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+The Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littéraire Belge
+d\'expression française depui, by Albert Heumann
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Mouvement littéraire Belge d\'expression française depuis 1880
+
+Author: Albert Heumann
+
+Release Date: December 29, 2010 [EBook #34783]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOUVEMENT LITTERAIRE BELGE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ALBERT HEUMANN
+
+Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880
+
+PRÉFACE PAR M. CAMILLE JULLIAN, DE L'INSTITUT
+
+PARIS
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+MCMXIII
+
+[Illustration: Dédicace à Monsieur le Préfet Bernard]
+
+
+ À PAUL DESJARDINS
+
+ En amitié respectueuse,
+
+ A. H.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Beaucoup d'érudits et de lettrés s'imaginent volontiers que la Belgique
+est une création artificielle, œuvre de l'histoire et des volontés
+humaines, et ne s'appuyant sur aucun fait éternel de la nature: un nom
+emprunté à la vieille chronique des Gaules, des intérêts communs
+unissant les villes, quelques circonstances heureuses, des adversaires
+qui ne peuvent s'entendre pour en finir avec ce petit peuple, voilà,
+croit-on parfois, ce qui l'a fait et ce qui le maintiendra.--Que
+l'histoire ou la vie des hommes ait fait pour lui plus que pour aucun
+autre, même que pour la Hollande sa voisine, cela serait facile à
+montrer. Mais la nature ou la vie de la terre, elle aussi, a présidé à
+sa naissance, justifié sa grandeur, présagé peut-être son éternité.
+
+Il a, quoi qu'on ait dit, ses frontières naturelles. Au nord, c'est le
+Rhin, élargi par endroits en vastes marécages, ou c'est la Meuse aux
+replis parfois larges comme des golfes. À l'est, c'est cette même Meuse
+ou les terres basses qui l'accompagnent, et puis, toujours à l'est,
+commencent les forêts, qui continuent vers le sud à encadrer la
+Belgique. Que de fois, dans nos livres de classe français, on nous a
+enseigné qu'entre la France et la Belgique il n'y avait que des lignes
+de limites artificielles! Que se cachait-il sous cette assertion? une
+erreur fondamentale sur la nature des frontières? un vague souvenir des
+prétentions lointaines de notre patrie sur ce peuple? je ne sais: ce
+n'en était pas moins une chose mauvaise que l'on disait, contrevérité et
+contre-justice à la fois. En réalité, entre Belges et Français, il y a
+la forêt, Ardennes ou Charbonnière, et la forêt, autrefois comme
+aujourd'hui, c'est une barrière entre les peuples au moins aussi dure à
+franchir que la rivière et que la montagne. C'est elle qui a fait que
+les Rèmes au sud ont vécu tout à fait gaulois, et qui a fait que les
+Nerviens au nord ont vécu à demi germains. Il m'est arrivé bien des fois
+de traverser et couper cette forêt, de France en Belgique, de Belgique
+en France, d'en constater l'état actuel, d'en repérer les vestiges
+anciens (noms de lieux, etc.), et chaque fois, suivant les vieilles
+routes romaines qui la franchissaient, j'ai mieux compris les ennuis et
+les dangers qu'elle infligeait aux tribus et pourquoi elles se sont
+arrêtées à sa lisière, plus craintives que devant des Pyrénées ou des
+Alpes.
+
+Du côté de l'ouest, cela va saris dire, la limite est l'Océan. Mais ici,
+c'est une limite d'un genre particulier. Nous sommes en présence de ce
+que j'appellerai volontiers la partie la plus humaine de l'Océan. Nulle
+part il ne voit converger plus de routes, s'ouvrir plus d'estuaires,
+s'insinuer de plus importants détroits. Du sud viennent les bouches de
+l'Escaut et de la Meuse, au nord apparaît celle de la Tamise, et plus
+loin c'est l'Elbe qui dégorge ses flots, et plus près c'est le passage
+du Canal. Il y a là, pour l'Océan Atlantique, une sorte de nœud d'eaux,
+marines et courantes, de prodigieux carrefour qui ne fera que grandir
+par l'histoire. Mais c'est la nature qui l'a fait.
+
+Voilà donc, somme toute, une terre bien délimitée, qui est faite pour
+vivre d'elle-même et par elle-même. Et ce qui l'invite encore à cette
+vie spéciale, ce sont les natures propres des régions auxquelles elle
+tient: tout en demeurant attachée à elles, la Belgique, à certains
+égards, peut se sentir repoussée par elles (j'emploie le mot dans un
+sens purement physique).
+
+Elle tient d'une part à la France, Mais elle est bien excentrique à
+cette France, Celle-ci, c'est la région des grands fleuves qui circulent
+autour du Massif Central, et les fleuves de la Belgique ne doivent rien
+à ce Massif. Et elle tient d'autre part à l'Allemagne. Celle-là, c'est
+surtout la région des grands fleuves parallèles sortis de la Forêt
+Hercynienne et descendant vers le nord. Et les fleuves de la Belgique ou
+n'empruntent rien à cette forêt, ou regardent tous vers le couchant.
+
+Entre ces deux régions naturelles de France et d'Allemagne, la Belgique
+s'intercale comme une région plus petite, mais également naturelle,
+_faisant coin_ entre ses deux grandes voisines. Elle forme, aux
+extrémités symétriques de l'une et de l'autre, ce qu'on peut appeler _un
+phénomène d'angle_. Et presque toute son histoire s'explique par cette
+providentielle situation.
+
+À l'intérieur même de la Belgique, le sol appelait certaines conditions
+de vie sociale et politique qui existaient déjà à l'état d'ébauches
+avant les Romains, et qui ont atteint leur pleine réalisation dans la
+glorieuse Belgique de nos jours.
+
+Cette région n'a pas de centre naturel, qui puisse imposer sa loi aux
+terres environnantes. La France a le sien, Lyon ou Paris. L'Allemagne a
+fini par retrouver le sien, Berlin, héritier du grand sanctuaire des
+Semnons. En Belgique, vous n'avez pas de capitale décisive. Et pour un
+petit pays comme celui-là, c'est un très grand bien. L'absence d'un lieu
+dominateur permet à tous les bons carrefours de devenir chacun une bonne
+ville, jouant son rôle dans l'ensemble, prenant son caractère, donnant
+sa note propre. Il y a Bruxelles, et il y a Gand, et Liège et Anvers,
+dont chacune ne ressemble à personne. Comme l'État belge est peu
+considérable, ces divergences ne nuisent pas à son unité, et elles lui
+assurent l'immense bénéfice de cités qui se complètent, qui
+s'entr'aident, pleines d'émulation, de groupes associés auxquels aucun
+ne commande et qui tous travaillent pour tous.
+
+Cela vient de ce que, je le répète, il ne se trouve pas en Belgique un
+centre physique absorbant. Gand, Anvers, Liège, Bruxelles sont de
+simples carrefours de détail: celle-ci est née de son port, celle-là
+d'un passage de rivière, d'autres d'une convergence de terres agricoles.
+Mais aucune n'est une _croisée_ générale de toutes les routes du pays,
+comme l'est par exemple Paris pour l'Ile-de-France, Reims pour la
+Champagne, Bordeaux pour le sud-ouest. Tant que les Belges demeureront
+fidèles à cette loi d'alliance décentralisatrice, de _fœdus œquum_; ils
+sont sûrs de persister en une très belle nation, renfermant plus
+d'_originalités_ (je mets le mot au pluriel) que l'Allemagne et
+l'Angleterre mêmes.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces choses étaient en germe dans la Belgique au temps de la
+conquête romaine.
+
+On a souvent noté la prodigieuse différence de cette Belgique primitive
+d'avec celle de maintenant. Je ne crois pas qu'il y ait en Occident deux
+spectacles plus dissemblables, deux sociétés plus opposées, que Belges
+d'Ambiorix et Belges de Léopold. Tandis que sur tant de points de la
+Gaule, l'histoire d'à présent rappelle celle du passé, sur l'Escaut
+l'une semble un démenti de l'autre. Voyez en Provence: la Provence
+gréco-gauloise a eu deux capitales, la capitale intérieure et agricole,
+Aix ou Entremont son devancier, et la capitale maritime et commerciale,
+Marseille; cela demeure vrai au Moyen Age, et cela définit encore la
+Provence à deux têtes de maintenant. Voyez le Languedoc: ce qui le
+caractérise aujourd'hui, c'est cette ligne ininterrompue de villes qui
+s'y succèdent sur la même route, y apparaissant à chaque fin d'étapes,
+Perpignan, Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes; et tel était l'aspect
+que présentaient déjà ces terres il y a deux mille ans sous les Romains,
+il y a vingt-cinq siècles sous les Celtes, les Ibères et les Ligures;
+dès lors le Languedoc était une série de bourgs, échelons d'une même
+route.
+
+Voyez au contraire la Belgique. Maintenant, c'est la plus belle
+floraison de cités, de sociétés municipales qui existe au monde. Nulle
+part le régime antique des cités, pressées l'une à côté de l'autre, n'a
+plus brillamment reparu que sur les terres basses de l'Escaut et de la
+Meuse. La Belgique est devenue la terre d'élection de la vie citadine,
+de l'amour-propre urbain. Si vous voulez savoir comment et pourquoi,
+lisez l'œuvre de son plus grand historien, M. Pirenne.
+
+Mais cela, c'est la négation de son passé primitif. Au temps de César,
+elle était la région la moins municipale de la Gaule. Passé les
+Ardennes, l'auteur des _Commentaires_ ne cite plus de nom de cité. Quand
+il parle d'un refuge militaire, il donne simplement le nom du peuple
+auquel il sert (exception faite pour le _castellum_ de Tongres,
+_Aduatuca_). Rien, là, ne ressemble aux grandes villes du centre de la
+Gaule, Bibracte, Avaricum, Gergovie. Ce ne sont que des villages, des
+fermes dispersées, des redoutes sur des caps de fleuves, comme Namur. Un
+ancien, sans doute Tite-Live (et je note en passant que la guerre des
+Gaules, chez Tite-Live, fut peut-être racontée avec plus d'intelligence
+du pays qu'elle ne le fut chez César lui-même), un ancien a précisément
+fait remarquer ce caractère dispersé, rural, de la Belgique préromaine.
+Et les Romains, loin de vouloir forcer les habitudes des hommes,
+semblent avoir préféré les maintenir, et laisser les sociétés suivre
+dans ce pays leur voie traditionnelle.
+
+Contrairement à ce qui s'est passé dans la plupart de leurs provinces,
+ils n'ont pas imposé à cette région le régime urbain. À l'est de
+Boulogne, à l'ouest des bourgades militaires de la frontière, ils n'ont
+point fondé de villes, et le système municipal y demeure dans l'enfance.
+Thérouanne, Bavai furent peu de chose (et d'ailleurs ce n'est pas la
+vraie Belgique de maintenant), A. Namur, à Tongres il n'y eut pas de ces
+rassemblements permanents d'hommes qui font les vraies villes romaines
+comme Reims ou Mayence. Cassel paraît bien être resté ou devenu le
+centre administratif et le marché principal de la Flandre. Mais les
+bâtisses urbaines y étaient bien peu de choses. Et sur son aire vaste et
+à demi nue, isolé au sommet de sa colline, séparé encore des cultures de
+la plaine par les rochers et les bois qui environnent ses flancs, Cassel
+ressemblait beaucoup plus à la Bibracte des Celtes indépendants qu'au
+Lyon des temps romains: lieu de marché ou lieu de foire à certains
+jours, alors bruyant et populeux, et demi-désert en temps ordinaire.
+
+Ce qui continuait à dominer en Belgique, c'était, comme avant César, le
+vaste domaine, la ferme princière, ce que le proconsul appelait
+_œdificium_, avec son château rustique, ses communs, son horizon de
+forêts. Le lieu vraiment maître du pays, ce n'était pas la ville,
+c'était la résidence du grand seigneur. Et il serait difficile de
+concevoir un état en apparence plus différent de l'état actuel. Je
+comprends que les Belges soient fiers d'une histoire qui a si
+complètement changé les choses, si bien que l'on peut dire que nulle
+part en Europe l'homme n'a plus radicalement transformé les conditions
+de sa vie sociale.
+
+Et toutefois, bien des réalités présentes viennent de ce passé, si
+distant par les temps et par l'aspect.
+
+D'abord les lieux habités sont demeurés les mêmes. De fermes ou de
+châteaux, ils sont devenus villes: mais c'est sur le même point que
+l'homme a travaillé.
+
+Voici Liège, incontestablement une des villes, dans le monde moderne,
+qu'on dirait la plus indépendante de l'histoire primitive, celtique ou
+romaine; Liège, qui semble ne devoir sa prééminence qu'au vigoureux
+labeur de ses sociétés humaines depuis le Moyen Age. Pourtant, ce point
+de la Belgique fut prépondérant dès les temps les plus reculés. Sous les
+Francs, c'est là qu'exista cette villa d'Héristal d'où est partie la
+grande dynastie carolingienne. Sous les Romains, Héristal était le
+centre d'un énorme domaine, dont la dynastie carolingienne n'a été sans
+doute que l'héritière. Et sous les Gaulois, Ambiorix, qui a commandé au
+pays, a habité près de là, à Jupille peut-être, ou plutôt à Héristal
+même. Ambiorix, les Carolingiens, Liège enfin, c'est d'un même coin de
+terre que ces trois puissances sont sorties.
+
+Entre la villa romaine et la ville actuelle de Belgique, il ne faut pas
+établir des oppositions irréductibles. Nous savons un peu ce qu'étaient
+ces villas d'Héristal, de Jupille, d'Antes, etc., nous pouvons compléter
+nos notions directes par la comparaison avec les villas du reste de la
+Gaule, comme celle de Chiragan en Languedoc. C'étaient, ces villas, un
+amas de bâtisses variées, où, à côté de la demeure du maître,
+s'entassaient des centaines de feux de serviteurs, ouvriers agricoles,
+et, notez bien ceci, ouvriers industriels. On y travaillait le métal et
+la terre. Des ateliers y produisaient sans cesse ustensiles ou bijoux.
+C'étaient déjà des usines en effervescence. On s'y activait sous les
+ordres d'un maître, et non sous la discipline d'une cité: mais enfin on
+sentait déjà sur ces lieux l'intensité de cette manufacture collective
+qui est aujourd'hui une des forces de la Belgique. Et chaque jour je
+crois davantage que cette force industrielle remonte au plus lointain
+passé, date de bien au delà d'un millénaire, et par là n'en est que plus
+durable, plus étroitement liée à la nature des choses du pays.
+
+Cette Belgique primitive, romaine et préromaine, relevait, comme la
+nôtre, des deux civilisations voisines, la gauloise et la germanique.
+Dès le début de sa vie connue, et du fait même de sa situation d'angle
+au contact de deux peuples, elle a participé de l'une et de l'autre.
+
+Je me borne ici à citer les faits certains. Dans la région qui forme
+aujourd'hui la Belgique, habitaient les Morins et les Ménapes de Flandre
+et Brabant, qu'on dit Gaulois, les Nerviens de Hainaut et les Eburons ou
+Tongres de Hesbaye, quelques Trévires des Ardennes, tous ceux-ci à
+moitié germains. Et c'est le même dualisme que maintenant, entre gens de
+langue française et gens de langue flamande.
+
+Avec l'étrange différence que voici. De nos jours, l'élément
+linguistique d'origine germanique, c'est du côté de la mer qu'il
+apparaît, là où étaient autrefois les Ménapes et les Morins. Et ceux-ci
+étaient censés d'origine gauloise, tandis qu'on attribuait des affinités
+germaniques aux peuples de la Meuse et de la Sambre, Nerviens et
+Eburons, lesquels correspondent, de nos jours, aux populations à langue
+française. Il y a eu interversion d'influences, d'éléments ethniques ou
+linguistiques. L'histoire de M. Pirenne nous montrera comment cela s'est
+produit. Autrefois, les Germains venaient surtout de la Moselle, des
+forêts, par voies transversales d'entre Maëstricht et Trêves; les
+Gaulois s'étendaient surtout le long de la mer, s'arrangeant pour être
+le plus possible les maîtres de la rive océanique, d'en occuper tous les
+ports et les salines. Plus tard, c'est semble-t-il, le contraire qui
+s'est produit. Le monde allemand a à son tour suivi les bords de la mer
+du Nord, attiré comme par un chemin d'appel par ses eaux si passagères;
+et les Français sont tout naturellement descendus par la célèbre vallée
+de Sambre-et-Meuse, que le seuil du Vermandois met en rapports directs
+et rapides avec le foyer parisien.
+
+
+Cette opposition acquiert, aux yeux de l'histoire, une importance
+considérable. Si cette région de Belgique a été divisée de façon si
+différente entre Germains et Gaulois, Allemands et Français, mais si
+elle a toujours été divisée, c'est que cette division, ce partage entre
+deux langues et deux sortes d'habitudes est fatal et nécessaire, et une
+loi inévitable de sa situation naturelle.
+
+Quoi donc? ce sera donc toujours un peuple métis, fait moitié de
+Flamands et moitié de Wallons, comme autrefois moitié de Ménapes et
+moitié de Nerviens?
+
+Mais quel déshonneur y a-t-il dans le métissage? Il n'est point de
+peuple au monde, pas même ni surtout le nôtre, le peuple français, qui
+ne soit un mélange. Chez nous, depuis des milliers d'années le flot des
+envahisseurs d'outre-Rhin n'a cessé de se rencontrer avec le flot
+d'émigrants d'outre-montagnes. Et il n'a pas empêché que la France n'ait
+pour l'éternité la plus séduisante des physionomies personnelles. Et le
+bilinguisme de la Belgique ne l'empêche pas d'être une nation,
+individuelle et originale. Ce qui fait l'originalité d'un peuple, c'est
+la façon dont il travaille avec les éléments divers que la race ou la
+langue lui apportent. Il est à lui-même son Prométhée, suivant le mot
+étincelant et juste de Michelet. Or il n'y a pas en ca moment dans
+l'Europe de peuple qui, au même degré que la Belgique, travaille à la
+fois son âme et sa terre, qui vive davantage de l'école, du foyer et de
+la forge. Laissez-le faire quelques années encore, et il sortira de là
+l'individualité nationale la plus intéressante, la plus sympathique
+qu'on puisse voir.
+
+Ce sont des fous ou des misérables, ceux qui parlent de supprimer, de
+démembrer la Belgique. Nul n'a le droit de toucher aux nations qui
+tiennent à vivre. Former sur elles des projets de conquérant, ce serait
+un crime contre la société humaine et la vie divine du monde, crime
+aussi grand «que de tuer son père ou de brûler le Capitole», comme
+disait Marc-Aurèle.
+
+Ce bilinguisme qu'on invoque parfois contre les destinées de la Belgique
+est au contraire une force de plus. Il lui permet de recevoir deux
+influences, de connaître plus de faits et d'attitudes, de savoir et de
+pouvoir davantage. Les métissages font souvent les plus fortes espèces
+d'hommes. Les Grecs le savaient bien, et, dans leur façon imagée de
+traduire les faits qu'ils observaient, ils faisaient d'Hercule le père
+de tous les métis. Les plus vigoureux des soldats de Carthage ont été
+les Lybiphéniciens, et si les Gaulois ont été d'abord si puissants dans
+le monde, c'est parce qu'ils furent des Celtoligures.
+
+Que ne fera-t-on pas un jour du mélange de l'esprit français et de
+l'esprit germanique, chacun ayant sa vertu propre, et droit tous deux à
+une égale admiration? La Belgique est là pour faire ce mélange, d'où il
+sortira, grâce à elle, quelque chose de plus que les deux éléments
+initiaux.
+
+Car la situation et le sol de la Belgique fourniront toujours quelque
+chose qui ne viendra pas des pays voisins. Elle donnera l'aspect propre
+de ses forêts des Ardennes, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, celui
+de ses terres basses de Bruges, de ses longs rochers du pays nervien;
+elle donnera ce que j'ai constaté ici tout d'abord, cette laboriosité
+municipale qui rappelle Athènes et Corinthe. Et puis, il ne faut pas
+l'oublier, cette Belgique regarde l'Océan, elle est une façade sur la
+mer la plus passagère du Nord, le seul point de l'Atlantique,--entre
+Calais et Hambourg,--qui par l'intensité du trafic puisse ressembler à
+la mer Égée du monde antique.
+
+Cet élément maritime explique bien des choses dans l'histoire de la
+Belgique. J'ai déjà dit qu'il y expliquait la venue des Gaulois. En même
+temps qu'ils occupaient le sud de l'Angleterre, ils ont voulu se
+maintenir sur les terres d'en face: Tamise et Escaut, qui se regardent,
+devaient être unis. Pareille chose s'est produite au temps des Romains
+de l'Empire. Ceux-ci ont tenu, tout de suite, à conquérir les rivages de
+la Flandre. C'est là qu'ont eu lieu les premières expéditions des
+proconsuls ou des légats. Ils ont rêvé de faire de la mer du Nord une
+mer romaine, et ce rêve est peut-être antérieur à celui d'une conquête
+de la Germanie. Et depuis, tous les souverains du pays, jusqu'à
+l'avant-dernier roi, ont bien compris que d'une certaine maîtrise de la
+mer dépend le sort ou l'originalité du pays.
+
+
+Tout cela fait que, même dans ses œuvres françaises, même dans ses
+œuvres flamandes, la Belgique ne sera ni le reflet de la France, ni le
+reflet des influences germaniques. Ce qu'elle apporte de sien, ce
+qu'elle crée à l'aide de combinaisons nouvelles, c'est à l'auteur de ce
+livre à nous le montrer.
+
+Voilà plus ou près de trente ans que j'ai été moi-même en contact pour
+la première fois avec la littérature française de la Belgique. Il
+s'agissait, bien entendu, de livres d'érudition. C'est lorsque, débutant
+dans l'étude de l'antiquité classique, je connus le traité de _Droit
+public romain_, du regretté Willems, Entre ce livre et les chefs-d'œuvre
+de Maeterlinck, il y a évidemment un abîme: rien n'est plus concis, sec,
+dur presque, que le livre de Willems. Mais tout de suite, un apprenti
+érudit est émerveillé en l'ouvrant. Cela est d'une clarté, d'une
+précision, d'une fermeté prenante et stable qui ne laisse aussitôt aucun
+doute à la pensée: c'est du meilleur des habitudes françaises. Et à côté
+de cela, quelle sûreté d'informations, quelles recherches
+bibliographiques, quelle maîtrise de la matière! c'est du meilleur de la
+discipline allemande.
+
+Je n'ai pas assez étudié l'histoire de l'érudition en Belgique pour
+savoir ce qu'elle doit à Willems, J'ai cependant la persuasion que c'est
+beaucoup. En tout cas, chez tous ceux d'outre-Ardennes qui s'occupent de
+Rome et de Grèce, il me semble sentir fortement son influence. Elle est
+visible, franchement avouée, chez M. Waltzing, de Liège, et dans toute
+l'école philologique qui se réclame de ce dernier.
+
+Le beau travail qu'elle a livré! Waltzing, dans son livre sur les
+Corporations romaines, nous a donné un pur chef-d'œuvre d'érudition,
+admirablement disposé et composé, sobrement écrit, où rien n'arrête et
+ne fatigue la recherche, d'une conscience, d'une probité, d'une véracité
+étonnantes. De là sont sortis tous ces mémoires sur les Préfets des
+Ouvriers, sur les Collèges de Jeunes Gens, sur les Collèges de Vétérans,
+œuvres des élèves de Waltzing, et qui valent et passent les fameuses
+thèses allemandes. Comme je comprends que Liège ait voulu célébrer, il y
+a quelques années, le jubilé de M. Waltzing!
+
+La bonne et belle besogne qui se fait dans cette Université de Liège!
+Elle a ses revues, elle a ses traditions, et, si jeune qu'elle nous
+paraisse, j'y sens un patriotisme universitaire qui manque encore à nos
+facultés françaises. Nous avons beaucoup à prendre et à apprendre de la
+Belgique.
+
+Le travail local m'a paru mieux organisé que chez nous; des fédérations
+de sociétés se sont fondées d'où il résulte une saine entente et des
+recueils utiles. Chaque ville un peu importante a son association
+scientifique et ses publications. D'ici à vingt ans, si cela se
+maintient, l'exploration et l'inventaire historique de la Belgique
+seront choses faites.
+
+Il y restera, assurément, beaucoup à trouver. Mais ce sera surtout dans
+le domaine de la préhistoire. Là est à la fois l'espérance et l'écueil
+de la science belge, L'écueil, parce qu'elle ne se résigne pas, en ce
+moment, à accepter les classifications, la méthode, la discipline des
+préhistoriens français, jusqu'ici les vrais maîtres en la matière, parce
+qu'elle se lance éperdument dans l'aventure, où j'ai peur qu'elle ne
+trouve des déboires et pis encore. Et cependant c'est l'espérance de
+l'avenir que cette exploration préhistorique de la Belgique: ce limon de
+la Hesbaye, ces grottes ou abris de la Meuse, j'ai idée que dès les
+temps de Chelles ou d'Aurignac, ils furent le patrimoine de populations
+déjà nombreuses et déjà industrieuses. M. Commont, d'Amiens, a visité,
+il y a un an, une partie de ces régions: il en est revenu émerveillé.
+
+Nous sommes loin de la Belgique de Maeterlinck. Non! nous y revenons.
+Car ce que la préhistoire nous montrera, c'est la densité de la vie dans
+cette région, l'activité robuste de ses habitants, c'est-à-dire des
+choses que la Belgique possède toujours. Je crois bien qu'à des
+centaines de siècles en arrière, la nature et l'homme bâtissaient déjà
+les assises qui portent la nation.
+
+Voilà pourquoi, à qui veut étudier à fond la Belgique, analyser son
+caractère comme un anatomiste le corps humain, il faut, non pas
+seulement lire ses auteurs, mais regarder ses roches, et unir
+l'admiration de Maeterlinck et de Verhaeren à la curiosité du travail
+érudit et des aventures préhistoriques.
+
+Après tout, Maeterlinck l'a fait. Avez-vous lu son morceau sur l'épée ou
+son histoire du jeune chien? Je connais peu de choses semblables dans
+notre littérature française. Cela est moins fameux que la _Vie des
+Abeilles_, et c'est ce que je préfère à tout. Maeterlinck a
+admirablement saisi ce que l'animal doit à l'éducation reçue des hommes,
+et ce que l'âme de la bête tient de dix millénaires de traditions
+humaines; et il a également montré ce que l'arme a apporté d'idées, de
+sentiments, de passions nouvelles à l'homme des temps du bronze qui l'a
+créée. Ces deux morceaux, c'est de la préhistoire réfléchie, faite par
+un psychologue, c'est de la psychologie expliquée, faite par un
+historien.
+
+Vous trouverez des qualités de même ordre chez Verhaeren, que notre
+jeune ami Heumann aime par-dessus tout, d'une amitié de tout instant et
+d'une sympathie profonde. Vous les trouverez chez d'autres. Mais je
+laisse à l'auteur de ce livre le soin d'en parler.
+
+ * * * * *
+
+Heumann a bien fait d'écrire ces pages. Nous devons aimer les lettrés
+belges comme des demi-frères, chez lesquels un sang différent du nôtre a
+donné des qualités qui nous manquent. Car Verhaeren, Maeterlinck, il n'y
+a pas à le nier, c'est autre chose que ce qu'il y a chez nous, et, à de
+certaines pages, c'est quelque chose de supérieur à nous.
+
+En cela encore se répète un fait constant dans l'histoire de la
+Belgique. Sur la France même ou sur la Gaule elle a, à de certaines
+heures et pour de certaines choses, exercé une véritable prééminence.
+Maeterlinck, c'est un peu comme Ambiorix, un génie qui s'impose à la
+France. Ambiorix l'Éburon était à demi germanique, mais il portait un
+nom gaulois; il convia les Celtes à la liberté, il fut le précurseur de
+Vercingétorix dans la cause de l'indépendance, et c'est au sud des
+Ardennes qu'il regardait pour contempler ses amitiés morales et ses
+alliances politiques.
+
+Plus tard, c'est encore de Belgique que nous sont venus les maîtres de
+la France romane, ces extraordinaires Carolingiens de Héristal, dont
+j'ai parlé tout à l'heure. Étrange aberration que celle des Allemands
+contemporains, qui veulent faire de ces Carolingiens, Charlemagne
+compris et surtout, des Germains! Ils n'étaient ni Germains, ni Gaulois,
+ni Romains. C'étaient de grands seigneurs du monde de la Belgique, dès
+ce temps aussi distinct du reste de la Gaule qu'il l'a jamais été. En
+eux, sans doute, il y avait du sang des Francs: mais faire des Francs de
+purs Germains, alors que ces tribus du Salland et du Hamland étaient les
+plus romanisées du pays rhénan, revendiquer les Francs pour la vraie
+Germanie, m'a toujours également paru une bizarrerie incohérente. Chez
+les maîtres de Héristal, il y avait l'éducation romaine, le contact avec
+les choses classiques dont la grande villa ne cessa de leur montrer les
+restes. Et il y avait aussi des éléments qui n'étaient ni romains ni
+francs, et qui venaient du pays même, des traditions, du sol, de
+l'horizon de Belgique.
+
+Liège est la voisine, et, tout compte fait, l'héritière de Héristal.
+Qu'elle continue à produire dans ses usines, à travailler dans ses
+écoles, et il est possible que comme au temps d'Ambiorix et au temps de
+Pépin, la vie de la Gaule et de la France soit obligée de lui payer un
+tribut de reconnaissance.
+
+C'est pour cela qu'Albert Heumann a songé à écrire ce livre. Il l'a fait
+parce qu'il doit beaucoup à Verhaeren et Maeterlinck. Il l'a fait parce
+qu'il a voulu faire une œuvre d'allure éminemment française,
+c'est-à-dire qui fût à la fois une marque de bon voisinage, un signe
+d'amitié, un hommage de gratitude. Et moi, son maître et son vieil ami,
+je crois aussi qu'il a ajouté de nouveaux matériaux, et d'une vraie
+valeur, à cette tâche filiale qui est l'histoire de la pensée française.
+
+CAMILLE JULLIAN.
+
+
+
+
+_AVANT-PROPOS_
+
+
+La littérature belge d'expression française sollicita déjà de nombreux
+critiques français, quelques-uns illustres. Les Maurice Barrès, les Léon
+Bazalgette, les Albert de Bersaucourt, les Ad. van Bever, les
+Ernest-Charles, les Remy de Gourmont, les Jules Lemaître, les Raymond
+Poincaré, les Tancrède de Visan, d'autres encore ont consacré aux
+écrivains belges des pages judicieuses portant la marque de leurs
+talents variés. Aucun, je crois, n'examina, dans un ouvrage général,
+l'ensemble du mouvement auquel se sont intéressés des Belges comme
+Francis Nautet[1], Eugène Gilbert[2], Henri Liebrecht[3], ou un
+Allemand, le Professeur Dr Hubert Effer[4]. Il m'a paru utile qu'un
+Français aussi accordât plusieurs chapitres à une littérature intimement
+liée à la nôtre, dépendante de notre culture, et considérât, du point de
+vue français, cette portion importante de notre patrimoine intellectuel;
+combien ont eu trop souvent velléité d'en travestir le caractère! C'est
+dans ce sentiment que j'entrepris mon travail. On constatera des
+lacunes; il m'a fallu, maintes fois, laisser dans l'ombre certaines
+œuvres ou certaines parties d'œuvres que je tiens en haute estime: leur
+étude approfondie démentirait le titre général de ce livre. Je me suis
+inquiété de ménager à chacun une place en harmonie avec son influence,
+me souciant peu de la mesurer à l'épaisseur des productions. J'ai jugé
+sans autre parti pris que de comprendre dans la grande famille
+littéraire française tant d'écrivains qui l'honorent grandement; de
+celui-ci j'assume, avec joie, la responsabilité.
+
+A. H.
+
+Saint-Cloud, octobre 1912.
+
+
+
+
+I
+
+
+CARACTÈRES GÉNÉRAUX
+
+
+«Aujourd'hui, leur littérature est presque nulle», écrit Hippolyte
+Taine, dans un chapitre de la _Philosophie de l'art_ consacré aux
+Belges[5], et plus loin: «Ils ne peuvent citer de ces esprits créateurs
+qui ouvrent sur le monde de grandes vues originales, ou enchâssent leurs
+conceptions dans de belles formes capables d'un ascendant universel[6].»
+
+L'essai sur l'art dans les Pays-Bas date de 1868; un tel jugement était
+alors très juste. Aujourd'hui, les considérants qui l'appuient,
+ingénieux et suggestifs, sur la stérilité intellectuelle des Belges, se
+trouvent infirmés. L'illustre critique démontre, en ce style alerte et
+imagé qui pare d'un si grand charme sa pensée, combien les habitants des
+Pays-Bas, dès l'heure où ils commencèrent de défricher et de rendre
+saine leur terre, ont toujours eu, par nécessité géographique, un esprit
+pratique, de défense d'abord, puis de conservation, qui les initia plus
+à jouir des matérialités qu'il ne les inclina à la poésie ou à la
+philosophie. Seulement, dans ce même pays, voilà que, vers 1880 et les
+années suivantes, un important mouvement littéraire naît et se
+développe! Des romanciers apparaissent, des poètes surgissent, même,
+sinon des philosophes, du moins des écrivains dont il ne semble pas
+téméraire d'assurer qu'ils ont une philosophie; moins de quarante ans
+après la condamnation prononcée par Taine, un Verhaeren, un Maeterlinck
+créent des œuvres «capables d'un ascendant universel», lui donnent un
+démenti superbe, et confirment de leurs noms glorieux la faillite de ses
+arguments! Cependant, ce n'est point par simple caprice que les Lettres
+belges ne prennent essor qu'en 1880. Pour expliquer leur pauvreté
+jusqu'à cette date, des raisons existent, autres que celles de Taine.
+Lesquelles?
+
+Si haut que nous remontions dans l'histoire des peuples, nous ne
+rencontrons point de littérature féconde, indépendante d'une prospérité
+matérielle parfaite, d'une autonomie politique absolue. Le siècle de
+Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Louis XIV brillent comme
+autant de témoignages qu'une floraison intellectuelle ne s'observe que
+chez une nation saine et forte. Or, la Belgique subit toutes les
+dominations. Depuis le XVIe siècle, successivement soumise aux
+fantaisies de la monarchie espagnole, annexée par le traité d'Utrecht à
+la Maison d'Autriche, réunie, en 1795, à la France dont elle forme neuf
+départements, jusqu'au jour où le Congrès de Vienne l'accouple à la
+Hollande sous la souveraineté du prince d'Orange-Nassau, ce n'est qu'en
+1830 qu'elle se constitue en royaume libre. Envahie, saccagée, durant
+les guerres du règne de Louis XIV, puis de la Révolution, la Belgique
+devient, à maintes occasions, le champ et le cimetière de l'Europe. Dans
+un pays que des fortunes aussi diverses, mais également malheureuses,
+bouleversaient, où l'insécurité du lendemain obsédait, au point de
+détourner les intelligences et les énergies d'entreprises qui ne
+s'attachaient point à la défense d'intérêts immédiats, imagine-t-on des
+poètes, des prosateurs créant des œuvres immortelles[7]? Et lorsque, en
+1830, ce pays conquiert enfin la vie paisible, il reste nécessairement,
+assez longtemps, un État fragile comme tous les États jeunes; il doit
+consolider ses institutions, affermir son influence, surveiller avec une
+sollicitude minutieuse le jeu d'un organisme encore délicat. Pendant
+cinquante ans, les questions politiques et sociales absorbent l'activité
+des Belges. Et, dans leurs efforts, ils sont merveilleusement encouragés
+et dirigés, à partir de 1865, par un homme d'affaires génial, qui
+développe l'industrie, accroît le commerce, consacre la situation
+internationale et impose la Belgique au respect du monde, le roi Léopold
+II. Ce souverain, si indifférent aux écrivains, les favorisait sans le
+savoir, en préparant à leur élan un admirable terrain; il semait pour
+d'autres, la récolte fut double.
+
+M'objectera-t-on qu'au fond mes raisons ne diffèrent guère de celles de
+Taine, puisque, moi aussi, j'attribue l'insignifiance intellectuelle des
+Belges dans le passé au besoin, si longtemps prédominant chez eux, de
+lutter pour subsister? Mais Taine, lui, tire de ses observations une loi
+sur l'impuissance littéraire naturelle, instinctive, du peuple belge[8].
+Qu'il constate cette impuissance au moment où il écrit, fort bien. Il se
+trompe (l'évènement l'a prouvé) lorsqu'il semble l'imputer à la race
+même, et, partant, la considérer comme irrémédiable. Au contraire, nous
+avons essayé d'exposer comment des accidents historiques seuls avaient
+été responsables de cette infériorité jusqu'en 1880, mais qu'une fois la
+Belgique libérée des soucis politiques ou sociaux qui troublaient sa
+tranquillité matérielle et sa vie morale, des esprits s'étaient
+rencontrés, aussi aisément là qu'ailleurs, avides de travaux nobles et
+désintéressés.
+
+Sans doute, un chroniqueur scrupuleux pourrait relever les noms de
+quelques écrivains isolés qui, déjà, dans le courant du XIXe siècle,
+publièrent des recueils de vers ou de prose. Mais si nous exceptons
+Charles de Coster, dont la _Légende d'Ulenspigel_, cette épopée
+puissante, colorée, émue, qualifiée avec bonheur de «bible nationale»,
+inspira maintes fois les romanciers belges contemporains, et le tendre
+moraliste Octave Pirmez, en vérité ce ne sont ni les Van Hasselt, ni les
+Mathieu, ni les Potvin, ni d'autres obscurs compilateurs académiques,
+impersonnels et fades, qui méritent de retenir l'attention.
+
+En 1880, toute une génération de jeunes hommes, élevés en un pays
+prospère, enrichis des idées neuves qui, depuis la guerre
+franco-allemande, circulaient à travers la Belgique et les excitaient,
+se trouvent prêts au combat. Car il ne s'agit de rien moins que d'un
+combat, et le premier caractère du mouvement littéraire dont nous nous
+occupons, c'est d'être, à l'origine, un mouvement révolutionnaire.
+L'attaque fut soudaine. Un adolescent de vingt ans, au masque
+intelligent et audacieux, Max Waller, poète et conteur, fonde une revue,
+_La Jeune Belgique_, groupe autour de lui un bataillon de volontaires
+intrépides, parmi lesquels Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valère Gille, se
+rue à l'assaut des idées bourgeoises et fanées dont quelques pédants
+s'enorgueillissaient et plante sur leurs débris le drapeau de l'Art
+libre et de la Pensée fière. D'autres revues s'organisent. _L'Art
+Moderne_, _la Société Nouvelle_, _la Basoche_, _la Wallonie_, des
+journaux se fondent, les encouragements arrivent de Paris, et voilà née
+la nouvelle littérature belge. Certes, le public ne se passionne pas
+encore pour elle, certes le gouvernement ne lui facilite guère
+l'existence, mais d'une telle poussée, inconnue jusqu'alors, de volontés
+unies et d'efforts coordonnés la victoire sortira. Lorsque, en 1889, Max
+Waller fut ravi, si jeune, à l'affection de ses camarades, il avait pu
+savourer déjà la joie d'applaudir aux premiers succès des Lemonnier, des
+Verhaeren, des Eekhoud, des Giraud, de presque tous ceux qui, par la
+richesse de leur tempérament et l'enthousiasme de leur cœur, allaient,
+dans le domaine des Lettres, illustrer la Belgique pour la première
+fois.
+
+ * * * * *
+
+Les écrivains belges, poètes ou prosateurs, sont des peintres. Ils
+s'inquiètent peu de la composition; leur fougue s'emploie à décrire. Les
+écrivains français, eux, sont des architectes: l'œuvre mal bâtie nous
+froisse; des mesures égales, des développements symétriques, voilà ce
+qu'exige notre tempérament. Les natures septentrionales demeurent
+réfractaires au besoin d'équilibre et de clarté. Enchevêtrées,
+impulsives, violentes, elles projettent des impressions désordonnées,
+mais plus véhémentes, plus colorées que les nôtres. Ainsi, les
+littérateurs de Belgique, particulièrement ceux des provinces flamandes,
+se désintéressent volontiers de l'ordonnance d'un livre; l'expression
+vive de ce qu'ils sentent, la peinture de ce qu'ils voient, souvent
+éclatante, même brutale, les exaltent plus sûrement.
+
+Les uns, Camille Lemonnier, Émile Verhaeren dans _Les Flamandes_,
+Georges Eekhoud, et, plus encore qu'aucun, Eugène Demolder, brossent à
+larges coups de pinceau des fresques lumineuses, exubérantes de vie
+païenne, qui évoquent les somptueuses décorations de Rubens, les
+beuveries de Jordaens, les kermesses de Téniers, toujours la vie
+plantureuse et sensuelle.
+
+ À mesure que se pressaient les jours, cette gaieté de la terre
+ s'accroissait, prenait des allures de ribote et de folie. Une
+ pléthore gonflait les choses; le vertige de la sève exaspérait les
+ chênes. On entendait comme par cascades ruisseler le sang vert des
+ aubiers sous la chevelure des feuilles. Des gommes s'accumulaient
+ le long des écorces comme des apostumes par les fentes desquels
+ coulaient les résines; aux branches s'ouvraient des plaies
+ pareilles à des bouches, à des flancs écrasés et spumants[9].
+
+D'autres, au contraire, les conteurs Louis Delattre et Maurice des
+Ombiaux, cisellent leurs œuvres avec émotion; les touches sont précises,
+délicates, comme celles de jolis tableaux très finis dont les nuances,
+un peu recherchées, s'harmonisent heureusement et l'on pense à tant de
+petits peintres de la vie flamande intime. Voici les poèmes d'Albert
+Giraud; leur tenue parfaite, leur distinction un peu hautaine rappellent
+certains portraits de Van Dyck:
+
+ Sur le rêve effacé d'un antique décor,
+ Dans un de ces fauteuils étoilés de clous d'or
+ Dont la rude splendeur ne sied plus à nos tailles,
+ Le front lourd de pensées et balafré d'entailles
+ Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi,
+ En un vaste silence où l'on sent de l'effroi,
+ L'aventurier flamand qui commandait aux princes
+ Et qui jouait aux dés l'empire et les provinces,
+ Celui dont la mémoire emplit les grands chemins,
+ Celui dont l'avenir verra les larges mains
+ S'appuyer à jamais en songe sur l'Épée[1].
+
+Dans le faste et la magnificence des visions verhaereniennes, c'est Van
+Eyck qui, à tout instant, resplendit. Georges Rodenbach, Charles Van
+Lerberghe, le Maurice Maeterlinck des premiers drames, s'apparentent aux
+primitifs flamands inquiets, tendres et religieux, continuent, en
+littérature, l'adaptant à leur caractère, l'œuvre mystique de Memling.
+Écoutez la fin de la _Chanson d'Ève_:
+
+ Une aube pâle emplit le ciel triste, le Rêve
+ Comme un grand voile d'or de la terre se lève.
+
+ Avec l'âme des roses d'hier,
+ Lentement montent dans les airs,
+ Comme des ailes étendues,
+ Comme des pieds nus et très doux,
+ Qui se séparent de la terre,
+ Dans le grand silence à genoux.
+
+ L'âme chantante d'Ève expire,
+ Elle s'éteint dans la clarté;
+ Elle retourne en un sourire
+ À l'univers qu'elle a chanté.
+
+ Elle redevient l'âme obscure
+ Qui rêve, la voix qui murmure,
+ Le frisson des choses, le souffle flottant
+ Sur les eaux et sur les plaines,
+ Parmi les roses, et dans l'haleine
+ Divine du printemps.
+
+ En de vagues accords où se mêlent
+ Des battements d'ailes,
+ Des sons d'étoiles,
+ Des chutes de fleurs,
+ En l'universelle rumeur
+
+ Elle se fond, doucement, et s'achève,
+
+ La chanson d'Ève[1]
+
+Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud,
+Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van
+Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des béguines frôlant à pas
+étouffés les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants
+rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent,
+épuisées, dans une atmosphère de recueillement, qu'elles éclatent
+joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une
+cité ardente et rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils
+peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination
+hallucinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont,
+d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent; plutôt
+que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en couleurs. Avec
+leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs
+pinceaux. Les mêmes paysages, la même atmosphère qui inspiraient les
+aïeux, les inspirent aujourd'hui; de la même manière leur nature réagit,
+et cette belle page où Taine explique le coloris des peintres s'applique
+aussi exactement au coloris des écrivains:
+
+ Hors des villes comme dans les villes, tout est matière à tableau;
+ on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni
+ cru, ni monotone; il est nuancé par les divers degrés de maturité
+ des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les
+ changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour
+ complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un
+ coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui
+ se déchire, ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe
+ les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la
+ vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage
+ immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un
+ ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et
+ faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes[12].
+
+Quelques littérateurs belges, aussitôt après la renaissance de 1880, se
+laissèrent tout à fait asservir à des écoles françaises. Nous
+examinerons la question, le moment venu, dans un chapitre prochain,
+mais, reconnaissons-le dès maintenant, si les premiers romans de
+Lemonnier se ressentent fort de Zola, si Giraud, Valère Gille, Gilkin
+suivent avec servilité Leconte de Lisle et Hérédia, c'est que le roman
+naturaliste aussi bien que la poésie parnassienne, sensualistes l'un et
+l'autre, devaient attirer fatalement de jeunes écrivains qu'une
+naturelle disposition portait à observer, d'abord, en toutes choses, les
+couleurs. Toutefois, en France, romanciers ou poètes ne peignirent que
+par accident; en Belgique, ils peignent par nécessité. Chez nous, le
+mouvement intellectuel, plus tôt fécond, impressionna même, à maintes
+reprises, les arts plastiques et créa des peintres-littérateurs,
+Poussin, Greuze, Delacroix. Au contraire, c'est grâce au génie de ses
+artistes que la terre de Flandre témoigna deux fois, au XVe et au XVIIe
+siècle, de sa prodigieuse richesse, de sa farouche vitalité. Et rien ne
+détournera ceux de ses fils qui, par leurs écrits, continueront à la
+glorifier, d'être encore et toujours des peintres.
+
+ * * * * *
+
+À étudier les écrivains belges d'expression française de ces trente
+dernières années, leurs vies, leurs œuvres, on s'aperçoit que la plupart
+sont venus en France chercher la culture latine. Tout en revendiquant
+avec fierté le tempérament septentrional, sa sève bouillante et
+désordonnée, ils désirent nous prendre ce qui nie le plus leur nature,
+le sens des proportions, l'harmonie, la finesse. S'ils n'y réussissent
+pas toujours, du moins est-il bien rare que ne se remarque point dans
+leurs écrits quelque empreinte de notre culture. Pour les Wallons,
+Latins naturels, cette loi se passe de démonstration; quant aux auteurs
+de race flamande, ils la confirment brillamment. Des cinq plus grands
+écrivains belges, trois sont de purs Flamands et un quatrième, si son
+nom trahit des attaches françaises, est né de mère flamande. Or, tous
+les quatre ont choisi la France pour patrie d'adoption: Rodenbach
+habitait Paris, Lemonnier y passe tous les ans plusieurs semaines,
+Verhaeren, chaque hiver, s'installe à Saint-Cloud, Maeterlinck partage
+son existence entre la Normandie et la Provence[13]. Et j'en citerais
+d'autres, de notoriété moindre, ou plus jeunes, que Paris retient!...
+Séjournant en France, contractant les habitudes françaises, fréquentant
+des hommes de lettres, des artistes français, séduits aussi peu à peu
+par le charme prenant de nos paysages ou excités par le souffle brûlant
+de la ville, comment ces écrivains résisteraient-ils au besoin de donner
+à leurs pensées, à leurs sensations une forme française, de les
+habiller, pour ainsi dire, à la française, sans toutefois les déformer
+ni les amoindrir? Évidemment, la langue dont ils usent leur apporte un
+précieux avantage, mais écrire en français n'implique pas nécessairement
+une culture française: le romancier Georges Eekhoud qui ne vécut point
+en France, a beau s'exprimer en notre langue, il demeure exclusivement
+Flamand, je ne discerne en son œuvre nulle trace de notre influence. Au
+contraire, les livres de Camille Lemonnier, très flamands par les
+descriptions robustes et colorées, la vie puissamment truculente,
+revêtent une forme plus soignée, j'allais dire plus civilisée que si
+Lemonnier ne s'était jamais éloigné de son pays. Les vers de Georges
+Rodenbach pleurent des impressions et des mélancolies de terroir avec
+une distinction rare, une préciosité presque maladive, qui rapproche cet
+enfant de Bruges des poètes de la décadence romaine... Certaines pièces
+de Maurice Maeterlinck, _Monna Vanna_ et _Joyselle_, ou encore la _Vie
+des Abeilles_, _l'Intelligence des fleurs_, sont d'une exécution toute
+latine. Latin enfin, Émile Verhaeren lui-même, un Flamand s'il en fut,
+le chantre de _Toute la Flandre_, le plus nationaliste des poètes, et
+non seulement dans quelques recueils du début, _les Flamandes_, _les
+Moines_, mais encore et surtout dans l'un de ses récents volumes, _les
+Rythmes souverains_, les poèmes les plus latins qu'il ait créés, soit
+par le choix des légendes, soit par leurs harmonies. Contemplez ce
+délicieux tableau du Paradis:
+
+ Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes;
+ Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air;
+ Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,
+ Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.
+ Un lion se couchait sous des branches en fleur;
+ Le daim flexible errait là-bas, près des panthères;
+ Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs
+ Parmi les phlox en feu et les lys de lumière.
+ Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux,
+ Adam vivait, captif en des chaînes divines;
+ Ève écoutait le chant menu des sources fines,
+ Le Sourire du monde habitait ses beaux yeux;
+ Un archange tranquille et pur veillait sur elle
+ Et chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors,
+ Pour que la nuit fût douce au repos de son corps,
+ L'archange endormait Ève au creux de sa grande aile[1].
+
+Tous les littérateurs belges s'assimilent la culture française,
+assouplissent, grâce à elle, leur procédé d'expression, le rendent moins
+touffu, plus délicat, sans cesser jamais de sentir en Flamands.
+
+ Même chez ceux de ces écrivains qui ont cherché à se dénationaliser
+ le plus possible, écrit Louis Dumont-Wilden[15], il ne serait pas
+ difficile, par une analyse un peu attentive, de montrer que les
+ traits de caractère, les façons de sentir propres aux Flamands, se
+ retrouvent toujours. Chez les uns, c'est ce mysticisme intime,
+ propre aux vieux maîtres de Flandre, qui, mieux que tous les
+ autres, «surent jouer dans la paille avec l'enfant de Bethléem»,
+ chez d'autres, c'est le don de l'image colorée, vivante, et un peu
+ incohérente, c'est l'amour de la vie truculente; chez d'autres
+ encore, c'est cette éloquence familière si caractéristique parmi
+ les orateurs flamands, ou cet humour un peu appuyé, mais plein de
+ saveur qui, du lointain Breughel va jusqu'au puissant caricaturiste
+ De Bruycker; ou encore ce «flou» dans le raisonnement abstrait qui
+ paraît à des écrivains français une véritable déloyauté
+ intellectuelle, mais qui n'effraie aucun esprit germanique.
+
+Que de vérité dans cette page! Quant aux esprits germaniques, non
+seulement ils ne s'effraient pas (et ne comptons guère sur l'idéalisme
+de l'_Oiseau bleu_ pour les choquer), mais volontiers ils s'approprient
+les auteurs flamands, naturalisent Maeterlinck écrivain allemand,
+annexent Verhaeren... Et voilà les méthodes de Bismarck appliquées à la
+littérature! Stefan Zweig n'écrit-il pas[16]: «Et cette terre germanique
+où Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren,
+une patrie d'adoption»? Or, contre une pareille affirmation, les faits
+protestent avec véhémence. Prétend-on sincèrement classer comme Germains
+des écrivains qui, toujours, ont pensé et écrit en français, dont le
+rythme est réfractaire à la langue allemande (les meilleures traductions
+de Verhaeren--et il y en a d'excellentes--ne savent rendre fidèlement ni
+ses élans, ni ses exaltations), mais surtout des écrivains marqués
+nettement de notre culture à nous, Latins[17] et, j'ajoute, qui ne
+pouvaient point l'éluder. Si les Lemonnier, les Rodenbach, les
+Verhaeren, les Maeterlinck ont choisi la France, ce n'est pas uniquement
+que, leur langue les conduisant vers l'Ouest, la vie s'annonçait plus
+facile en notre pays qu'ailleurs, c'est qu'à leur tempérament flamand
+insuffisant (nous expliquerons tout à l'heure pourquoi), il fallait un
+complément, et que ce complément devait nécessairement être latin.
+Qu'eussent-ils bien appris en Allemagne? Ils sentaient le besoin
+d'affiner leurs moyens d'expression! Est-ce chez nos voisins de l'Est
+qu'ils auraient acquis un style plus distingué, plus ordonné, plus
+clair, habitué leur esprit à élire les mots de manière précise et
+pertinente?... Au contact de la lourdeur, de la pédanterie germaniques,
+leurs natures si nobles, si vaillantes, se seraient sans doute épaissies
+et nous aurions peut-être vu leurs œuvres, privées de cette qualité
+essentiellement latine, la mesure, dévier vers la trivialité... Un sûr
+instinct les guide donc vers la France, puisqu'elle seule offre ce qui
+leur manque, la culture latine[18].
+
+Et d'ailleurs, ils suivent simplement la voie de leurs illustres
+ancêtres, les peintres flamands du XVIIe siècle, qui, eux aussi, pour
+parfaire leur tempérament, sont allés chercher la culture latine en
+Italie. Rubens a vécu en Italie, Van Dyck a vécu en Italie. L'un et
+l'autre bénéficient de procédés d'artistes italiens, vénitiens en
+particulier, puis les accordent à des sensations d'hommes du Nord. Pour
+extérioriser leurs personnalités tumultueuses, ils adoptent la forme, ou
+mieux--qu'on permette le terme--la langue picturale plus apaisée des
+Latins. Véronèse se retrouve souvent dans Van Dyck, peintre religieux,
+encore plus dans Rubens. On admire au Musée de Dresde certaine
+_Adoration des Mages_ par Véronèse dont s'est inspiré très vivement
+Rubens, un jour qu'il traitait le même sujet[19]; le magnifique tableau
+_Thomyris faisant plonger dans le sang la tête de Cyrus_[20] évoque des
+compositions de Véronèse, par les attitudes des hommes groupés à droite
+et la décoration du ciel. Comme les littérateurs d'aujourd'hui, les
+maîtres d'autrefois éprouvent en Flamands et traduisent en Latins. Les
+deux faits s'éclairent l'un l'autre lumineusement.
+
+J'entends l'objection: «Vous voulez démontrer que les Flamands, artistes
+ou écrivains, ne peuvent se passer de la culture latine. Cependant, au
+XVe siècle, les primitifs flamands, les Memling, les Van Eyck, ont
+trouvé en eux-mêmes toutes leurs ressources, tous leurs trésors. Bien
+plus, ce sont eux qui influencèrent certains peintres italiens,
+espagnols, ou de l'école d'Avignon...» Assurément, mais au XVe siècle,
+tandis que Memling et Van Eyck travaillaient à leurs œuvres immortelles,
+la Flandre vivait des jours glorieux. Jamais le commerce ni l'industrie
+ne connurent un aussi vif éclat, jamais l'art ne s'imposa plus
+splendidement qu'à l'époque de Philippe le Bon, où Bruges dardait avec
+orgueil la tour altière et fière de son beffroi. Voilà pourquoi Memling
+et Van Eyck purent se développer complètement par leurs propres moyens.
+Mais au XVIIe siècle, la Flandre gémit sous la botte espagnole; à toutes
+les consciences, à tous les esprits, à tous les cœurs, la tyrannie
+funeste de Philippe II avait imposé une si écrasante contrainte que des
+natures même géniales risqueraient fort de se dessécher en ne voyageant
+point. Aujourd'hui, la situation est différente; toutefois, la Belgique,
+bien qu'indépendante et riche, se trouve serrée entre des nations
+beaucoup plus importantes, beaucoup plus gourmandes, et ses écrivains,
+s'ils veulent ne point étouffer chez eux, s'ils rêvent d'imprimer leur
+marque sur le monde, sont obligés de se déraciner, de partir vers
+d'autres contrées respirer plus largement, d'obtenir d'une autre
+culture, la culture française, ce qu'ils ne sauraient exiger de leurs
+tempéraments flamands.
+
+Aussi bien, puisque à propos des écrivains belges contemporains, nous
+avons rappelé l'exemple des peintres du XVIIe siècle, proposons encore
+cette comparaison. Comme Rubens, jadis, après s'être enrichi de la
+culture latine italienne, revécut dans l'école française du XVIIIe
+siècle, dans les Boucher, les Watteau, les Fragonard, les Greuze, et
+cela, par ses qualités purement nationales, la vigueur et l'exubérance
+sensuelle des formes, ainsi, Verhaeren, de nos jours, assagi grâce à la
+culture latine française, impressionne un groupe de poètes français, les
+Romains, les Vildrac, les Mercereau, les Théo Varlet, par ce qu'il y a
+de plus flamand dans son génie. Si tant de jeunes s'enthousiasment pour
+le rythme capricieux et révolté du poète des _Villes tentaculaires_, ils
+n'oublient pas non plus sa passion tenace et noble à découvrir de la
+poésie dans les manifestations de la vie d'aujourd'hui, commerciale ou
+industrielle, qui en paraissent le plus dépourvues, pour les célébrer
+superbement. À cet égard, l'influence de Verhaeren se manifeste avec
+évidence. Tel le peintre du XVIIe siècle, le poète du XXe s'assimile la
+culture des Latins, puis insinue à ces mêmes Latins des vertus de sa
+race. Il y a là un phénomène d'échange fort suggestif et aussi, pour le
+moins, une coïncidence curieuse.
+
+La littérature belge vit tributaire de la littérature française. En
+sera-t-il toujours ainsi? Après une longue période de prospérité, la
+Belgique ne produira-t-elle point des écrivains qui sauront devenir
+universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement,
+nous touchons à l'une des questions les plus brûlantes dont se
+tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en
+Belgique, qui rêve d'une culture purement flamande, sans odeur latine,
+sans même parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand
+des pensées et des sentiments flamands. Ce parti considère comme une
+faute contre la patrie l'emploi de la langue française, dangereux
+facteur de dénationalisation, et témoigne d'une mauvaise humeur de plus
+en plus méfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables
+d'écrire dans la langue de Racine. Aussi réclame-t-il la flamandisation
+de l'Université de Gand. Pour cette réforme, plutôt réactionnaire, se
+massent tous ses efforts. Et ce n'est là, dans l'esprit des flamingants,
+que le début d'une série de mesures destinées à bannir de Belgique la
+langue et la culture françaises. Maurice de Miomandre a fort bien
+dit[21]: «Le flamingantisme est la dernière tentative faite en Europe
+pour affirmer une nouvelle nationalité». Examiner cette grosse querelle
+entre Wallons et Flamands dépasse notre sujet: les éléments religieux et
+politiques y jouent un rôle trop sérieux, trop essentiel, pour qu'elle
+trouve asile dans une étude littéraire. Mais il faut envisager le
+mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture
+française, et, à ce titre, il préoccupe. Doit-il inquiéter? Peut-être,
+les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Université de
+Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les conséquences de
+cette entreprise sauvage se développeraient, avant tout, sur le terrain
+administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacité à
+l'égard du mouvement littéraire demeurerait peu dangereuse. Il importera
+toujours que les écrivains flamands usent du français et se forment à
+notre culture, s'ils désirent être lus et connus ailleurs qu'à Bruges,
+Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littérateurs de langue
+flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier,
+Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'écrivant en
+français, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Léonce du
+Catillon, fidèles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulière
+intelligence du patriotisme! Le jour où tous les auteurs flamands
+emploieraient le flamand, la Flandre serait à ce point nationalisée que
+les autres peuples oublieraient son existence... Nous ne vivons pas au
+XVe siècle. De plus en plus, le français devient la langue
+internationale des lettrés; de plus en plus, pour créer une œuvre belle
+et durable, les Flamands devront combiner avec leur manière de
+s'émouvoir notre manière d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans
+cesse, élargit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les
+flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les
+provinces flamandes, ils ne pourront cependant réagir contre une loi
+naturelle, fatale, dont l'histoire et la géographie garantissent le
+maintien, ils n'empêcheront jamais la Belgique de rester une province
+littéraire de la France: les écrivains belges emprunteront notre langue,
+notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore,
+s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos poètes.
+Encore une fois, leurs pensées, leurs sensations doivent garder le
+caractère de leur race, éviter à tout prix de se parisianiser. Dans une
+lettre adressée, voilà vingt-deux ans, au journal _La Nation_[24] qui
+procédait à une consultation sur ce sujet, Maurice Barrès envisageait
+déjà la question de manière excellente et définitive.
+
+ Nous vous aimons, écrivait-il, surtout quand vous êtes Belges, car
+ nous n'avons pas cessé de souhaiter une forte décentralisation de
+ la pensée française, devenue trop uniquement parisienne.
+
+ Permettez-moi d'oublier les frontières politiques pour ne voir que
+ la géographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous
+ faites de l'excellente décentralisation française. À mon point de
+ vue de Français, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre
+ point de vue belge, vous devez trouver là un témoignage de
+ l'excellente énergie de la nation et du sol belges. Vous nous
+ faites voir un aspect particulier de notre pensée, comme le
+ genevois Rousseau est indispensable à l'intégralité de la pensée
+ française.
+
+ Vos penseurs et écrivains font partie de notre courant
+ intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous
+ sommes des associés. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que
+ des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des
+ collaborateurs.
+
+
+
+
+II
+
+LES ROMANS ET LES CONTES
+
+
+Le roman apparaît comme la véritable incarnation du tempérament flamand.
+
+Nous avons indiqué déjà quelle parenté rattachait les romanciers
+contemporains aux peintres du XVIIe siècle, il faut le répéter encore,
+car, si tous les écrivains belges peuvent justement se réclamer des
+artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement
+que la poésie ou le théâtre, le roman invite aux descriptions: ainsi
+s'exaspère ce besoin de peindre qui gît au fond de tout auteur belge.
+Les romanciers belges sont des peintres et, en général, ne sont que des
+peintres. Cette remarque s'applique particulièrement, sinon
+exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs
+œuvres d'études de caractère, de complications sentimentales: leur
+psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de
+Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugène Demolder, de Georges
+Virrès, forment, comme la merveilleuse légende de Charles de Coster,
+leur maître à tous, une suite de tableaux d'où jaillit, en torrent, la
+nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse
+fastueuse, soit l'âpreté rude de la race flamande, sans grand souci
+d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colorées, tantôt splendides,
+tantôt ignobles, étalent la vie glorieuse ou tarée; rarement cependant
+elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce
+qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur.
+Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois même
+grossiers! Sous leur écorce rugueuse, ces gaillards cachent une âme
+presque enfantine; grâce à leur inaltérable fraîcheur, ils peuvent
+écrire des pages ordurières, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est
+que leur dédain de toute affectation, leur insouciance de toute
+coquetterie vaine, leur probité littéraire parfaite donnent à la plupart
+d'entre eux une allure de spontanéité franche, de familiarité
+bienveillante dont le charme exerce un irrésistible attrait.
+
+Le superbe mâle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et
+riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaillé de mèches
+rousses, la moustache fièrement dressée, les narines palpitantes et
+avides, deux yeux, oh! très doux et très bons, mais qui flambent, toute
+sa personne respire la vigueur et la crânerie.
+
+Né le 24 mars 1844, à Ixelles, près de Bruxelles, Camille Lemonnier
+n'était plus un débutant en 1880. Encore qu'_Un Mâle_, sa première œuvre
+importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout
+de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que
+son âge, une incontestable autorité. Aussi, dès les premiers efforts de
+la _Jeune Belgique_, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les
+jeunes écrivains.
+
+«À ce moment, écrit Léon Bazalgette[25], Camille Lemonnier apparaît bien
+le chef et le père. Il avait été l'éveilleur, l'homme providentiel qui,
+du rameau de son art, avait touché au front les endormis.»
+
+Esquisser la silhouette de Camille Lemonnier, n'est-ce pas déjà
+présenter son œuvre? En elle se retrouve la véhémence sanguine et
+voluptueuse de l'homme, comme la caresse naïve de son regard. Deux
+douzaines de romans au moins et maints recueils de nouvelles affirment
+la sève inépuisable, rajeunie sans cesse, de cet écrivain.
+
+Chez Lemonnier, je distingue d'abord, avant tout, un peintre effréné de
+la nature. Il aime la nature, il aime la terre, le murmure animal et
+végétal qui l'enchante. Lui-même se grisa, à vingt-cinq ans, de la vie
+au plein air, et, dans les livres où il l'exalte, on perçoit une émotion
+plus intime que s'il tente de réduire son fougueux enthousiasme à la
+mesure des villes ou des salons. _Un Mâle_ est l'hymne à l'existence
+libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprès,
+quelle belle bête humaine! D'instinct, il braconne, hait les gardes,
+aime les filles; il fait vraiment partie de la forêt, comme les arbres,
+comme les plantes, comme les biches et ne raisonne guère plus qu'eux.
+Dans ce roman tuméfié, par endroits, de rutilantes kermesses, mais
+sentant si bon les bois et les fermes, si parfumé de fleurs, si chantant
+de claires mélodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de
+colorations rares, rien ne semble artificiel. Voici l'heure où le soleil
+se lève:
+
+ La laiteuse clarté bientôt s'épandit comme une eau après que les
+ vannes sont levées. Elle coulait entre les branches, filtrait dans
+ les feuilles, dévalait les pentes herbues, faisant déborder
+ lentement l'obscurité. Une transparence aérisa les fourrés; les
+ feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs gris
+ ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l'encens
+ des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d'argent
+ neuf.
+
+ Il y eut un chuchotement vague, indéfini, dans la rondeur des
+ feuillages. Des appels furent siffles à mi-voix par les verdiers.
+ Les becs s'aiguisaient, grinçaient. Une secouée de plumes se mêla à
+ la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des
+ claquements lents; et tout d'une fois, ce fut un large courant de
+ bruits qui domina le murmure du vent. Les trilles des fauvettes se
+ répondaient à travers les branches; les pinsons tirelirèrent; des
+ palombes roucoulèrent; les arbres furent emplis d'un égosillement
+ de roulades. Les merles s'éveillèrent à leur tour, les pies
+ garrulèrent et le sommet des chênes fut raboté par le cri rauque
+ des corneilles[26].
+
+Aussi peu fardés, aussi éclatants sont les paysages dans _Le Mort_, bien
+qu'autrement farouches, dans _L'Île Vierge_, dans _Adam et Ève_, dans ce
+délicieux récit qui s'intitule: _Au cœur frais de la forêt_.
+
+Mais ailleurs Lemonnier célèbre l'usine dévorante (_Happe-Chair_), conte
+les aventures d'une étoile de café-concert (_Claudine Lamour_), les
+souffrances de la femme adultère (_La Faute de Mme Charvet_); il écrit
+_L'Hystérique_, _Le Possédé_, _l'Homme en amour_, et nous initie à des
+vices honteux, à des dépravations infâmes... En de tels romans, bien
+qu'il demeure peintre puissant et prodigieux évocateur, Lemonnier,
+dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu.
+Nous le sentons gêné, incommodé par les turpitudes dont il nous
+entretient. Ce souffle de mysticisme attendri s'évanouit qui, au cours
+de certains romans, prête aux descriptions tant de grâce prenante sans
+les dépouiller de leur énergie. Camille Lemonnier est l'homme de la
+nature sincère et généreuse; il étouffe dans les atmosphères lourdes de
+compromissions, de mensonges et de vice. Aussi, quand, après tous ces
+ouvrages à l'âcre relent, paraissent _L'Île Vierge_, _Adam et Ève_,
+surtout _Au Cœur frais de la forêt_, l'un de ses romans les plus exquis,
+il semble savourer la joie de fuir un vilain cauchemar. Nous retrouvons
+alors le Lemonnier d'_Un Mâle_, mais moins farouche, plus troublé, plus
+prosterné devant cette Nature qu'il adore religieusement comme une
+Divinité, que seule il croit capable de régénérer l'humanité. Et sa foi
+se grandit de l'horreur des dépravations dont ses récents volumes lui
+avaient imposé le spectacle. Elle est édifiante l'histoire des deux
+jeunes vagabonds, Petit-Vieux et Frilotte... S'étant enfoncés dans la
+forêt pour y vivre, insensiblement ils se débarrassent de toutes les
+tares développées en eux par la ville, se purifient, redeviennent bons
+et sains au contact de la nature. Le beau chant à la gloire de la Forêt,
+magicienne qui guérit les mauvaises passions et ennoblit! Il y a dans ce
+livre tant de séduction douce, tant d'innocence câline, qu'on aime à s'y
+plonger comme en une source de réconfortante pureté pour oublier les
+vilenies et les laideurs de l'existence:
+
+ Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le
+ mystère, vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité
+ émerveillée d'enfants devant un prodige. C'était si gentil, cette
+ Iule, cueillant la rosée à ses cheveux et l'égouttant en
+ arc-en-ciel dans le matin frais avec des yeux éblouis! Couchée sur
+ le ventre, près de moi, elle regardait glisser à ma peau les filées
+ de soleil comme des scarabées vermeils et elle criait de plaisir.
