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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont + +Release Date: December 11, 2010 [EBook #34620] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL MARMONT +DUC DE RAGUSE + +DE 1792 à 1841 + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR + +AVEC + +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT + +CELUI DU DUC DE RAGUSE + +ET QUATRE FAC-SIMILE de Charles X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE. + +TOME NEUVIÈME + + + +PARIS +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR +41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41 + +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction + +1857 + +[Illustration: Portrait du Duc de Reichstadt. + +Arrivé près de moi--par un joli sourire Tu me contais alors l'histoire +de mon père Tu sais combien mon âme attentive à ta voix s'échauffait au +récit de ses nobles exploits.] + +[Illustration: + +Mon cousin, le Roi m'ayant donné le commandement en chef de ses troupes, +je vous donne l'ordre de vous retirer sur le champ avec toutes les +troupes sur St. Cloud. Vous y servirez sous mes ordres. Je vous charge +en même temps de prendre les mesures nécessaires pour faire transporter +à Paris toutes les valeurs du trésor royal, suivant l'arrêté que vient +d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez bien prévenir +immédiatement les troupes qu'elles ont passé dans mon commandement. + +Louis Antoine + +De mon quartier-général à St Cloud le 29 juillet 1830] + +[Lettre manuscrite du duc d'Angoulême, Louis-Antoine de France, fils du +comte d'Artois, datée du 29 Juillet 1830.] + +[Illustration: St-Pétersbourg, 24 Septembre et 5 octobre 1830. + +J'ai reçu avec intérêt mon cher Maréchal, la lettre pour laquelle vous +m'avez exprimé le désir de vous rendre en Russie. Je n'ai pas besoin de +vous dire, combien je déplore les événements qui ont nécessité cette +détermination de votre part, ni combien j'ai apprécié votre noble +conduite au milieu d'une si grande catastrophe. J'étais sûr de vous +retrouver toujours dans le chemin de l'honneur et animé d'une sentiment +invariable de dévouement à votre souverain. Persuadé comme vous l'êtes +de l'estime que je vous porte, vous ne doutez assurément pas de la +satisfaction que j'aurai, à vous l'exprimer de vive voix. Recevez en +l'assurance mon cher Maréchal, ainsi que celle de toute mon affection. + +Signé: Nicolas.] + +[Lettre manuscrite de l'empereur "Nicolas" au Maréchal Marmont.] + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL +DUC DE RAGUSE + + + +LIVRE VINGT-CINQUIÈME + +1833-1838 + +SOMMAIRE.--Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en +Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en +Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de +l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la +Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de +Bohême.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des +États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague +(1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique +Koeklin.--Château de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à +Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement +métallurgique de Platz.--Carlsbad. +--Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein. +--Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de +bataille de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les +contradictions de son caractère.--Pilnitz.--Trésor de Dresde.--Fabrique +de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg. +--Colonie des Frères Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz. +--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le Spielberg.--Marcheck.--Famille de +Lichtenstein.--Château de Malaczka, au prince Palffy.--Hiver à +Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les fours à puddler. + +Deux choses ont occupé principalement mon esprit dans ces dernières +années: la rédaction des _Mémoires_ de ma vie et le récit du voyage que +j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'étais imposé l'obligation de terminer +le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie; +car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards, +de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque +poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux +qui entourèrent, à son début dans la carrière, l'homme extraordinaire +qui a pesé d'une manière si puissante sur son siècle, et aucun de ceux +qui avaient la même position que moi auprès de lui n'ayant écrit, mes +paroles feront foi. J'espère que l'esprit de vérité qui m'anime donnera, +aux yeux de la postérité, un crédit mérité à mes écrits. Ayant été de +très-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands +événements de cette période fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle +tant de prodiges presque incroyables se sont succédé, jusqu'à ce que des +malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai +beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes. +Pourvu d'une bonne mémoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant +pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous +les événements sont encore présents à mon esprit. La lecture de ces +_Mémoires_ servira donc à éclairer sur la valeur des déclamations de +cette foule de charlatans dont notre époque et notre pays sont remplis, +et qui, suivant les circonstances des temps et les intérêts du jour, +changent et modifient leur langage. + +Le second ouvrage, le récit de mes voyages, doit être considéré comme +faisant partie de mes _Mémoires_; mais, la nature des objets qu'il +traite comportant une publication immédiate, puisqu'il s'agit de +questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paraître sans +retard. Sa composition avait été un objet de grand intérêt, et sa mise +au jour un motif de vives inquiétudes. Le rôle d'auteur que j'allais +prendre, et qui amène avec lui la critique, était fait pour m'intimider. +Mon nom pouvait réveiller des passions populaires et m'occasionner une +critique injuste et passionnée. Mes amis de Paris, dont l'attachement +pour moi est sincère, et dont les lumières m'inspirent la confiance à +juste titre, me déconseillaient cette publication; d'autres amis, +résidant à l'étranger, étaient d'un avis opposé. Après quelques +incertitudes, je me suis décidé à faire imprimer mon ouvrage, et je +rends grâces au ciel de m'avoir inspiré le courage de cette résolution. +Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les +opinions, est venu me récompenser de mon labeur. Je n'avais pas rêvé un +succès pareil, et il a été un heureux épisode de ma pâle vieillesse. +Ainsi j'ai beaucoup à me féliciter d'avoir été, en 1834, à soixante ans, +entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers +climats. J'ai donné ainsi un emploi utile à quelques années, qui, sans +cela, se seraient écoulées dans l'oisiveté. J'ai ajouté à mes +connaissances; je me suis éclairé sur l'avenir d'un pays dont les +destinées seront pendant longtemps une grande préoccupation pour +l'Europe: j'ai réveillé les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu +l'occasion de recevoir partout ces témoignages de considération et +d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs +encore que dans la prospérité. Je le répète, un dernier rayon de soleil +a éclairé ma vie, et j'ai trouvé les plus douces et les plus consolantes +sensations dans le voyage en lui-même et les souvenirs qu'il m'a +laissés, dans le travail de rédaction qui l'a suivi et dans le succès +qui a accompagné sa publication. + +Une chose que je n'ai pas mise dans mes récits, et qui doit trouver sa +place ici, ce sont les efforts qu'à mon passage en Russie, et au milieu +des honneurs qui m'ont été rendus, le général Witt n'a cessé de faire +pour m'engager à entrer au service de Russie; mais, fidèle aux souvenirs +de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu +risquer d'être obligé de combattre contre mon pays, ou du moins de me +réjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon +essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain +que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un +pays où la dignité dont je suis revêtu place au-dessus des plus grands +seigneurs, et dans les premiers rangs d'une armée qui est à la fois +nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un +des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu à faire. + +Mon retour de l'Orient fut suivi d'un séjour de plus d'une