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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:02:00 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(9/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont
+
+Release Date: December 11, 2010 [EBook #34620]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
+MÉMOIRES
+DU MARÉCHAL MARMONT
+DUC DE RAGUSE
+
+DE 1792 à 1841
+
+IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
+
+AVEC
+
+LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
+
+CELUI DU DUC DE RAGUSE
+
+ET QUATRE FAC-SIMILE de Charles X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE.
+
+TOME NEUVIÈME
+
+
+
+PARIS
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41
+
+L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction
+
+1857
+
+[Illustration: Portrait du Duc de Reichstadt.
+
+Arrivé près de moi--par un joli sourire Tu me contais alors l'histoire
+de mon père Tu sais combien mon âme attentive à ta voix s'échauffait au
+récit de ses nobles exploits.]
+
+[Illustration:
+
+Mon cousin, le Roi m'ayant donné le commandement en chef de ses troupes,
+je vous donne l'ordre de vous retirer sur le champ avec toutes les
+troupes sur St. Cloud. Vous y servirez sous mes ordres. Je vous charge
+en même temps de prendre les mesures nécessaires pour faire transporter
+à Paris toutes les valeurs du trésor royal, suivant l'arrêté que vient
+d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez bien prévenir
+immédiatement les troupes qu'elles ont passé dans mon commandement.
+
+Louis Antoine
+
+De mon quartier-général à St Cloud le 29 juillet 1830]
+
+[Lettre manuscrite du duc d'Angoulême, Louis-Antoine de France, fils du
+comte d'Artois, datée du 29 Juillet 1830.]
+
+[Illustration: St-Pétersbourg, 24 Septembre et 5 octobre 1830.
+
+J'ai reçu avec intérêt mon cher Maréchal, la lettre pour laquelle vous
+m'avez exprimé le désir de vous rendre en Russie. Je n'ai pas besoin de
+vous dire, combien je déplore les événements qui ont nécessité cette
+détermination de votre part, ni combien j'ai apprécié votre noble
+conduite au milieu d'une si grande catastrophe. J'étais sûr de vous
+retrouver toujours dans le chemin de l'honneur et animé d'une sentiment
+invariable de dévouement à votre souverain. Persuadé comme vous l'êtes
+de l'estime que je vous porte, vous ne doutez assurément pas de la
+satisfaction que j'aurai, à vous l'exprimer de vive voix. Recevez en
+l'assurance mon cher Maréchal, ainsi que celle de toute mon affection.
+
+Signé: Nicolas.]
+
+[Lettre manuscrite de l'empereur "Nicolas" au Maréchal Marmont.]
+
+
+
+MÉMOIRES
+DU MARÉCHAL
+DUC DE RAGUSE
+
+
+
+LIVRE VINGT-CINQUIÈME
+
+1833-1838
+
+SOMMAIRE.--Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en
+Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en
+Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de
+l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la
+Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de
+Bohême.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des
+États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague
+(1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique
+Koeklin.--Château de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à
+Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement
+métallurgique de Platz.--Carlsbad.
+--Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.
+--Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
+bataille de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les
+contradictions de son caractère.--Pilnitz.--Trésor de Dresde.--Fabrique
+de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.
+--Colonie des Frères Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.
+--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de
+Lichtenstein.--Château de Malaczka, au prince Palffy.--Hiver à
+Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.
+
+Deux choses ont occupé principalement mon esprit dans ces dernières
+années: la rédaction des _Mémoires_ de ma vie et le récit du voyage que
+j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'étais imposé l'obligation de terminer
+le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie;
+car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards,
+de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque
+poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux
+qui entourèrent, à son début dans la carrière, l'homme extraordinaire
+qui a pesé d'une manière si puissante sur son siècle, et aucun de ceux
+qui avaient la même position que moi auprès de lui n'ayant écrit, mes
+paroles feront foi. J'espère que l'esprit de vérité qui m'anime donnera,
+aux yeux de la postérité, un crédit mérité à mes écrits. Ayant été de
+très-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands
+événements de cette période fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle
+tant de prodiges presque incroyables se sont succédé, jusqu'à ce que des
+malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai
+beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes.
+Pourvu d'une bonne mémoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant
+pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous
+les événements sont encore présents à mon esprit. La lecture de ces
+_Mémoires_ servira donc à éclairer sur la valeur des déclamations de
+cette foule de charlatans dont notre époque et notre pays sont remplis,
+et qui, suivant les circonstances des temps et les intérêts du jour,
+changent et modifient leur langage.
+
+Le second ouvrage, le récit de mes voyages, doit être considéré comme
+faisant partie de mes _Mémoires_; mais, la nature des objets qu'il
+traite comportant une publication immédiate, puisqu'il s'agit de
+questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paraître sans
+retard. Sa composition avait été un objet de grand intérêt, et sa mise
+au jour un motif de vives inquiétudes. Le rôle d'auteur que j'allais
+prendre, et qui amène avec lui la critique, était fait pour m'intimider.
+Mon nom pouvait réveiller des passions populaires et m'occasionner une
+critique injuste et passionnée. Mes amis de Paris, dont l'attachement
+pour moi est sincère, et dont les lumières m'inspirent la confiance à
+juste titre, me déconseillaient cette publication; d'autres amis,
+résidant à l'étranger, étaient d'un avis opposé. Après quelques
+incertitudes, je me suis décidé à faire imprimer mon ouvrage, et je
+rends grâces au ciel de m'avoir inspiré le courage de cette résolution.
+Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les
+opinions, est venu me récompenser de mon labeur. Je n'avais pas rêvé un
+succès pareil, et il a été un heureux épisode de ma pâle vieillesse.
+Ainsi j'ai beaucoup à me féliciter d'avoir été, en 1834, à soixante ans,
+entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers
+climats. J'ai donné ainsi un emploi utile à quelques années, qui, sans
+cela, se seraient écoulées dans l'oisiveté. J'ai ajouté à mes
+connaissances; je me suis éclairé sur l'avenir d'un pays dont les
+destinées seront pendant longtemps une grande préoccupation pour
+l'Europe: j'ai réveillé les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu
+l'occasion de recevoir partout ces témoignages de considération et
+d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs
+encore que dans la prospérité. Je le répète, un dernier rayon de soleil
+a éclairé ma vie, et j'ai trouvé les plus douces et les plus consolantes
+sensations dans le voyage en lui-même et les souvenirs qu'il m'a
+laissés, dans le travail de rédaction qui l'a suivi et dans le succès
+qui a accompagné sa publication.
+
+Une chose que je n'ai pas mise dans mes récits, et qui doit trouver sa
+place ici, ce sont les efforts qu'à mon passage en Russie, et au milieu
+des honneurs qui m'ont été rendus, le général Witt n'a cessé de faire
+pour m'engager à entrer au service de Russie; mais, fidèle aux souvenirs
+de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu
+risquer d'être obligé de combattre contre mon pays, ou du moins de me
+réjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon
+essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain
+que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un
+pays où la dignité dont je suis revêtu place au-dessus des plus grands
+seigneurs, et dans les premiers rangs d'une armée qui est à la fois
+nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un
+des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu à faire.
+
+Mon retour de l'Orient fut suivi d'un séjour de plus d'une année en
+Italie, qui m'a fait goûter des jouissances toutes particulières. Les
+charmes du séjour de Rome, quand il est prolongé et libre de tous
+devoirs, est inexprimable. En unissant les délices des rêveries à
+l'étude des antiquités, je vivais entre des souvenirs de mille espèces
+et le bien-être actuel que l'Italie peut seule donner. Des intérêts
+sérieux me rappelèrent à Vienne en 1836.
+
+En m'y rendant, je m'arrêtai à Florence, que je n'avais pas vue depuis
+trente-six ans. Cette ville me parut, malgré son caractère particulier
+et imposant, malgré ses palais forteresses qui, pour ainsi dire,
+présentent son histoire en relief, malgré ses richesses et les
+chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possède, et le talent avec lequel
+elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre
+inférieur. Une circonstance particulière donna cependant de l'intérêt à
+mon passage.
+
+Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre
+époque, grand géomètre, et qui, par une bizarrerie singulière de la
+nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au célèbre
+Lagrange, le savant le plus digne d'être comparé à Newton. Fossombroni,
+autrefois chargé d'affaires de la cour à Florence, auprès du grand-duc,
+dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour
+pour jour quarante ans, à l'audience du grand-duc Ferdinand, père du
+prince régnant, lorsque j'avais été envoyé auprès de ce souverain par le
+général Bonaparte, au moment où l'armée marchait sur Livourne.
+
+Ce qui me frappa le plus à Florence, ce fut le caractère de ses
+habitants. Le peuple toscan possède les qualités des autres Italiens,
+sans en avoir les défauts. Les vertus qui lui sont propres sont une
+grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincère pour les lois et,
+par-dessus tout, un goût exquis et une délicatesse de sensation
+remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans
+d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur
+Florence.
+
+Aujourd'hui je veux arriver rapidement à une autre époque, où des
+récits d'un intérêt général pourront m'occuper.
+
+Après m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et
+je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise
+de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour
+moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à
+Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande
+intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui
+causa une mortalité fort grande. Mais, comme on s'accoutume à tout, même
+aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus
+immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus
+absolue et la confiance la plus aveugle.
+
+La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et
+l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction
+de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie
+porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au
+monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays
+ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée.
+Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré
+aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris.
+Elles règnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le
+capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont
+représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes.
+
+L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain
+tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage
+des droits que la société lui a donnés.
+
+L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma
+publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que
+j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour
+apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et
+l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même
+mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs
+sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre
+justice. Ce résultat a profondément touché mon coeur et m'a causé, je
+l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de
+jamais sentir.
+
+
+VOYAGE EN BOHÊME
+
+Je n'avais pas visité la Bohême, ce pays si curieux et si intéressant.
+L'été de 1837 arrivé, je me déterminai à entreprendre ce voyage.
+J'observai avec le plus grand détail une partie de cette province et
+j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y développe.
+L'agriculture prospère dans certains cantons, mais dans d'autres elle
+est assez négligée. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare
+prospérité qui va toujours croissant. La nature l'a dotée de richesses
+naturelles très-grandes, et son industrie est déjà fort ancienne. Depuis
+un demi-siècle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux supérieurs
+à tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays.
+Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables à
+celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont élevées de tous les
+côtés. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut
+disposer, non-seulement de forêts qui semblent indestructibles, mais
+encore de mines de charbon de terre de bonne qualité que l'on peut
+regarder comme inépuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc
+de charbon qui pourrait suffire à toute la consommation des fabriques
+d'Europe. À côté de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de
+fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi,
+de toutes parts, il s'en élève de nouveaux, et, malgré un accroissement
+de produits qui paraît fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le
+gouvernement est obligé d'accorder sans cesse la permission d'introduire
+des fers étrangers. Un seul mot donnera un aperçu de cet état de choses.
+Il y a vingt-cinq ans, la totalité de la fabrication des États
+autrichiens, hormis la Hongrie, ne dépassait pas quatre cent cinquante
+mille tonnes, et aujourd'hui elle est évaluée à plus de deux millions
+cinq cent mille tonnes, et chaque jour on étend l'emploi du fer dans les
+constructions civiles.
+
+J'allai visiter d'abord les établissements du prince de Schwarzenberg,
+et je partis de Vienne à la fin de juin. Les terres dont quelques
+familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques,
+tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine à croire
+à mes récits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en
+Bohême, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de
+Hongrie. Il faut excepter de cet état de choses l'Autriche haute et
+basse et le Tyrol; car ces pays sont constitués tout autrement. Dans ces
+dernières provinces les seigneurs ont conservé des droits seigneuriaux,
+mais presque aucune propriété, et les paysans possèdent à peu près tout
+le sol. Une influence fâcheuse sur les seigneurs, une erreur de
+l'administration, ont contribué à multiplier outre mesure les colons.
+Les grands propriétaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne
+agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de
+beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomérations,
+parce que cette population, investie de grands priviléges, est devenue
+riche; mais ailleurs, avec un bien-être suffisant, il n'en est pas de
+même, et ni les seigneurs ni les paysans ne dépassent une certaine
+aisance.
+
+Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont
+loin d'être arrivées partout à toute leur valeur. Le climat de cette
+partie de la Bohême est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situé au
+midi de la province, son élévation la rend très-froide. La base de ces
+vastes domaines consiste dans le duché de Krumau, qui lui donne de
+très-belles prérogatives, entre autres celle d'avoir des troupes;
+prérogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et à laquelle il paraît
+avoir renoncé par le fait. Les forêts qui couvrent les montagnes lui
+appartiennent. Dans ces cantons, il en réunit cent quarante mille jochs,
+c'est-à-dire à peu près cent mille hectares, dont l'exploitation se fait
+par des coupes rases. L'aménagement est de cent et cent vingt ans;
+système qui me paraît moins bon que celui suivi en France, où l'on
+établit une réserve d'arbres de différents âges; mais peut-être est-il
+convenable pour des forêts composées entièrement d'arbres verts, dont la
+croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carrées donne un
+produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes.
+
+Je me rendis à un charmant château destiné à l'habitation de printemps,
+à Rothenhof, où je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg.
+J'avais traversé la ville de Budweis, située au milieu d'une immense
+plaine, que possède presque en entier le prince de Schwarzenberg. La
+ville de Budweis ressemble à toutes les villes de troisième ordre
+d'Allemagne, toutes bâties sur le même plan.--Une place immense, des
+arcades tout autour, des maisons bariolées avec pignon sur la façade,
+voilà ce qui les compose. Cette ville renferme un dépôt d'artillerie. On
+ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et
+assez près de la frontière.
+
+De Budweis je fus à Krumau, petite ville de six mille âmes, et chef-lieu
+de duché. Ici le pays devient triste et sévère. Le château, bâti sur un
+rocher escarpé entouré de la rivière qui, quoique encore près de sa
+source, est bientôt navigable, domine la contrée. C'est une immense
+maison sans architecture. Un assez grand jardin français est placé sur
+les montagnes voisines. Pour parvenir à les lier avec le château, on a
+construit, sur des voûtes superposées et qui traversent le vallon, un
+corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour
+s'y rendre.
+
+C'est une belle chose que le château, comme monument de famille. Il est
+d'un bon effet à voir et à montrer; mais, comme habitation, il me paraît
+un des séjours les moins agréables que l'on puisse choisir. Aussi les
+possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l'été, ils
+résident à Rothenhof et l'automne à Frauenberg, château situé au
+commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la
+Moldau qui coule à son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes
+de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau à Rothenhof est charmant,
+silencieux et sauvage, sans être triste. Il offre de beaux points de vue
+et présente une riche et belle végétation.
+
+Le château est d'une dimension bornée; mais le jardin, très-vaste,
+renferme les arbres les plus beaux et les plus précieux.
+
+Dès le lendemain, nous partîmes, le prince et moi, pour la tournée que
+nous avions projetée. Les terres que nous allions parcourir sont
+habitées par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses
+corvées[1], mais qui se rachètent, pour le plus grand nombre, en argent
+et à fort bas prix. Chaque ménage doit cinquante-deux jours de travail
+avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en
+nature que la quantité absolument nécessaire à l'exploitation des
+domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de
+payer en argent le prix de sa corvée au taux fort équitable. Ces
+corvées, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant
+été originairement avantageuses à chacun. Elles sont le résultat d'un
+pacte, d'un traité dont les conditions ont été favorables aux deux
+parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras
+pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres
+pour les occuper: chacun a donné à l'autre ce qui lui manquait.
+
+[Note 1: Supprimées en 1818, et par toutes les lois postérieures. Toutes
+les corvées ou redevances féodales ont été évaluées en argent et
+représentées par un capital dont un tiers payé par l'État, le deuxième
+tiers par le corvéable, et le troisième tiers au compte de l'ancien
+seigneur propriétaire, qui, se trouvant ainsi son débiteur pour un
+tiers, a dû se contenter des deux tiers, qui lui sont payés en
+obligations de l'État hypothéquées sur les terres libérées. (_Note de
+l'Éditeur._)]
+
+Des forêts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais
+situées à une aussi grande distance des lieux de grande
+consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les
+moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux
+affluents des plus grandes rivières sont-ils disposés pour amener à ces
+rivières les bois en même temps que le tribut de leurs eaux.
+
+De petits étangs destinés à fournir une masse d'eau suffisante, et le
+redressement du cours des ruisseaux, ont résolu la question d'une
+manière facile et économique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en
+Bohême d'une manière naturelle, puisque telle est la direction de tous
+les cours d'eau, et, l'abondance du bois étant très-grande dans cette
+province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contrées du midi de
+la Bohême, il n'y a aucun minerai de fer à portée. On a remplacé les
+usines à fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de
+la plus grande prospérité. Cependant elles sont encore insuffisantes
+pour assurer la consommation, à un prix convenable, de ces combustibles
+si abondants. On a donc cherché le moyen de faire arriver les bois en
+Autriche et à Vienne, où un prix assez haut leur est assuré. À cet
+effet, on a profité d'un col peu élevé qui permet de passer du bassin de
+la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal à mi-côte de la
+chaîne qui sépare les deux provinces. Il a été placé à une assez grande
+hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant
+que possible les eaux et les bois supérieurs. Afin d'en augmenter encore
+l'usage, on a établi dans les localités favorables des plans inclinés,
+et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'élèvent
+tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transportés ainsi de la
+Moldau dans un canal d'où ils sont jetés dans un ruisseau flottable qui
+les conduit sur le bord du Danube. Là ils sont embarqués pour Vienne sur
+de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque année dans
+cette ville trente mille cordes de bois au moins.
+
+Le canal est un travail vraiment monumental. Commencé par le grand-père
+du prince Adolphe, il a été terminé par le prince Joseph. Sa longueur
+est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une
+toise, et aux bords supérieurs il en a deux. Sa profondeur est
+considérable. Placé à mi-côte, il est très-favorable à l'irrigation des
+prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le
+possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises
+pour éviter un contre-fort qui l'eût allongé beaucoup. Tout le système
+de flottage est très-développé, très-bien entendu. C'était le seul moyen
+de tirer un parti convenable de ces immenses forêts.
+
+Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres.
+Il a adopté pour système de réduire le plus possible la culture directe
+à laquelle il est obligé de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont
+labourées à son compte ne dépassent pas dix-huit mille jochs ou dix
+mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il
+récolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mérinos
+s'élèvent à cinquante mille têtes. Ses étangs factices, qui tour à tour
+sont mis en culture ou empoissonnés, lui rendent cent trente mille
+francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante
+mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impôts.
+
+Tels sont les éléments de cette fortune colossale qu'une bonne
+administration rendrait plus considérable encore. Il y aurait mille
+détails intéressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru
+devoir me borner à présenter les masses et les résultats.
+
+Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prospèrent
+beaucoup. Depuis bien des années, cette industrie est propre à la
+Bohême. Les fabriques françaises leur sont très-postérieures et ne les
+égalent pas dans la beauté des produits. La blancheur, l'éclat des
+couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, où
+l'on emploie le plomb de préférence à la chaux.
+
+Le verre est un sel double de silice combiné avec la potasse ou la soude
+et de silice combiné avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la
+potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi
+le bon verre est-il toujours fabriqué avec la soude, ce qui le rend plus
+cher.
+
+Chaque jour de nouvelles fabriques s'élèvent. Elles sont au compte des
+fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour
+l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend à un prix fixe,
+leur assure un affouage. Nous allâmes en visiter plusieurs, et en
+particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la
+princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchâmes.
+
+En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand
+talent, je dirai même de génie, fils d'un simple ouvrier, nommé Mayer,
+l'a créé comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a été
+transformé en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont été élevés; trente
+ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reçu de l'emploi. Les
+plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donnés au public au
+prix le moins élevé. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la
+France pour ses exportations en Italie.
+
+M. Mayer a modifié d'une manière avantageuse la construction des
+fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au
+surplus, il fait un secret. Il m'a donné les renseignements suivants sur
+la manière dont on opère dans sa fabrique. Le travail est continu, et
+les fourneaux ne sont éteints qu'après un roulement de vingt-huit à
+trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matières
+premières, silice, potasse ou soude et chaux, y sont placées. Vingt ou
+vingt-quatre heures sont nécessaires pour que la pâte soit dans l'état
+convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Après dix
+heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de
+nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment où le travail
+recommence.
+
+Je visitai ensuite plusieurs établissements d'agriculture. J'ai trouvé
+les bêtes à laine de bonne espèce, mais de petite taille. Deux faits
+m'ont paru curieux: on nourrit à la paille les vaches, en soumettant
+auparavant la paille à une fermentation qui dégage de l'alcool et lui
+donne, au moment où on la distribue, une température assez élevée. À cet
+effet, on la place par lits successifs et saupoudrés de sel. Ces lits
+sont mouillés et pressés convenablement dans des cuves de trois pieds de
+haut, ouvertes sur un des côtés. Au bout d'un certain temps, lorsque la
+paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au bétail, qui mange
+cette nourriture avec plaisir. Par ce procédé, les vaches donnent
+beaucoup de lait, et l'on obtient une grande économie. On m'a dit aussi
+que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de
+lait que celles nourries au trèfle vert.
+
+Enfin, avant de quitter les établissements du prince de Schwarzenberg,
+j'ai été voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa
+profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'épuisement mû par une
+machine à vapeur. Chaque année, on extrait de dix à douze mille
+quintaux, que l'Angleterre consomme en très-grande partie.
+
+Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague.
+Pendant les deux premiers tiers, le pays est varié et ondulé; les
+sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est
+assez beau; une culture soignée l'embellit constamment. En approchant de
+Prague, le pays change de caractère; des plateaux élevés et nus
+environnent la ville et la cachent à la vue.
+
+Le Hradschin seul, bâti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau,
+offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, paraît
+immense, mais dépeuplée. Son enceinte fortifiée, qui est peu de chose,
+ne doit être considérée que comme un camp retranché.
+
+J'allai voir les autorités, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se
+mit à ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de
+curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un émigré français,
+comte de Poullié, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui
+comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en épousant une
+princesse de Cobourg, soeur du duc régnant, et se trouve ainsi
+beau-frère du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de
+Portugal, du duc de Nemours, etc.
+
+Cette division de l'Allemagne en petites souverainetés, dont les princes
+sont d'un rang égal à celui des têtes couronnées, produit des alliances
+extraordinaires et qui donnent à l'aristocratie allemande un caractère
+particulier. La fortune élève quelques-uns de ces princes
+intermédiaires, tandis que la pauvreté ou le hasard abaisse les autres;
+et il se trouve que, entremêlés en même temps dans des familles de
+gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de
+très-près à de grands souverains: ce qui relève la noblesse et abaisse
+ceux qui occupent des trônes.
+
+Il résulte au moins de cet inconvénient un avantage, c'est de rappeler à
+ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont
+cependant pas étrangers à l'humanité, comme certains individus de race
+royale, bien connus de moi, en sont convaincus.
+
+La ville de Prague mérite l'examen le plus attentif. Elle porte le
+cachet d'une grande capitale déchue, mais qu'une industrie vivace relève
+et enrichit. La beauté de ses palais, dont l'architecture rappelle
+l'Italie, lui donne une physionomie imposante.
+
+Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais,
+la cathédrale, le musée et les habitations des principaux seigneurs.
+
+Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractère. J'ai
+visité la salie d'où, au commencement de la Réforme, on jeta par les
+fenêtres divers membres des États, qui furent la plupart sauvés par une
+espèce de miracle. La salle de représentation et de cérémonie est grande
+et belle, quoique un peu basse et d'un décor mesquin. La salle des
+fêtes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles
+proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de
+flétrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs,
+avait transformé le palais en caserne; mais François Ier, mieux inspiré,
+a rétabli les choses telles qu'elles étaient autrefois.
+
+La cathédrale touche le château. Le choeur seul a été construit; la nef
+et les bas-côtés sont restés en projet. Ainsi cette église est petite,
+mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, très-ornées, en
+environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohême, y a son
+tombeau. L'église est sous l'invocation de saint Jean Népomucène, saint
+en grande vénération dans le pays. La famille royale de France, exilée,
+qui, pendant son séjour à Prague, remplissait ses devoirs de piété dans
+cette église, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre
+autres choses, lui a donné un ostensoir d'un travail estimé, qui pèse
+quinze livres. Un beau tableau est placé sur le maître autel: il est de
+Jean de Maubeuge et représente saint Luc faisant le portrait de la
+Vierge.
+
+De la cathédrale j'ai été voir le musée. La salle de peinture se compose
+de tableaux fort nombreux, réunis dans le même local, et appartenant à
+divers particuliers. On conçoit qu'avec de pareils éléments on n'ait pas
+été difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des
+Carlo Dolce, et particulièrement de belles choses de l'école allemande.
+
+Après la galerie, j'ai visité le musée national, réunion d'objets
+précieux, fondé et entretenu par une société. En général, beaucoup
+d'établissements créés dans l'intérêt du bien public sont fondés aux
+frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohême beaucoup de
+patriotisme et de sentiments généreux dans l'intérêt de la gloire
+nationale. Une collection de minéraux et d'objets d'histoire naturelle,
+établie par ordre scientifique, et donnée par le comte de Sternberg,
+savant distingué, fondateur et bienfaiteur de cet établissement, s'y
+trouve placée. La bibliothèque, qui s'augmente chaque jour, renferme six
+cents manuscrits précieux. Il y a aussi une collection complète de
+médailles et monnaies de la Bohême, qui ne réunit pas moins de six mille
+pièces. L'étude de ces monnaies et médailles serait d'un grand intérêt à
+divers titres.
+
+Je désirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, où le grand
+Frédéric remporta une victoire signalée sur l'armée autrichienne. Le
+lieutenant-colonel Rondolphe, du régiment de la Tour, vint me prendre
+pour m'y conduire avec les cartes et plans nécessaires. Le prince
+Charles de Lorraine commandait l'armée autrichienne, qui était de dix
+mille hommes plus forte que l'armée prussienne; mais les dispositions de
+ce général furent telles, que la victoire devait lui échapper. Jamais
+armée ne fut conduite d'une manière plus stupide. Le roi de Prusse
+arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'armée, et venait
+de Saxe. Le feld-maréchal de Schewerin commandait deux corps et venait
+de Silésie. La jonction de ces deux parties de l'armée prussienne
+exigeait donc le passage des deux rivières, la Moldau et l'Elbe. L'armée
+autrichienne, placée entre ces deux rivières, séparait l'armée
+prussienne, et se trouvait couverte, d'un côté, par l'Elbe, et, de
+l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait
+le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la
+Moldau.
+
+Le bon sens voulait que l'armée autrichienne allât camper à deux lieues
+de Prague, observant à la fois les deux armées ennemies, pour accabler
+la première qui franchirait une des rivières, tandis qu'elle mettrait
+obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre
+parti: c'était, en jetant un détachement de sept à huit mille hommes
+pour mettre obstacle au passage de la rivière par Schewerin, d'aller,
+sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en
+débouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De
+cette manière, elle lui eût opposé une force double de la sienne, et,
+selon toutes les apparences, elle aurait été victorieuse, puisqu'elle
+combattait avec des forces si supérieures et surprenait son ennemi dans
+son mouvement. Au lieu de cela, elle resta à Prague et sous le canon de
+cette ville.
+
+Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun
+combat, la Moldau à deux lieues de Prague, tandis que Schewerin
+traversait l'Elbe à Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut
+opérée. Pour témoigner, on pourrait le croire, le mépris qu'il portait à
+l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement
+qui aurait dû lui être funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs
+lieues en vue de l'armée ennemie; puis il fit tête de colonne à droite
+et vint se former parallèlement, en tournant le dos à l'Elbe, en face de
+Prague, à une lieue de cette ville, s'éloignant ainsi de son point de
+passage, et renonçant, par cette manoeuvre, à toute communication
+assurée avec les troupes qu'il avait laissées à la garde des ponts. Le
+6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus
+d'extension à sa gauche.
+
+Les Autrichiens se placèrent de la manière la plus absurde et semblèrent
+surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent à leur
+connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie à leur
+gauche, c'est-à-dire sur un terrain difficile, coupé, dans des fonds
+dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, placée en l'air, dans
+une plaine découverte, fut accablée par la cavalerie prussienne. Le
+terrain qui couvrait leur gauche, et qui était la clef de la position,
+et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens
+dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons
+seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant.
+Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance.
+Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre
+quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite.
+
+Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces
+événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus
+inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de
+Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de
+bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa
+position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun,
+qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il
+avait affaire.
+
+La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent
+les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne
+armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes
+incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas.
+Il faut savoir mettre en oeuvre les éléments de succès. Quelle que soit
+la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent un haut prix
+que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir
+été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles
+épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance
+d'avoir à sa tête un homme digne de la commander.
+
+La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siége de la
+ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La
+bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siége.
+Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la
+bataille de Prague. L'armée prussienne avait professionnellement défilé
+pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette
+fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas
+qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manoeuvre. On comprend
+qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela,
+exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient
+simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur
+direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le
+résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu
+funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter.
+
+D'un autre coté, l'armée prussienne devait avoir de bien mauvais
+ingénieurs pour avoir échoué devant Prague, à peine digne du nom de
+place. Dominée de très près par la montagne de Ziska, qui forme un
+très-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un
+camp retranché y était construit. Un système de tours, comme à Lintz,
+occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapté à cette
+localité. Prague en serait le réduit, et une armée qui envahirait la
+Bohême ne devrait ni dépasser cette ligne de défense, ni rester quelque
+temps dans cette province avec sûreté, puisque l'armée qui y serait
+renfermée, ne pouvant être bloquée, aurait toujours la facilité de
+déboucher, après avoir été renforcée, par telle direction qu'elle
+voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opération
+de l'ennemi.
+
+Le reste de mon séjour à Prague fut employé à voir les fabriques qui, de
+tous côtés, s'élèvent dans cette ville, favorisées par le bas prix du
+combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais
+fournit au commerce d'excellentes machines à vapeur. Les fabriques de
+toiles peintes prospèrent et se multiplient. Une seule fournit deux cent
+quatre vingt mille pièces par an, et on imprime jusqu'à quatre couleurs
+simultanément, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les
+dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, établie par un
+Français qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces
+objets à la consommation entière de la Bohême, et vend pour plus de
+trois cent mille francs de ses produits, à raison de vingt-trois francs
+les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi à
+un Français, donne de beaux produits et emploie d'ingénieuses
+mécaniques.
+
+Je fus voir la bibliothèque publique, qui est en fort bel ordre et
+renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint
+à fresque qui présente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu
+me rendre compte. En le regardant de différents côtés, il produit un
+effet entièrement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre.
+L'École des beaux-arts est placée dans l'étage supérieur. Elle est peu
+de chose, mais elle réunit un assez grand nombre d'élèves.
+
+Je terminai mes courses par la visite de l'École polytechnique et de
+l'imprimerie. Le premier établissement, fort important, est formé à
+l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences
+mathématiques et physiques appliquées aux arts y est complet. Le nombre
+des élèves qui suivent les cours varie de six cent à mille.
+L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et
+possède un beau matériel consistant en plusieurs presses à main et en
+deux presses mécaniques, exécute un travail considérable avec une grande
+rapidité. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journée. On y
+imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches
+qui se décomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de
+manière à n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et présentant
+ainsi une surface plane. Il y a à Prague un dernier établissement qui
+est digne de la curiosité des étrangers: c'est la maison de réclusion et
+de travail. Elle est tenue avec économie et propreté. Rarement ceux qui
+en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils
+reçoivent les améliore. Leur travail, qui consiste dans la production de
+quelques objets de fantaisie, leur prépare un petit capital d'environ
+cinquante florins pour le moment où ils reçoivent leur liberté. Le
+système pénitentiaire porte sur la nourriture: elle s'améliore avec la
+conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise.
+
+Je partis, le 6, pour me rendre à Toeplitz; mais je pris une route plus
+longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus
+beau et d'une plus grande étendue. Je passai l'Elbe à Brandeis, séjour
+momentané de madame la duchesse de Berry. Le château de Brandeis, sur la
+rive droite de ce fleuve, avait été la propriété du duc de Reichstadt.
+De Brandeis je fus à Iung-Bunzlau, bourg situé dans un pays charmant, et
+qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres
+très-considérables existent dans les environs; une, entre autres,
+établie depuis longtemps par un Français, M. Koeklin, frère de celui de
+Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle présente une
+invention très-économique. Une dépense assez considérable dans ces
+sortes d'établissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres.
+Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est très-chère.
+Chaque cylindre revient à six cents francs, et sa valeur est nulle quand
+on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il représente. M.
+Koeklin a imaginé de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il
+incruste en relief les dessins en métal fusible à basse température. À
+cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il
+veut reproduire. On le creuse avec facilité et correction, ce bois ayant
+un grain fin et n'offrant aucune dureté. Une fois creusé, on y coule du
+métal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb,
+ouvert pour recevoir la queue des pièces coulées.
+
+Le dessin en relief dépasse la surface du cylindre, comme les caractères
+d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont montés. Un cylindre
+placé sur un métier est enveloppé d'un morceau de drap, ainsi qu'un
+autre cylindre, destiné à répandre la couleur sur la partie saillante du
+cylindre d'impression. Tout le système étant mis en mouvement,
+l'impression se fait d'une manière nette. Le fond de l'étoffe est blanc,
+ou a reçu d'avance la couleur qu'il doit avoir.
+
+L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu'à six cylindres destinés à
+composer un même dessin de couleurs différentes. Cette invention est
+admirable par la beauté du travail et le bas prix des objets fabriqués.
+On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des
+anciens peut être refondu et sert à en fabriquer de nouveaux. Toute la
+dépense pour mettre un cylindre en état d'imprimer ne revient pas à
+cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvénient à
+couler cent fois des caractères semblables.
+
+Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de
+petites montagnes variées, pittoresques, charmantes, et renfermant
+autant de bois qu'il en faut pour les décorer et pour laisser voir une
+belle culture, exécutée par une population dont la physionomie annonce
+le bien-être de l'aisance. Cette seigneurie appartient à un comte de
+Kaunitz, qui doit hériter du titre de prince, en devenant chef de cette
+famille.
+
+Le pays reste le même, et devient plus beau encore aux environs de Leipa
+et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dépôt de verrerie alimenté
+par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux
+que ceux de Leonor-Hain, dirigé par M. Mayer. Un contre-fort boisé, qui
+se prolonge, en se détachant du plateau de la Saxe, se présente ensuite,
+et doit être franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je
+couchai à Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le
+lendemain matin, j'arrivai au château de Tetschen où j'étais attendu.
+Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la
+position du château est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y
+trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrêmement aimable et
+distinguée, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs
+admirablement bien. Madame de Thun, née comtesse de Brüll, appartenant à
+la famille du ministre de l'électeur de Saxe de ce nom, qui était si
+fastueux, est âgée et presque aveugle; mais c'est une des femmes les
+plus aimables que j'aie jamais connues.
+
+De beaux jardins entourent le château et suivent les bords de l'Elbe. De
+superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient
+ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui
+pèsent jusqu'à trois livres.
+
+Parti du château dans l'après-midi, j'allai coucher à Toeplitz, et je
+m'arrêtai un moment le coeur serré et triste à Culm, lieu où commença la
+série des désastres qui nous accablèrent en 1813 et 1814. J'y revins
+quelques jours plus tard pour étudier, sur le champ de bataille même,
+l'histoire des événements de cette époque, et je ne négligeai rien pour
+reconnaître les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici,
+ayant placé tout ce qui a rapport à cette partie de la campagne de 1813
+dans les récits de mes _Mémoires_. Je dois dire cependant que je les ai
+retouchés et modifiés depuis les études que j'ai faites sur les lieux et
+les convictions que j'y ai acquises.
+
+Toeplitz, ville charmante, située à deux lieues de Tetschen, est placée
+au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et
+de mieux cultivé; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux
+thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en
+parler. Très-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont
+fréquentées par des malades de toute l'Europe, mais particulièrement par
+les Prussiens, qui en sont les plus à portée. Le feu roi
+Frédéric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqué d'y
+venir passer un mois chaque année, il était plus souverain de ce
+territoire que l'empereur lui-même. Une foule de ses sujets, qui
+n'avaient pas la facilité de le voir à Berlin, s'y rendaient pour lui
+faire leur cour, et entre autres son beau-père, le comte de Harrach,
+père de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter
+la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du château, et à midi
+il tenait sa cour dans la grande allée, où chacun se rendait, et où l'on
+se formait en cercle.
+
+Le roi me reçut avec la plus grande bienveillance et me traita avec
+beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans
+être magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien
+dessinés et bien plantés. Des sources mesquines alimentent des pièces
+d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire.
+
+La princesse Clary, née Choteck, faisait très-bien les honneurs de
+Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais
+compris aux exigences de la vie de cour que la présence du roi rendait
+nécessaire. À sa place je me serais fait bâtir une jolie et simple
+habitation à la maison de chasse, située à une lieue. J'y aurais résidé
+habituellement et je serais venue de temps en temps au château de
+Toeplitz pour y tenir mes grands jours.
+
+Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin,
+immense et vilain château, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose
+qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui
+lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expédie
+environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employé à
+extraire de la magnésie. À cet effet, on remplit de grandes chaudières à
+évaporation. On allume le feu sous les chaudières, et on les tient
+pendant quatre semaines en évaporation, en remplaçant chaque jour l'eau
+évaporée par de l'eau nouvelle. Après ce temps, on arrête le feu, et on
+place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la
+magnésie se précipite et l'on décante. La pâte est placée dans des
+formes de bois, et, quand elle est sèche, on livre la magnésie au
+commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq
+mille florins. Un autre établissement, formé aussi à Bilin par le prince
+de Lobkowitz, et qui prospère, sans être arrivé à la perfection, est une
+manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manière utile à la
+culture des terres voisines qui lui appartiennent.
+
+J'allai visiter le magnifique château de Duchs, appartenant à un comte
+de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique.
+Dans la cour se trouve un bassin orné d'un groupe très-beau, construit
+avec le bronze des canons pris aux Suédois. Le château renferme de
+superbes tableaux, une belle bibliothèque et une collection d'objets de
+prix. De ce château, il y a quelque vingt ans, était bibliothécaire le
+célèbre aventurier Casanova, qui a écrit des mémoires forts licencieux,
+mais très-amusants.
+
+Pendant mon séjour à Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le
+maréchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convînmes
+réciproquement. Sa conversation m'intéressait extrêmement. Je lui
+trouvai une grande simplicité et une netteté dans les idées qui me
+frappa. Les récits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli
+beaucoup d'heures, qui m'ont paru très-agréables. C'est un homme
+distingué qui, je crois, mérite la réputation dont il jouit; chose rare
+dans tous les temps, et peut-être plus aujourd'hui que jamais! Quand il
+parle guerre, il est dans son élément, et sa bonne foi en racontant est
+surtout remarquable. Le maréchal Paskewitch est né, en 1782, à Pultawa,
+lieu célèbre dans l'histoire de Pierre le Grand.»
+
+Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me détournai
+pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, où
+il possède des établissements métallurgiques, de grandes forêts, des
+mines de fer très-riches et de bonne qualité. Des houillères voisines
+lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui
+fait de la sablerie et une douzaine de marteaux étaient en activité.
+Jamais établissement n'a été dans des conditions naturelles plus
+favorables, mais jamais aussi on n'en a tiré moins de parti. Son
+fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de
+zèle de ses employés. Le jour où il aura un homme capable, il se créera
+dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dépendent de
+cette seigneurie, autrefois domaine des Célestins. Le château se compose
+d'un immense et magnifique couvent.
+
+J'arrivai le 20 juillet à Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne,
+est bâtie dans un vallon étroit qui rappelle celui de Plombières, dans
+les Vosges. Une longue descente amène du plateau dans le fond de la
+vallée, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont
+couverts de bois qui, traversés par de beaux chemins, offrent des
+promenades charmantes en vue des bords de la rivière. Les points les
+plus élevés sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la
+rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il
+poursuivait, fut forcé de se précipiter du haut d'un rocher et tomba
+dans la vallée. Cette circonstance y fit découvrir les sources d'eaux
+chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de même nature, mais avec
+des degrés de force différents. Elles renferment du carbonate de soude
+et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en
+Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une température de
+59° et se boit à cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et
+jaillit d'une manière inégale, mais périodique. Des espèces de
+pulsations se succèdent, croissent et forment une série qui recommence
+de la même manière. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est
+très-grande. Elle agit avec efficacité dans les embarras du foie, et
+produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut être
+aussi très-funeste. Elle cause quelquefois des congestions cérébrales et
+des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre
+l'usage, sous peine de mourir promptement.
+
+Cette source a présenté un phénomène qui prouve l'étendue des
+communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre
+de Lisbonne, en 1755, elle s'arrêta tout à coup, et son cours fut
+suspendu pendant vingt-quatre heures.
+
+Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance à Carlsbad, et la
+présence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir.
+Carlsbad est entouré de fabriques dans toutes les directions. On en
+voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines,
+située à une lieue dans la vallée; mais une autre plus belle et plus
+considérable est placée à Elbogen, petite ville très-pittoresque, située
+sur le chemin d'Égra. Toutes ces manufactures sont élevées avec
+économie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi
+prospèrent-elles.
+
+La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut être comparée à
+ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion
+d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est
+parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de
+potasse. Les procédés de fabrication sont les mêmes que partout; mais on
+emploie pour certains objets de très-grande dimension, pour les vases
+qui sortent de grandeur ordinaire, un procédé qui mérite d'être connu.
+Un moule fait en plâtre se compose de deux parties, qui se joignent
+hermétiquement. On emplit le vase d'une pâte liquide et, au bout de
+quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touché le
+moule s'est solidifiée, le plâtre du moule ayant absorbé l'eau de la
+pâte. On donne au vase l'épaisseur que l'on veut, en augmentant le temps
+pendant lequel on laisse la pâte liquide dans le moule; mais tout cela
+est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on
+sépare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite
+ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en déguiser les
+inconvénients, on polit l'ouvrage extérieurement avant de le mettre au
+feu, quand la pâte est encore un peu molle, avec une règle flexible et à
+la main. À Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procédé est
+simple et ingénieux.
+
+On opère sur le biscuit qui n'a été qu'au dégourdi et qui est encore
+poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur
+le mastic au moyen d'une plaque gravée en cuivre. L'impression faite,
+l'empreinte prise se trouve présenter l'image renversée; mise sur le
+biscuit, elle se trouve redressée. Le papier se détache par le lavage,
+sans emporter la moindre parcelle de la couleur entièrement absorbée par
+le biscuit. Le vernis est donné ensuite et l'objet est cuit. Si on y
+ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour
+dorer, on dissout l'or dans l'eau régale, puis on le précipite avec du
+sulfate de fer. Il en résulte une matière noire qui, combinée avec de
+l'huile, donne la couleur dont on se sert. Exposé au feu et bruni à la
+main, l'or est mis à nu et reprend sa couleur et son éclat.
+
+Arrivé à Égra, j'allai visiter la chambre où Waldstein fut assassiné à
+l'insu de ses gardes. La maison est restée la même, et l'on montre
+encore par quelle issue les assassins pénétrèrent jusqu'à lui. Ce
+logement n'était guère en rapport avec ce qu'on nous raconte de son
+faste. On m'a montré aussi à la maison de ville l'une des deux
+hallebardes qui servirent à le tuer; l'autre est à Duchs. On a conservé
+également à la maison de ville l'épée qu'il faisait porter devant lui.
+J'allai coucher à Franzensbad, situé à deux lieues d'Égra.
+L'établissement est frais et bien planté, mais placé au milieu d'une
+immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides,
+gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On
+les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec
+des boues de marais fortement imprégnées de ces gaz, et dont le mélange
+est fait après avoir suffisamment chauffé l'eau. Une chose nouvelle pour
+moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz.
+Il y a des ouvertures d'où un gaz abondant, venant par-dessous terre,
+est conduit par des tuyaux à robinet dans des baignoires fermées, où on
+le reçoit et où l'on se soumet à son action.
+
+Les environs de Franzensbad ou Francisbad présentent deux choses
+remarquables. Une partie de la plaine est composée d'enveloppes
+d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate
+calcaire. Il est de même nature que celui des environs de Postdam, en
+Silésie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en
+partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratère
+d'un volcan éteint, qui semble avoir été un volcan sous-marin. À une
+distance assez considérable autour de lui, le terrain ne se compose que
+des cendres qu'il a vomies.
+
+Je partis de Franzensbad pour me rendre à Koenigswart, château du prince
+de Metternich, où il m'avait donné rendez-vous. Je trouvai le pays mieux
+que sa réputation ne me l'avait fait supposer. Il est sévère, mais il a
+du mouvement; les montagnes sont bien boisées; tout est cultivé dans les
+plaines. Une eau abondante et réglée arrose de très-belles prairies.
+
+Le château est vaste, mais sans aucune architecture; c'était autrefois
+une espèce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait réparer,
+augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et
+convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant
+le fer à cheval. Chaque aile est terminée par deux tours carrées qui
+viennent d'être élevées. La maison était couverte en bois; on y a
+substitué une couverture en tôle. Une fort belle chapelle, d'un bon
+style et très-grande, a été également construite par le prince. Elle
+est ornée d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre
+autres le corps d'un saint martyr contenu dans un très-beau sarcophage
+fait avec du granit provenu des débris de l'église Saint-Paul hors des
+murs, qui fut brûlée il y a quelques vingt années. L'intérieur du
+château est sans luxe, mais confortable.
+
+Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu à les enclore, on
+a eu toute facilité pour les créer. On a pu se dispenser de former des
+réunions qui auraient été nécessaires. Le prince s'est contenté de faire
+construire de belles allées, de faire planter beaucoup d'arbres, et de
+régler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent
+convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils
+peuvent être sans limites, puisque, par le système suivi, on peut
+s'étendre autant qu'on le veut. De très-belles pièces d'eau, de
+différents niveaux, occupent les environs immédiats du château. Une
+ligne de rochers granitiques situés au midi, dont le sommet et les
+pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traversées
+par de belles allées, offre une promenade charmante où le soleil ne
+pénètre jamais. Une croix, objet de dévotion pour toute la contrée,
+existant de tout temps, est placée sur le haut du plateau en face et
+au-dessus de la maison. De nombreux pèlerins s'y rendent chaque jour
+dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant
+et en traversant les jardins. Je ne sais si, à la longue, ces nombreux
+visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanément ces actes
+de piété et ce mouvement donnent à cette localité une physionomie
+particulière qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte
+par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de
+lianes, servent aux pèlerins. Beaucoup d'_ex-voto_ y sont suspendus, et,
+rappelant les bienfaits reçus, attribués à la puissance des prières
+faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance à ceux qui
+souffrent. On vient de loin la visiter.
+
+En général la population des États autrichiens est très-portée à des
+actes de piété, qui peut-être ne sont pas toujours en harmonie avec les
+bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plaît, et personne ne blâme
+ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours
+pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie
+est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et
+choisisse ceux que son coeur lui inspire.
+
+Je passai près de quinze jours à Koenigswart. La vie y est agréable et
+remplie de liberté. Le prince de Metternich est le plus agréable maître
+de maison que je connaisse; son château ne désemplissait pas de
+diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens
+considérables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter.
+
+Marienbad, situé à deux lieues et aux confins mêmes de la terre de
+Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand
+nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce séjour charmant,
+chaque année le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est
+une toute nouvelle création qui appartient à l'abbaye de Toepel. Un
+bassin circulaire, environné de bois, situé au pied des montagnes, en
+arrière d'un défilé, en forme l'emplacement. À la circonférence sont
+bâties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien planté.
+Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la
+richesse. Une quantité énorme de ces eaux s'exporte, et cette petite
+localité, qui était naguère un marais, est le principe d'un revenu
+très-considérable que l'on évalue à plus de trois cent mille francs.
+Tout le pays est rempli des mêmes richesses d'eaux minérales. Dans le
+seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent
+vingt-cinq sources de différentes qualités.
+
+Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement créer
+des établissements pour les administrer et recevoir des étrangers, et
+ensuite les mettre en réputation au moyen de médecins estimés.
+
+Le prince de Metternich a un goût décidé pour les collections. Les
+objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le
+faire, il ne manque jamais de les acquérir. Beaucoup de choses rares se
+trouvent dans son musée de Koenigswart; mais ce goût décidé a donné lieu
+à une circonstance fort bizarre.
+
+Le bourreau d'Égra, par un caprice singulier, avait aussi le goût des
+médailles et des monnaies antiques. Il avait passé sa vie à en former
+une collection, particulièrement de toutes celles qui se rattachent à
+l'histoire de Bohême. Le prince de Metternich, qui en fut informé, lui
+fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit à la lui céder
+pour une rente viagère, à condition qu'il suivrait ce trésor, objet de
+son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le
+démonstrateur de son cabinet. Le marché fut conclu et le bourreau
+d'Égra, passé au service du prince, vint habiter son château. Le prince
+m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son
+serviteur, et j'avais cru longtemps à une plaisanterie de sa part; mais
+je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez
+lui. C'était, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprécié son
+métier d'une manière tout à fait particulière. Pendant plusieurs jours,
+il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espèce
+d'horreur. Petit à petit, mes préventions s'effacèrent, et j'en vins
+jusqu'à lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne
+volontiers tous les détails qu'on lui demande. Ses anciens instruments
+de supplice sont là classés et servent à ses explications. Sur
+l'observation que je lui fis de la répugnance qu'un homme tel que lui
+devait avoir éprouvé quand il était chargé d'ôter la vie à l'un de ses
+semblables, il me répondit avec chaleur que ses fonctions étaient
+augustes. Il était la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure
+condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne
+pouvait se tromper dans l'exécution de ses devoirs. Cet homme singulier
+était un descendant direct du célèbre Jean Huss, brûlé à Prague à
+l'époque de la Réforme pour crime d'hérésie, et il approuvait beaucoup
+le traitement qu'avait subi son aïeul.
+
+De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de
+Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et à la comtesse de
+Staremberg dans leur château de Hans, belle et noble habitation, bien
+tenue, mais sans luxe, et située dans le plus délicieux pays du monde.
+Rien de comparable à la Haute-Autriche, car on y trouve réunis les
+avantages qui, ailleurs, sont presque toujours séparés. Un pays
+pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici
+les plus beaux accidents d'une nature variée offrent aux yeux de
+magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de
+la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait être comparé à ceux de
+cette contrée. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines
+maisons, mais d'un territoire où les habitations des cultivateurs sont
+éparses dans la campagne et placées sur la terre même que les
+propriétaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croisées de
+façade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivés
+l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la
+sépare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, à
+force d'engrais et de soins, on obtient des récoltes magnifiques. J'ai
+vu, à cet égard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple
+paysan qui a un revenu de deux mille florins, indépendamment de la
+consommation en nature nécessaire à l'entretien de sa famille.
+
+En opposition de ce tableau, on est frappé du degré d'abaissement où est
+tombée la grandeur déchue des seigneurs. De très-belles habitations
+rappellent ce qu'ils étaient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges
+d'une puissance évanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs
+forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient à peine
+au seul entretien du château. Marie-Thérèse, qui avait une prédilection
+marquée pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corvées,
+les réduisant à seize par an, et son influence détermina les seigneurs à
+se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans.
+
+Il est résulté de la succession des années que les redevances et les
+bois ont seuls formé les revenus des seigneurs. Partie des redevances
+est même payée aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus
+de payer en argent au fisc l'impôt qui y correspond; chose d'une
+injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle
+ait été commise et puisse encore subsister. De cette manière, il est tel
+seigneur qui paye plus qu'il ne reçoit et serait plus riche s'il
+abandonnait à l'État sa propriété. Je passai quelques jours à Hans d'une
+manière pleine d'agréments. Le général de Staremberg, bon soldat, franc,
+ouvert, loyal et grand chasseur, m'entraîna dans des expéditions qui me
+rappelèrent les goûts de ma première jeunesse. La comtesse de
+Staremberg, née comtesse de Kaunitz, est arrière petite-fille du grand
+ministre de Marie-Thérèse. C'est une femme aimable et spirituelle.
+Quelques personnes du voisinage ajoutaient à l'agrément de nos soirées.
+
+Une autre habitation charmante des environs est le château de Schwerberg
+et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables
+châteaux féodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg,
+appartenant tous deux à la famille de Türheim, famille noble et d'une
+grande ancienneté, devenue pauvre. Ces deux châteaux furent plusieurs
+fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre
+château en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par héritage, au
+comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intéressante.
+
+Le château de Riesenstein, ancienne forteresse défendant la vallée,
+placé sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bâti, il y a
+environ deux cent cinquante ans. Alors un préjugé fantastique existait,
+et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait
+placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant.
+Le fils d'un riche paysan disparut, et le père ne douta pas que son fils
+n'eût servi d'holocauste à la sûreté de son seigneur. Dans son
+désespoir, il résolut de s'en venger. La balle meurtrière du père
+infortuné enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours après, en
+faisant la moisson, on découvrit les restes de l'enfant qui avait
+disparu. L'assassin, bourrelé de remords, alla s'accuser de son crime et
+fut condamné à être pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon
+de sa fortune pour construire une chapelle où un mausolée serait élevé
+au seigneur de Riesenstein, et où une messe serait dite à des époques
+fixes de l'année pour le repos de son âme. La chapelle fut en effet
+construite au milieu du château fort. Le mausolée s'y voit encore et
+représente la victime avec sa cuirasse percée des balles qui lui ôtèrent
+la vie. La messe se dit régulièrement aux époques qui ont été fixées par
+la fondation.
+
+Je vins retrouver à Krummisbaum des amis avec lesquels je passais
+toujours une grande partie de mes étés. Plus tard, je revins encore dans
+ces contrées pour me rendre à Frauenberg, chez le prince de
+Schwarzenberg, afin d'assister à ses grandes chasses d'automne, d'où je
+retournai à Vienne dans le courant de décembre.
+
+Mon hiver s'écoula, comme de coutume, à Vienne. Je partageais mon temps
+entre les études, qui remplissent à peu près exclusivement ma vie, et
+une société bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux
+chagrins. J'étais lié intimement depuis bien des années avec le comte et
+la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne
+santé. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de
+graves inquiétudes. Sa fin fut prématurée. Il disparut de ce monde
+lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva,
+après une agonie de plusieurs jours. C'était un homme d'esprit, d'un
+jugement sûr et d'une grande bonté, universellement aimé, et pour lequel
+j'avais une tendre et sincère amitié. La comtesse, femme de bien,
+possédant les plus hautes qualités et une grande séduction, sincèrement
+attachée à son mari, fut frappée de cet événement, qui a laissé chez
+elle une empreinte douloureuse et mélancolique, que, jusqu'à présent,
+rien n'a pu entièrement effacer. Plongée dans une profonde douleur, elle
+se décida à aller passer, chez une de ses parentes, dans un château en
+Hongrie, la plus grande partie de l'été, afin de se trouver à proximité
+pour se livrer à des actes de piété au caveau de famille où son mari
+avait été déposé.
+
+Cette mort prématurée changea toutes les habitudes de ma vie. Je me
+disposai à voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je
+cherchais depuis longtemps, se présentait. L'empereur venait à Toeplitz
+pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette
+fois je pris la route directe en passant par Znaïm et Iglau.
+
+J'arrivai à Znaïm le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de
+bataille où j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans
+auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits
+sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de
+reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde
+et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon
+chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la
+Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante,
+variée et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui
+l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux
+frontières de la Bavière au midi, finissant en passant par le nord à la
+Moravie.
+
+Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut
+battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de
+Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva
+celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc
+exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la
+retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le
+rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée
+autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous
+d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé son
+mouvement. Une défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens.
+Mais, cette désobéissance du général prussien n'eût-elle pas eu lieu, on
+ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric; car on
+ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus
+difficile que la manoeuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une
+fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tête un
+général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que
+son devancier, le prince Charles de Lorraine.
+
+J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma
+route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore
+un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz,
+où le grand Frédéric obtint un brillant succès.
+
+Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Toeplitz, et,
+le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au
+bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un
+véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est
+exempt de tout intérêt. Il est le résultat de la haute estime que j'ai
+pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que
+le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois
+il dépasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une sévérité que
+semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec
+répugnance qu'il se soumet à des mesures qu'il regarde comme des
+nécessités commandées par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce
+qui est beau, grand, généreux. Sa tendresse pour les siens et sa
+bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bonté de son coeur.
+J'éprouvai donc un véritable bonheur de l'approcher encore une fois
+avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bontés dont
+j'avais été l'objet pendant mon voyage dans la Russie méridionale.
+L'impératrice me reprocha avec une grande amabilité de n'avoir pas fait
+un détour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la première fois qu'à
+mes propres yeux je reconnus ce tort.
+
+Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait
+l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis à le voir en
+particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce
+qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait à quelques
+intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystérieusement
+dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le
+voyage que M. de la Ferronnays fit à Kirchberg, et une fois à son
+retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une résolution
+constante qui doit tout renverser, il se laisse arrêter journellement
+par les plus petits obstacles et les plus minces considérations. Il
+reconnaît le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports
+politiques avec lui, en même temps qu'il ne peut se résoudre à prononcer
+son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la
+Ferronnays et moi; il leur témoigne ses sentiments; mais il ne peut leur
+accorder le charme d'une intimité qu'il apprécie beaucoup, de peur de se
+compromettre. Avec un esprit distingué, une instruction étendue, et un
+caractère qui, dans les circonstances importantes, montre une grande
+force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de
+profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de
+satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait été l'unique objet
+de mon voyage.
+
+L'impératrice resta deux jours seulement à Toeplitz; l'empereur, après
+avoir pris les bains, se mit en route, le 10 août, pour la rejoindre aux
+eaux de Kreis, en Bavière, où elle s'était rendue. Deux jours après, je
+quittai Toeplitz, où je n'avais plus rien à faire et j'entrepris un
+petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la
+seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de
+prendre avec plaisir aujourd'hui.
+
+Je me rendis à Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes
+souvenirs pour moi. À peine arrivé à Dresde, je courus revoir le champ
+de bataille célèbre où la fortune nous réservait ses dernières faveurs.
+Je reconnus avec facilité et avec un certain plaisir tous les lieux. Les
+événements se représentaient nettement à ma pensée. Jamais le point
+élevé d'où nous sommes tombés ne se montra ainsi à moi d'une manière
+plus éclatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passée et les
+temps héroïques de ma jeunesse, je résolus de consacrer plusieurs jours
+à voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses
+intéressantes.
+
+Avant de commencer cette tournée, j'allai faire ma cour au roi et à la
+famille royale et dîner à Pilnitz, résidence d'été. Le château est
+célèbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les
+projets insensés que les souverains de l'Europe conçurent contre notre
+indépendance et notre liberté, mais dont le résultat fut si loin de
+répondre à leurs espérances. Ce château, d'une construction bizarre,
+paraît peu agréable à habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et
+d'appartements qui ne forment pas de système. De vastes carrés, dont le
+milieu est rempli de verdure, forment les alentours du château et
+présentent un spectacle agréable à la vue. Je trouvai le roi un homme
+instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande
+bienveillance. Là est un naturaliste distingué, le prince Jean, son
+père, un poëte, et la princesse Amélie, un auteur dramatique dont les
+ouvrages ont du succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. La famille
+royale était augmentée de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut
+très-agréable. Comme mon séjour habituel à Vienne me met souvent dans le
+cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrême bienveillance. Je
+vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de
+sa fidélité à Napoléon. Elle me parla avec tristesse de l'époque où je
+lui avais été présenté, époque bien voisine des désastres qui devaient
+tous nous accabler.
+
+On peut appliquer à la Saxe un proverbe italien qui semble avoir été
+fait pour les princes qui l'ont gouvernée: «_I principoni hanno soldati
+e cannoni, i principini palazzi e quadri._» Que de richesses accumulées
+dans cette ville; que d'objets d'art y sont réunis! N'ayant vu Dresde
+qu'au milieu des événements de la guerre, je n'en avais qu'une
+très-faible idée.
+
+Je commençai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve
+et j'y consacrai trois jours.
+
+Après la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des
+Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la
+plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont réunis;
+mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur
+conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'école italienne s'y
+trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto,
+l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de
+l'admirer. Aucune _Vierge_ de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur,
+et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine
+qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais
+elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.
+
+Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la
+_Sainte Nuit_, puis un _Saint Georges_, où la force et la grâce sont
+réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand
+nombre d'ouvrages, et l'_Adoration des Mages_ est sans doute un de ses
+chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le même plaisir.
+Les _Noces de Cana_, du même auteur; une admirable _Sainte Cécile jouant
+de l'orgue_, de Carlo Dolce; une superbe _Vénus_ de Palma Vecchio; la
+_Femme adultère_, de Marone; deux de Palma Vecchio; une _Esther à genoux
+devant Assuérus_, de il prete Genovese; un _Saint Matthieu
+l'Évangéliste_, d'Annibal Carrache; l'_Ascension de la Vierge_, du même
+auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frappé; mais il y en a
+encore un grand nombre qui sont dignes d'être comparés à ces
+chefs-d'oeuvre, il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de
+toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de
+l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de très-estimés de
+l'école allemande, et entre autres d'Albert Dürer. Tout en appréciant
+beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un
+voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à
+voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir.
+
+J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité.
+Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets
+d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On
+y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes
+les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il
+y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui
+renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le
+globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire,
+vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne
+pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se
+rappelle que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi
+remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues.
+
+Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la Renaissance sont dans
+cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants
+sont d'une rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été
+plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources
+financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande
+à six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trésor de la
+couronne de France n'est estimé que quinze millions.
+
+J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est
+complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle
+immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes
+de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en
+pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval très-beau,
+avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure
+de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps
+recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des hottes
+de Napoléon (placées sous verre).
+
+Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à
+Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir été le
+premier fabriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans
+un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près
+dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier
+produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le
+Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette.
+
+Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines,
+réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de
+l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque
+tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se
+composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une
+autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop
+dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins,
+mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai
+particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre;
+ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre:
+l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de
+Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations
+considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des
+empereurs Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un
+faune dans l'attitude de verser à boire; de beaux bas-reliefs en bronze,
+des statues trouvées à Herculanum, les premières, dit-on, qui furent
+déterrées, ou pour mieux dire enlevées du bloc de lave qui couvre cette
+ville, complètent cette collection que, malgré son peu de réputation,
+j'ai eu un grand plaisir à visiter.
+
+Je descendis pour voir les porcelaines placées dans la partie inférieure
+des bâtiments. On connaît la richesse, la variété et le nombre
+extraordinaire des pièces qui la composent. On trouve d'abord des
+porcelaines de la Chine et du Japon. Leur célébrité est résultée de ce
+qu'elles étaient anciennement les seules au monde. Elle est devenue
+ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les
+conditions mises à la bonne porcelaine, elles sont inférieures à tout ce
+qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont
+remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de
+Saxe, dont la pâte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite
+celles de Vienne et de Sèvres, qui sont aussi très-bonnes, et enfin
+arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont guère que du verre et ne
+peuvent être comparées à aucune des autres.
+
+La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut établie à
+Dresde, en 1704, par Frédéric Becker, né en 1652, et peu après, en
+1710, transportée à Meissen, où elle est restée depuis. D'abord on fit
+de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine
+polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on
+inventa le biscuit, où le quartz est en plus grande quantité. Depuis
+cette époque, ce travail est resté constamment le même. On m'a montré la
+collection des roses bleues, achetées au roi de Prusse par Auguste, pour
+une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine
+du dixième siècle, semblable à celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert
+clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un léger relief. J'ai
+appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de
+deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans
+compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pâte. Ainsi, quand
+le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays
+lointain, on peut être sûr qu'il est de fabrique chinoise.
+
+Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me
+restait à visiter la Suisse saxonne et les établissements de Freyberg,
+si célèbre par son école et par les mines de cuivre et d'argent qui
+s'exploitent dans ces contrées par les meilleurs procédés connus.
+
+On appelle Suisse saxonne le pays situé sur la rive droite de l'Elbe et
+s'étendant jusqu'à la frontière de la Bohême. Malgré sa physionomie
+pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui
+ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et
+ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce
+plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions,
+présente de jolies vallées prises dans l'épaisseur du plateau, et non
+pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays
+ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent
+cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les
+pentes d'une belle végétation et de belles forêts.
+
+En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour
+visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée
+saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne
+comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui
+une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne
+n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant
+lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les
+prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc
+sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient
+le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le
+moment où la faim les forcerait à mettre bas les armes.
+
+De Pirna je me rendis à Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont
+l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le
+commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds,
+autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et
+bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à
+dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les
+arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la
+nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa
+défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le
+rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de
+cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si
+élevée, que, malgré quelques batteries basses, malgré la disposition des
+affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de
+l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et
+n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort
+où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des
+approvisionnements pour une armée qui opère. En 1813, une garnison
+française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle
+important.
+
+De Koenigstein, je me rendis à Schandau, situé sur la rive droite de
+l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la
+charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la
+Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux
+ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette petite ville pour
+parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où
+la Sebuste se joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et
+charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus
+belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les
+pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se
+déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on
+voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre
+dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis
+arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du
+Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon
+est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les
+bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons
+rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous
+sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au
+milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente
+toujours un riant tableau. Après avoir passé sous le rocher connu sous
+le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et
+le Rosenberg, et le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au
+lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à
+l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir
+l'escarpement, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup
+d'oeil est magnifique et mérite sa réputation.
+
+De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Altwald,
+composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche
+pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous
+sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était
+rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les
+ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de
+Lokmühle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un
+cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette
+rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du
+pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà
+dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais,
+et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De
+charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour en faciliter le
+parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour
+de Dresde s'effectuent par la vallée de l'Elbe. On passe à Pilnitz, et
+en peu d'heures on est de retour à Dresde, en traversant Neustadt.
+
+Le lendemain de mon retour à Dresde, je me rendis à Freyberg, muni d'une
+lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben,
+directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme
+très-distingué et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce
+qui pouvait m'intéresser. L'École de Freyberg est célèbre dans toute
+l'Europe. Soixante élèves, dont le plus grand nombre vient de
+l'étranger, en suivent l'enseignement. Elle a formé plusieurs
+minéralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je
+visitai la collection complète des minéraux que l'École possède, et
+j'allai voir ensuite l'usine consacrée à l'amalgame qui se fait de la
+manière la plus avantageuse et la plus parfaite.
+
+L'opération s'exécute ainsi: les minerais réunis sont cassés en petits
+morceaux. Après avoir eu soin de mêler les plus riches avec les plus
+pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des
+fourneaux à griller, en les mélangeant avec dix pour cent de sel commun.
+On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps déterminé,
+à l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brûlent, et
+il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le
+minerai grillé, on le porte au moulin pour le réduire en poudre
+impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en
+y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un métal binaire, plomb et
+argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermées dans
+trente-deux onces de plomb fondu. Cette opération se renouvelle sur les
+scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le
+fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb,
+et on retire au fur et à mesure la peau qui se forme à la surface des
+métaux en fusion dans les chaudières. On accélère cette oxydation au
+moyen de soufflets dont le vent est dirigé sur la surface. Le plomb
+ainsi enlevé, l'argent reste au fond; mais, à la première fois, il n'est
+pas pur, et l'opération est recommencée sur des quantités moindres.
+
+Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de
+plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mâles
+vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent à divers
+particuliers, et la propriété est divisée en actions. Il y a dans cette
+usine une pompe à incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau
+à une très-grande distance par un tube de six pouces de diamètre.
+Quatre pompes réunissent leur action, et l'eau cède à une pression de
+sept atmosphères. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries où se
+fait l'exploitation. Il y en a cinq, placées les unes au-dessous des
+autres. Des pompes amènent au-dessus de la galerie d'écoulement les eaux
+de la partie la plus basse, et, du point d'où elles retombent sur le
+moteur, elles contribuent à le faire marcher au moyen d'un supplément de
+forces et d'un courant intérieur, qui sert constamment à cet usage.
+
+Le lendemain, j'allai voir une mine de la même espèce, mais qui renferme
+un appareil qui était nouveau pour moi, une turbine de la force de trois
+chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la
+quantité d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces
+conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux
+chevaux. Cependant cette ingénieuse machine n'est utile que dans des
+circonstances données. Avec une très-grande chute et peu d'eau, ou avec
+très-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec
+des éléments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits
+plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante
+de nouvelle invention, et composée d'un cylindre en fer battu de neuf
+pieds de diamètre. Une vis d'Archimède inclinée sous un angle déterminé,
+et le gros bout en bas, est enfoncée aux deux tiers de son diamètre dans
+l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre à chaque tour, produit un
+courant régulier avec une pression de trente pouces d'eau.
+
+Je fis à Freyberg une rencontre agréable: j'y trouvai un célèbre
+voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois
+l'Amérique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de
+l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et réciproquement. Il se
+disposait à continuer ses explorations et avait passé l'hiver à Berlin,
+occupé à compléter son instruction pour rendre ses observations plus
+utiles. Il comptait se mettre en route l'année suivante pour le Caucase,
+et de là sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus
+élevés de la chaîne du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rêvé,
+auquel il s'était pendant longtemps préparé, mais qu'il n'a pu exécuter
+et que l'intérêt des sciences réclame encore aujourd'hui.
+
+Je quittai Dresde le 26 août, pour revenir en Bohême et visiter le nord
+de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer à
+Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'était
+réveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures à
+les parcourir, et puis je m'arrêtai à Hochkirch, où Frédéric éprouva un
+grand revers, dont son ennemi, le maréchal Daun, ne sut pas profiter.
+L'armée prussienne était mal postée. Elle occupait une mauvaise position
+en face et à portée de l'armée autrichienne. Elle fut surprise et
+battue; elle perdit deux cents pièces de canon; mais, chose presque
+incroyable! elle ne fut pas mise en déroute, se retira à deux lieues et
+prit position sur la Sprée, où Daun la laissa tranquille, tant l'empire
+qu'exerçait sur son esprit le génie de Frédéric était puissant! Cet
+événement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire
+de cette guerre si féconde en miracles.
+
+En approchant de Löbau, le pays est charmant, bien cultivé, et il
+s'embellit encore après avoir passé cette petite ville. Je visitai
+l'établissement morave, d'une ravissante beauté, et où la prospérité, le
+bien-être et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de
+personnes composent cette colonie, fondée, il y a environ cent ans, par
+un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une
+vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles;
+elle en vend pour cinq cent soixante mille écus par an, ce qui donne à
+cette population un bénéfice de sept à huit cent mille francs.
+
+Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du
+duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le
+lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie.
+
+Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par
+le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au
+commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le
+donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère
+habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La
+chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron
+de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut
+en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas,
+héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de
+Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut
+attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la
+guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois,
+tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui,
+excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture
+de draps existe à peu de distance du château.
+
+De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à
+Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est
+le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps,
+de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre
+une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche
+d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires
+pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un
+des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au
+milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.
+
+De Reichenberg j'allai à Liebnau et à Turnau, où je couchai. L'industrie
+de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des
+pierres fines de Bohême, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et
+dans la composition des pierres imitées, faites avec du verre de
+couleur. Cette industrie emploie à Turnau seul plus de six mille
+ouvriers.
+
+Le lendemain, je me rendis à Koenigsgratz, ville ancienne et bien
+fortifiée, placée au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant
+général Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands
+détails. Fortifiée régulièrement, sa grande force lui vient des
+inondations, que l'on peut créer à volonté, en peu de moments, au moyen
+de ponts-écluses construits sur chacune des deux rivières, inondations
+que l'ennemi ne peut pas éloigner. Elle a huit bastions avec de grandes
+demi-lunes, des places d'armes retranchées, des couvre-faces revêtus; en
+un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent
+réunies. Les établissements sont d'une beauté extraordinaire; tous les
+magasins sont casematés, et il y a des logements à l'abri de la bombe
+pour dix mille hommes et un escadron. Tout a été prodigué pour rendre
+cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en
+remarquant toutefois que les défauts de cette place sont d'avoir une
+action difficile à l'extérieur, malgré deux rivières qui la favorisent,
+à cause des longs défilés par lesquels il faut sortir. Du reste, des
+pâtés placés dans les inondations, mais très-près de leur extrémité,
+parent un peu à cet inconvénient, en éloignant l'ennemi et protégeant,
+par leur feu, la marche des colonnes sur les chaussées et leur
+déploiement.
+
+Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possède
+différents priviléges. Elle montra un attachement et un dévouement
+particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne,
+devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trône de Bohême,
+en 1458. Un fait qui m'a frappé ici, c'est le prix extrêmement bas des
+denrées.
+
+Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter
+l'établissement où mangent en commun, et parfaitement bien, officiers
+supérieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des fêtes aux dames
+de Koenigsgratz, et la dépense mensuelle de chacun d'eux ne s'élève pas
+au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un
+pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas
+absolue: elle résulte de revenus supérieurs aux besoins, et les besoins
+ont toujours, quoique variables, une limite déterminée.
+
+De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est
+éloignée que de six lieues. Elle mérite le voyage d'un homme de guerre,
+car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, où l'argent et les
+soins ont été prodigués. On demande à quoi il était bon d'élever une
+seconde ville de cette importance aussi près de Koenigsgratz, qui
+remplit précisément le même objet qu'elle, celui de renfermer des
+dépôts, des magasins de toute espèce et de donner à une armée défensive
+le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication
+m'en a été donnée, et elle montre le pouvoir magique que les hommes
+supérieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frédéric II avait campé
+sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de
+Bavière, et cette position très-bonne avait tenu pendant longtemps en
+échec l'armée autrichienne. Dès lors on donna une importance
+surnaturelle à ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui
+y est aujourd'hui, uniquement pour empêcher l'ennemi de ne jamais plus
+l'occuper. Sa force consiste particulièrement dans des moyens de défense
+souterrains, qui y sont distribués avec un grand art et un très-vaste
+développement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers étant
+couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de
+guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une
+des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour
+mettre à couvert douze mille hommes et trois escadrons sont à l'épreuve
+de la bombe. Elle a coûté douze millions de florins (trente millions de
+francs) et a été terminée en 1787. Le gouverneur en était le général
+baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la
+guerre autrefois à la tête du régiment des dragons de la Tour, qu'il
+commandait et qui avait acquis une grande réputation dans l'armée
+française. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, d'une haute
+naissance, Wradislas, et qui lui a donné la plus belle famille que l'on
+puisse rencontrer.
+
+Après avoir séjourné vingt-quatre heures à Josephstadt, je continuai mon
+voyage par Holitz, où le grand Frédéric a eu son quartier général
+pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation
+royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et bâtie en 1568, par un
+baron Wradislas, sous la direction du célèbre architecte italien
+Battista, et j'arrivai à Brünn le 30 août. J'allai visiter les beaux
+établissements métallurgiques du prince de Salm à Plansko, sur la
+Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et
+un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'à
+quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de
+cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulièrement en
+sablerie. Les usines ont été mises sur le pied actuel par un célèbre
+chimiste, nommé Reichenbach, qui a découvert la créosote, substance qui
+entre dans la composition de la fumée et lui donne la propriété de
+conserver la chair; découverte d'une importance capitale pour la
+médecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront
+plus étendues. Il ne s'est pas borné à soigner les intérêts de sa
+gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a
+fini par être extrêmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis,
+s'est rompue avec éclat.
+
+J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves,
+établie également par Reichenbach au compte du prince de Salm, à Reis, à
+deux lieues de Plansko. Elle est sur une échelle gigantesque, nullement
+en rapport avec les moyens de culture à portée de l'approvisionner. Une
+autre manufacture de la même espèce, et qui est un modèle de bonne
+entente, où l'on trouve de l'économie intelligente pour diminuer la
+main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des
+meilleures méthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les
+plus perfectionnées. Elle appartient à un négociant français, établi
+depuis longtemps à Vienne, qui l'a bâtie à Séglovitz, à deux lieues de
+Brünn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'étendue; elle
+est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle
+est calculée pour consommer vingt millions de betteraves, et elle
+fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas
+usage de presse: on y emploie le lévigateur. Une machine à vapeur de la
+force de quinze chevaux suffit à tous les besoins. Le sucre est si bien
+fait, qu'il n'éprouve qu'un déchet de dix pour cent au raffinage. Le
+capital employé dans cette fabrique est de cinq cent mille francs.
+
+Je visitai avec soin un établissement d'une triste célébrité, le
+Spielberg, maison de détention pour les condamnés. C'est l'ancienne
+citadelle de Brünn, qui a été convertie en prison. Elle est parfaitement
+tenue, et les prisonniers y sont traités avec beaucoup d'humanité. La
+nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres.
+Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur François, quelque
+temps avant sa mort, avait fait évacuer. Au surplus, de son temps, ils
+n'avaient rien de malsain; mais ceux qui étaient habités au temps du
+libéral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clémente
+Marie-Thérèse, étaient funestes à la vie des prisonniers. Ces cachots
+amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit.
+Aujourd'hui une philanthropie éclairée préside au régime de cet
+établissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarquée, c'est que
+les condamnés pour récidive ne sont pas séparés de ceux qui le sont pour
+la première fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts
+seulement sont condamnés à vie ou à plus de dix ans, et cependant cette
+prison est le seul lieu de détention pour les provinces des deux
+Autriches, de la Moravie, de la Bohême, et correspond aux besoins d'une
+population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui
+montre la douceur des moeurs et la moralité de ces peuples. Les autres
+prisonniers de la monarchie ont leur maison de détention, et il y en a
+une au château de Laybach, en Carniole, et une autre à Moukatch, dans
+les Karpathes, pour la Hongrie.
+
+Après toutes ces excursions, je me rendis à Eichhorn, chez la princesse
+de Wasa, qui m'avait fort engagé à aller la voir. Eichhorn est une bonne
+et belle habitation, située sur un rocher escarpé, au pied duquel coule
+la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir
+une superbe résidence d'été; le pays, tout sauvage qu'il est, se
+prêterait facilement à des embellissements. La princesse en a commencé
+qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent déjà des résultats
+satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce séjour,
+une bonne et douce existence; ils y sont aimés et reçoivent à merveille
+ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont étendues, sans être
+belles. La vie passe dans ce lieu très-agréablement.
+
+La princesse me fit faire diverses excursions intéressantes dans ce pays
+pittoresque. Nous allâmes voir la partie supérieure de la Schwarza, à
+Adamsthall, et dîner dans un château appartenant au prince de
+Lichtenstein, situé au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et
+à très-peu de distance de grottes d'une très-grande étendue et qu'il
+faut longtemps pour visiter en totalité. Nous allâmes en même temps au
+caveau de famille des Lichtenstein, établi près de Vrano. Le prince Jean
+l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant
+avec l'ancien. Son premier habitant a été le prince Jean lui-même. Il se
+compose d'une église souterraine, placée au-dessous d'une autre fort
+belle revêtue en grande partie de marbre, et bâtie il y a environ deux
+cents ans. Je quittai bientôt Eichhorn pour revenir à Vienne, mais je
+devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a
+de l'attrait à donner des soins à ceux dont la tête élevée a été frappée
+par la tempête, et qui supportent avec calme et dignité l'infortune qui
+pèse sur eux.
+
+Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse
+Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive
+droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la
+résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais
+déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte
+d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme
+on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit
+nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix
+de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus
+étendues.
+
+Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec
+soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue,
+séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse
+Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes
+qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les
+environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et
+se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée
+par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas
+d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien
+tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé
+sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet
+particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait,
+est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce
+frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il
+ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste
+année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le
+pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle,
+en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil
+empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa
+douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses
+devoirs.
+
+Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur
+une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la
+Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la
+navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809,
+et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus
+qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.
+
+Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein,
+dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la
+fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se
+compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et
+sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de
+châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille,
+très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours
+compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de
+bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est
+un des éléments de la puissance nationale.
+
+Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et
+soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la
+princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse
+rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un
+français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée
+et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces
+avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend
+à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux
+ornements.
+
+Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse
+ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable
+et nombreuse société.
+
+Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie;
+il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses.
+Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg
+appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la
+perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à
+peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui
+rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le
+prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant
+rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa
+faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne
+sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet
+événement.
+
+Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le
+pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était
+autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de
+vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les
+terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à
+tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation
+d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris
+qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste
+dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la
+tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des
+corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du
+château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles
+seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une
+prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de
+Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de
+Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice,
+la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans
+des pays clos ou ouverts.
+
+La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est
+cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues.
+
+Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de
+Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y
+recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une
+existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était
+pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait
+aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg
+son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les
+contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré
+cette habitation.
+
+Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point
+de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses
+possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des
+usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux
+siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire
+et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre
+peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît
+et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les
+rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours
+paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a
+pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui
+ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas
+de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon
+de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs,
+moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de
+quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson
+qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière
+est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un
+autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal
+qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que
+l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux
+bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est
+une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle
+est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à
+travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées
+d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est
+placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice
+bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la
+sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur.
+
+Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé
+Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la
+chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une
+pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les
+tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de
+la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable,
+chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand
+intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et
+s'entr'aider.
+
+On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed,
+quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut
+convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince
+Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le
+prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier.
+
+Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka,
+chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château
+sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et
+dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est
+monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts,
+dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le
+penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est
+située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette
+contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont
+le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie.
+
+Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la
+monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée
+du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un
+état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de
+l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands
+efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour
+aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle,
+l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince
+est fort beau et de moeurs très-douces.
+
+Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des
+grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle
+plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le
+projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M.
+de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la
+Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en
+visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là
+aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de
+comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes
+qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui
+se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre
+les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie;
+entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique,
+pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en
+m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de
+dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite
+sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui,
+j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de
+l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la
+lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur
+et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une
+manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part,
+à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le
+Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale.
+Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre
+les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En
+répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de
+ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en
+faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un
+ajournement est un abandon.
+
+En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état
+de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une
+existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé,
+qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder,
+pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la
+question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que
+les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré,
+bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans
+les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car,
+s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui
+leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans
+l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés.
+
+Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de
+voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce
+dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais
+pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout
+l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec
+quelques amis intimes.
+
+Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en
+Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette
+nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été.
+
+M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne
+après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il
+était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime,
+entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de
+l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de
+Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai
+sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les
+mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il
+comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me
+furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières
+aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent
+désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile
+position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il
+me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour
+le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier
+complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus
+de deux ans.
+
+Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai
+à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath,
+dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne;
+puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière
+fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un
+homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu
+ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la
+Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis
+qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à
+Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la
+duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont
+été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses
+extraordinaires.
+
+Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse
+Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger
+de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans
+toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être
+séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la
+respectons profondément.
+
+L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont
+les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je
+n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi,
+m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans
+la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines
+soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des
+renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait
+pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance.
+On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits
+très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité
+d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de
+construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à
+vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois
+et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait
+d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants.
+Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien
+séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître
+étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me
+suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y
+croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon
+de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses
+travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec
+l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par
+l'Autriche.
+
+J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me
+donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le
+mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être
+faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps.
+Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les
+faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en
+Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je
+modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les
+ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable.
+
+Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y
+établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan
+et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau
+avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du
+fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un
+four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de
+pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée,
+suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le
+fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus
+active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le
+minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le
+creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant
+obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je
+fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une
+direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset
+pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les
+mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui
+formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée
+d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le
+creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit
+de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus
+grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car,
+élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond,
+tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau
+fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne
+s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de
+manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en
+bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces
+expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je
+dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon
+opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat
+avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que
+je crois incontestables.
+
+Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat
+de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par
+une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires,
+on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air
+avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et,
+dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la
+combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les
+interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de
+l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose
+nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un
+temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en
+ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la
+combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent
+par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis
+qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait
+arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de
+projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction.
+Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où
+elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les
+fourneaux sans machines soufflantes.
+
+Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les
+phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme
+constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi,
+traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de
+minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les
+fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles,
+on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté.
+
+La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue
+en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet.
+
+En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet
+satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un
+fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de
+haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais.
+
+Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds,
+dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt
+pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile
+qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une
+douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du
+fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux
+orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un
+pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je
+mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer,
+avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel
+de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de
+manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les
+flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer
+extérieurement, selon le besoin.
+
+Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les
+inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte
+surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable
+creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la
+chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le
+minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient
+en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre.
+
+Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four
+à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce
+succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de
+métallurgie.
+
+Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues
+je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que
+j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le
+mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait
+l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et
+moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque
+c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que
+j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts
+fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur
+Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité
+de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il
+se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du
+prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans
+son entreprise.
+
+Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas
+supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre
+mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque
+j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que
+l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première
+pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines,
+comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention.
+On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire
+peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que
+moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement
+chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les
+miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma
+position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et
+je dus céder.
+
+L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes
+travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida
+que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés
+triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le
+triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M.
+Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et
+l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le
+privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon
+égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle
+défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége,
+déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M.
+Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir
+de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais
+seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du
+public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a
+pas besoin de commentaire.
+
+Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé
+de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en
+France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une
+grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent
+spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des
+avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et
+n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces
+influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes.
+
+
+
+LIVRE VINGT-SIXIÈME.
+
+1839-1841.
+
+SOMMAIRE.--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec
+Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un
+intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de
+Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la
+Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur
+la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et de la
+politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne par le
+traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
+France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en
+campagne.--Ibrahim-Pacha et
+Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec
+l'Égypte.--Appendice.
+
+
+J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années
+qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais
+conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec
+les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une
+manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour
+la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer
+dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont
+inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre
+connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali.
+
+J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils
+étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une
+chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon
+arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan,
+sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant
+même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits
+qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il
+trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de
+lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser
+le tribut et à se déclarer indépendant.
+
+Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que
+l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et
+mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec
+franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui
+déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait
+funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les
+sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à
+les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que
+des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je
+savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur
+influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui
+devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère
+qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus
+fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante.
+
+Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de
+départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai
+bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que
+vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous
+avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande
+qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au
+détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne
+renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de
+Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous
+avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à
+quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous
+gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions.
+Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si
+vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le
+titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant
+plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il
+soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les
+hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que
+vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet
+état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation,
+un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un
+simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous
+renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre
+puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient.
+Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous.
+Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers
+prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne
+voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que
+vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate
+par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle
+est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman,
+malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir,
+est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux.
+Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour
+l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.»
+
+Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand
+je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient
+plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous
+quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit
+qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes
+conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il
+était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé
+les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas
+un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur
+Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre.
+
+Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord,
+se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de
+recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à
+leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se
+rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte.
+
+«Alexandrie, le 15 septembre 1838.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis
+la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis
+fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître.
+
+«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de
+votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font
+une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous
+beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention
+particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs
+d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne
+point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de
+l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son
+Altesse.
+
+«Le vice-roi, qui en a ordonné la traduction, s'est plu à reconnaître,
+en ce qui concerne l'Égypte, le coup d'oeil exercé de celui qui a brillé
+en administration aussi bien qu'à la tête des armées, et a hautement
+apprécié l'impartialité qui a présidé à sa rédaction.
+
+«Rien ne pouvait être aussi agréable à Son Altesse que l'intérêt que
+vous lui témoignez, monsieur le maréchal, en écrivant que vous lisez le
+récit des événements qui se passent dans ses États et que vous faites
+des voeux sincères pour ses succès. Aussi a-t-elle dit que la
+Providence, en vous inspirant l'idée d'un voyage dans ces contrées,
+avait peut-être résolu de lui accorder un puissent auxiliaire.
+
+«Je crois inutile de vous prémunir contre tout ce qui s'imprime en
+Europe sur le vice-roi et sur l'Égypte dans les feuilles périodiques.
+Vous devez assez connaître quelle foi méritent certaines correspondances
+des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et complétement
+terminées, et, quoique la topographie de cette province et le caractère
+de ses habitants se prêtent à ces échauffourées, elles n'auront jamais
+aucun résultat sérieux. Le commerce d'importation et d'exportation a
+triplé sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant à
+l'extérieur, vous devez avoir acquis, monsieur le maréchal, par la
+connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse
+Méhémet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement à
+espérer entre eux sans l'intervention des puissances européennes.
+
+«La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec
+les diplomates les plus influents, et votre caractère particulier vous a
+valu des témoignages non équivoques de l'affection que vous portent
+d'augustes personnages. La vérité et les besoins réels de l'Égypte ne
+peuvent être mieux appréciés que lorsqu'ils sont annoncés par une voix
+impartiale et digne de toute croyance.
+
+«Éviter une complication entre les puissances de l'Europe pour la
+question d'Orient est le but qui a guidé le vice-roi, lorsqu'il a
+déclaré tout récemment à leurs consuls généraux ici, qu'il se
+contenterait de voir assurée la succession de sa famille. Il a toute
+confiance que sa demande modérée sera comprise, et que, revenant à des
+opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont à l'Égypte
+une existence positive en récompense des immenses travaux du vice-roi
+pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour
+Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste français.
+
+«Enfin Son Altesse le vice-roi espère, monsieur le maréchal, que
+l'intérêt que vous lui portez ne sera pas entièrement passif, et qu'au
+fait des opinions particulières émises à Toeplitz par d'augustes
+souverains vous aurez l'extrême bonté de lui faire connaître les
+modifications qu'elles pourront avoir subi, éclairant Son Altesse sur la
+marche à suivre dans sa position précaire, désormais insoutenable.
+
+«La présente lettre est expédiée à mon frère, M. Pietro Joussouf de
+Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une
+personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle
+sera à votre disposition, monsieur le maréchal, pour le cas où vous
+jugeriez devoir la charger d'une réponse. Ce moyen m'a paru le plus
+convenable pour la sûreté des dépêches, vous certifiant, de mon côté,
+que vous n'aurez à craindre aucune indiscrétion de notre part sur vos
+communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent être.
+
+«Après avoir exécuté dans ce qui précède les ordres de mon maître
+bien-aimé, permettez-moi, monsieur le maréchal, de vous présenter
+l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai
+l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+Cette lettre, rédigée avec soin, raisonnable et motivée sur des faits
+incontestables, provoquait, dans l'intérêt du maintien de la paix, le
+concours des puissances pour fixer un ordre de choses régulier qui
+assurât l'avenir. Les voeux de Méhémet-Ali, fort légitimes, devaient
+convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner
+connaissance au prince de Metternich. Il en fut frappé et admit le
+principe qu'elle consacrait. Nous discutâmes ensemble quels étaient les
+avantages à accorder à Méhémet-Ali et sur lesquels les puissances
+pourraient s'accorder. Il n'hésita pas un moment pour l'Égypte
+héréditaire; mais il crut que la Syrie viagère était la seule chose que
+l'on pût y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion,
+parce que c'était rejeter à une époque qui pouvait être peu éloignée, la
+mort de Méhémet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-être
+deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractère passionné et
+moins habile politique que son père. Dans ma réponse, j'entrai avec
+détails sur la position de Méhémet-Ali et sur la manière dont je
+l'envisageais. Je lui démontrai la convenance, dans ses vrais intérêts,
+d'accepter l'hérédité de l'Égypte avec la Syrie viagère, si l'on ne
+pouvait pas obtenir l'hérédité à l'égard de cette dernière; et, quoique
+la lettre de Boghos-Bey fût très-sage, comme je connaissais l'instinct
+intérieur de Méhémet-Ali, qui le poussait à prendre un parti extrême, et
+que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des
+journaux annonçait s'être réveillé, j'insistai beaucoup dans ma lettre
+sur l'importance dont il était, pour le vice-roi, de n'enfreindre en
+rien le traité de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi:
+
+«Monsieur,
+
+«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre
+m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le
+vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre
+en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante
+amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour
+en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir.
+
+«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les
+nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi.
+J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me
+portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.
+
+«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos
+auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que
+je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi.
+Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à
+votre lettre avec le plus grand abandon.
+
+«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se
+déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je
+connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu
+digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de
+la politique une existence toute faite et que chaque jour doit
+consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de
+l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai
+manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose
+des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on
+sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement
+sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la
+durée de son pouvoir, la force morale du _droit_ ne peut lui être
+indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la
+puissance du _fait_, que le temps et une longue suite d'années peuvent
+seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit
+dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement
+de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y
+rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui.
+
+«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut
+suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût
+quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes
+puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort
+éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne
+ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont
+l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime.
+
+«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille.
+Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha
+a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre
+que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir
+direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et
+l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant
+chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce
+que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition
+d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent
+désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali
+reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur
+appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils
+l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il
+l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble
+assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer
+seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon
+sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui,
+la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute
+sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États
+sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute
+que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la
+confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père.
+C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance
+reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal
+élément de la puissance nouvelle.
+
+«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de
+renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est
+léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner
+à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils
+l'investiture des domaines qu'il possède.
+
+«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui,
+des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son
+père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde
+n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses.
+
+«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée
+dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à
+trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de
+maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la
+discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un
+trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est,
+le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une
+valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est
+nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses
+sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le
+moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système
+d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps
+actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous
+les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en
+paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.
+
+«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil
+fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable
+chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés,
+ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.»
+
+Boghos-Bey m'écrivit de nouveau, le 16 décembre 1838. Je lui répondis
+sans retard, le 6 février. Voici la lettre de Boghos-Bey.
+
+«Alexandrie, le 16 décembre 1838.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, m'avait dit, en partant
+pour son voyage de la Nigritie: «S'il arrive quelque lettre de mon ami
+le maréchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout où
+je serai.» Ses ordres ont été ponctuellement exécutés. Un
+courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre
+dont vous avez daigné, monsieur le maréchal, m'honorer, en date du 8
+novembre dernier.
+
+«Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour être certain du
+plaisir qu'elle éprouvera en lisant la confirmation des sentiments
+d'amitié constante que cette lettre exprime, et qu'elle appréciera des
+conseils partant de si bonne source, et franchement donnés, pour les
+placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit espérer que la
+même conviction qui les a dictés pourra être manifestée en sa faveur
+auprès des augustes personnages dont le concours est nécessaire à sa
+demande juste et modérée, ayant pour but la conservation du fruit de sa
+carrière laborieuse.
+
+«On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrivée de Son Altesse à
+Kartoum. Ses dernières dépêches étaient de Dongolah. D'après son
+itinéraire, elle pourra être de retour au Caire vers la moitié de
+février, ne comptant pas s'arrêter longtemps au Tarogdu.
+J'ambitionnerais, monsieur le maréchal, de pouvoir lui soumettre
+quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite, à ladite
+époque, l'opinion des hommes influents sur la question égyptienne, si
+toutefois vous ne jugiez pas indiscrète la demande d'une nouvelle lettre
+de votre part.
+
+«L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre
+m'enhardit, et mon auguste maître, pénétré que ses intérêts ne sauraient
+être en de meilleures mains, se trouvera très-flatté que vous daigniez
+les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront
+l'exiger.
+
+«Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il
+vous a plu de m'écrire de bienveillant, je viens vous renouveler,
+monsieur le maréchal, mes hommages, tribut de respect et de vénération,
+avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+Voici ma réponse à cette lettre.
+
+«Vienne, le 6 février 1839.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait
+l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y
+répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous
+me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes
+conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de
+ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu
+acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard.
+S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens
+que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux
+consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en
+fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ
+pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré
+des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a
+acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention
+de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui
+il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander
+la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession.
+Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une
+disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi
+son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son
+fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après
+lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls
+généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de
+solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la
+permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos
+du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début
+naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de
+l'Europe à y intervenir.
+
+«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les
+opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le
+faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion
+de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière
+dont est envisagée la position du pacha.
+
+«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais
+servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en
+ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir
+dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc
+convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille,
+trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses
+désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que
+l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en
+contenter.
+
+«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre
+lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez
+utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai
+toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver
+l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.»
+
+Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui,
+par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à
+intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants
+auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs
+n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et
+le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des
+communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me
+charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais
+avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi
+prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement
+l'avenir.
+
+La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La
+Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre
+répondit d'une manière évasive absolument négative.
+
+On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout
+à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de
+l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait
+d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de
+lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de
+l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier
+pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.
+
+Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un
+auxiliaire utile à leurs succès dans l'aveuglement et les passions de
+Mahmoud, dans l'incapacité et l'ignorance confiantes de ceux qui
+l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprême
+de l'armée, portait à Méhémet-Ali. L'armée turque en marche et les
+hostilités étant commencés, tout le monde s'alarma. La France,
+l'Autriche et la Russie envoyèrent des agents pour chercher à les faire
+cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimité; mais les intrigues
+et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des Égyptiens
+n'était plus tenable, la bataille fut livrée, on se rappelle le
+résultat[2].
+
+[Note 2: Peut-être sera-t-on bien aise de connaître la relation de cette
+bataille, que Soliman-Pacha m'envoya dès le surlendemain de la victoire:
+on la trouvera en note à la fin de l'ouvrage, accompagnée de quelques
+réflexions.]
+
+Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération,
+donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé
+avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille
+héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte,
+dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh.
+
+Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait
+fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le
+Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement
+Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions
+personnelles contre Khosrew-Pacha.
+
+Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est
+assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à
+vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un
+autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était
+pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi
+sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or,
+comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de
+haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un
+double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune
+l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de
+paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un
+instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour;
+avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les
+intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa
+position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter.
+On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des
+conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste,
+provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout
+ajourner.
+
+La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit
+du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du
+souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités
+n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui
+qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que
+celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi,
+son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches
+de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu
+l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le
+commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de
+hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il
+intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des
+complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les
+conséquences ne pouvaient pas être calculées.
+
+Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la
+Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux
+exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des
+grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait
+que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa
+participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se
+faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires
+de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il
+prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral
+Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile
+à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait
+ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une
+démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune
+homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la
+signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais
+encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion
+dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes.
+
+Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique
+suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la
+proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son
+refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai
+rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le
+singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un
+gouvernement et son ministre.
+
+À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement
+sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant
+l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas
+d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes
+anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à
+la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour
+eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris
+que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe
+est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une
+reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop
+payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce
+détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de
+l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les
+fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands
+avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les
+garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des
+moyens offensifs au coeur de l'Europe.
+
+Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un
+homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des
+accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne
+faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas
+sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie
+sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette
+conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en
+fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie!
+
+Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les
+conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression,
+et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur
+étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il
+se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il
+arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et
+l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich.
+Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant
+la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de
+Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à
+faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à
+l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts
+les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la
+Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La
+sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si
+profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de
+vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger.
+
+J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je
+trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant.
+Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le
+vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de
+l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il
+regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut
+sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se
+trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de
+sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche,
+parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni
+point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le
+très-humble serviteur de Palmerston.
+
+Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte
+de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des
+rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer
+par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait
+devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses
+reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France
+proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de
+Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si
+modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait
+trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui
+convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie
+d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire
+descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont,
+homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand
+mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la
+justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse
+affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche
+fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un
+système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit
+substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres,
+et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision
+d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé.
+
+La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on
+pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans
+amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude
+la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir
+intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des
+conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à
+la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et
+nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence
+irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais
+elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et
+français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce
+moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la
+conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de
+l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi,
+l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et
+motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il
+regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait
+prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer
+deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines
+séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères
+avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut
+devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque
+séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité
+s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie
+contre la France, et de la part de la Russie par les passions
+personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de
+l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui
+pussent les entraîner.
+
+Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à
+laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance
+régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite
+de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de
+Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on
+trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se
+trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts.
+
+Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si
+variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute
+particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je
+l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire
+où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle
+comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée
+que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien,
+et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son
+infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques,
+années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me
+demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais
+essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce
+que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de
+Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié
+et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes
+devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour
+pouvoir nous entendre.
+
+Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail.
+Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon
+Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors
+président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives
+sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit
+faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte.
+
+DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE QU'ELLE SEMBLE EXIGER.
+
+«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de
+la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première,
+résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je
+crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la
+disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire
+immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile,
+persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans
+la communauté européenne.
+
+«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté
+au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où
+tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit
+l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour
+traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment
+de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera
+facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas
+être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire,
+préparer les moyens de les satisfaire.
+
+«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement
+les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de
+ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être
+Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime
+à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un
+orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères.
+Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la
+recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans
+crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on
+ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le
+signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le
+surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au
+but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux
+hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet
+et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je
+répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la
+Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit
+irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de
+triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.
+
+«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le
+moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les
+événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À
+coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux
+Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur
+frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis
+à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de
+transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être
+embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de
+s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas
+cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir
+démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si
+l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession
+définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec
+sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications
+par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu
+égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore
+quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point
+isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie
+des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les
+troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à
+celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage
+qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.
+
+«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les
+trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force
+Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point
+inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs
+mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident
+ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la
+Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une
+bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le
+versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte
+la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la
+possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et
+lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont
+la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les
+intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la
+possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France
+s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à
+Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres
+russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas
+Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par
+la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant
+établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des
+forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés
+dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours
+facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le
+second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette
+ville et de nous y remplacer.
+
+«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve
+s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie
+et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à
+leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il
+ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la
+question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et
+l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si
+favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour
+elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par
+les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne
+d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout,
+dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point
+effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il
+le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat,
+plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube
+appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier
+sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de
+celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses.
+
+«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance
+intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate;
+le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts
+de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée
+sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui
+aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors
+il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie,
+tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas
+Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les
+Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre
+stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres
+russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du
+corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de
+leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état,
+établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille
+Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve,
+se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs
+injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en
+campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si
+redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques
+simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie
+au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le
+Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette
+plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu
+cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les
+Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande
+extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur
+le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de
+la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître
+la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant
+qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui.
+
+«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles
+à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir
+des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure,
+abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un
+grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous
+la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à
+tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde
+aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur
+volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien
+on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de
+naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui
+d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui
+semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une
+libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties
+contre son ambition et ses agressions.
+
+«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de
+l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en
+résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se
+bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de
+menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider
+et assurer son avenir.
+
+«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman,
+mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est
+aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le
+voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui
+semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite,
+elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le
+système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a
+adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de
+deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est
+celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne
+semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un
+membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses
+fonctions?
+
+«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât
+était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les
+Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et
+assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre
+les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter
+des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce
+qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne
+pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et
+peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux
+branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait
+et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa
+famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté
+d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de
+Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement
+gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation
+de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il
+dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au
+moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre.
+
+«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre
+point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de
+satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas
+l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du
+vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument,
+je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du
+sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but
+d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle
+s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit
+certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible
+image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des
+ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une
+race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais
+d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les
+esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien
+vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer
+ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et
+même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race
+quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de
+Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et
+qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la
+couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V.
+
+«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans
+ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression.
+Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable
+pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui:
+la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique
+éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible,
+après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en
+employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre
+Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes
+et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt
+les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens.
+
+«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un
+auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali?
+Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont
+l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi,
+il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les
+effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu
+l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne
+se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de
+nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à
+tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre
+renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et
+d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir
+ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha
+du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port
+le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en
+sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements
+dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril
+auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en
+avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux
+ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a
+consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour
+maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne
+peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement
+maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans
+le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur
+Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne
+produisirent aucun dommage.
+
+«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une
+armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord
+il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes
+une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un
+peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien
+entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et
+puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En
+Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte
+inhospitalière.
+
+«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu
+d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place
+peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le
+centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en
+cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a
+aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de
+débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel.
+
+«Une fois les troupes anglaises maîtresses de Saint-Jean-d'Acre, que
+feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes
+de Judée, si arides, et où, à chaque pas, elles rencontreraient des
+obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espèce? On
+compterait sur une insurrection des habitants? pure chimère! Jamais les
+musulmans ne se révolteront contre Méhémet-Ali en faveur des chrétiens.
+Une armée de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef
+suprême de la religion et de l'empire du padischa, qui représente le
+calife, n'a pu rien opérer. Qu'on juge de l'effet produit par une armée
+d'infidèles!
+
+«Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette
+opération; car enfin un succès donnerait des résultats importants, et on
+combattrait près des vaisseaux et à portée de ses moyens. Mais
+l'opération est difficile. Alexandrie, sans être une place proprement
+dite, est cependant fortifiée. Sa position ajoute à sa force. Elle est
+environnée d'un désert où les assiégeants, en hostilité avec l'intérieur
+du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espèce. Méhémet-Ali
+entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de
+bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins
+huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal,
+et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'élèvent à
+plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au delà de trente mille
+hommes à mettre sur les remparts d'Alexandrie. Méhémet-Ali, placé au
+milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me
+paraît assez redoutable pour penser qu'il convient d'y réfléchir à deux
+fois avant de se décider à venir l'attaquer.
+
+«Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce côté encore il ne manque
+pas de difficultés. Afin d'opérer avec confiance, il faut qu'ils se
+présentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des
+bords de l'Araxe à la frontière de Syrie, plus de cinquante marches à
+travers de hautes montagnes âpres et difficiles, dans un pays pauvre, au
+milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'armée
+à sa destination, pour s'y soutenir et l'empêcher d'être compromise, il
+faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des
+préparatifs immenses. La misère et les souffrances des troupes
+serviraient beaucoup la cause des Égyptiens. Elles seraient encore
+augmentées par les dévastations ordonnées. La multitude des Arabes
+bédouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de
+l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiarisés avec la
+domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'armée
+égyptienne se retirant à quelques marches, le sort de l'armée russe
+empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment où les Égyptiens
+se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-être, sous de
+tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une défaite des
+Russes, avancés si loin, entraînerait leur destruction et l'expédition
+serait à recommencer; d'abord avec les mêmes obstacles et de plus avec
+les chances contraires dont l'opinion serait frappée et chez les Russes,
+et chez les populations musulmanes, et chez les soldats égyptiens.
+
+«Tel est donc l'état des choses, et, si je me suis expliqué clairement,
+je crois avoir démontré que la destruction de Méhémet-Ali, aujourd'hui
+l'homme de l'Orient et le véritable chef des musulmans, est uniquement
+dans l'intérêt russe; que sa conservation et les garanties données à son
+avenir, tout en conservant l'unité de l'empire ottoman, entrent dans les
+éléments d'une sage résistance combinée, que les envahissements de la
+puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire
+ottoman ne peut être ressuscité, il faut au moins lui conserver les
+parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir
+acquérir de la force et des moyens de durée. Enfin il faut reconnaître
+que l'arrivée de Méhémet-Ali à la puissance, événement véritablement
+providentiel, offre aux hommes d'État de l'Europe l'occasion et le
+moyen de jeter les bases d'un système qui réparerait en partie les
+fautes de leurs devanciers.»
+
+La conférence de Londres poursuivait lentement et péniblement ses
+travaux, et semblait ne devoir produire aucun résultat. Elle se montrait
+comme une pâle imitation de cette autre conférence dont les travaux sans
+fin n'ont abouti qu'à fatiguer et à ennuyer l'Europe, en traitant
+pendant plusieurs années les affaires de la Belgique. Cependant le
+dénoûment approchait, et, quand on le croyait encore relégué dans un
+vague absolu, le traité du 15 juillet, préparé dans le silence et signé
+dans le mystère, fut conclu.
+
+On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer
+la question d'une manière amicale avec la France, en faisant faire par
+le baron Neumann, ministre d'Autriche à Londres, une ouverture à
+l'ambassadeur de France, dont l'objet était de lui proposer de s'appuyer
+sur elle pour faire assurer à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et la
+possession viagère des provinces d'Asie, moins Adana et un district de
+la Syrie. Le cabinet français répondit d'une manière évasive. Mais, vu
+la gravité des circonstances et les conséquences de la décision qui
+serait prise, peut-être eût-il été d'une sage politique de parler
+catégoriquement et, avant de signer le traité du 15 juillet, de donner
+confidentiellement connaissance de la résolution où l'on était de le
+conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystère en approchant du
+moment critique. On agit dans l'ombre. D'un côté, cette résolution
+hardie qui n'était nullement en harmonie avec les habitudes du
+gouvernement autrichien, de l'autre, la légèreté et la fatuité
+française, enfin les insurrections éclatées dans le Liban, servirent
+merveilleusement les désirs de ceux qui voulaient en amener la
+réalisation. Il fut signé, à l'étonnement universel de toute l'Europe.
+
+Jamais peut-être acte de politique n'était moins fait pour amener le
+résultat désiré par les parties contractantes, à l'exception de la
+Russie, qui avait un but spécial qu'elle atteignit tout d'abord. Les
+autres allaient directement dans un sens opposé. L'Angleterre voulait
+détruire la puissance de Méhémet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait
+employer, il était démontré, aux yeux de tous les gens raisonnables,
+qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question
+qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a
+été au moment de la faire éclater. Enfin la Prusse, étrangère aux
+intérêts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans
+raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu
+s'épargner les dangers; mais la vanité propre à la puissance
+prussienne, qui, en réalité puissance du second ordre, veut marcher de
+pair avec celles du premier, l'a entraîné à signer un acte européen. Je
+souhaite pour elle qu'elle se défie une autre fois de sa fortune, car
+elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi légère. Bien que la
+supériorité et les merveilles de son administration éclairée et l'esprit
+de son peuple l'autorisent à se placer plus haut que le chiffre de sa
+population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute
+autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure,
+celle dont un gouvernement éclairé ne doit jamais se départir, c'est
+celle des intérêts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient
+de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour
+la Prusse. Elle lui a dû sa fortune et son élévation; et plus tard,
+quand elle lui a été infidèle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et
+un miracle seul a pu la sauver. Les États prussiens ne sont pas de force
+et constitués de manière à renouveler souvent une pareille expérience.
+
+L'Autriche était placée dans une condition tout autre. Grande puissance,
+libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'idée
+de la contraindre. Ses intérêts lui commandent de protéger l'Égypte,
+dont la prospérité est un des éléments de la sienne, et elle doit
+désirer sincèrement tout ce qui donnera de la force à l'empire ottoman.
+Or il est incontestable que, si cet État, qui croule par la faiblesse et
+le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que
+gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le
+vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des
+peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses
+que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de
+toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les
+formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais
+bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur
+fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener
+une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le
+peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion
+équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Égypte est
+complétement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté
+de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse;
+dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles.
+La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le désordre;
+disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur
+des besoins; tout ira ensuite de lui-même.
+
+La conservation de l'empire ottoman intéresse l'Autriche de plus d'une
+manière. Placée la première des puissances de l'Europe en face de la
+Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que
+lui assure le partage, lui sera plus funeste qu'à tout autre. Arrivée au
+point de puissance que l'on peut conserver avec les éléments qui en
+garantissent le progrès, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que
+d'avoir les débouchés dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce
+qui contribuera à reconstruire cet État, si vaste et si faible, est dans
+les intérêts de l'occident et du midi de l'Europe.
+
+Mais la puissance des États et la création de leurs moyens d'action ne
+peuvent avoir que deux origines: celle qui vient du gouvernement, ou
+celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance naît de la
+conquête, avec l'enthousiasme et les intérêts qu'elle produit, et encore
+ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumières pour la
+constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un génie
+supérieur qui se trouve tout à coup l'apanage d'un souverain respecté et
+obéi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se
+trouve dans les éléments de la société même, dans ses besoins et dans
+les agglomérations qui en sont la conséquence.
+
+Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de
+départ. Méhémet-Ali, par la domination qu'il exerce, a créé un élément
+puissant. L'ordre régnait dans ses États, et il ne fallait, pour assurer
+une marche rapide vers des moeurs plus douces, que modérer un peu son
+avidité et son amour de l'argent.
+
+La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la
+justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection
+qu'ils réclament, et le développement des connaissances dans les
+sciences et dans les arts. Les créations de Méhémet-Ali étaient donc
+utiles à la puissance du sultan. Ses querelles passagères étaient sans
+conséquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilités
+venaient plutôt du Grand Seigneur que de son vassal.
+
+Toute la politique de la partie de l'Europe qui tient à la conservation
+de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer
+l'obéissance du vassal envers le souverain. C'était chose aisée pourvu
+que l'existence du vassal ne fût pas mise en question ou incertaine. Il
+ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprême était
+intempestif. Beaucoup d'années doivent précéder l'arrivée sur le trône
+d'un homme né sujet, que des circonstances extraordinaires désignent
+pour l'occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs délais.
+Si, dans le système que j'établis, les enfants ou les petits-enfants de
+Méhémet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent été appelés, par
+l'opinion de l'Orient, à remplacer un jour la race dégénérée d'Osman,
+quel inconvénient en serait-il résulté pour le monde? L'histoire
+n'est-elle pas remplie d'événements semblables? Plusieurs des principaux
+souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'ancêtres à qui les
+nécessités de l'époque où ils ont vécu, plus que leurs droits, ont fait
+prendre la couronne?
+
+Je crois avoir établi d'une manière incontestable l'aspect sous lequel
+le gouvernement autrichien aurait dû envisager la question d'Orient;
+mais l'Angleterre part d'un point de vue tout différent. Elle ne veut
+pas que l'Égypte soit forte et que ce pays, poste intermédiaire entre
+elle et ses possessions d'Asie, puisse résister à ses caprices. Elle
+veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et
+un concours utile à tous les besoins de son commerce. En un mot, nous
+avons intérêt à ce que l'Égypte soit forte et une utile alliée pour
+nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intérêt à ce que
+le sultan soit maître chez lui, et la Russie veut qu'il soit à ses
+ordres. De là l'alliance et l'harmonie qui règnent en ce moment entre
+ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces deux puissances
+et la France survenue en même temps.
+
+On comprend et l'on ne peut blâmer l'affection de l'Autriche pour
+l'Angleterre. Les deux États n'ont pas un seul intérêt en opposition.
+Chacun d'eux a un rôle particulier, qui se trouve être le complément de
+l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse armée et sa grande
+population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante
+par sa marine, et son armée est secondaire. L'une est riche par un
+commerce étendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son
+agriculture et son industrie, qui n'a rien à redouter de celle de
+l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et,
+des rapports naturels à l'amitié et à l'alliance, il n'y a pas loin. Les
+siècles ont consacré ces relations. Elles n'étaient qu'interrompues
+depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu à les rétablir. Il y a
+aussi un autre point de vue qui mérite d'être remarqué; c'est que la
+Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et
+qu'à ce titre les intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre se
+confondent, tandis que la France, nécessairement rivale et ennemie de
+l'Angleterre, peut avoir une politique variable qui la rapproche
+accidentellement de la Russie. À ce titre, le gouvernement autrichien
+devait être porté à resserrer ses liens avec la puissance britannique;
+mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais
+s'unir avec la perspective fondée d'une humiliation probable et les
+chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien préparer et dont les
+conséquences étaient impossibles à calculer. Le concours de l'Autriche,
+dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas être
+excusé, et le seul moyen de le justifier aurait été d'en faire une
+déclaration formelle à la France avant la signature, au lieu d'avoir
+gardé avec elle un profond silence et apporté un mystère impénétrable
+dans cette transaction. Cette démarche eût été un acte de déférence et
+d'amitié qui rendait moins amère une politique isolée, et le résultat
+infaillible de cette communication eût été d'empêcher la séparation de
+la France; car il est certain que jamais Louis-Philippe, dans sa
+position, avec les opinions et toutes les circonstances qui
+l'environnent, n'aurait voulu consentir à courir les chances que la
+signature du traité amènerait probablement. C'est donc le silence gardé
+pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France
+peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles
+elle est tombée ne blessent que ses intérêts propres et son avenir.
+
+L'Angleterre, seul véritable auteur du mouvement qui se préparait, et
+entraînée par une passion acharnée à la destruction de Méhémet-Ali,
+entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgré le succès obtenu,
+taxer de ridicules. Il n'était pas un seul homme en Europe, excepté lord
+Palmerston peut-être, qui crût le succès possible avec les armements qui
+s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun résultat
+favorable d'une entreprise exécutée avec si peu de moyens; et, plus
+tard, quand un succès inespéré est venu étonner l'Europe, il n'a pas
+changé de langage. C'était un acte de complaisance envers l'Angleterre
+auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il répugnait à l'emploi
+de moyens plus puissants, il avait regardé les hostilités comme sans
+conséquence et devant être de courte durée. Peut-être lord Palmerston
+avait-il l'arrière-pensée de le mener plus loin; peut-être aussi y
+serait-il parvenu; mais tout cela était un jeu dangereux; car l'orgueil
+de l'Angleterre, humiliée par un non-succès, avait aussi de graves
+inconvénients, et l'avenir, à tout homme prévoyant, devait paraître
+couvert de sombres nuages. La politique insensée de la France, réunie
+aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Méhémet-Ali, et les
+turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientôt les dissiper.
+
+Il est évident, pour tout Français raisonnable et instruit, que
+l'intérêt bien entendu de la France était de ne pas se séparer de
+l'alliance, afin d'influer d'une manière importante sur les décisions du
+conseil européen. M. Guizot[3] s'est laissé tromper et a été dupe de
+l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspiré. Nul doute que
+Louis-Philippe, informé de la résolution des puissances d'agir
+séparément, ne se fût rattaché à la proposition de l'Autriche dont j'ai
+parlé, afin d'obtenir un résultat pacifique. Mais, une fois la faute
+commise, une fois le traité signé et la France exclue de l'alliance et
+isolée, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopté.
+Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer
+une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'idée. Elle
+devait traiter la question d'une manière isolée et comme une chose
+déterminée. Elle devait déclarer que le traité du 15 juillet, dont le
+but était la destruction de Méhémet-Ali, lui paraissait un traité
+préliminaire de partage de l'empire ottoman; les événements qui se
+préparaient étaient trop graves à ses yeux pour qu'elle se dispensât
+d'intervenir; toute hostilité contre l'empire égyptien était donc une
+cause de guerre à ses yeux. En faisant cette déclaration, il fallait
+l'appuyer d'armements puissants de terre et de mer; en déclarant
+toutefois à l'Allemagne que, étrangère à ces débats, elle ne pouvait
+être l'objet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire
+aucune espèce de dispositions sur la frontière du Rhin qui fît naître
+les plus légères inquiétudes, mais en même temps envoyer sans retard à
+Alexandrie l'escadre française avec trois mille hommes de débarquement
+et trois ou quatre mille matelots, destinés, en cas de besoin, à monter
+l'escadre turque, et en même temps ordonner le rassemblement d'une armée
+de cent mille hommes à Lyon, destinée à entrer en Italie à la première
+hostilité en Orient, et faire faire une déclaration formelle à cet égard
+au prince de Metternich; mais se bien garder d'éveiller les passions
+révolutionnaires, de faire chanter la _Marseillaise_ et de menacer les
+bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France fût nette,
+juste, modérée et motivée, et c'est là le cachet de la force.. L'effet
+en eût été immense. On devait ajouter, pour faire connaître les
+véritables intentions du cabinet français, que tous les armements
+seraient abandonnés au moment même où l'on assurerait à Méhémet-Ali,
+comme vassal de la Porte, héréditairement la jouissance de la Syrie et
+de l'Égypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant,
+au moment où les hostilités auraient pu éclater, trente vaisseaux de
+ligne, dont vingt français et dix égyptiens. Notre armement si
+supérieur et la possession de Saint-Jean-d'Acre, que les trois mille
+hommes d'infanterie française auraient occupé, eussent imposé aux
+populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'eût bougé. Les
+armements en France eussent continué, parce que les Anglais auraient
+ordonné les leurs; et une supériorité de vingt vaisseaux nous assurait
+pour longtemps la possession exclusive de la Méditerranée. L'Europe eût
+été aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages
+au delà des limites de la raison, aurait dicté des lois sans tirer un
+seul coup de canon. Le ministère de Palmerston eût été renversé, et
+l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prévoir,
+eût mis tout en oeuvre pour prévenir une guerre dont elle devait
+éprouver les premières calamités.