+ Elle sentait bon le jour qui se lève, l'écorce humide, le
+ brouillard monté de l'eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles
+ d'arômes. Elle avait l'odeur du froment mûr et du pain[27].
+
+Bien des ouvrages de Lemonnier, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Happe-Chair_, par
+exemple, sont, autant que des tableaux, des épopées. Lemonnier considère
+la Forêt, l'Usine comme des êtres animés qui dominent et inspirent son
+récit. Il en fait une représentation symbolique de la vie rustique ou de
+la vie des villes. À cet égard, sa conception rappelle celle d'Émile
+Zola; chez lui, comme chez Zola, on observe une tendance à grossir le
+symbole, à le transfigurer, à l'idéaliser, de sorte que les pages les
+plus réalistes prennent souvent une allure hallucinante et fantastique.
+Combien de critiques ont proclamé déjà que _Happe-Chair_, le poème de
+l'Usine, était une transposition de _Germinal_, le poème de la Mine!
+Sans doute, _Happe-Chair_ parut un an après _Germinal_, mais, à en
+croire Léon Bazalgette, le roman de Lemonnier devance historiquement
+celui de Zola. Peu importe d'ailleurs; car, même si _Happe-Chair_ fut
+composé avant la publication de _Germinal_, la «manière» de Zola a
+manifestement influencé Lemonnier dans cette œuvre, et dans d'autres
+comme _Mme Lupar_ ou _La Fin des Bourgeois_.
+
+Aussi bien, puisque nous parlons d'influence française, convient-il de
+noter à quel point Lemonnier s'est souvenu d'Alphonse Daudet, en
+écrivant la plupart des nouvelles qui illustrèrent maints journaux
+parisiens, avant de paraître en volumes. Toute cette partie de l'œuvre
+du romancier n'est pas appelée à de glorieuses destinées. En vérité,
+Camille Lemonnier dégrade son admirable personnalité, s'il s'égare loin
+de la vie naturelle et libre.
+
+Toutefois, ce bon géant, dont des sujets si variés ont tenté la verve,
+ne fit jamais preuve d'une spontanéité plus exquise qu'en composant ses
+délicats, ses touchants _Noëls flamands_, ou encore _Le Vent dans les
+moulins_, _Le Petit Homme de Dieu_, deux romans qui chantent la vie
+intime du pays de Flandre, celui-là, les paysages chéris et les
+multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles,
+les âmes simples et croyantes. Ne négligeons pas non plus _L'Histoire de
+huit bêtes et d'une poupée_, _La Comédie des jouets_, _Les Joujoux
+parlants_, autant de contes pour les enfants, où Lemonnier se fait
+grand-papa avec une bonhomie souriante et amusée.
+
+Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet
+ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante
+_Belgique_, où Lemonnier dépense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur
+de son pays, toute sa force et toute sa foi.
+
+Cet écrivain, qui fréquenta peut-être davantage les peintres que les
+hommes de lettres, possède, pour évoquer la nature, des trésors de notes
+tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les
+mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille
+Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connaît la
+propriété de tous les mots, de tous les mots spéciaux à toutes les
+situations, à tous les métiers, mais il sait l'art de les distribuer
+dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette,
+selon les exigences du récit ou les harmonies du décor. Rappelez-vous
+avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'_Un
+Mâle_, le faste d'une aurore printanière. Admirez en quel style sensuel
+et gras, il projette la folie d'une fête villageoise:
+
+ Midi tomba sur la soûlerie. Le grésillement des côtelettes à la
+ poêle chuinta derrière les huis. On entendit remuer les vaisselles
+ dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffés par le soleil
+ passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les
+ estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir
+ leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, après avoir mangé,
+ se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des
+ hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération
+ aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru du
+ jaune d'or de la lumière de midi, avaient des tons de poissons
+ rissolés dans le beurre[28].
+
+Il faut reconnaître que, dans les premières productions de Lemonnier,
+des expressions de mauvais goût déparent trop souvent l'originalité de
+la langue. Elles sont devenues de moins en moins fréquentes, à mesure
+que Lemonnier s'affinait à notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles
+pas un peu comme la rançon inévitable de ce tempérament toujours en
+tumulte?
+
+L'œuvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honnêtes, des plus
+franches, des plus émues, des plus vaillantes qu'on ait données. Il ne
+semble guère possible de la mieux caractériser qu'en laissant la parole
+au Maître lui-même, dont la solidité et la fraîcheur permettent
+d'espérer de beaux livres encore:
+
+ Je ne me suis jamais séparé des choses et des hommes qui
+ m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie
+ mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs
+ nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon
+ être et me valut des joies infinies. Peut-être avec un goût mieux
+ calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des
+ altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir
+ été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts,
+ plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai
+ vécu surtout avec ténacité la vie des gens de mon pays[29].
+
+Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'écrivains veuillent
+les méditer!
+
+La renommée de Georges Eekhoud ne s'étend pas aussi loin que celle de
+son illustre aîné. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage
+révolté. Sa passion de la nature égale, en ardeur, celle de Camille
+Lemonnier, mais elle reste âpre: jamais un sourire, jamais un abandon.
+Ou entend mordre, sous cet amour féroce et jaloux, la haine de tant
+d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse développa chez Georges Eekhoud
+des instincts de bête traquée et défiante. Il ne s'est jamais apprivoisé
+depuis. La société lui inspire une sainte horreur; pour trouver grâce
+auprès de ce réfractaire, il faut exhiber des titres de misère; les
+vagabonds, les dévoyés, tous les parias de l'humanité qui grouillent
+dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intéresser à
+leur sort que l'homme honnête ou heureux. En eux seuls il sent des amis,
+pour eux seuls il réserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud
+fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue
+sur _Mes Communions_:
+
+ Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce
+ monde, étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux
+ coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je
+ pense à eux, à tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance.
+
+Remarquer à quel point Georges Eekhoud possède peu les dons qui rendent
+un écrivain séduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu?
+Tenacement attaché à sa terre, à sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud
+se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier
+de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre
+et ingrate et que les habitants des pays riches la méprisent et qu'elle
+fait figure de déclassée, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces
+malheureux dont le visage émacié rebute. Et il peint son pays avec un
+acharnement rageur, féroce, pour le venger; dans presque tous ses livres
+il le célèbre, lui, et ses villages, et ses paysans opiniâtres, têtus,
+courbés sur la glèbe aride. Les descriptions sont d'un réalisme brutal
+et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces «gaillards
+massifs, râblés comme des bœufs du terroir» s'abandonnent à d'excessives
+folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excités
+par la bière, les salaisons, les victuailles fumées, la chair des
+filles, ils se livrent aux plus grossières débauches. À ces récits, mais
+à ceux-là seulement, Eekhoud prête une physionomie moins rébarbative,
+plus plaisante et comme un petit air «sans façon», qui ne messied point.
+Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire
+_Kees Doorik_, _Les Kermesses_, _Les Fusillés de Malines_, _Cycle
+patibulaire_, _Mes Communions_, _Escal Vigor_; _Kees Doorik_ est
+l'histoire d'un valet de ferme bâtard, qui devient amoureux de sa
+patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries épouse Jurgen, le
+beau villageois. Kees, déjà fort agité par d'exagérées libations,
+apprend la nouvelle en revenant d'une fête, de la bouche même de son
+rival. En proie à un désespoir furieux, il le tue. Ce scénario banal
+donne à Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les
+plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que
+bâtard, parce que méprisé et injurié, provoque sa sympathie. Dans _La
+Nouvelle Carthage_, Eekhoud exalte la vie de la cité anversoise, du
+moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les
+coquins, tous ceux que la société poursuit de ses lois haineuses, lui
+les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les
+bourgeois, mais les commerçants, mais les boursiers, mais tous ceux qui
+doivent leur sécurité au triomphe de conventions scélérates, tous
+ceux-là, le romancier les écrase sous son mépris. N'importe, le livre
+nous vaut des peintures d'une énergie fauve vraiment saisissante et les
+pages consacrées au monde des débardeurs comme celles qui évoquent une
+séance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges
+Eekhoud ait écrites.
+
+Cet insurgé intrépide compromet cependant la richesse de son œuvre par
+des passages d'un caractère révoltant. Son exaspération l'entraîne
+parfois hors des frontières du bon goût. Témoin, l'assassinat de Jurgen
+par Kees Doorik:
+
+ Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le
+ frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écarter les vêtements du
+ malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrât
+ pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime
+ supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Pitié! Ah Maie!...
+
+ Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant
+ dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen
+ entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau.
+ D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses
+ cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de
+ son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant:
+ Harré! Et vlan, et encore!
+
+ Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire
+ complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lierrois dans
+ la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un
+ flot de sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent,
+ rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30].
+
+En vérité, la bestialité de cette scène écœure: nous ne sommes point à
+la boucherie. Trop d'abcès analogues gangrènent malheureusement les
+romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de pitié
+attendrie, si fréquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne
+désinfecte jamais. Quant à la langue, elle manque essentiellement de
+distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions
+rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privés
+d'huile... Georges Eekhoud est, je crois, le seul écrivain belge
+d'expression française, qui se défende de notre culture[31]; on s'en
+aperçoit. Estimons les nobles parties de son œuvre, respectons
+l'intransigeance irréductible de son tempérament. Quant à l'aimer!...
+
+Eugène Demolder, quel gai compagnon! Celui-là va nous ragaillardir! Son
+œuvre éclate d'orgies joyeuses; elle est l'apothéose de toutes les
+passions du Flamand matérialiste et jouisseur. À côté d'Eugène Demolder,
+Lemonnier semble un timide; même chez de Coster, on ne trouve point une
+sève aussi effervescente ni une telle désinvolture dans l'étalage des
+indécences. Et puis, circulant par toute cette grossière débauche, un
+courant clair de mysticisme rafraîchissant... En Demolder se confondent
+merveilleusement la nature sensuelle et le caractère religieux de la
+race flamande:
+
+ Ainsi, écrit Désiré Horrent[32], Demolder, par ce mélange de piété
+ et de jovialité, montre qu'il appartient à la race des Flamands du
+ littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent
+ aux folies et aux saouleries des kermesses, à la race de ces marins
+ et de ces pêcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer
+ reflètent leur songe d'infini.
+
+Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres écrivains
+de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les musées dans ses
+livres. Seul, peut-être, parmi les auteurs belges, il demeure aussi
+indifférent à la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaçant les tableaux
+d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint,
+dirait-on, avec sa plume sur son papier. _La légende d'Yperdamme_? Une
+toile de Breughel. Voici, dans le même décor de la contrée natale, la
+même cité imaginaire, la même foule bariolée et burlesque, les mêmes
+tonalités somptueuses, la même puissance enveloppante de l'âme
+patriarcale. _Les Récits de Nazareth_, _Le Royaume authentique du grand
+Saint-Nicolas_, _Les Patins de la Reine de Hollande_, autant de légendes
+dans lesquelles Demolder accorde son goût des descriptions sanguines à
+un sens mystique délicieux. Une œuvre imagée et enflammée s'il en fut,
+_la Route d'émeraude_, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe
+siècle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la
+courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'époque.
+Devant nos yeux défilent les tableaux réalistes les plus osés. Nez
+empourprés, trognes échauffées, silhouettes titubantes, buveurs en
+ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie
+sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait,
+comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Téniers
+et de Jordaens se détacher de la toile, gesticuler, hurler... Ah! le
+beau tapage, et que voilà de grasses agapes dont se fût régalé notre
+Gargantua! Mais nous assistons aussi à la visite édifiante de Rembrandt
+dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons révéler devant Kobus
+illuminé le mystère de son art et confier, avec quelle émotion! comment
+il conçut _les Pèlerins d'Emmaüs_. Voici, d'autre part, la vie
+grouillante et bigarrée d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le
+malheureux Kobus, ensorcelé par Siska, se dégrade et oublie son art.
+C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis, à Harlem,
+inspiré la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son
+relèvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperçoit
+des tableaux et gravures du Maître.
+
+ Kobus penché sur les œuvres se releva frémissant. Alors, au milieu
+ de cette exhibition après faillite, de ce bazar qu'attendaient les
+ enchères, au sein de cette foule qui suait le désir du lucre, une
+ rédemption s'opéra d'un coup. L'appel mystérieux qui avait sonné
+ dans les trompettes des anges de Lucas, à Leyde, chanta à nouveau
+ dans l'âme de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle
+ énervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase
+ frissonnante naguère incompréhensible pour lui, cette ivresse dans
+ laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie
+ des forces secrètes de sa nature et qui ne s'était pas tarie[33].
+
+Et le peintre ressuscité regagne le vieux moulin du père Barent où il
+illustrera sur ses toiles le décor réconfortant du pays et les mœurs de
+ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute
+puissance de la nature.
+
+Après cette reconstitution enthousiaste du XVIIe siècle hollandais,
+Demolder, que décidément le présent séduit peu, tenta celle, plus
+inattendue, du XVIIIe siècle français, dans _Le Jardinier de la
+Pompadour_. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en ÃŽle de France: la
+région de Melun, Bellevue, les méandres de la Seine formeront le cadre
+de ces peintures nouvelles. Un pareil roman paraît singulièrement propre
+à exciter notre curiosité, puisqu'il met en lumière l'empreinte de notre
+culture sur Demolder. Jamais l'auteur de _La Route d'émeraude_ n'aurait
+écrit le _Jardinier de la Pompadour_, s'il n'avait vécu dans les
+environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude
+jovialité aux minauderies de notre XVIIIe siècle? Ne risquait-il point
+d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de
+là-bas? N'allait-il point prêter aux dames d'honneur de la «Belle
+Jardinière» les allures débraillées des gouges dans les kermesses? Telle
+est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture
+presque autant de mesure élégante que, jusqu'alors, de verve outrée. Je
+dis «presque autant», car, malgré tout, et Dieu merci, il ne bâillonne
+pas constamment sa virulence; certain repas de noce du _Jardinier de la
+Pompadour_ et le genre de plaisanteries qui s'y échangent font plutôt
+songer aux tableaux de Brower qu'à ceux de Lancret. Toutefois, quelques
+pages exceptées, Demolder devient le confrère de Watteau et de
+Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la
+grâce, de la joliesse caressante.
+
+ Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un
+ frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se
+ pailleta d'argent. Ébloui, Jasmin regarda les spirales opalines que
+ le vent poussait contre les buissons[34].
+
+Ou bien:
+
+ Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches, sur leurs longues
+ tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui
+ s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu
+ d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des
+ nouvelles venues[35].
+
+Voici d'autres tableaux où Demolder ne ménage aucune des touches tenues
+et mignardes, des harmonies maniérées et précieuses, si recherchées au
+XVIIIe siècle:
+
+ Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand
+ plaisir à la voir célébrer par les seigneurs orgueilleux dont les
+ habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux
+ parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts
+ résédas et de violettes fournis d'argent et d'or[36].
+
+Plus loin:
+
+ Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de
+ Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!)
+ par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les
+ danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers à
+ gondole ou à guéridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait
+ songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait:
+
+ Nous n'irons plus au bois
+ Les lauriers sont coupés![37]
+
+N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau?
+
+Dans cet aimable roman où le jardinier, qui répond au nom parfumé de
+Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a
+des héroïnes, les fleurs; elles répandent leur arôme par tout le livre.
+Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le
+culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugène Demolder
+s'imprègnent toujours d'une émotion religieuse, ceux-là pénétrés de
+mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idéal, et voilà bien le secret de
+leur vivifiante joie.
+
+On a fréquemment rapproché Georges Virrès de Georges Eekhoud, parce que
+lui aussi célèbre la Campine. Si _Les Gens du Tiest_ illustrent
+l'existence d'une petite ville de province, _En pleine terre_, _La
+Bruyère ardente_, _L'Inconnu tragique_ sont des hymnes brûlants à ces
+landes désolées, à ces hommes qu'une destinée invincible rive à leur
+sol. Mais Virrès ressemble bien peu à Eekhoud! Ce châtelain, d'allure
+élégante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour
+les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent.
+La vieille âme religieuse des Flandres se perpétue en lui. Comme les
+autres romanciers, Virrès se préoccupe fort de la plastique, il peint,
+il peint même des scènes violentes de débauche ou de sang, mais jamais
+il ne s'y complaît, et je ne m'étonnerais point qu'il y vît un moyen de
+rendre plus édifiante la partie mystique de son œuvre. Dans _La Bruyère
+ardente_, Rœk, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent
+haineusement: «Au fond des années, au delà des mémoires des plus
+anciens, avait germé l'antipathie du village et du hameau. Ceux de Rœk
+et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimitié dans toutes les veines;
+c'était le plus sûr héritage des parents[39].» Cette rivalité développe
+chez les uns et les autres des sentiments détestables, excite tous leurs
+sens, les pousse au meurtre: de là, le lugubre et le tragique du livre.
+Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la
+silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu
+prolixe, qu'elle «synthétise, idéalement et sans aucune invraisemblance,
+parmi les crudités d'un réalisme aigu, la mysticité médiévale,
+ataviquement perpétuée en cette terre campinoise avec l'héroïcité calme
+et la vertu sublime des vertus primitives[40]».
+
+Georges Virrès accorde à son style le plus grand soin. La distinction
+naturelle s'accommode mal de formules banales. Il écrit avec infiniment
+de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que
+de sensibilité souple et de déférente émotion.
+
+ Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires
+ d'anges. Le paysan avait mis la tête à la fenêtre, et la grâce
+ balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondément. La
+ saveur de la Campine automnale flottait dans les premières lueurs
+ de la journée. Un parfum de feuilles jaunies et l'arôme des pins
+ s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientôt les terres
+ arables dégagèrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la
+ senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y
+ eut l'envahissement des bouffées chaudes qui venaient de la cour de
+ la ferme[41].
+
+Nous devons à un jeune écrivain, Prosper-Henri Devos, le livre
+remarquable qu'est _Monna Lisa_. Pour la première fois, sans doute, un
+romancier belge compose son œuvre non point seulement pour peindre ou
+crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de
+développer une idée. Voici la pensée de Devos: la femme revient
+fatalement à l'homme qui modela son âme vierge; de même l'artiste a
+toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans
+l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idéalistes du roman,
+trop touffu peut-être, mais singulièrement ardent et musclé, peuvent se
+résumer en ces quelques lignes:
+
+ ... Ce n'est pas impunément que deux âmes se mêlent à l'heure où un
+ grand rêve vient en elles de s'allumer. Il les fond au même creuset
+ et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance première.
+ Chacun a laissé dans l'autre la moitié d'elle-même. Ainsi leur
+ amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils
+ peuvent bien, éloignés l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet
+ amour reste immense et sacré[44].
+
+Il convient aussi de rendre hommage au talent sincère et généreux
+d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie à la vie lamentable des
+forçats militaires ou décrit avec crudité les maisons mal famées
+d'Anvers. Voilà une nature robuste et pleine de souffle, très pitoyable
+en même temps aux déshérités, mais en hostilité manifeste avec toute
+forme d'expression un peu étudiée.
+
+ * * * * *
+
+À côté de ces écrivains au tempérament bouillant, dont le coloris brutal
+éblouit souvent, la Belgique possède des romanciers ou conteurs,
+d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractère autrement paisible,
+qui peignent avec des tonalités moins sanguines les paysages plus
+aimables, les mœurs plus douces de leur contrée. Les descriptions n'ont
+ni l'envergure, ni l'héroïsme de celles des auteurs flamands. N'étant
+point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligés de s'expatrier pour
+chercher la culture française, puisque en leurs veines circule du sang
+latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province,
+regardent autour d'eux, pas très loin, puis nous offrent des décors
+discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement
+fanatiques, avec un souci persistant de notations précises ou de
+subtilités psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que
+sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au
+matérialisme épais et au mysticisme se substituent la grâce et
+l'émotion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs écrits,
+beaucoup plus largement que leurs confrères flamands, une bonhomie fort
+touchante. Aussitôt nous devenons amis avec eux; même nous oublions un
+peu que nous lisons un livre à la disposition de tout le monde.
+L'histoire n'est-elle pas contée pour nous seuls dans la bonne intimité
+d'une soirée d'hiver?
+
+Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de
+manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec
+amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales
+«qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont
+guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux
+dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de
+son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il
+comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs
+vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner
+et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le
+ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout
+parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le cœur gros en lisant
+l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»...
+Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman _La Loi de péché_, et
+de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. _Les Contes
+de mon village_, _Une Rose à la bouche_, _Les Carnets d'un médecin de
+village_, _Les Contes d'avant l'amour_ sont des recueils savoureux, trop
+peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la
+familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, _Le
+Parfum des Buis_ «avec six autres histoires pour exalter la radieuse
+misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout
+plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement
+des récits comme _La Bablutte_, _Le Réveillon de M. Piquet_, _La Chalée
+Maclotte_, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une
+tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons:
+
+ C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement
+ des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards
+ couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des
+ châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir
+ la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle
+ piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots
+ sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et
+ ratatinée, sous les replis de son châle de laine.
+
+ Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à
+ la petite église voisine.
+
+ Son nez goutte... Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de
+ bronze...
+
+ Chauds, chauds, les marrons!
+
+ Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule,
+ mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour
+ d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines
+ mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa
+ grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme
+ sur une joyeuse cymbale... Voilà! Elle fait son pauvre métier ainsi
+ qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une
+ autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur:
+ et c'est la joie[45].
+
+Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre.
+Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. _Les
+Amours rustiques_ sont un beau livre, mais _Le Pain noir_ en est un très
+beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de
+pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une
+histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune
+faisait partie naturelle de certaines existences... On a vite compris
+que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une
+sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette
+peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit
+l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde
+souffrance des hommes.
+
+Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant
+d'Edmond Glesener, _Le Cœur de François Remy_. Le pauvre cœur de
+François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François
+ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit;
+après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par
+lâcheté..., par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel
+tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux!
+Cependant, l'atmosphère du _Cœur de François Remy_ semble plus lumineuse
+que celle du _Pain noir_. Le roman vibre davantage; bien des scènes
+divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes
+plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies
+descriptions le fleurissent:
+
+ Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison
+ entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une
+ nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé
+ pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux
+ jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier
+ où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison
+ et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46].
+
+Ailleurs:
+
+ C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les
+ forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et
+ pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers
+ laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le
+ frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne
+ de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs
+ ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au
+ loin, mélancolique comme un appel d'amour[47].
+
+Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, _Les
+Chrysalides_, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop
+long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48].
+
+_Le Prestige_, _L'Impossible liberté_, _Vieilles amours_ de Paul André
+témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un
+effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes.
+La littérature belge ne se montre point prodigue de romans
+psychologiques, mais des œuvres telles que celles d'Edmond Glesener et
+de Paul André, autorisent toutes les espérances.
+
+Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus
+joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille
+sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en
+suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête
+perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du _Joyau de la Mitre_,
+de _Guidon d'Anderlecht_, des _Farces de Sambre-et-Meuse_, la tête vous
+résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet
+étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie
+entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces
+interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées
+toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le _Joyau de
+la Mitre_. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans _Le
+Maugré_ où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques
+des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse
+abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal.
+
+Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines
+particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils
+n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un
+chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays
+wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent
+parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir
+délicieusement!
+
+Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges,
+mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner
+par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer
+les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la
+physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une
+pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention.
+Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment
+d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique.
+
+_L'Aïeule_ et _Les Contes de la Hulotte_ de Georges Rency, _Les Contes à
+Marjolaine_ de Georges Garnir, _Les Nouvelles de Wallonie_ d'Arthur
+Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de
+Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du
+Brabant.
+
+André Fontainas dans _L'Indécis_, Blanche Rousseau, Henri Maubel
+surtout, dont les _Âmes de couleur_ attestent la sensibilité intuitive,
+aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le
+dédale des complications de l'âme.
+
+Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les _Contes pour
+les enfants d'hier_.
+
+Les _Escales galantes_ permettent de goûter l'art probe et l'élégance
+libertine d'André Ruyters.
+
+D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font
+revivre l'antiquité par des ouvrages comme _Leuconoë_ ou le _Peplos
+vert_, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà
+loin de la vallée mosane!
+
+Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique,
+_La Cité ardente_, étincelante épopée à la gloire de Liège.
+
+Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles
+Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à
+l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de
+Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de
+Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson
+de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de _La Famille
+Kaekebrouck_ avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute...
+
+En face de tant d'œuvres variées, inégales, mais généralement bien en
+chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands,
+chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes,
+honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette
+falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis,
+_Bruges-la-Morte_, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de
+Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts
+d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie,
+son charme malsain insinue un poison funeste... Oublions-le, pour garder
+intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée
+le roman belge.
+
+
+
+
+III
+
+LA POÉSIE
+
+
+Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis
+trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure
+l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée,
+plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne?
+
+Si l'on excepte certaines parties de l'œuvre d'Émile Verhaeren, le
+romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi
+d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement
+consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le
+même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des
+sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art
+essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder
+du romantisme.
+
+Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui
+commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes
+offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des
+formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur
+penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore
+Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren
+lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de
+José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se
+laissaient hanter par le parfum troublant des _Fleurs du Mal_. Une
+tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les
+remous bouillonnèrent longuement... Ne nous flattons pas: l'aveugle
+soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux
+toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs
+consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre
+culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le
+tempérament d'une autre race, non point de le paralyser.
+
+Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de
+personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren,
+rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique»,
+les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe,
+ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se
+produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité
+impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se
+développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de
+Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean
+Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins
+que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception
+de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner
+le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse
+renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire
+la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut
+bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le
+rythme.
+
+J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous
+expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au
+sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous
+incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art
+pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on
+pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du
+romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes
+de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?»
+L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse
+introduction à _l'Attitude du lyrisme contemporain_[51], Tancrède de
+Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en
+l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «... de recherches
+objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette
+certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du
+romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous
+n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le
+romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan,
+nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme
+trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au
+contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les
+aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen,
+pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne
+cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur cœur autant
+qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à
+propos de sa _Chanson d'Ève_, poème symboliste par excellence:
+
+ Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des
+ tableaux. Ma _Chanson d'Ève_ est peinte autant que chantée. C'est
+ très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures
+ d'adoration ravie, devant telle œuvre comme _La Naissance de Vénus_
+ de Botticelli, ou l'_Annonciation_ de Léonard, et je rentrais dans
+ mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet
+ éblouissement[52].
+
+Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce
+qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est
+plus _décrit_ que _chanté_. Et sans doute convient-il d'expliquer par
+cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez
+ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu
+entraîner.
+
+ * * * * *
+
+Si les _Rimes de Joie_ de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les
+poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de
+qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout
+penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme,
+même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même
+atmosphère de découragement, de rancœur... En lisant les _Rimes de
+Joie_, on ne peut s'empêcher de les comparer aux _Fleurs du Mal_, tant,
+malgré la différence des titres, les inspirations morbides se
+ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents
+luxurieux.
+
+Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi:
+
+ Sachant mon dégoût libertin
+ Pour ce que le sang jeune éclaire
+ De son hématine,--un matin
+ Tu te maquillas pour me plaire.
+
+ Tu connais le bizarre aimant
+ Et les attirances damnées
+ Qu'ont pour moi les choses fanées
+ Troublantes désespérément:
+
+ Boutons d'un soir morts sur la tige,
+ Larmes des aubes sans lueurs,
+ Parfums éventés et tueurs
+ Sur lesquels mon âme voltige[54].
+
+Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif _La Nuit_, des poèmes
+imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens.
+
+ Je suis un médecin qui dissèque les âmes
+ Penchant mon front fiévreux sur les corruptions,
+ Les vices, les péchés et les perversions
+ De l'instinct primitif en appétits infâmes.
+
+Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit
+partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité.
+
+ Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose
+ Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal,
+ Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose,
+ Découpe en grimaçant un profil d'animal.
+
+ La brute qui végète au fond de l'âme impose
+ Au galbe lentement son rictus bestial;
+ L'être humain se dissout et se métamorphose
+ En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal.
+
+ L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure,
+ Sous le faux vernis des civilisations
+ Trahissent lâchement notre ignoble nature;
+
+ Les muscles vigoureux et les carnations
+ Superbes font aux os d'inutiles toilettes
+ Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55]
+
+Le sonnet intitulé _Fémina_ flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre
+de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune
+clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante:
+
+ Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate,
+ Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux,
+ Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
+ Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate.
+
+ Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
+ La chevelure sombre et houleuse, où je veux
+ Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes vœux
+ En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,
+
+ Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
+ Avec un bercement lent et lourd de frégates,
+ Comme avant le combat arborent leurs couleurs.
+
+ Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates
+ Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour
+ Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56].
+
+Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement
+de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire!
+
+ Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
+ Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
+ Et mon esprit subtil que le roulis caresse
+ Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
+ Infinis bercements du loisir embaumé!
+
+ Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
+ Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
+ Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
+ Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
+ De l'huile de coco, du musc et du goudron.
+
+ Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde
+
+ Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
+ Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
+ N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
+ Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57]
+
+Au satanisme de _La Nuit_, Gilkin peut opposer, il est vrai, la
+philosophie plus réconfortante de son poème dramatique _Prométhée_,
+surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous
+cette enseigne gracieuse _Le Cerisier fleuri_.
+
+ Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux.
+ Chantons la joie!
+ Il pleut des roses dans mon cœur, et dans les cieux,
+ L'azur flamboie[58].
+
+L'auteur de _La Nuit_ a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il
+assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande
+dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel!
+
+Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son œuvre,
+toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de
+_Hors du siècle_ ferait excellemment le pendant de tel autre des
+_Trophées_. Souvenez-vous des _Conquérants_:
+
+ Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal,
+ Fatigués de porter leurs misères hautaines,
+ De Palos de Moguer, routiers et capitaines
+ Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
+
+ Ils allaient conquérir le fabuleux métal
+ Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
+ Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
+ Aux bords mystérieux du monde occidental,
+
+ Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
+ L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
+ Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
+
+ Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
+ Ils regardaient monter en un ciel ignoré
+ Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59].
+
+En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier:
+
+ Ta gloire évoque en moi ces navires houleux
+ Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques
+ Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques,
+ Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.
+
+ Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux
+ Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques
+ Verse royalement ses richesses mystiques
+ Dans le cœur dilaté des marins orgueilleux.
+
+ Et les hommes du port, demeurés sur les grèves,
+ Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,
+ Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil;
+
+ Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,
+ Se rappelaient encore le splendide mirage
+ De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60].
+
+La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie
+dans les siècles passés:
+
+ Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques,
+ Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui,
+ Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques
+ Et mon cœur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.
+
+C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande
+presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour
+cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance!
+Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, _les Tribuns_ de
+Giraud, sans songer aussitôt aux _Chevaliers errants_ de Victor Hugo.
+Qu'on en juge:
+
+ Le peuple a vu passer des hommes énergiques,
+ Au masque impérieux, chargé de volonté,
+ Parlant haut dans leur force et dans leur majesté
+ Pour tirer du sommeil les races léthargiques.
+
+ Jetant au vent du ciel des syllabes magiques,
+ Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité,
+ S'emplissait, pour venger l'idéal insulté,
+ De glaives menaçants et de buccins tragiques,
+
+ La foule a retenu leur nom mystérieux
+ Et le lance parfois en échos glorieux
+ Dans l'acclamation d'une ardente victoire.
+
+ Le marbre légendaire où vit leur souvenir
+ S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire,
+ Et leur geste indigné traverse l'avenir[61].
+
+Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu
+court, à la frémissante chevauchée de la _Légende des Siècles_; tout de
+même, c'est un arrière-petit-cousin...
+
+_Hors du siècle_, le chef-d'œuvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries
+de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous
+grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin:
+
+ Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse
+ Plie adorablement sous l'orgueil de sa race,
+ Comme sous un tragique et trop pesant cimier...
+
+Au palais des Borgia,
+
+ Siègent dans l'écarlate et les appels de cor
+ Les cardinaux romains rouges comme des laves.
+
+Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et
+cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or... Certains tableaux des
+_Dernières Fêtes_ sont aussi flambants:
+
+ Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte
+ Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil,
+ Sous les plis féminins de sa robe de honte,
+ Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil
+
+ Parmi les longs reflets des lourdes draperies,
+ Au souffle d'éventails de pourpre, regardé
+ Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
+ Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé,
+
+ Et dans ce fier décor de rubis et de laves
+ Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor,
+ Écoute loin, là-bas, aux bouches des esclaves,
+ Sangloter et saigner des fanfares de cor[62].
+
+Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, _La
+Guirlande des Dieux_ (1910) et _La Frise empourprée_ (1912).
+
+La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare
+et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure
+un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart
+manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable
+joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la
+vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner
+avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien
+entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques.
+
+ La multitude abjecte est par moi détestée.
+ Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil;
+ Et pour m'ensevelir loin de la foule athée,
+ Je saurai me construire un monument d'orgueil.
+
+Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et
+d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente
+des leurs, une parente pauvre d'ailleurs... _Le Château des Merveilles_,
+_La Cithare_, _Le Collier d'opales_, _Le Coffret d'ébène_ renferment des
+vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous
+offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La
+Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de
+paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace:
+
+ Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud
+ À mes chers amis
+ En souvenir
+ De notre campagne littéraire
+ Pour le triomphe
+ De la tradition française
+ En Belgique.
+
+Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna _La
+Cithare_, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre
+«de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer
+dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont
+réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies
+antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de
+Lisle[64]».
+
+Cet échantillon des produits Valère Gille:
+
+ Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs.
+ Allant et revenant, de nombreux laboureurs
+ À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue.
+ La terre nourricière, en tous sens parcourue,
+ Montrait son limon gras dans le creux du sillon;
+ Les bœufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon.
+ Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage.
+ Les laboureurs faisaient retourner l'attelage,
+ Un serviteur placé sur un tertre voisin
+ Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65]
+
+Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils
+manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des
+parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire.
+La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont,
+depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.
+
+ * * * * *
+
+Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut
+guère... Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de
+François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une
+marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures
+aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la
+religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son
+exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait
+impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de
+famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie
+maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des
+vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un _Te Deum_.
+Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la
+lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le
+silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette
+jouissance mystique.
+
+Dans _Les Tristesses_, _La Jeunesse Blanche_, _Le Règne du Silence_, _Le
+Miroir du ciel natal_, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents.
+L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère,
+mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme
+un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même
+litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous
+alanguit, nous désempare, nous prend de force!
+
+Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des
+chambres:
+
+ Les chambres vraiment sont de vieilles gens
+ Sachant des secrets, sachant des histoires,
+ --Ah! quels confidents toujours indulgents!
+ Qu'elles ont cachés dans les vitres noires,
+ Qu'elles ont cachés au fond des miroirs
+ Où leur chute lente est encore en fuite
+ Et se continue à travers les soirs,
+ Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66]
+
+Ils chantent encore la tendre société des lampes:
+
+ La lampe est une calme amie
+ Qui nous console et nous conseille
+ Chaque soir de la vie;
+
+ La lampe est une sœur
+ Qui nous montre son cœur
+ Comme un soleil[67]
+
+Et puis, passent les femmes en mantes:
+
+ Les Mantes! Les Mantes!
+ De leur obscurité, l'obscurité s'augmente!
+ Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre.
+
+Et puis, viennent les communiantes:
+
+ Les premières communiantes toutes blanches
+
+Et puis, sonnent les cloches:
+
+ Les cloches ont de vastes hymnes
+ Si légères dans l'aube,
+ Qu'on les croirait en robes
+ De mousseline.
+
+Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie
+lourde et oppressante des dimanches!
+
+ Dimanche, c'était jour de lentes promenades
+ Par des quais endormis, de vastes esplanades,
+ Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort
+ Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe...
+ Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe
+ À tout ce petit vent acidulé du nord!
+ Silence du dimanche autour du Séminaire
+ Et silence partout Place de l'Évêché
+ Où divaguait parfois le bruit endimanché
+ D'une cloche très vieille et valétudinaire[68].
+
+La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre
+et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme.
+
+Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand,
+trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire
+de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles
+van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge.
+Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de
+publier leurs tout premiers vers à Paris dans _La Pléiade_ de Rodolphe
+Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils
+demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de _la Jeune Belgique_. Le talent
+de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe
+que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois
+amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que
+les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près
+datent les _Serres chaudes_[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et
+parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'œuvre
+dramatique prochaine.
+
+ Mon âme est malade aujourd'hui,
+ Mon âme est malade d'absence,
+ Mon âme a le mal des silences
+ Et mes yeux l'éclairent d'ennui.
+
+ J'entrevois d'immobiles chasses,
+ Sous les fouets bleus des souvenirs,
+ Et les chiens secrets des désirs
+ Passent le long des pistes lasses.
+
+ À travers de tièdes forêts
+ Je vois les meutes de mes songes,
+ Et vers les cerfs blancs des mensonges
+ Les jaunes flèches des regrets.
+
+ Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine,
+ Les tièdes désirs de mes yeux,
+ Ont voilé de souffles trop bleus
+ La lune dont mon âme est pleine[70].
+
+_Mon Cœur pleure d'autrefois_, _La Chanson du pauvre_, tels sont les
+titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy.
+Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit,
+simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une
+résignation douce.
+
+ Dans la misère de mon cœur
+ Dans ma solitude et ma peine
+ Dans l'immémoriale plaine
+ De mon passé tout en douceur,
+ Sous un peu de lune d'amour,
+ Par une pâle fin de jour,
+ Trois blanches filles taciturnes
+ Plus ténébreuses, plus nocturnes
+ Que la polaire et vaine plaine,
+ Trois blanches filles ont passé
+ Sur un peu de lune d'amour...
+ Et c'est cela tout mon passé[71].
+
+Mais:
+
+ Écoutez le joueur d'orgue
+ Qui traîne sa pauvre romance
+ À travers les heures mornes
+ De cet après-midi de dimanche.
+ Écoutez sa musique... et votre âme,
+ Il fait renaître le passé!
+ La chanson qui grince et qui pleure
+ Et qui n'est plus la vraie chanson,
+ C'est dans votre enfance meilleure,
+ Une heure, rien qu'une heure,
+ Mais là-bas, dans la bonne maison,
+ Écoutez l'orgue des chimères,
+ Voyez en vous tous les mystères
+ De cette musique alanguie[72].
+
+J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de _La
+Couronne des soirs_ et du dernier livre _Le Rouet et la Besace_.
+
+Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont
+l'émotion chante en notes chaudes et troublantes.
+
+Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien
+l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un
+faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui
+adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la
+candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études
+classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à
+Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues
+en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur
+contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à
+l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une
+demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou
+Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre
+pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous
+occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous
+qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut
+jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement
+fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il
+affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité
+déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa.
+
+Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste,
+_Les Flaireurs_, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant
+neuf ans, il se tut. En 1898, parurent _les Entrevisions_. Petits poèmes
+suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels
+certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges,
+vous êtes des poèmes blancs!
+
+ Dans une barque d'Orient
+ S'en revenaient trois jeunes filles;
+ Trois jeunes filles d'Orient
+ S'en revenaient en barque d'or!
+
+ Une qui était noire,
+ Et qui tenait le gouvernail
+ Sur ses lèvres, aux roses essences,
+ Nous rapportait d'étranges histoires
+ Dans le silence!
+
+ Une qui était brune,
+ Et qui tenait la voile en main,
+ Et dont les pieds étaient ailés,
+ Nous rapportait des gestes d'ange
+ En son immobilité!
+
+ Mais une qui était blonde,
+ Qui dormait à l'avant,
+ Dont les cheveux tombaient dans l'onde,
+ Comme du soleil levant,
+ Nous rapportait, sous ses paupières,
+ La Lumière[74].
+
+Ou encore:
+
+ À quoi dans ce matin d'avril,
+ Si douce et d'ombre enveloppée,
+ La chère enfant au cœur subtil
+ Est-elle ainsi tout occupée?
+
+ La trace blonde de ses pas
+ Se perd parmi les grilles closes...
+ Je ne sais pas, je ne sais pas!
+ Ce sont d'impénétrables choses.
+
+ Pensivement, d'un geste lent,
+ En longue robe, en robe à queue,
+ Sur le soleil au rouet blanc
+ À filer de la laine bleue;
+
+ À sourire à son rêve encor
+ Avec ses yeux de fiancée,
+ À tresser des feuillages d'or
+ Parmi les lys de sa pensée[75].
+
+Après les _Entrevisions_, Van Lerberghe commença de visiter le monde.
+Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la
+vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce
+poème assez long pour former tout un livre, _La Chanson d'Ève_.
+
+Bien des fragments de _la Chanson d'Ève_ furent écrits à Florence.
+Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de
+l'atmosphère florentine:
+
+ ... La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à
+ Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous.
+
+ Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble
+ à Rome, tout le printemps précédent.
+
+ C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline
+ d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin
+ magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de
+ beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air
+ même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions
+ l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le
+ matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76].
+
+ * * * * *
+
+Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une œuvre d'une pure beauté,
+elle aussi:
+
+ _La Chanson d'Ève_, écrit Albert Mockel, au cours de la très
+ remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine
+ enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle
+ de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à
+ l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir.
+
+ Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une
+ dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une
+ lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une
+ mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une
+ tremblante clarté.
+
+Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien
+préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs,
+des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines,
+éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à
+l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et
+fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous
+continuera de chanter _La Chanson d'Ève_... Van Lerberghe s'évade
+délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein
+épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes
+ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre.
+
+Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la
+splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience
+d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle
+admire tout et ne sait rien:
+
+ Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi,
+ Ô choses que de mes doigts
+ Je touche, et de la lumière
+ De mes yeux éblouis?
+ Fleurs où je respire, soleil où je luis,
+ Âme qui penses
+ Qui peut me dire où je finis,
+ Où je commence?
+
+ Ah que mon cœur infiniment
+ Partout se retrouve! Que votre sève
+ C'est mon sang!
+ Comme un beau fleuve,
+ En toutes choses la même vie coule
+ Et nous rêvons le même rêve[78].
+
+Cette première partie de _La Chanson d'Ève_ est d'une limpidité
+cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste
+lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la
+transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa
+gracilité mystérieuse oblige au recueillement.
+
+Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations
+nouvelles...
+
+ Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses.
+
+ Et je lui dis: ô reine
+ Comme ce nom dont mes lèvres apprennent
+ Le murmure ébloui,
+ Suavement sonne dans le silence,
+ Et comme ta présence,
+ A parfumé la nuit!
+ Devant toi, mes anges s'inclinent.
+ Et je t'adore, et je cherche en mon cœur
+ Des paroles qui soient,
+ Comme ta grâce et ta beauté divines.
+ Mais hélas! Nos âmes humaines
+ N'ont, pour dire leurs bonheurs,
+ Comme leurs peines,
+ Qu'un murmure ineffable, et des pleurs...
+
+
+ Et tout à coup, dans le son de ma voix,
+ À travers l'air plein de chants et de roses,
+ Celle qui, de son souffle, anime toutes choses,
+ Doucement vint vers moi...
+ Et je sentis sur mon cœur embrasé.
+ Comme des lèvres se poser[80].
+
+Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes
+plus invitant...
+
+ Ô Sirènes, sirènes!...
+ Que vous chantez bien,
+ Au rythme gai des flots,
+ Cette chanson des eaux,
+ Dont vos âmes sont faites,
+ Et qu'elle est belle,
+ Sur vos lèvres,
+ Sa vérité nouvelle!
+ Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme?
+ Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]
+
+Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison:
+
+ ..... Parfois, les nuits de lune,
+ Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une
+ Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots,
+ Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux,
+ Et dont le cri voilé lointainement appelle.
+ Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent,
+ Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
+ Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent,
+ Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.
+
+ Comme sous un baiser, les vagues à l'entour
+ S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève;
+ La vivante lumière a dissipé le rêve,
+ Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars,
+ La clarté de ses eaux s'est faite leur regard.
+ On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre,
+ On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre.
+ Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond,
+ Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.
+
+ On se sent une chose immense et qui respire,
+ Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire
+ Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs.
+ On est on ne sait quoi qui est toute la mer.
+ Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82].
+
+La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des
+arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des
+oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les
+sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent...
+
+Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or:
+
+ Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté,
+ Le beau fruit qui enivre
+ D'orgueil et je vis!
+ Je l'ai goûté de mes lèvres
+ Le fruit délicieux de vertige infini,
+ Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent
+ Je suis égale à Dieu[83]!
+
+Ève a cessé de croire en Dieu:
+
+ Mon âme sois joyeuse!
+ Il n'existe pas; Il n'existe plus.
+ Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,
+ Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,
+ Je le sais du soleil, des étoiles, des roses,
+ De toutes les choses qui l'ont vaincu.
+ Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!
+
+Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend
+en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les
+souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix
+claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces
+expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la
+fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit
+bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la
+frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue,
+sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante...
+
+ Et je danse et je chante et danse encore
+ Je danse nue éblouie et superbe
+ Comme un serpent dans les hautes herbes.
+ Je rampe et rampe dans les airs
+ Comme une flamme de l'enfer.
+
+ Je danse ailée, frémissante et sonore,
+ Au fond du tourbillon vivant,
+ Du tourbillon qui me dévore,
+ Du tourbillon où je descends.
+
+ Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse,
+ L'âme enivrée et chancelante
+ Du vin de la danse,
+ Et du vin de mon sang[85].
+
+Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô
+cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les
+énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!
+
+Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le
+mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire
+la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient:
+
+ Il souffle la flamme, éteint le bruit,
+ Met le silence de sa bouche
+ Sur la bouche qui sourit,
+ Et pose doucement, sur le cœur qui s'apaise
+ Sa main qui ne pèse
+ Pas plus qu'une fleur[86].
+
+Telle est la _Chanson d'Ève_. «Poète de l'ineffable», écrit Albert
+Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui,
+tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du cœur! Il
+faut lire sa _Chanson d'Ève_ et la sentir, non point la commenter. Elle
+ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de
+Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais
+surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de
+l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté
+claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs,
+les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis
+ses désillusions, ses lassitudes... Mais le paganisme de van Lerberghe
+est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son
+Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés
+terrestres comme spiritualisées... À l'admirable _Chanson d'Ève_ je dois
+d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance
+de la grâce».
+
+Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui
+consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié
+n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut
+légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu.
+
+Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en
+vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus
+qu'il ne peint[88]. _Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ évoquent des
+cahiers de lieder.
+
+Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède
+de Visan, en état «d'aspiration lyrique».
+
+ Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de
+ l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en
+ perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux
+ états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui
+ pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme
+ d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés,
+ s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration
+ subjective du poète sur les manifestations extérieures de la
+ réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même
+ transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec
+ l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.
+
+_Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ illustrent cette conception.
+D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les
+manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus
+précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un
+renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit
+s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes
+pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole
+essentiel.
+
+Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus
+subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les
+chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec
+soin; parfois la simplicité de l'œuvre en souffre, mais peu de poètes
+possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme
+berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste
+guère:
+
+ De loin, de loin, on ne sait d'où
+ Un homme arriva qui portait une lyre,
+ Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou,
+ Et il chantait, et il chantait,
+ Aux cordes brèves de la lyre,
+ L'amour des femmes, le vain languir,
+ Sur sa lyre[90].
+
+Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai
+Juvénile»[91];
+
+ Vois, disait-il.--Écoute, disais-je,
+ Écoute la mélodie immense!...
+ Des voix s'élèvent, en longues haleines,
+ Et l'aube en rumeur est pleine de conseils;
+ Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre,
+ Et là-bas, saluant l'aurore non pareille,
+ Le bois harmonieux se dédie au soleil.
+ L'air ondule aux lointains sonores de l'azur,
+ Sur les rayons comme sur des lyres,
+ Naissent et glissent des cantilènes,
+ Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes.
+ Écoute le désir dont frémit la ramure:
+ Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre
+ Et parmi les tumultes aériens d'ailes
+ En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92].
+
+Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa
+fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à
+van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des
+plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne
+donne jamais l'impression de la monotonie tant son cœur déborde de
+candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait
+jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour
+traduire ses extases ou ses rêveries:
+
+ Mon cœur est éperdu des étangs et des bois
+ Comme s'il les voyait pour la première fois[93]!
+
+Ou bien:
+
+ En quel jardin fermé me suis-je réveillé?
+ Ah! rien que les sanglots d'un cœur émerveillé,
+ Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire!
+
+ Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois?
+ Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix:
+ Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire.
+
+ Mon cœur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas?
+ Mon cœur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras.
+ Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94].
+
+Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la
+nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il
+aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois:
+
+ C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde!
+ Ô bois mélodieux que fait chanter le vent,
+ Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde
+ Sans qu'un trouble sacré saisît mon cœur fervent[95]!
+
+L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer:
+
+ Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus,
+ Devant les bois, les monts et la plaine fleurie;
+ Et, le regard au loin, dans une rêverie
+ Qui franchit à son gré la distance et le temps,
+ Tu revis en esprit les lumineux distants...
+ Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute!
+ Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route
+ Avec un cœur si pur, si jeune, si fervent,
+ Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant...[96]
+
+À travers _Le Don d'enfance_, _Un Chant dans l'ombre_, _Les Matins
+angéliques_, _La Solitude heureuse_, passe le bon frémissement
+consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne
+voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire
+et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce,
+à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs,
+innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale.
+
+Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins
+inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes
+et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des
+palais sans tragédie[97].»
+
+ En mon âme d'ennui jamais ne s'élève
+ Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve,
+ Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir,
+ Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir,
+ Loin des appels de femmes ou de futiles gloires,
+ Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires,
+ En dépit de l'exil aux mirages d'espoir,
+ Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir,
+ Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève,
+ Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2].
+
+_Les Vergers illusoires_, _Nuits d'épiphanies_, _Les Estuaires d'ombre_,
+_Le Jardin des îles claires_, _La Nef désemparée_ témoignent d'un art
+extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on
+aimerait trouver dans l'œuvre de Fontainas moins de recherche et plus de
+vie.
+
+Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré
+parmi nous. _La Louange de la Vie_[99] célèbre les petites gens de
+Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une
+précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des
+vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las.
+Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois
+incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les
+adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à _La Louange de la
+Vie_ un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère
+Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de
+pauvre homme.
+
+ Un pauvre homme est entré chez moi
+ Pour des chansons qu'il venait vendre;
+ Comme Pâques chantait en Flandre
+ Et mille oiseaux doux à entendre,
+ Un pauvre homme est entré chez moi.
+
+ Si humblement que c'était moi
+ Pour les refrains et les paroles
+ À tous et toutes bénévoles,
+ Si humblement que c'était moi
+ Selon mon cœur comme ma foi.
+
+ Or, pour ces chansons, les voici,
+ Comme mon âme, la voilà,
+ Sainte Cécile, entre vos bras;
+ Or, ces chansons bien les voici,
+ Comme voilà bien mon pays,
+
+ Où les cloches chantent aussi
+ Entre les arbres qui s'embrassent
+ Devant les gens heureux qui passent,
+ Où les cloches chantent aussi
+ Des dimanches aux samedis;
+
+ Et c'est pour toute une semaine
+ Qu'ici mon cœur, sur tous les tons,
+ Chante les joies de la saison,
+ Et c'est dans toute une semaine
+ Où chaque jour a sa chanson[100].
+
+Malheureusement, dans _La Louange de la Vie_, bien des vers restent
+obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et
+aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion.
+Les petits tableaux des _Enluminures_ me semblent plus clairs, plus
+allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes.
+
+Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas
+Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments,
+des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit,
+pleure et vit, avec une foi profonde et un cœur simple. Œuvre très
+personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité
+chrétienne, _Le Livre des Bénédictions_ est aussi le livre des
+consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés.
+Je le préfère au volume plus récent _Fumée d'Ardenne_, d'où s'exhale
+moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte
+extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun.
+
+ Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie,
+ Sans doute au saut des sapinières
+ Où je chassais l'année dernière.
+ Un douze cors auguste et dont les bois étaient
+ Épanouis comme une lyre.
+ Je songe à ton émoi
+ Quand tu vis luire
+ Un crucifix entre ses bois.
+ Et je te vois à deux genoux,
+ Timide
+ Et fou,
+ Dans les myrtilles et la mousse,
+ Priant la bête rousse
+ Au mufle humide
+ Qui pardonne, de ses yeux doux
+ À des mâtins épouvantés
+ Et au coursier qui t'a porté,
+ Dans le ravin, par les bouleaux heurtés
+ À la poursuite
+ De sa fuite...[101]
+
+Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la
+mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu
+visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se
+serait épris de la littérature du dernier bateau». _Le Chant des trois
+règnes_, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par
+sa forme audacieuse.
+
+Victor Kinon lui-même dans _L'Âme des saisons_ nous décrit une nature
+animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les
+poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée
+et sûre de petit enfant:
+
+ L'_Ave Maria_ dans les bois
+ On le récite à demi-voix
+ On le récite à l'heure brune
+ L'_Ave Maria_ dans les bois.
+
+ C'est un pays avec des bois.
+ Et de grands espaces de lune
+ Et des oiseaux dont l'un parfois
+ Risque une note de hautbois...
+
+ Que si dans la clairière on voit
+ Fuir les bonshommes de la lune
+ Ah! vite alors, haussant la voix,
+ L'_Ave Maria_ dans les bois...
+
+Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu.
+
+_L'Heure de l'âme_ laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé
+Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués
+de la renaissance catholique.
+
+Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres
+talents!
+
+Comme j'aime les _Voyages vers mon pays_ de Paul Spaak! Ô le livre
+souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak,
+ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En
+apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces
+accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et
+haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des
+vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente
+du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont
+les dernières strophes sont d'une magnifique envolée:
+
+ Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie
+ De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil
+ Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil!
+ Il faut avoir l'émotion de sa patrie!
+ Il est bon pour son âme de communier
+ Avec le paysage intime et coutumier;
+ Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace
+ Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race,
+ Et de sentir combien leur étreinte fervente
+ Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante!
+
+ S'augmentant de leur vie en y participant,
+ L'on peut comprendre et savourer comme on dépend
+ D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même,
+ À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime!
+
+ Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux
+ À la réalité du monde spacieux,
+ Et pour mieux te garder à ton pays fidèle,
+ Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile!
+
+ Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie,
+ Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol,
+ Le cercle trop étroit qui limite ton sol,
+ Car le monde est plus beau que toutes les patries!
+
+ Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste!
+ Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle
+ Exaltent le pouvoir du cœur enthousiaste,
+ Capable d'absorber la vie universelle!
+
+ Ah! regarde ce chêne aux ramures royales,
+ Éternel et puissant comme un pilier de marbre,
+ Et qui dresse, dans notre forêt patriale
+ Son front large au-dessus de la cime des arbres!
+
+ Ses racines, épaisses comme des cordages,
+ Le retiennent au sol dont nous le nourrissons,
+ Mais sa tête a monté si haut dans les nuages,
+ Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103].
+
+_L'Anémone des Mers_, _L'Aile mouillée_ de Jean Dominique (ce pseudonyme
+cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à
+force de subtilité.
+
+Isi Collin nous mène vers _La Vallée Heureuse_ où nous retiennent les
+accords invitants de ses strophes:
+
+ C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs
+ Balancent leurs parfums que la brise éparpille,
+ Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent
+ Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs.
+ C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104].
+
+Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des
+_Roseaux_:
+
+ Oh! c'est un lied bien monotone
+ Pleurant toujours les mêmes pleurs,
+ Chantant toujours les mêmes fleurs
+ Le lied que mon âme chantonne.
+
+_La Route enchantée_ d'Adolphe Hardy, _Les Poèmes Pacifiques_ de Prosper
+Roidot, _L'Arc en Ciel_ de Pierre Nothomb,_ L'Isolement_ de Paulin
+Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays
+natal avec une aménité persuasive.
+
+Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'_Âme en exil_ de
+Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel.
+
+Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies
+harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule _Fleurs de
+soie_, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les _Basiliques_
+de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes
+qu'affectionne Verhaeren.
+
+Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency,
+les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand
+Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage,
+les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement
+présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du
+Bois Sacré.
+
+On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes... Depuis
+vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point
+détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans
+arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent
+avec Apollon.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut
+l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française.
+Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si
+remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même.
+D'ailleurs, une telle œuvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on
+tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites
+nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les
+manifestations de la vie sollicitent? Déjà, le caractère de ce livre ne
+permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous
+nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions
+mesurées, qu'une étude fort incomplète[106].
+
+Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie
+dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément
+labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent
+aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren
+révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux,
+avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et
+morale. Il crée de la joie autour de lui.
+
+En lisant l'œuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa
+puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous
+quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à
+tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments
+et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les
+multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui... L'homme qui écrivit
+_Les Moines_ et _Les Villages illusoires_ fit aussi _Les Villes
+tentaculaires_ et _Les Rythmes souverains_; _Les Heures claires_, _La
+Multiple Splendeur_, _Les Blés mouvants_ sont dus à l'auteur des
+_Débâcles_ et des _Flambeaux noirs_...
+
+Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à
+quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer
+Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les
+Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit,
+au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire
+dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le
+collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain:
+il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans
+cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête
+d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus
+que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes
+plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement
+prometteuses du Parnasse.
+
+_Les Flamandes_ paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute
+parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est
+en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses
+de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut
+ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère
+Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament.
+Trois ans plus tard, _Les Moines_ exaltaient l'autre caractère de la
+nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières
+œuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme
+essentiellement représentatives de sa race.
+
+À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie,
+provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux
+titres sinistres, _Les Soirs_ (1887), _Les Débâcles_ (1887), _Les
+Flambeaux noirs_ (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la
+détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer
+dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:
+
+ Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage,
+ Avec des dents, brutal, de folie et de feu,
+ Je mords en moi mon propre cœur et je l'outrage
+ Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].
+
+Ou bien:
+
+ ... Sois ton bourreau toi-même;
+ N'abandonne l'amour de te martyriser,
+ À personne, jamais. Donne ton seul baiser
+ Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]
+
+Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en
+Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports
+l'impressionne au point que son imagination malade transforme les
+spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien,
+il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la
+traduction libre de ses sensations désordonnées.
+
+Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de
+
+ Se replier, s'appesantir et se tasser
+ Et se toujours, en angles noirs et mats, casser
+
+succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions
+plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici _Les
+apparus dans mes chemins_ (1891), puis _Les Campagnes hallucinées_
+(1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations
+angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines
+là-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des
+crocs.
+
+ Ils s'avancent, par l'âpreté
+ Et la stérilité du paysage,
+ Qu'ils reflètent, au fond des yeux
+ Tristes de leur visage;
+ Avec leurs bardes et leurs loques
+ Et leur marche qui les disloque,
+ L'été, parmi les champs nouveaux,
+ Ils épouvantent les oiseaux;
+ Et maintenant que décembre sur les bruyères
+ S'acharne et mord
+ Et gèle, au fond des bières
+ Du cimetière,
+ Les morts,
+ Un à un, ils s'immobilisent
+ Sur des chemins d'église,
+ Mornes, têtus et droits,
+ Les mendiants, comme des croix[109].
+
+_Les Villages illusoires_ (1895) sont un livre très symboliste.
+Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un
+sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les
+pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime
+particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers
+un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe.
+
+Par _Les Villes tentaculaires_, parues également en 1895, se déchaînent
+les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines:
+
+ Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques
+
+la Bourse s'affole:
+
+ Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages,
+ Comme des tours, sur l'étagère des mirages,
+ L'or énorme! Comme des tours là-bas,
+ Avec des millions de bras vers lui,
+ Et des gestes et des appels la nuit
+ Et la prière unanime qui gronde,
+ De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]!
+
+Ailleurs:
+
+ C'est un bazar tout en vertiges
+ Que bat, continûment, la foule, avec ses houles
+ Et ses vagues d'argent et d'or;
+ C'est un bazar tout en décors,
+ Avec des tours de feux et des lumières,
+ Si large et haut que, dans la nuit,
+ Il apparaît la bête éclatante de bruit
+ Qui monte épouvanter le silence stellaire[111].
+
+Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où:
+
+ Des commères, blocs de viande tassée et lasse,
+ Interpellent, du seuil des portes basses,
+ Les gens qui passent[112];
+
+Voici la Révolte:
+
+ La rue, en un remous de pas,
+ De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras
+ Sauvagement ramifiés vers la folie,
+ Semble passer volante,
+ Et ses fureurs, au même instant, s'allient
+ À des haines, à des appels, à des espoirs;
+ La rue en or,
+ La rue en rouge, au fond des soirs[113].
+
+Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie
+d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère
+désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un œil confiant,
+d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les
+flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est
+l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren
+veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre
+délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les _Visages
+de la Vie_[114] grandit dans _Les Forces tumultueuses_[115], où
+s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les
+audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion
+est née, celle des hommes et de l'univers:
+
+ Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
+ Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,
+ Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
+ Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir;
+
+ Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie
+ S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
+ Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
+ Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.
+
+ J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs
+ Le sang dont vit mon cœur, le cœur dont vit mon torse;
+ J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force
+ Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]!
+
+_La Multiple splendeur_[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle
+apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il
+aime la vie!
+
+ Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
+ Je suis ivre du monde et je me multiplie
+ Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
+ Que mon cœur en défaille et se délivre en cris[118]!
+
+_La Multiple splendeur_ pourrait bien demeurer l'œuvre essentielle de
+Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son
+panthéisme délirant, sa ferveur acharnée.
+
+ Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes,
+ Des cœurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers.
+ Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème;
+ Notre force est en nous et nous avons souffert[119].
+
+Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren.
+
+Elle reparaît dans le livre suivant, _Les Rythmes souverains_[120],
+également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends
+éclater dans _La Multiple splendeur_ l'hymne triomphant et désordonné du
+pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension
+longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. _Les
+Rythmes souverains_ attestent une félicité aussi radieuse, seulement le
+voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il
+exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine,
+passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie
+jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse
+cependant, des _Rythmes souverains_, revêt une belle allure classique,
+ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des
+chefs-d'œuvre tels que _Le Paradis_, _Hercule_, _Les Barbares_,
+_Michel-Ange_, _Le Maître_, s'il n'avait laissé jadis caracoler
+furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer
+son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère
+_Les Rythmes souverains_ comme la conséquence du séjour prolongé de
+Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des
+plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart
+à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de
+notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se
+plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à
+l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une
+partie de l'hiver.
+
+Aussi bien, _Les Blés mouvants_, recueil récent de pastorales, de scènes
+champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un
+tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance,
+s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée.
+
+Aux côtés de l'œuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux
+autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée,
+_Toute la Flandre_ dont les cinq livres _Les Tendresses premières_[121],
+_La Guirlande des dunes_[122], _Les Héros_[123], _Les Villes à
+pignons_[124], _Les Plaines_[125], glorifient le pays natal, non plus
+comme _Les Flamandes_ à travers des souvenirs de musée, mais après
+l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime,
+_Les Heures claires_[126], _Les Heures d'après-midi_[127], _Les Heures
+du soir_[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie
+son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant
+sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares
+retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir,
+nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits
+poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et
+brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement!
+«Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]:
+
+ Chaque heure où je pense à ta bonté
+ Si simplement profonde,
+ Je me confonds en prières vers toi.
+ Je suis venu si tard
+ Vers la douceur de ton regard
+ Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
+ Tranquillement, par à travers les étendues!
+ J'avais en moi tant de rouille tenace
+ Qui me rongeait, à dents rapaces,
+ La confiance;
+ J'étais si lourd, j'étais si las,
+ J'étais si vieux de méfiance,
+ J'étais si lourd, j'étais si las
+ Du vain chemin de tous mes pas.
+ Je méritais si peu la merveilleuse joie
+ De voir tes pieds illuminer ma voie,
+ Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs,
+ Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130].
+
+Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot
+romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des _Villes
+tentaculaires_ fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans
+d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de
+l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques
+forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent
+parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes
+visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo:
+elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les
+phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà
+bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme!
+Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers
+une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il
+l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles
+l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent:
+
+ Si j'aime, admire et chante avec folie,
+ Le vent,
+ Et si j'en bois le vin fluide et vivant
+ Jusqu'à la lie,
+ C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant
+ De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
+ Jusques au sang dont vit mon corps,
+ Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
+ Immensément, il a étreint le monde[131].
+
+Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en
+particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne
+soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres,
+Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne,
+l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers
+ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des
+docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or
+magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les
+trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée
+prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification
+splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'œuvre, maints poèmes
+clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté.
+
+ Oh ces villes, par l'or putride, envenimées!
+ Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées,
+ Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout
+ Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout,
+ En aimas-tu l'effroi et les affres profondes
+ Ô toi, le voyageur
+ Qui t'en allais, triste et songeur
+ Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]?
+
+Ailleurs:
+
+ Ô l'or! sang de la force implacable et moderne,
+ L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel,
+ L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels;
+ L'or souterrain dont les banques sont les cavernes
+ Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller,
+ Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule,
+ Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler,
+ Le cœur myriadaire et rouge de la foule[134].
+
+Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments,
+correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous
+avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement
+appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour,
+spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la
+grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de
+beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin
+d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen
+d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités
+obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences
+analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de
+la mer en lisant à voix haute les vers suivants?
+
+ La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
+ Et les granits du quai, la mer démente,
+ Tonnante et gémissante, en la tourmente
+ De ses houles montantes[135].
+
+Écoutez ce bruit sec et cassant:
+
+ Puis il redescendit d'un pas précipité
+ Et verrouilla, d'une main forte,
+ La porte[136].
+
+Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un
+rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les
+grondements du tonnerre:
+
+ Le nuage approchait, livide et sulfureux,
+ Il était débordant de menaces tonnantes
+ Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
+ À l'endroit même où les herbes sauvages
+ Étaient chaudes encor
+ D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps,
+ Toute la rage
+ Du formidable et ténébreux nuage
+ Mordit[137].
+
+Telle apparaît, succinctement résumée, l'œuvre de celui qui «sur les
+épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste
+libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138].
+Cette œuvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte
+de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer
+de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament
+septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une
+tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son
+esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où
+existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le
+traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car,
+d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises.
+
+
+
+
+IV
+
+LE THÉÂTRE
+
+
+Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la
+poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites
+d'un sujet strict, faire œuvre de psychologue et non de peintre,
+disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner
+entre eux, en un mot équilibrer une œuvre d'imagination réfléchie et de
+calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à
+composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien
+peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le
+groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement
+parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais
+dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le
+caractère général du théâtre belge.
+
+Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en
+romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas,
+pour ainsi dire, d'œuvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et
+Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce
+qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la
+scène française ni même à la culture française. _Les Flaireurs_, _La
+Princesse Maleine_, _L'Intruse_ révélaient le théâtre d'angoisse,
+apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par
+son goût du symbole et du mystère.
+
+À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse.
+_Les Flaireurs_ écrits en 1888, parurent dans _La Wallonie_ en 1889,
+furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre
+d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à
+l'Œuvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta
+contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu
+durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas
+habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi
+sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui
+met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est
+intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors
+de la «première» des _Flaireurs_ au Théâtre d'Art en 1892. Elle se
+trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van
+Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]:
+
+ Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des _Flaireurs_ de van
+ Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que
+ suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards
+ aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les
+ _Flaireurs_ parurent en janvier 1889; _La Princesse Maleine_ fut
+ publiée vers la fin du mois d'août de la même année et _L'Intruse_
+ en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver
+ tout ce qu'il faut prouver.
+
+ _Les Flaireurs_ ne ressemblent pas à _L'Intruse_, mais _L'Intruse_
+ ressemble aux _Flaireurs_ et elle est fille de ceux-ci. Au reste,
+ si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra
+ qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas
+ dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais
+ plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée
+ qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la
+ première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame
+ secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous
+ depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus
+ profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici
+ pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres
+ émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à
+ notre cœur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui
+ jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer
+ la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables
+ illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le
+ point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de
+ cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la
+ pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la
+ suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme,
+ la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin...
+
+ Je suis profondément heureux,--car quelle amitié n'est plus noble,
+ plus précieuse et meilleure que toute littérature?--d'avoir eu
+ l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet
+ hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut
+ toujours la sœur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la
+ mienne. Il m'a fallu le faire à son insu.
+
+ MAURICE MAETERLINCK.
+
+Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour
+celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas
+Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son œuvre?
+Sans doute aurait-il, même sans _Les Flaireurs_, composé ses drames...
+D'ailleurs entre cette pièce et _L'Intruse_[141] si l'idée inspiratrice,
+celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution
+s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans _Les
+Flaireurs_, insignifiante dans _L'Intruse_. Là, des événements
+soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec
+l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se
+passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père
+échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si
+impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à
+la vie intérieure des personnages.
+
+Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck...[142] Paysages
+irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits
+êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos
+hallucinés qui, toujours, ont peur... Qu'arrivera-t-il?... Nous
+pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état
+d'épouvante...
+
+Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude
+inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le
+moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort
+habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le
+personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de _La
+Princesse Maleine_, de _L'Intruse_, des _Aveugles_[143]. Souvenez-vous
+de _Pelléas et Mélisande_[144] et d'_Alladines et Palomides_ et
+d'_Intérieur_[145] et de _La Mort de Tintagiles_ et d'_Aglavaine et
+Sélysette_. Parfois, dans _Pelléas et Mélisande_ ou _Aglavaine et
+Sélysette_, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle
+reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un
+instant, de les abandonner.