année en +Italie, qui m'a fait goûter des jouissances toutes particulières. Les +charmes du séjour de Rome, quand il est prolongé et libre de tous +devoirs, est inexprimable. En unissant les délices des rêveries à +l'étude des antiquités, je vivais entre des souvenirs de mille espèces +et le bien-être actuel que l'Italie peut seule donner. Des intérêts +sérieux me rappelèrent à Vienne en 1836. + +En m'y rendant, je m'arrêtai à Florence, que je n'avais pas vue depuis +trente-six ans. Cette ville me parut, malgré son caractère particulier +et imposant, malgré ses palais forteresses qui, pour ainsi dire, +présentent son histoire en relief, malgré ses richesses et les +chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possède, et le talent avec lequel +elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre +inférieur. Une circonstance particulière donna cependant de l'intérêt à +mon passage. + +Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre +époque, grand géomètre, et qui, par une bizarrerie singulière de la +nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au célèbre +Lagrange, le savant le plus digne d'être comparé à Newton. Fossombroni, +autrefois chargé d'affaires de la cour à Florence, auprès du grand-duc, +dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour +pour jour quarante ans, à l'audience du grand-duc Ferdinand, père du +prince régnant, lorsque j'avais été envoyé auprès de ce souverain par le +général Bonaparte, au moment où l'armée marchait sur Livourne. + +Ce qui me frappa le plus à Florence, ce fut le caractère de ses +habitants. Le peuple toscan possède les qualités des autres Italiens, +sans en avoir les défauts. Les vertus qui lui sont propres sont une +grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincère pour les lois et, +par-dessus tout, un goût exquis et une délicatesse de sensation +remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans +d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur +Florence. + +Aujourd'hui je veux arriver rapidement à une autre époque, où des +récits d'un intérêt général pourront m'occuper. + +Après m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et +je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise +de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour +moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à +Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande +intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui +causa une mortalité fort grande. Mais, comme on s'accoutume à tout, même +aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus +immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus +absolue et la confiance la plus aveugle. + +La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et +l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction +de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie +porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au +monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays +ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée. +Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré +aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris. +Elles règnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le +capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont +représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes. + +L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain +tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage +des droits que la société lui a donnés. + +L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma +publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que +j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour +apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et +l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même +mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs +sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre +justice. Ce résultat a profondément touché mon coeur et m'a causé, je +l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de +jamais sentir. + + +VOYAGE EN BOHÊME + +Je n'avais pas visité la Bohême, ce pays si curieux et si intéressant. +L'été de 1837 arrivé, je me déterminai à entreprendre ce voyage. +J'observai avec le plus grand détail une partie de cette province et +j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y développe. +L'agriculture prospère dans certains cantons, mais dans d'autres elle +est assez négligée. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare +prospérité qui va toujours croissant. La nature l'a dotée de richesses +naturelles très-grandes, et son industrie est déjà fort ancienne. Depuis +un demi-siècle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux supérieurs +à tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays. +Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables à +celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont élevées de tous les +côtés. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut +disposer, non-seulement de forêts qui semblent indestructibles, mais +encore de mines de charbon de terre de bonne qualité que l'on peut +regarder comme inépuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc +de charbon qui pourrait suffire à toute la consommation des fabriques +d'Europe. À côté de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de +fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi, +de toutes parts, il s'en élève de nouveaux, et, malgré un accroissement +de produits qui paraît fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le +gouvernement est obligé d'accorder sans cesse la permission d'introduire +des fers étrangers. Un seul mot donnera un aperçu de cet état de choses. +Il y a vingt-cinq ans, la totalité de la fabrication des États +autrichiens, hormis la Hongrie, ne dépassait pas quatre cent cinquante +mille tonnes, et aujourd'hui elle est évaluée à plus de deux millions +cinq cent mille tonnes, et chaque jour on étend l'emploi du fer dans les +constructions civiles. + +J'allai visiter d'abord les établissements du prince de Schwarzenberg, +et je partis de Vienne à la fin de juin. Les terres dont quelques +familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques, +tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine à croire +à mes récits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en +Bohême, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de +Hongrie. Il faut excepter de cet état de choses l'Autriche haute et +basse et le Tyrol; car ces pays sont constitués tout autrement. Dans ces +dernières provinces les seigneurs ont conservé des droits seigneuriaux, +mais presque aucune propriété, et les paysans possèdent à peu près tout +le sol. Une influence fâcheuse sur les seigneurs, une erreur de +l'administration, ont contribué à multiplier outre mesure les colons. +Les grands propriétaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne +agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de +beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomérations, +parce que cette population, investie de grands priviléges, est devenue +riche; mais ailleurs, avec un bien-être suffisant, il n'en est pas de +même, et ni les seigneurs ni les paysans ne dépassent une certaine +aisance. + +Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont +loin d'être arrivées partout à toute leur valeur. Le climat de cette +partie de la Bohême est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situé au +midi de la province, son élévation la rend très-froide. La base de ces +vastes domaines consiste dans le duché de Krumau, qui lui donne de +très-belles prérogatives, entre autres celle d'avoir des troupes; +prérogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et à laquelle il paraît +avoir renoncé par le fait. Les forêts qui couvrent les montagnes lui +appartiennent. Dans ces cantons, il en réunit cent quarante mille jochs, +c'est-à-dire à peu près cent mille hectares, dont l'exploitation se fait +par des coupes rases. L'aménagement est de cent et cent vingt ans; +système qui me paraît moins bon que celui suivi en France, où l'on +établit une réserve d'arbres de différents âges; mais peut-être est-il +convenable pour des forêts composées entièrement d'arbres verts, dont la +croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carrées donne un +produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes. + +Je me rendis à un charmant château destiné à l'habitation de printemps, +à Rothenhof, où je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg. +J'avais traversé la ville de Budweis, située au milieu d'une immense +plaine, que possède presque en entier le prince de Schwarzenberg. La +ville de Budweis ressemble à toutes les villes de troisième ordre +d'Allemagne, toutes bâties sur le même plan.