+
+[Note 3: Ministre de France à Londres.]
+
+J'étais à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il
+occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de
+mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On
+se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en
+opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un
+moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de
+trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état
+du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir l'idée d'un
+emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.
+
+L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise
+sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de
+l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et
+venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de
+Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun
+concours à un collègue qui avait mis l'État dans un si grand péril et
+amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si
+la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette
+puissance. On eût dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez
+amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils
+n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous
+préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de
+Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de
+gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait
+pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite.
+Il disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était
+placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il attrait faits pour
+empêcher une collision si fâcheuse à son pays, et qui pour lui,
+personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que
+trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté
+par la France, eût été signé.
+
+Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux
+armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui
+commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance
+étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui
+amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la
+_Marseillaise_, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage
+de victoire.
+
+M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui
+nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas
+avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles
+avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse.
+Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et
+la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur,
+dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats
+innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la
+valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux,
+se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de la
+Révolution et des succès qui les ont accompagnées, quand on dépouille
+les événements de la fantasmagorie dont on se plaît à les entourer. Les
+gens de mon âge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine
+d'erreurs et de préjugés, doit, si elle veut s'instruire, lire le
+premier volume des _Mémoires_ du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où
+l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement expliquée et
+racontée.
+
+Après cette première faute, immense, impardonnable, qui menaçait le
+repos public et compromettait le développement régulier de nos forces et
+les rendait même dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a
+fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurément, il
+est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le
+nombre de ses ennemis.
+
+Que la France, plutôt que de s'abaisser, essaye de résister à l'Europe
+réunie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgré le peu de chances
+de réussir; mais l'attaquer capricieusement, la défier et menacer le
+repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette
+conduite est insensée. Qu'avaient à faire dans la question d'Orient le
+roi de Bavière, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de
+s'adresser à eux pour réparer des torts dont ils sont innocents
+qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous
+aiment. Et cette éternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter
+encore? Certes, j'ai plus que personne déploré la perte de nos provinces
+de la rive gauche et de la Belgique; peut-être même a-t-il été d'une
+mauvaise politique, au congrès de Vienne, de nous enlever des conquêtes
+qui n'ajoutaient à l'ancienne France que juste ce qui était nécessaire
+pour conserver l'équilibre avec les États qui, tous, depuis cinquante
+ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera
+favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne
+prenez pas pour une résolution magnanime ce qui n'est que de la
+jactance.
+
+De cette politique étourdie et insensée est résulté chez les Allemands
+le développement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien
+n'avait été préparé, depuis vingt-cinq ans pour la défense, rien n'avait
+été organisé; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement
+menacés dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur
+honneur, se sont mis en défense. Ainsi l'on a détruit la confiance que
+l'habitude et les intérêts de la paix avaient fondée. Mais, en jetant
+ainsi le gant à l'Europe, en résultat, on n'a rien osé, on n'a donné
+aucun secours à Méhémet-Ali, et, avec des escadres supérieures à celles
+des Anglais, on s'est hâté de regagner le port. On a été fanfaron dans
+les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations
+comme des hommes privés: la sagesse commande de craindre les dangers
+éloignés; le talent les fait découvrir de bonne heure et prépare les
+moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivés, le courage les fait
+mépriser et surmonter. Mais faire précisément l'opposé, voilà ce qui
+couvre de ridicule et de mépris un souverain et une nation.
+Louis-Philippe, en adoptant le système qui lui a été suggéré, a perdu en
+même temps l'opinion de sagesse dont il jouissait, à bon marché
+peut-être, et qu'il devait à la longanimité de son caractère, à l'espèce
+de talent que la nature lui a donné, et qui ne dépasse pas le moyen de
+conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentané, mais qui ne
+s'élève ni à concevoir un système ni à l'exécuter.
+
+Voilà le spectacle que la France a donné à l'Europe et dont j'ai eu
+l'âme navrée. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que
+j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractère
+français.
+
+On sait quel fut l'enchaînement des événements et les complications
+intérieures et extérieures qui survinrent. On se rappelle le début des
+opérations des alliés avec des moyens si peu en harmonie avec leurs
+prétentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas réussir.
+Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre
+Méhémet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout
+dans les montagnes, est toujours une chose très-grave. Des gens plus
+redoutables que les Égyptiens ont souvent succombé dans une lutte
+pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prévoir, ni
+croire, c'était l'état dans lequel était tombée l'armée égyptienne et
+les écarts inouïs de l'administration. Et ici je suis intéressé
+personnellement à montrer pourquoi cette armée a répondu si mal aux
+espérances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouvée si
+différente de ce que j'ai dit qu'elle était. J'ai vu ces troupes il y a
+sept ans, et le compte que j'en ai rendu était exact. Elles promettaient
+de devenir chaque jour meilleures; mais une armée est une création où il
+y a tant d'art, où tant de conditions sont à remplir pour la conserver,
+que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manière éclairée,
+peu de mois suffiront pour détruire les efforts de plusieurs années.
+
+Or Méhémet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop
+ignorant pour pouvoir être juge du choix des moyens. Les moeurs turques
+se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent,
+l'avidité et l'avarice jouent un grand rôle. Il a laissé dépérir son
+armée d'une manière déplorable et insensée. Quand lui, né en Macédoine,
+trouve très-bien au Caire d'être revêtu dans l'arrière-saison d'une
+bonne pelisse, il imagine que les soldats nés en Égypte peuvent exister
+en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des
+habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit,
+souvent gâté, et ne leur fait pas donner de viande. Réduite à un pareil
+état de souffrance sans exemple et continuel, une pareille armée se
+change en hôpital, sans lits, sans remèdes et sans médecins. La
+désaffection s'empare de chacun, et là où on avait trouvé émulation,
+zèle, dévouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse,
+indifférence et lâcheté.
+
+Méhémet-Ali a cru se rendre invincible en augmentant sans cesse ses
+forces de nouvelles levées, composées d'hommes mécontents, et commandées
+par des officiers que le nombre devait rendre nécessairement mauvais, et
+il n'a pas compris que de pareils renforts étaient plutôt une charge
+qu'un profit. Au lieu d'avoir une armée exercée, satisfaite, disciplinée
+et vivace, il a eu une masse confuse de populations mourantes.
+
+Je lui avais conseillé l'établissement de plusieurs camps permanents, où
+les moyens d'instruction, de bien être et de discipline seraient réunis
+pour les soldats dans des cantons choisis et unissant les avantages de
+la salubrité à ceux d'un site agréable, à portée d'exécuter des travaux
+utiles. Mais ces idées, qu'il avait accueillies et qui avaient frappé
+son esprit, en étaient sorties, sans doute peu après mon départ, car il
+paraît que rien de semblable n'a été exécuté.
+
+Les effets funestes de ces aberrations furent augmentés par l'apathie et
+les désordres privés d'Ibrahim-Pacha, qui passait sa vie au milieu des
+débauches de la table, et d'autres excès qui l'énervaient, tandis que sa
+vanité et sa jalousie lui rendaient suspect et désagréable
+Soliman-Pacha, dont les conseils, le concours et l'action avaient
+presque uniquement fait ses succès dans d'autres temps.
+
+Soliman-Pacha, éloigné d'Ibrahim, n'a pu avoir aucune influence sur les
+dispositions qui furent prises à l'apparition des Anglais. Placé à
+Beyrouth avec quelques troupes exténuées et malades, il n'avait aucune
+force respectable à ses ordres, et Ibrahim-Pacha, établi à Balbeck, où
+il n'avait rien à faire, ne pensait ni à combattre l'ennemi s'il
+débarquait, ni à empêcher l'insurrection de naître, ni à disposer ses
+forces de manière à la réprimer, si elle venait à éclater. Avec une
+pareille conduite et de semblables éléments, les résultats qui sont
+survenus étaient infaillibles.
+
+Ibrahim-Pacha eût dû choisir ce qu'il avait de plus disponible dans ses
+troupes, et se placer sur le revers du Liban, en face du point de
+débarquement des Anglais et à deux ou trois lieues; stimuler ses troupes
+par tous les moyens possibles, et faire occuper les points principaux du
+Liban par le reste de son armée afin d'imposer une crainte salutaire aux
+Maronites. Dix à douze mille hommes qu'il eût eus sous la main lui
+auraient donné les moyens de jeter à la mer les cinq ou six mille Turcs
+qui s'avançaient réunis à douze cents Anglais, force réelle de
+l'expédition. Un masque de troupes, laissé dans le Taurus, suffisait
+pour couvrir la Syrie contre le corps turc qui venait de l'Asie Mineure.
+La question allait se décider sur le bord de la mer. Les véritables
+ennemis étaient les Maronites. Il fallait les contenir et ils se
+trouvaient hors d'état de rien entreprendre le jour où les troupes de
+débarquement auraient été battues. Osman-Pacha, avec un détachement, fut
+dirigé sur le point où Ibrahim, à la tête de ses troupes, aurait dû se
+placer lui-même. Les forces d'Osman battues, tout fut dit. L'opinion,
+chez les Égyptiens, détruisit tout moyen ultérieur de défense, donna une
+confiance sans bornes à la population insurgée, détermina la défection
+de l'émir Bechir; tandis que, si la marche offensive des troupes
+débarquées eût été repoussée, et que les Anglais eussent été forcés de
+regagner leurs vaisseaux, les six mille Turcs débarqués désertaient et
+venaient se joindre aux troupes de Méhémet-Ali. C'est donc dans ce
+combat misérable, sans importance comme fait d'armes, mais immense sous
+le rapport de l'opinion, qu'est la solution de la campagne. Mais, après
+cet événement, il y avait encore bien des ressources. Il est vrai que
+celui qui n'avait pas compris une chose si simple ne pouvait remédier à
+ses fautes en adoptant le système qu'il avait alors à suivre.
+
+Ibrahim-Pacha laissa ses troupes éparpillées sur la côte, dans de
+petites places qui toutes furent enlevées successivement, ce qui
+augmenta encore l'effet de l'opinion qui lui était contraire.
+
+Puisqu'il avait laissé éclater la révolte du Liban, et que les troupes
+ne voulaient pas combattre, il devait les éloigner et les réunir, afin
+de les retremper par l'ascendant de son autorité et les moyens de toute
+espèce qu'il avait encore à sa disposition. Il devait évacuer sans
+retard le Taurus et toute la côte, excepté Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et
+Gaza, et placer toute son armée en Palestine, sur les bords du Jourdain
+à Nazareth, à Jérusalem, ayant ses avant-postes jusque sous les murs de
+Saint-Jean-d'Acre. Un corps de huit à dix mille hommes serait resté à
+Damas pour lui assurer les ressources de cette ville importante, et, se
+trouvant à l'est de l'Anti-Liban, ce corps aurait pu conserver la libre
+communication avec l'armée. La principale force de la cavalerie eût été
+réunie dans la plaine d'Esdrelon, d'où elle aurait pu se porter dans
+toutes les directions. La communication avec l'Égypte se trouvait
+assurée. On pouvait en recevoir des secours. Saint-Jean-d'Acre, ainsi
+appuyé, était difficile à prendre.
+
+Je sais bien que, vu la manière dont les choses se sont passées à
+l'égard de cette ville, toutes ces dispositions n'eussent pas empêché
+l'ennemi de s'en emparer; mais il était facile de la mettre en meilleur
+état de défense. D'abord il fallait blinder le magasin à poudre, afin de
+le mettre à l'abri des bombes, et, à cet égard, les Turcs, même les
+anciens Turcs, en savent autant que nous. Cette explosion ne devait donc
+pas avoir lieu. Ensuite, jamais défense maritime n'a été moins bien
+préparée. En visitant Saint-Jean-d'Acre, j'avais remarqué le mauvais
+système de batteries placées sur des terrasses voûtées, protégées
+seulement par un parapet en pierre, et je me suis fatigué à répéter à
+Méhémet-Ali que ces sortes de défense ne signifient rien; que la
+maçonnerie, en fortifications, pour être utile, doit être couverte, et
+que ce qui est en vue du canon de l'ennemi doit être en terre et
+suffisamment élevé, pour mettre à l'abri les défenseurs; qu'ainsi, à
+Saint-Jean-d'Acre, si l'on ne pouvait pas régulariser la défense, il
+fallait placer extérieurement des batteries sur le bord de la mer, en
+avant des remparts; mais tout cela a été oublié. Les canonniers
+cependant sont restés à leur poste et se sont fait tuer bravement. On ne
+peut concevoir de quelle stupidité était doué leur commandant, puisque,
+ayant vu, la veille de l'attaque, des chaloupes ennemies établir des
+bouées dans des points déterminés, il pensa que c'était l'indication du
+lieu où les vaisseaux devaient s'embosser, tandis que c'était celle des
+bas-fonds qu'il fallait éviter. Il fit, dès ce moment, pointer les
+canons de la forteresse sur les points où personne ne devait se
+présenter, et, le lendemain, les vaisseaux s'avançant beaucoup plus près
+qu'il ne l'avait supposé, il n'imagina pas de faire pointer plus bas.
+Toute l'artillerie égyptienne tira par-dessus les vaisseaux, et, ne les
+atteignant pas, se borna, par son feu, à percer quelques voiles et à
+endommager quelques manoeuvres.
+
+Si, au contraire, Saint-Jean-d'Acre eût été mieux disposé contre
+l'attaque d'une flotte, celle-ci eût éprouvé des périls, et la ville eût
+moins souffert. La garnison, en liaison avec l'armée, eût été
+encouragée. Comme, pour prendre une place maritime qui se défend, il
+faut d'abord débarquer et l'envelopper, jamais les Anglais et les Turcs
+n'auraient osé exécuter leur descente et s'éloigner de la côte, parce
+que, dans un pays ouvert, sans cavalerie, et loin de leurs alliés, les
+Maronites, qui n'auraient pas osé quitter les montagnes, ils pouvaient
+être accablés. Dès ce moment, la résistance de Saint-Jean-d'Acre
+rétablissait tout. La campagne se prolongeant, et l'hiver étant arrivé,
+les Anglais, forcés de s'éloigner d'une côte dangereuse et sans abri,
+devaient remettre au printemps la suite de leurs opérations.
+
+On avait alors du temps devant soi, et tout était changé. L'armée
+égyptienne, renforcée par les envois de l'Égypte, reprenait, après le
+départ des Anglais, possession des pays qu'elle avait évacués. Les
+insurgés du Liban auraient pu être châtiés, et, l'année suivante, tout
+était à recommencer de la part des alliés.
+
+Jamais, je le répète, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de
+combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et
+le sort d'une armée. Le plan ci-dessus développé pendant les opérations,
+je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu
+alors le prince de Metternich. L'armée égyptienne avait toujours sa
+retraite sur l'Égypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait
+maîtresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise
+fortune.
+
+Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tête est militaire, n'ait
+conçu et voulu ce système d'opérations; mais, éloigné de son chef, il
+n'a pu exercer sur lui une salutaire influence.
+
+Je n'écris pas l'histoire de cette misérable et déplorable campagne.
+Ainsi je n'entrerai pas dans plus de détails à cet égard. On sait ce qui
+arriva; on connaît cette retraite par le désert, au milieu de l'hiver,
+avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui
+entraînèrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent réduits à
+suivre cette direction. Soliman-Pacha, chargé du commandement de cette
+colonne, a montré, par la force d'âme et l'énergie qu'il a déployées,
+tout ce qu'il vaut, et il a justifié pleinement le cas que je fais de
+lui et les éloges que je lui ai donnés.
+
+Les éléments de résistance étaient devenus nuls pour Méhémet-Ali, et il
+était évident que cette fatalité, ces illusions et cette force de
+l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientôt sa
+perte en Égypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombât
+pas, et cette circonstance, au moment où il était obligé de combattre
+corps à corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgré la
+mauvaise foi de celui-ci, qui ne se démentit pas un seul moment.
+
+Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la
+politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intérêts
+de la paix du monde, et, satisfait d'avoir échappé aux épouvantables
+chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards.
+Plus qu'un autre, il avait peine à croire aux résultats que la
+combinaison politique dans laquelle il était entré, peut-être bien
+légèrement, avait amenés, à l'étonnement du monde entier. Aucun, au
+surplus, de ceux qui y ont concouru n'a porté un jugement différent sur
+cette issue; mais lui n'a pas manqué une occasion de le proclamer.
+
+Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre.
+Dans l'instant où la décomposition de l'armée égyptienne s'était opérée,
+il n'était plus possible d'espérer des chances favorables pour
+Méhémet-Ali.
+
+Je l'engageai donc à accepter tout de suite, sans plus de difficultés,
+les propositions qui lui étaient faites, en prenant cependant des
+garanties pour qu'elles fussent exécutées de bonne foi, et ces conseils
+ne lui ont pas été donnés en vain. Les changements survenus dans la
+situation des choses ayant fait renaître naturellement nos conversations
+avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie
+indirecte, les mêmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me
+répondrait une lettre à la communication que je lui avais faite, et que
+je l'enverrais en original à Boghos-Bey, comme par suite d'une
+indiscrétion. Depuis ce moment, tous les débats ont été terminés. Les
+arrangements entre le Grand Seigneur et Méhémet-Ali ont été conclus, et
+il ne reste plus qu'un voeu à former, c'est que Méhémet-Ali emploie les
+années qu'il lui reste à vivre à assurer la durée de ses oeuvres, en
+s'occupant avec efficacité du bien-être et du bonheur des peuples qu'il
+gouverne et qu'il léguera à ses enfants.
+
+APPENDICE
+
+Après avoir fait le récit des créations de Méhémet-Ali et présenté le
+tableau de la puissance qu'il avait élevée par son irrésistible volonté,
+on peut être étonné de la faible résistance qu'il a opposée à l'attaque
+dont il a été l'objet; je crois donc à propos de chercher la cause de sa
+chute et d'en faire connaître les circonstances.
+
+Aucune exagération n'a existé dans le jugement que j'ai porté en sa
+faveur.
+
+Les troupes égyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait
+une valeur réelle. Ses différentes armes étaient suffisamment instruites
+pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont
+donné la preuve. L'examen circonstancié auquel je me suis livré, en
+inspectant les troupes qui m'ont été présentées, a confirmé mes
+premiers aperçus, et je déclare de nouveau que particulièrement
+l'artillerie et la cavalerie pouvaient être comparées à des troupes
+européennes. Une bonne organisation, bien calculée, avait été donnée à
+cette armée et ajoutait à sa valeur. La campagne faite aux sources de
+l'Euphrate et la bataille de Nézib, gagnée, le 24 juin 1839, sur l'armée
+ottomane, fort supérieure en nombre et en artillerie, la destruction
+complète de celle-ci et la perte de tout son matériel ont confirmé de
+nouveau le jugement porté et les éloges donnés.
+
+Mais, si des soins intelligents, une forte volonté, avaient créé cette
+armée, les soins d'entretien lui avaient complétement manqué. Sans solde
+pendant plus d'une année, misérablement nourrie, vêtue de toile au
+milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit à vue d'oeil et
+perdit bientôt son énergie. Aucune armée européenne n'aurait supporté
+mieux qu'elle cette difficile épreuve; car, si l'on peut exiger de
+bonnes troupes de résister à de grandes souffrances et de grandes
+privations, ce ne peut être que pendant un temps assez court dont on
+aperçoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces
+de l'homme ont des bornes, et une armée est une chose si artificielle,
+que, pour la conserver au milieu des éléments de destruction qui ne
+cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour à
+chercher à l'améliorer. Méhémet-Ali était Turc et en avait conservé les
+moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'était élevée
+au-dessus de la leur, sous d'autres il était resté à leur niveau. Avide,
+il ne concevait pas des bénéfices qui ne fussent pas pour lui. Prêt à
+tout sacrifier, et sans mesure, pour opérer et exécuter ce qui était
+l'objet de sa passion, il se livrait à la plus grande parcimonie pour en
+assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un
+gouvernement que de savoir dépenser à propos et avec mesure. Ainsi,
+quand l'Europe se préparait à intervenir, par la force des armes, dans
+la querelle turco-égyptienne, l'armée égyptienne était dans un état
+misérable; et, au lieu de pourvoir à ses besoins, il faisait de
+nouvelles levées qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur.
+Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispersé ses forces d'une manière peu
+judicieuse. La plus grande partie était sur l'Euphrate, en présence de
+quelques troupes ottomanes nullement menaçantes ni dangereuses; d'autres
+à Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chaîne
+du Liban, tandis que c'était là, en présence des Européens, qu'il devait
+réunir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait à son bord, il
+est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents
+Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur
+nombre; mais elles étaient nouvelles pour les Égyptiens, dont les forces
+étaient tellement éparpillées, qu'ils ne purent opposer aucune
+résistance sérieuse; de manière qu'une action d'un moment entre quelques
+milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes
+de débarquement. Mais ce qui, indépendamment des mauvaises combinaisons
+du général égyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des
+Maronites. Là était le seul véritable danger de Méhémet-Ali, danger
+qu'il avait été le maître de prévenir et d'éviter en administrant avec
+modération et douceur les habitants de la Syrie en général et les
+Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais démontré si souvent
+l'importance. Ces populations l'avaient appelé de leurs voeux, l'avaient
+reçu comme un libérateur, et s'étaient soumises à ses lois avec
+empressement et reconnaissance, à cause de leur éloignement pour les
+Turcs de Constantinople, qui leur étaient odieux par suite de leurs
+exactions. Méhémet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il
+avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modérer les impôts et
+de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et
+moins d'avidité, il eût pu faire des Maronites l'appui fondamental de
+son autorité en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'Égypte.
+
+Une fois la révolte du Liban devenue générale, l'armée égyptienne
+s'occupa à se réunir. Elle évacua ses positions et se rapprocha de
+l'Égypte. Les mouvements furent lents et décousus. On avait négligé les
+dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure
+de résister à un bombardement; de manière qu'un armement
+très-considérable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune
+espèce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, détruisit toutes les
+défenses et fit sauter le magasin à poudre. La partie de l'armée qui
+était venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'être en arrière, à peu
+de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison
+en conservant sa communication avec elle, s'était éloignée sans motifs
+et sans raison, sans se lier avec le gros de l'armée, qui, rassemblée à
+Damas et complétement isolée, dut faire sa retraite par le désert, sur
+Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise
+aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau
+et de vivres, et après avoir souffert tout ce que l'histoire peut
+présenter dans ses récits de plus déplorable et l'imagination concevoir
+de plus triste. En peu de jours, l'armée égyptienne perdit toute sa
+puissance réelle et tout son prestige. Aussi Méhémet-Ali n'eut-il plus
+qu'à implorer les conditions les moins dures et à s'y soumettre. Toute
+résistance était devenue impossible. Le sort de l'Égypte était fixé.
+
+Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les
+puissances de l'Europe, et je chercherai à reconnaître d'abord si elle a
+été équitable et si elles n'ont pas foulé aux pieds les droits de
+Méhémet-Ali, qu'elles-mêmes avaient reconnus et consacrés.
+
+En 1832, les débats survenus entre Méhémet-Ali et Abdalla-Pacha
+amenèrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui
+avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse
+pour le pacha d'Égypte, et son armée, après une suite de victoires dont
+j'ai exposé les circonstances, arriva jusqu'à Konieh, où il fit
+prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Après chaque succès,
+Ibrahim-Pacha s'était arrêté, attendant le moment de rentrer dans
+l'ordre naturel de soumission qu'il devait à son souverain, mais avec
+les garanties nécessaires à sa sûreté. De Konieh, il eût pu se rendre à
+Scutari sans obstacle, et le sultan était à sa discrétion; car les
+secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crimée, n'étant pas
+arrivés, n'auraient pu empêcher des entreprises plus graves, mais il ne
+voulait que la paix. Les puissances européennes étant intervenues dans
+ces débats, un traité fut signé qui laissait à Méhémet-Ali
+l'administration des pays au delà du Taurus, avec un tribut dont la
+quotité fut fixée; la soumission et l'obéissance furent rétablies entre
+le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre.
+
+Mais l'humiliation du sultan avait profondément blessé son coeur, et, en
+signant le traité, il n'était occupé que d'arriver au moment où il
+croirait pouvoir le détruire. Lorsqu'en 1834 j'étais à Constantinople,
+je fus frappé des bruits de guerre qui y régnaient et des projets
+hautement avoués de recommencer les hostilités. Les ambassadeurs et les
+ministres étrangers n'étaient occupés qu'à empêcher le gouvernement turc
+d'entrer dans une voie si funeste, et à calmer une ardeur si peu
+opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il était
+hors de leur puissance d'en détruire le germe.
+
+À mon arrivée en Égypte, Méhémet-Ali, parfaitement instruit de toutes
+ces choses, répugnait à payer des tributs qui étaient destinés à fournir
+les moyens de l'écraser. Mais la moindre observation et son bon sens
+naturel lui firent bientôt sentir que rien ne serait plus contraire à
+ses intérêts que d'hésiter à remplir ses engagements, attendu qu'eux
+seuls fondaient ses droits à la position exceptionnelle qu'il occupait.
+Le traité de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et
+qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de
+l'Europe, qui, dès lors, lui servait de garantie. Il a été fidèle à ce
+parti et a enlevé au Grand Seigneur tout prétexte de le combattre et de
+chercher à détruire sa puissance. Mais le sultan avait augmenté le
+nombre de ses troupes, et, poussé par les intrigues des Anglais, il se
+décida tout à coup à commencer des hostilités et attaqua l'armée de
+Méhémet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et
+l'armée turque fut anéantie à Nézib. Alors le sultan comprit la
+conséquence de sa conduite et le danger dont il était menacé. Il se hâta
+de réparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de
+la paix. Elle était convenue et au moment d'être signée quand
+l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et
+l'on s'occupa, non pas de protéger les droits et les intérêts de celui
+qui avait été fidèle à ses engagements, mais au contraire de celui qui
+les avait violés. Si l'Europe ne fût pas intervenue, tout rentrait dans
+l'ordre, suivant les stipulations du traité de Kutayeh. La vice-royauté
+de l'Égypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan
+aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le
+défendre. Tous les éléments de forces rassemblés, qui chaque jour
+pouvaient s'accroître, ont disparu, là même où ils avaient le plus de
+chance de développement. Les ennemis de Méhémet-Ali répondent qu'au lieu
+de cela le sultan aurait péri renversé par son vassal. Nullement, erreur
+complète: jamais le vice-roi n'a conçu la pensée, éprouvé le désir de
+détrôner son maître. Le sang d'Othman a encore trop d'éclat en Orient
+pour cesser de régner. Ce lien peut être plus ou moins serré, mais on ne
+peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la
+religion, qui joue un si grand rôle parmi ces peuples.
+
+L'empire turc, depuis près d'un siècle, présente le spectacle de la
+faiblesse, du désordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut être
+rétablie dans son ensemble que lorsque l'ordre régnera dans ses
+principales parties, que l'obéissance y sera habituelle, à l'état
+normal, et l'intelligence en voie de développement. C'est le seul moyen
+de le rendre à la vie; mais il est trop étendu et trop vaste pour que
+l'action centrale puisse se faire sentir d'une manière efficace à ses
+extrémités avant qu'on les ait préparées à la recevoir; pour y parvenir,
+il faut que plusieurs centres d'actions, d'où partent des efforts
+simultanés, agissent dans ce but. C'est à l'Égypte, dont la population
+est arabe, qui, par sa position géographique et les rapports de tous
+les temps, possède une action facile sur tout ce qui est Arabe, à
+remplir cette mission sur tout le midi de l'empire, à le réorganiser et
+à le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle réagira
+puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile.
+L'Égypte rendue faible, tout reste dans le désordre et l'anarchie, aucun
+progrès utile ne peut être espéré; et, comme rien n'est stationnaire
+dans ce monde, les éléments de faiblesse et de destruction s'accroîtront
+toujours là où Méhémet-Ali avait trouvé le secret de créer une autorité
+irrésistible, car sa volonté ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pût
+vaincre; on lui obéissait ponctuellement dans toute l'étendue de ses
+domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontières de
+l'Abyssinie, les communications étaient parfaitement sûres, au grand
+étonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amélioration
+matérielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant
+dans toute sa force et sa liberté.
+
+L'intérêt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation
+de la puissance de Méhémet-Ali, et l'Europe aurait dû chercher à exercer
+sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et à le diriger
+sans s'occuper à le détruire; il pouvait devenir l'élément principal de
+la réorganisation et de la force de l'empire ottoman. Méhémet-Ali
+jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit
+d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrès
+rapides, ardente, passionnée, la première de l'Asie; car la population
+arabe, enfin, n'en est pas à faire ses preuves de capacité. N'a-t-elle
+pas précédé les Européens dans la civilisation, dans les sciences, dans
+la pratique des moeurs sociales généreuses et dans la culture des
+sentiments qui honorent le coeur humain.
+
+Assurément, si on compare l'élément méridional de l'empire ottoman à
+l'élément septentrional, tout est à l'avantage du premier. Une
+population presque homogène l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup
+sur celles qui sont divisées par les races et les religions. Les
+millions de chrétiens placés au milieu des Osmanlis rendront toujours,
+quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnérable. Elle est
+plus près des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que
+l'autre assez près de la première pour la secourir dans toutes ses
+provinces, ne peut être attaquée dans le centre de sa puissance et peut
+être mise très-facilement hors de toute atteinte.
+
+Les puissances de l'Europe, dont les conférences sur les affaires
+d'Orient n'amenaient aucun résultat, avaient des vues différentes, car
+la France voulait la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, tandis
+que l'Angleterre avait la passion de la détruire; aussi se
+séparèrent-elles, et tout à coup le traité du 15 juillet, qui consacrait
+une alliance hostile à l'Égypte, fut signé entre l'Angleterre,
+l'Autriche et la Russie. On avait réclamé l'adhésion de la France, sans
+la mettre dans le secret absolu des conventions arrêtées, mais non
+encore signées. La légèreté de l'ambassadeur de France et une sorte de
+hauteur dédaigneuse l'empêchèrent d'ajouter foi aux avis confidentiels
+qui lui furent donnés par le ministre d'Autriche. Le gouvernement
+français apprit avec étonnement qu'il était exclu d'un concours où il
+aurait pu exercer une influence utile.
+
+L'Angleterre était seule passionnée dans cette question; l'Autriche et
+la Russie agissaient de complaisance, et peut-être croyaient-elles sans
+danger pour Méhémet-Ali les faibles armements dont il était menacé, et
+qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui
+voulait le sauver et qui par son isolement était maîtresse de ses
+actions, s'effraya trop du danger de faire éclater, par une attitude
+ferme et décidée, une guerre dont personne ne voulait. Une seule
+démonstration eût tout terminé à notre gloire. Il fallait, au lieu de
+rappeler l'escadre à Toulon, l'envoyer à Alexandrie avec de doubles
+équipages pour remplacer à bord de l'escadre ottomane les matelots turcs
+que l'on aurait fait débarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie
+française avec un général intelligent et de choix à Saint-Jean-d'Acre
+pour y tenir garnison; leur présence eût assuré le repos et l'obéissance
+des Maronites et prévenu l'insurrection générale du Liban, véritable
+danger de Méhémet-Ali.
+
+Le début de la lutte eût été terrible pour l'alliance par suite de notre
+grande supériorité; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se
+fussent décidés à réunir plus de moyens et à ajourner les hostilités, la
+saison avancée forçait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver,
+les esprits se seraient calmés; tout se serait pacifié; la puissance de
+Méhémet-Ali était sauvée, et le but que se proposait lord Palmerston
+avec tant d'audace était manqué.
+
+J'ai dit que l'Égypte, source de richesses inépuisables, peut être mise
+à l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme
+un réduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui
+viendraient en aide à l'empire, comme le feraient ses alliés d'Europe
+s'il était attaqué. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour
+parvenir à la rendre telle, il suffit de rétablir le lac Maréotis, en y
+introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace étroit par
+lequel serait établie sa communication avec la mer. Cette mer
+intérieure, portant une flottille, conserverait à cette place, à plus de
+trente lieues dans l'intérieur de l'Égypte, des communications d'où elle
+pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques
+fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empêcher toute
+descente. Un débarquement est impossible sur la côte du Delta; il en est
+presque de même au-dessous de Damiette. Reste donc le désert de Syrie,
+qui se trouve impossible à traverser pour peu qu'il soit défendu par
+quelques forts véritables qui assurent la possession des puits. Ainsi,
+par toutes ces circonstances, il entrait dans les intérêts bien entendus
+de la force de l'empire ottoman de conserver Méhémet-Ali puissant et
+grand, assuré qu'une fois tranquille sur son existence politique il
+consacrerait pour le soutien de son maître et la défense de l'empire
+dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il
+l'avait déjà fait avec empressement lors de la guerre contre la Grèce
+révoltée, quand le sultan lui fit la demande de son armée et de sa
+flotte. C'était cependant toujours au nom de l'intérêt et du salut de
+l'empire ottoman que l'on s'occupait de détruire son meilleur appui,
+celui qui aurait pu et dû être le bras droit du sultan.
+
+L'Angleterre était conduite dans sa politique haineuse et ardente contre
+Méhémet-Ali tout à la fois par ses passions contre la France et par un
+intérêt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des
+préférences dont la France était l'objet en Égypte, et rêvant la
+possession de ce pays. Sans le langage énergique de la France et de
+l'Autriche, elle eût obtenu ce résultat. Ce but manqué, lord Palmerston
+voulait au moins enlever à l'Égypte tout moyen de résister quand la
+situation de l'Europe lui laisserait la faculté de s'en emparer.
+
+Si quelques doutes pouvaient subsister à cet égard, ils seraient
+facilement levés si on réfléchit avec quelle instance et quelle ténacité
+le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de
+fer pour établir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait
+eu la pensée d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il paraît
+qu'on y a renoncé. J'ai démontré dans le cours d'un autre ouvrage
+combien cette construction était inutile, difficile et inopportune; et
+cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insensé que
+celui de la vallée du Nil. S'il a pour objet spécial de diminuer le
+temps nécessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le
+temps nécessaire pour effectuer ce voyage est déterminé par la marche
+des bâtiments à voile et à vapeur sur les différentes mers à parcourir,
+on demande quel avantage il pourrait y avoir à économiser un ou deux
+jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps général ne
+peut être raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation
+dans l'intérieur de l'Égypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune
+marchandise d'Europe n'arrive en Égypte pour y être vendue. Ce pays ne
+consomme à peu près rien: des toiles suffisent pour l'habillement du
+peuple, et, pour la classe élevée, fort peu nombreuse, des draps
+fabriqués sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits
+du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les
+conduire à Alexandrie. Dans la haute Égypte, les transports ne peuvent
+s'éloigner de son cours, à cause même du peu de largeur de la vallée.
+Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient.
+Trois ou quatre petits bateaux à vapeur suffiraient et au delà à tout le
+mouvement commercial de l'Égypte. Quant aux transports des individus, il
+suffit d'avoir entrevu l'Égypte pour être assuré qu'aucun fellah ne
+payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course
+fût-il réduit à un médin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers
+d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilité, aucun
+emploi possible; et, par conséquent, l'idée de le construire est
+complétement dépourvue de bon sens et de raison.
+
+Il y a sans doute cependant un but caché, et il ne peut être que
+d'établir partout des ateliers anglais, de multiplier les établissements
+anglais, d'accoutumer les Égyptiens à voir partout des Anglais commander
+et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et après avoir pris une
+espèce de possession, ils puissent se déclarer les maîtres du pays.
+Voilà le véritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de
+Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multiplié ses
+efforts pour refuser une concession que Méhémet-Ali n'avait jamais voulu
+accorder.
+
+Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les
+temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des
+matériaux aux Égyptiens, matériaux qui ne leur serviront à rien, et en
+exécutant des travaux chèrement payés, qui ne donneront aucun résultat
+utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des trompés; mais,
+assurément, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront
+les capitaux nécessaires pour créer et établir un chemin de fer dans la
+vallée du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour régler
+ainsi leurs intérêts.
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIÈME
+
+
+«Alexandrie, le 6 août 1839.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Une lettre reçue par le bateau à vapeur français, arrivée ici le 4 de
+ce mois, et datée de Carlsbad, le 9 juin écoulé, m'a fourni l'occasion
+de soumettre à Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et
+très-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le
+maréchal. Son Altesse y a été doublement sensible et par l'autorité de
+leur source et par le témoignage de bon souvenir. Elle m'a spécialement
+chargé d'invoquer pour l'Égypte la continuation de cette amitié si
+précieuse à laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien
+noble aliment. Son Altesse espère aussi qu'ayant différé le voyage de
+Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le
+maréchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos écrits,
+qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le
+maréchal, l'Égypte compte parmi ses plus beaux moments celui où vous
+l'avez honorée de votre présence: on y connaît aussi que «l'amitié d'un
+grand homme est un bienfait des dieux.» Elle a toute confiance dans vos
+sentiments.
+
+«En ce moment, votre présence auprès de personnes augustes ne peut être
+que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitués à voir surgir
+en Turquie des hommes de la trempe de Méhémet-Ali (et ils sont fort
+rares, en effet), ont dû apprécier la conduite pleine de convenance, de
+modération et de dignité qu'il a tenue dans les circonstances critiques
+où le plaçait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan.
+La victoire éclatante qui a dissipé l'armée sous les ordres de
+Masin-Pacha a dû moins les surprendre, parce que de vous-même, monsieur
+le maréchal, ils avaient appris la supériorité en instruction,
+discipline et courage des troupes égyptiennes, et ils auraient vainement
+cherché un meilleur juge en cette matière; mais ce qui ne doit pas
+manquer de produire une sensation propre à provoquer leur sympathie pour
+Méhémet-Ali, c'est la modération dont il a fait preuve lorsqu'il s'est
+trouvé victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par
+mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la
+Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut être
+grand, de cette grandeur d'âme qui est le partage des hommes vraiment
+prédestinés: toute hostilité cessa au même instant. Ce qu'il demandait
+constamment pour sa sécurité et celle de sa famille, pour la
+conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger
+violemment par la force, l'hérédité pour tous les pays sous sa
+domination, aucun excepté, il le demande au nouveau sultan,
+Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui déclarant qu'il ne fera point la
+guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique,
+méritée, non arrachée par la violence, et promet son concours à la
+réorganisation et à la défense de l'empire, qu'il veut, avant tout et
+par-dessus tout, uni et formidable.
+
+«Il est vrai qu'en même temps il porte au pied du trône l'expression de
+son désir de voir éloigner de la direction des affaires le sadi-arem
+actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de
+personnalité. Méhémet-Ali est d'un caractère trop supérieur pour
+s'arrêter à l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet
+homme, qui a voué à lui-même et à bien d'autres personnages éclairés une
+haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman,
+dans sa position éminente de sadi-arem, avec un sultan si jeune.
+Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la férocité, et, pour le
+triomphe de ses créatures et de ses convenances, il n'aurait égard ni à
+aucune tête respectable ni à aucun principe; tout moyen lui est licite,
+dût-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire à feu et à
+sang. Nous ne sommes plus dans un siècle, monsieur le maréchal, où la
+puissance d'un pareil grand vizir puisse être maintenue; ceux qui le
+soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie,
+s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste.
+
+«Méhémet-Ali s'attend à voir ses demandes exaucées pour le bien de tous
+et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en était
+autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes
+modifications; il est résolu, et sans retour, de se maintenir dans sa
+position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne
+pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les
+forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une
+portion seulement de ce qu'il possède, il devrait croire qu'on veut
+détruire le peu de vitalité qui existe encore dans l'empire et sa
+nationalité; il se croirait dans la nécessité d'une résistance d'autant
+plus opiniâtre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale.
+Méhémet-Ali, même avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut
+faire encore avec du courage et de la résolution.
+
+«Agréez, etc., etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+Voici les deux lettres que je lui écrivis en réponse:
+
+
+«Vienne, le 8 septembre 1839.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu avec un véritable plaisir la lettre que vous m'avez fait
+l'honneur de m'écrire, le 6 août, qui vient seulement de me parvenir. Je
+me suis identifié avec les intérêts de l'Égypte, avec la cause de
+Méhémet-Ali, et j'ai joui du succès de ses armes. Aussi toutes les
+nouvelles qui viennent de votre pays sont-elles remplies d'intérêt pour
+moi, et, quand elles me sont adressées, elles sont reçues avec
+reconnaissance. J'accepte, monsieur, avec empressement la promesse que
+vous me faites de m'écrire souvent, et je prends l'engagement de vous
+répondre exactement.
+
+«J'ai joui beaucoup de la victoire de Nézib; elle a satisfait mon
+penchant et réalisé mes prédictions. J'avais annoncé à tout le monde
+ici et répété à satiété que, s'il y avait une collision, l'armée
+ottomane serait, non-seulement battue, mais encore dispersée et
+détruite, et il me semble que les choses se sont passées précisément
+ainsi. J'ai reçu de Soliman-Pacha une relation très-intéressante de la
+bataille, que j'ai communiquée à plusieurs personnes; lue avec un grand
+intérêt, elle a appris à chacun combien l'armée égyptienne est devenue
+manoeuvrière, car on ne pouvait pas exécuter le mouvement décisif qui a
+été fait sans avoir des troupes très-instruites et très-disciplinées.
+
+«Vous imaginez bien que toutes les affaires qui vous concernent sont
+l'objet de toutes les conversations et l'aliment de tous les discours.
+Chacun a son système, et, pour mon compte, je remets à une époque peu
+éloignée à vous communiquer mes idées à cet égard, pouvant profiter
+alors d'une occasion sûre; mais tout le monde s'accorde à trouver que le
+vice-roi a prouvé une grande habileté en montrant une si grande
+longanimité avant l'explosion, en apportant ainsi à l'Europe la preuve
+qu'il ne voulait pas sortir des limites de ses droits reconnus, et en
+s'en tenant à une défensive légitime et nécessaire. En cette
+circonstance, il est vrai, il a été servi puissamment par les passions
+et l'aveuglement de ses ennemis; mais c'est un auxiliaire précieux pour
+arriver à ses fins, dont un homme aussi véritablement habile que Méhémet
+ne manque jamais de profiter.
+
+«Le vice roi a grandement raison de vouloir aujourd'hui fonder l'avenir
+et la puissance de sa famille; car, assurément, l'occasion est
+favorable. Je ne puis qu'applaudir aux assurances qui terminent votre
+lettre: elles conviennent à sa position, et je ne puis qu'approuver une
+politique que je crois promettre des avantages, ne pas présenter de
+véritables dangers; mais il ne doit cependant pas perdre de vue que le
+résultat doit être de faire arriver, le plus tôt possible, à un état de
+choses définitif. Au surplus, je reprendrai la plume incessamment et je
+m'expliquerai d'une manière plus intelligible.
+
+«Soyez assez bon, etc., etc.»
+
+
+«Vienne, le 10 septembre 1839.
+
+«Monsieur,
+
+«Je tiens ma parole et reprends la plume pour vous parler de nouveau des
+intérêts de Méhémet-Ali et du jugement que je porte sur la situation des
+choses. Je vous répéterai encore combien j'ai joui de voir le pacha, dès
+le début, adopter une marche si sage et montrer une si grande
+modération. Cette conduite l'a beaucoup élevé dans l'opinion, et il a
+montré en cette circonstance, par son calme, que ses actions sont le
+résultat de combinaisons positives et de projets conçus avec autant de
+maturité qu'exécutés avec résolution.
+
+«Une seule chose m'a étonné après la victoire, c'est qu'il ait confondu
+avec une affaire aussi capitale et d'une aussi grande portée que la
+possession héréditaire de ses États pour sa famille une question de
+personnes, question momentanée et transitoire. Assurément, je sais tout
+ce qu'est Khosrew-Pacha, et le peu d'estime qu'il mérite; mais il avait
+naturellement une grande influence sur le Divan, et, si son renvoi n'eût
+pas été une des conditions imposées par le vainqueur, nul doute que les
+demandes de Méhémet-Ali n'eussent été immédiatement accordées. Une fois
+le traité fait, signé et accepté, les puissances de l'Europe n'avaient
+plus rien à faire. Elles ne pouvaient plus intervenir que pour assurer
+l'existence du nouvel ordre de choses, garantir à chacun la jouissance
+de ses droits, et fonder d'une manière durable la paix de l'avenir. Au
+lieu de cela les puissances sont arrivées assez à temps pour se placer
+au milieu d'intérêts qui leur étaient assez étrangers, et elles ont
+compliqué la question, sans qu'il puisse en résulter aucun avantage pour
+elles, en laissant cependant une chance ouverte à de nouvelles
+combinaisons qui peuvent naître à chaque moment. Je trouve donc
+qu'autant cette intervention commune était utile, convenable, d'une sage
+prévoyance avant la bataille, autant elle est peu à sa place
+aujourd'hui. Vous savez sans doute que le concert qui s'établissait, il
+y a six mois, pour l'exercer était la conséquence et le résultat des
+lettres que vous m'avez écrites, et dont j'avais fait un utile usage
+pour éveiller la sollicitude des puissances pour prévenir une collision
+et ses suites, et pour contribuer à assurer l'avenir de la famille de
+Méhémet-Ali.
+
+«Cependant cette intervention, non-seulement n'est pas opportune à
+exercer en ce moment, mais elle perd son caractère par le peu d'accord
+qui règne. La Russie paraît se refuser maintenant à en faire partie; le
+gouvernement français se prononce d'une manière formelle pour
+Méhémet-Ali et se sépare de l'Angleterre dans les mesures hostiles que
+celle-ci serait tentée d'employer. L'Autriche, par sa position
+géographique, ne peut exercer qu'une influence morale, et le nom de la
+Prusse ne doit être prononcé que pour mémoire. Voilà donc de quoi se
+compose cette action de l'Europe. Je pense que, dans un semblable état
+de choses, le pacha a beau jeu pour tenir le langage qu'il a pris, car
+il ne court aucun danger véritable. Encore une fois, la France est son
+amie, et la Russie veut rester neutre. Celle-ci cependant pourrait seule
+agir d'une manière directe et redoutable sur la Syrie; mais, si le cas
+arrivait, l'Angleterre frémirait de rage en voyant les Russes avancer
+sur l'Euphrate, et cependant l'Angleterre veut dicter des lois, sans en
+avoir les moyens. On ne comprend pas la fureur aveugle de cette
+puissance contre Méhémet-Ali, fureur que rien ne motive et rien ne
+justifie. Elle prend ici l'ombre pour le corps, et, par des alarmes
+imaginaires, elle peut faire naître des événements dont les conséquences
+seraient bien plus graves, et d'une bien autre importance pour elle et
+le repos du monde que ceux qu'elle redoute en ce moment.
+
+«Je crois donc que le pacha n'a à craindre que la flotte anglaise; mais,
+excepté un blocus du côté de l'Égypte, qui pourrait le gêner, et qui,
+dans tous les cas, ne saurait être que momentané, je ne vois pas ce qui
+le menacerait. C'est aujourd'hui à Méhémet-Ali à calculer le plus ou
+moins grand inconvénient qui résulterait pour lui de ce genre
+d'hostilité, car il est vrai qu'il a besoin d'une libre navigation pour
+assurer l'envoi de ses produits en Europe et en recevoir la valeur.
+
+«Mais, tout en abondant dans le système qu'il suit, j'engage le vice-roi
+cependant à ne pas perdre de vue que son but est d'assurer l'avenir de
+sa famille et de fonder une dynastie. Or, quelle que soit sa possession
+actuelle, le but ne sera atteint que lorsqu'il sera reconnu, sous le
+rapport nouveau, par les puissances de l'Europe; car leur concours
+unanime, d'accord avec les délibérations du sultan, peut seule mettre la
+dernière main à l'édifice qu'il élève. C'est donc à atteindre ce
+résultat le plus tôt possible que tous ses efforts doivent tendre; il
+faut que Méhémet-Ali se consulte pour savoir sur quoi il peut se
+relâcher et le fasse connaître par insinuation et sans éclat. Les
+puissances, s'étant engagées dans cette affaire, ne voudront pas, pour
+leur propre honneur, renoncer à obtenir de meilleures conditions du
+sultan, puisque c'est dans ce but avoué qu'elles se sont mises en avant.
+Mais je crois qu'elles se contenteront de peu de chose et saisiront le
+premier prétexte pour conclure, et qu'il leur tarde de terminer, au
+moins celle dont je suis plus à même de connaître les intentions. Il est
+donc dans l'intérêt du pacha de leur en offrir l'occasion. En un mot, je
+crois qu'au langage calme et fier que Méhémet a pris, à la résolution
+sage de rester en place et d'attendre, il serait bon de faire des
+ouvertures secrètes, et de s'adresser ici où rien de malveillant
+n'existe, et à la France, dont les sentiments sont énergiquement
+prononcés en sa faveur. Quant à la flotte, quels qu'aient été les cris à
+cet égard, mon opinion personnelle est tout entière d'accord avec la
+conduite qu'a tenue le pacha, et il ne doit s'en dessaisir qu'au moment
+où il aura tout terminé.
+
+«Voici, monsieur, une longue lettre; je vous ai dit ma pensée sans
+réserve.
+
+«Veuillez bien, monsieur, etc., etc.»
+
+
+Ces deux lettres furent écrites, la première pour accuser réception, et
+l'autre pour leur parler avec abandon des intérêts du pacha, ayant une
+occasion sûre pour faire arriver ma lettre à Trieste avant le départ du
+bateau à vapeur. Je ne voulus pas envoyer cette lettre par la poste,
+quoiqu'elle ne contînt assurément rien que je ne puisse avouer; mais,
+les sentiments du prince de Metternich envers le vice-roi n'étant plus
+nullement en harmonie avec ceux que je lui portais, je trouvai superflu
+de le mettre dans la confidence de ce que je lui écrivais.
+
+Cette correspondance se poursuivit, et je continuai à recevoir de
+fréquentes lettres de Boghos-Bey et à lui communiquer mes idées sur la
+situation du vice-roi et le parti qu'il avait à prendre. Cette partie de
+notre correspondance se compose des lettres suivantes et nous amène
+jusqu'au moment de la signature du traité du 15 juillet.
+
+
+«Alexandrie, le 6 octobre 1839.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Je m'empresse de vous faire connaître en mon pouvoir les lettres que
+vous avez daigné m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son
+Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tournée dans
+la Basse-Égypte, est arrivé au Caire dans la journée d'hier. Nous
+l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forcé, monsieur le
+maréchal, de retarder une réponse catégorique jusqu'au prochain courrier
+du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu.
+
+«Recevez, etc., etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+«Alexandrie, le 27 octobre 1839.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser réception des lettres
+que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je
+différais la réponse catégorique au courrier suivant, à cause de
+l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai
+prévenu mon frère de Trieste que son arrivée était immédiate; en effet,
+Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps était trop court
+pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma
+promesse.
+
+«Son Altesse a été extrêmement flattée de la part que vous avez prise au
+succès de l'armée égyptienne, qui a rempli vos prophéties. Elle a agréé
+de bien bon coeur vos félicitations et m'a exprimé le désir, monsieur le
+maréchal, de voir que vous lui continuiez vos bons offices auprès des
+personnes augustes et influentes qui vous honorent de leur confiance.
+
+«Puisque vous m'invitez à une correspondance sur les affaires courantes,
+j'ai l'honneur de vous écrire, monsieur le maréchal, qu'il n'est plus
+question en ce moment de la restitution préalable de la flotte; que la
+France désirerait que l'hérédité dans la famille de Méhémet-Ali fût
+limitée à l'Égypte, Syrie et Arabie, expliquant toutefois que les
+frontières de la Syrie seraient portées à l'Euphrate, qui, avec le
+Taurus, formerait une barrière naturelle; que l'île de Candie et le
+district d'Adana, exclus de l'hérédité, seraient néanmoins conservés par
+Son Altesse jusqu'à sa mort.
+
+«Méhémet-Ali, persuadé, comme vous voulez bien l'écrire, monsieur le
+maréchal, et certainement d'après des inspirations puissantes, qu'il
+devait se relâcher en quelque chose de ses demandes, quoique justes,
+bien fondées et bien défendues, pour faciliter un arrangement
+convenable aux puissances qui se sont mises en avant pour une
+intervention que je m'abstiendrai de qualifier, mais dont il n'y avait
+certainement pas la moindre nécessité, a saisi cette occasion pour
+prouver qu'il continuait dans son système de modération, et a répondu
+verbalement à M. le consul général de France, et que, relativement à
+Adana, il consentait à renoncer, pour lui et les siens, à l'hérédité de
+ce pays et du territoire jusqu'à Lamanos, à condition que le
+gouvernement en serait confié par la Porte à un de ses enfants, «qui
+n'hériterait pas du gouvernement d'Égypte, Syrie et Arabie; que (la
+possession devenant continue et non temporaire) il s'en remettait à la
+médiation du gouvernement français pour l'indemnité qu'il jugerait
+nécessaire d'accorder à la Porte en sus de ce qu'on paye pour ce
+district.
+
+«Que, relativement à l'île de Candie, Son Altesse consentait à ce
+qu'elle fût rendue à la Porte après sa mort.»
+
+«Vous jugerez, certes, monsieur le maréchal, que ces concessions sont
+très-importantes dans l'état de la cause du vice-roi et dans sa position
+avec la nation musulmane. Il fait la volonté des autres relativement à
+Candie; mais il ne peut livrer les clefs du Taurus à d'autres qu'à un
+des siens, et s'y résigne dès aujourd'hui, pour éviter un complot
+quelconque dans une époque plus éloignée, parce qu'il vise à consolider
+ses institutions de son vivant, afin qu'elles soient durables.
+
+«Khosrew-Pacha, bien qu'il en inspire aujourd'hui par son hypocrisie,
+fille de la peur, ne sera jamais homme à travailler pour sa nation. Elle
+a tout à craindre de lui et de ses créatures; s'il a gardé le masque,
+c'est qu'il y était contraint par l'opposition franche de Méhémet-Ali.
+Aujourd'hui que les puissances européennes sanctionnent l'arrangement de
+l'Égypte avec la Porte, qu'on n'a plus à traiter simplement avec un
+grand vizir de mauvaise foi, on n'insiste plus sur sa démission comme
+nécessaire; et, privé de cet intérêt, Khosrew-Pacha ne peut durer
+longtemps.
+
+«L'opinion européenne n'a pas encore rendu justice entière au
+capitan-pacha, qui, pour prévenir une guerre désastreuse et fatale à sa
+nation, divisée en deux camps, n'a pas voulu se ranger avec sa flotte
+sous les ordres de Khosrew-Pacha. L'opinion du capitan-pacha était
+partagée par tous les officiers de navire qui l'ont suivi; il n'a point
+forcé ceux qui étaient dans d'autres sentiments et sont rentrés à
+Constantinople; il n'a point conduit sa flotte à un ennemi, ne l'a pas
+employée contre son souverain. Il a accéléré par sa venue ici la
+solution d'une question qui aurait été terminée en huit jours, sans
+l'intervention annoncée par les ambassadeurs, et a agi en bon patriote,
+en bon musulman, non seul, mais de concert, ainsi que je l'ai dit, avec
+les officiers de la flotte, lesquels n'ont fait entendre ni
+protestations ni murmures, bien que stimulés à chaque courrier par des
+agents de Khosrew-Pacha; et, forts de leur conscience, ils souffrent
+patiemment d'être loin de leurs familles, très-satisfaits d'avoir pu
+concourir à la pacification malgré eux retardée, et d'avoir réalisé
+presqu'au lendemain de la bataille de Nézib la fraternisation des Turcs
+avec les Égyptiens, que l'on poussait les uns contre les autres à
+s'entre-détruire.
+
+«Monsieur le maréchal, je vous écris _currente calamo_ et avec tout
+l'abandon; votre position à Vienne, vos titres, vos relations, vos
+connaissances administratives et militaires, enfin tout en vous peut
+concourir avec succès à faire rallier les opinions des personnes
+dirigeant la politique actuelle, qu'elles soient au nord, au sud; et,
+comme vous aviez influé pour un congrès avant les événements, vous
+pourrez influer pour un arrangement prompt et définitif, d'après le
+contenu de la présente. Permettez-moi, monsieur le maréchal, d'espérer
+que vous n'y serez pas étranger, et agréez, etc., etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+Voici la lettre que je répondis:
+
+
+«Bergheim, le 24 novembre 1839.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu, hier au soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 27 octobre. Sa lecture m'a fait un plaisir extrême. Je ne
+puis que vous répéter combien est grande mon admiration pour la sagesse,
+la fermeté et la haute habileté du vice-roi dans la conduite de ses
+affaires. Le bon vouloir du gouvernement français pour lui et
+l'initiative qui en a été la suite me paraissent de la plus haute
+importance, et, par ses concessions, le vice-roi a su concilier les
+intérêts bien entendus de sa sécurité et de son avenir avec la déférence
+qu'on doit à une grande puissance amie. Qu'il persévère dans son
+système, et la force des choses amènera nécessairement une solution
+conforme à ses désirs et vaincra les résistances qu'a créées la haine
+aveugle de lord Palmerston, haine réellement insensée, car les intérêts
+bien entendus de l'Angleterre, loin d'être opposés à ceux de
+Méhémet-Ali, leur sont au contraire homogènes.
+
+«J'ai reçu des nouvelles de Paris, qui m'annoncent que le mémoire dont
+je vous ai parlé et dont l'envoi y a été fait, il y a environ six
+semaines, a produit une vive sensation; il servira ainsi à corroborer
+les opinions déjà adoptées par le gouvernement.
+
+«Absent de Vienne depuis le commencement du mois, pour chasser et jouir
+des derniers moments du beau temps, je compte retourner dans cette ville
+dans deux jours, pour ne plus la quitter pendant tout l'hiver. Je ne
+puis donc vous donner aucune nouvelle; mais je vous renouvelle
+l'assurance de ne pas négliger une seule occasion de servir les intérêts
+du vice-roi, ni de montrer tout à la fois l'inutilité et le danger de
+nouveaux délais et l'avantage de hâter le moment d'une solution qui,
+mettant chacun à sa véritable place, peut et doit être le principe d'un
+grand bien pour l'avenir. Si j'ai déjà pu, par mes paroles et mes
+écrits, être utile au vice-roi, et si je puis encore contribuer d'une
+manière efficace à ramener un résultat définitif conforme à ses voeux,
+j'en éprouverai une grande joie, car personne ne fait pour lui et sa
+prospérité des voeux plus sincères et plus ardents que moi.
+
+«Mes hommages bien empressés à Son Altesse.»
+
+
+«Alexandrie, le 27 novembre 1839.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Je m'empresse d'accuser réception, monsieur le maréchal, de votre
+très-honorée lettre du 24 octobre dernier, qui s'est croisée avec celle
+que j'ai pris la liberté d'écrire le 27 du même mois.
+
+«N'ayant point reçu jusqu'à ce jour celle qui a été remise à M. Abro, et
+dans l'incertitude qu'on puisse l'avoir bientôt, je dois vous adresser
+la prière, monsieur le maréchal, de m'en expliquer, par la prochaine, le
+contenu, dans le cas qu'il fût d'un intérêt majeur pour les
+circonstances du moment.
+
+«Nous connaissons ici que ce serait à Vienne où raisonnablement
+pourraient recevoir une solution les affaires de l'Orient, par
+l'intervention européenne, soit par sa position centrale et proche de la
+Turquie, soit par l'influence du grand diplomate qui est à la tête du
+cabinet, soit enfin parce que les opinions opposées des autres
+gouvernements y seraient pesées en juste balance et modifiées. C'est sur
+cette base, aussi bien que pour répondre à l'amitié et à la confiance
+dont vous avez donné, monsieur le maréchal, des témoignages à Son
+Altesse le vice-roi, que j'avais reçu l'ordre de vous communiquer, ainsi
+que je l'ai fait dans ma précédente du 27 octobre, sa réponse aux
+ouvertures faites par le cabinet français.
+
+«Ladite communication allant au-devant de l'offre gracieuse contenue
+dans votre lettre précitée du 28 du mois dernier, il est à croire
+qu'elle pourra être employée utilement; car, si l'on veut un
+arrangement stable dans les affaires turco-égyptiennes, pour arriver
+ensuite à s'entendre sur les affaires orientales en général, qui sont
+d'une portée bien plus élevée, il est indispensable que les défilés du
+Taurus, s'ils ne doivent pas appartenir à l'héritier de la Syrie et de
+l'Égypte, soient au moins entre les mains de quelqu'un qui n'ait pas
+intérêt à lui nuire, et, en proposant que le district d'Adana dût être
+rendu à la Porte à la mort du vice-roi, on manifeste une arrière-pensée
+qui soulèvera une autre guerre.
+
+«J'aime à me persuader, monsieur le maréchal, que vos lumières pourront
+éclairer les hommes d'État à qui la question turco-égyptienne ne serait
+point assez familière, et leur faire comprendre que Son Altesse le
+vice-roi ne pourrait accepter un arrangement qui, à l'époque de sa mort,
+remettrait en question ce qu'il aurait obtenu pour sa famille. La
+possession par la Porte du district d'Adana servirait admirablement
+toute arrière-pensée, comme je l'ai déjà dit, et l'on doit éviter ces
+conséquences.
+
+«J'ai l'honneur de vous renouveler, etc., etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+Voici maintenant ma réponse:
+
+
+«Vienne, le 27 décembre 1839.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date
+du 27 novembre. Je voudrais pouvoir vous annoncer des nouvelles
+favorables et décisives pour les intérêts du vice-roi, mais tout est à
+peu près stationnaire sur la question d'Orient, et les seuls changements
+survenus semblent se borner à indiquer une tendance à une meilleure
+harmonie entre les puissances. L'Angleterre seule renferme des éléments
+hostiles à Méhémet-Ali; on ne peut ni comprendre l'aveuglement de sa
+conduite ni les erreurs de sa politique; mais le fait n'existe pas
+moins, on ne peut se le dissimuler. S'il n'y avait pas eu dans ce
+cabinet une passion violente contre le vice-roi, depuis longtemps les
+affaires d'Orient seraient terminées à la satisfaction de celui-ci, par
+suite de l'active bienveillance et de l'intérêt sincère que lui porte le
+gouvernement français, intérêt qu'il m'est agréable de penser que j'ai
+contribué à développer et à rendre durable.
+
+«Le vice-roi est sans doute fort bien instruit de l'état des choses en
+général, et peut-être ne lui apprendrai-je rien de nouveau à cet égard.
+Cependant je lui dirai quelles sont mes croyances sur la marche
+probable des événements. C'est à lui à suivre ensuite la politique qu'il
+croira la plus convenable à ses intérêts. La France est donc l'amie
+sincère de Méhémet-Ali; son gouvernement suit une politique qui est
+d'accord avec les sympathies du pays. Le vice-roi peut et doit compter
+de ce côté sur un appui moral constant et sur une intervention utile
+toutes les fois que les circonstances en fourniront l'occasion; mais le
+gouvernement français ne se brouillera pas avec l'Europe pour lui.
+
+«Il servira toujours ses intérêts quand il pourra le faire sans grand
+inconvénient pour lui-même, et, dans aucun cas, ne lui sera contraire;
+voilà les limites dans lesquelles il s'est placé, et dont il ne sortira
+pas. Les puissances sont en voie de s'entendre pour l'occupation des
+mers intérieures de Constantinople en cas d'événements majeurs qui
+appelleraient les Russes dans cette ville. Jusqu'à présent, je vois une
+harmonie plus en projet qu'en réalité, et plutôt une espérance qu'un
+fait accompli; car il y a des difficultés de détail à résoudre qui me
+paraissent compromettre le principe. Cependant on ne peut se refuser à
+reconnaître, ainsi que je l'ai déjà dit, une tendance amicale et une
+disposition à s'entendre.
+
+«Malgré les passions de l'Angleterre, il paraît qu'on a renoncé à toute
+espèce de moyens d'action contre Méhémet-Ali, et que toutes les mesures
+se réduiront au _statu quo_. Mais, d'un autre côté, il paraît bien
+arrêté qu'on ne veut traiter avec lui qu'au moyen de sacrifices
+considérables pour l'avenir. En excluant une partie de la Syrie de
+l'hérédité, les puissances de l'Europe garantiraient à la famille de
+Méhémet-Ali la possession de l'Égypte et de ses autres domaines. Dans le
+cas contraire, et sans cette concession, elles laisseraient son sort
+dans l'incertitude de l'avenir et soumis aux éventualités que le temps
+peut faire naître. Cette double combinaison peut faire réfléchir le
+vice-roi. Une garantie des puissances de l'Europe est, à coup sûr, un
+avantage réel pour lui: elle place sa famille dans une position
+exceptionnelle et la met hors de pair; mais il ne faut pas payer cet
+avantage trop cher, et, quel que soit le prix qu'on doive y attacher, il
+est à propos d'en reconnaître les effets. Avant tout, on doit voir, dans
+la question de l'avenir, une chose de fait. C'est dans la force et une
+puissance effective que les successeurs de Méhémet-Ali trouveront de
+véritables garanties pour fonder leur sécurité; et, si la puissance
+égyptienne se trouvait dépourvue d'une bonne armée et privée d'argent,
+tandis que le sultan, étant parvenu à réunir et à organiser des moyens
+d'action redoutables, essayerait de reconquérir l'Égypte, je doute que
+les puissances de l'Europe missent une grande activité et une grande
+énergie à protéger cet État au moment de succomber. Quelques démarches
+insignifiantes et sans résultat les acquitteraient, à leurs yeux, de
+leurs engagements, et les successeurs de Méhémet-Ali disparaîtraient de
+la scène du monde.
+
+«Pour déterminer la conduite à tenir par Méhémet-Ali, _tout dépend, à
+mes yeux, de l'état de ses moyens matériels et de ses ressources
+intérieures_. S'il peut soutenir d'une manière indéfinie le _statu quo_
+je crois qu'il est dans ses intérêts de s'y conformer et de ne pas se
+départir de la frontière qu'il demande, et qui est nécessaire à sa
+sûreté. S'il est fort, quoique non reconnu, son existence sera plus
+assurée que s'il était faible et placé sous la protection de l'Europe;
+et puis mille circonstances peuvent intervenir et lui offrir des chances
+favorables et faire désirer aux puissances d'en finir sur cette question
+d'Orient, qui est toujours un motif d'inquiétude et d'agitation. Je
+crois donc que le vice-roi doit accepter le _statu quo_, si quelques
+motifs intérieurs ne le lui rendent pas trop à charge, et en même temps
+ne rien négliger pour arriver à une transaction avec Constantinople;
+car, une fois obtenue, les gouvernements de l'Europe seront trop heureux
+de la ratifier pour assurer le repos de l'avenir et réparer ainsi la
+faute qu'ils ont commise de se mêler intempestivement d'une question qui
+ne les regardait pas: s'ils s'en étaient abstenus, depuis longtemps il
+n'en serait plus question.
+
+«Voilà, monsieur, dans mon opinion, l'état des choses et la conduite à
+tenir par le vice-roi. Je le regarde comme invulnérable. Il a pris une
+bonne position, et les événements ne peuvent qu'amener des chances
+favorables dont il saura profiter avec son habileté accoutumée. Il faut
+attendre. Si j'apprends quelque chose qu'il lui soit utile de savoir, je
+m'empresserai de vous en informer. Je vous renouvelle l'assurance de ne
+jamais perdre une occasion de parler en sa faveur et de plaider
+constamment ses intérêts avec la même chaleur. En me conduisant ainsi,
+j'agirai dans ma conviction et trouverai un véritable plaisir à lui
+prouver la sincère affection avec laquelle, etc., etc.»
+
+
+«Alexandrie, le 16 janvier 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Mon premier devoir, aussitôt reçue l'honorable dépêche dont il vous a
+plu de me favoriser en date du 27 décembre dernier, a été d'en soumettre
+une traduction exacte à Son Altesse le vice-roi, qui, ayant trouvé une
+parfaite conformité d'idées avec celles que lui suggère sa position,
+s'est plu à rendre hommage à l'attachement que vous lui témoignez en
+disant: «M. le maréchal a fait abstraction de ce qui l'entoure pour se
+placer un instant dans ma position; je lui en sais bon gré, car cela
+prouve qu'il pense réellement à moi, qui suis sincèrement son ami.»
+
+«Rien ne gêne le gouvernement égyptien dans son intérieur; ses troupes
+et ses employés sont presque soldés; les agents du gouvernement payés;
+aucune dette arriérée à l'extérieur ou à l'intérieur, les recettes de
+l'année passée faisant face à l'exercice courant, et au delà; les
+recettes de cette année, plus abondantes que jamais pour l'année
+prochaine. Aussi Son Altesse a-t-elle refusé les propositions d'emprunt
+qui lui étaient adressées de la part des capitalistes français et de
+celles de plusieurs banquiers puissants de Francfort-sur-Mein, pour ne
+pas charger d'une dette son pays sans nécessité. La récolte des
+céréales, déjà favorable l'année dernière, et dont les exportations
+continuent, sera extrêmement plus abondante cette année-ci, et le pays
+sera à son aise, quoi qu'il en soit du dehors.
+
+«Son Altesse le vice-roi s'étonne à bon droit qu'on veuille lui supposer
+une ambition sans bornes et des vues sur Constantinople, tandis qu'il a
+prouvé, après les affaires de Nézib et par son système de défense,
+qu'il était loin d'avoir de pareilles intentions; car, s'il les avait
+eues, il n'aurait pas manqué de profiter des circonstances. Cependant on
+devrait facilement comprendre que celui qui a tant fait doit aspirer,
+dans son âge avancé, à conserver seulement, à transmettre à ses
+héritiers.
+
+«À part les conquêtes que Son Altesse a faites de ce pays insoumis à la
+Porte, les services qu'il a rendus à Candie, en Morée, et ceux bien
+autrement chers en Arabie pour reprendre et conserver à l'islamisme les
+lieux saints, auraient mérité un témoignage éclatant du souverain envers
+sa famille. En se défendant contre d'injustes attaques, ouvertes et
+cachées, il s'est trouvé possesseur d'autres pays qui lui ont été
+garantis sa vie durant. On le força de se défendre encore. Il pouvait
+conquérir, bouleverser l'empire, et il s'en est bien gardé, parce que,
+animé d'un esprit national, il a voulu épargner l'effusion du sang
+précieux qu'il était intéressé à conserver pour rendre l'empire ottoman
+fort et indépendant, quoiqu'il en eût menacé feu le sultan Mahmoud,
+parce que, le premier de tous, il avait reconnu que l'intégrité de
+l'empire était nécessaire à sa conservation.
+
+«Les déclarations des cabinets ne sont venues qu'après coup, comme leurs
+forces ne se réunirent que trop tard pour s'opposer d'une manière
+sérieuse à ce qu'il aurait pu entreprendre s'il avait jamais eu les
+intentions qu'on lui prête. Il est impossible de ne pas croire
+aujourd'hui à son union franche et loyale avec le sultan et à son désir
+de l'assister dans la régénération de ses peuples.
+
+«Méhémet-Ali, ayant ce qu'il possède en hérédité (hormis Candie et sauf
+les exceptions consenties à l'égard de l'Arabie dans sa note à la
+Turquie, remise à M. le consul de France à la mi-décembre, et dont la
+traduction est ci-jointe), sera fidèle vassal de son suzerain, qui
+pourra compter sur son secours en paix comme en guerre; mais, si on veut
+l'humilier et le punir de sa modération et de ses bonnes intentions,
+l'état souffrant de la Turquie sera prolongé malgré lui; il attendra et
+se maintiendra. La pensée d'attaquer ne trouve pas plus de place
+aujourd'hui que dans les époques les plus favorables; il se défendra,
+et, pour faire tout ce qui dépend de lui pour éviter la guerre et la
+rendre moins longue si on l'y forçait absolument, il vient d'ordonner
+que la ville d'Alexandrie fournira deux régiments de milice pour sa
+défense avec les soldats de la marine. Toutes les troupes régulières
+disponibles en Égypte, infanterie, cavalerie et artillerie, ainsi que
+les troupes irrégulières et les cavaliers bédouins, sont réunis dans la
+Basse-Égypte pour former un camp de quarante à cinquante mille hommes,
+qui, en quelques heures, pourront se porter sur les points de la côte
+menacés.
+
+«Les compagnies d'ouvriers de l'arsenal d'ici, de celui du Caire, des
+différentes fabriques de l'Égypte, formeront un contingent de quelque
+importance d'hommes robustes, dévoués et disciplinés.
+
+«Il est prescrit à Son Altesse Ibrahim-Pacha de se tenir constamment sur
+le même système de défense.
+
+«Ces mesures ont été prises en conséquence de quelques rumeurs répandues
+ici par des correspondants du dehors qu'une puissance maritime se
+chargeait seule, et à défaut du concours des autres, d'employer des
+mesures pour faire agréer des propositions inacceptables au vice-roi.
+
+«Il serait temps que ceux qui s'intéressent de coeur à la sûreté, à
+l'intégrité et à la force de l'empire ottoman reconnussent enfin qu'on
+peut amender une faute commise en agissant franchement: qu'agir contre
+Méhémet-Ali n'aura d'autre effet, si l'on y parvient, que de rendre
+toujours plus faible l'empire ottoman que l'on veut relever, parce qu'on
+détruira ses meilleurs matériaux et on le laissera à la merci des
+étrangers, surtout du plus puissant voisin; il serait temps qu'ils
+reconnussent qu'ils travaillent précisément en opposition de principes
+par eux-mêmes établis; qu'ils se persuadent que ce que l'on parviendrait
+à arracher à Méhémet-Ali ne pourra jamais donner de la force au sultan,
+tandis qu'en confirmant au premier ce qu'il possède, moyennant
+l'hérédité, on est sûr d'avoir, par l'organisation de ce qui existe, une
+bonne organisation de l'autre moitié de l'empire. Il pourra alors se
+suffire à lui-même sans secours de protecteurs, et devenir en peu
+d'années cette nation forte, intermédiaire, qui sera la sauvegarde de
+l'Europe.
+
+«Méhémet-Ali a fait toutes les concessions compatibles avec sa position
+pour obtenir l'hérédité; il ne lui reste plus qu'à déplorer de voir ses
+bonnes intentions travesties ou sans croyance, et à se défendre s'il
+était attaqué; sa longue carrière militaire lui en fait une loi, et,
+s'il était écrit qu'il dût succomber, ce sera du moins au champ
+d'honneur, après avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour régénérer
+sa nation.
+
+«Daignez, monsieur le maréchal, agréer, etc.
+
+BOGHOS-JOUSSOUF.
+
+
+NOTE REMISE DE LA PART DE MÉHÉMET-ALI AU CONSEIL DE FRANCE ET INCLUSE
+DANS LA PRÉCÉDENTE LETTRE.
+
+«Méhémet-Ali ne peut jamais consentir à abandonner les pays qu'il
+possède. On ne pourra les lui arracher que par la force, et il est
+fermement résolu à user de tous les moyens qu'il a et qu'il aura à sa
+disposition pour se les conserver si l'on vient l'attaquer. Il préfère,
+s'il doit succomber, sacrifier toute sa famille et les siens plutôt que
+de leur laisser un héritage, bien et dûment acquis, mutilé par une
+lâcheté. Ce n'est pas un général qui peut capituler et se vendre après
+une honorable résistance, c'est un homme qui a travaillé toute sa vie
+pour l'avenir, et ne peut s'en dessaisir coûte que coûte.»
+
+
+Je répondis en peu de mots à cette lettre.
+
+
+«Vienne, le 30 janvier 1840.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 16 janvier, et je me flatte de vous dire tout le plaisir
+qu'elle m'a causé. Le vice-roi a pris une attitude digne de lui, digne
+de ses antécédents, et dont le résultat, j'en ai la persuasion intime,
+sera favorable à ses intérêts. J'ai éprouvé une véritable jouissance à
+le voir répondre si complétement à l'idée que je me suis formée de son
+habileté et de son caractère. Chaque jour on reconnaîtra davantage la
+solidité de la base sur laquelle il s'est placé, et, pour mon compte,
+je n'ai pas manqué de proclamer hautement mes convictions à cet égard.
+Je regarde aussi comme certain que, malgré toutes les nouvelles dont
+sont remplis les journaux, les négociations de Londres n'amèneront aucun
+résultat qui lui soit contraire, et déjà divers indices prouvent
+l'impossibilité de s'entendre. J'applaudis cependant beaucoup aux
+mesures de prévoyance dont on s'occupe en Égypte et dont vous voulez
+bien m'entretenir. Le temps récompensera de si nobles efforts, et
+j'aurai bientôt, j'espère, à féliciter le vice-roi de ses succès. Il
+faut seulement de la patience. Je suis avec une constante préoccupation
+tout ce qui se passe chez vous et concerne Méhémet-Ali, et je ne perds
+jamais l'occasion de chercher à lui être utile quand elle se présente.
+Je vous demande, de votre côté, monsieur, de me tenir exactement au
+courant de ce qui se passe en Égypte; vous me devez cette complaisance,
+en raison de l'amitié que je porte au vice-roi.
+
+«Agréez, etc., etc.»
+
+
+«Alexandrie, le 16 avril 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du
+11 février, laquelle a beaucoup satisfait Son Altesse le vice-roi, mon
+maître, vous me demandiez de vous tenir toujours au courant de ce qui se
+passe chez nous. Dans le désir de pouvoir annoncer quelque chose de
+nouveau, j'ai retardé ma réponse jusqu'à ce jour; différer davantage, ce
+serait manquer aux égards qui vous sont dus, monsieur le maréchal, et
+cependant, comme rien n'est survenu, il ne me reste rien, presque rien à
+ajouter à la lettre écrite le 16 janvier dernier.
+
+«Son Altesse le vice-roi continue dans son système de modération et
+attend qu'on lui rende justice; s'il continue ses armements, c'est
+uniquement dans les vues d'une défense légitime. Son Altesse
+Ibrahim-Pacha ne fera pas le moindre mouvement sans un ordre du
+vice-roi, et cet ordre ne serait donné qu'en cas qu'on fût attaqué. Vous
+avez eu, monsieur le maréchal, des entretiens très-fréquents et assez
+intimes avec Son Altesse le vice-roi pour avoir pu connaître sa manière
+de penser et sa loyauté; on affecte aujourd'hui de ne pas croire à ses
+promesses, lorsqu'il donne au jour le jour une preuve convaincante d'y
+être religieusement fidèle. Il attend, et sa demande malgré les
+événements et les circonstances n'a jamais changé, l'hérédité pour sa
+famille de ce qu'il possède et qu'on n'a pu lui ravir. Il proteste de
+son obéissance, de son attachement à son souverain, au service duquel il
+veut se dévouer pour relever sa nation avilie. Son grand tort n'est que
+de penser que les étrangers seront toujours étrangers en Turquie, que
+son organisation définitive ne peut s'obtenir que pas à pas, en
+procédant du connu à l'inconnu, en employant les musulmans déjà
+instruits à former ceux qui ne le sont pas, pour inspirer ensuite de
+l'émulation aux uns et aux autres. Voilà son tort; il est grave, parce
+qu'il contrarie les projets d'une puissance voisine; mais aussi tout le
+monde ne peut pas avoir un seul et même intérêt; si celui du vice-roi
+est conforme à la majorité, pourquoi l'éliminer?
+
+«Soyez bien convaincu, monsieur le maréchal, que Son Altesse le vice-roi
+respectera toujours son souverain et n'ambitionne que de lui être utile,
+qu'il n'a aucune difficulté à reconnaître les grandes puissances, ou
+telle qui serait plus particulièrement indiquée, comme garant de ses
+obligations.
+
+«Il suffit qu'on satisfasse à sa juste demande et qu'on se conduise à
+son égard avec bonne foi. Je l'ai dit et je dois le répéter, Méhémet-Ali
+ne commencera jamais les hostilités; mais il ne reculera pas devant la
+guerre, de quelque part qu'elle vienne, et alors..... Dieu seul sait ce
+qui pourra arriver.
+
+«J'ai à vous annoncer que l'enthousiasme gagne insensiblement la
+population au Caire. Les cheiks de la mosquée El-Ahzar ont voulu être
+eux-mêmes à la tête des milices qui se forment avec une grande rapidité;
+les officiers égyptiens et étrangers s'étonnent du progrès que font
+journellement ces milices dans le maniement des armes.
+
+«Agréez, monsieur le maréchal, etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+Je répondis la lettre suivante:
+
+
+«Monsieur,
+
+«J'attendais de vos nouvelles avec impatience, mais n'étais nullement
+étonné de n'en pas recevoir, vu le _statu quo_ qui subsiste partout.
+J'admire sincèrement les fortes résolutions que le vice-roi a adoptées,
+l'attitude qu'il a prise, et je crois fermement que cette marche le
+mènera au résultat que ses justes droits lui font ambitionner. Je devine
+cependant les embarras financiers qu'il peut éprouver; mais la force de
+son caractère suffit pour les vaincre, et l'Égypte, d'ailleurs, est
+certainement le pays du monde où l'on peut pendant plus longtemps faire
+de grandes choses avec peu d'argent. Cette crise aura un terme;
+l'opinion de l'Europe grandit chaque jour en faveur du vice-roi, et il
+n'est pas aujourd'hui un bon esprit qui ne comprenne combien a été
+intempestive une intervention où personne n'était d'accord ni sur le
+but ni sur les moyens, et dont l'exécution offrait des questions
+insolubles et des difficultés insurmontables. Les auteurs de cette
+intervention ne se sont pas doutés qu'elle serait, comme il est arrivé,
+plus à la charge de ceux qu'ils voulaient servir qu'à celui qu'ils
+voulaient combattre, et qu'elle tendrait à affaiblir encore un empire
+déjà si faible qu'ils voulaient ressusciter. Je pense donc que
+Méhémet-Ali doit persévérer dans le système qu'il suit, mais redoubler
+ses efforts pour arriver à traiter et à s'arranger directement avec la
+Porte. Le jour où il y sera parvenu, les gouvernements de l'Europe se
+trouveront soulagés d'un grand poids; et, joyeux d'un événement qui
+assurera la paix, ils s'empresseront de garantir ce qui aura été fait
+pour accroître les gages de la sécurité et du repos de l'avenir. Je
+crois donc que le vice-roi ne doit négliger aucun moyen pour arriver à
+ce résultat. Les Turcs éclairés de Constantinople doivent reconnaître
+qu'il n'y a aucun bénéfice et aucune sécurité pour l'empire turc à
+laisser au hasard de l'avenir et de la complication des intérêts de
+plusieurs son sort et sa destinée; les exaltés religieux doivent être
+mécontents de la politique suivie jusqu'à ce jour; ainsi le pacha doit
+avoir des appuis et des auxiliaires dans sa nation, dent le nombre devra
+augmenter chaque jour et ajouter l'influence de l'opinion à celle que
+lui donnent déjà sa politique habile et les moyens dont il dispose. Le
+triomphe de Méhémet-Ali et la consolidation de l'édifice politique qu'il
+a créé correspondent aux calculs et aux prévisions de mon esprit et
+satisferont aux sentiments que je lui porte.
+
+«Adieu, monsieur, etc., etc.»
+
+
+«Alexandrie, le 16 juin 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«J'avais eu l'avantage de vous écrire en date du 16 avril, et la récente
+lettre dont vous m'avez favorisé le 12 mai porte tous les caractères
+d'une réponse à ma susdite. M'étant parvenue après que Son Altesse le
+vice-roi s'était mis en voyage pour le Caire, j'ai rempli mes devoirs
+par l'envoi d'une exacte traduction; mais j'ai dû, en même temps,
+attendre un nouveau courrier avant que de prendre la plume pour la
+correspondance que vous avez daigné autoriser; l'absence de Son Altesse
+et le manque de nouvelles de quelque intérêt m'y obligeaient.
+
+«Je suis heureux, monsieur le maréchal, de pouvoir vous annoncer que,
+par suite de la récente destitution de Khosrew-Pacha, la principale
+pierre d'achoppement étant levée, Son Altesse le vice-roi, suivant les
+impulsions plus d'une fois manifestées et toujours méconnues, a saisi la
+circonstance de la naissance d'une princesse, fille du sultan, pour
+donner à son suzerain un témoignage public et officiel de son respect et
+de son dévouement. En conséquence, aujourd'hui même, par bateau à vapeur
+exprès, Son Excellence Samy-Bey, général et premier aide de camp de Son
+Altesse le vice-roi, est parti pour Constantinople, porteur d'une lettre
+de félicitations analogue à la circonstance, et spécialement chargé
+d'exprimer à Sa Hautesse les assurances de toute sa soumission comme
+fidèle vassal, ainsi que de son désir de coopérer au bien de l'empire
+par tous les moyens à sa disposition. Son Excellence Samy-Bey a
+l'autorisation d'appuyer, par des témoignages de fait, les assurances
+dont il est porteur, parce que, dans la position actuelle des choses,
+ces preuves feront foi entière des sentiments obséquieux de Méhémet-Ali,
+et ne peuvent être attribués ni à la faiblesse ni à la contrainte.
+
+Le vice-roi doit espérer que sa noble conduite ne sera pas méconnue et
+qu'elle portera ses fruits.
+
+«Veuillez agréer, monsieur le maréchal, etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+Voici ma réponse:
+
+
+«Monsieur,
+
+«Je n'ai pas eu l'honneur de répondre à votre dernière lettre et de vous
+écrire par le dernier paquebot, parce que je n'avais à vous mander rien
+d'intéressant. J'attendais avec une confiance extrême le succès de la
+mission de Samy-Bey à Constantinople pour faire mon compliment bien
+sincère au vice-roi; car je m'identifie de coeur avec lui, et désire
+ardemment de voir terminer cette pénible affaire qui compromet le repos
+de l'Europe et du monde; mais je vois le temps s'écouler sans amener le
+résultat que j'attendais, et en même temps les révoltes de Syrie, qui
+retentissent beaucoup et dont on exagère peut-être l'importance, donnent
+du crédit aux ennemis de Méhémet-Ali, leur fournissent des arguments et
+raniment leurs espérances.
+
+«Tout semblait devoir marcher rapidement à une solution favorable, quand
+les bruits des insurrections du Liban ont tout suspendu et rendu tout
+incertain. Pour ma part, j'en ai éprouvé un véritable chagrin, et je
+suis persuadé encore que le vice-roi, par sa vigueur et sa résolution,
+d'un côté, et la modération qu'il apportera ensuite, trouvera le moyen
+de tout terminer dans ces parages. S'il obtient ce résultat promptement,
+il avancera beaucoup la solution de la question principale. Dans tous
+les cas, je suis convaincu que le vice-roi ne manquera pas à sa destinée
+et sera à la hauteur des événements qui peuvent survenir.
+
+«Je rencontre souvent M. le consul de Danemark à Alexandrie, qui
+s'occupe avec zèle des intérêts de l'Égypte et me semble très-dévoué au
+vice-roi. Je trouve du plaisir à causer avec quelqu'un dont les opinions
+sont aussi en harmonie avec les miennes. Il voulait partir pour
+Alexandrie; je l'ai engagé à rester encore, parce que je crois sa
+présence utile aux intérêts du pacha.
+
+«Veuillez agréer, monsieur, etc., etc.»
+
+
+Boghos-Bey me répondit:
+
+
+«Alexandrie, le 16 juillet 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Les journaux et les salons de l'Europe ont sans doute fait retentir aux
+oreilles des personnes marquantes que des troubles existaient en Syrie,
+à la montagne du Liban; car il importait à ceux qui voulaient arracher
+cette province à sa domination actuelle de faire exécuter un mouvement
+qui pût donner crédit à leurs présages diplomatiques et les établir sur
+le trépied de prophètes.
+
+«Le mouvement a eu lieu, en effet; mais, comme il devait essentiellement
+tenir de l'essence de sa création étrangère, il ne put jamais prendre
+naissance dans le pays; il n'a eu aucune base fixe, aucun but avoué,
+aucun chef de marque. De pauvres montagnards ont été trompés; leurs yeux
+n'ont pu se dessiller qu'au moment où le gouvernement égyptien s'est vu
+dans la nécessité de prouver que, s'il leur avait accordé du temps pour
+se reconnaître, c'était l'effet de la magnanimité de notre vice-roi (qui
+veut le repentir du coupable plutôt que sa destruction) et non de la
+faiblesse.
+
+«Sans faire le moindre déplacement dans les cantonnements des troupes en
+Syrie, et en écrivant à son fils Ibrahim-Pacha qu'il en faisait son
+affaire, Méhémet-Ali a réuni à Beyrouth, Saïda et Balbeck un nombre plus
+que suffisant de troupes pour réduire les insurgés, quand même ils
+auraient opposé une opiniâtre résistance. Son Altesse Abbas-Pacha fut
+envoyé d'Égypte pour commander en chef les opérations.
+
+«Vous comprendrez, monsieur le maréchal, que, ces dispositions achevées,
+tout devait se terminer sans autre délai. On signifia aux chefs
+insurgés, gens de nulle valeur, de mettre bas les armes; ils firent
+sentir qu'ils se rendraient si on leur assurait des avantages
+personnels. Une pareille proposition faisait sentir que le mouvement
+insurrectionnel demeurait toujours factice et n'avait point de racine
+dans la population; mais il aurait été honteux de l'accepter, et, après
+avoir signifié le refus, on en vint aux armes.
+
+«Cette démonstration fit évanouir tous les projets conçus sur l'opinion
+d'une faiblesse qui n'existait que dans des cerveaux malades; on
+s'empressa de livrer les armes et d'implorer le pardon.
+
+«Je renouvelle, monsieur le maréchal, etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+«Alexandrie, le 27 août 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«J'ai eu l'honneur de recevoir et de soumettre à Son Altesse le vice-roi
+la lettre que vous avez bien voulu m'adresser le 25 juillet dernier. Son
+Altesse, qui apprécie en tout temps vos bons conseils, a remarqué avec
+plaisir une coïncidence nouvelle dans les idées; les troubles de la
+Syrie ont été apaisés par la vigueur de sa résolution, accompagnée et
+suivie de sa modération. Aussitôt que les Maronites ont quitté la partie
+et remis leurs armes, la montagne du Liban a été évacuée par les
+troupes, afin de prévenir les excès auxquels leur présence aurait pu
+donner lieu; les chefs mêmes des révoltés ont obtenu la vie sauve et ont
+été expédiés au Sennaar.
+
+«Il a été fort malheureux que les cabinets de l'Europe, très-mal
+renseignés depuis quelque temps par leurs agents officiels, aient pu
+croire que de pareils troubles, dans une province comme la Syrie,
+pussent se changer en insurrection générale. Aucun motif de plaintes
+sérieux n'avait été donné, et ceux qui ont forgé des griefs pour remuer
+les masses ne sont parvenus à séduire qu'un petit nombre; les faits
+l'ont prouvé à l'évidence. Ces troubles mêmes auraient été plus tôt
+étouffés si Son Altesse le vice-roi n'avait pas ordonné à Son Altesse
+Ibrahim-Pacha de ne point s'en inquiéter, qu'il en ferait son affaire.
+
+«Cela est d'autant plus malheureux, qu'il a pu faire prendre avec une
+précipitation que rien ne saurait justifier, et presque _ab irato_, une
+décision à Londres, criante d'injustice contre Son Altesse le vice-roi,
+et tellement criante, qu'elle a été repoussée à Constantinople même
+parmi les ennemis de Méhémet-Ali; mais les personnes dirigeantes n'ont
+d'autre planche de salut que l'importance que leur donnent la question
+actuelle et l'appui de l'étranger.
+
+«Rifaat-Bey, commissaire de la Porte, a notifié cette décision à
+Méhémet-Ali, le 16 août. Son Altesse lui a exprimé combien il était
+peiné de voir que le sultan, qui lui avait fait concevoir, depuis son
+avènement au trône, les meilleures espérances d'un arrangement direct
+plus ou moins éloigné, et toujours basé sur le dévouement de Méhémet-Ali
+à sa personne et au bien de sa nation, voulût s'appuyer sur une décision
+prise à l'étranger sur des pièces fausses ou erronées; qu'elle croyait,
+d'après cette tournure des affaires, devoir s'en remettre à la médiation
+de la France, mieux instruite et plus désintéressée dans la question;
+qu'elle n'attaquerait pas en attendant, ne voulant point se prévaloir
+des circonstances, mais qu'elle se tiendrait en mesure de repousser la
+force par la force.
+
+«Les quatre consuls généraux ont ensuite adressé à Son Altesse leurs
+réflexions sur la nécessité de se soumettre à la décision émanée; et,
+comme le vice-roi en a témoigné le désir, ces réflexions furent remises
+par écrit, escortées d'une lettre d'accompagnement. Hier 26, Rifaat-Bey,
+avec les quatre consuls généraux qui seuls ont empêché son retour à
+Constantinople, depuis la réponse qui lui a été donnée, s'est présenté
+de nouveau à Son Altesse le vice-roi, espérant sans doute que son
+opinion se serait modifiée depuis l'arrivée de la presque totalité de
+l'escadre anglaise sur notre rade, avec l'amiral Stafford et deux
+frégates autrichiennes. Son Altesse se contenta de lui dire «Dieu seul
+prend et distribue les empires.» Le consul anglais voulant répliquer, le
+vice-roi dit alors: «Tout est inutile, car je n'ai rien d'autre à
+ajouter.»
+
+«Notre côte est garnie de batteries, pour empêcher un coup de main. Il y
+a assez de troupes pour repousser un débarquement; d'autres sont en
+marche et arriveront demain probablement. Les vaisseaux sont embossés
+sur deux lignes, dans le port, près des passages, et quatre d'entre eux
+défendront spécialement l'arsenal et le bassin où l'on a placé les
+autres navires moindres, préparés pour être coulés bas dans le cas
+d'urgence. La grande passe du port a été fermée avec des caissons
+remplis de lest; de sorte que les seuls bâtiments avec très-peu de
+tirant d'eau pourront entrer dans le port vieux.
+
+«Les provenances du dehors sont, par les pilotes, conduites dans le port
+neuf, où les navires marchands débarqueront; ils ne passeront dans le
+port vieux qu'après s'être assurés par la visite qu'ils sont vides,
+prêts à charger, et n'ayant pas de matières inflammables.
+
+«Je ne finirais pas si je vous détaillais toutes les mesures qui ont été
+prises, ou qui se prennent par précaution.
+
+«La Syrie est complétement tranquille. Les propositions que le
+commandant Napier a faites à Son Excellence Abbas-Pacha, le 14 août
+(deux jours avant la notification de la décision de Londres à
+Méhémet-Ali), ont été repoussées; il en a été de même des ouvertures
+faites à Hassan-Pacha, général de division des troupes de
+Constantinople.
+
+«L'émir Bechir a assuré le vice-roi de toute sa fidélité et du désir de
+la Montagne, qui ne veut ni étrangers ni insurrection.
+
+«Des corps de troupes nombreux gardent toutes les côtes de la Syrie, et
+les vaisseaux anglais ne pourront, en dernière hypothèse, jamais
+commander au delà de la portée de leurs canons.
+
+«Son Altesse Méhémet-Ali a bon espoir que l'on saura enfin la vérité en
+Europe, et qu'on reconnaîtra combien l'on a été trompé sur la portée de
+la prétendue révolte de la Syrie. Que si on s'est fourvoyé une seconde
+fois, le 15 juillet, à Londres, comme on s'est fourvoyé à Constantinople
+en réclamant la demande d'intervention, il y aura toujours moyen (à
+moins qu'on ait des raisons pour soulever une guerre générale) de
+conseiller au sultan d'user de sa munificence, et, en faisant un acte de
+souverain favorable à Méhémet-Ali, rendre à la Turquie sa force et à
+l'Europe le repos.
+
+«Je suis, etc., etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+Ma réponse était conçue en ces termes:
+
+
+«Monsieur,
+
+«Mon retour tardif à Vienne m'a empêché de répondre par le paquebot
+dernier à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28
+août, et en même temps de vous entretenir de la mesure insensée prise à
+Constantinople contre le vice-roi. Vous imaginez sans peine la sensation
+que j'en ai ressentie; mais ce que je regrette de ne vous avoir pas dit
+plus tôt, c'est que cet acte, qui a eu une désapprobation universelle, a
+mécontenté de la manière la plus vive le prince de Metternich, et que
+l'internonce autrichien, qui y a concouru, a été l'objet de son blâme le
+plus sévère. Cet événement, jugé partout en Europe de la même manière,
+accélérera je l'espère la fin d'une crise dont tout le monde souffre, et
+servira probablement les intérêts du vice-roi, au lieu de leur être
+contraire. L'attitude qu'il a prise et qu'il conserve, les concessions
+qu'il a faites en dernier lieu, et qui paraissent suffisantes à tout ce
+qui n'est pas aveuglé par la passion, sont des motifs de croire que tout
+s'arrangera bientôt. C'est un voeu que je forme ardemment; personne ne
+s'en réjouit davantage, comme personne plus que moi n'admire plus
+sincèrement la dignité et la raison qui ont constamment présidé aux
+résolutions du vice-roi.
+
+«Veuillez, etc., etc.»
+
+
+«Alexandrie, le 16 septembre 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«J'ai eu l'honneur de vous adresser ma dernière lettre sous date du 27
+août dernier; et, sans en attendre la réponse, je suis l'engagement pris
+avec vous, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant de ce qui se
+passe dans nos contrées.
+
+«Son Altesse le vice-roi a fait appeler les quatre consuls généraux,
+quelques jours avant l'expiration du dernier terme, et leur a déclaré
+qu'il acceptait la disposition du traité de Londres quant à l'hérédité
+de l'Égypte, etc.; mais que son intention était, en fidèle vassal, de
+représenter à son souverain ses services passés, et d'obtenir de lui et
+de l'équité de ses augustes alliés une plus large part en ce qui
+concerne la Syrie. Sa dépêche fut envoyée à Constantinople, d'où elle
+aura été communiquée aux principales cours d'Europe.
+
+«Lorsque le terme expira effectivement, Son Altesse le vice-roi étant
+indisposée, elle délégua Son Excellence Samy-Bey pour recevoir les
+commissaires de la Porte et MM. les consuls généraux. Cette séance
+ratifia officiellement ce qui avait déjà été dit et proposé dans la
+première.
+
+«Rifaat-Bey partit alors pour Constantinople. Par cette conduite, Son
+Altesse, qui est bien décidée à résister à l'injustice et à ne céder
+qu'aux armes ce qu'il doit à ses armes, a voulu prouver qu'il aime à
+tenir de son souverain cette faveur et ne veut nullement empiéter sur
+ses droits; mais, d'un autre côté, si la politique passionnée des
+étrangers ne reconnaissait pas qu'il ouvre une dernière porte pour la
+pacification de l'Orient, qu'il ne peut aller plus loin; si on avait des
+arrière-pensées contre l'existence de l'empire et qu'on voulût sa
+destruction en commençant par lui tirer le peu de sang qui reste dans
+ses veines, alors, dis-je, le devoir de Son Altesse se trouvera tracé.
+
+«Méhémet-Ali, obligé, forcé de lutter, soit pour son existence, soit
+pour sauver l'empire, n'aurait plus de ménagement à garder. Il sait bien
+qu'en dépit de tous les efforts rien de sérieux ne peut être tenté
+contre lui qu'au printemps prochain; et, à moins que tout sentiment de
+justice, à moins qu'il y ait dans tous les cabinets, chez toutes les
+nations intéressées à la tranquillité de l'Orient, un éblouissement dont
+on ne saurait se rendre compte, il ne sera pas seul dans la lutte.
+L'histoire n'aura pas à dire que toutes les nations policées se sont
+coalisées pour étouffer la civilisation renaissant en Orient par
+l'Égypte, qui avait été son premier berceau.
+
+«J'ai dit étouffer la civilisation renaissante, parce qu'il est
+inévitable que les pachas de la Porte se borneraient à des
+démonstrations, comme l'on fait à Constantinople, et que Méhémet-Ali et
+sa dynastie peuvent seuls donner le complément aux institutions solides
+implantées sur ce sol.
+
+«Je déplore toujours que le cabinet autrichien, ami réellement de la
+Turquie, se soit laissé entraîner par je ne sais quelle illusion ou
+quelle nécessité. On s'accorde à dire que Son Altesse le prince de
+Metternich avait énoncé une opinion contraire: en effet, le plus habile
+diplomate de notre siècle devait mieux apprécier les choses qu'il ne l'a
+fait.
+
+«La sollicitude, ou, pour mieux dire, la passion que les agents anglais
+déploient en cette circonstance, prouve qu'il y a un but à eux
+particulier. M. le colonel Hodges cherche à donner de la gravité aux
+moindres événements pour forcer la patience du vice-roi à se lasser;
+mais Son Altesse n'est pas seulement un guerrier heureux, on doit le
+voir. Je prends la liberté de vous adresser, monsieur le maréchal, les
+pièces relatives à une dernière affaire dont les journaux s'empareront
+sans doute. Il est juste que vous sachiez qu'une barque du pays, ou tout
+autre transport par eau ou par terre, qui voudra abusivement arborer
+pavillon anglais pour faire des actes illicites, pourra le faire en
+toute sécurité, sauf, dans le cas contraire, à entendre signifier que le
+pavillon anglais est insulté pour être obligé de se rendre à la Douane;
+je dis signifier, car aucun raisonnement n'est plus admis.
+
+«Est-ce que les quatre puissances alliées ont jamais entendu faire les
+affaires particulières de l'une d'elles, tout en annonçant vouloir
+pacifier l'Orient? Cela n'est pas croyable; mais il n'est pas moins
+vrai, par le fait, qu'une d'elles agit activement et seule.
+
+«Daignez agréer, monsieur le maréchal, etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+«Alexandrie, le 6 novembre 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Le prix que Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, attache à
+votre bienveillante amitié et à vos conseils lui a fait recevoir avec
+beaucoup de satisfaction la lettre dont vous m'avez honoré, monsieur le
+maréchal, en date du 3 octobre. Son Altesse m'a chargé de vous en
+présenter ses remercîments et de vous répéter qu'elle désire beaucoup
+que vous puissiez, dans vos moments de loisir, donner suite à votre
+correspondance.
+
+«Des nouvelles peu favorables concernant la Syrie doivent être en ce
+moment répandues dans le public. Vous m'avez imposé le devoir, monsieur
+le maréchal, de vous tenir au courant des événements; je le remplirai
+fidèlement.
+
+«Vous ne devez pas ignorer les dissidences qui se sont manifestées
+depuis des siècles entre les chefs et les sectes du Liban. Ces
+dissidences, dont le germe n'a pu être entièrement détruit par le court
+espace de temps écoulé depuis que la Syrie entière se trouvait sous la
+domination de l'Égypte, ont été exploitées, je ne vous dirai pas au
+profit de qui, mais au détriment de la tranquillité locale.
+
+«L'émeute venait d'y être comprimée, et Son Altesse traitait avec
+humanité et avec clémence les chefs des troubles; j'en donnai avis au
+corps consulaire le 15 juillet, et le même jour on signait à Londres une
+convention qui déclarait Méhémet-Ali incapable de gouverner la Syrie.
+
+«Vers les premiers jours d'août parurent les vaisseaux anglais devant
+Beyrouth; le 14, devant Alexandrie. Je ne vous détaillerai point ce qui
+a été dit ou fait, car cela est déjà du domaine public; mais ce qu'il
+m'importe de vous faire bien remarquer, monsieur le maréchal, c'est
+qu'il y avait à défendre une côte syrienne de cent vingt-cinq lieues de
+longueur, dépourvue d'ouvrages propres à résister aux batteries de
+plusieurs vaisseaux (et on en a employé dix, sans compter les frégates,
+corvettes, et six à huit bateaux à vapeur de grande force); il était
+donc impossible de résister sur la plage à toute démonstration sérieuse
+sans exposer des soldats en pure perte, comme il était impossible de
+refouler les troupes débarquées, qui se tenaient sous la protection des
+batteries des vaisseaux. Successivement donc il a fallu abandonner
+plusieurs points de la côte, et alors les montagnards, en dissidence
+avec l'émir Bechir, ont pu recevoir des armes et de l'argent, ce qu'ils
+ne refusent jamais pour se rendre forts et indépendants chez eux. Son
+Altesse Ibrahim-Pacha, voulant ramener ceux-ci par la douceur, leur fit
+demander le motif de leur mécontentement. Ils répondirent qu'ils
+n'avaient pas de griefs contre le gouvernement égyptien, mais qu'ils
+étaient vexés et pillés par l'émir Bechir, que ce gouvernement
+soutenait; alors Son Altesse Ibrahim-Pacha fit publier par toute la
+montagne que dorénavant l'émir Bechir n'avait plus à recevoir aucun
+impôt. Ce dernier, voyant que les partis qui lui étaient contraires
+étaient armés par les Anglais, et que son influence avait reçu un échec
+de la part du gouvernement égyptien, jugea que sa position n'était plus
+tenable, se rendit au camp des Anglais et fit sa soumission avec cent
+vingt personnes de sa suite. Ils ont tous été embarqués pour Malte.
+
+«Un nouvel émir Bechir, hostile au gouvernement égyptien, a été nommé,
+et toute la montagne se trouve dans l'anarchie la plus complète. Son
+Altesse Ibrahim-Pacha a dû juger convenable de ne pas laisser ses
+troupes dans un lieu où elles n'auraient pu être d'aucune utilité; une
+retraite fut opérée derrière le Liban, se rapprochant des plaines, et
+dans celle-ci, comme dans les mouvements antérieurs, par l'effet de la
+séduction comme par celui des traînards, on compte de cinq à six mille
+hommes qui se trouvent passés à l'ennemi, et avec eux un drapeau de
+régiment.
+
+«Les montagnards ne sont guère disposés à quitter leurs positions pour
+se battre les uns contre les autres; ils se bornent à intercepter les
+communications et à piller tout ce qu'ils trouvent, amis ou ennemis. Nos
+courriers ne peuvent passer sans escortes considérables.
+
+«Je doute que les Anglais puissent être satisfaits de leur oeuvre, et
+surtout que le sultan puisse jamais reprendre la domination de la
+montagne par ses propres moyens, à moins qu'il ne se contente d'une
+illusion. Voilà comme on rétablit l'intégrité de l'empire ottoman.
+
+«Son Altesse Ibrahim-Pacha, ayant avec lui Son Excellence Soliman-Pacha
+et vingt-cinq mille hommes de troupes, devait en recevoir quinze mille
+de l'armée du Taurus, qui a ordre de ne pas quitter ses cantonnements;
+il se trouvera donc avec un effectif de quarante mille hommes. On va
+envoyer du Caire, à sa rencontre, six régiments, tant cavalerie
+qu'infanterie, pour faire diversion et rouvrir les communications; ils
+sont sous les ordres de Leurs Excellences Achmet-Pacha et Ibrahim-Pacha
+jeune, tous deux neveux du vice-roi, lesquels étaient employés à la
+guerre d'Arabie; avec eux, un corps nombreux de Bédouins pour
+avant-garde et flanqueurs.
+
+«Il reste à voir à présent si les troupes débarquées en Syrie, quoique
+ayant des officiers anglais à leur tête, voudront bien en venir à une
+affaire, car on ne peut pas dire qu'il y ait eu d'engagement jusqu'à
+présent. Si on a jeté l'anarchie dans le Liban, on n'a pas conquis la
+Syrie pour cela, et les nouvelles que l'on envoie de Syrie à
+Constantinople, d'où elles se répandent dans les journaux européens,
+quoique forgées pour donner du contentement au sultan et de l'impulsion
+aux sujets de la Porte, ne sont pas moins accompagnées de
+très-puissantes demandes d'argent et de troupes. Son Altesse le
+vice-roi, toujours avec son sang-froid ordinaire, n'envisage pas encore
+comme arrivé le moment d'employer des moyens extraordinaires. Elle est
+fort persuadée qu'on éclairera le sultan, et ne veut se prêter à rien
+qui puisse troubler son empire ou faire chanceler son intégrité.
+
+«J'ai l'honneur de vous réitérer, etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+«Alexandrie, le 6 novembre 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«Honoré par la bonté de Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, qui
+me permet d'assister quelquefois à ses conseils et d'y exprimer
+librement mon opinion, je prends la liberté, monsieur le maréchal, de
+vous adresser cette lettre particulière, où je viens réclamer le
+concours de vos lumières pour agir et parler en temps et lieu dans les
+vrais intérêts de celui que vous appelez votre ami et que je révère
+comme mon maître et bienfaiteur, de celui auquel j'ai voué toute mon
+existence, comme un faible acquit de toutes les obligations que sa
+confiance m'impose.
+
+«Vous avez parcouru l'Orient, monsieur le maréchal, et avez pu juger de
+ce qui existe, de ce qui peut former l'intégrité de l'empire ottoman;
+vous avez connaissance pleine et entière des débats qui ont eu lieu dans
+la question actuelle, et des sentiments élevés de Son Altesse le
+vice-roi; vous avez dans votre dernière lettre approuvé la dignité et
+la raison qui ont présidé aux résolutions prises dans des circonstances
+difficiles. Vous n'ignorez pas que Son Altesse aurait désiré en appeler
+à la médiation de toutes les puissances qui doivent chercher le maintien
+de la paix, et que la France seule, étant exclue de la convention du 15
+juillet, se trouvait nécessairement la seule des hautes puissances à qui
+la médiation fût échue, et avec d'autant plus de raison, qu'elle avait
+toujours donné des conseils pacifiques, malgré son abstention de
+concourir aux mesures proposées et ensuite adoptées contre l'Égypte.
+
+«Néanmoins, ayant toujours considéré la mission Brunow sous un point de
+vue où la question égyptienne n'était que secondaire, j'ai dû concevoir
+l'espérance que d'autres cabinets ne seraient pas aussi hostiles à
+Méhémet-Ali que celui de Londres, quoique possiblement poussés par des
+rapports haineux. La haute sagesse de Son Altesse le prince de
+Metternich m'a toujours fait croire qu'elle n'a pas accédé de plein gré
+à ladite convention, et qu'elle profiterait des nouvelles circonstances
+pour rétablir l'équilibre que d'autres circonstances l'avaient forcé
+d'abandonner.
+
+«En cela la conduite de Méhémet-Ali servira admirablement ceux qui
+chercheront à lui faire rendre justice. La Prusse, selon toutes les
+apparences, suivra les impulsions du chef de la diplomatie européenne
+et marchera avec l'Autriche. La France, quoi qu'on en dise et qu'on
+imprime, vu l'état des partis qu'elle a dans son sein et les progrès de
+son industrie, n'entrerait dans une guerre que forcée par _une nécessité
+absolue et pour son compte_. Ainsi je compte déjà trois cabinets sur
+cinq enclins à la paix.
+
+«Restent les deux antagonistes, aujourd'hui alliés, entre lesquels les
+autres auront de la peine à maintenir la balance. La Russie, par sa
+force et son voisinage, exercera toujours une grande influence sur
+l'empire ottoman. Cette influence lui est aujourd'hui disputée et
+presque enlevée par l'Angleterre, qui, étant trop éloignée, cherche à
+prendre des _positions rapprochées_, aux dépens du sultan qu'elle entend
+protéger et au détriment des tiers. Quelles qu'en soient les suites,
+l'Égypte ne devrait pas compter la Russie au nombre de ses ennemis.
+Cette idée se trouve renforcée lorsque je jette les yeux sur une dépêche
+que la chancellerie impériale a adressée à M. le comte de Médem, consul
+général russe en Égypte, le 21 juin 1839, signée par M. le comte de
+Nesselrode. Son Altesse le vice-roi ne s'est en rien écarté de la
+volonté de Sa Majesté l'empereur Nicolas, relatée mot à mot dans la
+susdite dépêche. Il peut donc espérer que la Russie ne lui sera plus
+ennemie, comme elle ne chercherait à lui faire aucun mal tant qu'il se
+bornera à défendre ce qu'il possédait du consentement de son souverain.
+
+«Cependant il devient inexplicable aujourd'hui que la Russie, qui n'a
+aucun grief à opposer à Méhémet-Ali, veuille, par son consentement et au
+besoin par ses forces, concourir à l'abaissement du même Méhémet-Ali et
+lui enlever la Syrie et le pachalick ou le district d'Adana, qu'il
+possédait déjà du consentement de son souverain, et cela lorsque
+Méhémet-Ali n'a point tiré parti de sa position heureuse, après Nézib,
+pour accélérer la fin du différend, précisément par respect pour les
+puissances et d'après leurs assurances bienveillantes.
+
+«Monsieur le maréchal, permettez-moi, ainsi que je l'ai dit, d'invoquer
+vos propres lumières et les liaisons que votre éclatant mérite vous a
+procurées avec des personnes augustes, pour avoir en détail, par les
+faits comme par le raisonnement, votre opinion sur la conduite du
+cabinet de Saint-Pétersbourg et sur ses intentions envers Méhémet-Ali et
+sa famille.
+
+«Vous me rendrez un grand service, monsieur le maréchal, en m'aidant à
+fixer mes idées sur ce point important, et vous me faciliterez les
+moyens de me rendre utile à mon auguste maître.
+
+«Je vous prie, en attendant, d'excuser le trop de liberté dont je fais
+usage en cette occasion; vous m'y avez encouragé et ne saurez me blâmer
+à présent; daignez recevoir enfin l'expression du respect et du
+dévouement avec lesquels, etc., etc.»
+
+
+Je lui répondis la lettre suivante:
+
+
+25 novembre 1840.
+
+«Monsieur,
+
+«Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des
+souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met à mon amitié. Elle est
+sincère et me cause en ce moment de véritables chagrins par suite des
+événements funestes qui se succèdent en Syrie, événements hors de tous
+les calculs et de toutes les prévisions. Je plains sincèrement
+Méhémet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il éprouve que des
+circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une armée
+désorganisée au point où paraît l'être l'armée égyptienne, tant sous le
+rapport moral que sous le rapport matériel. Cette armée, dont les succès
+sont encore dans tous les souvenirs, a donc été bien abandonnée pour
+être devenue en si peu de temps si différente de ce qu'elle était et de
+ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus affligé de ce qui se passe,
+que ces événements diminuent l'intérêt que les amis du pacha lui
+portaient en Europe et leur ferment la bouche. À mon avis, le vice-roi
+n'a rien de mieux à faire aujourd'hui que d'en finir promptement et
+d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignité de
+son caractère ne peut être compromise, puisqu'il a cédé à la force
+irrésistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas
+dépasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos
+mains, il faut éviter tout ce qui peut en accélérer la destruction.
+
+«Il me serait difficile de vous répondre avec détail, vu le peu de
+sûreté de la correspondance, sur les questions que vous m'adressez dans
+votre lettre particulière; mais ce que je peux vous dire ici, c'est que,
+dans mon opinion, le changement de politique survenu dans la conduite de
+quelques puissances à l'égard de Méhémet-Ali ne vient pas de sentiments
+qui lui sont contraires, mais de circonstances qui lui sont étrangères.
+En un mot, il n'est pas le but, mais l'occasion d'une nouvelle politique
+suivie par elles; et j'ajouterai que je ne doute cependant pas qu'elles
+ne désirent sincèrement la conservation de Méhémet-Ali et de sa famille
+en Égypte. Les dernières décisions de la conférence de Londres, résultat
+de leur influence, en sont une preuve irrécusable. Mais elles désirent
+aussi que Méhémet-Ali se prête à arrêter promptement un torrent qui
+semble vouloir le renverser.»
+
+
+«Alexandrie, le 26 décembre 1840.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 novembre
+dernier est venue confirmer entièrement nos idées dans les suppositions
+qui motivèrent les questions du 6 novembre, et, dans ces sentiments, Son
+Altesse le vice-roi se conduisait tout à fait dans la ligne des conseils
+que renferme votre susdite, parvenue ici le 15 courant. Des avis
+indirects annoncent qu'on se disposait à envoyer de Constantinople un
+personnage distingué à Alexandrie; ainsi nous ignorons la décision qui
+sera prise et sommes dans l'attente. De notre côté, il ne reste plus
+rien à faire. Son Altesse le vice-roi me charge de vous présenter, etc.,
+etc.
+
+«BOGHOS-JOUSSOUF.»
+
+
+Voici ma réponse à la précédente:
+
+
+«Vienne, le 23 janvier 1841.
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez
+bien voulu m'écrire le 26 du mois dernier. Vous imaginez la part sincère
+que j'ai prise aux malheurs qui ont affligé le vice-roi, en même temps
+que j'ai admiré sa sagesse et sa prudence. Un homme d'un esprit aussi
+supérieur sait toujours se soumettre à l'empire de la nécessité. J'ai
+donc éprouvé une véritable satisfaction de le voir, en dernier lieu, se
+décider à prendre un parti que je regardais comme un moyen de salut pour
+lui. Je ne puis pas vous dire combien les intrigues dont Constantinople
+est le théâtre me causent d'humeur et d'ennuis. Cependant, l'Angleterre
+exceptée, je crois pouvoir vous assurer que les dispositions des autres
+puissances sont bienveillantes pour Méhémet-Ali et sincères dans leurs
+rapports avec lui. Je ne doute donc pas que l'on s'accorde à le faire
+investir enfin de l'hérédité qui lui a été promise. Je m'en réjouirai
+sincèrement, et fais des voeux pour qu'une fois le calme revenu, un
+ordre régulier établi et la paix assurée, le vice-roi s'occupe à réparer
+les maux que de longs efforts et de grands sacrifices ont fait éprouver
+à l'Égypte. Cette illustre contrée mérite de jouir d'un bien-être qui
+assure l'établissement fondé par Méhémet-Ali.
+
+«Je suis reconnaissant du prix que le vice-roi attache à mes conseils;
+les circonstances me faisant croire qu'il est opportun de lui en
+adresser, je le fais avec empressement, comme je saisirai toujours avec
+plaisir l'occasion de lui être utile. Ainsi mon affection pour lui ne
+cessera jamais d'être la même.
+
+«Veuillez agréer, etc., etc.»
+
+
+«Alexandrie, le 6 avril 1841.
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«J'aurais désiré, en reprenant la plume pour vous écrire, pouvoir vous
+annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette Égypte à laquelle
+vous prenez tant d'intérêt. Ce désir a été cause du retard que j'ai mis
+à vous accuser réception de votre honorée missive du 23 janvier dernier.
+Je ne m'arrêterai point à vous détailler le hatti-schériff que l'on a
+envoyé à Son Altesse Méhémet-Ali, ni la manière avec laquelle il a été
+reçu. Toute l'Europe en est informée aujourd'hui, et vous avez dû sentir
+l'impossibilité d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien
+que la réserve mise en les repoussant.
+
+«Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-même, des
+hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du
+bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictées ou conseillées par
+quelques puissances étrangères, à part le blâme sévère qui tombe sur les
+ministres ottomans, elles doivent éveiller l'attention des autres
+puissances européennes sur le but et le moyen qui tendent également à la
+destruction, et les obliger à se demander: À qui le profit? à qui le
+dommage?
+
+«Beaucoup de personnes impartiales désireraient qu'une occasion pût se
+présenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question
+d'Orient, isolement assez naturel d'après la manière de voir que le
+gouvernement français peut avoir acquise sur l'indépendance et
+l'intégrité de l'empire ottoman, par les relations véridiques et
+exemptes de passion de ses agents. Il était impossible de prévoir qu'une
+occasion aussi favorable se présenterait pour ce rapprochement; car
+toute puissance désirant sincèrement la paix demeurera convaincue des
+raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela même une
+occasion de ralliement pour le bien-être de l'Orient et de l'Europe
+entière.
