + +Que ne fera-t-on pas un jour du mélange de l'esprit français et de +l'esprit germanique, chacun ayant sa vertu propre, et droit tous deux à +une égale admiration? La Belgique est là pour faire ce mélange, d'où il +sortira, grâce à elle, quelque chose de plus que les deux éléments +initiaux. + +Car la situation et le sol de la Belgique fourniront toujours quelque +chose qui ne viendra pas des pays voisins. Elle donnera l'aspect propre +de ses forêts des Ardennes, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, celui +de ses terres basses de Bruges, de ses longs rochers du pays nervien; +elle donnera ce que j'ai constaté ici tout d'abord, cette laboriosité +municipale qui rappelle Athènes et Corinthe. Et puis, il ne faut pas +l'oublier, cette Belgique regarde l'Océan, elle est une façade sur la +mer la plus passagère du Nord, le seul point de l'Atlantique,--entre +Calais et Hambourg,--qui par l'intensité du trafic puisse ressembler à +la mer Égée du monde antique. + +Cet élément maritime explique bien des choses dans l'histoire de la +Belgique. J'ai déjà dit qu'il y expliquait la venue des Gaulois. En même +temps qu'ils occupaient le sud de l'Angleterre, ils ont voulu se +maintenir sur les terres d'en face: Tamise et Escaut, qui se regardent, +devaient être unis. Pareille chose s'est produite au temps des Romains +de l'Empire. Ceux-ci ont tenu, tout de suite, à conquérir les rivages de +la Flandre. C'est là qu'ont eu lieu les premières expéditions des +proconsuls ou des légats. Ils ont rêvé de faire de la mer du Nord une +mer romaine, et ce rêve est peut-être antérieur à celui d'une conquête +de la Germanie. Et depuis, tous les souverains du pays, jusqu'à +l'avant-dernier roi, ont bien compris que d'une certaine maîtrise de la +mer dépend le sort ou l'originalité du pays. + + +Tout cela fait que, même dans ses Å“uvres françaises, même dans ses +Å“uvres flamandes, la Belgique ne sera ni le reflet de la France, ni le +reflet des influences germaniques. Ce qu'elle apporte de sien, ce +qu'elle crée à l'aide de combinaisons nouvelles, c'est à l'auteur de ce +livre à nous le montrer. + +Voilà plus ou près de trente ans que j'ai été moi-même en contact pour +la première fois avec la littérature française de la Belgique. Il +s'agissait, bien entendu, de livres d'érudition. C'est lorsque, débutant +dans l'étude de l'antiquité classique, je connus le traité de _Droit +public romain_, du regretté Willems, Entre ce livre et les chefs-d'Å“uvre +de Maeterlinck, il y a évidemment un abîme: rien n'est plus concis, sec, +dur presque, que le livre de Willems. Mais tout de suite, un apprenti +érudit est émerveillé en l'ouvrant. Cela est d'une clarté, d'une +précision, d'une fermeté prenante et stable qui ne laisse aussitôt aucun +doute à la pensée: c'est du meilleur des habitudes françaises. Et à côté +de cela, quelle sûreté d'informations, quelles recherches +bibliographiques, quelle maîtrise de la matière! c'est du meilleur de la +discipline allemande. + +Je n'ai pas assez étudié l'histoire de l'érudition en Belgique pour +savoir ce qu'elle doit à Willems, J'ai cependant la persuasion que c'est +beaucoup. En tout cas, chez tous ceux d'outre-Ardennes qui s'occupent de +Rome et de Grèce, il me semble sentir fortement son influence. Elle est +visible, franchement avouée, chez M. Waltzing, de Liège, et dans toute +l'école philologique qui se réclame de ce dernier. + +Le beau travail qu'elle a livré! Waltzing, dans son livre sur les +Corporations romaines, nous a donné un pur chef-d'Å“uvre d'érudition, +admirablement disposé et composé, sobrement écrit, où rien n'arrête et +ne fatigue la recherche, d'une conscience, d'une probité, d'une véracité +étonnantes. De là sont sortis tous ces mémoires sur les Préfets des +Ouvriers, sur les Collèges de Jeunes Gens, sur les Collèges de Vétérans, +Å“uvres des élèves de Waltzing, et qui valent et passent les fameuses +thèses allemandes. Comme je comprends que Liège ait voulu célébrer, il y +a quelques années, le jubilé de M. Waltzing! + +La bonne et belle besogne qui se fait dans cette Université de Liège! +Elle a ses revues, elle a ses traditions, et, si jeune qu'elle nous +paraisse, j'y sens un patriotisme universitaire qui manque encore à nos +facultés françaises. Nous avons beaucoup à prendre et à apprendre de la +Belgique. + +Le travail local m'a paru mieux organisé que chez nous; des fédérations +de sociétés se sont fondées d'où il résulte une saine entente et des +recueils utiles. Chaque ville un peu importante a son association +scientifique et ses publications. D'ici à vingt ans, si cela se +maintient, l'exploration et l'inventaire historique de la Belgique +seront choses faites. + +Il y restera, assurément, beaucoup à trouver. Mais ce sera surtout dans +le domaine de la préhistoire. Là est à la fois l'espérance et l'écueil +de la science belge, L'écueil, parce qu'elle ne se résigne pas, en ce +moment, à accepter les classifications, la méthode, la discipline des +préhistoriens français, jusqu'ici les vrais maîtres en la matière, parce +qu'elle se lance éperdument dans l'aventure, où j'ai peur qu'elle ne +trouve des déboires et pis encore. Et cependant c'est l'espérance de +l'avenir que cette exploration préhistorique de la Belgique: ce limon de +la Hesbaye, ces grottes ou abris de la Meuse, j'ai idée que dès les +temps de Chelles ou d'Aurignac, ils furent le patrimoine de populations +déjà nombreuses et déjà industrieuses. M. Commont, d'Amiens, a visité, +il y a un an, une partie de ces régions: il en est revenu émerveillé. + +Nous sommes loin de la Belgique de Maeterlinck. Non! nous y revenons. +Car ce que la préhistoire nous montrera, c'est la densité de la vie dans +cette région, l'activité robuste de ses habitants, c'est-à -dire des +choses que la Belgique possède toujours. Je crois bien qu'à des +centaines de siècles en arrière, la nature et l'homme bâtissaient déjà +les assises qui portent la nation. + +Voilà pourquoi, à qui veut étudier à fond la Belgique, analyser son +caractère comme un anatomiste le corps humain, il faut, non pas +seulement lire ses auteurs, mais regarder ses roches, et unir +l'admiration de Maeterlinck et de Verhaeren à la curiosité du travail +érudit et des aventures préhistoriques. + +Après tout, Maeterlinck l'a fait. Avez-vous lu son morceau sur l'épée ou +son histoire du jeune chien? Je connais peu de choses semblables dans +notre littérature française. Cela est moins fameux que la _Vie des +Abeilles_, et c'est ce que je préfère à tout. Maeterlinck a +admirablement saisi ce que l'animal doit à l'éducation reçue des hommes, +et ce que l'âme de la bête tient de dix millénaires de traditions +humaines; et il a également montré ce que l'arme a apporté d'idées, de +sentiments, de passions nouvelles à l'homme des temps du bronze qui l'a +créée. Ces deux morceaux, c'est de la préhistoire réfléchie, faite par +un psychologue, c'est de la psychologie expliquée, faite par un +historien. + +Vous trouverez des qualités de même ordre chez Verhaeren, que notre +jeune ami Heumann aime par-dessus tout, d'une amitié de tout instant et +d'une sympathie profonde. Vous les trouverez chez d'autres. Mais je +laisse à l'auteur de ce livre le soin d'en parler. + + * * * * * + +Heumann a bien fait d'écrire ces pages. Nous devons aimer les lettrés +belges comme des demi-frères, chez lesquels un sang différent du nôtre a +donné des qualités qui nous manquent. Car Verhaeren, Maeterlinck, il n'y +a pas à le nier, c'est autre chose que ce qu'il y a chez nous, et, à de +certaines pages, c'est quelque chose de supérieur à nous. + +En cela encore se répète un fait constant dans l'histoire de la +Belgique. Sur la France même ou sur la Gaule elle a, à de certaines +heures et pour de certaines choses, exercé une véritable prééminence. +Maeterlinck, c'est un peu comme Ambiorix, un génie qui s'impose à la +France. Ambiorix l'Éburon était à demi germanique, mais il portait un +nom gaulois; il convia les Celtes à la liberté, il fut le précurseur de +Vercingétorix dans la cause de l'indépendance, et c'est au sud des +Ardennes qu'il regardait pour contempler ses amitiés morales et ses +alliances politiques. + +Plus tard, c'est encore de Belgique que nous sont venus les maîtres de +la France romane, ces extraordinaires Carolingiens de Héristal, dont +j'ai parlé tout à l'heure. Étrange aberration que celle des Allemands +contemporains, qui veulent faire de ces Carolingiens, Charlemagne +compris et surtout, des Germains! Ils n'étaient ni Germains, ni Gaulois, +ni Romains. C'étaient de grands seigneurs du monde de la Belgique, dès +ce temps aussi distinct du reste de la Gaule qu'il l'a jamais été. En +eux, sans doute, il y avait du sang des Francs: mais faire des Francs de +purs Germains, alors que ces tribus du Salland et du Hamland étaient les +plus romanisées du pays rhénan, revendiquer les Francs pour la vraie +Germanie, m'a toujours également paru une bizarrerie incohérente. Chez +les maîtres de Héristal, il y avait l'éducation romaine, le contact avec +les choses classiques dont la grande villa ne cessa de leur montrer les +restes. Et il y avait aussi des éléments qui n'étaient ni romains ni +francs, et qui venaient du pays même, des traditions, du sol, de +l'horizon de Belgique. + +Liège est la voisine, et, tout compte fait, l'héritière de Héristal. +Qu'elle continue à produire dans ses usines, à travailler dans ses +écoles, et il est possible que comme au temps d'Ambiorix et au temps de +Pépin, la vie de la Gaule et de la France soit obligée de lui payer un +tribut de reconnaissance. + +C'est pour cela qu'Albert Heumann a songé à écrire ce livre. Il l'a fait +parce qu'il doit beaucoup à Verhaeren et Maeterlinck. Il l'a fait parce +qu'il a voulu faire une Å“uvre d'allure éminemment française, +c'est-à -dire qui fût à la fois une marque de bon voisinage, un signe +d'amitié, un hommage de gratitude. Et moi, son maître et son vieil ami, +je crois aussi qu'il a ajouté de nouveaux matériaux, et d'une vraie +valeur, à cette tâche filiale qui est l'histoire de la pensée française. + +CAMILLE JULLIAN. + + + + +_AVANT-PROPOS_ + + +La littérature belge d'expression française sollicita déjà de nombreux +critiques français, quelques-uns illustres. Les Maurice Barrès, les Léon +Bazalgette, les Albert de Bersaucourt, les Ad. van Bever, les +Ernest-Charles, les Remy de Gourmont, les Jules Lemaître, les Raymond +Poincaré, les Tancrède de Visan, d'autres encore ont consacré aux +écrivains belges des pages judicieuses portant la marque de leurs +talents variés. Aucun, je crois, n'examina, dans un ouvrage général, +l'ensemble du mouvement auquel se sont intéressés des Belges comme +Francis Nautet[1], Eugène Gilbert[2], Henri Liebrecht[3], ou un +Allemand, le Professeur Dr Hubert Effer[4]. Il m'a paru utile qu'un +Français aussi accordât plusieurs chapitres à une littérature intimement +liée à la nôtre, dépendante de notre culture, et considérât, du point de +vue français, cette portion importante de notre patrimoine intellectuel; +combien ont eu trop souvent velléité d'en travestir le caractère! C'est +dans ce sentiment que j'entrepris mon travail. On constatera des +lacunes; il m'a fallu, maintes fois, laisser dans l'ombre certaines +Å“uvres ou certaines parties d'Å“uvres que je tiens en haute estime: leur +étude approfondie démentirait le titre général de ce livre. Je me suis +inquiété de ménager à chacun une place en harmonie avec son influence, +me souciant peu de la mesurer à l'épaisseur des productions. J'ai jugé +sans autre parti pris que de comprendre dans la grande famille +littéraire française tant d'écrivains qui l'honorent grandement; de +celui-ci j'assume, avec joie, la responsabilité. + +A. H. + +Saint-Cloud, octobre 1912. + + + + +I + + +CARACTÈRES GÉNÉRAUX + + +«Aujourd'hui, leur littérature est presque nulle», écrit Hippolyte +Taine, dans un chapitre de la _Philosophie de l'art_ consacré aux +Belges[5], et plus loin: «Ils ne peuvent citer de ces esprits créateurs +qui ouvrent sur le monde de grandes vues originales, ou enchâssent leurs +conceptions dans de belles formes capables d'un ascendant universel[6].» + +L'essai sur l'art dans les Pays-Bas date de 1868; un tel jugement était +alors très juste. Aujourd'hui, les considérants qui l'appuient, +ingénieux et suggestifs, sur la stérilité intellectuelle des Belges, se +trouvent infirmés. L'illustre critique démontre, en ce style alerte et +imagé qui pare d'un si grand charme sa pensée, combien les habitants des +Pays-Bas, dès l'heure où ils commencèrent de défricher et de rendre +saine leur terre, ont toujours eu, par nécessité géographique, un esprit +pratique, de défense d'abord, puis de conservation, qui les initia plus +à jouir des matérialités qu'il ne les inclina à la poésie ou à la +philosophie. Seulement, dans ce même pays, voilà que, vers 1880 et les +années suivantes, un important mouvement littéraire naît et se +développe! Des romanciers apparaissent, des poètes surgissent, même, +sinon des philosophes, du moins des écrivains dont il ne semble pas +téméraire d'assurer qu'ils ont une philosophie; moins de quarante ans +après la condamnation prononcée par Taine, un Verhaeren, un Maeterlinck +créent des Å“uvres «capables d'un ascendant universel», lui donnent un +démenti superbe, et confirment de leurs noms glorieux la faillite de ses +arguments! Cependant, ce n'est point par simple caprice que les Lettres +belges ne prennent essor qu'en 1880. Pour expliquer leur pauvreté +jusqu'à cette date, des raisons existent, autres que celles de Taine. +Lesquelles? + +Si haut que nous remontions dans l'histoire des peuples, nous ne +rencontrons point de littérature féconde, indépendante d'une prospérité +matérielle parfaite, d'une autonomie politique absolue. Le siècle de +Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Louis XIV brillent comme +autant de témoignages qu'une floraison intellectuelle ne s'observe que +chez une nation saine et forte. Or, la Belgique subit toutes les +dominations. Depuis le XVIe siècle, successivement soumise aux +fantaisies de la monarchie espagnole, annexée par le traité d'Utrecht à +la Maison d'Autriche, réunie, en 1795, à la France dont elle forme neuf +départements, jusqu'au jour où le Congrès de Vienne l'accouple à la +Hollande sous la souveraineté du prince d'Orange-Nassau, ce n'est qu'en +1830 qu'elle se constitue en royaume libre. Envahie, saccagée, durant +les guerres du règne de Louis XIV, puis de la Révolution, la Belgique +devient, à maintes occasions, le champ et le cimetière de l'Europe. Dans +un pays que des fortunes aussi diverses, mais également malheureuses, +bouleversaient, où l'insécurité du lendemain obsédait, au point de +détourner les intelligences et les énergies d'entreprises qui ne +s'attachaient point à la défense d'intérêts immédiats, imagine-t-on des +poètes, des prosateurs créant des Å“uvres immortelles[7]? Et lorsque, en +1830, ce pays conquiert enfin la vie paisible, il reste nécessairement, +assez longtemps, un État fragile comme tous les États jeunes; il doit +consolider ses institutions, affermir son influence, surveiller avec une +sollicitude minutieuse le jeu d'un organisme encore délicat. Pendant +cinquante ans, les questions politiques et sociales absorbent l'activité +des Belges. Et, dans leurs efforts, ils sont merveilleusement encouragés +et dirigés, à partir de 1865, par un homme d'affaires génial, qui +développe l'industrie, accroît le commerce, consacre la situation +internationale et impose la Belgique au respect du monde, le roi Léopold +II. Ce souverain, si indifférent aux écrivains, les favorisait sans le +savoir, en préparant à leur élan un admirable terrain; il semait pour +d'autres, la récolte fut double. + +M'objectera-t-on qu'au fond mes raisons ne diffèrent guère de celles de +Taine, puisque, moi aussi, j'attribue l'insignifiance intellectuelle des +Belges dans le passé au besoin, si longtemps prédominant chez eux, de +lutter pour subsister? Mais Taine, lui, tire de ses observations une loi +sur l'impuissance littéraire naturelle, instinctive, du peuple belge[8]. +Qu'il constate cette impuissance au moment où il écrit, fort bien. Il se +trompe (l'évènement l'a prouvé) lorsqu'il semble l'imputer à la race +même, et, partant, la considérer comme irrémédiable. Au contraire, nous +avons essayé d'exposer comment des accidents historiques seuls avaient +été responsables de cette infériorité jusqu'en 1880, mais qu'une fois la +Belgique libérée des soucis politiques ou sociaux qui troublaient sa +tranquillité matérielle et sa vie morale, des esprits s'étaient +rencontrés, aussi aisément là qu'ailleurs, avides de travaux nobles et +désintéressés. + +Sans doute, un chroniqueur scrupuleux pourrait relever les noms de +quelques écrivains isolés qui, déjà , dans le courant du XIXe siècle, +publièrent des recueils de vers ou de prose. Mais si nous exceptons +Charles de Coster, dont la _Légende d'Ulenspigel_, cette épopée +puissante, colorée, émue, qualifiée avec bonheur de «bible nationale», +inspira maintes fois les romanciers belges contemporains, et le tendre +moraliste Octave Pirmez, en vérité ce ne sont ni les Van Hasselt, ni les +Mathieu, ni les Potvin, ni d'autres obscurs compilateurs académiques, +impersonnels et fades, qui méritent de retenir l'attention. + +En 1880, toute une génération de jeunes hommes, élevés en un pays +prospère, enrichis des idées neuves qui, depuis la guerre +franco-allemande, circulaient à travers la Belgique et les excitaient, +se trouvent prêts au combat. Car il ne s'agit de rien moins que d'un +combat, et le premier caractère du mouvement littéraire dont nous nous +occupons, c'est d'être, à l'origine, un mouvement révolutionnaire. +L'attaque fut soudaine. Un adolescent de vingt ans, au masque +intelligent et audacieux, Max Waller, poète et conteur, fonde une revue, +_La Jeune Belgique_, groupe autour de lui un bataillon de volontaires +intrépides, parmi lesquels Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valère Gille, se +rue à l'assaut des idées bourgeoises et fanées dont quelques pédants +s'enorgueillissaient et plante sur leurs débris le drapeau de l'Art +libre et de la Pensée fière. D'autres revues s'organisent. _L'Art +Moderne_, _la Société Nouvelle_, _la Basoche_, _la Wallonie_, des +journaux se fondent, les encouragements arrivent de Paris, et voilà née +la nouvelle littérature belge. Certes, le public ne se passionne pas +encore pour elle, certes le gouvernement ne lui facilite guère +l'existence, mais d'une telle poussée, inconnue jusqu'alors, de volontés +unies et d'efforts coordonnés la victoire sortira. Lorsque, en 1889, Max +Waller fut ravi, si jeune, à l'affection de ses camarades, il avait pu +savourer déjà la joie d'applaudir aux premiers succès des Lemonnier, des +Verhaeren, des Eekhoud, des Giraud, de presque tous ceux qui, par la +richesse de leur tempérament et l'enthousiasme de leur cÅ“ur, allaient, +dans le domaine des Lettres, illustrer la Belgique pour la première +fois. + + * * * * * + +Les écrivains belges, poètes ou prosateurs, sont des peintres. Ils +s'inquiètent peu de la composition; leur fougue s'emploie à décrire. Les +écrivains français, eux, sont des architectes: l'Å“uvre mal bâtie nous +froisse; des mesures égales, des développements symétriques, voilà ce +qu'exige notre tempérament. Les natures septentrionales demeurent +réfractaires au besoin d'équilibre et de clarté. Enchevêtrées, +impulsives, violentes, elles projettent des impressions désordonnées, +mais plus véhémentes, plus colorées que les nôtres. Ainsi, les +littérateurs de Belgique, particulièrement ceux des provinces flamandes, +se désintéressent volontiers de l'ordonnance d'un livre; l'expression +vive de ce qu'ils sentent, la peinture de ce qu'ils voient, souvent +éclatante, même brutale, les exaltent plus sûrement. + +Les uns, Camille Lemonnier, Émile Verhaeren dans _Les Flamandes_, +Georges Eekhoud, et, plus encore qu'aucun, Eugène Demolder, brossent à +larges coups de pinceau des fresques lumineuses, exubérantes de vie +païenne, qui évoquent les somptueuses décorations de Rubens, les +beuveries de Jordaens, les kermesses de Téniers, toujours la vie +plantureuse et sensuelle. + + À mesure que se pressaient les jours, cette gaieté de la terre + s'accroissait, prenait des allures de ribote et de folie. Une + pléthore gonflait les choses; le vertige de la sève exaspérait les + chênes. On entendait comme par cascades ruisseler le sang vert des + aubiers sous la chevelure des feuilles. Des gommes s'accumulaient + le long des écorces comme des apostumes par les fentes desquels + coulaient les résines; aux branches s'ouvraient des plaies + pareilles à des bouches, à des flancs écrasés et spumants[9]. + +D'autres, au contraire, les conteurs Louis Delattre et Maurice des +Ombiaux, cisellent leurs Å“uvres avec émotion; les touches sont précises, +délicates, comme celles de jolis tableaux très finis dont les nuances, +un peu recherchées, s'harmonisent heureusement et l'on pense à tant de +petits peintres de la vie flamande intime. Voici les poèmes d'Albert +Giraud; leur tenue parfaite, leur distinction un peu hautaine rappellent +certains portraits de Van Dyck: + + Sur le rêve effacé d'un antique décor, + Dans un de ces fauteuils étoilés de clous d'or + Dont la rude splendeur ne sied plus à nos tailles, + Le front lourd de pensées et balafré d'entailles + Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi, + En un vaste silence où l'on sent de l'effroi, + L'aventurier flamand qui commandait aux princes + Et qui jouait aux dés l'empire et les provinces, + Celui dont la mémoire emplit les grands chemins, + Celui dont l'avenir verra les larges mains + S'appuyer à jamais en songe sur l'Épée[1]. + +Dans le faste et la magnificence des visions verhaereniennes, c'est Van +Eyck qui, à tout instant, resplendit. Georges Rodenbach, Charles Van +Lerberghe, le Maurice Maeterlinck des premiers drames, s'apparentent aux +primitifs flamands inquiets, tendres et religieux, continuent, en +littérature, l'adaptant à leur caractère, l'Å“uvre mystique de Memling. +Écoutez la fin de la _Chanson d'Ève_: + + Une aube pâle emplit le ciel triste, le Rêve + Comme un grand voile d'or de la terre se lève. + + Avec l'âme des roses d'hier, + Lentement montent dans les airs, + Comme des ailes étendues, + Comme des pieds nus et très doux, + Qui se séparent de la terre, + Dans le grand silence à genoux. + + L'âme chantante d'Ève expire, + Elle s'éteint dans la clarté; + Elle retourne en un sourire + À l'univers qu'elle a chanté. + + Elle redevient l'âme obscure + Qui rêve, la voix qui murmure, + Le frisson des choses, le souffle flottant + Sur les eaux et sur les plaines, + Parmi les roses, et dans l'haleine + Divine du printemps. + + En de vagues accords où se mêlent + Des battements d'ailes, + Des sons d'étoiles, + Des chutes de fleurs, + En l'universelle rumeur + + Elle se fond, doucement, et s'achève, + + La chanson d'Ève[1] + +Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud, +Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van +Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des béguines frôlant à pas +étouffés les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants +rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent, +épuisées, dans une atmosphère de recueillement, qu'elles éclatent +joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une +cité ardente et rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils +peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination +hallucinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont, +d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent; plutôt +que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en couleurs. Avec +leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs +pinceaux. Les mêmes paysages, la même atmosphère qui inspiraient les +aïeux, les inspirent aujourd'hui; de la même manière leur nature réagit, +et cette belle page où Taine explique le coloris des peintres s'applique +aussi exactement au coloris des écrivains: + + Hors des villes comme dans les villes, tout est matière à tableau; + on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni + cru, ni monotone; il est nuancé par les divers degrés de maturité + des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les + changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour + complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un + coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui + se déchire, ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe + les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la + vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage + immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un + ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et + faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes[12]. + +Quelques littérateurs belges, aussitôt après la renaissance de 1880, se +laissèrent tout à fait asservir à des écoles françaises. Nous +examinerons la question, le moment venu, dans un chapitre prochain, +mais, reconnaissons-le dès maintenant, si les premiers romans de +Lemonnier se ressentent fort de Zola, si Giraud, Valère Gille, Gilkin +suivent avec servilité Leconte de Lisle et Hérédia, c'est que le roman +naturaliste aussi bien que la poésie parnassienne, sensualistes l'un et +l'autre, devaient attirer fatalement de jeunes écrivains qu'une +naturelle disposition portait à observer, d'abord, en toutes choses, les +couleurs. Toutefois, en France, romanciers ou poètes ne peignirent que +par accident; en Belgique, ils peignent par nécessité. Chez nous, le +mouvement intellectuel, plus tôt fécond, impressionna même, à maintes +reprises, les arts plastiques et créa des peintres-littérateurs, +Poussin, Greuze, Delacroix. Au contraire, c'est grâce au génie de ses +artistes que la terre de Flandre témoigna deux fois, au XVe et au XVIIe +siècle, de sa prodigieuse richesse, de sa farouche vitalité. Et rien ne +détournera ceux de ses fils qui, par leurs écrits, continueront à la +glorifier, d'être encore et toujours des peintres. + + * * * * * + +À étudier les écrivains belges d'expression française de ces trente +dernières années, leurs vies, leurs Å“uvres, on s'aperçoit que la plupart +sont venus en France chercher la culture latine. Tout en revendiquant +avec fierté le tempérament septentrional, sa sève bouillante et +désordonnée, ils désirent nous prendre ce qui nie le plus leur nature, +le sens des proportions, l'harmonie, la finesse. S'ils n'y réussissent +pas toujours, du moins est-il bien rare que ne se remarque point dans +leurs écrits quelque empreinte de notre culture. Pour les Wallons, +Latins naturels, cette loi se passe de démonstration; quant aux auteurs +de race flamande, ils la confirment brillamment. Des cinq plus grands +écrivains belges, trois sont de purs Flamands et un quatrième, si son +nom trahit des attaches françaises, est né de mère flamande. Or, tous +les quatre ont choisi la France pour patrie d'adoption: Rodenbach +habitait Paris, Lemonnier y passe tous les ans plusieurs semaines, +Verhaeren, chaque hiver, s'installe à Saint-Cloud, Maeterlinck partage +son existence entre la Normandie et la Provence[13]. Et j'en citerais +d'autres, de notoriété moindre, ou plus jeunes, que Paris retient!... +Séjournant en France, contractant les habitudes françaises, fréquentant +des hommes de lettres, des artistes français, séduits aussi peu à peu +par le charme prenant de nos paysages ou excités par le souffle brûlant +de la ville, comment ces écrivains résisteraient-ils au besoin de donner +à leurs pensées, à leurs sensations une forme française, de les +habiller, pour ainsi dire, à la française, sans toutefois les déformer +ni les amoindrir? Évidemment, la langue dont ils usent leur apporte un +précieux avantage, mais écrire en français n'implique pas nécessairement +une culture française: le romancier Georges Eekhoud qui ne vécut point +en France, a beau s'exprimer en notre langue, il demeure exclusivement +Flamand, je ne discerne en son Å“uvre nulle trace de notre influence. Au +contraire, les livres de Camille Lemonnier, très flamands par les +descriptions robustes et colorées, la vie puissamment truculente, +revêtent une forme plus soignée, j'allais dire plus civilisée que si +Lemonnier ne s'était jamais éloigné de son pays. Les vers de Georges +Rodenbach pleurent des impressions et des mélancolies de terroir avec +une distinction rare, une préciosité presque maladive, qui rapproche cet +enfant de Bruges des poètes de la décadence romaine... Certaines pièces +de Maurice Maeterlinck, _Monna Vanna_ et _Joyselle_, ou encore la _Vie +des Abeilles_, _l'Intelligence des fleurs_, sont d'une exécution toute +latine. Latin enfin, Émile Verhaeren lui-même, un Flamand s'il en fut, +le chantre de _Toute la Flandre_, le plus nationaliste des poètes, et +non seulement dans quelques recueils du début, _les Flamandes_, _les +Moines_, mais encore et surtout dans l'un de ses récents volumes, _les +Rythmes souverains_, les poèmes les plus latins qu'il ait créés, soit +par le choix des légendes, soit par leurs harmonies. Contemplez ce +délicieux tableau du Paradis: + + Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes; + Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air; + Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs, + Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe. + Un lion se couchait sous des branches en fleur; + Le daim flexible errait là -bas, près des panthères; + Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs + Parmi les phlox en feu et les lys de lumière. + Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux, + Adam vivait, captif en des chaînes divines; + Ève écoutait le chant menu des sources fines, + Le Sourire du monde habitait ses beaux yeux; + Un archange tranquille et pur veillait sur elle + Et chaque soir, quand se dardaient, là -haut, les ors, + Pour que la nuit fût douce au repos de son corps, + L'archange endormait Ève au creux de sa grande aile[1]. + +Tous les littérateurs belges s'assimilent la culture française, +assouplissent, grâce à elle, leur procédé d'expression, le rendent moins +touffu, plus délicat, sans cesser jamais de sentir en Flamands. + + Même chez ceux de ces écrivains qui ont cherché à se dénationaliser + le plus possible, écrit Louis Dumont-Wilden[15], il ne serait pas + difficile, par une analyse un peu attentive, de montrer que les + traits de caractère, les façons de sentir propres aux Flamands, se + retrouvent toujours. Chez les uns, c'est ce mysticisme intime, + propre aux vieux maîtres de Flandre, qui, mieux que tous les + autres, «surent jouer dans la paille avec l'enfant de Bethléem», + chez d'autres, c'est le don de l'image colorée, vivante, et un peu + incohérente, c'est l'amour de la vie truculente; chez d'autres + encore, c'est cette éloquence familière si caractéristique parmi + les orateurs flamands, ou cet humour un peu appuyé, mais plein de + saveur qui, du lointain Breughel va jusqu'au puissant caricaturiste + De Bruycker; ou encore ce «flou» dans le raisonnement abstrait qui + paraît à des écrivains français une véritable déloyauté + intellectuelle, mais qui n'effraie aucun esprit germanique. + +Que de vérité dans cette page! Quant aux esprits germaniques, non +seulement ils ne s'effraient pas (et ne comptons guère sur l'idéalisme +de l'_Oiseau bleu_ pour les choquer), mais volontiers ils s'approprient +les auteurs flamands, naturalisent Maeterlinck écrivain allemand, +annexent Verhaeren... Et voilà les méthodes de Bismarck appliquées à la +littérature! Stefan Zweig n'écrit-il pas[16]: «Et cette terre germanique +où Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren, +une patrie d'adoption»? Or, contre une pareille affirmation, les faits +protestent avec véhémence. Prétend-on sincèrement classer comme Germains +des écrivains qui, toujours, ont pensé et écrit en français, dont le +rythme est réfractaire à la langue allemande (les meilleures traductions +de Verhaeren--et il y en a d'excellentes--ne savent rendre fidèlement ni +ses élans, ni ses exaltations), mais surtout des écrivains marqués +nettement de notre culture à nous, Latins[17] et, j'ajoute, qui ne +pouvaient point l'éluder. Si les Lemonnier, les Rodenbach, les +Verhaeren, les Maeterlinck ont choisi la France, ce n'est pas uniquement +que, leur langue les conduisant vers l'Ouest, la vie s'annonçait plus +facile en notre pays qu'ailleurs, c'est qu'à leur tempérament flamand +insuffisant (nous expliquerons tout à l'heure pourquoi), il fallait un +complément, et que ce complément devait nécessairement être latin. +Qu'eussent-ils bien appris en Allemagne? Ils sentaient le besoin +d'affiner leurs moyens d'expression! Est-ce chez nos voisins de l'Est +qu'ils auraient acquis un style plus distingué, plus ordonné, plus +clair, habitué leur esprit à élire les mots de manière précise et +pertinente?... Au contact de la lourdeur, de la pédanterie germaniques, +leurs natures si nobles, si vaillantes, se seraient sans doute épaissies +et nous aurions peut-être vu leurs Å“uvres, privées de cette qualité +essentiellement latine, la mesure, dévier vers la trivialité... Un sûr +instinct les guide donc vers la France, puisqu'elle seule offre ce qui +leur manque, la culture latine[18]. + +Et d'ailleurs, ils suivent simplement la voie de leurs illustres +ancêtres, les peintres flamands du XVIIe siècle, qui, eux aussi, pour +parfaire leur tempérament, sont allés chercher la culture latine en +Italie. Rubens a vécu en Italie, Van Dyck a vécu en Italie. L'un et +l'autre bénéficient de procédés d'artistes italiens, vénitiens en +particulier, puis les accordent à des sensations d'hommes du Nord. Pour +extérioriser leurs personnalités tumultueuses, ils adoptent la forme, ou +mieux--qu'on permette le terme--la langue picturale plus apaisée des +Latins. Véronèse se retrouve souvent dans Van Dyck, peintre religieux, +encore plus dans Rubens. On admire au Musée de Dresde certaine +_Adoration des Mages_ par Véronèse dont s'est inspiré très vivement +Rubens, un jour qu'il traitait le même sujet[19]; le magnifique tableau +_Thomyris faisant plonger dans le sang la tête de Cyrus_[20] évoque des +compositions de Véronèse, par les attitudes des hommes groupés à droite +et la décoration du ciel. Comme les littérateurs d'aujourd'hui, les +maîtres d'autrefois éprouvent en Flamands et traduisent en Latins. Les +deux faits s'éclairent l'un l'autre lumineusement. + +J'entends l'objection: «Vous voulez démontrer que les Flamands, artistes +ou écrivains, ne peuvent se passer de la culture latine. Cependant, au +XVe siècle, les primitifs flamands, les Memling, les Van Eyck, ont +trouvé en eux-mêmes toutes leurs ressources, tous leurs trésors. Bien +plus, ce sont eux qui influencèrent certains peintres italiens, +espagnols, ou de l'école d'Avignon...» Assurément, mais au XVe siècle, +tandis que Memling et Van Eyck travaillaient à leurs Å“uvres immortelles, +la Flandre vivait des jours glorieux. Jamais le commerce ni l'industrie +ne connurent un aussi vif éclat, jamais l'art ne s'imposa plus +splendidement qu'à l'époque de Philippe le Bon, où Bruges dardait avec +orgueil la tour altière et fière de son beffroi. Voilà pourquoi Memling +et Van Eyck purent se développer complètement par leurs propres moyens. +Mais au XVIIe siècle, la Flandre gémit sous la botte espagnole; à toutes +les consciences, à tous les esprits, à tous les cÅ“urs, la tyrannie +funeste de Philippe II avait imposé une si écrasante contrainte que des +natures même géniales risqueraient fort de se dessécher en ne voyageant +point. Aujourd'hui, la situation est différente; toutefois, la Belgique, +bien qu'indépendante et riche, se trouve serrée entre des nations +beaucoup plus importantes, beaucoup plus gourmandes, et ses écrivains, +s'ils veulent ne point étouffer chez eux, s'ils rêvent d'imprimer leur +marque sur le monde, sont obligés de se déraciner, de partir vers +d'autres contrées respirer plus largement, d'obtenir d'une autre +culture, la culture française, ce qu'ils ne sauraient exiger de leurs +tempéraments flamands. + +Aussi bien, puisque à propos des écrivains belges contemporains, nous +avons rappelé l'exemple des peintres du XVIIe siècle, proposons encore +cette comparaison. Comme Rubens, jadis, après s'être enrichi de la +culture latine italienne, revécut dans l'école française du XVIIIe +siècle, dans les Boucher, les Watteau, les Fragonard, les Greuze, et +cela, par ses qualités purement nationales, la vigueur et l'exubérance +sensuelle des formes, ainsi, Verhaeren, de nos jours, assagi grâce à la +culture latine française, impressionne un groupe de poètes français, les +Romains, les Vildrac, les Mercereau, les Théo Varlet, par ce qu'il y a +de plus flamand dans son génie. Si tant de jeunes s'enthousiasment pour +le rythme capricieux et révolté du poète des _Villes tentaculaires_, ils +n'oublient pas non plus sa passion tenace et noble à découvrir de la +poésie dans les manifestations de la vie d'aujourd'hui, commerciale ou +industrielle, qui en paraissent le plus dépourvues, pour les célébrer +superbement. À cet égard, l'influence de Verhaeren se manifeste avec +évidence. Tel le peintre du XVIIe siècle, le poète du XXe s'assimile la +culture des Latins, puis insinue à ces mêmes Latins des vertus de sa +race. Il y a là un phénomène d'échange fort suggestif et aussi, pour le +moins, une coïncidence curieuse. + +La littérature belge vit tributaire de la littérature française. En +sera-t-il toujours ainsi? Après une longue période de prospérité, la +Belgique ne produira-t-elle point des écrivains qui sauront devenir +universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement, +nous touchons à l'une des questions les plus brûlantes dont se +tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en +Belgique, qui rêve d'une culture purement flamande, sans odeur latine, +sans même parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand +des pensées et des sentiments flamands. Ce parti considère comme une +faute contre la patrie l'emploi de la langue française, dangereux +facteur de dénationalisation, et témoigne d'une mauvaise humeur de plus +en plus méfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables +d'écrire dans la langue de Racine. Aussi réclame-t-il la flamandisation +de l'Université de Gand. Pour cette réforme, plutôt réactionnaire, se +massent tous ses efforts. Et ce n'est là , dans l'esprit des flamingants, +que le début d'une série de mesures destinées à bannir de Belgique la +langue et la culture françaises. Maurice de Miomandre a fort bien +dit[21]: «Le flamingantisme est la dernière tentative faite en Europe +pour affirmer une nouvelle nationalité». Examiner cette grosse querelle +entre Wallons et Flamands dépasse notre sujet: les éléments religieux et +politiques y jouent un rôle trop sérieux, trop essentiel, pour qu'elle +trouve asile dans une étude littéraire. Mais il faut envisager le +mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture +française, et, à ce titre, il préoccupe. Doit-il inquiéter? Peut-être, +les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Université de +Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les conséquences de +cette entreprise sauvage se développeraient, avant tout, sur le terrain +administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacité à +l'égard du mouvement littéraire demeurerait peu dangereuse. Il importera +toujours que les écrivains flamands usent du français et se forment à +notre culture, s'ils désirent être lus et connus ailleurs qu'à Bruges, +Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littérateurs de langue +flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier, +Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'écrivant en +français, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Léonce du +Catillon, fidèles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulière +intelligence du patriotisme! Le jour où tous les auteurs flamands +emploieraient le flamand, la Flandre serait à ce point nationalisée que +les autres peuples oublieraient son existence... Nous ne vivons pas au +XVe siècle. De plus en plus, le français devient la langue +internationale des lettrés; de plus en plus, pour créer une Å“uvre belle +et durable, les Flamands devront combiner avec leur manière de +s'émouvoir notre manière d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans +cesse, élargit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les +flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les +provinces flamandes, ils ne pourront cependant réagir contre une loi +naturelle, fatale, dont l'histoire et la géographie garantissent le +maintien, ils n'empêcheront jamais la Belgique de rester une province +littéraire de la France: les écrivains belges emprunteront notre langue, +notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore, +s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos poètes. +Encore une fois, leurs pensées, leurs sensations doivent garder le +caractère de leur race, éviter à tout prix de se parisianiser. Dans une +lettre adressée, voilà vingt-deux ans, au journal _La Nation_[24] qui +procédait à une consultation sur ce sujet, Maurice Barrès envisageait +déjà la question de manière excellente et définitive. + + Nous vous aimons, écrivait-il, surtout quand vous êtes Belges, car + nous n'avons pas cessé de souhaiter une forte décentralisation de + la pensée française, devenue trop uniquement parisienne. + + Permettez-moi d'oublier les frontières politiques pour ne voir que + la géographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous + faites de l'excellente décentralisation française. À mon point de + vue de Français, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre + point de vue belge, vous devez trouver là un témoignage de + l'excellente énergie de la nation et du sol belges. Vous nous + faites voir un aspect particulier de notre pensée, comme le + genevois Rousseau est indispensable à l'intégralité de la pensée + française. + + Vos penseurs et écrivains font partie de notre courant + intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous + sommes des associés. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que + des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des + collaborateurs. + + + + +II + +LES ROMANS ET LES CONTES + + +Le roman apparaît comme la véritable incarnation du tempérament flamand. + +Nous avons indiqué déjà quelle parenté rattachait les romanciers +contemporains aux peintres du XVIIe siècle, il faut le répéter encore, +car, si tous les écrivains belges peuvent justement se réclamer des +artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement +que la poésie ou le théâtre, le roman invite aux descriptions: ainsi +s'exaspère ce besoin de peindre qui gît au fond de tout auteur belge. +Les romanciers belges sont des peintres et, en général, ne sont que des +peintres. Cette remarque s'applique particulièrement, sinon +exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs +Å“uvres d'études de caractère, de complications sentimentales: leur +psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de +Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugène Demolder, de Georges +Virrès, forment, comme la merveilleuse légende de Charles de Coster, +leur maître à tous, une suite de tableaux d'où jaillit, en torrent, la +nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse +fastueuse, soit l'âpreté rude de la race flamande, sans grand souci +d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colorées, tantôt splendides, +tantôt ignobles, étalent la vie glorieuse ou tarée; rarement cependant +elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce +qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur. +Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois même +grossiers! Sous leur écorce rugueuse, ces gaillards cachent une âme +presque enfantine; grâce à leur inaltérable fraîcheur, ils peuvent +écrire des pages ordurières, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est +que leur dédain de toute affectation, leur insouciance de toute +coquetterie vaine, leur probité littéraire parfaite donnent à la plupart +d'entre eux une allure de spontanéité franche, de familiarité +bienveillante dont le charme exerce un irrésistible attrait. + +Le superbe mâle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et +riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaillé de mèches +rousses, la moustache fièrement dressée, les narines palpitantes et +avides, deux yeux, oh! très doux et très bons, mais qui flambent, toute +sa personne respire la vigueur et la crânerie. + +Né le 24 mars 1844, à Ixelles, près de Bruxelles, Camille Lemonnier +n'était plus un débutant en 1880. Encore qu'_Un Mâle_, sa première Å“uvre +importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout +de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que +son âge, une incontestable autorité. Aussi, dès les premiers efforts de +la _Jeune Belgique_, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les +jeunes écrivains. + +«À ce moment, écrit Léon Bazalgette[25], Camille Lemonnier apparaît bien +le chef et le père. Il avait été l'éveilleur, l'homme providentiel qui, +du rameau de son art, avait touché au front les endormis.» + +Esquisser la silhouette de Camille Lemonnier, n'est-ce pas déjà +présenter son Å“uvre? En elle se retrouve la véhémence sanguine et +voluptueuse de l'homme, comme la caresse naïve de son regard. Deux +douzaines de romans au moins et maints recueils de nouvelles affirment +la sève inépuisable, rajeunie sans cesse, de cet écrivain. + +Chez Lemonnier, je distingue d'abord, avant tout, un peintre effréné de +la nature. Il aime la nature, il aime la terre, le murmure animal et +végétal qui l'enchante. Lui-même se grisa, à vingt-cinq ans, de la vie +au plein air, et, dans les livres où il l'exalte, on perçoit une émotion +plus intime que s'il tente de réduire son fougueux enthousiasme à la +mesure des villes ou des salons. _Un Mâle_ est l'hymne à l'existence +libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprès, +quelle belle bête humaine! D'instinct, il braconne, hait les gardes, +aime les filles; il fait vraiment partie de la forêt, comme les arbres, +comme les plantes, comme les biches et ne raisonne guère plus qu'eux. +Dans ce roman tuméfié, par endroits, de rutilantes kermesses, mais +sentant si bon les bois et les fermes, si parfumé de fleurs, si chantant +de claires mélodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de +colorations rares, rien ne semble artificiel. Voici l'heure où le soleil +se lève: + + La laiteuse clarté bientôt s'épandit comme une eau après que les + vannes sont levées. Elle coulait entre les branches, filtrait dans + les feuilles, dévalait les pentes herbues, faisant déborder + lentement l'obscurité. Une transparence aérisa les fourrés; les + feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs gris + ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l'encens + des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d'argent + neuf. + + Il y eut un chuchotement vague, indéfini, dans la rondeur des + feuillages. Des appels furent siffles à mi-voix par les verdiers. + Les becs s'aiguisaient, grinçaient. Une secouée de plumes se mêla à + la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des + claquements lents; et tout d'une fois, ce fut un large courant de + bruits qui domina le murmure du vent. Les trilles des fauvettes se + répondaient à travers les branches; les pinsons tirelirèrent; des + palombes roucoulèrent; les arbres furent emplis d'un égosillement + de roulades. Les merles s'éveillèrent à leur tour, les pies + garrulèrent et le sommet des chênes fut raboté par le cri rauque + des corneilles[26]. + +Aussi peu fardés, aussi éclatants sont les paysages dans _Le Mort_, bien +qu'autrement farouches, dans _L'ÃŽle Vierge_, dans _Adam et Ève_, dans ce +délicieux récit qui s'intitule: _Au cÅ“ur frais de la forêt_. + +Mais ailleurs Lemonnier célèbre l'usine dévorante (_Happe-Chair_), conte +les aventures d'une étoile de café-concert (_Claudine Lamour_), les +souffrances de la femme adultère (_La Faute de Mme Charvet_); il écrit +_L'Hystérique_, _Le Possédé_, _l'Homme en amour_, et nous initie à des +vices honteux, à des dépravations infâmes... En de tels romans, bien +qu'il demeure peintre puissant et prodigieux évocateur, Lemonnier, +dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu. +Nous le sentons gêné, incommodé par les turpitudes dont il nous +entretient. Ce souffle de mysticisme attendri s'évanouit qui, au cours +de certains romans, prête aux descriptions tant de grâce prenante sans +les dépouiller de leur énergie. Camille Lemonnier est l'homme de la +nature sincère et généreuse; il étouffe dans les atmosphères lourdes de +compromissions, de mensonges et de vice. Aussi, quand, après tous ces +ouvrages à l'âcre relent, paraissent _L'ÃŽle Vierge_, _Adam et Ève_, +surtout _Au CÅ“ur frais de la forêt_, l'un de ses romans les plus exquis, +il semble savourer la joie de fuir un vilain cauchemar. Nous retrouvons +alors le Lemonnier d'_Un Mâle_, mais moins farouche, plus troublé, plus +prosterné devant cette Nature qu'il adore religieusement comme une +Divinité, que seule il croit capable de régénérer l'humanité. Et sa foi +se grandit de l'horreur des dépravations dont ses récents volumes lui +avaient imposé le spectacle. Elle est édifiante l'histoire des deux +jeunes vagabonds, Petit-Vieux et Frilotte... S'étant enfoncés dans la +forêt pour y vivre, insensiblement ils se débarrassent de toutes les +tares développées en eux par la ville, se purifient, redeviennent bons +et sains au contact de la nature. Le beau chant à la gloire de la Forêt, +magicienne qui guérit les mauvaises passions et ennoblit! Il y a dans ce +livre tant de séduction douce, tant d'innocence câline, qu'on aime à s'y +plonger comme en une source de réconfortante pureté pour oublier les +vilenies et les laideurs de l'existence: + + Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le + mystère, vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité + émerveillée d'enfants devant un prodige. C'était si gentil, cette + Iule, cueillant la rosée à ses cheveux et l'égouttant en + arc-en-ciel dans le matin frais avec des yeux éblouis! Couchée sur + le ventre, près de moi, elle regardait glisser à ma peau les filées + de soleil comme des scarabées vermeils et elle criait de plaisir. + Elle sentait bon le jour qui se lève, l'écorce humide, le + brouillard monté de l'eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles + d'arômes. Elle avait l'odeur du froment mûr et du pain[27]. + +Bien des ouvrages de Lemonnier, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Happe-Chair_, par +exemple, sont, autant que des tableaux, des épopées. Lemonnier considère +la Forêt, l'Usine comme des êtres animés qui dominent et inspirent son +récit. Il en fait une représentation symbolique de la vie rustique ou de +la vie des villes. À cet égard, sa conception rappelle celle d'Émile +Zola; chez lui, comme chez Zola, on observe une tendance à grossir le +symbole, à le transfigurer, à l'idéaliser, de sorte que les pages les +plus réalistes prennent souvent une allure hallucinante et fantastique. +Combien de critiques ont proclamé déjà que _Happe-Chair_, le poème de +l'Usine, était une transposition de _Germinal_, le poème de la Mine! +Sans doute, _Happe-Chair_ parut un an après _Germinal_, mais, à en +croire Léon Bazalgette, le roman de Lemonnier devance historiquement +celui de Zola. Peu importe d'ailleurs; car, même si _Happe-Chair_ fut +composé avant la publication de _Germinal_, la «manière» de Zola a +manifestement influencé Lemonnier dans cette Å“uvre, et dans d'autres +comme _Mme Lupar_ ou _La Fin des Bourgeois_. + +Aussi bien, puisque nous parlons d'influence française, convient-il de +noter à quel point Lemonnier s'est souvenu d'Alphonse Daudet, en +écrivant la plupart des nouvelles qui illustrèrent maints journaux +parisiens, avant de paraître en volumes. Toute cette partie de l'Å“uvre +du romancier n'est pas appelée à de glorieuses destinées. En vérité, +Camille Lemonnier dégrade son admirable personnalité, s'il s'égare loin +de la vie naturelle et libre. + +Toutefois, ce bon géant, dont des sujets si variés ont tenté la verve, +ne fit jamais preuve d'une spontanéité plus exquise qu'en composant ses +délicats, ses touchants _Noëls flamands_, ou encore _Le Vent dans les +moulins_, _Le Petit Homme de Dieu_, deux romans qui chantent la vie +intime du pays de Flandre, celui-là , les paysages chéris et les +multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles, +les âmes simples et croyantes. Ne négligeons pas non plus _L'Histoire de +huit bêtes et d'une poupée_, _La Comédie des jouets_, _Les Joujoux +parlants_, autant de contes pour les enfants, où Lemonnier se fait +grand-papa avec une bonhomie souriante et amusée. + +Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet +ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante +_Belgique_, où Lemonnier dépense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur +de son pays, toute sa force et toute sa foi. + +Cet écrivain, qui fréquenta peut-être davantage les peintres que les +hommes de lettres, possède, pour évoquer la nature, des trésors de notes +tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les +mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille +Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connaît la +propriété de tous les mots, de tous les mots spéciaux à toutes les +situations, à tous les métiers, mais il sait l'art de les distribuer +dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette, +selon les exigences du récit ou les harmonies du décor. Rappelez-vous +avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'_Un +Mâle_, le faste d'une aurore printanière. Admirez en quel style sensuel +et gras, il projette la folie d'une fête villageoise: + + Midi tomba sur la soûlerie. Le grésillement des côtelettes à la + poêle chuinta derrière les huis. On entendit remuer les vaisselles + dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffés par le soleil + passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les + estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir + leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, après avoir mangé, + se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des + hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération + aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru du + jaune d'or de la lumière de midi, avaient des tons de poissons + rissolés dans le beurre[28]. + +Il faut reconnaître que, dans les premières productions de Lemonnier, +des expressions de mauvais goût déparent trop souvent l'originalité de +la langue. Elles sont devenues de moins en moins fréquentes, à mesure +que Lemonnier s'affinait à notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles +pas un peu comme la rançon inévitable de ce tempérament toujours en +tumulte? + +L'Å“uvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honnêtes, des plus +franches, des plus émues, des plus vaillantes qu'on ait données. Il ne +semble guère possible de la mieux caractériser qu'en laissant la parole +au Maître lui-même, dont la solidité et la fraîcheur permettent +d'espérer de beaux livres encore: + + Je ne me suis jamais séparé des choses et des hommes qui + m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie + mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs + nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon + être et me valut des joies infinies. Peut-être avec un goût mieux + calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des + altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir + été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts, + plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai + vécu surtout avec ténacité la vie des gens de mon pays[29]. + +Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'écrivains veuillent +les méditer! + +La renommée de Georges Eekhoud ne s'étend pas aussi loin que celle de +son illustre aîné. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage +révolté. Sa passion de la nature égale, en ardeur, celle de Camille +Lemonnier, mais elle reste âpre: jamais un sourire, jamais un abandon. +Ou entend mordre, sous cet amour féroce et jaloux, la haine de tant +d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse développa chez Georges Eekhoud +des instincts de bête traquée et défiante. Il ne s'est jamais apprivoisé +depuis. La société lui inspire une sainte horreur; pour trouver grâce +auprès de ce réfractaire, il faut exhiber des titres de misère; les +vagabonds, les dévoyés, tous les parias de l'humanité qui grouillent +dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intéresser à +leur sort que l'homme honnête ou heureux. En eux seuls il sent des amis, +pour eux seuls il réserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud +fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue +sur _Mes Communions_: + + Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce + monde, étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux + coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je + pense à eux, à tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance. + +Remarquer à quel point Georges Eekhoud possède peu les dons qui rendent +un écrivain séduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu? +Tenacement attaché à sa terre, à sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud +se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier +de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre +et ingrate et que les habitants des pays riches la méprisent et qu'elle +fait figure de déclassée, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces +malheureux dont le visage émacié rebute. Et il peint son pays avec un +acharnement rageur, féroce, pour le venger; dans presque tous ses livres +il le célèbre, lui, et ses villages, et ses paysans opiniâtres, têtus, +courbés sur la glèbe aride. Les descriptions sont d'un réalisme brutal +et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces «gaillards +massifs, râblés comme des bÅ“ufs du terroir» s'abandonnent à d'excessives +folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excités +par la bière, les salaisons, les victuailles fumées, la chair des +filles, ils se livrent aux plus grossières débauches. À ces récits, mais +à ceux-là seulement, Eekhoud prête une physionomie moins rébarbative, +plus plaisante et comme un petit air «sans façon», qui ne messied point. +Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire +_Kees Doorik_, _Les Kermesses_, _Les Fusillés de Malines_, _Cycle +patibulaire_, _Mes Communions_, _Escal Vigor_; _Kees Doorik_ est +l'histoire d'un valet de ferme bâtard, qui devient amoureux de sa +patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries épouse Jurgen, le +beau villageois. Kees, déjà fort agité par d'exagérées libations, +apprend la nouvelle en revenant d'une fête, de la bouche même de son +rival. En proie à un désespoir furieux, il le tue. Ce scénario banal +donne à Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les +plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que +bâtard, parce que méprisé et injurié, provoque sa sympathie. Dans _La +Nouvelle Carthage_, Eekhoud exalte la vie de la cité anversoise, du +moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les +coquins, tous ceux que la société poursuit de ses lois haineuses, lui +les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les +bourgeois, mais les commerçants, mais les boursiers, mais tous ceux qui +doivent leur sécurité au triomphe de conventions scélérates, tous +ceux-là , le romancier les écrase sous son mépris. N'importe, le livre +nous vaut des peintures d'une énergie fauve vraiment saisissante et les +pages consacrées au monde des débardeurs comme celles qui évoquent une +séance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges +Eekhoud ait écrites. + +Cet insurgé intrépide compromet cependant la richesse de son Å“uvre par +des passages d'un caractère révoltant. Son exaspération l'entraîne +parfois hors des frontières du bon goût. Témoin, l'assassinat de Jurgen +par Kees Doorik: + + Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le + frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écarter les vêtements du + malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrât + pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime + supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Pitié! Ah Maie!... + + Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant + dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen + entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau. + D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses + cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de + son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant: + Harré! Et vlan, et encore! + + Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire + complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lierrois dans + la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un + flot de sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent, + rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30]. + +En vérité, la bestialité de cette scène écÅ“ure: nous ne sommes point à +la boucherie. Trop d'abcès analogues gangrènent malheureusement les +romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de pitié +attendrie, si fréquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne +désinfecte jamais. Quant à la langue, elle manque essentiellement de +distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions +rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privés +d'huile... Georges Eekhoud est, je crois, le seul écrivain belge +d'expression française, qui se défende de notre culture[31]; on s'en +aperçoit. Estimons les nobles parties de son Å“uvre, respectons +l'intransigeance irréductible de son tempérament. Quant à l'aimer!... + +Eugène Demolder, quel gai compagnon! Celui-là va nous ragaillardir! Son +Å“uvre éclate d'orgies joyeuses; elle est l'apothéose de toutes les +passions du Flamand matérialiste et jouisseur. À côté d'Eugène Demolder, +Lemonnier semble un timide; même chez de Coster, on ne trouve point une +sève aussi effervescente ni une telle désinvolture dans l'étalage des +indécences. Et puis, circulant par toute cette grossière débauche, un +courant clair de mysticisme rafraîchissant... En Demolder se confondent +merveilleusement la nature sensuelle et le caractère religieux de la +race flamande: + + Ainsi, écrit Désiré Horrent[32], Demolder, par ce mélange de piété + et de jovialité, montre qu'il appartient à la race des Flamands du + littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent + aux folies et aux saouleries des kermesses, à la race de ces marins + et de ces pêcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer + reflètent leur songe d'infini. + +Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres écrivains +de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les musées dans ses +livres. Seul, peut-être, parmi les auteurs belges, il demeure aussi +indifférent à la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaçant les tableaux +d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint, +dirait-on, avec sa plume sur son papier. _La légende d'Yperdamme_? Une +toile de Breughel. Voici, dans le même décor de la contrée natale, la +même cité imaginaire, la même foule bariolée et burlesque, les mêmes +tonalités somptueuses, la même puissance enveloppante de l'âme +patriarcale. _Les Récits de Nazareth_, _Le Royaume authentique du grand +Saint-Nicolas_, _Les Patins de la Reine de Hollande_, autant de légendes +dans lesquelles Demolder accorde son goût des descriptions sanguines à +un sens mystique délicieux. Une Å“uvre imagée et enflammée s'il en fut, +_la Route d'émeraude_, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe +siècle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la +courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'époque. +Devant nos yeux défilent les tableaux réalistes les plus osés. Nez +empourprés, trognes échauffées, silhouettes titubantes, buveurs en +ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie +sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait, +comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Téniers +et de Jordaens se détacher de la toile, gesticuler, hurler... Ah! le +beau tapage, et que voilà de grasses agapes dont se fût régalé notre +Gargantua! Mais nous assistons aussi à la visite édifiante de Rembrandt +dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons révéler devant Kobus +illuminé le mystère de son art et confier, avec quelle émotion! comment +il conçut _les Pèlerins d'Emmaüs_. Voici, d'autre part, la vie +grouillante et bigarrée d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le +malheureux Kobus, ensorcelé par Siska, se dégrade et oublie son art. +C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis, à Harlem, +inspiré la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son +relèvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperçoit +des tableaux et gravures du Maître. + + Kobus penché sur les Å“uvres se releva frémissant. Alors, au milieu + de cette exhibition après faillite, de ce bazar qu'attendaient les + enchères, au sein de cette foule qui suait le désir du lucre, une + rédemption s'opéra d'un coup. L'appel mystérieux qui avait sonné + dans les trompettes des anges de Lucas, à Leyde, chanta à nouveau + dans l'âme de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle + énervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase + frissonnante naguère incompréhensible pour lui, cette ivresse dans + laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie + des forces secrètes de sa nature et qui ne s'était pas tarie[33]. + +Et le peintre ressuscité regagne le vieux moulin du père Barent où il +illustrera sur ses toiles le décor réconfortant du pays et les mÅ“urs de +ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute +puissance de la nature. + +Après cette reconstitution enthousiaste du XVIIe siècle hollandais, +Demolder, que décidément le présent séduit peu, tenta celle, plus +inattendue, du XVIIIe siècle français, dans _Le Jardinier de la +Pompadour_. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en ÃŽle de France: la +région de Melun, Bellevue, les méandres de la Seine formeront le cadre +de ces peintures nouvelles. Un pareil roman paraît singulièrement propre +à exciter notre curiosité, puisqu'il met en lumière l'empreinte de notre +culture sur Demolder. Jamais l'auteur de _La Route d'émeraude_ n'aurait +écrit le _Jardinier de la Pompadour_, s'il n'avait vécu dans les +environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude +jovialité aux minauderies de notre XVIIIe siècle? Ne risquait-il point +d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de +là -bas? N'allait-il point prêter aux dames d'honneur de la «Belle +Jardinière» les allures débraillées des gouges dans les kermesses? Telle +est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture +presque autant de mesure élégante que, jusqu'alors, de verve outrée. Je +dis «presque autant», car, malgré tout, et Dieu merci, il ne bâillonne +pas constamment sa virulence; certain repas de noce du _Jardinier de la +Pompadour_ et le genre de plaisanteries qui s'y échangent font plutôt +songer aux tableaux de Brower qu'à ceux de Lancret. Toutefois, quelques +pages exceptées, Demolder devient le confrère de Watteau et de +Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la +grâce, de la joliesse caressante. + + Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un + frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se + pailleta d'argent. Ébloui, Jasmin regarda les spirales opalines que + le vent poussait contre les buissons[34]. + +Ou bien: + + Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches, sur leurs longues + tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui + s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu + d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des + nouvelles venues[35]. + +Voici d'autres tableaux où Demolder ne ménage aucune des touches tenues +et mignardes, des harmonies maniérées et précieuses, si recherchées au +XVIIIe siècle: + + Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand + plaisir à la voir célébrer par les seigneurs orgueilleux dont les + habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux + parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts + résédas et de violettes fournis d'argent et d'or[36]. + +Plus loin: + + Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de + Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!) + par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les + danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers à + gondole ou à guéridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait + songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait: + + Nous n'irons plus au bois + Les lauriers sont coupés![37] + +N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau? + +Dans cet aimable roman où le jardinier, qui répond au nom parfumé de +Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a +des héroïnes, les fleurs; elles répandent leur arôme par tout le livre. +Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le +culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugène Demolder +s'imprègnent toujours d'une émotion religieuse, ceux-là pénétrés de +mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idéal, et voilà bien le secret de +leur vivifiante joie. + +On a fréquemment rapproché Georges Virrès de Georges Eekhoud, parce que +lui aussi célèbre la Campine. Si _Les Gens du Tiest_ illustrent +l'existence d'une petite ville de province, _En pleine terre_, _La +Bruyère ardente_, _L'Inconnu tragique_ sont des hymnes brûlants à ces +landes désolées, à ces hommes qu'une destinée invincible rive à leur +sol. Mais Virrès ressemble bien peu à Eekhoud! Ce châtelain, d'allure +élégante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour +les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent. +La vieille âme religieuse des Flandres se perpétue en lui. Comme les +autres romanciers, Virrès se préoccupe fort de la plastique, il peint, +il peint même des scènes violentes de débauche ou de sang, mais jamais +il ne s'y complaît, et je ne m'étonnerais point qu'il y vît un moyen de +rendre plus édifiante la partie mystique de son Å“uvre. Dans _La Bruyère +ardente_, RÅ“k, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent +haineusement: «Au fond des années, au delà des mémoires des plus +anciens, avait germé l'antipathie du village et du hameau. Ceux de RÅ“k +et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimitié dans toutes les veines; +c'était le plus sûr héritage des parents[39].» Cette rivalité développe +chez les uns et les autres des sentiments détestables, excite tous leurs +sens, les pousse au meurtre: de là , le lugubre et le tragique du livre. +Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la +silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu +prolixe, qu'elle «synthétise, idéalement et sans aucune invraisemblance, +parmi les crudités d'un réalisme aigu, la mysticité médiévale, +ataviquement perpétuée en cette terre campinoise avec l'héroïcité calme +et la vertu sublime des vertus primitives[40]». + +Georges Virrès accorde à son style le plus grand soin. La distinction +naturelle s'accommode mal de formules banales. Il écrit avec infiniment +de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que +de sensibilité souple et de déférente émotion. + + Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires + d'anges. Le paysan avait mis la tête à la fenêtre, et la grâce + balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondément. La + saveur de la Campine automnale flottait dans les premières lueurs + de la journée. Un parfum de feuilles jaunies et l'arôme des pins + s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientôt les terres + arables dégagèrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la + senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y + eut l'envahissement des bouffées chaudes qui venaient de la cour de + la ferme[41]. + +Nous devons à un jeune écrivain, Prosper-Henri Devos, le livre +remarquable qu'est _Monna Lisa_. Pour la première fois, sans doute, un +romancier belge compose son Å“uvre non point seulement pour peindre ou +crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de +développer une idée. Voici la pensée de Devos: la femme revient +fatalement à l'homme qui modela son âme vierge; de même l'artiste a +toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans +l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idéalistes du roman, +trop touffu peut-être, mais singulièrement ardent et musclé, peuvent se +résumer en ces quelques lignes: + + ... Ce n'est pas impunément que deux âmes se mêlent à l'heure où un + grand rêve vient en elles de s'allumer. Il les fond au même creuset + et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance première. + Chacun a laissé dans l'autre la moitié d'elle-même. Ainsi leur + amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils + peuvent bien, éloignés l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet + amour reste immense et sacré[44]. + +Il convient aussi de rendre hommage au talent sincère et généreux +d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie à la vie lamentable des +forçats militaires ou décrit avec crudité les maisons mal famées +d'Anvers. Voilà une nature robuste et pleine de souffle, très pitoyable +en même temps aux déshérités, mais en hostilité manifeste avec toute +forme d'expression un peu étudiée. + + * * * * * + +À côté de ces écrivains au tempérament bouillant, dont le coloris brutal +éblouit souvent, la Belgique possède des romanciers ou conteurs, +d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractère autrement paisible, +qui peignent avec des tonalités moins sanguines les paysages plus +aimables, les mÅ“urs plus douces de leur contrée. Les descriptions n'ont +ni l'envergure, ni l'héroïsme de celles des auteurs flamands. N'étant +point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligés de s'expatrier pour +chercher la culture française, puisque en leurs veines circule du sang +latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province, +regardent autour d'eux, pas très loin, puis nous offrent des décors +discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement +fanatiques, avec un souci persistant de notations précises ou de +subtilités psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que +sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au +matérialisme épais et au mysticisme se substituent la grâce et +l'émotion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs écrits, +beaucoup plus largement que leurs confrères flamands, une bonhomie fort +touchante. Aussitôt nous devenons amis avec eux; même nous oublions un +peu que nous lisons un livre à la disposition de tout le monde. +L'histoire n'est-elle pas contée pour nous seuls dans la bonne intimité +d'une soirée d'hiver? + +Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de +manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec +amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales +«qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont +guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux +dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de +son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il +comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs +vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner +et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le +ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout +parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le cÅ“ur gros en lisant +l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»... +Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman _La Loi de péché_, et +de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. _Les Contes +de mon village_, _Une Rose à la bouche_, _Les Carnets d'un médecin de +village_, _Les Contes d'avant l'amour_ sont des recueils savoureux, trop +peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la +familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, _Le +Parfum des Buis_ «avec six autres histoires pour exalter la radieuse +misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout +plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement +des récits comme _La Bablutte_, _Le Réveillon de M. Piquet_, _La Chalée +Maclotte_, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une +tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons: + + C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement + des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards + couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des + châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir + la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle + piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots + sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et + ratatinée, sous les replis de son châle de laine. + + Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à + la petite église voisine. + + Son nez goutte... Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de + bronze... + + Chauds, chauds, les marrons! + + Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule, + mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour + d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines + mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa + grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme + sur une joyeuse cymbale... Voilà ! Elle fait son pauvre métier ainsi + qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une + autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur: + et c'est la joie[45]. + +Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre. +Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. _Les +Amours rustiques_ sont un beau livre, mais _Le Pain noir_ en est un très +beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de +pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une +histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune +faisait partie naturelle de certaines existences... On a vite compris +que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une +sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette +peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit +l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde +souffrance des hommes. + +Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant +d'Edmond Glesener, _Le CÅ“ur de François Remy_. Le pauvre cÅ“ur de +François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François +ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit; +après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par +lâcheté..., par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel +tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux! +Cependant, l'atmosphère du _CÅ“ur de François Remy_ semble plus lumineuse +que celle du _Pain noir_. Le roman vibre davantage; bien des scènes +divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes +plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies +descriptions le fleurissent: + + Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison + entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une + nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé + pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux + jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier + où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison + et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46]. + +Ailleurs: + + C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les + forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et + pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers + laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le + frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne + de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs + ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au + loin, mélancolique comme un appel d'amour[47]. + +Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, _Les +Chrysalides_, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop +long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48]. + +_Le Prestige_, _L'Impossible liberté_, _Vieilles amours_ de Paul André +témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un +effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes. +La littérature belge ne se montre point prodigue de romans +psychologiques, mais des Å“uvres telles que celles d'Edmond Glesener et +de Paul André, autorisent toutes les espérances. + +Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus +joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille +sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en +suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête +perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du _Joyau de la Mitre_, +de _Guidon d'Anderlecht_, des _Farces de Sambre-et-Meuse_, la tête vous +résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet +étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie +entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces +interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées +toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le _Joyau de +la Mitre_. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans _Le +Maugré_ où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques +des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse +abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal. + +Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines +particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils +n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un +chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays +wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent +parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir +délicieusement! + +Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges, +mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner +par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer +les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la +physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une +pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention. +Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment +d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique. + +_L'Aïeule_ et _Les Contes de la Hulotte_ de Georges Rency, _Les Contes à +Marjolaine_ de Georges Garnir, _Les Nouvelles de Wallonie_ d'Arthur +Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de +Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du +Brabant. + +André Fontainas dans _L'Indécis_, Blanche Rousseau, Henri Maubel +surtout, dont les _Âmes de couleur_ attestent la sensibilité intuitive, +aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le +dédale des complications de l'âme. + +Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les _Contes pour +les enfants d'hier_. + +Les _Escales galantes_ permettent de goûter l'art probe et l'élégance +libertine d'André Ruyters. + +D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font +revivre l'antiquité par des ouvrages comme _Leuconoë_ ou le _Peplos +vert_, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà +loin de la vallée mosane! + +Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique, +_La Cité ardente_, étincelante épopée à la gloire de Liège. + +Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles +Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à +l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de +Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de +Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson +de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de _La Famille +Kaekebrouck_ avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute... + +En face de tant d'Å“uvres variées, inégales, mais généralement bien en +chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands, +chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes, +honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette +falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis, +_Bruges-la-Morte_, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de +Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts +d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie, +son charme malsain insinue un poison funeste... Oublions-le, pour garder +intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée +le roman belge. + + + + +III + +LA POÉSIE + + +Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis +trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure +l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée, +plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne? + +Si l'on excepte certaines parties de l'Å“uvre d'Émile Verhaeren, le +romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi +d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement +consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le +même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des +sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art +essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder +du romantisme. + +Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui +commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes +offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des +formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur +penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore +Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren +lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de +José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se +laissaient hanter par le parfum troublant des _Fleurs du Mal_. Une +tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les +remous bouillonnèrent longuement... Ne nous flattons pas: l'aveugle +soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux +toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs +consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre +culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le +tempérament d'une autre race, non point de le paralyser. + +Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de +personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren, +rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique», +les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe, +ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se +produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité +impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se +développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de +Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean +Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins +que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception +de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner +le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse +renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire +la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut +bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le +rythme. + +J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous +expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au +sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous +incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art +pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on +pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du +romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes +de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?» +L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse +introduction à _l'Attitude du lyrisme contemporain_[51], Tancrède de +Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en +l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «... de recherches +objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette +certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du +romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous +n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le +romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan, +nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme +trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au +contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les +aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen, +pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne +cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur cÅ“ur autant +qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à +propos de sa _Chanson d'Ève_, poème symboliste par excellence: + + Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des + tableaux. Ma _Chanson d'Ève_ est peinte autant que chantée. C'est + très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures + d'adoration ravie, devant telle Å“uvre comme _La Naissance de Vénus_ + de Botticelli, ou l'_Annonciation_ de Léonard, et je rentrais dans + mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet + éblouissement[52]. + +Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce +qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est +plus _décrit_ que _chanté_. Et sans doute convient-il d'expliquer par +cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez +ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu +entraîner. + + * * * * * + +Si les _Rimes de Joie_ de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les +poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de +qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout +penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme, +même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même +atmosphère de découragement, de rancÅ“ur... En lisant les _Rimes de +Joie_, on ne peut s'empêcher de les comparer aux _Fleurs du Mal_, tant, +malgré la différence des titres, les inspirations morbides se +ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents +luxurieux. + +Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi: + + Sachant mon dégoût libertin + Pour ce que le sang jeune éclaire + De son hématine,--un matin + Tu te maquillas pour me plaire. + + Tu connais le bizarre aimant + Et les attirances damnées + Qu'ont pour moi les choses fanées + Troublantes désespérément: + + Boutons d'un soir morts sur la tige, + Larmes des aubes sans lueurs, + Parfums éventés et tueurs + Sur lesquels mon âme voltige[54]. + +Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif _La Nuit_, des poèmes +imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens. + + Je suis un médecin qui dissèque les âmes + Penchant mon front fiévreux sur les corruptions, + Les vices, les péchés et les perversions + De l'instinct primitif en appétits infâmes. + +Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit +partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité. + + Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose + Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal, + Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose, + Découpe en grimaçant un profil d'animal. + + La brute qui végète au fond de l'âme impose + Au galbe lentement son rictus bestial; + L'être humain se dissout et se métamorphose + En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal. + + L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure, + Sous le faux vernis des civilisations + Trahissent lâchement notre ignoble nature; + + Les muscles vigoureux et les carnations + Superbes font aux os d'inutiles toilettes + Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55] + +Le sonnet intitulé _Fémina_ flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre +de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune +clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante: + + Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate, + Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux, + Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux + Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate. + + Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate, + La chevelure sombre et houleuse, où je veux + Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes vÅ“ux + En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate, + + Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs, + Avec un bercement lent et lourd de frégates, + Comme avant le combat arborent leurs couleurs. + + Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates + Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour + Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56]. + +Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement +de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire! + + Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse + Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; + Et mon esprit subtil que le roulis caresse + Saura vous retrouver, ô féconde paresse, + Infinis bercements du loisir embaumé! + + Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, + Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; + Sur les bords duvetés de vos mèches tordues + Je m'enivre ardemment des senteurs confondues + De l'huile de coco, du musc et du goudron. + + Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde + + Sèmera le rubis, la perle et le saphir, + Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde! + N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde + Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57] + +Au satanisme de _La Nuit_, Gilkin peut opposer, il est vrai, la +philosophie plus réconfortante de son poème dramatique _Prométhée_, +surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous +cette enseigne gracieuse _Le Cerisier fleuri_. + + Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux. + Chantons la joie! + Il pleut des roses dans mon cÅ“ur, et dans les cieux, + L'azur flamboie[58]. + +L'auteur de _La Nuit_ a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il +assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande +dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel! + +Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son Å“uvre, +toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de +_Hors du siècle_ ferait excellemment le pendant de tel autre des +_Trophées_. Souvenez-vous des _Conquérants_: + + Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal, + Fatigués de porter leurs misères hautaines, + De Palos de Moguer, routiers et capitaines + Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. + + Ils allaient conquérir le fabuleux métal + Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, + Et les vents alizés inclinaient leurs antennes + Aux bords mystérieux du monde occidental, + + Chaque soir, espérant des lendemains épiques, + L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques + Enchantait leur sommeil d'un mirage doré; + + Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, + Ils regardaient monter en un ciel ignoré + Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59]. + +En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier: + + Ta gloire évoque en moi ces navires houleux + Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques + Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques, + Vers les archipels d'or des lointains fabuleux. + + Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux + Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques + Verse royalement ses richesses mystiques + Dans le cÅ“ur dilaté des marins orgueilleux. + + Et les hommes du port, demeurés sur les grèves, + Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves, + Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil; + + Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge, + Se rappelaient encore le splendide mirage + De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60]. + +La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie +dans les siècles passés: + + Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques, + Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui, + Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques + Et mon cÅ“ur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui. + +C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande +presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour +cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance! +Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, _les Tribuns_ de +Giraud, sans songer aussitôt aux _Chevaliers errants_ de Victor Hugo. +Qu'on en juge: + + Le peuple a vu passer des hommes énergiques, + Au masque impérieux, chargé de volonté, + Parlant haut dans leur force et dans leur majesté + Pour tirer du sommeil les races léthargiques. + + Jetant au vent du ciel des syllabes magiques, + Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité, + S'emplissait, pour venger l'idéal insulté, + De glaives menaçants et de buccins tragiques, + + La foule a retenu leur nom mystérieux + Et le lance parfois en échos glorieux + Dans l'acclamation d'une ardente victoire. + + Le marbre légendaire où vit leur souvenir + S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire, + Et leur geste indigné traverse l'avenir[61]. + +Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu +court, à la frémissante chevauchée de la _Légende des Siècles_; tout de +même, c'est un arrière-petit-cousin... + +_Hors du siècle_, le chef-d'Å“uvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries +de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous +grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin: + + Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse + Plie adorablement sous l'orgueil de sa race, + Comme sous un tragique et trop pesant cimier... + +Au palais des Borgia, + + Siègent dans l'écarlate et les appels de cor + Les cardinaux romains rouges comme des laves. + +Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et +cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or... Certains tableaux des +_Dernières Fêtes_ sont aussi flambants: + + Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte + Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil, + Sous les plis féminins de sa robe de honte, + Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil + + Parmi les longs reflets des lourdes draperies, + Au souffle d'éventails de pourpre, regardé + Du vitrail écarlate où des flammes fleuries + Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé, + + Et dans ce fier décor de rubis et de laves + Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor, + Écoute loin, là -bas, aux bouches des esclaves, + Sangloter et saigner des fanfares de cor[62]. + +Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, _La +Guirlande des Dieux_ (1910) et _La Frise empourprée_ (1912). + +La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare +et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure +un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart +manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable +joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la +vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner +avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien +entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques. + + La multitude abjecte est par moi détestée. + Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil; + Et pour m'ensevelir loin de la foule athée, + Je saurai me construire un monument d'orgueil. + +Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et +d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente +des leurs, une parente pauvre d'ailleurs... _Le Château des Merveilles_, +_La Cithare_, _Le Collier d'opales_, _Le Coffret d'ébène_ renferment des +vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous +offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La +Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de +paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace: + + Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud + À mes chers amis + En souvenir + De notre campagne littéraire + Pour le triomphe + De la tradition française + En Belgique. + +Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna _La +Cithare_, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre +«de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer +dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont +réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies +antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de +Lisle[64]». + +Cet échantillon des produits Valère Gille: + + Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs. + Allant et revenant, de nombreux laboureurs + À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue. + La terre nourricière, en tous sens parcourue, + Montrait son limon gras dans le creux du sillon; + Les bÅ“ufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon. + Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage. + Les laboureurs faisaient retourner l'attelage, + Un serviteur placé sur un tertre voisin + Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65] + +Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils +manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des +parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. +La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont, +depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve. + + * * * * * + +Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut +guère... Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de +François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une +marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures +aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la +religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son +exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait +impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de +famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie +maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des +vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un _Te Deum_. +Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la +lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le +silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette +jouissance mystique. + +Dans _Les Tristesses_, _La Jeunesse Blanche_, _Le Règne du Silence_, _Le +Miroir du ciel natal_, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents. +L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère, +mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme +un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même +litanie navrante. De là , un rythme d'une musique pénétrante, qui nous +alanguit, nous désempare, nous prend de force! + +Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des +chambres: + + Les chambres vraiment sont de vieilles gens + Sachant des secrets, sachant des histoires, + --Ah! quels confidents toujours indulgents! + Qu'elles ont cachés dans les vitres noires, + Qu'elles ont cachés au fond des miroirs + Où leur chute lente est encore en fuite + Et se continue à travers les soirs, + Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66] + +Ils chantent encore la tendre société des lampes: + + La lampe est une calme amie + Qui nous console et nous conseille + Chaque soir de la vie; + + La lampe est une sÅ“ur + Qui nous montre son cÅ“ur + Comme un soleil[67] + +Et puis, passent les femmes en mantes: + + Les Mantes! Les Mantes! + De leur obscurité, l'obscurité s'augmente! + Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre. + +Et puis, viennent les communiantes: + + Les premières communiantes toutes blanches + +Et puis, sonnent les cloches: + + Les cloches ont de vastes hymnes + Si légères dans l'aube, + Qu'on les croirait en robes + De mousseline. + +Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie +lourde et oppressante des dimanches! + + Dimanche, c'était jour de lentes promenades + Par des quais endormis, de vastes esplanades, + Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort + Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe... + Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe + À tout ce petit vent acidulé du nord! + Silence du dimanche autour du Séminaire + Et silence partout Place de l'Évêché + Où divaguait parfois le bruit endimanché + D'une cloche très vieille et valétudinaire[68]. + +La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre +et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme. + +Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand, +trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire +de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles +van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge. +Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de +publier leurs tout premiers vers à Paris dans _La Pléiade_ de Rodolphe +Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils +demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de _la Jeune Belgique_. Le talent +de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe +que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois +amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que +les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près +datent les _Serres chaudes_[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et +parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'Å“uvre +dramatique prochaine. + + Mon âme est malade aujourd'hui, + Mon âme est malade d'absence, + Mon âme a le mal des silences + Et mes yeux l'éclairent d'ennui. + + J'entrevois d'immobiles chasses, + Sous les fouets bleus des souvenirs, + Et les chiens secrets des désirs + Passent le long des pistes lasses. + + À travers de tièdes forêts + Je vois les meutes de mes songes, + Et vers les cerfs blancs des mensonges + Les jaunes flèches des regrets. + + Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine, + Les tièdes désirs de mes yeux, + Ont voilé de souffles trop bleus + La lune dont mon âme est pleine[70]. + +_Mon CÅ“ur pleure d'autrefois_, _La Chanson du pauvre_, tels sont les +titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy. +Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit, +simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une +résignation douce. + + Dans la misère de mon cÅ“ur + Dans ma solitude et ma peine + Dans l'immémoriale plaine + De mon passé tout en douceur, + Sous un peu de lune d'amour, + Par une pâle fin de jour, + Trois blanches filles taciturnes + Plus ténébreuses, plus nocturnes + Que la polaire et vaine plaine, + Trois blanches filles ont passé + Sur un peu de lune d'amour... + Et c'est cela tout mon passé[71]. + +Mais: + + Écoutez le joueur d'orgue + Qui traîne sa pauvre romance + À travers les heures mornes + De cet après-midi de dimanche. + Écoutez sa musique... et votre âme, + Il fait renaître le passé! + La chanson qui grince et qui pleure + Et qui n'est plus la vraie chanson, + C'est dans votre enfance meilleure, + Une heure, rien qu'une heure, + Mais là -bas, dans la bonne maison, + Écoutez l'orgue des chimères, + Voyez en vous tous les mystères + De cette musique alanguie[72]. + +J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de _La +Couronne des soirs_ et du dernier livre _Le Rouet et la Besace_. + +Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont +l'émotion chante en notes chaudes et troublantes. + +Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien +l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un +faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui +adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la +candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études +classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à +Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues +en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur +contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à +l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une +demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou +Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre +pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous +occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous +qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut +jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement +fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il +affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité +déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa. + +Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste, +_Les Flaireurs_, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant +neuf ans, il se tut. En 1898, parurent _les Entrevisions_. Petits poèmes +suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels +certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges, +vous êtes des poèmes blancs! + + Dans une barque d'Orient + S'en revenaient trois jeunes filles; + Trois jeunes filles d'Orient + S'en revenaient en barque d'or! + + Une qui était noire, + Et qui tenait le gouvernail + Sur ses lèvres, aux roses essences, + Nous rapportait d'étranges histoires + Dans le silence! + + Une qui était brune, + Et qui tenait la voile en main, + Et dont les pieds étaient ailés, + Nous rapportait des gestes d'ange + En son immobilité! + + Mais une qui était blonde, + Qui dormait à l'avant, + Dont les cheveux tombaient dans l'onde, + Comme du soleil levant, + Nous rapportait, sous ses paupières, + La Lumière[74]. + +Ou encore: + + À quoi dans ce matin d'avril, + Si douce et d'ombre enveloppée, + La chère enfant au cÅ“ur subtil + Est-elle ainsi tout occupée? + + La trace blonde de ses pas + Se perd parmi les grilles closes... + Je ne sais pas, je ne sais pas! + Ce sont d'impénétrables choses. + + Pensivement, d'un geste lent, + En longue robe, en robe à queue, + Sur le soleil au rouet blanc + À filer de la laine bleue; + + À sourire à son rêve encor + Avec ses yeux de fiancée, + À tresser des feuillages d'or + Parmi les lys de sa pensée[75]. + +Après les _Entrevisions_, Van Lerberghe commença de visiter le monde. +Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la +vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce +poème assez long pour former tout un livre, _La Chanson d'Ève_. + +Bien des fragments de _la Chanson d'Ève_ furent écrits à Florence. +Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de +l'atmosphère florentine: + + ... La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à + Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous. + + Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble + à Rome, tout le printemps précédent. + + C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline + d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin + magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de + beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air + même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions + l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le + matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76]. + + * * * * * + +Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une Å“uvre d'une pure beauté, +elle aussi: + + _La Chanson d'Ève_, écrit Albert Mockel, au cours de la très + remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine + enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle + de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à + l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir. + + Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une + dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une + lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une + mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une + tremblante clarté. + +Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien +préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs, +des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines, +éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à +l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et +fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous +continuera de chanter _La Chanson d'Ève_... Van Lerberghe s'évade +délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein +épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes +ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre. + +Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la +splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience +d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle +admire tout et ne sait rien: + + Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi, + Ô choses que de mes doigts + Je touche, et de la lumière + De mes yeux éblouis? + Fleurs où je respire, soleil où je luis, + Âme qui penses + Qui peut me dire où je finis, + Où je commence? + + Ah que mon cÅ“ur infiniment + Partout se retrouve! Que votre sève + C'est mon sang! + Comme un beau fleuve, + En toutes choses la même vie coule + Et nous rêvons le même rêve[78]. + +Cette première partie de _La Chanson d'Ève_ est d'une limpidité +cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste +lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la +transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa +gracilité mystérieuse oblige au recueillement. + +Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations +nouvelles... + + Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses. + + Et je lui dis: ô reine + Comme ce nom dont mes lèvres apprennent + Le murmure ébloui, + Suavement sonne dans le silence, + Et comme ta présence, + A parfumé la nuit! + Devant toi, mes anges s'inclinent. + Et je t'adore, et je cherche en mon cÅ“ur + Des paroles qui soient, + Comme ta grâce et ta beauté divines. + Mais hélas! Nos âmes humaines + N'ont, pour dire leurs bonheurs, + Comme leurs peines, + Qu'un murmure ineffable, et des pleurs... + + + Et tout à coup, dans le son de ma voix, + À travers l'air plein de chants et de roses, + Celle qui, de son souffle, anime toutes choses, + Doucement vint vers moi... + Et je sentis sur mon cÅ“ur embrasé. + Comme des lèvres se poser[80]. + +Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes +plus invitant... + + Ô Sirènes, sirènes!... + Que vous chantez bien, + Au rythme gai des flots, + Cette chanson des eaux, + Dont vos âmes sont faites, + Et qu'elle est belle, + Sur vos lèvres, + Sa vérité nouvelle! + Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme? + Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81] + +Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison: + + ..... Parfois, les nuits de lune, + Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une + Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots, + Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux, + Et dont le cri voilé lointainement appelle. + Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent, + Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent + Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent, + Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour. + + Comme sous un baiser, les vagues à l'entour + S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève; + La vivante lumière a dissipé le rêve, + Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars, + La clarté de ses eaux s'est faite leur regard. + On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre, + On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre. + Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond, + Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon. + + On se sent une chose immense et qui respire, + Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire + Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs. + On est on ne sait quoi qui est toute la mer. + Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82]. + +La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des +arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des +oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les +sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent... + +Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or: + + Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté, + Le beau fruit qui enivre + D'orgueil et je vis! + Je l'ai goûté de mes lèvres + Le fruit délicieux de vertige infini, + Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent + Je suis égale à Dieu[83]! + +Ève a cessé de croire en Dieu: + + Mon âme sois joyeuse! + Il n'existe pas; Il n'existe plus. + Je le sais de la mort, je le sais de l'amour, + Je le sais de la voix qui chantait sur la mer, + Je le sais du soleil, des étoiles, des roses, + De toutes les choses qui l'ont vaincu. + Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]! + +Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend +en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les +souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix +claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces +expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la +fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit +bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la +frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue, +sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante... + + Et je danse et je chante et danse encore + Je danse nue éblouie et superbe + Comme un serpent dans les hautes herbes. + Je rampe et rampe dans les airs + Comme une flamme de l'enfer. + + Je danse ailée, frémissante et sonore, + Au fond du tourbillon vivant, + Du tourbillon qui me dévore, + Du tourbillon où je descends. + + Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse, + L'âme enivrée et chancelante + Du vin de la danse, + Et du vin de mon sang[85]. + +Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô +cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les +énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse! + +Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le +mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire +la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient: + + Il souffle la flamme, éteint le bruit, + Met le silence de sa bouche + Sur la bouche qui sourit, + Et pose doucement, sur le cÅ“ur qui s'apaise + Sa main qui ne pèse + Pas plus qu'une fleur[86]. + +Telle est la _Chanson d'Ève_. «Poète de l'ineffable», écrit Albert +Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui, +tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du cÅ“ur! Il +faut lire sa _Chanson d'Ève_ et la sentir, non point la commenter. Elle +ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de +Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais +surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de +l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté +claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, +les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis +ses désillusions, ses lassitudes... Mais le paganisme de van Lerberghe +est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son +Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés +terrestres comme spiritualisées... À l'admirable _Chanson d'Ève_ je dois +d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance +de la grâce». + +Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui +consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié +n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut +légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu. + +Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en +vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus +qu'il ne peint[88]. _Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ évoquent des +cahiers de lieder. + +Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède +de Visan, en état «d'aspiration lyrique». + + Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de + l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en + perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux + états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui + pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme + d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés, + s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration + subjective du poète sur les manifestations extérieures de la + réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même + transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec + l'expression de cette vie dans une conscience individuelle. + +_Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ illustrent cette conception. +D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les +manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus +précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un +renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit +s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes +pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole +essentiel. + +Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus +subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les +chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec +soin; parfois la simplicité de l'Å“uvre en souffre, mais peu de poètes +possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme +berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste +guère: + + De loin, de loin, on ne sait d'où + Un homme arriva qui portait une lyre, + Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou, + Et il chantait, et il chantait, + Aux cordes brèves de la lyre, + L'amour des femmes, le vain languir, + Sur sa lyre[90]. + +Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai +Juvénile»[91]; + + Vois, disait-il.--Écoute, disais-je, + Écoute la mélodie immense!... + Des voix s'élèvent, en longues haleines, + Et l'aube en rumeur est pleine de conseils; + Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre, + Et là -bas, saluant l'aurore non pareille, + Le bois harmonieux se dédie au soleil. + L'air ondule aux lointains sonores de l'azur, + Sur les rayons comme sur des lyres, + Naissent et glissent des cantilènes, + Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes. + Écoute le désir dont frémit la ramure: + Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre + Et parmi les tumultes aériens d'ailes + En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92]. + +Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa +fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à +van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des +plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne +donne jamais l'impression de la monotonie tant son cÅ“ur déborde de +candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait +jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour +traduire ses extases ou ses rêveries: + + Mon cÅ“ur est éperdu des étangs et des bois + Comme s'il les voyait pour la première fois[93]! + +Ou bien: + + En quel jardin fermé me suis-je réveillé? + Ah! rien que les sanglots d'un cÅ“ur émerveillé, + Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire! + + Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois? + Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix: + Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire. + + Mon cÅ“ur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas? + Mon cÅ“ur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras. + Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94]. + +Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la +nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il +aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois: + + C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde! + Ô bois mélodieux que fait chanter le vent, + Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde + Sans qu'un trouble sacré saisît mon cÅ“ur fervent[95]! + +L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer: + + Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus, + Devant les bois, les monts et la plaine fleurie; + Et, le regard au loin, dans une rêverie + Qui franchit à son gré la distance et le temps, + Tu revis en esprit les lumineux distants... + Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute! + Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route + Avec un cÅ“ur si pur, si jeune, si fervent, + Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant...[96] + +À travers _Le Don d'enfance_, _Un Chant dans l'ombre_, _Les Matins +angéliques_, _La Solitude heureuse_, passe le bon frémissement +consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne +voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire +et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce, +à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs, +innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale. + +Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins +inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes +et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des +palais sans tragédie[97].» + + En mon âme d'ennui jamais ne s'élève + Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve, + Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir, + Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir, + Loin des appels de femmes ou de futiles gloires, + Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires, + En dépit de l'exil aux mirages d'espoir, + Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir, + Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève, + Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2]. + +_Les Vergers illusoires_, _Nuits d'épiphanies_, _Les Estuaires d'ombre_, +_Le Jardin des îles claires_, _La Nef désemparée_ témoignent d'un art +extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on +aimerait trouver dans l'Å“uvre de Fontainas moins de recherche et plus de +vie. + +Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré +parmi nous. _La Louange de la Vie_[99] célèbre les petites gens de +Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une +précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des +vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las. +Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois +incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les +adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à _La Louange de la +Vie_ un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère +Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de +pauvre homme. + + Un pauvre homme est entré chez moi + Pour des chansons qu'il venait vendre; + Comme Pâques chantait en Flandre + Et mille oiseaux doux à entendre, + Un pauvre homme est entré chez moi. + + Si humblement que c'était moi + Pour les refrains et les paroles + À tous et toutes bénévoles, + Si humblement que c'était moi + Selon mon cÅ“ur comme ma foi. + + Or, pour ces chansons, les voici, + Comme mon âme, la voilà , + Sainte Cécile, entre vos bras; + Or, ces chansons bien les voici, + Comme voilà bien mon pays, + + Où les cloches chantent aussi + Entre les arbres qui s'embrassent + Devant les gens heureux qui passent, + Où les cloches chantent aussi + Des dimanches aux samedis; + + Et c'est pour toute une semaine + Qu'ici mon cÅ“ur, sur tous les tons, + Chante les joies de la saison, + Et c'est dans toute une semaine + Où chaque jour a sa chanson[100]. + +Malheureusement, dans _La Louange de la Vie_, bien des vers restent +obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et +aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion. +Les petits tableaux des _Enluminures_ me semblent plus clairs, plus +allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes. + +Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas +Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments, +des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit, +pleure et vit, avec une foi profonde et un cÅ“ur simple. Å’uvre très +personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité +chrétienne, _Le Livre des Bénédictions_ est aussi le livre des +consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés. +Je le préfère au volume plus récent _Fumée d'Ardenne_, d'où s'exhale +moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte +extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun. + + Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie, + Sans doute au saut des sapinières + Où je chassais l'année dernière. + Un douze cors auguste et dont les bois étaient + Épanouis comme une lyre. + Je songe à ton émoi + Quand tu vis luire + Un crucifix entre ses bois. + Et je te vois à deux genoux, + Timide + Et fou, + Dans les myrtilles et la mousse, + Priant la bête rousse + Au mufle humide + Qui pardonne, de ses yeux doux + À des mâtins épouvantés + Et au coursier qui t'a porté, + Dans le ravin, par les bouleaux heurtés + À la poursuite + De sa fuite...