--Une place immense, des +arcades tout autour, des maisons bariolées avec pignon sur la façade, +voilà ce qui les compose. Cette ville renferme un dépôt d'artillerie. On +ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et +assez près de la frontière. + +De Budweis je fus à Krumau, petite ville de six mille âmes, et chef-lieu +de duché. Ici le pays devient triste et sévère. Le château, bâti sur un +rocher escarpé entouré de la rivière qui, quoique encore près de sa +source, est bientôt navigable, domine la contrée. C'est une immense +maison sans architecture. Un assez grand jardin français est placé sur +les montagnes voisines. Pour parvenir à les lier avec le château, on a +construit, sur des voûtes superposées et qui traversent le vallon, un +corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour +s'y rendre. + +C'est une belle chose que le château, comme monument de famille. Il est +d'un bon effet à voir et à montrer; mais, comme habitation, il me paraît +un des séjours les moins agréables que l'on puisse choisir. Aussi les +possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l'été, ils +résident à Rothenhof et l'automne à Frauenberg, château situé au +commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la +Moldau qui coule à son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes +de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau à Rothenhof est charmant, +silencieux et sauvage, sans être triste. Il offre de beaux points de vue +et présente une riche et belle végétation. + +Le château est d'une dimension bornée; mais le jardin, très-vaste, +renferme les arbres les plus beaux et les plus précieux. + +Dès le lendemain, nous partîmes, le prince et moi, pour la tournée que +nous avions projetée. Les terres que nous allions parcourir sont +habitées par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses +corvées[1], mais qui se rachètent, pour le plus grand nombre, en argent +et à fort bas prix. Chaque ménage doit cinquante-deux jours de travail +avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en +nature que la quantité absolument nécessaire à l'exploitation des +domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de +payer en argent le prix de sa corvée au taux fort équitable. Ces +corvées, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant +été originairement avantageuses à chacun. Elles sont le résultat d'un +pacte, d'un traité dont les conditions ont été favorables aux deux +parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras +pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres +pour les occuper: chacun a donné à l'autre ce qui lui manquait. + +[Note 1: Supprimées en 1818, et par toutes les lois postérieures. Toutes +les corvées ou redevances féodales ont été évaluées en argent et +représentées par un capital dont un tiers payé par l'État, le deuxième +tiers par le corvéable, et le troisième tiers au compte de l'ancien +seigneur propriétaire, qui, se trouvant ainsi son débiteur pour un +tiers, a dû se contenter des deux tiers, qui lui sont payés en +obligations de l'État hypothéquées sur les terres libérées. (_Note de +l'Éditeur._)] + +Des forêts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais +situées à une aussi grande distance des lieux de grande +consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les +moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux +affluents des plus grandes rivières sont-ils disposés pour amener à ces +rivières les bois en même temps que le tribut de leurs eaux. + +De petits étangs destinés à fournir une masse d'eau suffisante, et le +redressement du cours des ruisseaux, ont résolu la question d'une +manière facile et économique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en +Bohême d'une manière naturelle, puisque telle est la direction de tous +les cours d'eau, et, l'abondance du bois étant très-grande dans cette +province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contrées du midi de +la Bohême, il n'y a aucun minerai de fer à portée. On a remplacé les +usines à fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de +la plus grande prospérité. Cependant elles sont encore insuffisantes +pour assurer la consommation, à un prix convenable, de ces combustibles +si abondants. On a donc cherché le moyen de faire arriver les bois en +Autriche et à Vienne, où un prix assez haut leur est assuré. À cet +effet, on a profité d'un col peu élevé qui permet de passer du bassin de +la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal à mi-côte de la +chaîne qui sépare les deux provinces. Il a été placé à une assez grande +hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant +que possible les eaux et les bois supérieurs. Afin d'en augmenter encore +l'usage, on a établi dans les localités favorables des plans inclinés, +et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'élèvent +tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transportés ainsi de la +Moldau dans un canal d'où ils sont jetés dans un ruisseau flottable qui +les conduit sur le bord du Danube. Là ils sont embarqués pour Vienne sur +de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque année dans +cette ville trente mille cordes de bois au moins. + +Le canal est un travail vraiment monumental. Commencé par le grand-père +du prince Adolphe, il a été terminé par le prince Joseph. Sa longueur +est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une +toise, et aux bords supérieurs il en a deux. Sa profondeur est +considérable. Placé à mi-côte, il est très-favorable à l'irrigation des +prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le +possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises +pour éviter un contre-fort qui l'eût allongé beaucoup. Tout le système +de flottage est très-développé, très-bien entendu. C'était le seul moyen +de tirer un parti convenable de ces immenses forêts. + +Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres. +Il a adopté pour système de réduire le plus possible la culture directe +à laquelle il est obligé de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont +labourées à son compte ne dépassent pas dix-huit mille jochs ou dix +mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il +récolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mérinos +s'élèvent à cinquante mille têtes. Ses étangs factices, qui tour à tour +sont mis en culture ou empoissonnés, lui rendent cent trente mille +francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante +mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impôts. + +Tels sont les éléments de cette fortune colossale qu'une bonne +administration rendrait plus considérable encore. Il y aurait mille +détails intéressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru +devoir me borner à présenter les masses et les résultats. + +Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prospèrent +beaucoup. Depuis bien des années, cette industrie est propre à la +Bohême. Les fabriques françaises leur sont très-postérieures et ne les +égalent pas dans la beauté des produits. La blancheur, l'éclat des +couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, où +l'on emploie le plomb de préférence à la chaux. + +Le verre est un sel double de silice combiné avec la potasse ou la soude +et de silice combiné avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la +potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi +le bon verre est-il toujours fabriqué avec la soude, ce qui le rend plus +cher. + +Chaque jour de nouvelles fabriques s'élèvent. Elles sont au compte des +fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour +l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend à un prix fixe, +leur assure un affouage. Nous allâmes en visiter plusieurs, et en +particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la +princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchâmes. + +En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand +talent, je dirai même de génie, fils d'un simple ouvrier, nommé Mayer, +l'a créé comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a été +transformé en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont été élevés; trente +ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reçu de l'emploi. Les +plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donnés au public au +prix le moins élevé. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la +France pour ses exportations en Italie. + +M. Mayer a modifié d'une manière avantageuse la construction des +fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au +surplus, il fait un secret. Il m'a donné les renseignements suivants sur +la manière dont on opère dans sa fabrique. Le travail est continu, et +les fourneaux ne sont éteints qu'après un roulement de vingt-huit à +trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matières +premières, silice, potasse ou soude et chaux, y sont placées. Vingt ou +vingt-quatre heures sont nécessaires pour que la pâte soit dans l'état +convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Après dix +heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de +nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment où le travail +recommence. + +Je visitai ensuite plusieurs établissements d'agriculture. J'ai trouvé +les bêtes à laine de bonne espèce, mais de petite taille. Deux faits +m'ont paru curieux: on nourrit à la paille les vaches, en soumettant +auparavant la paille à une fermentation qui dégage de l'alcool et lui +donne, au moment où on la distribue, une température assez élevée. À cet +effet, on la place par lits successifs et saupoudrés de sel. Ces lits +sont mouillés et pressés convenablement dans des cuves de trois pieds de +haut, ouvertes sur un des côtés. Au bout d'un certain temps, lorsque la +paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au bétail, qui mange +cette nourriture avec plaisir. Par ce procédé, les vaches donnent +beaucoup de lait, et l'on obtient une grande économie. On m'a dit aussi +que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de +lait que celles nourries au trèfle vert. + +Enfin, avant de quitter les établissements du prince de Schwarzenberg, +j'ai été voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa +profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'épuisement mû par une +machine à vapeur. Chaque année, on extrait de dix à douze mille +quintaux, que l'Angleterre consomme en très-grande partie. + +Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague. +Pendant les deux premiers tiers, le pays est varié et ondulé; les +sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est +assez beau; une culture soignée l'embellit constamment. En approchant de +Prague, le pays change de caractère; des plateaux élevés et nus +environnent la ville et la cachent à la vue. + +Le Hradschin seul, bâti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau, +offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, paraît +immense, mais dépeuplée. Son enceinte fortifiée, qui est peu de chose, +ne doit être considérée que comme un camp retranché. + +J'allai voir les autorités, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se +mit à ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de +curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un émigré français, +comte de Poullié, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui +comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en épousant une +princesse de Cobourg, soeur du duc régnant, et se trouve ainsi +beau-frère du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de +Portugal, du duc de Nemours, etc. + +Cette division de l'Allemagne en petites souverainetés, dont les princes +sont d'un rang égal à celui des têtes couronnées, produit des alliances +extraordinaires et qui donnent à l'aristocratie allemande un caractère +particulier. La fortune élève quelques-uns de ces princes +intermédiaires, tandis que la pauvreté ou le hasard abaisse les autres; +et il se trouve que, entremêlés en même temps dans des familles de +gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de +très-près à de grands souverains: ce qui relève la noblesse et abaisse +ceux qui occupent des trônes. + +Il résulte au moins de cet inconvénient un avantage, c'est de rappeler à +ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont +cependant pas étrangers à l'humanité, comme certains individus de race +royale, bien connus de moi, en sont convaincus. + +La ville de Prague mérite l'examen le plus attentif. Elle porte le +cachet d'une grande capitale déchue, mais qu'une industrie vivace relève +et enrichit. La beauté de ses palais, dont l'architecture rappelle +l'Italie, lui donne une physionomie imposante. + +Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais, +la cathédrale, le musée et les habitations des principaux seigneurs. + +Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractère. J'ai +visité la salie d'où, au commencement de la Réforme, on jeta par les +fenêtres divers membres des États, qui furent la plupart sauvés par une +espèce de miracle. La salle de représentation et de cérémonie est grande +et belle, quoique un peu basse et d'un décor mesquin. La salle des +fêtes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles +proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de +flétrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs, +avait transformé le palais en caserne; mais François Ier, mieux inspiré, +a rétabli les choses telles qu'elles étaient autrefois. + +La cathédrale touche le château. Le choeur seul a été construit; la nef +et les bas-côtés sont restés en projet. Ainsi cette église est petite, +mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, très-ornées, en +environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohême, y a son +tombeau. L'église est sous l'invocation de saint Jean Népomucène, saint +en grande vénération dans le pays. La famille royale de France, exilée, +qui, pendant son séjour à Prague, remplissait ses devoirs de piété dans +cette église, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre +autres choses, lui a donné un ostensoir d'un travail estimé, qui pèse +quinze livres. Un beau tableau est placé sur le maître autel: il est de +Jean de Maubeuge et représente saint Luc faisant le portrait de la +Vierge. + +De la cathédrale j'ai été voir le musée. La salle de peinture se compose +de tableaux fort nombreux, réunis dans le même local, et appartenant à +divers particuliers. On conçoit qu'avec de pareils éléments on n'ait pas +été difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des +Carlo Dolce, et particulièrement de belles choses de l'école allemande. + +Après la galerie, j'ai visité le musée national, réunion d'objets +précieux, fondé et entretenu par une société. En général, beaucoup +d'établissements créés dans l'intérêt du bien public sont fondés aux +frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohême beaucoup de +patriotisme et de sentiments généreux dans l'intérêt de la gloire +nationale. Une collection de minéraux et d'objets d'histoire naturelle, +établie par ordre scientifique, et donnée par le comte de Sternberg, +savant distingué, fondateur et bienfaiteur de cet établissement, s'y +trouve placée. La bibliothèque, qui s'augmente chaque jour, renferme six +cents manuscrits précieux. Il y a aussi une collection complète de +médailles et monnaies de la Bohême, qui ne réunit pas moins de six mille +pièces. L'étude de ces monnaies et médailles serait d'un grand intérêt à +divers titres. + +Je désirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, où le grand +Frédéric remporta une victoire signalée sur l'armée autrichienne. Le +lieutenant-colonel Rondolphe, du régiment de la Tour, vint me prendre +pour m'y conduire avec les cartes et plans nécessaires. Le prince +Charles de Lorraine commandait l'armée autrichienne, qui était de dix +mille hommes plus forte que l'armée prussienne; mais les dispositions de +ce général furent telles, que la victoire devait lui échapper. Jamais +armée ne fut conduite d'une manière plus stupide. Le roi de Prusse +arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'armée, et venait +de Saxe. Le feld-maréchal de Schewerin commandait deux corps et venait +de Silésie. La jonction de ces deux parties de l'armée prussienne +exigeait donc le passage des deux rivières, la Moldau et l'Elbe. L'armée +autrichienne, placée entre ces deux rivières, séparait l'armée +prussienne, et se trouvait couverte, d'un côté, par l'Elbe, et, de +l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait +le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la +Moldau. + +Le bon sens voulait que l'armée autrichienne allât camper à deux lieues +de Prague, observant à la fois les deux armées ennemies, pour accabler +la première qui franchirait une des