+
+«L'Égypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise,
+parce que les faits n'ont point tardé à justifier que sa manière de voir
+était la plus exacte et la plus en rapport avec la véritable situation
+de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adaptée aux
+circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jeté, qu'on ne
+voudra plus sacrifier le peu qui existe à des principes, lorsqu'ils
+manquent d'appui moral dans le pays où l'on veut les imposer. Cependant
+cet espoir pourrait être déçu, dans l'incertitude des choses humaines.
+Toutes les puissances sont aujourd'hui armées extraordinairement; une
+étincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son
+Altesse a recours à vos lumières et à votre expérience, monsieur le
+maréchal, pour tracer la conduite de l'Égypte, ne fût-ce que dans un
+billet séparé et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore à
+la reconnaissance qui vous est vouée.
+
+«Méhémet-Ali m'a dit: «Le maréchal m'a honoré du titre d'ami; l'amitié
+ne fait pas défaut en des temps difficiles. Écrivez-lui, et je suis sûr
+qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.»
+
+«Daignez agréer, etc.»
+
+
+Je lui répondis:
+
+
+«Monsieur,
+
+«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6
+avril. Vous imaginez sans peine le chagrin véritable que j'ai ressenti
+en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte
+envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui
+imposer. Méhémet-Ali a pris, dans les circonstances où on l'a placé, le
+seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y eût à
+adopter. Il n'y a pas de personne sensée, en Europe, qui ne l'approuve
+dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de
+remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre
+que des engagements exécutables. Je pense donc que, dans ses intérêts
+bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au
+sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions exécutables
+et compatibles avec sa sécurité et un avenir tranquille. Ma conviction
+intime est que toutes les puissances veulent l'hérédité effective dans
+la famille de Méhémet-Ali, avec la suzeraineté réelle du Grand Seigneur.
+Et, si les intrigues à Constantinople ont pu faire croire à la mauvaise
+foi du gouvernement ottoman, les décisions de la conférence de Londres
+donnaient en même temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand
+l'hérédité stipulée dans le hatti-schériff ouvrait une large porte aux
+intrigues et à la corruption, et, par suite, aux désordres, la
+conférence voulant que l'hérédité fût simple et par ordre de
+primogéniture, je crois que les trois objets les plus importants sont
+fixés aux yeux des cabinets de l'Europe: succession établie et acquise
+par droit de naissance, et qu'une incapacité démontrée pourrait seule
+supprimer; nomination réservée à Méhémet-Ali des officiers de son armée
+jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sûreté; tribut
+établi par abonnement et évalué à une somme fixée, seule manière de
+terminer cette question, dans laquelle un contrôle est impossible sans
+amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me
+paraît d'accord, concédés par la Porte, le vice-roi doit se rendre
+facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assuré.
+Mais, en même temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup à ne rien
+négliger pour tenir en bon état et compacts son armée et son trésor, en
+adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que
+soient les droits reconnus et les titres légitimes dont on est revêtu,
+le moyen le plus sûr de leur durée et de leur force, c'est de posséder
+la puissance de les faire respecter.
+
+«J'espère donc que Méhémet-Ali pourra bientôt se livrer à des travaux
+intérieurs et à des améliorations qui ne seront pas sans gloire et sans
+utilité pour lui.
+
+«Recevez, monsieur, etc.»
+
+
+RELATION DE LA BATAILLE DE NÉZIB
+
+
+«Nézib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211).
+
+«Monsieur le maréchal,
+
+«J'ai reçu, avant mon départ de Saïda, l'ouvrage que vous avez eu la
+bonté de m'envoyer, avec une lettre à la date de 1837. Je présume que
+l'ouvrage que vous m'avez adressé ne m'est point arrivé, et qu'on en a
+substitué un autre. J'ai écrit à Votre Excellence trois ou quatre
+lettres, qui toutes sont restées sans réponse. Je présume, et j'ai des
+raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais
+préparé à Saïda, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des
+Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait été le théâtre;
+mais je n'ai pas eu le temps de la finir, à cause de la guerre qui a
+éclaté entre la Turquie et l'Égypte.
+
+Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre
+l'armée égyptienne et l'armée turque. Cette dernière a été battue
+complétement et mise en pleine déroute. J'ai fait tout mon possible,
+Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifestée sur
+moi dans votre ouvrage.
+
+«Comme je pense que quelques détails vous feront plaisir, voici en peu
+de mots ce qui s'est passé. Je vous prie de m'excuser si le croquis que
+je vous envoie est peu soigné. Il a été fait à la hâte. J'espère, à
+Saïda, être assez heureux pour vous envoyer quelque chose de plus fini
+et de plus exact, que j'aurai l'honneur de vous adresser avec ce que
+j'avais déjà préparé sur la guerre des Druses.
+
+«Le 20 juin, nous sommes arrivés au village de Mésar, à une lieue à peu
+près de l'armée turque, campée au village de Nézib.
+
+«Le 21, j'ai fait une grande reconnaissance sur sa position avec environ
+quinze cents Bédouins, quatre régiments de cavalerie et deux batteries
+d'artillerie à cheval. Pendant que nos troupes légères tiraillaient et
+que l'artillerie échangeait quelques coups de canon, je me suis porté le
+plus près possible de leurs lignes. Je reconnus alors leur position,
+trop forte pour être attaquée de front ou de flanc. Leur front était
+protégé en arrière par des hauteurs fortifiées et couronnées
+d'artillerie, et en avant par trois redoutes; leur droite protégée par
+une hauteur assez élevée, où il y avait dans une redoute un régiment
+d'infanterie et plus bas une batterie d'artillerie; leur gauche appuyée
+à une redoute d'assez grande dimension, et placée sur un mamelon à pente
+roide. L'attaque était donc très-difficile sur le front; elle aurait
+fait perdre beaucoup de monde et n'aurait pas eu le résultat désirable.
+Je me décidai sur-le-champ à tourner l'ennemi par la gauche, par une
+marche de flanc.
+
+«Nous rentrâmes au camp dans la nuit; les préparatifs furent faits, et,
+le 22 au point du jour, l'armée leva le camp et se mit en marche par une
+marche de flanc; par lignes, en colonnes, la droite en tête. Après dix
+heures de marche, nous arrivâmes au pont de Hordgan. Dans l'après-midi,
+les Turcs présentèrent quelques bataillons sur notre flanc gauche. À
+l'instant même j'occupai un mamelon à notre droite, où je pris position
+avec deux batteries d'artillerie et deux régiments d'infanterie en ligne
+par bataillons en masse, chaque bataillon ployé en double colonne sur le
+centre. J'envoyai à notre gauche un régiment d'infanterie et un de
+cavalerie, prendre position sur la direction des flancs de ce corps
+turc. Ces dispositions lui en imposèrent. Il se retira, et l'armée,
+après avoir continué tranquillement sa route, vint prendre position sur
+la rive gauche de la rivière. La journée du 25 fut employée à préparer
+les armes pour la bataille et aux revues passées à l'artillerie, à
+l'infanterie et à la cavalerie.
+
+«Dans la nuit du 23 au 24, à peu près vers minuit, l'ennemi amena deux
+batteries d'obusiers dans la direction de notre gauche, et jeta environ
+deux cent cinquante obus dans le camp. Il y eut quelques désordres; un
+de mes aides de camp eut son cheval blessé d'un éclat d'obus, et nous
+eûmes sept à huit hommes tués et une trentaine de blessés. Il paraît que
+l'ennemi avait reconnu la direction de ma tente, car le plus grand
+nombre des obus vint tomber autour de moi. À l'instant même je me portai
+aux avant-postes, et leur feu fut bientôt éteint par un feu roulant
+d'artillerie, que la veille, de crainte de surprise, j'avais disposée à
+cet effet tout autour du camp. Comme je l'ai su plus tard, ils eurent
+plusieurs canonniers tués et blessés, et ils se retirèrent dans leur
+camp en désordre, infanterie, cavalerie et artillerie. Pendant ce temps
+j'avais fait prendre les armes à toute l'armée. À mon retour, chacun
+reprit son poste, et nous attendîmes le jour. À peine il commençait, que
+l'armée se mit en marche, toujours par ligne en colonnes, la première
+ligne formant la première colonne et marchant par divisions à distances
+entières; la deuxième ligne, deuxième colonne, marchant par bataillons
+en doubles colonnes sur le centre et à intervalles de déploiement; la
+troisième ligne, réserve, troisième colonne, marchant par bataillons en
+doubles colonnes, avec intervalles de deux divisions entre les
+bataillons. Six régiments de cavalerie marchant en colonne serrée, par
+régiment, en avant et sur la direction de la troisième ligne, deux
+régiments de cavalerie à l'arrière-garde. En ouvrant la marche, je
+marchai quelques mille pas sur une direction presque perpendiculaire à
+la ligne de bataille turque, pensant que peut-être ils déboucheraient
+dans la plaine pour accepter la bataille en rase campagne.
+
+«Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, j'exécutai un changement de
+direction à gauche, et marchai, parallèlement à leur ligne, à peu près
+deux mille pas, faisant toujours attention s'ils prenaient quelques
+dispositions pour manoeuvrer en conséquence. Ayant reconnu leur
+intention bien prononcée d'accepter la bataille sur l'emplacement où ils
+se trouvaient, je changeai de direction à gauche, et me dirigeai sur un
+mamelon qui se trouvait à hauteur de leur droite, devenue leur gauche
+par leur face en arrière. J'avais l'intention d'attaquer avec ma droite,
+en refusant mon centre et ma gauche. En conséquence, je me dirigeai
+obliquement par rapport à leur ligne de bataille. Mon but était, dans le
+cas où je n'aurais pas réussi avec la droite, de la retenir sous la
+protection de ma cavalerie et d'attaquer avec ma gauche et mon centre.
+
+«Arrivée à quatre cents pas du mamelon, l'armée prit son ordre de
+bataille, la deuxième et la troisième ligne par un changement de
+direction par le flanc droit pour faire face au pont; la cavalerie par
+des changements de direction par régiments à gauche. Pendant que l'armée
+exécutait ces divers mouvements, je fis sur-le-champ occuper par une
+batterie de gros calibre le mamelon, clef du champ de bataille. Les
+Turcs, sentant l'importance de cette position, ouvrirent leur feu
+d'artillerie, ce qui ne m'empêcha pas d'assurer la position de la
+batterie et d'indiquer moi-même aux canonniers sur quelle direction ils
+devaient tirer. Je redescendis à la droite et ordonnai à l'artillerie de
+se porter en avant et d'ouvrir ses feux. Deux régiments d'infanterie et
+quatre de cavalerie furent envoyés sur notre extrême droite pour
+protéger mon mouvement, et la fusillade et la canonnade s'engagèrent de
+toutes parts sur ce point. Il y eut un moment d'hésitation, et nos
+troupes furent un instant ramenées sur la droite. Cependant nous tînmes
+bon, et la gauche turque fut forcée de se replier. En apercevant ce
+mouvement, j'en profitai pour porter en avant toute ma droite, et
+j'envoyai l'ordre sur-le-champ au centre et à la gauche d'arriver sur la
+ligne des feux et de développer les siens. L'armée turque ne put
+résister à toutes ces attaques successives et faites avec beaucoup
+d'ensemble, et elle se mit en retraite sur son ancien camp. Elle fut
+poursuivie par notre artillerie de première ligne et par les première et
+deuxième lignes d'infanterie. La troisième ligne d'infanterie et
+d'artillerie de réserve prit position sur les hauteurs qui couronnaient
+le camp turc. C'est à cet instant que l'armée turque fut mise en pleine
+déroute. C'est une belle et glorieuse victoire, mais c'est une des plus
+sanglantes que j'aie vues. Pour mon compte, j'y ai éprouvé une
+très-grande fatigue, mais pas autre chose; un de mes aides de camp a été
+enlevé par un boulet à l'instant où je me portais avec toute ma droite
+sur l'ennemi; un autre a eu son cheval tué. Nous avons pris dans le camp
+cent quarante-quatre pièces de canon avec leurs caissons, trente-cinq
+pièces de gros calibre dans les redoutes de Biredjeck, abandonnées par
+les Turcs; toutes les tentes, depuis celle de Hafer-Pacha jusqu'à celle
+du dernier soldat; armes, instruments, pelles, pioches, etc., etc.; de
+dix-huit à vingt mille fusils, et de douze à quinze mille prisonniers,
+qui ont été sur-le-champ envoyés dans l'endroit qu'ils ont choisi, soit
+chez eux, soit autre part. Le soir de la bataille, les régiments m'ont
+fait hommage des drapeaux qu'ils ont pris à l'ennemi, et je ne vous
+cache pas, Excellence, que je me suis surpris être un peu fier, entouré
+de ces nobles trophées.
+
+«Agréez, etc., etc.
+
+«SOLIMAN.»
+
+
+NOTA. La lecture de cette relation et la vue du plan qui l'accompagne
+donnera suffisamment la preuve de la stupidité sans exemple du général
+de l'armée turque. L'armée ottomane est placée sur une forte position,
+rendue meilleure encore par des batteries couvertes et des
+rehaussements; elle a sur son front un ruisseau dont les bords sont
+escarpés, et qu'on ne peut passer que sur un pont situé à peu de
+distance de sa gauche, et qui est dominé par un plateau situé sur la
+même rive qu'elle, et elle laisse l'armée égyptienne maîtresse de ses
+mouvements, sans entreprendre de l'arrêter, et sans l'attaquer quand
+elle est divisée. Si, voyant le mouvement décidé de l'armée ennemie
+entière pour tourner sa gauche, le général turc eût envoyé une division
+pour défendre le passage du pont, il eût donné une nouvelle direction
+aux opérations; ou si, après avoir laissé passer la moitié de l'armée,
+il l'eût attaquée avec toutes ses forces, il l'eût détruite. Au lieu de
+cela, il laisse, pendant deux jours, l'armée égyptienne le contourner et
+se mettre en bataille, non plus sur son flanc, mais parallèlement à son
+front et sur ses derrières, de manière que pour la combattre il faut
+qu'il fasse demi-tour. On ne conçoit pas qu'un être humain ait pu se
+livrer à de pareils calculs. Soliman-Pacha, de son côté, a manoeuvré
+avec une immense imprudence: il devait périr dans cette opération. Sans
+doute il devait tourner l'ennemi, mais il avait deux précautions à
+observer: 1° opérer son mouvement de conversion plus loin de l'armée
+turque, de manière à passer le ravin à une plus grande distance et
+arriver sur elle formé en colonnes parallèles et prêt à se déployer; 2°
+se déployer perpendiculairement à son front, afin de forcer les Turcs à
+prendre une nouvelle ligne de bataille, et à conserver, en supposant un
+échec, une libre retraite s'il eût été battu; car, dans ce cas, et après
+ce mouvement étrange, un échec l'eût perdu.
+
+
+
+LIVRE VINGT-SEPTIÈME
+
+1841
+
+SOMMAIRE.--Je reprends la plume pour consigner encore quelques
+souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son
+caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.--Je me détermine à
+m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.--Venise.--Place
+Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance
+de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les
+Murazzy.--Chioggia.--L'Adige.--Digues.--Le
+Pô.--Bologne.--Peintures.--Florence.--tableaux.--Gênes.
+
+
+L'année 1841 apporta un changement douloureux à ma position. Le comte de
+Sainte-Aulaire, ambassadeur de France en Autriche depuis près de huit
+ans, sollicitait son rappel et un changement d'emploi. Lié avec lui
+d'une tendre amitié, chérissant toute sa famille, sa maison était
+devenue pour moi une seconde patrie, et j'y oubliais souvent les
+douleurs de l'exil.
+
+Personne ne convenait mieux que le comte de Sainte-Aulaire à l'ambassade
+d'Autriche. La considération et l'estime méritée qu'on lui témoignait,
+sa politesse et sa naissance, lui assuraient toute sorte de succès. Les
+bons sentiments de la haute classe de Vienne, autant que celle-ci est
+susceptible d'en éprouver (car, si elle prend souvent les apparences de
+l'amitié, on s'aperçoit bientôt qu'elle n'en a guère que l'écorce), lui
+semblaient acquis; mais le grand éloignement de France rendait rares les
+voyages qu'il pouvait faire à Paris. La monotonie toujours croissante de
+la vie de Vienne, le peu de sympathie qu'il avait toujours trouvé dans
+le salon de la chancellerie, non de la part du prince de Metternich, qui
+avait de l'attrait pour lui, mais de la part de la princesse; enfin
+l'espérance d'être envoyé à Londres, ou le mouvement intellectuel est
+plus en rapport avec ses facultés et ses goûts, étaient des motifs
+décisifs pour solliciter un changement. Les affaires les plus graves et
+les plus importantes se traitaient d'ailleurs chaque jour entre la
+France et l'Angleterre, et il en serait l'intermédiaire. De semblables
+motifs étaient trop puissants pour que je ne comprisse pas ses
+démarches; mais, tout en me réjouissant de ses succès pour lui, je les
+déplorais pour moi.
+
+M. de Sainte-Aulaire était venu à Vienne sous les auspices les plus
+défavorables et les plus contraires. Alors la haine pour la Révolution
+de juillet était dans toute sa verdeur et toute sa force dans l'esprit
+de l'aristocratie de Vienne. Aussi eut-il à surmonter de grands
+obstacles. Le moyen qu'il employa pour les vaincre fut une grande
+politesse, beaucoup de dignité, beaucoup de réserve, et une maison
+convenablement montée. Il fut prévenant auprès de la société, et accepta
+avec empressement ce qui lui fut offert, mais sans montrer aucun désir,
+aucun besoin d'entrer dans l'intimité de personne. Sa vie habituelle se
+passait en famille. Il avait beau jeu, au surplus, pour prendre cette
+attitude; car sa famille, qui était fort nombreuse, composait la plus
+aimable tribu.
+
+Madame de Sainte-Aulaire, qui la présidait, est assurément une des
+femmes les plus distinguées qui aient jamais existé, d'une grâce
+charmante, de l'esprit le plus cultivé, mais sans pédanterie, possédant
+un coeur aussi noble que son mari. Elle était entourée de trois filles,
+élevées sous ses yeux, et dignes d'elle. Une seule était alors mariée.
+Elle avait épousé le baron de Langsdorff, premier secrétaire
+d'ambassade, homme d'un esprit très-remarquable et d'une grande
+capacité. Elle avait près d'elle son fils, le marquis de Sainte-Aulaire,
+deuxième secrétaire d'ambassade, homme de bien, instruit, capable, un
+des plus estimables hommes que j'aie jamais rencontrés. Aucun individu
+ne m'a inspiré une plus grande confiance, et il n'y a aucun secret,
+aucun intérêt que je ne lui confiasse, certain qu'il n'en abuserait
+jamais. Enfin je ne puis oublier, dans le souvenir de cette noble
+famille, la marquise de Sainte-Aulaire, née d'Estourmel, femme de
+beaucoup d'esprit, peu jolie, mais charmante de caractère, et digne de
+faire partie de cette délicieuse association.
+
+On conçoit qu'avec un point d'appui semblable, avec une pareille base,
+M. de Sainte-Aulaire ait pu traverser les ennuis de Vienne pendant
+l'espace de huit ans, et que moi, admis et accepté complétement dans cet
+intérieur, j'y aie trouvé de grandes consolations.
+
+M. de Sainte-Aulaire a cette délicatesse qui appartient à un homme bien
+né et à un noble coeur. Je le peindrai en deux mots, en consignant les
+paroles qu'il prononça en me parlant, la première fois que nous nous
+rencontrâmes après son arrivée à Vienne. Je l'avais vu à Paris dans le
+monde; je le connaissais, mais je n'avais avec lui aucune intimité.
+Cependant il me dit immédiatement: «Sur nos rapports futurs, mon cher
+maréchal, je serai pour vous tout ce que vous voudrez, et rien que ce
+que vous voudrez.» Cette simple phrase en dit assez et n'a besoin
+d'aucun commentaire.
+
+M. de Sainte-Aulaire rencontra plus d'une fois de grands embarras dans
+les propos inconsidérés et les passions capricieuses de la princesse de
+Metternich. Avec un homme moins mesuré, les conséquences pouvaient avoir
+beaucoup de gravité. Il sut cependant, sans sortir des bornes de la
+modération, y mettre un terme et donner à la princesse une leçon propre
+à demeurer dans son esprit. À une fête, la princesse de Metternich,
+rayonnante de beauté, de jeunesse et de parure, portait un beau diadème
+en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu surannée, vint
+lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui répondit
+brutalement: «Au moins celui-ci n'est pas volé!» faisant ainsi allusion
+à l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et répété par elle avec
+complaisance à plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun.
+Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au sérieux, et, le lendemain, il
+demanda par écrit au prince de Metternich une audience où la princesse
+se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec netteté et
+autorité; leur développa les conséquences graves qui pourraient résulter
+des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en
+chargeait sa conscience. En même temps, il la prévint que, n'étant
+nullement d'humeur à recevoir de semblables humiliations, que ses
+devoirs et sa dignité lui commandaient de repousser; il la prévint,
+dis-je, qu'à l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades
+avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin à les cacher
+et à les couvrir d'un voile. La princesse lui a gardé rancune de cette
+leçon sévère, mais elle en a profité. Depuis ce moment, elle s'est
+tenue avec lui dans des termes convenables. De son côté, il a évité
+toute intimité qui eût pu amener une dangereuse familiarité, mais sans
+montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exercée depuis envers
+elle a été de lui refuser, malgré ses demandes, son portrait, qu'elle
+désirait placer dans une collection qu'elle s'est plu à former, et qui
+se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'époque,
+ou qui ont fait partie de sa société habituelle.
+
+À cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de
+leçon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit à la princesse.
+
+L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de
+Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première.
+Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du
+siége de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant
+trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre
+autres choses, il lui échappa de dire: «Je voudrais voir Lamb pendu, et
+j'irais le tirer par les pieds.» Le propos ne pouvait rester secret, et
+Lamb en fut informé.
+
+Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son
+portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au
+lieu de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être
+placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon,
+avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour
+lui procurer le plaisir de le pendre.....
+
+M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous
+un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu
+de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le
+terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était
+cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route
+pour Göritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le
+retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme,
+une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments
+et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir
+à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable
+chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et
+missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de
+sa présence.
+
+Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me
+rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était
+préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je
+retrouvai l'automne le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître
+et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de
+rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais
+traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé
+une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon
+arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de
+ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et des
+magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que
+lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel
+exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit.
+À Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des
+palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge.
+Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps
+qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un
+esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à
+Rome: on y trouve la trace des moeurs des différents âges dans les
+palais et les ruines que l'on a sous les yeux.
+
+La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers
+hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes
+les constructions! que de richesse dans les matériaux et quelle
+recherche dans les moindres ornements! Les Vénitiens ont pris le type de
+leur style à Constantinople; mais ils se le sont approprié. Bien qu'il
+porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses détails.
+L'église Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'étudie, plus on
+l'admire. Son étendue n'a rien de grandiose: elle n'était pas l'église
+du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la sérénissime
+république. À ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande
+dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en
+réfléchissant que la coupole principale, environnée de huit coupoles
+plus petites, forme son dôme. Toutes sont revêtues, ainsi que les parois
+de l'église, dans tout leur développement, de belles mosaïques
+représentant des objets de piété. Les dorures les plus riches se mêlent
+partout à ces produits de l'art. La direction de la lumière, habilement
+ménagée, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de
+vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se
+trouvent réparties dans ce monument. La façade, très-haute et des plus
+magnifiques dimensions, malgré les ornements dont elle est surchargée,
+réunit le grandiose le plus imposant à la grâce la plus coquette. La
+vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les célèbres chevaux
+de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a
+fait beaucoup voyager. Coulés en Grèce et placés d'abord à Corinthe, ils
+furent transportés à Constantinople, puis apportés de Constantinople à
+Venise, après la conquête de cette ville par les croisés. Ils vinrent à
+Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent,
+après nos malheurs et nos désastres, au lieu d'où nous les avions tirés
+et où ils avaient séjourné le plus longtemps.
+
+Cette belle église, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie,
+commencée dans le dixième siècle, ne fut terminée que dans le
+dix-huitième.
+
+Rien n'est plus curieux que de rechercher les différentes phases de
+cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable
+pendant tant d'années, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La
+création de Venise eut pour cause immédiate les malheurs des temps. Elle
+fut l'expression des besoins de la société. Des invasions de barbares
+avaient, à plusieurs reprises, ravagé le nord de l'Italie. Le besoin de
+sécurité décida une partie de la population à venir chercher un refuge
+au milieu des eaux. De nombreuses îles couvraient la mer intérieure qui
+forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y établir purent y vivre en
+paix, à l'abri de leurs ennemis, qui étaient dépourvus de tout moyen
+maritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer
+à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances
+de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour
+créer des richesses et assurer leur indépendance.
+
+Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut
+tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la
+sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses
+fractions dispersées dans les différentes îles. Il se trouva, dans son
+ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais
+toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en
+conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant
+habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans
+l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une
+considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore.
+Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique,
+devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et
+investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une
+monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous
+cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus
+d'une révolution arracha du trône celui qui l'occupait. Un ordre
+politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené
+infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais
+Pierre Gradenigo, élu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en
+limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le
+droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1436, après
+les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut
+que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand
+conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la
+souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases
+les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.
+
+Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son
+existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes
+de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le
+cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font
+ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la
+souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord,
+de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions,
+et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants.
+Ensuite, l'immense intérêt que chacun a dans la durée de l'organisation
+sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins
+de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à
+ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire
+ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne
+proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut,
+pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un
+grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Venise pendant
+longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce
+régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde.
+Mais, quand une jalousie mesquine s'est emparée des esprits, quand la
+crainte, les soupçons, ont caractérise toutes les démarches, dès ce
+moment, la république de Venise a tiré sa plus grande force des
+souvenirs de son histoire.
+
+La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes
+richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire
+grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des
+connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise
+devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance
+exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et
+les lumières qu'elle possédait, sa marine et l'étendue de ses relations
+lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque
+d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent
+partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement.
+Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle
+qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur
+laquelle est organisé aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans
+doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes
+nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus
+grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.
+
+Un grand pouvoir pour l'exécution, basé sur une forte aristocratie
+héréditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable à la
+durée des gouvernements et à leur puissance extérieure. C'est encore de
+ce point que l'on peut établir une juste comparaison entre Venise et
+l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre.
+L'aristocratie anglaise crée et conserve toute la puissance publique;
+ses législateurs ont eu en outre une haute prévoyance de l'avenir en
+s'occupant d'assurer les moyens de perpétuer dans cette aristocratie
+l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler
+incessamment à elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n'a
+oublié que ses intérêts, comme ceux de l'État, lui commandent d'adopter
+les illustrations nouvelles, d'absorber et de s'assimiler tout ce qui
+s'élève dans l'opinion. Elle reçoit ainsi constamment des secours
+salutaires, se renforce de toutes les influencés utiles, modifie ses
+moeurs suivant les temps, et ne repousse rien de ce qui peut ajouter à
+son éclat. Ouverte à tous ceux qui ont des titres pour y être reçus,
+elle n'est l'objet d'aucune haine, mais devient l'espérance de tous.
+
+Il en est tout autrement d'un pouvoir fondé sur la démocratie. Tout y
+est variable et fragile: tout y est incertain; dès lors tout y est
+faible. Le gouvernement a-t-il de grands pouvoirs, il s'empare bientôt
+d'une autorité sans bornes, aidé par les ambitieux qui, n'ayant rien à
+perdre, ont tout à gagner en se réunissant à lui. Est-il faible, le
+moindre choc le renverse, et la révolution qui le détruit en appelle
+mille autres. Si l'aristocratie renverse le pouvoir qu'elle a créé, le
+corps social n'est pas ébranlé dans sa base; car elle n'a fait que
+substituer un nom à un autre. Des combinaisons d'intérêt peuvent se
+faire facilement entre un nombre borné de familles. Elles sont
+impossibles quand on opère sur une multitude confuse, livrée à une foule
+de passions qui se combattent et se croisent dans tous les sens. Les
+ambitions individuelles, dans un état de choses semblable, amènent
+bientôt et nécessairement l'anarchie et la destruction ou la tyrannie.
+Il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique; les rochers
+résistent à l'action des vents qui remuent facilement les sables. La
+Suisse, depuis la création, n'a pas changé de forme, tandis que l'Égypte
+est chaque jour la proie du désert remué par la tempête.
+
+La république de Venise a péri, parce qu'aucun ouvrage des hommes n'est
+éternel. Elle a péri de vieillesse. Elle est tombée en lambeaux faute
+d'avoir conservé une des vertus publiques qui l'avaient tant distinguée
+autrefois. Elle a péri sans avoir opposé la moindre résistance avec un
+peuple dévoué, avec une armée fidèle, et faute d'avoir voulu vivre.
+Malgré les changements survenus dans l'ordre proportionnel des États de
+l'Europe, elle eût pu avoir encore une longue existence; mais il eût
+fallu que son gouvernement ne s'abandonnât pas lui-même. Son nom et les
+souvenirs qui s'y rattachaient auraient seuls suffi; et il existait
+entre ses mains des moyens positifs et matériels de puissance que la
+moindre prévoyance et une faible énergie auraient pu rendre redoutables.
+
+Jamais puissance ne s'écroula d'une manière plus misérable et moins
+digne de son origine.
+
+Il était entré de tout temps dans la politique du gouvernement vénitien
+d'isoler complétement de la politique les habitants de Venise. Rien
+n'avait été négligé pour faire naître chez eux le goût des plaisirs.
+Cette passion avait pris un développement effréné. Les habitudes du
+mystère, consacrées d'abord à la politique, avaient été appliquées aux
+relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la
+même forme et la même couleur aux gondoles, servait merveilleusement le
+secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystère était
+tellement dans les moeurs, que les masques étaient d'usage pendant trois
+mois de l'année; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en
+portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils étaient à
+tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise était donc
+une vie toute de plaisir et de débauche pour ceux qui n'occupaient pas
+les hauts emplois de la république. Il était résulté d'habitudes
+semblables, consacrées par les siècles, une grande douceur dans les
+moeurs et une sociabilité que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs.
+Les conséquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage
+des masques et des dominos soit passé de mode et qu'on ne fasse plus
+maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un
+peuple plus doux, une société plus hospitalière et plus gracieuse, des
+femmes plus attrayantes et plus remplies de séductions.
+
+On peut faire à Venise une remarque qui m'a souvent frappé dans le cours
+de ma vie, c'est que les moeurs se modifient d'elles-mêmes par l'empire
+des circonstances où la société est placée et des nécessités que
+celles-ci amènent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus
+générale à Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable, c'est que
+les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont
+complétement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'exécuter si facilement et
+se couvrir d'un voile si épais et si difficile à percer. Jamais rien
+n'est tenté contre l'ordre public, malgré l'obscurité qui règne
+nécessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de
+véritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et
+sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur
+donnant le moyen de faire disparaître en un moment les traces de leurs
+attentats. Transportez à Venise la population d'une autre ville, de
+Milan par exemple, où chaque nuit on ne circule avec quelque sécurité
+que sous la protection d'une multitude de sentinelles placées presque en
+vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans
+tous les sens, et Venise deviendra réellement en un moment tout à fait
+inhabitable.
+
+Je trouvai la société de Venise composée de gens gracieux, et j'y fus
+reçu avec bienveillance et empressement. J'y rencontrai des savants
+d'une grande distinction. Ils y sont recherchés et honorés. Un institut
+venait d'y être fondé. Les savants fixés à Padoue, dans cette ville
+consacrée de tout temps aux études, venaient y siéger à des jours
+déterminés. Au nombre de ceux dont la réputation est la plus étendue se
+trouvait M. Santini, astronome célèbre, directeur de l'observatoire. Je
+me liai d'une manière particulière avec un géomètre et un géologue. Le
+premier, directeur général des ponts et chaussées, M. Paleocopa, est un
+homme d'un savoir profond et d'un esprit aimable, vif et brillant. Élevé
+à l'école d'artillerie et du génie de Modène, il avait servi dans le
+corps du génie militaire du royaume d'Italie et fait avec nous les
+dernières campagnes de l'Empire. Répugnant à servir dans une autre armée
+que celle dans laquelle il avait débuté, il entra dans la carrière
+civile quand le nord de l'Italie revint à l'Autriche. Il trouva
+l'occasion de montrer sa capacité et d'exécuter de beaux et grands
+travaux, qui lui font le plus grand honneur. Au nombre de ceux qui
+composaient ma société habituelle se trouvèrent le secrétaire de
+l'institut, M. Passini, géologue (ses connaissances sont très-étendues
+et variées, son activité est très-grande), et un jeune officier de
+marine d'une grande distinction, chargé de la direction de
+l'observatoire, le baron de Willersdorff.
+
+Je passai ainsi mon hiver d'une manière assez douce, partageant mon
+temps entre l'admiration des objets d'art dont Venise est remplie, une
+société agréable et un bon spectacle, dont l'admirable salle de la
+Fenice double les avantages.
+
+Il serait sans intérêt d'entrer dans le détail de la vie que l'on mène à
+Venise. Je me bornerai à dire qu'elle a perdu la fougue et l'activité
+qui la caractérisaient autrefois. Elle est plus régulière peut-être que
+dans les autres villes d'Italie. Les chroniques galantes sont maintenant
+du domaine du passé, et, quoique sans doute le temps présent lui
+fournisse encore des aliments, les jouissances de l'esprit sont appelées
+à entrer dans les plaisirs journaliers.
+
+Les admirables peintures que renferment les palais des particuliers,
+l'Académie des beaux-arts, les églises et les bâtiments publics ne
+sauraient être trop visitées; car on y découvre sans cesse de nouvelles
+beautés. On reconnaît facilement quel rang on doit donner, parmi les
+écoles du moyen âge, à cette école vénitienne, dont le caractère est si
+pur, si vrai, l'expression si énergique. On ne peut aussi se lasser de
+contempler les objets d'architecture de tous les genres, dont la variété
+infinie chasse la monotonie, sans nuire à la beauté. Cependant,
+au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre, planent toujours les immortels
+ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-être, qui ait rappelé en
+Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustré la Grèce antique. Cinq
+mois s'écoulèrent ainsi dans Venise de la manière la plus douce. J'en
+sortis au printemps pour entreprendre un agréable voyage en Toscane, où
+m'appelait l'arrivée d'une amie de France, madame la comtesse de
+Damrémont, qui s'y était rendue pour m'y voir et passer quelque temps
+avec moi.
+
+Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord à Bologne, et je
+profitai de ce voyage pour voir en détail les murazzy, les travaux de
+Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaçants pour les
+provinces qu'ils traversent.
+
+Les lagunes sont séparées de la mer par une bande de terre dont la
+largeur varie. Divisée par les intervalles qui unissent les lagunes à la
+mer, elle forme plusieurs îles dans la partie méridionale, et elle est
+réduite à la plus mince épaisseur. La sûreté de Venise a rendu
+nécessaire de créer une défense artificielle. Sans ce rempart,
+l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait
+bientôt submergé la ville et l'aurait détruite.
+
+Les murazzy ont donc été construits dans un but de défense et de
+conservation. Ce sont des travaux semblables à ceux que l'on voit en
+Hollande, avec cette différence que ces derniers ont été construits en
+terre et ont pour objet d'isoler complétement le pays de la mer, tandis
+que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour
+but de diminuer, de régler et de limiter l'entrée des eaux de
+l'Adriatique dans cette mer intérieure et si peu profonde que forment
+les lagunes.
+
+Mais, si Venise doit être préservée de l'action des eaux, elle a besoin
+de communiquer avec la mer, et de posséder au moins un passage d'une
+profondeur suffisante pour permettre l'entrée et la sortie des vaisseaux
+d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beauté et
+de la grandeur. On serait tenté de croire que ces travaux remontent à
+l'époque glorieuse et puissante de la république. Il en est autrement;
+c'est un ouvrage de sa vieillesse et le résultat d'un calcul économique.
+C'est vers 1740 que ces travaux furent commencés. Jusque-là, on avait
+entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois
+remplies de pierres, qui, placées d'une manière contiguë, formaient une
+digue et brisaient les vagues; mais, les bois étant devenus rares et
+chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus
+durable, et les murazzy furent commencés. Quoiqu'on n'ait pas cessé d'y
+travailler, ils ne sont pas encore achevés aujourd'hui. Ils se composent
+de pierres de très-grandes dimensions, qui sont liées entre elles par un
+mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est
+très-douce, qui résiste facilement au choc des vagues et présente un
+obstacle invincible à l'action de la mer.
+
+Mais, procurer à la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la
+profondeur nécessaire aux besoins de la navigation, était chose plus
+difficile. Après un long examen et une discussion approfondie des
+meilleurs ingénieurs, on a arrêté, pour être placé sous la direction du
+chevalier Paleocopa, l'un des ingénieurs les plus distingués de
+l'Italie, si riche en individus de cette espèce, un système de travail
+dont l'achèvement est presque complet au moment où j'écris. Les opinions
+qu'avait manifestées autrefois notre célèbre ingénieur Prony ont
+prévalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes: de
+l'action extérieure et de l'action intérieure. Pour arrêter ceux-ci, on
+a construit une digue qui a déplacé le passage et produit complétement
+l'effet désiré. Elle a été exécutée sous le gouvernement français. On
+vient maintenant d'exécuter une digue extérieure, perpendiculaire à la
+côte, de deux mille cent mètres, qui arrête les sables que les courants
+du sud amènent, et qui, en redressant et contenant les courants qui
+deviennent plus rapides dans les mouvements des marées, les force à
+déblayer et à creuser constamment la passe, comme il arrive en France
+dans certains ports de la Manche au moyen des écluses de chasse. Ce beau
+travail rendra le port de Venise d'un facile accès. Dans quelques
+siècles sans doute, les mêmes inconvénients se renouvelleront; mais
+alors de semblables travaux, repris et continués, remédieront de nouveau
+au mal.
+
+Je visitai Chioggia, petite ville de pêcheurs située à l'autre extrémité
+des lagunes. Son nom se rattache à une époque de grands désastres, mais
+peut-être aussi à la plus glorieuse époque de la république. Réduite à
+la défense de la ville même, elle sut résister à ses ennemis, et, quand
+elle semblait au moment de périr, elle prit une attitude offensive qui
+la délivra tout en se défendant, et humilia profondément Gênes sa
+rivale.
+
+En sortant de Chioggia, on entre dans un pays constamment menacé par les
+eaux, souvent envahi par elles, et qui serait complétement submergé si
+des travaux continuels ne parvenaient à le garantir. Il est curieux
+d'étudier les circonstances qui ont amené cet état de choses. Les
+anciens Vénitiens, dont la sécurité était fondée sur leur éloignement de
+la terre ferme, avaient établi en principe que la conservation des
+lagunes était de premier intérêt et de première nécessité. En
+conséquence, la direction donnée aux fleuves au voisinage de leurs
+embouchures les en avait constamment écarté, afin d'empêcher les
+atterrissements qui auraient fini par les combler. D'abord se trouvait
+la Brenta, dont la direction naturelle tombait sur le milieu des
+lagunes. Elle fut déviée dans son cours et dirigée de manière à arriver
+directement à la mer. Mais il en résulta que la pente, répartie sur un
+développement beaucoup trop grand, rendit son cours trop lent, et que
+les eaux s'épanchèrent en fréquentes inondations, qui mettaient à l'état
+de marécages un pays riche et fertile. Ce mal était augmenté par la
+réunion de deux petites rivières, le Bacchiglione et le Gorzone, qui
+affluaient dans le lit de la Brenta et se rendaient également à la mer
+par l'embouchure de Brondolo, tandis qu'un canal navigable établissait
+la communication entre les lagunes de Chioggia et l'Adige. Le pays
+compris entre le Bacchiglione et le Gorzone étant en grande partie
+inondé, un canal de desséchement, dit le canal des Cuori, fut creusé
+pour porter les eaux dans le lit des fleuves réunis. Le baron Testus a
+entrepris ensuite le desséchement de ce territoire, composé de
+soixante-cinq mille campi ou vingt-quatre mille hectares, dont une
+partie est inondée accidentellement, l'autre plus fréquemment, et une
+dernière partie ne se compose que de marais. Il calcula que l'emploi de
+six machines à vapeur, de la force réunie de cent vingt chevaux, le
+débarrasserait de trois mille mètres cubes d'eau par minute et que le
+travail ne devrait pas durer plus de soixante-dix à quatre-vingts jours.
+Ce calcul s'est trouvé complétement erroné. Il n'a obtenu que des effets
+médiocres avec des moyens très-dispendieux. Le simple bon sens semble
+indiquer la marche à suivre, qui est celle-ci: diviser le terrain en
+deux parties par une digue, savoir, celle qui est au-dessus du niveau de
+la mer basse, et celle qui est au-dessous; conduire les eaux de la
+première à la mer par un canal, au moyen de portes-écluses qui
+permettent aux eaux de s'écouler à la mer basse, et qui se ferment à la
+mer haute pour empêcher l'invasion de la mer quand elle monte; ensuite,
+n'appliquer les machines d'épuisement qu'à la deuxième partie, dont les
+eaux ne peuvent avoir par elles-mêmes aucun écoulement. Des travaux
+semblables se voient partout en Hollande, et leur système, inspiré par
+le plus simple bon sens, donne constamment les résultats les plus
+satisfaisants.
+
+Nous avons remonté la rive gauche du Gorzone, puis passé cette rivière
+pour nous rendre sur l'Adige qui vient aussi la traverser. De là nous
+sommes arrivés sur l'Adigetto qui, autrefois, était une dérivation de
+l'Adige. Réuni au Tartaro, dont les sources sont près de Vérone, et
+grossi de la Molinella qui passe à Castellaro, près de Mantoue, il forme
+un cours d'eau qui prend le nom de canal Blanc et communique avec
+l'Adige. L'Adigetto a pris son nom de la prise d'eau faite à son
+origine; mais la prise d'eau a été supprimée, et le nom lui est resté.
+Le canal arrive à Adria, d'où il continue jusqu'à la mer, dans laquelle
+il débouche par un ancien bras du Pô, séparé aujourd'hui du fleuve, et
+qui porte le nom de Pô-di-Levante. Il communique avec le Pô véritable
+par la Cavanella, que l'on ouvre d'abord pour la navigation, et ensuite
+pour l'écoulement des eaux dans le Pô quand le fleuve est plus bas que
+le canal Blanc.
+
+Nous couchâmes à Adria, jolie petite ville, très-ancienne, aujourd'hui
+éloignée de plusieurs lieues de la mer, et autrefois port de mer qui
+donna son nom au golfe Adriatique. Une circonstance remarquable des pays
+situés sur les deux rives de l'Adige, et qui les met constamment en
+péril, c'est que le fond du lit du fleuve, constamment plus élevé que la
+campagne, la domine de deux à trois pieds. Les eaux s'élèvent
+quelquefois jusqu'à trente pieds. Que l'on juge combien est menaçante
+cette puissante masse d'eau en mouvement!
+
+Cet état de choses est venu de ce que ces pays ont été trop tôt habités
+et trop tôt cultivés. La nature a destiné les fleuves à dessécher les
+marais, en élevant leur sol par des alluvions. Mais, quand on se décide
+à cultiver un terrain bas, traversé par un fleuve, il faut de toute
+nécessité diguer la rivière pour en contenir les eaux. Dans ce cas, et
+dans l'intérêt de l'avenir, afin d'empêcher des résultats tels que ceux
+que nous voyons, il faudrait adopter un double système de digues,
+c'est-à-dire placer d'abord de petites digues propres à resserrer le
+fleuve, et ensuite élever de grandes digues de défense, qui, placées à
+une certaine distance, lui ouvrent une grande surface pour s'étendre, ce
+qui diminuerait l'élévation des eaux dans les crues, et ralentirait
+beaucoup l'élévation du sol en offrant un plus grand espace pour
+recevoir les alluvions; mais c'est une prévoyance que nulle part on n'a
+eue autrefois. C'est un tort qu'on a eu particulièrement en Hollande, où
+on rencontre une analogie réelle avec ce que l'on voit ici: chaque
+année, l'existence des deux pays est également menacée par les eaux, et
+par les mêmes causes. Cette Haute-Italie, si belle, a été si
+anciennement habitée et cultivée, et à une époque si barbare, qu'il
+n'est pas étonnant que des mesures semblables de précaution n'aient été
+ni prises ni conçues. Une fois la culture développée, les populations
+fixées sur les bords du fleuve s'y sont trouvées enchaînées. Leur
+sécurité de chaque jour les a forcées à ajouter chaque année à la
+hauteur des digues, à mesure que le fond du fleuve se rehaussait
+lui-même, et on en est venu à ce que l'on voit aujourd'hui.
+
+Le 12, nous avons visité le Pô et examiné les épis construits dans le
+double but de préserver ses bords, et de diriger les courants dans
+l'intérêt de la navigation. Un des épis construits en pierre ressemble
+par son importance et sa dimension à un môle de port de mer. Le Pô, tout
+menaçant qu'il est pour la campagne, car il s'élève beaucoup dans les
+crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de
+ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous
+visitâmes la Cavanella dont j'ai parlé déjà, extrémité du canal de
+communication entre Chioggia et le Pô. Il y a deux écluses de sept pieds
+de hauteur, qui sont placées à la suite l'une de l'autre. Ce canal sert
+aussi de dégagement des eaux du canal Blanc dans le Pô, quand celui-ci
+est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer
+dans le Pô, soit pour en sortir. Lorsque la différence des niveaux des
+eaux est de six à sept pieds, on réunit les deux écluses, et on les
+traite comme une seule; quand la différence est de quinze pieds, on les
+ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une
+autre écluse, avec le canal des Cuori qui réunit les eaux du Gorzone et
+du Bacchiglione. Enfin une dernière porte s'ouvre et fait entrer les
+bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation
+intérieure est établie entre Venise et le Pô.
+
+Nous rentrâmes à Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de
+l'Adige. Ses dignes avaient été rompues. Une grande invasion des eaux
+avait couvert la campagne; un village avait été emporté. Ces accidents
+se renouvellent malheureusement trop souvent. À chaque accident
+semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand
+soin. Le moyen employé pour leur donner de la solidité est de les
+établir sur un lit de fascines. Les eaux y pénètrent et y déposent un
+limon d'alluvion, qui empêche les infiltrations. Or c'est toujours par
+des infiltrations que les digues viennent à percer. On n'a souvent que
+du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez
+facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le
+revers; puis, peu de temps après, arrive une catastrophe.
+
+Après avoir examiné ces travaux importants, que malheureusement on est
+obligé de reprendre très-souvent, j'ai de nouveau été coucher à Adria.
+Dès le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne.
+Je passai le Pô à la Mezzola, domaine d'une très-grande valeur,
+appartenant au pape. Pendant la possession française, elle était devenue
+un bien national. Elle avait été donnée à des fournisseurs. Avec le
+temps, elle est revenue à son ancien propriétaire. À peu de distance
+sont les grandes pêcheries de Comacchio. Dans ces pêcheries, on élève le
+poisson sur une très-grande échelle. Les poissons extrêmement petits,
+qui viennent de naître, sont pris dans la mer avec des filets dont les
+mailles sont très-étroites. On les place ensuite dans de vastes espaces
+isolés de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des
+portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant
+plusieurs années. C'est un établissement de même nature que les vallées
+des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces vallées sont au nombre
+de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur développement,
+à la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers
+d'hectares de superficie. Dans tous ces établissements, et à Comacchio
+surtout, on élève une quantité immense d'anguilles que l'on sale, et qui
+servent à l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces vallées
+rapporte, à ma connaissance, à son propriétaire plus de cinquante mille
+francs par année.
+
+Les tableaux de l'école des Beaux-Arts, à Bologne, sont peu nombreux,
+mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands
+maîtres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une réunion, immense par le
+nombre, admirable par le mérite, et qui semble au-dessus des moyens d'un
+particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de
+neuf cents tableaux, dont un Raphaël et des Titiens.
+
+Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et varié. Une
+multitude d'élégantes maisons de campagne, et le voisinage immédiat des
+collines, ajoutent à la beauté du paysage. Mais une chose unique au
+monde, le Campo Santo, mériterait seul le voyage pour un homme instruit
+et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pensée, ou, au moins,
+nulle part on ne l'a exécutée avec un semblable grandiose. On s'est
+servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conservé et
+restauré l'église avec un soin tout particulier. De vastes carrés vides
+forment des cloîtres qui se succèdent. Contre ces murs sont placés les
+monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont
+consacrés. Les vides de carrés sont destinés à l'enterrement des
+personnes du commun; mais on a placé à chaque tombe un numéro qui
+correspond à celui du registre, de manière qu'au bout de quelques
+années on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs.
+Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une idée
+morale qui rend l'idée de la fin moins douloureuse et moins triste.
+
+Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ,
+établit une communication facile et praticable dans tous les temps entre
+le Campo et la ville, et donne à chacun la facilité d'aller faire des
+actes de piété au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le répète,
+qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui
+l'ont fondé et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre
+chose digne de remarque à Bologne est la transformation en bibliothèque
+publique des bâtiments de l'ancienne université, qui n'existe plus.
+Aujourd'hui on lui donne un style sévère, simple et beau. Un usage
+ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs études classiques à
+l'université de Bologne, étrangers ou nationaux, laissassent leurs armes
+peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dégradé
+tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin;
+il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses
+ancêtres. En général, Bologne est remarquable par l'esprit de
+patriotisme de ses habitants.
+
+Une ancienne et fidèle amie, madame la comtesse de Damrémont, m'avait
+donné rendez-vous à Florence, et je partis pour m'y rendre après avoir
+séjourné deux jours à Bologne. J'ai parlé ailleurs de Florence avec
+quelque peu de détail; je n'en dirai rien ici; mais je répéterai qu'elle
+est du nombre des villes privilégiées que l'on revoit toujours avec un
+nouveau plaisir. Les arts y sont plus honorés qu'ailleurs et y sont
+cultivés avec plus de goût et de succès. Madame de Damrémont, possédant
+le goût des beaux-arts au plus haut degré, jouissant plus qu'un autre de
+ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement
+éclairé, développait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On
+ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beauté. On ne juge
+convenablement que lorsqu'on peut communiquer à d'autres ses remarques,
+s'éclairer réciproquement par la critique et motiver une admiration
+réfléchie.
+
+La collection de tableaux que présentent le palais Pitti et les Uffizi
+est composée de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une
+réunion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les
+dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit
+qu'on rend en Toscane un véritable culte aux beaux-arts. Cependant
+l'école moderne de peinture semble morte aujourd'hui à Florence. La
+sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est
+cultivée avec beaucoup plus de succès. Bartolini est le plus grand
+sculpteur des temps modernes. Je le crois bien supérieur à Canova. Ses
+compositions sont plus vraies et leur simplicité est plus dans la
+nature. La vérité y a moins d'apprêt que chez ses devanciers. Rien de
+plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais à l'achever;
+car chez lui là est la difficulté.
+
+Après deux mois d'un séjour rempli de charmes et qu'embellissaient les
+jouissances d'une vive amitié, je me mis en route pour me rendre à
+Gênes, où d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi.
+Je visitai Livourne, Lucques et la côte orientale de Gênes, que je
+n'avais jamais parcourue. L'État de Lucques me parut charmant. Il est le
+type de ces principautés qui dispensent les souverains des soins
+laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attachées à la
+possession d'une belle propriété indépendante. C'est un pays délicieux,
+où l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais
+autrefois rempli de tableaux de choix, une belle forêt, des eaux
+thermales où l'on accourt de toutes parts, et une population
+intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit,
+animé de l'amour des sciences, pourrait voir écouler sa vie dans
+l'idéal du bonheur; mais il faudrait qu'il fût quelque chose par
+lui-même et qu'il pût baser son existence sur le sentiment de ses
+facultés heureusement appliquées.
+
+Je continuai ma route en parcourant cette rivière du Levant, si célèbre.
+On la compare naturellement à celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se
+retrouve cependant entre elles. La rivière du Levant, couverte de villes
+riches et peuplées, admirablement bien cultivée et commerçante, est tout
+autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habitée que de loin
+en loin. Mais une admirable localité militaire en rend la possession
+précieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son
+étendue et la sûreté qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents
+de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et
+représentant par sa richesse une rivière souterraine, fontaine
+artésienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la
+facilité à toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin,
+sa facile entrée et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale
+sur la cote d'Italie, complètent ses avantages. De grands travaux
+projetés par Napoléon devaient en faire notre établissement principal de
+marine sur cette partie des côtes de la Méditerranée, et il voulait la
+mettre à l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En
+deux jours d'un voyage intéressant et agréable, j'arrivai à Gênes la
+Superbe.
+
+Pendant mon séjour assez long dans cette ville, je fus témoin de fêtes
+brillantes qui eurent lieu pour le mariage du duc de Savoie. De là, je
+me rendis en Suisse, où m'attendaient des amis. J'y passai un été
+délicieux. À la fin de l'automne, j'allai revoir les merveilles de
+Munich, d'où je retournai à Venise pour y passer l'hiver.
+
+
+
+MÉLANGES
+
+Sommaire.--Lettre du comte de Fiquelmont sur le commerce de la
+Russie.--Promenades dans Rome.--Des révolutions et des circonstances qui
+les amènent.--Des vertus des peuples barbares.
+
+
+LE COMTE DE FIQUELMONT, ANCIEN MINISTRE D'AUTRICHE, AU MARÉCHAL DUC DE
+RAGUSE.
+
+SUR LE COMMERCE DE LA RUSSIE.
+
+Vienne, le 14 février 1831.
+
+Monsieur le maréchal,
+
+Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29
+janvier, vous m'avez exprimé le désir d'avoir par écrit les données
+principales d'un entretien, dont vous avez bien voulu conserver le
+souvenir, qui avait pour objet les forces commerciales du midi de la
+Russie comparées à celles du nord. J'étais, et je suis encore de
+l'opinion que le commerce de l'empire russe trouve beaucoup plus de
+force et de développement dans la direction du nord que dans celle du
+sud. Voici, monsieur le maréchal, quelle était la base de mon
+raisonnement.
+
+Il y a trois lignes de navigation fluviale entre la mer Caspienne et la
+mer Baltique. Ces trois lignes aboutissent au lac Ladoga, et, par le
+canal de Ladoga, sont mises en communication avec le Volkhov et la Néva.
+Ce système fluvial, qui traverse et qui unit entre elles presque toutes
+les parties du centre de l'empire, est l'objet des soins constants du
+gouvernement. Pierre le Grand en a été le créateur; mais les
+perfectionnements modernes dans l'art de l'ingénieur ont augmenté
+beaucoup les ramifications de ce système, auquel on a réuni presque tous
+les cours d'eau de l'intérieur. La nature des pays fait que les
+distances de portage sont courtes et qu'il est facile de les franchir à
+peu de frais.
+
+Il existait un ancien tracé du canal qui avait pour objet de réunir le
+Dniéper à la Vistule, et d'établir ainsi une communication entre la mer
+Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit
+qu'il y ait eu des difficultés de terrain ou peu d'utilité, il a été
+fort négligé; il est, je crois, resté à l'état de projet. La Dwina et
+ses affluents portent à Riga tous les produits de cette partie de la
+Russie. On a, d'un autre côté, travaillé à rendre le Dniéper navigable,
+ce qui n'était pas fait quand j'ai quitté la Russie. Si les difficultés
+que présente cette navigation, qui sont des cataractes, étaient
+surmontées, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont
+presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique.
+
+Voilà déjà un fait intérieur établi, qui assure au nord la supériorité
+du commerce.
+
+Le second fait est plus décisif: c'est celui de la navigation maritime.
+Votre séjour à Venise vous met à même, monsieur le maréchal, d'y
+recueillir les notions les plus exactes sur les opérations commerciales
+de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manière la
+plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis
+Odessa jusqu'à Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut
+passer à Gibraltar pour y attendre le vent nécessaire pour la sortie du
+détroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de
+Saint-Pétersbourg aux États-Unis.
+
+La Méditerranée ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord
+fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage à
+se relier au nord qu'au midi, quand bien même le système de sa
+navigation fluviale ne lui en eût pas imposé la loi.
+
+Je crois, monsieur le maréchal, avoir, par ce simple exposé, répondu à
+la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en
+Europe; j'ai regretté, par cette raison, que vous ayez, dans votre
+ouvrage, fortifié l'idée que les forces du midi de la Russie sont
+susceptibles d'un très-grand développement; j'entends ici par force,
+productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y
+existe un besoin d'expansion qui serait tôt ou tard menaçant pour
+Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me
+permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des
+principaux éléments de la politique de l'Europe envers la Russie.
+
+Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatériques qui
+ramènent, à des intervalles presque égaux, des années de complète
+disette, quelquefois destructives de la totalité du bétail, bêtes à
+cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine,
+alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe;
+cela est arrivé deux fois pendant les douze années que j'ai passées en
+Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la récolte des
+céréales est médiocre; trop de sécheresse en est toujours la cause; on
+est content quand elle ne va pas jusqu'à brûler l'herbe; cependant les
+années de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont
+fertiles rend possibles des approvisionnements de précaution. Ce ne sont
+pas des greniers d'abondance, ce sont de simples économies domestiques.
+
+J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence
+d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs
+terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant
+l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans
+des terrains de pâturages au midi: ils eurent tous à le regretter. Un
+comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la
+Russie vers le Volga, au delà du Saratov: il doubla sa fortune.
+
+Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent
+l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je
+m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui
+s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni
+peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les
+côtes de la Crimée; les Romains n'avaient pas été plus loin que la
+Valachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les
+émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur;
+aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la
+Crimée, au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent,
+pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni
+reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la
+production fut pour moi la réponse à la demande que je me faisais.
+L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de
+l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit
+éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc
+pas cherché à étendre sa domination vers l'intérieur? Cela paraissait
+naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause
+permanente.
+
+J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui établit le rapport de
+la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement.
+Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou,
+de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermédiaires. De
+Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574;
+de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don,
+de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui
+suffit au but, combien l'industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce
+midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la
+force de l'empire russe.
+
+L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de
+la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une
+grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux; les
+maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Pétersbourg,
+de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le
+sol.
+
+Il y a des hommes qui croient que l'établissement des routes de fer
+pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la
+production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des
+bénéfices pour les propriétaires; mais seraient-ils en rapport avec les
+dépenses que causeraient l'établissement et l'entretien de pareilles
+voies? Le général Destrem, ingénieur habile, et, plus qu'aucun autre,
+compétent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouvé, avec la dernière
+évidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher.
+La terre y gèle, même dans ce soi-disant midi, à quatre pieds de
+profondeur; le dégel ne dérangerait-il pas toujours la ligne horizontale
+des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des
+réparations à faire sur d'aussi grandes distances?
+
+Dans les pays assez riches pour que des associations particulières
+puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction:
+c'est une manière de placer des capitaux; je comprends que l'on trouve
+ce mode de voyager meilleur marché. Mais en est-il de même quand les
+États empruntent pour construire des routes de fer? Les intérêts à
+payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impôts? Il
+en résulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de
+ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien
+particulièrement le cas en Russie, où l'État seul pourrait les
+construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Pétersbourg
+prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles à
+vaincre que des montagnes.
+
+Un grand établissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus
+brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu,
+monsieur le maréchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses
+colonies militaires, en 1837, le décida à en changer entièrement
+l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille création, si peu
+d'accord avec ce qui l'entourait. La supériorité morale de cette
+population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un
+instrument d'oppression contre le pays ou de rébellion contre le
+gouvernement.--La révolte si tragique des colonies du Nord (de
+Novogorod) était un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le
+général Witt présenta à l'empereur, à Voskresensk, quelques mille jeunes
+gens non encore rangés dans les régiments, mais déjà assez instruits et
+formés pour faire sur-le-champ le service de bas officiers, sachant tous
+parfaitement lire, écrire et compter. Il y avait, cette année, dans
+l'ensemble de ces colonies, vingt-six mille hommes arrivés à ce degré
+d'instruction. Witt demanda à l'empereur ce qu'il devait en faire. Une
+décision était d'autant plus embarrassante, que, d'après l'organisation
+de ces colonies, chaque année devait augmenter ce nombre. L'empereur
+n'hésita pas. Il changea l'organisation: tous les habitants des colonies
+redevinrent des paysans comme tous les autres. Les régiments furent,
+depuis ce jour, complétés par les recrues que leur donnait la levée
+générale de l'empire, comme le sont les régiments qui ne sont point
+colonisés. L'instruction fut bornée aux enfants des régiments. La partie
+administrative aura dû être modifiée dans une mesure analogue à la
+réforme militaire. J'ignore les nouveaux règlements qui auront été
+donnés; je suppose qu'on aura, petit à petit, diminué l'immense monopole
+agricole qu'exerçaient ces colonies.
+
+Je précédais de deux jours l'impératrice, qui se rendait à Voskresensk.
+On avait, à Pultawa, arrangé pour elle une exposition des produits de ce
+gouvernement. J'y vis des échantillons nombreux de superbe laine
+mérinos; les principaux producteurs étaient les Kotschubei et les
+Rasoumowski. J'en faisais compliment à l'homme très-intelligent,
+propriétaire lui-même, qui était mon cicerone. «Oui, me dit-il; mais il
+faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des
+prix, qui est augmentée par une cause que personne ne peut calculer,
+parce qu'elle est placée en dehors des intérêts de ce commerce.»
+
+Voici l'explication qu'il me donna. «Les colonies militaires sont en
+possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car
+chaque régiment possède entre douze et vingt mille mérinos de la plus
+belle espèce. Plusieurs régiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans
+leur caisse pour faire face aux dépenses d'équipement et d'habillement
+qu'exigeait la circonstance, furent autorisés par l'administration
+coloniale à vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des
+prix du marché d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible à l'intérêt
+des autres producteurs; pour cette année notre marché est gâté; les
+petits propriétaires auront à en souffrir.»
+
+Je vis à cette occasion que l'établissement colonial n'était pas
+populaire. Un autre monopole qu'il exerçait vint déranger une autre
+branche de l'économie agricole dans des gouvernements éloignés. Le
+général Witt, qui conduisait son établissement en homme de génie, mais
+en homme spécial, montra à l'empereur deux cent quarante étalons, les
+plus belles bêtes que l'on put voir, car l'administration était assez
+riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; près de
+vingt mille juments avaient été réunies dans un district assez resserré.
+Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livré à cette revue d'un
+nouveau genre. Le nombre des juments était bien plus considérable;
+chaque régiment en comptait plusieurs milliers.
+
+Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de
+Voronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit
+propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les
+plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais
+communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et
+fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de
+luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Pétersbourg.--Peu d'années
+suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la
+cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de
+cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le
+choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix
+fixé par le gouvernement.
+
+Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le
+pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion
+personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des
+colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce
+phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats
+obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil
+de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des
+moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte
+positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que
+le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue
+série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi
+intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration.
+
+Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc.
+
+FIQUELMONT.
+
+
+
+PROMENADES DANS ROME.
+
+La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le siége d'une
+immense puissance. L'étude de son histoire et de sa langue remplit
+encore nos premières années. Fondée sous les auspices de la violence et
+de l'amour du butin, agitée par des révolutions continuelles, Rome
+devint la maîtresse du monde et fut la tête d'un ordre social dont
+aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tombé, la ville
+ressaisit dans le moyen âge une puissance d'opinion qui remplaça en
+partie la puissance matérielle qu'elle avait possédée et perdue. Elle
+sut, par la majesté et la grandeur de ses souvenirs, imposer une
+modération presque miraculeuse aux barbares qui menaçaient de la
+détruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les idées religieuses une
+sorte de suprématie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville
+éternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit
+la sensation à laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux
+étaient accoutumés à la vue des antiquités que ces pays renferment. Leur
+conservation, la beauté des matériaux, leur grandeur et même leur
+immensité empêchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les
+monuments de Rome sont dénués de tout ornement. Ces masses de
+construction en briques donnent d'abord l'idée de décombres, de masures,
+que la misère et une mauvaise administration ont produits. Ôtez les
+noms, et, à quelque exception près, le voyageur ne verra ces ruines
+qu'avec une sorte de dégoût.
+
+Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'église de Saint-Pierre
+est le symbole de l'Église triomphante, de même qu'un superbe palais
+indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite.
+Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il
+offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus
+développé dans les objets de sculpture et la perfection dans les
+peintures. Il est, à cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts,
+le lieu le plus digne d'intérêt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme
+recueilli et disposé à vivre de méditation, est incommodé par la
+splendeur qui y règne. L'éclat de la lumière l'importune. Les grandeurs
+de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en évidence.
+Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source
+dans son esprit et dans son coeur. À Jérusalem, j'ai vu, avec émotion,
+l'Église souffrante, l'Église dans sa misère et dans son humiliation. La
+piété y semble naturellement inspirée. La vue et le nom des lieux où de
+si grandes choses se sont passées laissent des traces ineffaçables dans
+les souvenirs. La vue de Rome, le séjour à Saint-Pierre, devraient, tout
+en donnant des idées de puissance et de prospérité, rappeler aussi les
+idées tristes qui s'associent naturellement au christianisme et
+contribuent à sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les
+circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite
+nécessaire, je n'ai rien écrit pour retracer à ma mémoire ce que j'ai
+vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous
+les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en résumé ce que j'ai
+vu et ce que j'ai entendu de lui.
+
+
+PREMIÈRE PROMENADE.
+
+Nous commençâmes nos «mises en nous rendant au Capitole. De la tour on
+voit également bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome
+ancienne avait à son extrémité le Capitole, comme la Rome nouvelle. À
+l'est est la première. À l'ouest est la seconde, qui est bâtie sur le
+sol même de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que
+Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la première habitée. Les
+débordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'était
+dans ces marais même que Romulus et Rémus, son frère, enfants, avaient
+été exposés. Un temple de très-petite dimension, fondé dans ce lieu en
+mémoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui.
+Il a été transformé en une église de Saint-Théodore.
+
+Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants
+dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une
+heureuse destinée. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en
+font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur à un
+enfant: «Il n'a pas été porté dans l'église de Saint-Théodore.» Tant il
+est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se
+conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les
+superstitions de leurs ancêtres! C'est à peine si les temps et les
+différences de croyance apportent quelques changements dans l'expression
+de ces sentiments.
+
+Un temple de Vesta existait tout près de celui-là. C'est celui où les
+vestales veillaient à la conservation du feu sacré. Ce temple est devenu
+une église sous le nom de Sainte-Marie-Libératrice.
+
+Le grand cirque était entre le mont Palatin, le mont Aventin et le
+Tibre. Là furent donnés par les Romains ces jeux publics fameux qui
+attirèrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; là
+eut lieu l'enlèvement des Sabines. Après une guerre acharnée, les Sabins
+et les Romains se rencontrèrent dans l'emplacement du forum, et ils y
+conclurent le traité de paix qui rétablit la bonne harmonie entre les
+deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en
+observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour établir la
+communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la _Voie
+sacrée_. Les deux peuples n'en firent bientôt plus qu'un seul, et,
+Tatius ayant péri dans une expédition dirigée contre le Lavinium,
+Romulus resta seul souverain. Le Capitole reçut son nom de la
+circonstance qu'une tête représentant celle de Jupiter fut trouvée dans
+l'excavation que les travaux nécessitèrent. Il devint la citadelle de
+Rome, et fut en outre destiné à recevoir les temples des dieux
+supérieurs.
+
+Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, ayant soumis les habitants
+d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite
+détruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains,
+ses habitants furent transportés à Rome, établis sur le mont ou Cælius
+et ses principaux citoyens admis dans le sénat.
+
+Numa, deuxième roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se
+défendre contre les Sabins, et des travaux y furent exécutés par Tarquin
+l'Ancien dans le même objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom
+de Romulus.
+
+Ancus Marcius, quatrième roi, envoya une colonie à Ostie, près de
+l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour
+faciliter cet établissement; mais cette rivière, qui séparait le Latium
+du pays des Étrusques, était considérée comme un fleuve sacré. Il
+institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer à ces travaux
+sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains
+furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de _pontifices_,
+et depuis ce nom n'a plus exprimé qu'une fonction religieuse, tandis
+que dans l'origine elle n'était qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi
+occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre côté du Tibre.
+
+Le mont Capitolin était plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est
+masqué par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs
+reçu un exhaussement considérable. Il s'étend jusqu'au Tibre. Dans le
+moyen âge, des papes l'encombrèrent de constructions pour empêcher le
+peuple de s'y réunir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient
+mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de même dans le
+Forum, sous prétexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit
+de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple
+qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le
+peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'était
+proposé.
+
+La ville de Rome se trouva composée de sept collines, savoir: 1° du
+Palatin, où fut le commencement de la ville; 2° du mont Capitolin; 3° du
+mont ou Cælius; 4° du mont Quirinal; 5° du mont Aventin; 6° du mont
+Viminal; 7° du mont Esquillin.
+
+L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la
+même jusqu'à Aurélien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius
+Tullius fut tout entière sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait
+immédiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie.
+Le mont Janicule a toujours été extérieur. Les trois quarts de la
+population, sous Auguste, étaient en dehors des murs. L'amphithéâtre
+flavien, bâti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de
+Colisée, était considéré comme étant à peu près au centre de la ville.
+La situation de la population sur des collines élevées rendit nécessaire
+la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus
+grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les
+débris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des
+pentes régulières, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'à
+soixante-quatre milles de développement. En général, jamais les Romains
+n'ont reculé devant les difficultés quand ils ont reconnu une grande
+utilité publique à les vaincre.
+
+Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut
+jusqu'à quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'élevait, d'après
+des calculs certains, à un million deux cent mille mètres cubes par
+vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le
+produit est de cent cinquante mille mètres cubes par vingt-quatre
+heures, c'est-à-dire la huitième partie de la quantité ancienne, et
+cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux
+dotée en eau.
+
+Quand les barbares et les guerres civiles eurent détruit en partie les
+aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines,
+et vint s'établir près du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses
+maisons. Les eaux de la fontaine de Trévi, amenées à Rome par Agrippa,
+gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et
+n'avaient jamais cessé de couler. Ce fut une raison de plus pour ce
+changement. Voilà l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le
+pape Sixte V eut fait rétablir les aqueducs, les eaux furent dirigées
+dans les lieux habités, et la ville est restée sur le nouvel emplacement
+qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes
+bien distinctes: la ville nouvelle, bâtie dans l'ancien champ de Mars,
+et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de
+maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquités existant dans la
+partie de Rome habitée aujourd'hui vient des temples construits du temps
+d'Auguste, et postérieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet
+était encore d'en diminuer l'étendue pour gêner les grandes réunions du
+peuple.
+
+Après avoir jugé de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole,
+nous sommes allés sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'à
+Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius,
+censeur, qui la fit construire. Nous avons visité le tombeau de Cecilia
+Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec César et Pompée, du
+premier triumvirat, et qui périt dans la guerre contre les Parthes. Ce
+tombeau a de la grandeur et avait de la beauté quand les riches
+matériaux dont il était couvert et rempli se trouvaient encore à leur
+place.
+
+Toute la voie Appienne était garnie de tombeaux de gens célèbres, la
+plupart élevés aux frais de la république, comme honneur, les autres aux
+frais des familles. Ils se composaient en général de massifs en
+maçonnerie de briques, avec une chambre sépulcrale, et l'extérieur
+revêtu eu marbre sculpté et orné. Ces tombeaux avaient environ trente
+pieds d'élévation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus élevé, a
+servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen âge. Ils avaient bâti un
+château dont les dépendances, formant une vaste enceinte, se liaient
+avec le tombeau de Metella. Celui-ci en était comme le donjon et la
+citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est
+la disposition des fenêtres des bâtiments du moyen âge. Elle indiquait à
+quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propriétaire.
+Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unité: c'était une colonne
+placée au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant
+la construction en quatre parties égales, était supposée le symbole de
+l'égalité. De cette croix aux fenêtres est venu pour nous le mot croisée
+pour le mot fenêtre. Tous les châteaux, en Allemagne, ont des fenêtres à
+une colonne, parce que l'on y était Gibelin. Les créneaux étaient
+simples ou divisés en deux parties, suivant qu'on était Gibelin ou
+Guelfe.
+
+Une circonstance particulière à l'ouverture du tombeau de Cecilia
+Metella mérite d'être rapportée ici. Le corps de cette Romaine se trouva
+intact; et, comme le peuple, à Rome, prend pour un signe de sainteté ces
+conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prétendue
+sainte n'occasionnât des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre.
+C'est sous Paul III Farnèse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage
+de Cecilia Metella est encore aujourd'hui déposé dans la cour du palais
+Farnèse.
+
+
+DEUXIÈME PROMENADE.
+
+Le 25 novembre s'exécuta une seconde course avec M. Visconti. Nous
+sortîmes par la _porta Pia_, qui mène dans la Sabine. Nous fûmes, sans
+nous arrêter, jusqu'au mont Sacré, petite hauteur située sur la rive
+droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira,
+mécontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et résolu
+d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses
+ancêtres étaient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome
+qu'eut lieu cet événement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de
+Virginie. Des négociations eurent lieu entre le sénat et le peuple. On
+lui promit des magistrats spéciaux pour défendre ses droits. De là
+l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont
+Sacré et sur le bord de la route. Ils furent élevés, l'un à Ménénius
+Agrippa, qui avait ramené le peuple, l'autre à Anna Perenna, qui l'avait
+nourri pendant son séjour sur le mont Sacré, et dont le nom pourrait se
+traduire par union perpétuelle. En commémoration de l'événement du mont
+Sacré, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux
+frais des patriciens. La rivière l'Anio, venant de Tivoli, où elle a
+formé des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre
+plus bas. En arrière sont les coupures et les escarpements exécutés pour
+rendre défensifs ces coteaux. Le pont qui y est bâti se nommait
+autrefois Nomentanus. Détruit par les Goths et rétabli par Narsès, leur
+vainqueur, il prit le nom de ce général. Le pape Nicolas V fit
+construire la tour qui en rend maître.
+
+En nous rapprochant de la ville, nous vîmes un colombarium découvert
+depuis peu d'années. Un grand espace paraît avoir été consacré à en
+recevoir plusieurs. Celui que nous visitâmes renfermait quatre cents
+urnes. Des peintures et des inscriptions le décorent. Il y a des
+inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait
+déposé les cendres de son fils, âgé de vingt-deux ans dit: «Je fais pour
+toi ce qu'il eût été dans l'ordre que tu fisses pour moi.» Une autre
+dit: «Celui dont les cendres sont recouvertes a vécu quatre-vingts ans,»
+et ajoute: «C'est bien.»
+
+Après le colombarium, nous fûmes voir l'église de Sainte-Agnès, garnie
+de colonnes antiques de dimensions et d'ordres différents, tirées de
+monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agréable à
+l'oeil. Il y a des travées supérieures. Elles étaient, dans la primitive
+Église, exclusivement occupées par les femmes. Cette église fut bâtie
+par Constantin. La statue représentant la sainte était en albâtre
+oriental; on lui a substitué une tête, des mains et la partie inférieure
+du corps en bronze. Une tête très-belle, très-expressive, dernier
+ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette église. À côté est un
+ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous
+ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous
+détruits, excepté celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut
+converti en église. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes
+dépareillées. Elle rappelle l'église située près de Noura, dans le
+royaume de Naples, on bien le beau péristyle du palais de Caserte,
+au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaïques dans cette
+rotonde, comme aussi des mosaïques du style byzantin dans l'église de
+Sainte-Agnès.
+
+En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous
+laquelle nous passions était inachevée. Il nous raconta, à cette
+occasion, que le dessin en avait été fourni par Michel-Ange au pape Pie
+IV, du nom de Médicis. Ce pape n'était point de la maison de Médicis,
+mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait
+rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de
+vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du
+père du pape. On s'aperçut de l'intention avant la fin des travaux, et
+ils furent suspendus.
+
+Nous terminâmes notre journée en visitant la villa Colonna. Le mont
+Quirinal avait été coupé à pic par Néron, du côté qui regardait le champ
+de Mars. Cet escarpement était revêtu en marbre. Sur la plate-forme
+était un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses
+morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du
+fronton et de l'architrave, sont encore sur place et ornés du plus beau
+travail. Près de là sont les thermes de Constantin, excavés dans la
+montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont
+devenus une propriété de la maison Colonna. En général, les grandes
+maisons se sont attribué, dans le moyen âge, les édifices publics. C'est
+à ce titre que le théâtre de Marcellus est resté la demeure en même
+temps que la forteresse de la maison des Orsini.
+
+C'est aux catacombes existantes auprès de l'église de Sainte-Agnès que
+l'on proposa à Néron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que,
+tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement à voir la
+lumière. Il passa l'Anio, se réfugia dans la maison de Phaon, son
+affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon était dans
+l'emplacement où se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del
+Gregorio.
+
+Le séjour des catacombes était respecté, à Rome, par les dépositaires du
+pouvoir. Le malheur auquel s'étaient condamnés ceux qui les habitaient
+les rendait en quelque sorte sacrées. Peut-être aussi craignait-on
+d'empiéter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans
+leur empire.
+
+
+TROISIÈME PROMENADE.
+
+Le 27 novembre, nous fûmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne à
+Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les
+directions. Le pays est ondulé, et présente à la vue des lignes
+agréables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes.
+Ses champs sont d'une fertilité extrême. La terre est excellente et rend
+vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de
+la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre.
+Nous traversâmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprès du
+tombeau élevé à Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du
+sénat. Le discours à sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est
+gravé sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions
+approchant de celui de Cecilia Metella. Il a été converti en poste
+militaire du temps de Paul II, pour la défense des approches de Tivoli,
+et cette circonstance l'a conservé.
+
+Les monuments anciens échappés à la destruction n'ont été sauvés que
+lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matériels sont venus les
+protéger. Ainsi les temples, transformés en églises et surmontés d'une
+croix, sont devenus sacrés. Le théâtre de Marcellus, devenu une
+habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il
+n'y a que le Colisée qui fasse exception. Encore, pendant un certain
+nombre d'années, a-t-il joué le rôle de forteresse entre les mains des
+Frangipani; mais ensuite, pendant bien des siècles, il a été livré à la
+destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est étendue
+sur lui.
+
+De là nous sommes allés à la ville Adrienne, située à peu de distance du
+tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour
+de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulière pensée de la
+composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visités. Il
+bâtit le Poecile tel qu'il existait à Athènes. C'était une double
+galerie ouverte, dont le toit était supporté d'un côté par des colonnes.
+Le mur qui séparait les deux galeries était couvert de peintures
+semblables à celles existant dans le même lieu à Athènes et représentant
+les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son étendue. Il
+bâtit aussi le Lycée, l'Académie, etc. Il creusa une vallée, qu'il nomma
+la vallée de Tempé, et où il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi
+les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour représenter la
+branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vénus. C'est comme
+une espèce de naumachie, où il y avait des chambres sous l'eau,
+consacrées, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais
+proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses,
+sont immenses et présentent de très-grandes masses. Le pays, qui est
+fort accidenté, offre de très-belles vues. L'enceinte des jardins était
+de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouvé l'immense
+cuve de porphyre placée au musée du Vatican. Cette villa d'Adrien était
+remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter à Rome
+pour décorer les bains qu'il y fit bâtir.
+
+Nous fûmes ensuite à Tivoli. Rien n'est plus pittoresque que la vue du
+cours de l'Anio, de la cascade, du canal double, nouvellement creusé
+pour assurer la conservation de la ville. Il a donné naissance à une
+nouvelle cascade, très-abondante et très-belle. Le temple de Vesta, dont
+la colonnade est bien conservée, embellit beaucoup le paysage et lui
+donne un caractère tout particulier. Je descendis et je m'approchai de
+la grotte de Neptune, qu'une forte crue a détruit depuis. Je revins au
+temple de Vesta. Le petit temple de la Sybille qui le touche, a été
+transformé en une église sous l'invocation de saint Georges.
+
+Le temps était mauvais et la journée avancée; je ne fus pas voir les
+cascatelles et les usines; mais, à un autre voyage, j'allai les
+contempler. Leur effet est admirable. Elles sont produites par une
+branche de l'Anio, qui, en traversant par un canal souterrain toute la
+montagne de Tivoli, tombe d'une grande hauteur, et fait mouvoir de
+nombreuses usines, établies dans le palais de Mécène, encore debout. Je
+vis la villa d'Este, appartenant autrefois au cardinal d'Este,
+protecteur de l'Arioste. La position est très-belle, et la vue
+extrêmement remarquable. Les grands accidents de terrain, les
+escarpements, les eaux abondantes, de beaux arbres et de prodigieux
+cyprès, font un ensemble rempli de grandiose; mais la plupart des
+statues, des bas-reliefs et des divers ornements du jardin sont du plus
+mauvais goût. Il y a cependant quelques fresques estimées dans la
+maison.
+
+Dans cette journée, j'ai encore vu deux choses remarquables. La première
+est la colonne élevée devant Sainte-Marie-Majeure, au lieu où
+l'ambassadeur de Henri IV fit abjuration, au nom de ce prince, et reçut,
+dans la posture la plus humiliante et la corde au cou, l'absolution du
+pape Sixte V. L'autre, aux trois quarts du chemin de Rome, à Tivoli, est
+un ruisseau d'eau sulfureuse, qui ressemble à une rivière, et pourrait,
+près de sa source, servir à des établissements de bains d'une grande
+importance. Ces eaux étaient fréquentées autrefois; elles ont rendu la
+santé à Auguste. Des embarras dans leur écoulement avaient formé un lac,
+où des dépôts successifs ont formé une couche de pierre, une croûte dure
+qui couvre la terre et s'oppose à la végétation. Un canal, fait aux
+dépens du cardinal d'Este, a donné une issue aux eaux, et la plaine
+s'est trouvée depuis à découvert; mais elle est improductive. En
+enlevant la croûte de dépôt, on retrouve la terre végétale et la
+fertilité.
+
+
+QUATRIÈME PROMENADE.
+
+Le 4 décembre, nous vîmes la voie Ostensienne et les antiquités placées
+aux environs. Nous commençâmes par l'église de Saint-Paul hors des murs.
+Elle fut détruite par un incendie il y a dix ans; mais la piété des rois
+de l'Europe et le zèle des papes en ont commencé la restauration. Cette
+église, bâtie par Constantin, embellie et augmentée par Honorius et
+Arcadius, était l'objet d'une dévotion particulière. Elle renferme les
+restes de saint Paul, inhumé dans remplacement où elle est bâtie. C'est
+à peu de distance du lieu de son supplice, les Trois-Fontaines, qui est
+consacré par un monastère et deux églises.
+
+Le couvent attenant à l'église de Saint-Paul est de l'ordre des
+Bénédictins et a été la demeure de Pie VII, alors simple moine. Cette
+église était d'une richesse extrême en matériaux. Des colonnes de
+porphyre, de granit d'Égypte et de marbre de Grèce la décoraient. Un
+incendie violent a presque tout anéanti. Le plafond, en bois de cèdre,
+devenu très-sec par la succession des siècles, s'enflamma si
+promptement, qu'en peu de moments tout fut réduit en cendres et qu'aucun
+secours ne put arrêter le mal. La chute de ces bois enflammés produisit
+entre les murs une telle chaleur, que toutes les colonnes furent ou
+détruites ou en grande partie altérées, et la porte de bronze, qui était
+d'un beau travail, entra elle-même en fusion. Ces colonnes de marbre ne
+laissent intacts que des débris, dont la réunion a servi à rétablir
+quatre colonnes, destinées à rappeler, par leurs dimensions et leurs
+ornements, les anciennes colonnes, qui étaient au nombre de dix-huit.
+Les colonnes nouvelles sont de granit du Simplon, des plus grandes
+dimensions, des plus admirables proportions, ainsi que du travail le
+plus parfait. Elles ont été fournies par l'empereur d'Autriche et
+transportées par le canal de Pavie, le Pô, la mer et le Tibre. Le
+travail est conduit avec une grande activité, et, dans une douzaine
+d'années, cette église sera terminée et plus belle qu'elle n'était. Elle
+sera pavée avec les débris des anciennes colonnes de granit. La
+colonnade du portail sera changée; une autre colonnade extérieure, de
+trente-six colonnes, la décorera, et masquera ou déguisera ce que les
+contre-forts ont de désagréable et de défectueux à la vue. Enfin elle
+reprendra sa place parmi les plus beaux monuments de la chrétienté.
+C'est la plus grande église de l'Italie après Saint-Pierre et la
+troisième de l'Europe. Des belles mosaïques du style byzantin qui
+existaient, la plus grande partie a échappé aux ravages de l'incendie;
+elles ont été parfaitement réparées. Le corps de saint Paul a été sauvé
+et est resté intact au milieu des désastres. La dépense des
+constructions est de trois cents écus romains par semaine; ainsi la
+main-d'oeuvre coûtera encore, en supposant un travail de douze ans, une
+somme de huit cent soixante-trois mille francs. On assure que les fonds
+nécessaires sont faits ou à peu près.
+
+En retournant à la ville, M. Visconti nous a fait remarquer une petite
+chapelle, où un bas-relief représente saint Pierre et saint Paul
+s'embrassant et se disant adieu au moment où l'un et l'autre marchaient
+au supplice: saint Paul vers remplacement des trois fontaines qui
+surgirent, dit-on, tout à coup dans les lieux qu'arrosa son sang; saint
+Pierre vers le Janicule. Saint Paul, étant citoyen romain, fut décollé;
+saint Pierre, étant Juif, fut crucifié.
+
+La porte de la ville a des tours rondes, bâties par Bélisaire. Le
+tombeau de Caïus Cestius, citoyen romain qu'aucune dignité n'a fait
+connaître, vivait du temps d'Auguste. Il ordonna, par son testament, de
+construire la pyramide qui porte son nom pour lui servir de tombeau.
+Elle dut être achevée dans une année et recouverte en beau marbre de
+Grèce. Le massif est composé de tuf réduit en poudre, mêlé avec de la
+chaux, ce qui en fait un corps dur et compacte. La chambre sépulcrale
+était peinte, et il reste encore des fresques intactes, représentant des
+Victoires, figures allégoriques se rapportant à la secte philosophique à
+laquelle appartenait Caïus Cestius. Cette secte considérait la vie comme
+un combat et la mort comme un triomphe. Un beau sarcophage en porphyre
+s'y trouvait; il est maintenant chez le prince Borghèse. C'est le pape
+Alexandre VII qui a fait ouvrir ce tombeau et découvrir les environs.
+
+Près de là sont les tombeaux des individus morts à Rome et n'appartenant
+pas à la religion catholique: ce sont particulièrement ceux des Anglais.
+Leur réunion présente à l'oeil quelque chose d'élégant et de bon goût.
+On y lit les noms de gens connus, entre autres celui de Scheller, ami de
+lord Byron; celui du fils de Goethe, enfin de miss Bathurst, qui a péri
+par accident au moment où elle allait se marier.
+
+Nous fîmes le tour du mont Testacio. Il est composé uniquement de
+l'agglomération de débris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modèle
+de ceux qui servaient à renfermer les tributs envoyés à Rome. Après les
+avoir reçus, on versait l'argent au trésor, et ils étaient brisés. La
+montagne entière est composée de ces débris. La surface seulement ayant
+été constamment et depuis beaucoup de siècles soumise à l'action de
+l'atmosphère, s'est décomposée, et, la végétation ayant produit des
+détritus, il en est résulté la formation d'une couche fort mince de
+terre végétale. Les Romains modernes y ont pratiqué des caves où des
+dépôts considérables de vins sont placés, et ces souterrains sont
+précédés de constructions qui forment des celliers fermés avec des
+portes. Des fêtes populaires, au mois d'octobre, des espèces de
+bacchanales, y sont célébrées par les femmes du quartier transtevérin.
+
+Après le mont Testacio, nous suivîmes la rive gauche du Tibre, et nous
+passâmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occupé aujourd'hui par une
+villa appartenant à l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adossées à
+la montagne, sont des maçonneries antiques considérables. Ces ruines
+sont les restes des anciens magasins de blé qui existaient à Rome.
+Placés ainsi près du Tibre, ils étaient bien situés. À peu de distance
+est un emplacement consacré autrefois au dépôt des marbres venant de
+Grèce. La destination en est toujours la même, mais les marbres
+aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom même n'est pas changé.
+
+Nous nous arrêtâmes à l'église de la Madonna della Scola. Ce nom lui
+vient de ce que saint Augustin y a enseigné. Cette église était
+autrefois un temple élevé par Octavie, soeur d'Auguste et femme
+d'Antoine, à la pudicité patricienne. Ce monument est d'un beau style,
+et les détails de l'architecture sont d'un travail achevé. Comme église,
+elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hiérarchie dans
+toute sa rigueur. La surface de l'église est divisée en trois parties
+dans sa longueur, et chacune a un niveau différent. La première, à
+l'entrée et la plus basse, était pour le peuple; la seconde, plus
+élevée, pour les diacres et les aspirants à la prêtrise; la troisième,
+plus élevée encore, renfermant l'autel avec le choeur et environnée
+d'une grille basse, était uniquement réservée pour les prêtres. C'était
+un sacrilége pour un laïque d'y entrer. Deux chaires en marbre, placées
+au milieu de l'église, servaient, l'une pour lire l'épître, l'autre pour
+lire l'évangile. Un plateau rond, en marbre sculpté, figurant un masque
+et ouvert aux yeux, à la bouche et au nez, est placé sous le péristyle.
+Ce plateau servait probablement à l'écoulement des eaux de quelque
+égout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus
+coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en étaient
+la victime et perdaient la main aussitôt. Cette superstition a fait
+donner à cette église le nom de Madonna della Verita.
+
+En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entouré de
+colonnes cannelées d'une belle conservation. Le marbre dont il est
+revêtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le
+temps de la république, on n'employa pas cette matière précieuse. Il y a
+dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a été converti en une
+église sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil.
+
+À peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome
+probablement, élevé par le sixième roi de Rome, Servius Tullius, à la
+fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protégé et
+fait monter sur un trône, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un
+goût parfait, d'une architecture pure et élégante. Il a été converti en
+église sous le nom de Sainte-Marie-Égyptienne. On a réuni le péristyle
+au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'église; mais, si
+ce mur était détruit, le temple reparaîtrait dans toute sa pureté.
+
+M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y
+avait trois espèces de temples dont la forme était toujours circulaire:
+1° ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, représentait la terre, supposée
+ronde par les anciens; 2° ceux du soleil, parce que le soleil, chaque
+jour, faisait le tour de la terre; 3° ceux d'Hercule, parce qu'il avait
+purgé la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le
+tour du monde. À cela je répondrai que les anciens n'avaient nullement
+l'idée absolue que la terre fût ronde, et que toutes les géographies
+anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu
+cette idée, inspirée par son génie. J'ajouterai que tous les temples
+élevés au soleil n'étaient pas circulaires, car celui d'Héliopolis
+(Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au
+contraire, il était carré. Ces deux observations me prouvent qu'il ne
+faut pas s'abandonner aveuglément aux suppositions, aux observations
+trop généralisées et aux systèmes des antiquaires.
+
+Près du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347,
+pendant que Clément VI avait fixé sa résidence à Avignon, et par suite
+des maux dont les Romains étaient affligés, il se fit déléguer
+l'autorité suprême à Rome sans employer la violence et par la seule
+puissance de son éloquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut
+investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration,
+d'abord salutaire pour les Romains, devint bientôt tyrannique. Renversé
+à la suite d'excès dont il s'était rendu coupable, il dut sa
+conservation à la fuite. Poursuivi par le pape Clément VI et menacé de
+périr, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il
+gagna la confiance. Investi du même pouvoir, il en abusa de nouveau et
+fut assassiné au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de
+Pétrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du réveil
+des beaux-arts et une espèce de renaissance du goût.
+
+En face est le pont rompu. C'était le pont sénatorial où se passaient
+des cérémonies dans quelques circonstances. Il est situé à un coude du
+Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Réparé plusieurs fois, il a
+toujours été renversé. À ce point où la direction du fleuve change, le
+courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, à
+quelque distance, les piles du pont où Horatius Coclès arrêta les
+troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont
+derrière lui.
+
+L'île située au-dessus était du temps des Romains consacrée à recevoir
+les malades qui venaient y chercher la santé. Elle renferme encore
+aujourd'hui le meilleur hôpital de Rome.
+
+Nous terminâmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant
+quatre côtés que Septime-Sévère avait fait construire au milieu d'une
+place destinée au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux
+négociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il était revêtu
+de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Très-près de là est
+un autre monument élevé par le commerce à Septime-Sévère, en
+reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument présente deux
+choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employés
+aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux
+objets employés dans notre culte; ensuite une inscription où Géta, fils
+de Septime-Sévère, avait son nom. Elle fut remplacée, sous le règne de
+Caracalla, son frère et son assassin. On reconnaît le travail qui a
+effacé, et ce qui fut substitué en caractères de dimension moins grande.
+Des louanges sont prodiguées au fratricide. On voit aussi vide la place
+que l'image de Géta occupait sous les aigles des légions. Le Janus a été
+conservé, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le
+monument du commerce a été sauvé, parce qu'il a servi de contre-fort à
+un clocher. Enfin, nous vîmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin,
+magnifique égout où un char chargé de foin pouvait passer. Il a éprouvé
+un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore à l'usage
+auquel il fut d'abord destiné; il est même indispensable à la salubrité
+de Rome.
+
+
+CINQUIÈME PROMENADE.
+
+Le 14, nous visitâmes le mont Esquilin et nous nous rendîmes à la porte
+Maggiore qui prend son nom de la proximité de l'église de
+Sainte-Marie-Majeure. En route, M. Visconti nous fit remarquer un arc de
+triomphe construit, dit-on, par Gallien, empereur, à l'occasion d'une
+prétendue victoire remportée sur Sapor, roi de Perse, et d'un triomphe
+qui en fut la suite. Ce monument est sans grandeur; mais, s'il a été
+élevé à l'occasion d'une victoire imaginaire, il est encore assurément,
+malgré sa mesquinerie, beaucoup trop beau. De là nous allâmes voir
+l'ancien temple de Minerva-Medica: c'est un ouvrage de Domitien. Ce
+temple faisait partie du palais occupé par cet empereur. Il l'appelait
+grain d'or, en opposition au palais d'or de Néron. Il est de grande
+dimension, de forme ronde et d'une élévation considérable. Revêtu alors
+en marbre, il ne reste aujourd'hui que le massif de briques.
+
+La porte Majeure, placée dans le voisinage, était primitivement un
+passage au travers de l'aqueduc construit par Claude. Le chemin de
+Preneste arrivant perpendiculairement sur cet aqueduc, il fallait le
+traverser. Claude voulut que ce passage présentât à la vue quelque chose
+de majestueux. En conséquence, on construisit cinq arches avec fronton.
+Deux étaient pour le passage des voitures, trois pour celui des piétons.
+Il y a beaucoup de grandeur dans cette construction. Elle est de l'ordre
+d'architecture connu sous le nom d'ordre rustique, employé aux monuments
+qui n'étaient destinés ni aux dieux ni aux hommes, mais consacrés aux
+choses et aux animaux. Son caractère propre, c'est que la coupe des
+pierres n'avait d'autre but que la solidité des monuments, et aucun
+parement à la surface. Les colonnes avaient cependant des chapiteaux
+ornés, mais elles ne se composaient que de tronçons dégrossis. Claude
+fit construire l'aqueduc soutenu par ces arcades, et qui amenait l'eau
+Claudia, venant de l'Anio-Nuovo. Il réunissait l'eau de trois aqueducs.
+Cet aqueduc fut rétabli par le pape Sixte-Quint, et l'eau reçut le nom
+de _aqua felice_, du nom de religion Felice, qu'avait porté, comme moine
+cordelier, Sixte-Quint. Quand Aurélien construisit l'enceinte actuelle
+de Rome, il fit servir, autant que possible, les constructions
+existantes à cet usage. En conséquence, les murs de la ville furent
+appuyés à l'aqueduc, qui se trouva ainsi en faire partie. L'architecture
+couvrant le passage ménagé sur la route de Preneste est en partie
+masquée par la maçonnerie de cette époque, et ce passage devint la
+porte existante aujourd'hui.
+
+Nous suivîmes l'enceinte extérieurement. Nous vîmes les brèches faites
+par Totila quand il s'empara de Rome. Nous contournâmes un espace
+semi-circulaire, faisant partie de l'enceinte. Il est décoré de colonnes
+dont les proportions sont élégantes, et qui, comme les murailles, sont
+construites en briques. C'était un amphithéâtre connu sous le nom
+d'_Amphitheatrum castrense_. Il est du temps de la république et servait
+de lieu d'exercice pour les soldats. Là aussi il y eut des brèches
+faites par Totila. Nous arrivâmes à la porte de Saint-Jean. À peu de
+distance est la porte _Asinaria_, à laquelle celle-ci a été substituée.
+La porte Asinaria servit à l'entrée de Totila; les soldats isauriens,
+chargés de la garde, la lui livrèrent par trahison. Depuis cette époque,
+elle a été et elle est restée murée.
+
+Nous vînmes à Saint-Jean-de-Latran. Sur la place il reste une partie de
+monument qui faisait partie d'un vaste édifice. La partie extrême en
+cul-de-lampe est seule debout et restaurée; une mosaïque du goût
+byzantin s'y trouve. Jésus-Christ est représenté avec ses douze apôtres,
+et, dans les parties latérales, Charlemagne reçoit la couronne impériale
+des mains du pape. C'est dans cet édifice qu'il fut couronné. Nous
+visitâmes l'église et le palais de Latran. Le baptistère est de
+construction antique; c'était la partie du palais romain où étaient les
+bains. Bien de plus beau et de plus élégant que l'architecture de ce
+bâtiment; rien de plus riche que les matériaux. De belles colonnes de
+granit rouge sont à l'entrée; des colonnes de porphyre et de marbre
+forment deux cercles concentriques et composent les lignes de
+l'intérieur. Un superbe vase en basalte est au centre; c'est là que
+Constantin fut baptisé par le pape Sylvestre. Il est consacré au baptême
+de tous les catéchumènes, et, chaque année, le samedi saint, il y a une
+cérémonie solennelle de juifs convertis à la foi chrétienne, à laquelle
+préside le cardinal-vicaire.
+
+Du baptistère, nous fûmes à l'église de Saint-Jean. Elle est belle et
+vaste, ornée de fresques estimées. Des statues de saints la décorent,
+et, quoique d'un travail médiocre, ces statues, de très-grande
+dimension, font un bel effet. Comme le plus grand nombre des églises de
+Rome, elle n'est pas voûtée, et son plafond est en bois orné, sculpté et
+doré. Diverses chapelles y servent à la sépulture des grandes familles
+de Rome. Celle de Corsini est la plus remarquable: elle renferme un
+sarcophage en porphyre de la plus grande beauté. Les cendres d'Agrippa y
+étaient déposées autrefois; aujourd'hui il contient la dépouille
+mortelle de Clément XII, de la famille Corsini, qui a régné dans le
+dix-septième siècle.
+
+L'église de Saint-Jean renferme les têtes de saint Pierre et de saint
+Paul: elles sont déposées dans une châsse au-dessus du maître autel.
+L'église de Saint-Jean est la première de Rome et de la chrétienté;
+c'est l'église du pape, celle de son siége comme évêque de Rome.
+
+À l'entrée de l'église, sous le péristyle, il y a une statue de Henri
+IV, élevée à l'occasion de son abjuration. Les rois de France ont le
+titre de premier chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Sur leur demande, les
+rois d'Espagne ont obtenu d'être premiers chanoines de
+Sainte-Marie-Majeure.
+
+Un palais est joint à l'église; le pape actuel le fait réparer pour
+pouvoir l'habiter pendant quelques mois chaque année. Il est beau,
+simple et convenable, sans être immense. Il y a une grande quantité de
+fresques plus ou moins estimées, et un tableau d'une très-grande
+dimension, représentant le martyre de saint André, copie d'une fresque
+du Dominiquin, faite par Silvagni, et qui est remarquablement beau pour
+le dessin, s'il ne l'est pas pour le coloris.
+
+Voici par quelle suite d'événements le palais de Latran est devenu le
+siége et le séjour des papes. Néron, faisant construire la maison d'or,
+s'était établi à Ostie. Ce séjour le fatiguant, et voulant revenir à
+Rome, il demanda quelle était la plus belle maison de particulier. On
+lui indiqua celle d'un patricien nommé Latran. Le patricien fut
+proscrit, sa maison confisquée et habitée par Néron. Elle devint le
+séjour de plusieurs empereurs, et, entre autres, celui de Marc-Aurèle,
+qui, vivant en philosophe et sans faste, la préférait au palais du mont
+Palatin. Sa statue, qui, aujourd'hui, décore la place du Capitole, y fut
+placée. Constantin habita ce même palais, et, en quittant Rome, il en
+fit donation au pape Sylvestre. On crut pendant longtemps que cette
+statue représentait Constantin, et ce fut ce qui la sauva.
+Saint-Jean-de-Latran est situé entre les monts Esquilin et Cælius. Le
+palais de Saint-Jean-de-Latran a été rebâti par Sixte-Quint, le même
+pape qui remit en valeur et en produit les aqueducs servant aujourd'hui
+sur la rive gauche du Tibre. Ce pape, qui a laissé un si grand nom, n'a
+régné que cinq ans. Élu en 1585, il est mort en 1590.
+
+Nous finîmes notre journée en visitant le temple élevé à Claude lors de
+son apothéose. C'est une rotonde d'une architecture élégante et simple,
+composée de deux rangs de colonnes en corde concentrique; elles étaient
+à jour; un dôme les couvrait. La voûte ayant été détruite, et les
+ouvriers n'étant pas assez habiles pour la rétablir dans ses
+dimensions, deux colonnes, plus grandes que les autres, et également de
+granit gris, furent placées dans l'intérieur pour soutenir un arc qui
+porte la toiture. Ce monument, quoique beau, manque de grâce, parce que
+l'élévation n'y est pas proportionnée au diamètre. C'est aujourd'hui une
+église sous l'invocation de saint Étienne (le Rond). Une suite de
+fresques couvre tout le pourtour du mur circulaire et des chapelles, et
+représente les martyrs avec leurs noms et le genre de leur supplice.
+C'est une suite de tableaux dont la vue produit des sensations pénibles.
+
+J'ai oublié de noter dans ce journal qu'en nous rendant à la porte
+Maggiore M. Visconti nous fit remarquer une porte murée qui donnait
+entrée dans un jardin appartenant à un magicien dans le dix-septième
+siècle, et où, dit-on, des sortiléges s'opéraient. Les montants de la
+porte, ainsi que les chapiteaux, sont en marbre blanc sculpté; des
+lignes cabalistiques s'y trouvent avec des inscriptions de diverses
+natures: mais il y en a une qu'il est singulier de lire dans une rue de
+Rome. Elle est en bon latin et signifie: Il y a trois choses
+extraordinaires: _un Dieu fait homme, une vierge mère, et trois qui ne
+font qu'un_.
+
+
+SIXIÈME PROMENADE
+
+Le 18 décembre, nous fîmes notre sixième promenade. Nous retournâmes sur
+la voie Appia. Nous visitâmes la vallée de la nymphe Égérie, vallon qui
+serait délicieux s'il était arrangé, planté et cultivé. Les mouvements
+de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle végétation, et
+tous les éléments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapprochée de
+la ville, il existe un temple élevé au dieu du retour. C'est le point
+d'où les Carthaginois, commandés par Annibal, ont menacé la ville de
+Rome. C'est là qu'est situé le champ mis en vente pendant que les
+Carthaginois y étaient campés et dont la valeur ne fut nullement
+diminuée par cette circonstance. Le temple marque les limites où
+s'arrêtèrent les ennemis, et d'où ils partirent pour s'éloigner. Il est
+petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de
+la république, décoré de colonnes à huit faces. Il y avait des statues
+intérieurement. Des voûtes élevaient son sol à une certaine hauteur, et
+un escalier de quelques marches y conduisait.
+
+En remontant la vallée, à assez peu de distance, on trouve la grotte de
+la nymphe Égérie. Un bois sacré l'entourait. Il reste encore, tout
+auprès de la hauteur, un bouquet de chênes verts composés de jets peu
+âgés, mais qui viennent de souches très-anciennes, et chaque souche
+appartient à plusieurs arbres à la fois et établit ainsi entre eux une
+liaison. Là, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les
+inspirations des dieux, ou plutôt pour rendre ses résolutions sacrées
+aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creusée dans le tuf et d'où
+sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans
+doute à toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient
+des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple à
+quelques pas de là. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but
+d'effacer les souvenirs de la république, qui aimait à embellir Rome et
+voulait rappeler son nom constamment à l'esprit du peuple par la vue de
+ses ouvrages, fit revêtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue
+de marbre blanc, représentant la nymphe Égérie, y fut placée. Elle est
+mutilée, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue
+occupant encore la place où elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau
+au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bâti et dédié aux bonnes
+inspirations législatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait
+du prix à voir son nom rapproché de celui de Numa. Il ambitionnait
+d'être considéré comme le second législateur de Rome. Il cherchait à se
+placer dans l'opinion, relativement à Jules César, dans des rapports
+semblables à ceux qui avaient existé entre Numa et Romulus. Aussi fit-il
+exécuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de
+marbre cannelées d'un beau travail, pour lui donner un péristyle. Ce
+péristyle a été réuni au temple par un mur, et les colonnes y sont
+renfermées en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un
+ermite.
+
+À quelques pas de là sont des cavernes creusées de main d'homme et assez
+profondes. Le sol étant de tuf, ce travail a été facile. Ces grottes ont
+servi de demeure aux aborigènes. Des divisions font voir que plusieurs
+familles ont pu les habiter simultanément. Dans tous les pays où le
+climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherché un
+logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les
+pays les plus favorisés par la nature, et où le climat est constamment
+doux, ils ont cherché un abri à la surface de la terre, en construisant
+leur demeure légèrement avec du bois. Il en résulte des points de départ
+différents pour l'architecture, et une différence marquée dans les
+éléments qui la composent. Les Grecs ont ignoré les arts consacrés dans
+les premières constructions romaines, et ont employé les colonnes et
+les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placés
+perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons.
+
+Nous revînmes en arrière, et nous fûmes visiter le cirque de Caracalla.
+C'est le seul monument de ce genre resté assez intact pour faire juger
+de la manière dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situé
+dans Rome, était beaucoup plus grand, mais il est entièrement détruit.
+Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il était renfermé
+dans une construction en maçonnerie soutenant huit ou dix gradins en
+amphithéâtre, au-dessus de voûtes qui formaient un corridor. Ce
+corridor, embrassant tout le développement du monument, donnait les
+moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de
+l'empereur, placée au côté gauche, était à un tiers de la longueur
+environ. Douze entrées, contenant chacune un char, occupaient
+l'extrémité, et ces douze chars, à un signal donné, partaient en même
+temps. Ils devaient faire un nombre de fois déterminé le tour du cirque.
+Une épine (construction intérieure) était élevée au milieu et dans la
+longueur du cirque, de manière à séparer les deux routes de l'aller et
+du retour, et à forcer les chars à en suivre tout le développement.
+Comme il y aurait eu, en suivant le point de départ des chars, une
+distance inégale à parcourir, si les loges qui les contenaient avaient
+été placées sur une ligne perpendiculaire à l'axe, cette ligne était
+suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrémité de l'épine la plus
+rapprochée du point de départ était plus près du côté gauche que du côté
+droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du
+départ, le mouvement commençant par la droite. Au-dessus des loges et en
+arrière, était placée une maison où beaucoup de prostituées se rendaient
+et se livraient à leur profession. En arrière du cirque étaient placées
+les écuries, et de côté aussi un mur d'une grande élévation, recouvert
+de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les
+généalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et
+qui avaient triomphé. Extérieurement était un pavillon impérial, où
+l'empereur se rendait avant les courses, et où il se reposait pendant
+les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille
+spectateurs.
+
+En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement
+de route où il existe encore un Trivium. C'était un monument placé à
+tous les carrefours. Ordinairement composé d'une fontaine, ornée de
+trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en
+faveur des passants la bonne direction, la sûreté et la santé. À
+Pompéia, à ces carrefours on avait placé des puits.
+
+La porte Appienne, ou de Saint-Sébastien, est revêtue en marbre à sa
+base. Elle est la même qu'Aurélien fit construire; mais elle fut
+exhaussée et augmentée de tours par Bélisaire.
+
+Rentrés dans l'enceinte, nous nous arrêtâmes pour voir les tombeaux de
+la famille des Scipions. Dans ce lieu était le temple de Mars _extra
+muros_. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des
+puissances qui n'étaient pas les alliées des Romains. La famille de
+Scipion reçut comme distinction la faveur d'établir le lieu de sa
+sépulture près de ce temple. On pénètre dans des souterrains excavés
+dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y
+trouvent et font connaître les noms de ceux qui y ont été placés. Ces
+inscriptions sont en général très-vaines, très-louangeuses et
+très-emphatiques.
+
+Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des
+anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté
+au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de
+ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des
+esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible,
+les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec
+des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette
+cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que
+l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les
+conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les
+recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite
+des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on
+demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de
+justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on
+lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il
+éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir
+pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que
+commanderaient les circonstances.
+
+Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont
+Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à
+Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était
+dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à
+mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien.
+
+
+SEPTIÈME PROMENADE.
+
+Le 30 décembre, nous fûmes visiter les Thermes. Nous commençâmes par
+ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empêcha d'y
+entrer. Nous fûmes voir ceux de Trajan, situés sur le mont Esquilin.
+Les réservoirs des eaux sont restés intacts. Ils sont très-vastes, au
+nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur réunion renfermait une
+masse d'eau immense. Des ruines éparses sont encore debout et montrent
+la grande étendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'était une
+suite de salles rondes renfermant des niches où étaient placées des
+statues. Les parois intérieures de ces salles étaient revêtues en
+marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'idée de la
+disposition des citernes et un premier aperçu du développement de ces
+lieux de plaisir.
+
+Nous visitâmes ensuite l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, église
+charmante, d'élégante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul
+morceau, de marbre d'Égine et cannelées. Ce marbre a la propriété, quand
+il est échauffé par le frottement, de dégager une odeur sulfureuse.
+Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments
+modernes, construits avec des débris d'anciens monuments. Dans cette
+circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un même édifice,
+aux thermes de Trajan. Cette église appartient à un couvent de chanoines
+réguliers. Elle renferme le _Moïse_ de Michel-Ange, faisant partie du
+mausolée de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention,
+est d'une beauté extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on
+voit que l'artiste a eu en vue de représenter la puissance et la force,
+et de donner l'idée d'une nature supérieure. La statue du pape s'y
+trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la
+Rovère, qui a eu la pensée de la basilique de Saint-Pierre. Il en
+commença l'exécution sur les dessins et les plans du célèbre Bramante.
+
+De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allâmes voir les thermes de Dioclétien,
+dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a
+été convertie en église sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut
+chargé d'approprier ce local à son usage actuel. On entre par une
+rotonde placée au milieu de la longueur de l'édifice et sur la partie
+latérale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour
+compléter la croix. Huit colonnes de granit égyptien, dont le fût est
+d'un seul morceau, le diamètre de cinq pieds et la hauteur de quarante
+environ, sont placées au-dessous de la coupole principale, située au
+centre de l'église. Le terrain ayant été exhaussé pour empêcher
+l'humidité, ces colonnes sont enterrées de plusieurs pieds, et à leur
+base on a placé des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit
+qui sont cachés par le sol. En entrant, à droite, il y a une belle
+statue colossale de saint Bruno. Du côté opposé, correspondant et au
+delà, on voit une superbe fresque du Dominiquin, représentant le martyre
+de saint Sébastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris fût aussi vif
+et aussi beau. Elle a été tirée d'ailleurs et transportée avec le mur
+qu'elle revêtissait. Une ligne méridienne est tracée sur le sol de cette
+église.
+
+Nous entrâmes dans le cloître des Chartreux. Il est très-vaste et a cent
+colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine
+au centre. Trois magnifiques cyprès, plantés, dit-on, par Michel-Ange,
+l'ombragent. L'un d'eux a été frappé plusieurs fois par la foudre. Tout
+cet espace et un autre, extérieur au jardin, toute la place en avant de
+l'église, faisaient partie des thermes de Dioclétien et appartenaient à
+leur enceinte.
+
+On aurait une fausse idée de ces établissements si l'on renfermait
+l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui
+chez nous. Les bains n'étaient qu'un accessoire, un moyen spécial et un
+prétexte de jouissance. Ces lieux étaient consacrés aux plaisirs, à la
+volupté et à toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors
+autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que
+plusieurs milliers de personnes pussent se réunir dans leur enceinte.
+Trois mille pouvaient s'y baigner à la fois. Il y avait des promenades,
+des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les
+genres; des jouissances accumulées offertes au peuple dans des
+dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine à les
+comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant étaient familières aux
+Romains.
+
+Sous la république, il n'y avait aucun de ces établissements. C'étaient
+le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui
+occupaient les esprits et absorbaient toutes les facultés. Quand la
+liberté croula, que les empereurs eurent intérêt à distraire le peuple
+romain des affaires publiques, ils créèrent ces lieux de plaisirs, qui
+devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut élevé
+sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthéon fut
+destiné à en faire partie. L'opinion s'étant révoltée sur l'emploi
+destiné à un pareil monument, il fut converti en un temple à tous les
+dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes
+dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Dioclétien,
+qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers.
+On dit que les thermes découverts à Ostie présentent encore un spectacle
+plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont
+ils consacraient l'existence.
+
+Nous fûmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situés entre le
+Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste était placé dans le même
+lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa bâtie sur ses ruines. Un
+cirque était construit dans le vallon, et un temple à Vénus Ericina se
+trouvait à son extrémité. Ce temple est encore d'une belle conservation,
+et, sauf les ornements dont il était revêtu et les marbres qui le
+décoraient, il est presque intact.
+
+En rentrant, nous visitâmes l'église de la Victoire. Elle a été bâtie à
+l'occasion de la victoire de Lépante, par Paul V, qui l'a mise sous
+l'invocation de saint Paul. Elle est d'une grande richesse en matériaux,
+revêtue entièrement en marbre, et ressemble à une des plus belles
+églises de Venise. En face du palais du Quirinal, nous nous arrêtâmes
+pour voir l'église de Saint-Isidore. L'architecture en est élégante. Ses
+dimensions sont égales à celles du plan horizontal d'un des piliers
+principaux de l'église de Saint-Pierre. On a peine à comprendre leur
+dimension en voyant ce rapprochement.
+
+NOTE SUR LE SYSTÈME DE MONNAIE EN USAGE DANS LA RÉPUBLIQUE ROMAINE ET
+AVANT LES EMPEREURS.
+
+_Monnaie de cuivre._--Pièces de douze onces, appelées _assi_; de six
+onces, appelées _senes_; de quatre onces, appelées _trientes_; de trois
+onces, _quadrantes_; de deux, _sixantes_; d'une, _oussia_.
+
+_Monnaies d'argent._--_Denarium_, dix assis; _quinarium_, cinq assis;
+_sexcutarium_, deux assis et demi. Il n'y avait pas de pièces d'or.
+
+
+HUITIÈME PROMENADE.
+
+Le 6 janvier, nous fûmes voir l'église de Saint-Laurent hors des murs,
+et les catacombes voisines. L'église est située sur la route de Tivoli.
+Cette église, placée sous l'invocatîon du martyr qui mourut par le
+supplice du feu, fut bâtie par Constantin, et depuis augmentée par le
+pape Honorius. La partie ancienne est belle. Elle a été cependant
+construite avec les débris de monuments plus anciens. Des colonnes de
+marbre du plus bel ordre d'architecture, cannelées, mais de dessins
+différents et étrangers les uns aux autres, y sont rassemblées. On
+reconnaît l'ancienne division destinée à séparer les sexes à l'église.
+La pierre sur laquelle saint Laurent subit son supplice est enchâssée au
+fond du choeur. Cette église est une basilique et possède un autel
+disposé pour que le pape puisse y officier. Comme dans les églises les
+plus anciennes, il y a deux chaires en marbre, l'une pour la lecture de
+l'épître, et l'autre pour celle de l'évangile.
+
+La partie extérieure de l'église, qui a été bâtie par le pape Honorius,
+est ornée de colonnes de granit de différentes dimensions, qui viennent
+de monuments détruits. Cette partie antérieure n'a rien que de
+très-ordinaire et de très-commun. Le plafond est en bois sculpté. Il est
+moderne et ne remonte pas au delà de cent cinquante ans. Le portail du
+péristyle a six colonnes d'ordre corinthien; quatre sont en marbre blanc
+cannelées à cannelure inclinée; deux autres sont en marbre gris et
+unies. Cette église appartient à un monastère de chanoines réguliers
+fort riche. Anciennement ce couvent était un hospice, et des charités
+considérables étaient faites aux indigents. Sous le portait se trouvent
+des fresques assez bien conservées, remontant au douzième siècle. À
+l'entrée de l'église, à droite, on voit une belle cuve carrée en marbre
+antique, revêtue de bas-reliefs superbes qui indiquent les fêtes d'un
+mariage. Elle renferme les restes du cardinal Fieschi.
+
+Près du monastère on construit un vaste cimetière, qui servira à
+recevoir les morts de la partie est de la ville. Il y a trois cent
+soixante-cinq caveaux. Un sera ouvert chaque jour pour recevoir les
+morts de la journée. Chaque caveau a une surface de cent pieds carrés,
+et les caveaux sont fort profonds. Ils pourront renfermer les morts de
+plus d'un siècle. Les caveaux seront scellés de manière à empêcher
+toute profanation. Un mur d'enceinte enveloppe le cimetière;
+intérieurement et inhérents à ce mur, il y aura des caveaux pour former
+des sépultures de famille. Tout cet espace sera ensuite planté. Ce vaste
+établissement réunira la dignité, la piété, le respect que l'on doit aux
+morts, aux mesures de salubrité publique désirables. On ne saurait trop
+donner d'approbation à un pareil arrangement.
+
+Nous entrâmes dans les catacombes voisines. Elles sont profondes et
+d'une étendue immense. Ouvertes dans le tuf, elles renferment une
+quantité immense de tombes dont les corps ont été enlevés. On en a tiré
+d'abord des matériaux pour les constructions, et ensuite elles ont servi
+tout à la fois de demeure pendant leur vie et de lieu de sépulture aux
+premiers chrétiens. Là où fut enterré un martyr se trouve un vase, une
+fiole, où l'on a recueilli son sang. Des autels se trouvent de distance
+en distance. Ils indiquent le lieu où fut enterré un martyr ou un
+pontife, et souvent celui où les restes d'un homme qui fut l'un et
+l'autre ont été déposés. Les autels sont recouverts d'un arc de voûte.
+Il y a une multitude de tombeaux d'enfants morts dans le plus bas âge,
+nés sans doute dans ces mêmes catacombes, et qui ne virent jamais la
+clarté du jour. Diverses rues avec des embranchements s'étendent sous
+la campagne de Rome de ce côté, à une grande distance. On a rassemblé
+dans le cloître du couvent diverses antiquités, tirées de ces
+catacombes. Une très-grande quantité de marbres funèbres porte des
+inscriptions, et les noms de ceux dont ils recouvrirent les restes. Les
+martyrs sont reconnus à deux marques: l'instrument du supplice est
+souvent gravé sur le tombeau, ainsi qu'une colombe représentant l'âme
+qui s'envole et va rejoindre Jésus-Christ, indiqué par un signe de
+convention dont une croix fait partie. Ordinairement ces oiseaux portent
+à leur bec un vase, rappelant celui où le sang du martyr était renfermé.
+Il y a aussi de beaux sarcophages en marbre.