+
+Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort
+impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une
+Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant...
+En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: _Anagkê_] et
+les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se
+défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une
+énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de
+Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si
+frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on,
+dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal,
+mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres
+marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres
+marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles
+ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous
+connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis,
+peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli
+vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la
+Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles
+ne se doutaient de leur raison de vivre?...
+
+Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck
+de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,--songez
+à _La Princesse Maleine_, à _L'Intruse_, à _Intérieur_,--il naît de ce
+que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de
+Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages
+et que celui-ci l'ignore et _que nous attendons_ qu'il le sache»[146].
+_Intérieur_ me paraît, en ce sens, un pur chef-d'œuvre. Au fond d'un
+jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille
+groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard
+et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à
+voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille
+qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre,
+si le père remue... Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas... La jeune
+fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si
+paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le
+lendemain et ne s'inquiètent point... Comment leur faire connaître la
+catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?... Le vieillard
+veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant
+peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte... Mais non, on ne
+saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui
+n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux
+fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois
+portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement,
+ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient
+invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux... La
+scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette
+famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse... On entend approcher
+les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents
+leur deuil... Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte...
+Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied... Il
+n'a pas parlé encore... Soudain, la mère tressaille, se dresse,
+l'interroge... Il balbutie... Tous, debout, le dévisagent avec
+anxiété... Il incline la tête...
+
+Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.
+
+Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient
+d'apercevoir la vie même à travers ses drames.
+
+ Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre
+ existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous
+ les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine.
+ Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science
+ n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue
+ d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète
+ plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin
+ l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours
+ peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs,
+ abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit
+ indifférente.
+
+Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à
+force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience
+fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos
+incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous
+laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au
+moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de
+tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si
+le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide,
+voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck.
+Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se
+joue de nous non moins que de la _Princesse Maleine_ ou de _Pelléas_;
+malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera.
+La scène déchirante de la porte dans _La Mort de Tintagiles_ illustre
+atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous
+sommes autant de Tintagiles!
+
+Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie
+désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité
+lâche. L'auteur de _La Sagesse et la Destinée_ saura s'en libérer.
+
+Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère
+démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française,
+_Monna Vanna_ surtout, par le développement plus limpide de l'action,
+par la forme plus classique. _Monna Vanna_[149] rappelle un bon drame
+romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du
+vers. Au reste, les alexandrins y abondent.
+
+Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans _Joyzelle_[150],
+allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes
+relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie.
+
+_L'Oiseau bleu_[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie
+cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le
+bonheur si voisin de lui.
+
+Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de
+_Macbeth_. Nul, mieux que l'auteur de _La Princesse Maleine_, n'était
+qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'œuvre de Shakespeare et le
+rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique.
+
+Quoi que valent ces différentes œuvres, on accordera toujours plus
+d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa
+réputation. Après _La Princesse Maleine_, un article enthousiaste
+d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet
+dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme
+une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments
+qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à
+apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et
+compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient
+nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous.
+
+Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore _Le
+Sculpteur de Masques_, qu'un jeune auteur de talent, Fernand
+Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers
+_Le Sculpteur de Masques_ sur l'un des volets du triptyque dont _Les
+Flaireurs_ décoreraient l'autre, l'œuvre de Maeterlinck occupant le
+panneau central.
+
+ * * * * *
+
+En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il
+écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons
+et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable
+de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles,
+Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions
+lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans
+l'étude de l'œuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre
+étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une
+forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante
+sans sacrifier jamais aux goûts du public... Ainsi s'explique la rareté
+de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre
+restreint d'initiés et d'artistes.
+
+_Les Aubes_[152], _Le Cloître_[153], _Philippe II_[154], _Hélène de
+Sparte_[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part
+(et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans
+_Hélène de Sparte_, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme
+ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme
+s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres
+s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement.
+
+J'aime peu _Les Aubes_ et _Philippe II_ qui n'ajoutent rien à la gloire
+de Verhaeren, mais _Le Cloître_ et _Hélène de Sparte_ méritent une belle
+destinée.
+
+_Les Aubes_, d'une réalisation scénique impossible, rappellent
+extrêmement _Les Villes tentaculaires_ et _Les Campagnes hallucinées_.
+
+_Philippe II_ est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et
+en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature
+exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes.
+Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira
+toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en
+Belgique.
+
+Autrement émouvant, _Le Cloître_! Le poète reprend un sujet qui, jadis,
+avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie,
+toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et
+l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est
+une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de
+puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de
+vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le
+prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans,
+après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur
+n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom
+Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar;
+l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un
+aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le
+Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le
+savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne
+peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office,
+il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement
+l'expulsent. L'intérêt du _Cloître_ réside dans l'exaltation, en bonds
+progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de
+justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au
+dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa
+confession devient une orgie.
+
+ Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
+ Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire.
+ Je me jette moi-même au ban de l'Univers;
+ Je veux qu'on me crache à la face;
+ Qu'on me coupe ces mains qui ont tué;
+ Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué;
+ Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.
+ Je m'offre aux poings qui frapperont
+ Et aux pierres qui blesseront
+ De leur rage, mon front[157].
+
+Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale
+à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître,
+il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui
+pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner
+un tel secret, c'est de rompre
+
+ La règle sainte et le claustral esprit,
+
+c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au
+jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse
+profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans
+l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences
+étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec
+horreur pour avoir attenté à la vie _une et indivisible_ du Cloître.
+
+_Hélène de Sparte_, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en
+alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture
+latine, est à l'œuvre dramatique de Verhaeren ce que sont _les Rythmes
+souverains_ à l'œuvre poétique. Je la qualifierais de tragédie
+classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et
+là n'apparaît point la moindre originalité d'_Hélène de Sparte_...
+
+Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène
+déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme
+résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle.
+
+ Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes!
+ Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils!
+ Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure,
+ Sachant quel bonheur sûr mon cœur a négligé,
+ En arrachant sa vie aux soins de ta demeure;
+ Je t'apporte mon être étrangement changé
+ Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158].
+
+Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer,
+sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime
+âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle
+n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle
+ose confier ses appréhensions:
+
+ Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte
+ Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison;
+ Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte
+ Affermissaient jadis ma naissante raison,
+ Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent,
+ La bouche qui m'approche est brûlante soudain,
+ La main que l'on me tend est attirante et moite
+ Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim,
+ En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle.
+ Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas,
+ Je n'ose prononcer les plus simples paroles
+ De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159].
+
+Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups
+d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes
+sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le
+dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux
+côtés de son frère.
+
+ POLLUX
+
+ La terre entière exulte et baise tes pieds nus
+ Avec la bouche en feu de ses foules ardentes;
+ Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes,
+ Renais: l'heure est unique et je me sens au cœur
+ Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur
+ Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne,
+ Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne!
+
+ HÉLÈNE
+
+ Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non
+ Sur ce pays funeste et désormais sans nom
+ Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes
+ En vain déborderaient pour effacer ses crimes.
+ Ma volonté est morte et ne tend plus à rien.
+ Ton insolent bonheur me fait haïr le bien;
+ Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme,
+ Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme
+ Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160].
+
+Hélène, écœurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême
+encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent
+des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu
+dévalent les pentes des monts... Les arbres, les fleurs, les eaux, les
+vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent... La
+nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que
+l'angoisse étreint:
+
+ Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître!
+ Où désormais marcher, où désormais dormir,
+ Où respirer encor sans que souffre mon être
+ Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir!
+ Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines,
+ Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants,
+ Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161].
+
+Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes,
+Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose.
+
+Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète
+tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder
+le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la
+tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren
+sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de
+passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes,
+excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu
+d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie,
+la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la
+conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses
+et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand,
+voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son
+tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le
+plus magnifique.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille
+et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son
+œuvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le
+sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que
+_Le Patrimoine_, _Tes Père et Mère_, _La Souveraine_, _les Étapes_, _Le
+Gouffre_, _Les Liens_ ont une beauté tragique un peu rude et une grande
+noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans _Les Liens_, le
+savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé
+à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le
+sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue
+ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il
+s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le
+même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant
+tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait
+croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du
+malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation.
+
+Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne
+rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer.
+
+Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais
+se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la
+portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces,
+vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure
+brillante, _La Blessure_, _La Rivale_, plus encore _L'Instinct_, l'ont
+révélé à Paris où, récemment, _La Flambée_ lui valut un bel et légitime
+succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force
+de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de
+la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt
+général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi _La Flambée_
+exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le
+souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162].
+
+La comédie de mœurs, de mœurs légères, trouve en Francis de Croisset un
+bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet
+enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser».
+C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme,
+les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine
+et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de _Le Bonheur Mesdames_,
+de _La Bonne Intention_, de _Chérubin_, complètement inapte à
+émouvoir... Il prouve dans _Le feu du voisin_ une jolie sensibilité, et,
+plus récemment, _Le Cœur dispose_ semble marquer une évolution vers un
+genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de
+Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs,
+mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans
+méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui
+a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis.
+
+Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la
+même voie. Ni _Le Vertige_, ni _Les Petits Papiers_ ne permettaient
+toutefois d'espérer une œuvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet
+d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme.
+
+La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit
+deux comédies, _Miss Lili_ et _L'Effrénée_, l'une un peu superficielle,
+l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht
+signa seul plusieurs petits actes, _L'Autre Moyen_, _L'École des
+Valets_, _La Main Gauche_, alertes et amusants.
+
+_L'Écrivain public_ et _Pierrot millionnaire_ de Félix Bodson
+divertissent agréablement.
+
+Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand
+Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce
+réjouissante et pleine d'émotion, _Le Mariage de Mlle Beulemans_.
+Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une
+indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins
+mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà
+de bonne comédie.
+
+ * * * * *
+
+Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le
+retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des
+secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme
+dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante
+souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des
+problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces
+vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science
+fragile et incertaine.
+
+_Psukè_, _Le Juré_, _Jéricho_, _Ambidextre journaliste_, _Fatigue de
+vivre_, _La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire_ reflètent
+diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations
+philosophiques.
+
+Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt
+nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule _Adam_.
+
+Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une
+comédie satirique, _Pan_, où de réelles beautés voisinent avec des
+bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne
+reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de _La Chanson
+d'Ève_.
+
+Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études
+raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément
+perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il
+s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience,
+d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi»
+qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons
+solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre
+chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans _Étude
+de jeune fille_, _Les Racines_, _L'Eau et le Vin_, point de personnages
+agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent
+et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri
+Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au
+delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la
+pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des
+sons[163].»
+
+D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans
+grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur
+goût pour l'analyse des sentiments. Dans _Fany_ et _Jacques le
+Fataliste_ de Louis Delattre, _Hélène Pradier_ d'André Fontainas,
+_Pierrot Narcisse_ d'Albert Giraud, _Ce n'était qu'un rêve_ de Valère
+Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les
+longueurs ni les gaucheries.
+
+Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante
+des _Voyages vers mon pays_. L'auteur de _Kaatje_ et de _A Damme en
+Flandre_ sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une
+noble énergie dans les abandons les plus doux. Son œuvre sent bon la vie
+simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux
+d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer _Kaatje_ à «un
+Terburg en rupture de cadre.»
+
+Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que _La Mort
+aux Berceaux_ d'Eugène Demolder?
+
+_Le Voile_, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française,
+impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte...
+
+ * * * * *
+
+Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin,
+dans un _Savonarole_ qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse,
+de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique.
+J'apprécie moins _Les Étudiants Russes_, étude consciencieuse mais
+froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y
+combattent.
+
+Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais _La Duchesse de Malfi_
+de Webster, _Édouard II_ de Marlowe, _Philaster_ de Beaumont et
+Flechter, fait revivre _Perkin Waarbeck_ l'aventurier flamand qui, au
+XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette
+reconstitution, célèbre ardemment sa race.
+
+En signalant encore un _Rabelais_ du comte Albert du Bois, la pièce
+romantique de Félix Bodson, _Antonio Perez_, _La Cluse_ de Georges Rens,
+_Les Intellectuels_, _L'Oiseau mécanique_, _La Victoire_ d'Horace van
+Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites
+par Camille Lemonnier de ses romans, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Les Yeux qui
+ont vu_, _Edénie_, et qui leur demeurent inférieures, sans doute
+aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature
+dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.
+
+
+
+
+V
+
+LES ESSAIS--LA CRITIQUE--LE MOUVEMENT DES IDÉES
+
+
+Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la
+Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et
+fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, _Le Trésor des Humbles_,
+ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la
+même année (1896), mais avant _Aglavaine et Sélysette_; aussi, dans ce
+petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue
+jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée
+_la Sagesse et la Destinée_, puis _La Vie des Abeilles_ (1901), _Le
+Temple enseveli_ (1902), _Le Double Jardin_ (1904) et _L'Intelligence
+des Fleurs_ (1907).
+
+Dans _Le Trésor des Humbles_, livre de miséricorde et d'amour,
+Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se
+mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme
+une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le
+tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que
+nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni
+de nos gestes, ni de nos paroles.
+
+ Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer
+ par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant.
+ Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous
+ dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que
+ d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas
+ mises en jeu qui déterminent l'événement?[164].
+
+Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes,
+les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui
+résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure:
+
+ Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité
+ particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité
+ quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165].
+
+Et encore:
+
+ Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien
+ au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien
+ au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus
+ promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus
+ scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16].
+
+Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous
+permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous.
+Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous
+menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner,
+incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires:
+
+ Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un
+ ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez
+ que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes
+ habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les
+ mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active
+ de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force
+ créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement
+ irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme
+ inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de
+ l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions
+ de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles
+ sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges,
+ dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous
+ n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou
+ totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de
+ l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne
+ connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets,
+ mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi
+ courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent
+ souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre
+ paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence
+ auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre
+ intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167].
+
+Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce
+n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans
+le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner
+notre existence et à l'embellir. La _Vie des Abeilles_ prend, à cet
+égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans
+quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur
+tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur
+fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les
+hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et
+l'insignifiance de leur volonté vis-à-vis de l'organisme fantastique de
+l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile
+existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et
+satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité?
+
+ Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la
+ plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort
+ que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que
+ l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans
+ l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et
+ que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus
+ importants, et même les seuls importants dans l'histoire des
+ mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle
+ nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force
+ de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et
+ peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse
+ directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part.
+ L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être
+ la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est
+ certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le
+ but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent
+ ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de
+ notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et
+ qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle
+ qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans
+ doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et
+ incontestablement[168].
+
+Tout le chapitre du _Temple enseveli_, intitulé «L'Évolution du mystère»
+développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens,
+avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans _Le Trésor des Humbles_,
+pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de
+Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques,
+certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles
+réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi
+qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes,
+d'ailleurs excusables,--_mais qui ne sont plus suffisamment inévitables
+pour qu'on ait le droit de s'y complaire_[169]--d'un esprit qui se
+laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de
+ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, _mais il n'est pas salutaire_
+d'envisager de cette façon la vie...»
+
+Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il
+s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder,
+vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante
+de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, _Le Double
+Jardin_ et _L'Intelligence des Fleurs_ indiquent assez souvent une
+sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés
+par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité
+humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les
+femmes.
+
+Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de
+Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des _Soirs_, des
+_Débâcles_, des _Flambeaux noirs_, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse,
+une crise religieuse: ses _Serres chaudes_, puis ses drames attestent le
+découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme
+nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte
+de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de
+la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son œuvre s'épanouit
+à partir de _La Sagesse et la Destinée_, avec la même sûreté que celle
+de Verhaeren, après _Les Villes tentaculaires_. L'un et l'autre sont
+devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés:
+les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement.
+
+On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de
+personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de
+Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps,
+grief à l'auteur du _Trésor des Humbles_ de demander son inspiration à
+des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous
+encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est
+incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck
+l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et
+les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'œuvre
+philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases
+du moraliste américain:
+
+ «D'où vient la sagesse? Où est la Source de la force? L'âme de Dieu
+ se répand dans le monde à travers les pensées des hommes. Le monde
+ repose sur des idées et non sur du fer et du coton, et le fer du
+ fer, le feu du feu, l'éther et la source de tous les éléments,
+ c'est la force morale. Comme la nuée sur la nuée, et la neige sur
+ la neige, comme l'oiseau sur l'air et la planète en fuite dans
+ l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent
+ sur les pensées des hommes[170].»
+
+Toutefois, ce qui appartient en propre à Maeterlinck, ce que ni Novalis
+ni Émerson ne lui ont prêté, c'est la manière de présenter les idées. Et
+si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise _directement_ aux
+sources anglo-saxonnes (mais après tout, il nous plaît de le penser, ni
+Novalis, ni Émerson n'ignorèrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait
+le nier, elle acquiert bien droit de cité parmi nous, cette pensée,
+coulée dans la langue française la plus pure, la plus souple, la plus
+harmonieuse, qui nous arrive filtrée à travers une forme essentiellement
+latine! Un écrivain étranger à notre culture, aurait-il jamais écrit la
+_Vie des Abeilles_ ou _Le Temple enseveli_? Par sa conception de
+l'univers et son idéal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races
+septentrionales, mais sa sensibilité persuasive, le parfum insinuant et,
+par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement
+latin.
+
+En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que _La Vie
+des Abeilles_, _Le Double Jardin_, _L'Intelligence des Fleurs_,
+témoignent d'un sens plastique égal au sens mystique; mais plus que
+peintre, il est poète. Sa prose ondule en un rythme admirable et
+d'innombrables images s'y déploient. Certaines pages du _Double Jardin_,
+par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rimés;
+on les compte par séries. En voici quelques-uns, au début de cette belle
+évocation lyrique: «Les sources du printemps.»
+
+ Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer
+ immobile et qui semble sous verre,--où durant les mois noirs du
+ reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis à l'abri des neiges
+ et du vent, en un palais de paix, de lumière et d'amour...[171]
+
+Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le
+crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta guère
+d'idées neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres
+en pastilles délectables. Ses essais subsisteront pour perpétuer la
+belle émotion, la noblesse réconfortante, la poésie de son âme
+généreuse.
+
+ * * * * *
+
+Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catégorie littéraire
+contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet
+exercice. Prodigieuse, l'activité d'Edmond Picard s'est employée en tous
+sens et je ne vois guère de travaux intellectuels qui n'aient passionné
+cet esprit intrépide. Journaliste littéraire et politique, chroniqueur,
+écrivain de voyages, dramaturge même, romancier et poète à ses heures,
+Maître Edmond Picard reste avant tout célèbre avocat autant que savant
+jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalisé son ardeur vers une fin
+unique, il exerça une influence réelle sur un grand nombre de ses
+compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partagé avec bien des
+débutants ès-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la
+«Jeune Belgique» trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en
+partie à son dévouement, au combat tenace qu'il mène dans l'_Art
+Moderne_, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cessé,
+soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les écrivains de
+langue française, ni de travailler lui-même à l'illustration d'une cause
+qui lui tient à cœur. Son nom demeurera attaché à la renaissance
+glorieuse de la Belgique.
+
+L'œuvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus séduisante aussi, ces
+_Scènes de la vie judiciaire_, se compose de quatre volumes: _Le
+paradoxe sur l'avocat_, _La Forge Roussel_, _l'Amiral_, _Mon Oncle le
+Jurisconsulte_. Autant de livres juridiques, autant de livres
+littéraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste
+seulement à étudier les lois dans les livres. Il aperçoit le Droit à
+chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut
+suggérer l'idée du Droit aux jeunes gens en les obligeant à observer
+autour d'eux. Aussi résume-t-il ses idées en des nouvelles ou autres
+fictions fort agréables, dont l'esprit avisé et charmant, la forme
+joliment fringante, s'ils évoquent très peu la sécheresse des articles
+du Code, développent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un
+stagiaire frais émoulu écoute le Maître éminent lui exposer les devoirs
+professionnels de l'avocat (_Le paradoxe sur l'avocat_); là, un
+bâtonnier confie à ses confrères, en un récit émouvant, comme lui fut
+inculpé l'amour de sa profession (_Mon Oncle le Jurisconsulte_). Et
+toujours, Picard découvre des horizons insoupçonnés, incite à méditer,
+instruit par la plus savoureuse des leçons. Félicitons-le d'avoir cru
+que «ces matières abstraites, toujours présentées jusqu'ici sous un
+accoutrement doctoral, qui les rendait à la fois peu attrayantes et
+accessibles seulement aux initiés, pourraient supporter, sans rien
+perdre de leur gravité et de leur valeur, une accommodation moins
+pédantesque[172]».
+
+La critique littéraire belge ne date, comme le roman, la poésie ou le
+théâtre, que d'une trentaine d'années. J'ignore si les bonnes œuvres
+font les bons critiques... Toujours est-il qu'avant 1880, on ne
+rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le
+moins obscur, Gustave Frédérix, se distingue surtout par ses attaques
+violentes contre «La Jeune Belgique» et Francis Nautet.
+
+Francis Nautet concevait en effet, la critique de façon nouvelle.
+Nullement effarouché par les jeunes écrivains qui venaient de
+révolutionner la vie littéraire, il essayait de se composer, sur les
+hommes et les livres, une opinion à lui, inspirée de principes larges,
+soutenue par des idées générales, sans daigner se soumettre aux doctes
+édits de messieurs les pédants à lunettes. «Son enthousiasme, a dit
+Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des
+premières moissons d'art.» En fallait-il tant pour déchaîner la meute
+des timorés et des jaloux?
+
+Deux volumes de _Notes sur la littérature moderne_ et une _Histoire des
+lettres belges d'expression française_[73], non terminée, forment
+l'œuvre de Nautet, arraché, dans la force de l'âge, à son labeur, tel,
+trois ans plus tôt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan
+des deux tomes sur les Lettres belges a beau être médiocrement établi,
+la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut étudier les écrivains
+belges, doit l'avoir lu. Une pensée riche et pénétrante, un esprit juste
+non sans ingéniosité, le souci incessant de ne point voir mesquin, de
+rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidité
+perspicace de sa méthode élève Nautet à la hauteur d'un historien
+littéraire.
+
+Mêmes qualités dans les _Notes sur la littérature moderne_ où les
+Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents
+articles sur «le Nihilisme littéraire», «Catulle Mendès», «Alphonse
+Daudet», «L'Art et la Bourgeoisie», «Charles Baudelaire» écrits en une
+langue saine et alerte. J'apprécie tout particulièrement le chapitre du
+«Mouvement naturaliste» et celui en l'honneur du grand Dostoïewsky.
+Voici une page prouvant à quel point Nautet a compris et su mettre en
+lumière le génie des Russes.
+
+ Les Russes, de préférence, dépeignent les créatures complexes; ils
+ démêlent les sentiments dans les âmes ravagées et débrouillent dans
+ les cerveaux l'emmêlement des idées, en notant, avec une précision
+ merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En
+ opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un
+ caractère. On dirait difficilement de certains personnages de
+ Tourgueneff et de Dostoïewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est
+ leur défaut ou leur qualité dominante; on n'y trouve pas de types
+ qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus à cette
+ littérature élémentaire, qui consiste à présenter les gens avec un
+ défaut, ou une vertu persistant toujours, sans détente, sans
+ contrastes, sans brusques démentis. Leurs héros ont une réalité
+ frappante, précisément parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils
+ conservent des coins inconnus, qu'ils sont variés, inconséquents,
+ divers, contraires à eux-mêmes et aux apparences, comme l'est en
+ réalité l'être humain. Ils sont ouverts à des mobiles différents et
+ contradictoires, souples, sans caractère fixe, des anges y ont des
+ griffes de démons, des gens vertueux, dévoués et bons révèlent tout
+ à coup des abîmes de scélératesse. Et des scélérats, au milieu de
+ leurs instincts mauvais, ont des éclaircies exquises, des
+ jaillissements de tendresse et de douceur[174].
+
+Aujourd'hui la critique littéraire se trouve représentée par une pléiade
+d'écrivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine
+tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacité de
+son esprit, l'opulence de son érudition. Il faut tenir l'éminent
+professeur à l'Université de Liège pour un défenseur opiniâtre de la
+culture française en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas
+reproché de rattacher avec partialité la littérature belge à la
+littérature française, de voir en celle-là le corollaire trop strict de
+celle-ci? Quant à nous, comment le blâmerions-nous d'une attitude qui
+constitue un si juste titre à notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a
+beaucoup voyagé, il parle cinq ou six langues et possède les principales
+littératures européennes. Infatigable, il prêche sa doctrine et bataille
+pour la prédominance de notre culture. Ni ses conférences, ni ses
+innombrables articles n'ont pu toujours être recueillis, mais plusieurs
+volumes permettent d'apprécier la sûreté de sa science et le caractère
+original d'idées que l'on respecte, même s'il arrive de ne les point
+partager. _Les Études de dialectologie wallonne_, _Les Passions
+allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien théâtre français_,
+_La Belgique littéraire et politique_, _Les Études critiques sur la
+tradition littéraire en France_ attestent la diversité des recherches et
+l'éclectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite
+de «la naissance du drame liturgique» se termine par une étude sur
+«l'esthétique des symbolistes» en passant par François Villon, Joachim
+du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugène Fromentin, tous envisagés sous
+un jour spécial et nouveau, avec une tendance très accentuée à juger de
+haut, à tirer, le plus souvent possible, une loi générale d'un
+groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappelé l'accueil
+plutôt froid réservé aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi:
+
+ Au XVIe siècle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay
+ provoquait de même l'ire de Fontaine et des disciples entêtés de
+ Marot par l'apparente nouveauté de quelques-unes de ses
+ affirmations et l'audacieux pédantisme de son style, tout crénelé
+ de grec et de latin. Au siècle suivant, le fondant, le melliflu des
+ expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine,
+ indignaient Saint-Évremond, grand et bel esprit pourtant, et
+ causait à Madame de Sevigné le dépit d'une chose inconnue et
+ déplaisante. C'est ce dépit qu'elle a traduit par la phrase
+ historique: «Racine fait des comédies pour la Champmêlé...». Et,
+ plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brisée de La
+ Bruyère et de son observation impitoyable, succédant à la période
+ cicéronienne et aux critiques de mœurs toutes générales des
+ sermonnaires? C'est la loi de nature, l'éternel recommencement des
+ mêmes grimaces, apeurées ou dégoûtées, devant l'effort des nouveaux
+ venus; chaque génération est nécessairement marâtre pour celle qui
+ lui succédera[175].
+
+Louis Dumont-Wilden ne se spécialise pas dans la critique littéraire. Il
+est aussi bien publiciste, essayiste, écrivain d'art. Mais je le
+rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat
+pour la culture française. Esprit très distingué, très ouvert, très au
+courant de la pensée contemporaine en Europe, d'une activité pétulante,
+souple et avisée, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques
+éparpillées par les journaux et revues, nous mène, en guide averti, vers
+les _Coins de Bruxelles_, ou nous confie ses appréhensions de sociologue
+(_Les Soucis des Derniers soirs_), ou encore célèbre son pays dans _La
+Belgique illustrée_, ouvrage très attrayant et très utile, préfacé par
+Émile Verhaeren. Récemment, en collaboration avec Jules Souguenet,
+Dumont-Wilden fit paraître la _Victoire des Vaincus_, un livre bien doux
+à tous les cœurs français. Les deux auteurs belges racontent leur voyage
+à travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq.
+Ils en revinrent persuadés que l'amour de la France persistait
+tenacement sur la terre annexée. Comme leurs récits émeuvent et
+réconfortent!
+
+Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'éclaireurs
+sans cesse en éveil, intrigués et sollicités par toute idée jeune, qui
+écrivent, parlent, vivent sur la brèche pour défendre la littérature
+d'expression française et la pensée française. _Les Physionomies
+littéraires_ témoignent de son talent nerveux et clairvoyant.
+
+Henri Liebrecht, avec lequel nous eûmes l'occasion déjà de nous
+rencontrer, publia une importante _Histoire de la Littérature belge
+d'expression française_, des origines à nos jours, travail sérieux,
+documenté, complet, d'une information sûre, clairement édifié,
+harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la
+forme attrayante, souvent personnelle.
+
+Plus chétif, le petit volume, assez ancien à la vérité, d'Eugène
+Gilbert, sur _Les Lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_.
+
+_Les Écrivains Belges_ de Désiré Horrent contiennent des chapitres
+parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren,
+Eekhoud, Giraud, Séverin, Demolder, toujours mûrement pensés, écrits
+avec élégance.
+
+Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans _Le Livre des Masques belges_
+bien des monographies instructives.
+
+Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les
+_Essais de critique catholique_ et les _Impressions de littérature
+contemporaine_ font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor
+Kinon, qui nous présente (_Portraits d'auteurs_) de fortes études,
+souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains
+écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur
+de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès.
+
+Mentionnons aussi les _Monstres belges_ de Jules Souguenet, l'_Énergie
+belge_ d'Édouard Ned, _La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique_ par
+Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux
+de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges
+Doutrepont.
+
+Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile
+Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une
+prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les
+Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges
+Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent
+maintenant des feuilletons littéraires.
+
+Il est un poète dont l'œuvre critique importe presque autant que l'œuvre
+lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les _Propos de Littérature_
+(études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois
+plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste
+poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même
+émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par
+ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel
+s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en
+parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de
+perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de
+Régnier.
+
+ ... M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise;
+ et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive
+ qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace
+ invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces
+ dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà
+ sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans
+ surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et
+ troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt
+ haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les
+ fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176].
+
+Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velouté plus
+succulent que celles inspirées à Mockel par l'auteur de _La Chanson
+d'Ève_. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi
+appropriés, aussi délicats, aussi suavement évocateurs, jamais on ne
+recréera, au moyen d'un art à ce point compréhensif et cajoleur, le pur
+enchantement d'une atmosphère quasi divine.
+
+Nous notions, aux premières pages de ce travail, que les écrivains
+belges étaient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient
+naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cédèrent à
+ce goût instinctif.
+
+Camille Lemonnier, qui avait débuté dans la vie littéraire par ses
+_Salon de Bruxelles_ (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre
+remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une _Histoire des Beaux-Arts
+en Belgique (1830-1887)_, en 1888 les sensations profondes éprouvées en
+face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la même année,
+_Les Peintres de la Vie_, contenant des études définitives sur Alfred
+Stevens et Félicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique écrivain
+d'art, parce qu'il comprend et aime profondément ceux dont il parle. Le
+profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses
+propres conceptions, il constate si ses théories s'accommodent ou non de
+leurs talents. Lemonnier, lui, soupçonne leurs émotions, partage leurs
+enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs.
+
+Émile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique à _L'art
+Moderne_ et à _La Nation_. Il fît paraître, en 1885 et 1887, deux
+opuscules; _Joseph Heymans peintre_ et _Fernand Knopff_, plus récemment
+(1905) un très beau livre sur Rembrandt.
+
+On doit à Eugène Demolder, outre son volume d'_Impressions d'art_, de
+belles monographies: Constantin Meunier, Félicien Rops, James Ensor;
+Georges Eekhoud s'est intéressé aux peintres animaliers, après avoir
+traduit du néerlandais des ouvrages sur Van Dyck et Jordaens.
+
+André Fontainas nous offre une excellente _Histoire de l'art français au
+XIXe siècle_ et une forte étude sur Franz Hals.
+
+Des conteurs tels que Maurice des Ombiaux ou Sander Pierron s'aventurent
+également sur un domaine dont d'autres écrivains se sont fait un fief.
+De ceux-ci, le plus documenté et le plus brillant est sans conteste
+Hippolyte Fierens-Gevaert. _Les Essais sur l'art contemporain_, _La
+Renaissance septentrionale et les premiers maîtres des Flandres_, les
+livres consacrés à Jordaens et Van Dyck font admirer sa science comme la
+sûreté de son instinct.
+
+Henri Hymans, Arnold Goffin, Jules Destrée, qui se préoccupa
+particulièrement des œuvres d'art religieux, Dumont-Wilden, Octave Maus,
+parfois Edmond Picard ont aiguillé ou aiguillent leurs recherches vers
+le même but.
+
+Les travaux éminents de Charles de Spoelbergh de Lovenjoul représentent
+avec éclat l'érudition. Ce savant devint vite populaire en France, car
+il se voua tout entier à l'œuvre de Balzac et au romantisme français.
+_L'Histoire des œuvres d'H. de Balzac_, _La Genèse d'un roman de
+Balzac_, _Une page perdue d'H. de Balzac_, _Autour de H. de Balzac_,
+_L'Histoire des œuvres de Th. Gautier_, _La Véritable histoire de «Elle
+et Lui,»_ _Sainte-Beuve inconnu_, autant d'ouvrages indispensables à
+ceux qui désirent élucider l'histoire littéraire de la première moitié
+du XIXe siècle, sur des textes précis et méticuleusement établis.
+
+La philosophie recueille peu d'adeptes, mais le professeur Georges
+Dwelshauwers, dont la _Synthèse mentale_ nous autorise à le regarder
+comme un disciple de Bergson, l'honore dignement.
+
+L'histoire groupe plus de fervents. Un maître de l'Université de
+Bruxelles, Léon Vanderkindere, tenta dans _Le siècle des Artevelde_
+(1879) de rattacher l'histoire de la Belgique à l'histoire générale et
+s'astreignit à l'analyser suivant une méthode sérieuse. Il fut à
+l'histoire ce que Nautet devait être à la littérature. Vanderkindere
+laisse, en outre, une _Histoire de la Formation territoriale des
+principautés belges au Moyen Âge_.
+
+L'impulsion donnée, d'autres suivirent: Godefroid Kurth, avec peut-être
+moins de science rigoureuse, mais plus de lyrisme, écrivit une _Histoire
+de la civilisation moderne_.
+
+Henri Pirenne devait profiter de toutes ces études, les augmenter, les
+mettre au point. Son _Histoire de la Belgique_ s'élève comme le premier
+monument en l'honneur de la nation belge. Résolu à ne point voir dans la
+formation de la Belgique contemporaine un simple accident, Pirenne
+l'explique en reliant le peuple belge aux principaux événements de
+l'Histoire, en le faisant participer, en tant que peuple belge, depuis
+les temps les plus reculés, aux grands mouvements européens. L'œuvre de
+Pirenne est une œuvre nationale[178].
+
+On ne saurait passer sous silence l'ouvrage mi-historique,
+mi-physiologique d'Eugène Baie sur la sensibilité collective, dont la
+première partie _L'Épopée flamande_[179] reconstitue le génie du peuple
+flamand d'après sa manière de sentir adaptée aux diverses manifestations
+de son existence.
+
+Les souvenirs de voyages ont excité la verve de quelques auteurs. Sous
+la signature d'Edmond Picard parurent _Monseigneur le Mont-Blanc_, _En
+Congolie_, _El Moghreb el Aska_. Jules Leclercq, James Vandrunen,
+Léopold Courouble racontent leurs séjours en Afrique et Adrien de
+Gerlache nous entraîne vers l'Antarctique. Sans traverser les mers, il
+est aisé de parcourir l'Espagne en auto avec Eugène Demolder ou de
+visiter le pays de l'Ardenne en compagnie de Léon Dommartin. N'oublions
+point enfin les notes variées et intelligentes de Dumont-Wilden.
+
+ * * * * *
+
+La vie littéraire belge ne s'observe pas seulement à travers les livres.
+Il convient, pour en apprécier la vigueur, de jeter aussi un regard sur
+les nombreuses revues. On connaît déjà cette _Jeune Belgique_,
+aujourd'hui défunte, mais jadis illustre, lorsque en 1881 elle groupait
+toutes les aspirations nouvelles. Peu d'années après, naissaient _L'Art
+moderne_ et _La Société nouvelle_ (1884); _La Wallonie_ d'Albert Mockel
+ne tardait pas à paraître. _La Jeune Belgique_ et _La Wallonie_
+n'existent plus, mais que de revues fraîches ont surgi! Et combien ont
+déjà disparu, revues de jeunes dont l'éphémère existence apporte
+cependant la preuve de tentatives ardentes et loyales! On n'oublie ni
+_Le Coq rouge_, ni _Le Magasin littéraire_. Actuellement les trois
+revues les plus importantes sont _La Revue de Belgique_, dirigée par
+Maurice Wilmotte, d'esprit très libéral et de tendances françaises, _La
+Revue Générale_, organe plutôt catholique, _La Belgique artistique et
+littéraire_, dont la neutralité semble parfaite, où collaborent Paul
+André, Maurice des Ombiaux, Léopold Courouble, F.-Ch. Morisseaux,
+Maurice Gauchez, etc. D'autres périodiques d'excellente allure, _L'Art
+Moderne_ (Octave Maus), _La Société nouvelle_[180], _La Vie
+Intellectuelle_ (Georges Rency et Jean de Bère), _Durandal_ (abbé
+Moeller) méritent également les suffrages des lettrés. Attirons aussi
+l'attention sur _La Fédération Artistique_, _La Plume_, _Le Thyrse_, _La
+Belgique française_, _L'Essor_, _Wallonia_[181], _Le Florilège_[182],
+_L'Art et l'École au Foyer_[183], _Les Moissons Futures_[184], _La Jeune
+Wallonie_[185].
+
+D'autre part, les critiques dont nous avons tout à l'heure relevé les
+noms tiennent presque tous les rubriques des principaux journaux. On y
+rencontre même des conteurs, puisque le délicieux Delattre assume la
+tâche, dont il s'acquitte fort heureusement, de présenter les livres
+nouveaux aux lecteurs du _Petit Bleu_.
+
+Les préoccupations littéraires font désormais partie intégrante de la
+vie belge. Cette animation intellectuelle, entretenue par les livres,
+les revues, les journaux, se trouve encore encouragée au moyen de
+conférences. Dans les villes importantes, Bruxelles, Anvers Liège, Mons,
+des cercles, de grands quotidiens en organisent chaque année des séries.
+De leur côté, _Les Amitiés Françaises_ se ramifient de plus en plus en
+Belgique et créent un peu partout des sections qui contribuent
+intensément, grâce à des causeries, des excursions, des brochures, au
+développement de la culture française. Rendons un hommage particulier à
+l'habile et ingénieuse activité de Maurice Wilmotte: il prête son
+concours à tant de réunions utiles pour notre cause!
+
+D'ailleurs, un courant permanent s'est établi entre la Belgique et la
+France dont les deux pays profitent. Si nos maîtres, nos hommes de
+lettres vont se faire entendre à Bruxelles, à Anvers, des professeurs
+belges, Wilmotte ou Dwelshauwers, parlent devant un public
+français[186]. Les écrivains belges envoient prose et vers aux revues
+françaises et se font éditer couramment à Paris. Le _Mercure de France_
+en a plus hospitalisé, je crois, que n'importe quel libraire bruxellois!
+Aussi bien, n'est-ce pas notre pays qui, parfois, révéla des auteurs
+belges à la Belgique elle-même et au monde? Maeterlinck ne fut-il pas
+certain matin projeté brusquement en lumière par Octave Mirbeau?
+
+Mais quels que soient les liens qui unissent étroitement les destinées
+de la littérature belge à celles de la littérature française, ils ne
+doivent empêcher ni d'apercevoir, ni d'apprécier les caractères spéciaux
+très marqués d'un mouvement intellectuel riche et puissant par lui-même.
+À cet égard, la Belgique a suffisamment affirmé sa robustesse depuis
+plus d'un quart de siècle pour que nous envisagions son avenir avec
+confiance. Désormais elle vivra d'une vie continue, sans période
+stérile, et jouera un rôle sans cesse grandissant dans l'histoire
+littéraire universelle. Déjà cette année, un écrivain belge n'obtint-il
+pas le prix Nobel?
+
+À l'enthousiasme des littérateurs s'est ajouté, depuis peu, un élément
+tout nouveau de succès. Longtemps, le gouvernement les négligea ou les
+méprisa; or voici que LL. MM. le Roi et la Reine de Belgique ne manquent
+aucune occasion de leur témoigner une affectueuse sollicitude. Ces
+souverains, amis des Lettres et des Arts, n'attendent pas du seul essor
+industriel et commercial la belle santé de leur peuple. On s'en rendit
+bien compte au discours qu'Albert Ier prononça en inaugurant la section
+littéraire de l'Exposition de Bruxelles. Les actes suivirent les paroles
+puisque, au mois de septembre 1911, le Roi Albert et la Reine Élisabeth
+recevaient Verhaeren dans l'intimité du château de Ciergnon, et
+honoraient de leur présence, en mai dernier, le festival offert à
+Maeterlinck au Théâtre de la Monnaie. Voilà donc la littérature
+officiellement classée, en Belgique, comme une manifestation essentielle
+de l'activité nationale. Réjouissons-nous-en, et admirons quelle
+merveilleuse poussée de sève l'enleva, en trente-deux ans, de
+l'obscurité à la gloire, pour le plus beau triomphe de l'influence
+française!
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+
+
+I
+
+PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS
+
+Bazalgette (Léon).--_Camille Lemonnier_. Paris, Sansot, 1904.
+
+--_Émile Verhaeren_. Paris, Sansot, 1907.
+
+Beaunier (André).--_La Poésie nouvelle_. Paris, Mercure de France, 1902.
+
+Bever (Ad. Van).--_Maurice Maeterlinck_. Paris, et avec Sansot, 1904.
+
+Léautaud (Paul).--_Poètes d'aujourd'hui_. Paris, Mercure de France,
+1900.
+
+Bithell (Jethro).--_Contemporary Belgian Poetry_. Londres, The Walter
+Scott Publishing Co Ltd, 1904.
+
+Je dois ici des remerciements à mon ami M. Louis Chatelain, ancien
+membre de l'École française de Rome, attaché à la Bibliothèque
+Nationale, qui a bien voulu se charger de certaines recherches.
+
+Ernest-Charles (J.).--_Les Samedis littéraires_ (3me série). Paris,
+Sansot, 1906.
+
+--_Le Théâtre des poètes_. Paris, Ollendorff, 1910.
+
+Chot (Joseph) et Dethier (René).--_Histoire des Lettres françaises de
+Belgique depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours_. Charleroi, Hallet,
+1910.
+
+Effer (Prof. Dr. Hubert).--_Beiträge zur Geschichte der franzœsischen
+Literature in Belgien_. Düsseldorf, 1909.
+
+Gauchez (Maurice)--_Le Livre des Masques belges_. Paris et Mons, Éd. de
+la Société nouvelle, 1909.
+
+Gilbert (Eugène).--Les Lettres françaises dans la Belgique
+d'aujourd'hui. Paris, Sansot, 1906.
+
+Gourmont (Remy de).--_Promenades littéraires_. Paris, Mercure de France,
+1904.
+
+--_Le Livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1906.
+
+--Le _IIe livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1910.
+
+Hauser (Otto).--_Die Belgische Lyrik von 1880 bis 1900_, Groszenhain,
+1902.
+
+Horrent (Désiré).--_Écrivains belges d'aujourd'hui_. Bruxelles,
+Lacomblez, 1904.
+
+Kinon (Victor).--_Portraits d'auteurs_. Bruxelles, Dechenne et Cie,
+1910.
+
+Lemaitre (Jules).--_Impressions de théâtre_ (huitième série). Paris,
+Lecène, Oudin et Cie, 1895.
+
+Liebrecht (Henri).--_Histoire de la Littérature belge d'expression
+française_. Bruxelles, Vanderlinden, 1910.
+
+Mockel (Albert).--_Émile Verhaeren, avec une notice biographique par
+Francis Viélé-Griffin_. Paris, Mercure de France, 1895.--_Charles van
+Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+Nautet (Francis).--Histoire des Lettres belges d'expression française (2
+volumes). Bruxelles, 1892.
+
+Ramaekers (Georges).--_Eugène Demolder_. Bruxelles, Société belge de
+Librairie, 1909.--_Georges Virrès_. Bruxelles, Société de Librairie,
+1910.
+
+Rossel (Virgile).--_Histoire de la Littérature française hors de France_
+(2° éd.). Paris, Fischbacher, 1897.
+
+Souza (Robert de).--_La Poésie Populaire et le lyrisme sentimental_.
+Paris, Mercure de France, 1899.
+
+Taine (Hippolyte).--_Philosophie de l'art_. Paris, Hachette.
+
+Verhaeren (Émile).--_Les Lettres françaises en Belgique_, Bruxelles,
+Lamertin, 1907.
+
+Visan (Tancrède de).--_L'Attitude du lyrisme contemporain_. Paris,
+Mercure de France, 1911.
+
+Zweig (Stefan).--_Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre_, traduit de
+l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet, Paris, Mercure de France,
+1910.
+
+
+
+
+II
+
+Å’UVRES DES AUTEURS DONT CE LIVRE CONTIENT UNE CITATION
+
+
+Braun (Thomas)[187].--_Le Congrès des Poètes_. Gand, Siffer, 1895.
+
+--_L'An_. Bruxelles; Lyon-Classen, 1897,
+
+--_Le Livre des Bénédictions_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1900.
+
+--_Des Poètes simples_. _Francis Jammes_. Bruxelles, Édition de la Libre
+esthétique, 1900.
+
+--_Propos d'Hier et d'Aujourd'hui_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1908.
+
+--_Paul Verlaine en Ardennes_. Paris, Dumoulin, 1909.
+
+--_Philatélie_. Paris, Bibliothèque de l'Occident, 1910.
+
+--_Fumée d'Ardennes_. Bruxelles, Deman, 1912. Collin (Isi).--_Des Vers_.
+Liège, Impr. Gérard, 1898.
+
+--_Les Baisers_. Liège, Impr. Gérard, 1898.
+
+--_L'Étang_. Liège. Impr. Gérard, 1900.
+
+--_Quinze Ariettes_. Bruxelles, Weissenbruch, 1901.
+
+--_ Pan ou l'Exil Littéraire_. Liège, Impr. Faust-Truyen, 1903.
+
+--_La Vallée Heureuse_. Liège, Bénard, 1903. Paris, L'Ermitage, 1903.
+
+Delattre (Louis).--_Croquis d'Écoliers_. Mons, Manceaux, 1888.
+
+--_Contes de mon Village_. Bruxelles, Lacomblez, 1890.
+
+--_Les Miroirs de Jeunesse_. Bruxelles, Lacomblez, 1894.
+
+--_Une Rose à la Bouche_. Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896.
+
+--_La Loi de Péché_ (roman), Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Marionnettes Rustiques_. Liège, Bénard, 1899.
+
+--Le Jardin de la Sorcière. Contes traduits des frères Grimm. Bruxelles,
+Dechenne, 1906.
+
+--_Fany_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1906.
+
+--_La Mal Vengée_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907.
+
+--_Le Roman du Chien et de l'Enfant_. Bruxelles, Dechenne, 1907.
+
+--_Avril_. Bruxelles, Lamertin, 1908.
+
+--_Le Jeu des Petites Gens_. Liège, Bénard, 1908.
+
+--_Les Voyageurs et La Dissolution de l'Instinct sexuel_. Bruxelles,
+Impr. Vve Féron, 1909.
+
+--_Le Pays Wallon_. Bruxelles. Dechenne, 1910.
+
+--_Les Carnets d'un Médecin de Village_. Bruxelles, Dechenne, 1910.
+
+--_Contes d'avant l'Amour_. Bruxelles, Larcier, 1910.
+
+--_Petits Contes en Sabots_. Bruxelles, Lebègue, 1911.
+
+--_Le Parfum des Buis_. Bruxelles. Dechenne, 1912.
+
+Demolder (Eugène).-_Impressions d'Art_. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.
+
+--_Contes d'Yperdamme_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_James Ensor_, avec un dessin d'Ensor. Mort mystique d'un théologien.
+Bruxelles, Lacomblez, 1892.
+
+--_Les Récits de Nazareth_. Bruxelles, Ch. Vos, 1893.
+
+--_Félicien Rops_. Étude patronymique avec quelques reproductions
+brutales de devises inédites de Rops. Paris, René Pincebourdes, 1894.
+
+--_La Légende d'Yperdamme_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Le Royaume authentique du grand saint Nicolas_. Paris, Mercure de
+France, 1896.
+
+--_Quatuor_. Paris, Mercure de France, 1897.
+
+--_Sous la Robe_. Paris, Mercure de France, 1898.
+
+--_La Mort aux Berceaux_. Noël en un acte. Paris, Mercure de France,
+1899.
+
+--_La Route d'émeraude_. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Les Patins de la Reine de Hollande_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Le Cœur des Pauvres_. Contes pour les enfants. Paris, Mercure de
+France, 1901.
+
+--_L'Agonie d'Albion_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Constantin Meunier_. Étude. Bruxelles, Deman, 1901,
+
+--_Trois Contemporains_: Henri de Brakeleer, Constantin Meunier,
+Félicien Rops. Bruxelles, Deman, 1901.
+
+--_L'Arche de Monsieur Chenus_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Le Jardinier de la Pompadour_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_L'Espagne en Auto_. Paris, Mercure de France, 1906.
+
+Devos (Prosper-Henri).--_Un Jacobin de l'An CVIII_. Bruxelles,
+Association des écrivains belges.
+
+--_Monna Lisa_. Paris, Librairie générale des sciences, arts et lettres,
+1911.
+
+Eekhoud (Georges)--._Myrtes et Cyprès_. Paris, Librairie des
+bibliophiles, 1876. Épuisé.
+
+--_Zigzags Poétiques_. Paris, Librairie des bibliophiles, 1877. Épuisé.
+
+--_Les Pittoresques_, Paris, Librairie des bibliophiles, 1879.
+
+--_Henri Conscience_. Bruxelles, Lebègue, 1881.
+
+--_Kees Doorik_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883. Épuisé.
+
+--_Kermesses_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1884. Épuisé.
+
+--_Les Milices de saint François_. Bruxelles, Vve Monnom, 1886, Épuisé.
+
+--_Nouvelles Kermesses_. Bruxelles. Vve Monnom, 1887. Épuisé.
+
+--_La Nouvelle Carthage_ (éd. incomplète). Bruxelles, Kistemaeckers,
+1888.
+
+--_La Nouvelle Carthage_. _Les Émigrants_. _Contumace_. Bruxelles,
+Kistemaeckers, 1889.
+
+--_La Duchesse de Malfi_ (tragédie de John Webster). Bruxelles, Éd. de
+la Société nouvelle, 1890. Épuisé.
+
+--_Les Fusillés de Matines_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Cycle Patibulaire_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1892; réédité au
+Mercure de France, 1896.
+
+--_Au Siècle de Shakespeare_. Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_La Nouvelle Carthage_ (éd. définitive), Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_Nouvelles Kermesses_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1894.
+
+--_L'Escrime à Travers les Ages_ (histoire vivante de l'épée en dix
+tableaux épisodiques) musique de MM. Danneau, de Bœck, etc. Bruxelles,
+Lebègue, 1894.
+
+--_Mes Communions_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1895; réédité au Mercure
+de France en 1897.
+
+--_Philaster et L'Amour qui saigne_ (tragédie de Beaumontet Flechter).
+Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896; réédité à Paris chez Stock en 1897.
+
+--_Édouard II_ (tragédie de Marlowe). Bruxelles, Société nouvelle, 1896.
+
+--_Peter Benoit_. Bruxelles, Vve Monnom, 1897.
+
+--_Escal Vigor_. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_La Faneuse d'amour_. Paris, Mercure de France, 1900.
+
+--_L'Autre Vue_. Paris, Mercure de France. 1904.
+
+--_Les Chefs-d'œuvre de van Dyck_ (traduction de l'ouvrage néerlandais
+de Max Rooses). Anvers, Librairie néerlandaise, 1900-1901.
+
+--_L'Imposteur Magnanime_ (théâtre). Perkin Waarbeck. Bruxelles, Bulens,
+1903.
+
+--_Jacques Jordaens et son œuvre_ (traduction de l'ouvrage néerlandais
+de P. Buschmann). Bruxelles, Van Oest, 1905.
+
+--_Les Peintres Animaliers_. Bruxelles, Van Oest, 1911.
+
+--_Les Libertins d'Anvers_. Paris, Mercure de France, 1912.
+
+Elskamp (Max).--_Dominical_. Anvers, Buschmann, 1892.
+
+--_Salutations dont d'angéliques_. Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_En Symbole vers l'Apostolat_. Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--_Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de Flandre_.
+Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--_Enluminures_. Bruxelles, Lacomblez, 1898.
+
+--_La Louange de la Vie_. Paris, Mercure de France, 1898.
+
+--_L'Alphabet de Notre-Dame de la Vierge_. Anvers, Buschmann, 1901.
+
+Fontainas (André).--_Le Sang des Fleurs_. Bruxelles, 1889. Épuisé.
+
+--_Les Vergers Illusoires_. Bruxelles, Librairie de l'Art indépendant,
+1892. Épuisé.
+
+--_Nuits d'Épiphanie_. Paris, Mercure de France, 1894.
+
+--_Les Estuaires d'Ombre_. Paris, Mercure de France, 1893. Épuisé.
+
+--_Crépuscules_. Paris, Mercure de France, 1897.
+
+--_L'Ornement de la Solitude_ (roman). Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Le Jardin des Iles Claires_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_De l'Assassinat considéré comme un des beaux-arts_ (traduction de
+Thomas de Quincey). Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Le Frisson des Iles_. Conférence, 1902.
+
+--_L'Indécis_ (roman). Paris, Mercure de France, 1903.
+
+--_Quatre Prosateurs Belges_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Histoire de la Peinture française au XIXe siècle_. Paris, Mercure de
+France, 1906.
+
+--_Cinq Poèmes_ (traduction de John Keate). 1906.
+
+--_Hélène Pradier_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907.
+
+--_La Nef Désemparée_. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+--_Franz Hals_. Paris, Laurens, 1909.
+
+Gérardy (Paul).--Roseaux. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+Gilkin (Iwan).--_La Damnation de l'artiste_. Bruxelles, Deman, 1890.
+
+--_Ténèbres_. Bruxelles, Deman, 1892.
+
+--_Stances Dorées_. Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_La Nuit_. Paris, Fischbacher, 1897; réédité au Mercure de France,
+1910.
+
+--_Le Cerisier Fleuri_. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_Prométhée_. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_Jonas_. Bruxelles, Lamertin, 1900.
+
+--_Savonarole_ (drame). Bruxelles, Lamertin, 1906.
+
+--_Étudiants Russes_ (drame). Bruxelles, Vve Larcier, 1906.
+
+Gille (Valère).--_La Cithare_. Paris, Fischbacher, 1897.
+
+--_Le Collier d'Opales_. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_Le Coffret d'Ébène_. Paris, Fischbacher, 1901.
+
+Giraud (Albert).--_Le Scribe_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883.
+
+--_Pierrot Lunaire_. Paris, Lemerre, 1884.
+
+--_Le Parnasse de ta Jeune Belgique_. Paris, Vanier, 1887.
+
+--_Hors du Siècle_ (1re partie). Paris, Vanier, 1888.
+
+--_Pierrot Narcisse_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Les Dernières Fêtes_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Hors du Siècle_ (2e partie). Lacomblez, 1894.
+
+--_Hors du Siècle_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1897.
+
+--_Héros et Pierrots_. Paris, Fischbacher, 1898.
+
+--_Victor Hugo_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902.
+
+--_Alfred de Vigny_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902.
+
+--_La Guirlande des Dieux_. Bruxelles, Lamertin, 1910.
+
+--_La Frise Empourprée_. Bruxelles, Lamertin, 1912.
+
+Glesener (Edmond).--_Le cœur de François Remy_. Paris, Juven, 1907.
+
+Hannon (Théodore).--_Rimes de Joie_. Bruxelles, Gay et Doucé, 1881.
+
+--_Au Clair de la Lune_. Bruxelles, Lamberty.
+
+Kinon (Victor).--_La Chanson du Petit Pèlerin de Notre-Dame de
+Montaigu_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1898.
+
+--_L'Âme des Saisons_. Bruxelles, Larcier, 1909.
+
+--_Portraits d'Auteurs_. Bruxelles, Dechenne, 1910.
+
+Lemonnier (Camille).--_Salon de Bruxelles_ (1863). Bruxelles.
+
+--_Salon de Bruxelles_ (1866). Bruxelles.
+
+--_Nos Flamands_. Paris, Dentu, 1869. Bruxelles, Rozez, 1869.
+
+--_Salon de Paris_ (1870), Paris, Vve Morel, 1870.
+
+--_Croquis d'Automne_. Paris, Bruxelles, 1870.
+
+--_Paris-Berlin_. Bruxelles, Rozez (sans nom d'auteur), 1870.
+
+--_Sedan_ (Les Charniers), Bruxelles, Muquardt, 1871.
+
+--_Histoires de Gras et de Maigres_. Paris, Librairie de la Société des
+Gens de Lettres. Bruxelles, Landsberger et Cie, 1874.
+
+--_Derrière le Rideau_ (contes). Paris, Casimir Pont, 1875.
+
+--_Contes Flamands et Wallons_. Paris, Librairie de la Société des Gens
+de Lettres, 1875.
+
+--_G. Courbet et ses Å’uvres_. Paris, Lemerre, 1878.
+
+--_Bébés et Joujoux_. Paris, Hetzel, 1879.
+
+--_Un Coin de village_. Paris, Lemerre, 1879.
+
+--_Un Mâle_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1881.
+
+--_Le Mort_. Bruxelles, Éd. des bibliophiles, 1882.
+
+--_Thérèse Monique_. Paris, Charpentier, 1882.
+
+--_Les Petits Contes_. Bruxelles, Parent et Cie, 1882.
+
+--_Histoire de Huit Bêtes et d'une Poupée_. Paris, Hetzel, 1884.
+
+--_Ni Chair ni Poisson_. Bruxelles, Brancart, 1884.
+
+--_L'Hystérique_. Paris, Charpentier, 1885.
+
+--_Happe-Chair_. Paris, Monnier de Brunhoff et Cie, 1886.
+
+--_Histoire des Beaux-Arts en Belgique_ (1880-1887). Bruxelles,
+Weissenbruch, 1887.
+
+--_En Allemagne_. Paris, Librairie illustrée, 1888.
+
+--_Mme Lupar_. Paris, Charpentier, 1888.
+
+--_La Belgique_. Paris, Hachette, 1888.
+
+--_Les Peintres de la Vie_. Paris, Savine, 1888.
+
+--_La Comédie des Jouets_ (contes). Paris, Piaget, 1888.
+
+--_Ceux de la Glèbe_ (contes), Paris, Savine, 1889.
+
+--_Le Possédé_. Paris, Charpentier, 1890.
+
+--_Un Mâle_ (pièce en 4 actes, en collaboration avec Anatole Bahier et
+J. Dubois), Paris, Tresse et Stock, 1891.
+
+--_Les Joujoux Parlants_ (contes), Paris, Hetzel, 1892.
+
+--_Dames de Volupté_ (nouvelles). Paris, Savine, 1892.
+
+--_La Fin des Bourgeois_. Paris, Dentu, 1892.
+
+--_Claudine Lamour_. Paris, Dentu, 1893.
+
+--_Le Bestiaire_ (nouvelles). Paris, Savine, 1893.
+
+--_L'Arche_. Paris, Dentu, 1894.
+
+--_L'Ironique Amour_ (nouvelles). Paris, Dentu, 1894.
+
+--_La Faute de Mme Charvet_. Paris, Dentu, 1895.
+
+--_L'ÃŽle vierge_. Paris, Dentu, 1897.
+
+--_L'Aumône d'Amour_ (nouvelles). Paris, Borel, 1897.
+
+--_L'Homme en amour_. Paris, Ollendorff, 1897.
+
+--_Une Femme_. Paris, Flammarion, 1898.
+
+--_La Petite Femme de la Mer_ (nouvelles). Paris, Mercure de France,
+1898.
+
+--_La Vie secrète_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1898.
+
+--_Adam et Ève_. Paris, Ollendorff, 1899.
+
+--_Théâtre_. Paris, Ollendorff, 1899.
+
+--_Le bon Amour_. Paris, Ollendorff, 1900.
+
+--_Au Cœur frais de la Forêt_. Paris, Ollendorff, 1900.
+
+--_C'était l'Été_... (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1900.
+
+--_Le Vent dans les Moulins_. Paris, Ollendorff, 1901.
+
+--_Le Sang et les Roses_. Paris, Ollendorff, 1901.
+
+--_Les Deux Consciences_. Paris, Ollendorff, 1902.
+
+--_Le Petit Homme de Dieu_. Paris, Ollendorff 1902.
+
+--_Poupée d'amour_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1902.
+
+--_Comme va le ruisseau_. Paris, Ollendorff, 1903.
+
+--_La Maison qui dort_. Paris, Ollendorff, 1909.
+
+--_La Chanson du Carillon_. Paris, Lafite et Cie, 1911.
+
+--_Edénie_ (théâtre), Paris, Librairie Générale des Sciences, Arts et
+Lettres, 1912.
+
+Lerberghe (Charles van).--_Les Flaireurs_ (drame). Paris, Mercure de
+France. Épuisé.
+
+--_Entrevisions_. Paris, Mercure de France, 1898.
+
+--_La Chanson d'Ève_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Pan_ (comédie satirique). Paris, Mercure de France, 1906.
+
+Le Roy (Grégoire).--_La Chanson d'un Soir_. Épuisé.
+
+--_Mon cœur pleure d'autrefois_. Paris, Vanier, 1889. Épuisé.
+
+--_La Chanson du Pauvre_. Paris, Mercure de France, 1907.
+
+--_La Couronne des Soirs_. Bruxelles, Lamertin, 1911.
+
+--_Le Rouet et la Besace_. Bruxelles, Édition du Masque, 1912.
+
+Maeterlinck (Maurice).--_Serres chaudes_. Paris, Vanier, 1889:
+Bruxelles, Lacomblez, 1890 et 1895; suivies de quinze chansons,
+Bruxelles, Lacomblez, 1900.
+
+--_La Princesse Maleine_. Gand, Imprimerie Louis van Melle, 1889.
+Bruxelles, Lacomblez, 1890.
+
+--_Les Aveugles_ (avec _l'Intruse_). Bruxelles, Van Melle, 1890.
+Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_L'Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck l'admirable_, traduit
+du flamand et accompagné d'une introduction. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+Bruxelles, Lacomblez, 1900.
+
+--_Les Sept Princesses_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Pelléas et Mélisande_. Bruxelles, Lacomblez, 1892.
+
+--_Alladine et Palomides_, _Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_, trois
+petits drames pour marionnettes. Bruxelles, Deman, 1894.
+
+--_Annabella_. Drame en 5 actes de John Ford traduit et adapté pour le
+théâtre de l'Œuvre. Paris, Ollendorff, 1895.
+
+--_Les Disciples à Sais et Les Fragments de Novalis_, traduits de
+l'allemand et précédés d'une introduction, Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--_Le Trésor des Humbles_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Aglavaine et Sélysette_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Douze Chansons_. Paris, Stock, 1896.
+
+--_La Sagesse et la Destinée_. Paris. Fasquelle, 1898.
+
+--_La Vie des Abeilles_. Paris, Fasquelle, 1901.
+
+--_Théâtre_.--_I_.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse_, _Les Aveugles_.
+
+--_Théâtre_.--_III_.--_Aglavaine et Sélysette_, _Ariane et Barbe Bleue_,
+_Sœur Béatrice_. Les 2 volumes. Bruxelles, Lacomblez, 1901.
+
+--_Théâtre_.--II.--_Pelléas et Mélisande_, _Alladines et Palomides_,
+_Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_. Bruxelles, Lacomblez, 1902.
+
+--_Le Temple enseveli_. Paris, Fasquelle, 1902.
+
+--_Monna Vanna_. Paris, Fasquelle, 1902.
+
+--_Théâtre de Maeterlinck_. 3 vol. Bruxelles, Deman, 1902.
+
+--_Joyselle_. Paris, Fasquelle, 1903.
+
+--_Le Double Jardin_. Paris, Fasquelle, 1904.
+
+--_L'Intelligence des Fleurs_. Paris, Fasquelle, 1907.
+
+--_La Tragédie de Macbeth_. Paris, Fasquelle, 1910.
+
+--_L'Oiseau Bleu_. Paris, Fasquelle, 1911.
+
+Mockel (Albert).--_L'Essor du Rêve_ (plaquette), 1887. Épuisé.
+
+--_Chantefable un peu naïve_. Liège, 1891, Épuisé.
+
+--_Propos de Littérature_. Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1894.
+
+--_Émile Verhaeren_ (avec notice biographique par Francis
+Vielé-Griffin). Paris, Mercure de France, 1895.
+
+--_Stéphane Mallarmé_. Un héros. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Clartés_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Charles van Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Contes pour les Enfants d'hier_. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+Nautet (Francis).--_Notes sur la Littérature moderne_: Première série:
+en Belgique chez tous les libraires, 1885. Deuxième série: Paris,
+Savine, Bruxelles, Vve Monnom, 1889.
+
+--_Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol.
+Bruxelles, 1892.
+
+Rodenbach (Georges).--_Le Foyer et les Champs_. Paris, Victor Palme.
+Bruxelles Lebrocquez, 1877.
+
+--_Les Tristesses_. Paris, Lemerre, 1879.
+
+--_La Belgique_, 1830-1880, poème historique. Bruxelles, Office de
+publicité, 1880.
+
+--_La Mer Élégante_. Paris, Lemerre, 1881.
+
+--_L'Hiver Mondain_. Bruxelles, 1884.
+
+--_La Jeunesse Blanche_. Paris, Lemerre, 1886.
+
+--_L'Art en Exil_. Paris, Quantin, 1889.
+
+--_Le Règne du Silence_. Paris, Charpentier, 1891.
+
+--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 1892.
+
+--_Le Voyage dans les Yeux_. Paris, Ollendorff, 1893.
+
+--_Musée de Béguines_. Paris, Charpentier, 1894.
+
+--_La Vocation_. Paris, Ollendorff, 1895.
+
+--_Les Vies Encloses_. Paris, Charpentier, 1896.
+
+--_Le Carillonneur_. Paris, Fasquelle, 1897.
+
+--_Le Voile_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1897.
+
+--_Le Miroir du Ciel Natal_. Paris, Fasquelle, 1898.
+
+--_L'Arbre_. Paris, Ollendorff, 1899.
+
+--_L'Élite_. Paris, Fasquelle, 1899.
+
+--_Le Mirage_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1901.
+
+--_Le Rouet des Brumes_ (traduit en russe par Marie Vesselowsky).
+Moscou, Vaselesa, 1901.
+
+--_En Exil_. Paris, La Renaissance du livre, 1910.
+
+--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 2 col. par page; grav. hors
+texte, couverture illustrée, 1910.
+
+Séverin (Fernand).--_Le Lys_. Bruxelles. Lacomblez, 1888.
+
+--_Le Don d'Enfance_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Un Chant dans l'Ombre_. Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--Poèmes Ingénus. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_La Solitude Heureuse_. Bruxelles, Dechenne, 1904.
+
+--_Poèmes_. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+Spaak (Paul).--_L'Hérédité dans la Littérature Française antérieure au
+XIXe siècle_. Bruxelles, Lamertin, 1893.
+
+--_L'Histoire Littéraire_. Bruxelles, Éd. de l'Idée libre, 1902.
+
+--_Voyages vers mon Pays_. Bruges, Arthur Herbert, Ltd, 1907.
+
+--_Kaatje_. Bruxelles, Lamertin, 1908.
+
+--_La Madone et La Dixième Journée_. Bruxelles, Lamertin, 1908.
+
+--_À Damme en Flandre_. Bruxelles, Lamertin, 1912.
+
+Verhaeren (Émile).--_Les Flamandes_, Bruxelles, Hochsteyn, 1883.
+
+--_Les Contes de Minuit_. Bruxelles, Franck, 1885.
+
+--_Joseph Heymans Peintre_. Bruxelles, Société nouvelle, 1885.
+
+--_Les Moines_. Paris, Lemerre, 1886.
+
+--_Fernand Knopff_. Bruxelles, Société nouvelle, 1887.
+
+--_Les Soirs_. Bruxelles, Deman, 1887.
+
+--_Les Débâcles_. Bruxelles, Deman, 1888.
+
+--_Les Flambeaux Noirs_. Bruxelles, Deman, 1890.
+
+--_Au Bord de la Route_. Bruxelles, Vaillant-Carmaime, 1891.
+
+--_Les Apparus dans mes chemins_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Les Campagnes Hallucinées_. Bruxelles, Deman, 1893.
+
+--_Almanach_. Bruxelles, Dietrich, 1895.
+
+--_Les Villages Illusoires_. Bruxelles, Deman, 1895.
+
+--_Poèmes: Les Bords de la Route, Les Flamandes, Les Moines_. Paris,
+Mercure de France, 1895. Paris, Mercure de France, 1900.
+
+--_Les Villes Tentaculaires_. Bruxelles, Deman, 1895.
+
+--_Poèmes_. Nouvelle série: _Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux
+noirs_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Les Heures Claires_. Bruxelles, Deman, 1896.
+
+--_Émile Verhaeren_ (anthologie) (1883-1896). Bruxelles, Deman, 1897.
+
+--_Les Aubes_ (drame). Bruxelles, Deman, 1898.
+
+--_Les Visages de la Vie_. Bruxelles, Deman, 1899.