rivières, tandis qu'elle mettrait +obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre +parti: c'était, en jetant un détachement de sept à huit mille hommes +pour mettre obstacle au passage de la rivière par Schewerin, d'aller, +sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en +débouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De +cette manière, elle lui eût opposé une force double de la sienne, et, +selon toutes les apparences, elle aurait été victorieuse, puisqu'elle +combattait avec des forces si supérieures et surprenait son ennemi dans +son mouvement. Au lieu de cela, elle resta à Prague et sous le canon de +cette ville. + +Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun +combat, la Moldau à deux lieues de Prague, tandis que Schewerin +traversait l'Elbe à Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut +opérée. Pour témoigner, on pourrait le croire, le mépris qu'il portait à +l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement +qui aurait dû lui être funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs +lieues en vue de l'armée ennemie; puis il fit tête de colonne à droite +et vint se former parallèlement, en tournant le dos à l'Elbe, en face de +Prague, à une lieue de cette ville, s'éloignant ainsi de son point de +passage, et renonçant, par cette manoeuvre, à toute communication +assurée avec les troupes qu'il avait laissées à la garde des ponts. Le +6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus +d'extension à sa gauche. + +Les Autrichiens se placèrent de la manière la plus absurde et semblèrent +surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent à leur +connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie à leur +gauche, c'est-à-dire sur un terrain difficile, coupé, dans des fonds +dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, placée en l'air, dans +une plaine découverte, fut accablée par la cavalerie prussienne. Le +terrain qui couvrait leur gauche, et qui était la clef de la position, +et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens +dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons +seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant. +Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance. +Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre +quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite. + +Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces +événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus +inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de +Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de +bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa +position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun, +qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il +avait affaire. + +La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent +les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne +armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes +incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas. +Il faut savoir mettre en oeuvre les éléments de succès. Quelle que soit +la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent un haut prix +que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir +été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles +épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance +d'avoir à sa tête un homme digne de la commander. + +La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siége de la +ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La +bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siége. +Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la +bataille de Prague. L'armée prussienne avait professionnellement défilé +pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette +fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas +qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manoeuvre. On comprend +qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela, +exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient +simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur +direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le +résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu +funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter. + +D'un autre coté, l'armée prussienne devait avoir de bien mauvais +ingénieurs pour avoir échoué devant Prague, à peine digne du nom de +place. Dominée de très près par la montagne de Ziska, qui forme un +très-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un +camp retranché y était construit. Un système de tours, comme à Lintz, +occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapté à cette +localité. Prague en serait le réduit, et une armée qui envahirait la +Bohême ne devrait ni dépasser cette ligne de défense, ni rester quelque +temps dans cette province avec sûreté, puisque l'armée qui y serait +renfermée, ne pouvant être bloquée, aurait toujours la facilité de +déboucher, après avoir été renforcée, par telle direction qu'elle +voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opération +de l'ennemi. + +Le reste de mon séjour à Prague fut employé à voir les fabriques qui, de +tous côtés, s'élèvent dans cette ville, favorisées par le bas prix du +combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais +fournit au commerce d'excellentes machines à vapeur. Les fabriques de +toiles peintes prospèrent et se multiplient. Une seule fournit deux cent +quatre vingt mille pièces par an, et on imprime jusqu'à quatre couleurs +simultanément, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les +dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, établie par un +Français qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces +objets à la consommation entière de la Bohême, et vend pour plus de +trois cent mille francs de ses produits, à raison de vingt-trois francs +les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi à +un Français, donne de beaux produits et emploie d'ingénieuses +mécaniques. + +Je fus voir la bibliothèque publique, qui est en fort bel ordre et +renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint +à fresque qui présente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu +me rendre compte. En le regardant de différents côtés, il produit un +effet entièrement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre. +L'École des beaux-arts est placée dans l'étage supérieur. Elle est peu +de chose, mais elle réunit un assez grand nombre d'élèves. + +Je terminai mes courses par la visite de l'École polytechnique et de +l'imprimerie. Le premier établissement, fort important, est formé à +l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences +mathématiques et physiques appliquées aux arts y est complet. Le nombre +des élèves qui suivent les cours varie de six cent à mille. +L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et +possède un beau matériel consistant en plusieurs presses à main et en +deux presses mécaniques, exécute un travail considérable avec une grande +rapidité. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journée. On y +imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches +qui se décomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de +manière à n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et présentant +ainsi une surface plane. Il y a à Prague un dernier établissement qui +est digne de la curiosité des étrangers: c'est la maison de réclusion et +de travail. Elle est tenue avec économie et propreté. Rarement ceux qui +en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils +reçoivent les améliore. Leur travail, qui consiste dans la production de +quelques objets de fantaisie, leur prépare un petit capital d'environ +cinquante florins pour le moment où ils reçoivent leur liberté. Le +système pénitentiaire porte sur la nourriture: elle s'améliore avec la +conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise. + +Je partis, le 6, pour me rendre à Toeplitz; mais je pris une route plus +longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus +beau et d'une plus grande étendue. Je passai l'Elbe à Brandeis, séjour +momentané de madame la duchesse de Berry. Le château de Brandeis, sur la +rive droite de ce fleuve, avait été la propriété du duc de Reichstadt. +De Brandeis je fus à Iung-Bunzlau, bourg situé dans un pays charmant, et +qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres +très-considérables existent dans les environs; une, entre autres, +établie depuis longtemps par un Français, M. Koeklin, frère de