+
+Nous rentrâmes en ville en passant sous l'aqueduc construit par Auguste,
+qui sert encore aujourd'hui. Nous visitâmes le forum d'Auguste, dont le
+mur d'enceinte, prodigieusement élevé, existe en partie. Cette grande
+hauteur lui a été donnée pour cacher l'intérieur de la vue du mont
+Esquilin, et réciproquement pour que dans les sacrifices le pontife ne
+pût pas voir des choses de mauvais augure. Ce forum renfermait une
+basilique, lieu où l'on rendait la justice, et une place pour le peuple.
+Auguste, en le faisant construire, voulut ôter au peuple l'usage du
+forum républicain et détruire l'influence des souvenirs. Donatien en
+établit un autre, qu'il plaça entre le forum d'Auguste et celui
+construit plus tard par Trajan. Nerva le fit achever, et il porte son
+nom. Il fut dédié à Pallas, et cette divinité y eut un temple. Deux
+belles colonnes connues sous le nom de _Colonnacie_, enterrées aux deux
+tiers, un bel architrave et un entablement en marbre sont les seules
+choses qui en restent.
+
+Nous terminâmes par le forum de Trajan, certainement un des plus
+admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait
+d'abord d'une immense salle où le préteur rendait la justice et où le
+peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothèque et
+d'un arc de triomphe placé au côté opposé à la colonne. Sous l'arc de
+triomphe était placée une superbe statue équestre de Trajan. La colonne
+érigée à l'honneur de Trajan, et placée près du temple et de la
+bibliothèque, est couverte de bas-reliefs représentant les travaux
+guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa
+hauteur est égale à celle de la partie du mont Quirinal enlevée pour
+aplanir le lieu où le forum est bâti. La colonne a cent vingt pieds de
+hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposés,
+ouverts et taillés intérieurement en escalier. C'est un ouvrage
+admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches.
+
+En nous rendant à Sainte-Marie-Majeure, nous traversâmes un quartier de
+Rome connu sous le nom de _Montaniates_. C'est une population assez
+considérable, qui a des moeurs à part. Elle est rivale de celle des
+Transteverins. Elle passe pour très-passionnée et a peu de rapports avec
+les citoyens de Rome.
+
+
+NEUVIÈME PROMENADE.
+
+Nous nous rendîmes d'abord à la maison dorée de Néron. Elle était
+construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin,
+berceau de Rome, le mont Cælius et le mont Esquilin. L'emplacement du
+Colisée était compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac,
+dont les bords étaient plantés. Le _Laocoon_, chef-d'oeuvre de
+l'antiquité romaine, a été trouvé dans la maison dorée. Plusieurs salles
+se suivent; leur élévation est immense, et elles se succèdent sans se
+communiquer directement. Leur ouverture est toujours tournée vers la
+cour. En déblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit
+gris. Elle servait à une fontaine, et aujourd'hui elle est employée au
+même usage au milieu de la cour du Belvédère, au Vatican. Cette double
+découverte eut lieu sous Jules II. Dans le même temps et sous le même
+pape, l'_Apollon_ fut trouvé au port d'Antium, où Néron avait une maison
+de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues célèbres sont
+restées comme type représentant la nature du génie des deux artistes
+illustres qui vivaient alors. L'_Apollon_ rappelle la manière idéale,
+sublime, de Raphaël quand il représente la Divinité, et le _Laocoon_
+l'expression passionnée et énergique de Michel-Ange. L'ouverture des
+chambres et la cour de la maison d'or étaient au nord, dans la direction
+du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont très-vives
+encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont
+pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modèle aux peintures de
+Raphaël, exécutées dans les loges du Vatican.
+
+Néron, pour construire ce palais, avait exproprié un grand nombre de
+Romains, et il l'éleva sur les décombres des maisons occupant auparavant
+cet emplacement. Après la mort de Néron, on abandonna, comme
+dédommagement, aux citoyens dépossédés des emplacements dans une partie
+du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit
+encore aujourd'hui, et l'on reconnaît de même les vestiges des maisons
+détruites antérieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux
+thermes portant son nom l'étendue qu'il jugea nécessaire, se servit de
+la maison dorée pour y suppléer. Il fit continuer ses constructions sur
+cet édifice. La cour fut voûtée; des pieds-droits d'une grande hauteur
+furent élevés à cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi
+créé avec celui sur lequel les thermes étaient déjà bâtis. Ainsi il
+construisit comme un supplément à la montagne. Les difficultés ne
+l'arrêtaient pas, quelle que fût leur nature; car il faut se rappeler
+que, pour mettre de niveau le lieu où il plaça son forum, il fit enlever
+une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur égale à celle de la
+colonne qui en est la mesure.
+
+De la maison dorée de Néron, nous allâmes visiter le Vivarium, situé sur
+le mont Cælius. C'était là que les bêtes féroces étaient conservées. Des
+constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur
+destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un
+souterrain fut creusé dans le roc pour leur créer de nouvelles demeures
+et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colisée. Nous en visitâmes une partie.
+Ce fut un beau travail et une louable pensée de police que l'ouverture
+de ce chemin. Au-dessus étaient logés les gladiateurs. Ceux-ci
+débouchaient à l'amphithéâtre en suivant une route supérieure, et
+entraient par la même porte que les bêtes féroces; ils sortaient
+ensuite par la porte à droite pour revenir combattre. Une source de
+bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une
+tour élevée dans le moyen âge à la manière des Lombards, pour porter les
+cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux
+martyrs servant dans les gardes prétoriennes du temps de Julien, immolés
+ensemble. La pierre sur laquelle ils furent décapités est dans l'église.
+La congrégation qui occupe le monastère n'est pas ancienne: elle date de
+Clément XIV. Sa règle est très-sévère. On appelle ces religieux les
+Pères de la Passion.
+
+Nous allâmes de là au Colisée, et nous suivîmes les ruines du palais
+qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen âge, la famille
+d'Anitia. Saint Grégoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grégoire
+Ier, était de cette famille. Il a fondé le monastère des Camaldules,
+situé à peu de distance, et d'où le pape actuel est sorti. Ce nom de
+Grégoire a été glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes
+l'illustrèrent: Saint Grégoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se
+voient encore dans l'église; Grégoire VII, le célèbre Hildebrand, qui
+mit les souverains à ses pieds: et Grégoire XIII, réformateur du
+calendrier, et dont le nom est resté au calendrier actuel, en usage
+dans toute l'Europe, excepté en Russie.
+
+Le Colisée, amphithéâtre consacré aux combats des gladiateurs les uns
+contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les bêtes
+féroces, fut commencé sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en
+fit la dédicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent
+les yeux à Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font
+encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'était-ce
+quand, couvert de marbre et orné de statues, il était rempli d'un peuple
+immense? Quatre-vingt mille spectateurs y étaient habituellement
+rassemblés. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'élevait
+à cent dix mille. Toute la partie inférieure était consacrée à
+l'empereur et à sa cour, au sénat, aux chevaliers et aux citoyens
+romains. Les gradins supérieurs, construits en bois, à cause de
+l'élévation et pour diminuer le poids, étaient occupés par les Barbares.
+Trois rangs de galeries voûtées formaient des abris pour mettre à
+couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers
+correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entrée
+et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orné
+de huit cents statues, consacré aux plaisirs des Romains, fut construit
+par les Juifs amenés de Jérusalem par Titus après la prise de cette
+ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'étoffe précieuse,
+couvrait ce vaste édifice, et se manoeuvrait suivant les circonstances
+pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la
+dédicace, cent représentations furent données au peuple par l'empereur,
+et treize mille bêtes féroces y combattirent et y périrent. Dans ces
+réunions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des
+billets en exprimant la promesse, ou de petits modèles des choses
+servant de symbole, étaient jetés au peuple, et, le lendemain, chacun
+allait réclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou
+moins de valeur était dépendant de son caprice et de sa volonté.
+
+M. Visconti, à l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est
+relatif aux gladiateurs. Un homme était condamné à mort; quand il était
+jeune, fort et bien constitué, on lui proposait de se faire gladiateur.
+Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le
+plaçait dans un lieu sain; on le soumettait à un régime convenable pour
+augmenter ses forces, en même temps qu'on le formait aux exercices du
+combat. Quand il était instruit, il était présenté au peuple au cirque,
+ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation.
+Quelquefois sa bonne mine intéressait, et alors le peuple le graciait.
+Le signe convenu en pareil cas, c'était que chacun levait le pouce, le
+poing étant fermé. Alors il était dispensé de combattre, et on le
+munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorité dans la
+police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grâce, grâce
+pouvant aussi dépendre d'une vestale, qui se levait, il avait
+l'obligation de livrer un combat à mort. Une fois vainqueur, sa dette
+était payée, et le mot _liberatus_, inscrit sur la plaque d'ivoire,
+était comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que
+volontairement et pour de l'argent.
+
+Il y avait des gladiateurs de plusieurs espèces. Les uns, destinés à
+combattre les bêtes féroces; les autres individuellement d'autres
+gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est-à-dire en certain nombre
+contre un nombre pareil. On annonçait au peuple pour quel genre de
+combat ils avaient été destinés. Quand un gladiateur intéressait par son
+ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de
+périr dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois réclamait
+par des cris pour qu'il lui fût envoyé du secours. Quand un gladiateur
+était vaincu après avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au
+peuple de lui accorder sa grâce. Dans ce cas, il était transporté hors
+de l'amphithéâtre et soigné dans l'espérance de le guérir. Dans le cas
+contraire il était mis à mort. Il arrivait aussi que de jeunes
+débauchés, des gens de mauvaise vie, se livraient à ce métier
+volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs.
+Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et
+souscrivaient telles conditions qui se trouvaient à leur convenance. On
+demandait à un jeune gladiateur dans quelle manière de combattre il
+voulait être instruit, et il choisissait ou la méthode gauloise ou la
+méthode germaine, chacune de ces nations ayant une école particulière.
+La première était fondée particulièrement sur l'adresse et l'agilité, et
+l'autre sur la force. Un gladiateur gracié, ayant rempli sa tâche, ne
+pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des
+hommes privés, donnaient ces spectacles, c'était ordinairement à prix
+d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs.
+
+Le Colisée a eu des destinations variées. Dans le moyen âge, il fut
+occupé par les Frangipani, qui en firent une forteresse et s'y
+établirent, comme les Colonna dans les thermes de Constantin et les
+Orsini dans le théâtre de Marcellus. Ces deux dernières familles,
+n'ayant pas cessé d'habiter Rome, sont restées en possession des
+monuments publics dont elles s'étaient emparées. Les Frangipani furent
+obligés par l'empereur Henri III de partager le Colisée avec les
+Annibaldi; mais ils chassèrent bientôt ces compétiteurs et reçurent
+l'inféodation du Colisée du pape Honorius II; ce qui fait comprendre cet
+édifice encore aujourd'hui dans le nombre des palais du pape. Depuis,
+les Frangipani l'ayant perdu, il a été, sous Sixte-Quint, un hôpital,
+puis une manufacture de draps. C'était avant Pie VI un lieu destiné à
+recevoir les immondices. Ce souverain éclairé s'occupa de sa
+conservation, de son nettoiement, et le livra à l'étude des antiquaires.
+Pie VII suivit son exemple. Il fit mieux encore en ordonnant l'exécution
+de grandes constructions dans le but d'en empêcher la destruction.
+C'était une sorte d'amende honorable faite au nom de ses prédécesseurs,
+qui l'avaient traité comme une carrière; car il a fourni les matériaux
+nécessaires pour construire le fort de Civita-Vecchia (ouvrage de
+l'immortel Michel-Ange), le palais Farnèse, le palais de Venise et
+d'autres encore. Enfin le pape Nicolas III avait voulu le détruire; mais
+il était construit si solidement, que les efforts dont on voit les
+traces furent impuissants. Ceux qui en étaient chargés trouvèrent
+beaucoup plus facile de se procurer les pierres dont ils avaient besoin
+à la carrière de Tivoli que dans ce monument dont toutes les parties
+sont liées avec un soin et une solidité inimaginables. Une belle pensée
+a occupé un pape, c'est l'érection d'une chapelle dans le Colisée, sous
+l'invocation des saints martyrs du Colisée, en mémoire et à l'intention
+des chrétiens morts dans le cirque, victimes du goût des Romains pour
+les plaisirs féroces. Cette chapelle avait été abandonnée, mais elle a
+été rétablie par le pape Benoît XIV, qui y a fait ajouter des stations
+de prières.
+
+
+DIXIÈME PROMENADE.
+
+Le 27 janvier, nous commençâmes par nous rendre au mont Palatin, à la
+villa Mils. À la partie méridionale, donnant sur le grand cirque, était
+le palais d'Auguste. On reconnaît encore une suite de salles formant ses
+appartements. Ces salles, ordinairement rondes, ont presque toujours
+trois rentrants, formant trois niches, où étaient placées des statues.
+Les entrées étaient masquées par des colosses autour desquels on
+tournait. Ce palais avait son entrée par le côté qui regarde le cirque
+et l'Aventin. Une suite de gradins en arc de cercle faisait arriver
+jusqu'à son niveau. De ces marches qui étaient au pied du palais, on
+pouvait voir dans l'intérieur du cirque, et elles se trouvaient ainsi
+former un supplément pour recevoir les spectateurs. Ce palais était
+beau, mais d'une dimension bornée.
+
+Auguste fit construire à côté un temple à la Victoire regardant le
+Forum, en mémoire de la bataille d'Actium. Ce temple était décoré de six
+colonnes en marbre. Tibère augmenta l'étendue du palais d'Auguste en
+bâtissant entre le temple et lui. Une partie fut occupée par Livie, sa
+mère, et femme d'Auguste. Les ornements intérieurs existant encore sont
+remarquables par la pureté du goût, l'élégance des dessins, et des
+dorures légères.
+
+Caligula ajouta encore à l'étendue de ce palais, et fit construire une
+caserne pour une cohorte prétorienne. Elle est placée plus à gauche, et
+borde le Palatin de ce côté, en dominant le temple élevé à Romulus,
+converti en église de Saint-Théodore.
+
+Le mont Palatin et ses environs dans toutes les directions étaient
+occupés par une multitude d'habitations appartenant à des citoyens
+romains. Néron, pour agrandir son palais, voulant s'emparer de
+l'emplacement sur lequel elles étaient bâties, fit mettre le feu à ce
+quartier de Rome, qui fut réduit en cendre. Alors il exécuta ses vastes
+projets. D'énormes constructions furent faites au sud-est du mont
+Palatin, et par leur grande élévation, se trouvèrent arriver à la même
+hauteur que le sommet du mont, de niveau avec lui, et agrandirent ainsi
+sa surface. Elles se trouvèrent en liaison avec le palais d'Auguste;
+puis, traversant la vallée de l'est, elles atteignirent au mont Cælius,
+et formèrent ce qu'on appela la maison de passage: elle était située là
+où furent placés plus tard le vivarium et les maisons des gladiateurs.
+Continuant au nord, les constructions allèrent gagner le mont Esquilin
+où fut construite la maison dorée. L'emplacement du Colisée fut creusé,
+et devint un lac autour duquel furent construites des maisons d'esclaves
+et d'affranchis. Enfin un hippodrome pour l'usage particulier de
+l'empereur fut établi dans le rentrant ou vallon qui se trouve à l'est
+du mont Palatin, et dont l'ouverture donnait sur le grand cirque.
+
+Nous finîmes ainsi le tour du mont Palatin, en reconnaissant les
+constructions des différentes époques, les développements successifs de
+ce palais, le plus vaste qui fut jamais. Les idées avaient tant de
+grandeur, et les dimensions étaient si colossales, que, l'empereur Nerva
+ayant limité l'emplacement du palais impérial au seul emplacement du
+mont Palatin, on considéra cette disposition comme la marque d'une
+grande modération. C'est du mot Palatin, où était situé le palais des
+Césars, qu'est dérivé le mot palais, consacré pour exprimer les grandes
+habitations.
+
+Du mont Palatin nous fûmes voir le théâtre de Marcellus. Ce théâtre,
+bâti par Auguste, est consacré au nom de son neveu Marcellus, destiné à
+lui succéder à l'empire. Il fut occupé dans le moyen âge par les
+Ursins, dont il est devenu la propriété et l'habitation. Auguste fit
+bâtir près de ce théâtre un vaste portique, pour mettre à couvert de la
+pluie les spectateurs quand elle arrivait d'une manière imprévue. Ce
+portique reçut le nom d'Octavie, sa soeur, mère de Marcellus. C'était un
+long parallélogramme avec un double rang de colonnes. Celles qui
+existent encore aujourd'hui formaient une des entrées principales. Elles
+représentent deux façades semblables, une extérieure et l'autre
+intérieure. Ce portique renfermait deux temples, l'un à Jupiter et
+l'autre à Junon.
+
+Nous terminâmes notre journée en allant voir le Panthéon. Ce monument,
+bâti par Agrippa, gendre d'Auguste, était destiné à faire partie des
+thermes qu'il voulait faire construire. Les moeurs publiques
+réprouvaient alors une pareille magnificence à l'usage des hommes, et il
+le convertit en un temple à tous les dieux. Il y avait douze autels
+dédiés aux douze dieux principaux. Au-dessus, la voûte était soutenue
+par des cariatides-colonnes qui furent enlevées par l'ordre de
+Septime-Sévère, et transportées à son palais, l'une d'elles ayant été
+frappée par la foudre. Toutes les rosaces de la coupole étaient en
+bronze, ainsi que la partie supérieure et extérieure de la coupole et du
+fronton. Tout le pourtour de la rotonde était recouvert à l'extérieur
+en marbre. Ce monument, dans son état de dégradation actuel, est encore
+un des plus beaux monuments de l'antiquité, donnant la plus juste idée
+du bon goût et de la grandeur qui régnaient à Rome du temps d'Auguste.
+C'est le pape Urbain VIII, Barberini, qui a dépouillé le Panthéon de ses
+bronzes, et les a employés à faire construire le baldaquin de
+Saint-Pierre et à fondre des canons. Une inscription consacre avec éloge
+cette action de barbare sur le lieu même où elle fut commise.
+
+
+ONZIÈME ET DERNIÈRE PROMENADE.
+
+Il nous restait à voir le Forum et ses environs, le Forum de Marc-Aurèle
+et le tombeau d'Auguste. Nous visitâmes ces lieux.
+
+Le Forum républicain était le lieu où le peuple s'assemblait pour
+s'occuper des affaires publiques. Il était situé entre le mont Capitolin
+et le mont Palatin, et à leurs pieds. L'espace qu'il occupait, assez peu
+considérable, était encore encombré d'édifices. Auguste les rebâtit, et
+les fit plus grands, afin d'enlever plus d'espace au peuple. Pour
+déterminer les limites du Forum, il faut parler des différents monuments
+qui l'entouraient.
+
+Au pied du Capitole était le temple de la Concorde. C'est là que les
+sénateurs s'assemblaient extraordinairement quand il y avait entre eux
+de puissants motifs de dissentiment. C'est là que Cicéron prononça ses
+_Catilinaires_. Se rassembler dans un pareil lieu était un moyen tacite
+de rappeler aux patriciens que leur puissance et leur force consistaient
+dans leur union. En avant était l'arc de triomphe élevé à
+Septime-Sévère; il est encore intact aujourd'hui. Immédiatement après
+commençait la place. À côté du temple de la Concorde se trouvait le
+temple élevé à Jupiter tonnant, action de grâce d'Auguste envers la
+divinité pour avoir échappé à la foudre, qui tua un homme placé près de
+lui sans le blesser, en Espagne, lors de la guerre des Cantabres. Il en
+reste trois colonnes. En tournant, on voit les restes du temple élevé à
+la fortune de Rome et reconstruit, après un incendie, par l'empereur
+Maxence. Il en existe huit colonnes. En s'approchant du mont Palatin, on
+retrouve l'emplacement du bâtiment destiné aux comices, ensuite le
+temple de Vesta, aujourd'hui église de Sainte-Marie-Libératrice; plus
+près du mont Palatin, le temple de Romulus, aujourd'hui église de
+Saint-Théodore; enfin la Curie, ou le lieu où se rassemblait le sénat.
+Il était soutenu par des colonnes et ouvert. À l'extrémité du Forum
+était le temple de Castor et Pollux, rebâti par Auguste. Il en reste
+trois colonnes. Du côté opposé se trouvaient la prison Mamertine et les
+Gémonies, le lieu où les archives du sénat étaient conservées, le temple
+de Saturne, le temple de Janus, la basilique Émilienne, enfin le temple
+d'Antonin et de Faustine, qui déjà se trouvait en dehors du Forum. Au
+milieu de la place était placée la tribune aux harangues, ornée de
+trophées rostraux, en honneur des victoires maritimes remportées par les
+Romains sur les Antiates.
+
+La prison Mamertine fut construite par Ancus Martius, quatrième roi de
+Rome, et creusée dans le roc. Les coupables y étaient descendus par un
+trou qui existe encore. Une seconde prison, en dessous de celle-ci, fut
+creusée sous le règne de Servius Tullius, sixième roi de Rome, et
+particulièrement destinée aux exécutions. On laissait cependant
+ordinairement aux condamnés le choix de leur mort. Leur corps était
+ensuite exposé sur l'escalier extérieur conduisant à la prison et appelé
+les Gémonies. Ce nom vient des gémissements de ceux qui le montaient
+pour entrer dans une prison où probablement ils devaient trouver la
+mort. Quand les criminels avaient été l'objet de la haine du peuple,
+leurs corps étaient abandonnés à sa fureur, et, après avoir été mis en
+lambeaux, ils étaient précipités dans le Tibre. Dans le cas contraire,
+ils recevaient la sépulture par les soins de leur famille. Saint Pierre
+fut détenu dans cette prison et s'en échappa.
+
+Au-dessus de la prison Mamertine, on a bâti une église sous l'invocation
+de saint Joseph. Elle appartient à la corporation des menuisiers.
+
+Le lieu où étaient placées les archives du Sénat est immédiatement
+après; il est devenu une église sous le nom de Sainte-Martine. Vient
+ensuite le temple de Saturne, où était déposé le trésor de la
+république, qui se composait de la dîme levée sur les dépouilles des
+peuples vaincus et réduite en lingots d'or. Jules César s'en empara
+frauduleusement pendant la guerre civile, et fit substituer des morceaux
+de bois dorés aux lingots qu'il avait fait enlever. Le temple de Saturne
+est devenu l'église de Saint-Adrien.
+
+À côté était le temple de Janus, toujours ouvert pendant la guerre et
+fermé seulement deux fois: la première sous Numa, et la seconde sous
+Auguste. Il n'en reste pas vestige. La basilique Émilienne, construite
+par Paul-Émile, monument remarquable et par les colonnes en marbre
+violet de Phrygie qui la décoraient et parce que ce fut la première fois
+que des matériaux de cette richesse furent employés dans la construction
+des monuments de Rome, était placée à côté du temple de Janus. Il y
+avait des portes de bronze qui ont été transportées à
+Saint-Jean-de-Latran. Cet édifice est aujourd'hui un magasin de blé. Le
+temple d'Antonin et Faustine, dont il reste encore de beaux vestiges,
+vient ensuite. Sur ses débris est bâtie l'église de
+Saint-Laurent-in-Miranda.
+
+En continuant, on trouve le temple de Romulus et Rémus, aujourd'hui
+église de Saint-Côme-et-Saint-Damien; c'était une rotonde. L'extérieur,
+décoré par un portique, existe encore en partie; il s'y trouve aussi de
+belles portes de bronze. Caracalla fit réparer ce temple. Le pavé
+représentait le plan de Rome arrivée à son plus grand développement.
+Dans le moyen âge, on y ajouta des constructions nouvelles. On fit une
+nef qui donna à cet édifice l'étendue nécessaire pour devenir une
+église. Des mosaïques du douzième siècle décorent le cul-de-lampe. À peu
+de distance de là sont deux colonnes unies par un fronton, qui
+appartenaient à la basilique Opimia.
+
+En continuant notre marche, nous arrivâmes devant d'immenses ruines, en
+face du mont Palatin, qui servaient d'abord d'entrée au palais de Néron.
+Plus tard, cette partie du palais ayant été détachée, des constructions
+nouvelles en retournèrent la façade, et ce bâtiment devint le temple de
+la Paix. Son élévation, sa hardiesse, ses dimensions, en font quelque
+chose de remarquable.
+
+Nous arrivâmes enfin à un lieu où Adrien avait fait construire sur ses
+propres plans un double temple, dont l'un était adossé à l'autre,
+élevés, l'un à Rome, l'autre à Vénus. La critique de leur plan coûta,
+dit-on, la vie à Apollodore, architecte célèbre de Trajan; et
+l'amour-propre d'Adrien, blessé comme architecte, éveilla la cruauté de
+l'empereur. Au-dessous de ces temples, auprès du Colisée, était un
+immense colosse de Néron et une fontaine; puis, sur la voie Appia, un
+arc de triomphe existant encore, d'abord élevé à Trajan, et ensuite
+dédié à Constantin, dont il porte le nom aujourd'hui.
+
+En arrière, et à moitié chemin du Forum, est l'arc de triomphe de Titus.
+En retournant jusqu'au Forum, on trouve la colonne bâtie d'où l'on
+comptait les distances sur les diverses voies romaines, et aussi une
+colonne isolée, élevée à l'empereur Phocas par un gouverneur de Rome.
+Elle est d'un bon style et vient d'un ancien monument.
+
+Nous rentrâmes en ville, et nous fûmes à la Douane. Douze colonnes du
+plus beau style sont les restes d'un temple élevé à Marc-Aurèle, faisant
+partie du forum construit par ce prince et s'étendant jusqu'à la colonne
+dite Antonine, qui y était comprise. Enfin nous terminâmes par le
+tombeau d'Auguste. Son massif est assez considérable pour servir de base
+à un amphithéâtre construit à sa partie supérieure. Une double
+enveloppe circulaire renfermait des places pour recevoir les tombeaux de
+sa famille. Ses cendres étaient déposées dans une chambre sépulcrale
+placée au milieu. Ce monument fut bâti au milieu du champ de Mars: ainsi
+on continua après sa mort la politique suivie pendant sa vie, qui
+consistait à gêner les réunions du peuple, en occupant par des édifices
+les espaces vides où il pouvait se rassembler.
+
+
+
+DES RÉVOLUTIONS, ET DES CIRCONSTANCES QUI LES AMÈNENT.
+
+J'ai vécu dans un temps où la société a été si bouleversée et j'ai si
+souvent entendu expliquer les révolutions qui se sont succédé d'une
+manière tout à fait opposée, j'ai si fréquemment entendu appeler
+révolutionnaires des gens qui étaient amis de l'ordre, de bons citoyens
+devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient
+pris part, que j'ai cherché à me rendre compte de ce qu'il y avait de
+fondé dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques
+dans l'état social, changements dont le nom générique est le mot:
+révolution.
+
+J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la
+nature des sociétés de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de
+l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une
+manière imperceptible, à mesure des besoins, et quand les secousses
+sociales sont évitées, l'État semble être toujours le même, quoique les
+circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes
+différentes.
+
+Quand le pouvoir légal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui
+possèdent la force, l'État est dans l'ordre naturel; chaque chose est à
+sa place; chacun est dans la jouissance des droits résultant de la
+nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise,
+inquiétude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du législateur
+n'intervient pas pour rétablir l'harmonie, le repos est toujours
+précaire, et au moindre obstacle, à la moindre difficulté, tout prend
+avec violence une nouvelle forme.
+
+La force existe par elle-même; mais elle se place dans la société
+différemment, suivant les temps et les époques. Deux choses la
+constituent et en sont le principe: les richesses et les lumières. Ceux
+qui en sont dépositaires doivent être forcément les maîtres de la
+société, et, si leur pouvoir est contesté un moment, ils finissent
+bientôt par le recouvrer.
+
+Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle à notre
+imagination et joue un grand rôle dans nos destinées; je veux parler de
+l'éclat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance
+s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne
+dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela
+les souvenirs, au lieu de les grandir, les écrasent.
+
+Dans le moyen âge, en Europe, la noblesse et le clergé possédaient tout.
+Le clergé, en outre, seul était instruit. Dans les cloîtres s'étaient
+réfugiées la science et les lumières. Le peuple était pauvre et
+ignorant. Toute la puissance de la société, tout son nerf, était donc
+entre les mains de la noblesse et du clergé; et, à juste titre, les
+droits y étaient aussi.
+
+Quand les villes se formèrent, quand la marche du temps développa
+l'industrie, il se créa de nouveaux intérêts et de nouveaux éléments de
+puissance. Le tiers état, en se constituant, dut entrer en partage de la
+puissance publique. La force se répartit alors en trois classes, au lieu
+de l'être dans deux. De là les priviléges des villes, le système
+municipal et les moyens de police, de sûreté et de défense que prirent
+pour elles-mêmes toutes les agrégations, obligées de pourvoir à tous les
+besoins que l'état de la société leur faisait éprouver. Leur influence
+dans les destinées des États se fit sentir et elle augmenta à mesure
+que les causes qui l'avaient fait naître devinrent plus puissantes, à
+mesure que l'influence du clergé, par l'affaiblissement des croyances
+religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son
+appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'éteignait chaque
+jour.
+
+Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois.
+Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un
+pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec
+leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois
+sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils
+trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait
+aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait
+perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de
+tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes.
+
+Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive.
+Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de
+richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui
+constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les
+deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a
+pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par
+conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche
+irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour
+cela faut-il bien gouverner.
+
+Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être
+satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de
+chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés
+au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement
+et par des actes de violence, on est en révolution.
+
+Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit
+fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand
+degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par
+l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui,
+en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements
+complets dans l'ordre établi.
+
+Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent
+quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un
+pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui
+appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que
+ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant
+ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de
+langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance
+morale sur les peuples.
+
+Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et
+quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop
+souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants
+et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette
+vérité.
+
+Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus
+soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite
+d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux
+d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu
+nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires
+et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les
+intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une
+critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se
+déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent
+souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les
+douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur
+et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les
+choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en
+emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se
+croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le
+moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières
+victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui,
+ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient
+plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.
+
+Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de
+notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et
+l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France,
+et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait
+cependant d'une époque peu éloignée.
+
+Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses
+qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie
+nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui
+donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était
+belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de
+milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les
+carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait
+quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la
+noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout
+avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions
+blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts
+du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre
+du plus petit.
+
+Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble
+établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de
+province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il
+n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui
+fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la
+haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son
+éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou
+obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de
+son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui
+avait conservé des droits au monopole de la considération publique.
+
+Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques
+étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches
+étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un
+système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens,
+autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles,
+auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la
+résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances
+sont courtes.
+
+Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on
+eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par
+dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait
+dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut,
+pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de
+lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose
+malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France
+a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe.
+
+Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins
+praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend
+compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au
+hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors
+tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix
+fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge
+de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout
+est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis
+dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit
+parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes
+erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou
+le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé
+jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son
+devancier.
+
+Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher
+quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent
+les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont
+contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le
+mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras
+léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui
+embrase des matières combustibles imprudemment accumulées.
+
+Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce
+que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles
+peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont
+rien chez eux.
+
+Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et
+ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne
+demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le
+germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre
+leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du
+souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et
+dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent
+causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils
+n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés,
+exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste
+est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude
+de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait
+naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix
+des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve
+l'équilibre, le calme et la prospérité.
+
+Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances
+des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées,
+les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne
+peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand
+ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être
+demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des
+temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et
+réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la
+force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand
+péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient
+que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle
+peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une
+chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant
+de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le
+principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction.
+
+Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais
+tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y
+parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De
+grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en
+perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une
+révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le
+pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa
+conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence!
+
+Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que
+leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement
+juste, équitable et ferme.
+
+Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans
+contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour
+bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant
+pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour
+et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir.
+S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre
+le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore
+avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de
+leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la
+vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les
+maux de ce monde viennent d'ânerie.»
+
+Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protége efficacement
+et visiblement les intérêts du grand nombre, quand il est accessible aux
+réclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de
+ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il
+y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sûreté. Mais, je le
+répète, pour avoir une marche sûre, il faut s'éclairer, réunir le plus
+de lumières possibles. Cela est autant dans son intérêt personnel que
+dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains
+repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je
+parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui
+le réclame, et soumis à des conditions qui le garantissent de toute
+espèce de rivalité.
+
+Un souverain éclairé sur ses intérêts doit aller à la recherche des
+besoins réels, être le premier à diriger l'enquête qui doit l'éclairer.
+Il en discute et en fait apprécier la valeur et le poids, et puis il
+décide. Voilà la marche raisonnable qui prévient les révolutions; mais,
+quand il craint des conseils salutaires, quand il évite des examens
+destinés à l'instruire, quand il s'isole des intérêts publics et de ceux
+des particuliers, quand il se croit placé sur le trône uniquement pour
+jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas
+avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augmentés
+par un blâme mérité et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour
+satisfaire l'opinion et alléger le fardeau, on réclame des conseils et
+un concours qui rendent dépendants. Des rivalités de pouvoir
+s'établissent, et les révolutions arrivent. La plus simple réflexion
+présente donc à l'esprit le moyen de les empêcher.
+
+L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indépendants dans le
+gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le résultat
+des fautes qui ont précédé. C'est une manière d'expiation des torts
+passés; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche
+plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne
+intention plutôt qu'une garantie réelle; car les assemblées appelées à
+décider sur les intérêts de l'État sont souvent ignorantes et
+passionnées; elles s'abandonnent à mille influences diverses et
+s'égarent fréquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en
+affranchir; quand leur établissement est un moyen de pacification entre
+des intérêts opposés, un mode de transaction, on conçoit la nécessité de
+s'y soumettre; mais une chose étonnante est d'avoir vu des souverains
+qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les
+administraient avec ordre, économie et l'approbation universelle, se
+créer à plaisir des embarras de toute espèce et se mettre en tutelle par
+divertissement. Un amour immodéré de popularité, sentiment bon et
+louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui
+peuvent animer un souverain quand il l'entraîne dans des fautes
+semblables, impossibles à réparer. L'empereur Alexandre s'était livré à
+des sentiments généreux et irréfléchis, et sous son influence les
+souverains subalternes, animés du même esprit, ont jeté partout, dans la
+société européenne, des éléments de troubles qui portent le germe d'une
+maladie difficile à guérir.
+
+D'un autre côté, j'ai entendu de bons esprits et des esprits supérieurs
+établir le principe d'une stabilité absolue dans les lois. Quoique les
+sociétés changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas
+constamment les mêmes, les choses condamnées par le temps tombent
+d'elles-mêmes, et l'opinion en fait justice. À cette occasion, on citait
+l'exemple du gouvernement de l'Église, dont la sagesse est si évidente,
+et qui s'est modifié par le _fait_ sans avoir rien altéré dans le
+_droit_. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de
+l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont
+émoussées et qu'elles n'imposent plus à personne; mais il y a une grande
+différence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destinés à
+agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le
+matériel de la vie et sur l'administration. Il faut nécessairement
+s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et
+qui doivent être changées. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai
+déjà dit, deux causes ont influé d'une manière directe sur la Révolution
+de 1789: l'inadmissibilité à beaucoup de places pour ceux qui n'étaient
+pas gentilshommes et l'inégalité de l'impôt. Pour changer cet ordre de
+choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le
+gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arrivé aux menaces et
+aux voies de fait, et une première révolution en a amené mille autres.
+
+En Autriche, un souverain est arrivé au trône avec des idées nouvelles
+nullement populaires encore dans son pays. Il a brisé avec violence ce
+qui existait et a fait disparaître ce qui, avec le temps, pouvait
+motiver du mécontentement, des demandes importunes, et amener une
+révolution, et il en a tué le germe.
+
+Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le
+mode d'exécution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, pressé par
+le temps, hâte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa
+précipitation.
+
+Le temps, cet élément de toute chose, est surtout nécessaire pour
+l'exécution de projets qui touchent à l'état de la société, à sa
+constitution, à ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, même
+pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blâme surtout en lui
+ce mépris du passé qu'il n'a jamais cessé d'afficher, et son dédain pour
+les générations éteintes. La vie des sociétés ne se compose pas d'un
+jour, et qui manque au respect dû à ses ancêtres mérite d'être traité à
+son tour sans respect par la postérité. Les générations forment une
+chaîne dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut
+seul croire que la Providence a réservé à l'époque où il vit toutes les
+connaissances, tout l'esprit qu'elle a départis à l'espèce humaine. Les
+sociétés ont vécu, donc elles ont créé, suivant les différents âges, ce
+qui était nécessaire à leur conservation. Il n'y a pas une seule des
+institutions du moyen âge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse
+être justifiée par les circonstances relatives à son établissement.
+
+Malgré cette critique méritée des actes et de la conduite de Joseph II,
+il est certain qu'il a fait tout dans l'intérêt des masses. Depuis lors,
+les masses ont la profonde conviction d'être protégées. Elles sentent
+qu'aucun ordre de choses différent ne pourrait leur promettre de plus
+grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du
+clergé, cet appât si puissant pour des novateurs, dépouille si riche
+pour qui veut bouleverser la société, ne sont plus là pour servir
+d'auxiliaires et de prétexte aux changements, et ainsi une révolution,
+dans le sens où on le comprend, c'est-à-dire dans une modification
+complète des rapports respectifs entre les diverses classes de la
+société, est devenue impossible; car les classes inférieures n'ont rien
+à prétendre ni rien à espérer de mieux que ce qu'elles possèdent.
+
+Je crois avoir démontré les vérités suivantes:
+
+I. Les révolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui
+gouvernent. Les dépositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens
+pour le conserver, et, quand il leur échappe, il faut qu'ils n'aient pas
+distingué le moyen à employer pour le fixer entre leurs mains.
+
+II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner.
+Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands,
+qu'ils suffisent pour contenter les peuples.
+
+III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il
+faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les
+lumières possibles.
+
+IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés,
+indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent
+à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes
+supérieurs.
+
+V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de
+leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une
+autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source
+indépendante.
+
+VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires
+ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de
+lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays
+doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi
+de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les
+seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement,
+sans secousses, et qui dérivent du pouvoir.
+
+
+
+DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.
+
+Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et
+ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il
+n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les
+circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine
+pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état
+particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce
+qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende
+compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.
+
+La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus
+vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il
+même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans
+civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont
+créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent,
+l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est
+seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un
+jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa
+famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni
+secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux,
+peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa
+sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se
+présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la
+base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de
+quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de
+services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être
+consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée
+d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle
+servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont
+rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte
+franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait
+toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour
+assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se
+borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la
+sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se
+fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa
+position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances
+fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers
+l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société,
+sont la loi fondamentale des tribus du désert.
+
+La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est
+une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait
+écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de
+voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour
+satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à
+la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait
+écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits
+portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et
+circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements
+verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion
+ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics
+existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus
+d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance.
+
+Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis,
+suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son
+bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent
+l'opinion et l'origine des lois.
+
+Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les
+garantissent sans les avoir consacrés, et suppléent en partie aux
+lacunes des lois et à leur insuffisance.
+
+
+
+NOTE RECTIFICATIVE A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES CONCERNANT M. LE DUC
+DE BLACAS.
+
+Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces _Mémoires_ ont donné lieu à
+une réclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est
+question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuadé que
+nous sommes que l'impartialité du duc de Raguse en aurait fait autant,
+et que, d'ailleurs, la lumière se fait par la discussion même.
+
+L'histoire pèsera les arguments apportés de part et d'autre et jugera en
+dernier ressort.
+
+(_Note de l'Éditeur._)
+
+Voici la note de M. de Blacas fils:
+
+«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas
+servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit
+toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer
+momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas
+n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit
+millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi
+Louis XVIII, voici l'entière vérité:
+
+«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas
+avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et
+autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de
+banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque
+année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur
+l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut
+lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en
+remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut
+confiée à M. de Belleville, qui donna une décharge signée de lui et
+_approuvée_ par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de
+1815 à 1824, qui portent tous le _vu et approuvé_ de la main du roi
+Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans
+les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom
+de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les
+banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont
+été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre
+après la Révolution de 1830.»
+
+FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838.
+
+Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en
+Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en
+Russie.--Le savant Fossombroni.
+
+Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en
+Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de
+Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de
+Leonor-Hain.
+
+Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de
+Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique
+Koeklin.--Château de Telschen.
+
+Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le
+maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad.
+--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.
+
+Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
+bataille de Lowositz.
+
+L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son
+caractère.--Pilnitz.
+
+Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse
+saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères
+Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le
+Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.
+
+Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de
+Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.
+
+LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841.
+
+Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali.
+Confidences.
+
+Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.
+
+Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de
+diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de
+Metternich s'appuie sur l'Angleterre.
+
+Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et
+de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne par
+le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
+France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.
+
+Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes
+relations avec l'Égypte.--Appendice.
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME
+
+Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf.
+Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha. Observations du
+maréchal sur cette bataille.
+
+LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841.
+
+Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de
+Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa
+famille.--Ses embarras.--Anecdotes.
+
+Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.
+
+Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de
+la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.
+
+Chioggia.--L'Adige.--Digues.
+
+Le Pô.
+
+Bologne.--Peintures.
+
+Florence.--Tableaux.
+
+Gênes.
+
+MÉLANGES.
+
+Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de
+Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1851).
+
+Promenades dans Rome.
+
+Des révolutions et des circonstances qui les amènent.
+
+Des vertus des peuples barbares.
+
+Note relative à quelques passages des _Mémoires_ concernant M. le duc de
+Blacas.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.
+
+
+NOTES RELATIVES A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE
+
+Les deux documents qui suivent nous ont été adressés avec prière de les
+publier à la suite des _Mémoires_: l'un est destiné à faire connaître,
+par des pièces officielles, la part que le prince Eugène avait prise aux
+événements de 1814; l'autre a trait à M. le duc de Blacas.
+ (_Note de l'Éditeur._)
+
+
+Nº 1.--LETTRE DU ROI DE BAVIÈRE, MAXIMILIEN-JOSEPH, AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Nymphenbourg, le 8 octobre 1813.
+
+Mon bien-aimé fils,
+
+Vans connaissez mieux que personne, mon bien cher ami, la scrupuleuse
+exactitude avec laquelle j'ai rempli mes engagements avec la France,
+quelque pénibles et onéreux qu'ils aient été. Les désastres de la
+dernière campagne ont surpassé tout ce qu'on pouvait craindre; cependant
+la Bavière est parvenue à lever une nouvelle armée, avec laquelle elle a
+tenu en échec jusqu'ici l'armée autrichienne aux ordres du prince de
+Reuss. Cette mesure couvrait une partie de ma frontière, mais laissait à
+découvert toute la ligne qui court le long de la Bohême, depuis Passau
+jusqu'à Egra, ainsi que toute la frontière de la Franconie, du côté de
+la Saxe. J'ai attendu d'un moment à l'autre que cette immense lacune du
+système défensif fût remplie, mais mon attente a été vaine. Les princes
+voisins, comme le roi de Wurtemberg, ont refusé tout secours, sous
+prétexte qu'ils avaient besoin de leurs forces pour eux-mêmes. L'armée
+d'observation de Bavière a reçu une autre destination et n'a jamais
+suivi aucune espèce de correspondance avec le général de Wrede. On a
+laissé le temps aux troupes légères ennemies d'occuper, sur les
+derrières de l'armée, tout le pays entre la Saal et l'Elbe, d'y détruire
+divers corps français et de se rendre redoutables à mes frontières, aux
+réserves de Benningsen, de gagner la Bohême, d'où elles sont à portée de
+se jeter, sans trouver d'obstacle ni de résistance, sur mes provinces en
+Franconie ou dans le Haut-Palatinat, et de là sur le Danube, opération
+qui ne laisserait d'autre retraite à Wrede, de son propre aveu, que les
+gorges du Tyrol, et laisserait à découvert le reste de mes États. Je
+serais forcé de les quitter avec ma famille, dans un moment où il serait
+le plus dangereux d'en sortir. Dans une situation aussi critique, et
+presque désespérée, il ne m'est resté d'autre ressource que de me rendre
+aux instances vives, réitérées et pressantes des cours alliées de
+conclure avec elles un traité d'alliance. Je crois avoir remarqué à
+cette occasion, avec assez de certitude pour me croire fondé à vous le
+dire, que les Autrichiens ne seraient pas éloignés de se prêter du côté
+de l'Italie à un armistice sur le pied de la ligne du Tagliamento. C'est
+votre père, et non le roi, qui vous dit ceci, persuadé que vous saurez
+allier _vos intérêts_ avec, ce que vous devez à l'honneur et à vos
+devoirs.
+
+J'ai, comme bien vous pouvez croire, fait rendre le chiffre de l'armée
+au ministre de France, sans en prendre copie. Je vous prie de même
+d'être persuadé que les malades qui sont dans mes hôpitaux seront
+traités à mes frais et renvoyés libres chez eux. Il en sera de même des
+individus français et italiens qui se trouveront en Bavière.
+
+J'espère, mon cher Eugène, que nous n'en serons pas moins attachés l'un
+à l'autre, et que je serai peut-être à même de vous prouver _par des
+faits_ que ma tendre amitié pour vous est toujours la même. Elle durera
+autant que moi.
+
+Je vous embrasse un million de fois en idée.
+
+Votre bon père,
+
+MAX.-JOSEPH.
+
+La reine vous embrasse.
+
+
+Nº II.--LE PRINCE EUGÈNE AU ROI DE BAVIÈRE, SON BEAU-PÈRE.
+
+Gradisca, le 15 octobre 1813.
+
+Mon bon père,
+
+Je reçois à l'instant votre lettre du 8 courant. Votre coeur sentira
+facilement tout ce que le mien a dû souffrir en la lisant. Encore si je
+ne souffrais que pour moi! mais je tremble pour la santé de ma pauvre
+Auguste lorsqu'elle sera informée du parti que vous vous êtes cru obligé
+de prendre.
+
+Quant à moi, mon bon père, quel que soit le sort que le ciel me réserve,
+heureux ou malheureux, j'ose vous l'assurer, je serai toujours digne de
+vous appartenir, je mériterai la conservation des sentiments d'estime et
+de tendresse dont vous m'avez donné tant de preuves.
+
+Vous me connaissez assez, j'en suis sûr, pour être convaincu que dans
+cette pénible circonstance je ne m'écarterai pas un instant de la ligne
+de l'honneur ni de mes devoirs; je le sais, c'est en me conduisant ainsi
+que je sois certain de trouver toujours en vous pour moi, pour votre
+chère Auguste, pour vos petits-enfants, un père et un ami.
+
+Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le général Hiller
+sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans
+les positions que nous occupons, c'est-à-dire sur les deux rives de
+l'Isonzo; je ne sais ce qu'il répondra; mais, vous le sentirez, je ne
+puis faire au delà. Si cette première proposition est jugée
+insuffisante, si la fortune m'est à l'avenir aussi contraire qu'elle m'a
+été favorable jusqu'à présent, je regretterai toute ma vie qu'Auguste et
+ses enfants n'aient pas reçu de moi tout le bonheur que j'aurais voulu
+leur assurer; mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour
+héritage à mes enfants une mémoire sans tache.
+
+Je ne sais, mon bon père, ce que votre nouvelle position vous rendra
+possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais
+manquer à mes premiers devoirs si je ne vous disais pas: Sire, n'oubliez
+ni votre fille ni vos petits-enfants.
+
+Je suis, mon bon père, avec les sentiments de respect et de tendresse
+que vous me connaissez et que je vous ai voués pour la vie.
+
+Votre bien affectionné fils,
+
+EUGÈNE.
+
+Je présente mes hommages à la reine; j'embrasse frères et soeurs.
+
+
+Nº III.--LE ROI DE BAVIÈRE AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Francfort-sur-Mein, le 16 novembre 1813.
+
+Vous pouvez ajouter foi, mon cher Eugène, à tout ce que vous dira le
+prince Taxis, porteur de la présente. Il a toute ma confiance, et,
+quoique jeune, il en est digne. Le papier ci-joint vous donnera une idée
+générale de la situation des choses. Brûlez-le dès que vous l'aurez lu.
+Je vous embrasse tendrement, et vous aimerai, vous, ma fille et mes
+petits-enfants, jusqu'à mon dernier soupir.
+
+Votre bon père et meilleur ami,
+
+MAX.-JOSEPH.
+
+Il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez aussi heureux que vous
+méritez de l'être; tout le monde _de ce côté-ci_ vous aime et vous
+respecte; c'est ce que j'entends tous les jours.
+
+
+Nº IV.--RELATION DE LA MISSION DU PRINCE DE LA TOUR ET TAXIS, ENVOYÉ PAR
+LES SOUVERAINS ALLIÉS AUPRÈS DU PRINCE EUGÈNE, EN NOVEMBRE 1813. FAITE À
+MUNICH, LE 15 NOVEMBRE 1836 ET ADRESSÉE À SON ALTESSE ROYALE MADAME LA
+DUCHESSE DE LEUCHTENBERG, VEUVE DU PRINCE EUGÈNE.
+
+Madame,
+
+D'après l'autorisation du roi mon maître, dont Votre Altesse Royale m'a
+donné l'assurance au nom de son auguste frère, je m'empresse d'obéir à
+ses ordres, et de lui soumettre un récit fidèle de la mission dont je
+fus chargé au mois de novembre de l'année 1813.
+
+J'étais, à cette époque, major et aide de camp du feu roi
+Maximilien-Joseph, attaché pour la durée de la guerre à l'état-major
+général de M. le maréchal prince de Wrede, qui se trouvait à Francfort,
+où en même temps tous les souverains alliés étaient présents. Le roi de
+Bavière s'y était également rendu.--Ce fut le 16 novembre que le
+maréchal me fit venir, et me dit qu'on avait pris la résolution de faire
+des démarches pour détacher, si cela serait possible, l'Italie entière
+du système ennemi sans effusion de sang: que déjà on avait entamé des
+négociations avec le roi Joachim à Naples, et que maintenant les
+puissances alliés avaient engagé le roi de Bavière, comme le beau-père
+du prince vice-roi, de faire en leur nom des ouvertures à ce sujet à son
+gendre.--De plus, j'appris que c'était moi qui avais été choisi pour
+cette mission, et je reçus l'ordre de me rendre immédiatement chez Sa
+Majesté. Le roi me donna une lettre adressée à son beau-fils, et
+m'ordonna d'aller trouver, avant mon départ, M. le prince de Metternich,
+chancelier d'État de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, lequel me
+donnerait des instructions verbales.
+
+Arrivé au logement de ce dernier, j'appris que, comme cette affaire
+délicate devait être traitée avec le plus grand secret, je devais me
+présenter en uniforme autrichien aux avant-postes de l'armée française
+en Italie, comme un parlementaire ordinaire. Le prince de Metternich me
+dit que l'intention des souverains alliés était que je fisse tout ce qui
+serait en mon pouvoir pour persuader le prince Eugène d'accepter les
+propositions contenues dans la lettre du roi de Bavière; à quoi je pris
+la liberté de répondre que j'avais l'honneur de connaître
+personnellement le vice-roi, et que j'étais intimement persuadé que tous
+les efforts seraient infructueux, quand même mon éloquence serait aussi
+grande que possible, ce que d'ailleurs j'étais bien éloigné de croire;
+mais que toutefois, étant militaire, je saurais obéir. M. de Metternich
+répliqua que sans aucun doute le prince Eugène possédait l'estime de
+l'Europe entière, mais que la situation générale des affaires lui
+faisait un devoir d'essayer, au nom des puissances, la démarche en
+question. Puis il me donna une lettre pour le général baron Hiller,
+quoique son successeur, le maréchal comte de Bellegarde, était déjà
+nommé.
+
+Je partis en poste, dans la nuit du 16 au 17 novembre, de Francfort,
+passai par Augsbourg et Inspruck, et suivis la grande route jusqu'à
+Trente, où j'étais obligé de la quitter, vu la position respective des
+deux armées. Je pris donc par le col de Lugano, et descendis par
+Citadelle et Bassano.
+
+Enfin, le 21 de grand matin, j'étais rendu à Vicence, où se trouvait le
+quartier général autrichien. Peu après, je me fis annoncer chez le
+général Hiller, et lui remis la dépêche concernant les détails
+accessoires de ma mission, et qui lui prescrivait de me fournir
+l'uniforme d'un officier supérieur de son état-major général; tout fut
+arrangé de la sorte, et le 22, avant la pointe du jour, je partis de
+Vicence, déguisé et sous le nom d'un major Eberle pour Stradi-Caldiera,
+où je remis une lettre du général Hiller au général Pflachner, qui
+commandait les avant-postes, dans laquelle il lui était enjoint de me
+faire donner de suite un cheval de hussard, et de me faire accompagner
+par un trompette aux avant-postes français.
+
+Bientôt après, j'avais passé les dernières vedettes autrichiennes, et,
+avançant sur la grande route de Vérone, j'aperçus dix minutes plus tard
+un piquet de chasseurs à cheval; je fis donner le signal d'usage, et
+dans quelques instants un officier vint pour me recevoir; il me dit
+(comme c'est l'usage général) que je ne pouvais passer en aucun cas
+jusqu'au quartier général du vice-roi, vu que le général Rouyer, qui
+commandait les avant-postes français, avait les instructions générales
+pour se faire remettre toutes les dépêches apportées par un
+parlementaire quelconque. Comme cette difficulté était prévue, je lui
+remis une lettre écrite par moi, mais cachetée par le général Hiller, et
+dans laquelle je prévenais le prince que des communications de la plus
+haute importance devaient lui être faites verbalement. Puis j'ajoutais
+que, en tous cas, je ne quitterais pas les avant-postes avant la réponse
+du vice-roi. L'officier partit au galop, et revint bientôt après pour
+m'annoncer que le général Rouyer venait d'expédier un aide de camp afin
+de porter ma lettre à Vérone.
+
+J'attendis trois heures environ, au bout desquelles on vint m'annoncer
+que le prince me recevrait dans l'église du petit village de
+San-Michèle, qui se trouvait à peu près à mille cinq cents pas des
+avant-postes; j'eus les yeux bandés, comme c'est l'usage en pareil cas,
+et je fus conduit à cette église, où on ôta de nouveau le mouchoir.
+
+Quinze minutes après, le prince Eugène descendit de cheval et entra dans
+le local où je me trouvais; il me reconnut à l'instant même où je lui
+remis la lettre du roi, et puis se tourna vers les officiers de sa
+suite, en disant: «Comme nous n'avons rien à cacher à Monsieur dans un
+pays ouvert, j'aime autant respirer en plein air.» Nous sortîmes donc
+tous, et, tandis que la suite se tenait près du péristyle de l'église,
+le vice-roi se promenait avec moi à cent pas de distance.
+
+Ce n'est qu'après m'avoir demandé des nouvelles de la santé de son
+auguste beau-père que le prince ouvrit sa lettre; il la lut deux fois,
+ainsi qu'une note qui y était incluse, et puis me dit, sans la moindre
+hésitation: «Je suis bien fâché de donner un refus au roi, mon
+beau-père, mais on demande l'impossible.»
+
+C'est ici, madame, où la partie importante de ma narration paraît
+commencer seulement, qu'elle est, pour ainsi dire, déjà terminée; car
+tout le reste de cette conversation roula sur les mêmes termes. J'avais
+beau me servir des expressions mille fois rebattues de politique,
+d'utilité, d'intérêt du moment, etc., etc., avec les deux mots bien
+simples du devoir, de la reconnaissance et de la sainteté du serment
+prêté, l'avantage restait toujours du côté du prince. Cependant
+j'essayerai de retracer encore à Votre Altesse Royale textuellement
+quelques phrases prononcées par le feu prince, son illustre époux.
+Lorsque je lui parlais du sort de ses enfants, il me dit: «Certainement
+j'ignore si mon fils est destiné à porter un jour la couronne de fer;
+mais, en tout cas, il ne doit y arriver que par la bonne voie.» Puis,
+lorsqu'il apprit par moi que les puissances alliées étaient bien
+décidées à passer le Rhin avec des forces supérieures, il me répondit:
+«On ne peut nier que l'astre de l'Empereur commence à pâlir; mais c'est
+une raison de plus pour ceux qui ont reçu de ses bienfaits de lui rester
+fidèles.» Et puis il ajouta que même les offres qui venaient de lui être
+faites ne resteraient pas un secret pour l'Empereur. Enfin, lorsque,
+comme dernier argument, je commençais, ainsi que mets instructions me le
+prescrivaient, de lui parler des dispositions assez claires que le roi
+Joachim avait témoignées de traiter avec les souverains alliés, et
+lorsque j'ajoutais qu'avant six semaines son flanc droit se trouverait
+exposé, compromis peut-être, le prince me dit: «J'aime à croire que vous
+vous trompez; si toutefois il en était ainsi, je serais certainement le
+dernier pour approuver la conduite du roi de Naples; encore la situation
+ne serait-elle pas exactement la même: lui est souverain; moi, ici, je
+ne suis que le lieutenant de l'Empereur.» Enfin notre conversation se
+termina exactement comme elle avait commencé; la résolution du prince
+resta inébranlable.
+
+Pour ce cas, j'avais l'ordre de le prier de déchirer en ma présence la
+lettre du roi de Bavière, ainsi que la note incluse, ce qu'il fit à
+l'instant même; puis il me dit qu'il allait rentrer à Vérone, et que là
+il écrirait une lettre à son beau-père pour lui expliquer les motifs de
+son refus; puis il appela le général Rouyer, l'engagea à me faire dîner
+avec lui, et remonta à cheval avec toute sa suite.
+
+Vers huit heures du soir, ce même jour, 22 novembre, un officier
+d'ordonnance m'apporta la lettre en question, et je quittai San-Michèle
+immédiatement après pour regagner les vedettes autrichiennes. Le
+lendemain de grand matin, je me présentai chez le général Hiller pour
+lui dire en peu de mots que ma mission n'avait pas réussi, et vers le
+coucher du soleil, après avoir repris mon uniforme bavarois, je repartis
+pour l'Allemagne. Mes instructions portaient de me rendre d'abord à
+Carlsruhe, où le roi Maximilien-Joseph avait eu l'intention de se
+rendre; ce fut là que je lui remis la réponse du prince Eugène. Il la
+lut en disant: _Je le leur avais bien dit_, la recacheta aussitôt, et
+m'ordonna de repartir immédiatement pour Francfort, afin de la remettre
+au prince Metternich, et de lui faire de vive voix un rapport sur ma
+mission.
+
+J'arrivai à Francfort le 30 novembre au matin, et m'acquittai
+sur-le-champ de ce qui m'était prescrit. M. de Metternich me dit combien
+il regrettait que la démarche eût échoué, tout en rendant la justice la
+plus entière au beau caractère du prince: ensuite il ajouta qu'il
+communiquerait la réponse du prince aux souverains alliés, et qu'il la
+renverrait plus tard au roi par un courrier de cabinet.
+
+C'est ici, madame, que ma narration est finie. Peut-être Votre Altesse
+Royale la trouvera-t-elle incomplète, mais j'ose compter sur son
+indulgence. J'ai dit tout ce que ma mémoire avait gardé, et vingt-trois
+ans ont passé depuis. Le point essentiel pour l'histoire est toujours de
+savoir que le prince a non-seulement fait ce que l'honneur exigeait,
+mais qu'il n'a pas même hésité un seul instant à le faire.
+
+En me mettant aux pieds de Votre Altesse Royale, j'ai l'honneur d'être
+avec le plus profond respect, madame,
+
+De Votre Altesse Royale, le très-obéissant, très-soumis et très-dévoué
+serviteur,
+
+Signé: LE PRINCE AUGUSTE DE LA TOUR ET TAXIS, Général major à la suite
+de l'armée.
+
+Pour l'authenticité de la signature là-dessus.
+
+Le secrétaire général au ministère de la guerre,
+
+(L. S.)
+
+Munich, le 15 novembre 1836.
+
+Signé: GLOCKNER.
+
+Le soussigné, secrétaire intime au ministère des affaires étrangères de
+Bavière, certifie l'authenticité de la signature ci-contre du secrétaire
+général au ministère de la guerre.
+
+Munich, le 15 novembre 1836.
+
+(L. S.)
+
+Par autorisation du ministre.
+
+Signé: GESSELS.
+
+Pour copie conforme,
+
+Munich, le 15 novembre 1836.
+
+GESSELS.
+
+Secrétaire intime.
+
+Sceau des affaires étrangères de Bavière.
+
+
+Nº V.--LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Vérone, le 23 novembre 1813.
+
+Je t'envoie, ma bonne Auguste, une lettre que j'ai reçue du roi par un
+officier parlementaire. Cet officier n'était autre que le prince Taxis.
+J'ai causé plus d'une heure avec lui, et je t'assure que je n'ai dit que
+ce que je devais. En deux mots, il m'a apporté la proposition de la part
+de tous les alliés, pour me faite quitter la cause de l'Empereur, de me
+reconnaître comme roi d'Italie.
+
+J'ai répondu tout ce que toi-même, tu aurais répondu, et il est parti
+ému et admirateur de ma manière de penser; comme il a vu que je ne
+voulais entendre à rien qu'à un armistice, il m'a assuré que le roi
+l'obtiendrait d'autant plus, «que les alliés admiraient mon caractère et
+ma conduite.»
+
+C'est déjà une bien belle récompense que de commander ainsi l'estime à
+ses ennemis.
+
+Déchire le billet du roi, ne parle de rien de tout cela.
+
+Dans l'armée on ne sait qu'il est venu un parlementaire que comme
+officier autrichien.
+
+Adieu, etc., etc.
+
+
+Nº VI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Saint-Cloud, le 17 novembre 1813.
+
+Mon fils, le général Danthouard arrive. Vous avez encore une belle
+armée, et, si vous avez avec cela cent pièces de canon, l'ennemi est
+incapable de vous forcer, il ne s'agit que de gagner du temps. J'ai ici
+six cent mille hommes en mouvement; j'en réunirai cent mille en Italie.
+Je vais prendre des mesures pour porter tous vos cadres au grand complet
+de neuf cents hommes par bataillon. Faites-moi connaître si tous les
+régiments de l'armée d'Italie d'ancienne formation auraient de l'étoffe
+pour établir les sixièmes bataillons.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON.
+
+_P. S._ Vous trouverez ci-joint la note du départ des colonnes
+italiennes.
+
+
+N° VII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.
+
+Mon fils,
+
+J'ai reçu votre lettre sur la situation des esprits en Italie. J'envoie
+à Gênes le prince d'Essling avec trois mille hommes tirés de Toulon. Je
+vous ai envoyé aujourd'hui un ordre pour la formation de plusieurs
+sixièmes bataillons. Vous y aurez vu que vous pouvez compter sur un
+renfort de quinze à seize mille hommes, et qu'en outre quarante mille
+hommes seront réunis avant le 1er janvier à Turin et à Alexandrie. On
+fera encore de plus grands efforts. Dans ce moment, tout est ici en
+mouvement. Ne vous laissez point abattre par le mauvais esprit des
+Italiens. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des peuples. Le
+sort de l'Italie ne dépend pas des Italiens. J'ai déjà six cent mille
+hommes en mouvement. Je puis employer là-dessus cent mille hommes pour
+l'Italie. De votre côté, remuez-vous aussi. Écrivez au prince Borghèse.
+Il me semble que la grande-duchesse et le général Miollis pourraient
+envoyer des colonnes dans le Rubicon. J'ai envoyé le duc d'Otrante à
+Naples pour éclairer le roi et l'engager à se porter sur le Pô. Si ce
+prince ne trahit pas ce qu'il doit à la France et à moi, sa marche
+pourra être d'un grand effet.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+N° VIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.
+
+Mon fils,
+
+Je viens de dicter au général Danthouard ce qu'il doit faire à Turin,
+Alexandrie, Plaisance et Mantoue: il vous fera connaître mes intentions.
+
+Il ne faut point quitter l'Adige sans livrer une grande bataille; les
+grandes batailles se gagnent avec de l'artillerie: ayez beaucoup de
+pièces de 12. Étant à portée des places fortes, vous pourrez en avoir
+autant que vous voudrez. Vous n'avez plus rien à craindre d'une
+diversion sur les derrières, puisque l'artillerie ne passe nulle part.
+Mettez deux cents hommes et six pièces de canons à Brescia, à la
+citadelle. Ayez des barques armées, qui vous rendent absolument maître
+du lac de Peschiera, du lac de Lugano, du lac Majeur et du lac de Côme.
+Faites construire de bonnes redoutes fraisées et palissadées sur le
+plateau de Rivoli et qu'elles battent le chemin de Vérone, sur la rive
+gauche de l'Adige. Faites construire des ouvrages du côté de Montebello
+(_ce dernier mot est effacé et remplacé de la main de l'Empereur par la_
+Couronne).
+
+Si vous êtes à temps, occupez les hauteurs de Caldiero et faites-y faire
+des redoutes; coupez les digues de l'Alpon et inondez le bas Adige.
+Enfin, la grande manoeuvre serait d'attaquer l'ennemi en concertant les
+moyens de passer rapidement, et sans qu'il le sût, par Mestre. Cette
+manoeuvre concertée en secret, et avec les grands moyens que vous avez,
+pourrait vous donner des avantages considérables.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+N° IX.--LETTRE DU GÉNÉRAL DANTHOUARD AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Sans date.
+
+Monseigneur,
+
+J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse Impériale une copie des
+instructions que l'Empereur m'a dictées et que j'ai écrites à la volée.
+Je pense que Votre Altesse est déjà au courant de tout cela, mais il y a
+des articles intéressants. J'ai écrit comme l'Empereur parlait. Il y a
+eu ensuite une conversation d'une heure. Il est déjà passé cinq mille
+conscrits pour Alexandrie, et il y en a sept mille passés de Piémont en
+France.
+
+Je n'ose m'exprimer sur ce que je pense des travaux militaires du
+Mont-Cenis; il faudra une division pour les garder si on les achève;
+mais je parie qu'il en sera pour ce point comme pour Peschiera.
+
+Votre Altesse Impériale verra que je sais encore loin d'elle pour
+plusieurs jours. Je ne sais comment le prince Borghèse prendra ma
+mission; mais, s'il la prend bien, je la ferai bien; s'il la prend mal,
+je ne pourrai la remplir en entier. L'Empereur m'a dit de lui rendre
+compte directement et en même temps m'a ajouté:
+
+«Tout ce que vous allez faire étant pour le vice-roi, vous le
+préviendrez de tout ce qui sera nécessaire.» Je prie Votre Altesse
+Impériale de m'adresser ses ordres à Turin pour ces premiers jours; il
+est probable que je n'irai à Plaisance qu'après Casal, et passant par
+Milan.
+
+J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monseigneur,
+
+De Votre Altesse, le très-humble et dévoué,
+
+Comte DANTHOUARD.
+
+
+N° X.--ORDRES ET INSTRUCTIONS DICTÉS PAR L'EMPEREUR, LE 20 NOVEMBRE
+1813, À ONZE HEURES DU MATIN.
+
+Danthouard m'écrira du Mont-Cenis où en est la forteresse, si on peut
+l'armer, si elle est à l'abri d'un coup de main, etc.
+
+Il verra le prince Borghèse qui doit avoir reçu la copie de l'ordre que
+j'ai signé hier, ayant deux buts, ou qui la lui fera voir.
+
+_Premier but._--1° L'envoi de dix-huit mille hommes de renforts à
+l'armée d'Italie sur la conscription des cent vingt mille hommes. Ces
+dix-huit mille hommes sont fournis aux six corps qui forment l'armée
+d'Italie, à raison de sept cents hommes; total, quatre mille deux cents
+hommes. Plus, huit cents hommes à prendre au dépôt du 156e pour le 92e;
+en tout, cinq mille hommes, et en sept mille hommes qui font partie des
+régiments qui sont à l'armée d'Italie et dépôts au delà des Alpes.
+Enfin, en six cents hommes du dépôt du 156e régiment pour le 36e léger,
+six cents hommes pour le 133e, six cents hommes pour le 132e, etc.;
+total, seize mille hommes.
+
+Au reste, le prince Borghèse lui remettra le décret qui est
+très-détaillé, afin qu'il en ait pleine connaissance pour l'exécution de
+ses ordres.
+
+Il reconnaîtra: 1° si les conscrits sont beaux hommes et forts,
+s'assurera de la quantité, si la désertion a occasionné des pertes et
+combien, etc.
+
+2° Il s'informera du directeur de l'artillerie s'il a les armes pour ces
+seize mille hommes.
+
+3° Il s'assurera si l'habillement, grand et petit équipement, sont
+prêts, ou quand ils le seront, etc.
+
+4° Cet seize mille hommes sont destinés aux premier et deuxième
+bataillons de l'armée d'Italie; mais j'ai en outre une armée de réserve
+de trente mille hommes par décret d'hier (19 novembre), et à prendre sur
+la levée des trois cent mille hommes. Ces trente mille hommes se
+lèveront en Provence, en Dauphiné, Lyonnais, et seront réunis à
+Alexandrie à la fin de décembre.
+
+Il faut voir si les armes sont prêtes ainsi que l'habillement, ou bien
+si les mesures sont prises pour cela, pour ces trente mille hommes. Ces
+trente mille hommes, formant trois divisions, seront incorporés, pour la
+première division, dans les quatrième et sixième bataillons de l'armée
+d'Italie, le quatrième bataillon existant à Alexandrie. Le vice-roi fera
+former les cadres des sixièmes bataillons et les enverra de suite à
+Alexandrie.
+
+2° La deuxième division sera formée des bataillons qui ont leur dépôt
+en Piémont. Plusieurs retournent à la grande armée, en sorte qu'il ne
+faut compter que sur la moitié; il faut donc former des cadres en
+remplacement et les diriger sur ces dépôts.
+
+3° La troisième division sera formée de onze à douze cinquièmes
+bataillons, dans les vingt-septième et vingt-huitième divisions
+militaires.
+
+La première division recevra 9,000
+La deuxième division recevra 7,500
+La troisième division recevra 5,500
+ 22,000 hommes.
+
+Indépendamment de ces trois divisions, je forme une réserve en Toscane
+des troisième, quatrième, cinquième bataillons du 112e régiment, des
+quatrième, cinquième bataillons du 33e léger, qui reçoivent deux mille
+cinq cents hommes sur la levée des trois cent mille hommes.
+
+Plus, je forme une réserve à Rome des troisième, quatrième, bataillons
+du 22e léger, des quatrième, cinquième bataillons du 4e léger, des
+quatrième, cinquième bataillons du 6e de ligne, qui recevront trois
+mille hommes sur les trois cent mille hommes, non compris ce qu'ils
+reçoivent des cent vingt mille hommes; total, vingt-huit mille hommes.
+
+Il reste deux mille hommes pour l'artillerie d'Alexandrie, Turin, pour
+les sapeurs, les équipages... Je veux une artillerie pour l'armée de
+réserve.
+
+J'ai envoyé le prince d'Essling à Gênes avec trois mille hommes de
+gardes nationales, levées depuis un an à Toulon. Il est possible que je
+lui confie le commandement de l'armée de réserve; mais, s'il est
+totalement hors d'état de le remplir à cause de sa poitrine, j'y
+enverrai probablement le général Caffarelli.
+
+Ainsi donc, avant le 1er janvier, le vice-roi recevra seize mille hommes
+des cent vingt mille hommes pour recruter les trois premiers bataillons
+des régiments, tout cela de l'ancienne France; il n'y aura ni
+Piémontais, ni Italiens, ni Belges; plus trente mille hommes de l'armée
+de réserve; total, quarante-six mille hommes réunis d'ici au mois de
+février, tous vieux Français et âgés de vingt-trois, vingt quatre,
+vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente,
+trente et un, trente-deux ans.
+
+Le principal soin doit être de former les sixièmes bataillons et de
+tirer des corps pour former les cadres dont nous manquons et qu'on ne
+peut créer.
+
+Le roi de Naples m'a écrit qu'il marche avec trente mille hommes. S'il
+exécute le mouvement, l'Italie est sauvée; car les troupes autrichiennes
+ne valent pas les Napolitains.
+
+Le roi est un homme très-brave, il mérite de la considération, il ne
+peut diriger des opérations, mais il est brave, il anime, il enlève et
+mérite des égards. Il ne peut donner de l'ombrage au vice-roi; son rôle
+est à Naples, il n'en peut sortir.
+
+Danthouard me rendra compte de l'état dans lequel se trouve la citadelle
+de Turin, son armement, ses magasins de guerre et de bouche, son
+commandant, les officiers du génie, de l'état-major, etc., etc.
+
+Il me rendra le même compte sur Alexandrie, en joignant le calque des
+ouvrages; il me fera rapport sur les officiers, l'état-major, etc., etc.
+
+Même rapport sur la citadelle de Plaisance. On me parle de la citadelle
+de Casal; il s'y rendra, et me rendra compte si cela vaut la peine
+d'être armé et approvisionné. Si le vice-roi avait enfermé dans les
+places les fonds de dépôts comme quartiers-maîtres, ouvriers, etc., il
+faut les retirer, il faut même évacuer tout ce qui, dans ce genre, se
+trouve à Mantoue; on y a même enfermé le cinquième bataillon en dépôt du
+3e léger; j'ai donné des ordres pour que ce dépôt reçoive six cents
+conscrits à Alexandrie; Danthouard se fera rendre compte où cela en est,
+et que cela soit dirigé d'Alexandrie; ensuite que le dépôt major,
+ouvriers, soient à Plaisance pour recevoir ce qui revient de la grande
+armée et organiser un bataillon. Danthouard trouvera à Alexandrin sept
+cents hommes pour le 13e de ligne. Le vice-roi a enfermé le dépôt à
+Palma-Nova; ces sept cents hommes vont se trouver seuls. J'ai ordonné
+d'en former le sixième bataillon. Il faut que le vice-roi fournisse
+quelques officiers, et le prince Borghèse formera le cadre. J'ai ordonné
+qu'un demi-cadre du 13e soit envoyé de Mayence; mais, jusqu'à l'arrivée,
+il faut pourvoir à la réception, organisation, instruction, et mettre ce
+bataillon à la citadelle d'Alexandrie. Danthouard trouvera à Plaisance
+le dépôt du neuvième bataillon des équipages militaires. Il faut diriger
+tout l'atelier, le matériel, les magasins sur Alexandrie, qui est une
+place sûre.
+
+Si les approvisionnements des citadelles de Turin et d'Alexandrie
+n'étaient pas complets, il faudrait en rendre compte au prince Borghèse,
+pour qu'il y pourvoie de suite.
+
+Danthouard donnera des ordres en forme d'avis pour tout ce qu'il croira
+nécessaire d'après mes intentions et me rendra compte des ordres qu'il
+aura donnés.
+
+Il faut que les fortifications soient en état, fermer les gorges en
+palissades, voir ce qui est nécessaire pour les parapets et banquettes à
+rétablir, etc., etc. Porter une grande attention sur les inondations.
+Compte-t-on dans le pays sur l'inondation du Tanaro et la résistance du
+pont éclusé?
+
+Un régiment croate de treize cents hommes et six cents chevaux est à
+Lyon. Je donne ordre à Corbineau de faire mettre pied à terre et
+d'envoyer cette canaille sur la Loire, et de donner trois cents chevaux
+à chacun des deux régiments, 1er hussards et 31e de chasseurs.
+
+Je vais m'occuper de la cavalerie pour l'armée d'Italie: 1° J'envoie à
+Milan tout ce qui appartient au 1er de hussards et 31e de chasseurs; 2°
+je vais y envoyer deux bons régiments de dragons d'Espagne de douze
+cents chevaux chacun.
+
+J'ai ordonné que toutes les troupes italiennes de la grande armée se
+rendent à Milan, il y a quatre mille hommes. Même ordre pour les mêmes
+qui sont en Aragon et en Espagne; il y a six mille hommes, tout cela est
+en marche. J'ai ordonné à Grouchy de se rendre à l'armée d'Italie. Il
+est un peu susceptible, mais le vice-roi fera pour le mieux. Le vice-roi
+peut avoir grande confiance en Zucchi; j'en ai été très-content.
+
+Il ne faut pas donner du crédit à Pino, il faut élever en crédit
+Palombini et Zucchi et soutenir Fontanelli. L'expérience m'a prouvé que
+l'ennemi s'occupe particulièrement de gagner les généraux étrangers que
+nous portons en avant et leur accordent crédit et confiance. Ainsi de
+Wrede, pour qui j'ai tout fait, a été tourné contre moi, mais il est
+mort. Les trois généraux que j'indique peuvent être mis en avant en ce
+moment et annuler Pino.
+
+Il faut que les approvisionnements des places soient pour six mois. Je
+désire que Danthouard examine Saint-Georges et me dise sur quoi je puis
+compter.
+
+
+
+OPÉRATIONS.
+
+Le vice-roi ne doit pas quitter l'Adige sans une bataille. Il doit avoir
+de la confiance; il a quarante mille hommes, il peut avoir cent vingt
+pièces de canon, il est sûr du succès. Quitter l'Adige sans se battre
+est un déshonneur. Il vaut mieux être battu.
+
+Il faut qu'il y ait beaucoup d'artillerie, il ne doit pas en manquer à
+Mantoue et Pavie. Il n'y a que les attelages qui pourraient manquer;
+mais les dépôts sont trop voisins pour que l'on ait besoin de traîner
+beaucoup de caissons. Ce n'est pas comme l'armée attaquante qui est
+obligée à avoir avec soi ses deux approvisionnements. Il faut une
+réserve de dix-huit pièces de douze pour un moment décisif. L'attelage
+bien nécessaire est celui de la pièce et d'un caisson et demi, il n'est
+pas nécessaire d'attelages réguliers pour les affûts, les forges, les
+rechanges, etc., lorsque l'on est aussi prêt de ses places et dépôts.
+
+Lorsqu'il verra venir la bataille, il doit avoir cent cinquante à deux
+cents pièces. Je n'attache pas d'importance à la perte des canons, si
+les chances de prises peuvent être compensées par les chances de succès.
+
+Je suppose que la demi-lune de la porte de Vérone à Caldiero est établie
+et armée; en cas contraire, il faut l'établir sur-le-champ et l'armer
+avec du huit et du douze en fer on mauvais aloi à tirer des places,
+puisque l'on n'a pas occupé Caldiero, qui était la véritable position.
+J'avais dans le temps fait établir cette demi-lune.
+
+L'occupation des hauteurs de Caldiero, couverte d'ouvrages de campagne,
+ne peut être forcée, l'Alpon en avant. On doit y être sans inquiétude,
+la Rocca-d'Anfo barre le seul chemin par où l'on puisse venir avec de
+l'artillerie. Il y faut deux chaloupes armées pour le lac; il faut deux
+ou trois barques années pour le lac de Come. Il faut tirer des marins de
+la côte pour ce service, et, s'il n'y en a pas en demander au prince
+Borghèse, de Gênes, où il se trouve des marins de l'ancienne France. Il
+faut trois à quatre cents hommes dans la citadelle de Bergame et de
+Brescia. Quelques poignées d'hommes de gardes nationales pour
+l'intérieur de la ville et deux mauvaises pièces à la citadelle.
+
+Il faut des bateaux armés pour les lacs de Mantoue, et qu'il y ait un
+lieutenant de vaisseau de la vieille France pour chef; il faut rester
+maître de tous les points des lacs.
+
+Il faut se maintenir en communication avec Brondolo par la rive droite
+de l'Adige. Il faut à Rivoli une bonne redoute palissadée, armée de
+canons, ce qui rend impraticable la grande route de Vérone.
+
+Il faut occuper le Montebaldo, et un ouvrage à la Corona.
+
+Il faut alors que l'ennemi passe l'Adige, et je ne vois pas de
+difficultés à couper les digues de l'Alpon et même les digues de l'Adige
+sous Legnago à Chiavari (en batardeau). Il faut des bateaux armés sur le
+lac Majeur et sur le lac de Lugano, sans violer les Suisses. Il y a un
+point au royaume d'Italie. Dans ces situations inforçables, il ne faut
+pas quitter sans une bataille; une manoeuvre que j'indique, que je ne
+conseille pas, que je ferais, serait de passer par Brondolo-sur-Mestre,
+et de forcer sur Trévise ou la Piave avec trente mille hommes; il ne
+manque pas de moyens de transports à Venise. Je la ferais, mais je ne
+conseille pas si on ne me comprend pas. On obtiendrait des résultats
+incalculables. L'ennemi opère par Conegliano et Trévise; on le coupe,
+on le disperse, on le détruit, et, s'il faut se retirer, on le fait sur
+Malghera et l'Adige. Mais je ne conseille pas cette manoeuvre hardie;
+c'est là ma manière, mais il faut comprendre et saisir tous les détails
+et moyens d'exécution, le but à remplir, les coups à porter, etc.,
+etc....... L'armée serait....... (_Sa Majesté en est restée là court_).
+
+Si le vice-roi perdait la bataille et abandonnait l'Adige, il a la ligne
+du Mincio qui n'est pas bonne, mais qu'il faut préparer d'avance pour
+s'en servir pour un premier moment de retraite et voir venir; ensuite
+l'Adda, le Tessin, etc., etc. Je pense que, forcé sur le Tessin, il doit
+se jeter sur Alexandrie et la Boquette. Il serait, à Alexandrie,
+renforcé par l'armée de réserve, sa ligne d'opération serait par Gênes.
+
+Je préfère défendre Gênes au mont Cenis parce que d'Alexandrie et Gênes
+il protége davantage la Toscane. Au cas de retraite, il faudra prévenir
+les garnisons de Turin et du mont Cenis, et celle du Simplon, qui doit
+se retirer sur Genève que je fais mettre en défense.
+
+Quand bien même le vice-roi quitterait le Mincio et l'Adda, la
+grande-duchesse doit rester à Florence; l'ennemi ne peut y envoyer un
+détachement de son armée. D'ailleurs, si la grande-duchesse était
+forcée, elle se replierait sur Rome; si elle y était encore forcée, elle
+se replierait sur Naples.
+
+La présence du prince d'Essling avec trois mille hommes à Gênes, où les
+dépôts se forment, et les marins assurent la place. D'ailleurs les
+Génois ne sont pas Autrichiens.
+
+Il n'y a rien à craindre des Suisses; s'ils étaient contre nous, ils
+seraient perdus. Ils sont bien loin de se déclarer aujourd'hui quoi
+qu'on dise. Enfin, passé février, je serai en mesure, et j'enverrai
+d'autres renforts. J'ai en ce moment huit cent mille hommes en
+mouvement, etc. L'argent ne me manque pas.
+
+Si les autorités italiennes étaient obligées d'évacuer Milan, elles se
+retireraient à Gênes.
+
+Dans tout ceci, j'ai fait abstraction du roi de Naples, car, s'il est
+fidèle à moi, à la France et à l'honneur, il doit être avec vingt-cinq
+mille hommes sur le Pô. Alors beaucoup de dispositions sont changées.
+
+Je connais parfaitement les positions; je ne vois pas comment l'ennemi
+passerait l'Adige. Quand bien même l'ennemi se porterait d'Ala sur
+Montebaldo, il ne peut y conduire d'artillerie sur la Corona. Il y a de
+superbes positions où j'ai donné ma bataille de Rivoli.
+
+L'infanterie autrichienne est méprisable; la seule qui vaille quelque
+chose est l'infanterie prussienne. À Leipsick, ils étaient cinq cent
+mille hommes, et je n'en avais que cent dix mille; je les ai battus deux
+jours de suite, etc., etc.
+
+Il faut un pont sur le Pô au-dessous de Pavie vers Stradella. Il faut
+faire travailler à la citadelle de Plaisance.
+
+Si j'avais su sur quoi compter pour l'artillerie, j'aurais vu si je
+devais aller en Italie; dans tous les cas, on peut laisser ébruiter que
+j'irai en Italie, etc., etc.
+
+
+Nº XI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Paris, le 28 novembre 1813.
+
+Mon fils, je reçois votre lettre du 22 novembre[4]. Je reconnais bien là
+la politique de l'Autriche; c'est ainsi qu'elle fait tant de traîtres.
+
+[Note 4: Jour de l'entrevue avec le prince Taxis.]
+
+Je ne vois pas de difficultés à ce que vous fassiez un armistice de deux
+mois; mais le principal est de bien stipuler que les places seront
+ravitaillées journellement, afin qu'au moment où l'armistice viendra à
+se rompre elles soient aussi bien approvisionnées qu'avant. Je pense, au
+reste, que cela se borne à Osoppo et Palma-Nuova, puisque vous conservez
+vos communications avec Venise.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+Nº XII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Paris, le 3 décembre 1813.
+
+Mon fils, j'ai accordé les décorations de la Légion d'honneur et de la
+Couronne de fer, que vous m'avez demandées pour l'armée dans votre
+lettre du 23 du mois dernier.
+
+Le roi de Naples me mande qu'il sera bientôt à Bologne avec trente mille
+hommes. Cette nouvelle vous permettra de vous maintenir en communication
+avec Venise et vous donnera le temps d'attendre l'armée que je forme
+pour pouvoir reprendre le pays de Venise. Agissez avec le roi le mieux
+qu'il vous sera possible; envoyez-lui un commissaire italien pour
+assurer la nourriture de ses troupes; enfin faites-lui toutes les
+prévenances possibles pour en tirer le meilleur parti. C'est une grande
+consolation pour moi de n'avoir plus rien à craindre pour l'Italie.
+
+Je vous ai mandé que toutes les troupes italiennes qui étaient en
+Catalogne, en Aragon et à Bayonne sont actuellement en marche pour vous
+rejoindre.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+Nº XIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Vérone, le 17 janvier 1814.
+
+Il paraît, ma chère Auguste, qu'il sera impossible de s'entendre avec
+l'ennemi pour une suspension d'armes. Oh! les vilaines gens! le
+croirais-tu? ils ne consentent à traiter que sur la même question que
+m'avait déjà faite le prince Taxis. Aussi a-t-on de suite rompu le
+discours. Dans quel temps vivons-nous! et comme on dégrade l'éclat du
+trône en exigeant, pour y monter, lâcheté, ingratitude et trahison! Va,
+je ne serai jamais roi!
+
+Adieu, ma bonne Auguste, etc.
+
+EUGÈNE.
+
+
+Nº XIV.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. (LETTRE EN CHIFFRES, L'EXPLICATION
+SE TROUVE AVEC LA LETTRE)
+
+Paris, le 17 janvier 1814.
+
+Mon fils, vous aurez su, par les différentes pièces qui ont été
+publiées, tous les efforts que j'ai déjà faits pour avoir la paix. J'ai
+depuis envoyé mon ministre des relations extérieures à leurs
+avant-postes: ils ont différé à le recevoir, et cependant ils marchent
+toujours.
+
+Le dur d'Otrante vous aura mandé que le roi de Naples se met avec nos
+ennemis: aussitôt que vous en aurez la nouvelle _officielle_, il me
+semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre armée. _Le
+cas échéant_, vous laisserez des Italiens pour la garnison de Mantoue et
+autres places, ayant soin d'amener l'argenterie et les effets précieux
+de la maison et les caisses.
+
+Votre père affectionné,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+Nº XV.--LE DUC D'OTRANTE AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Florence, le 21 janvier 1814.
+
+Monseigneur, une lettre de M. Metternich a décidé la reine de Naples à
+entrer dans la coalition. Je ne connais pas le traité, mais je sais
+qu'il est conclu. Prévoyant le résultat prochain, j'ai eu l'honneur
+d'écrire, il y a quelques jours, à Votre Altesse de prendre ses mesures
+comme s'il était signé.
+
+La lettre de M. Metternich est perfide; après avoir fait le tableau des
+forces de la coalition et des désastres de la France, elle ajoute que
+l'empereur Napoléon, dans des négociations avec les puissances
+coalisées, cède toute l'Italie et même Naples; toutefois qu'il a fait
+demander par le roi de Bavière le Milanais pour Votre Altesse.
+
+Le projet de la coalition est simple: c'est de remettre les choses comme
+elles étaient avant 1789; le roi de Naples en sera convaincu trop tard.
+
+Votre Altesse sait ce qui vient de se passer à Rome; nous allons être
+forcés d'évacuer la Toscane; la grande-duchesse fait rassembler tous les
+militaires qui ne sont pas nécessaires pour la garde des forts, et les
+enverra au quartier général de Votre Altesse; le prince Félix doit s'y
+rendre, et j'aurai l'honneur de l'y accompagner.
+
+Je prie Votre Altesse de recevoir, etc.
+
+Le duc d'OTRANTE.
+
+
+Nº XVI.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Vérone, le 25 janvier 1814.
+
+Les moments deviennent bien pressants, ma bien-aimée Auguste, surtout à
+cause de ces maudits Napolitains. Peut-on voir plus de perfidie: ne pas
+se déclarer et continuer à s'avancer sur nos derrières! N'importe, j'en
+aurai un morceau, je t'en réponds. À tout événement, je fais partir
+demain[5] Triaire pour Milan.
+
+[Note 5: Le général Triaire, aide de camp du prince et écuyer, devait
+accompagner la vice-reine en cas de départ.]
+
+
+Nº XVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Vérone, le 28 janvier 1814
+
+Gifflinga est revenu aujourd'hui de Naples. Le roi est décidément contre
+nous, et il sera à Bologne d'ici à quelques jours; je vais donc me
+préparer à un mouvement sur le Mincio, pour être de là plus à portée de
+passer le Pô, et donner sur le nez des Napolitains, si l'occasion s'en
+présente.
+
+Il faut penser sérieusement à ton voyage, quoique je sois certain de
+pouvoir toujours te prévenir. Rien ne peut t'empêcher de passer par
+Turin, le col de Tende et Nice pour aller à Marseille; la route de Gênes
+serait peut-être moins sûre, à cause des Anglais, qui sont toujours le
+long des côtes.
+
+Tu feras bien de dire à Triaire de faire partir pour Aix ou pour
+Marseille mes caisses de livres et de cartes topographiques.
+
+Adieu, ma bonne Auguste.
+
+EUGÈNE.
+
+
+Nº XVIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Goito, le 9 février 1814.
+
+Encore une bataille de gagnée, ma bonne et chère Auguste! l'affaire a
+été chaude et a duré jusqu'à huit heures du soir. En même temps que je
+passais le Mincio pour attaquer l'ennemi, il passait lui-même sur un
+autre point. Je l'ai pourtant battu et fait près de deux mille cinq
+cents prisonniers. Nos troupes se sont bien conduites, surtout
+l'infanterie. Ma santé est bonne; je suis seulement très-fatigué.
+
+EUGÈNE.
+
+
+Nº XIX.--LE DUC DE FELTRE, MINISTRE DE LA GUERRE, AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Paris, le 9 février 1814.
+
+Monseigneur,
+
+L'Empereur me prescrit, par une lettre datée de Nogent-sur-Seine, le 8
+de ce mois, de réitérer à Votre Altesse Impériale l'ordre que Sa Majesté
+lui a donné de se porter sur les Alpes, _aussitôt que le roi de Naples
+aura déclaré la guerre à la France_.
+
+D'après les intentions de Sa Majesté Votre Altesse Impériale ne doit
+laisser aucune garnison dans les places de l'Italie, si ce n'est des
+troupes d'Italie, et elle doit de sa personne venir avec tout ce qui est
+Français sur Turin et Lyon, soit par Fenestrelle, soit par le mont
+Cenis. L'Empereur me charge de mander à Votre Altesse Impériale
+qu'aussitôt qu'elle sera en Savoie elle sera rejointe par tout ce que
+nous avons à Lyon.
+
+J'ai l'honneur, etc.
+
+_Le ministre de la guerre_,
+
+Duc DE FELTRE.
+
+
+Nº XX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Goito, le 11 février 1814.
+
+Je t'annonce que le roi de Naples, aussitôt qu'il a su que j'avais gagné
+la bataille du Mincio, m'a envoyé un officier pour me faire quelques
+ouvertures. J'y envoie de suite Bataille pour l'entendre; ce serait un
+beau résultat pour moi si je pouvais obtenir qu'il se déclarât en notre
+faveur.
+
+EUGÈNE.
+
+
+Nº XXI.--LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR.
+
+Volta, le 18 février 1814.
+
+Sire,
+
+Une lettre que je reçois de l'impératrice Joséphine m'apprend que Votre
+Majesté me reproche de n'avoir pas mis assez d'empressement à exécuter
+l'ordre qu'elle m'a donné par sa lettre en chiffres, et qu'elle m'a fait
+réitérer le 9 de ce mois par le duc de Feltre.
+
+Votre Majesté a semblé croire aussi que j'ai besoin d'être excité à me
+rapprocher de la France, dans les circonstances actuelles, par d'autres
+motifs que mon dévouement pour sa personne, et mon amour pour ma patrie.
+
+Que Votre majesté me le pardonne, mais je dois lui dire que je n'ai
+mérité ni ses reproches ni le peu de confiance qu'elle montre dans des
+sentiments qui seront toujours les plus puissants mobiles de toutes mes
+actions.
+
+L'ordre de Votre Majesté portait expressément que, dans le cas où le roi
+de Naples déclarerait la guerre à la France, je devais me retirer sur
+les Alpes. Cet ordre n'était que conditionnel: j'aurais été coupable si
+je l'eusse exécuté avant que la condition qui devait en motiver
+l'exécution eût été remplie. Mais cependant je me suis mis aussitôt, par
+mon mouvement rétrograde sur le Mincio, et en m'échelonnant sur
+Plaisance, en mesure d'exécuter la retraite que Votre Majesté me
+prescrivait, aussitôt que le roi de Naples, sortant de son indécision,
+se serait enfin formellement déclaré contre nous. Jusqu'à présent ses
+troupes n'ont commis aucune hostilité contre celles de Votre Majesté; le
+roi s'est toujours refusé à coopérer activement au mouvement des
+Autrichiens, et, il y a deux jours encore, il m'a fait dire que son
+intention n'était point d'agir contre Votre Majesté, et il m'a donné en
+même temps à entendre qu'il ne faudrait qu'une circonstance heureuse
+pour qu'il se déclarât en faveur des drapeaux sous lesquels il a
+toujours combattu. Votre Majesté voit donc clairement qu'il ne m'a point
+été permis de croire que le moment d'exécuter son ordre conditionnel fût
+arrivé.
+
+Mais, si Votre Majesté veut supposer un instant que j'eusse interprété
+ses ordres de manière à me retirer aussitôt que je les aurais reçus,
+qu'en serait-il résulté?
+
+J'ai une armée de trente-six mille hommes, dont vingt-quatre mille
+Français et douze mille Italiens. Mais, de ces vingt-quatre mille
+Français, plus de la moitié sont nés dans les États de Rome et de Gênes,
+en Toscane et dans le Piémont, et aucun d'eux assurément n'aurait
+repassé les Alpes. Les hommes qui appartiennent aux départements du
+Léman et du Mont-Blanc, qui commencent déjà à déserter, auraient bientôt
+suivi cet exemple des Italiens, et je me serais trouvé dans les défilés
+du mont Cenis ou de Fenestrelle, comme je m'y trouverai aussitôt que
+Votre Majesté m'en aura donné l'ordre positif, avec dix mille hommes à
+peine, et attirant à ma suite sur la France soixante-dix mille
+Autrichiens, et l'armée napolitaine qui alors, privée de la présence de
+l'armée française qui lui sert encore plus d'appui que de frein, eût été
+forcée aussitôt d'agir offensivement contre nous. Il est d'ailleurs
+impossible de douter que l'évacuation entière de l'Italie aurait jeté
+dans les rangs des ennemis de Votre Majesté un grand nombre de soldats
+qui sont aujourd'hui ses sujets.
+
+Je suis donc convaincu que le mouvement de retraite prescrit par Votre
+Majesté aurait été très-funeste à ses armes, et qu'il est fort heureux
+que, jusqu'à présent, je n'aie pas dû l'opérer. Mais, si l'intention de
+Votre Majesté était que je dusse le plus promptement possible rentrer en
+France avec ce que j'aurais pu conserver de son armée, que n'a-t-elle
+daigné me l'ordonner? Elle doit en être bien persuadée, ses moindres
+désirs seront toujours des lois suprêmes pour moi; mais Votre Majesté
+m'a appris que dans le métier des armes il n'est pas permis de deviner
+les intentions, et qu'on doit se borner à exécuter les ordres.
+
+Quoiqu'il en soit, il est impossible que de pareils doutes soient nés
+dans le coeur de Votre Majesté. Un dévouement aussi parfait que le mien
+doit avoir excité la jalousie; puisse-t-elle ne point parvenir à altérer
+les bontés de Votre Majesté pour moi! elles seront toujours ma plus
+chère récompense. Le but de toute ma vie sera de les justifier, et je ne
+cesserai jamais de mettre mon bonheur à vous prouver mon attachement et
+ma gloire à vous servir.
+
+Je suis, Sire, etc.
+
+Signé: EUGÈNE NAPOLÉON.
+
+
+Nº XXII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Nangis, le 18 février 1814.
+
+Mon fils,
+
+J'ai reçu votre lettre du 9 février, j'ai vu avec plaisir les avantages
+que vous avez obtenus; s'ils avaient été un peu plus décisifs et que
+l'ennemi se fût plus compromit, nous aurions pu garder l'Italie. Tascher
+vous fera connaître l'état des choses ici; j'ai détruit l'armée de
+Silésie, composée de Russes et de Prussiens; j'ai commencé hier à battre
+Schwarzenberg; j'ai, dans ces quatre jours, fait trente à quarante mille
+prisonniers, pris une vingtaine de généraux, cinq à six cents officiers,
+cent cinquante à deux cents pièces de canon et une immense quantité de
+bagages; je n'ai perdu presque personne; la cavalerie ennemie est à bas,
+leurs chevaux sont morts de fatigue; ils sont beaucoup diminués;
+d'ailleurs ils se sont trop étendus.
+
+Il est donc possible, si la fortune continue à nous sourire, que
+l'ennemi soit rejeté en grand désordre hors de nos frontières et que
+nous puissions alors conserver l'Italie. Dans cette supposition, le roi
+de Naples changerait probablement de parti.
+
+Votre père affectionné,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+Nº XXIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Au château de Surville, près Montereau, le 19 février 1814.
+
+Mon fils,
+
+Il est nécessaire que la vice-reine se rende sans délai à Paris pour y
+faire ses couches, mon intention étant que, dans aucun cas, elle ne
+reste dans le pays occupé par l'ennemi. Faites-la donc partir
+sur-le-champ. Je vous ai expédié Tascher; il vous fera connaître les
+événements qui ont eu lieu avant son départ. Depuis j'ai battu
+Wittgenstein au combat de Nangis, je lui ai fait quatre mille
+prisonniers russes et pris des canons et des drapeaux, et surtout j'ai
+enlevé à l'ennemi le pont de Montereau sans qu'il ait pu le brûler.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+Nº XXIV.--EXTRAIT D'UN RAPPORT DU COMTE TASCHER DE LA PAGERIE, ENVOYÉ
+AUPRÈS DE L'EMPEREUR APRÈS LA BATAILLE DU MINCIO, LE 9 FÉVRIER 1814, ET
+REPARTI DE PARIS LE 18 FÉVRIER.
+
+Quartier général della Volta, le 27 février.
+
+................................ Le lendemain matin (18), Sa Majesté me
+fit appeler; je fus introduit dans son cabinet, et elle me dit:
+«Tascher, tu vas partir tout de suite pour retourner en Italie; tu ne
+t'arrêteras à Paris que pour voir ta femme, sans communiquer avec qui
+que ce soit; tu diras à Eugène que j'ai été vainqueur à Champaubert et à
+Montmirail des meilleures troupes de la coalition; que Schwarzenberg m'a
+fait demander cette nuit, par un de ses aides de camp, un armistice,
+mais que je n'en suis pas dupe, car c'est pour me leurrer et gagner du
+temps. Tu lui diras que, si les ordres qui ont été donnés hier au
+maréchal Victor avaient été ponctuellement exécutés, il en serait
+résulté la perte des corps bavarois et des Wurtembergeois, pris au
+dépourvu par ce mouvement, et qu'alors, n'ayant plus devant lui que des
+Autrichiens, qui sont de mauvais soldats et de la canaille, il les
+aurait menés à coups de fouet de poste; mais que, rien de ce qui avait
+été ordonné n'ayant été fait, il a fallu recourir à de nouvelles
+chances.» Sa Majesté ajouta: «Tu diras à Eugène que je lui donne ordre
+de garder l'Italie le plus longtemps possible; de s'y défendre; qu'il ne
+s'occupe pas de l'armée napolitaine, composée de mauvais soldats, et du
+roi de Naples qui est un fou, un ingrat; en cas qu'il soit obligé de
+céder du terrain, de ne laisser dans les places fortes qu'il sera obligé
+d'abandonner que juste le nombre de soldats italiens nécessaire pour en
+faire le service; de ne perdre du terrain que pied à pied en le
+défendant, et qu'enfin, s'il était serré de trop près, de réunir tous
+ses moyens, de se retirer sous les murs de Milan, d'y livrer bataille;
+que, s'il est vaincu, d'opérer sa retraite sur les Alpes comme il
+pourra; ne céder le terrain qu'à la dernière extrémité. Dis à Eugène que
+je suis content de lui; qu'il témoigne ma satisfaction à l'armée
+d'Italie, et que sur toute la ligne il fasse tirer une salve de cent
+coups de canon en réjouissance des victoires de Champaubert et de
+Montmirail. À Lyon, tu verras le préfet; tu diras au maréchal Augereau
+qui y commande qu'ayant pris douze mille hommes de vieux soldats, y
+compris le 13e de cuirassiers et le 11e de hussards, d'y réunir les
+nouvelles levées, les gardes nationales, la gendarmerie, de marcher
+sur-le-champ, tête baissée, sur Mâcon et Châlons, sans s'occuper des
+mouvements de l'ennemi sur sa droite; qu'il n'aura à combattre que le
+corps du prince de Hesse-Hombourg, composé des troupes de nouvelle levée
+des petits princes allemands, commandés par des officiers de la noblesse
+allemande sans aucune expérience de la guerre; qu'il doit les vaincre et
+ne pas s'effrayer du nombre. À Turin, tu diras au prince Borghèse de
+contremander l'évacuation de la Toscane s'il en est encore temps; mais,
+dans le cas contraire, d'arrêter les troupes dans leurs mouvements; de
+défendre les différentes positions en avant de la ville de Gênes, de
+mettre cette ville dans un état imposant de défense et donner
+connaissance de ces dispositions au vice-roi.»
+
+De Votre Altesse Impériale, etc., etc.
+
+L. TASCHER DE LA PAGERIE.
+
+
+Nº XXV.--LE PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR.
+
+Volta, le 27 février 1814, au soir.
+
+Sire,
+
+J'ai reçu ce matin les ordres de Votre Majesté, en date du 19,
+concernant le départ de la vice-reine de Milan. J'ai été profondément
+affligé de voir, par la forme de cet ordre, que Sa Majesté s'était
+méprise sur mes véritables intentions, en pensant que j'eusse jamais eu
+celle de laisser la vice-reine dans des lieux qu'auraient occupés les
+ennemis de Votre Majesté, à moins d'un obstacle physique. Je croyais,
+par toute ma conduite, avoir mérité que Votre Majesté ne mît plus mes
+sentiments en doute.
+
+La santé de ma femme a été très-mauvaise depuis trois mois; les derniers
+événements, en redoublant ses inquiétudes, avaient encore aggravé son
+mal. Je vais lui communiquer les intentions de Votre Majesté, et, dès
+que sa santé le lui permettra, elles seront remplies. Je le répète,
+Sire, elles ne pouvaient nous chagriner que par les motifs injustes qui
+vous les auraient suggérés, et qui sont étrangers, j'ose le dire, à
+votre coeur paternel.
+
+Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté,
+
+Le bien soumis et tendre fils et fidèle sujet.
+
+EUGÈNE NAPOLÉON.
+
+
+Nº XXVI.--LE MINISTRE DE LA GUERRE AU PRINCE EUGENE.
+
+Paris, le 3 mars 1814.
+
+J'ai reçu les lettres dont Votre Altesse Impériale m'a honoré sous les
+dates des 16, 18, 20 et 22 février, et j'ai eu soin d'en transmettre le
+contenu à l'Empereur. Sa Majesté y aura vu plusieurs choses
+satisfaisantes, mais elle n'a encore rien fait connaître à cet égard. Je
+dois croire que l'Empereur est disposé à laisser en ce moment l'armée
+d'Italie dans la position où elle se trouve; et que Sa Majesté se
+bornera à faire revenir les garnisons de la Toscane et des États
+romains, comme l'ordre en a été donné. Déjà la garnison de Livourne est
+repliée sur Gênes, d'après les dispositions arrêtées par madame la
+grande-duchesse, qui devait négocier aussi pour le retour des garnisons
+de Sienne, Montargentaro et des forts de Florence.
+
+Quant à l'armée d'Italie, il paraît que les succès remportés par Votre
+Altesse Impériale, joints à ceux que l'Empereur a obtenus de son côté,
+lui procureront les moyens de se maintenir dans sa position et
+d'attendre les événements.
+
+J'ai l'honneur,
+
+Signé: Duc DE FELTRE.
+
+
+Nº XXVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Mantoue, le 9 mars 1814, au soir.
+
+Ma bonne Auguste, le roi de Naples a enfin levé le masque. Il nous a
+attaqués hier matin à Reggio avec dix-huit à vingt mille hommes; je n'y
+avais pas trois mille hommes, et on a tenu toute la journée; le général
+Severoli y a eu la jambe emportée et nous y avons perdu deux cent
+cinquante à trois cents hommes. Nos troupes se sont repliées sur Parme
+et ont pris en arrière la position de Toro; cela me fera faire un second
+mouvement sur Plaisance, surtout si le roi de Naples continue à
+s'avancer. Le général ***, que j'ai laissé sur le Mincio, a une peur de
+tous les diables depuis que je n'y suis plus.
+
+Je t'engage, ma bonne amie, à continuer tes préparatifs, et demain ou
+après-demain je t'enverrai Triaire; tout cela dépendra, du reste, des
+nouvelles et des événements!
+
+EUGÈNE.
+
+
+Nº XXVIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.
+
+Soissons, le 12 mars 1814.
+
+Mon fils, je reçois une lettre de vous, et une de la vice-reine, qui
+sont de l'extravagance; il faut que vous ayez perdu la tête: c'est par
+dignité et honneur que j'ai désiré que la vice-reine vînt faire ses
+couches à Paris, et je la connais trop susceptible pour penser qu'elle
+puisse se résoudre à se trouver dans cet état au milieu des Autrichiens.
+Sur la demande de la reine Hortense, j'aurais pu vous en écrire plus
+tôt; mais alors Paris était menacé. Du moment que cette ville ne l'est
+plus, il n'y aurait rien de plus simple aujourd'hui que de venir faire
+ses couches au milieu de sa famille, et dans le lieu où il y a le
+moindre sujet d'inquiétude. Il faut que vous soyez fou pour supposer que
+tout ceci se rapporte à de la politique. Je ne change jamais ni de
+style ni de ton, et je vous ai écrit comme je vous ai toujours écrit.
+
+Il est fâcheux, pour le siècle où nous vivons, que votre réponse au roi
+de Bavière vous ait valu l'estime de toute l'Europe. Quant à moi, je ne
+vous en ai pas fait compliment, parce que vous n'avez fait que votre
+devoir, et que c'est une chose simple. Toutefois vous en avez déjà la
+récompense, même dans l'opinion de l'ennemi, de qui le mépris pour votre
+voisin est au dernier degré.
+
+Je vous écris une lettre en chiffres pour vous faire connaître mes
+intentions.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON
+
+
+Nº XXIX.--COPIE DE LA LETTRE EN CHIFFRES.
+
+Même date.
+
+Mon fils, je vous envoie copie d'une lettre fort extraordinaire que je
+reçois du roi de Naples. Lorsqu'on m'assassine, moi et la France, de
+pareils sentiments sont vraiment une chose inconcevable.
+
+Je reçois également la lettre que vous m'écrivez avec le projet de
+traité que le roi vous a envoyé. Vous sentez que cette idée est une
+folie. Cependant envoyez un agent auprès de ce traître extraordinaire,
+et faites un traité avec lui en mon nom. Ne touchez au Piémont ni à
+Gênes, et partagez le reste de l'Italie en deux royaumes. Que ce traité
+reste secret jusqu'à ce qu'on ait chassé les Autrichiens du pays, et que
+vingt-quatre heures après sa signature le roi se déclare et tombe sur
+les Autrichiens. Vous pouvez tout faire en ce sens; rien ne doit être
+épargné dans la situation actuelle pour ajouter à nos efforts les
+efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra, car après une
+pareille ingratitude et dans de telles circonstances rien ne lie.
+
+Voulant l'embarrasser, j'ai donné ordre que le pape fût envoyé par
+Plaisance et Parme aux avant-postes. J'ai fait écrire au pape qu'ayant
+demandé, _comme évêque de Rome_, à retourner dans son diocèse, je le lui
+ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager à rien relativement au
+pape, soit à le reconnaître, comme à ne pas le reconnaître.
+
+Votre affectionné père,
+
+NAPOLÉON.
+
+
+Nº XXX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.
+
+Mantoue, le 16 mars 1814, au soir.
+
+Les dernières lettres de Paris nous donnent quelque espoir de paix, et
+on m'assure que tout devait être terminé le 18. Espérons qu'avant le 1er
+avril notre sort sera entièrement terminé; car tu ne pourrais pas
+attendre plus longtemps à te fixer un lieu définitif de tes couches, et,
+si alors tu peux réellement encore voyager, nous choisirons une petite
+ville du midi de la France. Mais tout cela dans le cas où rien ne
+finirait, et cela n'est pas possible.
+
+
+Nº XXXI.--LE MÊME À LA MÊME.
+
+Mantoue, le 19 mars 1814, au soir.
+
+Ma bonne Auguste, je te renvoie la lettre de l'Empereur, et j'y joins
+celle qu'il m'a adressée sur le même sujet; elles prouvent bien qu'il se
+repent de ce qu'il nous avait écrit primitivement pour ton départ.
+L'Empereur m'envoie en chiffres l'autorisation de m'arranger avec le roi
+de Naples; cela est trop tard, je crois; il y a trois mois que je la
+demande; mais enfin j'essayerai. Ne parle de cela à personne, car le
+traité doit être secret.
+
+
+Nº XXXII.--LE MÊME À LA MÊME.
+
+Mantoue, le 23 mars 1814, au soir.
+
+Je te répondrai demain sur tes idées de rester à Alexandrie ou à Mantoue
+pour tes couches. Cette dernière idée me sourit beaucoup au premier
+abord; il y aurait pourtant de terrible l'idée de te laisser sans aucune
+espèce de communication, si je me retirais. Ce matin je suis très-occupé
+car j'ai à rendre compte à l'Empereur des tentatives faites auprès du
+roi de Naples. Après avoir donné les plus grandes protestations d'amitié
+et d'attachement à l'Empereur, il prétend m'obliger à faire passer les
+Alpes à toutes les troupes françaises, et alors, dit-il, il s'entendra
+avec moi. Comme je connais l'homme, tu sens bien que je ne me mettrai
+jamais en position d'être à sa discrétion.
+
+Quel épouvantable traître!
+
+
+Voici la note de M. de Blacas fils:
+
+«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas
+servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit
+toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer
+momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas
+n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit
+millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi Louis
+XVIII, voici l'entière vérité:
+
+«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas
+avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et
+autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de
+banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque
+année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur
+l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut
+lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en
+remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut
+confiée à M. de Belleville qui donna une décharge signée de lui et
+_approuvée_ par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de
+1815 à 1824, qui portent tous le _vu et approuvé_ de la main du roi
+Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans
+les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom
+de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les
+banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont
+été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre
+après la Révolution de 1830.»
+
+FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838.
+
+Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en
+Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en
+Russie.--Le savant Fossombroni.
+
+Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en
+Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de
+Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de
+Leonor-Hain.
+
+Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de
+Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique
+Koeklin.--Château de Tetschen.
+
+Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le
+maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de
+Platz.--Carlsbad.--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.
+--Riesenstein..
+
+Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
+bataille de Lowositz.
+
+L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son
+caractère.--Pilnitz.
+
+Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse
+saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères
+Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le
+Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.
+Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de
+Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.
+
+LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841.
+
+Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali.
+Confidences. 108
+
+Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.
+
+Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de
+diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de
+Metternich s'appuie sur l'Angleterre.
+
+Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et
+de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne parle
+traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
+France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.
+
+Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes
+relations avec l'Égypte.--Appendice.
+
+CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME
+
+Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf.
+
+Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha.
+
+Observations du maréchal sur cette bataille.
+
+LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841.
+
+Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de
+Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa
+famille.--Ses embarras.--Anecdotes.
+
+Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.
+
+Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de
+la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.
+
+Chioggia.--L'Adige.--Digues.
+
+Le Pô.
+
+Bologne.--Peintures.
+
+Florence.--Tableaux.
+
+Gênes.
+
+MÉLANGES.
+
+Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de
+Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1831).
+
+Promenades dans Rome.
+
+Des révolutions et des circonstances qui les amènent.
+
+Des vertus des peuples barbares.
+
+Notes relatives à quelques passages des _Mémoires_ du duc de Raguse
+concernant le prince Eugène et M. le duc de Blacas.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (9/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) ***
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(9/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont
+
+Release Date: December 11, 2010 [EBook #34620]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<h3>DE 1792 À 1841</h3>
+
+<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>AVEC</h5>
+
+<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4>
+
+<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br>
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h4>TOME NEUVIÈME</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p>
+
+<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5>
+
+<h4>1857</h4>
+
+<br><br>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001c.png"><br><b>Portrait du Duc de Reichstadt.</b></p>
+
+<p class="mid"><b><i>Arrivé près de moi--par un joli sourire<br>
+Tu me contais alors l'histoire de mon père<br>
+Tu sais combien mon âme attentive à ta voix<br>
+S'échauffait au récit de ses nobles exploits.</i></b></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>Lettre manuscrite du duc d'Angoulême,<br>Louis-Antoine de France, fils du
+comte d'Artois,<br>datée du 29 Juillet 1830.</b></p>
+
+
+<blockquote>
+<p class="mid"><i>Transcription</i></p>
+
+<p>Mon cousin, le Roi m'ayant donné le commandement en chef de ses troupes,
+je vous donne l'ordre de vous retirer sur le champ avec toutes les
+troupes sur St. Cloud. Vous y servirez sous mes ordres. Je vous charge
+en même temps de prendre les mesures nécessaires pour faire transporter
+à Paris toutes les valeurs du trésor royal, suivant l'arrêté que vient
+d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez bien prévenir
+immédiatement les troupes qu'elles ont passé dans mon commandement.</p>
+
+<p>Louis Antoine</p>
+
+<p>De mon quartier-général à St Cloud le 29 juillet 1830</p>
+</blockquote>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>Lettre manuscrite de l'empereur "Nicolas" au Maréchal Marmont.</b></p>
+
+<blockquote>
+<p class="mid"><i>Transcription</i></p>
+
+<p>St-Pétersbourg, 24 Septembre et 5 octobre 1830.</p>
+
+<p>J'ai reçu avec intérêt mon cher Maréchal, la lettre pour laquelle vous
+m'avez exprimé le désir de vous rendre en Russie. Je n'ai pas besoin de
+vous dire, combien je déplore les événements qui ont nécessité cette
+détermination de votre part, ni combien j'ai apprécié votre noble
+conduite au milieu d'une si grande catastrophe. J'étais sûr de vous
+retrouver toujours dans le chemin de l'honneur et animé d'une sentiment
+invariable de dévouement à votre souverain. Persuadé comme vous l'êtes
+de l'estime que je vous porte, vous ne doutez assurément pas de la
+satisfaction que j'aurai, à vous l'exprimer de vive voix. Recevez en
+l'assurance mon cher Maréchal, ainsi que celle de toute mon affection.</p>
+
+<p>Signé: Nicolas.</p>
+</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DU MARÉCHAL</h5>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<br><hr class="full"><br>
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<br>
+<a name="L25" id="L25"></a>
+
+<h3>LIVRE VINGT-CINQUIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1833-1838</p>
+
+<p class="mid"><b><span class="sc">Sommaire</span>.--Reprise de mes <i>Mémoires</i>.--Publication de mon voyage en
+Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en
+Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de
+l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la
+Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de
+Bohême.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des
+États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague
+(1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique
+Koeklin.--Château de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à
+Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement
+métallurgique de Platz.--Carlsbad.
+--Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.--Champ
+de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de bataille
+de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les
+contradictions de son caractère.--Pilnitz.--Trésor de Dresde.--Fabrique
+de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de
+Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères
+Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le
+Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.--Château de Malaczka, au
+prince Palffy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les
+fours à puddler.</b></p>
+<br>
+
+<p>Deux choses ont occupé principalement mon esprit dans ces dernières
+années: la rédaction des <i>Mémoires</i> de ma vie et le récit du voyage que
+j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'étais imposé l'obligation de terminer
+le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie;
+car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards,
+de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque
+poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux
+qui entourèrent, à son début dans la carrière, l'homme extraordinaire
+qui a pesé d'une manière si puissante sur son siècle, et aucun de ceux
+qui avaient la même position que moi auprès de lui n'ayant écrit, mes
+paroles feront foi. J'espère que l'esprit de vérité qui m'anime donnera,
+aux yeux de la postérité, un crédit mérité à mes écrits. Ayant été de
+très-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands
+événements de cette période fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle
+tant de prodiges presque incroyables se sont succédé, jusqu'à ce que des
+malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai
+beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes.
+Pourvu d'une bonne mémoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant
+pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous
+les événements sont encore présents à mon esprit. La lecture de ces
+<i>Mémoires</i> servira donc à éclairer sur la valeur des déclamations de
+cette foule de charlatans dont notre époque et notre pays sont remplis,
+et qui, suivant les circonstances des temps et les intérêts du jour,
+changent et modifient leur langage.</p>
+
+<p>Le second ouvrage, le récit de mes voyages, doit être considéré comme
+faisant partie de mes <i>Mémoires</i>; mais, la nature des objets qu'il
+traite comportant une publication immédiate, puisqu'il s'agit de
+questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paraître sans
+retard. Sa composition avait été un objet de grand intérêt, et sa mise
+au jour un motif de vives inquiétudes. Le rôle d'auteur que j'allais
+prendre, et qui amène avec lui la critique, était fait pour m'intimider.
+Mon nom pouvait réveiller des passions populaires et m'occasionner une
+critique injuste et passionnée. Mes amis de Paris, dont l'attachement
+pour moi est sincère, et dont les lumières m'inspirent la confiance à
+juste titre, me déconseillaient cette publication; d'autres amis,
+résidant à l'étranger, étaient d'un avis opposé. Après quelques
+incertitudes, je me suis décidé à faire imprimer mon ouvrage, et je
+rends grâces au ciel de m'avoir inspiré le courage de cette résolution.
+Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les
+opinions, est venu me récompenser de mon labeur. Je n'avais pas rêvé un
+succès pareil, et il a été un heureux épisode de ma pâle vieillesse.