[101] + +Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la +mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu +visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se +serait épris de la littérature du dernier bateau». _Le Chant des trois +règnes_, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par +sa forme audacieuse. + +Victor Kinon lui-même dans _L'Âme des saisons_ nous décrit une nature +animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les +poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée +et sûre de petit enfant: + + L'_Ave Maria_ dans les bois + On le récite à demi-voix + On le récite à l'heure brune + L'_Ave Maria_ dans les bois. + + C'est un pays avec des bois. + Et de grands espaces de lune + Et des oiseaux dont l'un parfois + Risque une note de hautbois... + + Que si dans la clairière on voit + Fuir les bonshommes de la lune + Ah! vite alors, haussant la voix, + L'_Ave Maria_ dans les bois... + +Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu. + +_L'Heure de l'âme_ laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé +Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués +de la renaissance catholique. + +Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres +talents! + +Comme j'aime les _Voyages vers mon pays_ de Paul Spaak! Ô le livre +souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak, +ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En +apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces +accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et +haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des +vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente +du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont +les dernières strophes sont d'une magnifique envolée: + + Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie + De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil + Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil! + Il faut avoir l'émotion de sa patrie! + Il est bon pour son âme de communier + Avec le paysage intime et coutumier; + Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace + Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race, + Et de sentir combien leur étreinte fervente + Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante! + + S'augmentant de leur vie en y participant, + L'on peut comprendre et savourer comme on dépend + D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même, + À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime! + + Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux + À la réalité du monde spacieux, + Et pour mieux te garder à ton pays fidèle, + Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile! + + Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie, + Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol, + Le cercle trop étroit qui limite ton sol, + Car le monde est plus beau que toutes les patries! + + Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste! + Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle + Exaltent le pouvoir du cÅ“ur enthousiaste, + Capable d'absorber la vie universelle! + + Ah! regarde ce chêne aux ramures royales, + Éternel et puissant comme un pilier de marbre, + Et qui dresse, dans notre forêt patriale + Son front large au-dessus de la cime des arbres! + + Ses racines, épaisses comme des cordages, + Le retiennent au sol dont nous le nourrissons, + Mais sa tête a monté si haut dans les nuages, + Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103]. + +_L'Anémone des Mers_, _L'Aile mouillée_ de Jean Dominique (ce pseudonyme +cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à +force de subtilité. + +Isi Collin nous mène vers _La Vallée Heureuse_ où nous retiennent les +accords invitants de ses strophes: + + C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs + Balancent leurs parfums que la brise éparpille, + Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent + Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs. + C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104]. + +Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des +_Roseaux_: + + Oh! c'est un lied bien monotone + Pleurant toujours les mêmes pleurs, + Chantant toujours les mêmes fleurs + Le lied que mon âme chantonne. + +_La Route enchantée_ d'Adolphe Hardy, _Les Poèmes Pacifiques_ de Prosper +Roidot, _L'Arc en Ciel_ de Pierre Nothomb,_ L'Isolement_ de Paulin +Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays +natal avec une aménité persuasive. + +Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'_Âme en exil_ de +Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel. + +Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies +harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule _Fleurs de +soie_, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les _Basiliques_ +de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes +qu'affectionne Verhaeren. + +Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency, +les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand +Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage, +les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement +présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du +Bois Sacré. + +On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes... Depuis +vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point +détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans +arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent +avec Apollon. + + * * * * * + +Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut +l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française. +Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si +remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même. +D'ailleurs, une telle Å“uvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on +tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites +nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les +manifestations de la vie sollicitent? Déjà , le caractère de ce livre ne +permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous +nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions +mesurées, qu'une étude fort incomplète[106]. + +Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie +dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément +labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent +aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren +révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux, +avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et +morale. Il crée de la joie autour de lui. + +En lisant l'Å“uvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa +puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous +quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à +tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments +et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les +multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui... L'homme qui écrivit +_Les Moines_ et _Les Villages illusoires_ fit aussi _Les Villes +tentaculaires_ et _Les Rythmes souverains_; _Les Heures claires_, _La +Multiple Splendeur_, _Les Blés mouvants_ sont dus à l'auteur des +_Débâcles_ et des _Flambeaux noirs_... + +Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à +quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer +Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les +Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit, +au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire +dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le +collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain: +il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans +cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête +d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus +que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes +plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement +prometteuses du Parnasse. + +_Les Flamandes_ paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute +parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est +en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses +de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut +ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère +Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament. +Trois ans plus tard, _Les Moines_ exaltaient l'autre caractère de la +nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières +Å“uvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme +essentiellement représentatives de sa race. + +À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie, +provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux +titres sinistres, _Les Soirs_ (1887), _Les Débâcles_ (1887), _Les +Flambeaux noirs_ (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la +détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer +dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique: + + Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage, + Avec des dents, brutal, de folie et de feu, + Je mords en moi mon propre cÅ“ur et je l'outrage + Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107]. + +Ou bien: + + ... Sois ton bourreau toi-même; + N'abandonne l'amour de te martyriser, + À personne, jamais. Donne ton seul baiser + Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108] + +Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en +Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports +l'impressionne au point que son imagination malade transforme les +spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien, +il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la +traduction libre de ses sensations désordonnées. + +Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de + + Se replier, s'appesantir et se tasser + Et se toujours, en angles noirs et mats, casser + +succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions +plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici _Les +apparus dans mes chemins_ (1891), puis _Les Campagnes hallucinées_ +(1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations +angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines +là -bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des +crocs. + + Ils s'avancent, par l'âpreté + Et la stérilité du paysage, + Qu'ils reflètent, au fond des yeux + Tristes de leur visage; + Avec leurs bardes et leurs loques + Et leur marche qui les disloque, + L'été, parmi les champs nouveaux, + Ils épouvantent les oiseaux; + Et maintenant que décembre sur les bruyères + S'acharne et mord + Et gèle, au fond des bières + Du cimetière, + Les morts, + Un à un, ils s'immobilisent + Sur des chemins d'église, + Mornes, têtus et droits, + Les mendiants, comme des croix[109]. + +_Les Villages illusoires_ (1895) sont un livre très symboliste. +Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un +sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les +pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime +particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers +un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe. + +Par _Les Villes tentaculaires_, parues également en 1895, se déchaînent +les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines: + + Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques + +la Bourse s'affole: + + Oh l'or! là -bas, comme des tours dans les nuages, + Comme des tours, sur l'étagère des mirages, + L'or énorme! Comme des tours là -bas, + Avec des millions de bras vers lui, + Et des gestes et des appels la nuit + Et la prière unanime qui gronde, + De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]! + +Ailleurs: + + C'est un bazar tout en vertiges + Que bat, continûment, la foule, avec ses houles + Et ses vagues d'argent et d'or; + C'est un bazar tout en décors, + Avec des tours de feux et des lumières, + Si large et haut que, dans la nuit, + Il apparaît la bête éclatante de bruit + Qui monte épouvanter le silence stellaire[111]. + +Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où: + + Des commères, blocs de viande tassée et lasse, + Interpellent, du seuil des portes basses, + Les gens qui passent[112]; + +Voici la Révolte: + + La rue, en un remous de pas, + De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras + Sauvagement ramifiés vers la folie, + Semble passer volante, + Et ses fureurs, au même instant, s'allient + À des haines, à des appels, à des espoirs; + La rue en or, + La rue en rouge, au fond des soirs[113]. + +Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie +d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère +désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un Å“il confiant, +d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les +flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est +l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren +veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre +délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les _Visages +de la Vie_[114] grandit dans _Les Forces tumultueuses_[115], où +s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les +audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion +est née, celle des hommes et de l'univers: + + Celui qui me lira dans les siècles, un soir, + Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre, + Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre + Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir; + + Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie + S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs, + Ruée au combat fier et mâle des douleurs, + Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie. + + J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs + Le sang dont vit mon cÅ“ur, le cÅ“ur dont vit mon torse; + J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force + Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]! + +_La Multiple splendeur_[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle +apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il +aime la vie! + + Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie, + Je suis ivre du monde et je me multiplie + Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit + Que mon cÅ“ur en défaille et se délivre en cris[118]! + +_La Multiple splendeur_ pourrait bien demeurer l'Å“uvre essentielle de +Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son +panthéisme délirant, sa ferveur acharnée. + + Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes, + Des cÅ“urs d'hommes nouveaux dans le vieil univers. + Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème; + Notre force est en nous et nous avons souffert[119]. + +Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren. + +Elle reparaît dans le livre suivant, _Les Rythmes souverains_[120], +également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends +éclater dans _La Multiple splendeur_ l'hymne triomphant et désordonné du +pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension +longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. _Les +Rythmes souverains_ attestent une félicité aussi radieuse, seulement le +voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il +exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine, +passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie +jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse +cependant, des _Rythmes souverains_, revêt une belle allure classique, +ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des +chefs-d'Å“uvre tels que _Le Paradis_, _Hercule_, _Les Barbares_, +_Michel-Ange_, _Le Maître_, s'il n'avait laissé jadis caracoler +furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer +son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère +_Les Rythmes souverains_ comme la conséquence du séjour prolongé de +Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des +plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart +à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de +notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se +plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à +l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une +partie de l'hiver. + +Aussi bien, _Les Blés mouvants_, recueil récent de pastorales, de scènes +champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un +tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance, +s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée. + +Aux côtés de l'Å“uvre que nous venons de signaler s'en dressent deux +autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée, +_Toute la Flandre_ dont les cinq livres _Les Tendresses premières_[121], +_La Guirlande des dunes_[122], _Les Héros_[123], _Les Villes à +pignons_[124], _Les Plaines_[125], glorifient le pays natal, non plus +comme _Les Flamandes_ à travers des souvenirs de musée, mais après +l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime, +_Les Heures claires_[126], _Les Heures d'après-midi_[127], _Les Heures +du soir_[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie +son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant +sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares +retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir, +nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits +poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et +brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement! +«Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]: + + Chaque heure où je pense à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard + Et de si loin, vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance; + J'étais si lourd, j'étais si las, + J'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs, + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130]. + +Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot +romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des _Villes +tentaculaires_ fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans +d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de +l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques +forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent +parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes +visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo: +elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les +phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà +bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme! +Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers +une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il +l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles +l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent: + + Si j'aime, admire et chante avec folie, + Le vent, + Et si j'en bois le vin fluide et vivant + Jusqu'à la lie, + C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant + De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores, + Jusques au sang dont vit mon corps, + Avec sa force rude ou sa douceur profonde, + Immensément, il a étreint le monde[131]. + +Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en +particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne +soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres, +Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne, +l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers +ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des +docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or +magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les +trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée +prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification +splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'Å“uvre, maints poèmes +clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté. + + Oh ces villes, par l'or putride, envenimées! + Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées, + Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout + Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout, + En aimas-tu l'effroi et les affres profondes + Ô toi, le voyageur + Qui t'en allais, triste et songeur + Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]? + +Ailleurs: + + Ô l'or! sang de la force implacable et moderne, + L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel, + L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels; + L'or souterrain dont les banques sont les cavernes + Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller, + Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule, + Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler, + Le cÅ“ur myriadaire et rouge de la foule[134]. + +Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments, +correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous +avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement +appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour, +spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la +grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de +beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin +d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen +d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités +obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences +analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de +la mer en lisant à voix haute les vers suivants? + + La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs + Et les granits du quai, la mer démente, + Tonnante et gémissante, en la tourmente + De ses houles montantes[135]. + +Écoutez ce bruit sec et cassant: + + Puis il redescendit d'un pas précipité + Et verrouilla, d'une main forte, + La porte[136]. + +Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un +rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les +grondements du tonnerre: + + Le nuage approchait, livide et sulfureux, + Il était débordant de menaces tonnantes + Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux, + À l'endroit même où les herbes sauvages + Étaient chaudes encor + D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps, + Toute la rage + Du formidable et ténébreux nuage + Mordit[137]. + +Telle apparaît, succinctement résumée, l'Å“uvre de celui qui «sur les +épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste +libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138]. +Cette Å“uvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte +de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer +de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament +septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une +tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son +esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où +existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le +traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car, +d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises. + + + + +IV + +LE THÉÂTRE + + +Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la +poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites +d'un sujet strict, faire Å“uvre de psychologue et non de peintre, +disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner +entre eux, en un mot équilibrer une Å“uvre d'imagination réfléchie et de +calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à +composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien +peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le +groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement +parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais +dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le +caractère général du théâtre belge. + +Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en +romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas, +pour ainsi dire, d'Å“uvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et +Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce +qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la +scène française ni même à la culture française. _Les Flaireurs_, _La +Princesse Maleine_, _L'Intruse_ révélaient le théâtre d'angoisse, +apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par +son goût du symbole et du mystère. + +À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse. +_Les Flaireurs_ écrits en 1888, parurent dans _La Wallonie_ en 1889, +furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre +d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à +l'Å’uvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta +contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu +durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas +habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi +sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui +met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est +intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors +de la «première» des _Flaireurs_ au Théâtre d'Art en 1892. Elle se +trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van +Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]: + + Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des _Flaireurs_ de van + Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que + suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards + aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les + _Flaireurs_ parurent en janvier 1889; _La Princesse Maleine_ fut + publiée vers la fin du mois d'août de la même année et _L'Intruse_ + en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver + tout ce qu'il faut prouver. + + _Les Flaireurs_ ne ressemblent pas à _L'Intruse_, mais _L'Intruse_ + ressemble aux _Flaireurs_ et elle est fille de ceux-ci. Au reste, + si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra + qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas + dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais + plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée + qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la + première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame + secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous + depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus + profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici + pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres + émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à + notre cÅ“ur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui + jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer + la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables + illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le + point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de + cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la + pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la + suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme, + la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin... + + Je suis profondément heureux,--car quelle amitié n'est plus noble, + plus précieuse et meilleure que toute littérature?--d'avoir eu + l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet + hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut + toujours la sÅ“ur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la + mienne. Il m'a fallu le faire à son insu. + + MAURICE MAETERLINCK. + +Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour +celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas +Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son Å“uvre? +Sans doute aurait-il, même sans _Les Flaireurs_, composé ses drames... +D'ailleurs entre cette pièce et _L'Intruse_[141] si l'idée inspiratrice, +celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution +s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans _Les +Flaireurs_, insignifiante dans _L'Intruse_. Là , des événements +soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec +l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se +passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père +échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si +impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à +la vie intérieure des personnages. + +Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck...[142] Paysages +irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits +êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos +hallucinés qui, toujours, ont peur... Qu'arrivera-t-il?... Nous +pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état +d'épouvante... + +Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude +inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le +moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort +habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le +personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de _La +Princesse Maleine_, de _L'Intruse_, des _Aveugles_[143]. Souvenez-vous +de _Pelléas et Mélisande_[144] et d'_Alladines et Palomides_ et +d'_Intérieur_[145] et de _La Mort de Tintagiles_ et d'_Aglavaine et +Sélysette_. Parfois, dans _Pelléas et Mélisande_ ou _Aglavaine et +Sélysette_, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle +reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un +instant, de les abandonner. + +Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort +impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une +Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant... +En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: _Anagkê_] et +les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se +défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une +énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de +Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si +frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on, +dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal, +mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres +marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres +marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles +ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous +connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis, +peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli +vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la +Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles +ne se doutaient de leur raison de vivre?... + +Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck +de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,--songez +à _La Princesse Maleine_, à _L'Intruse_, à _Intérieur_,--il naît de ce +que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de +Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages +et que celui-ci l'ignore et _que nous attendons_ qu'il le sache»[146]. +_Intérieur_ me paraît, en ce sens, un pur chef-d'Å“uvre. Au fond d'un +jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille +groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard +et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à +voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille +qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre, +si le père remue... Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas... La jeune +fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si +paisibles, là , sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le +lendemain et ne s'inquiètent point... Comment leur faire connaître la +catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?... Le vieillard +veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant +peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte... Mais non, on ne +saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui +n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux +fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois +portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement, +ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient +invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux... La +scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette +famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse... On entend approcher +les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents +leur deuil... Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte... +Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied... Il +n'a pas parlé encore... Soudain, la mère tressaille, se dresse, +l'interroge... Il balbutie... Tous, debout, le dévisagent avec +anxiété... Il incline la tête... + +Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples. + +Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient +d'apercevoir la vie même à travers ses drames. + + Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre + existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous + les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine. + Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science + n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue + d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète + plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin + l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours + peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, + abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit + indifférente. + +Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à +force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience +fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos +incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous +laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au +moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de +tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si +le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide, +voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck. +Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se +joue de nous non moins que de la _Princesse Maleine_ ou de _Pelléas_; +malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera. +La scène déchirante de la porte dans _La Mort de Tintagiles_ illustre +atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous +sommes autant de Tintagiles! + +Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie +désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité +lâche. L'auteur de _La Sagesse et la Destinée_ saura s'en libérer. + +Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère +démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française, +_Monna Vanna_ surtout, par le développement plus limpide de l'action, +par la forme plus classique. _Monna Vanna_[149] rappelle un bon drame +romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du +vers. Au reste, les alexandrins y abondent. + +Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans _Joyzelle_[150], +allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes +relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie. + +_L'Oiseau bleu_[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie +cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le +bonheur si voisin de lui. + +Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de +_Macbeth_. Nul, mieux que l'auteur de _La Princesse Maleine_, n'était +qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'Å“uvre de Shakespeare et le +rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique. + +Quoi que valent ces différentes Å“uvres, on accordera toujours plus +d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa +réputation. Après _La Princesse Maleine_, un article enthousiaste +d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet +dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme +une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments +qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à +apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et +compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient +nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous. + +Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore _Le +Sculpteur de Masques_, qu'un jeune auteur de talent, Fernand +Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers +_Le Sculpteur de Masques_ sur l'un des volets du triptyque dont _Les +Flaireurs_ décoreraient l'autre, l'Å“uvre de Maeterlinck occupant le +panneau central. + + * * * * * + +En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il +écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons +et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable +de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles, +Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions +lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans +l'étude de l'Å“uvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre +étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une +forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante +sans sacrifier jamais aux goûts du public... Ainsi s'explique la rareté +de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre +restreint d'initiés et d'artistes. + +_Les Aubes_[152], _Le Cloître_[153], _Philippe II_[154], _Hélène de +Sparte_[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part +(et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans +_Hélène de Sparte_, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme +ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme +s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres +s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement. + +J'aime peu _Les Aubes_ et _Philippe II_ qui n'ajoutent rien à la gloire +de Verhaeren, mais _Le Cloître_ et _Hélène de Sparte_ méritent une belle +destinée. + +_Les Aubes_, d'une réalisation scénique impossible, rappellent +extrêmement _Les Villes tentaculaires_ et _Les Campagnes hallucinées_. + +_Philippe II_ est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et +en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature +exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes. +Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira +toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en +Belgique. + +Autrement émouvant, _Le Cloître_! Le poète reprend un sujet qui, jadis, +avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie, +toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et +l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est +une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de +puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de +vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le +prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans, +après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur +n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom +Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar; +l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un +aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le +Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le +savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne +peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office, +il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement +l'expulsent. L'intérêt du _Cloître_ réside dans l'exaltation, en bonds +progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de +justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au +dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa +confession devient une orgie. + + Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire + Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire. + Je me jette moi-même au ban de l'Univers; + Je veux qu'on me crache à la face; + Qu'on me coupe ces mains qui ont tué; + Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué; + Qu'on appelle, qu'on ameute la populace. + Je m'offre aux poings qui frapperont + Et aux pierres qui blesseront + De leur rage, mon front[157]. + +Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale +à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître, +il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui +pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner +un tel secret, c'est de rompre + + La règle sainte et le claustral esprit, + +c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au +jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse +profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans +l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences +étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec +horreur pour avoir attenté à la vie _une et indivisible_ du Cloître. + +_Hélène de Sparte_, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en +alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture +latine, est à l'Å“uvre dramatique de Verhaeren ce que sont _les Rythmes +souverains_ à l'Å“uvre poétique. Je la qualifierais de tragédie +classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et +là n'apparaît point la moindre originalité d'_Hélène de Sparte_... + +Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène +déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme +résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle. + + Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes! + Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils! + Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure, + Sachant quel bonheur sûr mon cÅ“ur a négligé, + En arrachant sa vie aux soins de ta demeure; + Je t'apporte mon être étrangement changé + Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158]. + +Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer, +sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime +âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle +n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle +ose confier ses appréhensions: + + Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte + Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison; + Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte + Affermissaient jadis ma naissante raison, + Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent, + La bouche qui m'approche est brûlante soudain, + La main que l'on me tend est attirante et moite + Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim, + En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle. + Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas, + Je n'ose prononcer les plus simples paroles + De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159]. + +Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups +d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes +sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le +dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux +côtés de son frère. + + POLLUX + + La terre entière exulte et baise tes pieds nus + Avec la bouche en feu de ses foules ardentes; + Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes, + Renais: l'heure est unique et je me sens au cÅ“ur + Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur + Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne, + Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne! + + HÉLÈNE + + Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non + Sur ce pays funeste et désormais sans nom + Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes + En vain déborderaient pour effacer ses crimes. + Ma volonté est morte et ne tend plus à rien. + Ton insolent bonheur me fait haïr le bien; + Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme, + Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme + Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160]. + +Hélène, écÅ“urée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême +encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent +des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu +dévalent les pentes des monts... Les arbres, les fleurs, les eaux, les +vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent... La +nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que +l'angoisse étreint: + + Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître! + Où désormais marcher, où désormais dormir, + Où respirer encor sans que souffre mon être + Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir! + Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines, + Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants, + Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161]. + +Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes, +Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose. + +Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète +tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder +le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la +tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren +sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de +passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes, +excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu +d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie, +la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la +conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses +et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand, +voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son +tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le +plus magnifique. + + * * * * * + +Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille +et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son +Å“uvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le +sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que +_Le Patrimoine_, _Tes Père et Mère_, _La Souveraine_, _les Étapes_, _Le +Gouffre_, _Les Liens_ ont une beauté tragique un peu rude et une grande +noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans _Les Liens_, le +savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé +à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le +sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue +ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il +s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le +même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant +tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait +croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du +malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation. + +Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne +rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer. + +Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais +se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la +portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces, +vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure +brillante, _La Blessure_, _La Rivale_, plus encore _L'Instinct_, l'ont +révélé à Paris où, récemment, _La Flambée_ lui valut un bel et légitime +succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force +de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de +la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt +général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi _La Flambée_ +exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le +souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162]. + +La comédie de mÅ“urs, de mÅ“urs légères, trouve en Francis de Croisset un +bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet +enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser». +C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme, +les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine +et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de _Le Bonheur Mesdames_, +de _La Bonne Intention_, de _Chérubin_, complètement inapte à +émouvoir... Il prouve dans _Le feu du voisin_ une jolie sensibilité, et, +plus récemment, _Le CÅ“ur dispose_ semble marquer une évolution vers un +genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de +Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs, +mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans +méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui +a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis. + +Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la +même voie. Ni _Le Vertige_, ni _Les Petits Papiers_ ne permettaient +toutefois d'espérer une Å“uvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet +d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme. + +La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit +deux comédies, _Miss Lili_ et _L'Effrénée_, l'une un peu superficielle, +l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht +signa seul plusieurs petits actes, _L'Autre Moyen_, _L'École des +Valets_, _La Main Gauche_, alertes et amusants. + +_L'Écrivain public_ et _Pierrot millionnaire_ de Félix Bodson +divertissent agréablement. + +Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand +Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce +réjouissante et pleine d'émotion, _Le Mariage de Mlle Beulemans_. +Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une +indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins +mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà +de bonne comédie. + + * * * * * + +Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le +retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des +secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme +dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante +souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des +problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces +vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science +fragile et incertaine. + +_Psukè_, _Le Juré_, _Jéricho_, _Ambidextre journaliste_, _Fatigue de +vivre_, _La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire_ reflètent +diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations +philosophiques. + +Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt +nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule _Adam_. + +Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une +comédie satirique, _Pan_, où de réelles beautés voisinent avec des +bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne +reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de _La Chanson +d'Ève_. + +Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études +raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément +perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il +s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience, +d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi» +qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons +solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre +chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans _Étude +de jeune fille_, _Les Racines_, _L'Eau et le Vin_, point de personnages +agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent +et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri +Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au +delà , pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la +pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des +sons[163].» + +D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans +grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur +goût pour l'analyse des sentiments. Dans _Fany_ et _Jacques le +Fataliste_ de Louis Delattre, _Hélène Pradier_ d'André Fontainas, +_Pierrot Narcisse_ d'Albert Giraud, _Ce n'était qu'un rêve_ de Valère +Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les +longueurs ni les gaucheries. + +Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante +des _Voyages vers mon pays_. L'auteur de _Kaatje_ et de _A Damme en +Flandre_ sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une +noble énergie dans les abandons les plus doux. Son Å“uvre sent bon la vie +simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux +d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer _Kaatje_ à «un +Terburg en rupture de cadre.» + +Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que _La Mort +aux Berceaux_ d'Eugène Demolder? + +_Le Voile_, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française, +impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte... + + * * * * * + +Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin, +dans un _Savonarole_ qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse, +de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique. +J'apprécie moins _Les Étudiants Russes_, étude consciencieuse mais +froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y +combattent. + +Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais _La Duchesse de Malfi_ +de Webster, _Édouard II_ de Marlowe, _Philaster_ de Beaumont et +Flechter, fait revivre _Perkin Waarbeck_ l'aventurier flamand qui, au +XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette +reconstitution, célèbre ardemment sa race. + +En signalant encore un _Rabelais_ du comte Albert du Bois, la pièce +romantique de Félix Bodson, _Antonio Perez_, _La Cluse_ de Georges Rens, +_Les Intellectuels_, _L'Oiseau mécanique_, _La Victoire_ d'Horace van +Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites +par Camille Lemonnier de ses romans, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Les Yeux qui +ont vu_, _Edénie_, et qui leur demeurent inférieures, sans doute +aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature +dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe. + + + + +V + +LES ESSAIS--LA CRITIQUE--LE MOUVEMENT DES IDÉES + + +Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la +Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et +fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, _Le Trésor des Humbles_, +ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la +même année (1896), mais avant _Aglavaine et Sélysette_; aussi, dans ce +petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue +jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée +_la Sagesse et la Destinée_, puis _La Vie des Abeilles_ (1901), _Le +Temple enseveli_ (1902), _Le Double Jardin_ (1904) et _L'Intelligence +des Fleurs_ (1907). + +Dans _Le Trésor des Humbles_, livre de miséricorde et d'amour, +Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se +mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme +une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le +tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que +nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni +de nos gestes, ni de nos paroles. + + Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer + par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant. + Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous + dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que + d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas + mises en jeu qui déterminent l'événement?[164]. + +Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes, +les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui +résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure: + + Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité + particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité + quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165]. + +Et encore: + + Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien + au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien + au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus + promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus + scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16]. + +Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous +permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous. +Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous +menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner, +incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires: + + Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un + ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez + que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes + habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les + mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active + de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force + créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement + irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme + inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de + l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions + de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles + sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges, + dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous + n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou + totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de + l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne + connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets, + mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi + courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent + souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre + paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence + auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre + intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167]. + +Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce +n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans +le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner +notre existence et à l'embellir. La _Vie des Abeilles_ prend, à cet +égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans +quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur +tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur +fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les +hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et +l'insignifiance de leur volonté vis-à -vis de l'organisme fantastique de +l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile +existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et +satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité? + + Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la + plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort + que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que + l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans + l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et + que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus + importants, et même les seuls importants dans l'histoire des + mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle + nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force + de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et + peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse + directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part. + L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être + la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est + certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le + but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent + ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de + notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et + qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle + qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans + doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et + incontestablement[168]. + +Tout le chapitre du _Temple enseveli_, intitulé «L'Évolution du mystère» +développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens, +avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans _Le Trésor des Humbles_, +pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de +Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques, +certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles +réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi +qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes, +d'ailleurs excusables,--_mais qui ne sont plus suffisamment inévitables +pour qu'on ait le droit de s'y complaire_[169]--d'un esprit qui se +laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de +ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, _mais il n'est pas salutaire_ +d'envisager de cette façon la vie...» + +Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il +s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder, +vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante +de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, _Le Double +Jardin_ et _L'Intelligence des Fleurs_ indiquent assez souvent une +sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés +par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité +humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les +femmes. + +Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de +Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des _Soirs_, des +_Débâcles_, des _Flambeaux noirs_, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse, +une crise religieuse: ses _Serres chaudes_, puis ses drames attestent le +découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme +nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte +de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de +la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son Å“uvre s'épanouit +à partir de _La Sagesse et la Destinée_, avec la même sûreté que celle +de Verhaeren, après _Les Villes tentaculaires_. L'un et l'autre sont +devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés: +les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement. + +On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de +personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de +Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps, +grief à l'auteur du _Trésor des Humbles_ de demander son inspiration à +des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous +encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est +incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck +l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et +les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'Å“uvre +philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases +du moraliste américain: + + «D'où vient la sagesse? Où est la Source de la force? L'âme de Dieu + se répand dans le monde à travers les pensées des hommes. Le monde + repose sur des idées et non sur du fer et du coton, et le fer du + fer, le feu du feu, l'éther et la source de tous les éléments, + c'est la force morale. Comme la nuée sur la nuée, et la neige sur + la neige, comme l'oiseau sur l'air et la planète en fuite dans + l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent + sur les pensées des hommes[170].» + +Toutefois, ce qui appartient en propre à Maeterlinck, ce que ni Novalis +ni Émerson ne lui ont prêté, c'est la manière de présenter les idées. Et +si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise _directement_ aux +sources anglo-saxonnes (mais après tout, il nous plaît de le penser, ni +Novalis, ni Émerson n'ignorèrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait +le nier, elle acquiert bien droit de cité parmi nous, cette pensée, +coulée dans la langue française la plus pure, la plus souple, la plus +harmonieuse, qui nous arrive filtrée à travers une forme essentiellement +latine! Un écrivain étranger à notre culture, aurait-il jamais écrit la +_Vie des Abeilles_ ou _Le Temple enseveli_? Par sa conception de +l'univers et son idéal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races +septentrionales, mais sa sensibilité persuasive, le parfum insinuant et, +par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement +latin. + +En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que _La Vie +des Abeilles_, _Le Double Jardin_, _L'Intelligence des Fleurs_, +témoignent d'un sens plastique égal au sens mystique; mais plus que +peintre, il est poète. Sa prose ondule en un rythme admirable et +d'innombrables images s'y déploient. Certaines pages du _Double Jardin_, +par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rimés; +on les compte par séries. En voici quelques-uns, au début de cette belle +évocation lyrique: «Les sources du printemps.» + + Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer + immobile et qui semble sous verre,--où durant les mois noirs du + reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis à l'abri des neiges + et du vent, en un palais de paix, de lumière et d'amour...[171] + +Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le +crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta guère +d'idées neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres +en pastilles délectables. Ses essais subsisteront pour perpétuer la +belle émotion, la noblesse réconfortante, la poésie de son âme +généreuse. + + * * * * * + +Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catégorie littéraire +contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet +exercice. Prodigieuse, l'activité d'Edmond Picard s'est employée en tous +sens et je ne vois guère de travaux intellectuels qui n'aient passionné +cet esprit intrépide. Journaliste littéraire et politique, chroniqueur, +écrivain de voyages, dramaturge même, romancier et poète à ses heures, +Maître Edmond Picard reste avant tout célèbre avocat autant que savant +jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalisé son ardeur vers une fin +unique, il exerça une influence réelle sur un grand nombre de ses +compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partagé avec bien des +débutants ès-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la +«Jeune Belgique» trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en +partie à son dévouement, au combat tenace qu'il mène dans l'_Art +Moderne_, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cessé, +soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les écrivains de +langue française, ni de travailler lui-même à l'illustration d'une cause +qui lui tient à cÅ“ur. Son nom demeurera attaché à la renaissance +glorieuse de la Belgique. + +L'Å“uvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus séduisante aussi, ces +_Scènes de la vie judiciaire_, se compose de quatre volumes: _Le +paradoxe sur l'avocat_, _La Forge Roussel_, _l'Amiral_, _Mon Oncle le +Jurisconsulte_. Autant de livres juridiques, autant de livres +littéraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste +seulement à étudier les lois dans les livres. Il aperçoit le Droit à +chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut +suggérer l'idée du Droit aux jeunes gens en les obligeant à observer +autour d'eux. Aussi résume-t-il ses idées en des nouvelles ou autres +fictions fort agréables, dont l'esprit avisé et charmant, la forme +joliment fringante, s'ils évoquent très peu la sécheresse des articles +du Code, développent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un +stagiaire frais émoulu écoute le Maître éminent lui exposer les devoirs +professionnels de l'avocat (_Le paradoxe sur l'avocat_); là , un +bâtonnier confie à ses confrères, en un récit émouvant, comme lui fut +inculpé l'amour de sa profession (_Mon Oncle le Jurisconsulte_). Et +toujours, Picard découvre des horizons insoupçonnés, incite à méditer, +instruit par la plus savoureuse des leçons. Félicitons-le d'avoir cru +que «ces matières abstraites, toujours présentées jusqu'ici sous un +accoutrement doctoral, qui les rendait à la fois peu attrayantes et +accessibles seulement aux initiés, pourraient supporter, sans rien +perdre de leur gravité et de leur valeur, une accommodation moins +pédantesque[172]». + +La critique littéraire belge ne date, comme le roman, la poésie ou le +théâtre, que d'une trentaine d'années. J'ignore si les bonnes Å“uvres +font les bons critiques... Toujours est-il qu'avant 1880, on ne +rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le +moins obscur, Gustave Frédérix, se distingue surtout par ses attaques +violentes contre «La Jeune Belgique» et Francis Nautet. + +Francis Nautet concevait en effet, la critique de façon nouvelle. +Nullement effarouché par les jeunes écrivains qui venaient de +révolutionner la vie littéraire, il essayait de se composer, sur les +hommes et les livres, une opinion à lui, inspirée de principes larges, +soutenue par des idées générales, sans daigner se soumettre aux doctes +édits de messieurs les pédants à lunettes. «Son enthousiasme, a dit +Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des +premières moissons d'art.» En fallait-il tant pour déchaîner la meute +des timorés et des jaloux? + +Deux volumes de _Notes sur la littérature moderne_ et une _Histoire des +lettres belges d'expression française_[73], non terminée, forment +l'Å“uvre de Nautet, arraché, dans la force de l'âge, à son labeur, tel, +trois ans plus tôt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan +des deux tomes sur les Lettres belges a beau être médiocrement établi, +la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut étudier les écrivains +belges, doit l'avoir lu. Une pensée riche et pénétrante, un esprit juste +non sans ingéniosité, le souci incessant de ne point voir mesquin, de +rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidité +perspicace de sa méthode élève Nautet à la hauteur d'un historien +littéraire. + +Mêmes qualités dans les _Notes sur la littérature moderne_ où les +Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents +articles sur «le Nihilisme littéraire», «Catulle Mendès», «Alphonse +Daudet», «L'Art et la Bourgeoisie», «Charles Baudelaire» écrits en une +langue saine et alerte. J'apprécie tout particulièrement le chapitre du +«Mouvement naturaliste» et celui en l'honneur du grand Dostoïewsky. +Voici une page prouvant à quel point Nautet a compris et su mettre en +lumière le génie des Russes. + + Les Russes, de préférence, dépeignent les créatures complexes; ils + démêlent les sentiments dans les âmes ravagées et débrouillent dans + les cerveaux l'emmêlement des idées, en notant, avec une précision + merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En + opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un + caractère. On dirait difficilement de certains personnages de + Tourgueneff et de Dostoïewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est + leur défaut ou leur qualité dominante; on n'y trouve pas de types + qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus à cette + littérature élémentaire, qui consiste à présenter les gens avec un + défaut, ou une vertu persistant toujours, sans détente, sans + contrastes, sans brusques démentis. Leurs héros ont une réalité + frappante, précisément parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils + conservent des coins inconnus, qu'ils sont variés, inconséquents, + divers, contraires à eux-mêmes et aux apparences, comme l'est en + réalité l'être humain. Ils sont ouverts à des mobiles différents et + contradictoires, souples, sans caractère fixe, des anges y ont des + griffes de démons, des gens vertueux, dévoués et bons révèlent tout + à coup des abîmes de scélératesse. Et des scélérats, au milieu de + leurs instincts mauvais, ont des éclaircies exquises, des + jaillissements de tendresse et de douceur[174]. + +Aujourd'hui la critique littéraire se trouve représentée par une pléiade +d'écrivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine +tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacité de +son esprit, l'opulence de son érudition. Il faut tenir l'éminent +professeur à l'Université de Liège pour un défenseur opiniâtre de la +culture française en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas +reproché de rattacher avec partialité la littérature belge à la +littérature française, de voir en celle-là le corollaire trop strict de +celle-ci? Quant à nous, comment le blâmerions-nous d'une attitude qui +constitue un si juste titre à notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a +beaucoup voyagé, il parle cinq ou six langues et possède les principales +littératures européennes. Infatigable, il prêche sa doctrine et bataille +pour la prédominance de notre culture. Ni ses conférences, ni ses +innombrables articles n'ont pu toujours être recueillis, mais plusieurs +volumes permettent d'apprécier la sûreté de sa science et le caractère +original d'idées que l'on respecte, même s'il arrive de ne les point +partager. _Les Études de dialectologie wallonne_, _Les Passions +allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien théâtre français_, +_La Belgique littéraire et politique_, _Les Études critiques sur la +tradition littéraire en France_ attestent la diversité des recherches et +l'éclectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite +de «la naissance du drame liturgique» se termine par une étude sur +«l'esthétique des symbolistes» en passant par François Villon, Joachim +du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugène Fromentin, tous envisagés sous +un jour spécial et nouveau, avec une tendance très accentuée à juger de +haut, à tirer, le plus souvent possible, une loi générale d'un +groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappelé l'accueil +plutôt froid réservé aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi: + + Au XVIe siècle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay + provoquait de même l'ire de Fontaine et des disciples entêtés de + Marot par l'apparente nouveauté de quelques-unes de ses + affirmations et l'audacieux pédantisme de son style, tout crénelé + de grec et de latin. Au siècle suivant, le fondant, le melliflu des + expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine, + indignaient Saint-Évremond, grand et bel esprit pourtant, et + causait à Madame de Sevigné le dépit d'une chose inconnue et + déplaisante. C'est ce dépit qu'elle a traduit par la phrase + historique: «Racine fait des comédies pour la Champmêlé...». Et, + plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brisée de La + Bruyère et de son observation impitoyable, succédant à la période + cicéronienne et aux critiques de mÅ“urs toutes générales des + sermonnaires? C'est la loi de nature, l'éternel recommencement des + mêmes grimaces, apeurées ou dégoûtées, devant l'effort des nouveaux + venus; chaque génération est nécessairement marâtre pour celle qui + lui succédera[175]. + +Louis Dumont-Wilden ne se spécialise pas dans la critique littéraire. Il +est aussi bien publiciste, essayiste, écrivain d'art. Mais je le +rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat +pour la culture française. Esprit très distingué, très ouvert, très au +courant de la pensée contemporaine en Europe, d'une activité pétulante, +souple et avisée, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques +éparpillées par les journaux et revues, nous mène, en guide averti, vers +les _Coins de Bruxelles_, ou nous confie ses appréhensions de sociologue +(_Les Soucis des Derniers soirs_), ou encore célèbre son pays dans _La +Belgique illustrée_, ouvrage très attrayant et très utile, préfacé par +Émile Verhaeren. Récemment, en collaboration avec Jules Souguenet, +Dumont-Wilden fit paraître la _Victoire des Vaincus_, un livre bien doux +à tous les cÅ“urs français. Les deux auteurs belges racontent leur voyage +à travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq. +Ils en revinrent persuadés que l'amour de la France persistait +tenacement sur la terre annexée. Comme leurs récits émeuvent et +réconfortent! + +Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'éclaireurs +sans cesse en éveil, intrigués et sollicités par toute idée jeune, qui +écrivent, parlent, vivent sur la brèche pour défendre la littérature +d'expression française et la pensée française. _Les Physionomies +littéraires_ témoignent de son talent nerveux et clairvoyant. + +Henri Liebrecht, avec lequel nous eûmes l'occasion déjà de nous +rencontrer, publia une importante _Histoire de la Littérature belge +d'expression française_, des origines à nos jours, travail sérieux, +documenté, complet, d'une information sûre, clairement édifié, +harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la +forme attrayante, souvent personnelle. + +Plus chétif, le petit volume, assez ancien à la vérité, d'Eugène +Gilbert, sur _Les Lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_. + +_Les Écrivains Belges_ de Désiré Horrent contiennent des chapitres +parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren, +Eekhoud, Giraud, Séverin, Demolder, toujours mûrement pensés, écrits +avec élégance. + +Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans _Le Livre des Masques belges_ +bien des monographies instructives. + +Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les +_Essais de critique catholique_ et les _Impressions de littérature +contemporaine_ font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor +Kinon, qui nous présente (_Portraits d'auteurs_) de fortes études, +souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains +écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur +de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès. + +Mentionnons aussi les _Monstres belges_ de Jules Souguenet, l'_Énergie +belge_ d'Édouard Ned, _La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique_ par +Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux +de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges +Doutrepont. + +Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile +Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une +prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les +Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges +Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent +maintenant des feuilletons littéraires. + +Il est un poète dont l'Å“uvre critique importe presque autant que l'Å“uvre +lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les _Propos de Littérature_ +(études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois +plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste +poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même +émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par +ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel +s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en +parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de +perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de +Régnier. + + ... M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise; + et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive + qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace + invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces + dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà + sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans + surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et + troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt + haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les + fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176]. + +Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velouté plus +succulent que celles inspirées à Mockel par l'auteur de _La Chanson +d'Ève_. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi +appropriés, aussi délicats, aussi suavement évocateurs, jamais on ne +recréera, au moyen d'un art à ce point compréhensif et cajoleur, le pur +enchantement d'une atmosphère quasi divine. + +Nous notions, aux premières pages de ce travail, que les écrivains +belges étaient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient +naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cédèrent à +ce goût instinctif. + +Camille Lemonnier, qui avait débuté dans la vie littéraire par ses +_Salon de Bruxelles_ (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre +remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une _Histoire des Beaux-Arts +en Belgique (1830-1887)_, en 1888 les sensations profondes éprouvées en +face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la même année, +_Les Peintres de la Vie_, contenant des études définitives sur Alfred +Stevens et Félicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique écrivain +d'art, parce qu'il comprend et aime profondément ceux dont il parle. Le +profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses +propres conceptions, il constate si ses théories s'accommodent ou non de +leurs talents. Lemonnier, lui, soupçonne leurs émotions, partage leurs +enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs. + +Émile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique à _L'art +Moderne_ et à _La Nation_. Il fît paraître, en 1885 et 1887, deux +opuscules; _Joseph Heymans peintre_ et _Fernand Knopff_, plus récemment +(1905) un très beau livre sur Rembrandt. + +On doit à Eugène Demolder, outre son volume d'_Impressions d'art_, de +belles monographies: Constantin Meunier, Félicien Rops, James Ensor; +Georges Eekhoud s'est intéressé aux peintres animaliers, après avoir +traduit du néerlandais des ouvrages sur Van Dyck et Jordaens. + +André Fontainas nous offre une excellente _Histoire de l'art français au +XIXe siècle_ et une forte étude sur Franz Hals. + +Des conteurs tels que Maurice des Ombiaux ou Sander Pierron s'aventurent +également sur un domaine dont d'autres écrivains se sont fait un fief. +De ceux-ci, le plus documenté et le plus brillant est sans conteste +Hippolyte Fierens-Gevaert. _Les Essais sur l'art contemporain_, _La +Renaissance septentrionale et les premiers maîtres des Flandres_, les +livres consacrés à Jordaens et Van Dyck font admirer sa science comme la +sûreté de son instinct. + +Henri Hymans, Arnold Goffin, Jules Destrée, qui se préoccupa +particulièrement des Å“uvres d'art religieux, Dumont-Wilden, Octave Maus, +parfois Edmond Picard ont aiguillé ou aiguillent leurs recherches vers +le même but. + +Les travaux éminents de Charles de Spoelbergh de Lovenjoul représentent +avec éclat l'érudition. Ce savant devint vite populaire en France, car +il se voua tout entier à l'Å“uvre de Balzac et au romantisme français. +_L'Histoire des Å“uvres d'H. de Balzac_, _La Genèse d'un roman de +Balzac_, _Une page perdue d'H. de Balzac_, _Autour de H. de Balzac_, +_L'Histoire des Å“uvres de Th. Gautier_, _La Véritable histoire de «Elle +et Lui,»_ _Sainte-Beuve inconnu_, autant d'ouvrages indispensables à +ceux qui désirent élucider l'histoire littéraire de la première moitié +du XIXe siècle, sur des textes précis et méticuleusement établis. + +La philosophie recueille peu d'adeptes, mais le professeur Georges +Dwelshauwers, dont la _Synthèse mentale_ nous autorise à le regarder +comme un disciple de Bergson, l'honore dignement. + +L'histoire groupe plus de fervents. Un maître de l'Université de +Bruxelles, Léon Vanderkindere, tenta dans _Le siècle des Artevelde_ +(1879) de rattacher l'histoire de la Belgique à l'histoire générale et +s'astreignit à l'analyser suivant une méthode sérieuse. Il fut à +l'histoire ce que Nautet devait être à la littérature. Vanderkindere +laisse, en outre, une _Histoire de la Formation territoriale des +principautés belges au Moyen Âge_. + +L'impulsion donnée, d'autres suivirent: Godefroid Kurth, avec peut-être +moins de science rigoureuse, mais plus de lyrisme, écrivit une _Histoire +de la civilisation moderne_. + +Henri Pirenne devait profiter de toutes ces études, les augmenter, les +mettre au point. Son _Histoire de la Belgique_ s'élève comme le premier +monument en l'honneur de la nation belge. Résolu à ne point voir dans la +formation de la Belgique contemporaine un simple accident, Pirenne +l'explique en reliant le peuple belge aux principaux événements de +l'Histoire, en le faisant participer, en tant que peuple belge, depuis +les temps les plus reculés, aux grands mouvements européens. L'Å“uvre de +Pirenne est une Å“uvre nationale[178]. + +On ne saurait passer sous silence l'ouvrage mi-historique, +mi-physiologique d'Eugène Baie sur la sensibilité collective, dont la +première partie _L'Épopée flamande_[179] reconstitue le génie du peuple +flamand d'après sa manière de sentir adaptée aux diverses manifestations +de son existence. + +Les souvenirs de voyages ont excité la verve de quelques auteurs. Sous +la signature d'Edmond Picard parurent _Monseigneur le Mont-Blanc_, _En +Congolie_, _El Moghreb el Aska_. Jules Leclercq, James Vandrunen, +Léopold Courouble racontent leurs séjours en Afrique et Adrien de +Gerlache nous entraîne vers l'Antarctique. Sans traverser les mers, il +est aisé de parcourir l'Espagne en auto avec Eugène Demolder ou de +visiter le pays de l'Ardenne en compagnie de Léon Dommartin. N'oublions +point enfin les notes variées et intelligentes de Dumont-Wilden. + + * * * * * + +La vie littéraire belge ne s'observe pas seulement à travers les livres. +Il convient, pour en apprécier la vigueur, de jeter aussi un regard sur +les nombreuses revues. On connaît déjà cette _Jeune Belgique_, +aujourd'hui défunte, mais jadis illustre, lorsque en 1881 elle groupait +toutes les aspirations nouvelles. Peu d'années après, naissaient _L'Art +moderne_ et _La Société nouvelle_ (1884); _La Wallonie_ d'Albert Mockel +ne tardait pas à paraître. _La Jeune Belgique_ et _La Wallonie_ +n'existent plus, mais que de revues fraîches ont surgi! Et combien ont +déjà disparu, revues de jeunes dont l'éphémère existence apporte +cependant la preuve de tentatives ardentes et loyales! On n'oublie ni +_Le Coq rouge_, ni _Le Magasin littéraire_. Actuellement les trois +revues les plus importantes sont _La Revue de Belgique_, dirigée par +Maurice Wilmotte, d'esprit très libéral et de tendances françaises, _La +Revue Générale_, organe plutôt catholique, _La Belgique artistique et +littéraire_, dont la neutralité semble parfaite, où collaborent Paul +André, Maurice des Ombiaux, Léopold Courouble, F.-Ch. Morisseaux, +Maurice Gauchez, etc. D'autres périodiques d'excellente allure, _L'Art +Moderne_ (Octave Maus), _La Société nouvelle_[180], _La Vie +Intellectuelle_ (Georges Rency et Jean de Bère), _Durandal_ (abbé +Moeller) méritent également les suffrages des lettrés. Attirons aussi +l'attention sur _La Fédération Artistique_, _La Plume_, _Le Thyrse_, _La +Belgique française_, _L'Essor_, _Wallonia_[181], _Le Florilège_[182], +_L'Art et l'École au Foyer_[183], _Les Moissons Futures_[184], _La Jeune +Wallonie_[185]. + +D'autre part, les critiques dont nous avons tout à l'heure relevé les +noms tiennent presque tous les rubriques des principaux journaux. On y +rencontre même des conteurs, puisque le délicieux Delattre assume la +tâche, dont il s'acquitte fort heureusement, de présenter les livres +nouveaux aux lecteurs du _Petit Bleu_. + +Les préoccupations littéraires font désormais partie intégrante de la +vie belge. Cette animation intellectuelle, entretenue par les livres, +les revues, les journaux, se trouve encore encouragée au moyen de +conférences. Dans les villes importantes, Bruxelles, Anvers Liège, Mons, +des cercles, de grands quotidiens en organisent chaque année des séries. +De leur côté, _Les Amitiés Françaises_ se ramifient de plus en plus en +Belgique et créent un peu partout des sections qui contribuent +intensément, grâce à des causeries, des excursions, des brochures, au +développement de la culture française. Rendons un hommage particulier à +l'habile et ingénieuse activité de Maurice Wilmotte: il prête son +concours à tant de réunions utiles pour notre cause! + +D'ailleurs, un courant permanent s'est établi entre la Belgique et la +France dont les deux pays profitent. Si nos maîtres, nos hommes de +lettres vont se faire entendre à Bruxelles, à Anvers, des professeurs +belges, Wilmotte ou Dwelshauwers, parlent devant un public +français[186]. Les écrivains belges envoient prose et vers aux revues +françaises et se font éditer couramment à Paris. Le _Mercure de France_ +en a plus hospitalisé, je crois, que n'importe quel libraire bruxellois! +Aussi bien, n'est-ce pas notre pays qui, parfois, révéla des auteurs +belges à la Belgique elle-même et au monde? Maeterlinck ne fut-il pas +certain matin projeté brusquement en lumière par Octave Mirbeau? + +Mais quels que soient les liens qui unissent étroitement les destinées +de la littérature belge à celles de la littérature française, ils ne +doivent empêcher ni d'apercevoir, ni d'apprécier les caractères spéciaux +très marqués d'un mouvement intellectuel riche et puissant par lui-même. +À cet égard, la Belgique a suffisamment affirmé sa robustesse depuis +plus d'un quart de siècle pour que nous envisagions son avenir avec +confiance. Désormais elle vivra d'une vie continue, sans période +stérile, et jouera un rôle sans cesse grandissant dans l'histoire +littéraire universelle. Déjà cette année, un écrivain belge n'obtint-il +pas le prix Nobel? + +À l'enthousiasme des littérateurs s'est ajouté, depuis peu, un élément +tout nouveau de succès. Longtemps, le gouvernement les négligea ou les +méprisa; or voici que LL. MM. le Roi et la Reine de Belgique ne manquent +aucune occasion de leur témoigner une affectueuse sollicitude. Ces +souverains, amis des Lettres et des Arts, n'attendent pas du seul essor +industriel et commercial la belle santé de leur peuple. On s'en rendit +bien compte au discours qu'Albert Ier prononça en inaugurant la section +littéraire de l'Exposition de Bruxelles. Les actes suivirent les paroles +puisque, au mois de septembre 1911, le Roi Albert et la Reine Élisabeth +recevaient Verhaeren dans l'intimité du château de Ciergnon, et +honoraient de leur présence, en mai dernier, le festival offert à +Maeterlinck au Théâtre de la Monnaie. Voilà donc la littérature +officiellement classée, en Belgique, comme une manifestation essentielle +de l'activité nationale. Réjouissons-nous-en, et admirons quelle +merveilleuse poussée de sève l'enleva, en trente-deux ans, de +l'obscurité à la gloire, pour le plus beau triomphe de l'influence +française! + + + + +BIBLIOGRAPHIE + + + + +I + +PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS + +Bazalgette (Léon).--_Camille Lemonnier_. Paris, Sansot, 1904. + +--_Émile Verhaeren_. Paris, Sansot, 1907. + +Beaunier (André).--_La Poésie nouvelle_. Paris, Mercure de France, 1902. + +Bever (Ad. Van).--_Maurice Maeterlinck_. Paris, et avec Sansot, 1904. + +Léautaud (Paul).--_Poètes d'aujourd'hui_. Paris, Mercure de France, +1900. + +Bithell (Jethro).--_Contemporary Belgian Poetry_. Londres, The Walter +Scott Publishing Co Ltd, 1904. + +Je dois ici des remerciements à mon ami M. Louis Chatelain, ancien +membre de l'École française de Rome, attaché à la Bibliothèque +Nationale, qui a bien voulu se charger de certaines recherches. + +Ernest-Charles (J.).--_Les Samedis littéraires_ (3me série). Paris, +Sansot, 1906. + +--_Le Théâtre des poètes_. Paris, Ollendorff, 1910. + +Chot (Joseph) et Dethier (René).--_Histoire des Lettres françaises de +Belgique depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours_. Charleroi, Hallet, +1910. + +Effer (Prof. Dr. Hubert).--_Beiträge zur Geschichte der franzÅ“sischen +Literature in Belgien_. Düsseldorf, 1909. + +Gauchez (Maurice)--_Le Livre des Masques belges_. Paris et Mons, Éd. de +la Société nouvelle, 1909. + +Gilbert (Eugène).--Les Lettres françaises dans la Belgique +d'aujourd'hui. Paris, Sansot, 1906. + +Gourmont (Remy de).--_Promenades littéraires_. Paris, Mercure de France, +1904. + +--_Le Livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1906. + +--Le _IIe livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1910. + +Hauser (Otto).--_Die Belgische Lyrik von 1880 bis 1900_, Groszenhain, +1902. + +Horrent (Désiré).--_Écrivains belges d'aujourd'hui_. Bruxelles, +Lacomblez, 1904. + +Kinon (Victor).--_Portraits d'auteurs_. Bruxelles, Dechenne et Cie, +1910. + +Lemaitre (Jules).--_Impressions de théâtre_ (huitième série). Paris, +Lecène, Oudin et Cie, 1895. + +Liebrecht (Henri).--_Histoire de la Littérature belge d'expression +française_. Bruxelles, Vanderlinden, 1910. + +Mockel (Albert).--_Émile Verhaeren, avec une notice biographique par +Francis Viélé-Griffin_. Paris, Mercure de France, 1895.--_Charles van +Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904. + +Nautet (Francis).--Histoire des Lettres belges d'expression française (2 +volumes). Bruxelles, 1892. + +Ramaekers (Georges).--_Eugène Demolder_. Bruxelles, Société belge de +Librairie, 1909.--_Georges Virrès_. Bruxelles, Société de Librairie, +1910. + +Rossel (Virgile).--_Histoire de la Littérature française hors de France_ +(2° éd.). Paris, Fischbacher, 1897. + +Souza (Robert de).--_La Poésie Populaire et le lyrisme sentimental_. +Paris, Mercure de France, 1899. + +Taine (Hippolyte).--_Philosophie de l'art_. Paris, Hachette. + +Verhaeren (Émile).--_Les Lettres françaises en Belgique_, Bruxelles, +Lamertin, 1907. + +Visan (Tancrède de).--_L'Attitude du lyrisme contemporain_. Paris, +Mercure de France, 1911. + +Zweig (Stefan).--_Émile Verhaeren, sa vie, son Å“uvre_, traduit de +l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet, Paris, Mercure de France, +1910. + + + + +II + +Å’UVRES DES AUTEURS DONT CE LIVRE CONTIENT UNE CITATION + + +Braun (Thomas)[187].--_Le Congrès des Poètes_. Gand, Siffer, 1895. + +--_L'An_. Bruxelles; Lyon-Classen, 1897, + +--_Le Livre des Bénédictions_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1900. + +--_Des Poètes simples_. _Francis Jammes_. Bruxelles, Édition de la Libre +esthétique, 1900. + +--_Propos d'Hier et d'Aujourd'hui_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1908. + +--_Paul Verlaine en Ardennes_. Paris, Dumoulin, 1909. + +--_Philatélie_. Paris, Bibliothèque de l'Occident, 1910. + +--_Fumée d'Ardennes_. Bruxelles, Deman, 1912. Collin (Isi).--_Des Vers_. +Liège, Impr. Gérard, 1898. + +--_Les Baisers_. Liège, Impr. Gérard, 1898. + +--_L'Étang_. Liège. Impr. Gérard, 1900. + +--_Quinze Ariettes_. Bruxelles, Weissenbruch, 1901. + +--_ Pan ou l'Exil Littéraire_. Liège, Impr. Faust-Truyen, 1903. + +--_La Vallée Heureuse_. Liège, Bénard, 1903. Paris, L'Ermitage, 1903. + +Delattre (Louis).--_Croquis d'Écoliers_. Mons, Manceaux, 1888. + +--_Contes de mon Village_. Bruxelles, Lacomblez, 1890. + +--_Les Miroirs de Jeunesse_. Bruxelles, Lacomblez, 1894. + +--_Une Rose à la Bouche_. Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896. + +--_La Loi de Péché_ (roman), Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Marionnettes Rustiques_. Liège, Bénard, 1899. + +--Le Jardin de la Sorcière. Contes traduits des frères Grimm. Bruxelles, +Dechenne, 1906. + +--_Fany_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1906. + +--_La Mal Vengée_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907. + +--_Le Roman du Chien et de l'Enfant_. Bruxelles, Dechenne, 1907. + +--_Avril_. Bruxelles, Lamertin, 1908. + +--_Le Jeu des Petites Gens_. Liège, Bénard, 1908. + +--_Les Voyageurs et La Dissolution de l'Instinct sexuel_. Bruxelles, +Impr. Vve Féron, 1909. + +--_Le Pays Wallon_. Bruxelles. Dechenne, 1910. + +--_Les Carnets d'un Médecin de Village_. Bruxelles, Dechenne, 1910. + +--_Contes d'avant l'Amour_. Bruxelles, Larcier, 1910. + +--_Petits Contes en Sabots_. Bruxelles, Lebègue, 1911. + +--_Le Parfum des Buis_. Bruxelles. Dechenne, 1912. + +Demolder (Eugène).-_Impressions d'Art_. Bruxelles, Vve Monnom, 1889. + +--_Contes d'Yperdamme_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_James Ensor_, avec un dessin d'Ensor. Mort mystique d'un théologien. +Bruxelles, Lacomblez, 1892. + +--_Les Récits de Nazareth_. Bruxelles, Ch. Vos, 1893. + +--_Félicien Rops_. Étude patronymique avec quelques reproductions +brutales de devises inédites de Rops. Paris, René Pincebourdes, 1894. + +--_La Légende d'Yperdamme_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Le Royaume authentique du grand saint Nicolas_. Paris, Mercure de +France, 1896. + +--_Quatuor_. Paris, Mercure de France, 1897. + +--_Sous la Robe_. Paris, Mercure de France, 1898. + +--_La Mort aux Berceaux_. Noël en un acte. Paris, Mercure de France, +1899. + +--_La Route d'émeraude_. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Les Patins de la Reine de Hollande_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Le CÅ“ur des Pauvres_. Contes pour les enfants. Paris, Mercure de +France, 1901. + +--_L'Agonie d'Albion_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Constantin Meunier_. Étude. Bruxelles, Deman, 1901, + +--_Trois Contemporains_: Henri de Brakeleer, Constantin Meunier, +Félicien Rops. Bruxelles, Deman, 1901. + +--_L'Arche de Monsieur Chenus_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Le Jardinier de la Pompadour_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_L'Espagne en Auto_. Paris, Mercure de France, 1906. + +Devos (Prosper-Henri).--_Un Jacobin de l'An CVIII_. Bruxelles, +Association des écrivains belges. + +--_Monna Lisa_. Paris, Librairie générale des sciences, arts et lettres, +1911. + +Eekhoud (Georges)--._Myrtes et Cyprès_. Paris, Librairie des +bibliophiles, 1876. Épuisé. + +--_Zigzags Poétiques_. Paris, Librairie des bibliophiles, 1877. Épuisé. + +--_Les Pittoresques_, Paris, Librairie des bibliophiles, 1879. + +--_Henri Conscience_. Bruxelles, Lebègue, 1881. + +--_Kees Doorik_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883. Épuisé. + +--_Kermesses_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1884. Épuisé. + +--_Les Milices de saint François_. Bruxelles, Vve Monnom, 1886, Épuisé. + +--_Nouvelles Kermesses_. Bruxelles. Vve Monnom, 1887. Épuisé. + +--_La Nouvelle Carthage_ (éd. incomplète). Bruxelles, Kistemaeckers, +1888. + +--_La Nouvelle Carthage_. _Les Émigrants_. _Contumace_. Bruxelles, +Kistemaeckers, 1889. + +--_La Duchesse de Malfi_ (tragédie de John Webster). Bruxelles, Éd. de +la Société nouvelle, 1890. Épuisé. + +--_Les Fusillés de Matines_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Cycle Patibulaire_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1892; réédité au +Mercure de France, 1896. + +--_Au Siècle de Shakespeare_. Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_La Nouvelle Carthage_ (éd. définitive), Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_Nouvelles Kermesses_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1894. + +--_L'Escrime à Travers les Ages_ (histoire vivante de l'épée en dix +tableaux épisodiques) musique de MM. Danneau, de BÅ“ck, etc. Bruxelles, +Lebègue, 1894. + +--_Mes Communions_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1895; réédité au Mercure +de France en 1897. + +--_Philaster et L'Amour qui saigne_ (tragédie de Beaumontet Flechter). +Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896; réédité à Paris chez Stock en 1897. + +--_Édouard II_ (tragédie de Marlowe). Bruxelles, Société nouvelle, 1896. + +--_Peter Benoit_. Bruxelles, Vve Monnom, 1897. + +--_Escal Vigor_. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_La Faneuse d'amour_. Paris, Mercure de France, 1900. + +--_L'Autre Vue_. Paris, Mercure de France. 1904. + +--_Les Chefs-d'Å“uvre de van Dyck_ (traduction de l'ouvrage néerlandais +de Max Rooses). Anvers, Librairie néerlandaise, 1900-1901. + +--_L'Imposteur Magnanime_ (théâtre). Perkin Waarbeck. Bruxelles, Bulens, +1903. + +--_Jacques Jordaens et son Å“uvre_ (traduction de l'ouvrage néerlandais +de P. Buschmann). Bruxelles, Van Oest, 1905. + +--_Les Peintres Animaliers_. Bruxelles, Van Oest, 1911. + +--_Les Libertins d'Anvers_. Paris, Mercure de France, 1912. + +Elskamp (Max).--_Dominical_. Anvers, Buschmann, 1892. + +--_Salutations dont d'angéliques_. Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_En Symbole vers l'Apostolat_. Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--_Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de Flandre_. +Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--_Enluminures_. Bruxelles, Lacomblez, 1898. + +--_La Louange de la Vie_. Paris, Mercure de France, 1898. + +--_L'Alphabet de Notre-Dame de la Vierge_. Anvers, Buschmann, 1901. + +Fontainas (André).--_Le Sang des Fleurs_. Bruxelles, 1889. Épuisé. + +--_Les Vergers Illusoires_. Bruxelles, Librairie de l'Art indépendant, +1892. Épuisé. + +--_Nuits d'Épiphanie_. Paris, Mercure de France, 1894. + +--_Les Estuaires d'Ombre_. Paris, Mercure de France, 1893. Épuisé. + +--_Crépuscules_. Paris, Mercure de France, 1897. + +--_L'Ornement de la Solitude_ (roman). Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Le Jardin des Iles Claires_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_De l'Assassinat considéré comme un des beaux-arts_ (traduction de +Thomas de Quincey). Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Le Frisson des Iles_. Conférence, 1902. + +--_L'Indécis_ (roman). Paris, Mercure de France, 1903. + +--_Quatre Prosateurs Belges_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Histoire de la Peinture française au XIXe siècle_. Paris, Mercure de +France, 1906. + +--_Cinq Poèmes_ (traduction de John Keate). 1906. + +--_Hélène Pradier_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907. + +--_La Nef Désemparée_. Paris, Mercure de France, 1908. + +--_Franz Hals_. Paris, Laurens, 1909. + +Gérardy (Paul).--Roseaux. Paris, Mercure de France, 1908. + +Gilkin (Iwan).--_La Damnation de l'artiste_. Bruxelles, Deman, 1890. + +--_Ténèbres_. Bruxelles, Deman, 1892. + +--_Stances Dorées_. Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_La Nuit_. Paris, Fischbacher, 1897; réédité au Mercure de France, +1910. + +--_Le Cerisier Fleuri_. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_Prométhée_. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_Jonas_. Bruxelles, Lamertin, 1900. + +--_Savonarole_ (drame). Bruxelles, Lamertin, 1906. + +--_Étudiants Russes_ (drame). Bruxelles, Vve Larcier, 1906. + +Gille (Valère).--_La Cithare_. Paris, Fischbacher, 1897. + +--_Le Collier d'Opales_. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_Le Coffret d'Ébène_. Paris, Fischbacher, 1901. + +Giraud (Albert).--_Le Scribe_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883. + +--_Pierrot Lunaire_. Paris, Lemerre, 1884. + +--_Le Parnasse de ta Jeune Belgique_. Paris, Vanier, 1887. + +--_Hors du Siècle_ (1re partie). Paris, Vanier, 1888. + +--_Pierrot Narcisse_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Les Dernières Fêtes_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Hors du Siècle_ (2e partie). Lacomblez, 1894. + +--_Hors du Siècle_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1897. + +--_Héros et Pierrots_. Paris, Fischbacher, 1898. + +--_Victor Hugo_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902. + +--_Alfred de Vigny_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902. + +--_La Guirlande des Dieux_. Bruxelles, Lamertin, 1910. + +--_La Frise Empourprée_. Bruxelles, Lamertin, 1912. + +Glesener (Edmond).--_Le cÅ“ur de François Remy_. Paris, Juven, 1907. + +Hannon (Théodore).--_Rimes de Joie_. Bruxelles, Gay et Doucé, 1881. + +--_Au Clair de la Lune_. Bruxelles, Lamberty. + +Kinon (Victor).--_La Chanson du Petit Pèlerin de Notre-Dame de +Montaigu_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1898. + +--_L'Âme des Saisons_. Bruxelles, Larcier, 1909. + +--_Portraits d'Auteurs_. Bruxelles, Dechenne, 1910. + +Lemonnier (Camille).--_Salon de Bruxelles_ (1863). Bruxelles. + +--_Salon de Bruxelles_ (1866). Bruxelles. + +--_Nos Flamands_. Paris, Dentu, 1869. Bruxelles, Rozez, 1869. + +--_Salon de Paris_ (1870), Paris, Vve Morel, 1870. + +--_Croquis d'Automne_. Paris, Bruxelles, 1870. + +--_Paris-Berlin_. Bruxelles, Rozez (sans nom d'auteur), 1870. + +--_Sedan_ (Les Charniers), Bruxelles, Muquardt, 1871. + +--_Histoires de Gras et de Maigres_. Paris, Librairie de la Société des +Gens de Lettres. Bruxelles, Landsberger et Cie, 1874. + +--_Derrière le Rideau_ (contes). Paris, Casimir Pont, 1875. + +--_Contes Flamands et Wallons_. Paris, Librairie de la Société des Gens +de Lettres, 1875. + +--_G. Courbet et ses Å’uvres_. Paris, Lemerre, 1878. + +--_Bébés et Joujoux_. Paris, Hetzel, 1879. + +--_Un Coin de village_. Paris, Lemerre, 1879. + +--_Un Mâle_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1881. + +--_Le Mort_. Bruxelles, Éd. des bibliophiles, 1882. + +--_Thérèse Monique_. Paris, Charpentier, 1882. + +--_Les Petits Contes_. Bruxelles, Parent et Cie, 1882. + +--_Histoire de Huit Bêtes et d'une Poupée_. Paris, Hetzel, 1884. + +--_Ni Chair ni Poisson_. Bruxelles, Brancart, 1884. + +--_L'Hystérique_. Paris, Charpentier, 1885. + +--_Happe-Chair_. Paris, Monnier de Brunhoff et Cie, 1886. + +--_Histoire des Beaux-Arts en Belgique_ (1880-1887). Bruxelles, +Weissenbruch, 1887. + +--_En Allemagne_. Paris, Librairie illustrée, 1888. + +--_Mme Lupar_. Paris, Charpentier, 1888. + +--_La Belgique_. Paris, Hachette, 1888. + +--_Les Peintres de la Vie_. Paris, Savine, 1888. + +--_La Comédie des Jouets_ (contes). Paris, Piaget, 1888. + +--_Ceux de la Glèbe_ (contes), Paris, Savine, 1889. + +--_Le Possédé_. Paris, Charpentier, 1890. + +--_Un Mâle_ (pièce en 4 actes, en collaboration avec Anatole Bahier et +J. Dubois), Paris, Tresse et Stock, 1891. + +--_Les Joujoux Parlants_ (contes), Paris, Hetzel, 1892. + +--_Dames de Volupté_ (nouvelles). Paris, Savine, 1892. + +--_La Fin des Bourgeois_. Paris, Dentu, 1892. + +--_Claudine Lamour_. Paris, Dentu, 1893. + +--_Le Bestiaire_ (nouvelles). Paris, Savine, 1893. + +--_L'Arche_. Paris, Dentu, 1894. + +--_L'Ironique Amour_ (nouvelles). Paris, Dentu, 1894. + +--_La Faute de Mme Charvet_. Paris, Dentu, 1895. + +--_L'ÃŽle vierge_. Paris, Dentu, 1897. + +--_L'Aumône d'Amour_ (nouvelles). Paris, Borel, 1897. + +--_L'Homme en amour_. Paris, Ollendorff, 1897. + +--_Une Femme_. Paris, Flammarion, 1898. + +--_La Petite Femme de la Mer_ (nouvelles). Paris, Mercure de France, +1898. + +--_La Vie secrète_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1898. + +--_Adam et Ève_. Paris, Ollendorff, 1899. + +--_Théâtre_. Paris, Ollendorff, 1899. + +--_Le bon Amour_. Paris, Ollendorff, 1900. + +--_Au CÅ“ur frais de la Forêt_. Paris, Ollendorff, 1900. + +--_C'était l'Été_... (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1900. + +--_Le Vent dans les Moulins_. Paris, Ollendorff, 1901. + +--_Le Sang et les Roses_. Paris, Ollendorff, 1901. + +--_Les Deux Consciences_. Paris, Ollendorff, 1902. + +--_Le Petit Homme de Dieu_. Paris, Ollendorff 1902. + +--_Poupée d'amour_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1902. + +--_Comme va le ruisseau_. Paris, Ollendorff, 1903. + +--_La Maison qui dort_. Paris, Ollendorff, 1909. + +--_La Chanson du Carillon_. Paris, Lafite et Cie, 1911. + +--_Edénie_ (théâtre), Paris, Librairie Générale des Sciences, Arts et +Lettres, 1912. + +Lerberghe (Charles van).--_Les Flaireurs_ (drame). Paris, Mercure de +France. Épuisé. + +--_Entrevisions_. Paris, Mercure de France, 1898. + +--_La Chanson d'Ève_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Pan_ (comédie satirique). Paris, Mercure de France, 1906. + +Le Roy (Grégoire).--_La Chanson d'un Soir_. Épuisé. + +--_Mon cÅ“ur pleure d'autrefois_. Paris, Vanier, 1889. Épuisé. + +--_La Chanson du Pauvre_. Paris, Mercure de France, 1907. + +--_La Couronne des Soirs_. Bruxelles, Lamertin, 1911. + +--_Le Rouet et la Besace_. Bruxelles, Édition du Masque, 1912. + +Maeterlinck (Maurice).--_Serres chaudes_. Paris, Vanier, 1889: +Bruxelles, Lacomblez, 1890 et 1895; suivies de quinze chansons, +Bruxelles, Lacomblez, 1900. + +--_La Princesse Maleine_. Gand, Imprimerie Louis van Melle, 1889. +Bruxelles, Lacomblez, 1890. + +--_Les Aveugles_ (avec _l'Intruse_). Bruxelles, Van Melle, 1890. +Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_L'Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck l'admirable_, traduit +du flamand et accompagné d'une introduction. Bruxelles, Lacomblez, 1891. +Bruxelles, Lacomblez, 1900. + +--_Les Sept Princesses_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Pelléas et Mélisande_. Bruxelles, Lacomblez, 1892. + +--_Alladine et Palomides_, _Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_, trois +petits drames pour marionnettes. Bruxelles, Deman, 1894. + +--_Annabella_. Drame en 5 actes de John Ford traduit et adapté pour le +théâtre de l'Å’uvre. Paris, Ollendorff, 1895. + +--_Les Disciples à Sais et Les Fragments de Novalis_, traduits de +l'allemand et précédés d'une introduction, Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--_Le Trésor des Humbles_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Aglavaine et Sélysette_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Douze Chansons_. Paris, Stock, 1896. + +--_La Sagesse et la Destinée_. Paris. Fasquelle, 1898. + +--_La Vie des Abeilles_. Paris, Fasquelle, 1901. + +--_Théâtre_.--_I_.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse_, _Les Aveugles_. + +--_Théâtre_.--_III_.--_Aglavaine et Sélysette_, _Ariane et Barbe Bleue_, +_SÅ“ur Béatrice_. Les 2 volumes. Bruxelles, Lacomblez, 1901. + +--_Théâtre_.--II.--_Pelléas et Mélisande_, _Alladines et Palomides_, +_Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_. Bruxelles, Lacomblez, 1902. + +--_Le Temple enseveli_. Paris, Fasquelle, 1902. + +--_Monna Vanna_. Paris, Fasquelle, 1902. + +--_Théâtre de Maeterlinck_. 3 vol. Bruxelles, Deman, 1902. + +--_Joyselle_. Paris, Fasquelle, 1903. + +--_Le Double Jardin_. Paris, Fasquelle, 1904. + +--_L'Intelligence des Fleurs_. Paris, Fasquelle, 1907. + +--_La Tragédie de Macbeth_. Paris, Fasquelle, 1910. + +--_L'Oiseau Bleu_. Paris, Fasquelle, 1911. + +Mockel (Albert).--_L'Essor du Rêve_ (plaquette), 1887. Épuisé. + +--_Chantefable un peu naïve_. Liège, 1891, Épuisé. + +--_Propos de Littérature_. Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1894. + +--_Émile Verhaeren_ (avec notice biographique par Francis +Vielé-Griffin). Paris, Mercure de France, 1895. + +--_Stéphane Mallarmé_. Un héros. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Clartés_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Charles van Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Contes pour les Enfants d'hier_. Paris, Mercure de France, 1908. + +Nautet (Francis).--_Notes sur la Littérature moderne_: Première série: +en Belgique chez tous les libraires, 1885. Deuxième série: Paris, +Savine, Bruxelles, Vve Monnom, 1889. + +--_Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol. +Bruxelles, 1892. + +Rodenbach (Georges).--_Le Foyer et les Champs_. Paris, Victor Palme. +Bruxelles Lebrocquez, 1877. + +--_Les Tristesses_. Paris, Lemerre, 1879. + +--_La Belgique_, 1830-1880, poème historique. Bruxelles, Office de +publicité, 1880. + +--_La Mer Élégante_. Paris, Lemerre, 1881. + +--_L'Hiver Mondain_. Bruxelles, 1884. + +--_La Jeunesse Blanche_. Paris, Lemerre, 1886. + +--_L'Art en Exil_. Paris, Quantin, 1889. + +--_Le Règne du Silence_. Paris, Charpentier, 1891. + +--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 1892. + +--_Le Voyage dans les Yeux_. Paris, Ollendorff, 1893. + +--_Musée de Béguines_. Paris, Charpentier, 1894. + +--_La Vocation_. Paris, Ollendorff, 1895. + +--_Les Vies Encloses_. Paris, Charpentier, 1896. + +--_Le Carillonneur_. Paris, Fasquelle, 1897. + +--_Le Voile_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1897. + +--_Le Miroir du Ciel Natal_. Paris, Fasquelle, 1898. + +--_L'Arbre_. Paris, Ollendorff, 1899. + +--_L'Élite_. Paris, Fasquelle, 1899. + +--_Le Mirage_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1901. + +--_Le Rouet des Brumes_ (traduit en russe par Marie Vesselowsky). +Moscou, Vaselesa, 1901. + +--_En Exil_. Paris, La Renaissance du livre, 1910. + +--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 2 col. par page; grav. hors +texte, couverture illustrée, 1910. + +Séverin (Fernand).--_Le Lys_. Bruxelles. Lacomblez, 1888. + +--_Le Don d'Enfance_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Un Chant dans l'Ombre_. Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--Poèmes Ingénus. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_La Solitude Heureuse_. Bruxelles, Dechenne, 1904. + +--_Poèmes_. Paris, Mercure de France, 1908. + +Spaak (Paul).--_L'Hérédité dans la Littérature Française antérieure au +XIXe siècle_. Bruxelles, Lamertin, 1893. + +--_L'Histoire Littéraire_. Bruxelles, Éd. de l'Idée libre, 1902. + +--_Voyages vers mon Pays_. Bruges, Arthur Herbert, Ltd, 1907. + +--_Kaatje_. Bruxelles, Lamertin, 1908. + +--_La Madone et La Dixième Journée_. Bruxelles, Lamertin, 1908. + +--_À Damme en Flandre_. Bruxelles, Lamertin, 1912. + +Verhaeren (Émile).--_Les Flamandes_, Bruxelles, Hochsteyn, 1883. + +--_Les Contes de Minuit_. Bruxelles, Franck, 1885. + +--_Joseph Heymans Peintre_. Bruxelles, Société nouvelle, 1885. + +--_Les Moines_. Paris, Lemerre, 1886. + +--_Fernand Knopff_. Bruxelles, Société nouvelle, 1887. + +--_Les Soirs_. Bruxelles, Deman, 1887. + +--_Les Débâcles_. Bruxelles, Deman, 1888. + +--_Les Flambeaux Noirs_. Bruxelles, Deman, 1890. + +--_Au Bord de la Route_. Bruxelles, Vaillant-Carmaime, 1891. + +--_Les Apparus dans mes chemins_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Les Campagnes Hallucinées_. Bruxelles, Deman, 1893. + +--_Almanach_. Bruxelles, Dietrich, 1895. + +--_Les Villages Illusoires_. Bruxelles, Deman, 1895. + +--_Poèmes: Les Bords de la Route, Les Flamandes, Les Moines_. Paris, +Mercure de France, 1895. Paris, Mercure de France, 1900. + +--_Les Villes Tentaculaires_. Bruxelles, Deman, 1895. + +--_Poèmes_. Nouvelle série: _Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux +noirs_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Les Heures Claires_. Bruxelles, Deman, 1896. + +--_Émile Verhaeren_ (anthologie) (1883-1896). Bruxelles, Deman, 1897. + +--_Les Aubes_ (drame). Bruxelles, Deman, 1898. + +--_Les Visages de la Vie_. Bruxelles, Deman, 1899. + +--_Poèmes_ (3e série): _Les Villages illusoires, Les Apparus dans mes +chemins, Les Vignes de ma muraille_. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Le Cloître_ (drame). Bruxelles, Deman, 1900. + +--_Petites Légendes_. Bruxelles, Deman, 1900. + +--_Philippe II_ (drame). Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Les Forces Tumultueuses_. Paris, Mercure de France, 1902. + +--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes hallucinées_. +Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Toute la Flandre, Les Tendresses Premières_. Bruxelles, Deman, 1904. + +--_Les Heures d'Après-Midi_. Bruxelles, Deman, 1905. + +--_Rembrandt_. Paris, Laurens, 1905. + +--_La Multiple Splendeur_. Paris, Mercure de France, 1905. + +--_Toute la Flandre, La Guirlande des Dunes_. Bruxelles, Deman, 1907. + +--_Les Visages de la Vie_ (Les Visages de la Vie, Les Douze Mois), +Paris, Mercure de France, 1908. + +--_Toute la Flandre, Les Héros_. Bruxelles, Deman, 1908. + +--_James Ensor_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1909. + +--_Les Heures Claires_ (avec _Les Heures d'Après-Midi_). Paris, Mercure +de France, 1909. + +--_Helenas Heimkehr_ (drame), traduit en allemand sur le manuscrit +inédit par Stefan Zweig, Leipzig, Insel-Verlag, 1909. + +--_Deux Drames_ (Le Cloître, Philippe II). Paris, Mercure de France, +1909. + +--_Toute la Flandre, Les Villes à Pignons_. Bruxelles, Deman, 1909. + +--_Les Rythmes Souverains_. Paris, Mercure de France, 1910. + +--_Toute la Flandre, Les Plaines_. Bruxelles, Deman, 1910. + +--_Les Heures du Soir_. Leipzig, Insel-Verlag, 1911. + +--_Hélène de Sparte_ (drame). Paris, éd. de la Nouvelle Revue française, +1912. + +--_Les Blés Mouvants_. Paris, Crès, 1912. + +--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes Hallucinées_ et +suivies des _Visages de la Vie et des Douze mois_. Éd. complète, Mercure +de France, 1912. + +Virrès (Georges).--_En Pleine Terre, La Glèbe Héroïque_ (1798-1799). +Bruxelles, éd. de la Lutte, 1898. Épuisé. + +--_La Bruyère Ardente_. Bruxelles, Vromant, 1900. + +--_Les Gens du Tiest_. Bruxelles, Vromant, 1903. + +--_L'Inconnu Tragique_. Bruxelles, Vromant, 1907. + +--_Ailleurs et Chez Nous_. Bruxelles, Vromant, 1909. + +Wilmotte (Maurice).--_Études de Dialectologie Wallonne_. Mâcon, +imprimerie de Protat frères, 1888-1890. + +--_Les Passions Allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'Ancien +Théâtre Français_. Bruxelles, imprimerie de Hayez, 1898. + +--_La Belgique Morale et Politique_ (1830-1900), préface d'Émile Faguet. +Paris, Colin, 1902. + +--_Études critiques sur la Tradition littéraire en France_. Paris, +Champion, 1909. + + + + +NOTES + +[1: _Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol. +Bruxelles, 1892.] + +[2: _Les lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_, Paris, +Sansot, 1906.] + +[3: _Histoire de la Littérature belge d'expression française_, +Bruxelles, Librairie Vanderlinden, 1910.] + +[4: _Beiträge zur Geschichte der französischen Literature in Belgien_, l +vol. Düsseldorf, 1909.] + +[5: Hippolyte Taine. _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La +Peinture dans les Pays-Bas_, chapitre premier, p. 288. + +Les remarques de Taine s'appliquent généralement aux Hollandais non +moins qu'aux Belges, mais, pour plus de commodité, nous signalons +seulement ceux-ci.] + +[6: Même référence, p. 289.] + +[7: La possibilité d'une renaissance artistique flamande, au XVIIe +siècle, malgré la tyrannie espagnole, s'explique par ce fait que +l'Église voyait dans les nombreuses commandes de toiles religieuses un +moyen nouveau et efficace de combattre l'hérésie.] + +[8: Tout le paragraphe 2 du chapitre 1er de _la Peinture dans les +Pays-Bas_ (_Philosophie de l'art_, t. I), est, à cet égard, édifiant.] + +[9: Camille Lemonnier. _Un Mâle_. Chapitre XXIX.] + +[10: Albert Giraud. _Hors du Siècle_. Le portrait du Reître.] + +[11: Charles Van Lerberghe, _La Chanson d'Ève_, p. 207.] + +[12: _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La Peinture dans +les Pays-Bas_, chap. Ier; p. 312 et 313.] + +[13: Charles Van Lerberghe, le plus Latin de tous, peut-être, avait +davantage vécu en Italie qu'en France. Sa mère était Wallonne.] + +[14: Émile Verhaeren. _Les Rythmes souverains_. _Le Paradis_.] + +[15: Congrès des Amitiés françaises à Mons, 21-27 septembre 1911. +Rapport sur la culture française en Flandre.] + +[16: Stefan Zweig. _Émile Verhaeren, sa vie, son Å“uvre_, p. 334. Traduit +de l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet. Paris, «Mercure de +France», 1910.] + +[17: Sans doute, la plupart des drames de Maeterlinck ne doivent rien à +la littérature française; ils ne doivent rien non plus à la littérature +allemande.] + +[18: Il n'est pas inutile de rappeler, pour prouver la fatalité de cette +influence, que les «Jeunes Belges» dans leur Manifeste, en 1881, avaient +annoncé l'intention de créer une littérature nationaliste, qui ne +demandât rien aux littératures étrangères.] + +[19: _Adoration des Mages_, par Rubens. Collection du comte Mouravief.] + +[20: Collection de lord Darnley.] + +[21: Congrès de Mons, 21-27 septembre 1911. Rapport sur la question des +Langues et l'Université flamande.] + +[22: Un fait prouvera la surexcitation de certains flamingants: pendant +les fêtes données à Anvers au mois d'août 1912 en l'honneur du romancier +flamand Henri Conscience, des feuillets furent lancés dans la voiture du +Roi qui portaient: «Nous exigeons la flamandisation de l'Université de +Gand». D'ailleurs, depuis les élections du 2 juin 1912, favorables au +parti conservateur, les flamingants redoublent d'audace et la querelle +des langues semble s'accentuer. Entre autres manifestations il convient +de signaler le discours belliqueux de Pol de Mont au Congrès néerlandais +tenu à Anvers à la fin d'août 1912. Le poète flamand y envisage la +flamandisation de l'Université de Gand comme «la suprême conquête».] + +[23: La lettre ouverte au Roi que M. Jules Destrée, député socialiste de +Charleroi, publia dans un numéro de la _Revue de Belgique_ d'août 1912 +n'est guère faite pour calmer les esprits. M. Destrée demande dès +maintenant la séparation administrative entre Wallons et Flamands.] + +[24: 22 septembre 1890. Cette lettre fut reproduite dans le numéro de +_l'Art moderne_ du 5 octobre 1890.] + +[25: Léon Bazalgette. _Camille Lemonnier_, p. 16. Paris, Sansot.] + +[26: _Un Mâle_, chap. I.] + +[27: _Au CÅ“ur frais de la forêt_, p. 202 et 203.] + +[28: _Un Mâle_, chap. XI.] + +[29: Une vie d'écrivain. Mes souvenirs, I, par Camille Lemonnier, _La +Chronique_, 15 décembre 1911.] + +[30: Kees Doorik. _Les Gansridjers_, III.] + +[31: Georges Eekhoud ne doit rien à Léon Cladel. Si les sujets +s'apparentent parfois, il convient de ne voir là qu'une coïncidence. Le +caractère indépendant d'Eekhoud le préserve de toute imitation.] + +[32: Désiré Horrent. _Écrivains belges d'aujourd'hui_. Eugène Demolder, +p. 108 et 109. Bruxelles, Lacomblez.] + +[33: _La Route d'émeraude_, p. 282 et 283.] + +[34: _Le Jardinier de la Pompadour_, p. 11.] + +[35: _Idem_, p. 14.] + +[36: _Idem_, p. 220.] + +[37: _Idem_, p. 221.] + +[38: D'autres personnages du _Jardinier de la Pompadour_ s'appellent, +non sans saveur, Nicole Sansonet, Eustache Chatouillard, Euphémin +Gourbillon, Agathon Piedfin...] + +[39: _La Bruyère ardente_, p. 12.] + +[40: Georges Ramaekers. _Georges Virrès_ (Collection Diamant), p. 13. +Bruxelles, Société belge de librairie.] + +[41: _La Bruyère ardente_, p. 119 et 120.] + +[42: D'Annunzio a développé un sentiment analogue dans la _Gioconda_, +avec quelle poésie!] + +[43: Il s'agit de Liévin et de Lisa.] + +[44: _Monna Lisa_, p. 328 et 329.] + +[45: _Le Parfum des Buis. Le Réveillon de M. Piquet_, p. 107, 108, 109.] + +[46: _Le CÅ“ur de François Remy_, p. 126 et 127.] + +[47: _Idem_, p. 129.] + +[48: _Les Mourlon_.] + +[49: André van Hasselt (1806-1874) avait imité les romantiques avec un +bel entrain, mais il ne fut jamais qu'un bien médiocre poète.] + +[50: On n'a point toujours, semble-t-il, suffisamment remarqué combien +ces jeunes poètes furent attirés par Théophile Gautier, le premier des +parnassiens, à vrai dire. Ils me paraissent fort tributaires de son art. +N'oublions pas en effet que Théophile Gautier débuta dans l'atelier de +Rioult et qu'il demeura toute sa vie un peintre. Ses poèmes sont des +tableaux. Même, lorsqu'une toile de maître l'enthousiasme (je songe au +voyage en Espagne), il la «copie» en vers. Dans _Émaux et Camées_, il se +révèle miniaturiste merveilleux.] + +[51: Paris, Mercure de France.] + +[52: Lettre de Charles van Lerberghe, parue dans le numéro de _La +Roulotte_, à lui spécialement consacré. Le poète évoque son séjour à +Florence, où il composa presque toute sa _Chanson d'Ève_.] + +[53: Les _Rimes de Joie_ parurent en 1881 à Bruxelles, chez Gay et +Doucé, avec une préface de J.-K. Huysmans, un frontispice et trois +gravures à l'eau forte de Félicien Rops. + +Théodore Hannon fut un poète éphémère. Il a sacrifié sa pensée au +journalisme et aux «revues».] + +[54: _Rimes de Joie_. Maquillage.] + +[55: _La Nuit_. Anatomie.] + +[56: _Idem_. Camélias.] + +[57: Baudelaire. _Les Fleurs du Mal_. La Chevelure.] + +[58: _Le Cerisier fleuri_. La Joie.] + +[59: J.-M. de Heredia. _Les Trophées_, Les Conquérants. Paris, Lemerre.] + +[60: _Hors du siècle_. Les Conquérants.] + +[61: _Idem_. Les Tribuns.] + +[62: _Les Dernières Fêtes_. Monseigneur de Paphos.] + +[63: Voir _Pierrot Lunaire_.] + +[64: _Académie Française_. Séance publique annuelle du jeudi 17 novembre +1898. Rapport du Secrétaire perpétuel de l'Académie sur les concours de +l'année 1908.] + +[65: _La Cithare_. La Moisson.] + +[66: _Le Règne du Silence_. La Vie des chambres, XI.] + +[67: _Le Miroir du Pays natal_. Les Lampes, V.] + +[68: _Le Règne du Silence_. Cloches du dimanche, IX.] + +[69: Outre les _Serres chaudes_, on doit à Maeterlinck des chansons en +vers qui ont paru, chez Lacomblez, dans le même volume. Les _Serres +chaudes_ furent éditées, seules, chez Vanier, en 1889.] + +[70: _Serres chaudes_. Chasses lasses.] + +[71: _Mon cÅ“ur pleure d'autrefois_. Vision.] + +[72: _La Chanson du pauvre_. Le Joueur d'orgue.] + +[73: Charles van Lerberghe naquit à Gand en 1861; il mourut en 1907.] + +[74: _Entrevisions_. Barque d'or. Ce poème a été mis en musique par +Gabriel Fabre; il parut, avec une couverture en couleur très artistique +par Le Sidaner, chez Henri Tellier à Paris.] + +[75: _Entrevisions_. Les Lys qui filent.] + +[76: J'emprunte ces lignes à la lettre de Van Lerberghe publiée dans _La +Roulotte_.] + +[77: Albert Mockel. _Charles van Lerberghe_, p. 34. Paris, Mercure de +France.] + +[79: _La Chanson d'Ève_, p. 4.] + +[80: _Idem_, p. 107, 108, 109.] + +[81: _Idem_, p. 113 et 114.] + +[82: _Idem_, p. 115 et 116.] + +[83: _Idem_, p. 153.] + +[84: _Idem_, p. 157.] + +[85: _Idem_, p. 185 et 186.] + +[86: _Idem_, p. 206.] + +[87: Il importe toutefois de ne pas négliger l'influence vraisemblable +du poète anglais D. G. Rossetti sur l'inspiration de van Lerberghe.] + +[88: Mockel, d'origine wallonne, est naturellement moins sensible à la +plastique que les poètes flamands.] + +[89: Tancrède de Visan. _L'Attitude du lyrisme contemporain_. Albert +Mockel et l'aspiration lyrique, p. 287 et 288. Ouvrage déjà cité.] + +[90: _Clartés_. L'Homme à la lyre.] + +[91: Ce poème fut inspiré à Mockel par sa vie commune avec van Lerberghe +à Florence. + +«Mockel y dit sous une forme voilée et symbolique écrivait van Lerberghe +(lettre à «La Roulotte» déjà citée), ce qui nous unissait comme +artistes, et ce qui nous séparait. Je voyais mieux que lui toutes +choses; lui, les _entendait_ mieux.»] + +[92: _Clartés_. Mai juvénile.] + +[93: _Le Don d'enfance_. La Joie des humbles.] + +[94: _Idem_. Le Don d'enfance.] + +[95: _La Solitude heureuse_. La Rumeur des bois.] + +[96: _Idem_. La Douceur de vivre.] + +[97: Remy de Gourmont, _Le 2e livre de Masques_. André Fontainas. Paris, +Mercure de France.] + +[98: _Les Vergers illusoires_, p. 67.] + +[99: _La Louange de la Vie_ comprend différents recueils: Dominical, +Salutations dont d'angéliques, En Symbole vers l'apostolat, Six chansons +de pauvre homme.] + +[100: _Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de +Flandre_.] + +[101: _Fumée d'Ardenne_. Invocation à Saint Hubert, pages 79 et 80.] + +[102: Victor Kinon. _Portraits d'auteurs_. Georges Ramaekers, p. 265. +Bruxelles, Association des écrivains belges.] + +[103: _Voyages vers mon pays_. Communion, II, p. 169 et 170.] + +[104: _La Vallée Heureuse_. La Mort d'Ophélie.] + +[105: Jethro Bithell écrit dans sa _Contemporary Belgian Poetry_ (The +Walter Scott Publishing C° Ltd, London) «Paul Gérardy is a well known +German poet as well as a French one», c'est-à -dire: «Paul Gérardy est un +poète allemand bien connu autant qu'un poète français.» Pour comprendre +cette phrase, il faut savoir que Gérardy est né à Malmédy, dans une +portion de la Wallonie annexée à l'Allemagne. Gérardy, tout en étant de +race wallonne, compte comme citoyen allemand; il fit d'ailleurs ses +études au Gymnase d'Aix-la-Chapelle, avant de venir les achever à +l'Université de Liège.] + +[106: Cf. Albert Mockel. _Émile Verhaeren_. Note biographique de Francis +Vielé-Griffin. Paris, Mercure de France. Léon Bazalgette. _Émile +Verhaeren_, Paris, Sansot. Stefan Zweig. _Émile Verhaeren_, ouvrage déjà +cité.] + +[107: _Les Soirs_. Insatiablement.] + +[108: _Les Débâcles_. Dialogue.] + +[109: _Les Campagnes hallucinées_. Les Mendiants.] + +[110: _Les Villes tentaculaires_. La Bourse.] + +[111: _Idem_. Le Bazar.] + +[112: _Idem_. L'Étal.] + +[113: _Idem_. La Révolte.] + +[114: 1899.] + +[115: 1902.] + +[116: _Les Forces Tumultueuses_. Un Soir.] + +[117: 1906.] + +[118: _La Multiple splendeur_. La Joie.] + +[119: _Idem_. Ferveur.] + +[120: 1910.] + +[121: 1904.] + +[122: 1907.] + +[123: 1908.] + +[124: 1909.] + +[125: 1911.] + +[126: 1896.] + +[127: 1905.] + +[128: 1911.] + +[129: Léon Bazalgette. _Émile Verhaeren_, p. 38. Ouvrage déjà cité.] + +[130: _Les Heures claires_, p. 15.] + +[131: _La Multiple Splendeur_. À la gloire du vent.] + +[132: Nul poète européen ne l'avait devancé. Le seul précurseur me +semble être, avec des différences appréciables, l'américain Walt +Whitman. Verhaeren, d'ailleurs, ne l'a connu que récemment grâce à la +belle traduction de Léon Bazalgette.] + +[133: _Les Forces tumultueuses_. Les Villes.] + +[134: _La Multiple splendeur_. La Conquête.] + +[135: _Les Flambeaux noirs_. Départ.] + +[136: _Les Rythmes souverains_. Michel-Ange.] + +[137: _Idem_. Le Paradis.] + +[138: Raymond Poincaré. _La Littérature belge d'expression française_. +Conférence faite à Anvers le 11 avril 1908, publiée dans la _Grande +Revue_ du 10 mai 1908.] + +[139: _Le Temps_, 13 janvier 1896.] + +[140: Cette lettre fut publiée dans le tome XII de _Vers et Prose_ +(décembre 1907, janvier-février 1908).] + +[141: Représentée une fois au Théâtre d'Art le 21 mai 1891.] + +[142: Maurice Maeterlinck est né à Gand, le 29 août 1862.] + +[143: Théâtre d'Art, 7 décembre 1891.] + +[144: Théâtre des Bouffes-Parisiens, 16 mai 1893. Le drame fut adapté +depuis à la scène de l'Opéra-Comique avec musique de Claude Debussy.] + +[145: Théâtre de l'Å’uvre, mars 1895. Lugné-Poe joua dans toutes ces +pièces.] + +[146: Jules Lemaître. _Impressions de théâtre_ (huitième série). Maurice +Maeterlinck, p. 151, Paris, Lecène, Oudin, 1895.] + +[147: _Théâtre_. Préface, p. V et VI.] + +[148: Remy de Gourmont. _Le Livre des masques_, Maurice Maeterlinck. +Paris, Mercure de France.] + +[149: Représentée au Théâtre de l'Å’uvre, le 17 mai 1902, avec Mme +Georgette Leblanc dans le rôle de Monna Vanna.] + +[150: Jouée au Gymnase, le 20 mai 1903, avec Mme Georgette Leblanc dans +le rôle de Joyzelle.] + +[151: Monté à Paris, en 1911, avec Mme Georgette Leblanc dans le rôle de +La Lumière.] + +[152: _Les Aubes_ parurent en 1898, mais ne furent jamais représentées.] + +[153: Joué à Bruxelles au théâtre du Parc, le 20 février 1900; à Paris, +à l'Å’uvre, le 8 mai 1900; à Villers (Belgique) dans les ruines d'un +vieux cloître, au mois de juillet 1910, et plusieurs fois depuis, dans +des décors analogues, en Belgique et en Angleterre.] + +[154: Théâtre du Parc à Bruxelles (1901). Théâtre de l'Å’uvre, les 9 et +10 mai 1904.] + +[155: Représentée à Paris, sur la scène du Châtelet (grande saison de +Paris), du 1er au 30 mai 1912, avec Mme Ida Rubinstein dans le rôle +d'Hélène; costumes et décors dessinés par le peintre Léon Bakst; mise en +scène réglée par Alexandre Sanine, des théâtres impériaux de Russie; +musique de scène de Déodat de Séverac.] + +[156: Le remords de Balthazar s'est réveillé brusquement après dix ans, +parce qu'ayant entendu au confessionnal un homme lui confier son crime, +pour lequel un autre fut condamné, il avait enjoint à cet homme d'aller +se dénoncer aussitôt.] + +[157: _Le Cloître_. Acte IV.] + +[158: _Hélène de Sparte_. Acte II, scène I.] + +[159: _Idem_. Acte II, scène IV.] + +[160: _Idem_. Acte IV, scène II.] + +[161: _Idem_. Acte V, scène IV.] + +[162: Henry Kistemaeckers se fit naturaliser Français en 1903.] + +[163: Henri Liebrecht. _Histoire de la Littérature belge d'expression +française_, p. 367. Bruxelles, Vanderlinden, 1910.] + +[164: _Le Trésor des Humbles_. Le Tragique quotidien, p. 174 et 175.] + +[165: _Idem_. La Vie profonde, p. 225.] + +[166: _Idem_. La Beauté Intérieure, p. 251.] + +[167: _La Sagesse et La Destinée_, p. 46 et 47.] + +[168: _Le Temple enseveli_. L'Évolution du mystère, p. 116 et 117.] + +[169: C'est moi qui souligne. Il convient de se reporter à la Préface du +Théâtre.] + +[170: Émerson. _Les Forces Éternelles et autres essais_, traduits de +l'anglais par K. Johnston avec une préface de M. Bliss Perry, p. 56. +Paris, Mercure de France, 1912.] + +[171: _Le Double Jardin_. Les Sources du printemps.] + +[172: _Mon Oncle le Jurisconsulte_. Avant-propos, p. 10.] + +[173: Nautet fut l'inventeur de cette formule.] + +[174: _Notes sur la littérature moderne_. Deuxième série. Dostoïewsky, +p. 274, 275. Paris, Albert Savine. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.] + +[175: _Études critiques sur la tradition littéraire en France_. +L'Esthétique des symbolistes, p. 310 et 311, Paris, Champion, 1909.] + +[176: Propos de littérature, p. 131 et 132.] + +[177: En Allemagne.] + +[178: Pour se documenter sur toutes les questions d'érudition, de +philologie, de philosophie, d'histoire, dont ce livre ne peut traiter, +voir _Le Mouvement scientifique en Belgique, 1850-1905_, publié par la +Société belge de librairie (2 vol. Bruxelles, rue Treurenberg), à +l'occasion de l'Exposition de Liège.] + +[179: La deuxième partie, _Les Cycles flamands_, n'a pas encore paru au +moment où j'écris.] + +[180: Mons.] + +[181: Liège.] + +[182: Anvers.] + +[183: Louvain.] + +[184: Gand.] + +[185: Marchienne-au-Pont.] + +[186: Wilmotte donna, en 1911, une série de conférences à la Sorbonne +et, l'année précédente, Dwelshauwers, à l'École des Hautes études +sociales.] + +[187: Les ouvrages juridiques de Thomas Braun ne sont pas notés ici.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littéraire Belg + d\'expression française dep, by Albert Heumann + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOUVEMENT LITTERAIRE BELGE *** + +***** This file should be named 34783-0.txt or 34783-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/4/7/8/34783/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34783-0.zip b/34783-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9b73eb2 --- /dev/null +++ b/34783-0.zip diff --git a/34783-8.txt b/34783-8.txt new file mode 100644 index 0000000..33a6105 --- /dev/null +++ b/34783-8.txt @@ -0,0 +1,6370 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littéraire Belge d\'expression +française depuis 1880, by Albert Heumann + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Mouvement littéraire Belge d\'expression française depuis 1880 + +Author: Albert Heumann + +Release Date: December 29, 2010 [EBook #34783] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOUVEMENT LITTERAIRE BELGE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +ALBERT HEUMANN + +Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880 + +PRÉFACE PAR M. CAMILLE JULLIAN, DE L'INSTITUT + +PARIS + +MERCVRE DE FRANCE + +MCMXIII + +[Illustration: Dédicace à Monsieur le Préfet Bernard] + + + À PAUL DESJARDINS + + En amitié respectueuse, + + A. H. + + + + +PRÉFACE + + +Beaucoup d'érudits et de lettrés s'imaginent volontiers que la Belgique +est une création artificielle, oeuvre de l'histoire et des volontés +humaines, et ne s'appuyant sur aucun fait éternel de la nature: un nom +emprunté à la vieille chronique des Gaules, des intérêts communs +unissant les villes, quelques circonstances heureuses, des adversaires +qui ne peuvent s'entendre pour en finir avec ce petit peuple, voilà, +croit-on parfois, ce qui l'a fait et ce qui le maintiendra.