+
+--_Poèmes_ (3e série): _Les Villages illusoires, Les Apparus dans mes
+chemins, Les Vignes de ma muraille_. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Le Cloître_ (drame). Bruxelles, Deman, 1900.
+
+--_Petites Légendes_. Bruxelles, Deman, 1900.
+
+--_Philippe II_ (drame). Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Les Forces Tumultueuses_. Paris, Mercure de France, 1902.
+
+--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes hallucinées_.
+Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Toute la Flandre, Les Tendresses Premières_. Bruxelles, Deman, 1904.
+
+--_Les Heures d'Après-Midi_. Bruxelles, Deman, 1905.
+
+--_Rembrandt_. Paris, Laurens, 1905.
+
+--_La Multiple Splendeur_. Paris, Mercure de France, 1905.
+
+--_Toute la Flandre, La Guirlande des Dunes_. Bruxelles, Deman, 1907.
+
+--_Les Visages de la Vie_ (Les Visages de la Vie, Les Douze Mois),
+Paris, Mercure de France, 1908.
+
+--_Toute la Flandre, Les Héros_. Bruxelles, Deman, 1908.
+
+--_James Ensor_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1909.
+
+--_Les Heures Claires_ (avec _Les Heures d'Après-Midi_). Paris, Mercure
+de France, 1909.
+
+--_Helenas Heimkehr_ (drame), traduit en allemand sur le manuscrit
+inédit par Stefan Zweig, Leipzig, Insel-Verlag, 1909.
+
+--_Deux Drames_ (Le Cloître, Philippe II). Paris, Mercure de France,
+1909.
+
+--_Toute la Flandre, Les Villes à Pignons_. Bruxelles, Deman, 1909.
+
+--_Les Rythmes Souverains_. Paris, Mercure de France, 1910.
+
+--_Toute la Flandre, Les Plaines_. Bruxelles, Deman, 1910.
+
+--_Les Heures du Soir_. Leipzig, Insel-Verlag, 1911.
+
+--_Hélène de Sparte_ (drame). Paris, éd. de la Nouvelle Revue française,
+1912.
+
+--_Les Blés Mouvants_. Paris, Crès, 1912.
+
+--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes Hallucinées_ et
+suivies des _Visages de la Vie et des Douze mois_. Éd. complète, Mercure
+de France, 1912.
+
+Virrès (Georges).--_En Pleine Terre, La Glèbe Héroïque_ (1798-1799).
+Bruxelles, éd. de la Lutte, 1898. Épuisé.
+
+--_La Bruyère Ardente_. Bruxelles, Vromant, 1900.
+
+--_Les Gens du Tiest_. Bruxelles, Vromant, 1903.
+
+--_L'Inconnu Tragique_. Bruxelles, Vromant, 1907.
+
+--_Ailleurs et Chez Nous_. Bruxelles, Vromant, 1909.
+
+Wilmotte (Maurice).--_Études de Dialectologie Wallonne_. Mâcon,
+imprimerie de Protat frères, 1888-1890.
+
+--_Les Passions Allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'Ancien
+Théâtre Français_. Bruxelles, imprimerie de Hayez, 1898.
+
+--_La Belgique Morale et Politique_ (1830-1900), préface d'Émile Faguet.
+Paris, Colin, 1902.
+
+--_Études critiques sur la Tradition littéraire en France_. Paris,
+Champion, 1909.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: _Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol.
+Bruxelles, 1892.]
+
+[2: _Les lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_, Paris,
+Sansot, 1906.]
+
+[3: _Histoire de la Littérature belge d'expression française_,
+Bruxelles, Librairie Vanderlinden, 1910.]
+
+[4: _Beiträge zur Geschichte der französischen Literature in Belgien_, l
+vol. Düsseldorf, 1909.]
+
+[5: Hippolyte Taine. _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La
+Peinture dans les Pays-Bas_, chapitre premier, p. 288.
+
+Les remarques de Taine s'appliquent généralement aux Hollandais non
+moins qu'aux Belges, mais, pour plus de commodité, nous signalons
+seulement ceux-ci.]
+
+[6: Même référence, p. 289.]
+
+[7: La possibilité d'une renaissance artistique flamande, au XVIIe
+siècle, malgré la tyrannie espagnole, s'explique par ce fait que
+l'Église voyait dans les nombreuses commandes de toiles religieuses un
+moyen nouveau et efficace de combattre l'hérésie.]
+
+[8: Tout le paragraphe 2 du chapitre 1er de _la Peinture dans les
+Pays-Bas_ (_Philosophie de l'art_, t. I), est, à cet égard, édifiant.]
+
+[9: Camille Lemonnier. _Un Mâle_. Chapitre XXIX.]
+
+[10: Albert Giraud. _Hors du Siècle_. Le portrait du Reître.]
+
+[11: Charles Van Lerberghe, _La Chanson d'Ève_, p. 207.]
+
+[12: _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La Peinture dans
+les Pays-Bas_, chap. Ier; p. 312 et 313.]
+
+[13: Charles Van Lerberghe, le plus Latin de tous, peut-être, avait
+davantage vécu en Italie qu'en France. Sa mère était Wallonne.]
+
+[14: Émile Verhaeren. _Les Rythmes souverains_. _Le Paradis_.]
+
+[15: Congrès des Amitiés françaises à Mons, 21-27 septembre 1911.
+Rapport sur la culture française en Flandre.]
+
+[16: Stefan Zweig. _Émile Verhaeren, sa vie, son œuvre_, p. 334. Traduit
+de l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet. Paris, «Mercure de
+France», 1910.]
+
+[17: Sans doute, la plupart des drames de Maeterlinck ne doivent rien à
+la littérature française; ils ne doivent rien non plus à la littérature
+allemande.]
+
+[18: Il n'est pas inutile de rappeler, pour prouver la fatalité de cette
+influence, que les «Jeunes Belges» dans leur Manifeste, en 1881, avaient
+annoncé l'intention de créer une littérature nationaliste, qui ne
+demandât rien aux littératures étrangères.]
+
+[19: _Adoration des Mages_, par Rubens. Collection du comte Mouravief.]
+
+[20: Collection de lord Darnley.]
+
+[21: Congrès de Mons, 21-27 septembre 1911. Rapport sur la question des
+Langues et l'Université flamande.]
+
+[22: Un fait prouvera la surexcitation de certains flamingants: pendant
+les fêtes données à Anvers au mois d'août 1912 en l'honneur du romancier
+flamand Henri Conscience, des feuillets furent lancés dans la voiture du
+Roi qui portaient: «Nous exigeons la flamandisation de l'Université de
+Gand». D'ailleurs, depuis les élections du 2 juin 1912, favorables au
+parti conservateur, les flamingants redoublent d'audace et la querelle
+des langues semble s'accentuer. Entre autres manifestations il convient
+de signaler le discours belliqueux de Pol de Mont au Congrès néerlandais
+tenu à Anvers à la fin d'août 1912. Le poète flamand y envisage la
+flamandisation de l'Université de Gand comme «la suprême conquête».]
+
+[23: La lettre ouverte au Roi que M. Jules Destrée, député socialiste de
+Charleroi, publia dans un numéro de la _Revue de Belgique_ d'août 1912
+n'est guère faite pour calmer les esprits. M. Destrée demande dès
+maintenant la séparation administrative entre Wallons et Flamands.]
+
+[24: 22 septembre 1890. Cette lettre fut reproduite dans le numéro de
+_l'Art moderne_ du 5 octobre 1890.]
+
+[25: Léon Bazalgette. _Camille Lemonnier_, p. 16. Paris, Sansot.]
+
+[26: _Un Mâle_, chap. I.]
+
+[27: _Au Cœur frais de la forêt_, p. 202 et 203.]
+
+[28: _Un Mâle_, chap. XI.]
+
+[29: Une vie d'écrivain. Mes souvenirs, I, par Camille Lemonnier, _La
+Chronique_, 15 décembre 1911.]
+
+[30: Kees Doorik. _Les Gansridjers_, III.]
+
+[31: Georges Eekhoud ne doit rien à Léon Cladel. Si les sujets
+s'apparentent parfois, il convient de ne voir là qu'une coïncidence. Le
+caractère indépendant d'Eekhoud le préserve de toute imitation.]
+
+[32: Désiré Horrent. _Écrivains belges d'aujourd'hui_. Eugène Demolder,
+p. 108 et 109. Bruxelles, Lacomblez.]
+
+[33: _La Route d'émeraude_, p. 282 et 283.]
+
+[34: _Le Jardinier de la Pompadour_, p. 11.]
+
+[35: _Idem_, p. 14.]
+
+[36: _Idem_, p. 220.]
+
+[37: _Idem_, p. 221.]
+
+[38: D'autres personnages du _Jardinier de la Pompadour_ s'appellent,
+non sans saveur, Nicole Sansonet, Eustache Chatouillard, Euphémin
+Gourbillon, Agathon Piedfin...]
+
+[39: _La Bruyère ardente_, p. 12.]
+
+[40: Georges Ramaekers. _Georges Virrès_ (Collection Diamant), p. 13.
+Bruxelles, Société belge de librairie.]
+
+[41: _La Bruyère ardente_, p. 119 et 120.]
+
+[42: D'Annunzio a développé un sentiment analogue dans la _Gioconda_,
+avec quelle poésie!]
+
+[43: Il s'agit de Liévin et de Lisa.]
+
+[44: _Monna Lisa_, p. 328 et 329.]
+
+[45: _Le Parfum des Buis. Le Réveillon de M. Piquet_, p. 107, 108, 109.]
+
+[46: _Le Cœur de François Remy_, p. 126 et 127.]
+
+[47: _Idem_, p. 129.]
+
+[48: _Les Mourlon_.]
+
+[49: André van Hasselt (1806-1874) avait imité les romantiques avec un
+bel entrain, mais il ne fut jamais qu'un bien médiocre poète.]
+
+[50: On n'a point toujours, semble-t-il, suffisamment remarqué combien
+ces jeunes poètes furent attirés par Théophile Gautier, le premier des
+parnassiens, à vrai dire. Ils me paraissent fort tributaires de son art.
+N'oublions pas en effet que Théophile Gautier débuta dans l'atelier de
+Rioult et qu'il demeura toute sa vie un peintre. Ses poèmes sont des
+tableaux. Même, lorsqu'une toile de maître l'enthousiasme (je songe au
+voyage en Espagne), il la «copie» en vers. Dans _Émaux et Camées_, il se
+révèle miniaturiste merveilleux.]
+
+[51: Paris, Mercure de France.]
+
+[52: Lettre de Charles van Lerberghe, parue dans le numéro de _La
+Roulotte_, à lui spécialement consacré. Le poète évoque son séjour à
+Florence, où il composa presque toute sa _Chanson d'Ève_.]
+
+[53: Les _Rimes de Joie_ parurent en 1881 à Bruxelles, chez Gay et
+Doucé, avec une préface de J.-K. Huysmans, un frontispice et trois
+gravures à l'eau forte de Félicien Rops.
+
+Théodore Hannon fut un poète éphémère. Il a sacrifié sa pensée au
+journalisme et aux «revues».]
+
+[54: _Rimes de Joie_. Maquillage.]
+
+[55: _La Nuit_. Anatomie.]
+
+[56: _Idem_. Camélias.]
+
+[57: Baudelaire. _Les Fleurs du Mal_. La Chevelure.]
+
+[58: _Le Cerisier fleuri_. La Joie.]
+
+[59: J.-M. de Heredia. _Les Trophées_, Les Conquérants. Paris, Lemerre.]
+
+[60: _Hors du siècle_. Les Conquérants.]
+
+[61: _Idem_. Les Tribuns.]
+
+[62: _Les Dernières Fêtes_. Monseigneur de Paphos.]
+
+[63: Voir _Pierrot Lunaire_.]
+
+[64: _Académie Française_. Séance publique annuelle du jeudi 17 novembre
+1898. Rapport du Secrétaire perpétuel de l'Académie sur les concours de
+l'année 1908.]
+
+[65: _La Cithare_. La Moisson.]
+
+[66: _Le Règne du Silence_. La Vie des chambres, XI.]
+
+[67: _Le Miroir du Pays natal_. Les Lampes, V.]
+
+[68: _Le Règne du Silence_. Cloches du dimanche, IX.]
+
+[69: Outre les _Serres chaudes_, on doit à Maeterlinck des chansons en
+vers qui ont paru, chez Lacomblez, dans le même volume. Les _Serres
+chaudes_ furent éditées, seules, chez Vanier, en 1889.]
+
+[70: _Serres chaudes_. Chasses lasses.]
+
+[71: _Mon cœur pleure d'autrefois_. Vision.]
+
+[72: _La Chanson du pauvre_. Le Joueur d'orgue.]
+
+[73: Charles van Lerberghe naquit à Gand en 1861; il mourut en 1907.]
+
+[74: _Entrevisions_. Barque d'or. Ce poème a été mis en musique par
+Gabriel Fabre; il parut, avec une couverture en couleur très artistique
+par Le Sidaner, chez Henri Tellier à Paris.]
+
+[75: _Entrevisions_. Les Lys qui filent.]
+
+[76: J'emprunte ces lignes à la lettre de Van Lerberghe publiée dans _La
+Roulotte_.]
+
+[77: Albert Mockel. _Charles van Lerberghe_, p. 34. Paris, Mercure de
+France.]
+
+[79: _La Chanson d'Ève_, p. 4.]
+
+[80: _Idem_, p. 107, 108, 109.]
+
+[81: _Idem_, p. 113 et 114.]
+
+[82: _Idem_, p. 115 et 116.]
+
+[83: _Idem_, p. 153.]
+
+[84: _Idem_, p. 157.]
+
+[85: _Idem_, p. 185 et 186.]
+
+[86: _Idem_, p. 206.]
+
+[87: Il importe toutefois de ne pas négliger l'influence vraisemblable
+du poète anglais D. G. Rossetti sur l'inspiration de van Lerberghe.]
+
+[88: Mockel, d'origine wallonne, est naturellement moins sensible à la
+plastique que les poètes flamands.]
+
+[89: Tancrède de Visan. _L'Attitude du lyrisme contemporain_. Albert
+Mockel et l'aspiration lyrique, p. 287 et 288. Ouvrage déjà cité.]
+
+[90: _Clartés_. L'Homme à la lyre.]
+
+[91: Ce poème fut inspiré à Mockel par sa vie commune avec van Lerberghe
+à Florence.
+
+«Mockel y dit sous une forme voilée et symbolique écrivait van Lerberghe
+(lettre à «La Roulotte» déjà citée), ce qui nous unissait comme
+artistes, et ce qui nous séparait. Je voyais mieux que lui toutes
+choses; lui, les _entendait_ mieux.»]
+
+[92: _Clartés_. Mai juvénile.]
+
+[93: _Le Don d'enfance_. La Joie des humbles.]
+
+[94: _Idem_. Le Don d'enfance.]
+
+[95: _La Solitude heureuse_. La Rumeur des bois.]
+
+[96: _Idem_. La Douceur de vivre.]
+
+[97: Remy de Gourmont, _Le 2e livre de Masques_. André Fontainas. Paris,
+Mercure de France.]
+
+[98: _Les Vergers illusoires_, p. 67.]
+
+[99: _La Louange de la Vie_ comprend différents recueils: Dominical,
+Salutations dont d'angéliques, En Symbole vers l'apostolat, Six chansons
+de pauvre homme.]
+
+[100: _Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de
+Flandre_.]
+
+[101: _Fumée d'Ardenne_. Invocation à Saint Hubert, pages 79 et 80.]
+
+[102: Victor Kinon. _Portraits d'auteurs_. Georges Ramaekers, p. 265.
+Bruxelles, Association des écrivains belges.]
+
+[103: _Voyages vers mon pays_. Communion, II, p. 169 et 170.]
+
+[104: _La Vallée Heureuse_. La Mort d'Ophélie.]
+
+[105: Jethro Bithell écrit dans sa _Contemporary Belgian Poetry_ (The
+Walter Scott Publishing C° Ltd, London) «Paul Gérardy is a well known
+German poet as well as a French one», c'est-à-dire: «Paul Gérardy est un
+poète allemand bien connu autant qu'un poète français.» Pour comprendre
+cette phrase, il faut savoir que Gérardy est né à Malmédy, dans une
+portion de la Wallonie annexée à l'Allemagne. Gérardy, tout en étant de
+race wallonne, compte comme citoyen allemand; il fit d'ailleurs ses
+études au Gymnase d'Aix-la-Chapelle, avant de venir les achever à
+l'Université de Liège.]
+
+[106: Cf. Albert Mockel. _Émile Verhaeren_. Note biographique de Francis
+Vielé-Griffin. Paris, Mercure de France. Léon Bazalgette. _Émile
+Verhaeren_, Paris, Sansot. Stefan Zweig. _Émile Verhaeren_, ouvrage déjà
+cité.]
+
+[107: _Les Soirs_. Insatiablement.]
+
+[108: _Les Débâcles_. Dialogue.]
+
+[109: _Les Campagnes hallucinées_. Les Mendiants.]
+
+[110: _Les Villes tentaculaires_. La Bourse.]
+
+[111: _Idem_. Le Bazar.]
+
+[112: _Idem_. L'Étal.]
+
+[113: _Idem_. La Révolte.]
+
+[114: 1899.]
+
+[115: 1902.]
+
+[116: _Les Forces Tumultueuses_. Un Soir.]
+
+[117: 1906.]
+
+[118: _La Multiple splendeur_. La Joie.]
+
+[119: _Idem_. Ferveur.]
+
+[120: 1910.]
+
+[121: 1904.]
+
+[122: 1907.]
+
+[123: 1908.]
+
+[124: 1909.]
+
+[125: 1911.]
+
+[126: 1896.]
+
+[127: 1905.]
+
+[128: 1911.]
+
+[129: Léon Bazalgette. _Émile Verhaeren_, p. 38. Ouvrage déjà cité.]
+
+[130: _Les Heures claires_, p. 15.]
+
+[131: _La Multiple Splendeur_. À la gloire du vent.]
+
+[132: Nul poète européen ne l'avait devancé. Le seul précurseur me
+semble être, avec des différences appréciables, l'américain Walt
+Whitman. Verhaeren, d'ailleurs, ne l'a connu que récemment grâce à la
+belle traduction de Léon Bazalgette.]
+
+[133: _Les Forces tumultueuses_. Les Villes.]
+
+[134: _La Multiple splendeur_. La Conquête.]
+
+[135: _Les Flambeaux noirs_. Départ.]
+
+[136: _Les Rythmes souverains_. Michel-Ange.]
+
+[137: _Idem_. Le Paradis.]
+
+[138: Raymond Poincaré. _La Littérature belge d'expression française_.
+Conférence faite à Anvers le 11 avril 1908, publiée dans la _Grande
+Revue_ du 10 mai 1908.]
+
+[139: _Le Temps_, 13 janvier 1896.]
+
+[140: Cette lettre fut publiée dans le tome XII de _Vers et Prose_
+(décembre 1907, janvier-février 1908).]
+
+[141: Représentée une fois au Théâtre d'Art le 21 mai 1891.]
+
+[142: Maurice Maeterlinck est né à Gand, le 29 août 1862.]
+
+[143: Théâtre d'Art, 7 décembre 1891.]
+
+[144: Théâtre des Bouffes-Parisiens, 16 mai 1893. Le drame fut adapté
+depuis à la scène de l'Opéra-Comique avec musique de Claude Debussy.]
+
+[145: Théâtre de l'Œuvre, mars 1895. Lugné-Poe joua dans toutes ces
+pièces.]
+
+[146: Jules Lemaître. _Impressions de théâtre_ (huitième série). Maurice
+Maeterlinck, p. 151, Paris, Lecène, Oudin, 1895.]
+
+[147: _Théâtre_. Préface, p. V et VI.]
+
+[148: Remy de Gourmont. _Le Livre des masques_, Maurice Maeterlinck.
+Paris, Mercure de France.]
+
+[149: Représentée au Théâtre de l'Œuvre, le 17 mai 1902, avec Mme
+Georgette Leblanc dans le rôle de Monna Vanna.]
+
+[150: Jouée au Gymnase, le 20 mai 1903, avec Mme Georgette Leblanc dans
+le rôle de Joyzelle.]
+
+[151: Monté à Paris, en 1911, avec Mme Georgette Leblanc dans le rôle de
+La Lumière.]
+
+[152: _Les Aubes_ parurent en 1898, mais ne furent jamais représentées.]
+
+[153: Joué à Bruxelles au théâtre du Parc, le 20 février 1900; à Paris,
+à l'Œuvre, le 8 mai 1900; à Villers (Belgique) dans les ruines d'un
+vieux cloître, au mois de juillet 1910, et plusieurs fois depuis, dans
+des décors analogues, en Belgique et en Angleterre.]
+
+[154: Théâtre du Parc à Bruxelles (1901). Théâtre de l'Œuvre, les 9 et
+10 mai 1904.]
+
+[155: Représentée à Paris, sur la scène du Châtelet (grande saison de
+Paris), du 1er au 30 mai 1912, avec Mme Ida Rubinstein dans le rôle
+d'Hélène; costumes et décors dessinés par le peintre Léon Bakst; mise en
+scène réglée par Alexandre Sanine, des théâtres impériaux de Russie;
+musique de scène de Déodat de Séverac.]
+
+[156: Le remords de Balthazar s'est réveillé brusquement après dix ans,
+parce qu'ayant entendu au confessionnal un homme lui confier son crime,
+pour lequel un autre fut condamné, il avait enjoint à cet homme d'aller
+se dénoncer aussitôt.]
+
+[157: _Le Cloître_. Acte IV.]
+
+[158: _Hélène de Sparte_. Acte II, scène I.]
+
+[159: _Idem_. Acte II, scène IV.]
+
+[160: _Idem_. Acte IV, scène II.]
+
+[161: _Idem_. Acte V, scène IV.]
+
+[162: Henry Kistemaeckers se fit naturaliser Français en 1903.]
+
+[163: Henri Liebrecht. _Histoire de la Littérature belge d'expression
+française_, p. 367. Bruxelles, Vanderlinden, 1910.]
+
+[164: _Le Trésor des Humbles_. Le Tragique quotidien, p. 174 et 175.]
+
+[165: _Idem_. La Vie profonde, p. 225.]
+
+[166: _Idem_. La Beauté Intérieure, p. 251.]
+
+[167: _La Sagesse et La Destinée_, p. 46 et 47.]
+
+[168: _Le Temple enseveli_. L'Évolution du mystère, p. 116 et 117.]
+
+[169: C'est moi qui souligne. Il convient de se reporter à la Préface du
+Théâtre.]
+
+[170: Émerson. _Les Forces Éternelles et autres essais_, traduits de
+l'anglais par K. Johnston avec une préface de M. Bliss Perry, p. 56.
+Paris, Mercure de France, 1912.]
+
+[171: _Le Double Jardin_. Les Sources du printemps.]
+
+[172: _Mon Oncle le Jurisconsulte_. Avant-propos, p. 10.]
+
+[173: Nautet fut l'inventeur de cette formule.]
+
+[174: _Notes sur la littérature moderne_. Deuxième série. Dostoïewsky,
+p. 274, 275. Paris, Albert Savine. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.]
+
+[175: _Études critiques sur la tradition littéraire en France_.
+L'Esthétique des symbolistes, p. 310 et 311, Paris, Champion, 1909.]
+
+[176: Propos de littérature, p. 131 et 132.]
+
+[177: En Allemagne.]
+
+[178: Pour se documenter sur toutes les questions d'érudition, de
+philologie, de philosophie, d'histoire, dont ce livre ne peut traiter,
+voir _Le Mouvement scientifique en Belgique, 1850-1905_, publié par la
+Société belge de librairie (2 vol. Bruxelles, rue Treurenberg), à
+l'occasion de l'Exposition de Liège.]
+
+[179: La deuxième partie, _Les Cycles flamands_, n'a pas encore paru au
+moment où j'écris.]
+
+[180: Mons.]
+
+[181: Liège.]
+
+[182: Anvers.]
+
+[183: Louvain.]
+
+[184: Gand.]
+
+[185: Marchienne-au-Pont.]
+
+[186: Wilmotte donna, en 1911, une série de conférences à la Sorbonne
+et, l'année précédente, Dwelshauwers, à l'École des Hautes études
+sociales.]
+
+[187: Les ouvrages juridiques de Thomas Braun ne sont pas notés ici.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littéraire Belg
+ d\'expression française dep, by Albert Heumann
+
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@@ -0,0 +1,6370 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littéraire Belge d\'expression
+française depuis 1880, by Albert Heumann
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Mouvement littéraire Belge d\'expression française depuis 1880
+
+Author: Albert Heumann
+
+Release Date: December 29, 2010 [EBook #34783]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOUVEMENT LITTERAIRE BELGE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ALBERT HEUMANN
+
+Le Mouvement littéraire Belge d'expression française depuis 1880
+
+PRÉFACE PAR M. CAMILLE JULLIAN, DE L'INSTITUT
+
+PARIS
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+MCMXIII
+
+[Illustration: Dédicace à Monsieur le Préfet Bernard]
+
+
+ À PAUL DESJARDINS
+
+ En amitié respectueuse,
+
+ A. H.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Beaucoup d'érudits et de lettrés s'imaginent volontiers que la Belgique
+est une création artificielle, oeuvre de l'histoire et des volontés
+humaines, et ne s'appuyant sur aucun fait éternel de la nature: un nom
+emprunté à la vieille chronique des Gaules, des intérêts communs
+unissant les villes, quelques circonstances heureuses, des adversaires
+qui ne peuvent s'entendre pour en finir avec ce petit peuple, voilà,
+croit-on parfois, ce qui l'a fait et ce qui le maintiendra.--Que
+l'histoire ou la vie des hommes ait fait pour lui plus que pour aucun
+autre, même que pour la Hollande sa voisine, cela serait facile à
+montrer. Mais la nature ou la vie de la terre, elle aussi, a présidé à
+sa naissance, justifié sa grandeur, présagé peut-être son éternité.
+
+Il a, quoi qu'on ait dit, ses frontières naturelles. Au nord, c'est le
+Rhin, élargi par endroits en vastes marécages, ou c'est la Meuse aux
+replis parfois larges comme des golfes. À l'est, c'est cette même Meuse
+ou les terres basses qui l'accompagnent, et puis, toujours à l'est,
+commencent les forêts, qui continuent vers le sud à encadrer la
+Belgique. Que de fois, dans nos livres de classe français, on nous a
+enseigné qu'entre la France et la Belgique il n'y avait que des lignes
+de limites artificielles! Que se cachait-il sous cette assertion? une
+erreur fondamentale sur la nature des frontières? un vague souvenir des
+prétentions lointaines de notre patrie sur ce peuple? je ne sais: ce
+n'en était pas moins une chose mauvaise que l'on disait, contrevérité et
+contre-justice à la fois. En réalité, entre Belges et Français, il y a
+la forêt, Ardennes ou Charbonnière, et la forêt, autrefois comme
+aujourd'hui, c'est une barrière entre les peuples au moins aussi dure à
+franchir que la rivière et que la montagne. C'est elle qui a fait que
+les Rèmes au sud ont vécu tout à fait gaulois, et qui a fait que les
+Nerviens au nord ont vécu à demi germains. Il m'est arrivé bien des fois
+de traverser et couper cette forêt, de France en Belgique, de Belgique
+en France, d'en constater l'état actuel, d'en repérer les vestiges
+anciens (noms de lieux, etc.), et chaque fois, suivant les vieilles
+routes romaines qui la franchissaient, j'ai mieux compris les ennuis et
+les dangers qu'elle infligeait aux tribus et pourquoi elles se sont
+arrêtées à sa lisière, plus craintives que devant des Pyrénées ou des
+Alpes.
+
+Du côté de l'ouest, cela va saris dire, la limite est l'Océan. Mais ici,
+c'est une limite d'un genre particulier. Nous sommes en présence de ce
+que j'appellerai volontiers la partie la plus humaine de l'Océan. Nulle
+part il ne voit converger plus de routes, s'ouvrir plus d'estuaires,
+s'insinuer de plus importants détroits. Du sud viennent les bouches de
+l'Escaut et de la Meuse, au nord apparaît celle de la Tamise, et plus
+loin c'est l'Elbe qui dégorge ses flots, et plus près c'est le passage
+du Canal. Il y a là, pour l'Océan Atlantique, une sorte de noeud d'eaux,
+marines et courantes, de prodigieux carrefour qui ne fera que grandir
+par l'histoire. Mais c'est la nature qui l'a fait.
+
+Voilà donc, somme toute, une terre bien délimitée, qui est faite pour
+vivre d'elle-même et par elle-même. Et ce qui l'invite encore à cette
+vie spéciale, ce sont les natures propres des régions auxquelles elle
+tient: tout en demeurant attachée à elles, la Belgique, à certains
+égards, peut se sentir repoussée par elles (j'emploie le mot dans un
+sens purement physique).
+
+Elle tient d'une part à la France, Mais elle est bien excentrique à
+cette France, Celle-ci, c'est la région des grands fleuves qui circulent
+autour du Massif Central, et les fleuves de la Belgique ne doivent rien
+à ce Massif. Et elle tient d'autre part à l'Allemagne. Celle-là, c'est
+surtout la région des grands fleuves parallèles sortis de la Forêt
+Hercynienne et descendant vers le nord. Et les fleuves de la Belgique ou
+n'empruntent rien à cette forêt, ou regardent tous vers le couchant.
+
+Entre ces deux régions naturelles de France et d'Allemagne, la Belgique
+s'intercale comme une région plus petite, mais également naturelle,
+_faisant coin_ entre ses deux grandes voisines. Elle forme, aux
+extrémités symétriques de l'une et de l'autre, ce qu'on peut appeler _un
+phénomène d'angle_. Et presque toute son histoire s'explique par cette
+providentielle situation.
+
+À l'intérieur même de la Belgique, le sol appelait certaines conditions
+de vie sociale et politique qui existaient déjà à l'état d'ébauches
+avant les Romains, et qui ont atteint leur pleine réalisation dans la
+glorieuse Belgique de nos jours.
+
+Cette région n'a pas de centre naturel, qui puisse imposer sa loi aux
+terres environnantes. La France a le sien, Lyon ou Paris. L'Allemagne a
+fini par retrouver le sien, Berlin, héritier du grand sanctuaire des
+Semnons. En Belgique, vous n'avez pas de capitale décisive. Et pour un
+petit pays comme celui-là, c'est un très grand bien. L'absence d'un lieu
+dominateur permet à tous les bons carrefours de devenir chacun une bonne
+ville, jouant son rôle dans l'ensemble, prenant son caractère, donnant
+sa note propre. Il y a Bruxelles, et il y a Gand, et Liège et Anvers,
+dont chacune ne ressemble à personne. Comme l'État belge est peu
+considérable, ces divergences ne nuisent pas à son unité, et elles lui
+assurent l'immense bénéfice de cités qui se complètent, qui
+s'entr'aident, pleines d'émulation, de groupes associés auxquels aucun
+ne commande et qui tous travaillent pour tous.
+
+Cela vient de ce que, je le répète, il ne se trouve pas en Belgique un
+centre physique absorbant. Gand, Anvers, Liège, Bruxelles sont de
+simples carrefours de détail: celle-ci est née de son port, celle-là
+d'un passage de rivière, d'autres d'une convergence de terres agricoles.
+Mais aucune n'est une _croisée_ générale de toutes les routes du pays,
+comme l'est par exemple Paris pour l'Ile-de-France, Reims pour la
+Champagne, Bordeaux pour le sud-ouest. Tant que les Belges demeureront
+fidèles à cette loi d'alliance décentralisatrice, de _foedus oequum_; ils
+sont sûrs de persister en une très belle nation, renfermant plus
+d'_originalités_ (je mets le mot au pluriel) que l'Allemagne et
+l'Angleterre mêmes.
+
+ * * * * *
+
+Toutes ces choses étaient en germe dans la Belgique au temps de la
+conquête romaine.
+
+On a souvent noté la prodigieuse différence de cette Belgique primitive
+d'avec celle de maintenant. Je ne crois pas qu'il y ait en Occident deux
+spectacles plus dissemblables, deux sociétés plus opposées, que Belges
+d'Ambiorix et Belges de Léopold. Tandis que sur tant de points de la
+Gaule, l'histoire d'à présent rappelle celle du passé, sur l'Escaut
+l'une semble un démenti de l'autre. Voyez en Provence: la Provence
+gréco-gauloise a eu deux capitales, la capitale intérieure et agricole,
+Aix ou Entremont son devancier, et la capitale maritime et commerciale,
+Marseille; cela demeure vrai au Moyen Age, et cela définit encore la
+Provence à deux têtes de maintenant. Voyez le Languedoc: ce qui le
+caractérise aujourd'hui, c'est cette ligne ininterrompue de villes qui
+s'y succèdent sur la même route, y apparaissant à chaque fin d'étapes,
+Perpignan, Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes; et tel était l'aspect
+que présentaient déjà ces terres il y a deux mille ans sous les Romains,
+il y a vingt-cinq siècles sous les Celtes, les Ibères et les Ligures;
+dès lors le Languedoc était une série de bourgs, échelons d'une même
+route.
+
+Voyez au contraire la Belgique. Maintenant, c'est la plus belle
+floraison de cités, de sociétés municipales qui existe au monde. Nulle
+part le régime antique des cités, pressées l'une à côté de l'autre, n'a
+plus brillamment reparu que sur les terres basses de l'Escaut et de la
+Meuse. La Belgique est devenue la terre d'élection de la vie citadine,
+de l'amour-propre urbain. Si vous voulez savoir comment et pourquoi,
+lisez l'oeuvre de son plus grand historien, M. Pirenne.
+
+Mais cela, c'est la négation de son passé primitif. Au temps de César,
+elle était la région la moins municipale de la Gaule. Passé les
+Ardennes, l'auteur des _Commentaires_ ne cite plus de nom de cité. Quand
+il parle d'un refuge militaire, il donne simplement le nom du peuple
+auquel il sert (exception faite pour le _castellum_ de Tongres,
+_Aduatuca_). Rien, là, ne ressemble aux grandes villes du centre de la
+Gaule, Bibracte, Avaricum, Gergovie. Ce ne sont que des villages, des
+fermes dispersées, des redoutes sur des caps de fleuves, comme Namur. Un
+ancien, sans doute Tite-Live (et je note en passant que la guerre des
+Gaules, chez Tite-Live, fut peut-être racontée avec plus d'intelligence
+du pays qu'elle ne le fut chez César lui-même), un ancien a précisément
+fait remarquer ce caractère dispersé, rural, de la Belgique préromaine.
+Et les Romains, loin de vouloir forcer les habitudes des hommes,
+semblent avoir préféré les maintenir, et laisser les sociétés suivre
+dans ce pays leur voie traditionnelle.
+
+Contrairement à ce qui s'est passé dans la plupart de leurs provinces,
+ils n'ont pas imposé à cette région le régime urbain. À l'est de
+Boulogne, à l'ouest des bourgades militaires de la frontière, ils n'ont
+point fondé de villes, et le système municipal y demeure dans l'enfance.
+Thérouanne, Bavai furent peu de chose (et d'ailleurs ce n'est pas la
+vraie Belgique de maintenant), A. Namur, à Tongres il n'y eut pas de ces
+rassemblements permanents d'hommes qui font les vraies villes romaines
+comme Reims ou Mayence. Cassel paraît bien être resté ou devenu le
+centre administratif et le marché principal de la Flandre. Mais les
+bâtisses urbaines y étaient bien peu de choses. Et sur son aire vaste et
+à demi nue, isolé au sommet de sa colline, séparé encore des cultures de
+la plaine par les rochers et les bois qui environnent ses flancs, Cassel
+ressemblait beaucoup plus à la Bibracte des Celtes indépendants qu'au
+Lyon des temps romains: lieu de marché ou lieu de foire à certains
+jours, alors bruyant et populeux, et demi-désert en temps ordinaire.
+
+Ce qui continuait à dominer en Belgique, c'était, comme avant César, le
+vaste domaine, la ferme princière, ce que le proconsul appelait
+_oedificium_, avec son château rustique, ses communs, son horizon de
+forêts. Le lieu vraiment maître du pays, ce n'était pas la ville,
+c'était la résidence du grand seigneur. Et il serait difficile de
+concevoir un état en apparence plus différent de l'état actuel. Je
+comprends que les Belges soient fiers d'une histoire qui a si
+complètement changé les choses, si bien que l'on peut dire que nulle
+part en Europe l'homme n'a plus radicalement transformé les conditions
+de sa vie sociale.
+
+Et toutefois, bien des réalités présentes viennent de ce passé, si
+distant par les temps et par l'aspect.
+
+D'abord les lieux habités sont demeurés les mêmes. De fermes ou de
+châteaux, ils sont devenus villes: mais c'est sur le même point que
+l'homme a travaillé.
+
+Voici Liège, incontestablement une des villes, dans le monde moderne,
+qu'on dirait la plus indépendante de l'histoire primitive, celtique ou
+romaine; Liège, qui semble ne devoir sa prééminence qu'au vigoureux
+labeur de ses sociétés humaines depuis le Moyen Age. Pourtant, ce point
+de la Belgique fut prépondérant dès les temps les plus reculés. Sous les
+Francs, c'est là qu'exista cette villa d'Héristal d'où est partie la
+grande dynastie carolingienne. Sous les Romains, Héristal était le
+centre d'un énorme domaine, dont la dynastie carolingienne n'a été sans
+doute que l'héritière. Et sous les Gaulois, Ambiorix, qui a commandé au
+pays, a habité près de là, à Jupille peut-être, ou plutôt à Héristal
+même. Ambiorix, les Carolingiens, Liège enfin, c'est d'un même coin de
+terre que ces trois puissances sont sorties.
+
+Entre la villa romaine et la ville actuelle de Belgique, il ne faut pas
+établir des oppositions irréductibles. Nous savons un peu ce qu'étaient
+ces villas d'Héristal, de Jupille, d'Antes, etc., nous pouvons compléter
+nos notions directes par la comparaison avec les villas du reste de la
+Gaule, comme celle de Chiragan en Languedoc. C'étaient, ces villas, un
+amas de bâtisses variées, où, à côté de la demeure du maître,
+s'entassaient des centaines de feux de serviteurs, ouvriers agricoles,
+et, notez bien ceci, ouvriers industriels. On y travaillait le métal et
+la terre. Des ateliers y produisaient sans cesse ustensiles ou bijoux.
+C'étaient déjà des usines en effervescence. On s'y activait sous les
+ordres d'un maître, et non sous la discipline d'une cité: mais enfin on
+sentait déjà sur ces lieux l'intensité de cette manufacture collective
+qui est aujourd'hui une des forces de la Belgique. Et chaque jour je
+crois davantage que cette force industrielle remonte au plus lointain
+passé, date de bien au delà d'un millénaire, et par là n'en est que plus
+durable, plus étroitement liée à la nature des choses du pays.
+
+Cette Belgique primitive, romaine et préromaine, relevait, comme la
+nôtre, des deux civilisations voisines, la gauloise et la germanique.
+Dès le début de sa vie connue, et du fait même de sa situation d'angle
+au contact de deux peuples, elle a participé de l'une et de l'autre.
+
+Je me borne ici à citer les faits certains. Dans la région qui forme
+aujourd'hui la Belgique, habitaient les Morins et les Ménapes de Flandre
+et Brabant, qu'on dit Gaulois, les Nerviens de Hainaut et les Eburons ou
+Tongres de Hesbaye, quelques Trévires des Ardennes, tous ceux-ci à
+moitié germains. Et c'est le même dualisme que maintenant, entre gens de
+langue française et gens de langue flamande.
+
+Avec l'étrange différence que voici. De nos jours, l'élément
+linguistique d'origine germanique, c'est du côté de la mer qu'il
+apparaît, là où étaient autrefois les Ménapes et les Morins. Et ceux-ci
+étaient censés d'origine gauloise, tandis qu'on attribuait des affinités
+germaniques aux peuples de la Meuse et de la Sambre, Nerviens et
+Eburons, lesquels correspondent, de nos jours, aux populations à langue
+française. Il y a eu interversion d'influences, d'éléments ethniques ou
+linguistiques. L'histoire de M. Pirenne nous montrera comment cela s'est
+produit. Autrefois, les Germains venaient surtout de la Moselle, des
+forêts, par voies transversales d'entre Maëstricht et Trêves; les
+Gaulois s'étendaient surtout le long de la mer, s'arrangeant pour être
+le plus possible les maîtres de la rive océanique, d'en occuper tous les
+ports et les salines. Plus tard, c'est semble-t-il, le contraire qui
+s'est produit. Le monde allemand a à son tour suivi les bords de la mer
+du Nord, attiré comme par un chemin d'appel par ses eaux si passagères;
+et les Français sont tout naturellement descendus par la célèbre vallée
+de Sambre-et-Meuse, que le seuil du Vermandois met en rapports directs
+et rapides avec le foyer parisien.
+
+
+Cette opposition acquiert, aux yeux de l'histoire, une importance
+considérable. Si cette région de Belgique a été divisée de façon si
+différente entre Germains et Gaulois, Allemands et Français, mais si
+elle a toujours été divisée, c'est que cette division, ce partage entre
+deux langues et deux sortes d'habitudes est fatal et nécessaire, et une
+loi inévitable de sa situation naturelle.
+
+Quoi donc? ce sera donc toujours un peuple métis, fait moitié de
+Flamands et moitié de Wallons, comme autrefois moitié de Ménapes et
+moitié de Nerviens?
+
+Mais quel déshonneur y a-t-il dans le métissage? Il n'est point de
+peuple au monde, pas même ni surtout le nôtre, le peuple français, qui
+ne soit un mélange. Chez nous, depuis des milliers d'années le flot des
+envahisseurs d'outre-Rhin n'a cessé de se rencontrer avec le flot
+d'émigrants d'outre-montagnes. Et il n'a pas empêché que la France n'ait
+pour l'éternité la plus séduisante des physionomies personnelles. Et le
+bilinguisme de la Belgique ne l'empêche pas d'être une nation,
+individuelle et originale. Ce qui fait l'originalité d'un peuple, c'est
+la façon dont il travaille avec les éléments divers que la race ou la
+langue lui apportent. Il est à lui-même son Prométhée, suivant le mot
+étincelant et juste de Michelet. Or il n'y a pas en ca moment dans
+l'Europe de peuple qui, au même degré que la Belgique, travaille à la
+fois son âme et sa terre, qui vive davantage de l'école, du foyer et de
+la forge. Laissez-le faire quelques années encore, et il sortira de là
+l'individualité nationale la plus intéressante, la plus sympathique
+qu'on puisse voir.
+
+Ce sont des fous ou des misérables, ceux qui parlent de supprimer, de
+démembrer la Belgique. Nul n'a le droit de toucher aux nations qui
+tiennent à vivre. Former sur elles des projets de conquérant, ce serait
+un crime contre la société humaine et la vie divine du monde, crime
+aussi grand «que de tuer son père ou de brûler le Capitole», comme
+disait Marc-Aurèle.
+
+Ce bilinguisme qu'on invoque parfois contre les destinées de la Belgique
+est au contraire une force de plus. Il lui permet de recevoir deux
+influences, de connaître plus de faits et d'attitudes, de savoir et de
+pouvoir davantage. Les métissages font souvent les plus fortes espèces
+d'hommes. Les Grecs le savaient bien, et, dans leur façon imagée de
+traduire les faits qu'ils observaient, ils faisaient d'Hercule le père
+de tous les métis. Les plus vigoureux des soldats de Carthage ont été
+les Lybiphéniciens, et si les Gaulois ont été d'abord si puissants dans
+le monde, c'est parce qu'ils furent des Celtoligures.
+
+Que ne fera-t-on pas un jour du mélange de l'esprit français et de
+l'esprit germanique, chacun ayant sa vertu propre, et droit tous deux à
+une égale admiration? La Belgique est là pour faire ce mélange, d'où il
+sortira, grâce à elle, quelque chose de plus que les deux éléments
+initiaux.
+
+Car la situation et le sol de la Belgique fourniront toujours quelque
+chose qui ne viendra pas des pays voisins. Elle donnera l'aspect propre
+de ses forêts des Ardennes, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, celui
+de ses terres basses de Bruges, de ses longs rochers du pays nervien;
+elle donnera ce que j'ai constaté ici tout d'abord, cette laboriosité
+municipale qui rappelle Athènes et Corinthe. Et puis, il ne faut pas
+l'oublier, cette Belgique regarde l'Océan, elle est une façade sur la
+mer la plus passagère du Nord, le seul point de l'Atlantique,--entre
+Calais et Hambourg,--qui par l'intensité du trafic puisse ressembler à
+la mer Égée du monde antique.
+
+Cet élément maritime explique bien des choses dans l'histoire de la
+Belgique. J'ai déjà dit qu'il y expliquait la venue des Gaulois. En même
+temps qu'ils occupaient le sud de l'Angleterre, ils ont voulu se
+maintenir sur les terres d'en face: Tamise et Escaut, qui se regardent,
+devaient être unis. Pareille chose s'est produite au temps des Romains
+de l'Empire. Ceux-ci ont tenu, tout de suite, à conquérir les rivages de
+la Flandre. C'est là qu'ont eu lieu les premières expéditions des
+proconsuls ou des légats. Ils ont rêvé de faire de la mer du Nord une
+mer romaine, et ce rêve est peut-être antérieur à celui d'une conquête
+de la Germanie. Et depuis, tous les souverains du pays, jusqu'à
+l'avant-dernier roi, ont bien compris que d'une certaine maîtrise de la
+mer dépend le sort ou l'originalité du pays.
+
+
+Tout cela fait que, même dans ses oeuvres françaises, même dans ses
+oeuvres flamandes, la Belgique ne sera ni le reflet de la France, ni le
+reflet des influences germaniques. Ce qu'elle apporte de sien, ce
+qu'elle crée à l'aide de combinaisons nouvelles, c'est à l'auteur de ce
+livre à nous le montrer.
+
+Voilà plus ou près de trente ans que j'ai été moi-même en contact pour
+la première fois avec la littérature française de la Belgique. Il
+s'agissait, bien entendu, de livres d'érudition. C'est lorsque, débutant
+dans l'étude de l'antiquité classique, je connus le traité de _Droit
+public romain_, du regretté Willems, Entre ce livre et les chefs-d'oeuvre
+de Maeterlinck, il y a évidemment un abîme: rien n'est plus concis, sec,
+dur presque, que le livre de Willems. Mais tout de suite, un apprenti
+érudit est émerveillé en l'ouvrant. Cela est d'une clarté, d'une
+précision, d'une fermeté prenante et stable qui ne laisse aussitôt aucun
+doute à la pensée: c'est du meilleur des habitudes françaises. Et à côté
+de cela, quelle sûreté d'informations, quelles recherches
+bibliographiques, quelle maîtrise de la matière! c'est du meilleur de la
+discipline allemande.
+
+Je n'ai pas assez étudié l'histoire de l'érudition en Belgique pour
+savoir ce qu'elle doit à Willems, J'ai cependant la persuasion que c'est
+beaucoup. En tout cas, chez tous ceux d'outre-Ardennes qui s'occupent de
+Rome et de Grèce, il me semble sentir fortement son influence. Elle est
+visible, franchement avouée, chez M. Waltzing, de Liège, et dans toute
+l'école philologique qui se réclame de ce dernier.
+
+Le beau travail qu'elle a livré! Waltzing, dans son livre sur les
+Corporations romaines, nous a donné un pur chef-d'oeuvre d'érudition,
+admirablement disposé et composé, sobrement écrit, où rien n'arrête et
+ne fatigue la recherche, d'une conscience, d'une probité, d'une véracité
+étonnantes. De là sont sortis tous ces mémoires sur les Préfets des
+Ouvriers, sur les Collèges de Jeunes Gens, sur les Collèges de Vétérans,
+oeuvres des élèves de Waltzing, et qui valent et passent les fameuses
+thèses allemandes. Comme je comprends que Liège ait voulu célébrer, il y
+a quelques années, le jubilé de M. Waltzing!
+
+La bonne et belle besogne qui se fait dans cette Université de Liège!
+Elle a ses revues, elle a ses traditions, et, si jeune qu'elle nous
+paraisse, j'y sens un patriotisme universitaire qui manque encore à nos
+facultés françaises. Nous avons beaucoup à prendre et à apprendre de la
+Belgique.
+
+Le travail local m'a paru mieux organisé que chez nous; des fédérations
+de sociétés se sont fondées d'où il résulte une saine entente et des
+recueils utiles. Chaque ville un peu importante a son association
+scientifique et ses publications. D'ici à vingt ans, si cela se
+maintient, l'exploration et l'inventaire historique de la Belgique
+seront choses faites.
+
+Il y restera, assurément, beaucoup à trouver. Mais ce sera surtout dans
+le domaine de la préhistoire. Là est à la fois l'espérance et l'écueil
+de la science belge, L'écueil, parce qu'elle ne se résigne pas, en ce
+moment, à accepter les classifications, la méthode, la discipline des
+préhistoriens français, jusqu'ici les vrais maîtres en la matière, parce
+qu'elle se lance éperdument dans l'aventure, où j'ai peur qu'elle ne
+trouve des déboires et pis encore. Et cependant c'est l'espérance de
+l'avenir que cette exploration préhistorique de la Belgique: ce limon de
+la Hesbaye, ces grottes ou abris de la Meuse, j'ai idée que dès les
+temps de Chelles ou d'Aurignac, ils furent le patrimoine de populations
+déjà nombreuses et déjà industrieuses. M. Commont, d'Amiens, a visité,
+il y a un an, une partie de ces régions: il en est revenu émerveillé.
+
+Nous sommes loin de la Belgique de Maeterlinck. Non! nous y revenons.
+Car ce que la préhistoire nous montrera, c'est la densité de la vie dans
+cette région, l'activité robuste de ses habitants, c'est-à-dire des
+choses que la Belgique possède toujours. Je crois bien qu'à des
+centaines de siècles en arrière, la nature et l'homme bâtissaient déjà
+les assises qui portent la nation.
+
+Voilà pourquoi, à qui veut étudier à fond la Belgique, analyser son
+caractère comme un anatomiste le corps humain, il faut, non pas
+seulement lire ses auteurs, mais regarder ses roches, et unir
+l'admiration de Maeterlinck et de Verhaeren à la curiosité du travail
+érudit et des aventures préhistoriques.
+
+Après tout, Maeterlinck l'a fait. Avez-vous lu son morceau sur l'épée ou
+son histoire du jeune chien? Je connais peu de choses semblables dans
+notre littérature française. Cela est moins fameux que la _Vie des
+Abeilles_, et c'est ce que je préfère à tout. Maeterlinck a
+admirablement saisi ce que l'animal doit à l'éducation reçue des hommes,
+et ce que l'âme de la bête tient de dix millénaires de traditions
+humaines; et il a également montré ce que l'arme a apporté d'idées, de
+sentiments, de passions nouvelles à l'homme des temps du bronze qui l'a
+créée. Ces deux morceaux, c'est de la préhistoire réfléchie, faite par
+un psychologue, c'est de la psychologie expliquée, faite par un
+historien.
+
+Vous trouverez des qualités de même ordre chez Verhaeren, que notre
+jeune ami Heumann aime par-dessus tout, d'une amitié de tout instant et
+d'une sympathie profonde. Vous les trouverez chez d'autres. Mais je
+laisse à l'auteur de ce livre le soin d'en parler.
+
+ * * * * *
+
+Heumann a bien fait d'écrire ces pages. Nous devons aimer les lettrés
+belges comme des demi-frères, chez lesquels un sang différent du nôtre a
+donné des qualités qui nous manquent. Car Verhaeren, Maeterlinck, il n'y
+a pas à le nier, c'est autre chose que ce qu'il y a chez nous, et, à de
+certaines pages, c'est quelque chose de supérieur à nous.
+
+En cela encore se répète un fait constant dans l'histoire de la
+Belgique. Sur la France même ou sur la Gaule elle a, à de certaines
+heures et pour de certaines choses, exercé une véritable prééminence.
+Maeterlinck, c'est un peu comme Ambiorix, un génie qui s'impose à la
+France. Ambiorix l'Éburon était à demi germanique, mais il portait un
+nom gaulois; il convia les Celtes à la liberté, il fut le précurseur de
+Vercingétorix dans la cause de l'indépendance, et c'est au sud des
+Ardennes qu'il regardait pour contempler ses amitiés morales et ses
+alliances politiques.
+
+Plus tard, c'est encore de Belgique que nous sont venus les maîtres de
+la France romane, ces extraordinaires Carolingiens de Héristal, dont
+j'ai parlé tout à l'heure. Étrange aberration que celle des Allemands
+contemporains, qui veulent faire de ces Carolingiens, Charlemagne
+compris et surtout, des Germains! Ils n'étaient ni Germains, ni Gaulois,
+ni Romains. C'étaient de grands seigneurs du monde de la Belgique, dès
+ce temps aussi distinct du reste de la Gaule qu'il l'a jamais été. En
+eux, sans doute, il y avait du sang des Francs: mais faire des Francs de
+purs Germains, alors que ces tribus du Salland et du Hamland étaient les
+plus romanisées du pays rhénan, revendiquer les Francs pour la vraie
+Germanie, m'a toujours également paru une bizarrerie incohérente. Chez
+les maîtres de Héristal, il y avait l'éducation romaine, le contact avec
+les choses classiques dont la grande villa ne cessa de leur montrer les
+restes. Et il y avait aussi des éléments qui n'étaient ni romains ni
+francs, et qui venaient du pays même, des traditions, du sol, de
+l'horizon de Belgique.
+
+Liège est la voisine, et, tout compte fait, l'héritière de Héristal.
+Qu'elle continue à produire dans ses usines, à travailler dans ses
+écoles, et il est possible que comme au temps d'Ambiorix et au temps de
+Pépin, la vie de la Gaule et de la France soit obligée de lui payer un
+tribut de reconnaissance.
+
+C'est pour cela qu'Albert Heumann a songé à écrire ce livre. Il l'a fait
+parce qu'il doit beaucoup à Verhaeren et Maeterlinck. Il l'a fait parce
+qu'il a voulu faire une oeuvre d'allure éminemment française,
+c'est-à-dire qui fût à la fois une marque de bon voisinage, un signe
+d'amitié, un hommage de gratitude. Et moi, son maître et son vieil ami,
+je crois aussi qu'il a ajouté de nouveaux matériaux, et d'une vraie
+valeur, à cette tâche filiale qui est l'histoire de la pensée française.
+
+CAMILLE JULLIAN.
+
+
+
+
+_AVANT-PROPOS_
+
+
+La littérature belge d'expression française sollicita déjà de nombreux
+critiques français, quelques-uns illustres. Les Maurice Barrès, les Léon
+Bazalgette, les Albert de Bersaucourt, les Ad. van Bever, les
+Ernest-Charles, les Remy de Gourmont, les Jules Lemaître, les Raymond
+Poincaré, les Tancrède de Visan, d'autres encore ont consacré aux
+écrivains belges des pages judicieuses portant la marque de leurs
+talents variés. Aucun, je crois, n'examina, dans un ouvrage général,
+l'ensemble du mouvement auquel se sont intéressés des Belges comme
+Francis Nautet[1], Eugène Gilbert[2], Henri Liebrecht[3], ou un
+Allemand, le Professeur Dr Hubert Effer[4]. Il m'a paru utile qu'un
+Français aussi accordât plusieurs chapitres à une littérature intimement
+liée à la nôtre, dépendante de notre culture, et considérât, du point de
+vue français, cette portion importante de notre patrimoine intellectuel;
+combien ont eu trop souvent velléité d'en travestir le caractère! C'est
+dans ce sentiment que j'entrepris mon travail. On constatera des
+lacunes; il m'a fallu, maintes fois, laisser dans l'ombre certaines
+oeuvres ou certaines parties d'oeuvres que je tiens en haute estime: leur
+étude approfondie démentirait le titre général de ce livre. Je me suis
+inquiété de ménager à chacun une place en harmonie avec son influence,
+me souciant peu de la mesurer à l'épaisseur des productions. J'ai jugé
+sans autre parti pris que de comprendre dans la grande famille
+littéraire française tant d'écrivains qui l'honorent grandement; de
+celui-ci j'assume, avec joie, la responsabilité.
+
+A. H.
+
+Saint-Cloud, octobre 1912.
+
+
+
+
+I
+
+
+CARACTÈRES GÉNÉRAUX
+
+
+«Aujourd'hui, leur littérature est presque nulle», écrit Hippolyte
+Taine, dans un chapitre de la _Philosophie de l'art_ consacré aux
+Belges[5], et plus loin: «Ils ne peuvent citer de ces esprits créateurs
+qui ouvrent sur le monde de grandes vues originales, ou enchâssent leurs
+conceptions dans de belles formes capables d'un ascendant universel[6].»
+
+L'essai sur l'art dans les Pays-Bas date de 1868; un tel jugement était
+alors très juste. Aujourd'hui, les considérants qui l'appuient,
+ingénieux et suggestifs, sur la stérilité intellectuelle des Belges, se
+trouvent infirmés. L'illustre critique démontre, en ce style alerte et
+imagé qui pare d'un si grand charme sa pensée, combien les habitants des
+Pays-Bas, dès l'heure où ils commencèrent de défricher et de rendre
+saine leur terre, ont toujours eu, par nécessité géographique, un esprit
+pratique, de défense d'abord, puis de conservation, qui les initia plus
+à jouir des matérialités qu'il ne les inclina à la poésie ou à la
+philosophie. Seulement, dans ce même pays, voilà que, vers 1880 et les
+années suivantes, un important mouvement littéraire naît et se
+développe! Des romanciers apparaissent, des poètes surgissent, même,
+sinon des philosophes, du moins des écrivains dont il ne semble pas
+téméraire d'assurer qu'ils ont une philosophie; moins de quarante ans
+après la condamnation prononcée par Taine, un Verhaeren, un Maeterlinck
+créent des oeuvres «capables d'un ascendant universel», lui donnent un
+démenti superbe, et confirment de leurs noms glorieux la faillite de ses
+arguments! Cependant, ce n'est point par simple caprice que les Lettres
+belges ne prennent essor qu'en 1880. Pour expliquer leur pauvreté
+jusqu'à cette date, des raisons existent, autres que celles de Taine.
+Lesquelles?
+
+Si haut que nous remontions dans l'histoire des peuples, nous ne
+rencontrons point de littérature féconde, indépendante d'une prospérité
+matérielle parfaite, d'une autonomie politique absolue. Le siècle de
+Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Louis XIV brillent comme
+autant de témoignages qu'une floraison intellectuelle ne s'observe que
+chez une nation saine et forte. Or, la Belgique subit toutes les
+dominations. Depuis le XVIe siècle, successivement soumise aux
+fantaisies de la monarchie espagnole, annexée par le traité d'Utrecht à
+la Maison d'Autriche, réunie, en 1795, à la France dont elle forme neuf
+départements, jusqu'au jour où le Congrès de Vienne l'accouple à la
+Hollande sous la souveraineté du prince d'Orange-Nassau, ce n'est qu'en
+1830 qu'elle se constitue en royaume libre. Envahie, saccagée, durant
+les guerres du règne de Louis XIV, puis de la Révolution, la Belgique
+devient, à maintes occasions, le champ et le cimetière de l'Europe. Dans
+un pays que des fortunes aussi diverses, mais également malheureuses,
+bouleversaient, où l'insécurité du lendemain obsédait, au point de
+détourner les intelligences et les énergies d'entreprises qui ne
+s'attachaient point à la défense d'intérêts immédiats, imagine-t-on des
+poètes, des prosateurs créant des oeuvres immortelles[7]? Et lorsque, en
+1830, ce pays conquiert enfin la vie paisible, il reste nécessairement,
+assez longtemps, un État fragile comme tous les États jeunes; il doit
+consolider ses institutions, affermir son influence, surveiller avec une
+sollicitude minutieuse le jeu d'un organisme encore délicat. Pendant
+cinquante ans, les questions politiques et sociales absorbent l'activité
+des Belges. Et, dans leurs efforts, ils sont merveilleusement encouragés
+et dirigés, à partir de 1865, par un homme d'affaires génial, qui
+développe l'industrie, accroît le commerce, consacre la situation
+internationale et impose la Belgique au respect du monde, le roi Léopold
+II. Ce souverain, si indifférent aux écrivains, les favorisait sans le
+savoir, en préparant à leur élan un admirable terrain; il semait pour
+d'autres, la récolte fut double.
+
+M'objectera-t-on qu'au fond mes raisons ne diffèrent guère de celles de
+Taine, puisque, moi aussi, j'attribue l'insignifiance intellectuelle des
+Belges dans le passé au besoin, si longtemps prédominant chez eux, de
+lutter pour subsister? Mais Taine, lui, tire de ses observations une loi
+sur l'impuissance littéraire naturelle, instinctive, du peuple belge[8].
+Qu'il constate cette impuissance au moment où il écrit, fort bien. Il se
+trompe (l'évènement l'a prouvé) lorsqu'il semble l'imputer à la race
+même, et, partant, la considérer comme irrémédiable. Au contraire, nous
+avons essayé d'exposer comment des accidents historiques seuls avaient
+été responsables de cette infériorité jusqu'en 1880, mais qu'une fois la
+Belgique libérée des soucis politiques ou sociaux qui troublaient sa
+tranquillité matérielle et sa vie morale, des esprits s'étaient
+rencontrés, aussi aisément là qu'ailleurs, avides de travaux nobles et
+désintéressés.
+
+Sans doute, un chroniqueur scrupuleux pourrait relever les noms de
+quelques écrivains isolés qui, déjà, dans le courant du XIXe siècle,
+publièrent des recueils de vers ou de prose. Mais si nous exceptons
+Charles de Coster, dont la _Légende d'Ulenspigel_, cette épopée
+puissante, colorée, émue, qualifiée avec bonheur de «bible nationale»,
+inspira maintes fois les romanciers belges contemporains, et le tendre
+moraliste Octave Pirmez, en vérité ce ne sont ni les Van Hasselt, ni les
+Mathieu, ni les Potvin, ni d'autres obscurs compilateurs académiques,
+impersonnels et fades, qui méritent de retenir l'attention.
+
+En 1880, toute une génération de jeunes hommes, élevés en un pays
+prospère, enrichis des idées neuves qui, depuis la guerre
+franco-allemande, circulaient à travers la Belgique et les excitaient,
+se trouvent prêts au combat. Car il ne s'agit de rien moins que d'un
+combat, et le premier caractère du mouvement littéraire dont nous nous
+occupons, c'est d'être, à l'origine, un mouvement révolutionnaire.
+L'attaque fut soudaine. Un adolescent de vingt ans, au masque
+intelligent et audacieux, Max Waller, poète et conteur, fonde une revue,
+_La Jeune Belgique_, groupe autour de lui un bataillon de volontaires
+intrépides, parmi lesquels Albert Giraud, Iwan Gilkin, Valère Gille, se
+rue à l'assaut des idées bourgeoises et fanées dont quelques pédants
+s'enorgueillissaient et plante sur leurs débris le drapeau de l'Art
+libre et de la Pensée fière. D'autres revues s'organisent. _L'Art
+Moderne_, _la Société Nouvelle_, _la Basoche_, _la Wallonie_, des
+journaux se fondent, les encouragements arrivent de Paris, et voilà née
+la nouvelle littérature belge. Certes, le public ne se passionne pas
+encore pour elle, certes le gouvernement ne lui facilite guère
+l'existence, mais d'une telle poussée, inconnue jusqu'alors, de volontés
+unies et d'efforts coordonnés la victoire sortira. Lorsque, en 1889, Max
+Waller fut ravi, si jeune, à l'affection de ses camarades, il avait pu
+savourer déjà la joie d'applaudir aux premiers succès des Lemonnier, des
+Verhaeren, des Eekhoud, des Giraud, de presque tous ceux qui, par la
+richesse de leur tempérament et l'enthousiasme de leur coeur, allaient,
+dans le domaine des Lettres, illustrer la Belgique pour la première
+fois.
+
+ * * * * *
+
+Les écrivains belges, poètes ou prosateurs, sont des peintres. Ils
+s'inquiètent peu de la composition; leur fougue s'emploie à décrire. Les
+écrivains français, eux, sont des architectes: l'oeuvre mal bâtie nous
+froisse; des mesures égales, des développements symétriques, voilà ce
+qu'exige notre tempérament. Les natures septentrionales demeurent
+réfractaires au besoin d'équilibre et de clarté. Enchevêtrées,
+impulsives, violentes, elles projettent des impressions désordonnées,
+mais plus véhémentes, plus colorées que les nôtres. Ainsi, les
+littérateurs de Belgique, particulièrement ceux des provinces flamandes,
+se désintéressent volontiers de l'ordonnance d'un livre; l'expression
+vive de ce qu'ils sentent, la peinture de ce qu'ils voient, souvent
+éclatante, même brutale, les exaltent plus sûrement.
+
+Les uns, Camille Lemonnier, Émile Verhaeren dans _Les Flamandes_,
+Georges Eekhoud, et, plus encore qu'aucun, Eugène Demolder, brossent à
+larges coups de pinceau des fresques lumineuses, exubérantes de vie
+païenne, qui évoquent les somptueuses décorations de Rubens, les
+beuveries de Jordaens, les kermesses de Téniers, toujours la vie
+plantureuse et sensuelle.
+
+ À mesure que se pressaient les jours, cette gaieté de la terre
+ s'accroissait, prenait des allures de ribote et de folie. Une
+ pléthore gonflait les choses; le vertige de la sève exaspérait les
+ chênes. On entendait comme par cascades ruisseler le sang vert des
+ aubiers sous la chevelure des feuilles. Des gommes s'accumulaient
+ le long des écorces comme des apostumes par les fentes desquels
+ coulaient les résines; aux branches s'ouvraient des plaies
+ pareilles à des bouches, à des flancs écrasés et spumants[9].
+
+D'autres, au contraire, les conteurs Louis Delattre et Maurice des
+Ombiaux, cisellent leurs oeuvres avec émotion; les touches sont précises,
+délicates, comme celles de jolis tableaux très finis dont les nuances,
+un peu recherchées, s'harmonisent heureusement et l'on pense à tant de
+petits peintres de la vie flamande intime. Voici les poèmes d'Albert
+Giraud; leur tenue parfaite, leur distinction un peu hautaine rappellent
+certains portraits de Van Dyck:
+
+ Sur le rêve effacé d'un antique décor,
+ Dans un de ces fauteuils étoilés de clous d'or
+ Dont la rude splendeur ne sied plus à nos tailles,
+ Le front lourd de pensées et balafré d'entailles
+ Repose, avec l'allure et la morgue d'un roi,
+ En un vaste silence où l'on sent de l'effroi,
+ L'aventurier flamand qui commandait aux princes
+ Et qui jouait aux dés l'empire et les provinces,
+ Celui dont la mémoire emplit les grands chemins,
+ Celui dont l'avenir verra les larges mains
+ S'appuyer à jamais en songe sur l'Épée[1].
+
+Dans le faste et la magnificence des visions verhaereniennes, c'est Van
+Eyck qui, à tout instant, resplendit. Georges Rodenbach, Charles Van
+Lerberghe, le Maurice Maeterlinck des premiers drames, s'apparentent aux
+primitifs flamands inquiets, tendres et religieux, continuent, en
+littérature, l'adaptant à leur caractère, l'oeuvre mystique de Memling.
+Écoutez la fin de la _Chanson d'Ève_:
+
+ Une aube pâle emplit le ciel triste, le Rêve
+ Comme un grand voile d'or de la terre se lève.
+
+ Avec l'âme des roses d'hier,
+ Lentement montent dans les airs,
+ Comme des ailes étendues,
+ Comme des pieds nus et très doux,
+ Qui se séparent de la terre,
+ Dans le grand silence à genoux.
+
+ L'âme chantante d'Ève expire,
+ Elle s'éteint dans la clarté;
+ Elle retourne en un sourire
+ À l'univers qu'elle a chanté.
+
+ Elle redevient l'âme obscure
+ Qui rêve, la voix qui murmure,
+ Le frisson des choses, le souffle flottant
+ Sur les eaux et sur les plaines,
+ Parmi les roses, et dans l'haleine
+ Divine du printemps.
+
+ En de vagues accords où se mêlent
+ Des battements d'ailes,
+ Des sons d'étoiles,
+ Des chutes de fleurs,
+ En l'universelle rumeur
+
+ Elle se fond, doucement, et s'achève,
+
+ La chanson d'Ève[1]
+
+Tous ces écrivains, qu'ils se nomment Lemonnier, Demolder, Giraud,
+Verhaeren, Rodenbach, Van Lerberghe, qu'ils descendent de Rubens, Van
+Dyck, ou Memling, qu'ils silhouettent des béguines frôlant à pas
+étouffés les vieilles maisons de Bruges, ou bien entonnent les chants
+rutilants d'une foule en liesse, que leurs teintes s'estompent,
+épuisées, dans une atmosphère de recueillement, qu'elles éclatent
+joyeuses et sonores comme l'appel d'une fanfare, qu'il s'agisse d'une
+cité ardente et rétive, ou du travail méthodique des abeilles, qu'ils
+peignent surtout avec leurs sens, leur sensibilité, leur imagination
+hallucinée ou leur mysticisme troublant, tous ces écrivains sont,
+d'abord, des coloristes. C'est à la couleur qu'ils s'attachent; plutôt
+que d'analyser des impressions, ils les extériorisent en couleurs. Avec
+leurs plumes, ils s'expriment comme les artistes d'autrefois, avec leurs
+pinceaux. Les mêmes paysages, la même atmosphère qui inspiraient les
+aïeux, les inspirent aujourd'hui; de la même manière leur nature réagit,
+et cette belle page où Taine explique le coloris des peintres s'applique
+aussi exactement au coloris des écrivains:
+
+ Hors des villes comme dans les villes, tout est matière à tableau;
+ on n'aurait qu'à copier. Le vert universel de la campagne n'est ni
+ cru, ni monotone; il est nuancé par les divers degrés de maturité
+ des feuillages et des herbes, par les diverses épaisseurs et les
+ changements perpétuels de la buée et des nuages. Il a pour
+ complément ou pour repoussoir la noirceur des nuées qui, tout d'un
+ coup, fondent en ondées et en averses, la grisaille de la brume qui
+ se déchire, ou s'éparpille, le vague réseau bleuâtre qui enveloppe
+ les lointains, les papillotements de la lumière arrêtée dans la
+ vapeur qui s'envole, parfois le satin éblouissant d'un nuage
+ immobile, ou quelque fente subite par laquelle perce l'azur. Un
+ ciel aussi rempli, aussi mobile, aussi propre à accorder, varier et
+ faire valoir les tons de la terre, est une école de coloristes[12].