+Ainsi j'ai beaucoup à me féliciter d'avoir été, en 1834, à soixante ans,
+entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers
+climats. J'ai donné ainsi un emploi utile à quelques années, qui, sans
+cela, se seraient écoulées dans l'oisiveté. J'ai ajouté à mes
+connaissances; je me suis éclairé sur l'avenir d'un pays dont les
+destinées seront pendant longtemps une grande préoccupation pour
+l'Europe: j'ai réveillé les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu
+l'occasion de recevoir partout ces témoignages de considération et
+d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs
+encore que dans la prospérité. Je le répète, un dernier rayon de soleil
+a éclairé ma vie, et j'ai trouvé les plus douces et les plus consolantes
+sensations dans le voyage en lui-même et les souvenirs qu'il m'a
+laissés, dans le travail de rédaction qui l'a suivi et dans le succès
+qui a accompagné sa publication.</p>
+
+<p>Une chose que je n'ai pas mise dans mes récits, et qui doit trouver sa
+place ici, ce sont les efforts qu'à mon passage en Russie, et au milieu
+des honneurs qui m'ont été rendus, le général Witt n'a cessé de faire
+pour m'engager à entrer au service de Russie; mais, fidèle aux souvenirs
+de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu
+risquer d'être obligé de combattre contre mon pays, ou du moins de me
+réjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon
+essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain
+que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un
+pays où la dignité dont je suis revêtu place au-dessus des plus grands
+seigneurs, et dans les premiers rangs d'une armée qui est à la fois
+nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un
+des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu à faire.</p>
+
+<p>Mon retour de l'Orient fut suivi d'un séjour de plus d'une année en
+Italie, qui m'a fait goûter des jouissances toutes particulières. Les
+charmes du séjour de Rome, quand il est prolongé et libre de tous
+devoirs, est inexprimable. En unissant les délices des rêveries à
+l'étude des antiquités, je vivais entre des souvenirs de mille espèces
+et le bien-être actuel que l'Italie peut seule donner. Des intérêts
+sérieux me rappelèrent à Vienne en 1836.</p>
+
+<p>En m'y rendant, je m'arrêtai à Florence, que je n'avais pas vue depuis
+trente-six ans. Cette ville me parut, malgré son caractère particulier
+et imposant, malgré ses palais forteresses qui, pour ainsi dire,
+présentent son histoire en relief, malgré ses richesses et les
+chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possède, et le talent avec lequel
+elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre
+inférieur. Une circonstance particulière donna cependant de l'intérêt à
+mon passage.</p>
+
+<p>Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre
+époque, grand géomètre, et qui, par une bizarrerie singulière de la
+nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au célèbre
+Lagrange, le savant le plus digne d'être comparé à Newton. Fossombroni,
+autrefois chargé d'affaires de la cour à Florence, auprès du grand-duc,
+dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour
+pour jour quarante ans, à l'audience du grand-duc Ferdinand, père du
+prince régnant, lorsque j'avais été envoyé auprès de ce souverain par le
+général Bonaparte, au moment où l'armée marchait sur Livourne.</p>
+
+<p>Ce qui me frappa le plus à Florence, ce fut le caractère de ses
+habitants. Le peuple toscan possède les qualités des autres Italiens,
+sans en avoir les défauts. Les vertus qui lui sont propres sont une
+grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincère pour les lois et,
+par-dessus tout, un goût exquis et une délicatesse de sensation
+remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans
+d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur
+Florence.</p>
+
+<p>Aujourd'hui je veux arriver rapidement à une autre époque, où des
+récits d'un intérêt général pourront m'occuper.</p>
+
+<p>Après m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et
+je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise
+de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour
+moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à
+Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande
+intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui
+causa une mortalité fort grande. Mais, comme on s'accoutume à tout, même
+aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus
+immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus
+absolue et la confiance la plus aveugle.</p>
+
+<p>La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et
+l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction
+de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie
+porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au
+monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays
+ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée.
+Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré
+aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris.
+Elles règnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le
+capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont
+représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes.</p>
+
+<p>L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain
+tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage
+des droits que la société lui a donnés.</p>
+
+<p>L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma
+publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que
+j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour
+apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et
+l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même
+mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs
+sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre
+justice. Ce résultat a profondément touché mon coeur et m'a causé, je
+l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de
+jamais sentir.</p>
+
+<h4>VOYAGE EN BOHÊME</h4>
+
+<p>Je n'avais pas visité la Bohême, ce pays si curieux et si intéressant.
+L'été de 1837 arrivé, je me déterminai à entreprendre ce voyage.
+J'observai avec le plus grand détail une partie de cette province et
+j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y développe.
+L'agriculture prospère dans certains cantons, mais dans d'autres elle
+est assez négligée. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare
+prospérité qui va toujours croissant. La nature l'a dotée de richesses
+naturelles très-grandes, et son industrie est déjà fort ancienne. Depuis
+un demi-siècle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux supérieurs
+à tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays.
+Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables à
+celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont élevées de tous les
+côtés. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut
+disposer, non-seulement de forêts qui semblent indestructibles, mais
+encore de mines de charbon de terre de bonne qualité que l'on peut
+regarder comme inépuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc
+de charbon qui pourrait suffire à toute la consommation des fabriques
+d'Europe. À côté de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de
+fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi,
+de toutes parts, il s'en élève de nouveaux, et, malgré un accroissement
+de produits qui paraît fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le
+gouvernement est obligé d'accorder sans cesse la permission d'introduire
+des fers étrangers. Un seul mot donnera un aperçu de cet état de choses.
+Il y a vingt-cinq ans, la totalité de la fabrication des États
+autrichiens, hormis la Hongrie, ne dépassait pas quatre cent cinquante
+mille tonnes, et aujourd'hui elle est évaluée à plus de deux millions
+cinq cent mille tonnes, et chaque jour on étend l'emploi du fer dans les
+constructions civiles.</p>
+
+<p>J'allai visiter d'abord les établissements du prince de Schwarzenberg,
+et je partis de Vienne à la fin de juin. Les terres dont quelques
+familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques,
+tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine à croire
+à mes récits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en
+Bohême, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de
+Hongrie. Il faut excepter de cet état de choses l'Autriche haute et
+basse et le Tyrol; car ces pays sont constitués tout autrement. Dans ces
+dernières provinces les seigneurs ont conservé des droits seigneuriaux,
+mais presque aucune propriété, et les paysans possèdent à peu près tout
+le sol. Une influence fâcheuse sur les seigneurs, une erreur de
+l'administration, ont contribué à multiplier outre mesure les colons.
+Les grands propriétaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne
+agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de
+beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomérations,
+parce que cette population, investie de grands priviléges, est devenue
+riche; mais ailleurs, avec un bien-être suffisant, il n'en est pas de
+même, et ni les seigneurs ni les paysans ne dépassent une certaine
+aisance.</p>
+
+<p>Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont
+loin d'être arrivées partout à toute leur valeur. Le climat de cette
+partie de la Bohême est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situé au
+midi de la province, son élévation la rend très-froide. La base de ces
+vastes domaines consiste dans le duché de Krumau, qui lui donne de
+très-belles prérogatives, entre autres celle d'avoir des troupes;
+prérogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et à laquelle il paraît
+avoir renoncé par le fait. Les forêts qui couvrent les montagnes lui
+appartiennent. Dans ces cantons, il en réunit cent quarante mille jochs,
+c'est-à-dire à peu près cent mille hectares, dont l'exploitation se fait
+par des coupes rases. L'aménagement est de cent et cent vingt ans;
+système qui me paraît moins bon que celui suivi en France, où l'on
+établit une réserve d'arbres de différents âges; mais peut-être est-il
+convenable pour des forêts composées entièrement d'arbres verts, dont la
+croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carrées donne un
+produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes.</p>
+
+<p>Je me rendis à un charmant château destiné à l'habitation de printemps,
+à Rothenhof, où je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg.
+J'avais traversé la ville de Budweis, située au milieu d'une immense
+plaine, que possède presque en entier le prince de Schwarzenberg. La
+ville de Budweis ressemble à toutes les villes de troisième ordre
+d'Allemagne, toutes bâties sur le même plan.--Une place immense, des
+arcades tout autour, des maisons bariolées avec pignon sur la façade,
+voilà ce qui les compose. Cette ville renferme un dépôt d'artillerie. On
+ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et
+assez près de la frontière.</p>
+
+<p>De Budweis je fus à Krumau, petite ville de six mille âmes, et chef-lieu
+de duché. Ici le pays devient triste et sévère. Le château, bâti sur un
+rocher escarpé entouré de la rivière qui, quoique encore près de sa
+source, est bientôt navigable, domine la contrée. C'est une immense
+maison sans architecture. Un assez grand jardin français est placé sur
+les montagnes voisines. Pour parvenir à les lier avec le château, on a
+construit, sur des voûtes superposées et qui traversent le vallon, un
+corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour
+s'y rendre.</p>
+
+<p>C'est une belle chose que le château, comme monument de famille. Il est
+d'un bon effet à voir et à montrer; mais, comme habitation, il me paraît
+un des séjours les moins agréables que l'on puisse choisir. Aussi les
+possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l'été, ils
+résident à Rothenhof et l'automne à Frauenberg, château situé au
+commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la
+Moldau qui coule à son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes
+de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau à Rothenhof est charmant,
+silencieux et sauvage, sans être triste. Il offre de beaux points de vue
+et présente une riche et belle végétation.</p>
+
+<p>Le château est d'une dimension bornée; mais le jardin, très-vaste,
+renferme les arbres les plus beaux et les plus précieux.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, nous partîmes, le prince et moi, pour la tournée que
+nous avions projetée. Les terres que nous allions parcourir sont
+habitées par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses
+corvées<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, mais qui se rachètent, pour le plus grand nombre, en argent
+et à fort bas prix. Chaque ménage doit cinquante-deux jours de travail
+avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en
+nature que la quantité absolument nécessaire à l'exploitation des
+domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de
+payer en argent le prix de sa corvée au taux fort équitable. Ces
+corvées, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant
+été originairement avantageuses à chacun. Elles sont le résultat d'un
+pacte, d'un traité dont les conditions ont été favorables aux deux
+parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras
+pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres
+pour les occuper: chacun a donné à l'autre ce qui lui manquait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Supprimées en 1818, et par toutes les lois postérieures. Toutes
+les corvées ou redevances féodales ont été évaluées en argent et
+représentées par un capital dont un tiers payé par l'État, le deuxième
+tiers par le corvéable, et le troisième tiers au compte de l'ancien
+seigneur propriétaire, qui, se trouvant ainsi son débiteur pour un
+tiers, a dû se contenter des deux tiers, qui lui sont payés en
+obligations de l'État hypothéquées sur les terres libérées.<br> (<i>Note de
+l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Des forêts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais
+situées à une aussi grande distance des lieux de grande
+consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les
+moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux
+affluents des plus grandes rivières sont-ils disposés pour amener à ces
+rivières les bois en même temps que le tribut de leurs eaux.</p>
+
+<p>De petits étangs destinés à fournir une masse d'eau suffisante, et le
+redressement du cours des ruisseaux, ont résolu la question d'une
+manière facile et économique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en
+Bohême d'une manière naturelle, puisque telle est la direction de tous
+les cours d'eau, et, l'abondance du bois étant très-grande dans cette
+province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contrées du midi de
+la Bohême, il n'y a aucun minerai de fer à portée. On a remplacé les
+usines à fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de
+la plus grande prospérité. Cependant elles sont encore insuffisantes
+pour assurer la consommation, à un prix convenable, de ces combustibles
+si abondants. On a donc cherché le moyen de faire arriver les bois en
+Autriche et à Vienne, où un prix assez haut leur est assuré. À cet
+effet, on a profité d'un col peu élevé qui permet de passer du bassin de
+la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal à mi-côte de la
+chaîne qui sépare les deux provinces. Il a été placé à une assez grande
+hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant
+que possible les eaux et les bois supérieurs. Afin d'en augmenter encore
+l'usage, on a établi dans les localités favorables des plans inclinés,
+et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'élèvent
+tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transportés ainsi de la
+Moldau dans un canal d'où ils sont jetés dans un ruisseau flottable qui
+les conduit sur le bord du Danube. Là ils sont embarqués pour Vienne sur
+de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque année dans
+cette ville trente mille cordes de bois au moins.</p>
+
+<p>Le canal est un travail vraiment monumental. Commencé par le grand-père
+du prince Adolphe, il a été terminé par le prince Joseph. Sa longueur
+est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une
+toise, et aux bords supérieurs il en a deux. Sa profondeur est
+considérable. Placé à mi-côte, il est très-favorable à l'irrigation des
+prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le
+possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises
+pour éviter un contre-fort qui l'eût allongé beaucoup. Tout le système
+de flottage est très-développé, très-bien entendu. C'était le seul moyen
+de tirer un parti convenable de ces immenses forêts.</p>
+
+<p>Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres.
+Il a adopté pour système de réduire le plus possible la culture directe
+à laquelle il est obligé de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont
+labourées à son compte ne dépassent pas dix-huit mille jochs ou dix
+mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il
+récolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mérinos
+s'élèvent à cinquante mille têtes. Ses étangs factices, qui tour à tour
+sont mis en culture ou empoissonnés, lui rendent cent trente mille
+francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante
+mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impôts.</p>
+
+<p>Tels sont les éléments de cette fortune colossale qu'une bonne
+administration rendrait plus considérable encore. Il y aurait mille
+détails intéressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru
+devoir me borner à présenter les masses et les résultats.</p>
+
+<p>Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prospèrent
+beaucoup. Depuis bien des années, cette industrie est propre à la
+Bohême. Les fabriques françaises leur sont très-postérieures et ne les
+égalent pas dans la beauté des produits. La blancheur, l'éclat des
+couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, où
+l'on emploie le plomb de préférence à la chaux.</p>
+
+<p>Le verre est un sel double de silice combiné avec la potasse ou la soude
+et de silice combiné avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la
+potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi
+le bon verre est-il toujours fabriqué avec la soude, ce qui le rend plus
+cher.</p>
+
+<p>Chaque jour de nouvelles fabriques s'élèvent. Elles sont au compte des
+fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour
+l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend à un prix fixe,
+leur assure un affouage. Nous allâmes en visiter plusieurs, et en
+particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la
+princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchâmes.</p>
+
+<p>En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand
+talent, je dirai même de génie, fils d'un simple ouvrier, nommé Mayer,
+l'a créé comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a été
+transformé en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont été élevés; trente
+ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reçu de l'emploi. Les
+plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donnés au public au
+prix le moins élevé. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la
+France pour ses exportations en Italie.</p>
+
+<p>M. Mayer a modifié d'une manière avantageuse la construction des
+fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au
+surplus, il fait un secret. Il m'a donné les renseignements suivants sur
+la manière dont on opère dans sa fabrique. Le travail est continu, et
+les fourneaux ne sont éteints qu'après un roulement de vingt-huit à
+trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matières
+premières, silice, potasse ou soude et chaux, y sont placées. Vingt ou
+vingt-quatre heures sont nécessaires pour que la pâte soit dans l'état
+convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Après dix
+heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de
+nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment où le travail
+recommence.</p>
+
+<p>Je visitai ensuite plusieurs établissements d'agriculture. J'ai trouvé
+les bêtes à laine de bonne espèce, mais de petite taille. Deux faits
+m'ont paru curieux: on nourrit à la paille les vaches, en soumettant
+auparavant la paille à une fermentation qui dégage de l'alcool et lui
+donne, au moment où on la distribue, une température assez élevée. À cet
+effet, on la place par lits successifs et saupoudrés de sel. Ces lits
+sont mouillés et pressés convenablement dans des cuves de trois pieds de
+haut, ouvertes sur un des côtés. Au bout d'un certain temps, lorsque la
+paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au bétail, qui mange
+cette nourriture avec plaisir. Par ce procédé, les vaches donnent
+beaucoup de lait, et l'on obtient une grande économie. On m'a dit aussi
+que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de
+lait que celles nourries au trèfle vert.</p>
+
+<p>Enfin, avant de quitter les établissements du prince de Schwarzenberg,
+j'ai été voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa
+profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'épuisement mû par une
+machine à vapeur. Chaque année, on extrait de dix à douze mille
+quintaux, que l'Angleterre consomme en très-grande partie.</p>
+
+<p>Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague.
+Pendant les deux premiers tiers, le pays est varié et ondulé; les
+sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est
+assez beau; une culture soignée l'embellit constamment. En approchant de
+Prague, le pays change de caractère; des plateaux élevés et nus
+environnent la ville et la cachent à la vue.</p>
+
+<p>Le Hradschin seul, bâti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau,
+offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, paraît
+immense, mais dépeuplée. Son enceinte fortifiée, qui est peu de chose,
+ne doit être considérée que comme un camp retranché.</p>
+
+<p>J'allai voir les autorités, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se
+mit à ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de
+curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un émigré français,
+comte de Poullié, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui
+comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en épousant une
+princesse de Cobourg, soeur du duc régnant, et se trouve ainsi
+beau-frère du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de
+Portugal, du duc de Nemours, etc.</p>
+
+<p>Cette division de l'Allemagne en petites souverainetés, dont les princes
+sont d'un rang égal à celui des têtes couronnées, produit des alliances
+extraordinaires et qui donnent à l'aristocratie allemande un caractère
+particulier. La fortune élève quelques-uns de ces princes
+intermédiaires, tandis que la pauvreté ou le hasard abaisse les autres;
+et il se trouve que, entremêlés en même temps dans des familles de
+gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de
+très-près à de grands souverains: ce qui relève la noblesse et abaisse
+ceux qui occupent des trônes.</p>
+
+<p>Il résulte au moins de cet inconvénient un avantage, c'est de rappeler à
+ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont
+cependant pas étrangers à l'humanité, comme certains individus de race
+royale, bien connus de moi, en sont convaincus.</p>
+
+<p>La ville de Prague mérite l'examen le plus attentif. Elle porte le
+cachet d'une grande capitale déchue, mais qu'une industrie vivace relève
+et enrichit. La beauté de ses palais, dont l'architecture rappelle
+l'Italie, lui donne une physionomie imposante.</p>
+
+<p>Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais,
+la cathédrale, le musée et les habitations des principaux seigneurs.</p>
+
+<p>Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractère. J'ai
+visité la salie d'où, au commencement de la Réforme, on jeta par les
+fenêtres divers membres des États, qui furent la plupart sauvés par une
+espèce de miracle. La salle de représentation et de cérémonie est grande
+et belle, quoique un peu basse et d'un décor mesquin. La salle des
+fêtes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles
+proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de
+flétrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs,
+avait transformé le palais en caserne; mais François Ier, mieux inspiré,
+a rétabli les choses telles qu'elles étaient autrefois.</p>
+
+<p>La cathédrale touche le château. Le choeur seul a été construit; la nef
+et les bas-côtés sont restés en projet. Ainsi cette église est petite,
+mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, très-ornées, en
+environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohême, y a son
+tombeau. L'église est sous l'invocation de saint Jean Népomucène, saint
+en grande vénération dans le pays. La famille royale de France, exilée,
+qui, pendant son séjour à Prague, remplissait ses devoirs de piété dans
+cette église, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre
+autres choses, lui a donné un ostensoir d'un travail estimé, qui pèse
+quinze livres. Un beau tableau est placé sur le maître autel: il est de
+Jean de Maubeuge et représente saint Luc faisant le portrait de la
+Vierge.</p>
+
+<p>De la cathédrale j'ai été voir le musée. La salle de peinture se compose
+de tableaux fort nombreux, réunis dans le même local, et appartenant à
+divers particuliers. On conçoit qu'avec de pareils éléments on n'ait pas
+été difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des
+Carlo Dolce, et particulièrement de belles choses de l'école allemande.</p>
+
+<p>Après la galerie, j'ai visité le musée national, réunion d'objets
+précieux, fondé et entretenu par une société. En général, beaucoup
+d'établissements créés dans l'intérêt du bien public sont fondés aux
+frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohême beaucoup de
+patriotisme et de sentiments généreux dans l'intérêt de la gloire
+nationale. Une collection de minéraux et d'objets d'histoire naturelle,
+établie par ordre scientifique, et donnée par le comte de Sternberg,
+savant distingué, fondateur et bienfaiteur de cet établissement, s'y
+trouve placée. La bibliothèque, qui s'augmente chaque jour, renferme six
+cents manuscrits précieux. Il y a aussi une collection complète de
+médailles et monnaies de la Bohême, qui ne réunit pas moins de six mille
+pièces. L'étude de ces monnaies et médailles serait d'un grand intérêt à
+divers titres.</p>
+
+<p>Je désirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, où le grand
+Frédéric remporta une victoire signalée sur l'armée autrichienne. Le
+lieutenant-colonel Rondolphe, du régiment de la Tour, vint me prendre
+pour m'y conduire avec les cartes et plans nécessaires. Le prince
+Charles de Lorraine commandait l'armée autrichienne, qui était de dix
+mille hommes plus forte que l'armée prussienne; mais les dispositions de
+ce général furent telles, que la victoire devait lui échapper. Jamais
+armée ne fut conduite d'une manière plus stupide. Le roi de Prusse
+arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'armée, et venait
+de Saxe. Le feld-maréchal de Schewerin commandait deux corps et venait
+de Silésie. La jonction de ces deux parties de l'armée prussienne
+exigeait donc le passage des deux rivières, la Moldau et l'Elbe. L'armée
+autrichienne, placée entre ces deux rivières, séparait l'armée
+prussienne, et se trouvait couverte, d'un côté, par l'Elbe, et, de
+l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait
+le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la
+Moldau.</p>
+
+<p>Le bon sens voulait que l'armée autrichienne allât camper à deux lieues
+de Prague, observant à la fois les deux armées ennemies, pour accabler
+la première qui franchirait une des rivières, tandis qu'elle mettrait
+obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre
+parti: c'était, en jetant un détachement de sept à huit mille hommes
+pour mettre obstacle au passage de la rivière par Schewerin, d'aller,
+sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en
+débouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De
+cette manière, elle lui eût opposé une force double de la sienne, et,
+selon toutes les apparences, elle aurait été victorieuse, puisqu'elle
+combattait avec des forces si supérieures et surprenait son ennemi dans
+son mouvement. Au lieu de cela, elle resta à Prague et sous le canon de
+cette ville.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun
+combat, la Moldau à deux lieues de Prague, tandis que Schewerin
+traversait l'Elbe à Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut
+opérée. Pour témoigner, on pourrait le croire, le mépris qu'il portait à
+l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement
+qui aurait dû lui être funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs
+lieues en vue de l'armée ennemie; puis il fit tête de colonne à droite
+et vint se former parallèlement, en tournant le dos à l'Elbe, en face de
+Prague, à une lieue de cette ville, s'éloignant ainsi de son point de
+passage, et renonçant, par cette manoeuvre, à toute communication
+assurée avec les troupes qu'il avait laissées à la garde des ponts. Le
+6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus
+d'extension à sa gauche.</p>
+
+<p>Les Autrichiens se placèrent de la manière la plus absurde et semblèrent
+surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent à leur
+connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie à leur
+gauche, c'est-à-dire sur un terrain difficile, coupé, dans des fonds
+dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, placée en l'air, dans
+une plaine découverte, fut accablée par la cavalerie prussienne. Le
+terrain qui couvrait leur gauche, et qui était la clef de la position,
+et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens
+dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons
+seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant.
+Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance.
+Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre
+quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite.</p>
+
+<p>Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces
+événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus
+inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de
+Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de
+bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa
+position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun,
+qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il
+avait affaire.</p>
+
+<p>La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent
+les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne
+armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes
+incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas.
+Il faut savoir mettre en oeuvre les éléments de succès. Quelle que soit
+la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent un haut prix
+que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir
+été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles
+épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance
+d'avoir à sa tête un homme digne de la commander.</p>
+
+<p>La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siége de la
+ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La
+bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siége.
+Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la
+bataille de Prague. L'armée prussienne avait professionnellement défilé
+pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette
+fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas
+qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manoeuvre. On comprend
+qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela,
+exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient
+simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur
+direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le
+résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu
+funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter.</p>
+
+<p>D'un autre coté, l'armée prussienne devait avoir de bien mauvais
+ingénieurs pour avoir échoué devant Prague, à peine digne du nom de
+place. Dominée de très près par la montagne de Ziska, qui forme un
+très-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un
+camp retranché y était construit. Un système de tours, comme à Lintz,
+occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapté à cette
+localité. Prague en serait le réduit, et une armée qui envahirait la
+Bohême ne devrait ni dépasser cette ligne de défense, ni rester quelque
+temps dans cette province avec sûreté, puisque l'armée qui y serait
+renfermée, ne pouvant être bloquée, aurait toujours la facilité de
+déboucher, après avoir été renforcée, par telle direction qu'elle
+voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opération
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le reste de mon séjour à Prague fut employé à voir les fabriques qui, de
+tous côtés, s'élèvent dans cette ville, favorisées par le bas prix du
+combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais
+fournit au commerce d'excellentes machines à vapeur. Les fabriques de
+toiles peintes prospèrent et se multiplient. Une seule fournit deux cent
+quatre vingt mille pièces par an, et on imprime jusqu'à quatre couleurs
+simultanément, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les
+dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, établie par un
+Français qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces
+objets à la consommation entière de la Bohême, et vend pour plus de
+trois cent mille francs de ses produits, à raison de vingt-trois francs
+les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi à
+un Français, donne de beaux produits et emploie d'ingénieuses
+mécaniques.</p>
+
+<p>Je fus voir la bibliothèque publique, qui est en fort bel ordre et
+renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint
+à fresque qui présente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu
+me rendre compte. En le regardant de différents côtés, il produit un
+effet entièrement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre.
+L'École des beaux-arts est placée dans l'étage supérieur. Elle est peu
+de chose, mais elle réunit un assez grand nombre d'élèves.</p>
+
+<p>Je terminai mes courses par la visite de l'École polytechnique et de
+l'imprimerie. Le premier établissement, fort important, est formé à
+l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences
+mathématiques et physiques appliquées aux arts y est complet. Le nombre
+des élèves qui suivent les cours varie de six cent à mille.
+L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et
+possède un beau matériel consistant en plusieurs presses à main et en
+deux presses mécaniques, exécute un travail considérable avec une grande
+rapidité. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journée. On y
+imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches
+qui se décomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de
+manière à n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et présentant
+ainsi une surface plane. Il y a à Prague un dernier établissement qui
+est digne de la curiosité des étrangers: c'est la maison de réclusion et
+de travail. Elle est tenue avec économie et propreté. Rarement ceux qui
+en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils
+reçoivent les améliore. Leur travail, qui consiste dans la production de
+quelques objets de fantaisie, leur prépare un petit capital d'environ
+cinquante florins pour le moment où ils reçoivent leur liberté. Le
+système pénitentiaire porte sur la nourriture: elle s'améliore avec la
+conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise.</p>
+
+<p>Je partis, le 6, pour me rendre à Toeplitz; mais je pris une route plus
+longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus
+beau et d'une plus grande étendue. Je passai l'Elbe à Brandeis, séjour
+momentané de madame la duchesse de Berry. Le château de Brandeis, sur la
+rive droite de ce fleuve, avait été la propriété du duc de Reichstadt.
+De Brandeis je fus à Iung-Bunzlau, bourg situé dans un pays charmant, et
+qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres
+très-considérables existent dans les environs; une, entre autres,
+établie depuis longtemps par un Français, M. Koeklin, frère de celui de
+Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle présente une
+invention très-économique. Une dépense assez considérable dans ces
+sortes d'établissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres.
+Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est très-chère.
+Chaque cylindre revient à six cents francs, et sa valeur est nulle quand
+on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il représente. M.
+Koeklin a imaginé de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il
+incruste en relief les dessins en métal fusible à basse température. À
+cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il
+veut reproduire. On le creuse avec facilité et correction, ce bois ayant
+un grain fin et n'offrant aucune dureté. Une fois creusé, on y coule du
+métal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb,
+ouvert pour recevoir la queue des pièces coulées.</p>
+
+<p>Le dessin en relief dépasse la surface du cylindre, comme les caractères
+d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont montés. Un cylindre
+placé sur un métier est enveloppé d'un morceau de drap, ainsi qu'un
+autre cylindre, destiné à répandre la couleur sur la partie saillante du
+cylindre d'impression. Tout le système étant mis en mouvement,
+l'impression se fait d'une manière nette. Le fond de l'étoffe est blanc,
+ou a reçu d'avance la couleur qu'il doit avoir.</p>
+
+<p>L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu'à six cylindres destinés à
+composer un même dessin de couleurs différentes. Cette invention est
+admirable par la beauté du travail et le bas prix des objets fabriqués.
+On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des
+anciens peut être refondu et sert à en fabriquer de nouveaux. Toute la
+dépense pour mettre un cylindre en état d'imprimer ne revient pas à
+cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvénient à
+couler cent fois des caractères semblables.</p>
+
+<p>Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de
+petites montagnes variées, pittoresques, charmantes, et renfermant
+autant de bois qu'il en faut pour les décorer et pour laisser voir une
+belle culture, exécutée par une population dont la physionomie annonce
+le bien-être de l'aisance. Cette seigneurie appartient à un comte de
+Kaunitz, qui doit hériter du titre de prince, en devenant chef de cette
+famille.</p>
+
+<p>Le pays reste le même, et devient plus beau encore aux environs de Leipa
+et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dépôt de verrerie alimenté
+par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux
+que ceux de Leonor-Hain, dirigé par M. Mayer. Un contre-fort boisé, qui
+se prolonge, en se détachant du plateau de la Saxe, se présente ensuite,
+et doit être franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je
+couchai à Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le
+lendemain matin, j'arrivai au château de Tetschen où j'étais attendu.
+Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la
+position du château est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y
+trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrêmement aimable et
+distinguée, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs
+admirablement bien. Madame de Thun, née comtesse de Brüll, appartenant à
+la famille du ministre de l'électeur de Saxe de ce nom, qui était si
+fastueux, est âgée et presque aveugle; mais c'est une des femmes les
+plus aimables que j'aie jamais connues.</p>
+
+<p>De beaux jardins entourent le château et suivent les bords de l'Elbe. De
+superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient
+ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui
+pèsent jusqu'à trois livres.</p>
+
+<p>Parti du château dans l'après-midi, j'allai coucher à Toeplitz, et je
+m'arrêtai un moment le coeur serré et triste à Culm, lieu où commença la
+série des désastres qui nous accablèrent en 1813 et 1814. J'y revins
+quelques jours plus tard pour étudier, sur le champ de bataille même,
+l'histoire des événements de cette époque, et je ne négligeai rien pour
+reconnaître les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici,
+ayant placé tout ce qui a rapport à cette partie de la campagne de 1813
+dans les récits de mes <i>Mémoires</i>. Je dois dire cependant que je les ai
+retouchés et modifiés depuis les études que j'ai faites sur les lieux et
+les convictions que j'y ai acquises.</p>
+
+<p>Toeplitz, ville charmante, située à deux lieues de Tetschen, est placée
+au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et
+de mieux cultivé; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux
+thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en
+parler. Très-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont
+fréquentées par des malades de toute l'Europe, mais particulièrement par
+les Prussiens, qui en sont les plus à portée. Le feu roi
+Frédéric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqué d'y
+venir passer un mois chaque année, il était plus souverain de ce
+territoire que l'empereur lui-même. Une foule de ses sujets, qui
+n'avaient pas la facilité de le voir à Berlin, s'y rendaient pour lui
+faire leur cour, et entre autres son beau-père, le comte de Harrach,
+père de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter
+la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du château, et à midi
+il tenait sa cour dans la grande allée, où chacun se rendait, et où l'on
+se formait en cercle.</p>
+
+<p>Le roi me reçut avec la plus grande bienveillance et me traita avec
+beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans
+être magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien
+dessinés et bien plantés. Des sources mesquines alimentent des pièces
+d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire.</p>
+
+<p>La princesse Clary, née Choteck, faisait très-bien les honneurs de
+Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais
+compris aux exigences de la vie de cour que la présence du roi rendait
+nécessaire. À sa place je me serais fait bâtir une jolie et simple
+habitation à la maison de chasse, située à une lieue. J'y aurais résidé
+habituellement et je serais venue de temps en temps au château de
+Toeplitz pour y tenir mes grands jours.</p>
+
+<p>Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin,
+immense et vilain château, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose
+qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui
+lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expédie
+environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employé à
+extraire de la magnésie. À cet effet, on remplit de grandes chaudières à
+évaporation. On allume le feu sous les chaudières, et on les tient
+pendant quatre semaines en évaporation, en remplaçant chaque jour l'eau
+évaporée par de l'eau nouvelle. Après ce temps, on arrête le feu, et on
+place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la
+magnésie se précipite et l'on décante. La pâte est placée dans des
+formes de bois, et, quand elle est sèche, on livre la magnésie au
+commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq
+mille florins. Un autre établissement, formé aussi à Bilin par le prince
+de Lobkowitz, et qui prospère, sans être arrivé à la perfection, est une
+manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manière utile à la
+culture des terres voisines qui lui appartiennent.</p>
+
+<p>J'allai visiter le magnifique château de Duchs, appartenant à un comte
+de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique.
+Dans la cour se trouve un bassin orné d'un groupe très-beau, construit
+avec le bronze des canons pris aux Suédois. Le château renferme de
+superbes tableaux, une belle bibliothèque et une collection d'objets de
+prix. De ce château, il y a quelque vingt ans, était bibliothécaire le
+célèbre aventurier Casanova, qui a écrit des mémoires forts licencieux,
+mais très-amusants.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le
+maréchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convînmes
+réciproquement. Sa conversation m'intéressait extrêmement. Je lui
+trouvai une grande simplicité et une netteté dans les idées qui me
+frappa. Les récits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli
+beaucoup d'heures, qui m'ont paru très-agréables. C'est un homme
+distingué qui, je crois, mérite la réputation dont il jouit; chose rare
+dans tous les temps, et peut-être plus aujourd'hui que jamais! Quand il
+parle guerre, il est dans son élément, et sa bonne foi en racontant est
+surtout remarquable. Le maréchal Paskewitch est né, en 1782, à Pultawa,
+lieu célèbre dans l'histoire de Pierre le Grand.»</p>
+
+<p>Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me détournai
+pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, où
+il possède des établissements métallurgiques, de grandes forêts, des
+mines de fer très-riches et de bonne qualité. Des houillères voisines
+lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui
+fait de la sablerie et une douzaine de marteaux étaient en activité.
+Jamais établissement n'a été dans des conditions naturelles plus
+favorables, mais jamais aussi on n'en a tiré moins de parti. Son
+fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de
+zèle de ses employés. Le jour où il aura un homme capable, il se créera
+dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dépendent de
+cette seigneurie, autrefois domaine des Célestins. Le château se compose
+d'un immense et magnifique couvent.</p>
+
+<p>J'arrivai le 20 juillet à Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne,
+est bâtie dans un vallon étroit qui rappelle celui de Plombières, dans
+les Vosges. Une longue descente amène du plateau dans le fond de la
+vallée, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont
+couverts de bois qui, traversés par de beaux chemins, offrent des
+promenades charmantes en vue des bords de la rivière. Les points les
+plus élevés sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la
+rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il
+poursuivait, fut forcé de se précipiter du haut d'un rocher et tomba
+dans la vallée. Cette circonstance y fit découvrir les sources d'eaux
+chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de même nature, mais avec
+des degrés de force différents. Elles renferment du carbonate de soude
+et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en
+Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une température de
+59° et se boit à cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et
+jaillit d'une manière inégale, mais périodique. Des espèces de
+pulsations se succèdent, croissent et forment une série qui recommence
+de la même manière. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est
+très-grande. Elle agit avec efficacité dans les embarras du foie, et
+produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut être
+aussi très-funeste. Elle cause quelquefois des congestions cérébrales et
+des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre
+l'usage, sous peine de mourir promptement.</p>
+
+<p>Cette source a présenté un phénomène qui prouve l'étendue des
+communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre
+de Lisbonne, en 1755, elle s'arrêta tout à coup, et son cours fut
+suspendu pendant vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance à Carlsbad, et la
+présence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir.
+Carlsbad est entouré de fabriques dans toutes les directions. On en
+voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines,
+située à une lieue dans la vallée; mais une autre plus belle et plus
+considérable est placée à Elbogen, petite ville très-pittoresque, située
+sur le chemin d'Égra. Toutes ces manufactures sont élevées avec
+économie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi
+prospèrent-elles.</p>
+
+<p>La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut être comparée à
+ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion
+d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est
+parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de
+potasse. Les procédés de fabrication sont les mêmes que partout; mais on
+emploie pour certains objets de très-grande dimension, pour les vases
+qui sortent de grandeur ordinaire, un procédé qui mérite d'être connu.
+Un moule fait en plâtre se compose de deux parties, qui se joignent
+hermétiquement. On emplit le vase d'une pâte liquide et, au bout de
+quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touché le
+moule s'est solidifiée, le plâtre du moule ayant absorbé l'eau de la
+pâte. On donne au vase l'épaisseur que l'on veut, en augmentant le temps
+pendant lequel on laisse la pâte liquide dans le moule; mais tout cela
+est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on
+sépare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite
+ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en déguiser les
+inconvénients, on polit l'ouvrage extérieurement avant de le mettre au
+feu, quand la pâte est encore un peu molle, avec une règle flexible et à
+la main. À Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procédé est
+simple et ingénieux.</p>
+
+<p>On opère sur le biscuit qui n'a été qu'au dégourdi et qui est encore
+poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur
+le mastic au moyen d'une plaque gravée en cuivre. L'impression faite,
+l'empreinte prise se trouve présenter l'image renversée; mise sur le
+biscuit, elle se trouve redressée. Le papier se détache par le lavage,
+sans emporter la moindre parcelle de la couleur entièrement absorbée par
+le biscuit. Le vernis est donné ensuite et l'objet est cuit. Si on y
+ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour
+dorer, on dissout l'or dans l'eau régale, puis on le précipite avec du
+sulfate de fer. Il en résulte une matière noire qui, combinée avec de
+l'huile, donne la couleur dont on se sert. Exposé au feu et bruni à la
+main, l'or est mis à nu et reprend sa couleur et son éclat.</p>
+
+<p>Arrivé à Égra, j'allai visiter la chambre où Waldstein fut assassiné à
+l'insu de ses gardes. La maison est restée la même, et l'on montre
+encore par quelle issue les assassins pénétrèrent jusqu'à lui. Ce
+logement n'était guère en rapport avec ce qu'on nous raconte de son
+faste. On m'a montré aussi à la maison de ville l'une des deux
+hallebardes qui servirent à le tuer; l'autre est à Duchs. On a conservé
+également à la maison de ville l'épée qu'il faisait porter devant lui.
+J'allai coucher à Franzensbad, situé à deux lieues d'Égra.
+L'établissement est frais et bien planté, mais placé au milieu d'une
+immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides,
+gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On
+les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec
+des boues de marais fortement imprégnées de ces gaz, et dont le mélange
+est fait après avoir suffisamment chauffé l'eau. Une chose nouvelle pour
+moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz.
+Il y a des ouvertures d'où un gaz abondant, venant par-dessous terre,
+est conduit par des tuyaux à robinet dans des baignoires fermées, où on
+le reçoit et où l'on se soumet à son action.</p>
+
+<p>Les environs de Franzensbad ou Francisbad présentent deux choses
+remarquables. Une partie de la plaine est composée d'enveloppes
+d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate
+calcaire. Il est de même nature que celui des environs de Postdam, en
+Silésie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en
+partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratère
+d'un volcan éteint, qui semble avoir été un volcan sous-marin. À une
+distance assez considérable autour de lui, le terrain ne se compose que
+des cendres qu'il a vomies.</p>
+
+<p>Je partis de Franzensbad pour me rendre à Koenigswart, château du prince
+de Metternich, où il m'avait donné rendez-vous. Je trouvai le pays mieux
+que sa réputation ne me l'avait fait supposer. Il est sévère, mais il a
+du mouvement; les montagnes sont bien boisées; tout est cultivé dans les
+plaines. Une eau abondante et réglée arrose de très-belles prairies.</p>
+
+<p>Le château est vaste, mais sans aucune architecture; c'était autrefois
+une espèce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait réparer,
+augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et
+convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant
+le fer à cheval. Chaque aile est terminée par deux tours carrées qui
+viennent d'être élevées. La maison était couverte en bois; on y a
+substitué une couverture en tôle. Une fort belle chapelle, d'un bon
+style et très-grande, a été également construite par le prince. Elle
+est ornée d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre
+autres le corps d'un saint martyr contenu dans un très-beau sarcophage
+fait avec du granit provenu des débris de l'église Saint-Paul hors des
+murs, qui fut brûlée il y a quelques vingt années. L'intérieur du
+château est sans luxe, mais confortable.</p>
+
+<p>Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu à les enclore, on
+a eu toute facilité pour les créer. On a pu se dispenser de former des
+réunions qui auraient été nécessaires. Le prince s'est contenté de faire
+construire de belles allées, de faire planter beaucoup d'arbres, et de
+régler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent
+convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils
+peuvent être sans limites, puisque, par le système suivi, on peut
+s'étendre autant qu'on le veut. De très-belles pièces d'eau, de
+différents niveaux, occupent les environs immédiats du château. Une
+ligne de rochers granitiques situés au midi, dont le sommet et les
+pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traversées
+par de belles allées, offre une promenade charmante où le soleil ne
+pénètre jamais. Une croix, objet de dévotion pour toute la contrée,
+existant de tout temps, est placée sur le haut du plateau en face et
+au-dessus de la maison. De nombreux pèlerins s'y rendent chaque jour
+dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant
+et en traversant les jardins. Je ne sais si, à la longue, ces nombreux
+visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanément ces actes
+de piété et ce mouvement donnent à cette localité une physionomie
+particulière qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte
+par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de
+lianes, servent aux pèlerins. Beaucoup d'<i>ex-voto</i> y sont suspendus, et,
+rappelant les bienfaits reçus, attribués à la puissance des prières
+faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance à ceux qui
+souffrent. On vient de loin la visiter.</p>
+
+<p>En général la population des États autrichiens est très-portée à des
+actes de piété, qui peut-être ne sont pas toujours en harmonie avec les
+bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plaît, et personne ne blâme
+ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours
+pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie
+est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et
+choisisse ceux que son coeur lui inspire.</p>
+
+<p>Je passai près de quinze jours à Koenigswart. La vie y est agréable et
+remplie de liberté. Le prince de Metternich est le plus agréable maître
+de maison que je connaisse; son château ne désemplissait pas de
+diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens
+considérables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter.</p>
+
+<p>Marienbad, situé à deux lieues et aux confins mêmes de la terre de
+Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand
+nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce séjour charmant,
+chaque année le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est
+une toute nouvelle création qui appartient à l'abbaye de Toepel. Un
+bassin circulaire, environné de bois, situé au pied des montagnes, en
+arrière d'un défilé, en forme l'emplacement. À la circonférence sont
+bâties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien planté.
+Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la
+richesse. Une quantité énorme de ces eaux s'exporte, et cette petite
+localité, qui était naguère un marais, est le principe d'un revenu
+très-considérable que l'on évalue à plus de trois cent mille francs.
+Tout le pays est rempli des mêmes richesses d'eaux minérales. Dans le
+seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent
+vingt-cinq sources de différentes qualités.</p>
+
+<p>Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement créer
+des établissements pour les administrer et recevoir des étrangers, et
+ensuite les mettre en réputation au moyen de médecins estimés.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich a un goût décidé pour les collections. Les
+objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le
+faire, il ne manque jamais de les acquérir. Beaucoup de choses rares se
+trouvent dans son musée de Koenigswart; mais ce goût décidé a donné lieu
+à une circonstance fort bizarre.</p>
+
+<p>Le bourreau d'Égra, par un caprice singulier, avait aussi le goût des
+médailles et des monnaies antiques. Il avait passé sa vie à en former
+une collection, particulièrement de toutes celles qui se rattachent à
+l'histoire de Bohême. Le prince de Metternich, qui en fut informé, lui
+fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit à la lui céder
+pour une rente viagère, à condition qu'il suivrait ce trésor, objet de
+son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le
+démonstrateur de son cabinet. Le marché fut conclu et le bourreau
+d'Égra, passé au service du prince, vint habiter son château. Le prince
+m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son
+serviteur, et j'avais cru longtemps à une plaisanterie de sa part; mais
+je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez
+lui. C'était, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprécié son
+métier d'une manière tout à fait particulière. Pendant plusieurs jours,
+il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espèce
+d'horreur. Petit à petit, mes préventions s'effacèrent, et j'en vins
+jusqu'à lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne
+volontiers tous les détails qu'on lui demande. Ses anciens instruments
+de supplice sont là classés et servent à ses explications. Sur
+l'observation que je lui fis de la répugnance qu'un homme tel que lui
+devait avoir éprouvé quand il était chargé d'ôter la vie à l'un de ses
+semblables, il me répondit avec chaleur que ses fonctions étaient
+augustes. Il était la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure
+condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne
+pouvait se tromper dans l'exécution de ses devoirs. Cet homme singulier
+était un descendant direct du célèbre Jean Huss, brûlé à Prague à
+l'époque de la Réforme pour crime d'hérésie, et il approuvait beaucoup
+le traitement qu'avait subi son aïeul.</p>
+
+<p>De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de
+Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et à la comtesse de
+Staremberg dans leur château de Hans, belle et noble habitation, bien
+tenue, mais sans luxe, et située dans le plus délicieux pays du monde.
+Rien de comparable à la Haute-Autriche, car on y trouve réunis les
+avantages qui, ailleurs, sont presque toujours séparés. Un pays
+pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici
+les plus beaux accidents d'une nature variée offrent aux yeux de
+magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de
+la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait être comparé à ceux de
+cette contrée. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines
+maisons, mais d'un territoire où les habitations des cultivateurs sont
+éparses dans la campagne et placées sur la terre même que les
+propriétaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croisées de
+façade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivés
+l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la
+sépare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, à
+force d'engrais et de soins, on obtient des récoltes magnifiques. J'ai
+vu, à cet égard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple
+paysan qui a un revenu de deux mille florins, indépendamment de la
+consommation en nature nécessaire à l'entretien de sa famille.</p>
+
+<p>En opposition de ce tableau, on est frappé du degré d'abaissement où est
+tombée la grandeur déchue des seigneurs. De très-belles habitations
+rappellent ce qu'ils étaient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges
+d'une puissance évanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs
+forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient à peine
+au seul entretien du château. Marie-Thérèse, qui avait une prédilection
+marquée pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corvées,
+les réduisant à seize par an, et son influence détermina les seigneurs à
+se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans.</p>
+
+<p>Il est résulté de la succession des années que les redevances et les
+bois ont seuls formé les revenus des seigneurs. Partie des redevances
+est même payée aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus
+de payer en argent au fisc l'impôt qui y correspond; chose d'une
+injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle
+ait été commise et puisse encore subsister. De cette manière, il est tel
+seigneur qui paye plus qu'il ne reçoit et serait plus riche s'il
+abandonnait à l'État sa propriété. Je passai quelques jours à Hans d'une
+manière pleine d'agréments. Le général de Staremberg, bon soldat, franc,
+ouvert, loyal et grand chasseur, m'entraîna dans des expéditions qui me
+rappelèrent les goûts de ma première jeunesse. La comtesse de
+Staremberg, née comtesse de Kaunitz, est arrière petite-fille du grand
+ministre de Marie-Thérèse. C'est une femme aimable et spirituelle.
+Quelques personnes du voisinage ajoutaient à l'agrément de nos soirées.</p>
+
+<p>Une autre habitation charmante des environs est le château de Schwerberg
+et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables
+châteaux féodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg,
+appartenant tous deux à la famille de Türheim, famille noble et d'une
+grande ancienneté, devenue pauvre. Ces deux châteaux furent plusieurs
+fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre
+château en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par héritage, au
+comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intéressante.</p>
+
+<p>Le château de Riesenstein, ancienne forteresse défendant la vallée,
+placé sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bâti, il y a
+environ deux cent cinquante ans. Alors un préjugé fantastique existait,
+et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait
+placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant.
+Le fils d'un riche paysan disparut, et le père ne douta pas que son fils
+n'eût servi d'holocauste à la sûreté de son seigneur. Dans son
+désespoir, il résolut de s'en venger. La balle meurtrière du père
+infortuné enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours après, en
+faisant la moisson, on découvrit les restes de l'enfant qui avait
+disparu. L'assassin, bourrelé de remords, alla s'accuser de son crime et
+fut condamné à être pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon
+de sa fortune pour construire une chapelle où un mausolée serait élevé
+au seigneur de Riesenstein, et où une messe serait dite à des époques
+fixes de l'année pour le repos de son âme. La chapelle fut en effet
+construite au milieu du château fort. Le mausolée s'y voit encore et
+représente la victime avec sa cuirasse percée des balles qui lui ôtèrent
+la vie. La messe se dit régulièrement aux époques qui ont été fixées par
+la fondation.</p>
+
+<p>Je vins retrouver à Krummisbaum des amis avec lesquels je passais
+toujours une grande partie de mes étés. Plus tard, je revins encore dans
+ces contrées pour me rendre à Frauenberg, chez le prince de
+Schwarzenberg, afin d'assister à ses grandes chasses d'automne, d'où je
+retournai à Vienne dans le courant de décembre.</p>
+
+<p>Mon hiver s'écoula, comme de coutume, à Vienne. Je partageais mon temps
+entre les études, qui remplissent à peu près exclusivement ma vie, et
+une société bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux
+chagrins. J'étais lié intimement depuis bien des années avec le comte et
+la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne
+santé. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de
+graves inquiétudes. Sa fin fut prématurée. Il disparut de ce monde
+lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva,
+après une agonie de plusieurs jours. C'était un homme d'esprit, d'un
+jugement sûr et d'une grande bonté, universellement aimé, et pour lequel
+j'avais une tendre et sincère amitié. La comtesse, femme de bien,
+possédant les plus hautes qualités et une grande séduction, sincèrement
+attachée à son mari, fut frappée de cet événement, qui a laissé chez
+elle une empreinte douloureuse et mélancolique, que, jusqu'à présent,
+rien n'a pu entièrement effacer. Plongée dans une profonde douleur, elle
+se décida à aller passer, chez une de ses parentes, dans un château en
+Hongrie, la plus grande partie de l'été, afin de se trouver à proximité
+pour se livrer à des actes de piété au caveau de famille où son mari
+avait été déposé.</p>
+
+<p>Cette mort prématurée changea toutes les habitudes de ma vie. Je me
+disposai à voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je
+cherchais depuis longtemps, se présentait. L'empereur venait à Toeplitz
+pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette
+fois je pris la route directe en passant par Znaïm et Iglau.</p>
+
+<p>J'arrivai à Znaïm le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de
+bataille où j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans
+auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits
+sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de
+reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde
+et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon
+chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la
+Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante,
+variée et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui
+l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux
+frontières de la Bavière au midi, finissant en passant par le nord à la
+Moravie.</p>
+
+<p>Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut
+battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de
+Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva
+celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc
+exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la
+retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le
+rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée
+autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous
+d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé son
+mouvement. Une défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens.
+Mais, cette désobéissance du général prussien n'eût-elle pas eu lieu, on
+ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric; car on
+ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus
+difficile que la manoeuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une
+fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tête un
+général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que
+son devancier, le prince Charles de Lorraine.</p>
+
+<p>J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma
+route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore
+un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz,
+où le grand Frédéric obtint un brillant succès.</p>
+
+<p>Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Toeplitz, et,
+le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au
+bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un
+véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est
+exempt de tout intérêt. Il est le résultat de la haute estime que j'ai
+pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que
+le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois
+il dépasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une sévérité que
+semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec
+répugnance qu'il se soumet à des mesures qu'il regarde comme des
+nécessités commandées par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce
+qui est beau, grand, généreux. Sa tendresse pour les siens et sa
+bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bonté de son coeur.
+J'éprouvai donc un véritable bonheur de l'approcher encore une fois
+avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bontés dont
+j'avais été l'objet pendant mon voyage dans la Russie méridionale.
+L'impératrice me reprocha avec une grande amabilité de n'avoir pas fait
+un détour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la première fois qu'à
+mes propres yeux je reconnus ce tort.</p>
+
+<p>Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait
+l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis à le voir en
+particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce
+qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait à quelques
+intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystérieusement
+dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le
+voyage que M. de la Ferronnays fit à Kirchberg, et une fois à son
+retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une résolution
+constante qui doit tout renverser, il se laisse arrêter journellement
+par les plus petits obstacles et les plus minces considérations. Il
+reconnaît le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports
+politiques avec lui, en même temps qu'il ne peut se résoudre à prononcer
+son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la
+Ferronnays et moi; il leur témoigne ses sentiments; mais il ne peut leur
+accorder le charme d'une intimité qu'il apprécie beaucoup, de peur de se
+compromettre. Avec un esprit distingué, une instruction étendue, et un
+caractère qui, dans les circonstances importantes, montre une grande
+force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de
+profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de
+satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait été l'unique objet
+de mon voyage.</p>
+
+<p>L'impératrice resta deux jours seulement à Toeplitz; l'empereur, après
+avoir pris les bains, se mit en route, le 10 août, pour la rejoindre aux
+eaux de Kreis, en Bavière, où elle s'était rendue. Deux jours après, je
+quittai Toeplitz, où je n'avais plus rien à faire et j'entrepris un
+petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la
+seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de
+prendre avec plaisir aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je me rendis à Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes
+souvenirs pour moi. À peine arrivé à Dresde, je courus revoir le champ
+de bataille célèbre où la fortune nous réservait ses dernières faveurs.
+Je reconnus avec facilité et avec un certain plaisir tous les lieux. Les
+événements se représentaient nettement à ma pensée. Jamais le point
+élevé d'où nous sommes tombés ne se montra ainsi à moi d'une manière
+plus éclatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passée et les
+temps héroïques de ma jeunesse, je résolus de consacrer plusieurs jours
+à voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses
+intéressantes.</p>
+
+<p>Avant de commencer cette tournée, j'allai faire ma cour au roi et à la
+famille royale et dîner à Pilnitz, résidence d'été. Le château est
+célèbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les
+projets insensés que les souverains de l'Europe conçurent contre notre
+indépendance et notre liberté, mais dont le résultat fut si loin de
+répondre à leurs espérances. Ce château, d'une construction bizarre,
+paraît peu agréable à habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et
+d'appartements qui ne forment pas de système. De vastes carrés, dont le
+milieu est rempli de verdure, forment les alentours du château et
+présentent un spectacle agréable à la vue. Je trouvai le roi un homme
+instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande
+bienveillance. Là est un naturaliste distingué, le prince Jean, son
+père, un poëte, et la princesse Amélie, un auteur dramatique dont les
+ouvrages ont du succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. La famille
+royale était augmentée de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut
+très-agréable. Comme mon séjour habituel à Vienne me met souvent dans le
+cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrême bienveillance. Je
+vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de
+sa fidélité à Napoléon. Elle me parla avec tristesse de l'époque où je
+lui avais été présenté, époque bien voisine des désastres qui devaient
+tous nous accabler.</p>
+
+<p>On peut appliquer à la Saxe un proverbe italien qui semble avoir été
+fait pour les princes qui l'ont gouvernée: «<i>I principoni hanno soldati
+e cannoni, i principini palazzi e quadri.</i>» Que de richesses accumulées
+dans cette ville; que d'objets d'art y sont réunis! N'ayant vu Dresde
+qu'au milieu des événements de la guerre, je n'en avais qu'une
+très-faible idée.</p>
+
+<p>Je commençai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve
+et j'y consacrai trois jours.</p>
+
+<p>Après la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des
+Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la
+plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont réunis;
+mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur
+conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'école italienne s'y
+trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto,
+l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de
+l'admirer. Aucune <i>Vierge</i> de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur,
+et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine
+qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais
+elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.</p>
+
+<p>Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la
+<i>Sainte Nuit</i>, puis un <i>Saint Georges</i>, où la force et la grâce sont
+réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand
+nombre d'ouvrages, et l'<i>Adoration des Mages</i> est sans doute un de ses
+chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le même plaisir.
+Les <i>Noces de Cana</i>, du même auteur; une admirable <i>Sainte Cécile jouant
+de l'orgue</i>, de Carlo Dolce; une superbe <i>Vénus</i> de Palma Vecchio; la
+<i>Femme adultère</i>, de Marone; deux de Palma Vecchio; une <i>Esther à genoux
+devant Assuérus</i>, de il prete Genovese; un <i>Saint Matthieu
+l'Évangéliste</i>, d'Annibal Carrache; l'<i>Ascension de la Vierge</i>, du même
+auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frappé; mais il y en a
+encore un grand nombre qui sont dignes d'être comparés à ces
+chefs-d'oeuvre, il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de
+toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de
+l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de très-estimés de
+l'école allemande, et entre autres d'Albert Dürer. Tout en appréciant
+beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un
+voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à
+voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir.</p>
+
+<p>J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité.
+Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets
+d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On
+y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes
+les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il
+y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui
+renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le
+globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire,
+vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne
+pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se
+rappelle que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi
+remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues.</p>
+
+<p>Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la Renaissance sont dans
+cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants
+sont d'une rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été
+plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources
+financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande
+à six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trésor de la
+couronne de France n'est estimé que quinze millions.</p>
+
+<p>J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est
+complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle
+immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes
+de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en
+pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval très-beau,
+avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure
+de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps
+recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des hottes
+de Napoléon (placées sous verre).</p>
+
+<p>Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à
+Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir été le
+premier fabriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans
+un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près
+dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier
+produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le
+Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette.</p>
+
+<p>Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines,
+réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de
+l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque
+tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se
+composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une
+autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop
+dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins,
+mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai
+particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre;
+ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre:
+l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de
+Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations
+considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des
+empereurs Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un
+faune dans l'attitude de verser à boire; de beaux bas-reliefs en bronze,
+des statues trouvées à Herculanum, les premières, dit-on, qui furent
+déterrées, ou pour mieux dire enlevées du bloc de lave qui couvre cette
+ville, complètent cette collection que, malgré son peu de réputation,
+j'ai eu un grand plaisir à visiter.</p>
+
+<p>Je descendis pour voir les porcelaines placées dans la partie inférieure
+des bâtiments. On connaît la richesse, la variété et le nombre
+extraordinaire des pièces qui la composent. On trouve d'abord des
+porcelaines de la Chine et du Japon. Leur célébrité est résultée de ce
+qu'elles étaient anciennement les seules au monde. Elle est devenue
+ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les
+conditions mises à la bonne porcelaine, elles sont inférieures à tout ce
+qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont
+remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de
+Saxe, dont la pâte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite
+celles de Vienne et de Sèvres, qui sont aussi très-bonnes, et enfin
+arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont guère que du verre et ne
+peuvent être comparées à aucune des autres.</p>
+
+<p>La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut établie à
+Dresde, en 1704, par Frédéric Becker, né en 1652, et peu après, en
+1710, transportée à Meissen, où elle est restée depuis. D'abord on fit
+de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine
+polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on
+inventa le biscuit, où le quartz est en plus grande quantité. Depuis
+cette époque, ce travail est resté constamment le même. On m'a montré la
+collection des roses bleues, achetées au roi de Prusse par Auguste, pour
+une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine
+du dixième siècle, semblable à celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert
+clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un léger relief. J'ai
+appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de
+deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans
+compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pâte. Ainsi, quand
+le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays
+lointain, on peut être sûr qu'il est de fabrique chinoise.</p>
+
+<p>Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me
+restait à visiter la Suisse saxonne et les établissements de Freyberg,
+si célèbre par son école et par les mines de cuivre et d'argent qui
+s'exploitent dans ces contrées par les meilleurs procédés connus.</p>
+
+<p>On appelle Suisse saxonne le pays situé sur la rive droite de l'Elbe et
+s'étendant jusqu'à la frontière de la Bohême. Malgré sa physionomie
+pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui
+ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et
+ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce
+plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions,
+présente de jolies vallées prises dans l'épaisseur du plateau, et non
+pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays
+ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent
+cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les
+pentes d'une belle végétation et de belles forêts.</p>
+
+<p>En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour
+visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée
+saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne
+comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui
+une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne
+n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant
+lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les
+prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc
+sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient
+le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le
+moment où la faim les forcerait à mettre bas les armes.</p>
+
+<p>De Pirna je me rendis à Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont
+l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le
+commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds,
+autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et
+bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à
+dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les
+arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la
+nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa
+défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le
+rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de
+cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si
+élevée, que, malgré quelques batteries basses, malgré la disposition des
+affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de
+l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et
+n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort
+où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des
+approvisionnements pour une armée qui opère. En 1813, une garnison
+française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle
+important.</p>
+
+<p>De Koenigstein, je me rendis à Schandau, situé sur la rive droite de
+l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la
+charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la
+Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux
+ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette petite ville pour
+parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où
+la Sebuste se joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et
+charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus
+belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les
+pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se
+déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on
+voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre
+dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis
+arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du
+Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon
+est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les
+bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons
+rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous
+sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au
+milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente
+toujours un riant tableau. Après avoir passé sous le rocher connu sous
+le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et
+le Rosenberg, et le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au
+lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à
+l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir
+l'escarpement, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup
+d'oeil est magnifique et mérite sa réputation.</p>
+
+<p>De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Altwald,
+composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche
+pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous
+sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était
+rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les
+ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de
+Lokmühle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un
+cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette
+rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du
+pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà
+dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais,
+et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De
+charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour en faciliter le
+parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour
+de Dresde s'effectuent par la vallée de l'Elbe. On passe à Pilnitz, et
+en peu d'heures on est de retour à Dresde, en traversant Neustadt.</p>
+
+<p>Le lendemain de mon retour à Dresde, je me rendis à Freyberg, muni d'une
+lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben,
+directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme
+très-distingué et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce
+qui pouvait m'intéresser. L'École de Freyberg est célèbre dans toute
+l'Europe. Soixante élèves, dont le plus grand nombre vient de
+l'étranger, en suivent l'enseignement. Elle a formé plusieurs
+minéralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je
+visitai la collection complète des minéraux que l'École possède, et
+j'allai voir ensuite l'usine consacrée à l'amalgame qui se fait de la
+manière la plus avantageuse et la plus parfaite.</p>
+
+<p>L'opération s'exécute ainsi: les minerais réunis sont cassés en petits
+morceaux. Après avoir eu soin de mêler les plus riches avec les plus
+pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des
+fourneaux à griller, en les mélangeant avec dix pour cent de sel commun.
+On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps déterminé,
+à l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brûlent, et
+il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le
+minerai grillé, on le porte au moulin pour le réduire en poudre
+impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en
+y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un métal binaire, plomb et
+argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermées dans
+trente-deux onces de plomb fondu. Cette opération se renouvelle sur les
+scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le
+fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb,
+et on retire au fur et à mesure la peau qui se forme à la surface des
+métaux en fusion dans les chaudières. On accélère cette oxydation au
+moyen de soufflets dont le vent est dirigé sur la surface. Le plomb
+ainsi enlevé, l'argent reste au fond; mais, à la première fois, il n'est
+pas pur, et l'opération est recommencée sur des quantités moindres.</p>
+
+<p>Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de
+plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mâles
+vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent à divers
+particuliers, et la propriété est divisée en actions. Il y a dans cette
+usine une pompe à incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau
+à une très-grande distance par un tube de six pouces de diamètre.
+Quatre pompes réunissent leur action, et l'eau cède à une pression de
+sept atmosphères. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries où se
+fait l'exploitation. Il y en a cinq, placées les unes au-dessous des
+autres. Des pompes amènent au-dessus de la galerie d'écoulement les eaux
+de la partie la plus basse, et, du point d'où elles retombent sur le
+moteur, elles contribuent à le faire marcher au moyen d'un supplément de
+forces et d'un courant intérieur, qui sert constamment à cet usage.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'allai voir une mine de la même espèce, mais qui renferme
+un appareil qui était nouveau pour moi, une turbine de la force de trois
+chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la
+quantité d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces
+conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux
+chevaux. Cependant cette ingénieuse machine n'est utile que dans des
+circonstances données. Avec une très-grande chute et peu d'eau, ou avec
+très-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec
+des éléments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits
+plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante
+de nouvelle invention, et composée d'un cylindre en fer battu de neuf
+pieds de diamètre. Une vis d'Archimède inclinée sous un angle déterminé,
+et le gros bout en bas, est enfoncée aux deux tiers de son diamètre dans
+l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre à chaque tour, produit un
+courant régulier avec une pression de trente pouces d'eau.</p>
+
+<p>Je fis à Freyberg une rencontre agréable: j'y trouvai un célèbre
+voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois
+l'Amérique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de
+l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et réciproquement. Il se
+disposait à continuer ses explorations et avait passé l'hiver à Berlin,
+occupé à compléter son instruction pour rendre ses observations plus
+utiles. Il comptait se mettre en route l'année suivante pour le Caucase,
+et de là sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus
+élevés de la chaîne du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rêvé,
+auquel il s'était pendant longtemps préparé, mais qu'il n'a pu exécuter
+et que l'intérêt des sciences réclame encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je quittai Dresde le 26 août, pour revenir en Bohême et visiter le nord
+de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer à
+Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'était
+réveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures à
+les parcourir, et puis je m'arrêtai à Hochkirch, où Frédéric éprouva un
+grand revers, dont son ennemi, le maréchal Daun, ne sut pas profiter.
+L'armée prussienne était mal postée. Elle occupait une mauvaise position
+en face et à portée de l'armée autrichienne. Elle fut surprise et
+battue; elle perdit deux cents pièces de canon; mais, chose presque
+incroyable! elle ne fut pas mise en déroute, se retira à deux lieues et
+prit position sur la Sprée, où Daun la laissa tranquille, tant l'empire
+qu'exerçait sur son esprit le génie de Frédéric était puissant! Cet
+événement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire
+de cette guerre si féconde en miracles.</p>
+
+<p>En approchant de Löbau, le pays est charmant, bien cultivé, et il
+s'embellit encore après avoir passé cette petite ville. Je visitai
+l'établissement morave, d'une ravissante beauté, et où la prospérité, le
+bien-être et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de
+personnes composent cette colonie, fondée, il y a environ cent ans, par
+un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une
+vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles;
+elle en vend pour cinq cent soixante mille écus par an, ce qui donne à
+cette population un bénéfice de sept à huit cent mille francs.</p>
+
+<p>Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du
+duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le
+lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie.</p>
+
+<p>Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par
+le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au
+commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le
+donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère
+habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La
+chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron
+de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut
+en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas,
+héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de
+Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut
+attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la
+guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois,
+tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui,
+excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture
+de draps existe à peu de distance du château.</p>
+
+<p>De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à
+Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est
+le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps,
+de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre
+une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche
+d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires
+pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un
+des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au
+milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.</p>
+
+<p>De Reichenberg j'allai à Liebnau et à Turnau, où je couchai. L'industrie
+de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des
+pierres fines de Bohême, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et
+dans la composition des pierres imitées, faites avec du verre de
+couleur. Cette industrie emploie à Turnau seul plus de six mille
+ouvriers.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me rendis à Koenigsgratz, ville ancienne et bien
+fortifiée, placée au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant
+général Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands
+détails. Fortifiée régulièrement, sa grande force lui vient des
+inondations, que l'on peut créer à volonté, en peu de moments, au moyen
+de ponts-écluses construits sur chacune des deux rivières, inondations
+que l'ennemi ne peut pas éloigner. Elle a huit bastions avec de grandes
+demi-lunes, des places d'armes retranchées, des couvre-faces revêtus; en
+un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent
+réunies. Les établissements sont d'une beauté extraordinaire; tous les
+magasins sont casematés, et il y a des logements à l'abri de la bombe
+pour dix mille hommes et un escadron. Tout a été prodigué pour rendre
+cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en
+remarquant toutefois que les défauts de cette place sont d'avoir une
+action difficile à l'extérieur, malgré deux rivières qui la favorisent,
+à cause des longs défilés par lesquels il faut sortir. Du reste, des
+pâtés placés dans les inondations, mais très-près de leur extrémité,
+parent un peu à cet inconvénient, en éloignant l'ennemi et protégeant,
+par leur feu, la marche des colonnes sur les chaussées et leur
+déploiement.</p>
+
+<p>Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possède
+différents priviléges. Elle montra un attachement et un dévouement
+particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne,
+devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trône de Bohême,
+en 1458. Un fait qui m'a frappé ici, c'est le prix extrêmement bas des
+denrées.</p>
+
+<p>Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter
+l'établissement où mangent en commun, et parfaitement bien, officiers
+supérieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des fêtes aux dames
+de Koenigsgratz, et la dépense mensuelle de chacun d'eux ne s'élève pas
+au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un
+pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas
+absolue: elle résulte de revenus supérieurs aux besoins, et les besoins
+ont toujours, quoique variables, une limite déterminée.</p>
+
+<p>De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est
+éloignée que de six lieues. Elle mérite le voyage d'un homme de guerre,
+car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, où l'argent et les
+soins ont été prodigués. On demande à quoi il était bon d'élever une
+seconde ville de cette importance aussi près de Koenigsgratz, qui
+remplit précisément le même objet qu'elle, celui de renfermer des
+dépôts, des magasins de toute espèce et de donner à une armée défensive
+le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication
+m'en a été donnée, et elle montre le pouvoir magique que les hommes
+supérieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frédéric II avait campé
+sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de
+Bavière, et cette position très-bonne avait tenu pendant longtemps en
+échec l'armée autrichienne. Dès lors on donna une importance
+surnaturelle à ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui
+y est aujourd'hui, uniquement pour empêcher l'ennemi de ne jamais plus
+l'occuper. Sa force consiste particulièrement dans des moyens de défense
+souterrains, qui y sont distribués avec un grand art et un très-vaste
+développement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers étant
+couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de
+guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une
+des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour
+mettre à couvert douze mille hommes et trois escadrons sont à l'épreuve
+de la bombe. Elle a coûté douze millions de florins (trente millions de
+francs) et a été terminée en 1787. Le gouverneur en était le général
+baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la
+guerre autrefois à la tête du régiment des dragons de la Tour, qu'il
+commandait et qui avait acquis une grande réputation dans l'armée
+française. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, d'une haute
+naissance, Wradislas, et qui lui a donné la plus belle famille que l'on
+puisse rencontrer.</p>
+
+<p>Après avoir séjourné vingt-quatre heures à Josephstadt, je continuai mon
+voyage par Holitz, où le grand Frédéric a eu son quartier général
+pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation
+royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et bâtie en 1568, par un
+baron Wradislas, sous la direction du célèbre architecte italien
+Battista, et j'arrivai à Brünn le 30 août. J'allai visiter les beaux
+établissements métallurgiques du prince de Salm à Plansko, sur la
+Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et
+un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'à
+quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de
+cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulièrement en
+sablerie. Les usines ont été mises sur le pied actuel par un célèbre
+chimiste, nommé Reichenbach, qui a découvert la créosote, substance qui
+entre dans la composition de la fumée et lui donne la propriété de
+conserver la chair; découverte d'une importance capitale pour la
+médecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront
+plus étendues. Il ne s'est pas borné à soigner les intérêts de sa
+gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a
+fini par être extrêmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis,
+s'est rompue avec éclat.</p>
+
+<p>J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves,
+établie également par Reichenbach au compte du prince de Salm, à Reis, à
+deux lieues de Plansko. Elle est sur une échelle gigantesque, nullement
+en rapport avec les moyens de culture à portée de l'approvisionner. Une
+autre manufacture de la même espèce, et qui est un modèle de bonne
+entente, où l'on trouve de l'économie intelligente pour diminuer la
+main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des
+meilleures méthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les
+plus perfectionnées. Elle appartient à un négociant français, établi
+depuis longtemps à Vienne, qui l'a bâtie à Séglovitz, à deux lieues de
+Brünn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'étendue; elle
+est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle
+est calculée pour consommer vingt millions de betteraves, et elle
+fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas
+usage de presse: on y emploie le lévigateur. Une machine à vapeur de la
+force de quinze chevaux suffit à tous les besoins. Le sucre est si bien
+fait, qu'il n'éprouve qu'un déchet de dix pour cent au raffinage. Le
+capital employé dans cette fabrique est de cinq cent mille francs.</p>
+
+<p>Je visitai avec soin un établissement d'une triste célébrité, le
+Spielberg, maison de détention pour les condamnés. C'est l'ancienne
+citadelle de Brünn, qui a été convertie en prison. Elle est parfaitement
+tenue, et les prisonniers y sont traités avec beaucoup d'humanité. La
+nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres.
+Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur François, quelque
+temps avant sa mort, avait fait évacuer. Au surplus, de son temps, ils
+n'avaient rien de malsain; mais ceux qui étaient habités au temps du
+libéral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clémente
+Marie-Thérèse, étaient funestes à la vie des prisonniers. Ces cachots
+amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit.
+Aujourd'hui une philanthropie éclairée préside au régime de cet
+établissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarquée, c'est que
+les condamnés pour récidive ne sont pas séparés de ceux qui le sont pour
+la première fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts
+seulement sont condamnés à vie ou à plus de dix ans, et cependant cette
+prison est le seul lieu de détention pour les provinces des deux
+Autriches, de la Moravie, de la Bohême, et correspond aux besoins d'une
+population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui
+montre la douceur des moeurs et la moralité de ces peuples. Les autres
+prisonniers de la monarchie ont leur maison de détention, et il y en a
+une au château de Laybach, en Carniole, et une autre à Moukatch, dans
+les Karpathes, pour la Hongrie.</p>
+
+<p>Après toutes ces excursions, je me rendis à Eichhorn, chez la princesse
+de Wasa, qui m'avait fort engagé à aller la voir. Eichhorn est une bonne
+et belle habitation, située sur un rocher escarpé, au pied duquel coule
+la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir
+une superbe résidence d'été; le pays, tout sauvage qu'il est, se
+prêterait facilement à des embellissements. La princesse en a commencé
+qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent déjà des résultats
+satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce séjour,
+une bonne et douce existence; ils y sont aimés et reçoivent à merveille
+ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont étendues, sans être
+belles. La vie passe dans ce lieu très-agréablement.</p>
+
+<p>La princesse me fit faire diverses excursions intéressantes dans ce pays
+pittoresque. Nous allâmes voir la partie supérieure de la Schwarza, à
+Adamsthall, et dîner dans un château appartenant au prince de
+Lichtenstein, situé au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et
+à très-peu de distance de grottes d'une très-grande étendue et qu'il
+faut longtemps pour visiter en totalité. Nous allâmes en même temps au
+caveau de famille des Lichtenstein, établi près de Vrano. Le prince Jean
+l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant
+avec l'ancien. Son premier habitant a été le prince Jean lui-même. Il se
+compose d'une église souterraine, placée au-dessous d'une autre fort
+belle revêtue en grande partie de marbre, et bâtie il y a environ deux
+cents ans. Je quittai bientôt Eichhorn pour revenir à Vienne, mais je
+devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a
+de l'attrait à donner des soins à ceux dont la tête élevée a été frappée
+par la tempête, et qui supportent avec calme et dignité l'infortune qui
+pèse sur eux.</p>
+
+<p>Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse
+Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive
+droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la
+résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais
+déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte
+d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme
+on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit
+nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix
+de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus
+étendues.</p>
+
+<p>Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec
+soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue,
+séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse
+Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes
+qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les
+environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et
+se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée
+par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas
+d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien
+tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé
+sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet
+particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait,
+est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce
+frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il
+ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste
+année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le
+pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle,
+en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil
+empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa
+douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses
+devoirs.</p>
+
+<p>Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur
+une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la
+Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la
+navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809,
+et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus
+qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.</p>
+
+<p>Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein,
+dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la
+fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se
+compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et
+sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de
+châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille,
+très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours
+compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de
+bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est
+un des éléments de la puissance nationale.</p>
+
+<p>Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et
+soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la
+princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse
+rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un
+français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée
+et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces
+avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend
+à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux
+ornements.</p>
+
+<p>Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse
+ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable
+et nombreuse société.</p>
+
+<p>Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie;
+il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses.
+Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg
+appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la
+perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à
+peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui
+rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le
+prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant
+rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa
+faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne
+sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet
+événement.</p>
+
+<p>Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le
+pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était
+autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de
+vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les
+terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à
+tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation
+d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris
+qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste
+dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la
+tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des
+corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du
+château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles
+seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une
+prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de
+Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de
+Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice,
+la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans
+des pays clos ou ouverts.</p>
+
+<p>La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est
+cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues.</p>
+
+<p>Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de
+Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y
+recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une
+existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était
+pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait
+aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg
+son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les
+contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré
+cette habitation.</p>
+
+<p>Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point
+de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses
+possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des
+usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux
+siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire
+et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre
+peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît
+et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les
+rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours
+paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a
+pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui
+ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas
+de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon
+de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs,
+moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de
+quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson
+qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière
+est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un
+autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal
+qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que
+l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux
+bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est
+une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle
+est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à
+travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées
+d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est
+placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice
+bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la
+sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur.</p>
+
+<p>Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé
+Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la
+chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une
+pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les
+tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de
+la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable,
+chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand
+intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et
+s'entr'aider.</p>
+
+<p>On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed,
+quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut
+convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince
+Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le
+prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier.</p>
+
+<p>Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka,
+chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château
+sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et
+dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est
+monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts,
+dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le
+penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est
+située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette
+contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont
+le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie.</p>
+
+<p>Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la
+monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée
+du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un
+état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de
+l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands
+efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour
+aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle,
+l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince
+est fort beau et de moeurs très-douces.</p>
+
+<p>Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des
+grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle
+plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le
+projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M.
+de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la
+Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en
+visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là
+aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de
+comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes
+qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui
+se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre
+les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie;
+entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique,
+pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en
+m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de
+dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite
+sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui,
+j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de
+l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la
+lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur
+et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une
+manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part,
+à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le
+Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale.
+Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre
+les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En
+répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de
+ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en
+faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un
+ajournement est un abandon.</p>
+
+<p>En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état
+de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une
+existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé,
+qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder,
+pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la
+question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que
+les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré,
+bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans
+les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car,
+s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui
+leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans
+l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés.</p>
+
+<p>Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de
+voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce
+dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais
+pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout
+l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec
+quelques amis intimes.</p>
+
+<p>Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en
+Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette
+nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été.</p>
+
+<p>M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne
+après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il
+était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime,
+entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de
+l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de
+Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai
+sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les
+mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il
+comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me
+furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières
+aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent
+désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile
+position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il
+me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour
+le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier
+complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus
+de deux ans.</p>
+
+<p>Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai
+à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath,
+dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne;
+puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière
+fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un
+homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu
+ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la
+Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis
+qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à
+Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la
+duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont
+été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses
+extraordinaires.</p>
+
+<p>Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse
+Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger
+de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans
+toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être
+séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la
+respectons profondément.</p>
+
+<p>L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont
+les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je
+n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi,
+m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans
+la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines
+soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des
+renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait
+pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance.
+On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits
+très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité
+d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de
+construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à
+vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois
+et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait
+d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants.
+Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien
+séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître
+étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me
+suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y
+croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon
+de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses
+travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec
+l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par
+l'Autriche.</p>
+
+<p>J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me
+donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le
+mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être
+faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps.
+Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les
+faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en
+Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je
+modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les
+ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable.</p>
+
+<p>Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y
+établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan
+et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau
+avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du
+fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un
+four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de
+pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée,
+suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le
+fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus
+active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le
+minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le
+creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant
+obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je
+fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une
+direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset
+pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les
+mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui
+formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée
+d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le
+creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit
+de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus
+grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car,
+élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond,
+tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau
+fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne
+s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de
+manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en
+bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces
+expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je
+dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon
+opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat
+avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que
+je crois incontestables.</p>
+
+<p>Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat
+de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par
+une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires,
+on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air
+avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et,
+dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la
+combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les
+interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de
+l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose
+nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un
+temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en
+ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la
+combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent
+par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis
+qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait
+arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de
+projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction.
+Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où
+elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les
+fourneaux sans machines soufflantes.</p>
+
+<p>Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les
+phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme
+constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi,
+traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de
+minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les
+fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles,
+on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté.</p>
+
+<p>La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue
+en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet.</p>
+
+<p>En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet
+satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un
+fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de
+haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais.</p>
+
+<p>Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds,
+dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt
+pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile
+qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une
+douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du
+fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux
+orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un
+pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je
+mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer,
+avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel
+de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de
+manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les
+flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer
+extérieurement, selon le besoin.</p>
+
+<p>Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les
+inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte
+surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable
+creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la
+chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le
+minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient
+en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre.</p>
+
+<p>Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four
+à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce
+succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de
+métallurgie.</p>
+
+<p>Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues
+je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que
+j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le
+mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait
+l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et
+moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque
+c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que
+j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts
+fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur
+Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité
+de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il
+se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du
+prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans
+son entreprise.</p>
+
+<p>Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas
+supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre
+mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque
+j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que
+l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première
+pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines,
+comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention.
+On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire
+peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que
+moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement
+chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les
+miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma
+position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et
+je dus céder.</p>
+
+<p>L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes
+travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida
+que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés
+triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le
+triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M.
+Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et
+l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le
+privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon
+égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle
+défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége,
+déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M.
+Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir
+de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais
+seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du
+public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a
+pas besoin de commentaire.</p>
+
+<p>Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé
+de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en
+France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une
+grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent
+spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des
+avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et
+n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces
+influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes.</p>
+<br>
+
+<a name="L26" id="L26"></a>
+
+<h3>LIVRE VINGT-SIXIÈME.</h3>
+
+<p class="mid">1839-1841.</p>
+
+<p class="mid"><b><span class="sc">Sommaire.</span>--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec
+Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un
+intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de
+Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la
+Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur
+la question d'Orient, intitulé: <i>De la crise de l'Orient et de la
+politique qu'elle semble exiger</i>.--Terreur inspirée à Vienne par le
+traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
+France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en
+campagne.--Ibrahim-Pacha et
+Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec
+l'Égypte.--Appendice.</b></p>
+<br>
+
+<p>J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années
+qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais
+conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec
+les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une
+manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour
+la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer
+dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont
+inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre
+connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali.</p>
+
+<p>J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils
+étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une
+chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon
+arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan,
+sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant
+même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits
+qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il
+trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de
+lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser
+le tribut et à se déclarer indépendant.</p>
+
+<p>Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que
+l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et
+mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec
+franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui
+déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait
+funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les
+sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à
+les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que
+des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je
+savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur
+influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui
+devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère
+qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus
+fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante.</p>
+
+<p>Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de
+départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai
+bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que
+vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous
+avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande
+qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au
+détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne
+renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de
+Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous
+avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à
+quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous
+gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions.
+Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si
+vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le
+titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant
+plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il
+soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les
+hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que
+vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet
+état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation,
+un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un
+simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous
+renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre
+puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient.
+Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous.
+Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers
+prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne
+voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que
+vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate
+par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle
+est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman,
+malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir,
+est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux.
+Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour
+l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.»</p>
+
+<p>Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand
+je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient
+plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous
+quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit
+qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes
+conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il
+était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé
+les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas
+un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur
+Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre.</p>
+
+<p>Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord,
+se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de
+recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à
+leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se
+rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte.</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 15 septembre 1838.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis
+la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis
+fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître.</p>
+
+<p>«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de
+votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font
+une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous
+beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention
+particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs
+d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne
+point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de
+l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son
+Altesse.</p>
+
+<p>«Le vice-roi, qui en a ordonné la traduction, s'est plu à reconnaître,
+en ce qui concerne l'Égypte, le coup d'oeil exercé de celui qui a brillé
+en administration aussi bien qu'à la tête des armées, et a hautement
+apprécié l'impartialité qui a présidé à sa rédaction.</p>
+
+<p>«Rien ne pouvait être aussi agréable à Son Altesse que l'intérêt que
+vous lui témoignez, monsieur le maréchal, en écrivant que vous lisez le
+récit des événements qui se passent dans ses États et que vous faites
+des voeux sincères pour ses succès. Aussi a-t-elle dit que la
+Providence, en vous inspirant l'idée d'un voyage dans ces contrées,
+avait peut-être résolu de lui accorder un puissent auxiliaire.</p>
+
+<p>«Je crois inutile de vous prémunir contre tout ce qui s'imprime en
+Europe sur le vice-roi et sur l'Égypte dans les feuilles périodiques.
+Vous devez assez connaître quelle foi méritent certaines correspondances
+des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et complétement
+terminées, et, quoique la topographie de cette province et le caractère
+de ses habitants se prêtent à ces échauffourées, elles n'auront jamais
+aucun résultat sérieux. Le commerce d'importation et d'exportation a
+triplé sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant à
+l'extérieur, vous devez avoir acquis, monsieur le maréchal, par la
+connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse
+Méhémet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement à
+espérer entre eux sans l'intervention des puissances européennes.</p>
+
+<p>«La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec
+les diplomates les plus influents, et votre caractère particulier vous a
+valu des témoignages non équivoques de l'affection que vous portent
+d'augustes personnages. La vérité et les besoins réels de l'Égypte ne
+peuvent être mieux appréciés que lorsqu'ils sont annoncés par une voix
+impartiale et digne de toute croyance.</p>
+
+<p>«Éviter une complication entre les puissances de l'Europe pour la
+question d'Orient est le but qui a guidé le vice-roi, lorsqu'il a
+déclaré tout récemment à leurs consuls généraux ici, qu'il se
+contenterait de voir assurée la succession de sa famille. Il a toute
+confiance que sa demande modérée sera comprise, et que, revenant à des
+opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont à l'Égypte
+une existence positive en récompense des immenses travaux du vice-roi
+pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour
+Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste français.</p>
+
+<p>«Enfin Son Altesse le vice-roi espère, monsieur le maréchal, que
+l'intérêt que vous lui portez ne sera pas entièrement passif, et qu'au
+fait des opinions particulières émises à Toeplitz par d'augustes
+souverains vous aurez l'extrême bonté de lui faire connaître les
+modifications qu'elles pourront avoir subi, éclairant Son Altesse sur la
+marche à suivre dans sa position précaire, désormais insoutenable.</p>
+
+<p>«La présente lettre est expédiée à mon frère, M. Pietro Joussouf de
+Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une
+personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle
+sera à votre disposition, monsieur le maréchal, pour le cas où vous
+jugeriez devoir la charger d'une réponse. Ce moyen m'a paru le plus
+convenable pour la sûreté des dépêches, vous certifiant, de mon côté,
+que vous n'aurez à craindre aucune indiscrétion de notre part sur vos
+communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent être.</p>
+
+<p>«Après avoir exécuté dans ce qui précède les ordres de mon maître
+bien-aimé, permettez-moi, monsieur le maréchal, de vous présenter
+l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai
+l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p>Cette lettre, rédigée avec soin, raisonnable et motivée sur des faits
+incontestables, provoquait, dans l'intérêt du maintien de la paix, le
+concours des puissances pour fixer un ordre de choses régulier qui
+assurât l'avenir. Les voeux de Méhémet-Ali, fort légitimes, devaient
+convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner
+connaissance au prince de Metternich. Il en fut frappé et admit le
+principe qu'elle consacrait. Nous discutâmes ensemble quels étaient les
+avantages à accorder à Méhémet-Ali et sur lesquels les puissances
+pourraient s'accorder. Il n'hésita pas un moment pour l'Égypte
+héréditaire; mais il crut que la Syrie viagère était la seule chose que
+l'on pût y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion,
+parce que c'était rejeter à une époque qui pouvait être peu éloignée, la
+mort de Méhémet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-être
+deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractère passionné et
+moins habile politique que son père. Dans ma réponse, j'entrai avec
+détails sur la position de Méhémet-Ali et sur la manière dont je
+l'envisageais. Je lui démontrai la convenance, dans ses vrais intérêts,
+d'accepter l'hérédité de l'Égypte avec la Syrie viagère, si l'on ne
+pouvait pas obtenir l'hérédité à l'égard de cette dernière; et, quoique
+la lettre de Boghos-Bey fût très-sage, comme je connaissais l'instinct
+intérieur de Méhémet-Ali, qui le poussait à prendre un parti extrême, et
+que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des
+journaux annonçait s'être réveillé, j'insistai beaucoup dans ma lettre
+sur l'importance dont il était, pour le vice-roi, de n'enfreindre en
+rien le traité de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi:</p>
+<br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre
+m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le
+vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre
+en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante
+amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour
+en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir.</p>
+
+<p>«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les
+nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi.
+J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me
+portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.</p>
+
+<p>«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos
+auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que
+je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi.
+Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à
+votre lettre avec le plus grand abandon.</p>
+
+<p>«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se
+déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je
+connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu
+digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de
+la politique une existence toute faite et que chaque jour doit
+consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de
+l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai
+manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose
+des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on
+sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement
+sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la
+durée de son pouvoir, la force morale du <i>droit</i> ne peut lui être
+indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la
+puissance du <i>fait</i>, que le temps et une longue suite d'années peuvent
+seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit
+dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement
+de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y
+rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui.</p>
+
+<p>«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut
+suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût
+quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes
+puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort
+éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne
+ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont
+l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime.</p>
+
+<p>«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille.
+Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha
+a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre
+que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir
+direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et
+l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant
+chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce
+que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition
+d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent
+désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali
+reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur
+appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils
+l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il
+l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble
+assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer
+seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon
+sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui,
+la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute
+sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États
+sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute
+que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la
+confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père.
+C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance
+reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal
+élément de la puissance nouvelle.</p>
+
+<p>«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de
+renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est
+léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner
+à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils
+l'investiture des domaines qu'il possède.</p>
+
+<p>«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui,
+des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son
+père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde
+n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses.</p>
+
+<p>«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée
+dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à
+trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de
+maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la
+discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un
+trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est,
+le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une
+valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est
+nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses
+sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le
+moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système
+d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps
+actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous
+les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en
+paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil
+fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable
+chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés,
+ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.»</p>
+<br>
+
+<p>Boghos-Bey m'écrivit de nouveau, le 16 décembre 1838. Je lui répondis
+sans retard, le 6 février. Voici la lettre de Boghos-Bey.</p>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 16 décembre 1838.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, m'avait dit, en partant
+pour son voyage de la Nigritie: «S'il arrive quelque lettre de mon ami
+le maréchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout où
+je serai.» Ses ordres ont été ponctuellement exécutés. Un
+courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre
+dont vous avez daigné, monsieur le maréchal, m'honorer, en date du 8
+novembre dernier.</p>
+
+<p>«Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour être certain du
+plaisir qu'elle éprouvera en lisant la confirmation des sentiments
+d'amitié constante que cette lettre exprime, et qu'elle appréciera des
+conseils partant de si bonne source, et franchement donnés, pour les
+placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit espérer que la
+même conviction qui les a dictés pourra être manifestée en sa faveur
+auprès des augustes personnages dont le concours est nécessaire à sa
+demande juste et modérée, ayant pour but la conservation du fruit de sa
+carrière laborieuse.</p>
+
+<p>«On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrivée de Son Altesse à
+Kartoum. Ses dernières dépêches étaient de Dongolah. D'après son
+itinéraire, elle pourra être de retour au Caire vers la moitié de
+février, ne comptant pas s'arrêter longtemps au Tarogdu.
+J'ambitionnerais, monsieur le maréchal, de pouvoir lui soumettre
+quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite, à ladite
+époque, l'opinion des hommes influents sur la question égyptienne, si
+toutefois vous ne jugiez pas indiscrète la demande d'une nouvelle lettre
+de votre part.</p>
+
+<p>«L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre
+m'enhardit, et mon auguste maître, pénétré que ses intérêts ne sauraient
+être en de meilleures mains, se trouvera très-flatté que vous daigniez
+les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront
+l'exiger.</p>
+
+<p>«Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il
+vous a plu de m'écrire de bienveillant, je viens vous renouveler,
+monsieur le maréchal, mes hommages, tribut de respect et de vénération,
+avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p>Voici ma réponse à cette lettre.</p><br>
+<br>
+
+<p class="rig">«Vienne, le 6 février 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait
+l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y
+répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous
+me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes
+conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de
+ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu
+acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard.
+S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens
+que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux
+consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en
+fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ
+pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré
+des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a
+acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention
+de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui
+il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander
+la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession.
+Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une
+disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi
+son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son
+fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après
+lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls
+généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de
+solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la
+permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos
+du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début
+naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de
+l'Europe à y intervenir.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les
+opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le
+faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion
+de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière
+dont est envisagée la position du pacha.</p>
+
+<p>«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais
+servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en
+ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir
+dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc
+convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille,
+trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses
+désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que
+l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en
+contenter.</p>
+
+<p>«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre
+lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez
+utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai
+toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver
+l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.»</p><br>
+
+<p>Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui,
+par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à
+intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants
+auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs
+n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et
+le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des
+communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me
+charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais
+avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi
+prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement
+l'avenir.</p>
+
+<p>La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La
+Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre
+répondit d'une manière évasive absolument négative.</p>
+
+<p>On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout
+à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de
+l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait
+d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de
+lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de
+l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier
+pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.</p>
+
+<p>Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un
+auxiliaire utile à leurs succès dans l'aveuglement et les passions de
+Mahmoud, dans l'incapacité et l'ignorance confiantes de ceux qui
+l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprême
+de l'armée, portait à Méhémet-Ali. L'armée turque en marche et les
+hostilités étant commencés, tout le monde s'alarma. La France,
+l'Autriche et la Russie envoyèrent des agents pour chercher à les faire
+cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimité; mais les intrigues
+et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des Égyptiens
+n'était plus tenable, la bataille fut livrée, on se rappelle le
+résultat<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Peut-être sera-t-on bien aise de connaître la relation de cette
+bataille, que Soliman-Pacha m'envoya dès le surlendemain de la victoire:
+on la trouvera en note à la fin de l'ouvrage, accompagnée de quelques
+réflexions.</blockquote>
+
+<p>Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération,
+donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé
+avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille
+héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte,
+dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh.</p>
+
+<p>Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait
+fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le
+Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement
+Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions
+personnelles contre Khosrew-Pacha.</p>
+
+<p>Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est
+assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à
+vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un
+autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était
+pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi
+sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or,
+comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de
+haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un
+double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune
+l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de
+paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un
+instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour;
+avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les
+intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa
+position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter.
+On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des
+conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste,
+provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout
+ajourner.</p>
+
+<p>La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit
+du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du
+souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités
+n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui
+qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que
+celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi,
+son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches
+de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu
+l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le
+commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de
+hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il
+intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des
+complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les
+conséquences ne pouvaient pas être calculées.</p>
+
+<p>Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la
+Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux
+exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des
+grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait
+que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa
+participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se
+faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires
+de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il
+prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral
+Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile
+à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait
+ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une
+démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune
+homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la
+signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais
+encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion
+dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes.</p>
+
+<p>Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique
+suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la
+proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son
+refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai
+rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le
+singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un
+gouvernement et son ministre.</p>
+
+<p>À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement
+sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant
+l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas
+d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes
+anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à
+la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour
+eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris
+que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe
+est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une
+reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop
+payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce
+détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de
+l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les
+fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands
+avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les
+garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des
+moyens offensifs au coeur de l'Europe.</p>
+
+<p>Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un
+homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des
+accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne
+faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas
+sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie
+sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette
+conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en
+fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie!</p>
+
+<p>Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les
+conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression,
+et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur
+étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il
+se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il
+arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et
+l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich.
+Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant
+la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de
+Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à
+faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à
+l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts
+les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la
+Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La
+sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si
+profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de
+vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger.</p>
+
+<p>J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je
+trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant.
+Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le
+vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de
+l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il
+regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut
+sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se
+trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de
+sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche,
+parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni
+point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le
+très-humble serviteur de Palmerston.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte
+de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des
+rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer
+par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait
+devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses
+reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France
+proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de
+Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si
+modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait
+trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui
+convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie
+d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire
+descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont,
+homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand
+mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la
+justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse
+affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche
+fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un
+système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit
+substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres,
+et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision
+d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé.</p>
+
+<p>La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on
+pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans
+amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude
+la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir
+intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des
+conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à
+la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et
+nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence
+irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais
+elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et
+français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce
+moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la
+conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de
+l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi,
+l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et
+motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il
+regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait
+prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer
+deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines
+séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères
+avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut
+devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque
+séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité
+s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie
+contre la France, et de la part de la Russie par les passions
+personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de
+l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui
+pussent les entraîner.</p>
+
+<p>Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à
+laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance
+régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite
+de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de
+Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on
+trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se
+trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts.</p>
+
+<p>Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si
+variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute
+particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je
+l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire
+où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle
+comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée
+que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien,
+et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son
+infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques,
+années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me
+demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais
+essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce
+que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de
+Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié
+et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes
+devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour
+pouvoir nous entendre.</p>
+
+<p>Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail.
+Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon
+Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors
+président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives
+sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit
+faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte.</p>
+
+<h4>DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE<br> QU'ELLE SEMBLE EXIGER.</h4>
+
+<p>«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de
+la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première,
+résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je
+crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la
+disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire
+immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile,
+persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans
+la communauté européenne.</p>
+
+<p>«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté
+au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où
+tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit
+l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour
+traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment
+de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera
+facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas
+être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire,
+préparer les moyens de les satisfaire.</p>
+
+<p>«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement
+les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de
+ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être
+Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime
+à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un
+orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères.
+Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la
+recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans
+crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on
+ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le
+signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le
+surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au
+but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux
+hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet
+et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je
+répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la
+Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit
+irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de
+triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.</p>
+
+<p>«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le
+moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les
+événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À
+coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux
+Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur
+frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis
+à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de
+transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être
+embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de
+s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas
+cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir
+démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si
+l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession
+définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec
+sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications
+par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu
+égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore
+quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point
+isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie
+des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les
+troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à
+celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage
+qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.</p>
+
+<p>«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les
+trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force
+Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point
+inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs
+mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident
+ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la
+Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une
+bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le
+versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte
+la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la
+possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et
+lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont
+la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les
+intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la
+possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France
+s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à
+Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres
+russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas
+Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par
+la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant
+établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des
+forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés
+dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours
+facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le
+second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette
+ville et de nous y remplacer.</p>
+
+<p>«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve
+s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie
+et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à
+leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il
+ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la
+question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et
+l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si
+favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour
+elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par
+les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne
+d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout,
+dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point
+effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il
+le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat,
+plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube
+appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier
+sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de
+celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses.</p>
+
+<p>«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance
+intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate;
+le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts
+de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée
+sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui
+aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors
+il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie,
+tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas
+Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les
+Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre
+stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres
+russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du
+corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de
+leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état,
+établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille
+Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve,
+se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs
+injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en
+campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si
+redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques
+simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie
+au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le
+Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette
+plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu
+cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les
+Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande
+extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur
+le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de
+la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître
+la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant
+qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui.</p>
+
+<p>«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles
+à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir
+des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure,
+abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un
+grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous
+la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à
+tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde
+aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur
+volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien
+on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de
+naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui
+d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui
+semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une
+libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties
+contre son ambition et ses agressions.</p>
+
+<p>«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de
+l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en
+résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se
+bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de
+menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider
+et assurer son avenir.</p>
+
+<p>«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman,
+mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est
+aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le
+voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui
+semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite,
+elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le
+système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a
+adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de
+deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est
+celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne
+semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un
+membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses
+fonctions?</p>
+
+<p>«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât
+était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les
+Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et
+assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre
+les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter
+des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce
+qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne
+pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et
+peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux
+branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait
+et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa
+famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté
+d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de
+Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement
+gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation
+de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il
+dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au
+moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre.</p>
+
+<p>«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre
+point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de
+satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas
+l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du
+vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument,
+je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du
+sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but
+d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle
+s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit
+certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible
+image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des
+ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une
+race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais
+d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les
+esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien
+vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer
+ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et
+même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race
+quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de
+Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et
+qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la
+couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V.</p>
+
+<p>«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans
+ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression.
+Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable
+pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui:
+la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique
+éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible,
+après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en
+employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre
+Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes
+et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt
+les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens.</p>
+
+<p>«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un
+auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali?
+Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont
+l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi,
+il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les
+effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu
+l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne
+se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de
+nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à
+tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre
+renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et
+d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir
+ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha
+du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port
+le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en
+sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements
+dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril
+auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en
+avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux
+ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a
+consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour
+maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne
+peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement
+maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans
+le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur
+Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne
+produisirent aucun dommage.</p>
+
+<p>«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une
+armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord
+il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes
+une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un
+peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien
+entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et
+puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En
+Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte
+inhospitalière.</p>
+
+<p>«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu
+d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place
+peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le
+centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en
+cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a
+aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de
+débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel.</p>
+
+<p>«Une fois les troupes anglaises maîtresses de Saint-Jean-d'Acre, que
+feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes
+de Judée, si arides, et où, à chaque pas, elles rencontreraient des
+obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espèce? On
+compterait sur une insurrection des habitants? pure chimère! Jamais les
+musulmans ne se révolteront contre Méhémet-Ali en faveur des chrétiens.
+Une armée de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef
+suprême de la religion et de l'empire du padischa, qui représente le
+calife, n'a pu rien opérer. Qu'on juge de l'effet produit par une armée
+d'infidèles!</p>
+
+<p>«Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette
+opération; car enfin un succès donnerait des résultats importants, et on
+combattrait près des vaisseaux et à portée de ses moyens. Mais
+l'opération est difficile. Alexandrie, sans être une place proprement
+dite, est cependant fortifiée. Sa position ajoute à sa force. Elle est
+environnée d'un désert où les assiégeants, en hostilité avec l'intérieur
+du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espèce. Méhémet-Ali
+entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de
+bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins
+huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal,
+et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'élèvent à
+plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au delà de trente mille
+hommes à mettre sur les remparts d'Alexandrie. Méhémet-Ali, placé au
+milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me
+paraît assez redoutable pour penser qu'il convient d'y réfléchir à deux
+fois avant de se décider à venir l'attaquer.</p>
+
+<p>«Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce côté encore il ne manque
+pas de difficultés. Afin d'opérer avec confiance, il faut qu'ils se
+présentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des
+bords de l'Araxe à la frontière de Syrie, plus de cinquante marches à
+travers de hautes montagnes âpres et difficiles, dans un pays pauvre, au
+milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'armée
+à sa destination, pour s'y soutenir et l'empêcher d'être compromise, il
+faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des
+préparatifs immenses. La misère et les souffrances des troupes
+serviraient beaucoup la cause des Égyptiens. Elles seraient encore
+augmentées par les dévastations ordonnées. La multitude des Arabes
+bédouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de
+l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiarisés avec la
+domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'armée
+égyptienne se retirant à quelques marches, le sort de l'armée russe
+empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment où les Égyptiens
+se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-être, sous de
+tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une défaite des
+Russes, avancés si loin, entraînerait leur destruction et l'expédition
+serait à recommencer; d'abord avec les mêmes obstacles et de plus avec
+les chances contraires dont l'opinion serait frappée et chez les Russes,
+et chez les populations musulmanes, et chez les soldats égyptiens.</p>
+
+<p>«Tel est donc l'état des choses, et, si je me suis expliqué clairement,
+je crois avoir démontré que la destruction de Méhémet-Ali, aujourd'hui
+l'homme de l'Orient et le véritable chef des musulmans, est uniquement
+dans l'intérêt russe; que sa conservation et les garanties données à son
+avenir, tout en conservant l'unité de l'empire ottoman, entrent dans les
+éléments d'une sage résistance combinée, que les envahissements de la
+puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire
+ottoman ne peut être ressuscité, il faut au moins lui conserver les
+parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir
+acquérir de la force et des moyens de durée. Enfin il faut reconnaître
+que l'arrivée de Méhémet-Ali à la puissance, événement véritablement
+providentiel, offre aux hommes d'État de l'Europe l'occasion et le
+moyen de jeter les bases d'un système qui réparerait en partie les
+fautes de leurs devanciers.»</p>
+
+<p>La conférence de Londres poursuivait lentement et péniblement ses
+travaux, et semblait ne devoir produire aucun résultat. Elle se montrait
+comme une pâle imitation de cette autre conférence dont les travaux sans
+fin n'ont abouti qu'à fatiguer et à ennuyer l'Europe, en traitant
+pendant plusieurs années les affaires de la Belgique. Cependant le
+dénoûment approchait, et, quand on le croyait encore relégué dans un
+vague absolu, le traité du 15 juillet, préparé dans le silence et signé
+dans le mystère, fut conclu.</p>
+
+<p>On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer
+la question d'une manière amicale avec la France, en faisant faire par
+le baron Neumann, ministre d'Autriche à Londres, une ouverture à
+l'ambassadeur de France, dont l'objet était de lui proposer de s'appuyer
+sur elle pour faire assurer à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et la
+possession viagère des provinces d'Asie, moins Adana et un district de
+la Syrie. Le cabinet français répondit d'une manière évasive. Mais, vu
+la gravité des circonstances et les conséquences de la décision qui
+serait prise, peut-être eût-il été d'une sage politique de parler
+catégoriquement et, avant de signer le traité du 15 juillet, de donner
+confidentiellement connaissance de la résolution où l'on était de le
+conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystère en approchant du
+moment critique. On agit dans l'ombre. D'un côté, cette résolution
+hardie qui n'était nullement en harmonie avec les habitudes du
+gouvernement autrichien, de l'autre, la légèreté et la fatuité
+française, enfin les insurrections éclatées dans le Liban, servirent
+merveilleusement les désirs de ceux qui voulaient en amener la
+réalisation. Il fut signé, à l'étonnement universel de toute l'Europe.</p>
+
+<p>Jamais peut-être acte de politique n'était moins fait pour amener le
+résultat désiré par les parties contractantes, à l'exception de la
+Russie, qui avait un but spécial qu'elle atteignit tout d'abord. Les
+autres allaient directement dans un sens opposé. L'Angleterre voulait
+détruire la puissance de Méhémet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait
+employer, il était démontré, aux yeux de tous les gens raisonnables,
+qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question
+qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a
+été au moment de la faire éclater. Enfin la Prusse, étrangère aux
+intérêts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans
+raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu
+s'épargner les dangers; mais la vanité propre à la puissance
+prussienne, qui, en réalité puissance du second ordre, veut marcher de
+pair avec celles du premier, l'a entraîné à signer un acte européen. Je
+souhaite pour elle qu'elle se défie une autre fois de sa fortune, car
+elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi légère. Bien que la
+supériorité et les merveilles de son administration éclairée et l'esprit
+de son peuple l'autorisent à se placer plus haut que le chiffre de sa
+population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute
+autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure,
+celle dont un gouvernement éclairé ne doit jamais se départir, c'est
+celle des intérêts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient
+de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour
+la Prusse. Elle lui a dû sa fortune et son élévation; et plus tard,
+quand elle lui a été infidèle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et
+un miracle seul a pu la sauver. Les États prussiens ne sont pas de force
+et constitués de manière à renouveler souvent une pareille expérience.</p>
+
+<p>L'Autriche était placée dans une condition tout autre. Grande puissance,
+libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'idée
+de la contraindre. Ses intérêts lui commandent de protéger l'Égypte,
+dont la prospérité est un des éléments de la sienne, et elle doit
+désirer sincèrement tout ce qui donnera de la force à l'empire ottoman.
+Or il est incontestable que, si cet État, qui croule par la faiblesse et
+le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que
+gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le
+vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des
+peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses
+que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de
+toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les
+formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais
+bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur
+fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener
+une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le
+peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion
+équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Égypte est
+complétement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté
+de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse;
+dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles.
+La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le désordre;
+disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur
+des besoins; tout ira ensuite de lui-même.</p>
+
+<p>La conservation de l'empire ottoman intéresse l'Autriche de plus d'une
+manière. Placée la première des puissances de l'Europe en face de la
+Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que
+lui assure le partage, lui sera plus funeste qu'à tout autre. Arrivée au
+point de puissance que l'on peut conserver avec les éléments qui en
+garantissent le progrès, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que
+d'avoir les débouchés dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce
+qui contribuera à reconstruire cet État, si vaste et si faible, est dans
+les intérêts de l'occident et du midi de l'Europe.</p>
+
+<p>Mais la puissance des États et la création de leurs moyens d'action ne
+peuvent avoir que deux origines: celle qui vient du gouvernement, ou
+celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance naît de la
+conquête, avec l'enthousiasme et les intérêts qu'elle produit, et encore
+ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumières pour la
+constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un génie
+supérieur qui se trouve tout à coup l'apanage d'un souverain respecté et
+obéi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se
+trouve dans les éléments de la société même, dans ses besoins et dans
+les agglomérations qui en sont la conséquence.</p>
+
+<p>Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de
+départ. Méhémet-Ali, par la domination qu'il exerce, a créé un élément
+puissant. L'ordre régnait dans ses États, et il ne fallait, pour assurer
+une marche rapide vers des moeurs plus douces, que modérer un peu son
+avidité et son amour de l'argent.</p>
+
+<p>La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la
+justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection
+qu'ils réclament, et le développement des connaissances dans les
+sciences et dans les arts. Les créations de Méhémet-Ali étaient donc
+utiles à la puissance du sultan. Ses querelles passagères étaient sans
+conséquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilités
+venaient plutôt du Grand Seigneur que de son vassal.</p>
+
+<p>Toute la politique de la partie de l'Europe qui tient à la conservation
+de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer
+l'obéissance du vassal envers le souverain. C'était chose aisée pourvu
+que l'existence du vassal ne fût pas mise en question ou incertaine. Il
+ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprême était
+intempestif. Beaucoup d'années doivent précéder l'arrivée sur le trône
+d'un homme né sujet, que des circonstances extraordinaires désignent
+pour l'occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs délais.
+Si, dans le système que j'établis, les enfants ou les petits-enfants de
+Méhémet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent été appelés, par
+l'opinion de l'Orient, à remplacer un jour la race dégénérée d'Osman,
+quel inconvénient en serait-il résulté pour le monde? L'histoire
+n'est-elle pas remplie d'événements semblables? Plusieurs des principaux
+souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'ancêtres à qui les
+nécessités de l'époque où ils ont vécu, plus que leurs droits, ont fait
+prendre la couronne?</p>
+
+<p>Je crois avoir établi d'une manière incontestable l'aspect sous lequel
+le gouvernement autrichien aurait dû envisager la question d'Orient;
+mais l'Angleterre part d'un point de vue tout différent. Elle ne veut
+pas que l'Égypte soit forte et que ce pays, poste intermédiaire entre
+elle et ses possessions d'Asie, puisse résister à ses caprices. Elle
+veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et
+un concours utile à tous les besoins de son commerce. En un mot, nous
+avons intérêt à ce que l'Égypte soit forte et une utile alliée pour
+nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intérêt à ce que
+le sultan soit maître chez lui, et la Russie veut qu'il soit à ses
+ordres. De là l'alliance et l'harmonie qui règnent en ce moment entre
+ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces deux puissances
+et la France survenue en même temps.</p>
+
+<p>On comprend et l'on ne peut blâmer l'affection de l'Autriche pour
+l'Angleterre. Les deux États n'ont pas un seul intérêt en opposition.
+Chacun d'eux a un rôle particulier, qui se trouve être le complément de
+l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse armée et sa grande
+population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante
+par sa marine, et son armée est secondaire. L'une est riche par un
+commerce étendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son
+agriculture et son industrie, qui n'a rien à redouter de celle de
+l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et,
+des rapports naturels à l'amitié et à l'alliance, il n'y a pas loin. Les
+siècles ont consacré ces relations. Elles n'étaient qu'interrompues
+depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu à les rétablir. Il y a
+aussi un autre point de vue qui mérite d'être remarqué; c'est que la
+Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et
+qu'à ce titre les intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre se
+confondent, tandis que la France, nécessairement rivale et ennemie de
+l'Angleterre, peut avoir une politique variable qui la rapproche
+accidentellement de la Russie. À ce titre, le gouvernement autrichien
+devait être porté à resserrer ses liens avec la puissance britannique;
+mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais
+s'unir avec la perspective fondée d'une humiliation probable et les
+chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien préparer et dont les
+conséquences étaient impossibles à calculer. Le concours de l'Autriche,
+dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas être
+excusé, et le seul moyen de le justifier aurait été d'en faire une
+déclaration formelle à la France avant la signature, au lieu d'avoir
+gardé avec elle un profond silence et apporté un mystère impénétrable
+dans cette transaction. Cette démarche eût été un acte de déférence et
+d'amitié qui rendait moins amère une politique isolée, et le résultat
+infaillible de cette communication eût été d'empêcher la séparation de
+la France; car il est certain que jamais Louis-Philippe, dans sa
+position, avec les opinions et toutes les circonstances qui
+l'environnent, n'aurait voulu consentir à courir les chances que la
+signature du traité amènerait probablement. C'est donc le silence gardé
+pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France
+peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles
+elle est tombée ne blessent que ses intérêts propres et son avenir.</p>
+
+<p>L'Angleterre, seul véritable auteur du mouvement qui se préparait, et
+entraînée par une passion acharnée à la destruction de Méhémet-Ali,
+entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgré le succès obtenu,
+taxer de ridicules. Il n'était pas un seul homme en Europe, excepté lord
+Palmerston peut-être, qui crût le succès possible avec les armements qui
+s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun résultat
+favorable d'une entreprise exécutée avec si peu de moyens; et, plus
+tard, quand un succès inespéré est venu étonner l'Europe, il n'a pas
+changé de langage. C'était un acte de complaisance envers l'Angleterre
+auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il répugnait à l'emploi
+de moyens plus puissants, il avait regardé les hostilités comme sans
+conséquence et devant être de courte durée. Peut-être lord Palmerston
+avait-il l'arrière-pensée de le mener plus loin; peut-être aussi y
+serait-il parvenu; mais tout cela était un jeu dangereux; car l'orgueil
+de l'Angleterre, humiliée par un non-succès, avait aussi de graves
+inconvénients, et l'avenir, à tout homme prévoyant, devait paraître
+couvert de sombres nuages. La politique insensée de la France, réunie
+aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Méhémet-Ali, et les
+turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientôt les dissiper.</p>
+
+<p>Il est évident, pour tout Français raisonnable et instruit, que
+l'intérêt bien entendu de la France était de ne pas se séparer de
+l'alliance, afin d'influer d'une manière importante sur les décisions du
+conseil européen. M. Guizot<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> s'est laissé tromper et a été dupe de
+l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspiré. Nul doute que
+Louis-Philippe, informé de la résolution des puissances d'agir
+séparément, ne se fût rattaché à la proposition de l'Autriche dont j'ai
+parlé, afin d'obtenir un résultat pacifique. Mais, une fois la faute
+commise, une fois le traité signé et la France exclue de l'alliance et
+isolée, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopté.
+Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer
+une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'idée. Elle
+devait traiter la question d'une manière isolée et comme une chose
+déterminée. Elle devait déclarer que le traité du 15 juillet, dont le
+but était la destruction de Méhémet-Ali, lui paraissait un traité
+préliminaire de partage de l'empire ottoman; les événements qui se
+préparaient étaient trop graves à ses yeux pour qu'elle se dispensât
+d'intervenir; toute hostilité contre l'empire égyptien était donc une
+cause de guerre à ses yeux. En faisant cette déclaration, il fallait
+l'appuyer d'armements puissants de terre et de mer; en déclarant
+toutefois à l'Allemagne que, étrangère à ces débats, elle ne pouvait
+être l'objet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire
+aucune espèce de dispositions sur la frontière du Rhin qui fît naître
+les plus légères inquiétudes, mais en même temps envoyer sans retard à
+Alexandrie l'escadre française avec trois mille hommes de débarquement
+et trois ou quatre mille matelots, destinés, en cas de besoin, à monter
+l'escadre turque, et en même temps ordonner le rassemblement d'une armée
+de cent mille hommes à Lyon, destinée à entrer en Italie à la première
+hostilité en Orient, et faire faire une déclaration formelle à cet égard
+au prince de Metternich; mais se bien garder d'éveiller les passions
+révolutionnaires, de faire chanter la <i>Marseillaise</i> et de menacer les
+bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France fût nette,
+juste, modérée et motivée, et c'est là le cachet de la force.. L'effet
+en eût été immense. On devait ajouter, pour faire connaître les
+véritables intentions du cabinet français, que tous les armements
+seraient abandonnés au moment même où l'on assurerait à Méhémet-Ali,
+comme vassal de la Porte, héréditairement la jouissance de la Syrie et
+de l'Égypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant,
+au moment où les hostilités auraient pu éclater, trente vaisseaux de
+ligne, dont vingt français et dix égyptiens. Notre armement si
+supérieur et la possession de Saint-Jean-d'Acre, que les trois mille
+hommes d'infanterie française auraient occupé, eussent imposé aux
+populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'eût bougé. Les
+armements en France eussent continué, parce que les Anglais auraient
+ordonné les leurs; et une supériorité de vingt vaisseaux nous assurait
+pour longtemps la possession exclusive de la Méditerranée. L'Europe eût
+été aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages
+au delà des limites de la raison, aurait dicté des lois sans tirer un
+seul coup de canon. Le ministère de Palmerston eût été renversé, et
+l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prévoir,
+eût mis tout en oeuvre pour prévenir une guerre dont elle devait
+éprouver les premières calamités.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> Ministre de France à Londres.</blockquote>
+
+<p>J'étais à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il
+occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de
+mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On
+se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en
+opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un
+moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de
+trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état
+du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir l'idée d'un
+emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.</p>
+
+<p>L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise
+sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de
+l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et
+venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de
+Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun
+concours à un collègue qui avait mis l'État dans un si grand péril et
+amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si
+la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette
+puissance. On eût dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez
+amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils
+n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous
+préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de
+Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de
+gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait
+pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite.
+Il disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était
+placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il attrait faits pour
+empêcher une collision si fâcheuse à son pays, et qui pour lui,
+personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que
+trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté
+par la France, eût été signé.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux
+armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui
+commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance
+étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui
+amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la
+<i>Marseillaise</i>, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage
+de victoire.</p>
+
+<p>M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui
+nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas
+avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles
+avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse.
+Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et
+la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur,
+dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats
+innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la
+valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux,
+se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de la
+Révolution et des succès qui les ont accompagnées, quand on dépouille
+les événements de la fantasmagorie dont on se plaît à les entourer. Les
+gens de mon âge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine
+d'erreurs et de préjugés, doit, si elle veut s'instruire, lire le
+premier volume des <i>Mémoires</i> du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où
+l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement expliquée et
+racontée.</p>
+
+<p>Après cette première faute, immense, impardonnable, qui menaçait le
+repos public et compromettait le développement régulier de nos forces et
+les rendait même dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a
+fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurément, il
+est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le
+nombre de ses ennemis.</p>
+
+<p>Que la France, plutôt que de s'abaisser, essaye de résister à l'Europe
+réunie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgré le peu de chances
+de réussir; mais l'attaquer capricieusement, la défier et menacer le
+repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette
+conduite est insensée. Qu'avaient à faire dans la question d'Orient le
+roi de Bavière, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de
+s'adresser à eux pour réparer des torts dont ils sont innocents
+qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous
+aiment. Et cette éternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter
+encore? Certes, j'ai plus que personne déploré la perte de nos provinces
+de la rive gauche et de la Belgique; peut-être même a-t-il été d'une
+mauvaise politique, au congrès de Vienne, de nous enlever des conquêtes
+qui n'ajoutaient à l'ancienne France que juste ce qui était nécessaire
+pour conserver l'équilibre avec les États qui, tous, depuis cinquante
+ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera
+favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne
+prenez pas pour une résolution magnanime ce qui n'est que de la
+jactance.</p>
+
+<p>De cette politique étourdie et insensée est résulté chez les Allemands
+le développement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien
+n'avait été préparé, depuis vingt-cinq ans pour la défense, rien n'avait
+été organisé; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement
+menacés dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur
+honneur, se sont mis en défense. Ainsi l'on a détruit la confiance que
+l'habitude et les intérêts de la paix avaient fondée. Mais, en jetant
+ainsi le gant à l'Europe, en résultat, on n'a rien osé, on n'a donné
+aucun secours à Méhémet-Ali, et, avec des escadres supérieures à celles
+des Anglais, on s'est hâté de regagner le port. On a été fanfaron dans
+les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations
+comme des hommes privés: la sagesse commande de craindre les dangers
+éloignés; le talent les fait découvrir de bonne heure et prépare les
+moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivés, le courage les fait
+mépriser et surmonter. Mais faire précisément l'opposé, voilà ce qui
+couvre de ridicule et de mépris un souverain et une nation.
+Louis-Philippe, en adoptant le système qui lui a été suggéré, a perdu en
+même temps l'opinion de sagesse dont il jouissait, à bon marché
+peut-être, et qu'il devait à la longanimité de son caractère, à l'espèce
+de talent que la nature lui a donné, et qui ne dépasse pas le moyen de
+conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentané, mais qui ne
+s'élève ni à concevoir un système ni à l'exécuter.</p>
+
+<p>Voilà le spectacle que la France a donné à l'Europe et dont j'ai eu
+l'âme navrée. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que
+j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractère
+français.</p>
+
+<p>On sait quel fut l'enchaînement des événements et les complications
+intérieures et extérieures qui survinrent. On se rappelle le début des
+opérations des alliés avec des moyens si peu en harmonie avec leurs
+prétentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas réussir.
+Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre
+Méhémet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout
+dans les montagnes, est toujours une chose très-grave. Des gens plus
+redoutables que les Égyptiens ont souvent succombé dans une lutte
+pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prévoir, ni
+croire, c'était l'état dans lequel était tombée l'armée égyptienne et
+les écarts inouïs de l'administration. Et ici je suis intéressé
+personnellement à montrer pourquoi cette armée a répondu si mal aux
+espérances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouvée si
+différente de ce que j'ai dit qu'elle était. J'ai vu ces troupes il y a
+sept ans, et le compte que j'en ai rendu était exact. Elles promettaient
+de devenir chaque jour meilleures; mais une armée est une création où il
+y a tant d'art, où tant de conditions sont à remplir pour la conserver,
+que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manière éclairée,
+peu de mois suffiront pour détruire les efforts de plusieurs années.</p>
+
+<p>Or Méhémet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop
+ignorant pour pouvoir être juge du choix des moyens. Les moeurs turques
+se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent,
+l'avidité et l'avarice jouent un grand rôle. Il a laissé dépérir son
+armée d'une manière déplorable et insensée. Quand lui, né en Macédoine,
+trouve très-bien au Caire d'être revêtu dans l'arrière-saison d'une
+bonne pelisse, il imagine que les soldats nés en Égypte peuvent exister
+en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des
+habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit,
+souvent gâté, et ne leur fait pas donner de viande. Réduite à un pareil
+état de souffrance sans exemple et continuel, une pareille armée se
+change en hôpital, sans lits, sans remèdes et sans médecins. La
+désaffection s'empare de chacun, et là où on avait trouvé émulation,
+zèle, dévouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse,
+indifférence et lâcheté.</p>
+
+<p>Méhémet-Ali a cru se rendre invincible en augmentant sans cesse ses
+forces de nouvelles levées, composées d'hommes mécontents, et commandées
+par des officiers que le nombre devait rendre nécessairement mauvais, et
+il n'a pas compris que de pareils renforts étaient plutôt une charge
+qu'un profit. Au lieu d'avoir une armée exercée, satisfaite, disciplinée
+et vivace, il a eu une masse confuse de populations mourantes.</p>
+
+<p>Je lui avais conseillé l'établissement de plusieurs camps permanents, où
+les moyens d'instruction, de bien être et de discipline seraient réunis
+pour les soldats dans des cantons choisis et unissant les avantages de
+la salubrité à ceux d'un site agréable, à portée d'exécuter des travaux
+utiles. Mais ces idées, qu'il avait accueillies et qui avaient frappé
+son esprit, en étaient sorties, sans doute peu après mon départ, car il
+paraît que rien de semblable n'a été exécuté.</p>
+
+<p>Les effets funestes de ces aberrations furent augmentés par l'apathie et
+les désordres privés d'Ibrahim-Pacha, qui passait sa vie au milieu des
+débauches de la table, et d'autres excès qui l'énervaient, tandis que sa
+vanité et sa jalousie lui rendaient suspect et désagréable
+Soliman-Pacha, dont les conseils, le concours et l'action avaient
+presque uniquement fait ses succès dans d'autres temps.</p>
+
+<p>Soliman-Pacha, éloigné d'Ibrahim, n'a pu avoir aucune influence sur les
+dispositions qui furent prises à l'apparition des Anglais. Placé à
+Beyrouth avec quelques troupes exténuées et malades, il n'avait aucune
+force respectable à ses ordres, et Ibrahim-Pacha, établi à Balbeck, où
+il n'avait rien à faire, ne pensait ni à combattre l'ennemi s'il
+débarquait, ni à empêcher l'insurrection de naître, ni à disposer ses
+forces de manière à la réprimer, si elle venait à éclater. Avec une
+pareille conduite et de semblables éléments, les résultats qui sont
+survenus étaient infaillibles.</p>
+
+<p>Ibrahim-Pacha eût dû choisir ce qu'il avait de plus disponible dans ses
+troupes, et se placer sur le revers du Liban, en face du point de
+débarquement des Anglais et à deux ou trois lieues; stimuler ses troupes
+par tous les moyens possibles, et faire occuper les points principaux du
+Liban par le reste de son armée afin d'imposer une crainte salutaire aux
+Maronites. Dix à douze mille hommes qu'il eût eus sous la main lui
+auraient donné les moyens de jeter à la mer les cinq ou six mille Turcs
+qui s'avançaient réunis à douze cents Anglais, force réelle de
+l'expédition. Un masque de troupes, laissé dans le Taurus, suffisait
+pour couvrir la Syrie contre le corps turc qui venait de l'Asie Mineure.
+La question allait se décider sur le bord de la mer. Les véritables
+ennemis étaient les Maronites. Il fallait les contenir et ils se
+trouvaient hors d'état de rien entreprendre le jour où les troupes de
+débarquement auraient été battues. Osman-Pacha, avec un détachement, fut
+dirigé sur le point où Ibrahim, à la tête de ses troupes, aurait dû se
+placer lui-même. Les forces d'Osman battues, tout fut dit. L'opinion,
+chez les Égyptiens, détruisit tout moyen ultérieur de défense, donna une
+confiance sans bornes à la population insurgée, détermina la défection
+de l'émir Bechir; tandis que, si la marche offensive des troupes
+débarquées eût été repoussée, et que les Anglais eussent été forcés de
+regagner leurs vaisseaux, les six mille Turcs débarqués désertaient et
+venaient se joindre aux troupes de Méhémet-Ali. C'est donc dans ce
+combat misérable, sans importance comme fait d'armes, mais immense sous
+le rapport de l'opinion, qu'est la solution de la campagne. Mais, après
+cet événement, il y avait encore bien des ressources. Il est vrai que
+celui qui n'avait pas compris une chose si simple ne pouvait remédier à
+ses fautes en adoptant le système qu'il avait alors à suivre.</p>
+
+<p>Ibrahim-Pacha laissa ses troupes éparpillées sur la côte, dans de
+petites places qui toutes furent enlevées successivement, ce qui
+augmenta encore l'effet de l'opinion qui lui était contraire.</p>
+
+<p>Puisqu'il avait laissé éclater la révolte du Liban, et que les troupes
+ne voulaient pas combattre, il devait les éloigner et les réunir, afin
+de les retremper par l'ascendant de son autorité et les moyens de toute
+espèce qu'il avait encore à sa disposition. Il devait évacuer sans
+retard le Taurus et toute la côte, excepté Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et
+Gaza, et placer toute son armée en Palestine, sur les bords du Jourdain
+à Nazareth, à Jérusalem, ayant ses avant-postes jusque sous les murs de
+Saint-Jean-d'Acre. Un corps de huit à dix mille hommes serait resté à
+Damas pour lui assurer les ressources de cette ville importante, et, se
+trouvant à l'est de l'Anti-Liban, ce corps aurait pu conserver la libre
+communication avec l'armée. La principale force de la cavalerie eût été
+réunie dans la plaine d'Esdrelon, d'où elle aurait pu se porter dans
+toutes les directions. La communication avec l'Égypte se trouvait
+assurée. On pouvait en recevoir des secours. Saint-Jean-d'Acre, ainsi
+appuyé, était difficile à prendre.</p>
+
+<p>Je sais bien que, vu la manière dont les choses se sont passées à
+l'égard de cette ville, toutes ces dispositions n'eussent pas empêché
+l'ennemi de s'en emparer; mais il était facile de la mettre en meilleur
+état de défense. D'abord il fallait blinder le magasin à poudre, afin de
+le mettre à l'abri des bombes, et, à cet égard, les Turcs, même les
+anciens Turcs, en savent autant que nous. Cette explosion ne devait donc
+pas avoir lieu. Ensuite, jamais défense maritime n'a été moins bien
+préparée. En visitant Saint-Jean-d'Acre, j'avais remarqué le mauvais
+système de batteries placées sur des terrasses voûtées, protégées
+seulement par un parapet en pierre, et je me suis fatigué à répéter à
+Méhémet-Ali que ces sortes de défense ne signifient rien; que la
+maçonnerie, en fortifications, pour être utile, doit être couverte, et
+que ce qui est en vue du canon de l'ennemi doit être en terre et
+suffisamment élevé, pour mettre à l'abri les défenseurs; qu'ainsi, à
+Saint-Jean-d'Acre, si l'on ne pouvait pas régulariser la défense, il
+fallait placer extérieurement des batteries sur le bord de la mer, en
+avant des remparts; mais tout cela a été oublié. Les canonniers
+cependant sont restés à leur poste et se sont fait tuer bravement. On ne
+peut concevoir de quelle stupidité était doué leur commandant, puisque,
+ayant vu, la veille de l'attaque, des chaloupes ennemies établir des
+bouées dans des points déterminés, il pensa que c'était l'indication du
+lieu où les vaisseaux devaient s'embosser, tandis que c'était celle des
+bas-fonds qu'il fallait éviter. Il fit, dès ce moment, pointer les
+canons de la forteresse sur les points où personne ne devait se
+présenter, et, le lendemain, les vaisseaux s'avançant beaucoup plus près
+qu'il ne l'avait supposé, il n'imagina pas de faire pointer plus bas.
+Toute l'artillerie égyptienne tira par-dessus les vaisseaux, et, ne les
+atteignant pas, se borna, par son feu, à percer quelques voiles et à
+endommager quelques manoeuvres.</p>
+
+<p>Si, au contraire, Saint-Jean-d'Acre eût été mieux disposé contre
+l'attaque d'une flotte, celle-ci eût éprouvé des périls, et la ville eût
+moins souffert. La garnison, en liaison avec l'armée, eût été
+encouragée. Comme, pour prendre une place maritime qui se défend, il
+faut d'abord débarquer et l'envelopper, jamais les Anglais et les Turcs
+n'auraient osé exécuter leur descente et s'éloigner de la côte, parce
+que, dans un pays ouvert, sans cavalerie, et loin de leurs alliés, les
+Maronites, qui n'auraient pas osé quitter les montagnes, ils pouvaient
+être accablés. Dès ce moment, la résistance de Saint-Jean-d'Acre
+rétablissait tout. La campagne se prolongeant, et l'hiver étant arrivé,
+les Anglais, forcés de s'éloigner d'une côte dangereuse et sans abri,
+devaient remettre au printemps la suite de leurs opérations.</p>
+
+<p>On avait alors du temps devant soi, et tout était changé. L'armée
+égyptienne, renforcée par les envois de l'Égypte, reprenait, après le
+départ des Anglais, possession des pays qu'elle avait évacués. Les
+insurgés du Liban auraient pu être châtiés, et, l'année suivante, tout
+était à recommencer de la part des alliés.</p>
+
+<p>Jamais, je le répète, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de
+combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et
+le sort d'une armée. Le plan ci-dessus développé pendant les opérations,
+je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu
+alors le prince de Metternich. L'armée égyptienne avait toujours sa
+retraite sur l'Égypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait
+maîtresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise
+fortune.</p>
+
+<p>Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tête est militaire, n'ait
+conçu et voulu ce système d'opérations; mais, éloigné de son chef, il
+n'a pu exercer sur lui une salutaire influence.</p>
+
+<p>Je n'écris pas l'histoire de cette misérable et déplorable campagne.
+Ainsi je n'entrerai pas dans plus de détails à cet égard. On sait ce qui
+arriva; on connaît cette retraite par le désert, au milieu de l'hiver,
+avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui
+entraînèrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent réduits à
+suivre cette direction. Soliman-Pacha, chargé du commandement de cette
+colonne, a montré, par la force d'âme et l'énergie qu'il a déployées,
+tout ce qu'il vaut, et il a justifié pleinement le cas que je fais de
+lui et les éloges que je lui ai donnés.</p>
+
+<p>Les éléments de résistance étaient devenus nuls pour Méhémet-Ali, et il
+était évident que cette fatalité, ces illusions et cette force de
+l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientôt sa
+perte en Égypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombât
+pas, et cette circonstance, au moment où il était obligé de combattre
+corps à corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgré la
+mauvaise foi de celui-ci, qui ne se démentit pas un seul moment.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la
+politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intérêts
+de la paix du monde, et, satisfait d'avoir échappé aux épouvantables
+chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards.
+Plus qu'un autre, il avait peine à croire aux résultats que la
+combinaison politique dans laquelle il était entré, peut-être bien
+légèrement, avait amenés, à l'étonnement du monde entier. Aucun, au
+surplus, de ceux qui y ont concouru n'a porté un jugement différent sur
+cette issue; mais lui n'a pas manqué une occasion de le proclamer.</p>
+
+<p>Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre.
+Dans l'instant où la décomposition de l'armée égyptienne s'était opérée,
+il n'était plus possible d'espérer des chances favorables pour
+Méhémet-Ali.</p>
+
+<p>Je l'engageai donc à accepter tout de suite, sans plus de difficultés,
+les propositions qui lui étaient faites, en prenant cependant des
+garanties pour qu'elles fussent exécutées de bonne foi, et ces conseils
+ne lui ont pas été donnés en vain. Les changements survenus dans la
+situation des choses ayant fait renaître naturellement nos conversations
+avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie
+indirecte, les mêmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me
+répondrait une lettre à la communication que je lui avais faite, et que
+je l'enverrais en original à Boghos-Bey, comme par suite d'une
+indiscrétion. Depuis ce moment, tous les débats ont été terminés. Les
+arrangements entre le Grand Seigneur et Méhémet-Ali ont été conclus, et
+il ne reste plus qu'un voeu à former, c'est que Méhémet-Ali emploie les
+années qu'il lui reste à vivre à assurer la durée de ses oeuvres, en
+s'occupant avec efficacité du bien-être et du bonheur des peuples qu'il
+gouverne et qu'il léguera à ses enfants.</p>
+
+<h3>APPENDICE</h3>
+
+<p>Après avoir fait le récit des créations de Méhémet-Ali et présenté le
+tableau de la puissance qu'il avait élevée par son irrésistible volonté,
+on peut être étonné de la faible résistance qu'il a opposée à l'attaque
+dont il a été l'objet; je crois donc à propos de chercher la cause de sa
+chute et d'en faire connaître les circonstances.</p>
+
+<p>Aucune exagération n'a existé dans le jugement que j'ai porté en sa
+faveur.</p>
+
+<p>Les troupes égyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait
+une valeur réelle. Ses différentes armes étaient suffisamment instruites
+pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont
+donné la preuve. L'examen circonstancié auquel je me suis livré, en
+inspectant les troupes qui m'ont été présentées, a confirmé mes
+premiers aperçus, et je déclare de nouveau que particulièrement
+l'artillerie et la cavalerie pouvaient être comparées à des troupes
+européennes. Une bonne organisation, bien calculée, avait été donnée à
+cette armée et ajoutait à sa valeur. La campagne faite aux sources de
+l'Euphrate et la bataille de Nézib, gagnée, le 24 juin 1839, sur l'armée
+ottomane, fort supérieure en nombre et en artillerie, la destruction
+complète de celle-ci et la perte de tout son matériel ont confirmé de
+nouveau le jugement porté et les éloges donnés.</p>
+
+<p>Mais, si des soins intelligents, une forte volonté, avaient créé cette
+armée, les soins d'entretien lui avaient complétement manqué. Sans solde
+pendant plus d'une année, misérablement nourrie, vêtue de toile au
+milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit à vue d'oeil et
+perdit bientôt son énergie. Aucune armée européenne n'aurait supporté
+mieux qu'elle cette difficile épreuve; car, si l'on peut exiger de
+bonnes troupes de résister à de grandes souffrances et de grandes
+privations, ce ne peut être que pendant un temps assez court dont on
+aperçoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces
+de l'homme ont des bornes, et une armée est une chose si artificielle,
+que, pour la conserver au milieu des éléments de destruction qui ne
+cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour à
+chercher à l'améliorer. Méhémet-Ali était Turc et en avait conservé les
+moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'était élevée
+au-dessus de la leur, sous d'autres il était resté à leur niveau. Avide,
+il ne concevait pas des bénéfices qui ne fussent pas pour lui. Prêt à
+tout sacrifier, et sans mesure, pour opérer et exécuter ce qui était
+l'objet de sa passion, il se livrait à la plus grande parcimonie pour en
+assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un
+gouvernement que de savoir dépenser à propos et avec mesure. Ainsi,
+quand l'Europe se préparait à intervenir, par la force des armes, dans
+la querelle turco-égyptienne, l'armée égyptienne était dans un état
+misérable; et, au lieu de pourvoir à ses besoins, il faisait de
+nouvelles levées qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur.
+Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispersé ses forces d'une manière peu
+judicieuse. La plus grande partie était sur l'Euphrate, en présence de
+quelques troupes ottomanes nullement menaçantes ni dangereuses; d'autres
+à Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chaîne
+du Liban, tandis que c'était là, en présence des Européens, qu'il devait
+réunir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait à son bord, il
+est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents
+Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur
+nombre; mais elles étaient nouvelles pour les Égyptiens, dont les forces
+étaient tellement éparpillées, qu'ils ne purent opposer aucune
+résistance sérieuse; de manière qu'une action d'un moment entre quelques
+milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes
+de débarquement. Mais ce qui, indépendamment des mauvaises combinaisons
+du général égyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des
+Maronites. Là était le seul véritable danger de Méhémet-Ali, danger
+qu'il avait été le maître de prévenir et d'éviter en administrant avec
+modération et douceur les habitants de la Syrie en général et les
+Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais démontré si souvent
+l'importance. Ces populations l'avaient appelé de leurs voeux, l'avaient
+reçu comme un libérateur, et s'étaient soumises à ses lois avec
+empressement et reconnaissance, à cause de leur éloignement pour les
+Turcs de Constantinople, qui leur étaient odieux par suite de leurs
+exactions. Méhémet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il
+avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modérer les impôts et
+de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et
+moins d'avidité, il eût pu faire des Maronites l'appui fondamental de
+son autorité en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'Égypte.</p>
+
+<p>Une fois la révolte du Liban devenue générale, l'armée égyptienne
+s'occupa à se réunir. Elle évacua ses positions et se rapprocha de
+l'Égypte. Les mouvements furent lents et décousus. On avait négligé les
+dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure
+de résister à un bombardement; de manière qu'un armement
+très-considérable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune
+espèce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, détruisit toutes les
+défenses et fit sauter le magasin à poudre. La partie de l'armée qui
+était venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'être en arrière, à peu
+de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison
+en conservant sa communication avec elle, s'était éloignée sans motifs
+et sans raison, sans se lier avec le gros de l'armée, qui, rassemblée à
+Damas et complétement isolée, dut faire sa retraite par le désert, sur
+Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise
+aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau
+et de vivres, et après avoir souffert tout ce que l'histoire peut
+présenter dans ses récits de plus déplorable et l'imagination concevoir
+de plus triste. En peu de jours, l'armée égyptienne perdit toute sa
+puissance réelle et tout son prestige. Aussi Méhémet-Ali n'eut-il plus
+qu'à implorer les conditions les moins dures et à s'y soumettre. Toute
+résistance était devenue impossible. Le sort de l'Égypte était fixé.</p>
+
+<p>Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les
+puissances de l'Europe, et je chercherai à reconnaître d'abord si elle a
+été équitable et si elles n'ont pas foulé aux pieds les droits de
+Méhémet-Ali, qu'elles-mêmes avaient reconnus et consacrés.</p>
+
+<p>En 1832, les débats survenus entre Méhémet-Ali et Abdalla-Pacha
+amenèrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui
+avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse
+pour le pacha d'Égypte, et son armée, après une suite de victoires dont
+j'ai exposé les circonstances, arriva jusqu'à Konieh, où il fit
+prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Après chaque succès,
+Ibrahim-Pacha s'était arrêté, attendant le moment de rentrer dans
+l'ordre naturel de soumission qu'il devait à son souverain, mais avec
+les garanties nécessaires à sa sûreté. De Konieh, il eût pu se rendre à
+Scutari sans obstacle, et le sultan était à sa discrétion; car les
+secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crimée, n'étant pas
+arrivés, n'auraient pu empêcher des entreprises plus graves, mais il ne
+voulait que la paix. Les puissances européennes étant intervenues dans
+ces débats, un traité fut signé qui laissait à Méhémet-Ali
+l'administration des pays au delà du Taurus, avec un tribut dont la
+quotité fut fixée; la soumission et l'obéissance furent rétablies entre
+le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre.</p>
+
+<p>Mais l'humiliation du sultan avait profondément blessé son coeur, et, en
+signant le traité, il n'était occupé que d'arriver au moment où il
+croirait pouvoir le détruire. Lorsqu'en 1834 j'étais à Constantinople,
+je fus frappé des bruits de guerre qui y régnaient et des projets
+hautement avoués de recommencer les hostilités. Les ambassadeurs et les
+ministres étrangers n'étaient occupés qu'à empêcher le gouvernement turc
+d'entrer dans une voie si funeste, et à calmer une ardeur si peu
+opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il était
+hors de leur puissance d'en détruire le germe.</p>
+
+<p>À mon arrivée en Égypte, Méhémet-Ali, parfaitement instruit de toutes
+ces choses, répugnait à payer des tributs qui étaient destinés à fournir
+les moyens de l'écraser. Mais la moindre observation et son bon sens
+naturel lui firent bientôt sentir que rien ne serait plus contraire à
+ses intérêts que d'hésiter à remplir ses engagements, attendu qu'eux
+seuls fondaient ses droits à la position exceptionnelle qu'il occupait.
+Le traité de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et
+qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de
+l'Europe, qui, dès lors, lui servait de garantie. Il a été fidèle à ce
+parti et a enlevé au Grand Seigneur tout prétexte de le combattre et de
+chercher à détruire sa puissance. Mais le sultan avait augmenté le
+nombre de ses troupes, et, poussé par les intrigues des Anglais, il se
+décida tout à coup à commencer des hostilités et attaqua l'armée de
+Méhémet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et
+l'armée turque fut anéantie à Nézib. Alors le sultan comprit la
+conséquence de sa conduite et le danger dont il était menacé. Il se hâta
+de réparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de
+la paix. Elle était convenue et au moment d'être signée quand
+l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et
+l'on s'occupa, non pas de protéger les droits et les intérêts de celui
+qui avait été fidèle à ses engagements, mais au contraire de celui qui
+les avait violés. Si l'Europe ne fût pas intervenue, tout rentrait dans
+l'ordre, suivant les stipulations du traité de Kutayeh. La vice-royauté
+de l'Égypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan
+aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le
+défendre. Tous les éléments de forces rassemblés, qui chaque jour
+pouvaient s'accroître, ont disparu, là même où ils avaient le plus de
+chance de développement. Les ennemis de Méhémet-Ali répondent qu'au lieu
+de cela le sultan aurait péri renversé par son vassal. Nullement, erreur
+complète: jamais le vice-roi n'a conçu la pensée, éprouvé le désir de
+détrôner son maître. Le sang d'Othman a encore trop d'éclat en Orient
+pour cesser de régner. Ce lien peut être plus ou moins serré, mais on ne
+peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la
+religion, qui joue un si grand rôle parmi ces peuples.</p>
+
+<p>L'empire turc, depuis près d'un siècle, présente le spectacle de la
+faiblesse, du désordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut être
+rétablie dans son ensemble que lorsque l'ordre régnera dans ses
+principales parties, que l'obéissance y sera habituelle, à l'état
+normal, et l'intelligence en voie de développement. C'est le seul moyen
+de le rendre à la vie; mais il est trop étendu et trop vaste pour que
+l'action centrale puisse se faire sentir d'une manière efficace à ses
+extrémités avant qu'on les ait préparées à la recevoir; pour y parvenir,
+il faut que plusieurs centres d'actions, d'où partent des efforts
+simultanés, agissent dans ce but. C'est à l'Égypte, dont la population
+est arabe, qui, par sa position géographique et les rapports de tous
+les temps, possède une action facile sur tout ce qui est Arabe, à
+remplir cette mission sur tout le midi de l'empire, à le réorganiser et
+à le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle réagira
+puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile.
+L'Égypte rendue faible, tout reste dans le désordre et l'anarchie, aucun
+progrès utile ne peut être espéré; et, comme rien n'est stationnaire
+dans ce monde, les éléments de faiblesse et de destruction s'accroîtront
+toujours là où Méhémet-Ali avait trouvé le secret de créer une autorité
+irrésistible, car sa volonté ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pût
+vaincre; on lui obéissait ponctuellement dans toute l'étendue de ses
+domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontières de
+l'Abyssinie, les communications étaient parfaitement sûres, au grand
+étonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amélioration
+matérielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant
+dans toute sa force et sa liberté.</p>
+
+<p>L'intérêt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation
+de la puissance de Méhémet-Ali, et l'Europe aurait dû chercher à exercer
+sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et à le diriger
+sans s'occuper à le détruire; il pouvait devenir l'élément principal de
+la réorganisation et de la force de l'empire ottoman. Méhémet-Ali
+jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit
+d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrès
+rapides, ardente, passionnée, la première de l'Asie; car la population
+arabe, enfin, n'en est pas à faire ses preuves de capacité. N'a-t-elle
+pas précédé les Européens dans la civilisation, dans les sciences, dans
+la pratique des moeurs sociales généreuses et dans la culture des
+sentiments qui honorent le coeur humain.</p>
+
+<p>Assurément, si on compare l'élément méridional de l'empire ottoman à
+l'élément septentrional, tout est à l'avantage du premier. Une
+population presque homogène l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup
+sur celles qui sont divisées par les races et les religions. Les
+millions de chrétiens placés au milieu des Osmanlis rendront toujours,
+quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnérable. Elle est
+plus près des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que
+l'autre assez près de la première pour la secourir dans toutes ses
+provinces, ne peut être attaquée dans le centre de sa puissance et peut
+être mise très-facilement hors de toute atteinte.</p>
+
+<p>Les puissances de l'Europe, dont les conférences sur les affaires
+d'Orient n'amenaient aucun résultat, avaient des vues différentes, car
+la France voulait la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, tandis
+que l'Angleterre avait la passion de la détruire; aussi se
+séparèrent-elles, et tout à coup le traité du 15 juillet, qui consacrait
+une alliance hostile à l'Égypte, fut signé entre l'Angleterre,
+l'Autriche et la Russie. On avait réclamé l'adhésion de la France, sans
+la mettre dans le secret absolu des conventions arrêtées, mais non
+encore signées. La légèreté de l'ambassadeur de France et une sorte de
+hauteur dédaigneuse l'empêchèrent d'ajouter foi aux avis confidentiels
+qui lui furent donnés par le ministre d'Autriche. Le gouvernement
+français apprit avec étonnement qu'il était exclu d'un concours où il
+aurait pu exercer une influence utile.</p>
+
+<p>L'Angleterre était seule passionnée dans cette question; l'Autriche et
+la Russie agissaient de complaisance, et peut-être croyaient-elles sans
+danger pour Méhémet-Ali les faibles armements dont il était menacé, et
+qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui
+voulait le sauver et qui par son isolement était maîtresse de ses
+actions, s'effraya trop du danger de faire éclater, par une attitude
+ferme et décidée, une guerre dont personne ne voulait. Une seule
+démonstration eût tout terminé à notre gloire. Il fallait, au lieu de
+rappeler l'escadre à Toulon, l'envoyer à Alexandrie avec de doubles
+équipages pour remplacer à bord de l'escadre ottomane les matelots turcs
+que l'on aurait fait débarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie
+française avec un général intelligent et de choix à Saint-Jean-d'Acre
+pour y tenir garnison; leur présence eût assuré le repos et l'obéissance
+des Maronites et prévenu l'insurrection générale du Liban, véritable
+danger de Méhémet-Ali.</p>
+
+<p>Le début de la lutte eût été terrible pour l'alliance par suite de notre
+grande supériorité; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se
+fussent décidés à réunir plus de moyens et à ajourner les hostilités, la
+saison avancée forçait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver,
+les esprits se seraient calmés; tout se serait pacifié; la puissance de
+Méhémet-Ali était sauvée, et le but que se proposait lord Palmerston
+avec tant d'audace était manqué.</p>
+
+<p>J'ai dit que l'Égypte, source de richesses inépuisables, peut être mise
+à l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme
+un réduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui
+viendraient en aide à l'empire, comme le feraient ses alliés d'Europe
+s'il était attaqué. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour
+parvenir à la rendre telle, il suffit de rétablir le lac Maréotis, en y
+introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace étroit par
+lequel serait établie sa communication avec la mer. Cette mer
+intérieure, portant une flottille, conserverait à cette place, à plus de
+trente lieues dans l'intérieur de l'Égypte, des communications d'où elle
+pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques
+fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empêcher toute
+descente. Un débarquement est impossible sur la côte du Delta; il en est
+presque de même au-dessous de Damiette. Reste donc le désert de Syrie,
+qui se trouve impossible à traverser pour peu qu'il soit défendu par
+quelques forts véritables qui assurent la possession des puits. Ainsi,
+par toutes ces circonstances, il entrait dans les intérêts bien entendus
+de la force de l'empire ottoman de conserver Méhémet-Ali puissant et
+grand, assuré qu'une fois tranquille sur son existence politique il
+consacrerait pour le soutien de son maître et la défense de l'empire
+dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il
+l'avait déjà fait avec empressement lors de la guerre contre la Grèce
+révoltée, quand le sultan lui fit la demande de son armée et de sa
+flotte. C'était cependant toujours au nom de l'intérêt et du salut de
+l'empire ottoman que l'on s'occupait de détruire son meilleur appui,
+celui qui aurait pu et dû être le bras droit du sultan.</p>
+
+<p>L'Angleterre était conduite dans sa politique haineuse et ardente contre
+Méhémet-Ali tout à la fois par ses passions contre la France et par un
+intérêt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des
+préférences dont la France était l'objet en Égypte, et rêvant la
+possession de ce pays. Sans le langage énergique de la France et de
+l'Autriche, elle eût obtenu ce résultat. Ce but manqué, lord Palmerston
+voulait au moins enlever à l'Égypte tout moyen de résister quand la
+situation de l'Europe lui laisserait la faculté de s'en emparer.</p>
+
+<p>Si quelques doutes pouvaient subsister à cet égard, ils seraient
+facilement levés si on réfléchit avec quelle instance et quelle ténacité
+le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de
+fer pour établir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait
+eu la pensée d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il paraît
+qu'on y a renoncé. J'ai démontré dans le cours d'un autre ouvrage
+combien cette construction était inutile, difficile et inopportune; et
+cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insensé que
+celui de la vallée du Nil. S'il a pour objet spécial de diminuer le
+temps nécessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le
+temps nécessaire pour effectuer ce voyage est déterminé par la marche
+des bâtiments à voile et à vapeur sur les différentes mers à parcourir,
+on demande quel avantage il pourrait y avoir à économiser un ou deux
+jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps général ne
+peut être raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation
+dans l'intérieur de l'Égypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune
+marchandise d'Europe n'arrive en Égypte pour y être vendue. Ce pays ne
+consomme à peu près rien: des toiles suffisent pour l'habillement du
+peuple, et, pour la classe élevée, fort peu nombreuse, des draps
+fabriqués sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits
+du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les
+conduire à Alexandrie. Dans la haute Égypte, les transports ne peuvent
+s'éloigner de son cours, à cause même du peu de largeur de la vallée.
+Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient.
+Trois ou quatre petits bateaux à vapeur suffiraient et au delà à tout le
+mouvement commercial de l'Égypte. Quant aux transports des individus, il
+suffit d'avoir entrevu l'Égypte pour être assuré qu'aucun fellah ne
+payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course
+fût-il réduit à un médin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers
+d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilité, aucun
+emploi possible; et, par conséquent, l'idée de le construire est
+complétement dépourvue de bon sens et de raison.</p>
+
+<p>Il y a sans doute cependant un but caché, et il ne peut être que
+d'établir partout des ateliers anglais, de multiplier les établissements
+anglais, d'accoutumer les Égyptiens à voir partout des Anglais commander
+et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et après avoir pris une
+espèce de possession, ils puissent se déclarer les maîtres du pays.
+Voilà le véritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de
+Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multiplié ses
+efforts pour refuser une concession que Méhémet-Ali n'avait jamais voulu
+accorder.</p>
+
+<p>Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les
+temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des
+matériaux aux Égyptiens, matériaux qui ne leur serviront à rien, et en
+exécutant des travaux chèrement payés, qui ne donneront aucun résultat
+utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des trompés; mais,
+assurément, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront
+les capitaux nécessaires pour créer et établir un chemin de fer dans la
+vallée du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour régler
+ainsi leurs intérêts.</p>
+<br>
+<a name="c26" id="c26"></a>
+<h2>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h2>
+
+<h4>RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIÈME</h4>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 6 août 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Une lettre reçue par le bateau à vapeur français, arrivée ici le 4 de
+ce mois, et datée de Carlsbad, le 9 juin écoulé, m'a fourni l'occasion
+de soumettre à Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et
+très-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le
+maréchal. Son Altesse y a été doublement sensible et par l'autorité de
+leur source et par le témoignage de bon souvenir. Elle m'a spécialement
+chargé d'invoquer pour l'Égypte la continuation de cette amitié si
+précieuse à laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien
+noble aliment. Son Altesse espère aussi qu'ayant différé le voyage de
+Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le
+maréchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos écrits,
+qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le
+maréchal, l'Égypte compte parmi ses plus beaux moments celui où vous
+l'avez honorée de votre présence: on y connaît aussi que «l'amitié d'un
+grand homme est un bienfait des dieux.» Elle a toute confiance dans vos
+sentiments.</p>
+
+<p>«En ce moment, votre présence auprès de personnes augustes ne peut être
+que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitués à voir surgir
+en Turquie des hommes de la trempe de Méhémet-Ali (et ils sont fort
+rares, en effet), ont dû apprécier la conduite pleine de convenance, de
+modération et de dignité qu'il a tenue dans les circonstances critiques
+où le plaçait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan.
+La victoire éclatante qui a dissipé l'armée sous les ordres de
+Masin-Pacha a dû moins les surprendre, parce que de vous-même, monsieur
+le maréchal, ils avaient appris la supériorité en instruction,
+discipline et courage des troupes égyptiennes, et ils auraient vainement
+cherché un meilleur juge en cette matière; mais ce qui ne doit pas
+manquer de produire une sensation propre à provoquer leur sympathie pour
+Méhémet-Ali, c'est la modération dont il a fait preuve lorsqu'il s'est
+trouvé victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par
+mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la
+Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut être
+grand, de cette grandeur d'âme qui est le partage des hommes vraiment
+prédestinés: toute hostilité cessa au même instant. Ce qu'il demandait
+constamment pour sa sécurité et celle de sa famille, pour la
+conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger
+violemment par la force, l'hérédité pour tous les pays sous sa
+domination, aucun excepté, il le demande au nouveau sultan,
+Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui déclarant qu'il ne fera point la
+guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique,
+méritée, non arrachée par la violence, et promet son concours à la
+réorganisation et à la défense de l'empire, qu'il veut, avant tout et
+par-dessus tout, uni et formidable.</p>
+
+<p>«Il est vrai qu'en même temps il porte au pied du trône l'expression de
+son désir de voir éloigner de la direction des affaires le sadi-arem
+actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de
+personnalité. Méhémet-Ali est d'un caractère trop supérieur pour
+s'arrêter à l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet
+homme, qui a voué à lui-même et à bien d'autres personnages éclairés une
+haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman,
+dans sa position éminente de sadi-arem, avec un sultan si jeune.
+Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la férocité, et, pour le
+triomphe de ses créatures et de ses convenances, il n'aurait égard ni à
+aucune tête respectable ni à aucun principe; tout moyen lui est licite,
+dût-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire à feu et à
+sang. Nous ne sommes plus dans un siècle, monsieur le maréchal, où la
+puissance d'un pareil grand vizir puisse être maintenue; ceux qui le
+soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie,
+s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste.</p>
+
+<p>«Méhémet-Ali s'attend à voir ses demandes exaucées pour le bien de tous
+et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en était
+autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes
+modifications; il est résolu, et sans retour, de se maintenir dans sa
+position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne
+pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les
+forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une
+portion seulement de ce qu'il possède, il devrait croire qu'on veut
+détruire le peu de vitalité qui existe encore dans l'empire et sa
+nationalité; il se croirait dans la nécessité d'une résistance d'autant
+plus opiniâtre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale.
+Méhémet-Ali, même avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut
+faire encore avec du courage et de la résolution.</p>
+
+<p>«Agréez, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p>Voici les deux lettres que je lui écrivis en réponse:</p><br>
+
+<p class="rig">«Vienne, le 8 septembre 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai reçu avec un véritable plaisir la lettre que vous m'avez fait
+l'honneur de m'écrire, le 6 août, qui vient seulement de me parvenir. Je
+me suis identifié avec les intérêts de l'Égypte, avec la cause de
+Méhémet-Ali, et j'ai joui du succès de ses armes. Aussi toutes les
+nouvelles qui viennent de votre pays sont-elles remplies d'intérêt pour
+moi, et, quand elles me sont adressées, elles sont reçues avec
+reconnaissance. J'accepte, monsieur, avec empressement la promesse que
+vous me faites de m'écrire souvent, et je prends l'engagement de vous
+répondre exactement.</p>
+
+<p>«J'ai joui beaucoup de la victoire de Nézib; elle a satisfait mon
+penchant et réalisé mes prédictions. J'avais annoncé à tout le monde
+ici et répété à satiété que, s'il y avait une collision, l'armée
+ottomane serait, non-seulement battue, mais encore dispersée et
+détruite, et il me semble que les choses se sont passées précisément
+ainsi. J'ai reçu de Soliman-Pacha une relation très-intéressante de la
+bataille, que j'ai communiquée à plusieurs personnes; lue avec un grand
+intérêt, elle a appris à chacun combien l'armée égyptienne est devenue
+manoeuvrière, car on ne pouvait pas exécuter le mouvement décisif qui a
+été fait sans avoir des troupes très-instruites et très-disciplinées.</p>
+
+<p>«Vous imaginez bien que toutes les affaires qui vous concernent sont
+l'objet de toutes les conversations et l'aliment de tous les discours.
+Chacun a son système, et, pour mon compte, je remets à une époque peu
+éloignée à vous communiquer mes idées à cet égard, pouvant profiter
+alors d'une occasion sûre; mais tout le monde s'accorde à trouver que le
+vice-roi a prouvé une grande habileté en montrant une si grande
+longanimité avant l'explosion, en apportant ainsi à l'Europe la preuve
+qu'il ne voulait pas sortir des limites de ses droits reconnus, et en
+s'en tenant à une défensive légitime et nécessaire. En cette
+circonstance, il est vrai, il a été servi puissamment par les passions
+et l'aveuglement de ses ennemis; mais c'est un auxiliaire précieux pour
+arriver à ses fins, dont un homme aussi véritablement habile que Méhémet
+ne manque jamais de profiter.</p>
+
+<p>«Le vice roi a grandement raison de vouloir aujourd'hui fonder l'avenir
+et la puissance de sa famille; car, assurément, l'occasion est
+favorable. Je ne puis qu'applaudir aux assurances qui terminent votre
+lettre: elles conviennent à sa position, et je ne puis qu'approuver une
+politique que je crois promettre des avantages, ne pas présenter de
+véritables dangers; mais il ne doit cependant pas perdre de vue que le
+résultat doit être de faire arriver, le plus tôt possible, à un état de
+choses définitif. Au surplus, je reprendrai la plume incessamment et je
+m'expliquerai d'une manière plus intelligible.</p>
+
+<p>«Soyez assez bon, etc., etc.»</p>
+<br>
+
+<p class="rig">«Vienne, le 10 septembre 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«Je tiens ma parole et reprends la plume pour vous parler de nouveau des
+intérêts de Méhémet-Ali et du jugement que je porte sur la situation des
+choses. Je vous répéterai encore combien j'ai joui de voir le pacha, dès
+le début, adopter une marche si sage et montrer une si grande
+modération. Cette conduite l'a beaucoup élevé dans l'opinion, et il a
+montré en cette circonstance, par son calme, que ses actions sont le
+résultat de combinaisons positives et de projets conçus avec autant de
+maturité qu'exécutés avec résolution.</p>
+
+<p>«Une seule chose m'a étonné après la victoire, c'est qu'il ait confondu
+avec une affaire aussi capitale et d'une aussi grande portée que la
+possession héréditaire de ses États pour sa famille une question de
+personnes, question momentanée et transitoire. Assurément, je sais tout
+ce qu'est Khosrew-Pacha, et le peu d'estime qu'il mérite; mais il avait
+naturellement une grande influence sur le Divan, et, si son renvoi n'eût
+pas été une des conditions imposées par le vainqueur, nul doute que les
+demandes de Méhémet-Ali n'eussent été immédiatement accordées. Une fois
+le traité fait, signé et accepté, les puissances de l'Europe n'avaient
+plus rien à faire. Elles ne pouvaient plus intervenir que pour assurer
+l'existence du nouvel ordre de choses, garantir à chacun la jouissance
+de ses droits, et fonder d'une manière durable la paix de l'avenir. Au
+lieu de cela les puissances sont arrivées assez à temps pour se placer
+au milieu d'intérêts qui leur étaient assez étrangers, et elles ont
+compliqué la question, sans qu'il puisse en résulter aucun avantage pour
+elles, en laissant cependant une chance ouverte à de nouvelles
+combinaisons qui peuvent naître à chaque moment. Je trouve donc
+qu'autant cette intervention commune était utile, convenable, d'une sage
+prévoyance avant la bataille, autant elle est peu à sa place
+aujourd'hui. Vous savez sans doute que le concert qui s'établissait, il
+y a six mois, pour l'exercer était la conséquence et le résultat des
+lettres que vous m'avez écrites, et dont j'avais fait un utile usage
+pour éveiller la sollicitude des puissances pour prévenir une collision
+et ses suites, et pour contribuer à assurer l'avenir de la famille de
+Méhémet-Ali.</p>
+
+<p>«Cependant cette intervention, non-seulement n'est pas opportune à
+exercer en ce moment, mais elle perd son caractère par le peu d'accord
+qui règne. La Russie paraît se refuser maintenant à en faire partie; le
+gouvernement français se prononce d'une manière formelle pour
+Méhémet-Ali et se sépare de l'Angleterre dans les mesures hostiles que
+celle-ci serait tentée d'employer. L'Autriche, par sa position
+géographique, ne peut exercer qu'une influence morale, et le nom de la
+Prusse ne doit être prononcé que pour mémoire. Voilà donc de quoi se
+compose cette action de l'Europe. Je pense que, dans un semblable état
+de choses, le pacha a beau jeu pour tenir le langage qu'il a pris, car
+il ne court aucun danger véritable. Encore une fois, la France est son
+amie, et la Russie veut rester neutre. Celle-ci cependant pourrait seule
+agir d'une manière directe et redoutable sur la Syrie; mais, si le cas
+arrivait, l'Angleterre frémirait de rage en voyant les Russes avancer
+sur l'Euphrate, et cependant l'Angleterre veut dicter des lois, sans en
+avoir les moyens. On ne comprend pas la fureur aveugle de cette
+puissance contre Méhémet-Ali, fureur que rien ne motive et rien ne
+justifie. Elle prend ici l'ombre pour le corps, et, par des alarmes
+imaginaires, elle peut faire naître des événements dont les conséquences
+seraient bien plus graves, et d'une bien autre importance pour elle et
+le repos du monde que ceux qu'elle redoute en ce moment.</p>
+
+<p>«Je crois donc que le pacha n'a à craindre que la flotte anglaise; mais,
+excepté un blocus du côté de l'Égypte, qui pourrait le gêner, et qui,
+dans tous les cas, ne saurait être que momentané, je ne vois pas ce qui
+le menacerait. C'est aujourd'hui à Méhémet-Ali à calculer le plus ou
+moins grand inconvénient qui résulterait pour lui de ce genre
+d'hostilité, car il est vrai qu'il a besoin d'une libre navigation pour
+assurer l'envoi de ses produits en Europe et en recevoir la valeur.</p>
+
+<p>«Mais, tout en abondant dans le système qu'il suit, j'engage le vice-roi
+cependant à ne pas perdre de vue que son but est d'assurer l'avenir de
+sa famille et de fonder une dynastie. Or, quelle que soit sa possession
+actuelle, le but ne sera atteint que lorsqu'il sera reconnu, sous le
+rapport nouveau, par les puissances de l'Europe; car leur concours
+unanime, d'accord avec les délibérations du sultan, peut seule mettre la
+dernière main à l'édifice qu'il élève. C'est donc à atteindre ce
+résultat le plus tôt possible que tous ses efforts doivent tendre; il
+faut que Méhémet-Ali se consulte pour savoir sur quoi il peut se
+relâcher et le fasse connaître par insinuation et sans éclat. Les
+puissances, s'étant engagées dans cette affaire, ne voudront pas, pour
+leur propre honneur, renoncer à obtenir de meilleures conditions du
+sultan, puisque c'est dans ce but avoué qu'elles se sont mises en avant.
+Mais je crois qu'elles se contenteront de peu de chose et saisiront le
+premier prétexte pour conclure, et qu'il leur tarde de terminer, au
+moins celle dont je suis plus à même de connaître les intentions. Il est
+donc dans l'intérêt du pacha de leur en offrir l'occasion. En un mot, je
+crois qu'au langage calme et fier que Méhémet a pris, à la résolution
+sage de rester en place et d'attendre, il serait bon de faire des
+ouvertures secrètes, et de s'adresser ici où rien de malveillant
+n'existe, et à la France, dont les sentiments sont énergiquement
+prononcés en sa faveur. Quant à la flotte, quels qu'aient été les cris à
+cet égard, mon opinion personnelle est tout entière d'accord avec la
+conduite qu'a tenue le pacha, et il ne doit s'en dessaisir qu'au moment
+où il aura tout terminé.</p>
+
+<p>«Voici, monsieur, une longue lettre; je vous ai dit ma pensée sans
+réserve.</p>
+
+<p>«Veuillez bien, monsieur, etc., etc.»</p>
+<br>
+
+<p>Ces deux lettres furent écrites, la première pour accuser réception, et
+l'autre pour leur parler avec abandon des intérêts du pacha, ayant une
+occasion sûre pour faire arriver ma lettre à Trieste avant le départ du
+bateau à vapeur. Je ne voulus pas envoyer cette lettre par la poste,
+quoiqu'elle ne contînt assurément rien que je ne puisse avouer; mais,
+les sentiments du prince de Metternich envers le vice-roi n'étant plus
+nullement en harmonie avec ceux que je lui portais, je trouvai superflu
+de le mettre dans la confidence de ce que je lui écrivais.</p>
+
+<p>Cette correspondance se poursuivit, et je continuai à recevoir de
+fréquentes lettres de Boghos-Bey et à lui communiquer mes idées sur la
+situation du vice-roi et le parti qu'il avait à prendre. Cette partie de
+notre correspondance se compose des lettres suivantes et nous amène
+jusqu'au moment de la signature du traité du 15 juillet.</p>
+<br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 6 octobre 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Je m'empresse de vous faire connaître en mon pouvoir les lettres que
+vous avez daigné m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son
+Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tournée dans
+la Basse-Égypte, est arrivé au Caire dans la journée d'hier. Nous
+l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forcé, monsieur le
+maréchal, de retarder une réponse catégorique jusqu'au prochain courrier
+du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu.</p>
+
+<p>«Recevez, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 27 octobre 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser réception des lettres
+que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je
+différais la réponse catégorique au courrier suivant, à cause de
+l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai
+prévenu mon frère de Trieste que son arrivée était immédiate; en effet,
+Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps était trop court
+pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma
+promesse.</p>
+
+<p>«Son Altesse a été extrêmement flattée de la part que vous avez prise au
+succès de l'armée égyptienne, qui a rempli vos prophéties. Elle a agréé
+de bien bon coeur vos félicitations et m'a exprimé le désir, monsieur le
+maréchal, de voir que vous lui continuiez vos bons offices auprès des
+personnes augustes et influentes qui vous honorent de leur confiance.</p>
+
+<p>«Puisque vous m'invitez à une correspondance sur les affaires courantes,
+j'ai l'honneur de vous écrire, monsieur le maréchal, qu'il n'est plus
+question en ce moment de la restitution préalable de la flotte; que la
+France désirerait que l'hérédité dans la famille de Méhémet-Ali fût
+limitée à l'Égypte, Syrie et Arabie, expliquant toutefois que les
+frontières de la Syrie seraient portées à l'Euphrate, qui, avec le
+Taurus, formerait une barrière naturelle; que l'île de Candie et le
+district d'Adana, exclus de l'hérédité, seraient néanmoins conservés par
+Son Altesse jusqu'à sa mort.</p>
+
+<p>«Méhémet-Ali, persuadé, comme vous voulez bien l'écrire, monsieur le
+maréchal, et certainement d'après des inspirations puissantes, qu'il
+devait se relâcher en quelque chose de ses demandes, quoique justes,
+bien fondées et bien défendues, pour faciliter un arrangement
+convenable aux puissances qui se sont mises en avant pour une
+intervention que je m'abstiendrai de qualifier, mais dont il n'y avait
+certainement pas la moindre nécessité, a saisi cette occasion pour
+prouver qu'il continuait dans son système de modération, et a répondu
+verbalement à M. le consul général de France, et que, relativement à
+Adana, il consentait à renoncer, pour lui et les siens, à l'hérédité de
+ce pays et du territoire jusqu'à Lamanos, à condition que le
+gouvernement en serait confié par la Porte à un de ses enfants, «qui
+n'hériterait pas du gouvernement d'Égypte, Syrie et Arabie; que (la
+possession devenant continue et non temporaire) il s'en remettait à la
+médiation du gouvernement français pour l'indemnité qu'il jugerait
+nécessaire d'accorder à la Porte en sus de ce qu'on paye pour ce
+district.</p>
+
+<p>«Que, relativement à l'île de Candie, Son Altesse consentait à ce
+qu'elle fût rendue à la Porte après sa mort.»</p>
+
+<p>«Vous jugerez, certes, monsieur le maréchal, que ces concessions sont
+très-importantes dans l'état de la cause du vice-roi et dans sa position
+avec la nation musulmane. Il fait la volonté des autres relativement à
+Candie; mais il ne peut livrer les clefs du Taurus à d'autres qu'à un
+des siens, et s'y résigne dès aujourd'hui, pour éviter un complot
+quelconque dans une époque plus éloignée, parce qu'il vise à consolider
+ses institutions de son vivant, afin qu'elles soient durables.</p>
+
+<p>«Khosrew-Pacha, bien qu'il en inspire aujourd'hui par son hypocrisie,
+fille de la peur, ne sera jamais homme à travailler pour sa nation. Elle
+a tout à craindre de lui et de ses créatures; s'il a gardé le masque,
+c'est qu'il y était contraint par l'opposition franche de Méhémet-Ali.
+Aujourd'hui que les puissances européennes sanctionnent l'arrangement de
+l'Égypte avec la Porte, qu'on n'a plus à traiter simplement avec un
+grand vizir de mauvaise foi, on n'insiste plus sur sa démission comme
+nécessaire; et, privé de cet intérêt, Khosrew-Pacha ne peut durer
+longtemps.</p>
+
+<p>«L'opinion européenne n'a pas encore rendu justice entière au
+capitan-pacha, qui, pour prévenir une guerre désastreuse et fatale à sa
+nation, divisée en deux camps, n'a pas voulu se ranger avec sa flotte
+sous les ordres de Khosrew-Pacha. L'opinion du capitan-pacha était
+partagée par tous les officiers de navire qui l'ont suivi; il n'a point
+forcé ceux qui étaient dans d'autres sentiments et sont rentrés à
+Constantinople; il n'a point conduit sa flotte à un ennemi, ne l'a pas
+employée contre son souverain. Il a accéléré par sa venue ici la
+solution d'une question qui aurait été terminée en huit jours, sans
+l'intervention annoncée par les ambassadeurs, et a agi en bon patriote,
+en bon musulman, non seul, mais de concert, ainsi que je l'ai dit, avec
+les officiers de la flotte, lesquels n'ont fait entendre ni
+protestations ni murmures, bien que stimulés à chaque courrier par des
+agents de Khosrew-Pacha; et, forts de leur conscience, ils souffrent
+patiemment d'être loin de leurs familles, très-satisfaits d'avoir pu
+concourir à la pacification malgré eux retardée, et d'avoir réalisé
+presqu'au lendemain de la bataille de Nézib la fraternisation des Turcs
+avec les Égyptiens, que l'on poussait les uns contre les autres à
+s'entre-détruire.</p>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je vous écris <i>currente calamo</i> et avec tout
+l'abandon; votre position à Vienne, vos titres, vos relations, vos
+connaissances administratives et militaires, enfin tout en vous peut
+concourir avec succès à faire rallier les opinions des personnes
+dirigeant la politique actuelle, qu'elles soient au nord, au sud; et,
+comme vous aviez influé pour un congrès avant les événements, vous
+pourrez influer pour un arrangement prompt et définitif, d'après le
+contenu de la présente. Permettez-moi, monsieur le maréchal, d'espérer
+que vous n'y serez pas étranger, et agréez, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p>Voici la lettre que je répondis:</p>
+<br>
+
+<p class="rig">«Bergheim, le 24 novembre 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai reçu, hier au soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 27 octobre. Sa lecture m'a fait un plaisir extrême. Je ne
+puis que vous répéter combien est grande mon admiration pour la sagesse,
+la fermeté et la haute habileté du vice-roi dans la conduite de ses
+affaires. Le bon vouloir du gouvernement français pour lui et
+l'initiative qui en a été la suite me paraissent de la plus haute
+importance, et, par ses concessions, le vice-roi a su concilier les
+intérêts bien entendus de sa sécurité et de son avenir avec la déférence
+qu'on doit à une grande puissance amie. Qu'il persévère dans son
+système, et la force des choses amènera nécessairement une solution
+conforme à ses désirs et vaincra les résistances qu'a créées la haine
+aveugle de lord Palmerston, haine réellement insensée, car les intérêts
+bien entendus de l'Angleterre, loin d'être opposés à ceux de
+Méhémet-Ali, leur sont au contraire homogènes.</p>
+
+<p>«J'ai reçu des nouvelles de Paris, qui m'annoncent que le mémoire dont
+je vous ai parlé et dont l'envoi y a été fait, il y a environ six
+semaines, a produit une vive sensation; il servira ainsi à corroborer
+les opinions déjà adoptées par le gouvernement.</p>
+
+<p>«Absent de Vienne depuis le commencement du mois, pour chasser et jouir
+des derniers moments du beau temps, je compte retourner dans cette ville
+dans deux jours, pour ne plus la quitter pendant tout l'hiver. Je ne
+puis donc vous donner aucune nouvelle; mais je vous renouvelle
+l'assurance de ne pas négliger une seule occasion de servir les intérêts
+du vice-roi, ni de montrer tout à la fois l'inutilité et le danger de
+nouveaux délais et l'avantage de hâter le moment d'une solution qui,
+mettant chacun à sa véritable place, peut et doit être le principe d'un
+grand bien pour l'avenir. Si j'ai déjà pu, par mes paroles et mes
+écrits, être utile au vice-roi, et si je puis encore contribuer d'une
+manière efficace à ramener un résultat définitif conforme à ses voeux,
+j'en éprouverai une grande joie, car personne ne fait pour lui et sa
+prospérité des voeux plus sincères et plus ardents que moi.</p>
+
+<p>«Mes hommages bien empressés à Son Altesse.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 27 novembre 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Je m'empresse d'accuser réception, monsieur le maréchal, de votre
+très-honorée lettre du 24 octobre dernier, qui s'est croisée avec celle
+que j'ai pris la liberté d'écrire le 27 du même mois.</p>
+
+<p>«N'ayant point reçu jusqu'à ce jour celle qui a été remise à M. Abro, et
+dans l'incertitude qu'on puisse l'avoir bientôt, je dois vous adresser
+la prière, monsieur le maréchal, de m'en expliquer, par la prochaine, le
+contenu, dans le cas qu'il fût d'un intérêt majeur pour les
+circonstances du moment.</p>
+
+<p>«Nous connaissons ici que ce serait à Vienne où raisonnablement
+pourraient recevoir une solution les affaires de l'Orient, par
+l'intervention européenne, soit par sa position centrale et proche de la
+Turquie, soit par l'influence du grand diplomate qui est à la tête du
+cabinet, soit enfin parce que les opinions opposées des autres
+gouvernements y seraient pesées en juste balance et modifiées. C'est sur
+cette base, aussi bien que pour répondre à l'amitié et à la confiance
+dont vous avez donné, monsieur le maréchal, des témoignages à Son
+Altesse le vice-roi, que j'avais reçu l'ordre de vous communiquer, ainsi
+que je l'ai fait dans ma précédente du 27 octobre, sa réponse aux
+ouvertures faites par le cabinet français.</p>
+
+<p>«Ladite communication allant au-devant de l'offre gracieuse contenue
+dans votre lettre précitée du 28 du mois dernier, il est à croire
+qu'elle pourra être employée utilement; car, si l'on veut un
+arrangement stable dans les affaires turco-égyptiennes, pour arriver
+ensuite à s'entendre sur les affaires orientales en général, qui sont
+d'une portée bien plus élevée, il est indispensable que les défilés du
+Taurus, s'ils ne doivent pas appartenir à l'héritier de la Syrie et de
+l'Égypte, soient au moins entre les mains de quelqu'un qui n'ait pas
+intérêt à lui nuire, et, en proposant que le district d'Adana dût être
+rendu à la Porte à la mort du vice-roi, on manifeste une arrière-pensée
+qui soulèvera une autre guerre.</p>
+
+<p>«J'aime à me persuader, monsieur le maréchal, que vos lumières pourront
+éclairer les hommes d'État à qui la question turco-égyptienne ne serait
+point assez familière, et leur faire comprendre que Son Altesse le
+vice-roi ne pourrait accepter un arrangement qui, à l'époque de sa mort,
+remettrait en question ce qu'il aurait obtenu pour sa famille. La
+possession par la Porte du district d'Adana servirait admirablement
+toute arrière-pensée, comme je l'ai déjà dit, et l'on doit éviter ces
+conséquences.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous renouveler, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p>Voici maintenant ma réponse:</p><br>
+
+<p class="rig">«Vienne, le 27 décembre 1839.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date
+du 27 novembre. Je voudrais pouvoir vous annoncer des nouvelles
+favorables et décisives pour les intérêts du vice-roi, mais tout est à
+peu près stationnaire sur la question d'Orient, et les seuls changements
+survenus semblent se borner à indiquer une tendance à une meilleure
+harmonie entre les puissances. L'Angleterre seule renferme des éléments
+hostiles à Méhémet-Ali; on ne peut ni comprendre l'aveuglement de sa
+conduite ni les erreurs de sa politique; mais le fait n'existe pas
+moins, on ne peut se le dissimuler. S'il n'y avait pas eu dans ce
+cabinet une passion violente contre le vice-roi, depuis longtemps les
+affaires d'Orient seraient terminées à la satisfaction de celui-ci, par
+suite de l'active bienveillance et de l'intérêt sincère que lui porte le
+gouvernement français, intérêt qu'il m'est agréable de penser que j'ai
+contribué à développer et à rendre durable.</p>
+
+<p>«Le vice-roi est sans doute fort bien instruit de l'état des choses en
+général, et peut-être ne lui apprendrai-je rien de nouveau à cet égard.
+Cependant je lui dirai quelles sont mes croyances sur la marche
+probable des événements. C'est à lui à suivre ensuite la politique qu'il
+croira la plus convenable à ses intérêts. La France est donc l'amie
+sincère de Méhémet-Ali; son gouvernement suit une politique qui est
+d'accord avec les sympathies du pays. Le vice-roi peut et doit compter
+de ce côté sur un appui moral constant et sur une intervention utile
+toutes les fois que les circonstances en fourniront l'occasion; mais le
+gouvernement français ne se brouillera pas avec l'Europe pour lui.</p>
+
+<p>«Il servira toujours ses intérêts quand il pourra le faire sans grand
+inconvénient pour lui-même, et, dans aucun cas, ne lui sera contraire;
+voilà les limites dans lesquelles il s'est placé, et dont il ne sortira
+pas. Les puissances sont en voie de s'entendre pour l'occupation des
+mers intérieures de Constantinople en cas d'événements majeurs qui
+appelleraient les Russes dans cette ville. Jusqu'à présent, je vois une
+harmonie plus en projet qu'en réalité, et plutôt une espérance qu'un
+fait accompli; car il y a des difficultés de détail à résoudre qui me
+paraissent compromettre le principe. Cependant on ne peut se refuser à
+reconnaître, ainsi que je l'ai déjà dit, une tendance amicale et une
+disposition à s'entendre.</p>
+
+<p>«Malgré les passions de l'Angleterre, il paraît qu'on a renoncé à toute
+espèce de moyens d'action contre Méhémet-Ali, et que toutes les mesures
+se réduiront au <i>statu quo</i>. Mais, d'un autre côté, il paraît bien
+arrêté qu'on ne veut traiter avec lui qu'au moyen de sacrifices
+considérables pour l'avenir. En excluant une partie de la Syrie de
+l'hérédité, les puissances de l'Europe garantiraient à la famille de
+Méhémet-Ali la possession de l'Égypte et de ses autres domaines. Dans le
+cas contraire, et sans cette concession, elles laisseraient son sort
+dans l'incertitude de l'avenir et soumis aux éventualités que le temps
+peut faire naître. Cette double combinaison peut faire réfléchir le
+vice-roi. Une garantie des puissances de l'Europe est, à coup sûr, un
+avantage réel pour lui: elle place sa famille dans une position
+exceptionnelle et la met hors de pair; mais il ne faut pas payer cet
+avantage trop cher, et, quel que soit le prix qu'on doive y attacher, il
+est à propos d'en reconnaître les effets. Avant tout, on doit voir, dans
+la question de l'avenir, une chose de fait. C'est dans la force et une
+puissance effective que les successeurs de Méhémet-Ali trouveront de
+véritables garanties pour fonder leur sécurité; et, si la puissance
+égyptienne se trouvait dépourvue d'une bonne armée et privée d'argent,
+tandis que le sultan, étant parvenu à réunir et à organiser des moyens
+d'action redoutables, essayerait de reconquérir l'Égypte, je doute que
+les puissances de l'Europe missent une grande activité et une grande
+énergie à protéger cet État au moment de succomber. Quelques démarches
+insignifiantes et sans résultat les acquitteraient, à leurs yeux, de
+leurs engagements, et les successeurs de Méhémet-Ali disparaîtraient de
+la scène du monde.</p>
+
+<p>«Pour déterminer la conduite à tenir par Méhémet-Ali, <i>tout dépend, à
+mes yeux, de l'état de ses moyens matériels et de ses ressources
+intérieures</i>. S'il peut soutenir d'une manière indéfinie le <i>statu quo</i>
+je crois qu'il est dans ses intérêts de s'y conformer et de ne pas se
+départir de la frontière qu'il demande, et qui est nécessaire à sa
+sûreté. S'il est fort, quoique non reconnu, son existence sera plus
+assurée que s'il était faible et placé sous la protection de l'Europe;
+et puis mille circonstances peuvent intervenir et lui offrir des chances
+favorables et faire désirer aux puissances d'en finir sur cette question
+d'Orient, qui est toujours un motif d'inquiétude et d'agitation. Je
+crois donc que le vice-roi doit accepter le <i>statu quo</i>, si quelques
+motifs intérieurs ne le lui rendent pas trop à charge, et en même temps
+ne rien négliger pour arriver à une transaction avec Constantinople;
+car, une fois obtenue, les gouvernements de l'Europe seront trop heureux
+de la ratifier pour assurer le repos de l'avenir et réparer ainsi la
+faute qu'ils ont commise de se mêler intempestivement d'une question qui
+ne les regardait pas: s'ils s'en étaient abstenus, depuis longtemps il
+n'en serait plus question.</p>
+
+<p>«Voilà, monsieur, dans mon opinion, l'état des choses et la conduite à
+tenir par le vice-roi. Je le regarde comme invulnérable. Il a pris une
+bonne position, et les événements ne peuvent qu'amener des chances
+favorables dont il saura profiter avec son habileté accoutumée. Il faut
+attendre. Si j'apprends quelque chose qu'il lui soit utile de savoir, je
+m'empresserai de vous en informer. Je vous renouvelle l'assurance de ne
+jamais perdre une occasion de parler en sa faveur et de plaider
+constamment ses intérêts avec la même chaleur. En me conduisant ainsi,
+j'agirai dans ma conviction et trouverai un véritable plaisir à lui
+prouver la sincère affection avec laquelle, etc., etc.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 16 janvier 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Mon premier devoir, aussitôt reçue l'honorable dépêche dont il vous a
+plu de me favoriser en date du 27 décembre dernier, a été d'en soumettre
+une traduction exacte à Son Altesse le vice-roi, qui, ayant trouvé une
+parfaite conformité d'idées avec celles que lui suggère sa position,
+s'est plu à rendre hommage à l'attachement que vous lui témoignez en
+disant: «M. le maréchal a fait abstraction de ce qui l'entoure pour se
+placer un instant dans ma position; je lui en sais bon gré, car cela
+prouve qu'il pense réellement à moi, qui suis sincèrement son ami.»</p>
+
+<p>«Rien ne gêne le gouvernement égyptien dans son intérieur; ses troupes
+et ses employés sont presque soldés; les agents du gouvernement payés;
+aucune dette arriérée à l'extérieur ou à l'intérieur, les recettes de
+l'année passée faisant face à l'exercice courant, et au delà; les
+recettes de cette année, plus abondantes que jamais pour l'année
+prochaine. Aussi Son Altesse a-t-elle refusé les propositions d'emprunt
+qui lui étaient adressées de la part des capitalistes français et de
+celles de plusieurs banquiers puissants de Francfort-sur-Mein, pour ne
+pas charger d'une dette son pays sans nécessité. La récolte des
+céréales, déjà favorable l'année dernière, et dont les exportations
+continuent, sera extrêmement plus abondante cette année-ci, et le pays
+sera à son aise, quoi qu'il en soit du dehors.</p>
+
+<p>«Son Altesse le vice-roi s'étonne à bon droit qu'on veuille lui supposer
+une ambition sans bornes et des vues sur Constantinople, tandis qu'il a
+prouvé, après les affaires de Nézib et par son système de défense,
+qu'il était loin d'avoir de pareilles intentions; car, s'il les avait
+eues, il n'aurait pas manqué de profiter des circonstances. Cependant on
+devrait facilement comprendre que celui qui a tant fait doit aspirer,
+dans son âge avancé, à conserver seulement, à transmettre à ses
+héritiers.</p>
+
+<p>«À part les conquêtes que Son Altesse a faites de ce pays insoumis à la
+Porte, les services qu'il a rendus à Candie, en Morée, et ceux bien
+autrement chers en Arabie pour reprendre et conserver à l'islamisme les
+lieux saints, auraient mérité un témoignage éclatant du souverain envers
+sa famille. En se défendant contre d'injustes attaques, ouvertes et
+cachées, il s'est trouvé possesseur d'autres pays qui lui ont été
+garantis sa vie durant. On le força de se défendre encore. Il pouvait
+conquérir, bouleverser l'empire, et il s'en est bien gardé, parce que,
+animé d'un esprit national, il a voulu épargner l'effusion du sang
+précieux qu'il était intéressé à conserver pour rendre l'empire ottoman
+fort et indépendant, quoiqu'il en eût menacé feu le sultan Mahmoud,
+parce que, le premier de tous, il avait reconnu que l'intégrité de
+l'empire était nécessaire à sa conservation.</p>
+
+<p>«Les déclarations des cabinets ne sont venues qu'après coup, comme leurs
+forces ne se réunirent que trop tard pour s'opposer d'une manière
+sérieuse à ce qu'il aurait pu entreprendre s'il avait jamais eu les
+intentions qu'on lui prête. Il est impossible de ne pas croire
+aujourd'hui à son union franche et loyale avec le sultan et à son désir
+de l'assister dans la régénération de ses peuples.</p>
+
+<p>«Méhémet-Ali, ayant ce qu'il possède en hérédité (hormis Candie et sauf
+les exceptions consenties à l'égard de l'Arabie dans sa note à la
+Turquie, remise à M. le consul de France à la mi-décembre, et dont la
+traduction est ci-jointe), sera fidèle vassal de son suzerain, qui
+pourra compter sur son secours en paix comme en guerre; mais, si on veut
+l'humilier et le punir de sa modération et de ses bonnes intentions,
+l'état souffrant de la Turquie sera prolongé malgré lui; il attendra et
+se maintiendra. La pensée d'attaquer ne trouve pas plus de place
+aujourd'hui que dans les époques les plus favorables; il se défendra,
+et, pour faire tout ce qui dépend de lui pour éviter la guerre et la
+rendre moins longue si on l'y forçait absolument, il vient d'ordonner
+que la ville d'Alexandrie fournira deux régiments de milice pour sa
+défense avec les soldats de la marine. Toutes les troupes régulières
+disponibles en Égypte, infanterie, cavalerie et artillerie, ainsi que
+les troupes irrégulières et les cavaliers bédouins, sont réunis dans la
+Basse-Égypte pour former un camp de quarante à cinquante mille hommes,
+qui, en quelques heures, pourront se porter sur les points de la côte
+menacés.</p>
+
+<p>«Les compagnies d'ouvriers de l'arsenal d'ici, de celui du Caire, des
+différentes fabriques de l'Égypte, formeront un contingent de quelque
+importance d'hommes robustes, dévoués et disciplinés.</p>
+
+<p>«Il est prescrit à Son Altesse Ibrahim-Pacha de se tenir constamment sur
+le même système de défense.</p>
+
+<p>«Ces mesures ont été prises en conséquence de quelques rumeurs répandues
+ici par des correspondants du dehors qu'une puissance maritime se
+chargeait seule, et à défaut du concours des autres, d'employer des
+mesures pour faire agréer des propositions inacceptables au vice-roi.</p>
+
+<p>«Il serait temps que ceux qui s'intéressent de coeur à la sûreté, à
+l'intégrité et à la force de l'empire ottoman reconnussent enfin qu'on
+peut amender une faute commise en agissant franchement: qu'agir contre
+Méhémet-Ali n'aura d'autre effet, si l'on y parvient, que de rendre
+toujours plus faible l'empire ottoman que l'on veut relever, parce qu'on
+détruira ses meilleurs matériaux et on le laissera à la merci des
+étrangers, surtout du plus puissant voisin; il serait temps qu'ils
+reconnussent qu'ils travaillent précisément en opposition de principes
+par eux-mêmes établis; qu'ils se persuadent que ce que l'on parviendrait
+à arracher à Méhémet-Ali ne pourra jamais donner de la force au sultan,
+tandis qu'en confirmant au premier ce qu'il possède, moyennant
+l'hérédité, on est sûr d'avoir, par l'organisation de ce qui existe, une
+bonne organisation de l'autre moitié de l'empire. Il pourra alors se
+suffire à lui-même sans secours de protecteurs, et devenir en peu
+d'années cette nation forte, intermédiaire, qui sera la sauvegarde de
+l'Europe.</p>
+
+<p>«Méhémet-Ali a fait toutes les concessions compatibles avec sa position
+pour obtenir l'hérédité; il ne lui reste plus qu'à déplorer de voir ses
+bonnes intentions travesties ou sans croyance, et à se défendre s'il
+était attaqué; sa longue carrière militaire lui en fait une loi, et,
+s'il était écrit qu'il dût succomber, ce sera du moins au champ
+d'honneur, après avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour régénérer
+sa nation.</p>
+
+<p>«Daignez, monsieur le maréchal, agréer, etc.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.</span></p><br>
+
+<h4>NOTE REMISE DE LA PART DE MÉHÉMET-ALI<br> AU CONSEIL DE FRANCE ET INCLUSE
+DANS LA PRÉCÉDENTE LETTRE.</h4>
+
+<p>«Méhémet-Ali ne peut jamais consentir à abandonner les pays qu'il
+possède. On ne pourra les lui arracher que par la force, et il est
+fermement résolu à user de tous les moyens qu'il a et qu'il aura à sa
+disposition pour se les conserver si l'on vient l'attaquer. Il préfère,
+s'il doit succomber, sacrifier toute sa famille et les siens plutôt que
+de leur laisser un héritage, bien et dûment acquis, mutilé par une
+lâcheté. Ce n'est pas un général qui peut capituler et se vendre après
+une honorable résistance, c'est un homme qui a travaillé toute sa vie
+pour l'avenir, et ne peut s'en dessaisir coûte que coûte.»</p>
+<br>
+
+<p>Je répondis en peu de mots à cette lettre.</p><br>
+
+<p class="rig">«Vienne, le 30 janvier 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 16 janvier, et je me flatte de vous dire tout le plaisir
+qu'elle m'a causé. Le vice-roi a pris une attitude digne de lui, digne
+de ses antécédents, et dont le résultat, j'en ai la persuasion intime,
+sera favorable à ses intérêts. J'ai éprouvé une véritable jouissance à
+le voir répondre si complétement à l'idée que je me suis formée de son
+habileté et de son caractère. Chaque jour on reconnaîtra davantage la
+solidité de la base sur laquelle il s'est placé, et, pour mon compte,
+je n'ai pas manqué de proclamer hautement mes convictions à cet égard.
+Je regarde aussi comme certain que, malgré toutes les nouvelles dont
+sont remplis les journaux, les négociations de Londres n'amèneront aucun
+résultat qui lui soit contraire, et déjà divers indices prouvent
+l'impossibilité de s'entendre. J'applaudis cependant beaucoup aux
+mesures de prévoyance dont on s'occupe en Égypte et dont vous voulez
+bien m'entretenir. Le temps récompensera de si nobles efforts, et
+j'aurai bientôt, j'espère, à féliciter le vice-roi de ses succès. Il
+faut seulement de la patience. Je suis avec une constante préoccupation
+tout ce qui se passe chez vous et concerne Méhémet-Ali, et je ne perds
+jamais l'occasion de chercher à lui être utile quand elle se présente.
+Je vous demande, de votre côté, monsieur, de me tenir exactement au
+courant de ce qui se passe en Égypte; vous me devez cette complaisance,
+en raison de l'amitié que je porte au vice-roi.</p>
+
+<p>«Agréez, etc., etc.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 16 avril 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du
+11 février, laquelle a beaucoup satisfait Son Altesse le vice-roi, mon
+maître, vous me demandiez de vous tenir toujours au courant de ce qui se
+passe chez nous. Dans le désir de pouvoir annoncer quelque chose de
+nouveau, j'ai retardé ma réponse jusqu'à ce jour; différer davantage, ce
+serait manquer aux égards qui vous sont dus, monsieur le maréchal, et
+cependant, comme rien n'est survenu, il ne me reste rien, presque rien à
+ajouter à la lettre écrite le 16 janvier dernier.</p>
+
+<p>«Son Altesse le vice-roi continue dans son système de modération et
+attend qu'on lui rende justice; s'il continue ses armements, c'est
+uniquement dans les vues d'une défense légitime. Son Altesse
+Ibrahim-Pacha ne fera pas le moindre mouvement sans un ordre du
+vice-roi, et cet ordre ne serait donné qu'en cas qu'on fût attaqué. Vous
+avez eu, monsieur le maréchal, des entretiens très-fréquents et assez
+intimes avec Son Altesse le vice-roi pour avoir pu connaître sa manière
+de penser et sa loyauté; on affecte aujourd'hui de ne pas croire à ses
+promesses, lorsqu'il donne au jour le jour une preuve convaincante d'y
+être religieusement fidèle. Il attend, et sa demande malgré les
+événements et les circonstances n'a jamais changé, l'hérédité pour sa
+famille de ce qu'il possède et qu'on n'a pu lui ravir. Il proteste de
+son obéissance, de son attachement à son souverain, au service duquel il
+veut se dévouer pour relever sa nation avilie. Son grand tort n'est que
+de penser que les étrangers seront toujours étrangers en Turquie, que
+son organisation définitive ne peut s'obtenir que pas à pas, en
+procédant du connu à l'inconnu, en employant les musulmans déjà
+instruits à former ceux qui ne le sont pas, pour inspirer ensuite de
+l'émulation aux uns et aux autres. Voilà son tort; il est grave, parce
+qu'il contrarie les projets d'une puissance voisine; mais aussi tout le
+monde ne peut pas avoir un seul et même intérêt; si celui du vice-roi
+est conforme à la majorité, pourquoi l'éliminer?</p>
+
+<p>«Soyez bien convaincu, monsieur le maréchal, que Son Altesse le vice-roi
+respectera toujours son souverain et n'ambitionne que de lui être utile,
+qu'il n'a aucune difficulté à reconnaître les grandes puissances, ou
+telle qui serait plus particulièrement indiquée, comme garant de ses
+obligations.</p>
+
+<p>«Il suffit qu'on satisfasse à sa juste demande et qu'on se conduise à
+son égard avec bonne foi. Je l'ai dit et je dois le répéter, Méhémet-Ali
+ne commencera jamais les hostilités; mais il ne reculera pas devant la
+guerre, de quelque part qu'elle vienne, et alors..... Dieu seul sait ce
+qui pourra arriver.</p>
+
+<p>«J'ai à vous annoncer que l'enthousiasme gagne insensiblement la
+population au Caire. Les cheiks de la mosquée El-Ahzar ont voulu être
+eux-mêmes à la tête des milices qui se forment avec une grande rapidité;
+les officiers égyptiens et étrangers s'étonnent du progrès que font
+journellement ces milices dans le maniement des armes.</p>
+
+<p>«Agréez, monsieur le maréchal, etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br>
+
+<p>Je répondis la lettre suivante:</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'attendais de vos nouvelles avec impatience, mais n'étais nullement
+étonné de n'en pas recevoir, vu le <i>statu quo</i> qui subsiste partout.
+J'admire sincèrement les fortes résolutions que le vice-roi a adoptées,
+l'attitude qu'il a prise, et je crois fermement que cette marche le
+mènera au résultat que ses justes droits lui font ambitionner. Je devine
+cependant les embarras financiers qu'il peut éprouver; mais la force de
+son caractère suffit pour les vaincre, et l'Égypte, d'ailleurs, est
+certainement le pays du monde où l'on peut pendant plus longtemps faire
+de grandes choses avec peu d'argent. Cette crise aura un terme;
+l'opinion de l'Europe grandit chaque jour en faveur du vice-roi, et il
+n'est pas aujourd'hui un bon esprit qui ne comprenne combien a été
+intempestive une intervention où personne n'était d'accord ni sur le
+but ni sur les moyens, et dont l'exécution offrait des questions
+insolubles et des difficultés insurmontables. Les auteurs de cette
+intervention ne se sont pas doutés qu'elle serait, comme il est arrivé,
+plus à la charge de ceux qu'ils voulaient servir qu'à celui qu'ils
+voulaient combattre, et qu'elle tendrait à affaiblir encore un empire
+déjà si faible qu'ils voulaient ressusciter. Je pense donc que
+Méhémet-Ali doit persévérer dans le système qu'il suit, mais redoubler
+ses efforts pour arriver à traiter et à s'arranger directement avec la
+Porte. Le jour où il y sera parvenu, les gouvernements de l'Europe se
+trouveront soulagés d'un grand poids; et, joyeux d'un événement qui
+assurera la paix, ils s'empresseront de garantir ce qui aura été fait
+pour accroître les gages de la sécurité et du repos de l'avenir. Je
+crois donc que le vice-roi ne doit négliger aucun moyen pour arriver à
+ce résultat. Les Turcs éclairés de Constantinople doivent reconnaître
+qu'il n'y a aucun bénéfice et aucune sécurité pour l'empire turc à
+laisser au hasard de l'avenir et de la complication des intérêts de
+plusieurs son sort et sa destinée; les exaltés religieux doivent être
+mécontents de la politique suivie jusqu'à ce jour; ainsi le pacha doit
+avoir des appuis et des auxiliaires dans sa nation, dent le nombre devra
+augmenter chaque jour et ajouter l'influence de l'opinion à celle que
+lui donnent déjà sa politique habile et les moyens dont il dispose. Le
+triomphe de Méhémet-Ali et la consolidation de l'édifice politique qu'il
+a créé correspondent aux calculs et aux prévisions de mon esprit et
+satisferont aux sentiments que je lui porte.</p>
+
+<p>«Adieu, monsieur, etc., etc.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 16 juin 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«J'avais eu l'avantage de vous écrire en date du 16 avril, et la récente
+lettre dont vous m'avez favorisé le 12 mai porte tous les caractères
+d'une réponse à ma susdite. M'étant parvenue après que Son Altesse le
+vice-roi s'était mis en voyage pour le Caire, j'ai rempli mes devoirs
+par l'envoi d'une exacte traduction; mais j'ai dû, en même temps,
+attendre un nouveau courrier avant que de prendre la plume pour la
+correspondance que vous avez daigné autoriser; l'absence de Son Altesse
+et le manque de nouvelles de quelque intérêt m'y obligeaient.</p>
+
+<p>«Je suis heureux, monsieur le maréchal, de pouvoir vous annoncer que,
+par suite de la récente destitution de Khosrew-Pacha, la principale
+pierre d'achoppement étant levée, Son Altesse le vice-roi, suivant les
+impulsions plus d'une fois manifestées et toujours méconnues, a saisi la
+circonstance de la naissance d'une princesse, fille du sultan, pour
+donner à son suzerain un témoignage public et officiel de son respect et
+de son dévouement. En conséquence, aujourd'hui même, par bateau à vapeur
+exprès, Son Excellence Samy-Bey, général et premier aide de camp de Son
+Altesse le vice-roi, est parti pour Constantinople, porteur d'une lettre
+de félicitations analogue à la circonstance, et spécialement chargé
+d'exprimer à Sa Hautesse les assurances de toute sa soumission comme
+fidèle vassal, ainsi que de son désir de coopérer au bien de l'empire
+par tous les moyens à sa disposition. Son Excellence Samy-Bey a
+l'autorisation d'appuyer, par des témoignages de fait, les assurances
+dont il est porteur, parce que, dans la position actuelle des choses,
+ces preuves feront foi entière des sentiments obséquieux de Méhémet-Ali,
+et ne peuvent être attribués ni à la faiblesse ni à la contrainte.</p>
+
+<p>Le vice-roi doit espérer que sa noble conduite ne sera pas méconnue et
+qu'elle portera ses fruits.</p>
+
+<p>«Veuillez agréer, monsieur le maréchal, etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br>
+
+<p>Voici ma réponse:</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«Je n'ai pas eu l'honneur de répondre à votre dernière lettre et de vous
+écrire par le dernier paquebot, parce que je n'avais à vous mander rien
+d'intéressant. J'attendais avec une confiance extrême le succès de la
+mission de Samy-Bey à Constantinople pour faire mon compliment bien
+sincère au vice-roi; car je m'identifie de coeur avec lui, et désire
+ardemment de voir terminer cette pénible affaire qui compromet le repos
+de l'Europe et du monde; mais je vois le temps s'écouler sans amener le
+résultat que j'attendais, et en même temps les révoltes de Syrie, qui
+retentissent beaucoup et dont on exagère peut-être l'importance, donnent
+du crédit aux ennemis de Méhémet-Ali, leur fournissent des arguments et
+raniment leurs espérances.</p>
+
+<p>«Tout semblait devoir marcher rapidement à une solution favorable, quand
+les bruits des insurrections du Liban ont tout suspendu et rendu tout
+incertain. Pour ma part, j'en ai éprouvé un véritable chagrin, et je
+suis persuadé encore que le vice-roi, par sa vigueur et sa résolution,
+d'un côté, et la modération qu'il apportera ensuite, trouvera le moyen
+de tout terminer dans ces parages. S'il obtient ce résultat promptement,
+il avancera beaucoup la solution de la question principale. Dans tous
+les cas, je suis convaincu que le vice-roi ne manquera pas à sa destinée
+et sera à la hauteur des événements qui peuvent survenir.</p>
+
+<p>«Je rencontre souvent M. le consul de Danemark à Alexandrie, qui
+s'occupe avec zèle des intérêts de l'Égypte et me semble très-dévoué au
+vice-roi. Je trouve du plaisir à causer avec quelqu'un dont les opinions
+sont aussi en harmonie avec les miennes. Il voulait partir pour
+Alexandrie; je l'ai engagé à rester encore, parce que je crois sa
+présence utile aux intérêts du pacha.</p>
+
+<p>«Veuillez agréer, monsieur, etc., etc.»</p><br>
+
+<p>Boghos-Bey me répondit:</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 16 juillet 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Les journaux et les salons de l'Europe ont sans doute fait retentir aux
+oreilles des personnes marquantes que des troubles existaient en Syrie,
+à la montagne du Liban; car il importait à ceux qui voulaient arracher
+cette province à sa domination actuelle de faire exécuter un mouvement
+qui pût donner crédit à leurs présages diplomatiques et les établir sur
+le trépied de prophètes.</p>
+
+<p>«Le mouvement a eu lieu, en effet; mais, comme il devait essentiellement
+tenir de l'essence de sa création étrangère, il ne put jamais prendre
+naissance dans le pays; il n'a eu aucune base fixe, aucun but avoué,
+aucun chef de marque. De pauvres montagnards ont été trompés; leurs yeux
+n'ont pu se dessiller qu'au moment où le gouvernement égyptien s'est vu
+dans la nécessité de prouver que, s'il leur avait accordé du temps pour
+se reconnaître, c'était l'effet de la magnanimité de notre vice-roi (qui
+veut le repentir du coupable plutôt que sa destruction) et non de la
+faiblesse.</p>
+
+<p>«Sans faire le moindre déplacement dans les cantonnements des troupes en
+Syrie, et en écrivant à son fils Ibrahim-Pacha qu'il en faisait son
+affaire, Méhémet-Ali a réuni à Beyrouth, Saïda et Balbeck un nombre plus
+que suffisant de troupes pour réduire les insurgés, quand même ils
+auraient opposé une opiniâtre résistance. Son Altesse Abbas-Pacha fut
+envoyé d'Égypte pour commander en chef les opérations.</p>
+
+<p>«Vous comprendrez, monsieur le maréchal, que, ces dispositions achevées,
+tout devait se terminer sans autre délai. On signifia aux chefs
+insurgés, gens de nulle valeur, de mettre bas les armes; ils firent
+sentir qu'ils se rendraient si on leur assurait des avantages
+personnels. Une pareille proposition faisait sentir que le mouvement
+insurrectionnel demeurait toujours factice et n'avait point de racine
+dans la population; mais il aurait été honteux de l'accepter, et, après
+avoir signifié le refus, on en vint aux armes.</p>
+
+<p>«Cette démonstration fit évanouir tous les projets conçus sur l'opinion
+d'une faiblesse qui n'existait que dans des cerveaux malades; on
+s'empressa de livrer les armes et d'implorer le pardon.</p>
+
+<p>«Je renouvelle, monsieur le maréchal, etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 27 août 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de recevoir et de soumettre à Son Altesse le vice-roi
+la lettre que vous avez bien voulu m'adresser le 25 juillet dernier. Son
+Altesse, qui apprécie en tout temps vos bons conseils, a remarqué avec
+plaisir une coïncidence nouvelle dans les idées; les troubles de la
+Syrie ont été apaisés par la vigueur de sa résolution, accompagnée et
+suivie de sa modération. Aussitôt que les Maronites ont quitté la partie
+et remis leurs armes, la montagne du Liban a été évacuée par les
+troupes, afin de prévenir les excès auxquels leur présence aurait pu
+donner lieu; les chefs mêmes des révoltés ont obtenu la vie sauve et ont
+été expédiés au Sennaar.</p>
+
+<p>«Il a été fort malheureux que les cabinets de l'Europe, très-mal
+renseignés depuis quelque temps par leurs agents officiels, aient pu
+croire que de pareils troubles, dans une province comme la Syrie,
+pussent se changer en insurrection générale. Aucun motif de plaintes
+sérieux n'avait été donné, et ceux qui ont forgé des griefs pour remuer
+les masses ne sont parvenus à séduire qu'un petit nombre; les faits
+l'ont prouvé à l'évidence. Ces troubles mêmes auraient été plus tôt
+étouffés si Son Altesse le vice-roi n'avait pas ordonné à Son Altesse
+Ibrahim-Pacha de ne point s'en inquiéter, qu'il en ferait son affaire.</p>
+
+<p>«Cela est d'autant plus malheureux, qu'il a pu faire prendre avec une
+précipitation que rien ne saurait justifier, et presque <i>ab irato</i>, une
+décision à Londres, criante d'injustice contre Son Altesse le vice-roi,
+et tellement criante, qu'elle a été repoussée à Constantinople même
+parmi les ennemis de Méhémet-Ali; mais les personnes dirigeantes n'ont
+d'autre planche de salut que l'importance que leur donnent la question
+actuelle et l'appui de l'étranger.</p>
+
+<p>«Rifaat-Bey, commissaire de la Porte, a notifié cette décision à
+Méhémet-Ali, le 16 août. Son Altesse lui a exprimé combien il était
+peiné de voir que le sultan, qui lui avait fait concevoir, depuis son
+avènement au trône, les meilleures espérances d'un arrangement direct
+plus ou moins éloigné, et toujours basé sur le dévouement de Méhémet-Ali
+à sa personne et au bien de sa nation, voulût s'appuyer sur une décision
+prise à l'étranger sur des pièces fausses ou erronées; qu'elle croyait,
+d'après cette tournure des affaires, devoir s'en remettre à la médiation
+de la France, mieux instruite et plus désintéressée dans la question;
+qu'elle n'attaquerait pas en attendant, ne voulant point se prévaloir
+des circonstances, mais qu'elle se tiendrait en mesure de repousser la
+force par la force.</p>
+
+<p>«Les quatre consuls généraux ont ensuite adressé à Son Altesse leurs
+réflexions sur la nécessité de se soumettre à la décision émanée; et,
+comme le vice-roi en a témoigné le désir, ces réflexions furent remises
+par écrit, escortées d'une lettre d'accompagnement. Hier 26, Rifaat-Bey,
+avec les quatre consuls généraux qui seuls ont empêché son retour à
+Constantinople, depuis la réponse qui lui a été donnée, s'est présenté
+de nouveau à Son Altesse le vice-roi, espérant sans doute que son
+opinion se serait modifiée depuis l'arrivée de la presque totalité de
+l'escadre anglaise sur notre rade, avec l'amiral Stafford et deux
+frégates autrichiennes. Son Altesse se contenta de lui dire «Dieu seul
+prend et distribue les empires.» Le consul anglais voulant répliquer, le
+vice-roi dit alors: «Tout est inutile, car je n'ai rien d'autre à
+ajouter.»</p>
+
+<p>«Notre côte est garnie de batteries, pour empêcher un coup de main. Il y
+a assez de troupes pour repousser un débarquement; d'autres sont en
+marche et arriveront demain probablement. Les vaisseaux sont embossés
+sur deux lignes, dans le port, près des passages, et quatre d'entre eux
+défendront spécialement l'arsenal et le bassin où l'on a placé les
+autres navires moindres, préparés pour être coulés bas dans le cas
+d'urgence. La grande passe du port a été fermée avec des caissons
+remplis de lest; de sorte que les seuls bâtiments avec très-peu de
+tirant d'eau pourront entrer dans le port vieux.</p>
+
+<p>«Les provenances du dehors sont, par les pilotes, conduites dans le port
+neuf, où les navires marchands débarqueront; ils ne passeront dans le
+port vieux qu'après s'être assurés par la visite qu'ils sont vides,
+prêts à charger, et n'ayant pas de matières inflammables.</p>
+
+<p>«Je ne finirais pas si je vous détaillais toutes les mesures qui ont été
+prises, ou qui se prennent par précaution.</p>
+
+<p>«La Syrie est complétement tranquille. Les propositions que le
+commandant Napier a faites à Son Excellence Abbas-Pacha, le 14 août
+(deux jours avant la notification de la décision de Londres à
+Méhémet-Ali), ont été repoussées; il en a été de même des ouvertures
+faites à Hassan-Pacha, général de division des troupes de
+Constantinople.</p>
+
+<p>«L'émir Bechir a assuré le vice-roi de toute sa fidélité et du désir de
+la Montagne, qui ne veut ni étrangers ni insurrection.</p>
+
+<p>«Des corps de troupes nombreux gardent toutes les côtes de la Syrie, et
+les vaisseaux anglais ne pourront, en dernière hypothèse, jamais
+commander au delà de la portée de leurs canons.</p>
+
+<p>«Son Altesse Méhémet-Ali a bon espoir que l'on saura enfin la vérité en
+Europe, et qu'on reconnaîtra combien l'on a été trompé sur la portée de
+la prétendue révolte de la Syrie. Que si on s'est fourvoyé une seconde
+fois, le 15 juillet, à Londres, comme on s'est fourvoyé à Constantinople
+en réclamant la demande d'intervention, il y aura toujours moyen (à
+moins qu'on ait des raisons pour soulever une guerre générale) de
+conseiller au sultan d'user de sa munificence, et, en faisant un acte de
+souverain favorable à Méhémet-Ali, rendre à la Turquie sa force et à
+l'Europe le repos.</p>
+
+<p>«Je suis, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p>Ma réponse était conçue en ces termes:</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«Mon retour tardif à Vienne m'a empêché de répondre par le paquebot
+dernier à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28
+août, et en même temps de vous entretenir de la mesure insensée prise à
+Constantinople contre le vice-roi. Vous imaginez sans peine la sensation
+que j'en ai ressentie; mais ce que je regrette de ne vous avoir pas dit
+plus tôt, c'est que cet acte, qui a eu une désapprobation universelle, a
+mécontenté de la manière la plus vive le prince de Metternich, et que
+l'internonce autrichien, qui y a concouru, a été l'objet de son blâme le
+plus sévère. Cet événement, jugé partout en Europe de la même manière,
+accélérera je l'espère la fin d'une crise dont tout le monde souffre, et
+servira probablement les intérêts du vice-roi, au lieu de leur être
+contraire. L'attitude qu'il a prise et qu'il conserve, les concessions
+qu'il a faites en dernier lieu, et qui paraissent suffisantes à tout ce
+qui n'est pas aveuglé par la passion, sont des motifs de croire que tout
+s'arrangera bientôt. C'est un voeu que je forme ardemment; personne ne
+s'en réjouit davantage, comme personne plus que moi n'admire plus
+sincèrement la dignité et la raison qui ont constamment présidé aux
+résolutions du vice-roi.</p>
+
+<p>«Veuillez, etc., etc.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 16 septembre 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous adresser ma dernière lettre sous date du 27
+août dernier; et, sans en attendre la réponse, je suis l'engagement pris
+avec vous, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant de ce qui se
+passe dans nos contrées.</p>
+
+<p>«Son Altesse le vice-roi a fait appeler les quatre consuls généraux,
+quelques jours avant l'expiration du dernier terme, et leur a déclaré
+qu'il acceptait la disposition du traité de Londres quant à l'hérédité
+de l'Égypte, etc.; mais que son intention était, en fidèle vassal, de
+représenter à son souverain ses services passés, et d'obtenir de lui et
+de l'équité de ses augustes alliés une plus large part en ce qui
+concerne la Syrie. Sa dépêche fut envoyée à Constantinople, d'où elle
+aura été communiquée aux principales cours d'Europe.</p>
+
+<p>«Lorsque le terme expira effectivement, Son Altesse le vice-roi étant
+indisposée, elle délégua Son Excellence Samy-Bey pour recevoir les
+commissaires de la Porte et MM. les consuls généraux. Cette séance
+ratifia officiellement ce qui avait déjà été dit et proposé dans la
+première.</p>
+
+<p>«Rifaat-Bey partit alors pour Constantinople. Par cette conduite, Son
+Altesse, qui est bien décidée à résister à l'injustice et à ne céder
+qu'aux armes ce qu'il doit à ses armes, a voulu prouver qu'il aime à
+tenir de son souverain cette faveur et ne veut nullement empiéter sur
+ses droits; mais, d'un autre côté, si la politique passionnée des
+étrangers ne reconnaissait pas qu'il ouvre une dernière porte pour la
+pacification de l'Orient, qu'il ne peut aller plus loin; si on avait des
+arrière-pensées contre l'existence de l'empire et qu'on voulût sa
+destruction en commençant par lui tirer le peu de sang qui reste dans
+ses veines, alors, dis-je, le devoir de Son Altesse se trouvera tracé.</p>
+
+<p>«Méhémet-Ali, obligé, forcé de lutter, soit pour son existence, soit
+pour sauver l'empire, n'aurait plus de ménagement à garder. Il sait bien
+qu'en dépit de tous les efforts rien de sérieux ne peut être tenté
+contre lui qu'au printemps prochain; et, à moins que tout sentiment de
+justice, à moins qu'il y ait dans tous les cabinets, chez toutes les
+nations intéressées à la tranquillité de l'Orient, un éblouissement dont
+on ne saurait se rendre compte, il ne sera pas seul dans la lutte.
+L'histoire n'aura pas à dire que toutes les nations policées se sont
+coalisées pour étouffer la civilisation renaissant en Orient par
+l'Égypte, qui avait été son premier berceau.</p>
+
+<p>«J'ai dit étouffer la civilisation renaissante, parce qu'il est
+inévitable que les pachas de la Porte se borneraient à des
+démonstrations, comme l'on fait à Constantinople, et que Méhémet-Ali et
+sa dynastie peuvent seuls donner le complément aux institutions solides
+implantées sur ce sol.</p>
+
+<p>«Je déplore toujours que le cabinet autrichien, ami réellement de la
+Turquie, se soit laissé entraîner par je ne sais quelle illusion ou
+quelle nécessité. On s'accorde à dire que Son Altesse le prince de
+Metternich avait énoncé une opinion contraire: en effet, le plus habile
+diplomate de notre siècle devait mieux apprécier les choses qu'il ne l'a
+fait.</p>
+
+<p>«La sollicitude, ou, pour mieux dire, la passion que les agents anglais
+déploient en cette circonstance, prouve qu'il y a un but à eux
+particulier. M. le colonel Hodges cherche à donner de la gravité aux
+moindres événements pour forcer la patience du vice-roi à se lasser;
+mais Son Altesse n'est pas seulement un guerrier heureux, on doit le
+voir. Je prends la liberté de vous adresser, monsieur le maréchal, les
+pièces relatives à une dernière affaire dont les journaux s'empareront
+sans doute. Il est juste que vous sachiez qu'une barque du pays, ou tout
+autre transport par eau ou par terre, qui voudra abusivement arborer
+pavillon anglais pour faire des actes illicites, pourra le faire en
+toute sécurité, sauf, dans le cas contraire, à entendre signifier que le
+pavillon anglais est insulté pour être obligé de se rendre à la Douane;
+je dis signifier, car aucun raisonnement n'est plus admis.</p>
+
+<p>«Est-ce que les quatre puissances alliées ont jamais entendu faire les
+affaires particulières de l'une d'elles, tout en annonçant vouloir
+pacifier l'Orient? Cela n'est pas croyable; mais il n'est pas moins
+vrai, par le fait, qu'une d'elles agit activement et seule.</p>
+
+<p>«Daignez agréer, monsieur le maréchal, etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 6 novembre 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Le prix que Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, attache à
+votre bienveillante amitié et à vos conseils lui a fait recevoir avec
+beaucoup de satisfaction la lettre dont vous m'avez honoré, monsieur le
+maréchal, en date du 3 octobre. Son Altesse m'a chargé de vous en
+présenter ses remercîments et de vous répéter qu'elle désire beaucoup
+que vous puissiez, dans vos moments de loisir, donner suite à votre
+correspondance.</p>
+
+<p>«Des nouvelles peu favorables concernant la Syrie doivent être en ce
+moment répandues dans le public. Vous m'avez imposé le devoir, monsieur
+le maréchal, de vous tenir au courant des événements; je le remplirai
+fidèlement.</p>
+
+<p>«Vous ne devez pas ignorer les dissidences qui se sont manifestées
+depuis des siècles entre les chefs et les sectes du Liban. Ces
+dissidences, dont le germe n'a pu être entièrement détruit par le court
+espace de temps écoulé depuis que la Syrie entière se trouvait sous la
+domination de l'Égypte, ont été exploitées, je ne vous dirai pas au
+profit de qui, mais au détriment de la tranquillité locale.</p>
+
+<p>«L'émeute venait d'y être comprimée, et Son Altesse traitait avec
+humanité et avec clémence les chefs des troubles; j'en donnai avis au
+corps consulaire le 15 juillet, et le même jour on signait à Londres une
+convention qui déclarait Méhémet-Ali incapable de gouverner la Syrie.</p>
+
+<p>«Vers les premiers jours d'août parurent les vaisseaux anglais devant
+Beyrouth; le 14, devant Alexandrie. Je ne vous détaillerai point ce qui
+a été dit ou fait, car cela est déjà du domaine public; mais ce qu'il
+m'importe de vous faire bien remarquer, monsieur le maréchal, c'est
+qu'il y avait à défendre une côte syrienne de cent vingt-cinq lieues de
+longueur, dépourvue d'ouvrages propres à résister aux batteries de
+plusieurs vaisseaux (et on en a employé dix, sans compter les frégates,
+corvettes, et six à huit bateaux à vapeur de grande force); il était
+donc impossible de résister sur la plage à toute démonstration sérieuse
+sans exposer des soldats en pure perte, comme il était impossible de
+refouler les troupes débarquées, qui se tenaient sous la protection des
+batteries des vaisseaux. Successivement donc il a fallu abandonner
+plusieurs points de la côte, et alors les montagnards, en dissidence
+avec l'émir Bechir, ont pu recevoir des armes et de l'argent, ce qu'ils
+ne refusent jamais pour se rendre forts et indépendants chez eux. Son
+Altesse Ibrahim-Pacha, voulant ramener ceux-ci par la douceur, leur fit
+demander le motif de leur mécontentement. Ils répondirent qu'ils
+n'avaient pas de griefs contre le gouvernement égyptien, mais qu'ils
+étaient vexés et pillés par l'émir Bechir, que ce gouvernement
+soutenait; alors Son Altesse Ibrahim-Pacha fit publier par toute la
+montagne que dorénavant l'émir Bechir n'avait plus à recevoir aucun
+impôt. Ce dernier, voyant que les partis qui lui étaient contraires
+étaient armés par les Anglais, et que son influence avait reçu un échec
+de la part du gouvernement égyptien, jugea que sa position n'était plus
+tenable, se rendit au camp des Anglais et fit sa soumission avec cent
+vingt personnes de sa suite. Ils ont tous été embarqués pour Malte.</p>
+
+<p>«Un nouvel émir Bechir, hostile au gouvernement égyptien, a été nommé,
+et toute la montagne se trouve dans l'anarchie la plus complète. Son
+Altesse Ibrahim-Pacha a dû juger convenable de ne pas laisser ses
+troupes dans un lieu où elles n'auraient pu être d'aucune utilité; une
+retraite fut opérée derrière le Liban, se rapprochant des plaines, et
+dans celle-ci, comme dans les mouvements antérieurs, par l'effet de la
+séduction comme par celui des traînards, on compte de cinq à six mille
+hommes qui se trouvent passés à l'ennemi, et avec eux un drapeau de
+régiment.</p>
+
+<p>«Les montagnards ne sont guère disposés à quitter leurs positions pour
+se battre les uns contre les autres; ils se bornent à intercepter les
+communications et à piller tout ce qu'ils trouvent, amis ou ennemis. Nos
+courriers ne peuvent passer sans escortes considérables.</p>
+
+<p>«Je doute que les Anglais puissent être satisfaits de leur oeuvre, et
+surtout que le sultan puisse jamais reprendre la domination de la
+montagne par ses propres moyens, à moins qu'il ne se contente d'une
+illusion. Voilà comme on rétablit l'intégrité de l'empire ottoman.</p>
+
+<p>«Son Altesse Ibrahim-Pacha, ayant avec lui Son Excellence Soliman-Pacha
+et vingt-cinq mille hommes de troupes, devait en recevoir quinze mille
+de l'armée du Taurus, qui a ordre de ne pas quitter ses cantonnements;
+il se trouvera donc avec un effectif de quarante mille hommes. On va
+envoyer du Caire, à sa rencontre, six régiments, tant cavalerie
+qu'infanterie, pour faire diversion et rouvrir les communications; ils
+sont sous les ordres de Leurs Excellences Achmet-Pacha et Ibrahim-Pacha
+jeune, tous deux neveux du vice-roi, lesquels étaient employés à la
+guerre d'Arabie; avec eux, un corps nombreux de Bédouins pour
+avant-garde et flanqueurs.</p>
+
+<p>«Il reste à voir à présent si les troupes débarquées en Syrie, quoique
+ayant des officiers anglais à leur tête, voudront bien en venir à une
+affaire, car on ne peut pas dire qu'il y ait eu d'engagement jusqu'à
+présent. Si on a jeté l'anarchie dans le Liban, on n'a pas conquis la
+Syrie pour cela, et les nouvelles que l'on envoie de Syrie à
+Constantinople, d'où elles se répandent dans les journaux européens,
+quoique forgées pour donner du contentement au sultan et de l'impulsion
+aux sujets de la Porte, ne sont pas moins accompagnées de
+très-puissantes demandes d'argent et de troupes. Son Altesse le
+vice-roi, toujours avec son sang-froid ordinaire, n'envisage pas encore
+comme arrivé le moment d'employer des moyens extraordinaires. Elle est
+fort persuadée qu'on éclairera le sultan, et ne veut se prêter à rien
+qui puisse troubler son empire ou faire chanceler son intégrité.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous réitérer, etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 6 novembre 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Honoré par la bonté de Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, qui
+me permet d'assister quelquefois à ses conseils et d'y exprimer
+librement mon opinion, je prends la liberté, monsieur le maréchal, de
+vous adresser cette lettre particulière, où je viens réclamer le
+concours de vos lumières pour agir et parler en temps et lieu dans les
+vrais intérêts de celui que vous appelez votre ami et que je révère
+comme mon maître et bienfaiteur, de celui auquel j'ai voué toute mon
+existence, comme un faible acquit de toutes les obligations que sa
+confiance m'impose.</p>
+
+<p>«Vous avez parcouru l'Orient, monsieur le maréchal, et avez pu juger de
+ce qui existe, de ce qui peut former l'intégrité de l'empire ottoman;
+vous avez connaissance pleine et entière des débats qui ont eu lieu dans
+la question actuelle, et des sentiments élevés de Son Altesse le
+vice-roi; vous avez dans votre dernière lettre approuvé la dignité et
+la raison qui ont présidé aux résolutions prises dans des circonstances
+difficiles. Vous n'ignorez pas que Son Altesse aurait désiré en appeler
+à la médiation de toutes les puissances qui doivent chercher le maintien
+de la paix, et que la France seule, étant exclue de la convention du 15
+juillet, se trouvait nécessairement la seule des hautes puissances à qui
+la médiation fût échue, et avec d'autant plus de raison, qu'elle avait
+toujours donné des conseils pacifiques, malgré son abstention de
+concourir aux mesures proposées et ensuite adoptées contre l'Égypte.</p>
+
+<p>«Néanmoins, ayant toujours considéré la mission Brunow sous un point de
+vue où la question égyptienne n'était que secondaire, j'ai dû concevoir
+l'espérance que d'autres cabinets ne seraient pas aussi hostiles à
+Méhémet-Ali que celui de Londres, quoique possiblement poussés par des
+rapports haineux. La haute sagesse de Son Altesse le prince de
+Metternich m'a toujours fait croire qu'elle n'a pas accédé de plein gré
+à ladite convention, et qu'elle profiterait des nouvelles circonstances
+pour rétablir l'équilibre que d'autres circonstances l'avaient forcé
+d'abandonner.</p>
+
+<p>«En cela la conduite de Méhémet-Ali servira admirablement ceux qui
+chercheront à lui faire rendre justice. La Prusse, selon toutes les
+apparences, suivra les impulsions du chef de la diplomatie européenne
+et marchera avec l'Autriche. La France, quoi qu'on en dise et qu'on
+imprime, vu l'état des partis qu'elle a dans son sein et les progrès de
+son industrie, n'entrerait dans une guerre que forcée par <i>une nécessité
+absolue et pour son compte</i>. Ainsi je compte déjà trois cabinets sur
+cinq enclins à la paix.</p>
+
+<p>«Restent les deux antagonistes, aujourd'hui alliés, entre lesquels les
+autres auront de la peine à maintenir la balance. La Russie, par sa
+force et son voisinage, exercera toujours une grande influence sur
+l'empire ottoman. Cette influence lui est aujourd'hui disputée et
+presque enlevée par l'Angleterre, qui, étant trop éloignée, cherche à
+prendre des <i>positions rapprochées</i>, aux dépens du sultan qu'elle entend
+protéger et au détriment des tiers. Quelles qu'en soient les suites,
+l'Égypte ne devrait pas compter la Russie au nombre de ses ennemis.
+Cette idée se trouve renforcée lorsque je jette les yeux sur une dépêche
+que la chancellerie impériale a adressée à M. le comte de Médem, consul
+général russe en Égypte, le 21 juin 1839, signée par M. le comte de
+Nesselrode. Son Altesse le vice-roi ne s'est en rien écarté de la
+volonté de Sa Majesté l'empereur Nicolas, relatée mot à mot dans la
+susdite dépêche. Il peut donc espérer que la Russie ne lui sera plus
+ennemie, comme elle ne chercherait à lui faire aucun mal tant qu'il se
+bornera à défendre ce qu'il possédait du consentement de son souverain.</p>
+
+<p>«Cependant il devient inexplicable aujourd'hui que la Russie, qui n'a
+aucun grief à opposer à Méhémet-Ali, veuille, par son consentement et au
+besoin par ses forces, concourir à l'abaissement du même Méhémet-Ali et
+lui enlever la Syrie et le pachalick ou le district d'Adana, qu'il
+possédait déjà du consentement de son souverain, et cela lorsque
+Méhémet-Ali n'a point tiré parti de sa position heureuse, après Nézib,
+pour accélérer la fin du différend, précisément par respect pour les
+puissances et d'après leurs assurances bienveillantes.</p>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, permettez-moi, ainsi que je l'ai dit, d'invoquer
+vos propres lumières et les liaisons que votre éclatant mérite vous a
+procurées avec des personnes augustes, pour avoir en détail, par les
+faits comme par le raisonnement, votre opinion sur la conduite du
+cabinet de Saint-Pétersbourg et sur ses intentions envers Méhémet-Ali et
+sa famille.</p>
+
+<p>«Vous me rendrez un grand service, monsieur le maréchal, en m'aidant à
+fixer mes idées sur ce point important, et vous me faciliterez les
+moyens de me rendre utile à mon auguste maître.</p>
+
+<p>«Je vous prie, en attendant, d'excuser le trop de liberté dont je fais
+usage en cette occasion; vous m'y avez encouragé et ne saurez me blâmer
+à présent; daignez recevoir enfin l'expression du respect et du
+dévouement avec lesquels, etc., etc.»</p><br>
+
+<p>Je lui répondis la lettre suivante:</p><br>
+
+<p class="rig">25 novembre 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des
+souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met à mon amitié. Elle est
+sincère et me cause en ce moment de véritables chagrins par suite des
+événements funestes qui se succèdent en Syrie, événements hors de tous
+les calculs et de toutes les prévisions. Je plains sincèrement
+Méhémet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il éprouve que des
+circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une armée
+désorganisée au point où paraît l'être l'armée égyptienne, tant sous le
+rapport moral que sous le rapport matériel. Cette armée, dont les succès
+sont encore dans tous les souvenirs, a donc été bien abandonnée pour
+être devenue en si peu de temps si différente de ce qu'elle était et de
+ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus affligé de ce qui se passe,
+que ces événements diminuent l'intérêt que les amis du pacha lui
+portaient en Europe et leur ferment la bouche. À mon avis, le vice-roi
+n'a rien de mieux à faire aujourd'hui que d'en finir promptement et
+d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignité de
+son caractère ne peut être compromise, puisqu'il a cédé à la force
+irrésistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas
+dépasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos
+mains, il faut éviter tout ce qui peut en accélérer la destruction.</p>
+
+<p>«Il me serait difficile de vous répondre avec détail, vu le peu de
+sûreté de la correspondance, sur les questions que vous m'adressez dans
+votre lettre particulière; mais ce que je peux vous dire ici, c'est que,
+dans mon opinion, le changement de politique survenu dans la conduite de
+quelques puissances à l'égard de Méhémet-Ali ne vient pas de sentiments
+qui lui sont contraires, mais de circonstances qui lui sont étrangères.
+En un mot, il n'est pas le but, mais l'occasion d'une nouvelle politique
+suivie par elles; et j'ajouterai que je ne doute cependant pas qu'elles
+ne désirent sincèrement la conservation de Méhémet-Ali et de sa famille
+en Égypte. Les dernières décisions de la conférence de Londres, résultat
+de leur influence, en sont une preuve irrécusable. Mais elles désirent
+aussi que Méhémet-Ali se prête à arrêter promptement un torrent qui
+semble vouloir le renverser.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 26 décembre 1840.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 novembre
+dernier est venue confirmer entièrement nos idées dans les suppositions
+qui motivèrent les questions du 6 novembre, et, dans ces sentiments, Son
+Altesse le vice-roi se conduisait tout à fait dans la ligne des conseils
+que renferme votre susdite, parvenue ici le 15 courant. Des avis
+indirects annoncent qu'on se disposait à envoyer de Constantinople un
+personnage distingué à Alexandrie; ainsi nous ignorons la décision qui
+sera prise et sommes dans l'attente. De notre côté, il ne reste plus
+rien à faire. Son Altesse le vice-roi me charge de vous présenter, etc.,
+etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p>Voici ma réponse à la précédente:</p><br>
+
+<p class="rig">«Vienne, le 23 janvier 1841.</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez
+bien voulu m'écrire le 26 du mois dernier. Vous imaginez la part sincère
+que j'ai prise aux malheurs qui ont affligé le vice-roi, en même temps
+que j'ai admiré sa sagesse et sa prudence. Un homme d'un esprit aussi
+supérieur sait toujours se soumettre à l'empire de la nécessité. J'ai
+donc éprouvé une véritable satisfaction de le voir, en dernier lieu, se
+décider à prendre un parti que je regardais comme un moyen de salut pour
+lui. Je ne puis pas vous dire combien les intrigues dont Constantinople
+est le théâtre me causent d'humeur et d'ennuis. Cependant, l'Angleterre
+exceptée, je crois pouvoir vous assurer que les dispositions des autres
+puissances sont bienveillantes pour Méhémet-Ali et sincères dans leurs
+rapports avec lui. Je ne doute donc pas que l'on s'accorde à le faire
+investir enfin de l'hérédité qui lui a été promise. Je m'en réjouirai
+sincèrement, et fais des voeux pour qu'une fois le calme revenu, un
+ordre régulier établi et la paix assurée, le vice-roi s'occupe à réparer
+les maux que de longs efforts et de grands sacrifices ont fait éprouver
+à l'Égypte. Cette illustre contrée mérite de jouir d'un bien-être qui
+assure l'établissement fondé par Méhémet-Ali.</p>
+
+<p>«Je suis reconnaissant du prix que le vice-roi attache à mes conseils;
+les circonstances me faisant croire qu'il est opportun de lui en
+adresser, je le fais avec empressement, comme je saisirai toujours avec
+plaisir l'occasion de lui être utile. Ainsi mon affection pour lui ne
+cessera jamais d'être la même.</p>
+
+<p>«Veuillez agréer, etc., etc.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Alexandrie, le 6 avril 1841.</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«J'aurais désiré, en reprenant la plume pour vous écrire, pouvoir vous
+annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette Égypte à laquelle
+vous prenez tant d'intérêt. Ce désir a été cause du retard que j'ai mis
+à vous accuser réception de votre honorée missive du 23 janvier dernier.
+Je ne m'arrêterai point à vous détailler le hatti-schériff que l'on a
+envoyé à Son Altesse Méhémet-Ali, ni la manière avec laquelle il a été
+reçu. Toute l'Europe en est informée aujourd'hui, et vous avez dû sentir
+l'impossibilité d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien
+que la réserve mise en les repoussant.</p>
+
+<p>«Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-même, des
+hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du
+bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictées ou conseillées par
+quelques puissances étrangères, à part le blâme sévère qui tombe sur les
+ministres ottomans, elles doivent éveiller l'attention des autres
+puissances européennes sur le but et le moyen qui tendent également à la
+destruction, et les obliger à se demander: À qui le profit? à qui le
+dommage?</p>
+
+<p>«Beaucoup de personnes impartiales désireraient qu'une occasion pût se
+présenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question
+d'Orient, isolement assez naturel d'après la manière de voir que le
+gouvernement français peut avoir acquise sur l'indépendance et
+l'intégrité de l'empire ottoman, par les relations véridiques et
+exemptes de passion de ses agents. Il était impossible de prévoir qu'une
+occasion aussi favorable se présenterait pour ce rapprochement; car
+toute puissance désirant sincèrement la paix demeurera convaincue des
+raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela même une
+occasion de ralliement pour le bien-être de l'Orient et de l'Europe
+entière.</p>
+
+<p>«L'Égypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise,
+parce que les faits n'ont point tardé à justifier que sa manière de voir
+était la plus exacte et la plus en rapport avec la véritable situation
+de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adaptée aux
+circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jeté, qu'on ne
+voudra plus sacrifier le peu qui existe à des principes, lorsqu'ils
+manquent d'appui moral dans le pays où l'on veut les imposer. Cependant
+cet espoir pourrait être déçu, dans l'incertitude des choses humaines.
+Toutes les puissances sont aujourd'hui armées extraordinairement; une
+étincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son
+Altesse a recours à vos lumières et à votre expérience, monsieur le
+maréchal, pour tracer la conduite de l'Égypte, ne fût-ce que dans un
+billet séparé et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore à
+la reconnaissance qui vous est vouée.</p>
+
+<p>«Méhémet-Ali m'a dit: «Le maréchal m'a honoré du titre d'ami; l'amitié
+ne fait pas défaut en des temps difficiles. Écrivez-lui, et je suis sûr
+qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.»</p>
+
+<p>«Daignez agréer, etc.»</p><br>
+
+
+<p>Je lui répondis:</p><br>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6
+avril. Vous imaginez sans peine le chagrin véritable que j'ai ressenti
+en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte
+envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui
+imposer. Méhémet-Ali a pris, dans les circonstances où on l'a placé, le
+seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y eût à
+adopter. Il n'y a pas de personne sensée, en Europe, qui ne l'approuve
+dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de
+remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre
+que des engagements exécutables. Je pense donc que, dans ses intérêts
+bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au
+sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions exécutables
+et compatibles avec sa sécurité et un avenir tranquille. Ma conviction
+intime est que toutes les puissances veulent l'hérédité effective dans
+la famille de Méhémet-Ali, avec la suzeraineté réelle du Grand Seigneur.