--Que +l'histoire ou la vie des hommes ait fait pour lui plus que pour aucun +autre, même que pour la Hollande sa voisine, cela serait facile à +montrer. Mais la nature ou la vie de la terre, elle aussi, a présidé à +sa naissance, justifié sa grandeur, présagé peut-être son éternité. + +Il a, quoi qu'on ait dit, ses frontières naturelles. Au nord, c'est le +Rhin, élargi par endroits en vastes marécages, ou c'est la Meuse aux +replis parfois larges comme des golfes. À l'est, c'est cette même Meuse +ou les terres basses qui l'accompagnent, et puis, toujours à l'est, +commencent les forêts, qui continuent vers le sud à encadrer la +Belgique. Que de fois, dans nos livres de classe français, on nous a +enseigné qu'entre la France et la Belgique il n'y avait que des lignes +de limites artificielles! Que se cachait-il sous cette assertion? une +erreur fondamentale sur la nature des frontières? un vague souvenir des +prétentions lointaines de notre patrie sur ce peuple? je ne sais: ce +n'en était pas moins une chose mauvaise que l'on disait, contrevérité et +contre-justice à la fois. En réalité, entre Belges et Français, il y a +la forêt, Ardennes ou Charbonnière, et la forêt, autrefois comme +aujourd'hui, c'est une barrière entre les peuples au moins aussi dure à +franchir que la rivière et que la montagne. C'est elle qui a fait que +les Rèmes au sud ont vécu tout à fait gaulois, et qui a fait que les +Nerviens au nord ont vécu à demi germains. Il m'est arrivé bien des fois +de traverser et couper cette forêt, de France en Belgique, de Belgique +en France, d'en constater l'état actuel, d'en repérer les vestiges +anciens (noms de lieux, etc.), et chaque fois, suivant les vieilles +routes romaines qui la franchissaient, j'ai mieux compris les ennuis et +les dangers qu'elle infligeait aux tribus et pourquoi elles se sont +arrêtées à sa lisière, plus craintives que devant des Pyrénées ou des +Alpes. + +Du côté de l'ouest, cela va saris dire, la limite est l'Océan. Mais ici, +c'est une limite d'un genre particulier. Nous sommes en présence de ce +que j'appellerai volontiers la partie la plus humaine de l'Océan. Nulle +part il ne voit converger plus de routes, s'ouvrir plus d'estuaires, +s'insinuer de plus importants détroits. Du sud viennent les bouches de +l'Escaut et de la Meuse, au nord apparaît celle de la Tamise, et plus +loin c'est l'Elbe qui dégorge ses flots, et plus près c'est le passage +du Canal. Il y a là, pour l'Océan Atlantique, une sorte de noeud d'eaux, +marines et courantes, de prodigieux carrefour qui ne fera que grandir +par l'histoire. Mais c'est la nature qui l'a fait. + +Voilà donc, somme toute, une terre bien délimitée, qui est faite pour +vivre d'elle-même et par elle-même. Et ce qui l'invite encore à cette +vie spéciale, ce sont les natures propres des régions auxquelles elle +tient: tout en demeurant attachée à elles, la Belgique, à certains +égards, peut se sentir repoussée par elles (j'emploie le mot dans un +sens purement physique). + +Elle tient d'une part à la France, Mais elle est bien excentrique à +cette France, Celle-ci, c'est la région des grands fleuves qui circulent +autour du Massif Central, et les fleuves de la Belgique ne doivent rien +à ce Massif. Et elle tient d'autre part à l'Allemagne. Celle-là, c'est +surtout la région des grands fleuves parallèles sortis de la Forêt +Hercynienne et descendant vers le nord. Et les fleuves de la Belgique ou +n'empruntent rien à cette forêt, ou regardent tous vers le couchant. + +Entre ces deux régions naturelles de France et d'Allemagne, la Belgique +s'intercale comme une région plus petite, mais également naturelle, +_faisant coin_ entre ses deux grandes voisines. Elle forme, aux +extrémités symétriques de l'une et de l'autre, ce qu'on peut appeler _un +phénomène d'angle_. Et presque toute son histoire s'explique par cette +providentielle situation. + +À l'intérieur même de la Belgique, le sol appelait certaines conditions +de vie sociale et politique qui existaient déjà à l'état d'ébauches +avant les Romains, et qui ont atteint leur pleine réalisation dans la +glorieuse Belgique de nos jours. + +Cette région n'a pas de centre naturel, qui puisse imposer sa loi aux +terres environnantes. La France a le sien, Lyon ou Paris. L'Allemagne a +fini par retrouver le sien, Berlin, héritier du grand sanctuaire des +Semnons. En Belgique, vous n'avez pas de capitale décisive. Et pour un +petit pays comme celui-là, c'est un très grand bien. L'absence d'un lieu +dominateur permet à tous les bons carrefours de devenir chacun une bonne +ville, jouant son rôle dans l'ensemble, prenant son caractère, donnant +sa note propre. Il y a Bruxelles, et il y a Gand, et Liège et Anvers, +dont chacune ne ressemble à personne. Comme l'État belge est peu +considérable, ces divergences ne nuisent pas à son unité, et elles lui +assurent l'immense bénéfice de cités qui se complètent, qui +s'entr'aident, pleines d'émulation, de groupes associés auxquels aucun +ne commande et qui tous travaillent pour tous. + +Cela vient de ce que, je le répète, il ne se trouve pas en Belgique un +centre physique absorbant. Gand, Anvers, Liège, Bruxelles sont de +simples carrefours de détail: celle-ci est née de son port, celle-là +d'un passage de rivière, d'autres d'une convergence de terres agricoles. +Mais aucune n'est une _croisée_ générale de toutes les routes du pays, +comme l'est par exemple Paris pour l'Ile-de-France, Reims pour la +Champagne, Bordeaux pour le sud-ouest. Tant que les Belges demeureront +fidèles à cette loi d'alliance décentralisatrice, de _foedus oequum_; ils +sont sûrs de persister en une très belle nation, renfermant plus +d'_originalités_ (je mets le mot au pluriel) que l'Allemagne et +l'Angleterre mêmes. + + * * * * * + +Toutes ces choses étaient en germe dans la Belgique au temps de la +conquête romaine. + +On a souvent noté la prodigieuse différence de cette Belgique primitive +d'avec celle de maintenant. Je ne crois pas qu'il y ait en Occident deux +spectacles plus dissemblables, deux sociétés plus opposées, que Belges +d'Ambiorix et Belges de Léopold. Tandis que sur tant de points de la +Gaule, l'histoire d'à présent rappelle celle du passé, sur l'Escaut +l'une semble un démenti de l'autre. Voyez en Provence: la Provence +gréco-gauloise a eu deux capitales, la capitale intérieure et agricole, +Aix ou Entremont son devancier, et la capitale maritime et commerciale, +Marseille; cela demeure vrai au Moyen Age, et cela définit encore la +Provence à deux têtes de maintenant. Voyez le Languedoc: ce qui le +caractérise aujourd'hui, c'est cette ligne ininterrompue de villes qui +s'y succèdent sur la même route, y apparaissant à chaque fin d'étapes, +Perpignan, Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes; et tel était l'aspect +que présentaient déjà ces terres il y a deux mille ans sous les Romains, +il y a vingt-cinq siècles sous les Celtes, les Ibères et les Ligures; +dès lors le Languedoc était une série de bourgs, échelons d'une même +route. + +Voyez au contraire la Belgique. Maintenant, c'est la plus belle +floraison de cités, de sociétés municipales qui existe au monde. Nulle +part le régime antique des cités, pressées l'une à côté de l'autre, n'a +plus brillamment reparu que sur les terres basses de l'Escaut et de la +Meuse. La Belgique est devenue la terre d'élection de la vie citadine, +de l'amour-propre urbain. Si vous voulez savoir comment et pourquoi, +lisez l'oeuvre de son plus grand historien, M. Pirenne. + +Mais cela, c'est la négation de son passé primitif. Au temps de César, +elle était la région la moins municipale de la Gaule. Passé les +Ardennes, l'auteur des _Commentaires_ ne cite plus de nom de cité. Quand +il parle d'un refuge militaire, il donne simplement le nom du peuple +auquel il sert (exception faite pour le _castellum_ de Tongres, +_Aduatuca_). Rien, là, ne ressemble aux grandes villes du centre de la +Gaule, Bibracte, Avaricum, Gergovie. Ce ne sont que des villages, des +fermes dispersées, des redoutes sur des caps de fleuves, comme Namur. Un +ancien, sans doute Tite-Live (et je note en passant que la guerre des +Gaules, chez Tite-Live, fut peut-être racontée avec plus d'intelligence +du pays qu'elle ne le fut chez César lui-même), un ancien a précisément +fait remarquer ce caractère dispersé, rural, de la Belgique préromaine. +Et les Romains, loin de vouloir forcer les habitudes des hommes, +semblent avoir préféré les maintenir, et laisser les sociétés suivre +dans ce pays leur voie traditionnelle. + +Contrairement à ce qui s'est passé dans la plupart de leurs provinces, +ils n'ont pas imposé à cette région le régime urbain. À l'est de +Boulogne, à l'ouest des bourgades militaires de la frontière, ils n'ont +point fondé de villes, et le système municipal y demeure dans l'enfance. +Thérouanne, Bavai furent peu de chose (et d'ailleurs ce n'est pas la +vraie Belgique de maintenant), A. Namur, à Tongres il n'y eut pas de ces +rassemblements permanents d'hommes qui font les vraies villes romaines +comme Reims ou Mayence. Cassel paraît bien être resté ou devenu le +centre administratif et le marché principal de la Flandre. Mais les +bâtisses urbaines y étaient bien peu de choses. Et sur son aire vaste et +à demi nue, isolé au sommet de sa colline, séparé encore des cultures de +la plaine par les rochers et les bois qui environnent ses flancs, Cassel +ressemblait beaucoup plus à la Bibracte des Celtes indépendants qu'au +Lyon des temps romains: lieu de marché ou lieu de foire à certains +jours, alors bruyant et populeux, et demi-désert en temps ordinaire. + +Ce qui continuait à dominer en Belgique, c'était, comme avant César, le +vaste domaine, la ferme princière, ce que le proconsul appelait +_oedificium_, avec son château rustique, ses communs, son horizon de +forêts. Le lieu vraiment maître du pays, ce n'était pas la ville, +c'était la résidence du grand seigneur. Et il serait difficile de +concevoir un état en apparence plus différent de l'état actuel. Je +comprends que les Belges soient fiers d'une histoire qui a si +complètement changé les choses, si bien que l'on peut dire que nulle +part en Europe l'homme n'a plus radicalement transformé les conditions +de sa vie sociale. + +Et toutefois, bien des réalités présentes viennent de ce passé, si +distant par les temps et par l'aspect. + +D'abord les lieux habités sont demeurés les mêmes. De fermes ou de +châteaux, ils sont devenus villes: mais c'est sur le même point que +l'homme a travaillé. + +Voici Liège, incontestablement une des villes, dans le monde moderne, +qu'on dirait la plus indépendante de l'histoire primitive, celtique ou +romaine; Liège, qui semble ne devoir sa prééminence qu'au vigoureux +labeur de ses sociétés humaines depuis le Moyen Age. Pourtant, ce point +de la Belgique fut prépondérant dès les temps les plus reculés. Sous les +Francs, c'est là qu'exista cette villa d'Héristal d'où est partie la +grande dynastie carolingienne. Sous les Romains, Héristal était le +centre d'un énorme domaine, dont la dynastie carolingienne n'a été sans +doute que l'héritière. Et sous les Gaulois, Ambiorix, qui a commandé au +pays, a habité près de là, à Jupille peut-être, ou plutôt à Héristal +même. Ambiorix, les Carolingiens, Liège enfin, c'est d'un même coin de +terre que ces trois puissances sont sorties. + +Entre la villa romaine et la ville actuelle de Belgique, il ne faut pas +établir des oppositions irréductibles. Nous savons un peu ce qu'étaient +ces villas d'Héristal, de Jupille, d'Antes, etc., nous pouvons compléter +nos notions directes par la comparaison avec les villas du reste de la +Gaule, comme celle de Chiragan en Languedoc. C'étaient, ces villas, un +amas de bâtisses variées, où, à côté de la demeure du maître, +s'entassaient des centaines de feux de serviteurs, ouvriers agricoles, +et, notez bien ceci, ouvriers industriels. On y travaillait le métal et +la terre. Des ateliers y produisaient sans cesse ustensiles ou bijoux. +C'étaient déjà des usines en effervescence. On s'y activait sous les +ordres d'un maître, et non sous la discipline d'une cité: mais enfin on +sentait déjà sur ces lieux l'intensité de cette manufacture collective +qui est aujourd'hui une des forces de la Belgique. Et chaque jour je +crois davantage que cette force industrielle remonte au plus lointain +passé, date de bien au delà d'un millénaire, et par là n'en est que plus +durable, plus étroitement liée à la nature des choses du pays. + +Cette Belgique primitive, romaine et préromaine, relevait, comme la +nôtre, des deux civilisations voisines, la gauloise et la germanique. +Dès le début de sa vie connue, et du fait même de sa situation d'angle +au contact de deux peuples, elle a participé de l'une et de l'autre. + +Je me borne ici à citer les faits certains. Dans la région qui forme +aujourd'hui la Belgique, habitaient les Morins et les Ménapes de Flandre +et Brabant, qu'on dit Gaulois, les Nerviens de Hainaut et les Eburons ou +Tongres de Hesbaye, quelques Trévires des Ardennes, tous ceux-ci à +moitié germains. Et c'est le même dualisme que maintenant, entre gens de +langue française et gens de langue flamande. + +Avec l'étrange différence que voici. De nos jours, l'élément +linguistique d'origine germanique, c'est du côté de la mer qu'il +apparaît, là où étaient autrefois les Ménapes et les Morins. Et ceux-ci +étaient censés d'origine gauloise, tandis qu'on attribuait des affinités +germaniques aux peuples de la Meuse et de la Sambre, Nerviens et +Eburons, lesquels correspondent, de nos jours, aux populations à langue +française. Il y a eu interversion d'influences, d'éléments ethniques ou +linguistiques. L'histoire de M. Pirenne nous montrera comment cela s'est +produit. Autrefois, les Germains venaient surtout de la Moselle, des +forêts, par voies transversales d'entre Maëstricht et Trêves; les +Gaulois s'étendaient surtout le long de la mer, s'arrangeant pour être +le plus possible les maîtres de la rive océanique, d'en occuper tous les +ports et les salines. Plus tard, c'est semble-t-il, le contraire qui +s'est produit. Le monde allemand a à son tour suivi les bords de la mer +du Nord, attiré comme par un chemin d'appel par ses eaux si passagères; +et les Français sont tout naturellement descendus par la célèbre vallée +de Sambre-et-Meuse, que le seuil du Vermandois met en rapports directs +et rapides avec le foyer parisien. + + +Cette opposition acquiert, aux yeux de l'histoire, une importance +considérable. Si cette région de Belgique a été divisée de façon si +différente entre Germains et Gaulois, Allemands et Français, mais si +elle a toujours été divisée, c'est que cette division, ce partage entre +deux langues et deux sortes d'habitudes est fatal et nécessaire, et une +loi inévitable de sa situation naturelle. + +Quoi donc? ce sera donc toujours un peuple métis, fait moitié de +Flamands et moitié de Wallons, comme autrefois moitié de Ménapes et +moitié de Nerviens? + +Mais quel déshonneur y a-t-il dans le métissage? Il n'est point de +peuple au monde, pas même ni surtout le nôtre, le peuple français, qui +ne soit un mélange. Chez nous, depuis des milliers d'années le flot des +envahisseurs d'outre-Rhin n'a cessé de se rencontrer avec le flot +d'émigrants d'outre-montagnes. Et il n'a pas empêché que la France n'ait +pour l'éternité la plus séduisante des physionomies personnelles. Et le +bilinguisme de la Belgique ne l'empêche pas d'être une nation, +individuelle et originale. Ce qui fait l'originalité d'un peuple, c'est +la façon dont il travaille avec les éléments divers que la race ou la +langue lui apportent. Il est à lui-même son Prométhée, suivant le mot +étincelant et juste de Michelet. Or il n'y a pas en ca moment dans +l'Europe de peuple qui, au même degré que la Belgique, travaille à la +fois son âme et sa terre, qui vive davantage de l'école, du foyer et de +la forge. Laissez-le faire quelques années encore, et il sortira de là +l'individualité nationale la plus intéressante, la plus sympathique +qu'on puisse voir. + +Ce sont des fous ou des misérables, ceux qui parlent de supprimer, de +démembrer la Belgique. Nul n'a le droit de toucher aux nations qui +tiennent à vivre. Former sur elles des projets de conquérant, ce serait +un crime contre la société humaine et la vie divine du monde, crime +aussi grand «que de tuer son père ou de brûler le Capitole», comme +disait Marc-Aurèle. + +Ce bilinguisme qu'on invoque parfois contre les destinées de la Belgique +est au contraire une force de plus. Il lui permet de recevoir deux +influences, de connaître plus de faits et d'attitudes, de savoir et de +pouvoir davantage. Les métissages font souvent les plus fortes espèces +d'hommes. Les Grecs le savaient bien, et, dans leur façon imagée de +traduire les faits qu'ils observaient, ils faisaient d'Hercule le père +de tous les métis. Les plus vigoureux des soldats de Carthage ont été +les Lybiphéniciens, et si les Gaulois ont été d'abord si puissants dans +le monde, c'est parce qu'ils furent des Celtoligures. + +Que ne fera-t-on pas un jour du mélange de l'esprit français et de +l'esprit germanique, chacun ayant sa vertu propre, et droit tous deux à +une égale admiration? La Belgique est là pour faire ce mélange, d'où il +sortira, grâce à elle, quelque chose de plus que les deux éléments +initiaux. + +Car la situation et le sol de la Belgique fourniront toujours quelque +chose qui ne viendra pas des pays voisins. Elle donnera l'aspect propre +de ses forêts des Ardennes, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, celui +de ses terres basses de Bruges, de ses longs rochers du pays nervien; +elle donnera ce que j'ai constaté ici tout d'abord, cette laboriosité +municipale qui rappelle Athènes et Corinthe. Et puis, il ne faut pas +l'oublier, cette Belgique regarde l'Océan, elle est une façade sur la +mer la plus passagère du Nord, le seul point de l'Atlantique,--entre +Calais et Hambourg,--qui par l'intensité du trafic puisse ressembler à +la mer Égée du monde antique. + +Cet élément maritime explique bien des choses dans l'histoire de la +Belgique. J'ai déjà dit qu'il y expliquait la venue des Gaulois. En même +temps qu'ils occupaient le sud de l'Angleterre, ils ont voulu se +maintenir sur les terres d'en face: Tamise et Escaut, qui se regardent, +devaient être unis. Pareille chose s'est produite au temps des Romains +de l'Empire. Ceux-ci ont tenu, tout de suite, à conquérir les rivages de +la Flandre. C'est là qu'ont eu lieu les premières expéditions des +proconsuls ou des légats. Ils ont rêvé de faire de la mer du Nord une +mer romaine, et ce rêve est peut-être antérieur à celui d'une conquête +de la Germanie. Et depuis, tous les souverains du pays, jusqu'à +l'avant-dernier roi, ont bien compris que d'une certaine maîtrise de la +mer dépend le sort ou l'originalité du pays. + + +Tout cela fait que, même dans ses oeuvres françaises, même dans ses +oeuvres flamandes, la Belgique ne sera ni le reflet de la France, ni le +reflet des influences germaniques. Ce qu'elle apporte de sien, ce +qu'elle crée à l'aide de combinaisons nouvelles, c'est à l'auteur de ce +livre à nous le montrer. + +Voilà plus ou près de trente ans que j'ai été moi-même en contact pour +la première fois avec la littérature française de la Belgique. Il +s'agissait, bien entendu, de livres d'érudition. C'est lorsque, débutant +dans l'étude de l'antiquité classique, je connus le traité de _Droit +public romain_, du regretté Willems, Entre ce livre et les chefs-d'oeuvre +de Maeterlinck, il y a évidemment un abîme: rien n'est plus concis, sec, +dur presque, que le livre de Willems. Mais tout de suite, un apprenti +érudit est émerveillé en l'ouvrant. Cela est d'une clarté, d'une +précision, d'une fermeté prenante et stable qui ne laisse aussitôt aucun +doute à la pensée: c'est du meilleur des habitudes françaises. Et à côté +de cela, quelle sûreté d'informations, quelles recherches +bibliographiques, quelle maîtrise de la matière! c'est du meilleur de la +discipline allemande. + +Je n'ai pas assez étudié l'histoire de l'érudition en Belgique pour +savoir ce qu'elle doit à Willems, J'ai cependant la persuasion que c'est +beaucoup. En tout cas, chez tous ceux d'outre-Ardennes qui s'occupent de +Rome et de Grèce, il me semble sentir fortement son influence. Elle est +visible, franchement avouée, chez M. Waltzing, de Liège, et dans toute +l'école philologique qui se réclame de ce dernier. + +Le beau travail qu'elle a livré! Waltzing, dans son livre sur les +Corporations romaines, nous a donné un pur chef-d'oeuvre d'érudition, +admirablement disposé et composé, sobrement écrit, où rien n'arrête et +ne fatigue la recherche, d'une conscience, d'une probité, d'une véracité +étonnantes. De là sont sortis tous ces mémoires sur les Préfets des +Ouvriers, sur les Collèges de Jeunes Gens, sur les Collèges de Vétérans, +oeuvres des élèves de Waltzing, et qui valent et passent les fameuses +thèses allemandes. Comme je comprends que Liège ait voulu célébrer, il y +a quelques années, le jubilé de M. Waltzing! + +La bonne et belle besogne qui se fait dans cette Université de Liège! +Elle a ses revues, elle a ses traditions, et, si jeune qu'elle nous +paraisse, j'y sens un patriotisme universitaire qui manque encore à nos +facultés françaises. Nous avons beaucoup à prendre et à apprendre de la +Belgique. + +Le travail local m'a paru mieux organisé que chez nous; des fédérations +de sociétés se sont fondées d'où il résulte une saine entente et des +recueils utiles. Chaque ville un peu importante a son association +scientifique et ses publications. D'ici à vingt ans, si cela se +maintient, l'exploration et l'inventaire historique de la Belgique +seront choses faites. + +Il y restera, assurément, beaucoup à trouver. Mais ce sera surtout dans +le domaine de la préhistoire. Là est à la fois l'espérance et l'écueil +de la science belge, L'écueil, parce qu'elle ne se résigne pas, en ce +moment, à accepter les classifications, la méthode, la discipline des +préhistoriens français, jusqu'ici les vrais maîtres en la matière, parce +qu'elle se lance éperdument dans l'aventure, où j'ai peur qu'elle ne +trouve des déboires et pis encore. Et cependant c'est l'espérance de +l'avenir que cette exploration préhistorique de la Belgique: ce limon de +la Hesbaye, ces grottes ou abris de la Meuse, j'ai idée que dès les +temps de Chelles ou d'Aurignac, ils furent le patrimoine de populations +déjà nombreuses et déjà industrieuses. M. Commont, d'Amiens, a visité, +il y a un an, une partie de ces régions: il en est revenu émerveillé. + +Nous sommes loin de la Belgique de Maeterlinck. Non! nous y revenons. +Car ce que la préhistoire nous montrera, c'est la densité de la vie dans +cette région, l'activité robuste de ses habitants, c'est-à-dire des +choses que la Belgique possède toujours. Je crois bien qu'à des +centaines de siècles en arrière, la nature et l'homme bâtissaient déjà +les assises qui portent la nation. + +Voilà pourquoi, à qui veut étudier à fond la Belgique, analyser son +caractère comme un anatomiste le corps humain, il faut, non pas +seulement lire ses auteurs, mais regarder ses roches, et unir +l'admiration de Maeterlinck et de Verhaeren à la curiosité du travail +érudit et des aventures préhistoriques. + +Après tout, Maeterlinck l'a fait. Avez-vous lu son morceau sur l'épée ou +son histoire du jeune chien? Je connais peu de choses semblables dans +notre littérature française. Cela est moins fameux que la _Vie des +Abeilles_, et c'est ce que je préfère à tout. Maeterlinck a +admirablement saisi ce que l'animal doit à l'éducation reçue des hommes, +et ce que l'âme de la bête tient de dix millénaires de traditions +humaines; et il a également montré ce que l'arme a apporté d'idées, de +sentiments, de passions nouvelles à l'homme des temps du bronze qui l'a +créée. Ces deux morceaux, c'est de la préhistoire réfléchie, faite par +un psychologue, c'est de la psychologie expliquée, faite par un +historien. + +Vous trouverez des qualités de même ordre chez Verhaeren, que notre +jeune ami Heumann aime par-dessus tout, d'une amitié de tout instant et +d'une sympathie profonde. Vous les trouverez chez d'autres. Mais je +laisse à l'auteur de ce livre le soin d'en parler. + + * * * * * + +Heumann a bien fait d'écrire ces pages. Nous devons aimer les lettrés +belges comme des demi-frères, chez lesquels un sang différent du nôtre a +donné des qualités qui nous manquent. Car Verhaeren, Maeterlinck, il n'y +a pas à le nier, c'est autre chose que ce qu'il y a chez nous, et, à de +certaines pages, c'est quelque chose de supérieur à nous. + +En cela encore se répète un fait constant dans l'histoire de la +Belgique. Sur la France même ou sur la Gaule elle a, à de certaines +heures et pour de certaines choses, exercé une véritable prééminence. +Maeterlinck, c'est un peu comme Ambiorix, un génie qui s'impose à la +France. Ambiorix l'Éburon était à demi germanique, mais il portait un +nom gaulois; il convia les Celtes à la liberté, il fut le précurseur de +Vercingétorix dans la cause de l'indépendance, et c'est au sud des +Ardennes qu'il regardait pour contempler ses amitiés morales et ses +alliances politiques. + +Plus tard, c'est encore de Belgique que nous sont venus les maîtres de +la France romane, ces extraordinaires Carolingiens de Héristal, dont +j'ai parlé tout à l'heure. Étrange aberration que celle des Allemands +contemporains, qui veulent faire de ces Carolingiens, Charlemagne +compris et surtout, des Germains! Ils n'étaient ni Germains, ni Gaulois, +ni Romains. C'étaient de grands seigneurs du monde de la Belgique, dès +ce temps aussi distinct du reste de la Gaule qu'il l'a jamais été. En +eux, sans doute, il y avait du sang des Francs: mais faire des Francs de +purs Germains, alors que ces tribus du Salland et du Hamland étaient les +plus romanisées du pays rhénan, revendiquer les Francs pour la vraie +Germanie, m'a toujours également paru une bizarrerie incohérente. Chez +les maîtres de Héristal, il y avait l'éducation romaine, le contact avec +les choses classiques dont la grande villa ne cessa de leur montrer les +restes. Et il y avait aussi des éléments qui n'étaient ni romains ni +francs, et qui venaient du pays même, des traditions, du sol, de +l'horizon de Belgique. + +Liège est la voisine, et, tout compte fait, l'héritière de Héristal. +Qu'elle continue à produire dans ses usines, à travailler dans ses +écoles, et il est possible que comme au temps d'Ambiorix et au temps de +Pépin, la vie de la Gaule et de la France soit obligée de lui payer un +tribut de reconnaissance. + +C'est pour cela qu'Albert Heumann a songé à écrire ce livre. Il l'a fait +parce qu'il doit beaucoup à Verhaeren et Maeterlinck. Il l'a fait parce +qu'il a voulu faire une oeuvre d'allure éminemment française, +c'est-à-dire qui fût à la fois une marque de bon voisinage, un signe +d'amitié, un hommage de gratitude. Et moi, son maître et son vieil ami, +je crois aussi qu'il a ajouté de nouveaux matériaux, et d'une vraie +valeur, à cette tâche filiale qui est l'histoire de la pensée française. + +CAMILLE JULLIAN. + + + + +_AVANT-PROPOS_ + + +La littérature belge d'expression française sollicita déjà de nombreux +critiques français, quelques-uns illustres. Les Maurice Barrès, les Léon +Bazalgette, les Albert de Bersaucourt, les Ad. van Bever, les +Ernest-Charles, les Remy de Gourmont, les Jules Lemaître, les Raymond +Poincaré, les Tancrède de Visan, d'autres encore ont consacré aux +écrivains belges des pages judicieuses portant la marque de leurs +talents variés. Aucun, je crois, n'examina, dans un ouvrage général, +l'ensemble du mouvement auquel se sont intéressés des Belges comme +Francis Nautet[1], Eugène Gilbert[2], Henri Liebrecht[3], ou un +Allemand, le Professeur Dr Hubert Effer[4]. Il m'a paru utile qu'un +Français aussi accordât plusieurs chapitres à une littérature intimement +liée à la nôtre, dépendante de notre culture, et considérât, du point de +vue français, cette portion importante de notre patrimoine intellectuel; +combien ont eu trop souvent velléité d'en travestir le caractère! C'est +dans ce sentiment que j'entrepris mon travail. On constatera des +lacunes; il m'a fallu, maintes fois, laisser dans l'ombre certaines +oeuvres ou certaines parties d'oeuvres que je tiens en haute estime: leur +étude approfondie démentirait le titre général de ce livre. Je me suis +inquiété de ménager à chacun une place en harmonie avec son influence, +me souciant peu de la mesurer à l'épaisseur des productions. J'ai jugé +sans autre parti pris que de comprendre dans la grande famille +littéraire française tant d'écrivains qui l'honorent grandement; de +celui-ci j'assume, avec joie, la responsabilité. + +A. H. + +Saint-Cloud, octobre 1912. + + + + +I + + +CARACTÈRES GÉNÉRAUX + + +«Aujourd'hui, leur littérature est presque nulle», écrit Hippolyte +Taine, dans un chapitre de la _Philosophie de l'art_ consacré aux +Belges[5], et plus loin: «Ils ne peuvent citer de ces esprits créateurs +qui ouvrent sur le monde de grandes vues originales, ou enchâssent leurs +conceptions dans de belles formes capables d'un ascendant universel[6].» + +L'essai sur l'art dans les Pays-Bas date de 1868; un tel jugement était +alors très juste. Aujourd'hui, les considérants qui l'appuient, +ingénieux et suggestifs, sur la stérilité intellectuelle des Belges, se +trouvent infirmés. L'illustre critique démontre, en ce style alerte et +imagé qui pare d'un si grand charme sa pensée, combien les habitants des +Pays-Bas, dès l'heure où ils commencèrent de défricher et de rendre +saine leur terre, ont toujours eu, par nécessité géographique, un esprit +pratique, de défense d'abord, puis de conservation, qui les initia plus +à jouir des matérialités qu'il ne les inclina à la poésie ou à la +philosophie. Seulement, dans ce même pays, voilà que, vers 1880 et les +années suivantes, un important mouvement littéraire naît et se +développe! Des romanciers apparaissent, des poètes surgissent, même, +sinon des philosophes, du moins des écrivains dont il ne semble pas +téméraire d'assurer qu'ils ont une philosophie; moins de quarante ans +après la condamnation prononcée par Taine, un Verhaeren, un Maeterlinck +créent des oeuvres «capables d'un ascendant universel», lui donnent un +démenti superbe, et confirment de leurs noms glorieux la faillite de ses +arguments! Cependant, ce n'est point par simple caprice que les Lettres +belges ne prennent essor qu'en 1880. Pour expliquer leur pauvreté +jusqu'à cette date, des raisons existent, autres que celles de Taine. +Lesquelles? + +Si haut que nous remontions dans l'histoire des peuples, nous ne +rencontrons point de littérature féconde, indépendante d'une prospérité +matérielle parfaite, d'une autonomie politique absolue. Le siècle de +Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Louis XIV brillent comme +autant de témoignages qu'une floraison intellectuelle ne s'observe que +chez une nation saine et forte. Or, la Belgique subit toutes les +dominations. Depuis le XVIe siècle, successivement soumise aux +fantaisies de la monarchie espagnole, annexée par le traité d'Utrecht à +la Maison d'Autriche, réunie, en 1795, à la France dont elle forme neuf +départements, jusqu'au jour où le Congrès de Vienne l'accouple à la +Hollande sous la souveraineté du prince d'Orange-Nassau, ce n'est qu'en +1830 qu'elle se constitue en royaume libre. Envahie, saccagée, durant +les guerres du règne de Louis XIV, puis de la Révolution, la Belgique +devient, à maintes occasions, le champ et le cimetière de l'Europe. Dans +un pays que des fortunes aussi diverses, mais également malheureuses, +bouleversaient, où l'insécurité du lendemain obsédait, au point de +détourner les intelligences et les énergies d'entreprises qui ne +s'attachaient point à la défense d'intérêts immédiats, imagine-t-on des +poètes, des prosateurs créant des oeuvres immortelles[7]? Et lorsque, en +1830, ce pays conquiert enfin la vie paisible, il reste nécessairement, +assez longtemps, un État fragile comme tous les États jeunes; il doit +consolider ses institutions, affermir son influence, surveiller avec une +sollicitude minutieuse le jeu d'un organisme encore délicat. Pendant +cinquante ans, les questions politiques et sociales absorbent l'activité +des Belges. Et, dans leurs efforts, ils sont merveilleusement encouragés +et dirigés, à partir de 1865, par un homme d'affaires génial, qui +développe l'industrie, accroît le commerce, consacre la situation +internationale et impose la Belgique au respect du monde, le roi Léopold +II. Ce souverain, si indifférent aux écrivains, les favorisait sans le +savoir, en préparant à leur élan un admirable terrain; il semait pour +d'autres, la récolte fut double. + +M'objectera-t-on qu'au fond mes raisons ne diffèrent guère de celles de +Taine, puisque, moi aussi, j'attribue l'insignifiance intellectuelle des +Belges dans le passé au besoin, si longtemps prédominant chez eux, de +lutter pour subsister? Mais Taine, lui, tire de ses observations une loi +sur l'impuissance littéraire naturelle, instinctive, du peuple belge[8]. +Qu'il constate cette impuissance au moment où il écrit, fort bien. Il se +trompe (l'évènement l'a prouvé) lorsqu'il semble l'imputer à la race +même, et, partant, la considérer comme irrémédiable. Au contraire, nous +avons essayé d'exposer comment des accidents historiques seuls avaient +été responsables de cette infériorité jusqu'en 1880, mais qu'une fois la +Belgique libérée des soucis politiques ou sociaux qui troublaient sa +tranquillité matérielle et sa vie morale, des esprits s'étaient +rencontrés, aussi aisément là qu'ailleurs, avides de travaux nobles et +désintéressés. + +Sans doute, un chroniqueur scrupuleux pourrait relever les noms de +quelques écrivains isolés qui, déjà, dans le courant du XIXe siècle, +publièrent des recueils de vers ou de prose. Mais si nous exceptons +Charles de Coster, dont la _Légende d'Ulenspigel_, cette épopée +puissante, colorée, émue, qualifiée avec bonheur de «bible nationale», +inspira maintes fois les romanciers belges contemporains, et le tendre +moraliste Octave Pirmez, en vérité ce ne sont ni les Van Hasselt, ni les +Mathieu, ni les Potvin, ni d'autres obscurs compilateurs académiques, +impersonnels et fades, qui méritent de retenir l'attention. + +En 1880, toute une génération de jeunes hommes, élevés en un pays +prospère, enrichis des idées neuves qui, depuis la guerre +franco-allemande, circulaient à travers la Belgique et les excitaient, +se trouvent prêts au combat. Car il ne s'agit de rien moins que d'un +combat, et le premier caractère du mouvement littéraire dont nous nous +occupons, c'est d'être, à l'origine, un mouvement révolutionnaire. +L'attaque fut soudaine. Un adolescent de vingt ans, au masque +intelligent et audacieux, Max Waller, poète et conteur, fonde une revue, +_La Jeune Belgique_, groupe autour de lui un bataillon de volontaires +intrépides, parmi lesquels Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valère Gille, se +rue à l'assaut des idées bourgeoises et fanées dont quelques pédants +s'enorgueillissaient et plante sur leurs débris le drapeau de l'Art +libre et de la Pensée fière. D'autres revues s'organisent. _L'Art +Moderne_, _la Société Nouvelle_, _la Basoche_, _la Wallonie_, des +journaux se fondent, les encouragements arrivent de Paris, et voilà née +la nouvelle littérature belge. Certes, le public ne se passionne pas +encore pour elle, certes le gouvernement ne lui facilite guère +l'existence, mais d'une telle poussée, inconnue jusqu'alors, de volontés +unies et d'efforts coordonnés la victoire sortira. Lorsque, en 1889, Max +Waller fut ravi, si jeune, à l'affection de ses camarades, il avait pu +savourer déjà la joie d'applaudir aux premiers succès des Lemonnier, des +Verhaeren, des Eekhoud, des Giraud, de presque tous ceux qui, par la +richesse de leur tempérament et l'enthousiasme de leur coeur, allaient, +dans le domaine des Lettres, illustrer la Belgique pour la première +fois. + + * * * * * + +Les écrivains belges, poètes ou prosateurs, sont des peintres. Ils +s'inquiètent peu de la composition; leur fougue s'emploie à décrire. Les +écrivains français, eux, sont des architectes: l'oeuvre mal bâtie nous +froisse; des mesures égales, des développements symétriques, voilà ce +qu'exige notre tempérament. Les natures septentrionales demeurent +réfractaires au besoin d'équilibre et de clarté. Enchevêtrées, +impulsives, violentes, elles projettent des impressions désordonnées, +mais plus véhémentes, plus colorées que les nôtres. Ainsi, les +littérateurs de Belgique, particulièrement ceux des provinces flamandes, +se désintéressent volontiers de l'ordonnance d'un livre; l'expression +vive de ce qu'ils sentent, la peinture de ce qu'ils voient, souvent +éclatante, même brutale, les exaltent plus sûrement. + +Les uns, Camille Lemonnier, Émile Verhaeren dans _Les Flamandes_, +Georges Eekhoud, et, plus encore qu'aucun, Eugène Demolder, brossent à +larges coups de pinceau des fresques lumineuses, exubérantes de vie +païenne, qui évoquent les somptueuses décorations de Rubens, les +beuveries de Jordaens, les kermesses de Téniers, toujours la vie +plantureuse et sensuelle. + + À mesure que se pressaient les jours, cette gaieté de la terre + s'accroissait, prenait des allures de ribote et de folie. Une + pléthore gonflait les choses; le vertige de la sève exaspérait les + chênes. On entendait comme par cascades ruisseler le sang vert des + aubiers sous la chevelure des feuilles. Des gommes s'accumulaient + le long des écorces comme des apostumes par les fentes desquels + coulaient les résines; aux branches s'ouvraient des plaies + pareilles à des bouches, à des flancs écrasés et spumants[9]. + +D'autres, au contraire, les conteurs Louis Delattre et Maurice des +Ombiaux, cisellent leurs oeuvres avec émotion; les touches sont précises, +délicates, comme celles de jolis tableaux très finis dont les nuances, +un peu recherchées, s'harmonisent heureusement et l'on pense à tant de +petits peintres de la vie flamande intime. Voici les poèmes d'Albert +Giraud; leur tenue parfaite, leur distinction un peu hautaine rappellent +certains portraits de Van Dyck: + + Sur le rêve effacé d'un antique décor, + Dans un de ces fauteuils étoilés de clous d'or + Dont la rude splendeur ne sied plus à nos tailles, + Le front lourd de pensées et balafré d'entailles + Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi, + En un vaste silence où l'on sent de l'effroi, + L'aventurier flamand qui commandait aux princes + Et qui jouait aux dés l'empire et les provinces, + Celui dont la mémoire emplit les grands chemins, + Celui dont l'avenir verra les larges mains + S'appuyer à jamais en songe sur l'Épée[1]. + +Dans le faste et la magnificence des visions verhaereniennes, c'est Van +Eyck qui, à tout instant, resplendit. Georges Rodenbach, Charles Van +Lerberghe, le Maurice Maeterlinck des premiers drames, s'apparentent aux +primitifs flamands inquiets, tendres et religieux, continuent, en +littérature, l'adaptant à leur caractère, l'oeuvre mystique de Memling. +Écoutez la fin de la _Chanson d'Ève_: + + Une aube pâle emplit le ciel triste, le Rêve + Comme un grand voile d'or de la terre se lève. + + Avec l'âme des roses d'hier, + Lentement montent dans les airs, + Comme des ailes étendues, + Comme des pieds nus et très doux, + Qui se séparent de la terre, + Dans le grand silence à genoux. + + L'âme chantante d'Ève expire, + Elle s'éteint dans la clarté; + Elle retourne en un sourire + À l'univers qu'elle a chanté. + + Elle redevient l'âme obscure + Qui rêve, la voix qui murmure, + Le frisson des choses, le souffle flottant + Sur les eaux et sur les plaines, + Parmi les roses, et dans l'haleine + Divine du printemps. + + En de vagues accords où se mêlent + Des battements d'ailes, + Des sons d'étoiles, + Des chutes de fleurs, + En l'universelle rumeur + + Elle se fond, doucement, et s'achève, + + La chanson d'Ève[1] + +Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud, +Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van +Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des béguines frôlant à pas +étouffés les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants +rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent, +épuisées, dans une atmosphère de recueillement, qu'elles éclatent +joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une +cité ardente et rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils +peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination +hallucinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont, +d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent; plutôt +que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en couleurs. Avec +leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs +pinceaux. Les mêmes paysages, la même atmosphère qui inspiraient les +aïeux, les inspirent aujourd'hui; de la même manière leur nature réagit, +et cette belle page où Taine explique le coloris des peintres s'applique +aussi exactement au coloris des écrivains: + + Hors des villes comme dans les villes, tout est matière à tableau; + on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni + cru, ni monotone; il est nuancé par les divers degrés de maturité + des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les + changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour + complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un + coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui + se déchire, ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe + les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la + vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage + immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un + ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et + faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes[12]. + +Quelques littérateurs belges, aussitôt après la renaissance de 1880, se +laissèrent tout à fait asservir à des écoles françaises. Nous +examinerons la question, le moment venu, dans un chapitre prochain, +mais, reconnaissons-le dès maintenant, si les premiers romans de +Lemonnier se ressentent fort de Zola, si Giraud, Valère Gille, Gilkin +suivent avec servilité Leconte de Lisle et Hérédia, c'est que le roman +naturaliste aussi bien que la poésie parnassienne, sensualistes l'un et +l'autre, devaient attirer fatalement de jeunes écrivains qu'une +naturelle disposition portait à observer, d'abord, en toutes choses, les +couleurs. Toutefois, en France, romanciers ou poètes ne peignirent que +par accident; en Belgique, ils peignent par nécessité. Chez nous, le +mouvement intellectuel, plus tôt fécond, impressionna même, à maintes +reprises, les arts plastiques et créa des peintres-littérateurs, +Poussin, Greuze, Delacroix. Au contraire, c'est grâce au génie de ses +artistes que la terre de Flandre témoigna deux fois, au XVe et au XVIIe +siècle, de sa prodigieuse richesse, de sa farouche vitalité. Et rien ne +détournera ceux de ses fils qui, par leurs écrits, continueront à la +glorifier, d'être encore et toujours des peintres. + + * * * * * + +À étudier les écrivains belges d'expression française de ces trente +dernières années, leurs vies, leurs oeuvres, on s'aperçoit que la plupart +sont venus en France chercher la culture latine. Tout en revendiquant +avec fierté le tempérament septentrional, sa sève bouillante et +désordonnée, ils désirent nous prendre ce qui nie le plus leur nature, +le sens des proportions, l'harmonie, la finesse. S'ils n'y réussissent +pas toujours, du moins est-il bien rare que ne se remarque point dans +leurs écrits quelque empreinte de notre culture. Pour les Wallons, +Latins naturels, cette loi se passe de démonstration; quant aux auteurs +de race flamande, ils la confirment brillamment. Des cinq plus grands +écrivains belges, trois sont de purs Flamands et un quatrième, si son +nom trahit des attaches françaises, est né de mère flamande. Or, tous +les quatre ont choisi la France pour patrie d'adoption: Rodenbach +habitait Paris, Lemonnier y passe tous les ans plusieurs semaines, +Verhaeren, chaque hiver, s'installe à Saint-Cloud, Maeterlinck partage +son existence entre la Normandie et la Provence[13]. Et j'en citerais +d'autres, de notoriété moindre, ou plus jeunes, que Paris retient!... +Séjournant en France, contractant les habitudes françaises, fréquentant +des hommes de lettres, des artistes français, séduits aussi peu à peu +par le charme prenant de nos paysages ou excités par le souffle brûlant +de la ville, comment ces écrivains résisteraient-ils au besoin de donner +à leurs pensées, à leurs sensations une forme française, de les +habiller, pour ainsi dire, à la française, sans toutefois les déformer +ni les amoindrir? Évidemment, la langue dont ils usent leur apporte un +précieux avantage, mais écrire en français n'implique pas nécessairement +une culture française: le romancier Georges Eekhoud qui ne vécut point +en France, a beau s'exprimer en notre langue, il demeure exclusivement +Flamand, je ne discerne en son oeuvre nulle trace de notre influence. Au +contraire, les livres de Camille Lemonnier, très flamands par les +descriptions robustes et colorées, la vie puissamment truculente, +revêtent une forme plus soignée, j'allais dire plus civilisée que si +Lemonnier ne s'était jamais éloigné de son pays. Les vers de Georges +Rodenbach pleurent des impressions et des mélancolies de terroir avec +une distinction rare, une préciosité presque maladive, qui rapproche cet +enfant de Bruges des poètes de la décadence romaine... Certaines pièces +de Maurice Maeterlinck, _Monna Vanna_ et _Joyselle_, ou encore la _Vie +des Abeilles_, _l'Intelligence des fleurs_, sont d'une exécution toute +latine. Latin enfin, Émile Verhaeren lui-même, un Flamand s'il en fut, +le chantre de _Toute la Flandre_, le plus nationaliste des poètes, et +non seulement dans quelques recueils du début, _les Flamandes_, _les +Moines_, mais encore et surtout dans l'un de ses récents volumes, _les +Rythmes souverains_, les poèmes les plus latins qu'il ait créés, soit +par le choix des légendes, soit par leurs harmonies. Contemplez ce +délicieux tableau du Paradis: + + Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes; + Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air; + Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs, + Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe. + Un lion se couchait sous des branches en fleur; + Le daim flexible errait là-bas, près des panthères; + Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs + Parmi les phlox en feu et les lys de lumière. + Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux, + Adam vivait, captif en des chaînes divines; + Ève écoutait le chant menu des sources fines, + Le Sourire du monde habitait ses beaux yeux; + Un archange tranquille et pur veillait sur elle + Et chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors, + Pour que la nuit fût douce au repos de son corps, + L'archange endormait Ève au creux de sa grande aile[1]. + +Tous les littérateurs belges s'assimilent la culture française, +assouplissent, grâce à elle, leur procédé d'expression, le rendent moins +touffu, plus délicat, sans cesser jamais de sentir en Flamands. + + Même chez ceux de ces écrivains qui ont cherché à se dénationaliser + le plus possible, écrit Louis Dumont-Wilden[15], il ne serait pas + difficile, par une analyse un peu attentive, de montrer que les + traits de caractère, les façons de sentir propres aux Flamands, se + retrouvent toujours. Chez les uns, c'est ce mysticisme intime, + propre aux vieux maîtres de Flandre, qui, mieux que tous les + autres, «surent jouer dans la paille avec l'enfant de Bethléem», + chez d'autres, c'est le don de l'image colorée, vivante, et un peu + incohérente, c'est l'amour de la vie truculente; chez d'autres + encore, c'est cette éloquence familière si caractéristique parmi + les orateurs flamands, ou cet humour un peu appuyé, mais plein de + saveur qui, du lointain Breughel va jusqu'au puissant caricaturiste + De Bruycker; ou encore ce «flou» dans le raisonnement abstrait qui + paraît à des écrivains français une véritable déloyauté + intellectuelle, mais qui n'effraie aucun esprit germanique. + +Que de vérité dans cette page! Quant aux esprits germaniques, non +seulement ils ne s'effraient pas (et ne comptons guère sur l'idéalisme +de l'_Oiseau bleu_ pour les choquer), mais volontiers ils s'approprient +les auteurs flamands, naturalisent Maeterlinck écrivain allemand, +annexent Verhaeren... Et voilà les méthodes de Bismarck appliquées à la +littérature! Stefan Zweig n'écrit-il pas[16]: «Et cette terre germanique +où Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren, +une patrie d'adoption»? Or, contre une pareille affirmation, les faits +protestent avec véhémence. Prétend-on sincèrement classer comme Germains +des écrivains qui, toujours, ont pensé et écrit en français, dont le +rythme est réfractaire à la langue allemande (les meilleures traductions +de Verhaeren--et il y en a d'excellentes--ne savent rendre fidèlement ni +ses élans, ni ses exaltations), mais surtout des écrivains marqués +nettement de notre culture à nous, Latins[17] et, j'ajoute, qui ne +pouvaient point l'éluder. Si les Lemonnier, les Rodenbach, les +Verhaeren, les Maeterlinck ont choisi la France, ce n'est pas uniquement +que, leur langue les conduisant vers l'Ouest, la vie s'annonçait plus +facile en notre pays qu'ailleurs, c'est qu'à leur tempérament flamand +insuffisant (nous expliquerons tout à l'heure pourquoi), il fallait un +complément, et que ce complément devait nécessairement être latin. +Qu'eussent-ils bien appris en Allemagne? Ils sentaient le besoin +d'affiner leurs moyens d'expression! Est-ce chez nos voisins de l'Est +qu'ils auraient acquis un style plus distingué, plus ordonné, plus +clair, habitué leur esprit à élire les mots de manière précise et +pertinente?... Au contact de la lourdeur, de la pédanterie germaniques, +leurs natures si nobles, si vaillantes, se seraient sans doute épaissies +et nous aurions peut-être vu leurs oeuvres, privées de cette qualité +essentiellement latine, la mesure, dévier vers la trivialité... Un sûr +instinct les guide donc vers la France, puisqu'elle seule offre ce qui +leur manque, la culture latine[18]. + +Et d'ailleurs, ils suivent simplement la voie de leurs illustres +ancêtres, les peintres flamands du XVIIe siècle, qui, eux aussi, pour +parfaire leur tempérament, sont allés chercher la culture latine en +Italie. Rubens a vécu en Italie, Van Dyck a vécu en Italie. L'un et +l'autre bénéficient de procédés d'artistes italiens, vénitiens en +particulier, puis les accordent à des sensations d'hommes du Nord. Pour +extérioriser leurs personnalités tumultueuses, ils adoptent la forme, ou +mieux--qu'on permette le terme--la langue picturale plus apaisée des +Latins. Véronèse se retrouve souvent dans Van Dyck, peintre religieux, +encore plus dans Rubens. On admire au Musée de Dresde certaine +_Adoration des Mages_ par Véronèse dont s'est inspiré très vivement +Rubens, un jour qu'il traitait le même sujet[19]; le magnifique tableau +_Thomyris faisant plonger dans le sang la tête de Cyrus_[20] évoque des +compositions de Véronèse, par les attitudes des hommes groupés à droite +et la décoration du ciel. Comme les littérateurs d'aujourd'hui, les +maîtres d'autrefois éprouvent en Flamands et traduisent en Latins. Les +deux faits s'éclairent l'un l'autre lumineusement. + +J'entends l'objection: «Vous voulez démontrer que les Flamands, artistes +ou écrivains, ne peuvent se passer de la culture latine. Cependant, au +XVe siècle, les primitifs flamands, les Memling, les Van Eyck, ont +trouvé en eux-mêmes toutes leurs ressources, tous leurs trésors. Bien +plus, ce sont eux qui influencèrent certains peintres italiens, +espagnols, ou de l'école d'Avignon...» Assurément, mais au XVe siècle, +tandis que Memling et Van Eyck travaillaient à leurs oeuvres immortelles, +la Flandre vivait des jours glorieux. Jamais le commerce ni l'industrie +ne connurent un aussi vif éclat, jamais l'art ne s'imposa plus +splendidement qu'à l'époque de Philippe le Bon, où Bruges dardait avec +orgueil la tour altière et fière de son beffroi. Voilà pourquoi Memling +et Van Eyck purent se développer complètement par leurs propres moyens. +Mais au XVIIe siècle, la Flandre gémit sous la botte espagnole; à toutes +les consciences, à tous les esprits, à tous les coeurs, la tyrannie +funeste de Philippe II avait imposé une si écrasante contrainte que des +natures même géniales risqueraient fort de se dessécher en ne voyageant +point. Aujourd'hui, la situation est différente; toutefois, la Belgique, +bien qu'indépendante et riche, se trouve serrée entre des nations +beaucoup plus importantes, beaucoup plus gourmandes, et ses écrivains, +s'ils veulent ne point étouffer chez eux, s'ils rêvent d'imprimer leur +marque sur le monde, sont obligés de se déraciner, de partir vers +d'autres contrées respirer plus largement, d'obtenir d'une autre +culture, la culture française, ce qu'ils ne sauraient exiger de leurs +tempéraments flamands. + +Aussi bien, puisque à propos des écrivains belges contemporains, nous +avons rappelé l'exemple des peintres du XVIIe siècle, proposons encore +cette comparaison. Comme Rubens, jadis, après s'être enrichi de la +culture latine italienne, revécut dans l'école française du XVIIIe +siècle, dans les Boucher, les Watteau, les Fragonard, les Greuze, et +cela, par ses qualités purement nationales, la vigueur et l'exubérance +sensuelle des formes, ainsi, Verhaeren, de nos jours, assagi grâce à la +culture latine française, impressionne un groupe de poètes français, les +Romains, les Vildrac, les Mercereau, les Théo Varlet, par ce qu'il y a +de plus flamand dans son génie. Si tant de jeunes s'enthousiasment pour +le rythme capricieux et révolté du poète des _Villes tentaculaires_, ils +n'oublient pas non plus sa passion tenace et noble à découvrir de la +poésie dans les manifestations de la vie d'aujourd'hui, commerciale ou +industrielle, qui en paraissent le plus dépourvues, pour les célébrer +superbement. À cet égard, l'influence de Verhaeren se manifeste avec +évidence. Tel le peintre du XVIIe siècle, le poète du XXe s'assimile la +culture des Latins, puis insinue à ces mêmes Latins des vertus de sa +race. Il y a là un phénomène d'échange fort suggestif et aussi, pour le +moins, une coïncidence curieuse. + +La littérature belge vit tributaire de la littérature française. En +sera-t-il toujours ainsi? Après une longue période de prospérité, la +Belgique ne produira-t-elle point des écrivains qui sauront devenir +universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement, +nous touchons à l'une des questions les plus brûlantes dont se +tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en +Belgique, qui rêve d'une culture purement flamande, sans odeur latine, +sans même parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand +des pensées et des sentiments flamands. Ce parti considère comme une +faute contre la patrie l'emploi de la langue française, dangereux +facteur de dénationalisation, et témoigne d'une mauvaise humeur de plus +en plus méfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables +d'écrire dans la langue de Racine. Aussi réclame-t-il la flamandisation +de l'Université de Gand. Pour cette réforme, plutôt réactionnaire, se +massent tous ses efforts. Et ce n'est là, dans l'esprit des flamingants, +que le début d'une série de mesures destinées à bannir de Belgique la +langue et la culture françaises. Maurice de Miomandre a fort bien +dit[21]: «Le flamingantisme est la dernière tentative faite en Europe +pour affirmer une nouvelle nationalité». Examiner cette grosse querelle +entre Wallons et Flamands dépasse notre sujet: les éléments religieux et +politiques y jouent un rôle trop sérieux, trop essentiel, pour qu'elle +trouve asile dans une étude littéraire. Mais il faut envisager le +mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture +française, et, à ce titre, il préoccupe. Doit-il inquiéter? Peut-être, +les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Université de +Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les conséquences de +cette entreprise sauvage se développeraient, avant tout, sur le terrain +administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacité à +l'égard du mouvement littéraire demeurerait peu dangereuse. Il importera +toujours que les écrivains flamands usent du français et se forment à +notre culture, s'ils désirent être lus et connus ailleurs qu'à Bruges, +Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littérateurs de langue +flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier, +Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'écrivant en +français, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Léonce du +Catillon, fidèles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulière +intelligence du patriotisme! Le jour où tous les auteurs flamands +emploieraient le flamand, la Flandre serait à ce point nationalisée que +les autres peuples oublieraient son existence... Nous ne vivons pas au +XVe siècle. De plus en plus, le français devient la langue +internationale des lettrés; de plus en plus, pour créer une oeuvre belle +et durable, les Flamands devront combiner avec leur manière de +s'émouvoir notre manière d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans +cesse, élargit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les +flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les +provinces flamandes, ils ne pourront cependant réagir contre une loi +naturelle, fatale, dont l'histoire et la géographie garantissent le +maintien, ils n'empêcheront jamais la Belgique de rester une province +littéraire de la France: les écrivains belges emprunteront notre langue, +notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore, +s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos poètes. +Encore une fois, leurs pensées, leurs sensations doivent garder le +caractère de leur race, éviter à tout prix de se parisianiser. Dans une +lettre adressée, voilà vingt-deux ans, au journal _La Nation_[24] qui +procédait à une consultation sur ce sujet, Maurice Barrès envisageait +déjà la question de manière excellente et définitive. + + Nous vous aimons, écrivait-il, surtout quand vous êtes Belges, car + nous n'avons pas cessé de souhaiter une forte décentralisation de + la pensée française, devenue trop uniquement parisienne. + + Permettez-moi d'oublier les frontières politiques pour ne voir que + la géographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous + faites de l'excellente décentralisation française. À mon point de + vue de Français, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre + point de vue belge, vous devez trouver là un témoignage de + l'excellente énergie de la nation et du sol belges. Vous nous + faites voir un aspect particulier de notre pensée, comme le + genevois Rousseau est indispensable à l'intégralité de la pensée + française. + + Vos penseurs et écrivains font partie de notre courant + intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous + sommes des associés. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que + des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des + collaborateurs. + + + + +II + +LES ROMANS ET LES CONTES + + +Le roman apparaît comme la véritable incarnation du tempérament flamand. + +Nous avons indiqué déjà quelle parenté rattachait les romanciers +contemporains aux peintres du XVIIe siècle, il faut le répéter encore, +car, si tous les écrivains belges peuvent justement se réclamer des +artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement +que la poésie ou le théâtre, le roman invite aux descriptions: ainsi +s'exaspère ce besoin de peindre qui gît au fond de tout auteur belge. +Les romanciers belges sont des peintres et, en général, ne sont que des +peintres. Cette remarque s'applique particulièrement, sinon +exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs +oeuvres d'études de caractère, de complications sentimentales: leur +psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de +Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugène Demolder, de Georges +Virrès, forment, comme la merveilleuse légende de Charles de Coster, +leur maître à tous, une suite de tableaux d'où jaillit, en torrent, la +nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse +fastueuse, soit l'âpreté rude de la race flamande, sans grand souci +d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colorées, tantôt splendides, +tantôt ignobles, étalent la vie glorieuse ou tarée; rarement cependant +elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce +qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur. +Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois même +grossiers! Sous leur écorce rugueuse, ces gaillards cachent une âme +presque enfantine; grâce à leur inaltérable fraîcheur, ils peuvent +écrire des pages ordurières, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est +que leur dédain de toute affectation, leur insouciance de toute +coquetterie vaine, leur probité littéraire parfaite donnent à la plupart +d'entre eux une allure de spontanéité franche, de familiarité +bienveillante dont le charme exerce un irrésistible attrait. + +Le superbe mâle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et +riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaillé de mèches +rousses, la moustache fièrement dressée, les narines palpitantes et +avides, deux yeux, oh! très doux et très bons, mais qui flambent, toute +sa personne respire la vigueur et la crânerie. + +Né le 24 mars 1844, à Ixelles, près de Bruxelles, Camille Lemonnier +n'était plus un débutant en 1880. Encore qu'_Un Mâle_, sa première oeuvre +importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout +de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que +son âge, une incontestable autorité. Aussi, dès les premiers efforts de +la _Jeune Belgique_, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les +jeunes écrivains. + +«À ce moment, écrit Léon Bazalgette[25], Camille Lemonnier apparaît bien +le chef et le père. Il avait été l'éveilleur, l'homme providentiel qui, +du rameau de son art, avait touché au front les endormis.» + +Esquisser la silhouette de Camille Lemonnier, n'est-ce pas déjà +présenter son oeuvre? En elle se retrouve la véhémence sanguine et +voluptueuse de l'homme, comme la caresse naïve de son regard. Deux +douzaines de romans au moins et maints recueils de nouvelles affirment +la sève inépuisable, rajeunie sans cesse, de cet écrivain. + +Chez Lemonnier, je distingue d'abord, avant tout, un peintre effréné de +la nature. Il aime la nature, il aime la terre, le murmure animal et +végétal qui l'enchante. Lui-même se grisa, à vingt-cinq ans, de la vie +au plein air, et, dans les livres où il l'exalte, on perçoit une émotion +plus intime que s'il tente de réduire son fougueux enthousiasme à la +mesure des villes ou des salons. _Un Mâle_ est l'hymne à l'existence +libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprès, +quelle belle bête humaine! D'instinct, il braconne, hait les gardes, +aime les filles; il fait vraiment partie de la forêt, comme les arbres, +comme les plantes, comme les biches et ne raisonne guère plus qu'eux. +Dans ce roman tuméfié, par endroits, de rutilantes kermesses, mais +sentant si bon les bois et les fermes, si parfumé de fleurs, si chantant +de claires mélodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de +colorations rares, rien ne semble artificiel. Voici l'heure où le soleil +se lève: + + La laiteuse clarté bientôt s'épandit comme une eau après que les + vannes sont levées. Elle coulait entre les branches, filtrait dans + les feuilles, dévalait les pentes herbues, faisant déborder + lentement l'obscurité. Une transparence aérisa les fourrés; les + feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs gris + ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l'encens + des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d'argent + neuf. + + Il y eut un chuchotement vague, indéfini, dans la rondeur des + feuillages. Des appels furent siffles à mi-voix par les verdiers. + Les becs s'aiguisaient, grinçaient. Une secouée de plumes se mêla à + la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des + claquements lents; et tout d'une fois, ce fut un large courant de + bruits qui domina le murmure du vent. Les trilles des fauvettes se + répondaient à travers les branches; les pinsons tirelirèrent; des + palombes roucoulèrent; les arbres furent emplis d'un égosillement + de roulades. Les merles s'éveillèrent à leur tour, les pies + garrulèrent et le sommet des chênes fut raboté par le cri rauque + des corneilles[26]. + +Aussi peu fardés, aussi éclatants sont les paysages dans _Le Mort_, bien +qu'autrement farouches, dans _L'Île Vierge_, dans _Adam et Ève_, dans ce +délicieux récit qui s'intitule: _Au coeur frais de la forêt_. + +Mais ailleurs Lemonnier célèbre l'usine dévorante (_Happe-Chair_), conte +les aventures d'une étoile de café-concert (_Claudine Lamour_), les +souffrances de la femme adultère (_La Faute de Mme Charvet_); il écrit +_L'Hystérique_, _Le Possédé_, _l'Homme en amour_, et nous initie à des +vices honteux, à des dépravations infâmes... En de tels romans, bien +qu'il demeure peintre puissant et prodigieux évocateur, Lemonnier, +dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu. +Nous le sentons gêné, incommodé par les turpitudes dont il nous +entretient. Ce souffle de mysticisme attendri s'évanouit qui, au cours +de certains romans, prête aux descriptions tant de grâce prenante sans +les dépouiller de leur énergie. Camille Lemonnier est l'homme de la +nature sincère et généreuse; il étouffe dans les atmosphères lourdes de +compromissions, de mensonges et de vice. Aussi, quand, après tous ces +ouvrages à l'âcre relent, paraissent _L'Île Vierge_, _Adam et Ève_, +surtout _Au Coeur frais de la forêt_, l'un de ses romans les plus exquis, +il semble savourer la joie de fuir un vilain cauchemar. Nous retrouvons +alors le Lemonnier d'_Un Mâle_, mais moins farouche, plus troublé, plus +prosterné devant cette Nature qu'il adore religieusement comme une +Divinité, que seule il croit capable de régénérer l'humanité. Et sa foi +se grandit de l'horreur des dépravations dont ses récents volumes lui +avaient imposé le spectacle. Elle est édifiante l'histoire des deux +jeunes vagabonds, Petit-Vieux et Frilotte... S'étant enfoncés dans la +forêt pour y vivre, insensiblement ils se débarrassent de toutes les +tares développées en eux par la ville, se purifient, redeviennent bons +et sains au contact de la nature. Le beau chant à la gloire de la Forêt, +magicienne qui guérit les mauvaises passions et ennoblit! Il y a dans ce +livre tant de séduction douce, tant d'innocence câline, qu'on aime à s'y +plonger comme en une source de réconfortante pureté pour oublier les +vilenies et les laideurs de l'existence: + + Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le + mystère, vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité + émerveillée d'enfants devant un prodige. C'était si gentil, cette + Iule, cueillant la rosée à ses cheveux et l'égouttant en + arc-en-ciel dans le matin frais avec des yeux éblouis! Couchée sur + le ventre, près de moi, elle regardait glisser à ma peau les filées + de soleil comme des scarabées vermeils et elle criait de plaisir. + Elle sentait bon le jour qui se lève, l'écorce humide, le + brouillard monté de l'eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles + d'arômes. Elle avait l'odeur du froment mûr et du pain[27]. + +Bien des ouvrages de Lemonnier, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Happe-Chair_, par +exemple, sont, autant que des tableaux, des épopées. Lemonnier considère +la Forêt, l'Usine comme des êtres animés qui dominent et inspirent son +récit. Il en fait une représentation symbolique de la vie rustique ou de +la vie des villes. À cet égard, sa conception rappelle celle d'Émile +Zola; chez lui, comme chez Zola, on observe une tendance à grossir le +symbole, à le transfigurer, à l'idéaliser, de sorte que les pages les +plus réalistes prennent souvent une allure hallucinante et fantastique. +Combien de critiques ont proclamé déjà que _Happe-Chair_, le poème de +l'Usine, était une transposition de _Germinal_, le poème de la Mine! +Sans doute, _Happe-Chair_ parut un an après _Germinal_, mais, à en +croire Léon Bazalgette, le roman de Lemonnier devance historiquement +celui de Zola. Peu importe d'ailleurs; car, même si _Happe-Chair_ fut +composé avant la publication de _Germinal_, la «manière» de Zola a +manifestement influencé Lemonnier dans cette oeuvre, et dans d'autres +comme _Mme Lupar_ ou _La Fin des Bourgeois_. + +Aussi bien, puisque nous parlons d'influence française, convient-il de +noter à quel point Lemonnier s'est souvenu d'Alphonse Daudet, en +écrivant la plupart des nouvelles qui illustrèrent maints journaux +parisiens, avant de paraître en volumes. Toute cette partie de l'oeuvre +du romancier n'est pas appelée à de glorieuses destinées. En vérité, +Camille Lemonnier dégrade son admirable personnalité, s'il s'égare loin +de la vie naturelle et libre. + +Toutefois, ce bon géant, dont des sujets si variés ont tenté la verve, +ne fit jamais preuve d'une spontanéité plus exquise qu'en composant ses +délicats, ses touchants _Noëls flamands_, ou encore _Le Vent dans les +moulins_, _Le Petit Homme de Dieu_, deux romans qui chantent la vie +intime du pays de Flandre, celui-là, les paysages chéris et les +multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles, +les âmes simples et croyantes. Ne négligeons pas non plus _L'Histoire de +huit bêtes et d'une poupée_, _La Comédie des jouets_, _Les Joujoux +parlants_, autant de contes pour les enfants, où Lemonnier se fait +grand-papa avec une bonhomie souriante et amusée. + +Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet +ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante +_Belgique_, où Lemonnier dépense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur +de son pays, toute sa force et toute sa foi. + +Cet écrivain, qui fréquenta peut-être davantage les peintres que les +hommes de lettres, possède, pour évoquer la nature, des trésors de notes +tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les +mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille +Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connaît la +propriété de tous les mots, de tous les mots spéciaux à toutes les +situations, à tous les métiers, mais il sait l'art de les distribuer +dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette, +selon les exigences du récit ou les harmonies du décor. Rappelez-vous +avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'_Un +Mâle_, le faste d'une aurore printanière. Admirez en quel style sensuel +et gras, il projette la folie d'une fête villageoise: + + Midi tomba sur la soûlerie. Le grésillement des côtelettes à la + poêle chuinta derrière les huis. On entendit remuer les vaisselles + dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffés par le soleil + passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les + estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir + leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, après avoir mangé, + se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des + hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération + aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru du + jaune d'or de la lumière de midi, avaient des tons de poissons + rissolés dans le beurre[28]. + +Il faut reconnaître que, dans les premières productions de Lemonnier, +des expressions de mauvais goût déparent trop souvent l'originalité de +la langue. Elles sont devenues de moins en moins fréquentes, à mesure +que Lemonnier s'affinait à notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles +pas un peu comme la rançon inévitable de ce tempérament toujours en +tumulte? + +L'oeuvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honnêtes, des plus +franches, des plus émues, des plus vaillantes qu'on ait données. Il ne +semble guère possible de la mieux caractériser qu'en laissant la parole +au Maître lui-même, dont la solidité et la fraîcheur permettent +d'espérer de beaux livres encore: + + Je ne me suis jamais séparé des choses et des hommes qui + m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie + mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs + nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon + être et me valut des joies infinies. Peut-être avec un goût mieux + calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des + altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir + été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts, + plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai + vécu surtout avec ténacité la vie des gens de mon pays[29]. + +Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'écrivains veuillent +les méditer! + +La renommée de Georges Eekhoud ne s'étend pas aussi loin que celle de +son illustre aîné. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage +révolté. Sa passion de la nature égale, en ardeur, celle de Camille +Lemonnier, mais elle reste âpre: jamais un sourire, jamais un abandon. +Ou entend mordre, sous cet amour féroce et jaloux, la haine de tant +d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse développa chez Georges Eekhoud +des instincts de bête traquée et défiante. Il ne s'est jamais apprivoisé +depuis. La société lui inspire une sainte horreur; pour trouver grâce +auprès de ce réfractaire, il faut exhiber des titres de misère; les +vagabonds, les dévoyés, tous les parias de l'humanité qui grouillent +dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intéresser à +leur sort que l'homme honnête ou heureux. En eux seuls il sent des amis, +pour eux seuls il réserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud +fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue +sur _Mes Communions_: + + Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce + monde, étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux + coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je + pense à eux, à tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance. + +Remarquer à quel point Georges Eekhoud possède peu les dons qui rendent +un écrivain séduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu? +Tenacement attaché à sa terre, à sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud +se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier +de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre +et ingrate et que les habitants des pays riches la méprisent et qu'elle +fait figure de déclassée, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces +malheureux dont le visage émacié rebute. Et il peint son pays avec un +acharnement rageur, féroce, pour le venger; dans presque tous ses livres +il le célèbre, lui, et ses villages, et ses paysans opiniâtres, têtus, +courbés sur la glèbe aride. Les descriptions sont d'un réalisme brutal +et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces «gaillards +massifs, râblés comme des boeufs du terroir» s'abandonnent à d'excessives +folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excités +par la bière, les salaisons, les victuailles fumées, la chair des +filles, ils se livrent aux plus grossières débauches. À ces récits, mais +à ceux-là seulement, Eekhoud prête une physionomie moins rébarbative, +plus plaisante et comme un petit air «sans façon», qui ne messied point. +Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire +_Kees Doorik_, _Les Kermesses_, _Les Fusillés de Malines_, _Cycle +patibulaire_, _Mes Communions_, _Escal Vigor_; _Kees Doorik_ est +l'histoire d'un valet de ferme bâtard, qui devient amoureux de sa +patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries épouse Jurgen, le +beau villageois. Kees, déjà fort agité par d'exagérées libations, +apprend la nouvelle en revenant d'une fête, de la bouche même de son +rival. En proie à un désespoir furieux, il le tue. Ce scénario banal +donne à Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les +plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que +bâtard, parce que méprisé et injurié, provoque sa sympathie. Dans _La +Nouvelle Carthage_, Eekhoud exalte la vie de la cité anversoise, du +moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les +coquins, tous ceux que la société poursuit de ses lois haineuses, lui +les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les +bourgeois, mais les commerçants, mais les boursiers, mais tous ceux qui +doivent leur sécurité au triomphe de conventions scélérates, tous +ceux-là, le romancier les écrase sous son mépris. N'importe, le livre +nous vaut des peintures d'une énergie fauve vraiment saisissante et les +pages consacrées au monde des débardeurs comme celles qui évoquent une +séance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges +Eekhoud ait écrites. + +Cet insurgé intrépide compromet cependant la richesse de son oeuvre par +des passages d'un caractère révoltant. Son exaspération l'entraîne +parfois hors des frontières du bon goût. Témoin, l'assassinat de Jurgen +par Kees Doorik: + + Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le + frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écarter les vêtements du + malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrât + pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime + supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Pitié! Ah Maie!... + + Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant + dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen + entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau. + D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses + cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de + son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant: + Harré! Et vlan, et encore! + + Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire + complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lierrois dans + la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un + flot de sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent, + rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30]. + +En vérité, la bestialité de cette scène écoeure: nous ne sommes point à +la boucherie. Trop d'abcès analogues gangrènent malheureusement les +romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de pitié +attendrie, si fréquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne +désinfecte jamais. Quant à la langue, elle manque essentiellement de +distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions +rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privés +d'huile... Georges Eekhoud est, je crois, le seul écrivain belge +d'expression française, qui se défende de notre culture[31]; on s'en +aperçoit. Estimons les nobles parties de son oeuvre, respectons +l'intransigeance irréductible de son tempérament. Quant à l'aimer!... + +Eugène Demolder, quel gai compagnon! Celui-là va nous ragaillardir! Son +oeuvre éclate d'orgies joyeuses; elle est l'apothéose de toutes les +passions du Flamand matérialiste et jouisseur. À côté d'Eugène Demolder, +Lemonnier semble un timide; même chez de Coster, on ne trouve point une +sève aussi effervescente ni une telle désinvolture dans l'étalage des +indécences. Et puis, circulant par toute cette grossière débauche, un +courant clair de mysticisme rafraîchissant... En Demolder se confondent +merveilleusement la nature sensuelle et le caractère religieux de la +race flamande: + + Ainsi, écrit Désiré Horrent[32], Demolder, par ce mélange de piété + et de jovialité, montre qu'il appartient à la race des Flamands du + littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent + aux folies et aux saouleries des kermesses, à la race de ces marins + et de ces pêcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer + reflètent leur songe d'infini. + +Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres écrivains +de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les musées dans ses +livres. Seul, peut-être, parmi les auteurs belges, il demeure aussi +indifférent à la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaçant les tableaux +d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint, +dirait-on, avec sa plume sur son papier. _La légende d'Yperdamme_? Une +toile de Breughel. Voici, dans le même décor de la contrée natale, la +même cité imaginaire, la même foule bariolée et burlesque, les mêmes +tonalités somptueuses, la même puissance enveloppante de l'âme +patriarcale. _Les Récits de Nazareth_, _Le Royaume authentique du grand +Saint-Nicolas_, _Les Patins de la Reine de Hollande_, autant de légendes +dans lesquelles Demolder accorde son goût des descriptions sanguines à +un sens mystique délicieux. Une oeuvre imagée et enflammée s'il en fut, +_la Route d'émeraude_, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe +siècle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la +courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'époque. +Devant nos yeux défilent les tableaux réalistes les plus osés. Nez +empourprés, trognes échauffées, silhouettes titubantes, buveurs en +ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie +sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait, +comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Téniers +et de Jordaens se détacher de la toile, gesticuler, hurler... Ah! le +beau tapage, et que voilà de grasses agapes dont se fût régalé notre +Gargantua! Mais nous assistons aussi à la visite édifiante de Rembrandt +dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons révéler devant Kobus +illuminé le mystère de son art et confier, avec quelle émotion! comment +il conçut _les Pèlerins d'Emmaüs_. Voici, d'autre part, la vie +grouillante et bigarrée d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le +malheureux Kobus, ensorcelé par Siska, se dégrade et oublie son art. +C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis, à Harlem, +inspiré la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son +relèvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperçoit +des tableaux et gravures du Maître. + + Kobus penché sur les oeuvres se releva frémissant. Alors, au milieu + de cette exhibition après faillite, de ce bazar qu'attendaient les + enchères, au sein de cette foule qui suait le désir du lucre, une + rédemption s'opéra d'un coup. L'appel mystérieux qui avait sonné + dans les trompettes des anges de Lucas, à Leyde, chanta à nouveau + dans l'âme de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle + énervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase + frissonnante naguère incompréhensible pour lui, cette ivresse dans + laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie + des forces secrètes de sa nature et qui ne s'était pas tarie[33]. + +Et le peintre ressuscité regagne le vieux moulin du père Barent où il +illustrera sur ses toiles le décor réconfortant du pays et les moeurs de +ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute +puissance de la nature. + +Après cette reconstitution enthousiaste du XVIIe siècle hollandais, +Demolder, que décidément le présent séduit peu, tenta celle, plus +inattendue, du XVIIIe siècle français, dans _Le Jardinier de la +Pompadour_. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en Île de France: la +région de Melun, Bellevue, les méandres de la Seine formeront le cadre +de ces peintures nouvelles. Un pareil roman paraît singulièrement propre +à exciter notre curiosité, puisqu'il met en lumière l'empreinte de notre +culture sur Demolder. Jamais l'auteur de _La Route d'émeraude_ n'aurait +écrit le _Jardinier de la Pompadour_, s'il n'avait vécu dans les +environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude +jovialité aux minauderies de notre XVIIIe siècle? Ne risquait-il point +d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de +là-bas? N'allait-il point prêter aux dames d'honneur de la «Belle +Jardinière» les allures débraillées des gouges dans les kermesses? Telle +est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture +presque autant de mesure élégante que, jusqu'alors, de verve outrée. Je +dis «presque autant», car, malgré tout, et Dieu merci, il ne bâillonne +pas constamment sa virulence; certain repas de noce du _Jardinier de la +Pompadour_ et le genre de plaisanteries qui s'y échangent font plutôt +songer aux tableaux de Brower qu'à ceux de Lancret. Toutefois, quelques +pages exceptées, Demolder devient le confrère de Watteau et de +Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la +grâce, de la joliesse caressante. + + Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un + frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se + pailleta d'argent. Ébloui, Jasmin regarda les spirales opalines que + le vent poussait contre les buissons[34]. + +Ou bien: + + Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches, sur leurs longues + tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui + s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu + d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des + nouvelles venues[35]. + +Voici d'autres tableaux où Demolder ne ménage aucune des touches tenues +et mignardes, des harmonies maniérées et précieuses, si recherchées au +XVIIIe siècle: + + Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand + plaisir à la voir célébrer par les seigneurs orgueilleux dont les + habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux + parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts + résédas et de violettes fournis d'argent et d'or[36]. + +Plus loin: + + Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de + Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!) + par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les + danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers à + gondole ou à guéridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait + songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait: + + Nous n'irons plus au bois + Les lauriers sont coupés![37] + +N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau? + +Dans cet aimable roman où le jardinier, qui répond au nom parfumé de +Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a +des héroïnes, les fleurs; elles répandent leur arôme par tout le livre. +Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le +culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugène Demolder +s'imprègnent toujours d'une émotion religieuse, ceux-là pénétrés de +mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idéal, et voilà bien le secret de +leur vivifiante joie. + +On a fréquemment rapproché Georges Virrès de Georges Eekhoud, parce que +lui aussi célèbre la Campine. Si _Les Gens du Tiest_ illustrent +l'existence d'une petite ville de province, _En pleine terre_, _La +Bruyère ardente_, _L'Inconnu tragique_ sont des hymnes brûlants à ces +landes désolées, à ces hommes qu'une destinée invincible rive à leur +sol. Mais Virrès ressemble bien peu à Eekhoud! Ce châtelain, d'allure +élégante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour +les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent. +La vieille âme religieuse des Flandres se perpétue en lui. Comme les +autres romanciers, Virrès se préoccupe fort de la plastique, il peint, +il peint même des scènes violentes de débauche ou de sang, mais jamais +il ne s'y complaît, et je ne m'étonnerais point qu'il y vît un moyen de +rendre plus édifiante la partie mystique de son oeuvre. Dans _La Bruyère +ardente_, Roek, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent +haineusement: «Au fond des années, au delà des mémoires des plus +anciens, avait germé l'antipathie du village et du hameau. Ceux de Roek +et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimitié dans toutes les veines; +c'était le plus sûr héritage des parents[39].» Cette rivalité développe +chez les uns et les autres des sentiments détestables, excite tous leurs +sens, les pousse au meurtre: de là, le lugubre et le tragique du livre. +Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la +silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu +prolixe, qu'elle «synthétise, idéalement et sans aucune invraisemblance, +parmi les crudités d'un réalisme aigu, la mysticité médiévale, +ataviquement perpétuée en cette terre campinoise avec l'héroïcité calme +et la vertu sublime des vertus primitives[40]». + +Georges Virrès accorde à son style le plus grand soin. La distinction +naturelle s'accommode mal de formules banales. Il écrit avec infiniment +de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que +de sensibilité souple et de déférente émotion. + + Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires + d'anges. Le paysan avait mis la tête à la fenêtre, et la grâce + balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondément. La + saveur de la Campine automnale flottait dans les premières lueurs + de la journée. Un parfum de feuilles jaunies et l'arôme des pins + s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientôt les terres + arables dégagèrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la + senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y + eut l'envahissement des bouffées chaudes qui venaient de la cour de + la ferme[41]. + +Nous devons à un jeune écrivain, Prosper-Henri Devos, le livre +remarquable qu'est _Monna Lisa_. Pour la première fois, sans doute, un +romancier belge compose son oeuvre non point seulement pour peindre ou +crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de +développer une idée. Voici la pensée de Devos: la femme revient +fatalement à l'homme qui modela son âme vierge; de même l'artiste a +toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans +l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idéalistes du roman, +trop touffu peut-être, mais singulièrement ardent et musclé, peuvent se +résumer en ces quelques lignes: + + ... Ce n'est pas impunément que deux âmes se mêlent à l'heure où un + grand rêve vient en elles de s'allumer. Il les fond au même creuset + et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance première. + Chacun a laissé dans l'autre la moitié d'elle-même. Ainsi leur + amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils + peuvent bien, éloignés l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet + amour reste immense et sacré[44]. + +Il convient aussi de rendre hommage au talent sincère et généreux +d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie à la vie lamentable des +forçats militaires ou décrit avec crudité les maisons mal famées +d'Anvers. Voilà une nature robuste et pleine de souffle, très pitoyable +en même temps aux déshérités, mais en hostilité manifeste avec toute +forme d'expression un peu étudiée. + + * * * * * + +À côté de ces écrivains au tempérament bouillant, dont le coloris brutal +éblouit souvent, la Belgique possède des romanciers ou conteurs, +d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractère autrement paisible, +qui peignent avec des tonalités moins sanguines les paysages plus +aimables, les moeurs plus douces de leur contrée. Les descriptions n'ont +ni l'envergure, ni l'héroïsme de celles des auteurs flamands. N'étant +point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligés de s'expatrier pour +chercher la culture française, puisque en leurs veines circule du sang +latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province, +regardent autour d'eux, pas très loin, puis nous offrent des décors +discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement +fanatiques, avec un souci persistant de notations précises ou de +subtilités psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que +sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au +matérialisme épais et au mysticisme se substituent la grâce et +l'émotion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs écrits, +beaucoup plus largement que leurs confrères flamands, une bonhomie fort +touchante. Aussitôt nous devenons amis avec eux; même nous oublions un +peu que nous lisons un livre à la disposition de tout le monde. +L'histoire n'est-elle pas contée pour nous seuls dans la bonne intimité +d'une soirée d'hiver? + +Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de +manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec +amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales +«qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont +guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux +dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de +son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il +comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs +vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner +et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le +ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout +parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le coeur gros en lisant +l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»... +Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman _La Loi de péché_, et +de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. _Les Contes +de mon village_, _Une Rose à la bouche_, _Les Carnets d'un médecin de +village_, _Les Contes d'avant l'amour_ sont des recueils savoureux, trop +peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la +familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, _Le +Parfum des Buis_ «avec six autres histoires pour exalter la radieuse +misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout +plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement +des récits comme _La Bablutte_, _Le Réveillon de M. Piquet_, _La Chalée +Maclotte_, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une +tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons: + + C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement + des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards + couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des + châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir + la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle + piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots + sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et + ratatinée, sous les replis de son châle de laine. + + Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à + la petite église voisine. + + Son nez goutte... Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de + bronze... + + Chauds, chauds, les marrons! + + Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule, + mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour + d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines + mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa + grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme + sur une joyeuse cymbale... Voilà! Elle fait son pauvre métier ainsi + qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une + autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur: + et c'est la joie[45]. + +Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre. +Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. _Les +Amours rustiques_ sont un beau livre, mais _Le Pain noir_ en est un très +beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de +pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une +histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune +faisait partie naturelle de certaines existences... On a vite compris +que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une +sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette +peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit +l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde +souffrance des hommes. + +Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant +d'Edmond Glesener, _Le Coeur de François Remy_. Le pauvre coeur de +François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François +ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit; +après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par +lâcheté..., par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel +tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux! +Cependant, l'atmosphère du _Coeur de François Remy_ semble plus lumineuse +que celle du _Pain noir_. Le roman vibre davantage; bien des scènes +divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes +plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies +descriptions le fleurissent: + + Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison + entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une + nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé + pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux + jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier + où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison + et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46]. + +Ailleurs: + + C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les + forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et + pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers + laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le + frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne + de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs + ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au + loin, mélancolique comme un appel d'amour[47]. + +Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, _Les +Chrysalides_, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop +long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48]. + +_Le Prestige_, _L'Impossible liberté_, _Vieilles amours_ de Paul André +témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un +effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes. +La littérature belge ne se montre point prodigue de romans +psychologiques, mais des oeuvres telles que celles d'Edmond Glesener et +de Paul André, autorisent toutes les espérances. + +Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus +joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille +sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en +suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête +perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du _Joyau de la Mitre_, +de _Guidon d'Anderlecht_, des _Farces de Sambre-et-Meuse_, la tête vous +résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet +étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie +entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces +interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées +toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le _Joyau de +la Mitre_. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans _Le +Maugré_ où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques +des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse +abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal. + +Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines +particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils +n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un +chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays +wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent +parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir +délicieusement! + +Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges, +mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner +par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer +les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la +physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une +pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention. +Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment +d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique. + +_L'Aïeule_ et _Les Contes de la Hulotte_ de Georges Rency, _Les Contes à +Marjolaine_ de Georges Garnir, _Les Nouvelles de Wallonie_ d'Arthur +Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de +Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du +Brabant. + +André Fontainas dans _L'Indécis_, Blanche Rousseau, Henri Maubel +surtout, dont les _Âmes de couleur_ attestent la sensibilité intuitive, +aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le +dédale des complications de l'âme. + +Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les _Contes pour +les enfants d'hier_. + +Les _Escales galantes_ permettent de goûter l'art probe et l'élégance +libertine d'André Ruyters. + +D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font +revivre l'antiquité par des ouvrages comme _Leuconoë_ ou le _Peplos +vert_, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà +loin de la vallée mosane! + +Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique, +_La Cité ardente_, étincelante épopée à la gloire de Liège. + +Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles +Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à +l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de +Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de +Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson +de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de _La Famille +Kaekebrouck_ avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute... + +En face de tant d'oeuvres variées, inégales, mais généralement bien en +chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands, +chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes, +honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette +falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis, +_Bruges-la-Morte_, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de +Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts +d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie, +son charme malsain insinue un poison funeste... Oublions-le, pour garder +intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée +le roman belge. + + + + +III + +LA POÉSIE + + +Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis +trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure +l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée, +plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne? + +Si l'on excepte certaines parties de l'oeuvre d'Émile Verhaeren, le +romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi +d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement +consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le +même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des +sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art +essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder +du romantisme. + +Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui +commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes +offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des +formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur +penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore +Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren +lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de +José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se +laissaient hanter par le parfum troublant des _Fleurs du Mal_. Une +tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les +remous bouillonnèrent longuement... Ne nous flattons pas: l'aveugle +soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux +toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs +consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre +culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le +tempérament d'une autre race, non point de le paralyser. + +Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de +personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren, +rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique», +les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe, +ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se +produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité +impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se +développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de +Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean +Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins +que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception +de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner +le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse +renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire +la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut +bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le +rythme. + +J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous +expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au +sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous +incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art +pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on +pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du +romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes +de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?» +L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse +introduction à _l'Attitude du lyrisme contemporain_[51], Tancrède de +Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en +l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «... de recherches +objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette +certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du +romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous +n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le +romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan, +nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme +trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au +contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les +aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen, +pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne +cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur coeur autant +qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à +propos de sa _Chanson d'Ève_, poème symboliste par excellence: + + Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des + tableaux. Ma _Chanson d'Ève_ est peinte autant que chantée. C'est + très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures + d'adoration ravie, devant telle oeuvre comme _La Naissance de Vénus_ + de Botticelli, ou l'_Annonciation_ de Léonard, et je rentrais dans + mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet + éblouissement[52]. + +Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce +qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est +plus _décrit_ que _chanté_. Et sans doute convient-il d'expliquer par +cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez +ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu +entraîner. + + * * * * * + +Si les _Rimes de Joie_ de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les +poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de +qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout +penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme, +même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même +atmosphère de découragement, de rancoeur... En lisant les _Rimes de +Joie_, on ne peut s'empêcher de les comparer aux _Fleurs du Mal_, tant, +malgré la différence des titres, les inspirations morbides se +ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents +luxurieux. + +Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi: + + Sachant mon dégoût libertin + Pour ce que le sang jeune éclaire + De son hématine,--un matin + Tu te maquillas pour me plaire. + + Tu connais le bizarre aimant + Et les attirances damnées + Qu'ont pour moi les choses fanées + Troublantes désespérément: + + Boutons d'un soir morts sur la tige, + Larmes des aubes sans lueurs, + Parfums éventés et tueurs + Sur lesquels mon âme voltige[54]. + +Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif _La Nuit_, des poèmes +imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens. + + Je suis un médecin qui dissèque les âmes + Penchant mon front fiévreux sur les corruptions, + Les vices, les péchés et les perversions + De l'instinct primitif en appétits infâmes. + +Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit +partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité. + + Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose + Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal, + Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose, + Découpe en grimaçant un profil d'animal. + + La brute qui végète au fond de l'âme impose + Au galbe lentement son rictus bestial; + L'être humain se dissout et se métamorphose + En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal. + + L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure, + Sous le faux vernis des civilisations + Trahissent lâchement notre ignoble nature; + + Les muscles vigoureux et les carnations + Superbes font aux os d'inutiles toilettes + Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55] + +Le sonnet intitulé _Fémina_ flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre +de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune +clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante: + + Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate, + Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux, + Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux + Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate. + + Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate, + La chevelure sombre et houleuse, où je veux + Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes voeux + En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate, + + Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs, + Avec un bercement lent et lourd de frégates, + Comme avant le combat arborent leurs couleurs. + + Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates + Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour + Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56]. + +Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement +de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire! + + Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse + Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; + Et mon esprit subtil que le roulis caresse + Saura vous retrouver, ô féconde paresse, + Infinis bercements du loisir embaumé! + + Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, + Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; + Sur les bords duvetés de vos mèches tordues + Je m'enivre ardemment des senteurs confondues + De l'huile de coco, du musc et du goudron. + + Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde + + Sèmera le rubis, la perle et le saphir, + Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde! + N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde + Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57] + +Au satanisme de _La Nuit_, Gilkin peut opposer, il est vrai, la +philosophie plus réconfortante de son poème dramatique _Prométhée_, +surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous +cette enseigne gracieuse _Le Cerisier fleuri_. + + Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux. + Chantons la joie! + Il pleut des roses dans mon coeur, et dans les cieux, + L'azur flamboie[58]. + +L'auteur de _La Nuit_ a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il +assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande +dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel! + +Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son oeuvre, +toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de +_Hors du siècle_ ferait excellemment le pendant de tel autre des +_Trophées_. Souvenez-vous des _Conquérants_: + + Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal, + Fatigués de porter leurs misères hautaines, + De Palos de Moguer, routiers et capitaines + Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal. + + Ils allaient conquérir le fabuleux métal + Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, + Et les vents alizés inclinaient leurs antennes + Aux bords mystérieux du monde occidental, + + Chaque soir, espérant des lendemains épiques, + L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques + Enchantait leur sommeil d'un mirage doré; + + Ou penchés à l'avant des blanches caravelles, + Ils regardaient monter en un ciel ignoré + Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59]. + +En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier: + + Ta gloire évoque en moi ces navires houleux + Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques + Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques, + Vers les archipels d'or des lointains fabuleux. + + Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux + Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques + Verse royalement ses richesses mystiques + Dans le coeur dilaté des marins orgueilleux. + + Et les hommes du port, demeurés sur les grèves, + Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves, + Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil; + + Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge, + Se rappelaient encore le splendide mirage + De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60]. + +La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie +dans les siècles passés: + + Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques, + Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui, + Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques + Et mon coeur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui. + +C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande +presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour +cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance! +Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, _les Tribuns_ de +Giraud, sans songer aussitôt aux _Chevaliers errants_ de Victor Hugo. +Qu'on en juge: + + Le peuple a vu passer des hommes énergiques, + Au masque impérieux, chargé de volonté, + Parlant haut dans leur force et dans leur majesté + Pour tirer du sommeil les races léthargiques. + + Jetant au vent du ciel des syllabes magiques, + Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité, + S'emplissait, pour venger l'idéal insulté, + De glaives menaçants et de buccins tragiques, + + La foule a retenu leur nom mystérieux + Et le lance parfois en échos glorieux + Dans l'acclamation d'une ardente victoire. + + Le marbre légendaire où vit leur souvenir + S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire, + Et leur geste indigné traverse l'avenir[61]. + +Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu +court, à la frémissante chevauchée de la _Légende des Siècles_; tout de +même, c'est un arrière-petit-cousin... + +_Hors du siècle_, le chef-d'oeuvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries +de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous +grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin: + + Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse + Plie adorablement sous l'orgueil de sa race, + Comme sous un tragique et trop pesant cimier... + +Au palais des Borgia, + + Siègent dans l'écarlate et les appels de cor + Les cardinaux romains rouges comme des laves. + +Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et +cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or... Certains tableaux des +_Dernières Fêtes_ sont aussi flambants: + + Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte + Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil, + Sous les plis féminins de sa robe de honte, + Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil + + Parmi les longs reflets des lourdes draperies, + Au souffle d'éventails de pourpre, regardé + Du vitrail écarlate où des flammes fleuries + Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé, + + Et dans ce fier décor de rubis et de laves + Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor, + Écoute loin, là-bas, aux bouches des esclaves, + Sangloter et saigner des fanfares de cor[62]. + +Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, _La +Guirlande des Dieux_ (1910) et _La Frise empourprée_ (1912). + +La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare +et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure +un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart +manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable +joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la +vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner +avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien +entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques. + + La multitude abjecte est par moi détestée. + Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil; + Et pour m'ensevelir loin de la foule athée, + Je saurai me construire un monument d'orgueil. + +Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et +d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente +des leurs, une parente pauvre d'ailleurs... _Le Château des Merveilles_, +_La Cithare_, _Le Collier d'opales_, _Le Coffret d'ébène_ renferment des +vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous +offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La +Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de +paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace: + + Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud + À mes chers amis + En souvenir + De notre campagne littéraire + Pour le triomphe + De la tradition française + En Belgique. + +Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna _La +Cithare_, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre +«de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer +dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont +réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies +antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de +Lisle[64]». + +Cet échantillon des produits Valère Gille: + + Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs. + Allant et revenant, de nombreux laboureurs + À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue. + La terre nourricière, en tous sens parcourue, + Montrait son limon gras dans le creux du sillon; + Les boeufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon. + Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage. + Les laboureurs faisaient retourner l'attelage, + Un serviteur placé sur un tertre voisin + Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65] + +Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils +manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des +parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire. +La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont, +depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve. + + * * * * * + +Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut +guère... Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de +François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une +marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures +aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la +religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son +exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait +impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de +famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie +maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des +vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un _Te Deum_. +Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la +lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le +silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette +jouissance mystique. + +Dans _Les Tristesses_, _La Jeunesse Blanche_, _Le Règne du Silence_, _Le +Miroir du ciel natal_, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents. +L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère, +mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme +un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même +litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous +alanguit, nous désempare, nous prend de force! + +Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des +chambres: + + Les chambres vraiment sont de vieilles gens + Sachant des secrets, sachant des histoires, + --Ah! quels confidents toujours indulgents! + Qu'elles ont cachés dans les vitres noires, + Qu'elles ont cachés au fond des miroirs + Où leur chute lente est encore en fuite + Et se continue à travers les soirs, + Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66] + +Ils chantent encore la tendre société des lampes: + + La lampe est une calme amie + Qui nous console et nous conseille + Chaque soir de la vie; + + La lampe est une soeur + Qui nous montre son coeur + Comme un soleil[67] + +Et puis, passent les femmes en mantes: + + Les Mantes! Les Mantes! + De leur obscurité, l'obscurité s'augmente! + Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre. + +Et puis, viennent les communiantes: + + Les premières communiantes toutes blanches + +Et puis, sonnent les cloches: + + Les cloches ont de vastes hymnes + Si légères dans l'aube, + Qu'on les croirait en robes + De mousseline. + +Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie +lourde et oppressante des dimanches! + + Dimanche, c'était jour de lentes promenades + Par des quais endormis, de vastes esplanades, + Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort + Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe... + Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe + À tout ce petit vent acidulé du nord! + Silence du dimanche autour du Séminaire + Et silence partout Place de l'Évêché + Où divaguait parfois le bruit endimanché + D'une cloche très vieille et valétudinaire[68]. + +La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre +et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme. + +Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand, +trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire +de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles +van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge. +Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de +publier leurs tout premiers vers à Paris dans _La Pléiade_ de Rodolphe +Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils +demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de _la Jeune Belgique_. Le talent +de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe +que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois +amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que +les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près +datent les _Serres chaudes_[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et +parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'oeuvre +dramatique prochaine. + + Mon âme est malade aujourd'hui, + Mon âme est malade d'absence, + Mon âme a le mal des silences + Et mes yeux l'éclairent d'ennui. + + J'entrevois d'immobiles chasses, + Sous les fouets bleus des souvenirs, + Et les chiens secrets des désirs + Passent le long des pistes lasses. + + À travers de tièdes forêts + Je vois les meutes de mes songes, + Et vers les cerfs blancs des mensonges + Les jaunes flèches des regrets. + + Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine, + Les tièdes désirs de mes yeux, + Ont voilé de souffles trop bleus + La lune dont mon âme est pleine[70]. + +_Mon Coeur pleure d'autrefois_, _La Chanson du pauvre_, tels sont les +titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy. +Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit, +simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une +résignation douce. + + Dans la misère de mon coeur + Dans ma solitude et ma peine + Dans l'immémoriale plaine + De mon passé tout en douceur, + Sous un peu de lune d'amour, + Par une pâle fin de jour, + Trois blanches filles taciturnes + Plus ténébreuses, plus nocturnes + Que la polaire et vaine plaine, + Trois blanches filles ont passé + Sur un peu de lune d'amour... + Et c'est cela tout mon passé[71]. + +Mais: + + Écoutez le joueur d'orgue + Qui traîne sa pauvre romance + À travers les heures mornes + De cet après-midi de dimanche. + Écoutez sa musique... et votre âme, + Il fait renaître le passé! + La chanson qui grince et qui pleure + Et qui n'est plus la vraie chanson, + C'est dans votre enfance meilleure, + Une heure, rien qu'une heure, + Mais là-bas, dans la bonne maison, + Écoutez l'orgue des chimères, + Voyez en vous tous les mystères + De cette musique alanguie[72]. + +J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de _La +Couronne des soirs_ et du dernier livre _Le Rouet et la Besace_. + +Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont +l'émotion chante en notes chaudes et troublantes. + +Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien +l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un +faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui +adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la +candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études +classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à +Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues +en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur +contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à +l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une +demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou +Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre +pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous +occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous +qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut +jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement +fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il +affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité +déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa. + +Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste, +_Les Flaireurs_, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant +neuf ans, il se tut. En 1898, parurent _les Entrevisions_. Petits poèmes +suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels +certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges, +vous êtes des poèmes blancs! + + Dans une barque d'Orient + S'en revenaient trois jeunes filles; + Trois jeunes filles d'Orient + S'en revenaient en barque d'or! + + Une qui était noire, + Et qui tenait le gouvernail + Sur ses lèvres, aux roses essences, + Nous rapportait d'étranges histoires + Dans le silence! + + Une qui était brune, + Et qui tenait la voile en main, + Et dont les pieds étaient ailés, + Nous rapportait des gestes d'ange + En son immobilité! + + Mais une qui était blonde, + Qui dormait à l'avant, + Dont les cheveux tombaient dans l'onde, + Comme du soleil levant, + Nous rapportait, sous ses paupières, + La Lumière[74]. + +Ou encore: + + À quoi dans ce matin d'avril, + Si douce et d'ombre enveloppée, + La chère enfant au coeur subtil + Est-elle ainsi tout occupée? + + La trace blonde de ses pas + Se perd parmi les grilles closes... + Je ne sais pas, je ne sais pas! + Ce sont d'impénétrables choses. + + Pensivement, d'un geste lent, + En longue robe, en robe à queue, + Sur le soleil au rouet blanc + À filer de la laine bleue; + + À sourire à son rêve encor + Avec ses yeux de fiancée, + À tresser des feuillages d'or + Parmi les lys de sa pensée[75]. + +Après les _Entrevisions_, Van Lerberghe commença de visiter le monde. +Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la +vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce +poème assez long pour former tout un livre, _La Chanson d'Ève_. + +Bien des fragments de _la Chanson d'Ève_ furent écrits à Florence. +Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de +l'atmosphère florentine: + + ... La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à + Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous. + + Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble + à Rome, tout le printemps précédent. + + C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline + d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin + magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de + beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air + même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions + l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le + matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76]. + + * * * * * + +Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une oeuvre d'une pure beauté, +elle aussi: + + _La Chanson d'Ève_, écrit Albert Mockel, au cours de la très + remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine + enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle + de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à + l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir. + + Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une + dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une + lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une + mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une + tremblante clarté. + +Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien +préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs, +des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines, +éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à +l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et +fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous +continuera de chanter _La Chanson d'Ève_... Van Lerberghe s'évade +délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein +épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes +ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre. + +Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la +splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience +d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle +admire tout et ne sait rien: + + Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi, + Ô choses que de mes doigts + Je touche, et de la lumière + De mes yeux éblouis? + Fleurs où je respire, soleil où je luis, + Âme qui penses + Qui peut me dire où je finis, + Où je commence? + + Ah que mon coeur infiniment + Partout se retrouve! Que votre sève + C'est mon sang! + Comme un beau fleuve, + En toutes choses la même vie coule + Et nous rêvons le même rêve[78]. + +Cette première partie de _La Chanson d'Ève_ est d'une limpidité +cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste +lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la +transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa +gracilité mystérieuse oblige au recueillement. + +Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations +nouvelles... + + Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses. + + Et je lui dis: ô reine + Comme ce nom dont mes lèvres apprennent + Le murmure ébloui, + Suavement sonne dans le silence, + Et comme ta présence, + A parfumé la nuit! + Devant toi, mes anges s'inclinent. + Et je t'adore, et je cherche en mon coeur + Des paroles qui soient, + Comme ta grâce et ta beauté divines. + Mais hélas! Nos âmes humaines + N'ont, pour dire leurs bonheurs, + Comme leurs peines, + Qu'un murmure ineffable, et des pleurs... + + + Et tout à coup, dans le son de ma voix, + À travers l'air plein de chants et de roses, + Celle qui, de son souffle, anime toutes choses, + Doucement vint vers moi... + Et je sentis sur mon coeur embrasé. + Comme des lèvres se poser[80]. + +Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes +plus invitant... + + Ô Sirènes, sirènes!... + Que vous chantez bien, + Au rythme gai des flots, + Cette chanson des eaux, + Dont vos âmes sont faites, + Et qu'elle est belle, + Sur vos lèvres, + Sa vérité nouvelle! + Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme? + Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81] + +Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison: + + ..... Parfois, les nuits de lune, + Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une + Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots, + Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux, + Et dont le cri voilé lointainement appelle. + Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent, + Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent + Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent, + Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour. + + Comme sous un baiser, les vagues à l'entour + S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève; + La vivante lumière a dissipé le rêve, + Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars, + La clarté de ses eaux s'est faite leur regard. + On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre, + On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre. + Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond, + Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon. + + On se sent une chose immense et qui respire, + Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire + Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs. + On est on ne sait quoi qui est toute la mer. + Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82]. + +La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des +arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des +oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les +sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent... + +Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or: + + Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté, + Le beau fruit qui enivre + D'orgueil et je vis! + Je l'ai goûté de mes lèvres + Le fruit délicieux de vertige infini, + Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent + Je suis égale à Dieu[83]! + +Ève a cessé de croire en Dieu: + + Mon âme sois joyeuse! + Il n'existe pas; Il n'existe plus. + Je le sais de la mort, je le sais de l'amour, + Je le sais de la voix qui chantait sur la mer, + Je le sais du soleil, des étoiles, des roses, + De toutes les choses qui l'ont vaincu. + Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]! + +Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend +en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les +souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix +claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces +expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la +fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit +bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la +frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue, +sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante... + + Et je danse et je chante et danse encore + Je danse nue éblouie et superbe + Comme un serpent dans les hautes herbes. + Je rampe et rampe dans les airs + Comme une flamme de l'enfer. + + Je danse ailée, frémissante et sonore, + Au fond du tourbillon vivant, + Du tourbillon qui me dévore, + Du tourbillon où je descends. + + Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse, + L'âme enivrée et chancelante + Du vin de la danse, + Et du vin de mon sang[85]. + +Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô +cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les +énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse! + +Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le +mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire +la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient: + + Il souffle la flamme, éteint le bruit, + Met le silence de sa bouche + Sur la bouche qui sourit, + Et pose doucement, sur le coeur qui s'apaise + Sa main qui ne pèse + Pas plus qu'une fleur[86]. + +Telle est la _Chanson d'Ève_. «Poète de l'ineffable», écrit Albert +Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui, +tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du coeur! Il +faut lire sa _Chanson d'Ève_ et la sentir, non point la commenter. Elle +ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de +Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais +surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de +l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté +claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs, +les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis +ses désillusions, ses lassitudes... Mais le paganisme de van Lerberghe +est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son +Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés +terrestres comme spiritualisées... À l'admirable _Chanson d'Ève_ je dois +d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance +de la grâce». + +Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui +consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié +n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut +légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu. + +Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en +vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus +qu'il ne peint[88]. _Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ évoquent des +cahiers de lieder. + +Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède +de Visan, en état «d'aspiration lyrique». + + Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de + l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en + perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux + états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui + pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme + d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés, + s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration + subjective du poète sur les manifestations extérieures de la + réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même + transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec + l'expression de cette vie dans une conscience individuelle. + +_Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ illustrent cette conception. +D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les +manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus +précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un +renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit +s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes +pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole +essentiel. + +Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus +subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les +chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec +soin; parfois la simplicité de l'oeuvre en souffre, mais peu de poètes +possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme +berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste +guère: + + De loin, de loin, on ne sait d'où + Un homme arriva qui portait une lyre, + Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou, + Et il chantait, et il chantait, + Aux cordes brèves de la lyre, + L'amour des femmes, le vain languir, + Sur sa lyre[90]. + +Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai +Juvénile»[91]; + + Vois, disait-il.--Écoute, disais-je, + Écoute la mélodie immense!... + Des voix s'élèvent, en longues haleines, + Et l'aube en rumeur est pleine de conseils; + Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre, + Et là-bas, saluant l'aurore non pareille, + Le bois harmonieux se dédie au soleil. + L'air ondule aux lointains sonores de l'azur, + Sur les rayons comme sur des lyres, + Naissent et glissent des cantilènes, + Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes. + Écoute le désir dont frémit la ramure: + Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre + Et parmi les tumultes aériens d'ailes + En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92]. + +Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa +fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à +van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des +plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne +donne jamais l'impression de la monotonie tant son coeur déborde de +candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait +jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour +traduire ses extases ou ses rêveries: + + Mon coeur est éperdu des étangs et des bois + Comme s'il les voyait pour la première fois[93]! + +Ou bien: + + En quel jardin fermé me suis-je réveillé? + Ah! rien que les sanglots d'un coeur émerveillé, + Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire! + + Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois? + Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix: + Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire. + + Mon coeur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas? + Mon coeur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras. + Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94]. + +Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la +nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il +aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois: + + C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde! + Ô bois mélodieux que fait chanter le vent, + Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde + Sans qu'un trouble sacré saisît mon coeur fervent[95]! + +L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer: + + Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus, + Devant les bois, les monts et la plaine fleurie; + Et, le regard au loin, dans une rêverie + Qui franchit à son gré la distance et le temps, + Tu revis en esprit les lumineux distants... + Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute! + Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route + Avec un coeur si pur, si jeune, si fervent, + Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant...[96] + +À travers _Le Don d'enfance_, _Un Chant dans l'ombre_, _Les Matins +angéliques_, _La Solitude heureuse_, passe le bon frémissement +consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne +voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire +et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce, +à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs, +innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale. + +Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins +inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes +et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des +palais sans tragédie[97].» + + En mon âme d'ennui jamais ne s'élève + Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve, + Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir, + Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir, + Loin des appels de femmes ou de futiles gloires, + Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires, + En dépit de l'exil aux mirages d'espoir, + Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir, + Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève, + Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2]. + +_Les Vergers illusoires_, _Nuits d'épiphanies_, _Les Estuaires d'ombre_, +_Le Jardin des îles claires_, _La Nef désemparée_ témoignent d'un art +extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on +aimerait trouver dans l'oeuvre de Fontainas moins de recherche et plus de +vie. + +Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré +parmi nous. _La Louange de la Vie_[99] célèbre les petites gens de +Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une +précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des +vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las. +Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois +incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les +adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à _La Louange de la +Vie_ un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère +Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de +pauvre homme. + + Un pauvre homme est entré chez moi + Pour des chansons qu'il venait vendre; + Comme Pâques chantait en Flandre + Et mille oiseaux doux à entendre, + Un pauvre homme est entré chez moi. + + Si humblement que c'était moi + Pour les refrains et les paroles + À tous et toutes bénévoles, + Si humblement que c'était moi + Selon mon coeur comme ma foi. + + Or, pour ces chansons, les voici, + Comme mon âme, la voilà, + Sainte Cécile, entre vos bras; + Or, ces chansons bien les voici, + Comme voilà bien mon pays, + + Où les cloches chantent aussi + Entre les arbres qui s'embrassent + Devant les gens heureux qui passent, + Où les cloches chantent aussi + Des dimanches aux samedis; + + Et c'est pour toute une semaine + Qu'ici mon coeur, sur tous les tons, + Chante les joies de la saison, + Et c'est dans toute une semaine + Où chaque jour a sa chanson[100]. + +Malheureusement, dans _La Louange de la Vie_, bien des vers restent +obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et +aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion. +Les petits tableaux des _Enluminures_ me semblent plus clairs, plus +allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes. + +Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas +Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments, +des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit, +pleure et vit, avec une foi profonde et un coeur simple. OEuvre très +personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité +chrétienne, _Le Livre des Bénédictions_ est aussi le livre des +consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés. +Je le préfère au volume plus récent _Fumée d'Ardenne_, d'où s'exhale +moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte +extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun. + + Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie, + Sans doute au saut des sapinières + Où je chassais l'année dernière. + Un douze cors auguste et dont les bois étaient + Épanouis comme une lyre. + Je songe à ton émoi + Quand tu vis luire + Un crucifix entre ses bois. + Et je te vois à deux genoux, + Timide + Et fou, + Dans les myrtilles et la mousse, + Priant la bête rousse + Au mufle humide + Qui pardonne, de ses yeux doux + À des mâtins épouvantés + Et au coursier qui t'a porté, + Dans le ravin, par les bouleaux heurtés + À la poursuite + De sa fuite...[101] + +Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la +mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu +visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se +serait épris de la littérature du dernier bateau». _Le Chant des trois +règnes_, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par +sa forme audacieuse. + +Victor Kinon lui-même dans _L'Âme des saisons_ nous décrit une nature +animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les +poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée +et sûre de petit enfant: + + L'_Ave Maria_ dans les bois + On le récite à demi-voix + On le récite à l'heure brune + L'_Ave Maria_ dans les bois. + + C'est un pays avec des bois. + Et de grands espaces de lune + Et des oiseaux dont l'un parfois + Risque une note de hautbois... + + Que si dans la clairière on voit + Fuir les bonshommes de la lune + Ah! vite alors, haussant la voix, + L'_Ave Maria_ dans les bois... + +Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu. + +_L'Heure de l'âme_ laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé +Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués +de la renaissance catholique. + +Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres +talents! + +Comme j'aime les _Voyages vers mon pays_ de Paul Spaak! Ô le livre +souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak, +ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En +apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces +accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et +haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des +vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente +du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont +les dernières strophes sont d'une magnifique envolée: + + Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie + De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil + Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil! + Il faut avoir l'émotion de sa patrie! + Il est bon pour son âme de communier + Avec le paysage intime et coutumier; + Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace + Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race, + Et de sentir combien leur étreinte fervente + Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante! + + S'augmentant de leur vie en y participant, + L'on peut comprendre et savourer comme on dépend + D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même, + À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime! + + Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux + À la réalité du monde spacieux, + Et pour mieux te garder à ton pays fidèle, + Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile! + + Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie, + Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol, + Le cercle trop étroit qui limite ton sol, + Car le monde est plus beau que toutes les patries! + + Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste! + Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle + Exaltent le pouvoir du coeur enthousiaste, + Capable d'absorber la vie universelle! + + Ah! regarde ce chêne aux ramures royales, + Éternel et puissant comme un pilier de marbre, + Et qui dresse, dans notre forêt patriale + Son front large au-dessus de la cime des arbres! + + Ses racines, épaisses comme des cordages, + Le retiennent au sol dont nous le nourrissons, + Mais sa tête a monté si haut dans les nuages, + Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103]. + +_L'Anémone des Mers_, _L'Aile mouillée_ de Jean Dominique (ce pseudonyme +cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à +force de subtilité. + +Isi Collin nous mène vers _La Vallée Heureuse_ où nous retiennent les +accords invitants de ses strophes: + + C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs + Balancent leurs parfums que la brise éparpille, + Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent + Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs. + C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104]. + +Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des +_Roseaux_: + + Oh! c'est un lied bien monotone + Pleurant toujours les mêmes pleurs, + Chantant toujours les mêmes fleurs + Le lied que mon âme chantonne. + +_La Route enchantée_ d'Adolphe Hardy, _Les Poèmes Pacifiques_ de Prosper +Roidot, _L'Arc en Ciel_ de Pierre Nothomb,_ L'Isolement_ de Paulin +Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays +natal avec une aménité persuasive. + +Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'_Âme en exil_ de +Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel. + +Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies +harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule _Fleurs de +soie_, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les _Basiliques_ +de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes +qu'affectionne Verhaeren. + +Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency, +les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand +Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage, +les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement +présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du +Bois Sacré. + +On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes... Depuis +vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point +détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans +arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent +avec Apollon. + + * * * * * + +Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut +l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française. +Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si +remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même. +D'ailleurs, une telle oeuvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on +tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites +nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les +manifestations de la vie sollicitent? Déjà, le caractère de ce livre ne +permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous +nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions +mesurées, qu'une étude fort incomplète[106]. + +Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie +dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément +labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent +aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren +révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux, +avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et +morale. Il crée de la joie autour de lui. + +En lisant l'oeuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa +puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous +quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à +tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments +et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les +multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui... L'homme qui écrivit +_Les Moines_ et _Les Villages illusoires_ fit aussi _Les Villes +tentaculaires_ et _Les Rythmes souverains_; _Les Heures claires_, _La +Multiple Splendeur_, _Les Blés mouvants_ sont dus à l'auteur des +_Débâcles_ et des _Flambeaux noirs_... + +Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à +quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer +Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les +Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit, +au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire +dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le +collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain: +il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans +cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête +d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus +que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes +plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement +prometteuses du Parnasse. + +_Les Flamandes_ paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute +parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est +en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses +de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut +ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère +Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament. +Trois ans plus tard, _Les Moines_ exaltaient l'autre caractère de la +nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières +oeuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme +essentiellement représentatives de sa race. + +À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie, +provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux +titres sinistres, _Les Soirs_ (1887), _Les Débâcles_ (1887), _Les +Flambeaux noirs_ (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la +détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer +dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique: + + Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage, + Avec des dents, brutal, de folie et de feu, + Je mords en moi mon propre coeur et je l'outrage + Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107]. + +Ou bien: + + ... Sois ton bourreau toi-même; + N'abandonne l'amour de te martyriser, + À personne, jamais. Donne ton seul baiser + Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108] + +Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en +Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports +l'impressionne au point que son imagination malade transforme les +spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien, +il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la +traduction libre de ses sensations désordonnées. + +Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de + + Se replier, s'appesantir et se tasser + Et se toujours, en angles noirs et mats, casser + +succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions +plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici _Les +apparus dans mes chemins_ (1891), puis _Les Campagnes hallucinées_ +(1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations +angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines +là-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des +crocs. + + Ils s'avancent, par l'âpreté + Et la stérilité du paysage, + Qu'ils reflètent, au fond des yeux + Tristes de leur visage; + Avec leurs bardes et leurs loques + Et leur marche qui les disloque, + L'été, parmi les champs nouveaux, + Ils épouvantent les oiseaux; + Et maintenant que décembre sur les bruyères + S'acharne et mord + Et gèle, au fond des bières + Du cimetière, + Les morts, + Un à un, ils s'immobilisent + Sur des chemins d'église, + Mornes, têtus et droits, + Les mendiants, comme des croix[109]. + +_Les Villages illusoires_ (1895) sont un livre très symboliste. +Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un +sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les +pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime +particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers +un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe. + +Par _Les Villes tentaculaires_, parues également en 1895, se déchaînent +les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines: + + Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques + +la Bourse s'affole: + + Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages, + Comme des tours, sur l'étagère des mirages, + L'or énorme! Comme des tours là-bas, + Avec des millions de bras vers lui, + Et des gestes et des appels la nuit + Et la prière unanime qui gronde, + De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]! + +Ailleurs: + + C'est un bazar tout en vertiges + Que bat, continûment, la foule, avec ses houles + Et ses vagues d'argent et d'or; + C'est un bazar tout en décors, + Avec des tours de feux et des lumières, + Si large et haut que, dans la nuit, + Il apparaît la bête éclatante de bruit + Qui monte épouvanter le silence stellaire[111]. + +Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où: + + Des commères, blocs de viande tassée et lasse, + Interpellent, du seuil des portes basses, + Les gens qui passent[112]; + +Voici la Révolte: + + La rue, en un remous de pas, + De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras + Sauvagement ramifiés vers la folie, + Semble passer volante, + Et ses fureurs, au même instant, s'allient + À des haines, à des appels, à des espoirs; + La rue en or, + La rue en rouge, au fond des soirs[113]. + +Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie +d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère +désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un oeil confiant, +d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les +flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est +l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren +veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre +délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les _Visages +de la Vie_[114] grandit dans _Les Forces tumultueuses_[115], où +s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les +audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion +est née, celle des hommes et de l'univers: + + Celui qui me lira dans les siècles, un soir, + Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre, + Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre + Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir; + + Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie + S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs, + Ruée au combat fier et mâle des douleurs, + Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie. + + J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs + Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse; + J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force + Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]! + +_La Multiple splendeur_[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle +apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il +aime la vie! + + Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie, + Je suis ivre du monde et je me multiplie + Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit + Que mon coeur en défaille et se délivre en cris[118]! + +_La Multiple splendeur_ pourrait bien demeurer l'oeuvre essentielle de +Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son +panthéisme délirant, sa ferveur acharnée. + + Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes, + Des coeurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers. + Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème; + Notre force est en nous et nous avons souffert[119]. + +Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren. + +Elle reparaît dans le livre suivant, _Les Rythmes souverains_[120], +également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends +éclater dans _La Multiple splendeur_ l'hymne triomphant et désordonné du +pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension +longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. _Les +Rythmes souverains_ attestent une félicité aussi radieuse, seulement le +voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il +exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine, +passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie +jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse +cependant, des _Rythmes souverains_, revêt une belle allure classique, +ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des +chefs-d'oeuvre tels que _Le Paradis_, _Hercule_, _Les Barbares_, +_Michel-Ange_, _Le Maître_, s'il n'avait laissé jadis caracoler +furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer +son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère +_Les Rythmes souverains_ comme la conséquence du séjour prolongé de +Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des +plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart +à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de +notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se +plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à +l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une +partie de l'hiver. + +Aussi bien, _Les Blés mouvants_, recueil récent de pastorales, de scènes +champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un +tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance, +s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée. + +Aux côtés de l'oeuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux +autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée, +_Toute la Flandre_ dont les cinq livres _Les Tendresses premières_[121], +_La Guirlande des dunes_[122], _Les Héros_[123], _Les Villes à +pignons_[124], _Les Plaines_[125], glorifient le pays natal, non plus +comme _Les Flamandes_ à travers des souvenirs de musée, mais après +l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime, +_Les Heures claires_[126], _Les Heures d'après-midi_[127], _Les Heures +du soir_[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie +son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant +sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares +retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir, +nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits +poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et +brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement! +«Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]: + + Chaque heure où je pense à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard + Et de si loin, vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance; + J'étais si lourd, j'étais si las, + J'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs, + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130]. + +Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot +romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des _Villes +tentaculaires_ fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans +d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de +l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques +forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent +parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes +visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo: +elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les +phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà +bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme! +Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers +une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il +l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles +l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent: + + Si j'aime, admire et chante avec folie, + Le vent, + Et si j'en bois le vin fluide et vivant + Jusqu'à la lie, + C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant + De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores, + Jusques au sang dont vit mon corps, + Avec sa force rude ou sa douceur profonde, + Immensément, il a étreint le monde[131]. + +Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en +particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne +soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres, +Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne, +l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers +ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des +docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or +magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les +trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée +prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification +splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'oeuvre, maints poèmes +clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté. + + Oh ces villes, par l'or putride, envenimées! + Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées, + Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout + Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout, + En aimas-tu l'effroi et les affres profondes + Ô toi, le voyageur + Qui t'en allais, triste et songeur + Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]? + +Ailleurs: + + Ô l'or! sang de la force implacable et moderne, + L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel, + L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels; + L'or souterrain dont les banques sont les cavernes + Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller, + Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule, + Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler, + Le coeur myriadaire et rouge de la foule[134]. + +Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments, +correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous +avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement +appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour, +spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la +grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de +beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin +d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen +d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités +obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences +analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de +la mer en lisant à voix haute les vers suivants? + + La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs + Et les granits du quai, la mer démente, + Tonnante et gémissante, en la tourmente + De ses houles montantes[135]. + +Écoutez ce bruit sec et cassant: + + Puis il redescendit d'un pas précipité + Et verrouilla, d'une main forte, + La porte[136]. + +Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un +rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les +grondements du tonnerre: + + Le nuage approchait, livide et sulfureux, + Il était débordant de menaces tonnantes + Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux, + À l'endroit même où les herbes sauvages + Étaient chaudes encor + D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps, + Toute la rage + Du formidable et ténébreux nuage + Mordit[137]. + +Telle apparaît, succinctement résumée, l'oeuvre de celui qui «sur les +épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste +libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138]. +Cette oeuvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte +de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer +de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament +septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une +tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son +esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où +existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le +traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car, +d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises. + + + + +IV + +LE THÉÂTRE + + +Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la +poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites +d'un sujet strict, faire oeuvre de psychologue et non de peintre, +disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner +entre eux, en un mot équilibrer une oeuvre d'imagination réfléchie et de +calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à +composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien +peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le +groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement +parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais +dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le +caractère général du théâtre belge. + +Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en +romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas, +pour ainsi dire, d'oeuvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et +Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce +qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la +scène française ni même à la culture française. _Les Flaireurs_, _La +Princesse Maleine_, _L'Intruse_ révélaient le théâtre d'angoisse, +apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par +son goût du symbole et du mystère. + +À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse. +_Les Flaireurs_ écrits en 1888, parurent dans _La Wallonie_ en 1889, +furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre +d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à +l'OEuvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta +contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu +durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas +habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi +sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui +met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est +intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors +de la «première» des _Flaireurs_ au Théâtre d'Art en 1892. Elle se +trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van +Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]: + + Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des _Flaireurs_ de van + Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que + suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards + aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les + _Flaireurs_ parurent en janvier 1889; _La Princesse Maleine_ fut + publiée vers la fin du mois d'août de la même année et _L'Intruse_ + en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver + tout ce qu'il faut prouver. + + _Les Flaireurs_ ne ressemblent pas à _L'Intruse_, mais _L'Intruse_ + ressemble aux _Flaireurs_ et elle est fille de ceux-ci. Au reste, + si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra + qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas + dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais + plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée + qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la + première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame + secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous + depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus + profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici + pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres + émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à + notre coeur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui + jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer + la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables + illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le + point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de + cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la + pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la + suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme, + la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin... + + Je suis profondément heureux,--car quelle amitié n'est plus noble, + plus précieuse et meilleure que toute littérature?--d'avoir eu + l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet + hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut + toujours la soeur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la + mienne. Il m'a fallu le faire à son insu. + + MAURICE MAETERLINCK. + +Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour +celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas +Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son oeuvre? +Sans doute aurait-il, même sans _Les Flaireurs_, composé ses drames... +D'ailleurs entre cette pièce et _L'Intruse_[141] si l'idée inspiratrice, +celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution +s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans _Les +Flaireurs_, insignifiante dans _L'Intruse_. Là, des événements +soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec +l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se +passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père +échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si +impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à +la vie intérieure des personnages. + +Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck...[142] Paysages +irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits +êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos +hallucinés qui, toujours, ont peur... Qu'arrivera-t-il?... Nous +pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état +d'épouvante... + +Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude +inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le +moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort +habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le +personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de _La +Princesse Maleine_, de _L'Intruse_, des _Aveugles_[143]. Souvenez-vous +de _Pelléas et Mélisande_[144] et d'_Alladines et Palomides_ et +d'_Intérieur_[145] et de _La Mort de Tintagiles_ et d'_Aglavaine et +Sélysette_. Parfois, dans _Pelléas et Mélisande_ ou _Aglavaine et +Sélysette_, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle +reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un +instant, de les abandonner. + +Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort +impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une +Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant... +En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: _Anagkê_] et +les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se +défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une +énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de +Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si +frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on, +dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal, +mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres +marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres +marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles +ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous +connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis, +peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli +vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la +Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles +ne se doutaient de leur raison de vivre?... + +Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck +de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,--songez +à _La Princesse Maleine_, à _L'Intruse_, à _Intérieur_,--il naît de ce +que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de +Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages +et que celui-ci l'ignore et _que nous attendons_ qu'il le sache»[146]. +_Intérieur_ me paraît, en ce sens, un pur chef-d'oeuvre. Au fond d'un +jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille +groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard +et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à +voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille +qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre, +si le père remue... Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas... La jeune +fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si +paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le +lendemain et ne s'inquiètent point... Comment leur faire connaître la +catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?... Le vieillard +veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant +peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte... Mais non, on ne +saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui +n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux +fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois +portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement, +ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient +invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux... La +scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette +famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse... On entend approcher +les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents +leur deuil... Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte... +Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied... Il +n'a pas parlé encore... Soudain, la mère tressaille, se dresse, +l'interroge... Il balbutie... Tous, debout, le dévisagent avec +anxiété... Il incline la tête... + +Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples. + +Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient +d'apercevoir la vie même à travers ses drames. + + Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre + existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous + les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine. + Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science + n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue + d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète + plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin + l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours + peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs, + abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit + indifférente. + +Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à +force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience +fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos +incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous +laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au +moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de +tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si +le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide, +voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck. +Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se +joue de nous non moins que de la _Princesse Maleine_ ou de _Pelléas_; +malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera. +La scène déchirante de la porte dans _La Mort de Tintagiles_ illustre +atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous +sommes autant de Tintagiles! + +Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie +désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité +lâche. L'auteur de _La Sagesse et la Destinée_ saura s'en libérer. + +Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère +démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française, +_Monna Vanna_ surtout, par le développement plus limpide de l'action, +par la forme plus classique. _Monna Vanna_[149] rappelle un bon drame +romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du +vers. Au reste, les alexandrins y abondent. + +Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans _Joyzelle_[150], +allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes +relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie. + +_L'Oiseau bleu_[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie +cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le +bonheur si voisin de lui. + +Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de +_Macbeth_. Nul, mieux que l'auteur de _La Princesse Maleine_, n'était +qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'oeuvre de Shakespeare et le +rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique. + +Quoi que valent ces différentes oeuvres, on accordera toujours plus +d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa +réputation. Après _La Princesse Maleine_, un article enthousiaste +d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet +dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme +une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments +qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à +apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et +compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient +nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous. + +Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore _Le +Sculpteur de Masques_, qu'un jeune auteur de talent, Fernand +Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers +_Le Sculpteur de Masques_ sur l'un des volets du triptyque dont _Les +Flaireurs_ décoreraient l'autre, l'oeuvre de Maeterlinck occupant le +panneau central. + + * * * * * + +En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il +écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons +et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable +de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles, +Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions +lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans +l'étude de l'oeuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre +étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une +forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante +sans sacrifier jamais aux goûts du public... Ainsi s'explique la rareté +de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre +restreint d'initiés et d'artistes. + +_Les Aubes_[152], _Le Cloître_[153], _Philippe II_[154], _Hélène de +Sparte_[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part +(et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans +_Hélène de Sparte_, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme +ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme +s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres +s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement. + +J'aime peu _Les Aubes_ et _Philippe II_ qui n'ajoutent rien à la gloire +de Verhaeren, mais _Le Cloître_ et _Hélène de Sparte_ méritent une belle +destinée. + +_Les Aubes_, d'une réalisation scénique impossible, rappellent +extrêmement _Les Villes tentaculaires_ et _Les Campagnes hallucinées_. + +_Philippe II_ est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et +en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature +exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes. +Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira +toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en +Belgique. + +Autrement émouvant, _Le Cloître_! Le poète reprend un sujet qui, jadis, +avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie, +toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et +l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est +une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de +puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de +vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le +prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans, +après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur +n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom +Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar; +l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un +aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le +Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le +savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne +peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office, +il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement +l'expulsent. L'intérêt du _Cloître_ réside dans l'exaltation, en bonds +progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de +justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au +dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa +confession devient une orgie. + + Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire + Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire. + Je me jette moi-même au ban de l'Univers; + Je veux qu'on me crache à la face; + Qu'on me coupe ces mains qui ont tué; + Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué; + Qu'on appelle, qu'on ameute la populace. + Je m'offre aux poings qui frapperont + Et aux pierres qui blesseront + De leur rage, mon front[157]. + +Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale +à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître, +il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui +pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner +un tel secret, c'est de rompre + + La règle sainte et le claustral esprit, + +c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au +jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse +profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans +l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences +étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec +horreur pour avoir attenté à la vie _une et indivisible_ du Cloître. + +_Hélène de Sparte_, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en +alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture +latine, est à l'oeuvre dramatique de Verhaeren ce que sont _les Rythmes +souverains_ à l'oeuvre poétique. Je la qualifierais de tragédie +classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et +là n'apparaît point la moindre originalité d'_Hélène de Sparte_... + +Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène +déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme +résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle. + + Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes! + Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils! + Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure, + Sachant quel bonheur sûr mon coeur a négligé, + En arrachant sa vie aux soins de ta demeure; + Je t'apporte mon être étrangement changé + Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158]. + +Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer, +sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime +âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle +n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle +ose confier ses appréhensions: + + Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte + Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison; + Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte + Affermissaient jadis ma naissante raison, + Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent, + La bouche qui m'approche est brûlante soudain, + La main que l'on me tend est attirante et moite + Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim, + En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle. + Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas, + Je n'ose prononcer les plus simples paroles + De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159]. + +Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups +d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes +sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le +dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux +côtés de son frère. + + POLLUX + + La terre entière exulte et baise tes pieds nus + Avec la bouche en feu de ses foules ardentes; + Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes, + Renais: l'heure est unique et je me sens au coeur + Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur + Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne, + Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne! + + HÉLÈNE + + Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non + Sur ce pays funeste et désormais sans nom + Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes + En vain déborderaient pour effacer ses crimes. + Ma volonté est morte et ne tend plus à rien. + Ton insolent bonheur me fait haïr le bien; + Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme, + Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme + Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160]. + +Hélène, écoeurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême +encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent +des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu +dévalent les pentes des monts... Les arbres, les fleurs, les eaux, les +vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent... La +nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que +l'angoisse étreint: + + Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître! + Où désormais marcher, où désormais dormir, + Où respirer encor sans que souffre mon être + Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir! + Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines, + Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants, + Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161]. + +Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes, +Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose. + +Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète +tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder +le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la +tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren +sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de +passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes, +excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu +d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie, +la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la +conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses +et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand, +voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son +tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le +plus magnifique. + + * * * * * + +Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille +et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son +oeuvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le +sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que +_Le Patrimoine_, _Tes Père et Mère_, _La Souveraine_, _les Étapes_, _Le +Gouffre_, _Les Liens_ ont une beauté tragique un peu rude et une grande +noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans _Les Liens_, le +savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé +à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le +sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue +ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il +s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le +même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant +tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait +croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du +malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation. + +Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne +rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer. + +Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais +se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la +portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces, +vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure +brillante, _La Blessure_, _La Rivale_, plus encore _L'Instinct_, l'ont +révélé à Paris où, récemment, _La Flambée_ lui valut un bel et légitime +succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force +de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de +la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt +général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi _La Flambée_ +exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le +souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162]. + +La comédie de moeurs, de moeurs légères, trouve en Francis de Croisset un +bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet +enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser». +C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme, +les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine +et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de _Le Bonheur Mesdames_, +de _La Bonne Intention_, de _Chérubin_, complètement inapte à +émouvoir... Il prouve dans _Le feu du voisin_ une jolie sensibilité, et, +plus récemment, _Le Coeur dispose_ semble marquer une évolution vers un +genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de +Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs, +mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans +méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui +a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis. + +Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la +même voie. Ni _Le Vertige_, ni _Les Petits Papiers_ ne permettaient +toutefois d'espérer une oeuvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet +d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme. + +La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit +deux comédies, _Miss Lili_ et _L'Effrénée_, l'une un peu superficielle, +l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht +signa seul plusieurs petits actes, _L'Autre Moyen_, _L'École des +Valets_, _La Main Gauche_, alertes et amusants. + +_L'Écrivain public_ et _Pierrot millionnaire_ de Félix Bodson +divertissent agréablement. + +Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand +Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce +réjouissante et pleine d'émotion, _Le Mariage de Mlle Beulemans_. +Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une +indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins +mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà +de bonne comédie. + + * * * * * + +Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le +retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des +secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme +dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante +souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des +problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces +vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science +fragile et incertaine. + +_Psukè_, _Le Juré_, _Jéricho_, _Ambidextre journaliste_, _Fatigue de +vivre_, _La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire_ reflètent +diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations +philosophiques. + +Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt +nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule _Adam_. + +Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une +comédie satirique, _Pan_, où de réelles beautés voisinent avec des +bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne +reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de _La Chanson +d'Ève_. + +Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études +raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément +perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il +s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience, +d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi» +qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons +solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre +chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans _Étude +de jeune fille_, _Les Racines_, _L'Eau et le Vin_, point de personnages +agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent +et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri +Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au +delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la +pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des +sons[163].» + +D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans +grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur +goût pour l'analyse des sentiments. Dans _Fany_ et _Jacques le +Fataliste_ de Louis Delattre, _Hélène Pradier_ d'André Fontainas, +_Pierrot Narcisse_ d'Albert Giraud, _Ce n'était qu'un rêve_ de Valère +Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les +longueurs ni les gaucheries. + +Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante +des _Voyages vers mon pays_. L'auteur de _Kaatje_ et de _A Damme en +Flandre_ sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une +noble énergie dans les abandons les plus doux. Son oeuvre sent bon la vie +simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux +d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer _Kaatje_ à «un +Terburg en rupture de cadre.» + +Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que _La Mort +aux Berceaux_ d'Eugène Demolder? + +_Le Voile_, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française, +impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte... + + * * * * * + +Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin, +dans un _Savonarole_ qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse, +de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique. +J'apprécie moins _Les Étudiants Russes_, étude consciencieuse mais +froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y +combattent. + +Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais _La Duchesse de Malfi_ +de Webster, _Édouard II_ de Marlowe, _Philaster_ de Beaumont et +Flechter, fait revivre _Perkin Waarbeck_ l'aventurier flamand qui, au +XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette +reconstitution, célèbre ardemment sa race. + +En signalant encore un _Rabelais_ du comte Albert du Bois, la pièce +romantique de Félix Bodson, _Antonio Perez_, _La Cluse_ de Georges Rens, +_Les Intellectuels_, _L'Oiseau mécanique_, _La Victoire_ d'Horace van +Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites +par Camille Lemonnier de ses romans, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Les Yeux qui +ont vu_, _Edénie_, et qui leur demeurent inférieures, sans doute +aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature +dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe. + + + + +V + +LES ESSAIS--LA CRITIQUE--LE MOUVEMENT DES IDÉES + + +Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la +Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et +fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, _Le Trésor des Humbles_, +ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la +même année (1896), mais avant _Aglavaine et Sélysette_; aussi, dans ce +petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue +jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée +_la Sagesse et la Destinée_, puis _La Vie des Abeilles_ (1901), _Le +Temple enseveli_ (1902), _Le Double Jardin_ (1904) et _L'Intelligence +des Fleurs_ (1907). + +Dans _Le Trésor des Humbles_, livre de miséricorde et d'amour, +Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se +mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme +une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le +tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que +nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni +de nos gestes, ni de nos paroles. + + Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer + par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant. + Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous + dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que + d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas + mises en jeu qui déterminent l'événement?[164]. + +Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes, +les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui +résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure: + + Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité + particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité + quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165]. + +Et encore: + + Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien + au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien + au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus + promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus + scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16]. + +Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous +permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous. +Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous +menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner, +incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires: + + Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un + ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez + que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes + habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les + mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active + de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force + créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement + irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme + inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de + l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions + de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles + sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges, + dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous + n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou + totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de + l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne + connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets, + mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi + courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent + souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre + paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence + auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre + intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167]. + +Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce +n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans +le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner +notre existence et à l'embellir. La _Vie des Abeilles_ prend, à cet +égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans +quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur +tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur +fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les +hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et +l'insignifiance de leur volonté vis-à-vis de l'organisme fantastique de +l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile +existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et +satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité? + + Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la + plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort + que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que + l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans + l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et + que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus + importants, et même les seuls importants dans l'histoire des + mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle + nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force + de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et + peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse + directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part. + L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être + la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est + certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le + but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent + ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de + notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et + qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle + qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans + doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et + incontestablement[168]. + +Tout le chapitre du _Temple enseveli_, intitulé «L'Évolution du mystère» +développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens, +avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans _Le Trésor des Humbles_, +pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de +Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques, +certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles +réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi +qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes, +d'ailleurs excusables,--_mais qui ne sont plus suffisamment inévitables +pour qu'on ait le droit de s'y complaire_[169]--d'un esprit qui se +laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de +ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, _mais il n'est pas salutaire_ +d'envisager de cette façon la vie...» + +Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il +s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder, +vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante +de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, _Le Double +Jardin_ et _L'Intelligence des Fleurs_ indiquent assez souvent une +sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés +par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité +humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les +femmes. + +Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de +Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des _Soirs_, des +_Débâcles_, des _Flambeaux noirs_, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse, +une crise religieuse: ses _Serres chaudes_, puis ses drames attestent le +découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme +nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte +de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de +la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son oeuvre s'épanouit +à partir de _La Sagesse et la Destinée_, avec la même sûreté que celle +de Verhaeren, après _Les Villes tentaculaires_. L'un et l'autre sont +devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés: +les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement. + +On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de +personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de +Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps, +grief à l'auteur du _Trésor des Humbles_ de demander son inspiration à +des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous +encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est +incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck +l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et +les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'oeuvre +philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases +du moraliste américain: + + «D'où vient la sagesse? Où est la Source de la force? L'âme de Dieu + se répand dans le monde à travers les pensées des hommes. Le monde + repose sur des idées et non sur du fer et du coton, et le fer du + fer, le feu du feu, l'éther et la source de tous les éléments, + c'est la force morale. Comme la nuée sur la nuée, et la neige sur + la neige, comme l'oiseau sur l'air et la planète en fuite dans + l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent + sur les pensées des hommes[170].» + +Toutefois, ce qui appartient en propre à Maeterlinck, ce que ni Novalis +ni Émerson ne lui ont prêté, c'est la manière de présenter les idées. Et +si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise _directement_ aux +sources anglo-saxonnes (mais après tout, il nous plaît de le penser, ni +Novalis, ni Émerson n'ignorèrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait +le nier, elle acquiert bien droit de cité parmi nous, cette pensée, +coulée dans la langue française la plus pure, la plus souple, la plus +harmonieuse, qui nous arrive filtrée à travers une forme essentiellement +latine! Un écrivain étranger à notre culture, aurait-il jamais écrit la +_Vie des Abeilles_ ou _Le Temple enseveli_? Par sa conception de +l'univers et son idéal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races +septentrionales, mais sa sensibilité persuasive, le parfum insinuant et, +par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement +latin. + +En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que _La Vie +des Abeilles_, _Le Double Jardin_, _L'Intelligence des Fleurs_, +témoignent d'un sens plastique égal au sens mystique; mais plus que +peintre, il est poète. Sa prose ondule en un rythme admirable et +d'innombrables images s'y déploient. Certaines pages du _Double Jardin_, +par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rimés; +on les compte par séries. En voici quelques-uns, au début de cette belle +évocation lyrique: «Les sources du printemps.» + + Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer + immobile et qui semble sous verre,--où durant les mois noirs du + reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis à l'abri des neiges + et du vent, en un palais de paix, de lumière et d'amour...