celui de +Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle présente une +invention très-économique. Une dépense assez considérable dans ces +sortes d'établissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres. +Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est très-chère. +Chaque cylindre revient à six cents francs, et sa valeur est nulle quand +on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il représente. M. +Koeklin a imaginé de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il +incruste en relief les dessins en métal fusible à basse température. À +cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il +veut reproduire. On le creuse avec facilité et correction, ce bois ayant +un grain fin et n'offrant aucune dureté. Une fois creusé, on y coule du +métal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb, +ouvert pour recevoir la queue des pièces coulées. + +Le dessin en relief dépasse la surface du cylindre, comme les caractères +d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont montés. Un cylindre +placé sur un métier est enveloppé d'un morceau de drap, ainsi qu'un +autre cylindre, destiné à répandre la couleur sur la partie saillante du +cylindre d'impression. Tout le système étant mis en mouvement, +l'impression se fait d'une manière nette. Le fond de l'étoffe est blanc, +ou a reçu d'avance la couleur qu'il doit avoir. + +L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu'à six cylindres destinés à +composer un même dessin de couleurs différentes. Cette invention est +admirable par la beauté du travail et le bas prix des objets fabriqués. +On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des +anciens peut être refondu et sert à en fabriquer de nouveaux. Toute la +dépense pour mettre un cylindre en état d'imprimer ne revient pas à +cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvénient à +couler cent fois des caractères semblables. + +Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de +petites montagnes variées, pittoresques, charmantes, et renfermant +autant de bois qu'il en faut pour les décorer et pour laisser voir une +belle culture, exécutée par une population dont la physionomie annonce +le bien-être de l'aisance. Cette seigneurie appartient à un comte de +Kaunitz, qui doit hériter du titre de prince, en devenant chef de cette +famille. + +Le pays reste le même, et devient plus beau encore aux environs de Leipa +et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dépôt de verrerie alimenté +par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux +que ceux de Leonor-Hain, dirigé par M. Mayer. Un contre-fort boisé, qui +se prolonge, en se détachant du plateau de la Saxe, se présente ensuite, +et doit être franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je +couchai à Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le +lendemain matin, j'arrivai au château de Tetschen où j'étais attendu. +Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la +position du château est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y +trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrêmement aimable et +distinguée, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs +admirablement bien. Madame de Thun, née comtesse de Brüll, appartenant à +la famille du ministre de l'électeur de Saxe de ce nom, qui était si +fastueux, est âgée et presque aveugle; mais c'est une des femmes les +plus aimables que j'aie jamais connues. + +De beaux jardins entourent le château et suivent les bords de l'Elbe. De +superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient +ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui +pèsent jusqu'à trois livres. + +Parti du château dans l'après-midi, j'allai coucher à Toeplitz, et je +m'arrêtai un moment le coeur serré et triste à Culm, lieu où commença la +série des désastres qui nous accablèrent en 1813 et 1814. J'y revins +quelques jours plus tard pour étudier, sur le champ de bataille même, +l'histoire des événements de cette époque, et je ne négligeai rien pour +reconnaître les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici, +ayant placé tout ce qui a rapport à cette partie de la campagne de 1813 +dans les récits de mes _Mémoires_. Je dois dire cependant que je les ai +retouchés et modifiés depuis les études que j'ai faites sur les lieux et +les convictions que j'y ai acquises. + +Toeplitz, ville charmante, située à deux lieues de Tetschen, est placée +au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et +de mieux cultivé; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux +thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en +parler. Très-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont +fréquentées par des malades de toute l'Europe, mais particulièrement par +les Prussiens, qui en sont les plus à portée. Le feu roi +Frédéric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqué d'y +venir passer un mois chaque année, il était plus souverain de ce +territoire que l'empereur lui-même. Une foule de ses sujets, qui +n'avaient pas la facilité de le voir à Berlin, s'y rendaient pour lui +faire leur cour, et entre autres son beau-père, le comte de Harrach, +père de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter +la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du château, et à midi +il tenait sa cour dans la grande allée, où chacun se rendait, et où l'on +se formait en cercle. + +Le roi me reçut avec la plus grande bienveillance et me traita avec +beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans +être magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien +dessinés et bien plantés. Des sources mesquines alimentent des pièces +d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire. + +La princesse Clary, née Choteck, faisait très-bien les honneurs de +Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais +compris aux exigences de la vie de cour que la présence du roi rendait +nécessaire. À sa place je me serais fait bâtir une jolie et simple +habitation à la maison de chasse, située à une lieue. J'y aurais résidé +habituellement et je serais venue de temps en temps au château de +Toeplitz pour y tenir mes grands jours. + +Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin, +immense et vilain château, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose +qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui +lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expédie +environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employé à +extraire de la magnésie. À cet effet, on remplit de grandes chaudières à +évaporation. On allume le feu sous les chaudières, et on les tient +pendant quatre semaines en évaporation, en remplaçant chaque jour l'eau +évaporée par de l'eau nouvelle. Après ce temps, on arrête le feu, et on +place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la +magnésie se précipite et l'on décante. La pâte est placée dans des +formes de bois, et, quand elle est sèche, on livre la magnésie au +commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq +mille florins. Un autre établissement, formé aussi à Bilin par le prince +de Lobkowitz, et qui prospère, sans être arrivé à la perfection, est une +manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manière utile à la +culture des terres voisines qui lui appartiennent. + +J'allai visiter le magnifique château de Duchs, appartenant à un comte +de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique. +Dans la cour se trouve un bassin orné d'un groupe très-beau, construit +avec le bronze des canons pris aux Suédois. Le château renferme de +superbes tableaux, une belle bibliothèque et une collection d'objets de +prix. De ce château, il y a quelque vingt ans, était bibliothécaire le +célèbre aventurier Casanova, qui a écrit des mémoires forts licencieux, +mais très-amusants. + +Pendant mon séjour à Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le +maréchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convînmes +réciproquement. Sa conversation m'intéressait extrêmement. Je lui +trouvai une grande simplicité et une netteté dans les idées qui me +frappa. Les récits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli +beaucoup d'heures, qui m'ont paru très-agréables. C'est un homme +distingué qui, je crois, mérite la réputation dont il jouit; chose rare +dans tous les temps, et peut-être plus aujourd'hui que jamais! Quand il +parle guerre, il est dans son élément, et sa bonne foi en racontant est +surtout remarquable. Le maréchal Paskewitch est né, en 1782, à Pultawa, +lieu