+
+Quelques littérateurs belges, aussitôt après la renaissance de 1880, se
+laissèrent tout à fait asservir à des écoles françaises. Nous
+examinerons la question, le moment venu, dans un chapitre prochain,
+mais, reconnaissons-le dès maintenant, si les premiers romans de
+Lemonnier se ressentent fort de Zola, si Giraud, Valère Gille, Gilkin
+suivent avec servilité Leconte de Lisle et Hérédia, c'est que le roman
+naturaliste aussi bien que la poésie parnassienne, sensualistes l'un et
+l'autre, devaient attirer fatalement de jeunes écrivains qu'une
+naturelle disposition portait à observer, d'abord, en toutes choses, les
+couleurs. Toutefois, en France, romanciers ou poètes ne peignirent que
+par accident; en Belgique, ils peignent par nécessité. Chez nous, le
+mouvement intellectuel, plus tôt fécond, impressionna même, à maintes
+reprises, les arts plastiques et créa des peintres-littérateurs,
+Poussin, Greuze, Delacroix. Au contraire, c'est grâce au génie de ses
+artistes que la terre de Flandre témoigna deux fois, au XVe et au XVIIe
+siècle, de sa prodigieuse richesse, de sa farouche vitalité. Et rien ne
+détournera ceux de ses fils qui, par leurs écrits, continueront à la
+glorifier, d'être encore et toujours des peintres.
+
+ * * * * *
+
+À étudier les écrivains belges d'expression française de ces trente
+dernières années, leurs vies, leurs oeuvres, on s'aperçoit que la plupart
+sont venus en France chercher la culture latine. Tout en revendiquant
+avec fierté le tempérament septentrional, sa sève bouillante et
+désordonnée, ils désirent nous prendre ce qui nie le plus leur nature,
+le sens des proportions, l'harmonie, la finesse. S'ils n'y réussissent
+pas toujours, du moins est-il bien rare que ne se remarque point dans
+leurs écrits quelque empreinte de notre culture. Pour les Wallons,
+Latins naturels, cette loi se passe de démonstration; quant aux auteurs
+de race flamande, ils la confirment brillamment. Des cinq plus grands
+écrivains belges, trois sont de purs Flamands et un quatrième, si son
+nom trahit des attaches françaises, est né de mère flamande. Or, tous
+les quatre ont choisi la France pour patrie d'adoption: Rodenbach
+habitait Paris, Lemonnier y passe tous les ans plusieurs semaines,
+Verhaeren, chaque hiver, s'installe à Saint-Cloud, Maeterlinck partage
+son existence entre la Normandie et la Provence[13]. Et j'en citerais
+d'autres, de notoriété moindre, ou plus jeunes, que Paris retient!...
+Séjournant en France, contractant les habitudes françaises, fréquentant
+des hommes de lettres, des artistes français, séduits aussi peu à peu
+par le charme prenant de nos paysages ou excités par le souffle brûlant
+de la ville, comment ces écrivains résisteraient-ils au besoin de donner
+à leurs pensées, à leurs sensations une forme française, de les
+habiller, pour ainsi dire, à la française, sans toutefois les déformer
+ni les amoindrir? Évidemment, la langue dont ils usent leur apporte un
+précieux avantage, mais écrire en français n'implique pas nécessairement
+une culture française: le romancier Georges Eekhoud qui ne vécut point
+en France, a beau s'exprimer en notre langue, il demeure exclusivement
+Flamand, je ne discerne en son oeuvre nulle trace de notre influence. Au
+contraire, les livres de Camille Lemonnier, très flamands par les
+descriptions robustes et colorées, la vie puissamment truculente,
+revêtent une forme plus soignée, j'allais dire plus civilisée que si
+Lemonnier ne s'était jamais éloigné de son pays. Les vers de Georges
+Rodenbach pleurent des impressions et des mélancolies de terroir avec
+une distinction rare, une préciosité presque maladive, qui rapproche cet
+enfant de Bruges des poètes de la décadence romaine... Certaines pièces
+de Maurice Maeterlinck, _Monna Vanna_ et _Joyselle_, ou encore la _Vie
+des Abeilles_, _l'Intelligence des fleurs_, sont d'une exécution toute
+latine. Latin enfin, Émile Verhaeren lui-même, un Flamand s'il en fut,
+le chantre de _Toute la Flandre_, le plus nationaliste des poètes, et
+non seulement dans quelques recueils du début, _les Flamandes_, _les
+Moines_, mais encore et surtout dans l'un de ses récents volumes, _les
+Rythmes souverains_, les poèmes les plus latins qu'il ait créés, soit
+par le choix des légendes, soit par leurs harmonies. Contemplez ce
+délicieux tableau du Paradis:
+
+ Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes;
+ Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air;
+ Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,
+ Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.
+ Un lion se couchait sous des branches en fleur;
+ Le daim flexible errait là-bas, près des panthères;
+ Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs
+ Parmi les phlox en feu et les lys de lumière.
+ Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux,
+ Adam vivait, captif en des chaînes divines;
+ Ève écoutait le chant menu des sources fines,
+ Le Sourire du monde habitait ses beaux yeux;
+ Un archange tranquille et pur veillait sur elle
+ Et chaque soir, quand se dardaient, là-haut, les ors,
+ Pour que la nuit fût douce au repos de son corps,
+ L'archange endormait Ève au creux de sa grande aile[1].
+
+Tous les littérateurs belges s'assimilent la culture française,
+assouplissent, grâce à elle, leur procédé d'expression, le rendent moins
+touffu, plus délicat, sans cesser jamais de sentir en Flamands.
+
+ Même chez ceux de ces écrivains qui ont cherché à se dénationaliser
+ le plus possible, écrit Louis Dumont-Wilden[15], il ne serait pas
+ difficile, par une analyse un peu attentive, de montrer que les
+ traits de caractère, les façons de sentir propres aux Flamands, se
+ retrouvent toujours. Chez les uns, c'est ce mysticisme intime,
+ propre aux vieux maîtres de Flandre, qui, mieux que tous les
+ autres, «surent jouer dans la paille avec l'enfant de Bethléem»,
+ chez d'autres, c'est le don de l'image colorée, vivante, et un peu
+ incohérente, c'est l'amour de la vie truculente; chez d'autres
+ encore, c'est cette éloquence familière si caractéristique parmi
+ les orateurs flamands, ou cet humour un peu appuyé, mais plein de
+ saveur qui, du lointain Breughel va jusqu'au puissant caricaturiste
+ De Bruycker; ou encore ce «flou» dans le raisonnement abstrait qui
+ paraît à des écrivains français une véritable déloyauté
+ intellectuelle, mais qui n'effraie aucun esprit germanique.
+
+Que de vérité dans cette page! Quant aux esprits germaniques, non
+seulement ils ne s'effraient pas (et ne comptons guère sur l'idéalisme
+de l'_Oiseau bleu_ pour les choquer), mais volontiers ils s'approprient
+les auteurs flamands, naturalisent Maeterlinck écrivain allemand,
+annexent Verhaeren... Et voilà les méthodes de Bismarck appliquées à la
+littérature! Stefan Zweig n'écrit-il pas[16]: «Et cette terre germanique
+où Maeterlinck trouva sa vraie patrie, est devenue aussi pour Verhaeren,
+une patrie d'adoption»? Or, contre une pareille affirmation, les faits
+protestent avec véhémence. Prétend-on sincèrement classer comme Germains
+des écrivains qui, toujours, ont pensé et écrit en français, dont le
+rythme est réfractaire à la langue allemande (les meilleures traductions
+de Verhaeren--et il y en a d'excellentes--ne savent rendre fidèlement ni
+ses élans, ni ses exaltations), mais surtout des écrivains marqués
+nettement de notre culture à nous, Latins[17] et, j'ajoute, qui ne
+pouvaient point l'éluder. Si les Lemonnier, les Rodenbach, les
+Verhaeren, les Maeterlinck ont choisi la France, ce n'est pas uniquement
+que, leur langue les conduisant vers l'Ouest, la vie s'annonçait plus
+facile en notre pays qu'ailleurs, c'est qu'à leur tempérament flamand
+insuffisant (nous expliquerons tout à l'heure pourquoi), il fallait un
+complément, et que ce complément devait nécessairement être latin.
+Qu'eussent-ils bien appris en Allemagne? Ils sentaient le besoin
+d'affiner leurs moyens d'expression! Est-ce chez nos voisins de l'Est
+qu'ils auraient acquis un style plus distingué, plus ordonné, plus
+clair, habitué leur esprit à élire les mots de manière précise et
+pertinente?... Au contact de la lourdeur, de la pédanterie germaniques,
+leurs natures si nobles, si vaillantes, se seraient sans doute épaissies
+et nous aurions peut-être vu leurs oeuvres, privées de cette qualité
+essentiellement latine, la mesure, dévier vers la trivialité... Un sûr
+instinct les guide donc vers la France, puisqu'elle seule offre ce qui
+leur manque, la culture latine[18].
+
+Et d'ailleurs, ils suivent simplement la voie de leurs illustres
+ancêtres, les peintres flamands du XVIIe siècle, qui, eux aussi, pour
+parfaire leur tempérament, sont allés chercher la culture latine en
+Italie. Rubens a vécu en Italie, Van Dyck a vécu en Italie. L'un et
+l'autre bénéficient de procédés d'artistes italiens, vénitiens en
+particulier, puis les accordent à des sensations d'hommes du Nord. Pour
+extérioriser leurs personnalités tumultueuses, ils adoptent la forme, ou
+mieux--qu'on permette le terme--la langue picturale plus apaisée des
+Latins. Véronèse se retrouve souvent dans Van Dyck, peintre religieux,
+encore plus dans Rubens. On admire au Musée de Dresde certaine
+_Adoration des Mages_ par Véronèse dont s'est inspiré très vivement
+Rubens, un jour qu'il traitait le même sujet[19]; le magnifique tableau
+_Thomyris faisant plonger dans le sang la tête de Cyrus_[20] évoque des
+compositions de Véronèse, par les attitudes des hommes groupés à droite
+et la décoration du ciel. Comme les littérateurs d'aujourd'hui, les
+maîtres d'autrefois éprouvent en Flamands et traduisent en Latins. Les
+deux faits s'éclairent l'un l'autre lumineusement.
+
+J'entends l'objection: «Vous voulez démontrer que les Flamands, artistes
+ou écrivains, ne peuvent se passer de la culture latine. Cependant, au
+XVe siècle, les primitifs flamands, les Memling, les Van Eyck, ont
+trouvé en eux-mêmes toutes leurs ressources, tous leurs trésors. Bien
+plus, ce sont eux qui influencèrent certains peintres italiens,
+espagnols, ou de l'école d'Avignon...» Assurément, mais au XVe siècle,
+tandis que Memling et Van Eyck travaillaient à leurs oeuvres immortelles,
+la Flandre vivait des jours glorieux. Jamais le commerce ni l'industrie
+ne connurent un aussi vif éclat, jamais l'art ne s'imposa plus
+splendidement qu'à l'époque de Philippe le Bon, où Bruges dardait avec
+orgueil la tour altière et fière de son beffroi. Voilà pourquoi Memling
+et Van Eyck purent se développer complètement par leurs propres moyens.
+Mais au XVIIe siècle, la Flandre gémit sous la botte espagnole; à toutes
+les consciences, à tous les esprits, à tous les coeurs, la tyrannie
+funeste de Philippe II avait imposé une si écrasante contrainte que des
+natures même géniales risqueraient fort de se dessécher en ne voyageant
+point. Aujourd'hui, la situation est différente; toutefois, la Belgique,
+bien qu'indépendante et riche, se trouve serrée entre des nations
+beaucoup plus importantes, beaucoup plus gourmandes, et ses écrivains,
+s'ils veulent ne point étouffer chez eux, s'ils rêvent d'imprimer leur
+marque sur le monde, sont obligés de se déraciner, de partir vers
+d'autres contrées respirer plus largement, d'obtenir d'une autre
+culture, la culture française, ce qu'ils ne sauraient exiger de leurs
+tempéraments flamands.
+
+Aussi bien, puisque à propos des écrivains belges contemporains, nous
+avons rappelé l'exemple des peintres du XVIIe siècle, proposons encore
+cette comparaison. Comme Rubens, jadis, après s'être enrichi de la
+culture latine italienne, revécut dans l'école française du XVIIIe
+siècle, dans les Boucher, les Watteau, les Fragonard, les Greuze, et
+cela, par ses qualités purement nationales, la vigueur et l'exubérance
+sensuelle des formes, ainsi, Verhaeren, de nos jours, assagi grâce à la
+culture latine française, impressionne un groupe de poètes français, les
+Romains, les Vildrac, les Mercereau, les Théo Varlet, par ce qu'il y a
+de plus flamand dans son génie. Si tant de jeunes s'enthousiasment pour
+le rythme capricieux et révolté du poète des _Villes tentaculaires_, ils
+n'oublient pas non plus sa passion tenace et noble à découvrir de la
+poésie dans les manifestations de la vie d'aujourd'hui, commerciale ou
+industrielle, qui en paraissent le plus dépourvues, pour les célébrer
+superbement. À cet égard, l'influence de Verhaeren se manifeste avec
+évidence. Tel le peintre du XVIIe siècle, le poète du XXe s'assimile la
+culture des Latins, puis insinue à ces mêmes Latins des vertus de sa
+race. Il y a là un phénomène d'échange fort suggestif et aussi, pour le
+moins, une coïncidence curieuse.
+
+La littérature belge vit tributaire de la littérature française. En
+sera-t-il toujours ainsi? Après une longue période de prospérité, la
+Belgique ne produira-t-elle point des écrivains qui sauront devenir
+universels sans le secours de la culture latine? Et tout naturellement,
+nous touchons à l'une des questions les plus brûlantes dont se
+tourmentent nos amis, la question flamingante. Il existe un parti, en
+Belgique, qui rêve d'une culture purement flamande, sans odeur latine,
+sans même parfum germanique, capable de laisser s'exprimer en flamand
+des pensées et des sentiments flamands. Ce parti considère comme une
+faute contre la patrie l'emploi de la langue française, dangereux
+facteur de dénationalisation, et témoigne d'une mauvaise humeur de plus
+en plus méfiante envers un Maeterlinck ou un Verhaeren, coupables
+d'écrire dans la langue de Racine. Aussi réclame-t-il la flamandisation
+de l'Université de Gand. Pour cette réforme, plutôt réactionnaire, se
+massent tous ses efforts. Et ce n'est là, dans l'esprit des flamingants,
+que le début d'une série de mesures destinées à bannir de Belgique la
+langue et la culture françaises. Maurice de Miomandre a fort bien
+dit[21]: «Le flamingantisme est la dernière tentative faite en Europe
+pour affirmer une nouvelle nationalité». Examiner cette grosse querelle
+entre Wallons et Flamands dépasse notre sujet: les éléments religieux et
+politiques y jouent un rôle trop sérieux, trop essentiel, pour qu'elle
+trouve asile dans une étude littéraire. Mais il faut envisager le
+mouvement flamingant comme le plus redoutable ennemi de la culture
+française, et, à ce titre, il préoccupe. Doit-il inquiéter? Peut-être,
+les flamingants obtiendront-ils la flamandisation de l'Université de
+Gand[22]. Toutefois, je croirais volontiers que les conséquences de
+cette entreprise sauvage se développeraient, avant tout, sur le terrain
+administratif et politique[23]; quoi qu'on en dise, son efficacité à
+l'égard du mouvement littéraire demeurerait peu dangereuse. Il importera
+toujours que les écrivains flamands usent du français et se forment à
+notre culture, s'ils désirent être lus et connus ailleurs qu'à Bruges,
+Gand ou Anvers. Qui se soucie aujourd'hui des littérateurs de langue
+flamande? Pourquoi les flamingants ne comprennent-ils pas que Lemonnier,
+Rodenbach, Van Lerberghe, Verhaeren, Maeterlinck, encore qu'écrivant en
+français, les honorent plus magnifiquement que Pol de Mont ou Léonce du
+Catillon, fidèles au dialecte des bords de l'Escaut? Singulière
+intelligence du patriotisme! Le jour où tous les auteurs flamands
+emploieraient le flamand, la Flandre serait à ce point nationalisée que
+les autres peuples oublieraient son existence... Nous ne vivons pas au
+XVe siècle. De plus en plus, le français devient la langue
+internationale des lettrés; de plus en plus, pour créer une oeuvre belle
+et durable, les Flamands devront combiner avec leur manière de
+s'émouvoir notre manière d'exprimer, se nourrir d'une culture qui, sans
+cesse, élargit son rayonnement et davantage s'affirme. Que les
+flamingants luttent, qu'ils rendent obligatoire le flamand dans les
+provinces flamandes, ils ne pourront cependant réagir contre une loi
+naturelle, fatale, dont l'histoire et la géographie garantissent le
+maintien, ils n'empêcheront jamais la Belgique de rester une province
+littéraire de la France: les écrivains belges emprunteront notre langue,
+notre culture, ou ils ne seront point. Mais ils seraient moins encore,
+s'ils s'avisaient d'imiter servilement nos prosateurs ou nos poètes.
+Encore une fois, leurs pensées, leurs sensations doivent garder le
+caractère de leur race, éviter à tout prix de se parisianiser. Dans une
+lettre adressée, voilà vingt-deux ans, au journal _La Nation_[24] qui
+procédait à une consultation sur ce sujet, Maurice Barrès envisageait
+déjà la question de manière excellente et définitive.
+
+ Nous vous aimons, écrivait-il, surtout quand vous êtes Belges, car
+ nous n'avons pas cessé de souhaiter une forte décentralisation de
+ la pensée française, devenue trop uniquement parisienne.
+
+ Permettez-moi d'oublier les frontières politiques pour ne voir que
+ la géographie intellectuelle de l'Europe, et de dire que vous
+ faites de l'excellente décentralisation française. À mon point de
+ vue de Français, j'y vois un honneur pour la France, comme de votre
+ point de vue belge, vous devez trouver là un témoignage de
+ l'excellente énergie de la nation et du sol belges. Vous nous
+ faites voir un aspect particulier de notre pensée, comme le
+ genevois Rousseau est indispensable à l'intégralité de la pensée
+ française.
+
+ Vos penseurs et écrivains font partie de notre courant
+ intellectuel. Vous profitez de nous, nous profitons de vous; nous
+ sommes des associés. Et il ne peut y avoir entre les deux pays que
+ des sentiments de haute estime et d'affection qui unissent des
+ collaborateurs.
+
+
+
+
+II
+
+LES ROMANS ET LES CONTES
+
+
+Le roman apparaît comme la véritable incarnation du tempérament flamand.
+
+Nous avons indiqué déjà quelle parenté rattachait les romanciers
+contemporains aux peintres du XVIIe siècle, il faut le répéter encore,
+car, si tous les écrivains belges peuvent justement se réclamer des
+artistes anciens, les romanciers surtout en descendent. Bien autrement
+que la poésie ou le théâtre, le roman invite aux descriptions: ainsi
+s'exaspère ce besoin de peindre qui gît au fond de tout auteur belge.
+Les romanciers belges sont des peintres et, en général, ne sont que des
+peintres. Cette remarque s'applique particulièrement, sinon
+exclusivement, aux romanciers flamands; ne cherchez point en leurs
+oeuvres d'études de caractère, de complications sentimentales: leur
+psychologie reste courte, pour ne pas dire inexistante. Les livres de
+Camille Lemonnier, de Georges Eekhoud, d'Eugène Demolder, de Georges
+Virrès, forment, comme la merveilleuse légende de Charles de Coster,
+leur maître à tous, une suite de tableaux d'où jaillit, en torrent, la
+nature plantureuse, sensuelle et fauve. Ils dispensent soit la richesse
+fastueuse, soit l'âpreté rude de la race flamande, sans grand souci
+d'ordre ni d'harmonie. Les descriptions colorées, tantôt splendides,
+tantôt ignobles, étalent la vie glorieuse ou tarée; rarement cependant
+elles deviennent malsaines, comme dans bien des romans parisiens, parce
+qu'elles conservent de la bonhomie et, disons le mot, de la candeur.
+Quelle candeur, en effet, chez des artistes truculents, parfois même
+grossiers! Sous leur écorce rugueuse, ces gaillards cachent une âme
+presque enfantine; grâce à leur inaltérable fraîcheur, ils peuvent
+écrire des pages ordurières, sans, le plus souvent, nous choquer. C'est
+que leur dédain de toute affectation, leur insouciance de toute
+coquetterie vaine, leur probité littéraire parfaite donnent à la plupart
+d'entre eux une allure de spontanéité franche, de familiarité
+bienveillante dont le charme exerce un irrésistible attrait.
+
+Le superbe mâle que Camille Lemonnier! La robuste charpente massive et
+riche! Il porte beau, il porte sain. Le front embroussaillé de mèches
+rousses, la moustache fièrement dressée, les narines palpitantes et
+avides, deux yeux, oh! très doux et très bons, mais qui flambent, toute
+sa personne respire la vigueur et la crânerie.
+
+Né le 24 mars 1844, à Ixelles, près de Bruxelles, Camille Lemonnier
+n'était plus un débutant en 1880. Encore qu'_Un Mâle_, sa première oeuvre
+importante, date de 1881, des contes flamands, quelques romans, surtout
+de nombreuses et vaillantes critiques d'art lui assuraient, autant que
+son âge, une incontestable autorité. Aussi, dès les premiers efforts de
+la _Jeune Belgique_, Lemonnier voit-il se grouper autour de lui tous les
+jeunes écrivains.
+
+«À ce moment, écrit Léon Bazalgette[25], Camille Lemonnier apparaît bien
+le chef et le père. Il avait été l'éveilleur, l'homme providentiel qui,
+du rameau de son art, avait touché au front les endormis.»
+
+Esquisser la silhouette de Camille Lemonnier, n'est-ce pas déjà
+présenter son oeuvre? En elle se retrouve la véhémence sanguine et
+voluptueuse de l'homme, comme la caresse naïve de son regard. Deux
+douzaines de romans au moins et maints recueils de nouvelles affirment
+la sève inépuisable, rajeunie sans cesse, de cet écrivain.
+
+Chez Lemonnier, je distingue d'abord, avant tout, un peintre effréné de
+la nature. Il aime la nature, il aime la terre, le murmure animal et
+végétal qui l'enchante. Lui-même se grisa, à vingt-cinq ans, de la vie
+au plein air, et, dans les livres où il l'exalte, on perçoit une émotion
+plus intime que s'il tente de réduire son fougueux enthousiasme à la
+mesure des villes ou des salons. _Un Mâle_ est l'hymne à l'existence
+libre, violente, sauvage, par les futaies et les taillis. Ce Cachaprès,
+quelle belle bête humaine! D'instinct, il braconne, hait les gardes,
+aime les filles; il fait vraiment partie de la forêt, comme les arbres,
+comme les plantes, comme les biches et ne raisonne guère plus qu'eux.
+Dans ce roman tuméfié, par endroits, de rutilantes kermesses, mais
+sentant si bon les bois et les fermes, si parfumé de fleurs, si chantant
+de claires mélodies d'oiseaux, si miroitant de teintes subtiles et de
+colorations rares, rien ne semble artificiel. Voici l'heure où le soleil
+se lève:
+
+ La laiteuse clarté bientôt s'épandit comme une eau après que les
+ vannes sont levées. Elle coulait entre les branches, filtrait dans
+ les feuilles, dévalait les pentes herbues, faisant déborder
+ lentement l'obscurité. Une transparence aérisa les fourrés; les
+ feuilles criblaient le jour de taches glauques; les troncs gris
+ ressemblaient à des prêtres couverts de leurs étoles dans l'encens
+ des processions. Et petit à petit le ciel se lama de tons d'argent
+ neuf.
+
+ Il y eut un chuchotement vague, indéfini, dans la rondeur des
+ feuillages. Des appels furent siffles à mi-voix par les verdiers.
+ Les becs s'aiguisaient, grinçaient. Une secouée de plumes se mêla à
+ la palpitation des arbres; des ailes s'ouvraient avec des
+ claquements lents; et tout d'une fois, ce fut un large courant de
+ bruits qui domina le murmure du vent. Les trilles des fauvettes se
+ répondaient à travers les branches; les pinsons tirelirèrent; des
+ palombes roucoulèrent; les arbres furent emplis d'un égosillement
+ de roulades. Les merles s'éveillèrent à leur tour, les pies
+ garrulèrent et le sommet des chênes fut raboté par le cri rauque
+ des corneilles[26].
+
+Aussi peu fardés, aussi éclatants sont les paysages dans _Le Mort_, bien
+qu'autrement farouches, dans _L'Île Vierge_, dans _Adam et Ève_, dans ce
+délicieux récit qui s'intitule: _Au coeur frais de la forêt_.
+
+Mais ailleurs Lemonnier célèbre l'usine dévorante (_Happe-Chair_), conte
+les aventures d'une étoile de café-concert (_Claudine Lamour_), les
+souffrances de la femme adultère (_La Faute de Mme Charvet_); il écrit
+_L'Hystérique_, _Le Possédé_, _l'Homme en amour_, et nous initie à des
+vices honteux, à des dépravations infâmes... En de tels romans, bien
+qu'il demeure peintre puissant et prodigieux évocateur, Lemonnier,
+dirait-on, se fait violence pour brosser des toiles qui l'inspirent peu.
+Nous le sentons gêné, incommodé par les turpitudes dont il nous
+entretient. Ce souffle de mysticisme attendri s'évanouit qui, au cours
+de certains romans, prête aux descriptions tant de grâce prenante sans
+les dépouiller de leur énergie. Camille Lemonnier est l'homme de la
+nature sincère et généreuse; il étouffe dans les atmosphères lourdes de
+compromissions, de mensonges et de vice. Aussi, quand, après tous ces
+ouvrages à l'âcre relent, paraissent _L'Île Vierge_, _Adam et Ève_,
+surtout _Au Coeur frais de la forêt_, l'un de ses romans les plus exquis,
+il semble savourer la joie de fuir un vilain cauchemar. Nous retrouvons
+alors le Lemonnier d'_Un Mâle_, mais moins farouche, plus troublé, plus
+prosterné devant cette Nature qu'il adore religieusement comme une
+Divinité, que seule il croit capable de régénérer l'humanité. Et sa foi
+se grandit de l'horreur des dépravations dont ses récents volumes lui
+avaient imposé le spectacle. Elle est édifiante l'histoire des deux
+jeunes vagabonds, Petit-Vieux et Frilotte... S'étant enfoncés dans la
+forêt pour y vivre, insensiblement ils se débarrassent de toutes les
+tares développées en eux par la ville, se purifient, redeviennent bons
+et sains au contact de la nature. Le beau chant à la gloire de la Forêt,
+magicienne qui guérit les mauvaises passions et ennoblit! Il y a dans ce
+livre tant de séduction douce, tant d'innocence câline, qu'on aime à s'y
+plonger comme en une source de réconfortante pureté pour oublier les
+vilenies et les laideurs de l'existence:
+
+ Nous vivions innocents et charmés. Un sens nous inclina vers le
+ mystère, vers la beauté du ciel et des heures, une sensibilité
+ émerveillée d'enfants devant un prodige. C'était si gentil, cette
+ Iule, cueillant la rosée à ses cheveux et l'égouttant en
+ arc-en-ciel dans le matin frais avec des yeux éblouis! Couchée sur
+ le ventre, près de moi, elle regardait glisser à ma peau les filées
+ de soleil comme des scarabées vermeils et elle criait de plaisir.
+ Elle sentait bon le jour qui se lève, l'écorce humide, le
+ brouillard monté de l'eau, le vent venu de loin avec ses corbeilles
+ d'arômes. Elle avait l'odeur du froment mûr et du pain[27].
+
+Bien des ouvrages de Lemonnier, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Happe-Chair_, par
+exemple, sont, autant que des tableaux, des épopées. Lemonnier considère
+la Forêt, l'Usine comme des êtres animés qui dominent et inspirent son
+récit. Il en fait une représentation symbolique de la vie rustique ou de
+la vie des villes. À cet égard, sa conception rappelle celle d'Émile
+Zola; chez lui, comme chez Zola, on observe une tendance à grossir le
+symbole, à le transfigurer, à l'idéaliser, de sorte que les pages les
+plus réalistes prennent souvent une allure hallucinante et fantastique.
+Combien de critiques ont proclamé déjà que _Happe-Chair_, le poème de
+l'Usine, était une transposition de _Germinal_, le poème de la Mine!
+Sans doute, _Happe-Chair_ parut un an après _Germinal_, mais, à en
+croire Léon Bazalgette, le roman de Lemonnier devance historiquement
+celui de Zola. Peu importe d'ailleurs; car, même si _Happe-Chair_ fut
+composé avant la publication de _Germinal_, la «manière» de Zola a
+manifestement influencé Lemonnier dans cette oeuvre, et dans d'autres
+comme _Mme Lupar_ ou _La Fin des Bourgeois_.
+
+Aussi bien, puisque nous parlons d'influence française, convient-il de
+noter à quel point Lemonnier s'est souvenu d'Alphonse Daudet, en
+écrivant la plupart des nouvelles qui illustrèrent maints journaux
+parisiens, avant de paraître en volumes. Toute cette partie de l'oeuvre
+du romancier n'est pas appelée à de glorieuses destinées. En vérité,
+Camille Lemonnier dégrade son admirable personnalité, s'il s'égare loin
+de la vie naturelle et libre.
+
+Toutefois, ce bon géant, dont des sujets si variés ont tenté la verve,
+ne fit jamais preuve d'une spontanéité plus exquise qu'en composant ses
+délicats, ses touchants _Noëls flamands_, ou encore _Le Vent dans les
+moulins_, _Le Petit Homme de Dieu_, deux romans qui chantent la vie
+intime du pays de Flandre, celui-là, les paysages chéris et les
+multiples travaux des champs, celui-ci, les logis modestes et humbles,
+les âmes simples et croyantes. Ne négligeons pas non plus _L'Histoire de
+huit bêtes et d'une poupée_, _La Comédie des jouets_, _Les Joujoux
+parlants_, autant de contes pour les enfants, où Lemonnier se fait
+grand-papa avec une bonhomie souriante et amusée.
+
+Il faut, enfin, mentionner ici, encore qu'il ne soit pas un roman, cet
+ouvrage formidable et d'un lyrisme plus que turbulent, cette flamboyante
+_Belgique_, où Lemonnier dépense, sans s'appauvrir jamais, en l'honneur
+de son pays, toute sa force et toute sa foi.
+
+Cet écrivain, qui fréquenta peut-être davantage les peintres que les
+hommes de lettres, possède, pour évoquer la nature, des trésors de notes
+tels, que peu de pinceaux en pourraient rendre plus subtilement les
+mille teintes instables, les innombrables impressions fugitives. Camille
+Lemonnier est un prestidigitateur du verbe. Non seulement il connaît la
+propriété de tous les mots, de tous les mots spéciaux à toutes les
+situations, à tous les métiers, mais il sait l'art de les distribuer
+dans une phrase, les accouplant, les opposant, les postant en vedette,
+selon les exigences du récit ou les harmonies du décor. Rappelez-vous
+avec quelle magnificence somptueuse, il traduit, au commencement d'_Un
+Mâle_, le faste d'une aurore printanière. Admirez en quel style sensuel
+et gras, il projette la folie d'une fête villageoise:
+
+ Midi tomba sur la soûlerie. Le grésillement des côtelettes à la
+ poêle chuinta derrière les huis. On entendit remuer les vaisselles
+ dans les bahuts. Sur le relent des fumiers chauffés par le soleil
+ passa une odeur grasse de soupe au lard. La faim crispant les
+ estomacs, les cabarets se vidèrent. Les hommes allèrent nourrir
+ leur ivresse de tranches lourdes. Quelques-uns, après avoir mangé,
+ se jetèrent pendant une heure sur des bottes de paille, au fond des
+ hangars. Le soleil cuisait, du reste, allumant une réverbération
+ aveuglante, à ras du pavé. Les toits de chaume, tapés à cru du
+ jaune d'or de la lumière de midi, avaient des tons de poissons
+ rissolés dans le beurre[28].
+
+Il faut reconnaître que, dans les premières productions de Lemonnier,
+des expressions de mauvais goût déparent trop souvent l'originalité de
+la langue. Elles sont devenues de moins en moins fréquentes, à mesure
+que Lemonnier s'affinait à notre culture. Et puis, n'apparaissent-elles
+pas un peu comme la rançon inévitable de ce tempérament toujours en
+tumulte?
+
+L'oeuvre de Camille Lemonnier restera l'une des plus honnêtes, des plus
+franches, des plus émues, des plus vaillantes qu'on ait données. Il ne
+semble guère possible de la mieux caractériser qu'en laissant la parole
+au Maître lui-même, dont la solidité et la fraîcheur permettent
+d'espérer de beaux livres encore:
+
+ Je ne me suis jamais séparé des choses et des hommes qui
+ m'entouraient: j'ai eu la passion de la vie, de toute la vie
+ mentale et physique. Si elle fut pour moi la cause d'erreurs
+ nombreuses, elle fut aussi l'aboutissement des puissances de mon
+ être et me valut des joies infinies. Peut-être avec un goût mieux
+ calculé pour ses entraînements, aurais-je pu atteindre à des
+ altitudes que je n'ai fait qu'entrevoir. J'ai le sentiment d'avoir
+ été un homme, un simple homme de travail, de lutte et d'instincts,
+ plus encore qu'un homme de lettres au sens exclusif du mot. J'ai
+ vécu surtout avec ténacité la vie des gens de mon pays[29].
+
+Tout Lemonnier tient dans ces lignes. Que beaucoup d'écrivains veuillent
+les méditer!
+
+La renommée de Georges Eekhoud ne s'étend pas aussi loin que celle de
+son illustre aîné. Georges Eekhoud est un sauvage, et un sauvage
+révolté. Sa passion de la nature égale, en ardeur, celle de Camille
+Lemonnier, mais elle reste âpre: jamais un sourire, jamais un abandon.
+Ou entend mordre, sous cet amour féroce et jaloux, la haine de tant
+d'autres choses! Sa jeunesse malheureuse développa chez Georges Eekhoud
+des instincts de bête traquée et défiante. Il ne s'est jamais apprivoisé
+depuis. La société lui inspire une sainte horreur; pour trouver grâce
+auprès de ce réfractaire, il faut exhiber des titres de misère; les
+vagabonds, les dévoyés, tous les parias de l'humanité qui grouillent
+dans les bouges et les cloaques ont plus de chance de l'intéresser à
+leur sort que l'homme honnête ou heureux. En eux seuls il sent des amis,
+pour eux seuls il réserve sa tendresse. On comprend alors qu'Eekhoud
+fasse siennes ces paroles de Thomas de Quincey, reproduites en exergue
+sur _Mes Communions_:
+
+ Généralement, les rares individus qui ont excité mon dégoût en ce
+ monde, étaient des gens florissants et de bonne renommée. Quant aux
+ coquins, que j'ai connus, et ils ne sont pas en petit nombre, je
+ pense à eux, à tous, sans exception, avec plaisir et bienveillance.
+
+Remarquer à quel point Georges Eekhoud possède peu les dons qui rendent
+un écrivain séduisant ou seulement sympathique, n'est-ce pas superflu?
+Tenacement attaché à sa terre, à sa Campine pauvre et ingrate, Eekhoud
+se glorifie de rester le romancier de sa terre, de rester le romancier
+de sa Campine, de sa Campine pauvre et ingrate, parce qu'elle est pauvre
+et ingrate et que les habitants des pays riches la méprisent et qu'elle
+fait figure de déclassée, sa Campine pauvre et ingrate, comme ces
+malheureux dont le visage émacié rebute. Et il peint son pays avec un
+acharnement rageur, féroce, pour le venger; dans presque tous ses livres
+il le célèbre, lui, et ses villages, et ses paysans opiniâtres, têtus,
+courbés sur la glèbe aride. Les descriptions sont d'un réalisme brutal
+et terrifiant. Par exemple, les jours de kermesse, tous ces «gaillards
+massifs, râblés comme des boeufs du terroir» s'abandonnent à d'excessives
+folies; leurs instincts ne connaissent plus ni mesure ni pudeur; excités
+par la bière, les salaisons, les victuailles fumées, la chair des
+filles, ils se livrent aux plus grossières débauches. À ces récits, mais
+à ceux-là seulement, Eekhoud prête une physionomie moins rébarbative,
+plus plaisante et comme un petit air «sans façon», qui ne messied point.
+Pour comprendre la vie de la Campine et de ses habitants, il faut lire
+_Kees Doorik_, _Les Kermesses_, _Les Fusillés de Malines_, _Cycle
+patibulaire_, _Mes Communions_, _Escal Vigor_; _Kees Doorik_ est
+l'histoire d'un valet de ferme bâtard, qui devient amoureux de sa
+patronne, jeune veuve provocante; mais Mie Andries épouse Jurgen, le
+beau villageois. Kees, déjà fort agité par d'exagérées libations,
+apprend la nouvelle en revenant d'une fête, de la bouche même de son
+rival. En proie à un désespoir furieux, il le tue. Ce scénario banal
+donne à Eekhoud l'occasion de brosser quelques-unes de ses fresques les
+plus violentes, les plus atroces. Naturellement, Kees Doorik, parce que
+bâtard, parce que méprisé et injurié, provoque sa sympathie. Dans _La
+Nouvelle Carthage_, Eekhoud exalte la vie de la cité anversoise, du
+moins, entendons-nous, il exalte les bas-fonds anversois: les gueux, les
+coquins, tous ceux que la société poursuit de ses lois haineuses, lui
+les accueille et les magnifie. Mais les gens honorables, mais les
+bourgeois, mais les commerçants, mais les boursiers, mais tous ceux qui
+doivent leur sécurité au triomphe de conventions scélérates, tous
+ceux-là, le romancier les écrase sous son mépris. N'importe, le livre
+nous vaut des peintures d'une énergie fauve vraiment saisissante et les
+pages consacrées au monde des débardeurs comme celles qui évoquent une
+séance de la Bourse comptent parmi les plus audacieuses que Georges
+Eekhoud ait écrites.
+
+Cet insurgé intrépide compromet cependant la richesse de son oeuvre par
+des passages d'un caractère révoltant. Son exaspération l'entraîne
+parfois hors des frontières du bon goût. Témoin, l'assassinat de Jurgen
+par Kees Doorik:
+
+ Il (Kees) lui plongea le couteau dans le corps, retira l'arme, le
+ frappa de nouveau. Il avait eu soin d'écarter les vêtements du
+ malheureux au-dessus de la ceinture pour que la lame ne rencontrât
+ pas de résistance. Au premier coup porté dans les reins, la victime
+ supplia: Oh, Kees! Ne le fais pas! Pitié! Ah Maie!...
+
+ Kees n'écoutait plus. Il se tenait à califourchon sur ce vivant
+ dont il était absolument maître. Il serrait les hanches de Jurgen
+ entre ses genoux comme il eût serré le bon Kouss, le cheval moreau.
+ D'une main il empoignait son ennemi à la gorge pour étouffer ses
+ cris et de l'autre, il lui labourait les flancs, en se servant de
+ son couteau comme d'une houe dans la terre du Polder et en criant:
+ Harré! Et vlan, et encore!
+
+ Les gémissements du vaincu diminuaient. Pour le faire taire
+ complètement, Kees lui enfonça une dernière fois son lierrois dans
+ la nuque, comme on fait aux cochons sacrifiés. Tout râle cessa. Un
+ flot de sang sortit par la bouche. Les membres se détendirent,
+ rigides, refroidissant. Rien ne remua plus[30].
+
+En vérité, la bestialité de cette scène écoeure: nous ne sommes point à
+la boucherie. Trop d'abcès analogues gangrènent malheureusement les
+romans ou nouvelles de Georges Eekhoud, qu'aucun souffle de pitié
+attendrie, si fréquent chez Lemonnier, Demolder ou d'autres, ne
+désinfecte jamais. Quant à la langue, elle manque essentiellement de
+distinction, de souplesse aussi: des mots vulgaires, des expressions
+rocailleuses, des phrases qui grincent comme des rouages privés
+d'huile... Georges Eekhoud est, je crois, le seul écrivain belge
+d'expression française, qui se défende de notre culture[31]; on s'en
+aperçoit. Estimons les nobles parties de son oeuvre, respectons
+l'intransigeance irréductible de son tempérament. Quant à l'aimer!...
+
+Eugène Demolder, quel gai compagnon! Celui-là va nous ragaillardir! Son
+oeuvre éclate d'orgies joyeuses; elle est l'apothéose de toutes les
+passions du Flamand matérialiste et jouisseur. À côté d'Eugène Demolder,
+Lemonnier semble un timide; même chez de Coster, on ne trouve point une
+sève aussi effervescente ni une telle désinvolture dans l'étalage des
+indécences. Et puis, circulant par toute cette grossière débauche, un
+courant clair de mysticisme rafraîchissant... En Demolder se confondent
+merveilleusement la nature sensuelle et le caractère religieux de la
+race flamande:
+
+ Ainsi, écrit Désiré Horrent[32], Demolder, par ce mélange de piété
+ et de jovialité, montre qu'il appartient à la race des Flamands du
+ littoral qui, en quittant les messes et les processions, se ruent
+ aux folies et aux saouleries des kermesses, à la race de ces marins
+ et de ces pêcheurs dans les prunelles desquels le ciel et la mer
+ reflètent leur songe d'infini.
+
+Plus que tous les autres romanciers, plus que tous les autres écrivains
+de son pays, Demolder est peintre. Il transporte les musées dans ses
+livres. Seul, peut-être, parmi les auteurs belges, il demeure aussi
+indifférent à la vie moderne; il veut l'ignorer. Plaçant les tableaux
+d'un Breughel ou d'un Jordaens entre le monde et lui, il les repeint,
+dirait-on, avec sa plume sur son papier. _La légende d'Yperdamme_? Une
+toile de Breughel. Voici, dans le même décor de la contrée natale, la
+même cité imaginaire, la même foule bariolée et burlesque, les mêmes
+tonalités somptueuses, la même puissance enveloppante de l'âme
+patriarcale. _Les Récits de Nazareth_, _Le Royaume authentique du grand
+Saint-Nicolas_, _Les Patins de la Reine de Hollande_, autant de légendes
+dans lesquelles Demolder accorde son goût des descriptions sanguines à
+un sens mystique délicieux. Une oeuvre imagée et enflammée s'il en fut,
+_la Route d'émeraude_, exalte le monde des peintres hollandais du XVIIe
+siècle. Autour de l'histoire amoureuse du jeune Kobus Barent et de la
+courtisane Siska s'agitent les types les plus suggestifs de l'époque.
+Devant nos yeux défilent les tableaux réalistes les plus osés. Nez
+empourprés, trognes échauffées, silhouettes titubantes, buveurs en
+ribote, qui vous empiffrez dans les tavernes ou bavez votre saoulerie
+sur le sein nu des garces, au fond de bouges sordides, nul ne sait,
+comme Demolder, vous animer! On croirait voir les personnages de Téniers
+et de Jordaens se détacher de la toile, gesticuler, hurler... Ah! le
+beau tapage, et que voilà de grasses agapes dont se fût régalé notre
+Gargantua! Mais nous assistons aussi à la visite édifiante de Rembrandt
+dans l'atelier de Franz Krul, nous l'entendons révéler devant Kobus
+illuminé le mystère de son art et confier, avec quelle émotion! comment
+il conçut _les Pèlerins d'Emmaüs_. Voici, d'autre part, la vie
+grouillante et bigarrée d'Amsterdam, dans les bas-fonds de laquelle le
+malheureux Kobus, ensorcelé par Siska, se dégrade et oublie son art.
+C'est Rembrandt, dont les nobles paroles avaient jadis, à Harlem,
+inspiré la vocation du jeune homme, qui sera l'artisan de son
+relèvement. Dans l'ignoble taudis d'un brocanteur, Kobus Barent aperçoit
+des tableaux et gravures du Maître.
+
+ Kobus penché sur les oeuvres se releva frémissant. Alors, au milieu
+ de cette exhibition après faillite, de ce bazar qu'attendaient les
+ enchères, au sein de cette foule qui suait le désir du lucre, une
+ rédemption s'opéra d'un coup. L'appel mystérieux qui avait sonné
+ dans les trompettes des anges de Lucas, à Leyde, chanta à nouveau
+ dans l'âme de Kobus. La flamme d'art, vacillante au souffle
+ énervant de Siska, se ralluma. Soudain Kobus retrouva cette extase
+ frissonnante naguère incompréhensible pour lui, cette ivresse dans
+ laquelle tous ses sens s'exaltaient, cette vie inconnue, jaillie
+ des forces secrètes de sa nature et qui ne s'était pas tarie[33].
+
+Et le peintre ressuscité regagne le vieux moulin du père Barent où il
+illustrera sur ses toiles le décor réconfortant du pays et les moeurs de
+ceux qui l'entourent. Ainsi l'art triomphe et avec lui la toute
+puissance de la nature.
+
+Après cette reconstitution enthousiaste du XVIIe siècle hollandais,
+Demolder, que décidément le présent séduit peu, tenta celle, plus
+inattendue, du XVIIIe siècle français, dans _Le Jardinier de la
+Pompadour_. De Harlem et d'Amsterdam, nous passons en Île de France: la
+région de Melun, Bellevue, les méandres de la Seine formeront le cadre
+de ces peintures nouvelles. Un pareil roman paraît singulièrement propre
+à exciter notre curiosité, puisqu'il met en lumière l'empreinte de notre
+culture sur Demolder. Jamais l'auteur de _La Route d'émeraude_ n'aurait
+écrit le _Jardinier de la Pompadour_, s'il n'avait vécu dans les
+environs de Corbeil. Mais comment ce Flamand saurait-il accorder sa rude
+jovialité aux minauderies de notre XVIIIe siècle? Ne risquait-il point
+d'habiller simplement en courtisans de Louis XV les gars truculents de
+là-bas? N'allait-il point prêter aux dames d'honneur de la «Belle
+Jardinière» les allures débraillées des gouges dans les kermesses? Telle
+est la vertu de notre influence, que Demolder mit dans sa peinture
+presque autant de mesure élégante que, jusqu'alors, de verve outrée. Je
+dis «presque autant», car, malgré tout, et Dieu merci, il ne bâillonne
+pas constamment sa virulence; certain repas de noce du _Jardinier de la
+Pompadour_ et le genre de plaisanteries qui s'y échangent font plutôt
+songer aux tableaux de Brower qu'à ceux de Lancret. Toutefois, quelques
+pages exceptées, Demolder devient le confrère de Watteau et de
+Fragonard. Ses descriptions, en demeurant charnues, prennent de la
+grâce, de la joliesse caressante.
+
+ Soudain la brise réveilla tout à fait la Seine; dans un
+ frémissement, sous le soleil pâle en sa rondeur d'hostie, l'eau se
+ pailleta d'argent. Ébloui, Jasmin regarda les spirales opalines que
+ le vent poussait contre les buissons[34].
+
+Ou bien:
+
+ Jasmin s'arrêta devant deux tubéreuses. Blanches, sur leurs longues
+ tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui
+ s'émanait de leurs corolles, capiteuses elles s'offraient au milieu
+ d'un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des
+ nouvelles venues[35].
+
+Voici d'autres tableaux où Demolder ne ménage aucune des touches tenues
+et mignardes, des harmonies maniérées et précieuses, si recherchées au
+XVIIIe siècle:
+
+ Mme de Pompadour donnait souvent des fêtes. Et Jasmin prenait grand
+ plaisir à la voir célébrer par les seigneurs orgueilleux dont les
+ habits à pans bouillonnés se mariaient aux massifs et aux
+ parterres, grâce à leurs tons de fleurs de pommiers, de verts
+ résédas et de violettes fournis d'argent et d'or[36].
+
+Plus loin:
+
+ Et parfois, flambant des rubans vifs de Lyon, de Gênes ou de
+ Palerme, toute la compagnie dansait la ronde (le Roi aimait cela!)
+ par les bosquets du baldaquin ou sous les arbres de Judée. Les
+ danseurs se tenaient à bras très allongés, à cause des paniers à
+ gondole ou à guéridon et Mme de Pompadour, d'une voix qui faisait
+ songer Jasmin à l'orgue de son église au printemps, chantait:
+
+ Nous n'irons plus au bois
+ Les lauriers sont coupés![37]
+
+N'est-ce pas une pastorale galante de Watteau?
+
+Dans cet aimable roman où le jardinier, qui répond au nom parfumé de
+Jasmin Buguet[38], cache un tendre amour pour la belle Favorite, il y a
+des héroïnes, les fleurs; elles répandent leur arôme par tout le livre.
+Quant aux soins pieux dont Jasmin les entoure, ils rappellent fort le
+culte de Kobus pour son art. De sorte que les romans d'Eugène Demolder
+s'imprègnent toujours d'une émotion religieuse, ceux-là pénétrés de
+mysticisme, ceux-ci rayonnant d'un idéal, et voilà bien le secret de
+leur vivifiante joie.
+
+On a fréquemment rapproché Georges Virrès de Georges Eekhoud, parce que
+lui aussi célèbre la Campine. Si _Les Gens du Tiest_ illustrent
+l'existence d'une petite ville de province, _En pleine terre_, _La
+Bruyère ardente_, _L'Inconnu tragique_ sont des hymnes brûlants à ces
+landes désolées, à ces hommes qu'une destinée invincible rive à leur
+sol. Mais Virrès ressemble bien peu à Eekhoud! Ce châtelain, d'allure
+élégante, est un croyant. Il se passionne pour la vie de sa terre, pour
+les coutumes de ses paysans, avec l'exaltation d'un catholique fervent.
+La vieille âme religieuse des Flandres se perpétue en lui. Comme les
+autres romanciers, Virrès se préoccupe fort de la plastique, il peint,
+il peint même des scènes violentes de débauche ou de sang, mais jamais
+il ne s'y complaît, et je ne m'étonnerais point qu'il y vît un moyen de
+rendre plus édifiante la partie mystique de son oeuvre. Dans _La Bruyère
+ardente_, Roek, village de Campine, et Botsem, hameau voisin, luttent
+haineusement: «Au fond des années, au delà des mémoires des plus
+anciens, avait germé l'antipathie du village et du hameau. Ceux de Roek
+et ceux de Botsem naissaient, ayant l'inimitié dans toutes les veines;
+c'était le plus sûr héritage des parents[39].» Cette rivalité développe
+chez les uns et les autres des sentiments détestables, excite tous leurs
+sens, les pousse au meurtre: de là, le lugubre et le tragique du livre.
+Mais au milieu de ces instincts sauvages se dresse, divinement pure, la
+silhouette de Mina dont Georges Ramaekers a dit en une langue, un peu
+prolixe, qu'elle «synthétise, idéalement et sans aucune invraisemblance,
+parmi les crudités d'un réalisme aigu, la mysticité médiévale,
+ataviquement perpétuée en cette terre campinoise avec l'héroïcité calme
+et la vertu sublime des vertus primitives[40]».
+
+Georges Virrès accorde à son style le plus grand soin. La distinction
+naturelle s'accommode mal de formules banales. Il écrit avec infiniment
+de recherche parfois et ses descriptions prouvent moins de puissance que
+de sensibilité souple et de déférente émotion.
+
+ Une aube se levait tranquille; au ciel, il y avait des sourires
+ d'anges. Le paysan avait mis la tête à la fenêtre, et la grâce
+ balsamique de l'aurore l'enveloppait; il respirait profondément. La
+ saveur de la Campine automnale flottait dans les premières lueurs
+ de la journée. Un parfum de feuilles jaunies et l'arôme des pins
+ s'unissaient sur l'aile de la petite brise. Bientôt les terres
+ arables dégagèrent leurs odeurs lourdes, et puis s'insinua la
+ senteur des sablons, d'une rudesse sauvage, enfin brusquement il y
+ eut l'envahissement des bouffées chaudes qui venaient de la cour de
+ la ferme[41].
+
+Nous devons à un jeune écrivain, Prosper-Henri Devos, le livre
+remarquable qu'est _Monna Lisa_. Pour la première fois, sans doute, un
+romancier belge compose son oeuvre non point seulement pour peindre ou
+crier des sensations, mais aussi et surtout dans le dessein de
+développer une idée. Voici la pensée de Devos: la femme revient
+fatalement à l'homme qui modela son âme vierge; de même l'artiste a
+toujours besoin de la femme avec laquelle il communia d'abord, dans
+l'enthousiasme de son art[42]. Les nobles tendances idéalistes du roman,
+trop touffu peut-être, mais singulièrement ardent et musclé, peuvent se
+résumer en ces quelques lignes:
+
+ ... Ce n'est pas impunément que deux âmes se mêlent à l'heure où un
+ grand rêve vient en elles de s'allumer. Il les fond au même creuset
+ et rien ne peut leur restituer ensuite leur substance première.
+ Chacun a laissé dans l'autre la moitié d'elle-même. Ainsi leur
+ amour sublime est moins en eux qu'au-dessus d'eux[43], et ils
+ peuvent bien, éloignés l'un de l'autre, devenir petits et vils, cet
+ amour reste immense et sacré[44].
+
+Il convient aussi de rendre hommage au talent sincère et généreux
+d'Horace Van Offel qui, dans ses contes, initie à la vie lamentable des
+forçats militaires ou décrit avec crudité les maisons mal famées
+d'Anvers. Voilà une nature robuste et pleine de souffle, très pitoyable
+en même temps aux déshérités, mais en hostilité manifeste avec toute
+forme d'expression un peu étudiée.
+
+ * * * * *
+
+À côté de ces écrivains au tempérament bouillant, dont le coloris brutal
+éblouit souvent, la Belgique possède des romanciers ou conteurs,
+d'origine wallonne pour la plupart, d'un caractère autrement paisible,
+qui peignent avec des tonalités moins sanguines les paysages plus
+aimables, les moeurs plus douces de leur contrée. Les descriptions n'ont
+ni l'envergure, ni l'héroïsme de celles des auteurs flamands. N'étant
+point, comme un Lemonnier ou un Demolder, obligés de s'expatrier pour
+chercher la culture française, puisque en leurs veines circule du sang
+latin, les Wallons volontiers se calfeutrent dans leur petite province,
+regardent autour d'eux, pas très loin, puis nous offrent des décors
+discrets, nous confient des vies, navrantes parfois, mais rarement
+fanatiques, avec un souci persistant de notations précises ou de
+subtilités psychologiques moins en honneur sur les bords de l'Escaut que
+sur les rives de la Meuse. Il leur arrive de voir trop menu. Au
+matérialisme épais et au mysticisme se substituent la grâce et
+l'émotion. Surtout les auteurs wallons dispensent par leurs écrits,
+beaucoup plus largement que leurs confrères flamands, une bonhomie fort
+touchante. Aussitôt nous devenons amis avec eux; même nous oublions un
+peu que nous lisons un livre à la disposition de tout le monde.
+L'histoire n'est-elle pas contée pour nous seuls dans la bonne intimité
+d'une soirée d'hiver?
+
+Louis Delattre chérit la vie: il en observe les manifestations de
+manière clairvoyante, les interprète avec indulgence, les célèbre avec
+amour. Tantôt il décrit le riant pays wallon et ses villes si cordiales
+«qu'elles se jettent au cou du premier qui les aime, et, pour lui, n'ont
+guère de caché». Tantôt il évoque, en des récits simples, naïfs, aux
+dialogues vifs et colorés, les existences claires ou tristes des gens de
+son village; il nous parle de leurs amours, de leurs infortunes; il
+comprend si bien les petits, les humbles, leurs misères et jusqu'à leurs
+vices! Comme il se penche vers eux, tendrement apitoyé, pour pardonner
+et réconforter! Et que d'affection il voue aux enfants et aux bêtes! Le
+ravissant roman que celui du Chien et de l'Enfant, tout frais, tout
+parfumé d'innocence et de bonté! On se sent le coeur gros en lisant
+l'agonie du pauvre Friquet «qui avait tant de bonheur à être chien»...
+Louis Delattre a déjà beaucoup produit; un roman _La Loi de péché_, et
+de nombreuses nouvelles réunies en une vingtaine de volumes. _Les Contes
+de mon village_, _Une Rose à la bouche_, _Les Carnets d'un médecin de
+village_, _Les Contes d'avant l'amour_ sont des recueils savoureux, trop
+peu connus en France, où Delattre se révèle un charmeur exquis dont la
+familiarité n'exclut point la délicatesse. Dans un récent volume, _Le
+Parfum des Buis_ «avec six autres histoires pour exalter la radieuse
+misère de vivre», son talent s'affirme encore plus séduisant, surtout
+plus élevé, plus édifiant; et l'on déplore de ne point citer entièrement
+des récits comme _La Bablutte_, _Le Réveillon de M. Piquet_, _La Chalée
+Maclotte_, d'un développement aisé, d'une langue alerte et imagée, d'une
+tendresse si enveloppante. Voyez et écoutez la marchande de marrons:
+
+ C'est grande fête, demain. C'est Noël. Les sous sortent facilement
+ des poches. Les pauvres eux-mêmes trouvent quelques vieux liards
+ couverts de vert de gris pour goûter à la pulpe fumante des
+ châtaignes craquantes. La marchande de la rue est heureuse de tenir
+ la boutique du feu. Les mains roulées dans son tablier, elle
+ piétine sur place, se dandine, chantonne, fait claquer ses sabots
+ sur les dalles. Son visage fripé étincelle comme une pomme rouge et
+ ratatinée, sous les replis de son châle de laine.
+
+ Le vent est dur. Il est tard. Voici les cloches qui s'ébranlent à
+ la petite église voisine.
+
+ Son nez goutte... Et elle agite la tête au rythme du bime-bame de
+ bronze...
+
+ Chauds, chauds, les marrons!
+
+ Il lui semble à chaque cri qu'elle pousse, que non sa voix seule,
+ mais toute elle-même, parcourt et couvre au galop la place autour
+ d'elle. Comme elle attise le feu du réchaud, et retourne à pleines
+ mains sur la tôle les marrons qui roussissent et crépitent! De sa
+ grande fourchette de fer elle frappe sur le lourd couvercle comme
+ sur une joyeuse cymbale... Voilà! Elle fait son pauvre métier ainsi
+ qu'une autre danserait. Elle crie ses marrons à vendre comme une
+ autre chanterait. Il y a dans ses mouvements une fièvre d'ardeur:
+ et c'est la joie[45].
+
+Hubert Krains, en des teintes plus grises, s'apparente à Louis Delattre.
+Il dit le caractère douloureux et angoissant des vies paysannes. _Les
+Amours rustiques_ sont un beau livre, mais _Le Pain noir_ en est un très
+beau et très affligeant, dans lequel s'épuisent lamentablement de
+pauvres êtres traqués par le malheur. Point de calamités bruyantes; une
+histoire effacée, qui se déroule avec simplicité, comme si l'infortune
+faisait partie naturelle de certaines existences... On a vite compris
+que les époux Leduc glissent à leur ruine, insensiblement, mais avec une
+sûreté fatale; l'étau qui les serre, les diminue chaque jour. Cette
+peinture, d'une observation nerveuse, d'une sobriété morne, trahit
+l'immense pitié et le brûlant amour de Krains pour la profonde
+souffrance des hommes.
+
+Et c'est encore ce sentiment qui s'admire dans le roman poignant
+d'Edmond Glesener, _Le Coeur de François Remy_. Le pauvre coeur de
+François Remy, comme il est aimant, irrésolu, meurtri! Jamais François
+ne trouve le courage de fuir la misérable vie où sa passion le réduit;
+après la mort de Louise, il revient à la roulotte, tout de même, par
+lâcheté..., par amour! Avec quelle intelligence compréhensive, avec quel
+tact, quelle pudeur, Glesener analyse la détresse du malheureux!
+Cependant, l'atmosphère du _Coeur de François Remy_ semble plus lumineuse
+que celle du _Pain noir_. Le roman vibre davantage; bien des scènes
+divertissantes l'animent; les notes claires se mêlent aux notes
+plaintives, les romances aux gémissements. Et puis de jolies
+descriptions le fleurissent:
+
+ Une fois on s'arrêta dans une gorge solitaire, près d'une maison
+ entourée de prairies, au milieu desquelles un ruisseau étalait une
+ nappe glauque, contre la vanne d'un moulin. François s'étant avancé
+ pour mieux voir, aperçut, à une fenêtre du rez-de-chaussée, deux
+ jeunes filles qui faisaient de la tapisserie sous une cage en osier
+ où des oiseaux chantaient; et il eut envie d'habiter cette maison
+ et d'y vivre avec Louise jusqu'à la fin de sa vie[46].
+
+Ailleurs:
+
+ C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les
+ forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et
+ pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée, à travers
+ laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le
+ frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne
+ de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs
+ ardentes traîner au fond des bois, ou un cri de bête s'élever au
+ loin, mélancolique comme un appel d'amour[47].
+
+Ferdinand Bouché, avant de publier son recueil de contes, _Les
+Chrysalides_, avait raconté un drame d'amour farouche, en un roman trop
+long, inégal, mais, par endroits, puissamment dramatique[48].
+
+_Le Prestige_, _L'Impossible liberté_, _Vieilles amours_ de Paul André
+témoignent également, chez cet amoureux de la terre wallonne, d'un
+effort très heureux pour étudier les situations sentimentales complexes.
+La littérature belge ne se montre point prodigue de romans
+psychologiques, mais des oeuvres telles que celles d'Edmond Glesener et
+de Paul André, autorisent toutes les espérances.
+
+Maurice des Ombiaux nous ramène dans une atmosphère plus frivole et plus
+joyeuse. Que n'est-il né en Flandre! Une pareille gaieté, une pareille
+sève chez un Wallon! Avec lui, on ne se délasse des kermesses qu'en
+suivant les cortèges aux mille couleurs aveuglantes: il y a fête
+perpétuelle chez des Ombiaux. Après la lecture du _Joyau de la Mitre_,
+de _Guidon d'Anderlecht_, des _Farces de Sambre-et-Meuse_, la tête vous
+résonne de fanfares et de cloches. Soyez indulgents pour cet
+étourdissement, tant il règne par les livres de bonne camaraderie
+entraînante. Elle fait accepter la longueur de quelques anecdotes ou ces
+interminables énumérations, pittoresques je veux bien, trop renouvelées
+toutefois de Rabelais, par exemple celle des cloches dans le _Joyau de
+la Mitre_. Le côté plus grave du talent de des Ombiaux apparaît dans _Le
+Maugré_ où se dessinent en un relief saisissant les figures tragiques
+des paysans jaloux de leur terre jusqu'au crime, sans que puisse
+abdiquer devant les lois modernes leur instinct sauvage et fatal.
+
+Ces écrivains, dont plus haut déjà nous avons tenté de fixer certaines
+particularités, communient dans le culte de leur terre natale. Ils
+n'entonnent point un cantique au son large des orgues; ils murmurent un
+chant discret mais fervent, et leurs livres sont autant d'hymnes au pays
+wallon, à ses coteaux, à ses vallées, à ses rivières. S'ils manquent
+parfois de nerf et d'envergure, qu'ils embaument le terroir
+délicieusement!
+
+Nous voudrions présenter maints autres romanciers ou conteurs belges,
+mais cette étude, comme son titre l'annonce, se propose moins d'examiner
+par le détail toutes les productions d'une littérature que d'en indiquer
+les tendances, d'en dresser l'inventaire que d'en esquisser la
+physionomie. Ainsi, devrons-nous nous contenter de signaler toute une
+pléiade d'écrivains dont le mérite exigerait souvent plus d'attention.
+Nous retrouverons, il est vrai, plusieurs d'entre eux au moment
+d'apprécier la Poésie, le Théâtre ou la Critique.
+
+_L'Aïeule_ et _Les Contes de la Hulotte_ de Georges Rency, _Les Contes à
+Marjolaine_ de Georges Garnir, _Les Nouvelles de Wallonie_ d'Arthur
+Daxhelet, les pages délicates d'Alfred Lavachery, les récits coquets de
+Sander Pierron répandent encore le parfum de la contrée wallonne ou du
+Brabant.
+
+André Fontainas dans _L'Indécis_, Blanche Rousseau, Henri Maubel
+surtout, dont les _Âmes de couleur_ attestent la sensibilité intuitive,
+aiguë et nuancée, Henri Vignemal, nous guident avec ingéniosité par le
+dédale des complications de l'âme.
+
+Albert Mockel développe ses aspirations lyriques dans les _Contes pour
+les enfants d'hier_.
+
+Les _Escales galantes_ permettent de goûter l'art probe et l'élégance
+libertine d'André Ruyters.
+
+D'autres auteurs, le Comte Albert du Bois, Maurice de Waleffe font
+revivre l'antiquité par des ouvrages comme _Leuconoë_ ou le _Peplos
+vert_, constellés d'images magnifiques et voluptueuses. Que nous voilà
+loin de la vallée mosane!
+
+Henry Carton de Wiart nous y reconduit au moyen d'un roman historique,
+_La Cité ardente_, étincelante épopée à la gloire de Liège.
+
+Dans un genre différent, et sans omettre ni l'ironiste Charles
+Morisseaux, ni les nombreux romans, plus que parisiens, dus à
+l'observation un peu caustique d'Henry Kistemaeckers, ni les contes de
+Sylvain Bonmariage, notons encore la verve malicieuse et plaisante de
+Léopold Courouble qui, à en croire Eugène Gilbert, découvrit «le frisson
+de l'humour belge». En tous les cas, la parenté de _La Famille
+Kaekebrouck_ avec la famille Beulemans, ne laisse aucun doute...
+
+En face de tant d'oeuvres variées, inégales, mais généralement bien en
+chair, qui, toutes, celles des Wallons comme celles des Flamands,
+chantent la vie, âpre ou facile, dévergondée ou raffinée, qui, toutes,
+honorent l'effort et la lutte, s'estompe misérablement la silhouette
+falote d'un roman dont la séduction morbide conquit Paris jadis,
+_Bruges-la-Morte_, par Georges Rodenbach. C'est, dans le décor figé de
+Bruges, l'histoire d'amour d'un neurasthénique, accommodée aux goûts
+d'un public perverti. Ce livre désolant engourdit l'âme, use l'énergie,
+son charme malsain insinue un poison funeste... Oublions-le, pour garder
+intacte l'impression de belle santé gaillarde et fière que nous a donnée
+le roman belge.
+
+
+
+
+III
+
+LA POÉSIE
+
+
+Qui prétend considérer le mouvement de la poésie en Belgique, depuis
+trente ans, se pose nécessairement cette question: dans quelle mesure
+l'influence de la poésie française du XIXe siècle s'est-elle manifestée,
+plus précisément celle du romantisme et de l'école parnassienne?
+
+Si l'on excepte certaines parties de l'oeuvre d'Émile Verhaeren, le
+romantisme n'a guère impressionné les poètes belges[49]. Quoi
+d'étonnant? Le romantisme est moins une disposition d'esprit librement
+consentie qu'un tempérament. Or comment concevoir la fusion, chez le
+même individu, de la nature encline à l'exaltation bruyante des
+sentiments avec celle que le monde extérieur sollicite avant tout? L'art
+essentiellement plastique des écrivains belges ne pouvait s'accommoder
+du romantisme.
+
+Par contre, aux poètes encore vacillants de la «Jeune Belgique» qui
+commencèrent d'écrire entre 1880 et 1885, les théories parnassiennes
+offraient un asile des plus tentants; le dogme des mots colorés, des
+formules luxueuses, des images richement ciselées séduisait leur
+penchant pour la peinture naturaliste: aucun ne résista. Théodore
+Hannon, Iwan Gilkin, Albert Giraud, Georges Rodenbach, Émile Verhaeren
+lui-même, devinrent alors fervents disciples de Leconte de Lisle ou de
+José Maria de Heredia[50]. En même temps, certains d'entre eux se
+laissaient hanter par le parfum troublant des _Fleurs du Mal_. Une
+tempête de Baudelairisme sévit alors sur la «Jeune Belgique», dont les
+remous bouillonnèrent longuement... Ne nous flattons pas: l'aveugle
+soumission de quelques-uns aux tendances françaises anéantit chez eux
+toute originalité et les réduisit au rôle de versificateurs
+consciencieux. Nous réprouvons le despotisme, même non voulu, de notre
+culture. Son rôle est de compléter, en en adoucissant l'expression, le
+tempérament d'une autre race, non point de le paralyser.