[171] + +Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le +crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta guère +d'idées neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres +en pastilles délectables. Ses essais subsisteront pour perpétuer la +belle émotion, la noblesse réconfortante, la poésie de son âme +généreuse. + + * * * * * + +Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catégorie littéraire +contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet +exercice. Prodigieuse, l'activité d'Edmond Picard s'est employée en tous +sens et je ne vois guère de travaux intellectuels qui n'aient passionné +cet esprit intrépide. Journaliste littéraire et politique, chroniqueur, +écrivain de voyages, dramaturge même, romancier et poète à ses heures, +Maître Edmond Picard reste avant tout célèbre avocat autant que savant +jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalisé son ardeur vers une fin +unique, il exerça une influence réelle sur un grand nombre de ses +compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partagé avec bien des +débutants ès-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la +«Jeune Belgique» trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en +partie à son dévouement, au combat tenace qu'il mène dans l'_Art +Moderne_, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cessé, +soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les écrivains de +langue française, ni de travailler lui-même à l'illustration d'une cause +qui lui tient à coeur. Son nom demeurera attaché à la renaissance +glorieuse de la Belgique. + +L'oeuvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus séduisante aussi, ces +_Scènes de la vie judiciaire_, se compose de quatre volumes: _Le +paradoxe sur l'avocat_, _La Forge Roussel_, _l'Amiral_, _Mon Oncle le +Jurisconsulte_. Autant de livres juridiques, autant de livres +littéraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste +seulement à étudier les lois dans les livres. Il aperçoit le Droit à +chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut +suggérer l'idée du Droit aux jeunes gens en les obligeant à observer +autour d'eux. Aussi résume-t-il ses idées en des nouvelles ou autres +fictions fort agréables, dont l'esprit avisé et charmant, la forme +joliment fringante, s'ils évoquent très peu la sécheresse des articles +du Code, développent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un +stagiaire frais émoulu écoute le Maître éminent lui exposer les devoirs +professionnels de l'avocat (_Le paradoxe sur l'avocat_); là, un +bâtonnier confie à ses confrères, en un récit émouvant, comme lui fut +inculpé l'amour de sa profession (_Mon Oncle le Jurisconsulte_). Et +toujours, Picard découvre des horizons insoupçonnés, incite à méditer, +instruit par la plus savoureuse des leçons. Félicitons-le d'avoir cru +que «ces matières abstraites, toujours présentées jusqu'ici sous un +accoutrement doctoral, qui les rendait à la fois peu attrayantes et +accessibles seulement aux initiés, pourraient supporter, sans rien +perdre de leur gravité et de leur valeur, une accommodation moins +pédantesque[172]». + +La critique littéraire belge ne date, comme le roman, la poésie ou le +théâtre, que d'une trentaine d'années. J'ignore si les bonnes oeuvres +font les bons critiques... Toujours est-il qu'avant 1880, on ne +rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le +moins obscur, Gustave Frédérix, se distingue surtout par ses attaques +violentes contre «La Jeune Belgique» et Francis Nautet. + +Francis Nautet concevait en effet, la critique de façon nouvelle. +Nullement effarouché par les jeunes écrivains qui venaient de +révolutionner la vie littéraire, il essayait de se composer, sur les +hommes et les livres, une opinion à lui, inspirée de principes larges, +soutenue par des idées générales, sans daigner se soumettre aux doctes +édits de messieurs les pédants à lunettes. «Son enthousiasme, a dit +Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des +premières moissons d'art.» En fallait-il tant pour déchaîner la meute +des timorés et des jaloux? + +Deux volumes de _Notes sur la littérature moderne_ et une _Histoire des +lettres belges d'expression française_[73], non terminée, forment +l'oeuvre de Nautet, arraché, dans la force de l'âge, à son labeur, tel, +trois ans plus tôt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan +des deux tomes sur les Lettres belges a beau être médiocrement établi, +la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut étudier les écrivains +belges, doit l'avoir lu. Une pensée riche et pénétrante, un esprit juste +non sans ingéniosité, le souci incessant de ne point voir mesquin, de +rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidité +perspicace de sa méthode élève Nautet à la hauteur d'un historien +littéraire. + +Mêmes qualités dans les _Notes sur la littérature moderne_ où les +Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents +articles sur «le Nihilisme littéraire», «Catulle Mendès», «Alphonse +Daudet», «L'Art et la Bourgeoisie», «Charles Baudelaire» écrits en une +langue saine et alerte. J'apprécie tout particulièrement le chapitre du +«Mouvement naturaliste» et celui en l'honneur du grand Dostoïewsky. +Voici une page prouvant à quel point Nautet a compris et su mettre en +lumière le génie des Russes. + + Les Russes, de préférence, dépeignent les créatures complexes; ils + démêlent les sentiments dans les âmes ravagées et débrouillent dans + les cerveaux l'emmêlement des idées, en notant, avec une précision + merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En + opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un + caractère. On dirait difficilement de certains personnages de + Tourgueneff et de Dostoïewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est + leur défaut ou leur qualité dominante; on n'y trouve pas de types + qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus à cette + littérature élémentaire, qui consiste à présenter les gens avec un + défaut, ou une vertu persistant toujours, sans détente, sans + contrastes, sans brusques démentis. Leurs héros ont une réalité + frappante, précisément parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils + conservent des coins inconnus, qu'ils sont variés, inconséquents, + divers, contraires à eux-mêmes et aux apparences, comme l'est en + réalité l'être humain. Ils sont ouverts à des mobiles différents et + contradictoires, souples, sans caractère fixe, des anges y ont des + griffes de démons, des gens vertueux, dévoués et bons révèlent tout + à coup des abîmes de scélératesse. Et des scélérats, au milieu de + leurs instincts mauvais, ont des éclaircies exquises, des + jaillissements de tendresse et de douceur[174]. + +Aujourd'hui la critique littéraire se trouve représentée par une pléiade +d'écrivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine +tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacité de +son esprit, l'opulence de son érudition. Il faut tenir l'éminent +professeur à l'Université de Liège pour un défenseur opiniâtre de la +culture française en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas +reproché de rattacher avec partialité la littérature belge à la +littérature française, de voir en celle-là le corollaire trop strict de +celle-ci? Quant à nous, comment le blâmerions-nous d'une attitude qui +constitue un si juste titre à notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a +beaucoup voyagé, il parle cinq ou six langues et possède les principales +littératures européennes. Infatigable, il prêche sa doctrine et bataille +pour la prédominance de notre culture. Ni ses conférences, ni ses +innombrables articles n'ont pu toujours être recueillis, mais plusieurs +volumes permettent d'apprécier la sûreté de sa science et le caractère +original d'idées que l'on respecte, même s'il arrive de ne les point +partager. _Les Études de dialectologie wallonne_, _Les Passions +allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien théâtre français_, +_La Belgique littéraire et politique_, _Les Études critiques sur la +tradition littéraire en France_ attestent la diversité des recherches et +l'éclectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite +de «la naissance du drame liturgique» se termine par une étude sur +«l'esthétique des symbolistes» en passant par François Villon, Joachim +du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugène Fromentin, tous envisagés sous +un jour spécial et nouveau, avec une tendance très accentuée à juger de +haut, à tirer, le plus souvent possible, une loi générale d'un +groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappelé l'accueil +plutôt froid réservé aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi: + + Au XVIe siècle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay + provoquait de même l'ire de Fontaine et des disciples entêtés de + Marot par l'apparente nouveauté de quelques-unes de ses + affirmations et l'audacieux pédantisme de son style, tout crénelé + de grec et de latin. Au siècle suivant, le fondant, le melliflu des + expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine, + indignaient Saint-Évremond, grand et bel esprit pourtant, et + causait à Madame de Sevigné le dépit d'une chose inconnue et + déplaisante. C'est ce dépit qu'elle a traduit par la phrase + historique: «Racine fait des comédies pour la Champmêlé...». Et, + plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brisée de La + Bruyère et de son observation impitoyable, succédant à la période + cicéronienne et aux critiques de moeurs toutes générales des + sermonnaires? C'est la loi de nature, l'éternel recommencement des + mêmes grimaces, apeurées ou dégoûtées, devant l'effort des nouveaux + venus; chaque génération est nécessairement marâtre pour celle qui + lui succédera[175]. + +Louis Dumont-Wilden ne se spécialise pas dans la critique littéraire. Il +est aussi bien publiciste, essayiste, écrivain d'art. Mais je le +rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat +pour la culture française. Esprit très distingué, très ouvert, très au +courant de la pensée contemporaine en Europe, d'une activité pétulante, +souple et avisée, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques +éparpillées par les journaux et revues, nous mène, en guide averti, vers +les _Coins de Bruxelles_, ou nous confie ses appréhensions de sociologue +(_Les Soucis des Derniers soirs_), ou encore célèbre son pays dans _La +Belgique illustrée_, ouvrage très attrayant et très utile, préfacé par +Émile Verhaeren. Récemment, en collaboration avec Jules Souguenet, +Dumont-Wilden fit paraître la _Victoire des Vaincus_, un livre bien doux +à tous les coeurs français. Les deux auteurs belges racontent leur voyage +à travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq. +Ils en revinrent persuadés que l'amour de la France persistait +tenacement sur la terre annexée. Comme leurs récits émeuvent et +réconfortent! + +Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'éclaireurs +sans cesse en éveil, intrigués et sollicités par toute idée jeune, qui +écrivent, parlent, vivent sur la brèche pour défendre la littérature +d'expression française et la pensée française. _Les Physionomies +littéraires_ témoignent de son talent nerveux et clairvoyant. + +Henri Liebrecht, avec lequel nous eûmes l'occasion déjà de nous +rencontrer, publia une importante _Histoire de la Littérature belge +d'expression française_, des origines à nos jours, travail sérieux, +documenté, complet, d'une information sûre, clairement édifié, +harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la +forme attrayante, souvent personnelle. + +Plus chétif, le petit volume, assez ancien à la vérité, d'Eugène +Gilbert, sur _Les Lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_. + +_Les Écrivains Belges_ de Désiré Horrent contiennent des chapitres +parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren, +Eekhoud, Giraud, Séverin, Demolder, toujours mûrement pensés, écrits +avec élégance. + +Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans _Le Livre des Masques belges_ +bien des monographies instructives. + +Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les +_Essais de critique catholique_ et les _Impressions de littérature +contemporaine_ font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor +Kinon, qui nous présente (_Portraits d'auteurs_) de fortes études, +souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains +écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur +de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès. + +Mentionnons aussi les _Monstres belges_ de Jules Souguenet, l'_Énergie +belge_ d'Édouard Ned, _La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique_ par +Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux +de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges +Doutrepont. + +Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile +Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une +prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les +Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges +Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent +maintenant des feuilletons littéraires. + +Il est un poète dont l'oeuvre critique importe presque autant que l'oeuvre +lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les _Propos de Littérature_ +(études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois +plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste +poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même +émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par +ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel +s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en +parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de +perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de +Régnier. + + ... M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise; + et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive + qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace + invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces + dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà + sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans + surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et + troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt + haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les + fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176]. + +Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velouté plus +succulent que celles inspirées à Mockel par l'auteur de _La Chanson +d'Ève_. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi +appropriés, aussi délicats, aussi suavement évocateurs, jamais on ne +recréera, au moyen d'un art à ce point compréhensif et cajoleur, le pur +enchantement d'une atmosphère quasi divine. + +Nous notions, aux premières pages de ce travail, que les écrivains +belges étaient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient +naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cédèrent à +ce goût instinctif. + +Camille Lemonnier, qui avait débuté dans la vie littéraire par ses +_Salon de Bruxelles_ (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre +remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une _Histoire des Beaux-Arts +en Belgique (1830-1887)_, en 1888 les sensations profondes éprouvées en +face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la même année, +_Les Peintres de la Vie_, contenant des études définitives sur Alfred +Stevens et Félicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique écrivain +d'art, parce qu'il comprend et aime profondément ceux dont il parle. Le +profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses +propres conceptions, il constate si ses théories s'accommodent ou non de +leurs talents. Lemonnier, lui, soupçonne leurs émotions, partage leurs +enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs. + +Émile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique à _L'art +Moderne_ et à _La Nation_. Il fît paraître, en 1885 et 1887, deux +opuscules; _Joseph Heymans peintre_ et _Fernand Knopff_, plus récemment +(1905) un très beau livre sur Rembrandt. + +On doit à Eugène Demolder, outre son volume d'_Impressions d'art_, de +belles monographies: Constantin Meunier, Félicien Rops, James Ensor; +Georges Eekhoud s'est intéressé aux peintres animaliers, après avoir +traduit du néerlandais des ouvrages sur Van Dyck et Jordaens. + +André Fontainas nous offre une excellente _Histoire de l'art français au +XIXe siècle_ et une forte étude sur Franz Hals. + +Des conteurs tels que Maurice des Ombiaux ou Sander Pierron s'aventurent +également sur un domaine dont d'autres écrivains se sont fait un fief. +De ceux-ci, le plus documenté et le plus brillant est sans conteste +Hippolyte Fierens-Gevaert. _Les Essais sur l'art contemporain_, _La +Renaissance septentrionale et les premiers maîtres des Flandres_, les +livres consacrés à Jordaens et Van Dyck font admirer sa science comme la +sûreté de son instinct. + +Henri Hymans, Arnold Goffin, Jules Destrée, qui se préoccupa +particulièrement des oeuvres d'art religieux, Dumont-Wilden, Octave Maus, +parfois Edmond Picard ont aiguillé ou aiguillent leurs recherches vers +le même but. + +Les travaux éminents de Charles de Spoelbergh de Lovenjoul représentent +avec éclat l'érudition. Ce savant devint vite populaire en France, car +il se voua tout entier à l'oeuvre de Balzac et au romantisme français. +_L'Histoire des oeuvres d'H. de Balzac_, _La Genèse d'un roman de +Balzac_, _Une page perdue d'H. de Balzac_, _Autour de H. de Balzac_, +_L'Histoire des oeuvres de Th. Gautier_, _La Véritable histoire de «Elle +et Lui,»_ _Sainte-Beuve inconnu_, autant d'ouvrages indispensables à +ceux qui désirent élucider l'histoire littéraire de la première moitié +du XIXe siècle, sur des textes précis et méticuleusement établis. + +La philosophie recueille peu d'adeptes, mais le professeur Georges +Dwelshauwers, dont la _Synthèse mentale_ nous autorise à le regarder +comme un disciple de Bergson, l'honore dignement. + +L'histoire groupe plus de fervents. Un maître de l'Université de +Bruxelles, Léon Vanderkindere, tenta dans _Le siècle des Artevelde_ +(1879) de rattacher l'histoire de la Belgique à l'histoire générale et +s'astreignit à l'analyser suivant une méthode sérieuse. Il fut à +l'histoire ce que Nautet devait être à la littérature. Vanderkindere +laisse, en outre, une _Histoire de la Formation territoriale des +principautés belges au Moyen Âge_. + +L'impulsion donnée, d'autres suivirent: Godefroid Kurth, avec peut-être +moins de science rigoureuse, mais plus de lyrisme, écrivit une _Histoire +de la civilisation moderne_. + +Henri Pirenne devait profiter de toutes ces études, les augmenter, les +mettre au point. Son _Histoire de la Belgique_ s'élève comme le premier +monument en l'honneur de la nation belge. Résolu à ne point voir dans la +formation de la Belgique contemporaine un simple accident, Pirenne +l'explique en reliant le peuple belge aux principaux événements de +l'Histoire, en le faisant participer, en tant que peuple belge, depuis +les temps les plus reculés, aux grands mouvements européens. L'oeuvre de +Pirenne est une oeuvre nationale[178]. + +On ne saurait passer sous silence l'ouvrage mi-historique, +mi-physiologique d'Eugène Baie sur la sensibilité collective, dont la +première partie _L'Épopée flamande_[179] reconstitue le génie du peuple +flamand d'après sa manière de sentir adaptée aux diverses manifestations +de son existence. + +Les souvenirs de voyages ont excité la verve de quelques auteurs. Sous +la signature d'Edmond Picard parurent _Monseigneur le Mont-Blanc_, _En +Congolie_, _El Moghreb el Aska_. Jules Leclercq, James Vandrunen, +Léopold Courouble racontent leurs séjours en Afrique et Adrien de +Gerlache nous entraîne vers l'Antarctique. Sans traverser les mers, il +est aisé de parcourir l'Espagne en auto avec Eugène Demolder ou de +visiter le pays de l'Ardenne en compagnie de Léon Dommartin. N'oublions +point enfin les notes variées et intelligentes de Dumont-Wilden. + + * * * * * + +La vie littéraire belge ne s'observe pas seulement à travers les livres. +Il convient, pour en apprécier la vigueur, de jeter aussi un regard sur +les nombreuses revues. On connaît déjà cette _Jeune Belgique_, +aujourd'hui défunte, mais jadis illustre, lorsque en 1881 elle groupait +toutes les aspirations nouvelles. Peu d'années après, naissaient _L'Art +moderne_ et _La Société nouvelle_ (1884); _La Wallonie_ d'Albert Mockel +ne tardait pas à paraître. _La Jeune Belgique_ et _La Wallonie_ +n'existent plus, mais que de revues fraîches ont surgi! Et combien ont +déjà disparu, revues de jeunes dont l'éphémère existence apporte +cependant la preuve de tentatives ardentes et loyales! On n'oublie ni +_Le Coq rouge_, ni _Le Magasin littéraire_. Actuellement les trois +revues les plus importantes sont _La Revue de Belgique_, dirigée par +Maurice Wilmotte, d'esprit très libéral et de tendances françaises, _La +Revue Générale_, organe plutôt catholique, _La Belgique artistique et +littéraire_, dont la neutralité semble parfaite, où collaborent Paul +André, Maurice des Ombiaux, Léopold Courouble, F.-Ch. Morisseaux, +Maurice Gauchez, etc. D'autres périodiques d'excellente allure, _L'Art +Moderne_ (Octave Maus), _La Société nouvelle_[180], _La Vie +Intellectuelle_ (Georges Rency et Jean de Bère), _Durandal_ (abbé +Moeller) méritent également les suffrages des lettrés. Attirons aussi +l'attention sur _La Fédération Artistique_, _La Plume_, _Le Thyrse_, _La +Belgique française_, _L'Essor_, _Wallonia_[181], _Le Florilège_[182], +_L'Art et l'École au Foyer_[183], _Les Moissons Futures_[184], _La Jeune +Wallonie_[185]. + +D'autre part, les critiques dont nous avons tout à l'heure relevé les +noms tiennent presque tous les rubriques des principaux journaux. On y +rencontre même des conteurs, puisque le délicieux Delattre assume la +tâche, dont il s'acquitte fort heureusement, de présenter les livres +nouveaux aux lecteurs du _Petit Bleu_. + +Les préoccupations littéraires font désormais partie intégrante de la +vie belge. Cette animation intellectuelle, entretenue par les livres, +les revues, les journaux, se trouve encore encouragée au moyen de +conférences. Dans les villes importantes, Bruxelles, Anvers Liège, Mons, +des cercles, de grands quotidiens en organisent chaque année des séries. +De leur côté, _Les Amitiés Françaises_ se ramifient de plus en plus en +Belgique et créent un peu partout des sections qui contribuent +intensément, grâce à des causeries, des excursions, des brochures, au +développement de la culture française. Rendons un hommage particulier à +l'habile et ingénieuse activité de Maurice Wilmotte: il prête son +concours à tant de réunions utiles pour notre cause! + +D'ailleurs, un courant permanent s'est établi entre la Belgique et la +France dont les deux pays profitent. Si nos maîtres, nos hommes de +lettres vont se faire entendre à Bruxelles, à Anvers, des professeurs +belges, Wilmotte ou Dwelshauwers, parlent devant un public +français[186]. Les écrivains belges envoient prose et vers aux revues +françaises et se font éditer couramment à Paris. Le _Mercure de France_ +en a plus hospitalisé, je crois, que n'importe quel libraire bruxellois! +Aussi bien, n'est-ce pas notre pays qui, parfois, révéla des auteurs +belges à la Belgique elle-même et au monde? Maeterlinck ne fut-il pas +certain matin projeté brusquement en lumière par Octave Mirbeau? + +Mais quels que soient les liens qui unissent étroitement les destinées +de la littérature belge à celles de la littérature française, ils ne +doivent empêcher ni d'apercevoir, ni d'apprécier les caractères spéciaux +très marqués d'un mouvement intellectuel riche et puissant par lui-même. +À cet égard, la Belgique a suffisamment affirmé sa robustesse depuis +plus d'un quart de siècle pour que nous envisagions son avenir avec +confiance. Désormais elle vivra d'une vie continue, sans période +stérile, et jouera un rôle sans cesse grandissant dans l'histoire +littéraire universelle. Déjà cette année, un écrivain belge n'obtint-il +pas le prix Nobel? + +À l'enthousiasme des littérateurs s'est ajouté, depuis peu, un élément +tout nouveau de succès. Longtemps, le gouvernement les négligea ou les +méprisa; or voici que LL. MM. le Roi et la Reine de Belgique ne manquent +aucune occasion de leur témoigner une affectueuse sollicitude. Ces +souverains, amis des Lettres et des Arts, n'attendent pas du seul essor +industriel et commercial la belle santé de leur peuple. On s'en rendit +bien compte au discours qu'Albert Ier prononça en inaugurant la section +littéraire de l'Exposition de Bruxelles. Les actes suivirent les paroles +puisque, au mois de septembre 1911, le Roi Albert et la Reine Élisabeth +recevaient Verhaeren dans l'intimité du château de Ciergnon, et +honoraient de leur présence, en mai dernier, le festival offert à +Maeterlinck au Théâtre de la Monnaie. Voilà donc la littérature +officiellement classée, en Belgique, comme une manifestation essentielle +de l'activité nationale. Réjouissons-nous-en, et admirons quelle +merveilleuse poussée de sève l'enleva, en trente-deux ans, de +l'obscurité à la gloire, pour le plus beau triomphe de l'influence +française! + + + + +BIBLIOGRAPHIE + + + + +I + +PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS + +Bazalgette (Léon).--_Camille Lemonnier_. Paris, Sansot, 1904. + +--_Émile Verhaeren_. Paris, Sansot, 1907. + +Beaunier (André).--_La Poésie nouvelle_. Paris, Mercure de France, 1902. + +Bever (Ad. Van).--_Maurice Maeterlinck_. Paris, et avec Sansot, 1904. + +Léautaud (Paul).--_Poètes d'aujourd'hui_. Paris, Mercure de France, +1900. + +Bithell (Jethro).--_Contemporary Belgian Poetry_. Londres, The Walter +Scott Publishing Co Ltd, 1904. + +Je dois ici des remerciements à mon ami M. Louis Chatelain, ancien +membre de l'École française de Rome, attaché à la Bibliothèque +Nationale, qui a bien voulu se charger de certaines recherches. + +Ernest-Charles (J.).--_Les Samedis littéraires_ (3me série). Paris, +Sansot, 1906. + +--_Le Théâtre des poètes_. Paris, Ollendorff, 1910. + +Chot (Joseph) et Dethier (René).--_Histoire des Lettres françaises de +Belgique depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours_. Charleroi, Hallet, +1910. + +Effer (Prof. Dr. Hubert).--_Beiträge zur Geschichte der franzoesischen +Literature in Belgien_. Düsseldorf, 1909. + +Gauchez (Maurice)--_Le Livre des Masques belges_. Paris et Mons, Éd. de +la Société nouvelle, 1909. + +Gilbert (Eugène).--Les Lettres françaises dans la Belgique +d'aujourd'hui. Paris, Sansot, 1906. + +Gourmont (Remy de).--_Promenades littéraires_. Paris, Mercure de France, +1904. + +--_Le Livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1906. + +--Le _IIe livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1910. + +Hauser (Otto).--_Die Belgische Lyrik von 1880 bis 1900_, Groszenhain, +1902. + +Horrent (Désiré).--_Écrivains belges d'aujourd'hui_. Bruxelles, +Lacomblez, 1904. + +Kinon (Victor).--_Portraits d'auteurs_. Bruxelles, Dechenne et Cie, +1910. + +Lemaitre (Jules).--_Impressions de théâtre_ (huitième série). Paris, +Lecène, Oudin et Cie, 1895. + +Liebrecht (Henri).--_Histoire de la Littérature belge d'expression +française_. Bruxelles, Vanderlinden, 1910. + +Mockel (Albert).--_Émile Verhaeren, avec une notice biographique par +Francis Viélé-Griffin_. Paris, Mercure de France, 1895.--_Charles van +Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904. + +Nautet (Francis).--Histoire des Lettres belges d'expression française (2 +volumes). Bruxelles, 1892. + +Ramaekers (Georges).--_Eugène Demolder_. Bruxelles, Société belge de +Librairie, 1909.--_Georges Virrès_. Bruxelles, Société de Librairie, +1910. + +Rossel (Virgile).--_Histoire de la Littérature française hors de France_ +(2° éd.). Paris, Fischbacher, 1897. + +Souza (Robert de).--_La Poésie Populaire et le lyrisme sentimental_. +Paris, Mercure de France, 1899. + +Taine (Hippolyte).--_Philosophie de l'art_. Paris, Hachette. + +Verhaeren (Émile).--_Les Lettres françaises en Belgique_, Bruxelles, +Lamertin, 1907. + +Visan (Tancrède de).--_L'Attitude du lyrisme contemporain_. Paris, +Mercure de France, 1911. + +Zweig (Stefan).--_Émile Verhaeren, sa vie, son oeuvre_, traduit de +l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet, Paris, Mercure de France, +1910. + + + + +II + +OEUVRES DES AUTEURS DONT CE LIVRE CONTIENT UNE CITATION + + +Braun (Thomas)[187].--_Le Congrès des Poètes_. Gand, Siffer, 1895. + +--_L'An_. Bruxelles; Lyon-Classen, 1897, + +--_Le Livre des Bénédictions_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1900. + +--_Des Poètes simples_. _Francis Jammes_. Bruxelles, Édition de la Libre +esthétique, 1900. + +--_Propos d'Hier et d'Aujourd'hui_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1908. + +--_Paul Verlaine en Ardennes_. Paris, Dumoulin, 1909. + +--_Philatélie_. Paris, Bibliothèque de l'Occident, 1910. + +--_Fumée d'Ardennes_. Bruxelles, Deman, 1912. Collin (Isi).--_Des Vers_. +Liège, Impr. Gérard, 1898. + +--_Les Baisers_. Liège, Impr. Gérard, 1898. + +--_L'Étang_. Liège. Impr. Gérard, 1900. + +--_Quinze Ariettes_. Bruxelles, Weissenbruch, 1901. + +--_ Pan ou l'Exil Littéraire_. Liège, Impr. Faust-Truyen, 1903. + +--_La Vallée Heureuse_. Liège, Bénard, 1903. Paris, L'Ermitage, 1903. + +Delattre (Louis).--_Croquis d'Écoliers_. Mons, Manceaux, 1888. + +--_Contes de mon Village_. Bruxelles, Lacomblez, 1890. + +--_Les Miroirs de Jeunesse_. Bruxelles, Lacomblez, 1894. + +--_Une Rose à la Bouche_. Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896. + +--_La Loi de Péché_ (roman), Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Marionnettes Rustiques_. Liège, Bénard, 1899. + +--Le Jardin de la Sorcière. Contes traduits des frères Grimm. Bruxelles, +Dechenne, 1906. + +--_Fany_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1906. + +--_La Mal Vengée_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907. + +--_Le Roman du Chien et de l'Enfant_. Bruxelles, Dechenne, 1907. + +--_Avril_. Bruxelles, Lamertin, 1908. + +--_Le Jeu des Petites Gens_. Liège, Bénard, 1908. + +--_Les Voyageurs et La Dissolution de l'Instinct sexuel_. Bruxelles, +Impr. Vve Féron, 1909. + +--_Le Pays Wallon_. Bruxelles. Dechenne, 1910. + +--_Les Carnets d'un Médecin de Village_. Bruxelles, Dechenne, 1910. + +--_Contes d'avant l'Amour_. Bruxelles, Larcier, 1910. + +--_Petits Contes en Sabots_. Bruxelles, Lebègue, 1911. + +--_Le Parfum des Buis_. Bruxelles. Dechenne, 1912. + +Demolder (Eugène).-_Impressions d'Art_. Bruxelles, Vve Monnom, 1889. + +--_Contes d'Yperdamme_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_James Ensor_, avec un dessin d'Ensor. Mort mystique d'un théologien. +Bruxelles, Lacomblez, 1892. + +--_Les Récits de Nazareth_. Bruxelles, Ch. Vos, 1893. + +--_Félicien Rops_. Étude patronymique avec quelques reproductions +brutales de devises inédites de Rops. Paris, René Pincebourdes, 1894. + +--_La Légende d'Yperdamme_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Le Royaume authentique du grand saint Nicolas_. Paris, Mercure de +France, 1896. + +--_Quatuor_. Paris, Mercure de France, 1897. + +--_Sous la Robe_. Paris, Mercure de France, 1898. + +--_La Mort aux Berceaux_. Noël en un acte. Paris, Mercure de France, +1899. + +--_La Route d'émeraude_. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Les Patins de la Reine de Hollande_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Le Coeur des Pauvres_. Contes pour les enfants. Paris, Mercure de +France, 1901. + +--_L'Agonie d'Albion_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Constantin Meunier_. Étude. Bruxelles, Deman, 1901, + +--_Trois Contemporains_: Henri de Brakeleer, Constantin Meunier, +Félicien Rops. Bruxelles, Deman, 1901. + +--_L'Arche de Monsieur Chenus_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Le Jardinier de la Pompadour_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_L'Espagne en Auto_. Paris, Mercure de France, 1906. + +Devos (Prosper-Henri).--_Un Jacobin de l'An CVIII_. Bruxelles, +Association des écrivains belges. + +--_Monna Lisa_. Paris, Librairie générale des sciences, arts et lettres, +1911. + +Eekhoud (Georges)--._Myrtes et Cyprès_. Paris, Librairie des +bibliophiles, 1876. Épuisé. + +--_Zigzags Poétiques_. Paris, Librairie des bibliophiles, 1877. Épuisé. + +--_Les Pittoresques_, Paris, Librairie des bibliophiles, 1879. + +--_Henri Conscience_. Bruxelles, Lebègue, 1881. + +--_Kees Doorik_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883. Épuisé. + +--_Kermesses_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1884. Épuisé. + +--_Les Milices de saint François_. Bruxelles, Vve Monnom, 1886, Épuisé. + +--_Nouvelles Kermesses_. Bruxelles. Vve Monnom, 1887. Épuisé. + +--_La Nouvelle Carthage_ (éd. incomplète). Bruxelles, Kistemaeckers, +1888. + +--_La Nouvelle Carthage_. _Les Émigrants_. _Contumace_. Bruxelles, +Kistemaeckers, 1889. + +--_La Duchesse de Malfi_ (tragédie de John Webster). Bruxelles, Éd. de +la Société nouvelle, 1890. Épuisé. + +--_Les Fusillés de Matines_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Cycle Patibulaire_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1892; réédité au +Mercure de France, 1896. + +--_Au Siècle de Shakespeare_. Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_La Nouvelle Carthage_ (éd. définitive), Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_Nouvelles Kermesses_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1894. + +--_L'Escrime à Travers les Ages_ (histoire vivante de l'épée en dix +tableaux épisodiques) musique de MM. Danneau, de Boeck, etc. Bruxelles, +Lebègue, 1894. + +--_Mes Communions_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1895; réédité au Mercure +de France en 1897. + +--_Philaster et L'Amour qui saigne_ (tragédie de Beaumontet Flechter). +Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896; réédité à Paris chez Stock en 1897. + +--_Édouard II_ (tragédie de Marlowe). Bruxelles, Société nouvelle, 1896. + +--_Peter Benoit_. Bruxelles, Vve Monnom, 1897. + +--_Escal Vigor_. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_La Faneuse d'amour_. Paris, Mercure de France, 1900. + +--_L'Autre Vue_. Paris, Mercure de France. 1904. + +--_Les Chefs-d'oeuvre de van Dyck_ (traduction de l'ouvrage néerlandais +de Max Rooses). Anvers, Librairie néerlandaise, 1900-1901. + +--_L'Imposteur Magnanime_ (théâtre). Perkin Waarbeck. Bruxelles, Bulens, +1903. + +--_Jacques Jordaens et son oeuvre_ (traduction de l'ouvrage néerlandais +de P. Buschmann). Bruxelles, Van Oest, 1905. + +--_Les Peintres Animaliers_. Bruxelles, Van Oest, 1911. + +--_Les Libertins d'Anvers_. Paris, Mercure de France, 1912. + +Elskamp (Max).--_Dominical_. Anvers, Buschmann, 1892. + +--_Salutations dont d'angéliques_. Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_En Symbole vers l'Apostolat_. Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--_Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de Flandre_. +Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--_Enluminures_. Bruxelles, Lacomblez, 1898. + +--_La Louange de la Vie_. Paris, Mercure de France, 1898. + +--_L'Alphabet de Notre-Dame de la Vierge_. Anvers, Buschmann, 1901. + +Fontainas (André).--_Le Sang des Fleurs_. Bruxelles, 1889. Épuisé. + +--_Les Vergers Illusoires_. Bruxelles, Librairie de l'Art indépendant, +1892. Épuisé. + +--_Nuits d'Épiphanie_. Paris, Mercure de France, 1894. + +--_Les Estuaires d'Ombre_. Paris, Mercure de France, 1893. Épuisé. + +--_Crépuscules_. Paris, Mercure de France, 1897. + +--_L'Ornement de la Solitude_ (roman). Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Le Jardin des Iles Claires_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_De l'Assassinat considéré comme un des beaux-arts_ (traduction de +Thomas de Quincey). Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Le Frisson des Iles_. Conférence, 1902. + +--_L'Indécis_ (roman). Paris, Mercure de France, 1903. + +--_Quatre Prosateurs Belges_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Histoire de la Peinture française au XIXe siècle_. Paris, Mercure de +France, 1906. + +--_Cinq Poèmes_ (traduction de John Keate). 1906. + +--_Hélène Pradier_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907. + +--_La Nef Désemparée_. Paris, Mercure de France, 1908. + +--_Franz Hals_. Paris, Laurens, 1909. + +Gérardy (Paul).--Roseaux. Paris, Mercure de France, 1908. + +Gilkin (Iwan).--_La Damnation de l'artiste_. Bruxelles, Deman, 1890. + +--_Ténèbres_. Bruxelles, Deman, 1892. + +--_Stances Dorées_. Bruxelles, Lacomblez, 1893. + +--_La Nuit_. Paris, Fischbacher, 1897; réédité au Mercure de France, +1910. + +--_Le Cerisier Fleuri_. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_Prométhée_. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_Jonas_. Bruxelles, Lamertin, 1900. + +--_Savonarole_ (drame). Bruxelles, Lamertin, 1906. + +--_Étudiants Russes_ (drame). Bruxelles, Vve Larcier, 1906. + +Gille (Valère).--_La Cithare_. Paris, Fischbacher, 1897. + +--_Le Collier d'Opales_. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_Le Coffret d'Ébène_. Paris, Fischbacher, 1901. + +Giraud (Albert).--_Le Scribe_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883. + +--_Pierrot Lunaire_. Paris, Lemerre, 1884. + +--_Le Parnasse de ta Jeune Belgique_. Paris, Vanier, 1887. + +--_Hors du Siècle_ (1re partie). Paris, Vanier, 1888. + +--_Pierrot Narcisse_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Les Dernières Fêtes_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Hors du Siècle_ (2e partie). Lacomblez, 1894. + +--_Hors du Siècle_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1897. + +--_Héros et Pierrots_. Paris, Fischbacher, 1898. + +--_Victor Hugo_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902. + +--_Alfred de Vigny_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902. + +--_La Guirlande des Dieux_. Bruxelles, Lamertin, 1910. + +--_La Frise Empourprée_. Bruxelles, Lamertin, 1912. + +Glesener (Edmond).--_Le coeur de François Remy_. Paris, Juven, 1907. + +Hannon (Théodore).--_Rimes de Joie_. Bruxelles, Gay et Doucé, 1881. + +--_Au Clair de la Lune_. Bruxelles, Lamberty. + +Kinon (Victor).--_La Chanson du Petit Pèlerin de Notre-Dame de +Montaigu_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1898. + +--_L'Âme des Saisons_. Bruxelles, Larcier, 1909. + +--_Portraits d'Auteurs_. Bruxelles, Dechenne, 1910. + +Lemonnier (Camille).--_Salon de Bruxelles_ (1863). Bruxelles. + +--_Salon de Bruxelles_ (1866). Bruxelles. + +--_Nos Flamands_. Paris, Dentu, 1869. Bruxelles, Rozez, 1869. + +--_Salon de Paris_ (1870), Paris, Vve Morel, 1870. + +--_Croquis d'Automne_. Paris, Bruxelles, 1870. + +--_Paris-Berlin_. Bruxelles, Rozez (sans nom d'auteur), 1870. + +--_Sedan_ (Les Charniers), Bruxelles, Muquardt, 1871. + +--_Histoires de Gras et de Maigres_. Paris, Librairie de la Société des +Gens de Lettres. Bruxelles, Landsberger et Cie, 1874. + +--_Derrière le Rideau_ (contes). Paris, Casimir Pont, 1875. + +--_Contes Flamands et Wallons_. Paris, Librairie de la Société des Gens +de Lettres, 1875. + +--_G. Courbet et ses OEuvres_. Paris, Lemerre, 1878. + +--_Bébés et Joujoux_. Paris, Hetzel, 1879. + +--_Un Coin de village_. Paris, Lemerre, 1879. + +--_Un Mâle_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1881. + +--_Le Mort_. Bruxelles, Éd. des bibliophiles, 1882. + +--_Thérèse Monique_. Paris, Charpentier, 1882. + +--_Les Petits Contes_. Bruxelles, Parent et Cie, 1882. + +--_Histoire de Huit Bêtes et d'une Poupée_. Paris, Hetzel, 1884. + +--_Ni Chair ni Poisson_. Bruxelles, Brancart, 1884. + +--_L'Hystérique_. Paris, Charpentier, 1885. + +--_Happe-Chair_. Paris, Monnier de Brunhoff et Cie, 1886. + +--_Histoire des Beaux-Arts en Belgique_ (1880-1887). Bruxelles, +Weissenbruch, 1887. + +--_En Allemagne_. Paris, Librairie illustrée, 1888. + +--_Mme Lupar_. Paris, Charpentier, 1888. + +--_La Belgique_. Paris, Hachette, 1888. + +--_Les Peintres de la Vie_. Paris, Savine, 1888. + +--_La Comédie des Jouets_ (contes). Paris, Piaget, 1888. + +--_Ceux de la Glèbe_ (contes), Paris, Savine, 1889. + +--_Le Possédé_. Paris, Charpentier, 1890. + +--_Un Mâle_ (pièce en 4 actes, en collaboration avec Anatole Bahier et +J. Dubois), Paris, Tresse et Stock, 1891. + +--_Les Joujoux Parlants_ (contes), Paris, Hetzel, 1892. + +--_Dames de Volupté_ (nouvelles). Paris, Savine, 1892. + +--_La Fin des Bourgeois_. Paris, Dentu, 1892. + +--_Claudine Lamour_. Paris, Dentu, 1893. + +--_Le Bestiaire_ (nouvelles). Paris, Savine, 1893. + +--_L'Arche_. Paris, Dentu, 1894. + +--_L'Ironique Amour_ (nouvelles). Paris, Dentu, 1894. + +--_La Faute de Mme Charvet_. Paris, Dentu, 1895. + +--_L'Île vierge_. Paris, Dentu, 1897. + +--_L'Aumône d'Amour_ (nouvelles). Paris, Borel, 1897. + +--_L'Homme en amour_. Paris, Ollendorff, 1897. + +--_Une Femme_. Paris, Flammarion, 1898. + +--_La Petite Femme de la Mer_ (nouvelles). Paris, Mercure de France, +1898. + +--_La Vie secrète_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1898. + +--_Adam et Ève_. Paris, Ollendorff, 1899. + +--_Théâtre_. Paris, Ollendorff, 1899. + +--_Le bon Amour_. Paris, Ollendorff, 1900. + +--_Au Coeur frais de la Forêt_. Paris, Ollendorff, 1900. + +--_C'était l'Été_... (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1900. + +--_Le Vent dans les Moulins_. Paris, Ollendorff, 1901. + +--_Le Sang et les Roses_. Paris, Ollendorff, 1901. + +--_Les Deux Consciences_. Paris, Ollendorff, 1902. + +--_Le Petit Homme de Dieu_. Paris, Ollendorff 1902. + +--_Poupée d'amour_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1902. + +--_Comme va le ruisseau_. Paris, Ollendorff, 1903. + +--_La Maison qui dort_. Paris, Ollendorff, 1909. + +--_La Chanson du Carillon_. Paris, Lafite et Cie, 1911. + +--_Edénie_ (théâtre), Paris, Librairie Générale des Sciences, Arts et +Lettres, 1912. + +Lerberghe (Charles van).--_Les Flaireurs_ (drame). Paris, Mercure de +France. Épuisé. + +--_Entrevisions_. Paris, Mercure de France, 1898. + +--_La Chanson d'Ève_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Pan_ (comédie satirique). Paris, Mercure de France, 1906. + +Le Roy (Grégoire).--_La Chanson d'un Soir_. Épuisé. + +--_Mon coeur pleure d'autrefois_. Paris, Vanier, 1889. Épuisé. + +--_La Chanson du Pauvre_. Paris, Mercure de France, 1907. + +--_La Couronne des Soirs_. Bruxelles, Lamertin, 1911. + +--_Le Rouet et la Besace_. Bruxelles, Édition du Masque, 1912. + +Maeterlinck (Maurice).--_Serres chaudes_. Paris, Vanier, 1889: +Bruxelles, Lacomblez, 1890 et 1895; suivies de quinze chansons, +Bruxelles, Lacomblez, 1900. + +--_La Princesse Maleine_. Gand, Imprimerie Louis van Melle, 1889. +Bruxelles, Lacomblez, 1890. + +--_Les Aveugles_ (avec _l'Intruse_). Bruxelles, Van Melle, 1890. +Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_L'Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck l'admirable_, traduit +du flamand et accompagné d'une introduction. Bruxelles, Lacomblez, 1891. +Bruxelles, Lacomblez, 1900. + +--_Les Sept Princesses_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Pelléas et Mélisande_. Bruxelles, Lacomblez, 1892. + +--_Alladine et Palomides_, _Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_, trois +petits drames pour marionnettes. Bruxelles, Deman, 1894. + +--_Annabella_. Drame en 5 actes de John Ford traduit et adapté pour le +théâtre de l'OEuvre. Paris, Ollendorff, 1895. + +--_Les Disciples à Sais et Les Fragments de Novalis_, traduits de +l'allemand et précédés d'une introduction, Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--_Le Trésor des Humbles_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Aglavaine et Sélysette_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Douze Chansons_. Paris, Stock, 1896. + +--_La Sagesse et la Destinée_. Paris. Fasquelle, 1898. + +--_La Vie des Abeilles_. Paris, Fasquelle, 1901. + +--_Théâtre_.--_I_.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse_, _Les Aveugles_. + +--_Théâtre_.--_III_.--_Aglavaine et Sélysette_, _Ariane et Barbe Bleue_, +_Soeur Béatrice_. Les 2 volumes. Bruxelles, Lacomblez, 1901. + +--_Théâtre_.--II.--_Pelléas et Mélisande_, _Alladines et Palomides_, +_Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_. Bruxelles, Lacomblez, 1902. + +--_Le Temple enseveli_. Paris, Fasquelle, 1902. + +--_Monna Vanna_. Paris, Fasquelle, 1902. + +--_Théâtre de Maeterlinck_. 3 vol. Bruxelles, Deman, 1902. + +--_Joyselle_. Paris, Fasquelle, 1903. + +--_Le Double Jardin_. Paris, Fasquelle, 1904. + +--_L'Intelligence des Fleurs_. Paris, Fasquelle, 1907. + +--_La Tragédie de Macbeth_. Paris, Fasquelle, 1910. + +--_L'Oiseau Bleu_. Paris, Fasquelle, 1911. + +Mockel (Albert).--_L'Essor du Rêve_ (plaquette), 1887. Épuisé. + +--_Chantefable un peu naïve_. Liège, 1891, Épuisé. + +--_Propos de Littérature_. Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1894. + +--_Émile Verhaeren_ (avec notice biographique par Francis +Vielé-Griffin). Paris, Mercure de France, 1895. + +--_Stéphane Mallarmé_. Un héros. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Clartés_. Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Charles van Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Contes pour les Enfants d'hier_. Paris, Mercure de France, 1908. + +Nautet (Francis).--_Notes sur la Littérature moderne_: Première série: +en Belgique chez tous les libraires, 1885. Deuxième série: Paris, +Savine, Bruxelles, Vve Monnom, 1889. + +--_Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol. +Bruxelles, 1892. + +Rodenbach (Georges).--_Le Foyer et les Champs_. Paris, Victor Palme. +Bruxelles Lebrocquez, 1877. + +--_Les Tristesses_. Paris, Lemerre, 1879. + +--_La Belgique_, 1830-1880, poème historique. Bruxelles, Office de +publicité, 1880. + +--_La Mer Élégante_. Paris, Lemerre, 1881. + +--_L'Hiver Mondain_. Bruxelles, 1884. + +--_La Jeunesse Blanche_. Paris, Lemerre, 1886. + +--_L'Art en Exil_. Paris, Quantin, 1889. + +--_Le Règne du Silence_. Paris, Charpentier, 1891. + +--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 1892. + +--_Le Voyage dans les Yeux_. Paris, Ollendorff, 1893. + +--_Musée de Béguines_. Paris, Charpentier, 1894. + +--_La Vocation_. Paris, Ollendorff, 1895. + +--_Les Vies Encloses_. Paris, Charpentier, 1896. + +--_Le Carillonneur_. Paris, Fasquelle, 1897. + +--_Le Voile_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1897. + +--_Le Miroir du Ciel Natal_. Paris, Fasquelle, 1898. + +--_L'Arbre_. Paris, Ollendorff, 1899. + +--_L'Élite_. Paris, Fasquelle, 1899. + +--_Le Mirage_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1901. + +--_Le Rouet des Brumes_ (traduit en russe par Marie Vesselowsky). +Moscou, Vaselesa, 1901. + +--_En Exil_. Paris, La Renaissance du livre, 1910. + +--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 2 col. par page; grav. hors +texte, couverture illustrée, 1910. + +Séverin (Fernand).--_Le Lys_. Bruxelles. Lacomblez, 1888. + +--_Le Don d'Enfance_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Un Chant dans l'Ombre_. Bruxelles, Lacomblez, 1895. + +--Poèmes Ingénus. Paris, Fischbacher, 1899. + +--_La Solitude Heureuse_. Bruxelles, Dechenne, 1904. + +--_Poèmes_. Paris, Mercure de France, 1908. + +Spaak (Paul).--_L'Hérédité dans la Littérature Française antérieure au +XIXe siècle_. Bruxelles, Lamertin, 1893. + +--_L'Histoire Littéraire_. Bruxelles, Éd. de l'Idée libre, 1902. + +--_Voyages vers mon Pays_. Bruges, Arthur Herbert, Ltd, 1907. + +--_Kaatje_. Bruxelles, Lamertin, 1908. + +--_La Madone et La Dixième Journée_. Bruxelles, Lamertin, 1908. + +--_À Damme en Flandre_. Bruxelles, Lamertin, 1912. + +Verhaeren (Émile).--_Les Flamandes_, Bruxelles, Hochsteyn, 1883. + +--_Les Contes de Minuit_. Bruxelles, Franck, 1885. + +--_Joseph Heymans Peintre_. Bruxelles, Société nouvelle, 1885. + +--_Les Moines_. Paris, Lemerre, 1886. + +--_Fernand Knopff_. Bruxelles, Société nouvelle, 1887. + +--_Les Soirs_. Bruxelles, Deman, 1887. + +--_Les Débâcles_. Bruxelles, Deman, 1888. + +--_Les Flambeaux Noirs_. Bruxelles, Deman, 1890. + +--_Au Bord de la Route_. Bruxelles, Vaillant-Carmaime, 1891. + +--_Les Apparus dans mes chemins_. Bruxelles, Lacomblez, 1891. + +--_Les Campagnes Hallucinées_. Bruxelles, Deman, 1893. + +--_Almanach_. Bruxelles, Dietrich, 1895. + +--_Les Villages Illusoires_. Bruxelles, Deman, 1895. + +--_Poèmes: Les Bords de la Route, Les Flamandes, Les Moines_. Paris, +Mercure de France, 1895. Paris, Mercure de France, 1900. + +--_Les Villes Tentaculaires_. Bruxelles, Deman, 1895. + +--_Poèmes_. Nouvelle série: _Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux +noirs_. Paris, Mercure de France, 1896. + +--_Les Heures Claires_. Bruxelles, Deman, 1896. + +--_Émile Verhaeren_ (anthologie) (1883-1896). Bruxelles, Deman, 1897. + +--_Les Aubes_ (drame). Bruxelles, Deman, 1898. + +--_Les Visages de la Vie_. Bruxelles, Deman, 1899. + +--_Poèmes_ (3e série): _Les Villages illusoires, Les Apparus dans mes +chemins, Les Vignes de ma muraille_. Paris, Mercure de France, 1899. + +--_Le Cloître_ (drame). Bruxelles, Deman, 1900. + +--_Petites Légendes_. Bruxelles, Deman, 1900. + +--_Philippe II_ (drame). Paris, Mercure de France, 1901. + +--_Les Forces Tumultueuses_. Paris, Mercure de France, 1902. + +--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes hallucinées_. +Paris, Mercure de France, 1904. + +--_Toute la Flandre, Les Tendresses Premières_. Bruxelles, Deman, 1904. + +--_Les Heures d'Après-Midi_. Bruxelles, Deman, 1905. + +--_Rembrandt_. Paris, Laurens, 1905. + +--_La Multiple Splendeur_. Paris, Mercure de France, 1905. + +--_Toute la Flandre, La Guirlande des Dunes_. Bruxelles, Deman, 1907. + +--_Les Visages de la Vie_ (Les Visages de la Vie, Les Douze Mois), +Paris, Mercure de France, 1908. + +--_Toute la Flandre, Les Héros_. Bruxelles, Deman, 1908. + +--_James Ensor_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1909. + +--_Les Heures Claires_ (avec _Les Heures d'Après-Midi_). Paris, Mercure +de France, 1909. + +--_Helenas Heimkehr_ (drame), traduit en allemand sur le manuscrit +inédit par Stefan Zweig, Leipzig, Insel-Verlag, 1909. + +--_Deux Drames_ (Le Cloître, Philippe II). Paris, Mercure de France, +1909. + +--_Toute la Flandre, Les Villes à Pignons_. Bruxelles, Deman, 1909. + +--_Les Rythmes Souverains_. Paris, Mercure de France, 1910. + +--_Toute la Flandre, Les Plaines_. Bruxelles, Deman, 1910. + +--_Les Heures du Soir_. Leipzig, Insel-Verlag, 1911. + +--_Hélène de Sparte_ (drame). Paris, éd. de la Nouvelle Revue française, +1912. + +--_Les Blés Mouvants_. Paris, Crès, 1912. + +--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes Hallucinées_ et +suivies des _Visages de la Vie et des Douze mois_. Éd. complète, Mercure +de France, 1912. + +Virrès (Georges).--_En Pleine Terre, La Glèbe Héroïque_ (1798-1799). +Bruxelles, éd. de la Lutte, 1898. Épuisé. + +--_La Bruyère Ardente_. Bruxelles, Vromant, 1900. + +--_Les Gens du Tiest_. Bruxelles, Vromant, 1903. + +--_L'Inconnu Tragique_. Bruxelles, Vromant, 1907. + +--_Ailleurs et Chez Nous_. Bruxelles, Vromant, 1909. + +Wilmotte (Maurice).--_Études de Dialectologie Wallonne_. Mâcon, +imprimerie de Protat frères, 1888-1890. + +--_Les Passions Allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'Ancien +Théâtre Français_. Bruxelles, imprimerie de Hayez, 1898. + +--_La Belgique Morale et Politique_ (1830-1900), préface d'Émile Faguet. +Paris, Colin, 1902. + +--_Études critiques sur la Tradition littéraire en France_. Paris, +Champion, 1909. + + + + +NOTES + +[1: _Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol. +Bruxelles, 1892.] + +[2: _Les lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_, Paris, +Sansot, 1906.] + +[3: _Histoire de la Littérature belge d'expression française_, +Bruxelles, Librairie Vanderlinden, 1910.] + +[4: _Beiträge zur Geschichte der französischen Literature in Belgien_, l +vol. Düsseldorf, 1909.] + +[5: Hippolyte Taine. _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La +Peinture dans les Pays-Bas_, chapitre premier, p. 288. + +Les remarques de Taine s'appliquent généralement aux Hollandais non +moins qu'aux Belges, mais, pour plus de commodité, nous signalons +seulement ceux-ci.] + +[6: Même référence, p. 289.] + +[7: La possibilité d'une renaissance artistique flamande, au XVIIe +siècle, malgré la tyrannie espagnole, s'explique par ce fait que +l'Église voyait dans les nombreuses commandes de toiles religieuses un +moyen nouveau et efficace de combattre l'hérésie.] + +[8: Tout le paragraphe 2 du chapitre 1er de _la Peinture dans les +Pays-Bas_ (_Philosophie de l'art_, t. I), est, à cet égard, édifiant.] + +[9: Camille Lemonnier. _Un Mâle_. Chapitre XXIX.] + +[10: Albert Giraud. _Hors du Siècle_. Le portrait du Reître.] + +[11: Charles Van Lerberghe, _La Chanson d'Ève_, p. 207.] + +[12: _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La Peinture dans +les Pays-Bas_, chap. Ier; p. 312 et 313.] + +[13: Charles Van Lerberghe, le plus Latin de tous, peut-être, avait +davantage vécu en Italie qu'en France. Sa mère était Wallonne.] + +[14: Émile Verhaeren. _Les Rythmes souverains_. _Le Paradis_.] + +[15: Congrès des Amitiés françaises à Mons, 21-27 septembre 1911. +Rapport sur la culture française en Flandre.] + +[16: Stefan Zweig. _Émile Verhaeren, sa vie, son oeuvre_, p. 334. Traduit +de l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet. Paris, «Mercure de +France», 1910.] + +[17: Sans doute, la plupart des drames de Maeterlinck ne doivent rien à +la littérature française; ils ne doivent rien non plus à la littérature +allemande.] + +[18: Il n'est pas inutile de rappeler, pour prouver la fatalité de cette +influence, que les «Jeunes Belges» dans leur Manifeste, en 1881, avaient +annoncé l'intention de créer une littérature nationaliste, qui ne +demandât rien aux littératures étrangères.] + +[19: _Adoration des Mages_, par Rubens. Collection du comte Mouravief.] + +[20: Collection de lord Darnley.] + +[21: Congrès de Mons, 21-27 septembre 1911. Rapport sur la question des +Langues et l'Université flamande.] + +[22: Un fait prouvera la surexcitation de certains flamingants: pendant +les fêtes données à Anvers au mois d'août 1912 en l'honneur du romancier +flamand Henri Conscience, des feuillets furent lancés dans la voiture du +Roi qui portaient: «Nous exigeons la flamandisation de l'Université de +Gand». D'ailleurs, depuis les élections du 2 juin 1912, favorables au +parti conservateur, les flamingants redoublent d'audace et la querelle +des langues semble s'accentuer. Entre autres manifestations il convient +de signaler le discours belliqueux de Pol de Mont au Congrès néerlandais +tenu à Anvers à la fin d'août 1912. Le poète flamand y envisage la +flamandisation de l'Université de Gand comme «la suprême conquête».] + +[23: La lettre ouverte au Roi que M. Jules Destrée, député socialiste de +Charleroi, publia dans un numéro de la _Revue de Belgique_ d'août 1912 +n'est guère faite pour calmer les esprits. M. Destrée demande dès +maintenant la séparation administrative entre Wallons et Flamands.] + +[24: 22 septembre 1890. Cette lettre fut reproduite dans le numéro de +_l'Art moderne_ du 5 octobre 1890.] + +[25: Léon Bazalgette. _Camille Lemonnier_, p. 16. Paris, Sansot.] + +[26: _Un Mâle_, chap. I.] + +[27: _Au Coeur frais de la forêt_, p. 202 et 203.] + +[28: _Un Mâle_, chap. XI.] + +[29: Une vie d'écrivain. Mes souvenirs, I, par Camille Lemonnier, _La +Chronique_, 15 décembre 1911.] + +[30: Kees Doorik. _Les Gansridjers_, III.] + +[31: Georges Eekhoud ne doit rien à Léon Cladel. Si les sujets +s'apparentent parfois, il convient de ne voir là qu'une coïncidence. Le +caractère indépendant d'Eekhoud le préserve de toute imitation.] + +[32: Désiré Horrent. _Écrivains belges d'aujourd'hui_. Eugène Demolder, +p. 108 et 109. Bruxelles, Lacomblez.] + +[33: _La Route d'émeraude_, p. 282 et 283.] + +[34: _Le Jardinier de la Pompadour_, p. 11.] + +[35: _Idem_, p. 14.] + +[36: _Idem_, p. 220.] + +[37: _Idem_, p. 221.] + +[38: D'autres personnages du _Jardinier de la Pompadour_ s'appellent, +non sans saveur, Nicole Sansonet, Eustache Chatouillard, Euphémin +Gourbillon, Agathon Piedfin...] + +[39: _La Bruyère ardente_, p. 12.] + +[40: Georges Ramaekers. _Georges Virrès_ (Collection Diamant), p. 13. +Bruxelles, Société belge de librairie.] + +[41: _La Bruyère ardente_, p. 119 et 120.] + +[42: D'Annunzio a développé un sentiment analogue dans la _Gioconda_, +avec quelle poésie!] + +[43: Il s'agit de Liévin et de Lisa.] + +[44: _Monna Lisa_, p. 328 et 329.] + +[45: _Le Parfum des Buis. Le Réveillon de M. Piquet_, p. 107, 108, 109.] + +[46: _Le Coeur de François Remy_, p. 126 et 127.] + +[47: _Idem_, p. 129.] + +[48: _Les Mourlon_.] + +[49: André van Hasselt (1806-1874) avait imité les romantiques avec un +bel entrain, mais il ne fut jamais qu'un bien médiocre poète.] + +[50: On n'a point toujours, semble-t-il, suffisamment remarqué combien +ces jeunes poètes furent attirés par Théophile Gautier, le premier des +parnassiens, à vrai dire. Ils me paraissent fort tributaires de son art. +N'oublions pas en effet que Théophile Gautier débuta dans l'atelier de +Rioult et qu'il demeura toute sa vie un peintre. Ses poèmes sont des +tableaux. Même, lorsqu'une toile de maître l'enthousiasme (je songe au +voyage en Espagne), il la «copie» en vers. Dans _Émaux et Camées_, il se +révèle miniaturiste merveilleux.] + +[51: Paris, Mercure de France.] + +[52: Lettre de Charles van Lerberghe, parue dans le numéro de _La +Roulotte_, à lui spécialement consacré. Le poète évoque son séjour à +Florence, où il composa presque toute sa _Chanson d'Ève_.] + +[53: Les _Rimes de Joie_ parurent en 1881 à Bruxelles, chez Gay et +Doucé, avec une préface de J.-K. Huysmans, un frontispice et trois +gravures à l'eau forte de Félicien Rops. + +Théodore Hannon fut un poète éphémère. Il a sacrifié sa pensée au +journalisme et aux «revues».] + +[54: _Rimes de Joie_. Maquillage.] + +[55: _La Nuit_. Anatomie.] + +[56: _Idem_. Camélias.] + +[57: Baudelaire. _Les Fleurs du Mal_. La Chevelure.] + +[58: _Le Cerisier fleuri_. La Joie.] + +[59: J.-M. de Heredia. _Les Trophées_, Les Conquérants. Paris, Lemerre.] + +[60: _Hors du siècle_. Les Conquérants.] + +[61: _Idem_. Les Tribuns.] + +[62: _Les Dernières Fêtes_. Monseigneur de Paphos.] + +[63: Voir _Pierrot Lunaire_.] + +[64: _Académie Française_. Séance publique annuelle du jeudi 17 novembre +1898. Rapport du Secrétaire perpétuel de l'Académie sur les concours de +l'année 1908.] + +[65: _La Cithare_. La Moisson.] + +[66: _Le Règne du Silence_. La Vie des chambres, XI.] + +[67: _Le Miroir du Pays natal_. Les Lampes, V.] + +[68: _Le Règne du Silence_. Cloches du dimanche, IX.] + +[69: Outre les _Serres chaudes_, on doit à Maeterlinck des chansons en +vers qui ont paru, chez Lacomblez, dans le même volume. Les _Serres +chaudes_ furent éditées, seules, chez Vanier, en 1889.] + +[70: _Serres chaudes_. Chasses lasses.] + +[71: _Mon coeur pleure d'autrefois_. Vision.] + +[72: _La Chanson du pauvre_. Le Joueur d'orgue.] + +[73: Charles van Lerberghe naquit à Gand en 1861; il mourut en 1907.] + +[74: _Entrevisions_. Barque d'or. Ce poème a été mis en musique par +Gabriel Fabre; il parut, avec une couverture en couleur très artistique +par Le Sidaner, chez Henri Tellier à Paris.] + +[75: _Entrevisions_. Les Lys qui filent.] + +[76: J'emprunte ces lignes à la lettre de Van Lerberghe publiée dans _La +Roulotte_.] + +[77: Albert Mockel. _Charles van Lerberghe_, p. 34. Paris, Mercure de +France.] + +[79: _La Chanson d'Ève_, p. 4.] + +[80: _Idem_, p. 107, 108, 109.] + +[81: _Idem_, p. 113 et 114.] + +[82: _Idem_, p. 115 et 116.] + +[83: _Idem_, p. 153.] + +[84: _Idem_, p. 157.] + +[85: _Idem_, p. 185 et 186.] + +[86: _Idem_, p. 206.] + +[87: Il importe toutefois de ne pas négliger l'influence vraisemblable +du poète anglais D. G. Rossetti sur l'inspiration de van Lerberghe.] + +[88: Mockel, d'origine wallonne, est naturellement moins sensible à la +plastique que les poètes flamands.] + +[89: Tancrède de Visan. _L'Attitude du lyrisme contemporain_. Albert +Mockel et l'aspiration lyrique, p. 287 et 288. Ouvrage déjà cité.] + +[90: _Clartés_. L'Homme à la lyre.] + +[91: Ce poème fut inspiré à Mockel par sa vie commune avec van Lerberghe +à Florence. + +«Mockel y dit sous une forme voilée et symbolique écrivait van Lerberghe +(lettre à «La Roulotte» déjà citée), ce qui nous unissait comme +artistes, et ce qui nous séparait. Je voyais mieux que lui toutes +choses; lui, les _entendait_ mieux.»] + +[92: _Clartés_. Mai juvénile.] + +[93: _Le Don d'enfance_. La Joie des humbles.] + +[94: _Idem_. Le Don d'enfance.] + +[95: _La Solitude heureuse_. La Rumeur des bois.] + +[96: _Idem_. La Douceur de vivre.] + +[97: Remy de Gourmont, _Le 2e livre de Masques_. André Fontainas. Paris, +Mercure de France.] + +[98: _Les Vergers illusoires_, p. 67.] + +[99: _La Louange de la Vie_ comprend différents recueils: Dominical, +Salutations dont d'angéliques, En Symbole vers l'apostolat, Six chansons +de pauvre homme.] + +[100: _Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de +Flandre_.] + +[101: _Fumée d'Ardenne_. Invocation à Saint Hubert, pages 79 et 80.] + +[102: Victor Kinon. _Portraits d'auteurs_. Georges Ramaekers, p. 265. +Bruxelles, Association des écrivains belges.] + +[103: _Voyages vers mon pays_. Communion, II, p. 169 et 170.] + +[104: _La Vallée Heureuse_. La Mort d'Ophélie.] + +[105: Jethro Bithell écrit dans sa _Contemporary Belgian Poetry_ (The +Walter Scott Publishing C° Ltd, London) «Paul Gérardy is a well known +German poet as well as a French one», c'est-à-dire: «Paul Gérardy est un +poète allemand bien connu autant qu'un poète français.» Pour comprendre +cette phrase, il faut savoir que Gérardy est né à Malmédy, dans une +portion de la Wallonie annexée à l'Allemagne. Gérardy, tout en étant de +race wallonne, compte comme citoyen allemand; il fit d'ailleurs ses +études au Gymnase d'Aix-la-Chapelle, avant de venir les achever à +l'Université de Liège.] + +[106: Cf. Albert Mockel. _Émile Verhaeren_. Note biographique de Francis +Vielé-Griffin. Paris, Mercure de France. Léon Bazalgette. _Émile +Verhaeren_, Paris, Sansot. Stefan Zweig. _Émile Verhaeren_, ouvrage déjà +cité.] + +[107: _Les Soirs_. Insatiablement.] + +[108: _Les Débâcles_. Dialogue.] + +[109: _Les Campagnes hallucinées_. Les Mendiants.] + +[110: _Les Villes tentaculaires_. La Bourse.] + +[111: _Idem_. Le Bazar.] + +[112: _Idem_. L'Étal.] + +[113: _Idem_. La Révolte.] + +[114: 1899.] + +[115: 1902.] + +[116: _Les Forces Tumultueuses_. Un Soir.] + +[117: 1906.] + +[118: _La Multiple splendeur_. La Joie.] + +[119: _Idem_. Ferveur.] + +[120: 1910.] + +[121: 1904.] + +[122: 1907.] + +[123: 1908.] + +[124: 1909.] + +[125: 1911.] + +[126: 1896.] + +[127: 1905.] + +[128: 1911.] + +[129: Léon Bazalgette. _Émile Verhaeren_, p. 38. Ouvrage déjà cité.] + +[130: _Les Heures claires_, p. 15.] + +[131: _La Multiple Splendeur_. À la gloire du vent.] + +[132: Nul poète européen ne l'avait devancé. Le seul précurseur me +semble être, avec des différences appréciables, l'américain Walt +Whitman. Verhaeren, d'ailleurs, ne l'a connu que récemment grâce à la +belle traduction de Léon Bazalgette.] + +[133: _Les Forces tumultueuses_. Les Villes.] + +[134: _La Multiple splendeur_. La Conquête.] + +[135: _Les Flambeaux noirs_. Départ.] + +[136: _Les Rythmes souverains_. Michel-Ange.] + +[137: _Idem_. Le Paradis.] + +[138: Raymond Poincaré. _La Littérature belge d'expression française_. +Conférence faite à Anvers le 11 avril 1908, publiée dans la _Grande +Revue_ du 10 mai 1908.] + +[139: _Le Temps_, 13 janvier 1896.] + +[140: Cette lettre fut publiée dans le tome XII de _Vers et Prose_ +(décembre 1907, janvier-février 1908).] + +[141: Représentée une fois au Théâtre d'Art le 21 mai 1891.] + +[142: Maurice Maeterlinck est né à Gand, le 29 août 1862.] + +[143: Théâtre d'Art, 7 décembre 1891.] + +[144: Théâtre des Bouffes-Parisiens, 16 mai 1893. Le drame fut adapté +depuis à la scène de l'Opéra-Comique avec musique de Claude Debussy.] + +[145: Théâtre de l'OEuvre, mars 1895. Lugné-Poe joua dans toutes ces +pièces.] + +[146: Jules Lemaître. _Impressions de théâtre_ (huitième série). Maurice +Maeterlinck, p. 151, Paris, Lecène, Oudin, 1895.] + +[147: _Théâtre_. Préface, p. V et VI.] + +[148: Remy de Gourmont. _Le Livre des masques_, Maurice Maeterlinck. +Paris, Mercure de France.] + +[149: Représentée au Théâtre de l'OEuvre, le 17 mai 1902, avec Mme +Georgette Leblanc dans le rôle de Monna Vanna.] + +[150: Jouée au Gymnase, le 20 mai 1903, avec Mme Georgette Leblanc dans +le rôle de Joyzelle.] + +[151: Monté à Paris, en 1911, avec Mme Georgette Leblanc dans le rôle de +La Lumière.] + +[152: _Les Aubes_ parurent en 1898, mais ne furent jamais représentées.] + +[153: Joué à Bruxelles au théâtre du Parc, le 20 février 1900; à Paris, +à l'OEuvre, le 8 mai 1900; à Villers (Belgique) dans les ruines d'un +vieux cloître, au mois de juillet 1910, et plusieurs fois depuis, dans +des décors analogues, en Belgique et en Angleterre.] + +[154: Théâtre du Parc à Bruxelles (1901). Théâtre de l'OEuvre, les 9 et +10 mai 1904.] + +[155: Représentée à Paris, sur la scène du Châtelet (grande saison de +Paris), du 1er au 30 mai 1912, avec Mme Ida Rubinstein dans le rôle +d'Hélène; costumes et décors dessinés par le peintre Léon Bakst; mise en +scène réglée par Alexandre Sanine, des théâtres impériaux de Russie; +musique de scène de Déodat de Séverac.] + +[156: Le remords de Balthazar s'est réveillé brusquement après dix ans, +parce qu'ayant entendu au confessionnal un homme lui confier son crime, +pour lequel un autre fut condamné, il avait enjoint à cet homme d'aller +se dénoncer aussitôt.] + +[157: _Le Cloître_. Acte IV.] + +[158: _Hélène de Sparte_. Acte II, scène I.] + +[159: _Idem_. Acte II, scène IV.] + +[160: _Idem_. Acte IV, scène II.] + +[161: _Idem_. Acte V, scène IV.] + +[162: Henry Kistemaeckers se fit naturaliser Français en 1903.] + +[163: Henri Liebrecht. _Histoire de la Littérature belge d'expression +française_, p. 367. Bruxelles, Vanderlinden, 1910.] + +[164: _Le Trésor des Humbles_. Le Tragique quotidien, p. 174 et 175.] + +[165: _Idem_. La Vie profonde, p. 225.] + +[166: _Idem_. La Beauté Intérieure, p. 251.] + +[167: _La Sagesse et La Destinée_, p. 46 et 47.] + +[168: _Le Temple enseveli_. L'Évolution du mystère, p. 116 et 117.] + +[169: C'est moi qui souligne. Il convient de se reporter à la Préface du +Théâtre.] + +[170: Émerson. _Les Forces Éternelles et autres essais_, traduits de +l'anglais par K. Johnston avec une préface de M. Bliss Perry, p. 56. +Paris, Mercure de France, 1912.] + +[171: _Le Double Jardin_. Les Sources du printemps.] + +[172: _Mon Oncle le Jurisconsulte_. Avant-propos, p. 10.] + +[173: Nautet fut l'inventeur de cette formule.] + +[174: _Notes sur la littérature moderne_. Deuxième série. Dostoïewsky, +p. 274, 275. Paris, Albert Savine. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.] + +[175: _Études critiques sur la tradition littéraire en France_. +L'Esthétique des symbolistes, p. 310 et 311, Paris, Champion, 1909.] + +[176: Propos de littérature, p. 131 et 132.] + +[177: En Allemagne.] + +[178: Pour se documenter sur toutes les questions d'érudition, de +philologie, de philosophie, d'histoire, dont ce livre ne peut traiter, +voir _Le Mouvement scientifique en Belgique, 1850-1905_, publié par la +Société belge de librairie (2 vol. Bruxelles, rue Treurenberg), à +l'occasion de l'Exposition de Liège.] + +[179: La deuxième partie, _Les Cycles flamands_, n'a pas encore paru au +moment où j'écris.] + +[180: Mons.] + +[181: Liège.] + +[182: Anvers.] + +[183: Louvain.] + +[184: Gand.] + +[185: Marchienne-au-Pont.] + +[186: Wilmotte donna, en 1911, une série de conférences à la Sorbonne +et, l'année précédente, Dwelshauwers, à l'École des Hautes études +sociales.] + +[187: Les ouvrages juridiques de Thomas Braun ne sont pas notés ici.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littéraire Belge +d\'expression française depuis 1880, by Albert Heumann + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOUVEMENT LITTERAIRE BELGE *** + +***** This file should be named 34783-8.txt or 34783-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/4/7/8/34783/ + +Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. 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