célèbre dans l'histoire de Pierre le Grand.» + +Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me détournai +pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, où +il possède des établissements métallurgiques, de grandes forêts, des +mines de fer très-riches et de bonne qualité. Des houillères voisines +lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui +fait de la sablerie et une douzaine de marteaux étaient en activité. +Jamais établissement n'a été dans des conditions naturelles plus +favorables, mais jamais aussi on n'en a tiré moins de parti. Son +fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de +zèle de ses employés. Le jour où il aura un homme capable, il se créera +dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dépendent de +cette seigneurie, autrefois domaine des Célestins. Le château se compose +d'un immense et magnifique couvent. + +J'arrivai le 20 juillet à Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne, +est bâtie dans un vallon étroit qui rappelle celui de Plombières, dans +les Vosges. Une longue descente amène du plateau dans le fond de la +vallée, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont +couverts de bois qui, traversés par de beaux chemins, offrent des +promenades charmantes en vue des bords de la rivière. Les points les +plus élevés sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la +rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il +poursuivait, fut forcé de se précipiter du haut d'un rocher et tomba +dans la vallée. Cette circonstance y fit découvrir les sources d'eaux +chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de même nature, mais avec +des degrés de force différents. Elles renferment du carbonate de soude +et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en +Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une température de +59° et se boit à cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et +jaillit d'une manière inégale, mais périodique. Des espèces de +pulsations se succèdent, croissent et forment une série qui recommence +de la même manière. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est +très-grande. Elle agit avec efficacité dans les embarras du foie, et +produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut être +aussi très-funeste. Elle cause quelquefois des congestions cérébrales et +des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre +l'usage, sous peine de mourir promptement. + +Cette source a présenté un phénomène qui prouve l'étendue des +communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre +de Lisbonne, en 1755, elle s'arrêta tout à coup, et son cours fut +suspendu pendant vingt-quatre heures. + +Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance à Carlsbad, et la +présence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir. +Carlsbad est entouré de fabriques dans toutes les directions. On en +voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines, +située à une lieue dans la vallée; mais une autre plus belle et plus +considérable est placée à Elbogen, petite ville très-pittoresque, située +sur le chemin d'Égra. Toutes ces manufactures sont élevées avec +économie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi +prospèrent-elles. + +La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut être comparée à +ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion +d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est +parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de +potasse. Les procédés de fabrication sont les mêmes que partout; mais on +emploie pour certains objets de très-grande dimension, pour les vases +qui sortent de grandeur ordinaire, un procédé qui mérite d'être connu. +Un moule fait en plâtre se compose de deux parties, qui se joignent +hermétiquement. On emplit le vase d'une pâte liquide et, au bout de +quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touché le +moule s'est solidifiée, le plâtre du moule ayant absorbé l'eau de la +pâte. On donne au vase l'épaisseur que l'on veut, en augmentant le temps +pendant lequel on laisse la pâte liquide dans le moule; mais tout cela +est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on +sépare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite +ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en déguiser les +inconvénients, on polit l'ouvrage extérieurement avant de le mettre au +feu, quand la pâte est encore un peu molle, avec une règle flexible et à +la main. À Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procédé est +simple et ingénieux. + +On opère sur le biscuit qui n'a été qu'au dégourdi et qui est encore +poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur +le mastic au moyen d'une plaque gravée en cuivre. L'impression faite, +l'empreinte prise se trouve présenter l'image renversée; mise sur le +biscuit, elle se trouve redressée. Le papier se détache par le lavage, +sans emporter la moindre parcelle de la couleur entièrement absorbée par +le biscuit. Le vernis est donné ensuite et l'objet est cuit. Si on y +ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour +dorer, on dissout l'or dans l'eau régale, puis on le précipite avec du +sulfate de fer. Il en résulte une matière noire qui, combinée avec de +l'huile, donne la couleur dont on se sert. Exposé au feu et bruni à la +main, l'or est mis à nu et reprend sa couleur et son éclat. + +Arrivé à Égra, j'allai visiter la chambre où Waldstein fut assassiné à +l'insu de ses gardes. La maison est restée la même, et l'on montre +encore par quelle issue les assassins pénétrèrent jusqu'à lui. Ce +logement n'était guère en rapport avec ce qu'on nous raconte de son +faste. On m'a montré aussi à la maison de ville l'une des deux +hallebardes qui servirent à le tuer; l'autre est à Duchs. On a conservé +également à la maison de ville l'épée qu'il faisait porter devant lui. +J'allai coucher à Franzensbad, situé à deux lieues d'Égra. +L'établissement est frais et bien planté, mais placé au milieu d'une +immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides, +gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On +les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec +des boues de marais fortement imprégnées de ces gaz, et dont le mélange +est fait après avoir suffisamment chauffé l'eau. Une chose nouvelle pour +moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz. +Il y a des ouvertures d'où un gaz abondant, venant par-dessous terre, +est conduit par des tuyaux à robinet dans des baignoires fermées, où on +le reçoit et où l'on se soumet à son action. + +Les environs de Franzensbad ou Francisbad présentent deux choses +remarquables. Une partie de la plaine est composée d'enveloppes +d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate +calcaire. Il est de même nature que celui des environs de Postdam, en +Silésie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en +partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratère +d'un volcan éteint, qui semble avoir été un volcan sous-marin. À une +distance assez considérable autour de lui, le terrain ne se compose que +des cendres qu'il a vomies. + +Je partis de Franzensbad pour me rendre à Koenigswart, château du prince +de Metternich, où il m'avait donné rendez-vous. Je trouvai le pays mieux +que sa réputation ne me l'avait fait supposer. Il est sévère, mais il a +du mouvement; les montagnes sont bien boisées; tout est cultivé dans les +plaines. Une eau abondante et réglée arrose de très-belles prairies. + +Le château est vaste, mais sans aucune architecture; c'était autrefois +une espèce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait réparer, +augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et +convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant +le fer à cheval. Chaque aile est terminée par deux tours carrées qui +viennent d'être élevées. La maison était couverte en bois; on y a +substitué une couverture en tôle. Une fort belle chapelle, d'un bon +style et très-grande, a été également construite par le prince. Elle +est ornée d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre +autres le corps d'un saint martyr contenu dans un très-beau sarcophage +fait avec du granit provenu des débris de l'église Saint-Paul hors des +murs, qui fut brûlée il y a quelques vingt années. L'intérieur du +château est sans luxe, mais confortable. + +Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu à les enclore, on +a eu toute facilité pour les créer. On a pu se dispenser de former des +réunions qui auraient été nécessaires. Le