+
+Les écoles littéraires n'ont jamais asservi que les écrivains dénués de
+personnalité. Aussi, rapidement, Rodenbach, mais surtout Verhaeren,
+rejettent toute tutelle. La seconde génération de la «Jeune Belgique»,
+les Maurice Maeterlinck, les Grégoire Le Roy, les Charles van Lerberghe,
+ne s'y soumettent déjà plus. C'est qu'à cette époque, de 1885 à 1890, se
+produit un violent mouvement de réaction contre la rigidité
+impersonnelle de l'école parnassienne; le symbolisme naît et se
+développe. Chose étrange: la petite phalange qui lutte aux côtés de
+Stéphane Mallarmé se compose, en grande partie, d'étrangers; Jean
+Moréas, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck ne contribuent pas moins
+que Gustave Kahn ou Henri de Régnier, à défendre une nouvelle conception
+de la poésie, et, convenons-en, de la vie. À d'autres le soin d'examiner
+le monde comme une pièce d'orfèvrerie! Eux le voient sans cesse
+renouvelé, à travers leur sensibilité intime et mouvante: pour traduire
+la souplesse, la fluidité de leurs mobiles impressions, il leur faut
+bien briser l'alexandrin, adopter le vers libre, substituer au mètre le
+rythme.
+
+J'entends le reproche qu'on ne manquera point de m'adresser: «Vous
+expliquiez tout à l'heure pourquoi le romantisme se combinait mal au
+sens plastique des littérateurs belges et maintenant vous devez vous
+incliner devant ce fait: plusieurs d'entre eux ont renoncé à l'art
+pictural des parnassiens pour une poésie d'émotion intérieure; n'est-on
+pas en droit d'envisager le symbolisme comme une transposition du
+romantisme? Et alors, pouvez-vous justifier les fortunes si différentes
+de ces deux mouvements littéraires à l'égard des poètes belges?»
+L'objection trouble, elle trouble d'autant plus que, dans sa judicieuse
+introduction à _l'Attitude du lyrisme contemporain_[51], Tancrède de
+Visan déclare: «les symbolistes continuent le romantisme en
+l'élargissant», et plus loin, à la page 76: «... de recherches
+objectives sur les origines françaises du symbolisme, on retire cette
+certitude que notre génération continue l'évolution naturelle du
+romantisme vers une poésie plus lyrique et plus intérieure». Nous
+n'avons pas à examiner les titres de parenté du symbolisme avec le
+romantisme. Loin de protester contre les idées de Tancrède de Visan,
+nous noterons cependant cette dissemblance profonde. Le romantisme
+trouve dans le chant de la vie intérieure sa fin, sa raison d'être. Au
+contraire, les symbolistes demandent à leurs sentiments intimes de les
+aider à mieux apprécier le monde; ils en disposent comme d'un moyen,
+pour voir, représenter, décrire. Les poètes belges symbolistes ne
+cessent pas de peindre, mais ils contemplent avec leur coeur autant
+qu'ils regardent avec leurs yeux. Charles van Lerberghe écrivait à
+propos de sa _Chanson d'Ève_, poème symboliste par excellence:
+
+ Tous mes poèmes, comme l'ont dit Maeterlinck et d'autres, sont des
+ tableaux. Ma _Chanson d'Ève_ est peinte autant que chantée. C'est
+ très juste. J'allais passer des heures le matin, des heures
+ d'adoration ravie, devant telle oeuvre comme _La Naissance de Vénus_
+ de Botticelli, ou l'_Annonciation_ de Léonard, et je rentrais dans
+ mon jardin d'Ève de Torre del Gallo, les yeux remplis de cet
+ éblouissement[52].
+
+Je crois, me séparant sur ce point de Tancrède de Visan, du moins en ce
+qui concerne les poètes belges-flamands du symbolisme, que l'objet est
+plus _décrit_ que _chanté_. Et sans doute convient-il d'expliquer par
+cette faculté la faveur avec laquelle fut accueilli le symbolisme chez
+ceux que les dernières vagues de la marée romantique n'avaient pu
+entraîner.
+
+ * * * * *
+
+Si les _Rimes de Joie_ de Théodore Hannon[53] rappellent souvent les
+poèmes somptueusement ouvragés de Théophile Gautier par le choix de
+qualificatifs précieux et de mots scintillants, elles font surtout
+penser à Baudelaire: même goût pour les charmes pernicieux de la femme,
+même obsession de fleurs fanées, de parfums malsains et de vice, même
+atmosphère de découragement, de rancoeur... En lisant les _Rimes de
+Joie_, on ne peut s'empêcher de les comparer aux _Fleurs du Mal_, tant,
+malgré la différence des titres, les inspirations morbides se
+ressemblent, tant il y a, dans les deux recueils, de spleen aux relents
+luxurieux.
+
+Quelques strophes de Théodore Hannon en feront foi:
+
+ Sachant mon dégoût libertin
+ Pour ce que le sang jeune éclaire
+ De son hématine,--un matin
+ Tu te maquillas pour me plaire.
+
+ Tu connais le bizarre aimant
+ Et les attirances damnées
+ Qu'ont pour moi les choses fanées
+ Troublantes désespérément:
+
+ Boutons d'un soir morts sur la tige,
+ Larmes des aubes sans lueurs,
+ Parfums éventés et tueurs
+ Sur lesquels mon âme voltige[54].
+
+Iwan Gilkin réunit sous ce titre significatif _La Nuit_, des poèmes
+imprégnés de la même nervosité, du même pessimisme baudelairiens.
+
+ Je suis un médecin qui dissèque les âmes
+ Penchant mon front fiévreux sur les corruptions,
+ Les vices, les péchés et les perversions
+ De l'instinct primitif en appétits infâmes.
+
+Gilkin est obsédé par les idées de débauche et de mort; il aperçoit
+partout la ruse, la haine et décrit une bien triste humanité.
+
+ Dans la rue, au théâtre, au bal, je décompose
+ Les visages. Toujours j'y retrouve le Mal,
+ Qui sous les teints cuivrés, la graisse ou la chlorose,
+ Découpe en grimaçant un profil d'animal.
+
+ La brute qui végète au fond de l'âme impose
+ Au galbe lentement son rictus bestial;
+ L'être humain se dissout et se métamorphose
+ En chien, en bouc, en porc, en bique, en chacal.
+
+ L'Avarice, le Vol, la Ruse et la Luxure,
+ Sous le faux vernis des civilisations
+ Trahissent lâchement notre ignoble nature;
+
+ Les muscles vigoureux et les carnations
+ Superbes font aux os d'inutiles toilettes
+ Où transparaît l'horreur intime des squelettes![55]
+
+Le sonnet intitulé _Fémina_ flétrit odieusement la femme. Une odeur âcre
+de mensonge et de dépravation empoisonne presque tous les poèmes; aucune
+clarté dans cet enfer. Parfois seulement comme une lueur reposante:
+
+ Deux grands camélias, l'un blanc, l'autre écarlate,
+ Neige et sang, largement s'ouvrent dans tes cheveux,
+ Sur cette mer nocturne aux roulements nerveux
+ Leur lumière jumelle ainsi qu'un phare éclate.
+
+ Et tandis que, baignant ta laiteuse omoplate,
+ La chevelure sombre et houleuse, où je veux
+ Lâcher comme un essaim de vaisseaux d'or mes voeux
+ En flots chauds, invitants, bouillonne et se dilate,
+
+ Sur ce lac odorant les deux puissantes fleurs,
+ Avec un bercement lent et lourd de frégates,
+ Comme avant le combat arborent leurs couleurs.
+
+ Telle ta peau soyeuse a des rougeurs d'agates
+ Et des pâleurs d'opale, où je bois tour à tour
+ Le capiteux xérès et l'orgeat de l'amour[56].
+
+Vers plus balsamiques sans doute, mais combien plats! On sent autrement
+de sensualité, de richesse, de poésie dans «La Chevelure» de Baudelaire!
+
+ Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
+ Dans ce noir océan où l'autre est enfermé;
+ Et mon esprit subtil que le roulis caresse
+ Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
+ Infinis bercements du loisir embaumé!
+
+ Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
+ Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
+ Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
+ Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
+ De l'huile de coco, du musc et du goudron.
+
+ Longtemps! Toujours! Ma main dans ta crinière lourde
+
+ Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
+ Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
+ N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
+ Où je hume à longs traits le vin du souvenir![57]
+
+Au satanisme de _La Nuit_, Gilkin peut opposer, il est vrai, la
+philosophie plus réconfortante de son poème dramatique _Prométhée_,
+surtout les petites poésies et aimables odelettes qu'il présente sous
+cette enseigne gracieuse _Le Cerisier fleuri_.
+
+ Chantons la joie! Il pleut des roses sur mes yeux.
+ Chantons la joie!
+ Il pleut des roses dans mon coeur, et dans les cieux,
+ L'azur flamboie[58].
+
+L'auteur de _La Nuit_ a, si j'ose dire, des états d'âme de rechange! Il
+assouplit son art aux thèmes les plus variés, fait montre d'une grande
+dextérité. Que n'est-il moins froid et plus personnel!
+
+Albert Giraud? Un parfait poète, expert, soigneux, élégant. Son oeuvre,
+toute parnassienne, évoque maintes fois celle de Heredia; tel sonnet de
+_Hors du siècle_ ferait excellemment le pendant de tel autre des
+_Trophées_. Souvenez-vous des _Conquérants_:
+
+ Comme un vol de gerfauts hors du chemin natal,
+ Fatigués de porter leurs misères hautaines,
+ De Palos de Moguer, routiers et capitaines
+ Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
+
+ Ils allaient conquérir le fabuleux métal
+ Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
+ Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
+ Aux bords mystérieux du monde occidental,
+
+ Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
+ L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
+ Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
+
+ Ou penchés à l'avant des blanches caravelles,
+ Ils regardaient monter en un ciel ignoré
+ Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles[59].
+
+En face, placez ces autres «Conquérants» dédiés à Camille Lemonnier:
+
+ Ta gloire évoque en moi ces navires houleux
+ Que de fiers conquérants aux gestes magnétiques
+ Poussaient, dans l'infini des vierges Atlantiques,
+ Vers les archipels d'or des lointains fabuleux.
+
+ Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux
+ Où le ciel, enflammé de rougeurs prophétiques
+ Verse royalement ses richesses mystiques
+ Dans le coeur dilaté des marins orgueilleux.
+
+ Et les hommes du port, demeurés sur les grèves,
+ Regardaient s'enfoncer les mâts, comme des rêves,
+ Dans l'éblouissement de l'horizon vermeil;
+
+ Et leurs cerveaux obscurs, à la fin de leur âge,
+ Se rappelaient encore le splendide mirage
+ De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil[60].
+
+La muse d'Albert Giraud, effarouchée par la vie présente, se réfugie
+dans les siècles passés:
+
+ Puisque je n'ai pu vivre en ces siècles magiques,
+ Puisque mes chers soleils pour d'autres yeux ont lui,
+ Je m'exile à jamais dans ces vers nostalgiques
+ Et mon coeur n'attend rien des hommes d'aujourd'hui.
+
+C'est donc à ces siècles magiques de la Renaissance que Giraud demande
+presque toute son inspiration. A-t-on eu raison de lui découvrir, pour
+cela, une âme romantique? Heredia, lui aussi, a chanté la Renaissance!
+Toujours est-il que je ne saurais lire, par exemple, _les Tribuns_ de
+Giraud, sans songer aussitôt aux _Chevaliers errants_ de Victor Hugo.
+Qu'on en juge:
+
+ Le peuple a vu passer des hommes énergiques,
+ Au masque impérieux, chargé de volonté,
+ Parlant haut dans leur force et dans leur majesté
+ Pour tirer du sommeil les races léthargiques.
+
+ Jetant au vent du ciel des syllabes magiques,
+ Leur verbe qui vibrait d'une âpre charité,
+ S'emplissait, pour venger l'idéal insulté,
+ De glaives menaçants et de buccins tragiques,
+
+ La foule a retenu leur nom mystérieux
+ Et le lance parfois en échos glorieux
+ Dans l'acclamation d'une ardente victoire.
+
+ Le marbre légendaire où vit leur souvenir
+ S'élève sur le seuil éclatant de l'histoire,
+ Et leur geste indigné traverse l'avenir[61].
+
+Il ne s'agit nullement de comparer ce beau sonnet, d'un souffle un peu
+court, à la frémissante chevauchée de la _Légende des Siècles_; tout de
+même, c'est un arrière-petit-cousin...
+
+_Hors du siècle_, le chef-d'oeuvre d'Albert Giraud, évoque ces galeries
+de portraits où les ancêtres occupent les places d'honneur. Ils ont tous
+grand air. Van Dyck aurait pu les peindre. Voici le Dauphin:
+
+ Qui pleure d'être heureux et dont la tête lasse
+ Plie adorablement sous l'orgueil de sa race,
+ Comme sous un tragique et trop pesant cimier...
+
+Au palais des Borgia,
+
+ Siègent dans l'écarlate et les appels de cor
+ Les cardinaux romains rouges comme des laves.
+
+Puis, dans les décors éclatants d'autrefois, les princes arrogants et
+cruels, les fiers aventuriers chamarrés d'or... Certains tableaux des
+_Dernières Fêtes_ sont aussi flambants:
+
+ Primat de Chypre, prince évêque d'Amathonte
+ Patrice de Byzance à la crosse d'orgueil,
+ Sous les plis féminins de sa robe de honte,
+ Monseigneur de Paphos rêve dans son fauteuil
+
+ Parmi les longs reflets des lourdes draperies,
+ Au souffle d'éventails de pourpre, regardé
+ Du vitrail écarlate où des flammes fleuries
+ Versent de l'or qui brûle et du soleil fardé,
+
+ Et dans ce fier décor de rubis et de laves
+ Qu'exaspère un désir d'être plus rouge encor,
+ Écoute loin, là-bas, aux bouches des esclaves,
+ Sangloter et saigner des fanfares de cor[62].
+
+Le même talent se manifeste dans des recueils plus récents, _La
+Guirlande des Dieux_ (1910) et _La Frise empourprée_ (1912).
+
+La vertu dominante d'Albert Giraud semble bien la distinction. Elle pare
+et ennoblit tous ses poèmes; mais aussi leur impose parfois une allure
+un peu guindée, nuit à leur simplicité, à leur bonne grâce: la plupart
+manquent d'émotion. Albert Giraud possède les qualités d'un admirable
+joaillier, il reste trop insensible aux misères et aux gloires de la
+vie. Rarement, il consent à rentrer dans le siècle; il préfère badiner
+avec Pierrot «son cousin par la Lune[63]», et ne rien voir, ne rien
+entendre qui réponde mal à ses exigences artistiques.
+
+ La multitude abjecte est par moi détestée.
+ Pas un cri de ce temps ne franchira mon seuil;
+ Et pour m'ensevelir loin de la foule athée,
+ Je saurai me construire un monument d'orgueil.
+
+Le nom de Valère Gille paraît inséparable de ceux d'Iwan Gilkin et
+d'Albert Giraud. Sa muse impassible est, à n'en point douter, parente
+des leurs, une parente pauvre d'ailleurs... _Le Château des Merveilles_,
+_La Cithare_, _Le Collier d'opales_, _Le Coffret d'ébène_ renferment des
+vers conformes aux règles de la métrique. Le second de ces recueils nous
+offre des poèmes inspirés de l'antiquité, «La Douleur d'Héraclès», «La
+Naissance d'Apollon», «La Prière d'Hippolyte», ou des descriptions de
+paysages. Il convient d'en apprécier la dédicace:
+
+ Aux poètes Iwan Gilkin et Albert Giraud
+ À mes chers amis
+ En souvenir
+ De notre campagne littéraire
+ Pour le triomphe
+ De la tradition française
+ En Belgique.
+
+Je veux croire que le jour où l'Académie Française couronna _La
+Cithare_, elle entendit surtout témoigner sa reconnaissance au membre
+«de ce groupe de jeunes Belges qui travaillent depuis quinze ans à créer
+dans leur pays un mouvement littéraire analogue au nôtre et qui y ont
+réussi», en félicitant le poète «d'un volume remarquable de poésies
+antiques où se retrouve l'inspiration d'André Chénier et de Leconte de
+Lisle[64]».
+
+Cet échantillon des produits Valère Gille:
+
+ Sur les champs l'air vibrait plein de chaudes senteurs.
+ Allant et revenant, de nombreux laboureurs
+ À pas pesants et sûrs conduisaient la charrue.
+ La terre nourricière, en tous sens parcourue,
+ Montrait son limon gras dans le creux du sillon;
+ Les boeufs lourds se hâtaient, pressés par l'aiguillon.
+ Lorsqu'au bout de la glèbe, admirant leur ouvrage.
+ Les laboureurs faisaient retourner l'attelage,
+ Un serviteur placé sur un tertre voisin
+ Offrait à chacun d'eux une coupe de vin[65]
+
+Estimons tous ces poètes pour des ouvriers probes. Mais comme ils
+manquent de tempérament, de vie! Ils se figent dans l'imitation fade des
+parnassiens ou tentent de se composer une sensibilité à la Baudelaire.
+La perfection de leur métier n'a d'égale qu'une impersonnalité dont,
+depuis l'abbé Delille, peu de poètes avaient donné la preuve.
+
+ * * * * *
+
+Georges Rodenbach connut tôt la gloire parisienne: elle ne lui survécut
+guère... Pour réelle qu'ait été sur lui l'influence de Baudelaire et de
+François Coppée, gardons-nous de l'exagérer: son émotion porte une
+marque originale et nous rencontrerons dans cette étude peu de natures
+aussi affinées que la sienne. Rodenbach représente intensément la
+religiosité de l'âme flamande, à aucun degré il ne traduit son
+exubérance. L'atmosphère désolée et désolante de Bruges devait
+impressionner une imagination maladive, ébranlée déjà par des deuils de
+famille. Rodenbach a trouvé en Bruges morte sa vraie compagne, sa vraie
+maîtresse: c'est d'elle qu'il subit l'emprise; il la célèbre dans des
+vers qui ressemblent plus aune prière des morts qu'à un _Te Deum_.
+Attiré par tout ce qui se fane et disparaît, Rodenbach craint la
+lumière, le mouvement, la vie. Il aime les teintes grises, il aime le
+silence, il les savoure voluptueusement et s'abandonne à cette
+jouissance mystique.
+
+Dans _Les Tristesses_, _La Jeunesse Blanche_, _Le Règne du Silence_, _Le
+Miroir du ciel natal_, les «leitmotive» gémissent, monotones et lents.
+L'inspiration reste toujours enfermée, cloîtrée en une étroite sphère,
+mais elle révèle une manière de sentir bien propre à Rodenbach et comme
+un besoin morbide de sangloter éternellement, sur le même ton, la même
+litanie navrante. De là, un rythme d'une musique pénétrante, qui nous
+alanguit, nous désempare, nous prend de force!
+
+Les poèmes intimistes évoquent la maison paternelle, la vie des
+chambres:
+
+ Les chambres vraiment sont de vieilles gens
+ Sachant des secrets, sachant des histoires,
+ --Ah! quels confidents toujours indulgents!
+ Qu'elles ont cachés dans les vitres noires,
+ Qu'elles ont cachés au fond des miroirs
+ Où leur chute lente est encore en fuite
+ Et se continue à travers les soirs,
+ Chute de secrets dont nul ne s'ébruite![66]
+
+Ils chantent encore la tendre société des lampes:
+
+ La lampe est une calme amie
+ Qui nous console et nous conseille
+ Chaque soir de la vie;
+
+ La lampe est une soeur
+ Qui nous montre son coeur
+ Comme un soleil[67]
+
+Et puis, passent les femmes en mantes:
+
+ Les Mantes! Les Mantes!
+ De leur obscurité, l'obscurité s'augmente!
+ Elles ont toujours l'air d'apporter un désastre.
+
+Et puis, viennent les communiantes:
+
+ Les premières communiantes toutes blanches
+
+Et puis, sonnent les cloches:
+
+ Les cloches ont de vastes hymnes
+ Si légères dans l'aube,
+ Qu'on les croirait en robes
+ De mousseline.
+
+Et quelle désespérance fatale dans ces vers dont s'exhale la mélancolie
+lourde et oppressante des dimanches!
+
+ Dimanche, c'était jour de lentes promenades
+ Par des quais endormis, de vastes esplanades,
+ Au long d'un mur d'hospice, au long d'un canal mort
+ Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe...
+ Dimanche! ah! quel silence! Et l'âme qui se fripe
+ À tout ce petit vent acidulé du nord!
+ Silence du dimanche autour du Séminaire
+ Et silence partout Place de l'Évêché
+ Où divaguait parfois le bruit endimanché
+ D'une cloche très vieille et valétudinaire[68].
+
+La grâce plaintive des poèmes de Rodenbach devient trop aisément mièvre
+et précieuse; elle irrite autant qu'elle charme.
+
+Comme Rodenbach terminait ses études au collège des Jésuites de Gand,
+trois jeunes gens y entraient que les muses devaient bientôt distraire
+de travaux plus arides. Maurice Maeterlinck, Grégoire Le Roy, Charles
+van Lerberghe avaient entre eux d'autres affinités que celle de l'âge.
+Ils suivaient les cours de l'Université de Gand en 1886, et venaient de
+publier leurs tout premiers vers à Paris dans _La Pléiade_ de Rodolphe
+Darzens (où Maeterlinck signait encore Mooris Maeterlinck), lorsqu'ils
+demandèrent à Rodenbach l'hospitalité de _la Jeune Belgique_. Le talent
+de l'aîné et les leurs se touchaient par quelque côté si l'on observe
+que tous quatre inclinaient à chanter l'âme des choses. Mais les trois
+amis du collège Sainte-Barbe se laissaient séduire, Maeterlinck plus que
+les autres, par l'art de Stéphane Mallarmé. De cette époque à peu près
+datent les _Serres chaudes_[69], petits poèmes d'un symbolisme outré et
+parfois incohérent, inquiets et mystérieux, annonciateurs de l'oeuvre
+dramatique prochaine.
+
+ Mon âme est malade aujourd'hui,
+ Mon âme est malade d'absence,
+ Mon âme a le mal des silences
+ Et mes yeux l'éclairent d'ennui.
+
+ J'entrevois d'immobiles chasses,
+ Sous les fouets bleus des souvenirs,
+ Et les chiens secrets des désirs
+ Passent le long des pistes lasses.
+
+ À travers de tièdes forêts
+ Je vois les meutes de mes songes,
+ Et vers les cerfs blancs des mensonges
+ Les jaunes flèches des regrets.
+
+ Mon Dieu, mes désirs hors d'haleine,
+ Les tièdes désirs de mes yeux,
+ Ont voilé de souffles trop bleus
+ La lune dont mon âme est pleine[70].
+
+_Mon Coeur pleure d'autrefois_, _La Chanson du pauvre_, tels sont les
+titres déjà pleins de souffrance des livres de Grégoire Le Roy.
+Regardant autour de lui les misères et les peines, il les dit,
+simplement, naïvement, avec une tendresse compréhensive et une
+résignation douce.
+
+ Dans la misère de mon coeur
+ Dans ma solitude et ma peine
+ Dans l'immémoriale plaine
+ De mon passé tout en douceur,
+ Sous un peu de lune d'amour,
+ Par une pâle fin de jour,
+ Trois blanches filles taciturnes
+ Plus ténébreuses, plus nocturnes
+ Que la polaire et vaine plaine,
+ Trois blanches filles ont passé
+ Sur un peu de lune d'amour...
+ Et c'est cela tout mon passé[71].
+
+Mais:
+
+ Écoutez le joueur d'orgue
+ Qui traîne sa pauvre romance
+ À travers les heures mornes
+ De cet après-midi de dimanche.
+ Écoutez sa musique... et votre âme,
+ Il fait renaître le passé!
+ La chanson qui grince et qui pleure
+ Et qui n'est plus la vraie chanson,
+ C'est dans votre enfance meilleure,
+ Une heure, rien qu'une heure,
+ Mais là-bas, dans la bonne maison,
+ Écoutez l'orgue des chimères,
+ Voyez en vous tous les mystères
+ De cette musique alanguie[72].
+
+J'eusse aimé pouvoir reproduire aussi maintes belles pages de _La
+Couronne des soirs_ et du dernier livre _Le Rouet et la Besace_.
+
+Grégoire Le Roy est un très pur poète, au rythme joliment lassé, dont
+l'émotion chante en notes chaudes et troublantes.
+
+Les photographies de Charles van Lerberghe[73] donnent assez bien
+l'impression d'un officier énergique; en réalité, il fut un timide et un
+faible; cet homme à la moustache redoutable rougissait lorsqu'on lui
+adressait la parole; tous ceux qui l'approchèrent s'accordent sur la
+candeur de son âme enfantine. Van Lerberghe, après de solides études
+classiques, prit ses titres universitaires, puis voyagea. Il vécut à
+Londres, à Dresde, à Munich, à Rome, à Florence (sans parler des fugues
+en France), observa les différentes civilisations et s'enrichit à leur
+contact. J'attire l'attention sur ces séjours de Van Lerberghe à
+l'étranger, car les littérateurs belges, si l'on en excepte une
+demi-douzaine, apprécient trop fréquemment le monde depuis Bruxelles ou
+Paris. Encore que n'ayant jamais accordé de très longs moments à notre
+pays, van Lerberghe est sans doute, parmi les écrivains dont nous nous
+occupons, le plus solidement nourri de la culture latine. Rappelons-nous
+qu'il appartenait par sa mère à la Wallonie. Du Flamand, il ne connut
+jamais la truculence et perdit vite toute religiosité. Naturellement
+fort délicat, il s'affina au commerce des auteurs anciens, qu'il
+affectionnait et, plus tard, comme il habitait Florence, sa sensibilité
+déjà si éveillée s'exaspéra, son goût des nuances se subtilisa.
+
+Charles van Lerberghe avait donné dès 1889, un petit drame symboliste,
+_Les Flaireurs_, dont nous parlerons au prochain chapitre, puis, pendant
+neuf ans, il se tut. En 1898, parurent _les Entrevisions_. Petits poèmes
+suaves, d'une musique délicieusement fraîche, clairs et naïfs, tels
+certains tableaux de primitifs, vous semblez composés pour des vierges,
+vous êtes des poèmes blancs!
+
+ Dans une barque d'Orient
+ S'en revenaient trois jeunes filles;
+ Trois jeunes filles d'Orient
+ S'en revenaient en barque d'or!
+
+ Une qui était noire,
+ Et qui tenait le gouvernail
+ Sur ses lèvres, aux roses essences,
+ Nous rapportait d'étranges histoires
+ Dans le silence!
+
+ Une qui était brune,
+ Et qui tenait la voile en main,
+ Et dont les pieds étaient ailés,
+ Nous rapportait des gestes d'ange
+ En son immobilité!
+
+ Mais une qui était blonde,
+ Qui dormait à l'avant,
+ Dont les cheveux tombaient dans l'onde,
+ Comme du soleil levant,
+ Nous rapportait, sous ses paupières,
+ La Lumière[74].
+
+Ou encore:
+
+ À quoi dans ce matin d'avril,
+ Si douce et d'ombre enveloppée,
+ La chère enfant au coeur subtil
+ Est-elle ainsi tout occupée?
+
+ La trace blonde de ses pas
+ Se perd parmi les grilles closes...
+ Je ne sais pas, je ne sais pas!
+ Ce sont d'impénétrables choses.
+
+ Pensivement, d'un geste lent,
+ En longue robe, en robe à queue,
+ Sur le soleil au rouet blanc
+ À filer de la laine bleue;
+
+ À sourire à son rêve encor
+ Avec ses yeux de fiancée,
+ À tresser des feuillages d'or
+ Parmi les lys de sa pensée[75].
+
+Après les _Entrevisions_, Van Lerberghe commença de visiter le monde.
+Les années vécues hors de Belgique développèrent chez lui l'amour de la
+vie d'abord, puis d'un lyrisme plus large, plus ample; il conçut ce
+poème assez long pour former tout un livre, _La Chanson d'Ève_.
+
+Bien des fragments de _la Chanson d'Ève_ furent écrits à Florence.
+Quelques impressions du poète éclaireront l'influence sur lui de
+l'atmosphère florentine:
+
+ ... La belle époque que celle de notre séjour, à Mockel et à moi, à
+ Florence! Ce furent des jours inoubliables pour nous.
+
+ Nous vécûmes là tout le bel été de 1901, après avoir vécu ensemble
+ à Rome, tout le printemps précédent.
+
+ C'était dans le vieux manoir de Torre del Gallo, sur la colline
+ d'Arcetri qui domine tout Florence. Il y avait un jardin
+ magnifique, une sorte de Paradis terrestre tout hanté, en plus, de
+ beaux fantômes, et de ces souvenirs de la Renaissance dont l'air
+ même est saturé, à Florence. C'est là que nous écrivions
+ l'après-midi et le soir d'ordinaire, après nous être pénétrés, le
+ matin, dans les musées et les églises, de pure beauté[76].
+
+ * * * * *
+
+Ce décor enchanteur inspira à Van Lerberghe une oeuvre d'une pure beauté,
+elle aussi:
+
+ _La Chanson d'Ève_, écrit Albert Mockel, au cours de la très
+ remarquable étude qu'il consacra à son ami[77] c'est la divine
+ enfance de la première femme, mais c'est aussi la légende éternelle
+ de la jeune fille qui s'éveille de l'innocence à l'amour, à
+ l'ivresse de comprendre et à la tristesse de savoir.
+
+ Rien de cela ne sera directement expliqué, car ce n'est pas une
+ dissertation qu'un poème. Mais tout apparaîtra peu à peu dans une
+ lumière de rêve; les nuages se joindront pour se prêter une
+ mutuelle force et les idées vont naître avec elle dans une
+ tremblante clarté.
+
+Et, en effet, dans ce délicieux poème, Van Lerberghe se gardera de rien
+préciser, il suggérera les sensations grâce à des sons, des couleurs,
+des arômes, des murmures, des frôlements, des effluves soudaines,
+éphémères, par quoi l'on dirait que s'accorde, une seconde, le Visible à
+l'Invisible, le Réel à l'Irréel, grâce à ces mille impressions menues et
+fuyantes qui font de la vie un tressaillement ininterrompu, et en nous
+continuera de chanter _La Chanson d'Ève_... Van Lerberghe s'évade
+délibérément de la métrique régulière qui nuit souvent au plein
+épanouissement de la nature; il va moduler en vers libres les notes
+ailées, les gammes chatoyantes de sa musique sereine et tendre.
+
+Les «Premières Paroles» nous disent une Ève émerveillée, étourdie de la
+splendeur du monde, au point qu'elle prend encore mal conscience
+d'elle-même, ne se distingue pas des bois, des sources, du vent; elle
+admire tout et ne sait rien:
+
+ Ne suis-je vous, n'êtes-vous moi,
+ Ô choses que de mes doigts
+ Je touche, et de la lumière
+ De mes yeux éblouis?
+ Fleurs où je respire, soleil où je luis,
+ Âme qui penses
+ Qui peut me dire où je finis,
+ Où je commence?
+
+ Ah que mon coeur infiniment
+ Partout se retrouve! Que votre sève
+ C'est mon sang!
+ Comme un beau fleuve,
+ En toutes choses la même vie coule
+ Et nous rêvons le même rêve[78].
+
+Cette première partie de _La Chanson d'Ève_ est d'une limpidité
+cristalline: elle repose en si douce paix, s'illumine d'une si chaste
+lumière! Elle nous apparaît un peu comme en un rêve éthéré, à travers la
+transparence d'une buée d'or. On n'oserait la lire à voix trop haute: sa
+gracilité mystérieuse oblige au recueillement.
+
+Mais Ève, insensiblement, s'émeut et s'inquiète de sensations
+nouvelles...
+
+ Or Vénus, une nuit, vint m'apporter des roses.
+
+ Et je lui dis: ô reine
+ Comme ce nom dont mes lèvres apprennent
+ Le murmure ébloui,
+ Suavement sonne dans le silence,
+ Et comme ta présence,
+ A parfumé la nuit!
+ Devant toi, mes anges s'inclinent.
+ Et je t'adore, et je cherche en mon coeur
+ Des paroles qui soient,
+ Comme ta grâce et ta beauté divines.
+ Mais hélas! Nos âmes humaines
+ N'ont, pour dire leurs bonheurs,
+ Comme leurs peines,
+ Qu'un murmure ineffable, et des pleurs...
+
+
+ Et tout à coup, dans le son de ma voix,
+ À travers l'air plein de chants et de roses,
+ Celle qui, de son souffle, anime toutes choses,
+ Doucement vint vers moi...
+ Et je sentis sur mon coeur embrasé.
+ Comme des lèvres se poser[80].
+
+Bientôt la «Tentation» se fait plus insistante, le chant des sirènes
+plus invitant...
+
+ Ô Sirènes, sirènes!...
+ Que vous chantez bien,
+ Au rythme gai des flots,
+ Cette chanson des eaux,
+ Dont vos âmes sont faites,
+ Et qu'elle est belle,
+ Sur vos lèvres,
+ Sa vérité nouvelle!
+ Mais est-ce vrai, dites-moi, que vous n'avez point d'âme?
+ Connaissez-vous l'amour, connaissez-vous la mort?[81]
+
+Et la mélodie ensorcelante des sirènes insinue son exquis poison:
+
+ ..... Parfois, les nuits de lune,
+ Nous glissons sous la vague phosphoreuse, et l'une
+ Désire l'autre, et cherche aux profondeurs des flots,
+ Celle dont le parfum fit plus tièdes les eaux,
+ Et dont le cri voilé lointainement appelle.
+ Et soudain, toutes deux se trouvent et se mêlent,
+ Comme deux vagues qui se rencontrent et roulent
+ Ensemble, écument, crient, éclatent et s'écroulent,
+ Et sans doute est-ce là ce que l'on nomme amour.
+
+ Comme sous un baiser, les vagues à l'entour
+ S'apaisent, l'aube naît, une haleine se lève;
+ La vivante lumière a dissipé le rêve,
+ Les yeux couleur de mer dans la mer sont épars,
+ La clarté de ses eaux s'est faite leur regard.
+ On grandit dans les eaux, comme une fleur qui s'ouvre,
+ On sent parmi la mer ses lèvres se dissoudre.
+ Ses mains s'étendre, et sa chevelure qui fond,
+ Comme un flot d'or dans l'onde ou comme un long rayon.
+
+ On se sent une chose immense et qui respire,
+ Qui s'abaisse et s'élève, que le ciel attire
+ Et qu'un souffle éparpille en écumes de fleurs.
+ On est on ne sait quoi qui est toute la mer.
+ Et sans doute est-ce là ce qu'on nomme mourir[82].
+
+La nature entière devient complice des sirènes; et la senteur des
+arbres, et le parfum des roses, et la caresse de l'air et le vol des
+oiseaux dans l'azur, mille formes de la vie obsèdent l'esprit et les
+sens d'Ève, l'enlacent, l'étreignent, la brisent...
+
+Elle a commis «La Faute», elle a cueilli le beau fruit d'or:
+
+ Je l'ai cueilli! Je l'ai goûté,
+ Le beau fruit qui enivre
+ D'orgueil et je vis!
+ Je l'ai goûté de mes lèvres
+ Le fruit délicieux de vertige infini,
+ Mon âme chante, mes yeux s'ouvrent
+ Je suis égale à Dieu[83]!
+
+Ève a cessé de croire en Dieu:
+
+ Mon âme sois joyeuse!
+ Il n'existe pas; Il n'existe plus.
+ Je le sais de la mort, je le sais de l'amour,
+ Je le sais de la voix qui chantait sur la mer,
+ Je le sais du soleil, des étoiles, des roses,
+ De toutes les choses qui l'ont vaincu.
+ Il n'existe plus. Il n'existe plus[84]!
+
+Alors l'amour se manifeste comme une réalité; Ève l'observe, le comprend
+en toutes choses, elle l'exalte et le célèbre dans les fleurs, dans les
+souffles des airs, dans les rayons du soleil, dans «les mille voix
+claires des fontaines». Mais déjà elle s'identifie à toutes ces
+expressions de vie, elle est la fontaine, elle est le vent, elle est la
+fleur, elle est le beau pommier du Paradis, comme elle est la belle nuit
+bleue, elle est l'univers entier. Les mots ne suffisent plus à rendre la
+frénésie de son délire, Ève danse maintenant dans la belle nuit bleue,
+sous la lune qui se lève, Ève danse et danse et chante...
+
+ Et je danse et je chante et danse encore
+ Je danse nue éblouie et superbe
+ Comme un serpent dans les hautes herbes.
+ Je rampe et rampe dans les airs
+ Comme une flamme de l'enfer.
+
+ Je danse ailée, frémissante et sonore,
+ Au fond du tourbillon vivant,
+ Du tourbillon qui me dévore,
+ Du tourbillon où je descends.
+
+ Je danse jusqu'à ce que j'en sois lasse,
+ L'âme enivrée et chancelante
+ Du vin de la danse,
+ Et du vin de mon sang[85].
+
+Ô la suavité de cette musique enjôleuse! Et la magie de ce rythme! Ô
+cette apothéose féerique de la femme, en qui se confondent toutes les
+énergies, toutes les tendresses de la nature glorieuse!
+
+Ève sait, mais Ève est triste de savoir. Depuis qu'elle a pénétré le
+mystère, l'Éden change d'aspect et se vide de bonheur. Alors, Ève désire
+la mort, Ève appelle la mort et l'ange Azraël vient:
+
+ Il souffle la flamme, éteint le bruit,
+ Met le silence de sa bouche
+ Sur la bouche qui sourit,
+ Et pose doucement, sur le coeur qui s'apaise
+ Sa main qui ne pèse
+ Pas plus qu'une fleur[86].
+
+Telle est la _Chanson d'Ève_. «Poète de l'ineffable», écrit Albert
+Mockel, de Charles van Lerberghe: on ne saurait mieux dire. Chez lui,
+tant de trésors échappent à la critique et ne relèvent que du coeur! Il
+faut lire sa _Chanson d'Ève_ et la sentir, non point la commenter. Elle
+ne peut vraiment se comparer à rien[87], ni à une peinture de
+Botticelli, ni à une symphonie; elle est bien un peu tout cela, mais
+surtout, dans une atmosphère diaprée et irisée, l'éternelle chanson de
+l'âme humaine, qui bouleverse profondément et nous élève vers la beauté
+claire. En elle se devinent les velléités, les indécisions, les pudeurs,
+les désirs, les témérités, les triomphes, les ivresses de la vie, puis
+ses désillusions, ses lassitudes... Mais le paganisme de van Lerberghe
+est nimbé d'un mysticisme édifiant, les descriptions capiteuses de son
+Éden semblent purifiées par la caresse des anges et les voluptés
+terrestres comme spiritualisées... À l'admirable _Chanson d'Ève_ je dois
+d'avoir éprouvé, peut-être, le sens mystérieux de ces mots: «puissance
+de la grâce».
+
+Entre Charles van Lerberghe et Albert Mockel qui l'aima au point de lui
+consacrer l'une des études les plus ferventes que je connaisse, l'amitié
+n'était pas le seul lien. Leurs talents voisinent et Mockel peut
+légitimement représenter aujourd'hui le poète disparu.
+
+Albert Mockel, l'un des tout premiers, écrivit en vers libres et je n'en
+vois point qui se soient autant inspirés de la musique. Lui, chante plus
+qu'il ne peint[88]. _Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ évoquent des
+cahiers de lieder.
+
+Mockel se maintient constamment, selon l'expression imagée de Tancrède
+de Visan, en état «d'aspiration lyrique».
+
+ Mockel, écrit son distingué commentateur[89], par sa thèse de
+ l'aspiration poursuivie à travers les transformations d'une âme en
+ perpétuel devenir, nous aura permis de noter un des plus curieux
+ états d'esprit poétique manifesté à la fin du XIXe siècle et qui
+ pourrait se formuler ainsi: le lyrisme symboliste est un lyrisme
+ d'intuition ou d'immanence qui, au moyen de rythmes associés,
+ s'efforce de mouler aussi étroitement que possible l'inspiration
+ subjective du poète sur les manifestations extérieures de la
+ réalité mouvante; autrement dit: de conjuguer dans le même
+ transport la vie, qui est mobilité, continu, etc., avec
+ l'expression de cette vie dans une conscience individuelle.
+
+_Chantefable un peu naïve_ et _Clartés_ illustrent cette conception.
+D'abord l'ingénuité de l'adolescence se trouble de toutes les
+manifestations successives de la vie. Puis les visions deviennent plus
+précises, sans jamais s'immobiliser toutefois. La nature offrant un
+renouvellement perpétuel d'impressions fugitives, l'âme du poète doit
+s'assouplir et changer comme la nature. L'onde fuyante, dont maintes
+pages de Mockel décrivent le cours, prend la signification d'un symbole
+essentiel.
+
+Mockel a l'esprit précis, méticuleux, avide des finesses les plus
+subtiles; pour atteindre un but, il répugne aux lignes droites, les
+chemins compliqués lui plaisent qui invitent à fouiller la contrée avec
+soin; parfois la simplicité de l'oeuvre en souffre, mais peu de poètes
+possèdent, au même degré, le tact, l'intuition, surtout ce charme
+berceur, enlaçant, féminin sans trop de mièvrerie, auquel on ne résiste
+guère:
+
+ De loin, de loin, on ne sait d'où
+ Un homme arriva qui portait une lyre,
+ Et ses yeux étaient clairs comme ceux d'un fou,
+ Et il chantait, et il chantait,
+ Aux cordes brèves de la lyre,
+ L'amour des femmes, le vain languir,
+ Sur sa lyre[90].
+
+Je regrette de ne pouvoir faire connaître tout le délicieux «Mai
+Juvénile»[91];
+
+ Vois, disait-il.--Écoute, disais-je,
+ Écoute la mélodie immense!...
+ Des voix s'élèvent, en longues haleines,
+ Et l'aube en rumeur est pleine de conseils;
+ Écoute: tout chante! C'est l'heure de vivre,
+ Et là-bas, saluant l'aurore non pareille,
+ Le bois harmonieux se dédie au soleil.
+ L'air ondule aux lointains sonores de l'azur,
+ Sur les rayons comme sur des lyres,
+ Naissent et glissent des cantilènes,
+ Et la terre et le ciel entrelacent leurs thèmes.
+ Écoute le désir dont frémit la ramure:
+ Il n'est pas une feuille au vent qui ne vibre
+ Et parmi les tumultes aériens d'ailes
+ En toute voix ouïe est une âme qui s'éveille[92].
+
+Fernand Séverin n'arbore point le drapeau du symbolisme, mais sa
+fraîcheur, son incomparable «don d'enfance» permettent de l'associer à
+van Lerberghe et à Mockel. Parmi les poètes belges, Séverin est l'un des
+plus sensibles, des plus émus. Très attaché à la forme classique, il ne
+donne jamais l'impression de la monotonie tant son coeur déborde de
+candide tendresse. Il s'émerveille de toutes choses comme s'il n'avait
+jamais vu le monde et trouve, chaque fois, de nouveaux accents pour
+traduire ses extases ou ses rêveries:
+
+ Mon coeur est éperdu des étangs et des bois
+ Comme s'il les voyait pour la première fois[93]!
+
+Ou bien:
+
+ En quel jardin fermé me suis-je réveillé?
+ Ah! rien que les sanglots d'un coeur émerveillé,
+ Des mots ne diront pas ce que l'âme veut dire!
+
+ Quelle Ève m'égara vers la paix de ces bois?
+ Pardonnez-moi, mon Dieu, si j'en reste sans voix:
+ Mon âme est une enfant et ne sait pas sourire.
+
+ Mon coeur sanglote! Hélas! Ne le voyez-vous pas?
+ Mon coeur qu'elle a ravi, défaille entre ses bras.
+ Achevez mon bonheur et faites que j'expire[94].
+
+Séverin a fui la vie trépidante des villes; il s'est réfugié dans la
+nature qui, seule, lui communique des sensations profondes et belles. Il
+aime la nature de toute son âme, il aime les grands bois:
+
+ C'est pour les écouter que j'ai fui loin du monde!
+ Ô bois mélodieux que fait chanter le vent,
+ Je n'ai jamais ouï votre rumeur profonde
+ Sans qu'un trouble sacré saisît mon coeur fervent[95]!
+
+L'amour de la nature apprend à ne jamais désespérer:
+
+ Es-tu las? Tu t'assieds dans l'herbe du talus,
+ Devant les bois, les monts et la plaine fleurie;
+ Et, le regard au loin, dans une rêverie
+ Qui franchit à son gré la distance et le temps,
+ Tu revis en esprit les lumineux distants...
+ Pourquoi connaîtrais-tu la tristesse et le doute!
+ Rien n'est perdu. Tantôt tu reprendras ta route
+ Avec un coeur si pur, si jeune, si fervent,
+ Qu'il s'émerveillera de tout, comme un enfant...[96]
+
+À travers _Le Don d'enfance_, _Un Chant dans l'ombre_, _Les Matins
+angéliques_, _La Solitude heureuse_, passe le bon frémissement
+consolateur de la nature. Dans ces poèmes, nul artifice précieux ne
+voile jamais la pureté séraphique de l'atmosphère. Par la langue claire
+et noble, Fernand Séverin s'apparente à Racine, par l'inspiration douce,
+à Lamartine, mais son talent dévoile toujours les secrètes pudeurs,
+innocemment gracie uses, d'une âme délicate et loyale.
+
+Le symbolisme reprend ses droits avec André Fontainas, poète moins
+inquiet qu'habile et somptueux. «Il ne semble pas le poète des violentes
+et fréquentes émotions. Il représente le calme des lacs abrités et des
+palais sans tragédie[97].»
+
+ En mon âme d'ennui jamais ne s'élève
+ Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve,
+ Et j'ai fui le soleil aux lambris du manoir,
+ Vers le Nord en l'espoir d'y trouver quelque espoir,
+ Loin des appels de femmes ou de futiles gloires,
+ Où mordre aux fruits furtifs de vergers illusoires,
+ En dépit de l'exil aux mirages d'espoir,
+ Loin des fêtes et des splendeurs de mon manoir,
+ Dans mon âme d'ennui jamais ne s'élève,
+ Le désir d'un désir, ni le rêve d'un rêve[2].
+
+_Les Vergers illusoires_, _Nuits d'épiphanies_, _Les Estuaires d'ombre_,
+_Le Jardin des îles claires_, _La Nef désemparée_ témoignent d'un art
+extrêmement honnête et fort discipliné, trop discipliné même, car on
+aimerait trouver dans l'oeuvre de Fontainas moins de recherche et plus de
+vie.
+
+Max Elskamp est un miniaturiste catholique des siècles passés, égaré
+parmi nous. _La Louange de la Vie_[99] célèbre les petites gens de
+Flandre, leurs vieilles coutumes, leurs pieuses manies, avec une
+précision attendrie. Ce livre a l'allure simple et enfantine des
+vieilles chansons populaires. Il en a aussi le rythme monotone et las.
+Répétitions voulues des mêmes mots, constructions étranges et parfois
+incohérentes des phrases, souci de commencer souvent un poème par les
+adverbes «or» ou «car», toutes ces modalités donnent à _La Louange de la
+Vie_ un aspect archaïque et naïvement religieux qui évoque la mère
+Flandre de jadis et émeut fort. J'aime surtout ces six chansons de
+pauvre homme.
+
+ Un pauvre homme est entré chez moi
+ Pour des chansons qu'il venait vendre;
+ Comme Pâques chantait en Flandre
+ Et mille oiseaux doux à entendre,
+ Un pauvre homme est entré chez moi.
+
+ Si humblement que c'était moi
+ Pour les refrains et les paroles
+ À tous et toutes bénévoles,
+ Si humblement que c'était moi
+ Selon mon coeur comme ma foi.
+
+ Or, pour ces chansons, les voici,
+ Comme mon âme, la voilà,
+ Sainte Cécile, entre vos bras;
+ Or, ces chansons bien les voici,
+ Comme voilà bien mon pays,
+
+ Où les cloches chantent aussi
+ Entre les arbres qui s'embrassent
+ Devant les gens heureux qui passent,
+ Où les cloches chantent aussi
+ Des dimanches aux samedis;
+
+ Et c'est pour toute une semaine
+ Qu'ici mon coeur, sur tous les tons,
+ Chante les joies de la saison,
+ Et c'est dans toute une semaine
+ Où chaque jour a sa chanson[100].
+
+Malheureusement, dans _La Louange de la Vie_, bien des vers restent
+obscurs et peu compréhensibles, en raison de leur forme inattendue, et
+aussi des rites locaux, inconnus de nous, auxquels ils font allusion.
+Les petits tableaux des _Enluminures_ me semblent plus clairs, plus
+allègres, plus coquets, d'un mysticisme plus accessible aux profanes.
+
+Aux côtés de Max Elskamp se rangent d'autres poètes catholiques. Thomas
+Braun chante les bénédictions de la maison, de la famille, des aliments,
+des pauvres, des malades, des insectes, des animaux, de tout ce qui rit,
+pleure et vit, avec une foi profonde et un coeur simple. OEuvre très
+personnelle, empreinte de la meilleure, de la plus belle charité
+chrétienne, _Le Livre des Bénédictions_ est aussi le livre des
+consolations, et j'imagine qu'il doit raffermir bien des êtres ébranlés.
+Je le préfère au volume plus récent _Fumée d'Ardenne_, d'où s'exhale
+moins d'émotion. Voici toutefois des vers qui livrent, dans une sainte
+extase, l'âme ardemment croyante de Thomas Braun.
+
+ Je songe au cerf qui t'apparut dans la futaie,
+ Sans doute au saut des sapinières
+ Où je chassais l'année dernière.
+ Un douze cors auguste et dont les bois étaient
+ Épanouis comme une lyre.
+ Je songe à ton émoi
+ Quand tu vis luire
+ Un crucifix entre ses bois.
+ Et je te vois à deux genoux,
+ Timide
+ Et fou,
+ Dans les myrtilles et la mousse,
+ Priant la bête rousse
+ Au mufle humide
+ Qui pardonne, de ses yeux doux
+ À des mâtins épouvantés
+ Et au coursier qui t'a porté,
+ Dans le ravin, par les bouleaux heurtés
+ À la poursuite
+ De sa fuite...[101]
+
+Georges Ramaekers a bien, selon l'expression de Victor Kinon[102] «la
+mentalité d'un franciscain du XIIIe siècle, mystique, artiste et un peu
+visionnaire, qui, condamné pour ses péchés à vivre de nos jours, se
+serait épris de la littérature du dernier bateau». _Le Chant des trois
+règnes_, tout imprégné de la symbolique chrétienne, surprend souvent par
+sa forme audacieuse.
+
+Victor Kinon lui-même dans _L'Âme des saisons_ nous décrit une nature
+animée de cloches, bercée de litanies, de prières et de messes. Les
+poèmes de Kinon attestent une sensibilité bien fraîche, une foi étonnée
+et sûre de petit enfant:
+
+ L'_Ave Maria_ dans les bois
+ On le récite à demi-voix
+ On le récite à l'heure brune
+ L'_Ave Maria_ dans les bois.
+
+ C'est un pays avec des bois.
+ Et de grands espaces de lune
+ Et des oiseaux dont l'un parfois
+ Risque une note de hautbois...
+
+ Que si dans la clairière on voit
+ Fuir les bonshommes de la lune
+ Ah! vite alors, haussant la voix,
+ L'_Ave Maria_ dans les bois...
+
+Et voilà la troisième chanson du petit pèlerin à Notre-Dame de Montaigu.
+
+_L'Heure de l'âme_ laisse apprécier les tendances idéalistes de l'abbé
+Hector Hornaert, l'un des artisans les plus distingués et les plus doués
+de la renaissance catholique.
+
+Mais une Polymnie moins rigoureusement orthodoxe attire bien d'autres
+talents!
+
+Comme j'aime les _Voyages vers mon pays_ de Paul Spaak! Ô le livre
+souriant et clair! Le joli émoi courageux dont il s'imprègne! Spaak,
+ayant visité l'Italie puis la Grèce, remonte vers son pays. En
+apercevant la chère terre de Flandre, il trouve, pour la chanter, de ces
+accents vigoureux avec tendresse, par quoi se livre une âme belle et
+haute. Les voyages, s'ils tonifièrent son patriotisme, l'ont allégé des
+vains préjugés; il rapporte une conception plus large, plus intelligente
+du monde. Je ne résiste pas au plaisir de citer tout ce noble poème dont
+les dernières strophes sont d'une magnifique envolée:
+
+ Oui! Sois de ton pays! Connais l'idolâtrie
+ De la terre natale! Et porte en toi l'orgueil
+ Et le tourment de ses jours de gloire et de deuil!
+ Il faut avoir l'émotion de sa patrie!
+ Il est bon pour son âme de communier
+ Avec le paysage intime et coutumier;
+ Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace
+ Aux choses de sa terre, aux hommes de sa race,
+ Et de sentir combien leur étreinte fervente
+ Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante!
+
+ S'augmentant de leur vie en y participant,
+ L'on peut comprendre et savourer comme on dépend
+ D'eux tous, et comme on doit le meilleur de soi-même,
+ À tout ce qui vécut sur le sol que l'on aime!
+
+ Que cet amour pourtant ne ferme pas tes yeux
+ À la réalité du monde spacieux,
+ Et pour mieux te garder à ton pays fidèle,
+ Qu'il ne réduise par l'ampleur de ton coup d'aile!
+
+ Si ton esprit est ferme et ton âme aguerrie,
+ Ils voudront dépasser, dans l'élan de leur vol,
+ Le cercle trop étroit qui limite ton sol,
+ Car le monde est plus beau que toutes les patries!
+
+ Oui! Sois de ton pays! Mais que le monde est vaste!
+ Et comme les splendeurs multiples qu'il recèle
+ Exaltent le pouvoir du coeur enthousiaste,
+ Capable d'absorber la vie universelle!
+
+ Ah! regarde ce chêne aux ramures royales,
+ Éternel et puissant comme un pilier de marbre,
+ Et qui dresse, dans notre forêt patriale
+ Son front large au-dessus de la cime des arbres!
+
+ Ses racines, épaisses comme des cordages,
+ Le retiennent au sol dont nous le nourrissons,
+ Mais sa tête a monté si haut dans les nuages,
+ Que tous les vents du ciel y mêlent leurs chansons[103].
+
+_L'Anémone des Mers_, _L'Aile mouillée_ de Jean Dominique (ce pseudonyme
+cache le nom d'une femme) sont d'une transparence presque irréelle à
+force de subtilité.
+
+Isi Collin nous mène vers _La Vallée Heureuse_ où nous retiennent les
+accords invitants de ses strophes:
+
+ C'était l'heure infinie où, mourantes, les fleurs
+ Balancent leurs parfums que la brise éparpille,
+ Où, par la paix du ciel, les étoiles scintillent
+ Et tissent dans le soir leurs trames de lueurs.
+ C'était l'heure infinie où tout un peu se meurt[104].
+
+Plus mélancolique, la muse de Paul Gérardy[105], le doux poète des
+_Roseaux_:
+
+ Oh! c'est un lied bien monotone
+ Pleurant toujours les mêmes pleurs,
+ Chantant toujours les mêmes fleurs
+ Le lied que mon âme chantonne.
+
+_La Route enchantée_ d'Adolphe Hardy, _Les Poèmes Pacifiques_ de Prosper
+Roidot, _L'Arc en Ciel_ de Pierre Nothomb,_ L'Isolement_ de Paulin
+Brogneaux font revivre des coins de terre chéris et évoquent le pays
+natal avec une aménité persuasive.
+
+Nous goûtons la même sensibilité un peu triste dans l'_Âme en exil_ de
+Georges Marlow, dans les poèmes de Franz Ansel.
+
+Citons encore les luxueux sonnets d'Émile van Arenberghe, les poésies
+harmonieuses mais un peu fades qu'Henri Liebrecht intitule _Fleurs de
+soie_, les vers élégants du comte Albert du Bois, aussi les _Basiliques_
+de Léon Legavre, où se rencontrent fréquemment certains rythmes
+qu'affectionne Verhaeren.
+
+Enfin, je m'en voudrais d'oublier les Jules Delacre, les Georges Rency,
+les van de Putte, les Louis Piérard, les Léon Souguenet, les Fernand
+Crommelynck, les Gaston Heux, les Léon Wauthy, les Sylvain Bonmariage,
+les Paul Mussche, et d'autres jeunes que je ne puis malheureusement
+présenter, tous, plus ou moins sympathiques, mais fidèles assidus du
+Bois Sacré.
+
+On le voit, la Flandre ni la Wallonie ne manqueront de poètes... Depuis
+vingt-cinq ans, les préoccupations politiques et sociales n'ont point
+détourné la Belgique d'aspirations désintéressées. C'est sans
+arrière-pensée, et joyeusement, qu'elle doit célébrer ses noces d'argent
+avec Apollon.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons réservé le plus grand des poètes belges, et, il faut
+l'avouer, le plus grand des poètes contemporains de langue française.
+Intercaler le génie d'un Émile Verhaeren entre les talents, si
+remarquables soient-ils, de ses confrères, eût été l'impertinence même.
+D'ailleurs, une telle oeuvre ne crèverait-elle point le cadre où l'on
+tenterait de l'inclure? Et pourquoi vouloir emprisonner dans les limites
+nécessairement étroites d'un groupement le vaste lyrisme que toutes les
+manifestations de la vie sollicitent? Déjà, le caractère de ce livre ne
+permet point de consacrer à Verhaeren une monographie détaillée; nous
+nous excusons de ne lui accorder, en ce chapitre aux proportions
+mesurées, qu'une étude fort incomplète[106].
+
+Le corps nerveux, bandé, comme prêt à bondir, une certaine brusquerie
+dans sa démarche pesante de paysan têtu, le visage maigre profondément
+labouré de rides, une moustache formidable, à la gauloise, où s'emmêlent
+aux fils d'or des fils d'argent, le regard vif et clair, Verhaeren
+révèle une nature étonnamment candide et spontanée. Impulsif, généreux,
+avide d'activité nouvelle, il donne l'impression de la santé physique et
+morale. Il crée de la joie autour de lui.
+
+En lisant l'oeuvre de Verhaeren, on reste étonné tout d'abord de sa
+puissance et de son universalité. Il n'est point, comme ceux que nous
+quittons, le poète d'un sentiment, l'artiste d'une «manière». Tour à
+tour grave et brutal, tendre et emporté, il chante tous les sentiments
+et tous les enthousiasmes; il n'a pas une voix, il en a cent; les
+multiples vibrations de l'orgue résonnent en lui... L'homme qui écrivit
+_Les Moines_ et _Les Villages illusoires_ fit aussi _Les Villes
+tentaculaires_ et _Les Rythmes souverains_; _Les Heures claires_, _La
+Multiple Splendeur_, _Les Blés mouvants_ sont dus à l'auteur des
+_Débâcles_ et des _Flambeaux noirs_...
+
+Né le 21 mai 1855 à Saint-Amand, près d'Anvers, Émile Verhaeren entra, à
+quatorze ans, au collège Sainte-Barbe de Gand, où il devait rencontrer
+Georges Rodenbach. Il y reçut une solide instruction classique, mais les
+Pères Jésuites ne toléraient guère de poètes modernes et c'est la nuit,
+au dortoir, à la lueur d'une pauvre chandelle, que le jeune pensionnaire
+dévorait, en cachette, Alfred de Musset et Victor Hugo. En quittant le
+collège, Verhaeren s'en fut étudier le droit à l'Université de Louvain:
+il voulait devenir avocat, ou du moins, entretenait-il sa famille dans
+cet espoir, pour éviter de prendre la succession de son oncle, à la tête
+d'une importante huilerie. En vérité, les Muses l'occupaient déjà plus
+que les articles du Code. Après quelques rares et insignifiantes
+plaidoiries, il déserta le prétoire pour gravir les pentes autrement
+prometteuses du Parnasse.
+
+_Les Flamandes_ paraissent en 1883. Ce recueil, d'une facture toute
+parnassienne, indique un peintre rutilant, un coloriste sanguin. C'est
+en se promenant dans les musées, en admirant les belles formes grasses
+de Rubens et les kermesses endiablées de Téniers que Verhaeren conçut
+ses poèmes, je voulais dire ses tableaux, à la gloire de truculente mère
+Flandre. Le livre fut remarqué et discuté: il affirmait un tempérament.
+Trois ans plus tard, _Les Moines_ exaltaient l'autre caractère de la
+nature flamande, le caractère religieux. Ainsi, les deux premières
+oeuvres de Verhaeren, malgré leur forme très latine, apparaissent comme
+essentiellement représentatives de sa race.
+
+À ce moment, survient dans la vie du poète une crise de neurasthénie,
+provoquée par des troubles stomacaux, que reflètent des livres aux
+titres sinistres, _Les Soirs_ (1887), _Les Débâcles_ (1887), _Les
+Flambeaux noirs_ (1890). On sent, dans cette sombre trilogie, toute la
+détresse révoltée d'une âme qui ne croit plus, pour laquelle persévérer
+dans sa souffrance et la creuser devient une jouissance satanique:
+
+ Le soir, plein de dégoûts du journalier mirage,
+ Avec des dents, brutal, de folie et de feu,
+ Je mords en moi mon propre coeur et je l'outrage
+ Et ricane, s'il tord son martyre vers Dieu[107].
+
+Ou bien:
+
+ ... Sois ton bourreau toi-même;
+ N'abandonne l'amour de te martyriser,
+ À personne, jamais. Donne ton seul baiser
+ Au désespoir; déchaîne en toi l'âpre blasphème;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . [108]
+
+Comme, d'autre part, à cette époque, Verhaeren séjourne souvent en
+Angleterre, la révélation des villes industrielles et des ports
+l'impressionne au point que son imagination malade transforme les
+spectacles quotidiens en colossales et démentes apparitions. Aussi bien,
+il commence à se libérer des lois prosodiques qui entravaient la
+traduction libre de ses sensations désordonnées.
+
+Mais le vent de folie s'apaise; au besoin de
+
+ Se replier, s'appesantir et se tasser
+ Et se toujours, en angles noirs et mats, casser
+
+succèdent, sinon encore la parfaite santé, du moins des dispositions
+plus calmes, annonciatrices de la convalescence prochaine. Et voici _Les
+apparus dans mes chemins_ (1891), puis _Les Campagnes hallucinées_
+(1893) avec leurs extravagantes «Chansons de fou» et leurs évocations
+angoissantes de paysans, de malades, de mendiants par les plaines
+là-bas, et leurs expressions qui vous labourent la chair, comme des
+crocs.
+
+ Ils s'avancent, par l'âpreté
+ Et la stérilité du paysage,
+ Qu'ils reflètent, au fond des yeux
+ Tristes de leur visage;
+ Avec leurs bardes et leurs loques
+ Et leur marche qui les disloque,
+ L'été, parmi les champs nouveaux,
+ Ils épouvantent les oiseaux;
+ Et maintenant que décembre sur les bruyères
+ S'acharne et mord
+ Et gèle, au fond des bières
+ Du cimetière,
+ Les morts,
+ Un à un, ils s'immobilisent
+ Sur des chemins d'église,
+ Mornes, têtus et droits,
+ Les mendiants, comme des croix[109].
+
+_Les Villages illusoires_ (1895) sont un livre très symboliste.
+Verhaeren chante les petits métiers de Flandre en leur attribuant un
+sens général, éternel. Le fossoyeur, le forgeron, les cordiers, les
+pêcheurs représentent autant d'idées emblématiques. J'aime
+particulièrement le poème du «Passeur d'eau», allégorie de l'effort vers
+un rêve dont la réalisation, sans cesse, échappe.
+
+Par _Les Villes tentaculaires_, parues également en 1895, se déchaînent
+les passions qui enfièvrent une cité. Non loin des usines:
+
+ Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques
+
+la Bourse s'affole:
+
+ Oh l'or! là-bas, comme des tours dans les nuages,
+ Comme des tours, sur l'étagère des mirages,
+ L'or énorme! Comme des tours là-bas,
+ Avec des millions de bras vers lui,
+ Et des gestes et des appels la nuit
+ Et la prière unanime qui gronde,
+ De l'un à l'autre bout des horizons du monde[110]!
+
+Ailleurs:
+
+ C'est un bazar tout en vertiges
+ Que bat, continûment, la foule, avec ses houles
+ Et ses vagues d'argent et d'or;
+ C'est un bazar tout en décors,
+ Avec des tours de feux et des lumières,
+ Si large et haut que, dans la nuit,
+ Il apparaît la bête éclatante de bruit
+ Qui monte épouvanter le silence stellaire[111].
+
+Puis, nous traversons les quartiers mal famés du port où:
+
+ Des commères, blocs de viande tassée et lasse,
+ Interpellent, du seuil des portes basses,
+ Les gens qui passent[112];
+
+Voici la Révolte:
+
+ La rue, en un remous de pas,
+ De corps et d'épaules d'où sont tendus des bras
+ Sauvagement ramifiés vers la folie,
+ Semble passer volante,
+ Et ses fureurs, au même instant, s'allient
+ À des haines, à des appels, à des espoirs;
+ La rue en or,
+ La rue en rouge, au fond des soirs[113].
+
+Admirables poèmes, haletants et convulsés, par quoi toute la vie
+d'aujourd'hui se trouve glorifiée superbement! Ce pilote, naguère
+désorienté, dont le navire faillit sombrer, dirige d'un oeil confiant,
+d'un geste sûr, et contemplez: il a hissé le grand pavois! Éteints, les
+flambeaux noirs! Maintenant, c'est la volonté, maintenant, c'est
+l'ardeur, maintenant, c'est la merveilleuse folie du monde que Verhaeren
+veut hurler! L'ancien désespéré entonne l'hosanna, devient le chantre
+délirant de l'enthousiasme. La foi nouvelle s'accentue dans les _Visages
+de la Vie_[114] grandit dans _Les Forces tumultueuses_[115], où
+s'entrechoquent toutes les énergies humaines, où surgissent toutes les
+audaces. Vigoureuse et vaillante, la sève jaillit, une autre religion
+est née, celle des hommes et de l'univers:
+
+ Celui qui me lira dans les siècles, un soir,
+ Troublant mes vers, sous leur sommeil ou sous leur cendre,
+ Et ranimant leur sens lointain pour mieux comprendre
+ Comment ceux d'aujourd'hui s'étaient armés d'espoir;
+
+ Qu'il sache avec quel violent élan, ma joie
+ S'est à travers les cris, les révoltes, les pleurs,
+ Ruée au combat fier et mâle des douleurs,
+ Pour en tirer l'amour, comme on conquiert sa proie.
+
+ J'aime mes yeux fiévreux, ma cervelle, mes nerfs
+ Le sang dont vit mon coeur, le coeur dont vit mon torse;
+ J'aime l'homme et le monde, et j'adore la force
+ Que donne et prend ma force à l'homme et l'univers[116]!
+
+_La Multiple splendeur_[117] est un feu d'artifice de soleils. Elle
+apothéose de ses rayons éblouissants la résurrection du poète. Comme il
+aime la vie!
+
+ Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,
+ Je suis ivre du monde et je me multiplie
+ Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit
+ Que mon coeur en défaille et se délivre en cris[118]!
+
+_La Multiple splendeur_ pourrait bien demeurer l'oeuvre essentielle de
+Verhaeren. Du moins la chérit-il fort, car elle traduit intensément son
+panthéisme délirant, sa ferveur acharnée.
+
+ Nous apportons, ivres du monde et de nous-mêmes,
+ Des coeurs d'hommes nouveaux dans le vieil univers.
+ Les dieux sont loin et leur louange et leur blasphème;
+ Notre force est en nous et nous avons souffert[119].
+
+Ces vers résument toute la philosophie de Verhaeren.
+
+Elle reparaît dans le livre suivant, _Les Rythmes souverains_[120],
+également ardente, mais enveloppée d'une forme plus paisible. J'entends
+éclater dans _La Multiple splendeur_ l'hymne triomphant et désordonné du
+pèlerin qui, parvenu au sommet de la montagne, après une ascension
+longue et tumultueuse, découvre à l'infini de lumineux horizons. _Les
+Rythmes souverains_ attestent une félicité aussi radieuse, seulement le
+voyageur s'est reposé, il a ordonné un peu ses sensations; désormais, il
+exaltera moins son «moi» que les gestes héroïques de l'activité humaine,
+passés ou présents; les saccades diminueront au profit d'une harmonie
+jusqu'alors inconnue. Presque toujours l'inspiration, souvent fougueuse
+cependant, des _Rythmes souverains_, revêt une belle allure classique,
+ample et souple. Mais Verhaeren n'aurait sans doute jamais créé des
+chefs-d'oeuvre tels que _Le Paradis_, _Hercule_, _Les Barbares_,
+_Michel-Ange_, _Le Maître_, s'il n'avait laissé jadis caracoler
+furieusement Pégase; aux poussées chaotiques d'antan, il doit de libérer
+son alexandrin des banalités et des fadeurs. D'autre part, je considère
+_Les Rythmes souverains_ comme la conséquence du séjour prolongé de
+Verhaeren en France. Cette «Légende des siècles» exhale un parfum des
+plus latins, auquel contribuent et les sujets, empruntés pour la plupart
+à l'antiquité, et la manière dont ils se développent. L'influence de
+notre culture s'affirme brillamment: Verhaeren en convient; même il se
+plaît à reconnaître que l'eurythmie de son livre doit beaucoup à
+l'ordonnance et aux proportions du parc de Saint-Cloud où il habite une
+partie de l'hiver.