+Et, si les intrigues à Constantinople ont pu faire croire à la mauvaise
+foi du gouvernement ottoman, les décisions de la conférence de Londres
+donnaient en même temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand
+l'hérédité stipulée dans le hatti-schériff ouvrait une large porte aux
+intrigues et à la corruption, et, par suite, aux désordres, la
+conférence voulant que l'hérédité fût simple et par ordre de
+primogéniture, je crois que les trois objets les plus importants sont
+fixés aux yeux des cabinets de l'Europe: succession établie et acquise
+par droit de naissance, et qu'une incapacité démontrée pourrait seule
+supprimer; nomination réservée à Méhémet-Ali des officiers de son armée
+jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sûreté; tribut
+établi par abonnement et évalué à une somme fixée, seule manière de
+terminer cette question, dans laquelle un contrôle est impossible sans
+amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me
+paraît d'accord, concédés par la Porte, le vice-roi doit se rendre
+facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assuré.
+Mais, en même temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup à ne rien
+négliger pour tenir en bon état et compacts son armée et son trésor, en
+adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que
+soient les droits reconnus et les titres légitimes dont on est revêtu,
+le moyen le plus sûr de leur durée et de leur force, c'est de posséder
+la puissance de les faire respecter.</p>
+
+<p>«J'espère donc que Méhémet-Ali pourra bientôt se livrer à des travaux
+intérieurs et à des améliorations qui ne seront pas sans gloire et sans
+utilité pour lui.</p>
+
+<p>«Recevez, monsieur, etc.»</p>
+<br>
+
+<h3>RELATION</h3>
+<h4>DE LA BATAILLE DE NÉZIB</h4>
+
+<p class="rig">«Nézib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211).</p><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«J'ai reçu, avant mon départ de Saïda, l'ouvrage que vous avez eu la
+bonté de m'envoyer, avec une lettre à la date de 1837. Je présume que
+l'ouvrage que vous m'avez adressé ne m'est point arrivé, et qu'on en a
+substitué un autre. J'ai écrit à Votre Excellence trois ou quatre
+lettres, qui toutes sont restées sans réponse. Je présume, et j'ai des
+raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais
+préparé à Saïda, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des
+Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait été le théâtre;
+mais je n'ai pas eu le temps de la finir, à cause de la guerre qui a
+éclaté entre la Turquie et l'Égypte.</p>
+
+<p>Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre
+l'armée égyptienne et l'armée turque. Cette dernière a été battue
+complétement et mise en pleine déroute. J'ai fait tout mon possible,
+Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifestée sur
+moi dans votre ouvrage.</p>
+
+<p>«Comme je pense que quelques détails vous feront plaisir, voici en peu
+de mots ce qui s'est passé. Je vous prie de m'excuser si le croquis que
+je vous envoie est peu soigné. Il a été fait à la hâte. J'espère, à
+Saïda, être assez heureux pour vous envoyer quelque chose de plus fini
+et de plus exact, que j'aurai l'honneur de vous adresser avec ce que
+j'avais déjà préparé sur la guerre des Druses.</p>
+
+<p>«Le 20 juin, nous sommes arrivés au village de Mésar, à une lieue à peu
+près de l'armée turque, campée au village de Nézib.</p>
+
+<p>«Le 21, j'ai fait une grande reconnaissance sur sa position avec environ
+quinze cents Bédouins, quatre régiments de cavalerie et deux batteries
+d'artillerie à cheval. Pendant que nos troupes légères tiraillaient et
+que l'artillerie échangeait quelques coups de canon, je me suis porté le
+plus près possible de leurs lignes. Je reconnus alors leur position,
+trop forte pour être attaquée de front ou de flanc. Leur front était
+protégé en arrière par des hauteurs fortifiées et couronnées
+d'artillerie, et en avant par trois redoutes; leur droite protégée par
+une hauteur assez élevée, où il y avait dans une redoute un régiment
+d'infanterie et plus bas une batterie d'artillerie; leur gauche appuyée
+à une redoute d'assez grande dimension, et placée sur un mamelon à pente
+roide. L'attaque était donc très-difficile sur le front; elle aurait
+fait perdre beaucoup de monde et n'aurait pas eu le résultat désirable.
+Je me décidai sur-le-champ à tourner l'ennemi par la gauche, par une
+marche de flanc.</p>
+
+<p>«Nous rentrâmes au camp dans la nuit; les préparatifs furent faits, et,
+le 22 au point du jour, l'armée leva le camp et se mit en marche par une
+marche de flanc; par lignes, en colonnes, la droite en tête. Après dix
+heures de marche, nous arrivâmes au pont de Hordgan. Dans l'après-midi,
+les Turcs présentèrent quelques bataillons sur notre flanc gauche. À
+l'instant même j'occupai un mamelon à notre droite, où je pris position
+avec deux batteries d'artillerie et deux régiments d'infanterie en ligne
+par bataillons en masse, chaque bataillon ployé en double colonne sur le
+centre. J'envoyai à notre gauche un régiment d'infanterie et un de
+cavalerie, prendre position sur la direction des flancs de ce corps
+turc. Ces dispositions lui en imposèrent. Il se retira, et l'armée,
+après avoir continué tranquillement sa route, vint prendre position sur
+la rive gauche de la rivière. La journée du 25 fut employée à préparer
+les armes pour la bataille et aux revues passées à l'artillerie, à
+l'infanterie et à la cavalerie.</p>
+
+<p>«Dans la nuit du 23 au 24, à peu près vers minuit, l'ennemi amena deux
+batteries d'obusiers dans la direction de notre gauche, et jeta environ
+deux cent cinquante obus dans le camp. Il y eut quelques désordres; un
+de mes aides de camp eut son cheval blessé d'un éclat d'obus, et nous
+eûmes sept à huit hommes tués et une trentaine de blessés. Il paraît que
+l'ennemi avait reconnu la direction de ma tente, car le plus grand
+nombre des obus vint tomber autour de moi. À l'instant même je me portai
+aux avant-postes, et leur feu fut bientôt éteint par un feu roulant
+d'artillerie, que la veille, de crainte de surprise, j'avais disposée à
+cet effet tout autour du camp. Comme je l'ai su plus tard, ils eurent
+plusieurs canonniers tués et blessés, et ils se retirèrent dans leur
+camp en désordre, infanterie, cavalerie et artillerie. Pendant ce temps
+j'avais fait prendre les armes à toute l'armée. À mon retour, chacun
+reprit son poste, et nous attendîmes le jour. À peine il commençait, que
+l'armée se mit en marche, toujours par ligne en colonnes, la première
+ligne formant la première colonne et marchant par divisions à distances
+entières; la deuxième ligne, deuxième colonne, marchant par bataillons
+en doubles colonnes sur le centre et à intervalles de déploiement; la
+troisième ligne, réserve, troisième colonne, marchant par bataillons en
+doubles colonnes, avec intervalles de deux divisions entre les
+bataillons. Six régiments de cavalerie marchant en colonne serrée, par
+régiment, en avant et sur la direction de la troisième ligne, deux
+régiments de cavalerie à l'arrière-garde. En ouvrant la marche, je
+marchai quelques mille pas sur une direction presque perpendiculaire à
+la ligne de bataille turque, pensant que peut-être ils déboucheraient
+dans la plaine pour accepter la bataille en rase campagne.</p>
+
+<p>«Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, j'exécutai un changement de
+direction à gauche, et marchai, parallèlement à leur ligne, à peu près
+deux mille pas, faisant toujours attention s'ils prenaient quelques
+dispositions pour manoeuvrer en conséquence. Ayant reconnu leur
+intention bien prononcée d'accepter la bataille sur l'emplacement où ils
+se trouvaient, je changeai de direction à gauche, et me dirigeai sur un
+mamelon qui se trouvait à hauteur de leur droite, devenue leur gauche
+par leur face en arrière. J'avais l'intention d'attaquer avec ma droite,
+en refusant mon centre et ma gauche. En conséquence, je me dirigeai
+obliquement par rapport à leur ligne de bataille. Mon but était, dans le
+cas où je n'aurais pas réussi avec la droite, de la retenir sous la
+protection de ma cavalerie et d'attaquer avec ma gauche et mon centre.</p>
+
+<p>«Arrivée à quatre cents pas du mamelon, l'armée prit son ordre de
+bataille, la deuxième et la troisième ligne par un changement de
+direction par le flanc droit pour faire face au pont; la cavalerie par
+des changements de direction par régiments à gauche. Pendant que l'armée
+exécutait ces divers mouvements, je fis sur-le-champ occuper par une
+batterie de gros calibre le mamelon, clef du champ de bataille. Les
+Turcs, sentant l'importance de cette position, ouvrirent leur feu
+d'artillerie, ce qui ne m'empêcha pas d'assurer la position de la
+batterie et d'indiquer moi-même aux canonniers sur quelle direction ils
+devaient tirer. Je redescendis à la droite et ordonnai à l'artillerie de
+se porter en avant et d'ouvrir ses feux. Deux régiments d'infanterie et
+quatre de cavalerie furent envoyés sur notre extrême droite pour
+protéger mon mouvement, et la fusillade et la canonnade s'engagèrent de
+toutes parts sur ce point. Il y eut un moment d'hésitation, et nos
+troupes furent un instant ramenées sur la droite. Cependant nous tînmes
+bon, et la gauche turque fut forcée de se replier. En apercevant ce
+mouvement, j'en profitai pour porter en avant toute ma droite, et
+j'envoyai l'ordre sur-le-champ au centre et à la gauche d'arriver sur la
+ligne des feux et de développer les siens. L'armée turque ne put
+résister à toutes ces attaques successives et faites avec beaucoup
+d'ensemble, et elle se mit en retraite sur son ancien camp. Elle fut
+poursuivie par notre artillerie de première ligne et par les première et
+deuxième lignes d'infanterie. La troisième ligne d'infanterie et
+d'artillerie de réserve prit position sur les hauteurs qui couronnaient
+le camp turc. C'est à cet instant que l'armée turque fut mise en pleine
+déroute. C'est une belle et glorieuse victoire, mais c'est une des plus
+sanglantes que j'aie vues. Pour mon compte, j'y ai éprouvé une
+très-grande fatigue, mais pas autre chose; un de mes aides de camp a été
+enlevé par un boulet à l'instant où je me portais avec toute ma droite
+sur l'ennemi; un autre a eu son cheval tué. Nous avons pris dans le camp
+cent quarante-quatre pièces de canon avec leurs caissons, trente-cinq
+pièces de gros calibre dans les redoutes de Biredjeck, abandonnées par
+les Turcs; toutes les tentes, depuis celle de Hafer-Pacha jusqu'à celle
+du dernier soldat; armes, instruments, pelles, pioches, etc., etc.; de
+dix-huit à vingt mille fusils, et de douze à quinze mille prisonniers,
+qui ont été sur-le-champ envoyés dans l'endroit qu'ils ont choisi, soit
+chez eux, soit autre part. Le soir de la bataille, les régiments m'ont
+fait hommage des drapeaux qu'ils ont pris à l'ennemi, et je ne vous
+cache pas, Excellence, que je me suis surpris être un peu fier, entouré
+de ces nobles trophées.</p>
+
+<p>«Agréez, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Soliman</span>.»</span></p><br><br>
+
+<p><span class="sc">Nota</span>. La lecture de cette relation et la vue du plan qui l'accompagne
+donnera suffisamment la preuve de la stupidité sans exemple du général
+de l'armée turque. L'armée ottomane est placée sur une forte position,
+rendue meilleure encore par des batteries couvertes et des
+rehaussements; elle a sur son front un ruisseau dont les bords sont
+escarpés, et qu'on ne peut passer que sur un pont situé à peu de
+distance de sa gauche, et qui est dominé par un plateau situé sur la
+même rive qu'elle, et elle laisse l'armée égyptienne maîtresse de ses
+mouvements, sans entreprendre de l'arrêter, et sans l'attaquer quand
+elle est divisée. Si, voyant le mouvement décidé de l'armée ennemie
+entière pour tourner sa gauche, le général turc eût envoyé une division
+pour défendre le passage du pont, il eût donné une nouvelle direction
+aux opérations; ou si, après avoir laissé passer la moitié de l'armée,
+il l'eût attaquée avec toutes ses forces, il l'eût détruite. Au lieu de
+cela, il laisse, pendant deux jours, l'armée égyptienne le contourner et
+se mettre en bataille, non plus sur son flanc, mais parallèlement à son
+front et sur ses derrières, de manière que pour la combattre il faut
+qu'il fasse demi-tour. On ne conçoit pas qu'un être humain ait pu se
+livrer à de pareils calculs. Soliman-Pacha, de son côté, a manoeuvré
+avec une immense imprudence: il devait périr dans cette opération. Sans
+doute il devait tourner l'ennemi, mais il avait deux précautions à
+observer: 1° opérer son mouvement de conversion plus loin de l'armée
+turque, de manière à passer le ravin à une plus grande distance et
+arriver sur elle formé en colonnes parallèles et prêt à se déployer; 2°
+se déployer perpendiculairement à son front, afin de forcer les Turcs à
+prendre une nouvelle ligne de bataille, et à conserver, en supposant un
+échec, une libre retraite s'il eût été battu; car, dans ce cas, et après
+ce mouvement étrange, un échec l'eût perdu.</p>
+<br>
+<a name="L27" id="L27"></a>
+<br>
+
+<h3>LIVRE VINGT-SEPTIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1841</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc"><b>Sommaire</b></span>.<b>--Je reprends la plume pour consigner encore quelques
+souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son
+caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.--Je me détermine à
+m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.--Venise.--Place
+Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance
+de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les
+Murazzy.--Chioggia.--L'Adige.--Digues.--Le
+Pô.--Bologne.--Peintures.--Florence.--tableaux.--Gênes.</b></p><br>
+
+<p>L'année 1841 apporta un changement douloureux à ma position. Le comte de
+Sainte-Aulaire, ambassadeur de France en Autriche depuis près de huit
+ans, sollicitait son rappel et un changement d'emploi. Lié avec lui
+d'une tendre amitié, chérissant toute sa famille, sa maison était
+devenue pour moi une seconde patrie, et j'y oubliais souvent les
+douleurs de l'exil.</p>
+
+<p>Personne ne convenait mieux que le comte de Sainte-Aulaire à l'ambassade
+d'Autriche. La considération et l'estime méritée qu'on lui témoignait,
+sa politesse et sa naissance, lui assuraient toute sorte de succès. Les
+bons sentiments de la haute classe de Vienne, autant que celle-ci est
+susceptible d'en éprouver (car, si elle prend souvent les apparences de
+l'amitié, on s'aperçoit bientôt qu'elle n'en a guère que l'écorce), lui
+semblaient acquis; mais le grand éloignement de France rendait rares les
+voyages qu'il pouvait faire à Paris. La monotonie toujours croissante de
+la vie de Vienne, le peu de sympathie qu'il avait toujours trouvé dans
+le salon de la chancellerie, non de la part du prince de Metternich, qui
+avait de l'attrait pour lui, mais de la part de la princesse; enfin
+l'espérance d'être envoyé à Londres, ou le mouvement intellectuel est
+plus en rapport avec ses facultés et ses goûts, étaient des motifs
+décisifs pour solliciter un changement. Les affaires les plus graves et
+les plus importantes se traitaient d'ailleurs chaque jour entre la
+France et l'Angleterre, et il en serait l'intermédiaire. De semblables
+motifs étaient trop puissants pour que je ne comprisse pas ses
+démarches; mais, tout en me réjouissant de ses succès pour lui, je les
+déplorais pour moi.</p>
+
+<p>M. de Sainte-Aulaire était venu à Vienne sous les auspices les plus
+défavorables et les plus contraires. Alors la haine pour la Révolution
+de juillet était dans toute sa verdeur et toute sa force dans l'esprit
+de l'aristocratie de Vienne. Aussi eut-il à surmonter de grands
+obstacles. Le moyen qu'il employa pour les vaincre fut une grande
+politesse, beaucoup de dignité, beaucoup de réserve, et une maison
+convenablement montée. Il fut prévenant auprès de la société, et accepta
+avec empressement ce qui lui fut offert, mais sans montrer aucun désir,
+aucun besoin d'entrer dans l'intimité de personne. Sa vie habituelle se
+passait en famille. Il avait beau jeu, au surplus, pour prendre cette
+attitude; car sa famille, qui était fort nombreuse, composait la plus
+aimable tribu.</p>
+
+<p>Madame de Sainte-Aulaire, qui la présidait, est assurément une des
+femmes les plus distinguées qui aient jamais existé, d'une grâce
+charmante, de l'esprit le plus cultivé, mais sans pédanterie, possédant
+un coeur aussi noble que son mari. Elle était entourée de trois filles,
+élevées sous ses yeux, et dignes d'elle. Une seule était alors mariée.
+Elle avait épousé le baron de Langsdorff, premier secrétaire
+d'ambassade, homme d'un esprit très-remarquable et d'une grande
+capacité. Elle avait près d'elle son fils, le marquis de Sainte-Aulaire,
+deuxième secrétaire d'ambassade, homme de bien, instruit, capable, un
+des plus estimables hommes que j'aie jamais rencontrés. Aucun individu
+ne m'a inspiré une plus grande confiance, et il n'y a aucun secret,
+aucun intérêt que je ne lui confiasse, certain qu'il n'en abuserait
+jamais. Enfin je ne puis oublier, dans le souvenir de cette noble
+famille, la marquise de Sainte-Aulaire, née d'Estourmel, femme de
+beaucoup d'esprit, peu jolie, mais charmante de caractère, et digne de
+faire partie de cette délicieuse association.</p>
+
+<p>On conçoit qu'avec un point d'appui semblable, avec une pareille base,
+M. de Sainte-Aulaire ait pu traverser les ennuis de Vienne pendant
+l'espace de huit ans, et que moi, admis et accepté complétement dans cet
+intérieur, j'y aie trouvé de grandes consolations.</p>
+
+<p>M. de Sainte-Aulaire a cette délicatesse qui appartient à un homme bien
+né et à un noble coeur. Je le peindrai en deux mots, en consignant les
+paroles qu'il prononça en me parlant, la première fois que nous nous
+rencontrâmes après son arrivée à Vienne. Je l'avais vu à Paris dans le
+monde; je le connaissais, mais je n'avais avec lui aucune intimité.
+Cependant il me dit immédiatement: «Sur nos rapports futurs, mon cher
+maréchal, je serai pour vous tout ce que vous voudrez, et rien que ce
+que vous voudrez.» Cette simple phrase en dit assez et n'a besoin
+d'aucun commentaire.</p>
+
+<p>M. de Sainte-Aulaire rencontra plus d'une fois de grands embarras dans
+les propos inconsidérés et les passions capricieuses de la princesse de
+Metternich. Avec un homme moins mesuré, les conséquences pouvaient avoir
+beaucoup de gravité. Il sut cependant, sans sortir des bornes de la
+modération, y mettre un terme et donner à la princesse une leçon propre
+à demeurer dans son esprit. À une fête, la princesse de Metternich,
+rayonnante de beauté, de jeunesse et de parure, portait un beau diadème
+en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu surannée, vint
+lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui répondit
+brutalement: «Au moins celui-ci n'est pas volé!» faisant ainsi allusion
+à l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et répété par elle avec
+complaisance à plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun.
+Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au sérieux, et, le lendemain, il
+demanda par écrit au prince de Metternich une audience où la princesse
+se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec netteté et
+autorité; leur développa les conséquences graves qui pourraient résulter
+des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en
+chargeait sa conscience. En même temps, il la prévint que, n'étant
+nullement d'humeur à recevoir de semblables humiliations, que ses
+devoirs et sa dignité lui commandaient de repousser; il la prévint,
+dis-je, qu'à l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades
+avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin à les cacher
+et à les couvrir d'un voile. La princesse lui a gardé rancune de cette
+leçon sévère, mais elle en a profité. Depuis ce moment, elle s'est
+tenue avec lui dans des termes convenables. De son côté, il a évité
+toute intimité qui eût pu amener une dangereuse familiarité, mais sans
+montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exercée depuis envers
+elle a été de lui refuser, malgré ses demandes, son portrait, qu'elle
+désirait placer dans une collection qu'elle s'est plu à former, et qui
+se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'époque,
+ou qui ont fait partie de sa société habituelle.</p>
+
+<p>À cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de
+leçon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit à la princesse.</p>
+
+<p>L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de
+Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première.
+Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du
+siége de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant
+trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre
+autres choses, il lui échappa de dire: «Je voudrais voir Lamb pendu, et
+j'irais le tirer par les pieds.» Le propos ne pouvait rester secret, et
+Lamb en fut informé.</p>
+
+<p>Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son
+portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au
+lieu de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être
+placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon,
+avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour
+lui procurer le plaisir de le pendre.....</p>
+
+<p>M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous
+un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu
+de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le
+terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était
+cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route
+pour Göritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le
+retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme,
+une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments
+et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir
+à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable
+chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et
+missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de
+sa présence.</p>
+
+<p>Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me
+rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était
+préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je
+retrouvai l'automne le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître
+et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de
+rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais
+traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé
+une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon
+arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de
+ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et des
+magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que
+lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel
+exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit.
+À Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des
+palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge.
+Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps
+qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un
+esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à
+Rome: on y trouve la trace des moeurs des différents âges dans les
+palais et les ruines que l'on a sous les yeux.</p>
+
+<p>La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers
+hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes
+les constructions! que de richesse dans les matériaux et quelle
+recherche dans les moindres ornements! Les Vénitiens ont pris le type de
+leur style à Constantinople; mais ils se le sont approprié. Bien qu'il
+porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses détails.
+L'église Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'étudie, plus on
+l'admire. Son étendue n'a rien de grandiose: elle n'était pas l'église
+du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la sérénissime
+république. À ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande
+dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en
+réfléchissant que la coupole principale, environnée de huit coupoles
+plus petites, forme son dôme. Toutes sont revêtues, ainsi que les parois
+de l'église, dans tout leur développement, de belles mosaïques
+représentant des objets de piété. Les dorures les plus riches se mêlent
+partout à ces produits de l'art. La direction de la lumière, habilement
+ménagée, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de
+vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se
+trouvent réparties dans ce monument. La façade, très-haute et des plus
+magnifiques dimensions, malgré les ornements dont elle est surchargée,
+réunit le grandiose le plus imposant à la grâce la plus coquette. La
+vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les célèbres chevaux
+de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a
+fait beaucoup voyager. Coulés en Grèce et placés d'abord à Corinthe, ils
+furent transportés à Constantinople, puis apportés de Constantinople à
+Venise, après la conquête de cette ville par les croisés. Ils vinrent à
+Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent,
+après nos malheurs et nos désastres, au lieu d'où nous les avions tirés
+et où ils avaient séjourné le plus longtemps.</p>
+
+<p>Cette belle église, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie,
+commencée dans le dixième siècle, ne fut terminée que dans le
+dix-huitième.</p>
+
+<p>Rien n'est plus curieux que de rechercher les différentes phases de
+cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable
+pendant tant d'années, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La
+création de Venise eut pour cause immédiate les malheurs des temps. Elle
+fut l'expression des besoins de la société. Des invasions de barbares
+avaient, à plusieurs reprises, ravagé le nord de l'Italie. Le besoin de
+sécurité décida une partie de la population à venir chercher un refuge
+au milieu des eaux. De nombreuses îles couvraient la mer intérieure qui
+forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y établir purent y vivre en
+paix, à l'abri de leurs ennemis, qui étaient dépourvus de tout moyen
+maritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer
+à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances
+de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour
+créer des richesses et assurer leur indépendance.</p>
+
+<p>Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut
+tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la
+sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses
+fractions dispersées dans les différentes îles. Il se trouva, dans son
+ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais
+toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en
+conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant
+habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans
+l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une
+considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore.
+Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique,
+devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et
+investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une
+monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous
+cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus
+d'une révolution arracha du trône celui qui l'occupait. Un ordre
+politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené
+infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais
+Pierre Gradenigo, élu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en
+limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le
+droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1436, après
+les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut
+que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand
+conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la
+souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases
+les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.</p>
+
+<p>Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son
+existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes
+de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le
+cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font
+ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la
+souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord,
+de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions,
+et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants.
+Ensuite, l'immense intérêt que chacun a dans la durée de l'organisation
+sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins
+de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à
+ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire
+ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne
+proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut,
+pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un
+grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Venise pendant
+longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce
+régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde.
+Mais, quand une jalousie mesquine s'est emparée des esprits, quand la
+crainte, les soupçons, ont caractérise toutes les démarches, dès ce
+moment, la république de Venise a tiré sa plus grande force des
+souvenirs de son histoire.</p>
+
+<p>La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes
+richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire
+grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des
+connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise
+devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance
+exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et
+les lumières qu'elle possédait, sa marine et l'étendue de ses relations
+lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque
+d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent
+partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement.
+Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle
+qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur
+laquelle est organisé aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans
+doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes
+nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus
+grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.</p>
+
+<p>Un grand pouvoir pour l'exécution, basé sur une forte aristocratie
+héréditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable à la
+durée des gouvernements et à leur puissance extérieure. C'est encore de
+ce point que l'on peut établir une juste comparaison entre Venise et
+l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre.
+L'aristocratie anglaise crée et conserve toute la puissance publique;
+ses législateurs ont eu en outre une haute prévoyance de l'avenir en
+s'occupant d'assurer les moyens de perpétuer dans cette aristocratie
+l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler
+incessamment à elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n'a
+oublié que ses intérêts, comme ceux de l'État, lui commandent d'adopter
+les illustrations nouvelles, d'absorber et de s'assimiler tout ce qui
+s'élève dans l'opinion. Elle reçoit ainsi constamment des secours
+salutaires, se renforce de toutes les influencés utiles, modifie ses
+moeurs suivant les temps, et ne repousse rien de ce qui peut ajouter à
+son éclat. Ouverte à tous ceux qui ont des titres pour y être reçus,
+elle n'est l'objet d'aucune haine, mais devient l'espérance de tous.</p>
+
+<p>Il en est tout autrement d'un pouvoir fondé sur la démocratie. Tout y
+est variable et fragile: tout y est incertain; dès lors tout y est
+faible. Le gouvernement a-t-il de grands pouvoirs, il s'empare bientôt
+d'une autorité sans bornes, aidé par les ambitieux qui, n'ayant rien à
+perdre, ont tout à gagner en se réunissant à lui. Est-il faible, le
+moindre choc le renverse, et la révolution qui le détruit en appelle
+mille autres. Si l'aristocratie renverse le pouvoir qu'elle a créé, le
+corps social n'est pas ébranlé dans sa base; car elle n'a fait que
+substituer un nom à un autre. Des combinaisons d'intérêt peuvent se
+faire facilement entre un nombre borné de familles. Elles sont
+impossibles quand on opère sur une multitude confuse, livrée à une foule
+de passions qui se combattent et se croisent dans tous les sens. Les
+ambitions individuelles, dans un état de choses semblable, amènent
+bientôt et nécessairement l'anarchie et la destruction ou la tyrannie.
+Il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique; les rochers
+résistent à l'action des vents qui remuent facilement les sables. La
+Suisse, depuis la création, n'a pas changé de forme, tandis que l'Égypte
+est chaque jour la proie du désert remué par la tempête.</p>
+
+<p>La république de Venise a péri, parce qu'aucun ouvrage des hommes n'est
+éternel. Elle a péri de vieillesse. Elle est tombée en lambeaux faute
+d'avoir conservé une des vertus publiques qui l'avaient tant distinguée
+autrefois. Elle a péri sans avoir opposé la moindre résistance avec un
+peuple dévoué, avec une armée fidèle, et faute d'avoir voulu vivre.
+Malgré les changements survenus dans l'ordre proportionnel des États de
+l'Europe, elle eût pu avoir encore une longue existence; mais il eût
+fallu que son gouvernement ne s'abandonnât pas lui-même. Son nom et les
+souvenirs qui s'y rattachaient auraient seuls suffi; et il existait
+entre ses mains des moyens positifs et matériels de puissance que la
+moindre prévoyance et une faible énergie auraient pu rendre redoutables.</p>
+
+<p>Jamais puissance ne s'écroula d'une manière plus misérable et moins
+digne de son origine.</p>
+
+<p>Il était entré de tout temps dans la politique du gouvernement vénitien
+d'isoler complétement de la politique les habitants de Venise. Rien
+n'avait été négligé pour faire naître chez eux le goût des plaisirs.
+Cette passion avait pris un développement effréné. Les habitudes du
+mystère, consacrées d'abord à la politique, avaient été appliquées aux
+relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la
+même forme et la même couleur aux gondoles, servait merveilleusement le
+secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystère était
+tellement dans les moeurs, que les masques étaient d'usage pendant trois
+mois de l'année; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en
+portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils étaient à
+tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise était donc
+une vie toute de plaisir et de débauche pour ceux qui n'occupaient pas
+les hauts emplois de la république. Il était résulté d'habitudes
+semblables, consacrées par les siècles, une grande douceur dans les
+moeurs et une sociabilité que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs.
+Les conséquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage
+des masques et des dominos soit passé de mode et qu'on ne fasse plus
+maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un
+peuple plus doux, une société plus hospitalière et plus gracieuse, des
+femmes plus attrayantes et plus remplies de séductions.</p>
+
+<p>On peut faire à Venise une remarque qui m'a souvent frappé dans le cours
+de ma vie, c'est que les moeurs se modifient d'elles-mêmes par l'empire
+des circonstances où la société est placée et des nécessités que
+celles-ci amènent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus
+générale à Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable, c'est que
+les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont
+complétement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'exécuter si facilement et
+se couvrir d'un voile si épais et si difficile à percer. Jamais rien
+n'est tenté contre l'ordre public, malgré l'obscurité qui règne
+nécessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de
+véritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et
+sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur
+donnant le moyen de faire disparaître en un moment les traces de leurs
+attentats. Transportez à Venise la population d'une autre ville, de
+Milan par exemple, où chaque nuit on ne circule avec quelque sécurité
+que sous la protection d'une multitude de sentinelles placées presque en
+vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans
+tous les sens, et Venise deviendra réellement en un moment tout à fait
+inhabitable.</p>
+
+<p>Je trouvai la société de Venise composée de gens gracieux, et j'y fus
+reçu avec bienveillance et empressement. J'y rencontrai des savants
+d'une grande distinction. Ils y sont recherchés et honorés. Un institut
+venait d'y être fondé. Les savants fixés à Padoue, dans cette ville
+consacrée de tout temps aux études, venaient y siéger à des jours
+déterminés. Au nombre de ceux dont la réputation est la plus étendue se
+trouvait M. Santini, astronome célèbre, directeur de l'observatoire. Je
+me liai d'une manière particulière avec un géomètre et un géologue. Le
+premier, directeur général des ponts et chaussées, M. Paleocopa, est un
+homme d'un savoir profond et d'un esprit aimable, vif et brillant. Élevé
+à l'école d'artillerie et du génie de Modène, il avait servi dans le
+corps du génie militaire du royaume d'Italie et fait avec nous les
+dernières campagnes de l'Empire. Répugnant à servir dans une autre armée
+que celle dans laquelle il avait débuté, il entra dans la carrière
+civile quand le nord de l'Italie revint à l'Autriche. Il trouva
+l'occasion de montrer sa capacité et d'exécuter de beaux et grands
+travaux, qui lui font le plus grand honneur. Au nombre de ceux qui
+composaient ma société habituelle se trouvèrent le secrétaire de
+l'institut, M. Passini, géologue (ses connaissances sont très-étendues
+et variées, son activité est très-grande), et un jeune officier de
+marine d'une grande distinction, chargé de la direction de
+l'observatoire, le baron de Willersdorff.</p>
+
+<p>Je passai ainsi mon hiver d'une manière assez douce, partageant mon
+temps entre l'admiration des objets d'art dont Venise est remplie, une
+société agréable et un bon spectacle, dont l'admirable salle de la
+Fenice double les avantages.</p>
+
+<p>Il serait sans intérêt d'entrer dans le détail de la vie que l'on mène à
+Venise. Je me bornerai à dire qu'elle a perdu la fougue et l'activité
+qui la caractérisaient autrefois. Elle est plus régulière peut-être que
+dans les autres villes d'Italie. Les chroniques galantes sont maintenant
+du domaine du passé, et, quoique sans doute le temps présent lui
+fournisse encore des aliments, les jouissances de l'esprit sont appelées
+à entrer dans les plaisirs journaliers.</p>
+
+<p>Les admirables peintures que renferment les palais des particuliers,
+l'Académie des beaux-arts, les églises et les bâtiments publics ne
+sauraient être trop visitées; car on y découvre sans cesse de nouvelles
+beautés. On reconnaît facilement quel rang on doit donner, parmi les
+écoles du moyen âge, à cette école vénitienne, dont le caractère est si
+pur, si vrai, l'expression si énergique. On ne peut aussi se lasser de
+contempler les objets d'architecture de tous les genres, dont la variété
+infinie chasse la monotonie, sans nuire à la beauté. Cependant,
+au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre, planent toujours les immortels
+ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-être, qui ait rappelé en
+Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustré la Grèce antique. Cinq
+mois s'écoulèrent ainsi dans Venise de la manière la plus douce. J'en
+sortis au printemps pour entreprendre un agréable voyage en Toscane, où
+m'appelait l'arrivée d'une amie de France, madame la comtesse de
+Damrémont, qui s'y était rendue pour m'y voir et passer quelque temps
+avec moi.</p>
+
+<p>Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord à Bologne, et je
+profitai de ce voyage pour voir en détail les murazzy, les travaux de
+Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaçants pour les
+provinces qu'ils traversent.</p>
+
+<p>Les lagunes sont séparées de la mer par une bande de terre dont la
+largeur varie. Divisée par les intervalles qui unissent les lagunes à la
+mer, elle forme plusieurs îles dans la partie méridionale, et elle est
+réduite à la plus mince épaisseur. La sûreté de Venise a rendu
+nécessaire de créer une défense artificielle. Sans ce rempart,
+l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait
+bientôt submergé la ville et l'aurait détruite.</p>
+
+<p>Les murazzy ont donc été construits dans un but de défense et de
+conservation. Ce sont des travaux semblables à ceux que l'on voit en
+Hollande, avec cette différence que ces derniers ont été construits en
+terre et ont pour objet d'isoler complétement le pays de la mer, tandis
+que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour
+but de diminuer, de régler et de limiter l'entrée des eaux de
+l'Adriatique dans cette mer intérieure et si peu profonde que forment
+les lagunes.</p>
+
+<p>Mais, si Venise doit être préservée de l'action des eaux, elle a besoin
+de communiquer avec la mer, et de posséder au moins un passage d'une
+profondeur suffisante pour permettre l'entrée et la sortie des vaisseaux
+d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beauté et
+de la grandeur. On serait tenté de croire que ces travaux remontent à
+l'époque glorieuse et puissante de la république. Il en est autrement;
+c'est un ouvrage de sa vieillesse et le résultat d'un calcul économique.
+C'est vers 1740 que ces travaux furent commencés. Jusque-là, on avait
+entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois
+remplies de pierres, qui, placées d'une manière contiguë, formaient une
+digue et brisaient les vagues; mais, les bois étant devenus rares et
+chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus
+durable, et les murazzy furent commencés. Quoiqu'on n'ait pas cessé d'y
+travailler, ils ne sont pas encore achevés aujourd'hui. Ils se composent
+de pierres de très-grandes dimensions, qui sont liées entre elles par un
+mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est
+très-douce, qui résiste facilement au choc des vagues et présente un
+obstacle invincible à l'action de la mer.</p>
+
+<p>Mais, procurer à la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la
+profondeur nécessaire aux besoins de la navigation, était chose plus
+difficile. Après un long examen et une discussion approfondie des
+meilleurs ingénieurs, on a arrêté, pour être placé sous la direction du
+chevalier Paleocopa, l'un des ingénieurs les plus distingués de
+l'Italie, si riche en individus de cette espèce, un système de travail
+dont l'achèvement est presque complet au moment où j'écris. Les opinions
+qu'avait manifestées autrefois notre célèbre ingénieur Prony ont
+prévalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes: de
+l'action extérieure et de l'action intérieure. Pour arrêter ceux-ci, on
+a construit une digue qui a déplacé le passage et produit complétement
+l'effet désiré. Elle a été exécutée sous le gouvernement français. On
+vient maintenant d'exécuter une digue extérieure, perpendiculaire à la
+côte, de deux mille cent mètres, qui arrête les sables que les courants
+du sud amènent, et qui, en redressant et contenant les courants qui
+deviennent plus rapides dans les mouvements des marées, les force à
+déblayer et à creuser constamment la passe, comme il arrive en France
+dans certains ports de la Manche au moyen des écluses de chasse. Ce beau
+travail rendra le port de Venise d'un facile accès. Dans quelques
+siècles sans doute, les mêmes inconvénients se renouvelleront; mais
+alors de semblables travaux, repris et continués, remédieront de nouveau
+au mal.</p>
+
+<p>Je visitai Chioggia, petite ville de pêcheurs située à l'autre extrémité
+des lagunes. Son nom se rattache à une époque de grands désastres, mais
+peut-être aussi à la plus glorieuse époque de la république. Réduite à
+la défense de la ville même, elle sut résister à ses ennemis, et, quand
+elle semblait au moment de périr, elle prit une attitude offensive qui
+la délivra tout en se défendant, et humilia profondément Gênes sa
+rivale.</p>
+
+<p>En sortant de Chioggia, on entre dans un pays constamment menacé par les
+eaux, souvent envahi par elles, et qui serait complétement submergé si
+des travaux continuels ne parvenaient à le garantir. Il est curieux
+d'étudier les circonstances qui ont amené cet état de choses. Les
+anciens Vénitiens, dont la sécurité était fondée sur leur éloignement de
+la terre ferme, avaient établi en principe que la conservation des
+lagunes était de premier intérêt et de première nécessité. En
+conséquence, la direction donnée aux fleuves au voisinage de leurs
+embouchures les en avait constamment écarté, afin d'empêcher les
+atterrissements qui auraient fini par les combler. D'abord se trouvait
+la Brenta, dont la direction naturelle tombait sur le milieu des
+lagunes. Elle fut déviée dans son cours et dirigée de manière à arriver
+directement à la mer. Mais il en résulta que la pente, répartie sur un
+développement beaucoup trop grand, rendit son cours trop lent, et que
+les eaux s'épanchèrent en fréquentes inondations, qui mettaient à l'état
+de marécages un pays riche et fertile. Ce mal était augmenté par la
+réunion de deux petites rivières, le Bacchiglione et le Gorzone, qui
+affluaient dans le lit de la Brenta et se rendaient également à la mer
+par l'embouchure de Brondolo, tandis qu'un canal navigable établissait
+la communication entre les lagunes de Chioggia et l'Adige. Le pays
+compris entre le Bacchiglione et le Gorzone étant en grande partie
+inondé, un canal de desséchement, dit le canal des Cuori, fut creusé
+pour porter les eaux dans le lit des fleuves réunis. Le baron Testus a
+entrepris ensuite le desséchement de ce territoire, composé de
+soixante-cinq mille campi ou vingt-quatre mille hectares, dont une
+partie est inondée accidentellement, l'autre plus fréquemment, et une
+dernière partie ne se compose que de marais. Il calcula que l'emploi de
+six machines à vapeur, de la force réunie de cent vingt chevaux, le
+débarrasserait de trois mille mètres cubes d'eau par minute et que le
+travail ne devrait pas durer plus de soixante-dix à quatre-vingts jours.
+Ce calcul s'est trouvé complétement erroné. Il n'a obtenu que des effets
+médiocres avec des moyens très-dispendieux. Le simple bon sens semble
+indiquer la marche à suivre, qui est celle-ci: diviser le terrain en
+deux parties par une digue, savoir, celle qui est au-dessus du niveau de
+la mer basse, et celle qui est au-dessous; conduire les eaux de la
+première à la mer par un canal, au moyen de portes-écluses qui
+permettent aux eaux de s'écouler à la mer basse, et qui se ferment à la
+mer haute pour empêcher l'invasion de la mer quand elle monte; ensuite,
+n'appliquer les machines d'épuisement qu'à la deuxième partie, dont les
+eaux ne peuvent avoir par elles-mêmes aucun écoulement. Des travaux
+semblables se voient partout en Hollande, et leur système, inspiré par
+le plus simple bon sens, donne constamment les résultats les plus
+satisfaisants.</p>
+
+<p>Nous avons remonté la rive gauche du Gorzone, puis passé cette rivière
+pour nous rendre sur l'Adige qui vient aussi la traverser. De là nous
+sommes arrivés sur l'Adigetto qui, autrefois, était une dérivation de
+l'Adige. Réuni au Tartaro, dont les sources sont près de Vérone, et
+grossi de la Molinella qui passe à Castellaro, près de Mantoue, il forme
+un cours d'eau qui prend le nom de canal Blanc et communique avec
+l'Adige. L'Adigetto a pris son nom de la prise d'eau faite à son
+origine; mais la prise d'eau a été supprimée, et le nom lui est resté.
+Le canal arrive à Adria, d'où il continue jusqu'à la mer, dans laquelle
+il débouche par un ancien bras du Pô, séparé aujourd'hui du fleuve, et
+qui porte le nom de Pô-di-Levante. Il communique avec le Pô véritable
+par la Cavanella, que l'on ouvre d'abord pour la navigation, et ensuite
+pour l'écoulement des eaux dans le Pô quand le fleuve est plus bas que
+le canal Blanc.</p>
+
+<p>Nous couchâmes à Adria, jolie petite ville, très-ancienne, aujourd'hui
+éloignée de plusieurs lieues de la mer, et autrefois port de mer qui
+donna son nom au golfe Adriatique. Une circonstance remarquable des pays
+situés sur les deux rives de l'Adige, et qui les met constamment en
+péril, c'est que le fond du lit du fleuve, constamment plus élevé que la
+campagne, la domine de deux à trois pieds. Les eaux s'élèvent
+quelquefois jusqu'à trente pieds. Que l'on juge combien est menaçante
+cette puissante masse d'eau en mouvement!</p>
+
+<p>Cet état de choses est venu de ce que ces pays ont été trop tôt habités
+et trop tôt cultivés. La nature a destiné les fleuves à dessécher les
+marais, en élevant leur sol par des alluvions. Mais, quand on se décide
+à cultiver un terrain bas, traversé par un fleuve, il faut de toute
+nécessité diguer la rivière pour en contenir les eaux. Dans ce cas, et
+dans l'intérêt de l'avenir, afin d'empêcher des résultats tels que ceux
+que nous voyons, il faudrait adopter un double système de digues,
+c'est-à-dire placer d'abord de petites digues propres à resserrer le
+fleuve, et ensuite élever de grandes digues de défense, qui, placées à
+une certaine distance, lui ouvrent une grande surface pour s'étendre, ce
+qui diminuerait l'élévation des eaux dans les crues, et ralentirait
+beaucoup l'élévation du sol en offrant un plus grand espace pour
+recevoir les alluvions; mais c'est une prévoyance que nulle part on n'a
+eue autrefois. C'est un tort qu'on a eu particulièrement en Hollande, où
+on rencontre une analogie réelle avec ce que l'on voit ici: chaque
+année, l'existence des deux pays est également menacée par les eaux, et
+par les mêmes causes. Cette Haute-Italie, si belle, a été si
+anciennement habitée et cultivée, et à une époque si barbare, qu'il
+n'est pas étonnant que des mesures semblables de précaution n'aient été
+ni prises ni conçues. Une fois la culture développée, les populations
+fixées sur les bords du fleuve s'y sont trouvées enchaînées. Leur
+sécurité de chaque jour les a forcées à ajouter chaque année à la
+hauteur des digues, à mesure que le fond du fleuve se rehaussait
+lui-même, et on en est venu à ce que l'on voit aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le 12, nous avons visité le Pô et examiné les épis construits dans le
+double but de préserver ses bords, et de diriger les courants dans
+l'intérêt de la navigation. Un des épis construits en pierre ressemble
+par son importance et sa dimension à un môle de port de mer. Le Pô, tout
+menaçant qu'il est pour la campagne, car il s'élève beaucoup dans les
+crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de
+ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous
+visitâmes la Cavanella dont j'ai parlé déjà, extrémité du canal de
+communication entre Chioggia et le Pô. Il y a deux écluses de sept pieds
+de hauteur, qui sont placées à la suite l'une de l'autre. Ce canal sert
+aussi de dégagement des eaux du canal Blanc dans le Pô, quand celui-ci
+est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer
+dans le Pô, soit pour en sortir. Lorsque la différence des niveaux des
+eaux est de six à sept pieds, on réunit les deux écluses, et on les
+traite comme une seule; quand la différence est de quinze pieds, on les
+ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une
+autre écluse, avec le canal des Cuori qui réunit les eaux du Gorzone et
+du Bacchiglione. Enfin une dernière porte s'ouvre et fait entrer les
+bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation
+intérieure est établie entre Venise et le Pô.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes à Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de
+l'Adige. Ses dignes avaient été rompues. Une grande invasion des eaux
+avait couvert la campagne; un village avait été emporté. Ces accidents
+se renouvellent malheureusement trop souvent. À chaque accident
+semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand
+soin. Le moyen employé pour leur donner de la solidité est de les
+établir sur un lit de fascines. Les eaux y pénètrent et y déposent un
+limon d'alluvion, qui empêche les infiltrations. Or c'est toujours par
+des infiltrations que les digues viennent à percer. On n'a souvent que
+du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez
+facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le
+revers; puis, peu de temps après, arrive une catastrophe.</p>
+
+<p>Après avoir examiné ces travaux importants, que malheureusement on est
+obligé de reprendre très-souvent, j'ai de nouveau été coucher à Adria.
+Dès le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne.
+Je passai le Pô à la Mezzola, domaine d'une très-grande valeur,
+appartenant au pape. Pendant la possession française, elle était devenue
+un bien national. Elle avait été donnée à des fournisseurs. Avec le
+temps, elle est revenue à son ancien propriétaire. À peu de distance
+sont les grandes pêcheries de Comacchio. Dans ces pêcheries, on élève le
+poisson sur une très-grande échelle. Les poissons extrêmement petits,
+qui viennent de naître, sont pris dans la mer avec des filets dont les
+mailles sont très-étroites. On les place ensuite dans de vastes espaces
+isolés de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des
+portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant
+plusieurs années. C'est un établissement de même nature que les vallées
+des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces vallées sont au nombre
+de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur développement,
+à la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers
+d'hectares de superficie. Dans tous ces établissements, et à Comacchio
+surtout, on élève une quantité immense d'anguilles que l'on sale, et qui
+servent à l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces vallées
+rapporte, à ma connaissance, à son propriétaire plus de cinquante mille
+francs par année.</p>
+
+<p>Les tableaux de l'école des Beaux-Arts, à Bologne, sont peu nombreux,
+mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands
+maîtres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une réunion, immense par le
+nombre, admirable par le mérite, et qui semble au-dessus des moyens d'un
+particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de
+neuf cents tableaux, dont un Raphaël et des Titiens.</p>
+
+<p>Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et varié. Une
+multitude d'élégantes maisons de campagne, et le voisinage immédiat des
+collines, ajoutent à la beauté du paysage. Mais une chose unique au
+monde, le Campo Santo, mériterait seul le voyage pour un homme instruit
+et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pensée, ou, au moins,
+nulle part on ne l'a exécutée avec un semblable grandiose. On s'est
+servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conservé et
+restauré l'église avec un soin tout particulier. De vastes carrés vides
+forment des cloîtres qui se succèdent. Contre ces murs sont placés les
+monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont
+consacrés. Les vides de carrés sont destinés à l'enterrement des
+personnes du commun; mais on a placé à chaque tombe un numéro qui
+correspond à celui du registre, de manière qu'au bout de quelques
+années on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs.
+Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une idée
+morale qui rend l'idée de la fin moins douloureuse et moins triste.</p>
+
+<p>Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ,
+établit une communication facile et praticable dans tous les temps entre
+le Campo et la ville, et donne à chacun la facilité d'aller faire des
+actes de piété au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le répète,
+qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui
+l'ont fondé et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre
+chose digne de remarque à Bologne est la transformation en bibliothèque
+publique des bâtiments de l'ancienne université, qui n'existe plus.
+Aujourd'hui on lui donne un style sévère, simple et beau. Un usage
+ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs études classiques à
+l'université de Bologne, étrangers ou nationaux, laissassent leurs armes
+peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dégradé
+tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin;
+il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses
+ancêtres. En général, Bologne est remarquable par l'esprit de
+patriotisme de ses habitants.</p>
+
+<p>Une ancienne et fidèle amie, madame la comtesse de Damrémont, m'avait
+donné rendez-vous à Florence, et je partis pour m'y rendre après avoir
+séjourné deux jours à Bologne. J'ai parlé ailleurs de Florence avec
+quelque peu de détail; je n'en dirai rien ici; mais je répéterai qu'elle
+est du nombre des villes privilégiées que l'on revoit toujours avec un
+nouveau plaisir. Les arts y sont plus honorés qu'ailleurs et y sont
+cultivés avec plus de goût et de succès. Madame de Damrémont, possédant
+le goût des beaux-arts au plus haut degré, jouissant plus qu'un autre de
+ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement
+éclairé, développait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On
+ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beauté. On ne juge
+convenablement que lorsqu'on peut communiquer à d'autres ses remarques,
+s'éclairer réciproquement par la critique et motiver une admiration
+réfléchie.</p>
+
+<p>La collection de tableaux que présentent le palais Pitti et les Uffizi
+est composée de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une
+réunion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les
+dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit
+qu'on rend en Toscane un véritable culte aux beaux-arts. Cependant
+l'école moderne de peinture semble morte aujourd'hui à Florence. La
+sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est
+cultivée avec beaucoup plus de succès. Bartolini est le plus grand
+sculpteur des temps modernes. Je le crois bien supérieur à Canova. Ses
+compositions sont plus vraies et leur simplicité est plus dans la
+nature. La vérité y a moins d'apprêt que chez ses devanciers. Rien de
+plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais à l'achever;
+car chez lui là est la difficulté.</p>
+
+<p>Après deux mois d'un séjour rempli de charmes et qu'embellissaient les
+jouissances d'une vive amitié, je me mis en route pour me rendre à
+Gênes, où d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi.
+Je visitai Livourne, Lucques et la côte orientale de Gênes, que je
+n'avais jamais parcourue. L'État de Lucques me parut charmant. Il est le
+type de ces principautés qui dispensent les souverains des soins
+laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attachées à la
+possession d'une belle propriété indépendante. C'est un pays délicieux,
+où l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais
+autrefois rempli de tableaux de choix, une belle forêt, des eaux
+thermales où l'on accourt de toutes parts, et une population
+intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit,
+animé de l'amour des sciences, pourrait voir écouler sa vie dans
+l'idéal du bonheur; mais il faudrait qu'il fût quelque chose par
+lui-même et qu'il pût baser son existence sur le sentiment de ses
+facultés heureusement appliquées.</p>
+
+<p>Je continuai ma route en parcourant cette rivière du Levant, si célèbre.
+On la compare naturellement à celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se
+retrouve cependant entre elles. La rivière du Levant, couverte de villes
+riches et peuplées, admirablement bien cultivée et commerçante, est tout
+autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habitée que de loin
+en loin. Mais une admirable localité militaire en rend la possession
+précieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son
+étendue et la sûreté qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents
+de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et
+représentant par sa richesse une rivière souterraine, fontaine
+artésienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la
+facilité à toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin,
+sa facile entrée et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale
+sur la cote d'Italie, complètent ses avantages. De grands travaux
+projetés par Napoléon devaient en faire notre établissement principal de
+marine sur cette partie des côtes de la Méditerranée, et il voulait la
+mettre à l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En
+deux jours d'un voyage intéressant et agréable, j'arrivai à Gênes la
+Superbe.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour assez long dans cette ville, je fus témoin de fêtes
+brillantes qui eurent lieu pour le mariage du duc de Savoie. De là, je
+me rendis en Suisse, où m'attendaient des amis. J'y passai un été
+délicieux. À la fin de l'automne, j'allai revoir les merveilles de
+Munich, d'où je retournai à Venise pour y passer l'hiver.</p>
+<br>
+<a name="mel" id="mel"></a>
+<br>
+
+<h3>MÉLANGES</h3>
+
+<p class="mid"><b><span class="sc">Sommaire.</span>--Lettre du comte de Fiquelmont sur le commerce de la
+Russie.--Promenades dans Rome.--Des révolutions et des circonstances qui
+les amènent.--Des vertus des peuples barbares.</b></p>
+<br>
+
+<p class="mid">LE COMTE DE FIQUELMONT, ANCIEN MINISTRE D'AUTRICHE,<br> AU MARÉCHAL DUC DE
+RAGUSE.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sml"><span class="sc">sur le commerce de la Russie</span>.</span></p>
+
+<p class="rig">Vienne, le 14 février 1831.</p><br>
+
+<p>Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29
+janvier, vous m'avez exprimé le désir d'avoir par écrit les données
+principales d'un entretien, dont vous avez bien voulu conserver le
+souvenir, qui avait pour objet les forces commerciales du midi de la
+Russie comparées à celles du nord. J'étais, et je suis encore de
+l'opinion que le commerce de l'empire russe trouve beaucoup plus de
+force et de développement dans la direction du nord que dans celle du
+sud. Voici, monsieur le maréchal, quelle était la base de mon
+raisonnement.</p>
+
+<p>Il y a trois lignes de navigation fluviale entre la mer Caspienne et la
+mer Baltique. Ces trois lignes aboutissent au lac Ladoga, et, par le
+canal de Ladoga, sont mises en communication avec le Volkhov et la Néva.
+Ce système fluvial, qui traverse et qui unit entre elles presque toutes
+les parties du centre de l'empire, est l'objet des soins constants du
+gouvernement. Pierre le Grand en a été le créateur; mais les
+perfectionnements modernes dans l'art de l'ingénieur ont augmenté
+beaucoup les ramifications de ce système, auquel on a réuni presque tous
+les cours d'eau de l'intérieur. La nature des pays fait que les
+distances de portage sont courtes et qu'il est facile de les franchir à
+peu de frais.</p>
+
+<p>Il existait un ancien tracé du canal qui avait pour objet de réunir le
+Dniéper à la Vistule, et d'établir ainsi une communication entre la mer
+Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit
+qu'il y ait eu des difficultés de terrain ou peu d'utilité, il a été
+fort négligé; il est, je crois, resté à l'état de projet. La Dwina et
+ses affluents portent à Riga tous les produits de cette partie de la
+Russie. On a, d'un autre côté, travaillé à rendre le Dniéper navigable,
+ce qui n'était pas fait quand j'ai quitté la Russie. Si les difficultés
+que présente cette navigation, qui sont des cataractes, étaient
+surmontées, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont
+presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique.</p>
+
+<p>Voilà déjà un fait intérieur établi, qui assure au nord la supériorité
+du commerce.</p>
+
+<p>Le second fait est plus décisif: c'est celui de la navigation maritime.
+Votre séjour à Venise vous met à même, monsieur le maréchal, d'y
+recueillir les notions les plus exactes sur les opérations commerciales
+de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manière la
+plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis
+Odessa jusqu'à Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut
+passer à Gibraltar pour y attendre le vent nécessaire pour la sortie du
+détroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de
+Saint-Pétersbourg aux États-Unis.</p>
+
+<p>La Méditerranée ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord
+fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage à
+se relier au nord qu'au midi, quand bien même le système de sa
+navigation fluviale ne lui en eût pas imposé la loi.</p>
+
+<p>Je crois, monsieur le maréchal, avoir, par ce simple exposé, répondu à
+la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en
+Europe; j'ai regretté, par cette raison, que vous ayez, dans votre
+ouvrage, fortifié l'idée que les forces du midi de la Russie sont
+susceptibles d'un très-grand développement; j'entends ici par force,
+productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y
+existe un besoin d'expansion qui serait tôt ou tard menaçant pour
+Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me
+permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des
+principaux éléments de la politique de l'Europe envers la Russie.</p>
+
+<p>Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatériques qui
+ramènent, à des intervalles presque égaux, des années de complète
+disette, quelquefois destructives de la totalité du bétail, bêtes à
+cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine,
+alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe;
+cela est arrivé deux fois pendant les douze années que j'ai passées en
+Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la récolte des
+céréales est médiocre; trop de sécheresse en est toujours la cause; on
+est content quand elle ne va pas jusqu'à brûler l'herbe; cependant les
+années de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont
+fertiles rend possibles des approvisionnements de précaution. Ce ne sont
+pas des greniers d'abondance, ce sont de simples économies domestiques.</p>
+
+<p>J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence
+d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs
+terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant
+l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans
+des terrains de pâturages au midi: ils eurent tous à le regretter. Un
+comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la
+Russie vers le Volga, au delà du Saratov: il doubla sa fortune.</p>
+
+<p>Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent
+l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je
+m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui
+s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni
+peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les
+côtes de la Crimée; les Romains n'avaient pas été plus loin que la
+Valachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les
+émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur;
+aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la
+Crimée, au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent,
+pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni
+reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la
+production fut pour moi la réponse à la demande que je me faisais.
+L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de
+l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit
+éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc
+pas cherché à étendre sa domination vers l'intérieur? Cela paraissait
+naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause
+permanente.</p>
+
+<p>J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui établit le rapport de
+la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement.
+Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou,
+de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermédiaires. De
+Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574;
+de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don,
+de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui
+suffit au but, combien l'industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce
+midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la
+force de l'empire russe.</p>
+
+<p>L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de
+la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une
+grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux; les
+maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Pétersbourg,
+de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le
+sol.</p>
+
+<p>Il y a des hommes qui croient que l'établissement des routes de fer
+pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la
+production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des
+bénéfices pour les propriétaires; mais seraient-ils en rapport avec les
+dépenses que causeraient l'établissement et l'entretien de pareilles
+voies? Le général Destrem, ingénieur habile, et, plus qu'aucun autre,
+compétent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouvé, avec la dernière
+évidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher.
+La terre y gèle, même dans ce soi-disant midi, à quatre pieds de
+profondeur; le dégel ne dérangerait-il pas toujours la ligne horizontale
+des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des
+réparations à faire sur d'aussi grandes distances?</p>
+
+<p>Dans les pays assez riches pour que des associations particulières
+puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction:
+c'est une manière de placer des capitaux; je comprends que l'on trouve
+ce mode de voyager meilleur marché. Mais en est-il de même quand les
+États empruntent pour construire des routes de fer? Les intérêts à
+payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impôts? Il
+en résulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de
+ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien
+particulièrement le cas en Russie, où l'État seul pourrait les
+construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Pétersbourg
+prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles à
+vaincre que des montagnes.</p>
+
+<p>Un grand établissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus
+brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu,
+monsieur le maréchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses
+colonies militaires, en 1837, le décida à en changer entièrement
+l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille création, si peu
+d'accord avec ce qui l'entourait. La supériorité morale de cette
+population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un
+instrument d'oppression contre le pays ou de rébellion contre le
+gouvernement.--La révolte si tragique des colonies du Nord (de
+Novogorod) était un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le
+général Witt présenta à l'empereur, à Voskresensk, quelques mille jeunes
+gens non encore rangés dans les régiments, mais déjà assez instruits et
+formés pour faire sur-le-champ le service de bas officiers, sachant tous
+parfaitement lire, écrire et compter. Il y avait, cette année, dans
+l'ensemble de ces colonies, vingt-six mille hommes arrivés à ce degré
+d'instruction. Witt demanda à l'empereur ce qu'il devait en faire. Une
+décision était d'autant plus embarrassante, que, d'après l'organisation
+de ces colonies, chaque année devait augmenter ce nombre. L'empereur
+n'hésita pas. Il changea l'organisation: tous les habitants des colonies
+redevinrent des paysans comme tous les autres. Les régiments furent,
+depuis ce jour, complétés par les recrues que leur donnait la levée
+générale de l'empire, comme le sont les régiments qui ne sont point
+colonisés. L'instruction fut bornée aux enfants des régiments. La partie
+administrative aura dû être modifiée dans une mesure analogue à la
+réforme militaire. J'ignore les nouveaux règlements qui auront été
+donnés; je suppose qu'on aura, petit à petit, diminué l'immense monopole
+agricole qu'exerçaient ces colonies.</p>
+
+<p>Je précédais de deux jours l'impératrice, qui se rendait à Voskresensk.
+On avait, à Pultawa, arrangé pour elle une exposition des produits de ce
+gouvernement. J'y vis des échantillons nombreux de superbe laine
+mérinos; les principaux producteurs étaient les Kotschubei et les
+Rasoumowski. J'en faisais compliment à l'homme très-intelligent,
+propriétaire lui-même, qui était mon cicerone. «Oui, me dit-il; mais il
+faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des
+prix, qui est augmentée par une cause que personne ne peut calculer,
+parce qu'elle est placée en dehors des intérêts de ce commerce.»</p>
+
+<p>Voici l'explication qu'il me donna. «Les colonies militaires sont en
+possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car
+chaque régiment possède entre douze et vingt mille mérinos de la plus
+belle espèce. Plusieurs régiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans
+leur caisse pour faire face aux dépenses d'équipement et d'habillement
+qu'exigeait la circonstance, furent autorisés par l'administration
+coloniale à vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des
+prix du marché d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible à l'intérêt
+des autres producteurs; pour cette année notre marché est gâté; les
+petits propriétaires auront à en souffrir.»</p>
+
+<p>Je vis à cette occasion que l'établissement colonial n'était pas
+populaire. Un autre monopole qu'il exerçait vint déranger une autre
+branche de l'économie agricole dans des gouvernements éloignés. Le
+général Witt, qui conduisait son établissement en homme de génie, mais
+en homme spécial, montra à l'empereur deux cent quarante étalons, les
+plus belles bêtes que l'on put voir, car l'administration était assez
+riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; près de
+vingt mille juments avaient été réunies dans un district assez resserré.
+Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livré à cette revue d'un
+nouveau genre. Le nombre des juments était bien plus considérable;
+chaque régiment en comptait plusieurs milliers.</p>
+
+<p>Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de
+Voronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit
+propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les
+plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais
+communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et
+fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de
+luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Pétersbourg.--Peu d'années
+suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la
+cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de
+cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le
+choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix
+fixé par le gouvernement.</p>
+
+<p>Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le
+pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion
+personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des
+colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce
+phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats
+obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil
+de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des
+moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte
+positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que
+le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue
+série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi
+intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration.</p>
+
+<p>Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Fiquelmont</span>.</span></p><br>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>PROMENADES DANS ROME.</h4>
+
+<p>La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le siége d'une
+immense puissance. L'étude de son histoire et de sa langue remplit
+encore nos premières années. Fondée sous les auspices de la violence et
+de l'amour du butin, agitée par des révolutions continuelles, Rome
+devint la maîtresse du monde et fut la tête d'un ordre social dont
+aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tombé, la ville
+ressaisit dans le moyen âge une puissance d'opinion qui remplaça en
+partie la puissance matérielle qu'elle avait possédée et perdue. Elle
+sut, par la majesté et la grandeur de ses souvenirs, imposer une
+modération presque miraculeuse aux barbares qui menaçaient de la
+détruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les idées religieuses une
+sorte de suprématie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville
+éternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit
+la sensation à laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux
+étaient accoutumés à la vue des antiquités que ces pays renferment. Leur
+conservation, la beauté des matériaux, leur grandeur et même leur
+immensité empêchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les
+monuments de Rome sont dénués de tout ornement. Ces masses de
+construction en briques donnent d'abord l'idée de décombres, de masures,
+que la misère et une mauvaise administration ont produits. Ôtez les
+noms, et, à quelque exception près, le voyageur ne verra ces ruines
+qu'avec une sorte de dégoût.</p>
+
+<p>Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'église de Saint-Pierre
+est le symbole de l'Église triomphante, de même qu'un superbe palais
+indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite.
+Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il
+offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus
+développé dans les objets de sculpture et la perfection dans les
+peintures. Il est, à cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts,
+le lieu le plus digne d'intérêt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme
+recueilli et disposé à vivre de méditation, est incommodé par la
+splendeur qui y règne. L'éclat de la lumière l'importune. Les grandeurs
+de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en évidence.
+Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source
+dans son esprit et dans son coeur. À Jérusalem, j'ai vu, avec émotion,
+l'Église souffrante, l'Église dans sa misère et dans son humiliation. La
+piété y semble naturellement inspirée. La vue et le nom des lieux où de
+si grandes choses se sont passées laissent des traces ineffaçables dans
+les souvenirs. La vue de Rome, le séjour à Saint-Pierre, devraient, tout
+en donnant des idées de puissance et de prospérité, rappeler aussi les
+idées tristes qui s'associent naturellement au christianisme et
+contribuent à sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les
+circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite
+nécessaire, je n'ai rien écrit pour retracer à ma mémoire ce que j'ai
+vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous
+les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en résumé ce que j'ai
+vu et ce que j'ai entendu de lui.</p>
+
+<h4>PREMIÈRE PROMENADE.</h4>
+
+<p>Nous commençâmes nos «mises en nous rendant au Capitole. De la tour on
+voit également bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome
+ancienne avait à son extrémité le Capitole, comme la Rome nouvelle. À
+l'est est la première. À l'ouest est la seconde, qui est bâtie sur le
+sol même de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que
+Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la première habitée. Les
+débordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'était
+dans ces marais même que Romulus et Rémus, son frère, enfants, avaient
+été exposés. Un temple de très-petite dimension, fondé dans ce lieu en
+mémoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui.
+Il a été transformé en une église de Saint-Théodore.</p>
+
+<p>Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants
+dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une
+heureuse destinée. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en
+font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur à un
+enfant: «Il n'a pas été porté dans l'église de Saint-Théodore.» Tant il
+est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se
+conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les
+superstitions de leurs ancêtres! C'est à peine si les temps et les
+différences de croyance apportent quelques changements dans l'expression
+de ces sentiments.</p>
+
+<p>Un temple de Vesta existait tout près de celui-là. C'est celui où les
+vestales veillaient à la conservation du feu sacré. Ce temple est devenu
+une église sous le nom de Sainte-Marie-Libératrice.</p>
+
+<p>Le grand cirque était entre le mont Palatin, le mont Aventin et le
+Tibre. Là furent donnés par les Romains ces jeux publics fameux qui
+attirèrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; là
+eut lieu l'enlèvement des Sabines. Après une guerre acharnée, les Sabins
+et les Romains se rencontrèrent dans l'emplacement du forum, et ils y
+conclurent le traité de paix qui rétablit la bonne harmonie entre les
+deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en
+observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour établir la
+communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la <i>Voie
+sacrée</i>. Les deux peuples n'en firent bientôt plus qu'un seul, et,
+Tatius ayant péri dans une expédition dirigée contre le Lavinium,
+Romulus resta seul souverain. Le Capitole reçut son nom de la
+circonstance qu'une tête représentant celle de Jupiter fut trouvée dans
+l'excavation que les travaux nécessitèrent. Il devint la citadelle de
+Rome, et fut en outre destiné à recevoir les temples des dieux
+supérieurs.</p>
+
+<p>Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, ayant soumis les habitants
+d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite
+détruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains,
+ses habitants furent transportés à Rome, établis sur le mont ou Cælius
+et ses principaux citoyens admis dans le sénat.</p>
+
+<p>Numa, deuxième roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se
+défendre contre les Sabins, et des travaux y furent exécutés par Tarquin
+l'Ancien dans le même objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom
+de Romulus.</p>
+
+<p>Ancus Marcius, quatrième roi, envoya une colonie à Ostie, près de
+l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour
+faciliter cet établissement; mais cette rivière, qui séparait le Latium
+du pays des Étrusques, était considérée comme un fleuve sacré. Il
+institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer à ces travaux
+sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains
+furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de <i>pontifices</i>,
+et depuis ce nom n'a plus exprimé qu'une fonction religieuse, tandis
+que dans l'origine elle n'était qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi
+occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre côté du Tibre.</p>
+
+<p>Le mont Capitolin était plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est
+masqué par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs
+reçu un exhaussement considérable. Il s'étend jusqu'au Tibre. Dans le
+moyen âge, des papes l'encombrèrent de constructions pour empêcher le
+peuple de s'y réunir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient
+mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de même dans le
+Forum, sous prétexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit
+de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple
+qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le
+peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'était
+proposé.</p>
+
+<p>La ville de Rome se trouva composée de sept collines, savoir: 1° du
+Palatin, où fut le commencement de la ville; 2° du mont Capitolin; 3° du
+mont ou Cælius; 4° du mont Quirinal; 5° du mont Aventin; 6° du mont
+Viminal; 7° du mont Esquillin.</p>
+
+<p>L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la
+même jusqu'à Aurélien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius
+Tullius fut tout entière sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait
+immédiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie.
+Le mont Janicule a toujours été extérieur. Les trois quarts de la
+population, sous Auguste, étaient en dehors des murs. L'amphithéâtre
+flavien, bâti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de
+Colisée, était considéré comme étant à peu près au centre de la ville.
+La situation de la population sur des collines élevées rendit nécessaire
+la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus
+grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les
+débris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des
+pentes régulières, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'à
+soixante-quatre milles de développement. En général, jamais les Romains
+n'ont reculé devant les difficultés quand ils ont reconnu une grande
+utilité publique à les vaincre.</p>
+
+<p>Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut
+jusqu'à quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'élevait, d'après
+des calculs certains, à un million deux cent mille mètres cubes par
+vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le
+produit est de cent cinquante mille mètres cubes par vingt-quatre
+heures, c'est-à-dire la huitième partie de la quantité ancienne, et
+cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux
+dotée en eau.</p>
+
+<p>Quand les barbares et les guerres civiles eurent détruit en partie les
+aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines,
+et vint s'établir près du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses
+maisons. Les eaux de la fontaine de Trévi, amenées à Rome par Agrippa,
+gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et
+n'avaient jamais cessé de couler. Ce fut une raison de plus pour ce
+changement. Voilà l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le
+pape Sixte V eut fait rétablir les aqueducs, les eaux furent dirigées
+dans les lieux habités, et la ville est restée sur le nouvel emplacement
+qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes
+bien distinctes: la ville nouvelle, bâtie dans l'ancien champ de Mars,
+et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de
+maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquités existant dans la
+partie de Rome habitée aujourd'hui vient des temples construits du temps
+d'Auguste, et postérieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet
+était encore d'en diminuer l'étendue pour gêner les grandes réunions du
+peuple.</p>
+
+<p>Après avoir jugé de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole,
+nous sommes allés sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'à
+Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius,
+censeur, qui la fit construire. Nous avons visité le tombeau de Cecilia
+Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec César et Pompée, du
+premier triumvirat, et qui périt dans la guerre contre les Parthes. Ce
+tombeau a de la grandeur et avait de la beauté quand les riches
+matériaux dont il était couvert et rempli se trouvaient encore à leur
+place.</p>
+
+<p>Toute la voie Appienne était garnie de tombeaux de gens célèbres, la
+plupart élevés aux frais de la république, comme honneur, les autres aux
+frais des familles. Ils se composaient en général de massifs en
+maçonnerie de briques, avec une chambre sépulcrale, et l'extérieur
+revêtu eu marbre sculpté et orné. Ces tombeaux avaient environ trente
+pieds d'élévation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus élevé, a
+servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen âge. Ils avaient bâti un
+château dont les dépendances, formant une vaste enceinte, se liaient
+avec le tombeau de Metella. Celui-ci en était comme le donjon et la
+citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est
+la disposition des fenêtres des bâtiments du moyen âge. Elle indiquait à
+quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propriétaire.
+Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unité: c'était une colonne
+placée au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant
+la construction en quatre parties égales, était supposée le symbole de
+l'égalité. De cette croix aux fenêtres est venu pour nous le mot croisée
+pour le mot fenêtre. Tous les châteaux, en Allemagne, ont des fenêtres à
+une colonne, parce que l'on y était Gibelin. Les créneaux étaient
+simples ou divisés en deux parties, suivant qu'on était Gibelin ou
+Guelfe.</p>
+
+<p>Une circonstance particulière à l'ouverture du tombeau de Cecilia
+Metella mérite d'être rapportée ici. Le corps de cette Romaine se trouva
+intact; et, comme le peuple, à Rome, prend pour un signe de sainteté ces
+conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prétendue
+sainte n'occasionnât des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre.
+C'est sous Paul III Farnèse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage
+de Cecilia Metella est encore aujourd'hui déposé dans la cour du palais
+Farnèse.</p>
+
+<h4>DEUXIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Le 25 novembre s'exécuta une seconde course avec M. Visconti. Nous
+sortîmes par la <i>porta Pia</i>, qui mène dans la Sabine. Nous fûmes, sans
+nous arrêter, jusqu'au mont Sacré, petite hauteur située sur la rive
+droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira,
+mécontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et résolu
+d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses
+ancêtres étaient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome
+qu'eut lieu cet événement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de
+Virginie. Des négociations eurent lieu entre le sénat et le peuple. On
+lui promit des magistrats spéciaux pour défendre ses droits. De là
+l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont
+Sacré et sur le bord de la route. Ils furent élevés, l'un à Ménénius
+Agrippa, qui avait ramené le peuple, l'autre à Anna Perenna, qui l'avait
+nourri pendant son séjour sur le mont Sacré, et dont le nom pourrait se
+traduire par union perpétuelle. En commémoration de l'événement du mont
+Sacré, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux
+frais des patriciens. La rivière l'Anio, venant de Tivoli, où elle a
+formé des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre
+plus bas. En arrière sont les coupures et les escarpements exécutés pour
+rendre défensifs ces coteaux. Le pont qui y est bâti se nommait
+autrefois Nomentanus. Détruit par les Goths et rétabli par Narsès, leur
+vainqueur, il prit le nom de ce général. Le pape Nicolas V fit
+construire la tour qui en rend maître.</p>
+
+<p>En nous rapprochant de la ville, nous vîmes un colombarium découvert
+depuis peu d'années. Un grand espace paraît avoir été consacré à en
+recevoir plusieurs. Celui que nous visitâmes renfermait quatre cents
+urnes. Des peintures et des inscriptions le décorent. Il y a des
+inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait
+déposé les cendres de son fils, âgé de vingt-deux ans dit: «Je fais pour
+toi ce qu'il eût été dans l'ordre que tu fisses pour moi.» Une autre
+dit: «Celui dont les cendres sont recouvertes a vécu quatre-vingts ans,»
+et ajoute: «C'est bien.»</p>
+
+<p>Après le colombarium, nous fûmes voir l'église de Sainte-Agnès, garnie
+de colonnes antiques de dimensions et d'ordres différents, tirées de
+monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agréable à
+l'oeil. Il y a des travées supérieures. Elles étaient, dans la primitive
+Église, exclusivement occupées par les femmes. Cette église fut bâtie
+par Constantin. La statue représentant la sainte était en albâtre
+oriental; on lui a substitué une tête, des mains et la partie inférieure
+du corps en bronze. Une tête très-belle, très-expressive, dernier
+ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette église. À côté est un
+ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous
+ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous
+détruits, excepté celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut
+converti en église. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes
+dépareillées. Elle rappelle l'église située près de Noura, dans le
+royaume de Naples, on bien le beau péristyle du palais de Caserte,
+au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaïques dans cette
+rotonde, comme aussi des mosaïques du style byzantin dans l'église de
+Sainte-Agnès.</p>
+
+<p>En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous
+laquelle nous passions était inachevée. Il nous raconta, à cette
+occasion, que le dessin en avait été fourni par Michel-Ange au pape Pie
+IV, du nom de Médicis. Ce pape n'était point de la maison de Médicis,
+mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait
+rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de
+vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du
+père du pape. On s'aperçut de l'intention avant la fin des travaux, et
+ils furent suspendus.</p>
+
+<p>Nous terminâmes notre journée en visitant la villa Colonna. Le mont
+Quirinal avait été coupé à pic par Néron, du côté qui regardait le champ
+de Mars. Cet escarpement était revêtu en marbre. Sur la plate-forme
+était un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses
+morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du
+fronton et de l'architrave, sont encore sur place et ornés du plus beau
+travail. Près de là sont les thermes de Constantin, excavés dans la
+montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont
+devenus une propriété de la maison Colonna. En général, les grandes
+maisons se sont attribué, dans le moyen âge, les édifices publics. C'est
+à ce titre que le théâtre de Marcellus est resté la demeure en même
+temps que la forteresse de la maison des Orsini.</p>
+
+<p>C'est aux catacombes existantes auprès de l'église de Sainte-Agnès que
+l'on proposa à Néron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que,
+tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement à voir la
+lumière. Il passa l'Anio, se réfugia dans la maison de Phaon, son
+affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon était dans
+l'emplacement où se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del
+Gregorio.</p>
+
+<p>Le séjour des catacombes était respecté, à Rome, par les dépositaires du
+pouvoir. Le malheur auquel s'étaient condamnés ceux qui les habitaient
+les rendait en quelque sorte sacrées. Peut-être aussi craignait-on
+d'empiéter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans
+leur empire.</p>
+
+<h4>TROISIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Le 27 novembre, nous fûmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne à
+Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les
+directions. Le pays est ondulé, et présente à la vue des lignes
+agréables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes.
+Ses champs sont d'une fertilité extrême. La terre est excellente et rend
+vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de
+la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre.
+Nous traversâmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprès du
+tombeau élevé à Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du
+sénat. Le discours à sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est
+gravé sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions
+approchant de celui de Cecilia Metella. Il a été converti en poste
+militaire du temps de Paul II, pour la défense des approches de Tivoli,
+et cette circonstance l'a conservé.</p>
+
+<p>Les monuments anciens échappés à la destruction n'ont été sauvés que
+lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matériels sont venus les
+protéger. Ainsi les temples, transformés en églises et surmontés d'une
+croix, sont devenus sacrés. Le théâtre de Marcellus, devenu une
+habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il
+n'y a que le Colisée qui fasse exception. Encore, pendant un certain
+nombre d'années, a-t-il joué le rôle de forteresse entre les mains des
+Frangipani; mais ensuite, pendant bien des siècles, il a été livré à la
+destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est étendue
+sur lui.</p>
+
+<p>De là nous sommes allés à la ville Adrienne, située à peu de distance du
+tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour
+de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulière pensée de la
+composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visités. Il
+bâtit le Poecile tel qu'il existait à Athènes. C'était une double
+galerie ouverte, dont le toit était supporté d'un côté par des colonnes.
+Le mur qui séparait les deux galeries était couvert de peintures
+semblables à celles existant dans le même lieu à Athènes et représentant
+les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son étendue. Il
+bâtit aussi le Lycée, l'Académie, etc. Il creusa une vallée, qu'il nomma
+la vallée de Tempé, et où il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi
+les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour représenter la
+branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vénus. C'est comme
+une espèce de naumachie, où il y avait des chambres sous l'eau,
+consacrées, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais
+proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses,
+sont immenses et présentent de très-grandes masses. Le pays, qui est
+fort accidenté, offre de très-belles vues. L'enceinte des jardins était
+de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouvé l'immense
+cuve de porphyre placée au musée du Vatican. Cette villa d'Adrien était
+remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter à Rome
+pour décorer les bains qu'il y fit bâtir.</p>
+
+<p>Nous fûmes ensuite à Tivoli. Rien n'est plus pittoresque que la vue du
+cours de l'Anio, de la cascade, du canal double, nouvellement creusé
+pour assurer la conservation de la ville. Il a donné naissance à une
+nouvelle cascade, très-abondante et très-belle. Le temple de Vesta, dont
+la colonnade est bien conservée, embellit beaucoup le paysage et lui
+donne un caractère tout particulier. Je descendis et je m'approchai de
+la grotte de Neptune, qu'une forte crue a détruit depuis. Je revins au
+temple de Vesta. Le petit temple de la Sybille qui le touche, a été
+transformé en une église sous l'invocation de saint Georges.</p>
+
+<p>Le temps était mauvais et la journée avancée; je ne fus pas voir les
+cascatelles et les usines; mais, à un autre voyage, j'allai les
+contempler. Leur effet est admirable. Elles sont produites par une
+branche de l'Anio, qui, en traversant par un canal souterrain toute la
+montagne de Tivoli, tombe d'une grande hauteur, et fait mouvoir de
+nombreuses usines, établies dans le palais de Mécène, encore debout. Je
+vis la villa d'Este, appartenant autrefois au cardinal d'Este,
+protecteur de l'Arioste. La position est très-belle, et la vue
+extrêmement remarquable. Les grands accidents de terrain, les
+escarpements, les eaux abondantes, de beaux arbres et de prodigieux
+cyprès, font un ensemble rempli de grandiose; mais la plupart des
+statues, des bas-reliefs et des divers ornements du jardin sont du plus
+mauvais goût. Il y a cependant quelques fresques estimées dans la
+maison.</p>
+
+<p>Dans cette journée, j'ai encore vu deux choses remarquables. La première
+est la colonne élevée devant Sainte-Marie-Majeure, au lieu où
+l'ambassadeur de Henri IV fit abjuration, au nom de ce prince, et reçut,
+dans la posture la plus humiliante et la corde au cou, l'absolution du
+pape Sixte V. L'autre, aux trois quarts du chemin de Rome, à Tivoli, est
+un ruisseau d'eau sulfureuse, qui ressemble à une rivière, et pourrait,
+près de sa source, servir à des établissements de bains d'une grande
+importance. Ces eaux étaient fréquentées autrefois; elles ont rendu la
+santé à Auguste. Des embarras dans leur écoulement avaient formé un lac,
+où des dépôts successifs ont formé une couche de pierre, une croûte dure
+qui couvre la terre et s'oppose à la végétation. Un canal, fait aux
+dépens du cardinal d'Este, a donné une issue aux eaux, et la plaine
+s'est trouvée depuis à découvert; mais elle est improductive. En
+enlevant la croûte de dépôt, on retrouve la terre végétale et la
+fertilité.</p>
+
+<h4>QUATRIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Le 4 décembre, nous vîmes la voie Ostensienne et les antiquités placées
+aux environs. Nous commençâmes par l'église de Saint-Paul hors des murs.
+Elle fut détruite par un incendie il y a dix ans; mais la piété des rois
+de l'Europe et le zèle des papes en ont commencé la restauration. Cette
+église, bâtie par Constantin, embellie et augmentée par Honorius et
+Arcadius, était l'objet d'une dévotion particulière. Elle renferme les
+restes de saint Paul, inhumé dans remplacement où elle est bâtie. C'est
+à peu de distance du lieu de son supplice, les Trois-Fontaines, qui est
+consacré par un monastère et deux églises.</p>
+
+<p>Le couvent attenant à l'église de Saint-Paul est de l'ordre des
+Bénédictins et a été la demeure de Pie VII, alors simple moine. Cette
+église était d'une richesse extrême en matériaux. Des colonnes de
+porphyre, de granit d'Égypte et de marbre de Grèce la décoraient. Un
+incendie violent a presque tout anéanti. Le plafond, en bois de cèdre,
+devenu très-sec par la succession des siècles, s'enflamma si
+promptement, qu'en peu de moments tout fut réduit en cendres et qu'aucun
+secours ne put arrêter le mal. La chute de ces bois enflammés produisit
+entre les murs une telle chaleur, que toutes les colonnes furent ou
+détruites ou en grande partie altérées, et la porte de bronze, qui était
+d'un beau travail, entra elle-même en fusion. Ces colonnes de marbre ne
+laissent intacts que des débris, dont la réunion a servi à rétablir
+quatre colonnes, destinées à rappeler, par leurs dimensions et leurs
+ornements, les anciennes colonnes, qui étaient au nombre de dix-huit.
+Les colonnes nouvelles sont de granit du Simplon, des plus grandes
+dimensions, des plus admirables proportions, ainsi que du travail le
+plus parfait. Elles ont été fournies par l'empereur d'Autriche et
+transportées par le canal de Pavie, le Pô, la mer et le Tibre. Le
+travail est conduit avec une grande activité, et, dans une douzaine
+d'années, cette église sera terminée et plus belle qu'elle n'était. Elle
+sera pavée avec les débris des anciennes colonnes de granit. La
+colonnade du portail sera changée; une autre colonnade extérieure, de
+trente-six colonnes, la décorera, et masquera ou déguisera ce que les
+contre-forts ont de désagréable et de défectueux à la vue. Enfin elle
+reprendra sa place parmi les plus beaux monuments de la chrétienté.
+C'est la plus grande église de l'Italie après Saint-Pierre et la
+troisième de l'Europe. Des belles mosaïques du style byzantin qui
+existaient, la plus grande partie a échappé aux ravages de l'incendie;
+elles ont été parfaitement réparées. Le corps de saint Paul a été sauvé
+et est resté intact au milieu des désastres. La dépense des
+constructions est de trois cents écus romains par semaine; ainsi la
+main-d'oeuvre coûtera encore, en supposant un travail de douze ans, une
+somme de huit cent soixante-trois mille francs. On assure que les fonds
+nécessaires sont faits ou à peu près.</p>
+
+<p>En retournant à la ville, M. Visconti nous a fait remarquer une petite
+chapelle, où un bas-relief représente saint Pierre et saint Paul
+s'embrassant et se disant adieu au moment où l'un et l'autre marchaient
+au supplice: saint Paul vers remplacement des trois fontaines qui
+surgirent, dit-on, tout à coup dans les lieux qu'arrosa son sang; saint
+Pierre vers le Janicule. Saint Paul, étant citoyen romain, fut décollé;
+saint Pierre, étant Juif, fut crucifié.</p>
+
+<p>La porte de la ville a des tours rondes, bâties par Bélisaire. Le
+tombeau de Caïus Cestius, citoyen romain qu'aucune dignité n'a fait
+connaître, vivait du temps d'Auguste. Il ordonna, par son testament, de
+construire la pyramide qui porte son nom pour lui servir de tombeau.
+Elle dut être achevée dans une année et recouverte en beau marbre de
+Grèce. Le massif est composé de tuf réduit en poudre, mêlé avec de la
+chaux, ce qui en fait un corps dur et compacte. La chambre sépulcrale
+était peinte, et il reste encore des fresques intactes, représentant des
+Victoires, figures allégoriques se rapportant à la secte philosophique à
+laquelle appartenait Caïus Cestius. Cette secte considérait la vie comme
+un combat et la mort comme un triomphe. Un beau sarcophage en porphyre
+s'y trouvait; il est maintenant chez le prince Borghèse. C'est le pape
+Alexandre VII qui a fait ouvrir ce tombeau et découvrir les environs.</p>
+
+<p>Près de là sont les tombeaux des individus morts à Rome et n'appartenant
+pas à la religion catholique: ce sont particulièrement ceux des Anglais.
+Leur réunion présente à l'oeil quelque chose d'élégant et de bon goût.
+On y lit les noms de gens connus, entre autres celui de Scheller, ami de
+lord Byron; celui du fils de Goethe, enfin de miss Bathurst, qui a péri
+par accident au moment où elle allait se marier.</p>
+
+<p>Nous fîmes le tour du mont Testacio. Il est composé uniquement de
+l'agglomération de débris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modèle
+de ceux qui servaient à renfermer les tributs envoyés à Rome. Après les
+avoir reçus, on versait l'argent au trésor, et ils étaient brisés. La
+montagne entière est composée de ces débris. La surface seulement ayant
+été constamment et depuis beaucoup de siècles soumise à l'action de
+l'atmosphère, s'est décomposée, et, la végétation ayant produit des
+détritus, il en est résulté la formation d'une couche fort mince de
+terre végétale. Les Romains modernes y ont pratiqué des caves où des
+dépôts considérables de vins sont placés, et ces souterrains sont
+précédés de constructions qui forment des celliers fermés avec des
+portes. Des fêtes populaires, au mois d'octobre, des espèces de
+bacchanales, y sont célébrées par les femmes du quartier transtevérin.</p>
+
+<p>Après le mont Testacio, nous suivîmes la rive gauche du Tibre, et nous
+passâmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occupé aujourd'hui par une
+villa appartenant à l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adossées à
+la montagne, sont des maçonneries antiques considérables. Ces ruines
+sont les restes des anciens magasins de blé qui existaient à Rome.
+Placés ainsi près du Tibre, ils étaient bien situés. À peu de distance
+est un emplacement consacré autrefois au dépôt des marbres venant de
+Grèce. La destination en est toujours la même, mais les marbres
+aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom même n'est pas changé.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes à l'église de la Madonna della Scola. Ce nom lui
+vient de ce que saint Augustin y a enseigné. Cette église était
+autrefois un temple élevé par Octavie, soeur d'Auguste et femme
+d'Antoine, à la pudicité patricienne. Ce monument est d'un beau style,
+et les détails de l'architecture sont d'un travail achevé. Comme église,
+elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hiérarchie dans
+toute sa rigueur. La surface de l'église est divisée en trois parties
+dans sa longueur, et chacune a un niveau différent. La première, à
+l'entrée et la plus basse, était pour le peuple; la seconde, plus
+élevée, pour les diacres et les aspirants à la prêtrise; la troisième,
+plus élevée encore, renfermant l'autel avec le choeur et environnée
+d'une grille basse, était uniquement réservée pour les prêtres. C'était
+un sacrilége pour un laïque d'y entrer. Deux chaires en marbre, placées
+au milieu de l'église, servaient, l'une pour lire l'épître, l'autre pour
+lire l'évangile. Un plateau rond, en marbre sculpté, figurant un masque
+et ouvert aux yeux, à la bouche et au nez, est placé sous le péristyle.
+Ce plateau servait probablement à l'écoulement des eaux de quelque
+égout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus
+coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en étaient
+la victime et perdaient la main aussitôt. Cette superstition a fait
+donner à cette église le nom de Madonna della Verita.</p>
+
+<p>En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entouré de
+colonnes cannelées d'une belle conservation. Le marbre dont il est
+revêtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le
+temps de la république, on n'employa pas cette matière précieuse. Il y a
+dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a été converti en une
+église sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil.</p>
+
+<p>À peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome
+probablement, élevé par le sixième roi de Rome, Servius Tullius, à la
+fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protégé et
+fait monter sur un trône, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un
+goût parfait, d'une architecture pure et élégante. Il a été converti en
+église sous le nom de Sainte-Marie-Égyptienne. On a réuni le péristyle
+au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'église; mais, si
+ce mur était détruit, le temple reparaîtrait dans toute sa pureté.</p>
+
+<p>M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y
+avait trois espèces de temples dont la forme était toujours circulaire:
+1° ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, représentait la terre, supposée
+ronde par les anciens; 2° ceux du soleil, parce que le soleil, chaque
+jour, faisait le tour de la terre; 3° ceux d'Hercule, parce qu'il avait
+purgé la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le
+tour du monde. À cela je répondrai que les anciens n'avaient nullement
+l'idée absolue que la terre fût ronde, et que toutes les géographies
+anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu
+cette idée, inspirée par son génie. J'ajouterai que tous les temples
+élevés au soleil n'étaient pas circulaires, car celui d'Héliopolis
+(Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au
+contraire, il était carré. Ces deux observations me prouvent qu'il ne
+faut pas s'abandonner aveuglément aux suppositions, aux observations
+trop généralisées et aux systèmes des antiquaires.</p>
+
+<p>Près du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347,
+pendant que Clément VI avait fixé sa résidence à Avignon, et par suite
+des maux dont les Romains étaient affligés, il se fit déléguer
+l'autorité suprême à Rome sans employer la violence et par la seule
+puissance de son éloquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut
+investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration,
+d'abord salutaire pour les Romains, devint bientôt tyrannique. Renversé
+à la suite d'excès dont il s'était rendu coupable, il dut sa
+conservation à la fuite. Poursuivi par le pape Clément VI et menacé de
+périr, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il
+gagna la confiance. Investi du même pouvoir, il en abusa de nouveau et
+fut assassiné au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de
+Pétrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du réveil
+des beaux-arts et une espèce de renaissance du goût.</p>
+
+<p>En face est le pont rompu. C'était le pont sénatorial où se passaient
+des cérémonies dans quelques circonstances. Il est situé à un coude du
+Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Réparé plusieurs fois, il a
+toujours été renversé. À ce point où la direction du fleuve change, le
+courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, à
+quelque distance, les piles du pont où Horatius Coclès arrêta les
+troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont
+derrière lui.</p>
+
+<p>L'île située au-dessus était du temps des Romains consacrée à recevoir
+les malades qui venaient y chercher la santé. Elle renferme encore
+aujourd'hui le meilleur hôpital de Rome.</p>
+
+<p>Nous terminâmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant
+quatre côtés que Septime-Sévère avait fait construire au milieu d'une
+place destinée au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux
+négociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il était revêtu
+de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Très-près de là est
+un autre monument élevé par le commerce à Septime-Sévère, en
+reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument présente deux
+choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employés
+aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux
+objets employés dans notre culte; ensuite une inscription où Géta, fils
+de Septime-Sévère, avait son nom. Elle fut remplacée, sous le règne de
+Caracalla, son frère et son assassin. On reconnaît le travail qui a
+effacé, et ce qui fut substitué en caractères de dimension moins grande.
+Des louanges sont prodiguées au fratricide. On voit aussi vide la place
+que l'image de Géta occupait sous les aigles des légions. Le Janus a été
+conservé, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le
+monument du commerce a été sauvé, parce qu'il a servi de contre-fort à
+un clocher. Enfin, nous vîmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin,
+magnifique égout où un char chargé de foin pouvait passer. Il a éprouvé
+un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore à l'usage
+auquel il fut d'abord destiné; il est même indispensable à la salubrité
+de Rome.</p>
+
+<h4>CINQUIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Le 14, nous visitâmes le mont Esquilin et nous nous rendîmes à la porte
+Maggiore qui prend son nom de la proximité de l'église de
+Sainte-Marie-Majeure. En route, M. Visconti nous fit remarquer un arc de
+triomphe construit, dit-on, par Gallien, empereur, à l'occasion d'une
+prétendue victoire remportée sur Sapor, roi de Perse, et d'un triomphe
+qui en fut la suite. Ce monument est sans grandeur; mais, s'il a été
+élevé à l'occasion d'une victoire imaginaire, il est encore assurément,
+malgré sa mesquinerie, beaucoup trop beau. De là nous allâmes voir
+l'ancien temple de Minerva-Medica: c'est un ouvrage de Domitien. Ce
+temple faisait partie du palais occupé par cet empereur. Il l'appelait
+grain d'or, en opposition au palais d'or de Néron. Il est de grande
+dimension, de forme ronde et d'une élévation considérable. Revêtu alors
+en marbre, il ne reste aujourd'hui que le massif de briques.</p>
+
+<p>La porte Majeure, placée dans le voisinage, était primitivement un
+passage au travers de l'aqueduc construit par Claude. Le chemin de
+Preneste arrivant perpendiculairement sur cet aqueduc, il fallait le
+traverser. Claude voulut que ce passage présentât à la vue quelque chose
+de majestueux. En conséquence, on construisit cinq arches avec fronton.
+Deux étaient pour le passage des voitures, trois pour celui des piétons.
+Il y a beaucoup de grandeur dans cette construction. Elle est de l'ordre
+d'architecture connu sous le nom d'ordre rustique, employé aux monuments
+qui n'étaient destinés ni aux dieux ni aux hommes, mais consacrés aux
+choses et aux animaux. Son caractère propre, c'est que la coupe des
+pierres n'avait d'autre but que la solidité des monuments, et aucun
+parement à la surface. Les colonnes avaient cependant des chapiteaux
+ornés, mais elles ne se composaient que de tronçons dégrossis. Claude
+fit construire l'aqueduc soutenu par ces arcades, et qui amenait l'eau
+Claudia, venant de l'Anio-Nuovo. Il réunissait l'eau de trois aqueducs.
+Cet aqueduc fut rétabli par le pape Sixte-Quint, et l'eau reçut le nom
+de <i>aqua felice</i>, du nom de religion Felice, qu'avait porté, comme moine
+cordelier, Sixte-Quint. Quand Aurélien construisit l'enceinte actuelle
+de Rome, il fit servir, autant que possible, les constructions
+existantes à cet usage. En conséquence, les murs de la ville furent
+appuyés à l'aqueduc, qui se trouva ainsi en faire partie. L'architecture
+couvrant le passage ménagé sur la route de Preneste est en partie
+masquée par la maçonnerie de cette époque, et ce passage devint la
+porte existante aujourd'hui.</p>
+
+<p>Nous suivîmes l'enceinte extérieurement. Nous vîmes les brèches faites
+par Totila quand il s'empara de Rome. Nous contournâmes un espace
+semi-circulaire, faisant partie de l'enceinte. Il est décoré de colonnes
+dont les proportions sont élégantes, et qui, comme les murailles, sont
+construites en briques. C'était un amphithéâtre connu sous le nom
+d'<i>Amphitheatrum castrense</i>. Il est du temps de la république et servait
+de lieu d'exercice pour les soldats. Là aussi il y eut des brèches
+faites par Totila. Nous arrivâmes à la porte de Saint-Jean. À peu de
+distance est la porte <i>Asinaria</i>, à laquelle celle-ci a été substituée.
+La porte Asinaria servit à l'entrée de Totila; les soldats isauriens,
+chargés de la garde, la lui livrèrent par trahison. Depuis cette époque,
+elle a été et elle est restée murée.</p>
+
+<p>Nous vînmes à Saint-Jean-de-Latran. Sur la place il reste une partie de
+monument qui faisait partie d'un vaste édifice. La partie extrême en
+cul-de-lampe est seule debout et restaurée; une mosaïque du goût
+byzantin s'y trouve. Jésus-Christ est représenté avec ses douze apôtres,
+et, dans les parties latérales, Charlemagne reçoit la couronne impériale
+des mains du pape. C'est dans cet édifice qu'il fut couronné. Nous
+visitâmes l'église et le palais de Latran. Le baptistère est de
+construction antique; c'était la partie du palais romain où étaient les
+bains. Bien de plus beau et de plus élégant que l'architecture de ce
+bâtiment; rien de plus riche que les matériaux. De belles colonnes de
+granit rouge sont à l'entrée; des colonnes de porphyre et de marbre
+forment deux cercles concentriques et composent les lignes de
+l'intérieur. Un superbe vase en basalte est au centre; c'est là que
+Constantin fut baptisé par le pape Sylvestre. Il est consacré au baptême
+de tous les catéchumènes, et, chaque année, le samedi saint, il y a une
+cérémonie solennelle de juifs convertis à la foi chrétienne, à laquelle
+préside le cardinal-vicaire.</p>
+
+<p>Du baptistère, nous fûmes à l'église de Saint-Jean. Elle est belle et
+vaste, ornée de fresques estimées. Des statues de saints la décorent,
+et, quoique d'un travail médiocre, ces statues, de très-grande
+dimension, font un bel effet. Comme le plus grand nombre des églises de
+Rome, elle n'est pas voûtée, et son plafond est en bois orné, sculpté et
+doré. Diverses chapelles y servent à la sépulture des grandes familles
+de Rome. Celle de Corsini est la plus remarquable: elle renferme un
+sarcophage en porphyre de la plus grande beauté. Les cendres d'Agrippa y
+étaient déposées autrefois; aujourd'hui il contient la dépouille
+mortelle de Clément XII, de la famille Corsini, qui a régné dans le
+dix-septième siècle.</p>
+
+<p>L'église de Saint-Jean renferme les têtes de saint Pierre et de saint
+Paul: elles sont déposées dans une châsse au-dessus du maître autel.
+L'église de Saint-Jean est la première de Rome et de la chrétienté;
+c'est l'église du pape, celle de son siége comme évêque de Rome.</p>
+
+<p>À l'entrée de l'église, sous le péristyle, il y a une statue de Henri
+IV, élevée à l'occasion de son abjuration. Les rois de France ont le
+titre de premier chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Sur leur demande, les
+rois d'Espagne ont obtenu d'être premiers chanoines de
+Sainte-Marie-Majeure.</p>
+
+<p>Un palais est joint à l'église; le pape actuel le fait réparer pour
+pouvoir l'habiter pendant quelques mois chaque année. Il est beau,
+simple et convenable, sans être immense. Il y a une grande quantité de
+fresques plus ou moins estimées, et un tableau d'une très-grande
+dimension, représentant le martyre de saint André, copie d'une fresque
+du Dominiquin, faite par Silvagni, et qui est remarquablement beau pour
+le dessin, s'il ne l'est pas pour le coloris.</p>
+
+<p>Voici par quelle suite d'événements le palais de Latran est devenu le
+siége et le séjour des papes. Néron, faisant construire la maison d'or,
+s'était établi à Ostie. Ce séjour le fatiguant, et voulant revenir à
+Rome, il demanda quelle était la plus belle maison de particulier. On
+lui indiqua celle d'un patricien nommé Latran. Le patricien fut
+proscrit, sa maison confisquée et habitée par Néron. Elle devint le
+séjour de plusieurs empereurs, et, entre autres, celui de Marc-Aurèle,
+qui, vivant en philosophe et sans faste, la préférait au palais du mont
+Palatin. Sa statue, qui, aujourd'hui, décore la place du Capitole, y fut
+placée. Constantin habita ce même palais, et, en quittant Rome, il en
+fit donation au pape Sylvestre. On crut pendant longtemps que cette
+statue représentait Constantin, et ce fut ce qui la sauva.
+Saint-Jean-de-Latran est situé entre les monts Esquilin et Cælius. Le
+palais de Saint-Jean-de-Latran a été rebâti par Sixte-Quint, le même
+pape qui remit en valeur et en produit les aqueducs servant aujourd'hui
+sur la rive gauche du Tibre. Ce pape, qui a laissé un si grand nom, n'a
+régné que cinq ans. Élu en 1585, il est mort en 1590.</p>
+
+<p>Nous finîmes notre journée en visitant le temple élevé à Claude lors de
+son apothéose. C'est une rotonde d'une architecture élégante et simple,
+composée de deux rangs de colonnes en corde concentrique; elles étaient
+à jour; un dôme les couvrait. La voûte ayant été détruite, et les
+ouvriers n'étant pas assez habiles pour la rétablir dans ses
+dimensions, deux colonnes, plus grandes que les autres, et également de
+granit gris, furent placées dans l'intérieur pour soutenir un arc qui
+porte la toiture. Ce monument, quoique beau, manque de grâce, parce que
+l'élévation n'y est pas proportionnée au diamètre. C'est aujourd'hui une
+église sous l'invocation de saint Étienne (le Rond). Une suite de
+fresques couvre tout le pourtour du mur circulaire et des chapelles, et
+représente les martyrs avec leurs noms et le genre de leur supplice.
+C'est une suite de tableaux dont la vue produit des sensations pénibles.</p>
+
+<p>J'ai oublié de noter dans ce journal qu'en nous rendant à la porte
+Maggiore M. Visconti nous fit remarquer une porte murée qui donnait
+entrée dans un jardin appartenant à un magicien dans le dix-septième
+siècle, et où, dit-on, des sortiléges s'opéraient. Les montants de la
+porte, ainsi que les chapiteaux, sont en marbre blanc sculpté; des
+lignes cabalistiques s'y trouvent avec des inscriptions de diverses
+natures: mais il y en a une qu'il est singulier de lire dans une rue de
+Rome. Elle est en bon latin et signifie: Il y a trois choses
+extraordinaires: <i>un Dieu fait homme, une vierge mère, et trois qui ne
+font qu'un</i>.</p>
+
+<h4>SIXIÈME PROMENADE</h4>
+
+<p>Le 18 décembre, nous fîmes notre sixième promenade. Nous retournâmes sur
+la voie Appia. Nous visitâmes la vallée de la nymphe Égérie, vallon qui
+serait délicieux s'il était arrangé, planté et cultivé. Les mouvements
+de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle végétation, et
+tous les éléments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapprochée de
+la ville, il existe un temple élevé au dieu du retour. C'est le point
+d'où les Carthaginois, commandés par Annibal, ont menacé la ville de
+Rome. C'est là qu'est situé le champ mis en vente pendant que les
+Carthaginois y étaient campés et dont la valeur ne fut nullement
+diminuée par cette circonstance. Le temple marque les limites où
+s'arrêtèrent les ennemis, et d'où ils partirent pour s'éloigner. Il est
+petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de
+la république, décoré de colonnes à huit faces. Il y avait des statues
+intérieurement. Des voûtes élevaient son sol à une certaine hauteur, et
+un escalier de quelques marches y conduisait.</p>
+
+<p>En remontant la vallée, à assez peu de distance, on trouve la grotte de
+la nymphe Égérie. Un bois sacré l'entourait. Il reste encore, tout
+auprès de la hauteur, un bouquet de chênes verts composés de jets peu
+âgés, mais qui viennent de souches très-anciennes, et chaque souche
+appartient à plusieurs arbres à la fois et établit ainsi entre eux une
+liaison. Là, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les
+inspirations des dieux, ou plutôt pour rendre ses résolutions sacrées
+aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creusée dans le tuf et d'où
+sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans
+doute à toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient
+des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple à
+quelques pas de là. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but
+d'effacer les souvenirs de la république, qui aimait à embellir Rome et
+voulait rappeler son nom constamment à l'esprit du peuple par la vue de
+ses ouvrages, fit revêtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue
+de marbre blanc, représentant la nymphe Égérie, y fut placée. Elle est
+mutilée, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue
+occupant encore la place où elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau
+au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bâti et dédié aux bonnes
+inspirations législatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait
+du prix à voir son nom rapproché de celui de Numa. Il ambitionnait
+d'être considéré comme le second législateur de Rome. Il cherchait à se
+placer dans l'opinion, relativement à Jules César, dans des rapports
+semblables à ceux qui avaient existé entre Numa et Romulus. Aussi fit-il
+exécuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de
+marbre cannelées d'un beau travail, pour lui donner un péristyle. Ce
+péristyle a été réuni au temple par un mur, et les colonnes y sont
+renfermées en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un
+ermite.</p>
+
+<p>À quelques pas de là sont des cavernes creusées de main d'homme et assez
+profondes. Le sol étant de tuf, ce travail a été facile. Ces grottes ont
+servi de demeure aux aborigènes. Des divisions font voir que plusieurs
+familles ont pu les habiter simultanément. Dans tous les pays où le
+climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherché un
+logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les
+pays les plus favorisés par la nature, et où le climat est constamment
+doux, ils ont cherché un abri à la surface de la terre, en construisant
+leur demeure légèrement avec du bois. Il en résulte des points de départ
+différents pour l'architecture, et une différence marquée dans les
+éléments qui la composent. Les Grecs ont ignoré les arts consacrés dans
+les premières constructions romaines, et ont employé les colonnes et
+les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placés
+perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons.</p>
+
+<p>Nous revînmes en arrière, et nous fûmes visiter le cirque de Caracalla.
+C'est le seul monument de ce genre resté assez intact pour faire juger
+de la manière dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situé
+dans Rome, était beaucoup plus grand, mais il est entièrement détruit.
+Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il était renfermé
+dans une construction en maçonnerie soutenant huit ou dix gradins en
+amphithéâtre, au-dessus de voûtes qui formaient un corridor. Ce
+corridor, embrassant tout le développement du monument, donnait les
+moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de
+l'empereur, placée au côté gauche, était à un tiers de la longueur
+environ. Douze entrées, contenant chacune un char, occupaient
+l'extrémité, et ces douze chars, à un signal donné, partaient en même
+temps. Ils devaient faire un nombre de fois déterminé le tour du cirque.
+Une épine (construction intérieure) était élevée au milieu et dans la
+longueur du cirque, de manière à séparer les deux routes de l'aller et
+du retour, et à forcer les chars à en suivre tout le développement.
+Comme il y aurait eu, en suivant le point de départ des chars, une
+distance inégale à parcourir, si les loges qui les contenaient avaient
+été placées sur une ligne perpendiculaire à l'axe, cette ligne était
+suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrémité de l'épine la plus
+rapprochée du point de départ était plus près du côté gauche que du côté
+droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du
+départ, le mouvement commençant par la droite. Au-dessus des loges et en
+arrière, était placée une maison où beaucoup de prostituées se rendaient
+et se livraient à leur profession. En arrière du cirque étaient placées
+les écuries, et de côté aussi un mur d'une grande élévation, recouvert
+de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les
+généalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et
+qui avaient triomphé. Extérieurement était un pavillon impérial, où
+l'empereur se rendait avant les courses, et où il se reposait pendant
+les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille
+spectateurs.</p>
+
+<p>En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement
+de route où il existe encore un Trivium. C'était un monument placé à
+tous les carrefours. Ordinairement composé d'une fontaine, ornée de
+trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en
+faveur des passants la bonne direction, la sûreté et la santé. À
+Pompéia, à ces carrefours on avait placé des puits.</p>
+
+<p>La porte Appienne, ou de Saint-Sébastien, est revêtue en marbre à sa
+base. Elle est la même qu'Aurélien fit construire; mais elle fut
+exhaussée et augmentée de tours par Bélisaire.</p>
+
+<p>Rentrés dans l'enceinte, nous nous arrêtâmes pour voir les tombeaux de
+la famille des Scipions. Dans ce lieu était le temple de Mars <i>extra
+muros</i>. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des
+puissances qui n'étaient pas les alliées des Romains. La famille de
+Scipion reçut comme distinction la faveur d'établir le lieu de sa
+sépulture près de ce temple. On pénètre dans des souterrains excavés
+dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y
+trouvent et font connaître les noms de ceux qui y ont été placés. Ces
+inscriptions sont en général très-vaines, très-louangeuses et
+très-emphatiques.</p>
+
+<p>Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des
+anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté
+au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de
+ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des
+esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible,
+les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec
+des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette
+cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que
+l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les
+conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les
+recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite
+des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on
+demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de
+justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on
+lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il
+éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir
+pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que
+commanderaient les circonstances.</p>
+
+<p>Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont
+Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à
+Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était
+dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à
+mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien.</p>
+
+<h4>SEPTIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Le 30 décembre, nous fûmes visiter les Thermes. Nous commençâmes par
+ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empêcha d'y
+entrer. Nous fûmes voir ceux de Trajan, situés sur le mont Esquilin.
+Les réservoirs des eaux sont restés intacts. Ils sont très-vastes, au
+nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur réunion renfermait une
+masse d'eau immense. Des ruines éparses sont encore debout et montrent
+la grande étendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'était une
+suite de salles rondes renfermant des niches où étaient placées des
+statues. Les parois intérieures de ces salles étaient revêtues en
+marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'idée de la
+disposition des citernes et un premier aperçu du développement de ces
+lieux de plaisir.</p>
+
+<p>Nous visitâmes ensuite l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, église
+charmante, d'élégante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul
+morceau, de marbre d'Égine et cannelées. Ce marbre a la propriété, quand
+il est échauffé par le frottement, de dégager une odeur sulfureuse.
+Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments
+modernes, construits avec des débris d'anciens monuments. Dans cette
+circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un même édifice,
+aux thermes de Trajan. Cette église appartient à un couvent de chanoines
+réguliers. Elle renferme le <i>Moïse</i> de Michel-Ange, faisant partie du
+mausolée de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention,
+est d'une beauté extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on
+voit que l'artiste a eu en vue de représenter la puissance et la force,
+et de donner l'idée d'une nature supérieure. La statue du pape s'y
+trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la
+Rovère, qui a eu la pensée de la basilique de Saint-Pierre. Il en
+commença l'exécution sur les dessins et les plans du célèbre Bramante.</p>
+
+<p>De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allâmes voir les thermes de Dioclétien,
+dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a
+été convertie en église sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut
+chargé d'approprier ce local à son usage actuel. On entre par une
+rotonde placée au milieu de la longueur de l'édifice et sur la partie
+latérale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour
+compléter la croix. Huit colonnes de granit égyptien, dont le fût est
+d'un seul morceau, le diamètre de cinq pieds et la hauteur de quarante
+environ, sont placées au-dessous de la coupole principale, située au
+centre de l'église. Le terrain ayant été exhaussé pour empêcher
+l'humidité, ces colonnes sont enterrées de plusieurs pieds, et à leur
+base on a placé des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit
+qui sont cachés par le sol. En entrant, à droite, il y a une belle
+statue colossale de saint Bruno. Du côté opposé, correspondant et au
+delà, on voit une superbe fresque du Dominiquin, représentant le martyre
+de saint Sébastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris fût aussi vif
+et aussi beau. Elle a été tirée d'ailleurs et transportée avec le mur
+qu'elle revêtissait. Une ligne méridienne est tracée sur le sol de cette
+église.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans le cloître des Chartreux. Il est très-vaste et a cent
+colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine
+au centre. Trois magnifiques cyprès, plantés, dit-on, par Michel-Ange,
+l'ombragent. L'un d'eux a été frappé plusieurs fois par la foudre. Tout
+cet espace et un autre, extérieur au jardin, toute la place en avant de
+l'église, faisaient partie des thermes de Dioclétien et appartenaient à
+leur enceinte.</p>
+
+<p>On aurait une fausse idée de ces établissements si l'on renfermait
+l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui
+chez nous. Les bains n'étaient qu'un accessoire, un moyen spécial et un
+prétexte de jouissance. Ces lieux étaient consacrés aux plaisirs, à la
+volupté et à toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors
+autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que
+plusieurs milliers de personnes pussent se réunir dans leur enceinte.
+Trois mille pouvaient s'y baigner à la fois. Il y avait des promenades,
+des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les
+genres; des jouissances accumulées offertes au peuple dans des
+dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine à les
+comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant étaient familières aux
+Romains.</p>
+
+<p>Sous la république, il n'y avait aucun de ces établissements. C'étaient
+le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui
+occupaient les esprits et absorbaient toutes les facultés. Quand la
+liberté croula, que les empereurs eurent intérêt à distraire le peuple
+romain des affaires publiques, ils créèrent ces lieux de plaisirs, qui
+devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut élevé
+sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthéon fut
+destiné à en faire partie. L'opinion s'étant révoltée sur l'emploi
+destiné à un pareil monument, il fut converti en un temple à tous les
+dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes
+dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Dioclétien,
+qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers.
+On dit que les thermes découverts à Ostie présentent encore un spectacle
+plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont
+ils consacraient l'existence.</p>
+
+<p>Nous fûmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situés entre le
+Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste était placé dans le même
+lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa bâtie sur ses ruines. Un
+cirque était construit dans le vallon, et un temple à Vénus Ericina se
+trouvait à son extrémité. Ce temple est encore d'une belle conservation,
+et, sauf les ornements dont il était revêtu et les marbres qui le
+décoraient, il est presque intact.</p>
+
+<p>En rentrant, nous visitâmes l'église de la Victoire. Elle a été bâtie à
+l'occasion de la victoire de Lépante, par Paul V, qui l'a mise sous
+l'invocation de saint Paul. Elle est d'une grande richesse en matériaux,
+revêtue entièrement en marbre, et ressemble à une des plus belles
+églises de Venise. En face du palais du Quirinal, nous nous arrêtâmes
+pour voir l'église de Saint-Isidore. L'architecture en est élégante. Ses
+dimensions sont égales à celles du plan horizontal d'un des piliers
+principaux de l'église de Saint-Pierre. On a peine à comprendre leur
+dimension en voyant ce rapprochement.</p>
+
+<p class="mid">NOTE SUR LE SYSTÈME DE MONNAIE EN USAGE DANS LA RÉPUBLIQUE ROMAINE ET
+AVANT LES EMPEREURS.</p>
+
+<p><i>Monnaie de cuivre.</i>--Pièces de douze onces, appelées <i>assi</i>; de six
+onces, appelées <i>senes</i>; de quatre onces, appelées <i>trientes</i>; de trois
+onces, <i>quadrantes</i>; de deux, <i>sixantes</i>; d'une, <i>oussia</i>.</p>
+
+<p><i>Monnaies d'argent.</i>--<i>Denarium</i>, dix assis; <i>quinarium</i>, cinq assis;
+<i>sexcutarium</i>, deux assis et demi. Il n'y avait pas de pièces d'or.</p>
+
+<h4>HUITIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Le 6 janvier, nous fûmes voir l'église de Saint-Laurent hors des murs,
+et les catacombes voisines. L'église est située sur la route de Tivoli.
+Cette église, placée sous l'invocatîon du martyr qui mourut par le
+supplice du feu, fut bâtie par Constantin, et depuis augmentée par le
+pape Honorius. La partie ancienne est belle. Elle a été cependant
+construite avec les débris de monuments plus anciens. Des colonnes de
+marbre du plus bel ordre d'architecture, cannelées, mais de dessins
+différents et étrangers les uns aux autres, y sont rassemblées. On
+reconnaît l'ancienne division destinée à séparer les sexes à l'église.
+La pierre sur laquelle saint Laurent subit son supplice est enchâssée au
+fond du choeur. Cette église est une basilique et possède un autel
+disposé pour que le pape puisse y officier. Comme dans les églises les
+plus anciennes, il y a deux chaires en marbre, l'une pour la lecture de
+l'épître, et l'autre pour celle de l'évangile.</p>
+
+<p>La partie extérieure de l'église, qui a été bâtie par le pape Honorius,
+est ornée de colonnes de granit de différentes dimensions, qui viennent
+de monuments détruits. Cette partie antérieure n'a rien que de
+très-ordinaire et de très-commun. Le plafond est en bois sculpté. Il est
+moderne et ne remonte pas au delà de cent cinquante ans. Le portail du
+péristyle a six colonnes d'ordre corinthien; quatre sont en marbre blanc
+cannelées à cannelure inclinée; deux autres sont en marbre gris et
+unies. Cette église appartient à un monastère de chanoines réguliers
+fort riche. Anciennement ce couvent était un hospice, et des charités
+considérables étaient faites aux indigents. Sous le portait se trouvent
+des fresques assez bien conservées, remontant au douzième siècle. À
+l'entrée de l'église, à droite, on voit une belle cuve carrée en marbre
+antique, revêtue de bas-reliefs superbes qui indiquent les fêtes d'un
+mariage. Elle renferme les restes du cardinal Fieschi.</p>
+
+<p>Près du monastère on construit un vaste cimetière, qui servira à
+recevoir les morts de la partie est de la ville. Il y a trois cent
+soixante-cinq caveaux. Un sera ouvert chaque jour pour recevoir les
+morts de la journée. Chaque caveau a une surface de cent pieds carrés,
+et les caveaux sont fort profonds. Ils pourront renfermer les morts de
+plus d'un siècle. Les caveaux seront scellés de manière à empêcher
+toute profanation. Un mur d'enceinte enveloppe le cimetière;
+intérieurement et inhérents à ce mur, il y aura des caveaux pour former
+des sépultures de famille. Tout cet espace sera ensuite planté. Ce vaste
+établissement réunira la dignité, la piété, le respect que l'on doit aux
+morts, aux mesures de salubrité publique désirables. On ne saurait trop
+donner d'approbation à un pareil arrangement.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans les catacombes voisines. Elles sont profondes et
+d'une étendue immense. Ouvertes dans le tuf, elles renferment une
+quantité immense de tombes dont les corps ont été enlevés. On en a tiré
+d'abord des matériaux pour les constructions, et ensuite elles ont servi
+tout à la fois de demeure pendant leur vie et de lieu de sépulture aux
+premiers chrétiens. Là où fut enterré un martyr se trouve un vase, une
+fiole, où l'on a recueilli son sang. Des autels se trouvent de distance
+en distance. Ils indiquent le lieu où fut enterré un martyr ou un
+pontife, et souvent celui où les restes d'un homme qui fut l'un et
+l'autre ont été déposés. Les autels sont recouverts d'un arc de voûte.