+
+Aussi bien, _Les Blés mouvants_, recueil récent de pastorales, de scènes
+champêtres, de chansons mystiques, témoignent, avec évidence, d'un
+tempérament qui, sans rien abandonner de sa naturelle exubérance,
+s'exprime en une langue infiniment plus assagie et plus châtiée.
+
+Aux côtés de l'oeuvre que nous venons de signaler s'en dressent deux
+autres, moins imposantes certes, non moins importantes: une épopée,
+_Toute la Flandre_ dont les cinq livres _Les Tendresses premières_[121],
+_La Guirlande des dunes_[122], _Les Héros_[123], _Les Villes à
+pignons_[124], _Les Plaines_[125], glorifient le pays natal, non plus
+comme _Les Flamandes_ à travers des souvenirs de musée, mais après
+l'expérience de la vie et la découverte du monde; une trilogie intime,
+_Les Heures claires_[126], _Les Heures d'après-midi_[127], _Les Heures
+du soir_[128]. Cette fois, Verhaeren délaisse l'univers; il nous confie
+son amour pour la compagne admirablement compréhensive qui, l'ayant
+sauvé de la noire détresse, illumine son labeur et sa vie. Aux fanfares
+retentissantes succède un chant discret; l'orchestre cesse de bondir,
+nous n'entendons que les notes mélodieuses du violon. Exquis petits
+poèmes! Et comme ils s'imprègnent d'une dévotion respectueuse et
+brûlante! Et comme ils fleurent bon! Et comme ils caressent doucement!
+«Ô la tendresse des violents!» s'écrie Léon Bazalgette[129]:
+
+ Chaque heure où je pense à ta bonté
+ Si simplement profonde,
+ Je me confonds en prières vers toi.
+ Je suis venu si tard
+ Vers la douceur de ton regard
+ Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
+ Tranquillement, par à travers les étendues!
+ J'avais en moi tant de rouille tenace
+ Qui me rongeait, à dents rapaces,
+ La confiance;
+ J'étais si lourd, j'étais si las,
+ J'étais si vieux de méfiance,
+ J'étais si lourd, j'étais si las
+ Du vain chemin de tous mes pas.
+ Je méritais si peu la merveilleuse joie
+ De voir tes pieds illuminer ma voie,
+ Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs,
+ Et humble, à tout jamais, en face du bonheur[130].
+
+Nous eûmes l'occasion, au début de ce chapitre, d'associer au mot
+romantisme le nom de Verhaeren Sans aucun doute, le poète des _Villes
+tentaculaires_ fait souvent songer à Hugo, dans ce livre et dans
+d'autres. Ils ont, tous les deux, le souffle, la force, le goût de
+l'énorme, le sens de l'épique. Ils sont tous les deux de gigantesques
+forgerons d'images, de prodigieux évocateurs et leurs vers ressemblent
+parfois à des chevauchées fantastiques éclairées de foudroyantes
+visions. Mais la puissance de Verhaeren s'excite plus que celle de Hugo:
+elle se cabre, va volontiers jusqu'au fracas. Pour lui, tous les
+phénomènes prennent des proportions titaniques et terrifiantes. Voilà
+bien, selon la belle expression d'Albert Mockel, le poète du paroxysme!
+Il aperçoit les routes et les bois, les foules et les villes à travers
+une perpétuelle hallucination. L'univers l'émeut à ce point qu'il
+l'exaspère, le transfigure avec passion. Certaines forces naturelles
+l'attirent et le troublent singulièrement, la mer, le vent:
+
+ Si j'aime, admire et chante avec folie,
+ Le vent,
+ Et si j'en bois le vin fluide et vivant
+ Jusqu'à la lie,
+ C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant
+ De s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
+ Jusques au sang dont vit mon corps,
+ Avec sa force rude ou sa douceur profonde,
+ Immensément, il a étreint le monde[131].
+
+Mais surtout, Verhaeren extrait d'une quantité de travaux matériels, en
+particulier de l'industrie moderne, une poésie profonde que beaucoup ne
+soupçonnaient guère[132]. Au cours de ses voyages, il a vu Londres,
+Hambourg, Marseille; après Paris, il a connu Berlin, Dresde, Vienne,
+l'Italie, l'Espagne et toujours il s'est promené par les quartiers
+ouvriers et populeux, toujours il a rôdé près des fabriques ou des
+docks. Et les foules, et les villes, et dans les villes, l'or, l'or
+magique qui hypnotise tant d'hommes, et les usines, et les gares, et les
+trains, et les quais des ports, et les steamers qui crachent la fumée
+prennent pour Verhaeren, pour nous aussi maintenant, une signification
+splendidement lyrique. Disséminés dans toute l'oeuvre, maints poèmes
+clament ces foules, ces villes, cet or. Verhaeren en est hanté.
+
+ Oh ces villes, par l'or putride, envenimées!
+ Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées,
+ Dômes et tours d'orgueil et colonnes debout
+ Dans l'espace qui vibre et le travail qui bout,
+ En aimas-tu l'effroi et les affres profondes
+ Ô toi, le voyageur
+ Qui t'en allais, triste et songeur
+ Par les gares de feu qui ceinturent le monde[133]?
+
+Ailleurs:
+
+ Ô l'or! sang de la force implacable et moderne,
+ L'or merveilleux, l'or effarant, l'or criminel,
+ L'or des trônes, l'or des ghettos, l'or des autels;
+ L'or souterrain dont les banques sont les cavernes
+ Et qui rêve en leurs flancs, avant de s'en aller,
+ Sur la mer qu'il traverse ou la terre qu'il foule,
+ Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler,
+ Le coeur myriadaire et rouge de la foule[134].
+
+Aux images intrépides et rutilantes, aux transports véhéments,
+correspond un rythme heurté, plutôt irrespectueux de la syntaxe (nous
+avons noté, à cet égard, dans les derniers livres, un changement
+appréciable), qui permit à Giraud d'accuser, certain jour,
+spirituellement, Verhaeren de «mener la danse du scalpel autour de la
+grammaire». Ne nous plaignons pas trop; ces intempérances nous valent de
+beaux émois. Verhaeren aime frapper nos sens, soit en isolant à la fin
+d'une longue strophe le mot essentiel, bref et saillant, soit au moyen
+d'harmonies imitatives fort impressionnantes qui résultent des sonorités
+obtenues par le rapprochement immédiat de syllabes à désinences
+analogues et, généralement, rudes. Ainsi, qui ne perçoit le tumulte de
+la mer en lisant à voix haute les vers suivants?
+
+ La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs
+ Et les granits du quai, la mer démente,
+ Tonnante et gémissante, en la tourmente
+ De ses houles montantes[135].
+
+Écoutez ce bruit sec et cassant:
+
+ Puis il redescendit d'un pas précipité
+ Et verrouilla, d'une main forte,
+ La porte[136].
+
+Voici enfin la bourrasque et le crépitement de la foudre, rendus par un
+rythme essoufflé, crispé, où les mots ronflent et cognent comme les
+grondements du tonnerre:
+
+ Le nuage approchait, livide et sulfureux,
+ Il était débordant de menaces tonnantes
+ Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
+ À l'endroit même où les herbes sauvages
+ Étaient chaudes encor
+ D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps,
+ Toute la rage
+ Du formidable et ténébreux nuage
+ Mordit[137].
+
+Telle apparaît, succinctement résumée, l'oeuvre de celui qui «sur les
+épaules de la muse belge, encore frêle et timide, a jeté, d'un geste
+libre et puissant, une large étoffe aux couleurs étincelantes»[138].
+Cette oeuvre est riche, réconfortante, idéaliste. Elle enseigne le culte
+de l'effort, stimule les enthousiasmes, apprend à ne jamais désespérer
+de la vie. Si Verhaeren conserve intact son noble tempérament
+septentrional, sauvage, impétueux, et comme pris constamment dans une
+tourmente de sensations, notre culture a remarquablement clarifié son
+esprit, assoupli sa forme. Aujourd'hui, tous les pays d'Europe, où
+existe un mouvement intellectuel, connaissent Verhaeren, l'aiment et le
+traduisent. La France devrait lui rendre plus d'hommages, car,
+d'éclatante manière, il illustre les Lettres françaises.
+
+
+
+
+IV
+
+LE THÉÂTRE
+
+
+Le théâtre n'a pas séduit les écrivains belges, comme le roman ou la
+poésie; il favorise moins les descriptions. Se restreindre aux limites
+d'un sujet strict, faire oeuvre de psychologue et non de peintre,
+disséquer des sentiments, en surveiller les évolutions, les combiner
+entre eux, en un mot équilibrer une oeuvre d'imagination réfléchie et de
+calcul, même basée sur l'observation de la réalité, les eût contraints à
+composer singulièrement avec la franchise spontanée de leur nature. Bien
+peu y consentirent et nous ne remarquerons pas, cette fois, le
+groupement d'efforts, le faisceau d'activités qui créent, à proprement
+parler, un mouvement littéraire. De beaux talents se sont affirmés mais
+dans des genres trop contradictoires pour que nous puissions fixer le
+caractère général du théâtre belge.
+
+Les aspirations de la «Jeune Belgique» se concrétisèrent d'abord en
+romans et en poèmes. Avant 1889, la nouvelle littérature ne compta pas,
+pour ainsi dire, d'oeuvres dramatiques; à cette époque van Lerberghe et
+Maeterlinck l'enrichirent de petites pièces. Mais, contrairement à ce
+qui s'était passé en d'autres domaines, elles ne devaient rien ni à la
+scène française ni même à la culture française. _Les Flaireurs_, _La
+Princesse Maleine_, _L'Intruse_ révélaient le théâtre d'angoisse,
+apportant ainsi une conception neuve, mais nettement septentrionale, par
+son goût du symbole et du mystère.
+
+À van Lerberghe revient l'honneur d'avoir créé ce théâtre d'angoisse.
+_Les Flaireurs_ écrits en 1888, parurent dans _La Wallonie_ en 1889,
+furent joués à Paris une première fois le 5 février 1892 au Théâtre
+d'Art sous la direction de Paul Fort, puis le 12 janvier 1896, à
+l'OEuvre, par les soins de Lugné-Poe. Une partie du public protesta
+contre ces trois courtes scènes que Francisque Sarcey qualifiait un peu
+durement de «prétentieux et macabre enfantillage[139]». On n'était pas
+habitué à voir présenter le problème de la mort sous une forme aussi
+sinistrement symbolique! Mais l'idée ne manque jamais de noblesse qui
+met aux prises l'âme humaine impuissante avec la Fatalité. Il est
+intéressant de lire, à cet égard, la lettre que Maeterlinck écrivit lors
+de la «première» des _Flaireurs_ au Théâtre d'Art en 1892. Elle se
+trouvait insérée au programme en réponse à ceux qui accusaient van
+Lerberghe d'imiter Maeterlinck. La voici[140]:
+
+ Il importe d'éviter tout malentendu au sujet des _Flaireurs_ de van
+ Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur et à celui qui n'a fait que
+ suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards
+ aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les
+ _Flaireurs_ parurent en janvier 1889; _La Princesse Maleine_ fut
+ publiée vers la fin du mois d'août de la même année et _L'Intruse_
+ en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver
+ tout ce qu'il faut prouver.
+
+ _Les Flaireurs_ ne ressemblent pas à _L'Intruse_, mais _L'Intruse_
+ ressemble aux _Flaireurs_ et elle est fille de ceux-ci. Au reste,
+ si le thème des deux drames est à peu près identique, on verra
+ qu'il y a ici une puissance de symbolisation qu'on ne retrouve pas
+ dans ma petite pièce, et je ne crois pas qu'un poète ait jamais
+ plus souverainement obligé le monde extérieur à exprimer une idée
+ qu'on n'y avait pas vue. Un étrange et grand rêveur a, pour la
+ première fois, subitement et formidablement rendu visible le drame
+ secret, unique, virtuel et abominable, que nous recélons tous
+ depuis notre naissance, et avec tant de soins inutiles, au plus
+ profond de notre corps. L'espace m'est trop strictement mesuré ici
+ pour que je puisse parler comme il faudrait des trois sinistres
+ émissaires de la mort, des trois coups sans écho qu'ils frappent à
+ notre coeur; de l'inconcevable affolement de la nature humaine, qui
+ jusqu'au dernier moment essaie d'apaiser l'invisible et de fermer
+ la porte à la nuit sans étoiles et sans heures; et des admirables
+ illusions de l'âme qui déjà n'a plus peur parce qu'elle est sur le
+ point d'être seule, et qu'elle sait tout à son insu, et enfin de
+ cette effrayante scène finale où la porte cède tout à coup à la
+ pression de l'Éternité, et qui exprime si incomparablement la
+ suprême mêlée de la vie et de la mort, la fuite illimitée de l'âme,
+ la chute de l'espoir et l'invasion des ténèbres sans fin...
+
+ Je suis profondément heureux,--car quelle amitié n'est plus noble,
+ plus précieuse et meilleure que toute littérature?--d'avoir eu
+ l'occasion d'affirmer une fois de plus tout ceci, et de rendre cet
+ hommage que je devais entre tant d'autres, à une âme qui fut
+ toujours la soeur aînée, l'éducatrice et la bonne protectrice de la
+ mienne. Il m'a fallu le faire à son insu.
+
+ MAURICE MAETERLINCK.
+
+Cette lettre est également flatteuse pour celui qui la rédigea et pour
+celui dont elle célèbre la louange. Mais l'amitié n'incline-t-elle pas
+Maeterlinck à s'exagérer l'influence de van Lerberghe sur son oeuvre?
+Sans doute aurait-il, même sans _Les Flaireurs_, composé ses drames...
+D'ailleurs entre cette pièce et _L'Intruse_[141] si l'idée inspiratrice,
+celle de la mort, reste identique, de sérieuses différences d'exécution
+s'observent. Le symbole tient une place essentielle dans _Les
+Flaireurs_, insignifiante dans _L'Intruse_. Là, des événements
+soutiennent l'action: successivement frappent à la porte l'homme avec
+l'eau, l'homme avec le linge, l'homme avec le cercueil; ici, rien ne se
+passe: à côté de la chambre où la mère agonise, les enfants et le père
+échangent des propos d'une parfaite banalité et l'atmosphère si
+impressionnante doit infiniment moins à la forme plastique du drame qu'à
+la vie intérieure des personnages.
+
+Ils font frissonner d'effroi, les drames de Maeterlinck...[142] Paysages
+irréels, demeures fantastiques, situations invraisemblables, petits
+êtres aux attitudes étranges, aux gestes inachevés, aux propos
+hallucinés qui, toujours, ont peur... Qu'arrivera-t-il?... Nous
+pressentons constamment un malheur prochain, nous vivons en état
+d'épouvante...
+
+Toutefois, cette épouvante provient aussi de notre certitude
+inconsciente qu'une force dissimulée mais inéluctable se manifestera, le
+moment venu, pour broyer les fragiles héros de la tragédie: la mort
+habite le théâtre de Maeterlinck, y règne en despote. C'est elle, le
+personnage principal; où ne la trouve-t-on? Souvenez-vous de _La
+Princesse Maleine_, de _L'Intruse_, des _Aveugles_[143]. Souvenez-vous
+de _Pelléas et Mélisande_[144] et d'_Alladines et Palomides_ et
+d'_Intérieur_[145] et de _La Mort de Tintagiles_ et d'_Aglavaine et
+Sélysette_. Parfois, dans _Pelléas et Mélisande_ ou _Aglavaine et
+Sélysette_, nous espérons la voir, enfin, céder à l'amour, mais elle
+reprend bientôt ses droits d'autant plus durement qu'elle eut l'air, un
+instant, de les abandonner.
+
+Maintes fois, l'histoire du théâtre offrit le spectacle de la mort
+impitoyable. Les tragiques grecs, par exemple, mettent en scène une
+Fatalité également tyrannique. Tout de même, elle ne trouble pas tant...
+En effet, chez Eschyle ou Sophocle, la lutte entre l'[Grec: _Anagkê_] et
+les hommes semble plus équilibrée: les victimes résistent et se
+défendent, elles donnent l'impression, sinon d'une force, au moins d'une
+énergie. Oreste, Ajax s'insurgent contre leur destin, les personnages de
+Maeterlinck le subissent. Et comment ne le subiraient-ils point eux, si
+frêles, si délicats, sans volonté, sans direction; égarés, dirait-on,
+dans un monde imaginaire; dont les sensations vagues se formulent mal,
+mais fuient spontanément de leur organisme débile! Les pauvres
+marionnettes, effarouchées, inquiètes et gauches, les pauvres et tendres
+marionnettes, touchantes infiniment dans leur candeur timorée! Elles
+ressuscitent, par leurs poses, les grâces innocentes des primitifs; nous
+connaissions Pelléas, Mélisande, Alladines, Palomides: van Eyck, jadis,
+peignit leurs figures douces et sur les toiles de Sandro Botticelli
+vacillaient déjà leurs silhouettes timides. Inoffensives victimes, la
+Fatalité les écrase: devinent-elles plus la cause de leur mort qu'elles
+ne se doutaient de leur raison de vivre?...
+
+Le tragique ne résulte pas exclusivement dans le théâtre de Maeterlinck
+de cet acharnement du destin sur d'impuissantes proies. Souvent,--songez
+à _La Princesse Maleine_, à _L'Intruse_, à _Intérieur_,--il naît de ce
+que nous, spectateurs ou lecteurs (je reproduis ici les expressions de
+Jules Lemaître), «savons qu'il est arrivé malheur à l'un des personnages
+et que celui-ci l'ignore et _que nous attendons_ qu'il le sache»[146].
+_Intérieur_ me paraît, en ce sens, un pur chef-d'oeuvre. Au fond d'un
+jardin, une maison; dans la chambre du rez-de-chaussée la famille
+groupée autour de la lampe, le père, la mère, deux filles. Un vieillard
+et un étranger s'avancent dans le jardin, ils se dissimulent, causent à
+voix basse, ils sont inquiets. Ils ne quittent pas des yeux la famille
+qui veille, tremblent si les jeunes filles s'approchent de la fenêtre,
+si le père remue... Ils hésitent à entrer, ils n'osent pas... La jeune
+fille dont ils parlent avec émotion était leur fille, à ces parents si
+paisibles, là, sous la lampe! C'est qu'ils ne l'attendent que le
+lendemain et ne s'inquiètent point... Comment leur faire connaître la
+catastrophe, leur apprendre que leur fille s'est noyée?... Le vieillard
+veut entrer, il n'en trouve pas la force; et pourtant, dans un instant
+peut-être, des paysans arriveront avec l'enfant morte... Mais non, on ne
+saurait dire une si affreuse chose à des êtres pleins de confiance, qui
+n'appréhendent rien! Ils ont pris tant de précautions, ils ont mis aux
+fenêtres des barreaux de fer, consolidé les murs, verrouillé les trois
+portes de chêne, ils ont prévu tout ce qu'on peut prévoir. Seulement,
+ils ne se doutent pas que la Fatalité les a marqués; ils se croient
+invulnérables derrière leurs murs et déjà la mort est chez eux... La
+scène cruelle! Nous, nous savons quel terrible malheur s'abat sur cette
+famille, mais elle, demeure insouciante, heureuse... On entend approcher
+les paysans; si ce vieillard tarde à entrer, ils révèleront aux parents
+leur deuil... Alors, le vieillard se décide, il frappe à la porte...
+Émoi dans la maison; le père ouvre, le vieillard pénètre, s'assied... Il
+n'a pas parlé encore... Soudain, la mère tressaille, se dresse,
+l'interroge... Il balbutie... Tous, debout, le dévisagent avec
+anxiété... Il incline la tête...
+
+Rarement un tragique si intense fut obtenu par des moyens si simples.
+
+Pour s'assimiler toute la pensée de Maeterlinck, il convient
+d'apercevoir la vie même à travers ses drames.
+
+ Il n'est pas déraisonnable, écrit-il[147], d'envisager ainsi notre
+ existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous
+ les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine.
+ Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science
+ n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue
+ d'un autre monde, par exemple une communication avec une planète
+ plus ancienne et plus savante que la nôtre, ne nous apprenne enfin
+ l'origine et le but de la vie, longtemps encore, toujours
+ peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs,
+ abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit
+ indifférente.
+
+Les bonshommes falots du drame symbolisent l'humanité. «Ils sont réels à
+force d'irréalité[148].» En eux, nous nous reconnaissons. L'inconscience
+fréquente de nos résolutions et de nos actes, nos maladresses, nos
+incohérences, nos désarrois, nos terreurs devant ce que l'existence nous
+laisse découvrir d'incompris et d'inexplicable, notre affolement au
+moindre accident par quoi, brusquement, s'effondrent les espérances de
+tant d'années et ce vertige dont la plupart demeurent étourdis comme si
+le fil d'une puissance occulte les balançait sans cesse dans le vide,
+voilà ce qu'expriment prodigieusement les personnages de Maeterlinck.
+Contre la mort, notre volonté se brisera nécessairement. Le destin se
+joue de nous non moins que de la _Princesse Maleine_ ou de _Pelléas_;
+malgré la rage avec laquelle nous nous cramponnons, il nous entraînera.
+La scène déchirante de la porte dans _La Mort de Tintagiles_ illustre
+atrocement cette idée. À nous non plus, la porte ne cédera point. Nous
+sommes autant de Tintagiles!
+
+Telle est la philosophie des drames de Maeterlinck, philosophie
+désespérante qui nie la vertu de l'effort et encourage à la passivité
+lâche. L'auteur de _La Sagesse et la Destinée_ saura s'en libérer.
+
+Les autres pièces de Maeterlinck n'ont déjà plus ce caractère
+démoralisant. Aussi bien se rapprochent-elles de la tradition française,
+_Monna Vanna_ surtout, par le développement plus limpide de l'action,
+par la forme plus classique. _Monna Vanna_[149] rappelle un bon drame
+romantique. La prose, harmonieusement rythmée, donne la sensation du
+vers. Au reste, les alexandrins y abondent.
+
+Ils ne se comptent pas en moins grand nombre dans _Joyzelle_[150],
+allégorie très poétique, où réapparaissent certaines inquiétudes
+relatives aux forces inconnues qui pèsent sur notre vie.
+
+_L'Oiseau bleu_[151], réédite sous une luxueuse et attrayante féerie
+cette constatation banale que l'homme s'évertue à chercher très loin le
+bonheur si voisin de lui.
+
+Nous devons, enfin, à Maeterlinck une remarquable traduction de
+_Macbeth_. Nul, mieux que l'auteur de _La Princesse Maleine_, n'était
+qualifié pour pénétrer intimement le chef-d'oeuvre de Shakespeare et le
+rendre avec un sens aussi aigu de l'intérêt dramatique.
+
+Quoi que valent ces différentes oeuvres, on accordera toujours plus
+d'importance aux petits drames du début. Maeterlinck leur dut sa
+réputation. Après _La Princesse Maleine_, un article enthousiaste
+d'Octave Mirbeau le rendit tout à coup célèbre en France. C'est en effet
+dans cette partie, la plus considérable, de son théâtre qu'il affirme
+une originalité. Maeterlinck a doté la littérature française d'éléments
+qu'elle ne possédait pas encore, Il nous a obligés à considérer, à
+apprécier, à admirer ces scènes, issues de l'esprit mystique et
+compliqué d'un Flamand, qui, par leurs ténébreux symboles, heurtaient
+nos traditions. Nous sommes allés à lui avant qu'il ne vienne à nous.
+
+Pour en terminer avec le théâtre d'angoisse, signalons encore _Le
+Sculpteur de Masques_, qu'un jeune auteur de talent, Fernand
+Crommelynck, fit représenter au Gymnase, en 1911. Je verrais volontiers
+_Le Sculpteur de Masques_ sur l'un des volets du triptyque dont _Les
+Flaireurs_ décoreraient l'autre, l'oeuvre de Maeterlinck occupant le
+panneau central.
+
+ * * * * *
+
+En Verhaeren, l'homme de théâtre cède au poète. Des quatre pièces qu'il
+écrivit, trois s'adaptent médiocrement à la scène dont les combinaisons
+et les exigences tracassières répugnent à ses élans fougueux. Incapable
+de s'assouplir aux nécessités du «métier» ou de ruser avec elles,
+Verhaeren les néglige et passe outre. Ses drames sont des compositions
+lyriques enflammées qui, sans inconvénient, prendraient place dans
+l'étude de l'oeuvre générale, s'il ne les avait catalogués sous une autre
+étiquette. Peut-être, espérait-il, en leur imposant un décor et une
+forme dialoguée, accorder plus de relief aux sentiments qu'il chante
+sans sacrifier jamais aux goûts du public... Ainsi s'explique la rareté
+de représentations auxquelles peut seulement s'intéresser un nombre
+restreint d'initiés et d'artistes.
+
+_Les Aubes_[152], _Le Cloître_[153], _Philippe II_[154], _Hélène de
+Sparte_[155] n'ont de commun qu'un enthousiasme magnifique. D'autre part
+(et c'est là une heureuse réminiscence shakespearienne), sauf dans
+_Hélène de Sparte_, les vers alternent avec la prose. Toute pensée calme
+ou d'un caractère purement pratique se traduit en prose; dès que l'âme
+s'émeut, elle s'exprime en vers: la transition de l'une aux autres
+s'opère sans le moindre heurt et comme naturellement.
+
+J'aime peu _Les Aubes_ et _Philippe II_ qui n'ajoutent rien à la gloire
+de Verhaeren, mais _Le Cloître_ et _Hélène de Sparte_ méritent une belle
+destinée.
+
+_Les Aubes_, d'une réalisation scénique impossible, rappellent
+extrêmement _Les Villes tentaculaires_ et _Les Campagnes hallucinées_.
+
+_Philippe II_ est une tragédie romantique où s'opposent, en Philippe et
+en Carlos, le caractère fermé, sournois, cruel de l'Espagnol, la nature
+exubérante et généreuse du Flamand. On y rencontre de bonnes scènes.
+Nationale, car elle flétrit l'oppresseur d'autrefois, cette pièce jouira
+toujours, malgré son manque d'ampleur, d'une certaine popularité en
+Belgique.
+
+Autrement émouvant, _Le Cloître_! Le poète reprend un sujet qui, jadis,
+avait déjà tenté son inspiration. En ces moines retirés de la vie,
+toutes les passions des hommes ordinaires s'agitent; et l'orgueil et
+l'ambition et l'envie et la méchanceté et la flatterie. Le Cloître est
+une minuscule humanité en marge de la grande, composée, comme elle, de
+puissants et de faibles, avec, comme en elle, plus de tares que de
+vertus. Dom Balthazar, un moine de vieille famille noble, auquel le
+prieur songe à confier sa succession, quitta le monde, voilà dix ans,
+après avoir assassiné son père; un innocent expia à sa place. Le prieur
+n'ignore rien: les pénitences et les jeûnes n'ont-ils pas purifié dom
+Balthazar depuis longtemps? Mais le remords ronge Balthazar;
+l'absolution du prieur ne lui suffit plus; il éprouve le besoin d'un
+aveu, de révéler le crime aux moines assemblés[156]: devant tout le
+Cloître, Balthazar s'humilie et crie son odieux forfait. Les moines le
+savent, c'est peu; sa fièvre de confession s'échauffe au point qu'il ne
+peut plus le cacher au monde; en présence des fidèles venus à l'office,
+il délivre sa conscience et le hurle. Alors, les moines, brutalement
+l'expulsent. L'intérêt du _Cloître_ réside dans l'exaltation, en bonds
+progressifs, du moine Balthazar. D'abord provoquée par un sentiment de
+justice, son humiliation lui procure bientôt une sorte de volupté; au
+dernier acte, dans sa folle douleur, il puise une folle jouissance: sa
+confession devient une orgie.
+
+ Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
+ Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire.
+ Je me jette moi-même au ban de l'Univers;
+ Je veux qu'on me crache à la face;
+ Qu'on me coupe ces mains qui ont tué;
+ Qu'on m'arrache ce manteau blanc prostitué;
+ Qu'on appelle, qu'on ameute la populace.
+ Je m'offre aux poings qui frapperont
+ Et aux pierres qui blesseront
+ De leur rage, mon front[157].
+
+Le Cloître, nous l'avons dit, est une humanité réduite; elle a sa morale
+à elle, sa justice à elle. Puisque Balthazar fut absous par le Cloître,
+il recommence une vie pure; son crime, on l'oublie; ce qu'on ne lui
+pardonne point, c'est de le livrer à ceux du dehors, de leur abandonner
+un tel secret, c'est de rompre
+
+ La règle sainte et le claustral esprit,
+
+c'est de substituer à l'autorité du prieur celle de la société, au
+jugement des moines, celui des hommes. Balthazar commet une scandaleuse
+profanation en établissant un contact entre la demeure où, dans
+l'intérêt supérieur de la religion, il faut que les consciences
+étouffent, et le monde sans contrainte. Balthazar est rejeté avec
+horreur pour avoir attenté à la vie _une et indivisible_ du Cloître.
+
+_Hélène de Sparte_, pièce beaucoup plus équilibrée, écrite en
+alexandrins, d'une langue riche et soignée, d'une excellente facture
+latine, est à l'oeuvre dramatique de Verhaeren ce que sont _les Rythmes
+souverains_ à l'oeuvre poétique. Je la qualifierais de tragédie
+classique, n'était le caractère profondément païen du dernier acte. Et
+là n'apparaît point la moindre originalité d'_Hélène de Sparte_...
+
+Aussi bien, nous n'étions guère habitués à voir représenter une Hélène
+déjà vieillie, revenant à Sparte, lassée des aventures, avec la ferme
+résolution de vivre auprès de Ménélas en épouse fidèle.
+
+ Oh le déclin du corps, les angoisses mordantes!
+ Mes yeux n'ont que trop vu se coucher de soleils!
+ Mais aujourd'hui, je te reviens, l'âme meilleure,
+ Sachant quel bonheur sûr mon coeur a négligé,
+ En arrachant sa vie aux soins de ta demeure;
+ Je t'apporte mon être étrangement changé
+ Et pour vivre avec toi, une femme nouvelle[158].
+
+Mais la Fatalité s'acharne sur Hélène. Elle est condamnée à inspirer,
+sans répit, des passions funestes. Son propre frère, Castor, l'aime
+âprement; Électre, son ennemie, convoite sa chair et l'implore. Elle
+n'entend, ne voit, ne sent autour d'elle que le désir. À Pollux, elle
+ose confier ses appréhensions:
+
+ Comprenez-vous, Pollux, ma détresse et ma crainte
+ Et sous quel faix je vais rentrer en ma maison;
+ Ô vous, l'aîné des miens, dont les conseils sans feinte
+ Affermissaient jadis ma naissante raison,
+ Des yeux fixés sur moi tout à coup me convoitent,
+ La bouche qui m'approche est brûlante soudain,
+ La main que l'on me tend est attirante et moite
+ Et l'on dirait que les lèvres du vent ont faim,
+ En descendant, le soir, sur ma gorge qu'il frôle.
+ Quand la foule m'entoure ou me suit pas à pas,
+ Je n'ose prononcer les plus simples paroles
+ De peur qu'un sourd désir n'y réponde tout bas[159].
+
+Par jalousie, Castor tue Ménélas; à son tour, il succombe sous les coups
+d'Électre. Encore une fois, malgré elle, Hélène déchaîne des luttes
+sanguinaires, des désastres, des ruines. Alors, le découragement, le
+dégoût l'envahissent au point qu'elle refuse de rester sur le trône aux
+côtés de son frère.
+
+ POLLUX
+
+ La terre entière exulte et baise tes pieds nus
+ Avec la bouche en feu de ses foules ardentes;
+ Laisse apaiser enfin tes angoisses grondantes,
+ Renais: l'heure est unique et je me sens au coeur
+ Tant de force assurée et de pouvoir vainqueur
+ Qu'il n'est rien pour nous deux, au monde, que je craigne,
+ Je tiens le sort en main: je suis maître et je règne!
+
+ HÉLÈNE
+
+ Et que m'importe, à moi, que tu règnes ou non
+ Sur ce pays funeste et désormais sans nom
+ Dont les eaux des torrents et les eaux des abîmes
+ En vain déborderaient pour effacer ses crimes.
+ Ma volonté est morte et ne tend plus à rien.
+ Ton insolent bonheur me fait haïr le bien;
+ Tout mon être est brisé jusqu'au fond de mon âme,
+ Il n'est plus un orgueil, il n'est plus une flamme
+ Dans mon sein dévasté ni dans mes yeux déserts[160].
+
+Hélène, écoeurée de la vie, va disparaître, mais à cette heure suprême
+encore, elle demeure la proie de l'amour. Voici que des satyres sortent
+des bois, des naïades émergent des rivières, des bacchantes en feu
+dévalent les pentes des monts... Les arbres, les fleurs, les eaux, les
+vents, et jusqu'aux cailloux des routes l'invitent et la tentent... La
+nature entière frémit, s'exalte, a soif de la malheureuse Hélène que
+l'angoisse étreint:
+
+ Je veux mourir, mourir, mourir et disparaître!
+ Où désormais marcher, où désormais dormir,
+ Où respirer encor sans que souffre mon être
+ Et qu'il sente soudain toute sa chair frémir!
+ Retirez-vous de moi, brises, souffles, haleines,
+ Lèvres fraîches des eaux, feuilles des bois mouvants,
+ Aubes, midis et soirs, et toi, lumière[161].
+
+Affolée par les appels des satyres, des naïades et des bacchantes,
+Hélène invoque Zeus et meurt dans une fantastique apothéose.
+
+Cette fin brille d'une rare splendeur. Il fallait un poète et un poète
+tel que Verhaeren, pour imaginer un dénouement aussi imprévu et accorder
+le plus large paganisme au plus torride lyrisme! D'ailleurs, toute la
+tragédie ne brûle-t-elle pas d'un feu farouche? J'admire comme Verhaeren
+sut créer aussitôt, et maintenir constamment, cette atmosphère de
+passion fauve, criminelle, inéluctable qui, embrassant les quatre actes,
+excuse les situations les plus osées. J'admire comme, avec si peu
+d'événements sur la scène, il parvint à donner, presque sans accalmie,
+la sensation poignante d'une vie violente et totale. Couler la
+conception panthéiste des anciens en un moule aux mesures harmonieuses
+et françaises, sans sacrifier son inspiration haletante de Flamand,
+voilà quelle tentative audacieuse Verhaeren réalise. Il ne renie pas son
+tempérament, mais rend à la culture latine l'hommage le plus neuf, le
+plus magnifique.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les rares dramaturges belges préoccupés des conflits de la famille
+et de la société, Gustave Van Zype s'inscrit en tête. Le succès de son
+oeuvre ne fut pas toujours proportionné à sa valeur. Les questions qui le
+sollicitent paraissent ingrates au public. Mais des pièces telles que
+_Le Patrimoine_, _Tes Père et Mère_, _La Souveraine_, _les Étapes_, _Le
+Gouffre_, _Les Liens_ ont une beauté tragique un peu rude et une grande
+noblesse: van Zype est le de Curel des Belges. Dans _Les Liens_, le
+savant Granval, descendant de fous et d'alcooliques, croit avoir échappé
+à sa terrible hérédité, quand des troubles cérébraux lui révèlent le
+sort fatal dont il est menacé. Malgré l'avis des médecins, il continue
+ses recherches scientifiques, dans l'intérêt de l'humanité. Mais il
+s'oppose au mariage de son fils, puisque, selon toute vraisemblance, le
+même mal le frappera un jour. Alors la femme de Granval, soucieuse avant
+tout du bonheur de son enfant, recourt à un stratagème atroce, fait
+croire à son mari que leur fils n'est pas de lui. L'intelligence du
+malheureux ne résiste pas à cette cruelle révélation.
+
+Gustave van Zype s'exprime en une langue pure et élevée; il n'abandonne
+rien au hasard. C'est un écrivain probe qu'il faut estimer.
+
+Henry Kistemaeckers exploite le même domaine que Gustave van Zype, mais
+se souciant beaucoup plus de rendre son art agréable, il le met à la
+portée de tous et le parisianise sans scrupule. Plusieurs pièces,
+vivantes et dramatiques, d'une observation perspicace, d'une allure
+brillante, _La Blessure_, _La Rivale_, plus encore _L'Instinct_, l'ont
+révélé à Paris où, récemment, _La Flambée_ lui valut un bel et légitime
+succès. Une situation désespérément angoissante, qui se dénoue à force
+de sentiments nobles et beaux, le dévouement, le sacrifice, le culte de
+la patrie, la subordination des rancunes personnelles à l'intérêt
+général, tel apparaît, en raccourci le thème par quoi _La Flambée_
+exprimait puissamment les aspirations de tous les Français que le
+souvenir encore frais d'une offense dressait frémissants[162].
+
+La comédie de moeurs, de moeurs légères, trouve en Francis de Croisset un
+bien aimable représentant. Le parisianisme ne lui suffisant plus, cet
+enfant de Bruxelles s'est plu, si j'ose dire, à se «boulevardiser».
+C'est indiquer assez qu'il préfère aux problèmes passionnants de l'âme,
+les grâces légères, les frivolités parfois scabreuses de la vie mondaine
+et demi-mondaine. Oh! ne croyez pas l'auteur de _Le Bonheur Mesdames_,
+de _La Bonne Intention_, de _Chérubin_, complètement inapte à
+émouvoir... Il prouve dans _Le feu du voisin_ une jolie sensibilité, et,
+plus récemment, _Le Coeur dispose_ semble marquer une évolution vers un
+genre peut-être moins superficiel. Mais les scènes de Francis de
+Croisset restent amusantes, ses dialogues pétillants de traits incisifs,
+mordants, cinglants, fouettés d'une verve railleuse et insolente sans
+méchanceté, dont le judicieux dosage produit cet esprit très spécial qui
+a cours entre la Madeleine et la Porte Saint-Denis.
+
+Fritz Lutens, mort jeune il y a plusieurs années, s'était engagé dans la
+même voie. Ni _Le Vertige_, ni _Les Petits Papiers_ ne permettaient
+toutefois d'espérer une oeuvre bien sérieuse d'un auteur trop inquiet
+d'effets ingénieux et du faux clinquant de la forme.
+
+La collaboration d'Henri Liebrecht et de F. Charles Morisseaux produisit
+deux comédies, _Miss Lili_ et _L'Effrénée_, l'une un peu superficielle,
+l'autre mieux étudiée, d'une psychologie plus fouillée. Henri Liebrecht
+signa seul plusieurs petits actes, _L'Autre Moyen_, _L'École des
+Valets_, _La Main Gauche_, alertes et amusants.
+
+_L'Écrivain public_ et _Pierrot millionnaire_ de Félix Bodson
+divertissent agréablement.
+
+Mais remercions surtout les déjà célèbres Frantz Fonson et Fernand
+Wicheler des si francs éclats de rire que nous devons à cette pièce
+réjouissante et pleine d'émotion, _Le Mariage de Mlle Beulemans_.
+Qualités et ridicules de la bourgeoisie belge y sont notés avec une
+indulgente ironie, un esprit du cru bruxellois le plus pur, moins
+mousseux sans doute que celui de Paris, mais délicat et savoureux. Voilà
+de bonne comédie.
+
+ * * * * *
+
+Edmond Picard (nous le rencontrons pour la première fois, mais le
+retrouverons bientôt), examine dans son théâtre d'idée quelques-uns des
+secrets les plus troublants de la vie et de la mort. Sous une forme
+dédaigneuse de toutes les conventions dramatiques et assez déroutante
+souvent, la pensée ardente et originale de Picard se tourmente des
+problèmes de l'Au-delà et envisage la mort comme un soulagement à ces
+vains efforts que nous tentons ici-bas pour n'arriver qu'a une science
+fragile et incertaine.
+
+_Psukè_, _Le Juré_, _Jéricho_, _Ambidextre journaliste_, _Fatigue de
+vivre_, _La Joyeuse entrée de Charles le Téméraire_ reflètent
+diversement, en un style coloré et violent, toutes ces préoccupations
+philosophiques.
+
+Nous en remarquons d'analogues, présentées sous une forme plutôt
+nébuleuse, dans les trois petits actes que Joseph Bossi intitule _Adam_.
+
+Quant au doux Charles van Lerberghe, il confie son paganisme à une
+comédie satirique, _Pan_, où de réelles beautés voisinent avec des
+bouffonneries si grotesques, des inconvenances si folles qu'on ne
+reconnaît plus en cet étrange pamphlétaire le poète de _La Chanson
+d'Ève_.
+
+Henri Maubel, le subtil romancier, poursuit, au théâtre, ses études
+raffinées de l'âme humaine. Maubel n'a cure de ces vibrations aisément
+perceptibles qui éclairent aussitôt les dispositions intérieures; il
+s'attache à saisir tout ce qui se dissimule au fond de notre conscience,
+d'imprécis, d'indéfinissable, de flou, il recherche ce «je ne sais quoi»
+qui, parfois, détermine plus sûrement nos résolutions que les raisons
+solides ou les sentiments avérés. Il ausculte l'âme, essaie d'y entendre
+chanter des notes; ce qu'il aime, c'est la musique de l'âme. Dans _Étude
+de jeune fille_, _Les Racines_, _L'Eau et le Vin_, point de personnages
+agités, point d'actions orageuses, mais des atmosphères qui enveloppent
+et laissent rêveurs. «Son art dramatique, écrit excellemment Henri
+Liebrecht d'Henri Maubel, atteint à l'extrême limite de l'art parlé. Au
+delà, pour atteindre plus avant encore dans le domaine mystérieux de la
+pensée pure, les mots devraient perdre leur sens précis et devenir des
+sons[163].»
+
+D'autres écrivains, conteurs ou poètes pour la plupart, ont tenté, sans
+grand bonheur généralement, d'accorder aux nécessités de la scène leur
+goût pour l'analyse des sentiments. Dans _Fany_ et _Jacques le
+Fataliste_ de Louis Delattre, _Hélène Pradier_ d'André Fontainas,
+_Pierrot Narcisse_ d'Albert Giraud, _Ce n'était qu'un rêve_ de Valère
+Gille, quelques scènes jolies ou passionnées ne font oublier ni les
+longueurs ni les gaucheries.
+
+Les pièces de Paul Spaak recréent l'atmosphère saine et rafraîchissante
+des _Voyages vers mon pays_. L'auteur de _Kaatje_ et de _A Damme en
+Flandre_ sait maîtriser son émotion sans la restreindre; il garde une
+noble énergie dans les abandons les plus doux. Son oeuvre sent bon la vie
+simple, loyale, fervente. On y rencontre aussi de gracieux tableaux
+d'intérieur, et Liebrecht a pu fort justement comparer _Kaatje_ à «un
+Terburg en rupture de cadre.»
+
+Et ne serait-ce pas un petit Breughel en rupture de cadre que _La Mort
+aux Berceaux_ d'Eugène Demolder?
+
+_Le Voile_, qui ouvrit à Rodenbach les portes de la Comédie-Française,
+impose de nouveau l'affligeante atmosphère de Bruges-la-Morte...
+
+ * * * * *
+
+Le drame historique tenta d'autres auteurs que Verhaeren, Iwan Gilkin,
+dans un _Savonarole_ qui ne manque ni de puissance ni de beauté, dresse,
+de manière saisissante, la silhouette altière du moine fanatique.
+J'apprécie moins _Les Étudiants Russes_, étude consciencieuse mais
+froide de l'âme russe moderne et des tendances contradictoires qui s'y
+combattent.
+
+Georges Eekhoud, après avoir traduit de l'anglais _La Duchesse de Malfi_
+de Webster, _Édouard II_ de Marlowe, _Philaster_ de Beaumont et
+Flechter, fait revivre _Perkin Waarbeck_ l'aventurier flamand qui, au
+XVe siècle, prétendit au trône d'Angleterre, et, grâce à cette
+reconstitution, célèbre ardemment sa race.
+
+En signalant encore un _Rabelais_ du comte Albert du Bois, la pièce
+romantique de Félix Bodson, _Antonio Perez_, _La Cluse_ de Georges Rens,
+_Les Intellectuels_, _L'Oiseau mécanique_, _La Victoire_ d'Horace van
+Offel, quelques actes de F. Ch. Morisseaux, enfin les pièces extraites
+par Camille Lemonnier de ses romans, _Un Mâle_, _Le Mort_, _Les Yeux qui
+ont vu_, _Edénie_, et qui leur demeurent inférieures, sans doute
+aurons-nous esquissé un tableau à peu près complet de la littérature
+dramatique belge à la fin du XIXe siècle et au commencement du XXe.
+
+
+
+
+V
+
+LES ESSAIS--LA CRITIQUE--LE MOUVEMENT DES IDÉES
+
+
+Le théâtre de Maeterlinck nous a montré un être désemparé en face de la
+Fatalité. Voici que nous le retrouvons en l'essayiste, mieux armé et
+fort d'une philosophie nouvelle. À vrai dire, _Le Trésor des Humbles_,
+ce premier ouvrage où se devinent des dispositions meilleures, parut la
+même année (1896), mais avant _Aglavaine et Sélysette_; aussi, dans ce
+petit drame la mort se heurte-t-elle à une résistance inconnue
+jusqu'alors et l'horizon se dégage-t-il légèrement. En 1898 fut publiée
+_la Sagesse et la Destinée_, puis _La Vie des Abeilles_ (1901), _Le
+Temple enseveli_ (1902), _Le Double Jardin_ (1904) et _L'Intelligence
+des Fleurs_ (1907).
+
+Dans _Le Trésor des Humbles_, livre de miséricorde et d'amour,
+Maeterlinck cherche encore sa loi morale. À sa conception du monde se
+mêle toujours quelque effroi, mais il n'envisage plus la Fatalité comme
+une puissance extérieure inéluctable; le tragique vrai de la vie est le
+tragique quotidien, celui qu'aucun événement ne met en relief, celui que
+nous ne voyons et ne sentons pas, celui qui n'émane ni de nos actes, ni
+de nos gestes, ni de nos paroles.
+
+ Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne d'avoir à dénouer
+ par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant.
+ Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous
+ dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que
+ d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas
+ mises en jeu qui déterminent l'événement?[164].
+
+Puisque la Fatalité tragique couve dans les régions les plus intimes,
+les plus inconscientes de notre âme, nous devons nous orienter, pour lui
+résister, vers la vie profonde et la beauté intérieure:
+
+ Il faut que tout homme trouve pour lui-même une possibilité
+ particulière de vie supérieure dans l'humble et inévitable réalité
+ quotidienne. Il n'y a pas de but plus noble à notre vie[165].
+
+Et encore:
+
+ Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien
+ au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien
+ au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus
+ promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus
+ scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne[16].
+
+Pour tenir en échec la destinée, nous possédons la sagesse. Elle nous
+permet de réaliser une vie belle et claire. Notre bonheur est en nous.
+Des forces mystérieuses et formidables ont beau nous dominer, nous
+menacer, seuls succombent ceux qui veulent bien s'y abandonner,
+incapables de puiser dans leur âme la sagesse et l'énergie nécessaires:
+
+ Si vous vous défiez des tragédies imaginaires, pénétrez dans l'un
+ ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique; vous verrez
+ que la destinée et l'homme y ont les mêmes rapports, les mêmes
+ habitudes, les mêmes impatiences, les mêmes soumissions et les
+ mêmes révoltes. Vous verrez que là aussi la partie la plus active
+ de ce que nous nous plaisons à nommer «fatalité» est une force
+ créée par les hommes. Elle est énorme, il est vrai, mais rarement
+ irrésistible. Elle ne sort pas, à un moment donné, d'un abîme
+ inexorable, inaccessible et insondable. Elle est formée de
+ l'énergie, des désirs, des pensées, des souffrances, des passions
+ de nos frères, et nous devrions connaître ces passions puisqu'elles
+ sont pareilles aux nôtres. Même dans les moments les plus étranges,
+ dans les malheurs les plus mystérieux et les plus imprévus, nous
+ n'avons presque jamais à lutter contre un ennemi invisible ou
+ totalement inconnu. N'étendons pas à plaisir le domaine de
+ l'inéluctable. Les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne
+ connaissent pas toutes les forces qui s'opposent à leurs projets,
+ mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi
+ courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres, et triomphent
+ souvent. Nous aurons singulièrement affermi notre sécurité, notre
+ paix et notre bonheur, le jour où notre ignorance et notre violence
+ auront cessé d'appeler fatal tout ce que notre énergie et notre
+ intelligence auraient dû appeler naturel et humain[167].
+
+Ce n'est pas parce que nous ignorons la cause et la fin de notre vie, ce
+n'est pas parce que nos destinées nous échappent et que notre rôle dans
+le monde demeure inexpliqué qu'il nous faut renoncer à perfectionner
+notre existence et à l'embellir. La _Vie des Abeilles_ prend, à cet
+égard, un sens symbolique lumineux. Savent-elles, les abeilles, dans
+quel but elles furent créées? Devinent-elles l'utilité de leur labeur
+tenace? Et pourtant elles travaillent inlassablement, comme si de leur
+fonction dépendait le mécanisme général du monde. Ainsi doivent agir les
+hommes. Pourquoi se laisseraient-ils hypnotiser par leur faiblesse et
+l'insignifiance de leur volonté vis-à-vis de l'organisme fantastique de
+l'Univers, puisqu'ils ont la faculté d'apprécier en leur fragile
+existence un phénomène assez riche pour se suffire à lui-même et
+satisfaire leur ardeur, car seul il relève de la réalité?
+
+ Oui, c'est une vérité, et, si l'on veut, c'est la plus vaste et la
+ plus certaine des vérités, que notre vie n'est rien, que l'effort
+ que nous faisons est dérisoire, que notre existence, que
+ l'existence de notre planète n'est qu'un accident misérable dans
+ l'histoire des mondes; mais c'est une vérité aussi que notre vie et
+ que notre planète sont pour nous les phénomènes les plus
+ importants, et même les seuls importants dans l'histoire des
+ mondes. Laquelle est la plus vraie? La première détruit-elle
+ nécessairement la seconde, et sans la seconde aurions-nous la force
+ de formuler la première? L'une s'adresse à notre imagination et
+ peut nous faire du bien dans son domaine, mais l'autre intéresse
+ directement notre vie réelle. Il convient que chacune ait sa part.
+ L'essentiel n'est pas de s'attacher à la vérité qui est peut-être
+ la plus vraie au point de vue universel, mais à celle qui est
+ certainement la plus vraie au point de vue humain. Nous ignorons le
+ but de l'univers et si les destinées de notre espèce lui importent
+ ou non; par conséquent, l'inutilité probable de notre vie ou de
+ notre espèce est une vérité qui ne nous regarde qu'indirectement et
+ qui reste pour nous en suspens. Au lieu que l'autre vérité, celle
+ qui nous donne conscience de l'importance de notre vie, est sans
+ doute plus étroite, mais nous touche actuellement, immédiatement et
+ incontestablement[168].
+
+Tout le chapitre du _Temple enseveli_, intitulé «L'Évolution du mystère»
+développe cette idée. Chapitre singulièrement suggestif! Je le tiens,
+avec celui sur «Le Tragique quotidien» dans _Le Trésor des Humbles_,
+pour l'expression la plus juste et la plus vive de la philosophie de
+Maeterlinck. On l'y voit reprendre, en termes à peu près identiques,
+certaines pages de la Préface à son Théâtre, en y intercalant telles
+réflexions qui permettent de mesurer le chemin parcouru. C'est ainsi
+qu'il parle (page 112) à propos de ses drames «des inquiétudes,
+d'ailleurs excusables,--_mais qui ne sont plus suffisamment inévitables
+pour qu'on ait le droit de s'y complaire_[169]--d'un esprit qui se
+laisse aller au mystère», et plus loin (page 114) toujours au sujet de
+ses drames: «Il n'est pas déraisonnable, _mais il n'est pas salutaire_
+d'envisager de cette façon la vie...»
+
+Ah, certes, Maeterlinck n'a pas élucidé le mystère de la vie! Mais il
+s'est fait, comme on dit vulgairement, une raison. Au lieu de céder,
+vaincu d'avance, au destin déprimant, il croit à la force bienfaisante
+de l'âme, espère et lutte. Les deux livres qui suivent, _Le Double
+Jardin_ et _L'Intelligence des Fleurs_ indiquent assez souvent une
+sérénité presque confiante. On y trouve, à côté de chapitres inspirés
+par des problèmes de morale ou les manifestations variées de l'activité
+humaine, maints propos ingénieux sur les fleurs, les parfums, les
+femmes.
+
+Il est intéressant de comparer la courbe morale et littéraire de
+Maeterlinck à celle de Verhaeren. Tel le poète des _Soirs_, des
+_Débâcles_, des _Flambeaux noirs_, Maeterlinck subit, dans sa jeunesse,
+une crise religieuse: ses _Serres chaudes_, puis ses drames attestent le
+découragement d'une âme athée qui cherche vainement le salut. Le dogme
+nouveau dont il a besoin, il le découvre, comme Verhaeren, dans le culte
+de l'homme. Il ne se raffermit que le jour où il a foi en la beauté de
+la vie humaine, en ses travaux, en ses audaces, et son oeuvre s'épanouit
+à partir de _La Sagesse et la Destinée_, avec la même sûreté que celle
+de Verhaeren, après _Les Villes tentaculaires_. L'un et l'autre sont
+devenus de fervents idéalistes après avoir été de farouches désespérés:
+les deux plus grands écrivains belges évoluèrent parallèlement.
+
+On reproche parfois aux essais de Maeterlinck de manquer de
+personnalité, de reproduire simplement la pensée de Plotin, de
+Swedenborne, de Novalis, surtout d'Émerson; on fait, en même temps,
+grief à l'auteur du _Trésor des Humbles_ de demander son inspiration à
+des anglo-saxons. Jugeons cette question sans fièvre et ne nous
+encombrons point de susceptibilités peu pertinentes. Il est
+incontestable que Maeterlinck n'invente rien; il a traduit Ruysbroeck
+l'Admirable, lu et commenté Novalis, Émerson, il les connaît à fond et
+les aime. Manifestement Émerson apparaît partout dans l'oeuvre
+philosophique de Maeterlinck qui pourrait porter en exergue ces phrases
+du moraliste américain:
+
+ «D'où vient la sagesse? Où est la Source de la force? L'âme de Dieu
+ se répand dans le monde à travers les pensées des hommes. Le monde
+ repose sur des idées et non sur du fer et du coton, et le fer du
+ fer, le feu du feu, l'éther et la source de tous les éléments,
+ c'est la force morale. Comme la nuée sur la nuée, et la neige sur
+ la neige, comme l'oiseau sur l'air et la planète en fuite dans
+ l'espace, ainsi les nations humaines et leurs institutions reposent
+ sur les pensées des hommes[170].»
+
+Toutefois, ce qui appartient en propre à Maeterlinck, ce que ni Novalis
+ni Émerson ne lui ont prêté, c'est la manière de présenter les idées. Et
+si nous reconnaissons volontiers que Maeterlinck puise _directement_ aux
+sources anglo-saxonnes (mais après tout, il nous plaît de le penser, ni
+Novalis, ni Émerson n'ignorèrent Pascal!), nul, en revanche, n'oserait
+le nier, elle acquiert bien droit de cité parmi nous, cette pensée,
+coulée dans la langue française la plus pure, la plus souple, la plus
+harmonieuse, qui nous arrive filtrée à travers une forme essentiellement
+latine! Un écrivain étranger à notre culture, aurait-il jamais écrit la
+_Vie des Abeilles_ ou _Le Temple enseveli_? Par sa conception de
+l'univers et son idéal mystique, Maeterlinck s'apparente aux races
+septentrionales, mais sa sensibilité persuasive, le parfum insinuant et,
+par instants, capiteux de son style, le sacrent non moins certainement
+latin.
+
+En bon Flamand, Maeterlinck est peintre: des ouvrages tels que _La Vie
+des Abeilles_, _Le Double Jardin_, _L'Intelligence des Fleurs_,
+témoignent d'un sens plastique égal au sens mystique; mais plus que
+peintre, il est poète. Sa prose ondule en un rythme admirable et
+d'innombrables images s'y déploient. Certaines pages du _Double Jardin_,
+par exemple, se composent presque exclusivement d'alexandrins non rimés;
+on les compte par séries. En voici quelques-uns, au début de cette belle
+évocation lyrique: «Les sources du printemps.»
+
+ Ici, aux bords toujours tièdes de la Méditerranée--cette mer
+ immobile et qui semble sous verre,--où durant les mois noirs du
+ reste de l'Europe, il (le printemps) s'est mis à l'abri des neiges
+ et du vent, en un palais de paix, de lumière et d'amour...[171]
+
+Convient-il d'envisager Maeterlinck comme un grand philosophe? Je ne le
+crois pas; comme un vulgarisateur? Moins encore. S'il n'apporta guère
+d'idées neuves, il fit plus cependant que de condenser celles des autres
+en pastilles délectables. Ses essais subsisteront pour perpétuer la
+belle émotion, la noblesse réconfortante, la poésie de son âme
+généreuse.
+
+ * * * * *
+
+Le seul dessein de classer Edmond Picard dans une catégorie littéraire
+contrarie suffisamment la raison pour que nous ne tentions pas cet
+exercice. Prodigieuse, l'activité d'Edmond Picard s'est employée en tous
+sens et je ne vois guère de travaux intellectuels qui n'aient passionné
+cet esprit intrépide. Journaliste littéraire et politique, chroniqueur,
+écrivain de voyages, dramaturge même, romancier et poète à ses heures,
+Maître Edmond Picard reste avant tout célèbre avocat autant que savant
+jurisconsulte. Pour n'avoir jamais canalisé son ardeur vers une fin
+unique, il exerça une influence réelle sur un grand nombre de ses
+compatriotes, les futurs docteurs en droit ayant partagé avec bien des
+débutants ès-lettres l'honneur de solliciter ses conseils. En 1880, la
+«Jeune Belgique» trouve en Edmond Picard un admirable soutien. C'est en
+partie à son dévouement, au combat tenace qu'il mène dans l'_Art
+Moderne_, que le mouvement triomphe. Depuis, Picard n'a point cessé,
+soit par la plume, soit par la parole, d'encourager les écrivains de
+langue française, ni de travailler lui-même à l'illustration d'une cause
+qui lui tient à coeur. Son nom demeurera attaché à la renaissance
+glorieuse de la Belgique.
+
+L'oeuvre la plus populaire d'Edmond Picard, la plus séduisante aussi, ces
+_Scènes de la vie judiciaire_, se compose de quatre volumes: _Le
+paradoxe sur l'avocat_, _La Forge Roussel_, _l'Amiral_, _Mon Oncle le
+Jurisconsulte_. Autant de livres juridiques, autant de livres
+littéraires. Picard ne pense pas que la science du Droit consiste
+seulement à étudier les lois dans les livres. Il aperçoit le Droit à
+chaque instant, et partout, au hasard de la vie quotidienne; il veut
+suggérer l'idée du Droit aux jeunes gens en les obligeant à observer
+autour d'eux. Aussi résume-t-il ses idées en des nouvelles ou autres
+fictions fort agréables, dont l'esprit avisé et charmant, la forme
+joliment fringante, s'ils évoquent très peu la sécheresse des articles
+du Code, développent vite chez les lecteurs le sens du Droit. Ici, un
+stagiaire frais émoulu écoute le Maître éminent lui exposer les devoirs
+professionnels de l'avocat (_Le paradoxe sur l'avocat_); là, un
+bâtonnier confie à ses confrères, en un récit émouvant, comme lui fut
+inculpé l'amour de sa profession (_Mon Oncle le Jurisconsulte_). Et
+toujours, Picard découvre des horizons insoupçonnés, incite à méditer,
+instruit par la plus savoureuse des leçons. Félicitons-le d'avoir cru
+que «ces matières abstraites, toujours présentées jusqu'ici sous un
+accoutrement doctoral, qui les rendait à la fois peu attrayantes et
+accessibles seulement aux initiés, pourraient supporter, sans rien
+perdre de leur gravité et de leur valeur, une accommodation moins
+pédantesque[172]».
+
+La critique littéraire belge ne date, comme le roman, la poésie ou le
+théâtre, que d'une trentaine d'années. J'ignore si les bonnes oeuvres
+font les bons critiques... Toujours est-il qu'avant 1880, on ne
+rencontrait en Belgique que des journalistes fades et de courte vue. Le
+moins obscur, Gustave Frédérix, se distingue surtout par ses attaques
+violentes contre «La Jeune Belgique» et Francis Nautet.
+
+Francis Nautet concevait en effet, la critique de façon nouvelle.
+Nullement effarouché par les jeunes écrivains qui venaient de
+révolutionner la vie littéraire, il essayait de se composer, sur les
+hommes et les livres, une opinion à lui, inspirée de principes larges,
+soutenue par des idées générales, sans daigner se soumettre aux doctes
+édits de messieurs les pédants à lunettes. «Son enthousiasme, a dit
+Verhaeren, se mettait joyeusement en attelage au-devant du charroi des
+premières moissons d'art.» En fallait-il tant pour déchaîner la meute
+des timorés et des jaloux?
+
+Deux volumes de _Notes sur la littérature moderne_ et une _Histoire des
+lettres belges d'expression française_[73], non terminée, forment
+l'oeuvre de Nautet, arraché, dans la force de l'âge, à son labeur, tel,
+trois ans plus tôt, un autre critique de talent, Victor Arnould. Le plan
+des deux tomes sur les Lettres belges a beau être médiocrement établi,
+la valeur de l'ouvrage reste grande; qui veut étudier les écrivains
+belges, doit l'avoir lu. Une pensée riche et pénétrante, un esprit juste
+non sans ingéniosité, le souci incessant de ne point voir mesquin, de
+rechercher les causes, de supputer les effets, en un mot la solidité
+perspicace de sa méthode élève Nautet à la hauteur d'un historien
+littéraire.
+
+Mêmes qualités dans les _Notes sur la littérature moderne_ où les
+Lettres au Roi sur la Jeune Belgique voisinent avec d'excellents
+articles sur «le Nihilisme littéraire», «Catulle Mendès», «Alphonse
+Daudet», «L'Art et la Bourgeoisie», «Charles Baudelaire» écrits en une
+langue saine et alerte. J'apprécie tout particulièrement le chapitre du
+«Mouvement naturaliste» et celui en l'honneur du grand Dostoïewsky.
+Voici une page prouvant à quel point Nautet a compris et su mettre en
+lumière le génie des Russes.
+
+ Les Russes, de préférence, dépeignent les créatures complexes; ils
+ démêlent les sentiments dans les âmes ravagées et débrouillent dans
+ les cerveaux l'emmêlement des idées, en notant, avec une précision
+ merveilleuse et saisissante, tous les remous des passions. En
+ opposition aux classiques, ils ne se soucient pas d'exprimer un
+ caractère. On dirait difficilement de certains personnages de
+ Tourgueneff et de Dostoïewsky qu'ils sont bons ou mauvais, quel est
+ leur défaut ou leur qualité dominante; on n'y trouve pas de types
+ qui soient une personnification absolue; ils n'en sont plus à cette
+ littérature élémentaire, qui consiste à présenter les gens avec un
+ défaut, ou une vertu persistant toujours, sans détente, sans
+ contrastes, sans brusques démentis. Leurs héros ont une réalité
+ frappante, précisément parce qu'ils ne se livrent pas, qu'ils
+ conservent des coins inconnus, qu'ils sont variés, inconséquents,
+ divers, contraires à eux-mêmes et aux apparences, comme l'est en
+ réalité l'être humain. Ils sont ouverts à des mobiles différents et
+ contradictoires, souples, sans caractère fixe, des anges y ont des
+ griffes de démons, des gens vertueux, dévoués et bons révèlent tout
+ à coup des abîmes de scélératesse. Et des scélérats, au milieu de
+ leurs instincts mauvais, ont des éclaircies exquises, des
+ jaillissements de tendresse et de douceur[174].
+
+Aujourd'hui la critique littéraire se trouve représentée par une pléiade
+d'écrivains dont certains ont du talent. Maurice Wilmotte les domine
+tous par sa belle intelligence, curieuse, agile et fine, la sagacité de
+son esprit, l'opulence de son érudition. Il faut tenir l'éminent
+professeur à l'Université de Liège pour un défenseur opiniâtre de la
+culture française en Belgique. Ses compatriotes ne lui ont-ils pas
+reproché de rattacher avec partialité la littérature belge à la
+littérature française, de voir en celle-là le corollaire trop strict de
+celle-ci? Quant à nous, comment le blâmerions-nous d'une attitude qui
+constitue un si juste titre à notre reconnaissance? Maurice Wilmotte a
+beaucoup voyagé, il parle cinq ou six langues et possède les principales
+littératures européennes. Infatigable, il prêche sa doctrine et bataille
+pour la prédominance de notre culture. Ni ses conférences, ni ses
+innombrables articles n'ont pu toujours être recueillis, mais plusieurs
+volumes permettent d'apprécier la sûreté de sa science et le caractère
+original d'idées que l'on respecte, même s'il arrive de ne les point
+partager. _Les Études de dialectologie wallonne_, _Les Passions
+allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'ancien théâtre français_,
+_La Belgique littéraire et politique_, _Les Études critiques sur la
+tradition littéraire en France_ attestent la diversité des recherches et
+l'éclectisme des travaux. Ce dernier ouvrage dont le chapitre I traite
+de «la naissance du drame liturgique» se termine par une étude sur
+«l'esthétique des symbolistes» en passant par François Villon, Joachim
+du Bellay, Jean-Jacques Rousseau, Eugène Fromentin, tous envisagés sous
+un jour spécial et nouveau, avec une tendance très accentuée à juger de
+haut, à tirer, le plus souvent possible, une loi générale d'un
+groupement de faits particuliers. Par exemple, ayant rappelé l'accueil
+plutôt froid réservé aux premiers symbolistes, Wilmotte continue ainsi:
+
+ Au XVIe siècle, si l'on daigne s'en souvenir, Joachim du Bellay
+ provoquait de même l'ire de Fontaine et des disciples entêtés de
+ Marot par l'apparente nouveauté de quelques-unes de ses
+ affirmations et l'audacieux pédantisme de son style, tout crénelé
+ de grec et de latin. Au siècle suivant, le fondant, le melliflu des
+ expressions du sentiment amoureux chez Quinault, puis chez Racine,
+ indignaient Saint-Évremond, grand et bel esprit pourtant, et
+ causait à Madame de Sevigné le dépit d'une chose inconnue et
+ déplaisante. C'est ce dépit qu'elle a traduit par la phrase
+ historique: «Racine fait des comédies pour la Champmêlé...». Et,
+ plus tard encore, que n'a-t-on dit de la phrase brisée de La
+ Bruyère et de son observation impitoyable, succédant à la période
+ cicéronienne et aux critiques de moeurs toutes générales des
+ sermonnaires? C'est la loi de nature, l'éternel recommencement des
+ mêmes grimaces, apeurées ou dégoûtées, devant l'effort des nouveaux
+ venus; chaque génération est nécessairement marâtre pour celle qui
+ lui succédera[175].
+
+Louis Dumont-Wilden ne se spécialise pas dans la critique littéraire. Il
+est aussi bien publiciste, essayiste, écrivain d'art. Mais je le
+rapproche de Maurice Wilmotte, car il soutient avec lui le bon combat
+pour la culture française. Esprit très distingué, très ouvert, très au
+courant de la pensée contemporaine en Europe, d'une activité pétulante,
+souple et avisée, Dumont-Wilden, outre de nombreuses chroniques
+éparpillées par les journaux et revues, nous mène, en guide averti, vers
+les _Coins de Bruxelles_, ou nous confie ses appréhensions de sociologue
+(_Les Soucis des Derniers soirs_), ou encore célèbre son pays dans _La
+Belgique illustrée_, ouvrage très attrayant et très utile, préfacé par
+Émile Verhaeren. Récemment, en collaboration avec Jules Souguenet,
+Dumont-Wilden fit paraître la _Victoire des Vaincus_, un livre bien doux
+à tous les coeurs français. Les deux auteurs belges racontent leur voyage
+à travers l'Alsace-Lorraine en compagnie du vaillant Georges Ducrocq.
+Ils en revinrent persuadés que l'amour de la France persistait
+tenacement sur la terre annexée. Comme leurs récits émeuvent et
+réconfortent!
+
+Georges Rency fait partie, lui aussi, de cette escouade d'éclaireurs
+sans cesse en éveil, intrigués et sollicités par toute idée jeune, qui
+écrivent, parlent, vivent sur la brèche pour défendre la littérature
+d'expression française et la pensée française. _Les Physionomies
+littéraires_ témoignent de son talent nerveux et clairvoyant.
+
+Henri Liebrecht, avec lequel nous eûmes l'occasion déjà de nous
+rencontrer, publia une importante _Histoire de la Littérature belge
+d'expression française_, des origines à nos jours, travail sérieux,
+documenté, complet, d'une information sûre, clairement édifié,
+harmonieusement compris. L'esprit en est, dans l'ensemble, excellent, la
+forme attrayante, souvent personnelle.
+
+Plus chétif, le petit volume, assez ancien à la vérité, d'Eugène
+Gilbert, sur _Les Lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_.
+
+_Les Écrivains Belges_ de Désiré Horrent contiennent des chapitres
+parfois remarquables sur Lemonnier, Maeterlinck, Rodenbach, Verhaeren,
+Eekhoud, Giraud, Séverin, Demolder, toujours mûrement pensés, écrits
+avec élégance.
+
+Quant à Maurice Gauchez, il réunit dans _Le Livre des Masques belges_
+bien des monographies instructives.
+
+Parmi les critiques catholiques, citons Firmin van den Bosch dont les
+_Essais de critique catholique_ et les _Impressions de littérature
+contemporaine_ font estimer la netteté de jugement, les poètes Victor
+Kinon, qui nous présente (_Portraits d'auteurs_) de fortes études,
+souvent partiales, mais d'un caractère élevé, concernant certains
+écrivains septentrionaux, français, belges, et Georges Ramaekers, auteur
+de plaquettes intéressantes sur Verhaeren, Demolder, Virrès.
+
+Mentionnons aussi les _Monstres belges_ de Jules Souguenet, l'_Énergie
+belge_ d'Édouard Ned, _La Merveilleuse aventure des Jeune-Belgique_ par
+Oscar Thiry, les articles toujours très agréables de Gérard Harry, ceux
+de Franz Mahutte, d'Arthur Daxhelet, de Fritz Masoin, de Georges
+Doutrepont.
+
+Maints poètes, maints romanciers se sont adonnés à la critique. Émile
+Verhaeren a parfois apprécié les productions de ses confrères en une
+prose imagée et rutilante. On lui doit également des notes sur les
+Lettres françaises en Belgique. Albert Giraud, André Fontainas, Georges
+Eekhoud, Paul André, bien d'autres encore, signèrent ou signent
+maintenant des feuilletons littéraires.
+
+Il est un poète dont l'oeuvre critique importe presque autant que l'oeuvre
+lyrique, Albert Mockel. Je retiens seulement les _Propos de Littérature_
+(études sur Francis Vielé-Griffin et Henri de Régnier) et trois
+plaquettes consacrées à Mallarmé, Verhaeren, van Lerberghe. Mockel reste
+poète: il continue de chanter lorsqu'il juge et je remarque la même
+émotion dans telles pages critiques que dans ses recueils de vers. Par
+ailleurs, la complexité minutieuse, la susceptibilité inquiète de Mockel
+s'emploient fort joliment. Ce besoin de hacher idées et sensations en
+parcelles ténues, s'allie, pour notre plus grande joie, à l'état de
+perpétuelle exaltation lyrique. Écoutez Mockel parler d'Henri de
+Régnier.
+
+ ... M. de Régnier communie avec les choses plus qu'il ne théorise;
+ et cette communion fait naître une mélodie pénétrante et persuasive
+ qui, sur un mode égal et lent de tristesse sans révolte, s'enlace
+ invinciblement à l'esprit qu'elle atteint; elle fait songer à ces
+ dards fleuris des féeries qui percent comme en une caresse et déjà
+ sont devenus un captivant réseau. C'est un long geste, sans
+ surprise, élevant par guirlandes de riches, somnifères et
+ troublantes corolles bientôt nouées à notre front; ou bien un doigt
+ haut levé en un signe conduit nos yeux jusqu'à les perdre parmi les
+ fondantes magies de l'horizon qui se déroule[176].
+
+Mais je ne connais pas de pages plus senties, ni d'un velouté plus
+succulent que celles inspirées à Mockel par l'auteur de _La Chanson
+d'Ève_. Jamais on ne parlera de van Lerberghe en termes aussi
+appropriés, aussi délicats, aussi suavement évocateurs, jamais on ne
+recréera, au moyen d'un art à ce point compréhensif et cajoleur, le pur
+enchantement d'une atmosphère quasi divine.
+
+Nous notions, aux premières pages de ce travail, que les écrivains
+belges étaient des peintres. Leurs dispositions picturales devaient
+naturellement les incliner vers la critique d'art: plusieurs cédèrent à
+ce goût instinctif.
+
+Camille Lemonnier, qui avait débuté dans la vie littéraire par ses
+_Salon de Bruxelles_ (1863 et 1866), publie, en 1878, un livre
+remarquable sur Courbet, neuf ans plus tard une _Histoire des Beaux-Arts
+en Belgique (1830-1887)_, en 1888 les sensations profondes éprouvées en
+face des Rubens et des Jordaens de Munich[177], puis, la même année,
+_Les Peintres de la Vie_, contenant des études définitives sur Alfred
+Stevens et Félicien Rops. Camille Lemonnier est un magnifique écrivain
+d'art, parce qu'il comprend et aime profondément ceux dont il parle. Le
+profane s'oppose aux peintres, aux sculpteurs, pour juger selon ses
+propres conceptions, il constate si ses théories s'accommodent ou non de
+leurs talents. Lemonnier, lui, soupçonne leurs émotions, partage leurs
+enthousiasmes, s'assimile leur vie: on le sent bien des leurs.
+
+Émile Verhaeren signa longtemps la chronique artistique à _L'art
+Moderne_ et à _La Nation_. Il fît paraître, en 1885 et 1887, deux
+opuscules; _Joseph Heymans peintre_ et _Fernand Knopff_, plus récemment
+(1905) un très beau livre sur Rembrandt.
+
+On doit à Eugène Demolder, outre son volume d'_Impressions d'art_, de
+belles monographies: Constantin Meunier, Félicien Rops, James Ensor;
+Georges Eekhoud s'est intéressé aux peintres animaliers, après avoir
+traduit du néerlandais des ouvrages sur Van Dyck et Jordaens.
+
+André Fontainas nous offre une excellente _Histoire de l'art français au
+XIXe siècle_ et une forte étude sur Franz Hals.
+
+Des conteurs tels que Maurice des Ombiaux ou Sander Pierron s'aventurent
+également sur un domaine dont d'autres écrivains se sont fait un fief.
+De ceux-ci, le plus documenté et le plus brillant est sans conteste
+Hippolyte Fierens-Gevaert. _Les Essais sur l'art contemporain_, _La
+Renaissance septentrionale et les premiers maîtres des Flandres_, les
+livres consacrés à Jordaens et Van Dyck font admirer sa science comme la
+sûreté de son instinct.
+
+Henri Hymans, Arnold Goffin, Jules Destrée, qui se préoccupa
+particulièrement des oeuvres d'art religieux, Dumont-Wilden, Octave Maus,
+parfois Edmond Picard ont aiguillé ou aiguillent leurs recherches vers
+le même but.
+
+Les travaux éminents de Charles de Spoelbergh de Lovenjoul représentent
+avec éclat l'érudition. Ce savant devint vite populaire en France, car
+il se voua tout entier à l'oeuvre de Balzac et au romantisme français.
+_L'Histoire des oeuvres d'H. de Balzac_, _La Genèse d'un roman de
+Balzac_, _Une page perdue d'H. de Balzac_, _Autour de H. de Balzac_,
+_L'Histoire des oeuvres de Th. Gautier_, _La Véritable histoire de «Elle
+et Lui,»_ _Sainte-Beuve inconnu_, autant d'ouvrages indispensables à
+ceux qui désirent élucider l'histoire littéraire de la première moitié
+du XIXe siècle, sur des textes précis et méticuleusement établis.
+
+La philosophie recueille peu d'adeptes, mais le professeur Georges
+Dwelshauwers, dont la _Synthèse mentale_ nous autorise à le regarder
+comme un disciple de Bergson, l'honore dignement.
+
+L'histoire groupe plus de fervents. Un maître de l'Université de
+Bruxelles, Léon Vanderkindere, tenta dans _Le siècle des Artevelde_
+(1879) de rattacher l'histoire de la Belgique à l'histoire générale et
+s'astreignit à l'analyser suivant une méthode sérieuse. Il fut à
+l'histoire ce que Nautet devait être à la littérature. Vanderkindere
+laisse, en outre, une _Histoire de la Formation territoriale des
+principautés belges au Moyen Âge_.
+
+L'impulsion donnée, d'autres suivirent: Godefroid Kurth, avec peut-être
+moins de science rigoureuse, mais plus de lyrisme, écrivit une _Histoire
+de la civilisation moderne_.
+
+Henri Pirenne devait profiter de toutes ces études, les augmenter, les
+mettre au point. Son _Histoire de la Belgique_ s'élève comme le premier
+monument en l'honneur de la nation belge. Résolu à ne point voir dans la
+formation de la Belgique contemporaine un simple accident, Pirenne
+l'explique en reliant le peuple belge aux principaux événements de
+l'Histoire, en le faisant participer, en tant que peuple belge, depuis
+les temps les plus reculés, aux grands mouvements européens. L'oeuvre de
+Pirenne est une oeuvre nationale[178].
+
+On ne saurait passer sous silence l'ouvrage mi-historique,
+mi-physiologique d'Eugène Baie sur la sensibilité collective, dont la
+première partie _L'Épopée flamande_[179] reconstitue le génie du peuple
+flamand d'après sa manière de sentir adaptée aux diverses manifestations
+de son existence.
+
+Les souvenirs de voyages ont excité la verve de quelques auteurs. Sous
+la signature d'Edmond Picard parurent _Monseigneur le Mont-Blanc_, _En
+Congolie_, _El Moghreb el Aska_. Jules Leclercq, James Vandrunen,
+Léopold Courouble racontent leurs séjours en Afrique et Adrien de
+Gerlache nous entraîne vers l'Antarctique. Sans traverser les mers, il
+est aisé de parcourir l'Espagne en auto avec Eugène Demolder ou de
+visiter le pays de l'Ardenne en compagnie de Léon Dommartin. N'oublions
+point enfin les notes variées et intelligentes de Dumont-Wilden.
+
+ * * * * *
+
+La vie littéraire belge ne s'observe pas seulement à travers les livres.
+Il convient, pour en apprécier la vigueur, de jeter aussi un regard sur
+les nombreuses revues. On connaît déjà cette _Jeune Belgique_,
+aujourd'hui défunte, mais jadis illustre, lorsque en 1881 elle groupait
+toutes les aspirations nouvelles. Peu d'années après, naissaient _L'Art
+moderne_ et _La Société nouvelle_ (1884); _La Wallonie_ d'Albert Mockel
+ne tardait pas à paraître. _La Jeune Belgique_ et _La Wallonie_
+n'existent plus, mais que de revues fraîches ont surgi! Et combien ont
+déjà disparu, revues de jeunes dont l'éphémère existence apporte
+cependant la preuve de tentatives ardentes et loyales! On n'oublie ni
+_Le Coq rouge_, ni _Le Magasin littéraire_. Actuellement les trois
+revues les plus importantes sont _La Revue de Belgique_, dirigée par
+Maurice Wilmotte, d'esprit très libéral et de tendances françaises, _La
+Revue Générale_, organe plutôt catholique, _La Belgique artistique et
+littéraire_, dont la neutralité semble parfaite, où collaborent Paul
+André, Maurice des Ombiaux, Léopold Courouble, F.-Ch. Morisseaux,
+Maurice Gauchez, etc. D'autres périodiques d'excellente allure, _L'Art
+Moderne_ (Octave Maus), _La Société nouvelle_[180], _La Vie
+Intellectuelle_ (Georges Rency et Jean de Bère), _Durandal_ (abbé
+Moeller) méritent également les suffrages des lettrés. Attirons aussi
+l'attention sur _La Fédération Artistique_, _La Plume_, _Le Thyrse_, _La
+Belgique française_, _L'Essor_, _Wallonia_[181], _Le Florilège_[182],
+_L'Art et l'École au Foyer_[183], _Les Moissons Futures_[184], _La Jeune
+Wallonie_[185].
+
+D'autre part, les critiques dont nous avons tout à l'heure relevé les
+noms tiennent presque tous les rubriques des principaux journaux. On y
+rencontre même des conteurs, puisque le délicieux Delattre assume la
+tâche, dont il s'acquitte fort heureusement, de présenter les livres
+nouveaux aux lecteurs du _Petit Bleu_.
+
+Les préoccupations littéraires font désormais partie intégrante de la
+vie belge. Cette animation intellectuelle, entretenue par les livres,
+les revues, les journaux, se trouve encore encouragée au moyen de
+conférences. Dans les villes importantes, Bruxelles, Anvers Liège, Mons,
+des cercles, de grands quotidiens en organisent chaque année des séries.
+De leur côté, _Les Amitiés Françaises_ se ramifient de plus en plus en
+Belgique et créent un peu partout des sections qui contribuent
+intensément, grâce à des causeries, des excursions, des brochures, au
+développement de la culture française. Rendons un hommage particulier à
+l'habile et ingénieuse activité de Maurice Wilmotte: il prête son
+concours à tant de réunions utiles pour notre cause!
+
+D'ailleurs, un courant permanent s'est établi entre la Belgique et la
+France dont les deux pays profitent. Si nos maîtres, nos hommes de
+lettres vont se faire entendre à Bruxelles, à Anvers, des professeurs
+belges, Wilmotte ou Dwelshauwers, parlent devant un public
+français[186]. Les écrivains belges envoient prose et vers aux revues
+françaises et se font éditer couramment à Paris. Le _Mercure de France_
+en a plus hospitalisé, je crois, que n'importe quel libraire bruxellois!
+Aussi bien, n'est-ce pas notre pays qui, parfois, révéla des auteurs
+belges à la Belgique elle-même et au monde? Maeterlinck ne fut-il pas
+certain matin projeté brusquement en lumière par Octave Mirbeau?
+
+Mais quels que soient les liens qui unissent étroitement les destinées
+de la littérature belge à celles de la littérature française, ils ne
+doivent empêcher ni d'apercevoir, ni d'apprécier les caractères spéciaux
+très marqués d'un mouvement intellectuel riche et puissant par lui-même.
+À cet égard, la Belgique a suffisamment affirmé sa robustesse depuis
+plus d'un quart de siècle pour que nous envisagions son avenir avec
+confiance. Désormais elle vivra d'une vie continue, sans période
+stérile, et jouera un rôle sans cesse grandissant dans l'histoire
+littéraire universelle. Déjà cette année, un écrivain belge n'obtint-il
+pas le prix Nobel?
+
+À l'enthousiasme des littérateurs s'est ajouté, depuis peu, un élément
+tout nouveau de succès. Longtemps, le gouvernement les négligea ou les
+méprisa; or voici que LL. MM. le Roi et la Reine de Belgique ne manquent
+aucune occasion de leur témoigner une affectueuse sollicitude. Ces
+souverains, amis des Lettres et des Arts, n'attendent pas du seul essor
+industriel et commercial la belle santé de leur peuple. On s'en rendit
+bien compte au discours qu'Albert Ier prononça en inaugurant la section
+littéraire de l'Exposition de Bruxelles. Les actes suivirent les paroles
+puisque, au mois de septembre 1911, le Roi Albert et la Reine Élisabeth
+recevaient Verhaeren dans l'intimité du château de Ciergnon, et
+honoraient de leur présence, en mai dernier, le festival offert à
+Maeterlinck au Théâtre de la Monnaie. Voilà donc la littérature
+officiellement classée, en Belgique, comme une manifestation essentielle
+de l'activité nationale. Réjouissons-nous-en, et admirons quelle
+merveilleuse poussée de sève l'enleva, en trente-deux ans, de
+l'obscurité à la gloire, pour le plus beau triomphe de l'influence
+française!
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+
+
+I
+
+PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS
+
+Bazalgette (Léon).--_Camille Lemonnier_. Paris, Sansot, 1904.
+
+--_Émile Verhaeren_. Paris, Sansot, 1907.
+
+Beaunier (André).--_La Poésie nouvelle_. Paris, Mercure de France, 1902.
+
+Bever (Ad. Van).--_Maurice Maeterlinck_. Paris, et avec Sansot, 1904.
+
+Léautaud (Paul).--_Poètes d'aujourd'hui_. Paris, Mercure de France,
+1900.
+
+Bithell (Jethro).--_Contemporary Belgian Poetry_. Londres, The Walter
+Scott Publishing Co Ltd, 1904.
+
+Je dois ici des remerciements à mon ami M. Louis Chatelain, ancien
+membre de l'École française de Rome, attaché à la Bibliothèque
+Nationale, qui a bien voulu se charger de certaines recherches.
+
+Ernest-Charles (J.).--_Les Samedis littéraires_ (3me série). Paris,
+Sansot, 1906.
+
+--_Le Théâtre des poètes_. Paris, Ollendorff, 1910.
+
+Chot (Joseph) et Dethier (René).--_Histoire des Lettres françaises de
+Belgique depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours_. Charleroi, Hallet,
+1910.
+
+Effer (Prof. Dr. Hubert).--_Beiträge zur Geschichte der franzoesischen
+Literature in Belgien_. Düsseldorf, 1909.
+
+Gauchez (Maurice)--_Le Livre des Masques belges_. Paris et Mons, Éd. de
+la Société nouvelle, 1909.
+
+Gilbert (Eugène).--Les Lettres françaises dans la Belgique
+d'aujourd'hui. Paris, Sansot, 1906.
+
+Gourmont (Remy de).--_Promenades littéraires_. Paris, Mercure de France,
+1904.
+
+--_Le Livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1906.
+
+--Le _IIe livre des Masques_. Paris, Mercure de France, 1910.
+
+Hauser (Otto).--_Die Belgische Lyrik von 1880 bis 1900_, Groszenhain,
+1902.
+
+Horrent (Désiré).--_Écrivains belges d'aujourd'hui_. Bruxelles,
+Lacomblez, 1904.
+
+Kinon (Victor).--_Portraits d'auteurs_. Bruxelles, Dechenne et Cie,
+1910.
+
+Lemaitre (Jules).--_Impressions de théâtre_ (huitième série). Paris,
+Lecène, Oudin et Cie, 1895.
+
+Liebrecht (Henri).--_Histoire de la Littérature belge d'expression
+française_. Bruxelles, Vanderlinden, 1910.
+
+Mockel (Albert).--_Émile Verhaeren, avec une notice biographique par
+Francis Viélé-Griffin_. Paris, Mercure de France, 1895.--_Charles van
+Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+Nautet (Francis).--Histoire des Lettres belges d'expression française (2
+volumes). Bruxelles, 1892.
+
+Ramaekers (Georges).--_Eugène Demolder_. Bruxelles, Société belge de
+Librairie, 1909.--_Georges Virrès_. Bruxelles, Société de Librairie,
+1910.
+
+Rossel (Virgile).--_Histoire de la Littérature française hors de France_
+(2° éd.). Paris, Fischbacher, 1897.
+
+Souza (Robert de).--_La Poésie Populaire et le lyrisme sentimental_.
+Paris, Mercure de France, 1899.
+
+Taine (Hippolyte).--_Philosophie de l'art_. Paris, Hachette.
+
+Verhaeren (Émile).--_Les Lettres françaises en Belgique_, Bruxelles,
+Lamertin, 1907.
+
+Visan (Tancrède de).--_L'Attitude du lyrisme contemporain_. Paris,
+Mercure de France, 1911.
+
+Zweig (Stefan).--_Émile Verhaeren, sa vie, son oeuvre_, traduit de
+l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet, Paris, Mercure de France,
+1910.
+
+
+
+
+II
+
+OEUVRES DES AUTEURS DONT CE LIVRE CONTIENT UNE CITATION
+
+
+Braun (Thomas)[187].--_Le Congrès des Poètes_. Gand, Siffer, 1895.
+
+--_L'An_. Bruxelles; Lyon-Classen, 1897,
+
+--_Le Livre des Bénédictions_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1900.
+
+--_Des Poètes simples_. _Francis Jammes_. Bruxelles, Édition de la Libre
+esthétique, 1900.
+
+--_Propos d'Hier et d'Aujourd'hui_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1908.
+
+--_Paul Verlaine en Ardennes_. Paris, Dumoulin, 1909.
+
+--_Philatélie_. Paris, Bibliothèque de l'Occident, 1910.
+
+--_Fumée d'Ardennes_. Bruxelles, Deman, 1912. Collin (Isi).--_Des Vers_.
+Liège, Impr. Gérard, 1898.
+
+--_Les Baisers_. Liège, Impr. Gérard, 1898.
+
+--_L'Étang_. Liège. Impr. Gérard, 1900.
+
+--_Quinze Ariettes_. Bruxelles, Weissenbruch, 1901.
+
+--_ Pan ou l'Exil Littéraire_. Liège, Impr. Faust-Truyen, 1903.
+
+--_La Vallée Heureuse_. Liège, Bénard, 1903. Paris, L'Ermitage, 1903.
+
+Delattre (Louis).--_Croquis d'Écoliers_. Mons, Manceaux, 1888.
+
+--_Contes de mon Village_. Bruxelles, Lacomblez, 1890.
+
+--_Les Miroirs de Jeunesse_. Bruxelles, Lacomblez, 1894.
+
+--_Une Rose à la Bouche_. Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896.
+
+--_La Loi de Péché_ (roman), Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Marionnettes Rustiques_. Liège, Bénard, 1899.
+
+--Le Jardin de la Sorcière. Contes traduits des frères Grimm. Bruxelles,
+Dechenne, 1906.
+
+--_Fany_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1906.
+
+--_La Mal Vengée_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907.
+
+--_Le Roman du Chien et de l'Enfant_. Bruxelles, Dechenne, 1907.
+
+--_Avril_. Bruxelles, Lamertin, 1908.
+
+--_Le Jeu des Petites Gens_. Liège, Bénard, 1908.
+
+--_Les Voyageurs et La Dissolution de l'Instinct sexuel_. Bruxelles,
+Impr. Vve Féron, 1909.
+
+--_Le Pays Wallon_. Bruxelles. Dechenne, 1910.
+
+--_Les Carnets d'un Médecin de Village_. Bruxelles, Dechenne, 1910.
+
+--_Contes d'avant l'Amour_. Bruxelles, Larcier, 1910.
+
+--_Petits Contes en Sabots_. Bruxelles, Lebègue, 1911.
+
+--_Le Parfum des Buis_. Bruxelles. Dechenne, 1912.
+
+Demolder (Eugène).-_Impressions d'Art_. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.
+
+--_Contes d'Yperdamme_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_James Ensor_, avec un dessin d'Ensor. Mort mystique d'un théologien.
+Bruxelles, Lacomblez, 1892.
+
+--_Les Récits de Nazareth_. Bruxelles, Ch. Vos, 1893.
+
+--_Félicien Rops_. Étude patronymique avec quelques reproductions
+brutales de devises inédites de Rops. Paris, René Pincebourdes, 1894.
+
+--_La Légende d'Yperdamme_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Le Royaume authentique du grand saint Nicolas_. Paris, Mercure de
+France, 1896.
+
+--_Quatuor_. Paris, Mercure de France, 1897.
+
+--_Sous la Robe_. Paris, Mercure de France, 1898.
+
+--_La Mort aux Berceaux_. Noël en un acte. Paris, Mercure de France,
+1899.
+
+--_La Route d'émeraude_. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Les Patins de la Reine de Hollande_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Le Coeur des Pauvres_. Contes pour les enfants. Paris, Mercure de
+France, 1901.
+
+--_L'Agonie d'Albion_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Constantin Meunier_. Étude. Bruxelles, Deman, 1901,
+
+--_Trois Contemporains_: Henri de Brakeleer, Constantin Meunier,
+Félicien Rops. Bruxelles, Deman, 1901.
+
+--_L'Arche de Monsieur Chenus_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Le Jardinier de la Pompadour_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_L'Espagne en Auto_. Paris, Mercure de France, 1906.
+
+Devos (Prosper-Henri).--_Un Jacobin de l'An CVIII_. Bruxelles,
+Association des écrivains belges.
+
+--_Monna Lisa_. Paris, Librairie générale des sciences, arts et lettres,
+1911.
+
+Eekhoud (Georges)--._Myrtes et Cyprès_. Paris, Librairie des
+bibliophiles, 1876. Épuisé.
+
+--_Zigzags Poétiques_. Paris, Librairie des bibliophiles, 1877. Épuisé.
+
+--_Les Pittoresques_, Paris, Librairie des bibliophiles, 1879.
+
+--_Henri Conscience_. Bruxelles, Lebègue, 1881.
+
+--_Kees Doorik_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883. Épuisé.
+
+--_Kermesses_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1884. Épuisé.
+
+--_Les Milices de saint François_. Bruxelles, Vve Monnom, 1886, Épuisé.
+
+--_Nouvelles Kermesses_. Bruxelles. Vve Monnom, 1887. Épuisé.
+
+--_La Nouvelle Carthage_ (éd. incomplète). Bruxelles, Kistemaeckers,
+1888.
+
+--_La Nouvelle Carthage_. _Les Émigrants_. _Contumace_. Bruxelles,
+Kistemaeckers, 1889.
+
+--_La Duchesse de Malfi_ (tragédie de John Webster). Bruxelles, Éd. de
+la Société nouvelle, 1890. Épuisé.
+
+--_Les Fusillés de Matines_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Cycle Patibulaire_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1892; réédité au
+Mercure de France, 1896.
+
+--_Au Siècle de Shakespeare_. Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_La Nouvelle Carthage_ (éd. définitive), Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_Nouvelles Kermesses_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1894.
+
+--_L'Escrime à Travers les Ages_ (histoire vivante de l'épée en dix
+tableaux épisodiques) musique de MM. Danneau, de Boeck, etc. Bruxelles,
+Lebègue, 1894.
+
+--_Mes Communions_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1895; réédité au Mercure
+de France en 1897.
+
+--_Philaster et L'Amour qui saigne_ (tragédie de Beaumontet Flechter).
+Bruxelles, Éd. du Coq rouge, 1896; réédité à Paris chez Stock en 1897.
+
+--_Édouard II_ (tragédie de Marlowe). Bruxelles, Société nouvelle, 1896.
+
+--_Peter Benoit_. Bruxelles, Vve Monnom, 1897.
+
+--_Escal Vigor_. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_La Faneuse d'amour_. Paris, Mercure de France, 1900.
+
+--_L'Autre Vue_. Paris, Mercure de France. 1904.
+
+--_Les Chefs-d'oeuvre de van Dyck_ (traduction de l'ouvrage néerlandais
+de Max Rooses). Anvers, Librairie néerlandaise, 1900-1901.
+
+--_L'Imposteur Magnanime_ (théâtre). Perkin Waarbeck. Bruxelles, Bulens,
+1903.
+
+--_Jacques Jordaens et son oeuvre_ (traduction de l'ouvrage néerlandais
+de P. Buschmann). Bruxelles, Van Oest, 1905.
+
+--_Les Peintres Animaliers_. Bruxelles, Van Oest, 1911.
+
+--_Les Libertins d'Anvers_. Paris, Mercure de France, 1912.
+
+Elskamp (Max).--_Dominical_. Anvers, Buschmann, 1892.
+
+--_Salutations dont d'angéliques_. Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_En Symbole vers l'Apostolat_. Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--_Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de Flandre_.
+Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--_Enluminures_. Bruxelles, Lacomblez, 1898.
+
+--_La Louange de la Vie_. Paris, Mercure de France, 1898.
+
+--_L'Alphabet de Notre-Dame de la Vierge_. Anvers, Buschmann, 1901.
+
+Fontainas (André).--_Le Sang des Fleurs_. Bruxelles, 1889. Épuisé.
+
+--_Les Vergers Illusoires_. Bruxelles, Librairie de l'Art indépendant,
+1892. Épuisé.
+
+--_Nuits d'Épiphanie_. Paris, Mercure de France, 1894.
+
+--_Les Estuaires d'Ombre_. Paris, Mercure de France, 1893. Épuisé.
+
+--_Crépuscules_. Paris, Mercure de France, 1897.
+
+--_L'Ornement de la Solitude_ (roman). Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Le Jardin des Iles Claires_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_De l'Assassinat considéré comme un des beaux-arts_ (traduction de
+Thomas de Quincey). Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Le Frisson des Iles_. Conférence, 1902.
+
+--_L'Indécis_ (roman). Paris, Mercure de France, 1903.
+
+--_Quatre Prosateurs Belges_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Histoire de la Peinture française au XIXe siècle_. Paris, Mercure de
+France, 1906.
+
+--_Cinq Poèmes_ (traduction de John Keate). 1906.
+
+--_Hélène Pradier_ (théâtre). Bruxelles, Larcier, 1907.
+
+--_La Nef Désemparée_. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+--_Franz Hals_. Paris, Laurens, 1909.
+
+Gérardy (Paul).--Roseaux. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+Gilkin (Iwan).--_La Damnation de l'artiste_. Bruxelles, Deman, 1890.
+
+--_Ténèbres_. Bruxelles, Deman, 1892.
+
+--_Stances Dorées_. Bruxelles, Lacomblez, 1893.
+
+--_La Nuit_. Paris, Fischbacher, 1897; réédité au Mercure de France,
+1910.
+
+--_Le Cerisier Fleuri_. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_Prométhée_. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_Jonas_. Bruxelles, Lamertin, 1900.
+
+--_Savonarole_ (drame). Bruxelles, Lamertin, 1906.
+
+--_Étudiants Russes_ (drame). Bruxelles, Vve Larcier, 1906.
+
+Gille (Valère).--_La Cithare_. Paris, Fischbacher, 1897.
+
+--_Le Collier d'Opales_. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_Le Coffret d'Ébène_. Paris, Fischbacher, 1901.
+
+Giraud (Albert).--_Le Scribe_. Bruxelles, Hochsteyn, 1883.
+
+--_Pierrot Lunaire_. Paris, Lemerre, 1884.
+
+--_Le Parnasse de ta Jeune Belgique_. Paris, Vanier, 1887.
+
+--_Hors du Siècle_ (1re partie). Paris, Vanier, 1888.
+
+--_Pierrot Narcisse_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Les Dernières Fêtes_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Hors du Siècle_ (2e partie). Lacomblez, 1894.
+
+--_Hors du Siècle_ (éd. définitive). Bruxelles, Lacomblez, 1897.
+
+--_Héros et Pierrots_. Paris, Fischbacher, 1898.
+
+--_Victor Hugo_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902.
+
+--_Alfred de Vigny_. Bruxelles, Weissenbruch, 1902.
+
+--_La Guirlande des Dieux_. Bruxelles, Lamertin, 1910.
+
+--_La Frise Empourprée_. Bruxelles, Lamertin, 1912.
+
+Glesener (Edmond).--_Le coeur de François Remy_. Paris, Juven, 1907.
+
+Hannon (Théodore).--_Rimes de Joie_. Bruxelles, Gay et Doucé, 1881.
+
+--_Au Clair de la Lune_. Bruxelles, Lamberty.
+
+Kinon (Victor).--_La Chanson du Petit Pèlerin de Notre-Dame de
+Montaigu_. Bruxelles, Oscar Schepens, 1898.
+
+--_L'Âme des Saisons_. Bruxelles, Larcier, 1909.
+
+--_Portraits d'Auteurs_. Bruxelles, Dechenne, 1910.
+
+Lemonnier (Camille).--_Salon de Bruxelles_ (1863). Bruxelles.
+
+--_Salon de Bruxelles_ (1866). Bruxelles.
+
+--_Nos Flamands_. Paris, Dentu, 1869. Bruxelles, Rozez, 1869.
+
+--_Salon de Paris_ (1870), Paris, Vve Morel, 1870.
+
+--_Croquis d'Automne_. Paris, Bruxelles, 1870.
+
+--_Paris-Berlin_. Bruxelles, Rozez (sans nom d'auteur), 1870.
+
+--_Sedan_ (Les Charniers), Bruxelles, Muquardt, 1871.
+
+--_Histoires de Gras et de Maigres_. Paris, Librairie de la Société des
+Gens de Lettres. Bruxelles, Landsberger et Cie, 1874.
+
+--_Derrière le Rideau_ (contes). Paris, Casimir Pont, 1875.
+
+--_Contes Flamands et Wallons_. Paris, Librairie de la Société des Gens
+de Lettres, 1875.
+
+--_G. Courbet et ses OEuvres_. Paris, Lemerre, 1878.
+
+--_Bébés et Joujoux_. Paris, Hetzel, 1879.
+
+--_Un Coin de village_. Paris, Lemerre, 1879.
+
+--_Un Mâle_. Bruxelles, Kistemaeckers, 1881.
+
+--_Le Mort_. Bruxelles, Éd. des bibliophiles, 1882.
+
+--_Thérèse Monique_. Paris, Charpentier, 1882.
+
+--_Les Petits Contes_. Bruxelles, Parent et Cie, 1882.
+
+--_Histoire de Huit Bêtes et d'une Poupée_. Paris, Hetzel, 1884.
+
+--_Ni Chair ni Poisson_. Bruxelles, Brancart, 1884.
+
+--_L'Hystérique_. Paris, Charpentier, 1885.
+
+--_Happe-Chair_. Paris, Monnier de Brunhoff et Cie, 1886.
+
+--_Histoire des Beaux-Arts en Belgique_ (1880-1887). Bruxelles,
+Weissenbruch, 1887.
+
+--_En Allemagne_. Paris, Librairie illustrée, 1888.
+
+--_Mme Lupar_. Paris, Charpentier, 1888.
+
+--_La Belgique_. Paris, Hachette, 1888.
+
+--_Les Peintres de la Vie_. Paris, Savine, 1888.
+
+--_La Comédie des Jouets_ (contes). Paris, Piaget, 1888.
+
+--_Ceux de la Glèbe_ (contes), Paris, Savine, 1889.
+
+--_Le Possédé_. Paris, Charpentier, 1890.
+
+--_Un Mâle_ (pièce en 4 actes, en collaboration avec Anatole Bahier et
+J. Dubois), Paris, Tresse et Stock, 1891.
+
+--_Les Joujoux Parlants_ (contes), Paris, Hetzel, 1892.
+
+--_Dames de Volupté_ (nouvelles). Paris, Savine, 1892.
+
+--_La Fin des Bourgeois_. Paris, Dentu, 1892.
+
+--_Claudine Lamour_. Paris, Dentu, 1893.
+
+--_Le Bestiaire_ (nouvelles). Paris, Savine, 1893.
+
+--_L'Arche_. Paris, Dentu, 1894.
+
+--_L'Ironique Amour_ (nouvelles). Paris, Dentu, 1894.
+
+--_La Faute de Mme Charvet_. Paris, Dentu, 1895.
+
+--_L'Île vierge_. Paris, Dentu, 1897.
+
+--_L'Aumône d'Amour_ (nouvelles). Paris, Borel, 1897.
+
+--_L'Homme en amour_. Paris, Ollendorff, 1897.
+
+--_Une Femme_. Paris, Flammarion, 1898.
+
+--_La Petite Femme de la Mer_ (nouvelles). Paris, Mercure de France,
+1898.
+
+--_La Vie secrète_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1898.
+
+--_Adam et Ève_. Paris, Ollendorff, 1899.
+
+--_Théâtre_. Paris, Ollendorff, 1899.
+
+--_Le bon Amour_. Paris, Ollendorff, 1900.
+
+--_Au Coeur frais de la Forêt_. Paris, Ollendorff, 1900.
+
+--_C'était l'Été_... (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1900.
+
+--_Le Vent dans les Moulins_. Paris, Ollendorff, 1901.
+
+--_Le Sang et les Roses_. Paris, Ollendorff, 1901.
+
+--_Les Deux Consciences_. Paris, Ollendorff, 1902.
+
+--_Le Petit Homme de Dieu_. Paris, Ollendorff 1902.
+
+--_Poupée d'amour_ (nouvelles). Paris, Ollendorff, 1902.
+
+--_Comme va le ruisseau_. Paris, Ollendorff, 1903.
+
+--_La Maison qui dort_. Paris, Ollendorff, 1909.
+
+--_La Chanson du Carillon_. Paris, Lafite et Cie, 1911.
+
+--_Edénie_ (théâtre), Paris, Librairie Générale des Sciences, Arts et
+Lettres, 1912.
+
+Lerberghe (Charles van).--_Les Flaireurs_ (drame). Paris, Mercure de
+France. Épuisé.
+
+--_Entrevisions_. Paris, Mercure de France, 1898.
+
+--_La Chanson d'Ève_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Pan_ (comédie satirique). Paris, Mercure de France, 1906.
+
+Le Roy (Grégoire).--_La Chanson d'un Soir_. Épuisé.
+
+--_Mon coeur pleure d'autrefois_. Paris, Vanier, 1889. Épuisé.
+
+--_La Chanson du Pauvre_. Paris, Mercure de France, 1907.
+
+--_La Couronne des Soirs_. Bruxelles, Lamertin, 1911.
+
+--_Le Rouet et la Besace_. Bruxelles, Édition du Masque, 1912.
+
+Maeterlinck (Maurice).--_Serres chaudes_. Paris, Vanier, 1889:
+Bruxelles, Lacomblez, 1890 et 1895; suivies de quinze chansons,
+Bruxelles, Lacomblez, 1900.
+
+--_La Princesse Maleine_. Gand, Imprimerie Louis van Melle, 1889.
+Bruxelles, Lacomblez, 1890.
+
+--_Les Aveugles_ (avec _l'Intruse_). Bruxelles, Van Melle, 1890.
+Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_L'Ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck l'admirable_, traduit
+du flamand et accompagné d'une introduction. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+Bruxelles, Lacomblez, 1900.
+
+--_Les Sept Princesses_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Pelléas et Mélisande_. Bruxelles, Lacomblez, 1892.
+
+--_Alladine et Palomides_, _Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_, trois
+petits drames pour marionnettes. Bruxelles, Deman, 1894.
+
+--_Annabella_. Drame en 5 actes de John Ford traduit et adapté pour le
+théâtre de l'OEuvre. Paris, Ollendorff, 1895.
+
+--_Les Disciples à Sais et Les Fragments de Novalis_, traduits de
+l'allemand et précédés d'une introduction, Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--_Le Trésor des Humbles_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Aglavaine et Sélysette_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Douze Chansons_. Paris, Stock, 1896.
+
+--_La Sagesse et la Destinée_. Paris. Fasquelle, 1898.
+
+--_La Vie des Abeilles_. Paris, Fasquelle, 1901.
+
+--_Théâtre_.--_I_.--_La Princesse Maleine_, _L'Intruse_, _Les Aveugles_.
+
+--_Théâtre_.--_III_.--_Aglavaine et Sélysette_, _Ariane et Barbe Bleue_,
+_Soeur Béatrice_. Les 2 volumes. Bruxelles, Lacomblez, 1901.
+
+--_Théâtre_.--II.--_Pelléas et Mélisande_, _Alladines et Palomides_,
+_Intérieur_, _La Mort de Tintagiles_. Bruxelles, Lacomblez, 1902.
+
+--_Le Temple enseveli_. Paris, Fasquelle, 1902.
+
+--_Monna Vanna_. Paris, Fasquelle, 1902.
+
+--_Théâtre de Maeterlinck_. 3 vol. Bruxelles, Deman, 1902.
+
+--_Joyselle_. Paris, Fasquelle, 1903.
+
+--_Le Double Jardin_. Paris, Fasquelle, 1904.
+
+--_L'Intelligence des Fleurs_. Paris, Fasquelle, 1907.
+
+--_La Tragédie de Macbeth_. Paris, Fasquelle, 1910.
+
+--_L'Oiseau Bleu_. Paris, Fasquelle, 1911.
+
+Mockel (Albert).--_L'Essor du Rêve_ (plaquette), 1887. Épuisé.
+
+--_Chantefable un peu naïve_. Liège, 1891, Épuisé.
+
+--_Propos de Littérature_. Paris, Librairie de l'Art indépendant, 1894.
+
+--_Émile Verhaeren_ (avec notice biographique par Francis
+Vielé-Griffin). Paris, Mercure de France, 1895.
+
+--_Stéphane Mallarmé_. Un héros. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Clartés_. Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Charles van Lerberghe_. Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Contes pour les Enfants d'hier_. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+Nautet (Francis).--_Notes sur la Littérature moderne_: Première série:
+en Belgique chez tous les libraires, 1885. Deuxième série: Paris,
+Savine, Bruxelles, Vve Monnom, 1889.
+
+--_Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol.
+Bruxelles, 1892.
+
+Rodenbach (Georges).--_Le Foyer et les Champs_. Paris, Victor Palme.
+Bruxelles Lebrocquez, 1877.
+
+--_Les Tristesses_. Paris, Lemerre, 1879.
+
+--_La Belgique_, 1830-1880, poème historique. Bruxelles, Office de
+publicité, 1880.
+
+--_La Mer Élégante_. Paris, Lemerre, 1881.
+
+--_L'Hiver Mondain_. Bruxelles, 1884.
+
+--_La Jeunesse Blanche_. Paris, Lemerre, 1886.
+
+--_L'Art en Exil_. Paris, Quantin, 1889.
+
+--_Le Règne du Silence_. Paris, Charpentier, 1891.
+
+--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 1892.
+
+--_Le Voyage dans les Yeux_. Paris, Ollendorff, 1893.
+
+--_Musée de Béguines_. Paris, Charpentier, 1894.
+
+--_La Vocation_. Paris, Ollendorff, 1895.
+
+--_Les Vies Encloses_. Paris, Charpentier, 1896.
+
+--_Le Carillonneur_. Paris, Fasquelle, 1897.
+
+--_Le Voile_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1897.
+
+--_Le Miroir du Ciel Natal_. Paris, Fasquelle, 1898.
+
+--_L'Arbre_. Paris, Ollendorff, 1899.
+
+--_L'Élite_. Paris, Fasquelle, 1899.
+
+--_Le Mirage_ (théâtre). Paris, Ollendorff, 1901.
+
+--_Le Rouet des Brumes_ (traduit en russe par Marie Vesselowsky).
+Moscou, Vaselesa, 1901.
+
+--_En Exil_. Paris, La Renaissance du livre, 1910.
+
+--_Bruges-la-Morte_. Paris, Flammarion, 2 col. par page; grav. hors
+texte, couverture illustrée, 1910.
+
+Séverin (Fernand).--_Le Lys_. Bruxelles. Lacomblez, 1888.
+
+--_Le Don d'Enfance_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Un Chant dans l'Ombre_. Bruxelles, Lacomblez, 1895.
+
+--Poèmes Ingénus. Paris, Fischbacher, 1899.
+
+--_La Solitude Heureuse_. Bruxelles, Dechenne, 1904.
+
+--_Poèmes_. Paris, Mercure de France, 1908.
+
+Spaak (Paul).--_L'Hérédité dans la Littérature Française antérieure au
+XIXe siècle_. Bruxelles, Lamertin, 1893.
+
+--_L'Histoire Littéraire_. Bruxelles, Éd. de l'Idée libre, 1902.
+
+--_Voyages vers mon Pays_. Bruges, Arthur Herbert, Ltd, 1907.
+
+--_Kaatje_. Bruxelles, Lamertin, 1908.
+
+--_La Madone et La Dixième Journée_. Bruxelles, Lamertin, 1908.
+
+--_À Damme en Flandre_. Bruxelles, Lamertin, 1912.
+
+Verhaeren (Émile).--_Les Flamandes_, Bruxelles, Hochsteyn, 1883.
+
+--_Les Contes de Minuit_. Bruxelles, Franck, 1885.
+
+--_Joseph Heymans Peintre_. Bruxelles, Société nouvelle, 1885.
+
+--_Les Moines_. Paris, Lemerre, 1886.
+
+--_Fernand Knopff_. Bruxelles, Société nouvelle, 1887.
+
+--_Les Soirs_. Bruxelles, Deman, 1887.
+
+--_Les Débâcles_. Bruxelles, Deman, 1888.
+
+--_Les Flambeaux Noirs_. Bruxelles, Deman, 1890.
+
+--_Au Bord de la Route_. Bruxelles, Vaillant-Carmaime, 1891.
+
+--_Les Apparus dans mes chemins_. Bruxelles, Lacomblez, 1891.
+
+--_Les Campagnes Hallucinées_. Bruxelles, Deman, 1893.
+
+--_Almanach_. Bruxelles, Dietrich, 1895.
+
+--_Les Villages Illusoires_. Bruxelles, Deman, 1895.
+
+--_Poèmes: Les Bords de la Route, Les Flamandes, Les Moines_. Paris,
+Mercure de France, 1895. Paris, Mercure de France, 1900.
+
+--_Les Villes Tentaculaires_. Bruxelles, Deman, 1895.
+
+--_Poèmes_. Nouvelle série: _Les Soirs, Les Débâcles, Les Flambeaux
+noirs_. Paris, Mercure de France, 1896.
+
+--_Les Heures Claires_. Bruxelles, Deman, 1896.
+
+--_Émile Verhaeren_ (anthologie) (1883-1896). Bruxelles, Deman, 1897.
+
+--_Les Aubes_ (drame). Bruxelles, Deman, 1898.
+
+--_Les Visages de la Vie_. Bruxelles, Deman, 1899.
+
+--_Poèmes_ (3e série): _Les Villages illusoires, Les Apparus dans mes
+chemins, Les Vignes de ma muraille_. Paris, Mercure de France, 1899.
+
+--_Le Cloître_ (drame). Bruxelles, Deman, 1900.
+
+--_Petites Légendes_. Bruxelles, Deman, 1900.
+
+--_Philippe II_ (drame). Paris, Mercure de France, 1901.
+
+--_Les Forces Tumultueuses_. Paris, Mercure de France, 1902.
+
+--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes hallucinées_.
+Paris, Mercure de France, 1904.
+
+--_Toute la Flandre, Les Tendresses Premières_. Bruxelles, Deman, 1904.
+
+--_Les Heures d'Après-Midi_. Bruxelles, Deman, 1905.
+
+--_Rembrandt_. Paris, Laurens, 1905.
+
+--_La Multiple Splendeur_. Paris, Mercure de France, 1905.
+
+--_Toute la Flandre, La Guirlande des Dunes_. Bruxelles, Deman, 1907.
+
+--_Les Visages de la Vie_ (Les Visages de la Vie, Les Douze Mois),
+Paris, Mercure de France, 1908.
+
+--_Toute la Flandre, Les Héros_. Bruxelles, Deman, 1908.
+
+--_James Ensor_. Bruxelles, Van Oest et Cie, 1909.
+
+--_Les Heures Claires_ (avec _Les Heures d'Après-Midi_). Paris, Mercure
+de France, 1909.
+
+--_Helenas Heimkehr_ (drame), traduit en allemand sur le manuscrit
+inédit par Stefan Zweig, Leipzig, Insel-Verlag, 1909.
+
+--_Deux Drames_ (Le Cloître, Philippe II). Paris, Mercure de France,
+1909.
+
+--_Toute la Flandre, Les Villes à Pignons_. Bruxelles, Deman, 1909.
+
+--_Les Rythmes Souverains_. Paris, Mercure de France, 1910.
+
+--_Toute la Flandre, Les Plaines_. Bruxelles, Deman, 1910.
+
+--_Les Heures du Soir_. Leipzig, Insel-Verlag, 1911.
+
+--_Hélène de Sparte_ (drame). Paris, éd. de la Nouvelle Revue française,
+1912.
+
+--_Les Blés Mouvants_. Paris, Crès, 1912.
+
+--_Les Villes Tentaculaires_, précédées des _Campagnes Hallucinées_ et
+suivies des _Visages de la Vie et des Douze mois_. Éd. complète, Mercure
+de France, 1912.
+
+Virrès (Georges).--_En Pleine Terre, La Glèbe Héroïque_ (1798-1799).
+Bruxelles, éd. de la Lutte, 1898. Épuisé.
+
+--_La Bruyère Ardente_. Bruxelles, Vromant, 1900.
+
+--_Les Gens du Tiest_. Bruxelles, Vromant, 1903.
+
+--_L'Inconnu Tragique_. Bruxelles, Vromant, 1907.
+
+--_Ailleurs et Chez Nous_. Bruxelles, Vromant, 1909.
+
+Wilmotte (Maurice).--_Études de Dialectologie Wallonne_. Mâcon,
+imprimerie de Protat frères, 1888-1890.
+
+--_Les Passions Allemandes du Rhin dans leur rapport avec l'Ancien
+Théâtre Français_. Bruxelles, imprimerie de Hayez, 1898.
+
+--_La Belgique Morale et Politique_ (1830-1900), préface d'Émile Faguet.
+Paris, Colin, 1902.
+
+--_Études critiques sur la Tradition littéraire en France_. Paris,
+Champion, 1909.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: _Histoire des Lettres belges d'expression française_, 2 vol.
+Bruxelles, 1892.]
+
+[2: _Les lettres françaises dans la Belgique d'aujourd'hui_, Paris,
+Sansot, 1906.]
+
+[3: _Histoire de la Littérature belge d'expression française_,
+Bruxelles, Librairie Vanderlinden, 1910.]
+
+[4: _Beiträge zur Geschichte der französischen Literature in Belgien_, l
+vol. Düsseldorf, 1909.]
+
+[5: Hippolyte Taine. _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La
+Peinture dans les Pays-Bas_, chapitre premier, p. 288.
+
+Les remarques de Taine s'appliquent généralement aux Hollandais non
+moins qu'aux Belges, mais, pour plus de commodité, nous signalons
+seulement ceux-ci.]
+
+[6: Même référence, p. 289.]
+
+[7: La possibilité d'une renaissance artistique flamande, au XVIIe
+siècle, malgré la tyrannie espagnole, s'explique par ce fait que
+l'Église voyait dans les nombreuses commandes de toiles religieuses un
+moyen nouveau et efficace de combattre l'hérésie.]
+
+[8: Tout le paragraphe 2 du chapitre 1er de _la Peinture dans les
+Pays-Bas_ (_Philosophie de l'art_, t. I), est, à cet égard, édifiant.]
+
+[9: Camille Lemonnier. _Un Mâle_. Chapitre XXIX.]
+
+[10: Albert Giraud. _Hors du Siècle_. Le portrait du Reître.]
+
+[11: Charles Van Lerberghe, _La Chanson d'Ève_, p. 207.]
+
+[12: _Philosophie de l'art_, t. I. Troisième partie. _La Peinture dans
+les Pays-Bas_, chap. Ier; p. 312 et 313.]
+
+[13: Charles Van Lerberghe, le plus Latin de tous, peut-être, avait
+davantage vécu en Italie qu'en France. Sa mère était Wallonne.]
+
+[14: Émile Verhaeren. _Les Rythmes souverains_. _Le Paradis_.]
+
+[15: Congrès des Amitiés françaises à Mons, 21-27 septembre 1911.
+Rapport sur la culture française en Flandre.]
+
+[16: Stefan Zweig. _Émile Verhaeren, sa vie, son oeuvre_, p. 334. Traduit
+de l'allemand par Paul Morisse et Henri Chervet. Paris, «Mercure de
+France», 1910.]
+
+[17: Sans doute, la plupart des drames de Maeterlinck ne doivent rien à
+la littérature française; ils ne doivent rien non plus à la littérature
+allemande.]
+
+[18: Il n'est pas inutile de rappeler, pour prouver la fatalité de cette
+influence, que les «Jeunes Belges» dans leur Manifeste, en 1881, avaient
+annoncé l'intention de créer une littérature nationaliste, qui ne
+demandât rien aux littératures étrangères.]
+
+[19: _Adoration des Mages_, par Rubens. Collection du comte Mouravief.]
+
+[20: Collection de lord Darnley.]
+
+[21: Congrès de Mons, 21-27 septembre 1911. Rapport sur la question des
+Langues et l'Université flamande.]
+
+[22: Un fait prouvera la surexcitation de certains flamingants: pendant
+les fêtes données à Anvers au mois d'août 1912 en l'honneur du romancier
+flamand Henri Conscience, des feuillets furent lancés dans la voiture du
+Roi qui portaient: «Nous exigeons la flamandisation de l'Université de
+Gand». D'ailleurs, depuis les élections du 2 juin 1912, favorables au
+parti conservateur, les flamingants redoublent d'audace et la querelle
+des langues semble s'accentuer. Entre autres manifestations il convient
+de signaler le discours belliqueux de Pol de Mont au Congrès néerlandais
+tenu à Anvers à la fin d'août 1912. Le poète flamand y envisage la
+flamandisation de l'Université de Gand comme «la suprême conquête».]
+
+[23: La lettre ouverte au Roi que M. Jules Destrée, député socialiste de
+Charleroi, publia dans un numéro de la _Revue de Belgique_ d'août 1912
+n'est guère faite pour calmer les esprits. M. Destrée demande dès
+maintenant la séparation administrative entre Wallons et Flamands.]
+
+[24: 22 septembre 1890. Cette lettre fut reproduite dans le numéro de
+_l'Art moderne_ du 5 octobre 1890.]
+
+[25: Léon Bazalgette. _Camille Lemonnier_, p. 16. Paris, Sansot.]
+
+[26: _Un Mâle_, chap. I.]
+
+[27: _Au Coeur frais de la forêt_, p. 202 et 203.]
+
+[28: _Un Mâle_, chap. XI.]
+
+[29: Une vie d'écrivain. Mes souvenirs, I, par Camille Lemonnier, _La
+Chronique_, 15 décembre 1911.]
+
+[30: Kees Doorik. _Les Gansridjers_, III.]
+
+[31: Georges Eekhoud ne doit rien à Léon Cladel. Si les sujets
+s'apparentent parfois, il convient de ne voir là qu'une coïncidence. Le
+caractère indépendant d'Eekhoud le préserve de toute imitation.]
+
+[32: Désiré Horrent. _Écrivains belges d'aujourd'hui_. Eugène Demolder,
+p. 108 et 109. Bruxelles, Lacomblez.]
+
+[33: _La Route d'émeraude_, p. 282 et 283.]
+
+[34: _Le Jardinier de la Pompadour_, p. 11.]
+
+[35: _Idem_, p. 14.]
+
+[36: _Idem_, p. 220.]
+
+[37: _Idem_, p. 221.]
+
+[38: D'autres personnages du _Jardinier de la Pompadour_ s'appellent,
+non sans saveur, Nicole Sansonet, Eustache Chatouillard, Euphémin
+Gourbillon, Agathon Piedfin...]
+
+[39: _La Bruyère ardente_, p. 12.]
+
+[40: Georges Ramaekers. _Georges Virrès_ (Collection Diamant), p. 13.
+Bruxelles, Société belge de librairie.]
+
+[41: _La Bruyère ardente_, p. 119 et 120.]
+
+[42: D'Annunzio a développé un sentiment analogue dans la _Gioconda_,
+avec quelle poésie!]
+
+[43: Il s'agit de Liévin et de Lisa.]
+
+[44: _Monna Lisa_, p. 328 et 329.]
+
+[45: _Le Parfum des Buis. Le Réveillon de M. Piquet_, p. 107, 108, 109.]
+
+[46: _Le Coeur de François Remy_, p. 126 et 127.]
+
+[47: _Idem_, p. 129.]
+
+[48: _Les Mourlon_.]
+
+[49: André van Hasselt (1806-1874) avait imité les romantiques avec un
+bel entrain, mais il ne fut jamais qu'un bien médiocre poète.]
+
+[50: On n'a point toujours, semble-t-il, suffisamment remarqué combien
+ces jeunes poètes furent attirés par Théophile Gautier, le premier des
+parnassiens, à vrai dire. Ils me paraissent fort tributaires de son art.
+N'oublions pas en effet que Théophile Gautier débuta dans l'atelier de
+Rioult et qu'il demeura toute sa vie un peintre. Ses poèmes sont des
+tableaux. Même, lorsqu'une toile de maître l'enthousiasme (je songe au
+voyage en Espagne), il la «copie» en vers. Dans _Émaux et Camées_, il se
+révèle miniaturiste merveilleux.]
+
+[51: Paris, Mercure de France.]
+
+[52: Lettre de Charles van Lerberghe, parue dans le numéro de _La
+Roulotte_, à lui spécialement consacré. Le poète évoque son séjour à
+Florence, où il composa presque toute sa _Chanson d'Ève_.]
+
+[53: Les _Rimes de Joie_ parurent en 1881 à Bruxelles, chez Gay et
+Doucé, avec une préface de J.-K. Huysmans, un frontispice et trois
+gravures à l'eau forte de Félicien Rops.
+
+Théodore Hannon fut un poète éphémère. Il a sacrifié sa pensée au
+journalisme et aux «revues».]
+
+[54: _Rimes de Joie_. Maquillage.]
+
+[55: _La Nuit_. Anatomie.]
+
+[56: _Idem_. Camélias.]
+
+[57: Baudelaire. _Les Fleurs du Mal_. La Chevelure.]
+
+[58: _Le Cerisier fleuri_. La Joie.]
+
+[59: J.-M. de Heredia. _Les Trophées_, Les Conquérants. Paris, Lemerre.]
+
+[60: _Hors du siècle_. Les Conquérants.]
+
+[61: _Idem_. Les Tribuns.]
+
+[62: _Les Dernières Fêtes_. Monseigneur de Paphos.]
+
+[63: Voir _Pierrot Lunaire_.]
+
+[64: _Académie Française_. Séance publique annuelle du jeudi 17 novembre
+1898. Rapport du Secrétaire perpétuel de l'Académie sur les concours de
+l'année 1908.]
+
+[65: _La Cithare_. La Moisson.]
+
+[66: _Le Règne du Silence_. La Vie des chambres, XI.]
+
+[67: _Le Miroir du Pays natal_. Les Lampes, V.]
+
+[68: _Le Règne du Silence_. Cloches du dimanche, IX.]
+
+[69: Outre les _Serres chaudes_, on doit à Maeterlinck des chansons en
+vers qui ont paru, chez Lacomblez, dans le même volume. Les _Serres
+chaudes_ furent éditées, seules, chez Vanier, en 1889.]
+
+[70: _Serres chaudes_. Chasses lasses.]
+
+[71: _Mon coeur pleure d'autrefois_. Vision.]
+
+[72: _La Chanson du pauvre_. Le Joueur d'orgue.]
+
+[73: Charles van Lerberghe naquit à Gand en 1861; il mourut en 1907.]
+
+[74: _Entrevisions_. Barque d'or. Ce poème a été mis en musique par
+Gabriel Fabre; il parut, avec une couverture en couleur très artistique
+par Le Sidaner, chez Henri Tellier à Paris.]
+
+[75: _Entrevisions_. Les Lys qui filent.]
+
+[76: J'emprunte ces lignes à la lettre de Van Lerberghe publiée dans _La
+Roulotte_.]
+
+[77: Albert Mockel. _Charles van Lerberghe_, p. 34. Paris, Mercure de
+France.]
+
+[79: _La Chanson d'Ève_, p. 4.]
+
+[80: _Idem_, p. 107, 108, 109.]
+
+[81: _Idem_, p. 113 et 114.]
+
+[82: _Idem_, p. 115 et 116.]
+
+[83: _Idem_, p. 153.]
+
+[84: _Idem_, p. 157.]
+
+[85: _Idem_, p. 185 et 186.]
+
+[86: _Idem_, p. 206.]
+
+[87: Il importe toutefois de ne pas négliger l'influence vraisemblable
+du poète anglais D. G. Rossetti sur l'inspiration de van Lerberghe.]
+
+[88: Mockel, d'origine wallonne, est naturellement moins sensible à la
+plastique que les poètes flamands.]
+
+[89: Tancrède de Visan. _L'Attitude du lyrisme contemporain_. Albert
+Mockel et l'aspiration lyrique, p. 287 et 288. Ouvrage déjà cité.]
+
+[90: _Clartés_. L'Homme à la lyre.]
+
+[91: Ce poème fut inspiré à Mockel par sa vie commune avec van Lerberghe
+à Florence.
+
+«Mockel y dit sous une forme voilée et symbolique écrivait van Lerberghe
+(lettre à «La Roulotte» déjà citée), ce qui nous unissait comme
+artistes, et ce qui nous séparait. Je voyais mieux que lui toutes
+choses; lui, les _entendait_ mieux.»]
+
+[92: _Clartés_. Mai juvénile.]
+
+[93: _Le Don d'enfance_. La Joie des humbles.]
+
+[94: _Idem_. Le Don d'enfance.]
+
+[95: _La Solitude heureuse_. La Rumeur des bois.]
+
+[96: _Idem_. La Douceur de vivre.]
+
+[97: Remy de Gourmont, _Le 2e livre de Masques_. André Fontainas. Paris,
+Mercure de France.]
+
+[98: _Les Vergers illusoires_, p. 67.]
+
+[99: _La Louange de la Vie_ comprend différents recueils: Dominical,
+Salutations dont d'angéliques, En Symbole vers l'apostolat, Six chansons
+de pauvre homme.]
+
+[100: _Six Chansons de pauvre homme pour célébrer la Semaine de
+Flandre_.]
+
+[101: _Fumée d'Ardenne_. Invocation à Saint Hubert, pages 79 et 80.]
+
+[102: Victor Kinon. _Portraits d'auteurs_. Georges Ramaekers, p. 265.
+Bruxelles, Association des écrivains belges.]
+
+[103: _Voyages vers mon pays_. Communion, II, p. 169 et 170.]
+
+[104: _La Vallée Heureuse_. La Mort d'Ophélie.]
+
+[105: Jethro Bithell écrit dans sa _Contemporary Belgian Poetry_ (The
+Walter Scott Publishing C° Ltd, London) «Paul Gérardy is a well known
+German poet as well as a French one», c'est-à-dire: «Paul Gérardy est un
+poète allemand bien connu autant qu'un poète français.» Pour comprendre
+cette phrase, il faut savoir que Gérardy est né à Malmédy, dans une
+portion de la Wallonie annexée à l'Allemagne. Gérardy, tout en étant de
+race wallonne, compte comme citoyen allemand; il fit d'ailleurs ses
+études au Gymnase d'Aix-la-Chapelle, avant de venir les achever à
+l'Université de Liège.]
+
+[106: Cf. Albert Mockel. _Émile Verhaeren_. Note biographique de Francis
+Vielé-Griffin. Paris, Mercure de France. Léon Bazalgette. _Émile
+Verhaeren_, Paris, Sansot. Stefan Zweig. _Émile Verhaeren_, ouvrage déjà
+cité.]
+
+[107: _Les Soirs_. Insatiablement.]
+
+[108: _Les Débâcles_. Dialogue.]
+
+[109: _Les Campagnes hallucinées_. Les Mendiants.]
+
+[110: _Les Villes tentaculaires_. La Bourse.]
+
+[111: _Idem_. Le Bazar.]
+
+[112: _Idem_. L'Étal.]
+
+[113: _Idem_. La Révolte.]
+
+[114: 1899.]
+
+[115: 1902.]
+
+[116: _Les Forces Tumultueuses_. Un Soir.]
+
+[117: 1906.]
+
+[118: _La Multiple splendeur_. La Joie.]
+
+[119: _Idem_. Ferveur.]
+
+[120: 1910.]
+
+[121: 1904.]
+
+[122: 1907.]
+
+[123: 1908.]
+
+[124: 1909.]
+
+[125: 1911.]
+
+[126: 1896.]
+
+[127: 1905.]
+
+[128: 1911.]
+
+[129: Léon Bazalgette. _Émile Verhaeren_, p. 38. Ouvrage déjà cité.]
+
+[130: _Les Heures claires_, p. 15.]
+
+[131: _La Multiple Splendeur_. À la gloire du vent.]
+
+[132: Nul poète européen ne l'avait devancé. Le seul précurseur me
+semble être, avec des différences appréciables, l'américain Walt
+Whitman. Verhaeren, d'ailleurs, ne l'a connu que récemment grâce à la
+belle traduction de Léon Bazalgette.]
+
+[133: _Les Forces tumultueuses_. Les Villes.]
+
+[134: _La Multiple splendeur_. La Conquête.]
+
+[135: _Les Flambeaux noirs_. Départ.]
+
+[136: _Les Rythmes souverains_. Michel-Ange.]
+
+[137: _Idem_. Le Paradis.]
+
+[138: Raymond Poincaré. _La Littérature belge d'expression française_.
+Conférence faite à Anvers le 11 avril 1908, publiée dans la _Grande
+Revue_ du 10 mai 1908.]
+
+[139: _Le Temps_, 13 janvier 1896.]
+
+[140: Cette lettre fut publiée dans le tome XII de _Vers et Prose_
+(décembre 1907, janvier-février 1908).]
+
+[141: Représentée une fois au Théâtre d'Art le 21 mai 1891.]
+
+[142: Maurice Maeterlinck est né à Gand, le 29 août 1862.]
+
+[143: Théâtre d'Art, 7 décembre 1891.]
+
+[144: Théâtre des Bouffes-Parisiens, 16 mai 1893. Le drame fut adapté
+depuis à la scène de l'Opéra-Comique avec musique de Claude Debussy.]
+
+[145: Théâtre de l'OEuvre, mars 1895. Lugné-Poe joua dans toutes ces
+pièces.]
+
+[146: Jules Lemaître. _Impressions de théâtre_ (huitième série). Maurice
+Maeterlinck, p. 151, Paris, Lecène, Oudin, 1895.]
+
+[147: _Théâtre_. Préface, p. V et VI.]
+
+[148: Remy de Gourmont. _Le Livre des masques_, Maurice Maeterlinck.
+Paris, Mercure de France.]
+
+[149: Représentée au Théâtre de l'OEuvre, le 17 mai 1902, avec Mme
+Georgette Leblanc dans le rôle de Monna Vanna.]
+
+[150: Jouée au Gymnase, le 20 mai 1903, avec Mme Georgette Leblanc dans
+le rôle de Joyzelle.]
+
+[151: Monté à Paris, en 1911, avec Mme Georgette Leblanc dans le rôle de
+La Lumière.]
+
+[152: _Les Aubes_ parurent en 1898, mais ne furent jamais représentées.]
+
+[153: Joué à Bruxelles au théâtre du Parc, le 20 février 1900; à Paris,
+à l'OEuvre, le 8 mai 1900; à Villers (Belgique) dans les ruines d'un
+vieux cloître, au mois de juillet 1910, et plusieurs fois depuis, dans
+des décors analogues, en Belgique et en Angleterre.]
+
+[154: Théâtre du Parc à Bruxelles (1901). Théâtre de l'OEuvre, les 9 et
+10 mai 1904.]
+
+[155: Représentée à Paris, sur la scène du Châtelet (grande saison de
+Paris), du 1er au 30 mai 1912, avec Mme Ida Rubinstein dans le rôle
+d'Hélène; costumes et décors dessinés par le peintre Léon Bakst; mise en
+scène réglée par Alexandre Sanine, des théâtres impériaux de Russie;
+musique de scène de Déodat de Séverac.]
+
+[156: Le remords de Balthazar s'est réveillé brusquement après dix ans,
+parce qu'ayant entendu au confessionnal un homme lui confier son crime,
+pour lequel un autre fut condamné, il avait enjoint à cet homme d'aller
+se dénoncer aussitôt.]
+
+[157: _Le Cloître_. Acte IV.]
+
+[158: _Hélène de Sparte_. Acte II, scène I.]
+
+[159: _Idem_. Acte II, scène IV.]
+
+[160: _Idem_. Acte IV, scène II.]
+
+[161: _Idem_. Acte V, scène IV.]
+
+[162: Henry Kistemaeckers se fit naturaliser Français en 1903.]
+
+[163: Henri Liebrecht. _Histoire de la Littérature belge d'expression
+française_, p. 367. Bruxelles, Vanderlinden, 1910.]
+
+[164: _Le Trésor des Humbles_. Le Tragique quotidien, p. 174 et 175.]
+
+[165: _Idem_. La Vie profonde, p. 225.]
+
+[166: _Idem_. La Beauté Intérieure, p. 251.]
+
+[167: _La Sagesse et La Destinée_, p. 46 et 47.]
+
+[168: _Le Temple enseveli_. L'Évolution du mystère, p. 116 et 117.]
+
+[169: C'est moi qui souligne. Il convient de se reporter à la Préface du
+Théâtre.]
+
+[170: Émerson. _Les Forces Éternelles et autres essais_, traduits de
+l'anglais par K. Johnston avec une préface de M. Bliss Perry, p. 56.
+Paris, Mercure de France, 1912.]
+
+[171: _Le Double Jardin_. Les Sources du printemps.]
+
+[172: _Mon Oncle le Jurisconsulte_. Avant-propos, p. 10.]
+
+[173: Nautet fut l'inventeur de cette formule.]
+
+[174: _Notes sur la littérature moderne_. Deuxième série. Dostoïewsky,
+p. 274, 275. Paris, Albert Savine. Bruxelles, Vve Monnom, 1889.]
+
+[175: _Études critiques sur la tradition littéraire en France_.
+L'Esthétique des symbolistes, p. 310 et 311, Paris, Champion, 1909.]
+
+[176: Propos de littérature, p. 131 et 132.]
+
+[177: En Allemagne.]
+
+[178: Pour se documenter sur toutes les questions d'érudition, de
+philologie, de philosophie, d'histoire, dont ce livre ne peut traiter,
+voir _Le Mouvement scientifique en Belgique, 1850-1905_, publié par la
+Société belge de librairie (2 vol. Bruxelles, rue Treurenberg), à
+l'occasion de l'Exposition de Liège.]
+
+[179: La deuxième partie, _Les Cycles flamands_, n'a pas encore paru au
+moment où j'écris.]
+
+[180: Mons.]
+
+[181: Liège.]
+
+[182: Anvers.]
+
+[183: Louvain.]
+
+[184: Gand.]
+
+[185: Marchienne-au-Pont.]
+
+[186: Wilmotte donna, en 1911, une série de conférences à la Sorbonne
+et, l'année précédente, Dwelshauwers, à l'École des Hautes études
+sociales.]
+
+[187: Les ouvrages juridiques de Thomas Braun ne sont pas notés ici.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Mouvement littéraire Belge
+d\'expression française depuis 1880, by Albert Heumann
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOUVEMENT LITTERAIRE BELGE ***
+
+***** This file should be named 34783-8.txt or 34783-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/4/7/8/34783/
+
+Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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