+Il y a une multitude de tombeaux d'enfants morts dans le plus bas âge,
+nés sans doute dans ces mêmes catacombes, et qui ne virent jamais la
+clarté du jour. Diverses rues avec des embranchements s'étendent sous
+la campagne de Rome de ce côté, à une grande distance. On a rassemblé
+dans le cloître du couvent diverses antiquités, tirées de ces
+catacombes. Une très-grande quantité de marbres funèbres porte des
+inscriptions, et les noms de ceux dont ils recouvrirent les restes. Les
+martyrs sont reconnus à deux marques: l'instrument du supplice est
+souvent gravé sur le tombeau, ainsi qu'une colombe représentant l'âme
+qui s'envole et va rejoindre Jésus-Christ, indiqué par un signe de
+convention dont une croix fait partie. Ordinairement ces oiseaux portent
+à leur bec un vase, rappelant celui où le sang du martyr était renfermé.
+Il y a aussi de beaux sarcophages en marbre.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes en ville en passant sous l'aqueduc construit par Auguste,
+qui sert encore aujourd'hui. Nous visitâmes le forum d'Auguste, dont le
+mur d'enceinte, prodigieusement élevé, existe en partie. Cette grande
+hauteur lui a été donnée pour cacher l'intérieur de la vue du mont
+Esquilin, et réciproquement pour que dans les sacrifices le pontife ne
+pût pas voir des choses de mauvais augure. Ce forum renfermait une
+basilique, lieu où l'on rendait la justice, et une place pour le peuple.
+Auguste, en le faisant construire, voulut ôter au peuple l'usage du
+forum républicain et détruire l'influence des souvenirs. Donatien en
+établit un autre, qu'il plaça entre le forum d'Auguste et celui
+construit plus tard par Trajan. Nerva le fit achever, et il porte son
+nom. Il fut dédié à Pallas, et cette divinité y eut un temple. Deux
+belles colonnes connues sous le nom de <i>Colonnacie</i>, enterrées aux deux
+tiers, un bel architrave et un entablement en marbre sont les seules
+choses qui en restent.</p>
+
+<p>Nous terminâmes par le forum de Trajan, certainement un des plus
+admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait
+d'abord d'une immense salle où le préteur rendait la justice et où le
+peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothèque et
+d'un arc de triomphe placé au côté opposé à la colonne. Sous l'arc de
+triomphe était placée une superbe statue équestre de Trajan. La colonne
+érigée à l'honneur de Trajan, et placée près du temple et de la
+bibliothèque, est couverte de bas-reliefs représentant les travaux
+guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa
+hauteur est égale à celle de la partie du mont Quirinal enlevée pour
+aplanir le lieu où le forum est bâti. La colonne a cent vingt pieds de
+hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposés,
+ouverts et taillés intérieurement en escalier. C'est un ouvrage
+admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches.</p>
+
+<p>En nous rendant à Sainte-Marie-Majeure, nous traversâmes un quartier de
+Rome connu sous le nom de <i>Montaniates</i>. C'est une population assez
+considérable, qui a des moeurs à part. Elle est rivale de celle des
+Transteverins. Elle passe pour très-passionnée et a peu de rapports avec
+les citoyens de Rome.</p>
+
+<h4>NEUVIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Nous nous rendîmes d'abord à la maison dorée de Néron. Elle était
+construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin,
+berceau de Rome, le mont Cælius et le mont Esquilin. L'emplacement du
+Colisée était compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac,
+dont les bords étaient plantés. Le <i>Laocoon</i>, chef-d'oeuvre de
+l'antiquité romaine, a été trouvé dans la maison dorée. Plusieurs salles
+se suivent; leur élévation est immense, et elles se succèdent sans se
+communiquer directement. Leur ouverture est toujours tournée vers la
+cour. En déblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit
+gris. Elle servait à une fontaine, et aujourd'hui elle est employée au
+même usage au milieu de la cour du Belvédère, au Vatican. Cette double
+découverte eut lieu sous Jules II. Dans le même temps et sous le même
+pape, l'<i>Apollon</i> fut trouvé au port d'Antium, où Néron avait une maison
+de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues célèbres sont
+restées comme type représentant la nature du génie des deux artistes
+illustres qui vivaient alors. L'<i>Apollon</i> rappelle la manière idéale,
+sublime, de Raphaël quand il représente la Divinité, et le <i>Laocoon</i>
+l'expression passionnée et énergique de Michel-Ange. L'ouverture des
+chambres et la cour de la maison d'or étaient au nord, dans la direction
+du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont très-vives
+encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont
+pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modèle aux peintures de
+Raphaël, exécutées dans les loges du Vatican.</p>
+
+<p>Néron, pour construire ce palais, avait exproprié un grand nombre de
+Romains, et il l'éleva sur les décombres des maisons occupant auparavant
+cet emplacement. Après la mort de Néron, on abandonna, comme
+dédommagement, aux citoyens dépossédés des emplacements dans une partie
+du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit
+encore aujourd'hui, et l'on reconnaît de même les vestiges des maisons
+détruites antérieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux
+thermes portant son nom l'étendue qu'il jugea nécessaire, se servit de
+la maison dorée pour y suppléer. Il fit continuer ses constructions sur
+cet édifice. La cour fut voûtée; des pieds-droits d'une grande hauteur
+furent élevés à cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi
+créé avec celui sur lequel les thermes étaient déjà bâtis. Ainsi il
+construisit comme un supplément à la montagne. Les difficultés ne
+l'arrêtaient pas, quelle que fût leur nature; car il faut se rappeler
+que, pour mettre de niveau le lieu où il plaça son forum, il fit enlever
+une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur égale à celle de la
+colonne qui en est la mesure.</p>
+
+<p>De la maison dorée de Néron, nous allâmes visiter le Vivarium, situé sur
+le mont Cælius. C'était là que les bêtes féroces étaient conservées. Des
+constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur
+destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un
+souterrain fut creusé dans le roc pour leur créer de nouvelles demeures
+et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colisée. Nous en visitâmes une partie.
+Ce fut un beau travail et une louable pensée de police que l'ouverture
+de ce chemin. Au-dessus étaient logés les gladiateurs. Ceux-ci
+débouchaient à l'amphithéâtre en suivant une route supérieure, et
+entraient par la même porte que les bêtes féroces; ils sortaient
+ensuite par la porte à droite pour revenir combattre. Une source de
+bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une
+tour élevée dans le moyen âge à la manière des Lombards, pour porter les
+cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux
+martyrs servant dans les gardes prétoriennes du temps de Julien, immolés
+ensemble. La pierre sur laquelle ils furent décapités est dans l'église.
+La congrégation qui occupe le monastère n'est pas ancienne: elle date de
+Clément XIV. Sa règle est très-sévère. On appelle ces religieux les
+Pères de la Passion.</p>
+
+<p>Nous allâmes de là au Colisée, et nous suivîmes les ruines du palais
+qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen âge, la famille
+d'Anitia. Saint Grégoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grégoire
+Ier, était de cette famille. Il a fondé le monastère des Camaldules,
+situé à peu de distance, et d'où le pape actuel est sorti. Ce nom de
+Grégoire a été glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes
+l'illustrèrent: Saint Grégoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se
+voient encore dans l'église; Grégoire VII, le célèbre Hildebrand, qui
+mit les souverains à ses pieds: et Grégoire XIII, réformateur du
+calendrier, et dont le nom est resté au calendrier actuel, en usage
+dans toute l'Europe, excepté en Russie.</p>
+
+<p>Le Colisée, amphithéâtre consacré aux combats des gladiateurs les uns
+contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les bêtes
+féroces, fut commencé sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en
+fit la dédicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent
+les yeux à Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font
+encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'était-ce
+quand, couvert de marbre et orné de statues, il était rempli d'un peuple
+immense? Quatre-vingt mille spectateurs y étaient habituellement
+rassemblés. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'élevait
+à cent dix mille. Toute la partie inférieure était consacrée à
+l'empereur et à sa cour, au sénat, aux chevaliers et aux citoyens
+romains. Les gradins supérieurs, construits en bois, à cause de
+l'élévation et pour diminuer le poids, étaient occupés par les Barbares.
+Trois rangs de galeries voûtées formaient des abris pour mettre à
+couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers
+correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entrée
+et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orné
+de huit cents statues, consacré aux plaisirs des Romains, fut construit
+par les Juifs amenés de Jérusalem par Titus après la prise de cette
+ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'étoffe précieuse,
+couvrait ce vaste édifice, et se manoeuvrait suivant les circonstances
+pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la
+dédicace, cent représentations furent données au peuple par l'empereur,
+et treize mille bêtes féroces y combattirent et y périrent. Dans ces
+réunions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des
+billets en exprimant la promesse, ou de petits modèles des choses
+servant de symbole, étaient jetés au peuple, et, le lendemain, chacun
+allait réclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou
+moins de valeur était dépendant de son caprice et de sa volonté.</p>
+
+<p>M. Visconti, à l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est
+relatif aux gladiateurs. Un homme était condamné à mort; quand il était
+jeune, fort et bien constitué, on lui proposait de se faire gladiateur.
+Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le
+plaçait dans un lieu sain; on le soumettait à un régime convenable pour
+augmenter ses forces, en même temps qu'on le formait aux exercices du
+combat. Quand il était instruit, il était présenté au peuple au cirque,
+ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation.
+Quelquefois sa bonne mine intéressait, et alors le peuple le graciait.
+Le signe convenu en pareil cas, c'était que chacun levait le pouce, le
+poing étant fermé. Alors il était dispensé de combattre, et on le
+munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorité dans la
+police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grâce, grâce
+pouvant aussi dépendre d'une vestale, qui se levait, il avait
+l'obligation de livrer un combat à mort. Une fois vainqueur, sa dette
+était payée, et le mot <i>liberatus</i>, inscrit sur la plaque d'ivoire,
+était comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que
+volontairement et pour de l'argent.</p>
+
+<p>Il y avait des gladiateurs de plusieurs espèces. Les uns, destinés à
+combattre les bêtes féroces; les autres individuellement d'autres
+gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est-à-dire en certain nombre
+contre un nombre pareil. On annonçait au peuple pour quel genre de
+combat ils avaient été destinés. Quand un gladiateur intéressait par son
+ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de
+périr dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois réclamait
+par des cris pour qu'il lui fût envoyé du secours. Quand un gladiateur
+était vaincu après avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au
+peuple de lui accorder sa grâce. Dans ce cas, il était transporté hors
+de l'amphithéâtre et soigné dans l'espérance de le guérir. Dans le cas
+contraire il était mis à mort. Il arrivait aussi que de jeunes
+débauchés, des gens de mauvaise vie, se livraient à ce métier
+volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs.
+Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et
+souscrivaient telles conditions qui se trouvaient à leur convenance. On
+demandait à un jeune gladiateur dans quelle manière de combattre il
+voulait être instruit, et il choisissait ou la méthode gauloise ou la
+méthode germaine, chacune de ces nations ayant une école particulière.
+La première était fondée particulièrement sur l'adresse et l'agilité, et
+l'autre sur la force. Un gladiateur gracié, ayant rempli sa tâche, ne
+pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des
+hommes privés, donnaient ces spectacles, c'était ordinairement à prix
+d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs.</p>
+
+<p>Le Colisée a eu des destinations variées. Dans le moyen âge, il fut
+occupé par les Frangipani, qui en firent une forteresse et s'y
+établirent, comme les Colonna dans les thermes de Constantin et les
+Orsini dans le théâtre de Marcellus. Ces deux dernières familles,
+n'ayant pas cessé d'habiter Rome, sont restées en possession des
+monuments publics dont elles s'étaient emparées. Les Frangipani furent
+obligés par l'empereur Henri III de partager le Colisée avec les
+Annibaldi; mais ils chassèrent bientôt ces compétiteurs et reçurent
+l'inféodation du Colisée du pape Honorius II; ce qui fait comprendre cet
+édifice encore aujourd'hui dans le nombre des palais du pape. Depuis,
+les Frangipani l'ayant perdu, il a été, sous Sixte-Quint, un hôpital,
+puis une manufacture de draps. C'était avant Pie VI un lieu destiné à
+recevoir les immondices. Ce souverain éclairé s'occupa de sa
+conservation, de son nettoiement, et le livra à l'étude des antiquaires.
+Pie VII suivit son exemple. Il fit mieux encore en ordonnant l'exécution
+de grandes constructions dans le but d'en empêcher la destruction.
+C'était une sorte d'amende honorable faite au nom de ses prédécesseurs,
+qui l'avaient traité comme une carrière; car il a fourni les matériaux
+nécessaires pour construire le fort de Civita-Vecchia (ouvrage de
+l'immortel Michel-Ange), le palais Farnèse, le palais de Venise et
+d'autres encore. Enfin le pape Nicolas III avait voulu le détruire; mais
+il était construit si solidement, que les efforts dont on voit les
+traces furent impuissants. Ceux qui en étaient chargés trouvèrent
+beaucoup plus facile de se procurer les pierres dont ils avaient besoin
+à la carrière de Tivoli que dans ce monument dont toutes les parties
+sont liées avec un soin et une solidité inimaginables. Une belle pensée
+a occupé un pape, c'est l'érection d'une chapelle dans le Colisée, sous
+l'invocation des saints martyrs du Colisée, en mémoire et à l'intention
+des chrétiens morts dans le cirque, victimes du goût des Romains pour
+les plaisirs féroces. Cette chapelle avait été abandonnée, mais elle a
+été rétablie par le pape Benoît XIV, qui y a fait ajouter des stations
+de prières.</p>
+
+<h4>DIXIÈME PROMENADE.</h4>
+
+<p>Le 27 janvier, nous commençâmes par nous rendre au mont Palatin, à la
+villa Mils. À la partie méridionale, donnant sur le grand cirque, était
+le palais d'Auguste. On reconnaît encore une suite de salles formant ses
+appartements. Ces salles, ordinairement rondes, ont presque toujours
+trois rentrants, formant trois niches, où étaient placées des statues.
+Les entrées étaient masquées par des colosses autour desquels on
+tournait. Ce palais avait son entrée par le côté qui regarde le cirque
+et l'Aventin. Une suite de gradins en arc de cercle faisait arriver
+jusqu'à son niveau. De ces marches qui étaient au pied du palais, on
+pouvait voir dans l'intérieur du cirque, et elles se trouvaient ainsi
+former un supplément pour recevoir les spectateurs. Ce palais était
+beau, mais d'une dimension bornée.</p>
+
+<p>Auguste fit construire à côté un temple à la Victoire regardant le
+Forum, en mémoire de la bataille d'Actium. Ce temple était décoré de six
+colonnes en marbre. Tibère augmenta l'étendue du palais d'Auguste en
+bâtissant entre le temple et lui. Une partie fut occupée par Livie, sa
+mère, et femme d'Auguste. Les ornements intérieurs existant encore sont
+remarquables par la pureté du goût, l'élégance des dessins, et des
+dorures légères.</p>
+
+<p>Caligula ajouta encore à l'étendue de ce palais, et fit construire une
+caserne pour une cohorte prétorienne. Elle est placée plus à gauche, et
+borde le Palatin de ce côté, en dominant le temple élevé à Romulus,
+converti en église de Saint-Théodore.</p>
+
+<p>Le mont Palatin et ses environs dans toutes les directions étaient
+occupés par une multitude d'habitations appartenant à des citoyens
+romains. Néron, pour agrandir son palais, voulant s'emparer de
+l'emplacement sur lequel elles étaient bâties, fit mettre le feu à ce
+quartier de Rome, qui fut réduit en cendre. Alors il exécuta ses vastes
+projets. D'énormes constructions furent faites au sud-est du mont
+Palatin, et par leur grande élévation, se trouvèrent arriver à la même
+hauteur que le sommet du mont, de niveau avec lui, et agrandirent ainsi
+sa surface. Elles se trouvèrent en liaison avec le palais d'Auguste;
+puis, traversant la vallée de l'est, elles atteignirent au mont Cælius,
+et formèrent ce qu'on appela la maison de passage: elle était située là
+où furent placés plus tard le vivarium et les maisons des gladiateurs.
+Continuant au nord, les constructions allèrent gagner le mont Esquilin
+où fut construite la maison dorée. L'emplacement du Colisée fut creusé,
+et devint un lac autour duquel furent construites des maisons d'esclaves
+et d'affranchis. Enfin un hippodrome pour l'usage particulier de
+l'empereur fut établi dans le rentrant ou vallon qui se trouve à l'est
+du mont Palatin, et dont l'ouverture donnait sur le grand cirque.</p>
+
+<p>Nous finîmes ainsi le tour du mont Palatin, en reconnaissant les
+constructions des différentes époques, les développements successifs de
+ce palais, le plus vaste qui fut jamais. Les idées avaient tant de
+grandeur, et les dimensions étaient si colossales, que, l'empereur Nerva
+ayant limité l'emplacement du palais impérial au seul emplacement du
+mont Palatin, on considéra cette disposition comme la marque d'une
+grande modération. C'est du mot Palatin, où était situé le palais des
+Césars, qu'est dérivé le mot palais, consacré pour exprimer les grandes
+habitations.</p>
+
+<p>Du mont Palatin nous fûmes voir le théâtre de Marcellus. Ce théâtre,
+bâti par Auguste, est consacré au nom de son neveu Marcellus, destiné à
+lui succéder à l'empire. Il fut occupé dans le moyen âge par les
+Ursins, dont il est devenu la propriété et l'habitation. Auguste fit
+bâtir près de ce théâtre un vaste portique, pour mettre à couvert de la
+pluie les spectateurs quand elle arrivait d'une manière imprévue. Ce
+portique reçut le nom d'Octavie, sa soeur, mère de Marcellus. C'était un
+long parallélogramme avec un double rang de colonnes. Celles qui
+existent encore aujourd'hui formaient une des entrées principales. Elles
+représentent deux façades semblables, une extérieure et l'autre
+intérieure. Ce portique renfermait deux temples, l'un à Jupiter et
+l'autre à Junon.</p>
+
+<p>Nous terminâmes notre journée en allant voir le Panthéon. Ce monument,
+bâti par Agrippa, gendre d'Auguste, était destiné à faire partie des
+thermes qu'il voulait faire construire. Les moeurs publiques
+réprouvaient alors une pareille magnificence à l'usage des hommes, et il
+le convertit en un temple à tous les dieux. Il y avait douze autels
+dédiés aux douze dieux principaux. Au-dessus, la voûte était soutenue
+par des cariatides-colonnes qui furent enlevées par l'ordre de
+Septime-Sévère, et transportées à son palais, l'une d'elles ayant été
+frappée par la foudre. Toutes les rosaces de la coupole étaient en
+bronze, ainsi que la partie supérieure et extérieure de la coupole et du
+fronton. Tout le pourtour de la rotonde était recouvert à l'extérieur
+en marbre. Ce monument, dans son état de dégradation actuel, est encore
+un des plus beaux monuments de l'antiquité, donnant la plus juste idée
+du bon goût et de la grandeur qui régnaient à Rome du temps d'Auguste.
+C'est le pape Urbain VIII, Barberini, qui a dépouillé le Panthéon de ses
+bronzes, et les a employés à faire construire le baldaquin de
+Saint-Pierre et à fondre des canons. Une inscription consacre avec éloge
+cette action de barbare sur le lieu même où elle fut commise.</p>
+
+<h4>ONZIÈME ET DERNIÈRE PROMENADE.</h4>
+
+<p>Il nous restait à voir le Forum et ses environs, le Forum de Marc-Aurèle
+et le tombeau d'Auguste. Nous visitâmes ces lieux.</p>
+
+<p>Le Forum républicain était le lieu où le peuple s'assemblait pour
+s'occuper des affaires publiques. Il était situé entre le mont Capitolin
+et le mont Palatin, et à leurs pieds. L'espace qu'il occupait, assez peu
+considérable, était encore encombré d'édifices. Auguste les rebâtit, et
+les fit plus grands, afin d'enlever plus d'espace au peuple. Pour
+déterminer les limites du Forum, il faut parler des différents monuments
+qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Au pied du Capitole était le temple de la Concorde. C'est là que les
+sénateurs s'assemblaient extraordinairement quand il y avait entre eux
+de puissants motifs de dissentiment. C'est là que Cicéron prononça ses
+<i>Catilinaires</i>. Se rassembler dans un pareil lieu était un moyen tacite
+de rappeler aux patriciens que leur puissance et leur force consistaient
+dans leur union. En avant était l'arc de triomphe élevé à
+Septime-Sévère; il est encore intact aujourd'hui. Immédiatement après
+commençait la place. À côté du temple de la Concorde se trouvait le
+temple élevé à Jupiter tonnant, action de grâce d'Auguste envers la
+divinité pour avoir échappé à la foudre, qui tua un homme placé près de
+lui sans le blesser, en Espagne, lors de la guerre des Cantabres. Il en
+reste trois colonnes. En tournant, on voit les restes du temple élevé à
+la fortune de Rome et reconstruit, après un incendie, par l'empereur
+Maxence. Il en existe huit colonnes. En s'approchant du mont Palatin, on
+retrouve l'emplacement du bâtiment destiné aux comices, ensuite le
+temple de Vesta, aujourd'hui église de Sainte-Marie-Libératrice; plus
+près du mont Palatin, le temple de Romulus, aujourd'hui église de
+Saint-Théodore; enfin la Curie, ou le lieu où se rassemblait le sénat.
+Il était soutenu par des colonnes et ouvert. À l'extrémité du Forum
+était le temple de Castor et Pollux, rebâti par Auguste. Il en reste
+trois colonnes. Du côté opposé se trouvaient la prison Mamertine et les
+Gémonies, le lieu où les archives du sénat étaient conservées, le temple
+de Saturne, le temple de Janus, la basilique Émilienne, enfin le temple
+d'Antonin et de Faustine, qui déjà se trouvait en dehors du Forum. Au
+milieu de la place était placée la tribune aux harangues, ornée de
+trophées rostraux, en honneur des victoires maritimes remportées par les
+Romains sur les Antiates.</p>
+
+<p>La prison Mamertine fut construite par Ancus Martius, quatrième roi de
+Rome, et creusée dans le roc. Les coupables y étaient descendus par un
+trou qui existe encore. Une seconde prison, en dessous de celle-ci, fut
+creusée sous le règne de Servius Tullius, sixième roi de Rome, et
+particulièrement destinée aux exécutions. On laissait cependant
+ordinairement aux condamnés le choix de leur mort. Leur corps était
+ensuite exposé sur l'escalier extérieur conduisant à la prison et appelé
+les Gémonies. Ce nom vient des gémissements de ceux qui le montaient
+pour entrer dans une prison où probablement ils devaient trouver la
+mort. Quand les criminels avaient été l'objet de la haine du peuple,
+leurs corps étaient abandonnés à sa fureur, et, après avoir été mis en
+lambeaux, ils étaient précipités dans le Tibre. Dans le cas contraire,
+ils recevaient la sépulture par les soins de leur famille. Saint Pierre
+fut détenu dans cette prison et s'en échappa.</p>
+
+<p>Au-dessus de la prison Mamertine, on a bâti une église sous l'invocation
+de saint Joseph. Elle appartient à la corporation des menuisiers.</p>
+
+<p>Le lieu où étaient placées les archives du Sénat est immédiatement
+après; il est devenu une église sous le nom de Sainte-Martine. Vient
+ensuite le temple de Saturne, où était déposé le trésor de la
+république, qui se composait de la dîme levée sur les dépouilles des
+peuples vaincus et réduite en lingots d'or. Jules César s'en empara
+frauduleusement pendant la guerre civile, et fit substituer des morceaux
+de bois dorés aux lingots qu'il avait fait enlever. Le temple de Saturne
+est devenu l'église de Saint-Adrien.</p>
+
+<p>À côté était le temple de Janus, toujours ouvert pendant la guerre et
+fermé seulement deux fois: la première sous Numa, et la seconde sous
+Auguste. Il n'en reste pas vestige. La basilique Émilienne, construite
+par Paul-Émile, monument remarquable et par les colonnes en marbre
+violet de Phrygie qui la décoraient et parce que ce fut la première fois
+que des matériaux de cette richesse furent employés dans la construction
+des monuments de Rome, était placée à côté du temple de Janus. Il y
+avait des portes de bronze qui ont été transportées à
+Saint-Jean-de-Latran. Cet édifice est aujourd'hui un magasin de blé. Le
+temple d'Antonin et Faustine, dont il reste encore de beaux vestiges,
+vient ensuite. Sur ses débris est bâtie l'église de
+Saint-Laurent-in-Miranda.</p>
+
+<p>En continuant, on trouve le temple de Romulus et Rémus, aujourd'hui
+église de Saint-Côme-et-Saint-Damien; c'était une rotonde. L'extérieur,
+décoré par un portique, existe encore en partie; il s'y trouve aussi de
+belles portes de bronze. Caracalla fit réparer ce temple. Le pavé
+représentait le plan de Rome arrivée à son plus grand développement.
+Dans le moyen âge, on y ajouta des constructions nouvelles. On fit une
+nef qui donna à cet édifice l'étendue nécessaire pour devenir une
+église. Des mosaïques du douzième siècle décorent le cul-de-lampe. À peu
+de distance de là sont deux colonnes unies par un fronton, qui
+appartenaient à la basilique Opimia.</p>
+
+<p>En continuant notre marche, nous arrivâmes devant d'immenses ruines, en
+face du mont Palatin, qui servaient d'abord d'entrée au palais de Néron.
+Plus tard, cette partie du palais ayant été détachée, des constructions
+nouvelles en retournèrent la façade, et ce bâtiment devint le temple de
+la Paix. Son élévation, sa hardiesse, ses dimensions, en font quelque
+chose de remarquable.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin à un lieu où Adrien avait fait construire sur ses
+propres plans un double temple, dont l'un était adossé à l'autre,
+élevés, l'un à Rome, l'autre à Vénus. La critique de leur plan coûta,
+dit-on, la vie à Apollodore, architecte célèbre de Trajan; et
+l'amour-propre d'Adrien, blessé comme architecte, éveilla la cruauté de
+l'empereur. Au-dessous de ces temples, auprès du Colisée, était un
+immense colosse de Néron et une fontaine; puis, sur la voie Appia, un
+arc de triomphe existant encore, d'abord élevé à Trajan, et ensuite
+dédié à Constantin, dont il porte le nom aujourd'hui.</p>
+
+<p>En arrière, et à moitié chemin du Forum, est l'arc de triomphe de Titus.
+En retournant jusqu'au Forum, on trouve la colonne bâtie d'où l'on
+comptait les distances sur les diverses voies romaines, et aussi une
+colonne isolée, élevée à l'empereur Phocas par un gouverneur de Rome.
+Elle est d'un bon style et vient d'un ancien monument.</p>
+
+<p>Nous rentrâmes en ville, et nous fûmes à la Douane. Douze colonnes du
+plus beau style sont les restes d'un temple élevé à Marc-Aurèle, faisant
+partie du forum construit par ce prince et s'étendant jusqu'à la colonne
+dite Antonine, qui y était comprise. Enfin nous terminâmes par le
+tombeau d'Auguste. Son massif est assez considérable pour servir de base
+à un amphithéâtre construit à sa partie supérieure. Une double
+enveloppe circulaire renfermait des places pour recevoir les tombeaux de
+sa famille. Ses cendres étaient déposées dans une chambre sépulcrale
+placée au milieu. Ce monument fut bâti au milieu du champ de Mars: ainsi
+on continua après sa mort la politique suivie pendant sa vie, qui
+consistait à gêner les réunions du peuple, en occupant par des édifices
+les espaces vides où il pouvait se rassembler.</p>
+
+<br>
+
+<h4>DES RÉVOLUTIONS, ET DES CIRCONSTANCES QUI LES AMÈNENT.</h4>
+
+<p>J'ai vécu dans un temps où la société a été si bouleversée et j'ai si
+souvent entendu expliquer les révolutions qui se sont succédé d'une
+manière tout à fait opposée, j'ai si fréquemment entendu appeler
+révolutionnaires des gens qui étaient amis de l'ordre, de bons citoyens
+devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient
+pris part, que j'ai cherché à me rendre compte de ce qu'il y avait de
+fondé dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques
+dans l'état social, changements dont le nom générique est le mot:
+révolution.</p>
+
+<p>J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la
+nature des sociétés de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de
+l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une
+manière imperceptible, à mesure des besoins, et quand les secousses
+sociales sont évitées, l'État semble être toujours le même, quoique les
+circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes
+différentes.</p>
+
+<p>Quand le pouvoir légal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui
+possèdent la force, l'État est dans l'ordre naturel; chaque chose est à
+sa place; chacun est dans la jouissance des droits résultant de la
+nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise,
+inquiétude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du législateur
+n'intervient pas pour rétablir l'harmonie, le repos est toujours
+précaire, et au moindre obstacle, à la moindre difficulté, tout prend
+avec violence une nouvelle forme.</p>
+
+<p>La force existe par elle-même; mais elle se place dans la société
+différemment, suivant les temps et les époques. Deux choses la
+constituent et en sont le principe: les richesses et les lumières. Ceux
+qui en sont dépositaires doivent être forcément les maîtres de la
+société, et, si leur pouvoir est contesté un moment, ils finissent
+bientôt par le recouvrer.</p>
+
+<p>Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle à notre
+imagination et joue un grand rôle dans nos destinées; je veux parler de
+l'éclat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance
+s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne
+dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela
+les souvenirs, au lieu de les grandir, les écrasent.</p>
+
+<p>Dans le moyen âge, en Europe, la noblesse et le clergé possédaient tout.
+Le clergé, en outre, seul était instruit. Dans les cloîtres s'étaient
+réfugiées la science et les lumières. Le peuple était pauvre et
+ignorant. Toute la puissance de la société, tout son nerf, était donc
+entre les mains de la noblesse et du clergé; et, à juste titre, les
+droits y étaient aussi.</p>
+
+<p>Quand les villes se formèrent, quand la marche du temps développa
+l'industrie, il se créa de nouveaux intérêts et de nouveaux éléments de
+puissance. Le tiers état, en se constituant, dut entrer en partage de la
+puissance publique. La force se répartit alors en trois classes, au lieu
+de l'être dans deux. De là les priviléges des villes, le système
+municipal et les moyens de police, de sûreté et de défense que prirent
+pour elles-mêmes toutes les agrégations, obligées de pourvoir à tous les
+besoins que l'état de la société leur faisait éprouver. Leur influence
+dans les destinées des États se fit sentir et elle augmenta à mesure
+que les causes qui l'avaient fait naître devinrent plus puissantes, à
+mesure que l'influence du clergé, par l'affaiblissement des croyances
+religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son
+appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'éteignait chaque
+jour.</p>
+
+<p>Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois.
+Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un
+pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec
+leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois
+sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils
+trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait
+aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait
+perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de
+tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes.</p>
+
+<p>Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive.
+Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de
+richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui
+constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les
+deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a
+pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par
+conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche
+irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour
+cela faut-il bien gouverner.</p>
+
+<p>Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être
+satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de
+chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés
+au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement
+et par des actes de violence, on est en révolution.</p>
+
+<p>Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit
+fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand
+degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par
+l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui,
+en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements
+complets dans l'ordre établi.</p>
+
+<p>Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent
+quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un
+pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui
+appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que
+ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant
+ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de
+langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance
+morale sur les peuples.</p>
+
+<p>Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et
+quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop
+souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants
+et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette
+vérité.</p>
+
+<p>Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus
+soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite
+d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux
+d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu
+nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires
+et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les
+intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une
+critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se
+déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent
+souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les
+douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur
+et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les
+choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en
+emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se
+croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le
+moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières
+victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui,
+ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient
+plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.</p>
+
+<p>Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de
+notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et
+l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France,
+et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait
+cependant d'une époque peu éloignée.</p>
+
+<p>Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses
+qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie
+nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui
+donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était
+belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de
+milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les
+carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait
+quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la
+noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout
+avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions
+blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts
+du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre
+du plus petit.</p>
+
+<p>Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble
+établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de
+province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il
+n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui
+fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la
+haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son
+éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou
+obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de
+son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui
+avait conservé des droits au monopole de la considération publique.</p>
+
+<p>Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques
+étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches
+étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un
+système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens,
+autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles,
+auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la
+résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances
+sont courtes.</p>
+
+<p>Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on
+eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par
+dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait
+dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut,
+pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de
+lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose
+malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France
+a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe.</p>
+
+<p>Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins
+praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend
+compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au
+hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors
+tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix
+fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge
+de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout
+est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis
+dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit
+parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes
+erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou
+le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé
+jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son
+devancier.</p>
+
+<p>Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher
+quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent
+les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont
+contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le
+mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras
+léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui
+embrase des matières combustibles imprudemment accumulées.</p>
+
+<p>Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce
+que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles
+peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont
+rien chez eux.</p>
+
+<p>Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et
+ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne
+demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le
+germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre
+leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du
+souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et
+dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent
+causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils
+n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés,
+exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste
+est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude
+de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait
+naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix
+des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve
+l'équilibre, le calme et la prospérité.</p>
+
+<p>Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances
+des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées,
+les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne
+peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand
+ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être
+demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des
+temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et
+réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la
+force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand
+péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient
+que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle
+peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une
+chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant
+de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le
+principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction.</p>
+
+<p>Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais
+tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y
+parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De
+grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en
+perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une
+révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le
+pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa
+conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence!</p>
+
+<p>Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que
+leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement
+juste, équitable et ferme.</p>
+
+<p>Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans
+contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour
+bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant
+pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour
+et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir.
+S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre
+le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore
+avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de
+leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la
+vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les
+maux de ce monde viennent d'ânerie.»</p>
+
+<p>Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protége efficacement
+et visiblement les intérêts du grand nombre, quand il est accessible aux
+réclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de
+ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il
+y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sûreté. Mais, je le
+répète, pour avoir une marche sûre, il faut s'éclairer, réunir le plus
+de lumières possibles. Cela est autant dans son intérêt personnel que
+dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains
+repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je
+parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui
+le réclame, et soumis à des conditions qui le garantissent de toute
+espèce de rivalité.</p>
+
+<p>Un souverain éclairé sur ses intérêts doit aller à la recherche des
+besoins réels, être le premier à diriger l'enquête qui doit l'éclairer.
+Il en discute et en fait apprécier la valeur et le poids, et puis il
+décide. Voilà la marche raisonnable qui prévient les révolutions; mais,
+quand il craint des conseils salutaires, quand il évite des examens
+destinés à l'instruire, quand il s'isole des intérêts publics et de ceux
+des particuliers, quand il se croit placé sur le trône uniquement pour
+jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas
+avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augmentés
+par un blâme mérité et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour
+satisfaire l'opinion et alléger le fardeau, on réclame des conseils et
+un concours qui rendent dépendants. Des rivalités de pouvoir
+s'établissent, et les révolutions arrivent. La plus simple réflexion
+présente donc à l'esprit le moyen de les empêcher.</p>
+
+<p>L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indépendants dans le
+gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le résultat
+des fautes qui ont précédé. C'est une manière d'expiation des torts
+passés; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche
+plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne
+intention plutôt qu'une garantie réelle; car les assemblées appelées à
+décider sur les intérêts de l'État sont souvent ignorantes et
+passionnées; elles s'abandonnent à mille influences diverses et
+s'égarent fréquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en
+affranchir; quand leur établissement est un moyen de pacification entre
+des intérêts opposés, un mode de transaction, on conçoit la nécessité de
+s'y soumettre; mais une chose étonnante est d'avoir vu des souverains
+qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les
+administraient avec ordre, économie et l'approbation universelle, se
+créer à plaisir des embarras de toute espèce et se mettre en tutelle par
+divertissement. Un amour immodéré de popularité, sentiment bon et
+louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui
+peuvent animer un souverain quand il l'entraîne dans des fautes
+semblables, impossibles à réparer. L'empereur Alexandre s'était livré à
+des sentiments généreux et irréfléchis, et sous son influence les
+souverains subalternes, animés du même esprit, ont jeté partout, dans la
+société européenne, des éléments de troubles qui portent le germe d'une
+maladie difficile à guérir.</p>
+
+<p>D'un autre côté, j'ai entendu de bons esprits et des esprits supérieurs
+établir le principe d'une stabilité absolue dans les lois. Quoique les
+sociétés changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas
+constamment les mêmes, les choses condamnées par le temps tombent
+d'elles-mêmes, et l'opinion en fait justice. À cette occasion, on citait
+l'exemple du gouvernement de l'Église, dont la sagesse est si évidente,
+et qui s'est modifié par le <i>fait</i> sans avoir rien altéré dans le
+<i>droit</i>. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de
+l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont
+émoussées et qu'elles n'imposent plus à personne; mais il y a une grande
+différence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destinés à
+agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le
+matériel de la vie et sur l'administration. Il faut nécessairement
+s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et
+qui doivent être changées. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai
+déjà dit, deux causes ont influé d'une manière directe sur la Révolution
+de 1789: l'inadmissibilité à beaucoup de places pour ceux qui n'étaient
+pas gentilshommes et l'inégalité de l'impôt. Pour changer cet ordre de
+choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le
+gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arrivé aux menaces et
+aux voies de fait, et une première révolution en a amené mille autres.</p>
+
+<p>En Autriche, un souverain est arrivé au trône avec des idées nouvelles
+nullement populaires encore dans son pays. Il a brisé avec violence ce
+qui existait et a fait disparaître ce qui, avec le temps, pouvait
+motiver du mécontentement, des demandes importunes, et amener une
+révolution, et il en a tué le germe.</p>
+
+<p>Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le
+mode d'exécution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, pressé par
+le temps, hâte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa
+précipitation.</p>
+
+<p>Le temps, cet élément de toute chose, est surtout nécessaire pour
+l'exécution de projets qui touchent à l'état de la société, à sa
+constitution, à ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, même
+pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blâme surtout en lui
+ce mépris du passé qu'il n'a jamais cessé d'afficher, et son dédain pour
+les générations éteintes. La vie des sociétés ne se compose pas d'un
+jour, et qui manque au respect dû à ses ancêtres mérite d'être traité à
+son tour sans respect par la postérité. Les générations forment une
+chaîne dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut
+seul croire que la Providence a réservé à l'époque où il vit toutes les
+connaissances, tout l'esprit qu'elle a départis à l'espèce humaine. Les
+sociétés ont vécu, donc elles ont créé, suivant les différents âges, ce
+qui était nécessaire à leur conservation. Il n'y a pas une seule des
+institutions du moyen âge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse
+être justifiée par les circonstances relatives à son établissement.</p>
+
+<p>Malgré cette critique méritée des actes et de la conduite de Joseph II,
+il est certain qu'il a fait tout dans l'intérêt des masses. Depuis lors,
+les masses ont la profonde conviction d'être protégées. Elles sentent
+qu'aucun ordre de choses différent ne pourrait leur promettre de plus
+grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du
+clergé, cet appât si puissant pour des novateurs, dépouille si riche
+pour qui veut bouleverser la société, ne sont plus là pour servir
+d'auxiliaires et de prétexte aux changements, et ainsi une révolution,
+dans le sens où on le comprend, c'est-à-dire dans une modification
+complète des rapports respectifs entre les diverses classes de la
+société, est devenue impossible; car les classes inférieures n'ont rien
+à prétendre ni rien à espérer de mieux que ce qu'elles possèdent.</p>
+
+<p>Je crois avoir démontré les vérités suivantes:</p>
+
+<p>I. Les révolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui
+gouvernent. Les dépositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens
+pour le conserver, et, quand il leur échappe, il faut qu'ils n'aient pas
+distingué le moyen à employer pour le fixer entre leurs mains.</p>
+
+<p>II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner.
+Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands,
+qu'ils suffisent pour contenter les peuples.</p>
+
+<p>III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il
+faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les
+lumières possibles.</p>
+
+<p>IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés,
+indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent
+à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes
+supérieurs.</p>
+
+<p>V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de
+leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une
+autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source
+indépendante.</p>
+
+<p>VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires
+ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de
+lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays
+doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi
+de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les
+seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement,
+sans secousses, et qui dérivent du pouvoir.</p>
+
+<br>
+
+<h4>DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.</h4>
+
+<p>Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et
+ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il
+n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les
+circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine
+pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état
+particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce
+qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende
+compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.</p>
+
+<p>La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus
+vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il
+même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans
+civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont
+créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent,
+l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est
+seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un
+jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa
+famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni
+secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux,
+peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa
+sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se
+présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la
+base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de
+quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de
+services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être
+consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée
+d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle
+servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont
+rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte
+franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait
+toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour
+assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se
+borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la
+sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se
+fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa
+position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances
+fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers
+l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société,
+sont la loi fondamentale des tribus du désert.</p>
+
+<p>La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est
+une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait
+écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de
+voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour
+satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à
+la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait
+écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits
+portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et
+circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements
+verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion
+ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics
+existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus
+d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance.</p>
+
+<p>Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis,
+suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son
+bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent
+l'opinion et l'origine des lois.</p>
+
+<p>Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les
+garantissent sans les avoir consacrés, et suppléent en partie aux
+lacunes des lois et à leur insuffisance.</p>
+<br>
+
+<h3>NOTE RECTIFICATIVE</h3>
+<h4>A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES CONCERNANT<br> M. LE DUC
+DE BLACAS.</h4>
+
+<p>Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces <i>Mémoires</i> ont donné lieu à
+une réclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est
+question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuadé que
+nous sommes que l'impartialité du duc de Raguse en aurait fait autant,
+et que, d'ailleurs, la lumière se fait par la discussion même.</p>
+
+<p>L'histoire pèsera les arguments apportés de part et d'autre et jugera en
+dernier ressort.<br>
+
+<span class="rig">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</span></p><br><br>
+
+<p>Voici la note de M. de Blacas fils:</p>
+
+<p>«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas
+servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit
+toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer
+momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas
+n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit
+millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi
+Louis XVIII, voici l'entière vérité:</p>
+
+<p>«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas
+avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et
+autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de
+banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque
+année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur
+l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut
+lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en
+remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut
+confiée à M. de Belleville, qui donna une décharge signée de lui et
+<i>approuvée</i> par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de
+1815 à 1824, qui portent tous le <i>vu et approuvé</i> de la main du roi
+Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans
+les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom
+de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les
+banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont
+été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre
+après la Révolution de 1830.»</p>
+
+<h4>FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.</h4>
+<br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p>LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838.</p>
+
+<p>Reprise de mes <i>Mémoires</i>.--Publication de mon voyage en
+Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en
+Russie.--Le savant Fossombroni.</p>
+
+<p>Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en
+Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de
+Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de
+Leonor-Hain.</p>
+
+<p>Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de
+Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique
+Koeklin.--Château de Telschen.</p>
+
+<p>Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le
+maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad.
+--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad. --Riesenstein.</p>
+
+<p>Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
+bataille de Lowositz.</p>
+
+<p>L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son
+caractère.--Pilnitz.</p>
+
+<p>Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse
+saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères
+Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le
+Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.</p>
+
+<p>Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de
+Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.</p>
+
+<p>LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841.</p>
+
+<p>Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali.
+Confidences.</p>
+
+<p>Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.</p>
+
+<p>Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de
+diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de
+Metternich s'appuie sur l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: <i>De la crise de l'Orient et
+de la politique qu'elle semble exiger</i>.--Terreur inspirée à Vienne par
+le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
+France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.</p>
+
+<p>Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes
+relations avec l'Égypte.--Appendice.</p>
+
+<p>CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME</p>
+
+<p>Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf.
+Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha. Observations du
+maréchal sur cette bataille.</p>
+
+<p>LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841.</p>
+
+<p>Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de
+Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa
+famille.--Ses embarras.--Anecdotes.</p>
+
+<p>Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.</p>
+
+<p>Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de
+la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.</p>
+
+<p>Chioggia.--L'Adige.--Digues.</p>
+
+<p>Le Pô.</p>
+
+<p>Bologne.--Peintures.</p>
+
+<p>Florence.--Tableaux.</p>
+
+<p>Gênes.</p>
+
+<p>MÉLANGES.</p>
+
+<p>Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de
+Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1851).</p>
+
+<p>Promenades dans Rome.</p>
+
+<p>Des révolutions et des circonstances qui les amènent.</p>
+
+<p>Des vertus des peuples barbares.</p>
+
+<p>Note relative à quelques passages des <i>Mémoires</i> concernant M. le duc de
+Blacas.</p>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.</p>
+
+<br>
+
+<h2>NOTES</h2>
+<h4>RELATIVES A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE</h4>
+
+<p>Les deux documents qui suivent nous ont été adressés avec prière de les
+publier à la suite des <i>Mémoires</i>: l'un est destiné à faire connaître,
+par des pièces officielles, la part que le prince Eugène avait prise aux
+événements de 1814; l'autre a trait à M. le duc de Blacas.<br>
+
+<span class="rig">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº 1.--<span class="sc">lettre du roi de bavière, maximilien-joseph, au prince eugène</span>.</p>
+
+<p class="rig">Nymphenbourg, le 8 octobre 1813.</p><br>
+
+<p>Mon bien-aimé fils,</p>
+
+<p>Vous connaissez mieux que personne, mon bien cher ami, la scrupuleuse
+exactitude avec laquelle j'ai rempli mes engagements avec la France,
+quelque pénibles et onéreux qu'ils aient été. Les désastres de la
+dernière campagne ont surpassé tout ce qu'on pouvait craindre; cependant
+la Bavière est parvenue à lever une nouvelle armée, avec laquelle elle a
+tenu en échec jusqu'ici l'armée autrichienne aux ordres du prince de
+Reuss. Cette mesure couvrait une partie de ma frontière, mais laissait à
+découvert toute la ligne qui court le long de la Bohême, depuis Passau
+jusqu'à Egra, ainsi que toute la frontière de la Franconie, du côté de
+la Saxe. J'ai attendu d'un moment à l'autre que cette immense lacune du
+système défensif fût remplie, mais mon attente a été vaine. Les princes
+voisins, comme le roi de Wurtemberg, ont refusé tout secours, sous
+prétexte qu'ils avaient besoin de leurs forces pour eux-mêmes. L'armée
+d'observation de Bavière a reçu une autre destination et n'a jamais
+suivi aucune espèce de correspondance avec le général de Wrede. On a
+laissé le temps aux troupes légères ennemies d'occuper, sur les
+derrières de l'armée, tout le pays entre la Saal et l'Elbe, d'y détruire
+divers corps français et de se rendre redoutables à mes frontières, aux
+réserves de Benningsen, de gagner la Bohême, d'où elles sont à portée de
+se jeter, sans trouver d'obstacle ni de résistance, sur mes provinces en
+Franconie ou dans le Haut-Palatinat, et de là sur le Danube, opération
+qui ne laisserait d'autre retraite à Wrede, de son propre aveu, que les
+gorges du Tyrol, et laisserait à découvert le reste de mes États. Je
+serais forcé de les quitter avec ma famille, dans un moment où il serait
+le plus dangereux d'en sortir. Dans une situation aussi critique, et
+presque désespérée, il ne m'est resté d'autre ressource que de me rendre
+aux instances vives, réitérées et pressantes des cours alliées de
+conclure avec elles un traité d'alliance. Je crois avoir remarqué à
+cette occasion, avec assez de certitude pour me croire fondé à vous le
+dire, que les Autrichiens ne seraient pas éloignés de se prêter du côté
+de l'Italie à un armistice sur le pied de la ligne du Tagliamento. C'est
+votre père, et non le roi, qui vous dit ceci, persuadé que vous saurez
+allier <i>vos intérêts</i> avec, ce que vous devez à l'honneur et à vos
+devoirs.</p>
+
+<p>J'ai, comme bien vous pouvez croire, fait rendre le chiffre de l'armée
+au ministre de France, sans en prendre copie. Je vous prie de même
+d'être persuadé que les malades qui sont dans mes hôpitaux seront
+traités à mes frais et renvoyés libres chez eux. Il en sera de même des
+individus français et italiens qui se trouveront en Bavière.</p>
+
+<p>J'espère, mon cher Eugène, que nous n'en serons pas moins attachés l'un
+à l'autre, et que je serai peut-être à même de vous prouver <i>par des
+faits</i> que ma tendre amitié pour vous est toujours la même. Elle durera
+autant que moi.</p>
+
+<p>Je vous embrasse un million de fois en idée.<br>
+
+<span class="rig">Votre bon père,<br>
+<span class="sc">Max.-Joseph</span>.</span></p><br>
+
+<p>La reine vous embrasse.</p><br>
+
+<p class="mid">Nº II.--<span class="sc">le prince eugène au roi de bavière, son beau-père.</span></p>
+
+<p class="rig">Gradisca, le 15 octobre 1813.</p><br>
+
+<p>Mon bon père,</p>
+
+<p>Je reçois à l'instant votre lettre du 8 courant. Votre coeur sentira
+facilement tout ce que le mien a dû souffrir en la lisant. Encore si je
+ne souffrais que pour moi! mais je tremble pour la santé de ma pauvre
+Auguste lorsqu'elle sera informée du parti que vous vous êtes cru obligé
+de prendre.</p>
+
+<p>Quant à moi, mon bon père, quel que soit le sort que le ciel me réserve,
+heureux ou malheureux, j'ose vous l'assurer, je serai toujours digne de
+vous appartenir, je mériterai la conservation des sentiments d'estime et
+de tendresse dont vous m'avez donné tant de preuves.</p>
+
+<p>Vous me connaissez assez, j'en suis sûr, pour être convaincu que dans
+cette pénible circonstance je ne m'écarterai pas un instant de la ligne
+de l'honneur ni de mes devoirs; je le sais, c'est en me conduisant ainsi
+que je sois certain de trouver toujours en vous pour moi, pour votre
+chère Auguste, pour vos petits-enfants, un père et un ami.</p>
+
+<p>Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le général Hiller
+sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans
+les positions que nous occupons, c'est-à-dire sur les deux rives de
+l'Isonzo; je ne sais ce qu'il répondra; mais, vous le sentirez, je ne
+puis faire au delà. Si cette première proposition est jugée
+insuffisante, si la fortune m'est à l'avenir aussi contraire qu'elle m'a
+été favorable jusqu'à présent, je regretterai toute ma vie qu'Auguste et
+ses enfants n'aient pas reçu de moi tout le bonheur que j'aurais voulu
+leur assurer; mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour
+héritage à mes enfants une mémoire sans tache.</p>
+
+<p>Je ne sais, mon bon père, ce que votre nouvelle position vous rendra
+possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais
+manquer à mes premiers devoirs si je ne vous disais pas: Sire, n'oubliez
+ni votre fille ni vos petits-enfants.</p>
+
+<p>Je suis, mon bon père, avec les sentiments de respect et de tendresse
+que vous me connaissez et que je vous ai voués pour la vie.</p>
+
+<p>Votre bien affectionné fils,<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p>
+
+<p>Je présente mes hommages à la reine; j'embrasse frères et soeurs.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">Nº III.--<span class="sc">le roi de bavière au prince eugène</span>.</p>
+
+<p class="rig">Francfort-sur-Mein, le 16 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>Vous pouvez ajouter foi, mon cher Eugène, à tout ce que vous dira le
+prince Taxis, porteur de la présente. Il a toute ma confiance, et,
+quoique jeune, il en est digne. Le papier ci-joint vous donnera une idée
+générale de la situation des choses. Brûlez-le dès que vous l'aurez lu.
+Je vous embrasse tendrement, et vous aimerai, vous, ma fille et mes
+petits-enfants, jusqu'à mon dernier soupir.<br>
+
+<span class="rig">Votre bon père et meilleur ami,<br>
+<span class="sc">Max.-Joseph</span>.</span></p><br>
+
+<p>Il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez aussi heureux que vous
+méritez de l'être; tout le monde <i>de ce côté-ci</i> vous aime et vous
+respecte; c'est ce que j'entends tous les jours.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">Nº IV.--<span class="sc">RELATION DE LA MISSION DU PRINCE DE LA TOUR ET TAXIS, ENVOYÉ PAR
+LES SOUVERAINS ALLIÉS AUPRÈS DU PRINCE EUGÈNE, EN NOVEMBRE 1813. FAITE À
+MUNICH, LE 15 NOVEMBRE 1836 ET ADRESSÉE À SON ALTESSE ROYALE MADAME LA
+DUCHESSE DE LEUCHTENBERG, VEUVE DU PRINCE EUGÈNE</span>.</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>D'après l'autorisation du roi mon maître, dont Votre Altesse Royale m'a
+donné l'assurance au nom de son auguste frère, je m'empresse d'obéir à
+ses ordres, et de lui soumettre un récit fidèle de la mission dont je
+fus chargé au mois de novembre de l'année 1813.</p>
+
+<p>J'étais, à cette époque, major et aide de camp du feu roi
+Maximilien-Joseph, attaché pour la durée de la guerre à l'état-major
+général de M. le maréchal prince de Wrede, qui se trouvait à Francfort,
+où en même temps tous les souverains alliés étaient présents. Le roi de
+Bavière s'y était également rendu.--Ce fut le 16 novembre que le
+maréchal me fit venir, et me dit qu'on avait pris la résolution de faire
+des démarches pour détacher, si cela serait possible, l'Italie entière
+du système ennemi sans effusion de sang: que déjà on avait entamé des
+négociations avec le roi Joachim à Naples, et que maintenant les
+puissances alliés avaient engagé le roi de Bavière, comme le beau-père
+du prince vice-roi, de faire en leur nom des ouvertures à ce sujet à son
+gendre.--De plus, j'appris que c'était moi qui avais été choisi pour
+cette mission, et je reçus l'ordre de me rendre immédiatement chez Sa
+Majesté. Le roi me donna une lettre adressée à son beau-fils, et
+m'ordonna d'aller trouver, avant mon départ, M. le prince de Metternich,
+chancelier d'État de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, lequel me
+donnerait des instructions verbales.</p>
+
+<p>Arrivé au logement de ce dernier, j'appris que, comme cette affaire
+délicate devait être traitée avec le plus grand secret, je devais me
+présenter en uniforme autrichien aux avant-postes de l'armée française
+en Italie, comme un parlementaire ordinaire. Le prince de Metternich me
+dit que l'intention des souverains alliés était que je fisse tout ce qui
+serait en mon pouvoir pour persuader le prince Eugène d'accepter les
+propositions contenues dans la lettre du roi de Bavière; à quoi je pris
+la liberté de répondre que j'avais l'honneur de connaître
+personnellement le vice-roi, et que j'étais intimement persuadé que tous
+les efforts seraient infructueux, quand même mon éloquence serait aussi
+grande que possible, ce que d'ailleurs j'étais bien éloigné de croire;
+mais que toutefois, étant militaire, je saurais obéir. M. de Metternich
+répliqua que sans aucun doute le prince Eugène possédait l'estime de
+l'Europe entière, mais que la situation générale des affaires lui
+faisait un devoir d'essayer, au nom des puissances, la démarche en
+question. Puis il me donna une lettre pour le général baron Hiller,
+quoique son successeur, le maréchal comte de Bellegarde, était déjà
+nommé.</p>
+
+<p>Je partis en poste, dans la nuit du 16 au 17 novembre, de Francfort,
+passai par Augsbourg et Inspruck, et suivis la grande route jusqu'à
+Trente, où j'étais obligé de la quitter, vu la position respective des
+deux armées. Je pris donc par le col de Lugano, et descendis par
+Citadelle et Bassano.</p>
+
+<p>Enfin, le 21 de grand matin, j'étais rendu à Vicence, où se trouvait le
+quartier général autrichien. Peu après, je me fis annoncer chez le
+général Hiller, et lui remis la dépêche concernant les détails
+accessoires de ma mission, et qui lui prescrivait de me fournir
+l'uniforme d'un officier supérieur de son état-major général; tout fut
+arrangé de la sorte, et le 22, avant la pointe du jour, je partis de
+Vicence, déguisé et sous le nom d'un major Eberle pour Stradi-Caldiera,
+où je remis une lettre du général Hiller au général Pflachner, qui
+commandait les avant-postes, dans laquelle il lui était enjoint de me
+faire donner de suite un cheval de hussard, et de me faire accompagner
+par un trompette aux avant-postes français.</p>
+
+<p>Bientôt après, j'avais passé les dernières vedettes autrichiennes, et,
+avançant sur la grande route de Vérone, j'aperçus dix minutes plus tard
+un piquet de chasseurs à cheval; je fis donner le signal d'usage, et
+dans quelques instants un officier vint pour me recevoir; il me dit
+(comme c'est l'usage général) que je ne pouvais passer en aucun cas
+jusqu'au quartier général du vice-roi, vu que le général Rouyer, qui
+commandait les avant-postes français, avait les instructions générales
+pour se faire remettre toutes les dépêches apportées par un
+parlementaire quelconque. Comme cette difficulté était prévue, je lui
+remis une lettre écrite par moi, mais cachetée par le général Hiller, et
+dans laquelle je prévenais le prince que des communications de la plus
+haute importance devaient lui être faites verbalement. Puis j'ajoutais
+que, en tous cas, je ne quitterais pas les avant-postes avant la réponse
+du vice-roi. L'officier partit au galop, et revint bientôt après pour
+m'annoncer que le général Rouyer venait d'expédier un aide de camp afin
+de porter ma lettre à Vérone.</p>
+
+<p>J'attendis trois heures environ, au bout desquelles on vint m'annoncer
+que le prince me recevrait dans l'église du petit village de
+San-Michèle, qui se trouvait à peu près à mille cinq cents pas des
+avant-postes; j'eus les yeux bandés, comme c'est l'usage en pareil cas,
+et je fus conduit à cette église, où on ôta de nouveau le mouchoir.</p>
+
+<p>Quinze minutes après, le prince Eugène descendit de cheval et entra dans
+le local où je me trouvais; il me reconnut à l'instant même où je lui
+remis la lettre du roi, et puis se tourna vers les officiers de sa
+suite, en disant: «Comme nous n'avons rien à cacher à Monsieur dans un
+pays ouvert, j'aime autant respirer en plein air.» Nous sortîmes donc
+tous, et, tandis que la suite se tenait près du péristyle de l'église,
+le vice-roi se promenait avec moi à cent pas de distance.</p>
+
+<p>Ce n'est qu'après m'avoir demandé des nouvelles de la santé de son
+auguste beau-père que le prince ouvrit sa lettre; il la lut deux fois,
+ainsi qu'une note qui y était incluse, et puis me dit, sans la moindre
+hésitation: «Je suis bien fâché de donner un refus au roi, mon
+beau-père, mais on demande l'impossible.»</p>
+
+<p>C'est ici, madame, où la partie importante de ma narration paraît
+commencer seulement, qu'elle est, pour ainsi dire, déjà terminée; car
+tout le reste de cette conversation roula sur les mêmes termes. J'avais
+beau me servir des expressions mille fois rebattues de politique,
+d'utilité, d'intérêt du moment, etc., etc., avec les deux mots bien
+simples du devoir, de la reconnaissance et de la sainteté du serment
+prêté, l'avantage restait toujours du côté du prince. Cependant
+j'essayerai de retracer encore à Votre Altesse Royale textuellement
+quelques phrases prononcées par le feu prince, son illustre époux.
+Lorsque je lui parlais du sort de ses enfants, il me dit: «Certainement
+j'ignore si mon fils est destiné à porter un jour la couronne de fer;
+mais, en tout cas, il ne doit y arriver que par la bonne voie.» Puis,
+lorsqu'il apprit par moi que les puissances alliées étaient bien
+décidées à passer le Rhin avec des forces supérieures, il me répondit:
+«On ne peut nier que l'astre de l'Empereur commence à pâlir; mais c'est
+une raison de plus pour ceux qui ont reçu de ses bienfaits de lui rester
+fidèles.» Et puis il ajouta que même les offres qui venaient de lui être
+faites ne resteraient pas un secret pour l'Empereur. Enfin, lorsque,
+comme dernier argument, je commençais, ainsi que mets instructions me le
+prescrivaient, de lui parler des dispositions assez claires que le roi
+Joachim avait témoignées de traiter avec les souverains alliés, et
+lorsque j'ajoutais qu'avant six semaines son flanc droit se trouverait
+exposé, compromis peut-être, le prince me dit: «J'aime à croire que vous
+vous trompez; si toutefois il en était ainsi, je serais certainement le
+dernier pour approuver la conduite du roi de Naples; encore la situation
+ne serait-elle pas exactement la même: lui est souverain; moi, ici, je
+ne suis que le lieutenant de l'Empereur.» Enfin notre conversation se
+termina exactement comme elle avait commencé; la résolution du prince
+resta inébranlable.</p>
+
+<p>Pour ce cas, j'avais l'ordre de le prier de déchirer en ma présence la
+lettre du roi de Bavière, ainsi que la note incluse, ce qu'il fit à
+l'instant même; puis il me dit qu'il allait rentrer à Vérone, et que là
+il écrirait une lettre à son beau-père pour lui expliquer les motifs de
+son refus; puis il appela le général Rouyer, l'engagea à me faire dîner
+avec lui, et remonta à cheval avec toute sa suite.</p>
+
+<p>Vers huit heures du soir, ce même jour, 22 novembre, un officier
+d'ordonnance m'apporta la lettre en question, et je quittai San-Michèle
+immédiatement après pour regagner les vedettes autrichiennes. Le
+lendemain de grand matin, je me présentai chez le général Hiller pour
+lui dire en peu de mots que ma mission n'avait pas réussi, et vers le
+coucher du soleil, après avoir repris mon uniforme bavarois, je repartis
+pour l'Allemagne. Mes instructions portaient de me rendre d'abord à
+Carlsruhe, où le roi Maximilien-Joseph avait eu l'intention de se
+rendre; ce fut là que je lui remis la réponse du prince Eugène. Il la
+lut en disant: <i>Je le leur avais bien dit</i>, la recacheta aussitôt, et
+m'ordonna de repartir immédiatement pour Francfort, afin de la remettre
+au prince Metternich, et de lui faire de vive voix un rapport sur ma
+mission.</p>
+
+<p>J'arrivai à Francfort le 30 novembre au matin, et m'acquittai
+sur-le-champ de ce qui m'était prescrit. M. de Metternich me dit combien
+il regrettait que la démarche eût échoué, tout en rendant la justice la
+plus entière au beau caractère du prince: ensuite il ajouta qu'il
+communiquerait la réponse du prince aux souverains alliés, et qu'il la
+renverrait plus tard au roi par un courrier de cabinet.</p>
+
+<p>C'est ici, madame, que ma narration est finie. Peut-être Votre Altesse
+Royale la trouvera-t-elle incomplète, mais j'ose compter sur son
+indulgence. J'ai dit tout ce que ma mémoire avait gardé, et vingt-trois
+ans ont passé depuis. Le point essentiel pour l'histoire est toujours de
+savoir que le prince a non-seulement fait ce que l'honneur exigeait,
+mais qu'il n'a pas même hésité un seul instant à le faire.</p>
+
+<p>En me mettant aux pieds de Votre Altesse Royale, j'ai l'honneur d'être
+avec le plus profond respect, madame,</p>
+
+<p>De Votre Altesse Royale, le très-obéissant, très-soumis et très-dévoué
+serviteur,<br>
+
+<span class="rig">Signé: <span class="sc">Le prince Auguste de la Tour et Taxis</span>,<br>Général major à la suite
+de l'armée.</span></p><br><br>
+
+<p>Pour l'authenticité de la signature là-dessus.<br>
+
+<span class="rig">Le secrétaire général au ministère de la guerre,</span></p><br>
+
+<p>(L. S.)<br>
+
+Munich, le 15 novembre 1836.<br>
+
+<span class="rig">Signé: <span class="sc">Glockner</span>.</span></p><br>
+
+<p>Le soussigné, secrétaire intime au ministère des affaires étrangères de
+Bavière, certifie l'authenticité de la signature ci-contre du secrétaire
+général au ministère de la guerre.</p>
+
+<p>Munich, le 15 novembre 1836.</p>
+
+<p>(L. S.)</p>
+
+<p>Par autorisation du ministre.<br>
+
+<span class="rig">Signé: <span class="sc">Gessels</span>.</span></p><br>
+
+<p>Pour copie conforme,</p>
+
+<p>Munich, le 15 novembre 1836.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Gessels</span>.<br>
+
+Secrétaire intime.</span></p><br>
+
+<p class="sml">Sceau des<br>affaires étrangères<br>de Bavière</p>
+<br>
+
+<p class="mid">Nº V.--<span class="sc">LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE</span>.</p>
+
+<p class="rig">Vérone, le 23 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>Je t'envoie, ma bonne Auguste, une lettre que j'ai reçue du roi par un
+officier parlementaire. Cet officier n'était autre que le prince Taxis.
+J'ai causé plus d'une heure avec lui, et je t'assure que je n'ai dit que
+ce que je devais. En deux mots, il m'a apporté la proposition de la part
+de tous les alliés, pour me faite quitter la cause de l'Empereur, de me
+reconnaître comme roi d'Italie.</p>
+
+<p>J'ai répondu tout ce que toi-même, tu aurais répondu, et il est parti
+ému et admirateur de ma manière de penser; comme il a vu que je ne
+voulais entendre à rien qu'à un armistice, il m'a assuré que le roi
+l'obtiendrait d'autant plus, «que les alliés admiraient mon caractère et
+ma conduite.»</p>
+
+<p>C'est déjà une bien belle récompense que de commander ainsi l'estime à
+ses ennemis.</p>
+
+<p>Déchire le billet du roi, ne parle de rien de tout cela.</p>
+
+<p>Dans l'armée on ne sait qu'il est venu un parlementaire que comme
+officier autrichien.</p>
+
+<p>Adieu, etc., etc.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">Nº VI.--<span class="sc">L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE</span>.</p>
+
+<p class="rig">Saint-Cloud, le 17 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils, le général Danthouard arrive. Vous avez encore une belle
+armée, et, si vous avez avec cela cent pièces de canon, l'ennemi est
+incapable de vous forcer, il ne s'agit que de gagner du temps. J'ai ici
+six cent mille hommes en mouvement; j'en réunirai cent mille en Italie.
+Je vais prendre des mesures pour porter tous vos cadres au grand complet
+de neuf cents hommes par bataillon. Faites-moi connaître si tous les
+régiments de l'armée d'Italie d'ancienne formation auraient de l'étoffe
+pour établir les sixièmes bataillons.<br><br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br>
+
+<p><i>P. S.</i> Vous trouverez ci-joint la note du départ des colonnes
+italiennes.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">N° VII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.</p><br>
+
+<p>Mon fils,</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre sur la situation des esprits en Italie. J'envoie
+à Gênes le prince d'Essling avec trois mille hommes tirés de Toulon. Je
+vous ai envoyé aujourd'hui un ordre pour la formation de plusieurs
+sixièmes bataillons. Vous y aurez vu que vous pouvez compter sur un
+renfort de quinze à seize mille hommes, et qu'en outre quarante mille
+hommes seront réunis avant le 1er janvier à Turin et à Alexandrie. On
+fera encore de plus grands efforts. Dans ce moment, tout est ici en
+mouvement. Ne vous laissez point abattre par le mauvais esprit des
+Italiens. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des peuples. Le
+sort de l'Italie ne dépend pas des Italiens. J'ai déjà six cent mille
+hommes en mouvement. Je puis employer là-dessus cent mille hommes pour
+l'Italie. De votre côté, remuez-vous aussi. Écrivez au prince Borghèse.
+Il me semble que la grande-duchesse et le général Miollis pourraient
+envoyer des colonnes dans le Rubicon. J'ai envoyé le duc d'Otrante à
+Naples pour éclairer le roi et l'engager à se porter sur le Pô. Si ce
+prince ne trahit pas ce qu'il doit à la France et à moi, sa marche
+pourra être d'un grand effet.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br>
+
+<p class="mid">N° VIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.</p><br>
+
+<p>Mon fils,</p>
+
+<p>Je viens de dicter au général Danthouard ce qu'il doit faire à Turin,
+Alexandrie, Plaisance et Mantoue: il vous fera connaître mes intentions.</p>
+
+<p>Il ne faut point quitter l'Adige sans livrer une grande bataille; les
+grandes batailles se gagnent avec de l'artillerie: ayez beaucoup de
+pièces de 12. Étant à portée des places fortes, vous pourrez en avoir
+autant que vous voudrez. Vous n'avez plus rien à craindre d'une
+diversion sur les derrières, puisque l'artillerie ne passe nulle part.
+Mettez deux cents hommes et six pièces de canons à Brescia, à la
+citadelle. Ayez des barques armées, qui vous rendent absolument maître
+du lac de Peschiera, du lac de Lugano, du lac Majeur et du lac de Côme.
+Faites construire de bonnes redoutes fraisées et palissadées sur le
+plateau de Rivoli et qu'elles battent le chemin de Vérone, sur la rive
+gauche de l'Adige. Faites construire des ouvrages du côté de Montebello
+(<i>ce dernier mot est effacé et remplacé de la main de l'Empereur par la</i>
+Couronne).</p>
+
+<p>Si vous êtes à temps, occupez les hauteurs de Caldiero et faites-y faire
+des redoutes; coupez les digues de l'Alpon et inondez le bas Adige.
+Enfin, la grande manoeuvre serait d'attaquer l'ennemi en concertant les
+moyens de passer rapidement, et sans qu'il le sût, par Mestre. Cette
+manoeuvre concertée en secret, et avec les grands moyens que vous avez,
+pourrait vous donner des avantages considérables.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+
+<p class="mid">N° IX.--LETTRE DU GÉNÉRAL DANTHOUARD AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Sans date.</p><br>
+
+<p>Monseigneur,</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse Impériale une copie des
+instructions que l'Empereur m'a dictées et que j'ai écrites à la volée.
+Je pense que Votre Altesse est déjà au courant de tout cela, mais il y a
+des articles intéressants. J'ai écrit comme l'Empereur parlait. Il y a
+eu ensuite une conversation d'une heure. Il est déjà passé cinq mille
+conscrits pour Alexandrie, et il y en a sept mille passés de Piémont en
+France.</p>
+
+<p>Je n'ose m'exprimer sur ce que je pense des travaux militaires du
+Mont-Cenis; il faudra une division pour les garder si on les achève;
+mais je parie qu'il en sera pour ce point comme pour Peschiera.</p>
+
+<p>Votre Altesse Impériale verra que je sais encore loin d'elle pour
+plusieurs jours. Je ne sais comment le prince Borghèse prendra ma
+mission; mais, s'il la prend bien, je la ferai bien; s'il la prend mal,
+je ne pourrai la remplir en entier. L'Empereur m'a dit de lui rendre
+compte directement et en même temps m'a ajouté:</p>
+
+<p>«Tout ce que vous allez faire étant pour le vice-roi, vous le
+préviendrez de tout ce qui sera nécessaire.» Je prie Votre Altesse
+Impériale de m'adresser ses ordres à Turin pour ces premiers jours; il
+est probable que je n'irai à Plaisance qu'après Casal, et passant par
+Milan.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monseigneur,</p>
+
+<p>De Votre Altesse, le très-humble et dévoué,<br>
+
+<span class="rig">Comte <span class="sc">Danthouard</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid"><span class="sc">N° X.--ORDRES ET INSTRUCTIONS DICTÉS PAR L'EMPEREUR,<br>LE 20 NOVEMBRE
+1813, À ONZE HEURES DU MATIN.</span></p>
+
+<p>Danthouard m'écrira du Mont-Cenis où en est la forteresse, si on peut
+l'armer, si elle est à l'abri d'un coup de main, etc.</p>
+
+<p>Il verra le prince Borghèse qui doit avoir reçu la copie de l'ordre que
+j'ai signé hier, ayant deux buts, ou qui la lui fera voir.</p>
+
+<p><i>Premier but.</i>--1° L'envoi de dix-huit mille hommes de renforts à
+l'armée d'Italie sur la conscription des cent vingt mille hommes. Ces
+dix-huit mille hommes sont fournis aux six corps qui forment l'armée
+d'Italie, à raison de sept cents hommes; total, quatre mille deux cents
+hommes. Plus, huit cents hommes à prendre au dépôt du 156e pour le 92e;
+en tout, cinq mille hommes, et en sept mille hommes qui font partie des
+régiments qui sont à l'armée d'Italie et dépôts au delà des Alpes.
+Enfin, en six cents hommes du dépôt du 156e régiment pour le 36e léger,
+six cents hommes pour le 133e, six cents hommes pour le 132e, etc.;
+total, seize mille hommes.</p>
+
+<p>Au reste, le prince Borghèse lui remettra le décret qui est
+très-détaillé, afin qu'il en ait pleine connaissance pour l'exécution de
+ses ordres.</p>
+
+<p>Il reconnaîtra: 1° si les conscrits sont beaux hommes et forts,
+s'assurera de la quantité, si la désertion a occasionné des pertes et
+combien, etc.</p>
+
+<p>2° Il s'informera du directeur de l'artillerie s'il a les armes pour ces
+seize mille hommes.</p>
+
+<p>3° Il s'assurera si l'habillement, grand et petit équipement, sont
+prêts, ou quand ils le seront, etc.</p>
+
+<p>4° Cet seize mille hommes sont destinés aux premier et deuxième
+bataillons de l'armée d'Italie; mais j'ai en outre une armée de réserve
+de trente mille hommes par décret d'hier (19 novembre), et à prendre sur
+la levée des trois cent mille hommes. Ces trente mille hommes se
+lèveront en Provence, en Dauphiné, Lyonnais, et seront réunis à
+Alexandrie à la fin de décembre.</p>
+
+<p>Il faut voir si les armes sont prêtes ainsi que l'habillement, ou bien
+si les mesures sont prises pour cela, pour ces trente mille hommes. Ces
+trente mille hommes, formant trois divisions, seront incorporés, pour la
+première division, dans les quatrième et sixième bataillons de l'armée
+d'Italie, le quatrième bataillon existant à Alexandrie. Le vice-roi fera
+former les cadres des sixièmes bataillons et les enverra de suite à
+Alexandrie.</p>
+
+<p>2° La deuxième division sera formée des bataillons qui ont leur dépôt
+en Piémont. Plusieurs retournent à la grande armée, en sorte qu'il ne
+faut compter que sur la moitié; il faut donc former des cadres en
+remplacement et les diriger sur ces dépôts.</p>
+
+<p>3° La troisième division sera formée de onze à douze cinquièmes
+bataillons, dans les vingt-septième et vingt-huitième divisions
+militaires.</p>
+
+<pre>
+La première division recevra 9,000
+La deuxième division recevra 7,500
+La troisième division recevra 5,500
+ 22,000 hommes.</pre>
+
+<p>Indépendamment de ces trois divisions, je forme une réserve en Toscane
+des troisième, quatrième, cinquième bataillons du 112e régiment, des
+quatrième, cinquième bataillons du 33e léger, qui reçoivent deux mille
+cinq cents hommes sur la levée des trois cent mille hommes.</p>
+
+<p>Plus, je forme une réserve à Rome des troisième, quatrième, bataillons
+du 22e léger, des quatrième, cinquième bataillons du 4e léger, des
+quatrième, cinquième bataillons du 6e de ligne, qui recevront trois
+mille hommes sur les trois cent mille hommes, non compris ce qu'ils
+reçoivent des cent vingt mille hommes; total, vingt-huit mille hommes.</p>
+
+<p>Il reste deux mille hommes pour l'artillerie d'Alexandrie, Turin, pour
+les sapeurs, les équipages... Je veux une artillerie pour l'armée de
+réserve.</p>
+
+<p>J'ai envoyé le prince d'Essling à Gênes avec trois mille hommes de
+gardes nationales, levées depuis un an à Toulon. Il est possible que je
+lui confie le commandement de l'armée de réserve; mais, s'il est
+totalement hors d'état de le remplir à cause de sa poitrine, j'y
+enverrai probablement le général Caffarelli.</p>
+
+<p>Ainsi donc, avant le 1er janvier, le vice-roi recevra seize mille hommes
+des cent vingt mille hommes pour recruter les trois premiers bataillons
+des régiments, tout cela de l'ancienne France; il n'y aura ni
+Piémontais, ni Italiens, ni Belges; plus trente mille hommes de l'armée
+de réserve; total, quarante-six mille hommes réunis d'ici au mois de
+février, tous vieux Français et âgés de vingt-trois, vingt quatre,
+vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente,
+trente et un, trente-deux ans.</p>
+
+<p>Le principal soin doit être de former les sixièmes bataillons et de
+tirer des corps pour former les cadres dont nous manquons et qu'on ne
+peut créer.</p>
+
+<p>Le roi de Naples m'a écrit qu'il marche avec trente mille hommes. S'il
+exécute le mouvement, l'Italie est sauvée; car les troupes autrichiennes
+ne valent pas les Napolitains.</p>
+
+<p>Le roi est un homme très-brave, il mérite de la considération, il ne
+peut diriger des opérations, mais il est brave, il anime, il enlève et
+mérite des égards. Il ne peut donner de l'ombrage au vice-roi; son rôle
+est à Naples, il n'en peut sortir.</p>
+
+<p>Danthouard me rendra compte de l'état dans lequel se trouve la citadelle
+de Turin, son armement, ses magasins de guerre et de bouche, son
+commandant, les officiers du génie, de l'état-major, etc., etc.</p>
+
+<p>Il me rendra le même compte sur Alexandrie, en joignant le calque des
+ouvrages; il me fera rapport sur les officiers, l'état-major, etc., etc.</p>
+
+<p>Même rapport sur la citadelle de Plaisance. On me parle de la citadelle
+de Casal; il s'y rendra, et me rendra compte si cela vaut la peine
+d'être armé et approvisionné. Si le vice-roi avait enfermé dans les
+places les fonds de dépôts comme quartiers-maîtres, ouvriers, etc., il
+faut les retirer, il faut même évacuer tout ce qui, dans ce genre, se
+trouve à Mantoue; on y a même enfermé le cinquième bataillon en dépôt du
+3e léger; j'ai donné des ordres pour que ce dépôt reçoive six cents
+conscrits à Alexandrie; Danthouard se fera rendre compte où cela en est,
+et que cela soit dirigé d'Alexandrie; ensuite que le dépôt major,
+ouvriers, soient à Plaisance pour recevoir ce qui revient de la grande
+armée et organiser un bataillon. Danthouard trouvera à Alexandrin sept
+cents hommes pour le 13e de ligne. Le vice-roi a enfermé le dépôt à
+Palma-Nova; ces sept cents hommes vont se trouver seuls. J'ai ordonné
+d'en former le sixième bataillon. Il faut que le vice-roi fournisse
+quelques officiers, et le prince Borghèse formera le cadre. J'ai ordonné
+qu'un demi-cadre du 13e soit envoyé de Mayence; mais, jusqu'à l'arrivée,
+il faut pourvoir à la réception, organisation, instruction, et mettre ce
+bataillon à la citadelle d'Alexandrie. Danthouard trouvera à Plaisance
+le dépôt du neuvième bataillon des équipages militaires. Il faut diriger
+tout l'atelier, le matériel, les magasins sur Alexandrie, qui est une
+place sûre.</p>
+
+<p>Si les approvisionnements des citadelles de Turin et d'Alexandrie
+n'étaient pas complets, il faudrait en rendre compte au prince Borghèse,
+pour qu'il y pourvoie de suite.</p>
+
+<p>Danthouard donnera des ordres en forme d'avis pour tout ce qu'il croira
+nécessaire d'après mes intentions et me rendra compte des ordres qu'il
+aura donnés.</p>
+
+<p>Il faut que les fortifications soient en état, fermer les gorges en
+palissades, voir ce qui est nécessaire pour les parapets et banquettes à
+rétablir, etc., etc. Porter une grande attention sur les inondations.
+Compte-t-on dans le pays sur l'inondation du Tanaro et la résistance du
+pont éclusé?</p>
+
+<p>Un régiment croate de treize cents hommes et six cents chevaux est à
+Lyon. Je donne ordre à Corbineau de faire mettre pied à terre et
+d'envoyer cette canaille sur la Loire, et de donner trois cents chevaux
+à chacun des deux régiments, 1er hussards et 31e de chasseurs.</p>
+
+<p>Je vais m'occuper de la cavalerie pour l'armée d'Italie: 1° J'envoie à
+Milan tout ce qui appartient au 1er de hussards et 31e de chasseurs; 2°
+je vais y envoyer deux bons régiments de dragons d'Espagne de douze
+cents chevaux chacun.</p>
+
+<p>J'ai ordonné que toutes les troupes italiennes de la grande armée se
+rendent à Milan, il y a quatre mille hommes. Même ordre pour les mêmes
+qui sont en Aragon et en Espagne; il y a six mille hommes, tout cela est
+en marche. J'ai ordonné à Grouchy de se rendre à l'armée d'Italie. Il
+est un peu susceptible, mais le vice-roi fera pour le mieux. Le vice-roi
+peut avoir grande confiance en Zucchi; j'en ai été très-content.</p>
+
+<p>Il ne faut pas donner du crédit à Pino, il faut élever en crédit
+Palombini et Zucchi et soutenir Fontanelli. L'expérience m'a prouvé que
+l'ennemi s'occupe particulièrement de gagner les généraux étrangers que
+nous portons en avant et leur accordent crédit et confiance. Ainsi de
+Wrede, pour qui j'ai tout fait, a été tourné contre moi, mais il est
+mort. Les trois généraux que j'indique peuvent être mis en avant en ce
+moment et annuler Pino.</p>
+
+<p>Il faut que les approvisionnements des places soient pour six mois. Je
+désire que Danthouard examine Saint-Georges et me dise sur quoi je puis
+compter.</p>
+
+<h4>OPÉRATIONS.</h4>
+
+<p>Le vice-roi ne doit pas quitter l'Adige sans une bataille. Il doit avoir
+de la confiance; il a quarante mille hommes, il peut avoir cent vingt
+pièces de canon, il est sûr du succès. Quitter l'Adige sans se battre
+est un déshonneur. Il vaut mieux être battu.</p>
+
+<p>Il faut qu'il y ait beaucoup d'artillerie, il ne doit pas en manquer à
+Mantoue et Pavie. Il n'y a que les attelages qui pourraient manquer;
+mais les dépôts sont trop voisins pour que l'on ait besoin de traîner
+beaucoup de caissons. Ce n'est pas comme l'armée attaquante qui est
+obligée à avoir avec soi ses deux approvisionnements. Il faut une
+réserve de dix-huit pièces de douze pour un moment décisif. L'attelage
+bien nécessaire est celui de la pièce et d'un caisson et demi, il n'est
+pas nécessaire d'attelages réguliers pour les affûts, les forges, les
+rechanges, etc., lorsque l'on est aussi prêt de ses places et dépôts.</p>
+
+<p>Lorsqu'il verra venir la bataille, il doit avoir cent cinquante à deux
+cents pièces. Je n'attache pas d'importance à la perte des canons, si
+les chances de prises peuvent être compensées par les chances de succès.</p>
+
+<p>Je suppose que la demi-lune de la porte de Vérone à Caldiero est établie
+et armée; en cas contraire, il faut l'établir sur-le-champ et l'armer
+avec du huit et du douze en fer on mauvais aloi à tirer des places,
+puisque l'on n'a pas occupé Caldiero, qui était la véritable position.
+J'avais dans le temps fait établir cette demi-lune.</p>
+
+<p>L'occupation des hauteurs de Caldiero, couverte d'ouvrages de campagne,
+ne peut être forcée, l'Alpon en avant. On doit y être sans inquiétude,
+la Rocca-d'Anfo barre le seul chemin par où l'on puisse venir avec de
+l'artillerie. Il y faut deux chaloupes armées pour le lac; il faut deux
+ou trois barques années pour le lac de Come. Il faut tirer des marins de
+la côte pour ce service, et, s'il n'y en a pas en demander au prince
+Borghèse, de Gênes, où il se trouve des marins de l'ancienne France. Il
+faut trois à quatre cents hommes dans la citadelle de Bergame et de
+Brescia. Quelques poignées d'hommes de gardes nationales pour
+l'intérieur de la ville et deux mauvaises pièces à la citadelle.</p>
+
+<p>Il faut des bateaux armés pour les lacs de Mantoue, et qu'il y ait un
+lieutenant de vaisseau de la vieille France pour chef; il faut rester
+maître de tous les points des lacs.</p>
+
+<p>Il faut se maintenir en communication avec Brondolo par la rive droite
+de l'Adige. Il faut à Rivoli une bonne redoute palissadée, armée de
+canons, ce qui rend impraticable la grande route de Vérone.</p>
+
+<p>Il faut occuper le Montebaldo, et un ouvrage à la Corona.</p>
+
+<p>Il faut alors que l'ennemi passe l'Adige, et je ne vois pas de
+difficultés à couper les digues de l'Alpon et même les digues de l'Adige
+sous Legnago à Chiavari (en batardeau). Il faut des bateaux armés sur le
+lac Majeur et sur le lac de Lugano, sans violer les Suisses. Il y a un
+point au royaume d'Italie. Dans ces situations inforçables, il ne faut
+pas quitter sans une bataille; une manoeuvre que j'indique, que je ne
+conseille pas, que je ferais, serait de passer par Brondolo-sur-Mestre,
+et de forcer sur Trévise ou la Piave avec trente mille hommes; il ne
+manque pas de moyens de transports à Venise. Je la ferais, mais je ne
+conseille pas si on ne me comprend pas. On obtiendrait des résultats
+incalculables. L'ennemi opère par Conegliano et Trévise; on le coupe,
+on le disperse, on le détruit, et, s'il faut se retirer, on le fait sur
+Malghera et l'Adige. Mais je ne conseille pas cette manoeuvre hardie;
+c'est là ma manière, mais il faut comprendre et saisir tous les détails
+et moyens d'exécution, le but à remplir, les coups à porter, etc.,
+etc....... L'armée serait....... (<i>Sa Majesté en est restée là court</i>).</p>
+
+<p>Si le vice-roi perdait la bataille et abandonnait l'Adige, il a la ligne
+du Mincio qui n'est pas bonne, mais qu'il faut préparer d'avance pour
+s'en servir pour un premier moment de retraite et voir venir; ensuite
+l'Adda, le Tessin, etc., etc. Je pense que, forcé sur le Tessin, il doit
+se jeter sur Alexandrie et la Boquette. Il serait, à Alexandrie,
+renforcé par l'armée de réserve, sa ligne d'opération serait par Gênes.</p>
+
+<p>Je préfère défendre Gênes au mont Cenis parce que d'Alexandrie et Gênes
+il protége davantage la Toscane. Au cas de retraite, il faudra prévenir
+les garnisons de Turin et du mont Cenis, et celle du Simplon, qui doit
+se retirer sur Genève que je fais mettre en défense.</p>
+
+<p>Quand bien même le vice-roi quitterait le Mincio et l'Adda, la
+grande-duchesse doit rester à Florence; l'ennemi ne peut y envoyer un
+détachement de son armée. D'ailleurs, si la grande-duchesse était
+forcée, elle se replierait sur Rome; si elle y était encore forcée, elle
+se replierait sur Naples.</p>
+
+<p>La présence du prince d'Essling avec trois mille hommes à Gênes, où les
+dépôts se forment, et les marins assurent la place. D'ailleurs les
+Génois ne sont pas Autrichiens.</p>
+
+<p>Il n'y a rien à craindre des Suisses; s'ils étaient contre nous, ils
+seraient perdus. Ils sont bien loin de se déclarer aujourd'hui quoi
+qu'on dise. Enfin, passé février, je serai en mesure, et j'enverrai
+d'autres renforts. J'ai en ce moment huit cent mille hommes en
+mouvement, etc. L'argent ne me manque pas.</p>
+
+<p>Si les autorités italiennes étaient obligées d'évacuer Milan, elles se
+retireraient à Gênes.</p>
+
+<p>Dans tout ceci, j'ai fait abstraction du roi de Naples, car, s'il est
+fidèle à moi, à la France et à l'honneur, il doit être avec vingt-cinq
+mille hommes sur le Pô. Alors beaucoup de dispositions sont changées.</p>
+
+<p>Je connais parfaitement les positions; je ne vois pas comment l'ennemi
+passerait l'Adige. Quand bien même l'ennemi se porterait d'Ala sur
+Montebaldo, il ne peut y conduire d'artillerie sur la Corona. Il y a de
+superbes positions où j'ai donné ma bataille de Rivoli.</p>
+
+<p>L'infanterie autrichienne est méprisable; la seule qui vaille quelque
+chose est l'infanterie prussienne. À Leipsick, ils étaient cinq cent
+mille hommes, et je n'en avais que cent dix mille; je les ai battus deux
+jours de suite, etc., etc.</p>
+
+<p>Il faut un pont sur le Pô au-dessous de Pavie vers Stradella. Il faut
+faire travailler à la citadelle de Plaisance.</p>
+
+<p>Si j'avais su sur quoi compter pour l'artillerie, j'aurais vu si je
+devais aller en Italie; dans tous les cas, on peut laisser ébruiter que
+j'irai en Italie, etc., etc.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">Nº XI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 28 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils, je reçois votre lettre du 22 novembre<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Je reconnais bien là
+la politique de l'Autriche; c'est ainsi qu'elle fait tant de traîtres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> Jour de l'entrevue avec le prince Taxis.</blockquote>
+
+<p>Je ne vois pas de difficultés à ce que vous fassiez un armistice de deux
+mois; mais le principal est de bien stipuler que les places seront
+ravitaillées journellement, afin qu'au moment où l'armistice viendra à
+se rompre elles soient aussi bien approvisionnées qu'avant. Je pense, au
+reste, que cela se borne à Osoppo et Palma-Nuova, puisque vous conservez
+vos communications avec Venise.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 3 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils, j'ai accordé les décorations de la Légion d'honneur et de la
+Couronne de fer, que vous m'avez demandées pour l'armée dans votre
+lettre du 23 du mois dernier.</p>
+
+<p>Le roi de Naples me mande qu'il sera bientôt à Bologne avec trente mille
+hommes. Cette nouvelle vous permettra de vous maintenir en communication
+avec Venise et vous donnera le temps d'attendre l'armée que je forme
+pour pouvoir reprendre le pays de Venise. Agissez avec le roi le mieux
+qu'il vous sera possible; envoyez-lui un commissaire italien pour
+assurer la nourriture de ses troupes; enfin faites-lui toutes les
+prévenances possibles pour en tirer le meilleur parti. C'est une grande
+consolation pour moi de n'avoir plus rien à craindre pour l'Italie.</p>
+
+<p>Je vous ai mandé que toutes les troupes italiennes qui étaient en
+Catalogne, en Aragon et à Bayonne sont actuellement en marche pour vous
+rejoindre.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p>
+
+<p class="rig">Vérone, le 17 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>Il paraît, ma chère Auguste, qu'il sera impossible de s'entendre avec
+l'ennemi pour une suspension d'armes. Oh! les vilaines gens! le
+croirais-tu? ils ne consentent à traiter que sur la même question que
+m'avait déjà faite le prince Taxis. Aussi a-t-on de suite rompu le
+discours. Dans quel temps vivons-nous! et comme on dégrade l'éclat du
+trône en exigeant, pour y monter, lâcheté, ingratitude et trahison! Va,
+je ne serai jamais roi!</p>
+
+<p>Adieu, ma bonne Auguste, etc.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XIV.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.<br> (LETTRE EN CHIFFRES, L'EXPLICATION
+SE TROUVE AVEC LA LETTRE)</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 17 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils, vous aurez su, par les différentes pièces qui ont été
+publiées, tous les efforts que j'ai déjà faits pour avoir la paix. J'ai
+depuis envoyé mon ministre des relations extérieures à leurs
+avant-postes: ils ont différé à le recevoir, et cependant ils marchent
+toujours.</p>
+
+<p>Le dur d'Otrante vous aura mandé que le roi de Naples se met avec nos
+ennemis: aussitôt que vous en aurez la nouvelle <i>officielle</i>, il me
+semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre armée. <i>Le
+cas échéant</i>, vous laisserez des Italiens pour la garnison de Mantoue et
+autres places, ayant soin d'amener l'argenterie et les effets précieux
+de la maison et les caisses.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XV.--LE DUC D'OTRANTE AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Florence, le 21 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>Monseigneur, une lettre de M. Metternich a décidé la reine de Naples à
+entrer dans la coalition. Je ne connais pas le traité, mais je sais
+qu'il est conclu. Prévoyant le résultat prochain, j'ai eu l'honneur
+d'écrire, il y a quelques jours, à Votre Altesse de prendre ses mesures
+comme s'il était signé.</p>
+
+<p>La lettre de M. Metternich est perfide; après avoir fait le tableau des
+forces de la coalition et des désastres de la France, elle ajoute que
+l'empereur Napoléon, dans des négociations avec les puissances
+coalisées, cède toute l'Italie et même Naples; toutefois qu'il a fait
+demander par le roi de Bavière le Milanais pour Votre Altesse.</p>
+
+<p>Le projet de la coalition est simple: c'est de remettre les choses comme
+elles étaient avant 1789; le roi de Naples en sera convaincu trop tard.</p>
+
+<p>Votre Altesse sait ce qui vient de se passer à Rome; nous allons être
+forcés d'évacuer la Toscane; la grande-duchesse fait rassembler tous les
+militaires qui ne sont pas nécessaires pour la garde des forts, et les
+enverra au quartier général de Votre Altesse; le prince Félix doit s'y
+rendre, et j'aurai l'honneur de l'y accompagner.</p>
+
+<p>Je prie Votre Altesse de recevoir, etc.<br>
+
+<span class="rig">Le duc d'<span class="sc">Otrante</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XVI.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p>
+
+<p class="rig">Vérone, le 25 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>Les moments deviennent bien pressants, ma bien-aimée Auguste, surtout à
+cause de ces maudits Napolitains. Peut-on voir plus de perfidie: ne pas
+se déclarer et continuer à s'avancer sur nos derrières! N'importe, j'en
+aurai un morceau, je t'en réponds. À tout événement, je fais partir
+demain<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> Triaire pour Milan.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Le général Triaire, aide de camp du prince et écuyer, devait
+accompagner la vice-reine en cas de départ.</blockquote>
+<br>
+
+<p class="mid">Nº XVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p>
+
+<p class="rig">Vérone, le 28 janvier 1814</p><br><br>
+
+<p>Gifflinga est revenu aujourd'hui de Naples. Le roi est décidément contre
+nous, et il sera à Bologne d'ici à quelques jours; je vais donc me
+préparer à un mouvement sur le Mincio, pour être de là plus à portée de
+passer le Pô, et donner sur le nez des Napolitains, si l'occasion s'en
+présente.</p>
+
+<p>Il faut penser sérieusement à ton voyage, quoique je sois certain de
+pouvoir toujours te prévenir. Rien ne peut t'empêcher de passer par
+Turin, le col de Tende et Nice pour aller à Marseille; la route de Gênes
+serait peut-être moins sûre, à cause des Anglais, qui sont toujours le
+long des côtes.</p>
+
+<p>Tu feras bien de dire à Triaire de faire partir pour Aix ou pour
+Marseille mes caisses de livres et de cartes topographiques.</p>
+
+<p>Adieu, ma bonne Auguste.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XVIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p>
+
+<p class="rig">Goito, le 9 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>Encore une bataille de gagnée, ma bonne et chère Auguste! l'affaire a
+été chaude et a duré jusqu'à huit heures du soir. En même temps que je
+passais le Mincio pour attaquer l'ennemi, il passait lui-même sur un
+autre point. Je l'ai pourtant battu et fait près de deux mille cinq
+cents prisonniers. Nos troupes se sont bien conduites, surtout
+l'infanterie. Ma santé est bonne; je suis seulement très-fatigué.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XIX.--LE DUC DE FELTRE, MINISTRE DE LA GUERRE, AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 9 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>Monseigneur,</p>
+
+<p>L'Empereur me prescrit, par une lettre datée de Nogent-sur-Seine, le 8
+de ce mois, de réitérer à Votre Altesse Impériale l'ordre que Sa Majesté
+lui a donné de se porter sur les Alpes, <i>aussitôt que le roi de Naples
+aura déclaré la guerre à la France</i>.</p>
+
+<p>D'après les intentions de Sa Majesté Votre Altesse Impériale ne doit
+laisser aucune garnison dans les places de l'Italie, si ce n'est des
+troupes d'Italie, et elle doit de sa personne venir avec tout ce qui est
+Français sur Turin et Lyon, soit par Fenestrelle, soit par le mont
+Cenis. L'Empereur me charge de mander à Votre Altesse Impériale
+qu'aussitôt qu'elle sera en Savoie elle sera rejointe par tout ce que
+nous avons à Lyon.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur, etc.<br>
+
+<span class="rig"><i>Le ministre de la guerre</i>,<br>
+
+Duc <span class="sc">de FELTRE</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p>
+
+<p class="rig">Goito, le 11 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>Je t'annonce que le roi de Naples, aussitôt qu'il a su que j'avais gagné
+la bataille du Mincio, m'a envoyé un officier pour me faire quelques
+ouvertures. J'y envoie de suite Bataille pour l'entendre; ce serait un
+beau résultat pour moi si je pouvais obtenir qu'il se déclarât en notre
+faveur.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXI.--LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR.</p>
+
+<p class="rig">Volta, le 18 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>Sire,</p>
+
+<p>Une lettre que je reçois de l'impératrice Joséphine m'apprend que Votre
+Majesté me reproche de n'avoir pas mis assez d'empressement à exécuter
+l'ordre qu'elle m'a donné par sa lettre en chiffres, et qu'elle m'a fait
+réitérer le 9 de ce mois par le duc de Feltre.</p>
+
+<p>Votre Majesté a semblé croire aussi que j'ai besoin d'être excité à me
+rapprocher de la France, dans les circonstances actuelles, par d'autres
+motifs que mon dévouement pour sa personne, et mon amour pour ma patrie.</p>
+
+<p>Que Votre majesté me le pardonne, mais je dois lui dire que je n'ai
+mérité ni ses reproches ni le peu de confiance qu'elle montre dans des
+sentiments qui seront toujours les plus puissants mobiles de toutes mes
+actions.</p>
+
+<p>L'ordre de Votre Majesté portait expressément que, dans le cas où le roi
+de Naples déclarerait la guerre à la France, je devais me retirer sur
+les Alpes. Cet ordre n'était que conditionnel: j'aurais été coupable si
+je l'eusse exécuté avant que la condition qui devait en motiver
+l'exécution eût été remplie. Mais cependant je me suis mis aussitôt, par
+mon mouvement rétrograde sur le Mincio, et en m'échelonnant sur
+Plaisance, en mesure d'exécuter la retraite que Votre Majesté me
+prescrivait, aussitôt que le roi de Naples, sortant de son indécision,
+se serait enfin formellement déclaré contre nous. Jusqu'à présent ses
+troupes n'ont commis aucune hostilité contre celles de Votre Majesté; le
+roi s'est toujours refusé à coopérer activement au mouvement des
+Autrichiens, et, il y a deux jours encore, il m'a fait dire que son
+intention n'était point d'agir contre Votre Majesté, et il m'a donné en
+même temps à entendre qu'il ne faudrait qu'une circonstance heureuse
+pour qu'il se déclarât en faveur des drapeaux sous lesquels il a
+toujours combattu. Votre Majesté voit donc clairement qu'il ne m'a point
+été permis de croire que le moment d'exécuter son ordre conditionnel fût
+arrivé.</p>
+
+<p>Mais, si Votre Majesté veut supposer un instant que j'eusse interprété
+ses ordres de manière à me retirer aussitôt que je les aurais reçus,
+qu'en serait-il résulté?</p>
+
+<p>J'ai une armée de trente-six mille hommes, dont vingt-quatre mille
+Français et douze mille Italiens. Mais, de ces vingt-quatre mille
+Français, plus de la moitié sont nés dans les États de Rome et de Gênes,
+en Toscane et dans le Piémont, et aucun d'eux assurément n'aurait
+repassé les Alpes. Les hommes qui appartiennent aux départements du
+Léman et du Mont-Blanc, qui commencent déjà à déserter, auraient bientôt
+suivi cet exemple des Italiens, et je me serais trouvé dans les défilés
+du mont Cenis ou de Fenestrelle, comme je m'y trouverai aussitôt que
+Votre Majesté m'en aura donné l'ordre positif, avec dix mille hommes à
+peine, et attirant à ma suite sur la France soixante-dix mille
+Autrichiens, et l'armée napolitaine qui alors, privée de la présence de
+l'armée française qui lui sert encore plus d'appui que de frein, eût été
+forcée aussitôt d'agir offensivement contre nous. Il est d'ailleurs
+impossible de douter que l'évacuation entière de l'Italie aurait jeté
+dans les rangs des ennemis de Votre Majesté un grand nombre de soldats
+qui sont aujourd'hui ses sujets.</p>
+
+<p>Je suis donc convaincu que le mouvement de retraite prescrit par Votre
+Majesté aurait été très-funeste à ses armes, et qu'il est fort heureux
+que, jusqu'à présent, je n'aie pas dû l'opérer. Mais, si l'intention de
+Votre Majesté était que je dusse le plus promptement possible rentrer en
+France avec ce que j'aurais pu conserver de son armée, que n'a-t-elle
+daigné me l'ordonner? Elle doit en être bien persuadée, ses moindres
+désirs seront toujours des lois suprêmes pour moi; mais Votre Majesté
+m'a appris que dans le métier des armes il n'est pas permis de deviner
+les intentions, et qu'on doit se borner à exécuter les ordres.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, il est impossible que de pareils doutes soient nés
+dans le coeur de Votre Majesté. Un dévouement aussi parfait que le mien
+doit avoir excité la jalousie; puisse-t-elle ne point parvenir à altérer
+les bontés de Votre Majesté pour moi! elles seront toujours ma plus
+chère récompense. Le but de toute ma vie sera de les justifier, et je ne
+cesserai jamais de mettre mon bonheur à vous prouver mon attachement et
+ma gloire à vous servir.</p>
+
+<p>Je suis, Sire, etc.<br>
+
+<span class="rig">Signé: <span class="sc">Eugène Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Nangis, le 18 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils,</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre du 9 février, j'ai vu avec plaisir les avantages
+que vous avez obtenus; s'ils avaient été un peu plus décisifs et que
+l'ennemi se fût plus compromit, nous aurions pu garder l'Italie. Tascher
+vous fera connaître l'état des choses ici; j'ai détruit l'armée de
+Silésie, composée de Russes et de Prussiens; j'ai commencé hier à battre
+Schwarzenberg; j'ai, dans ces quatre jours, fait trente à quarante mille
+prisonniers, pris une vingtaine de généraux, cinq à six cents officiers,
+cent cinquante à deux cents pièces de canon et une immense quantité de
+bagages; je n'ai perdu presque personne; la cavalerie ennemie est à bas,
+leurs chevaux sont morts de fatigue; ils sont beaucoup diminués;
+d'ailleurs ils se sont trop étendus.</p>
+
+<p>Il est donc possible, si la fortune continue à nous sourire, que
+l'ennemi soit rejeté en grand désordre hors de nos frontières et que
+nous puissions alors conserver l'Italie. Dans cette supposition, le roi
+de Naples changerait probablement de parti.<br>
+
+<span class="rig">Votre père affectionné,<br>
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Au château de Surville, près Montereau,<br> le 19 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils,</p>
+
+<p>Il est nécessaire que la vice-reine se rende sans délai à Paris pour y
+faire ses couches, mon intention étant que, dans aucun cas, elle ne
+reste dans le pays occupé par l'ennemi. Faites-la donc partir
+sur-le-champ. Je vous ai expédié Tascher; il vous fera connaître les
+événements qui ont eu lieu avant son départ. Depuis j'ai battu
+Wittgenstein au combat de Nangis, je lui ai fait quatre mille
+prisonniers russes et pris des canons et des drapeaux, et surtout j'ai
+enlevé à l'ennemi le pont de Montereau sans qu'il ait pu le brûler.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXIV.--EXTRAIT D'UN RAPPORT DU COMTE TASCHER DE LA PAGERIE, ENVOYÉ
+AUPRÈS DE L'EMPEREUR APRÈS LA BATAILLE DU MINCIO, LE 9 FÉVRIER 1814, ET
+REPARTI DE PARIS LE 18 FÉVRIER.</p>
+
+<p class="rig">Quartier général della Volta,<br>le 27 février.</p><br><br><br>
+
+<p>................................ Le lendemain matin (18), Sa Majesté me
+fit appeler; je fus introduit dans son cabinet, et elle me dit:
+«Tascher, tu vas partir tout de suite pour retourner en Italie; tu ne
+t'arrêteras à Paris que pour voir ta femme, sans communiquer avec qui
+que ce soit; tu diras à Eugène que j'ai été vainqueur à Champaubert et à
+Montmirail des meilleures troupes de la coalition; que Schwarzenberg m'a
+fait demander cette nuit, par un de ses aides de camp, un armistice,
+mais que je n'en suis pas dupe, car c'est pour me leurrer et gagner du
+temps. Tu lui diras que, si les ordres qui ont été donnés hier au
+maréchal Victor avaient été ponctuellement exécutés, il en serait
+résulté la perte des corps bavarois et des Wurtembergeois, pris au
+dépourvu par ce mouvement, et qu'alors, n'ayant plus devant lui que des
+Autrichiens, qui sont de mauvais soldats et de la canaille, il les
+aurait menés à coups de fouet de poste; mais que, rien de ce qui avait
+été ordonné n'ayant été fait, il a fallu recourir à de nouvelles
+chances.» Sa Majesté ajouta: «Tu diras à Eugène que je lui donne ordre
+de garder l'Italie le plus longtemps possible; de s'y défendre; qu'il ne
+s'occupe pas de l'armée napolitaine, composée de mauvais soldats, et du
+roi de Naples qui est un fou, un ingrat; en cas qu'il soit obligé de
+céder du terrain, de ne laisser dans les places fortes qu'il sera obligé
+d'abandonner que juste le nombre de soldats italiens nécessaire pour en
+faire le service; de ne perdre du terrain que pied à pied en le
+défendant, et qu'enfin, s'il était serré de trop près, de réunir tous
+ses moyens, de se retirer sous les murs de Milan, d'y livrer bataille;
+que, s'il est vaincu, d'opérer sa retraite sur les Alpes comme il
+pourra; ne céder le terrain qu'à la dernière extrémité. Dis à Eugène que
+je suis content de lui; qu'il témoigne ma satisfaction à l'armée
+d'Italie, et que sur toute la ligne il fasse tirer une salve de cent
+coups de canon en réjouissance des victoires de Champaubert et de
+Montmirail. À Lyon, tu verras le préfet; tu diras au maréchal Augereau
+qui y commande qu'ayant pris douze mille hommes de vieux soldats, y
+compris le 13e de cuirassiers et le 11e de hussards, d'y réunir les
+nouvelles levées, les gardes nationales, la gendarmerie, de marcher
+sur-le-champ, tête baissée, sur Mâcon et Châlons, sans s'occuper des
+mouvements de l'ennemi sur sa droite; qu'il n'aura à combattre que le
+corps du prince de Hesse-Hombourg, composé des troupes de nouvelle levée
+des petits princes allemands, commandés par des officiers de la noblesse
+allemande sans aucune expérience de la guerre; qu'il doit les vaincre et
+ne pas s'effrayer du nombre. À Turin, tu diras au prince Borghèse de
+contremander l'évacuation de la Toscane s'il en est encore temps; mais,
+dans le cas contraire, d'arrêter les troupes dans leurs mouvements; de
+défendre les différentes positions en avant de la ville de Gênes, de
+mettre cette ville dans un état imposant de défense et donner
+connaissance de ces dispositions au vice-roi.»</p>
+
+<p>De Votre Altesse Impériale, etc., etc.<br>
+
+<span class="rig">L. <span class="sc">Tascher de la Pagerie</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXV.--LE PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR.</p>
+
+<p class="rig">Volta, le 27 février 1814, au soir.</p><br><br>
+
+<p>Sire,</p>
+
+<p>J'ai reçu ce matin les ordres de Votre Majesté, en date du 19,
+concernant le départ de la vice-reine de Milan. J'ai été profondément
+affligé de voir, par la forme de cet ordre, que Sa Majesté s'était
+méprise sur mes véritables intentions, en pensant que j'eusse jamais eu
+celle de laisser la vice-reine dans des lieux qu'auraient occupés les
+ennemis de Votre Majesté, à moins d'un obstacle physique. Je croyais,
+par toute ma conduite, avoir mérité que Votre Majesté ne mît plus mes
+sentiments en doute.</p>
+
+<p>La santé de ma femme a été très-mauvaise depuis trois mois; les derniers
+événements, en redoublant ses inquiétudes, avaient encore aggravé son
+mal. Je vais lui communiquer les intentions de Votre Majesté, et, dès
+que sa santé le lui permettra, elles seront remplies. Je le répète,
+Sire, elles ne pouvaient nous chagriner que par les motifs injustes qui
+vous les auraient suggérés, et qui sont étrangers, j'ose le dire, à
+votre coeur paternel.</p>
+
+<p>Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté,</p>
+
+<p>Le bien soumis et tendre fils et fidèle sujet.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Eugène Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXVI.--LE MINISTRE DE LA GUERRE AU PRINCE EUGENE.</p>
+
+<p class="rig">Paris, le 3 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>J'ai reçu les lettres dont Votre Altesse Impériale m'a honoré sous les
+dates des 16, 18, 20 et 22 février, et j'ai eu soin d'en transmettre le
+contenu à l'Empereur. Sa Majesté y aura vu plusieurs choses
+satisfaisantes, mais elle n'a encore rien fait connaître à cet égard. Je
+dois croire que l'Empereur est disposé à laisser en ce moment l'armée
+d'Italie dans la position où elle se trouve; et que Sa Majesté se
+bornera à faire revenir les garnisons de la Toscane et des États
+romains, comme l'ordre en a été donné. Déjà la garnison de Livourne est
+repliée sur Gênes, d'après les dispositions arrêtées par madame la
+grande-duchesse, qui devait négocier aussi pour le retour des garnisons
+de Sienne, Montargentaro et des forts de Florence.</p>
+
+<p>Quant à l'armée d'Italie, il paraît que les succès remportés par Votre
+Altesse Impériale, joints à ceux que l'Empereur a obtenus de son côté,
+lui procureront les moyens de se maintenir dans sa position et
+d'attendre les événements.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur,<br>
+
+<span class="rig">Signé: Duc <span class="sc">de Feltre</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p>
+
+<p class="rig">Mantoue, le 9 mars 1814, au soir.</p><br><br>
+
+<p>Ma bonne Auguste, le roi de Naples a enfin levé le masque. Il nous a
+attaqués hier matin à Reggio avec dix-huit à vingt mille hommes; je n'y
+avais pas trois mille hommes, et on a tenu toute la journée; le général
+Severoli y a eu la jambe emportée et nous y avons perdu deux cent
+cinquante à trois cents hommes. Nos troupes se sont repliées sur Parme
+et ont pris en arrière la position de Toro; cela me fera faire un second
+mouvement sur Plaisance, surtout si le roi de Naples continue à
+s'avancer. Le général ***, que j'ai laissé sur le Mincio, a une peur de
+tous les diables depuis que je n'y suis plus.</p>
+
+<p>Je t'engage, ma bonne amie, à continuer tes préparatifs, et demain ou
+après-demain je t'enverrai Triaire; tout cela dépendra, du reste, des
+nouvelles et des événements!<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXVIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p>
+
+<p class="rig">Soissons, le 12 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils, je reçois une lettre de vous, et une de la vice-reine, qui
+sont de l'extravagance; il faut que vous ayez perdu la tête: c'est par
+dignité et honneur que j'ai désiré que la vice-reine vînt faire ses
+couches à Paris, et je la connais trop susceptible pour penser qu'elle
+puisse se résoudre à se trouver dans cet état au milieu des Autrichiens.
+Sur la demande de la reine Hortense, j'aurais pu vous en écrire plus
+tôt; mais alors Paris était menacé. Du moment que cette ville ne l'est
+plus, il n'y aurait rien de plus simple aujourd'hui que de venir faire
+ses couches au milieu de sa famille, et dans le lieu où il y a le
+moindre sujet d'inquiétude. Il faut que vous soyez fou pour supposer que
+tout ceci se rapporte à de la politique. Je ne change jamais ni de
+style ni de ton, et je vous ai écrit comme je vous ai toujours écrit.</p>
+
+<p>Il est fâcheux, pour le siècle où nous vivons, que votre réponse au roi
+de Bavière vous ait valu l'estime de toute l'Europe. Quant à moi, je ne
+vous en ai pas fait compliment, parce que vous n'avez fait que votre
+devoir, et que c'est une chose simple. Toutefois vous en avez déjà la
+récompense, même dans l'opinion de l'ennemi, de qui le mépris pour votre
+voisin est au dernier degré.</p>
+
+<p>Je vous écris une lettre en chiffres pour vous faire connaître mes
+intentions.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+<span class="sc">Napoléon</span></span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXIX.--<span class="sc">copie de la lettre en chiffres</span>.</p>
+
+<p class="rig">Même date.</p><br><br>
+
+<p>Mon fils, je vous envoie copie d'une lettre fort extraordinaire que je
+reçois du roi de Naples. Lorsqu'on m'assassine, moi et la France, de
+pareils sentiments sont vraiment une chose inconcevable.</p>
+
+<p>Je reçois également la lettre que vous m'écrivez avec le projet de
+traité que le roi vous a envoyé. Vous sentez que cette idée est une
+folie. Cependant envoyez un agent auprès de ce traître extraordinaire,
+et faites un traité avec lui en mon nom. Ne touchez au Piémont ni à
+Gênes, et partagez le reste de l'Italie en deux royaumes. Que ce traité
+reste secret jusqu'à ce qu'on ait chassé les Autrichiens du pays, et que
+vingt-quatre heures après sa signature le roi se déclare et tombe sur
+les Autrichiens. Vous pouvez tout faire en ce sens; rien ne doit être
+épargné dans la situation actuelle pour ajouter à nos efforts les
+efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra, car après une
+pareille ingratitude et dans de telles circonstances rien ne lie.</p>
+
+<p>Voulant l'embarrasser, j'ai donné ordre que le pape fût envoyé par
+Plaisance et Parme aux avant-postes. J'ai fait écrire au pape qu'ayant
+demandé, <i>comme évêque de Rome</i>, à retourner dans son diocèse, je le lui
+ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager à rien relativement au
+pape, soit à le reconnaître, comme à ne pas le reconnaître.<br>
+
+<span class="rig">Votre affectionné père,<br>
+<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br>
+
+<p class="mid">Nº XXX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p>
+
+<p class="rig">Mantoue, le 16 mars 1814, au soir.</p><br><br>
+
+<p>Les dernières lettres de Paris nous donnent quelque espoir de paix, et
+on m'assure que tout devait être terminé le 18. Espérons qu'avant le 1er
+avril notre sort sera entièrement terminé; car tu ne pourrais pas
+attendre plus longtemps à te fixer un lieu définitif de tes couches, et,
+si alors tu peux réellement encore voyager, nous choisirons une petite
+ville du midi de la France. Mais tout cela dans le cas où rien ne
+finirait, et cela n'est pas possible.</p><br>
+
+<p class="mid">Nº XXXI.--LE MÊME À LA MÊME.</p>
+
+<p class="rig">Mantoue, le 19 mars 1814, au soir.</p><br><br>
+
+<p>Ma bonne Auguste, je te renvoie la lettre de l'Empereur, et j'y joins
+celle qu'il m'a adressée sur le même sujet; elles prouvent bien qu'il se
+repent de ce qu'il nous avait écrit primitivement pour ton départ.
+L'Empereur m'envoie en chiffres l'autorisation de m'arranger avec le roi
+de Naples; cela est trop tard, je crois; il y a trois mois que je la
+demande; mais enfin j'essayerai. Ne parle de cela à personne, car le
+traité doit être secret.</p><br>
+
+<p class="mid">Nº XXXII.--LE MÊME À LA MÊME.</p>
+
+<p class="rig">Mantoue, le 23 mars 1814, au soir.</p><br><br>
+
+<p>Je te répondrai demain sur tes idées de rester à Alexandrie ou à Mantoue
+pour tes couches. Cette dernière idée me sourit beaucoup au premier
+abord; il y aurait pourtant de terrible l'idée de te laisser sans aucune
+espèce de communication, si je me retirais. Ce matin je suis très-occupé
+car j'ai à rendre compte à l'Empereur des tentatives faites auprès du
+roi de Naples. Après avoir donné les plus grandes protestations d'amitié
+et d'attachement à l'Empereur, il prétend m'obliger à faire passer les
+Alpes à toutes les troupes françaises, et alors, dit-il, il s'entendra
+avec moi. Comme je connais l'homme, tu sens bien que je ne me mettrai
+jamais en position d'être à sa discrétion.</p>
+
+<p>Quel épouvantable traître!</p>
+
+<p>Voici la note de M. de Blacas fils:</p>
+
+<p>«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas
+servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit
+toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer
+momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas
+n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit
+millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi Louis
+XVIII, voici l'entière vérité:</p>
+
+<p>«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas
+avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et
+autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de
+banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque
+année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur
+l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut
+lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en
+remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut
+confiée à M. de Belleville qui donna une décharge signée de lui et
+<i>approuvée</i> par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de
+1815 à 1824, qui portent tous le <i>vu et approuvé</i> de la main du roi
+Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans
+les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom
+de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les
+banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont
+été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre
+après la Révolution de 1830.»</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">fin du tome neuvième et dernier</span>.</p>
+<br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p><a href="#L25">LIVRE VINGT-CINQUIÈME.</a>--1835-1838.</p>
+
+<p>Reprise de mes <i>Mémoires</i>.--Publication de mon voyage en
+Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en
+Russie.--Le savant Fossombroni.</p>
+
+<p>Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en
+Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de
+Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de
+Leonor-Hain.</p>
+
+<p>Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de
+Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique
+Koeklin.--Château de Tetschen.</p>
+
+<p>Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le
+maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de
+Platz.--Carlsbad.--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein..</p>
+
+<p>Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de
+bataille de Lowositz.</p>
+
+<p>L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son
+caractère.--Pilnitz.</p>
+
+<p>Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse
+saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères
+Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le
+Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.</p>
+
+<p>Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de
+Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.</p>
+
+<p><a href="#L26">LIVRE VINGT-SIXIÈME.</a>--1839-1841.</p>
+
+<p>Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali.
+Confidences. 108</p>
+
+<p>Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.</p>
+
+<p>Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de
+diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de
+Metternich s'appuie sur l'Angleterre.</p>
+
+<p>Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: <i>De la crise de l'Orient et
+de la politique qu'elle semble exiger</i>.--Terreur inspirée à Vienne parle
+traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la
+France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.</p>
+
+<p>Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes
+relations avec l'Égypte.--Appendice.</p>
+
+<p><a href="#c26">CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME</a></p>
+
+<p>Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf.</p>
+
+<p>Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha.</p>
+
+<p>Observations du maréchal sur cette bataille.</p>
+
+<p><a href="#L27">LIVRE VINGT-SEPTIÈME.</a>--1841.</p>
+
+<p>Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de
+Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa
+famille.--Ses embarras.--Anecdotes.</p>
+
+<p>Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.</p>
+
+<p>Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de
+la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.</p>
+
+<p>Chioggia.--L'Adige.--Digues.</p>
+
+<p>Le Pô.</p>
+
+<p>Bologne.--Peintures.</p>
+
+<p>Florence.--Tableaux.</p>
+
+<p>Gênes.</p>
+
+<p><a href="#mel">MÉLANGES.</a></p>
+
+<p>Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de
+Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1831).</p>
+
+<p>Promenades dans Rome.</p>
+
+<p>Des révolutions et des circonstances qui les amènent.</p>
+
+<p>Des vertus des peuples barbares.</p>
+
+<p>Notes relatives à quelques passages des <i>Mémoires</i> du duc de Raguse
+concernant le prince Eugène et M. le duc de Blacas.</p>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (9/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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