prince s'est contenté de faire +construire de belles allées, de faire planter beaucoup d'arbres, et de +régler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent +convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils +peuvent être sans limites, puisque, par le système suivi, on peut +s'étendre autant qu'on le veut. De très-belles pièces d'eau, de +différents niveaux, occupent les environs immédiats du château. Une +ligne de rochers granitiques situés au midi, dont le sommet et les +pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traversées +par de belles allées, offre une promenade charmante où le soleil ne +pénètre jamais. Une croix, objet de dévotion pour toute la contrée, +existant de tout temps, est placée sur le haut du plateau en face et +au-dessus de la maison. De nombreux pèlerins s'y rendent chaque jour +dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant +et en traversant les jardins. Je ne sais si, à la longue, ces nombreux +visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanément ces actes +de piété et ce mouvement donnent à cette localité une physionomie +particulière qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte +par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de +lianes, servent aux pèlerins. Beaucoup d'_ex-voto_ y sont suspendus, et, +rappelant les bienfaits reçus, attribués à la puissance des prières +faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance à ceux qui +souffrent. On vient de loin la visiter. + +En général la population des États autrichiens est très-portée à des +actes de piété, qui peut-être ne sont pas toujours en harmonie avec les +bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plaît, et personne ne blâme +ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours +pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie +est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et +choisisse ceux que son coeur lui inspire. + +Je passai près de quinze jours à Koenigswart. La vie y est agréable et +remplie de liberté. Le prince de Metternich est le plus agréable maître +de maison que je connaisse; son château ne désemplissait pas de +diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens +considérables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter. + +Marienbad, situé à deux lieues et aux confins mêmes de la terre de +Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand +nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce séjour charmant, +chaque année le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est +une toute nouvelle création qui appartient à l'abbaye de Toepel. Un +bassin circulaire, environné de bois, situé au pied des montagnes, en +arrière d'un défilé, en forme l'emplacement. À la circonférence sont +bâties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien planté. +Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la +richesse. Une quantité énorme de ces eaux s'exporte, et cette petite +localité, qui était naguère un marais, est le principe d'un revenu +très-considérable que l'on évalue à plus de trois cent mille francs. +Tout le pays est rempli des mêmes richesses d'eaux minérales. Dans le +seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent +vingt-cinq sources de différentes qualités. + +Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement créer +des établissements pour les administrer et recevoir des étrangers, et +ensuite les mettre en réputation au moyen de médecins estimés. + +Le prince de Metternich a un goût décidé pour les collections. Les +objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le +faire, il ne manque jamais de les acquérir. Beaucoup de choses rares se +trouvent dans son musée de Koenigswart; mais ce goût décidé a donné lieu +à une circonstance fort bizarre. + +Le bourreau d'Égra, par un caprice singulier, avait aussi le goût des +médailles et des monnaies antiques. Il avait passé sa vie à en former +une collection, particulièrement de toutes celles qui se rattachent à +l'histoire de Bohême. Le prince de Metternich, qui en fut informé, lui +fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit à la lui céder +pour une rente viagère, à condition qu'il suivrait ce trésor, objet de +son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le +démonstrateur de son cabinet. Le marché fut conclu et le bourreau +d'Égra, passé au service du prince, vint habiter son château. Le prince +m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son +serviteur, et j'avais cru longtemps à une plaisanterie de sa part; mais +je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez +lui. C'était, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprécié son +métier d'une manière tout à fait particulière. Pendant plusieurs jours, +il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espèce +d'horreur. Petit à petit, mes préventions s'effacèrent, et j'en vins +jusqu'à lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne +volontiers tous les détails qu'on lui demande. Ses anciens instruments +de supplice sont là classés et servent à ses explications. Sur +l'observation que je lui fis de la répugnance qu'un homme tel que lui +devait avoir éprouvé quand il était chargé d'ôter la vie à l'un de ses +semblables, il me répondit avec chaleur que ses fonctions étaient +augustes. Il était la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure +condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne +pouvait se tromper dans l'exécution de ses devoirs. Cet homme singulier +était un descendant direct du célèbre Jean Huss, brûlé à Prague à +l'époque de la Réforme pour crime d'hérésie, et il approuvait beaucoup +le traitement qu'avait subi son aïeul. + +De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de +Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et à la comtesse de +Staremberg dans leur château de Hans, belle et noble habitation, bien +tenue, mais sans luxe, et située dans le plus délicieux pays du monde. +Rien de comparable à la Haute-Autriche, car on y trouve réunis les +avantages qui, ailleurs, sont presque toujours séparés. Un pays +pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici +les plus beaux accidents d'une nature variée offrent aux yeux de +magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de +la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait être comparé à ceux de +cette contrée. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines +maisons, mais d'un territoire où les habitations des cultivateurs sont +éparses dans la campagne et placées sur la terre même que les +propriétaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croisées de +façade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivés +l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la +sépare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, à +force d'engrais et de soins, on obtient des récoltes magnifiques. J'ai +vu, à cet égard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple +paysan qui a un revenu de deux mille florins, indépendamment de la +consommation en nature nécessaire à l'entretien de sa famille. + +En opposition de ce tableau, on est frappé du degré d'abaissement où est +tombée la grandeur déchue des seigneurs. De très-belles habitations +rappellent ce qu'ils étaient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges +d'une puissance évanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs +forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient à peine +au seul entretien du château. Marie-Thérèse, qui avait une prédilection +marquée pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corvées, +les réduisant à seize par an, et son influence détermina les seigneurs à +se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans. + +Il est résulté de la succession des années que les redevances et les +bois ont seuls formé les revenus des seigneurs. Partie des redevances +est même payée aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus +de payer en argent au fisc l'impôt qui y correspond; chose d'une +injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle +ait été commise et puisse encore subsister. De cette manière, il est tel +seigneur qui paye plus qu'il ne reçoit et serait plus riche s'il +abandonnait à l'État sa propriété. Je passai quelques jours à Hans d'une +manière pleine d'agréments. Le général de Staremberg, bon soldat, franc, +ouvert, loyal et grand chasseur, m'entraîna dans des expéditions qui me +rappelèrent les goûts de ma première jeunesse. La comtesse de +Staremberg, née comtesse de Kaunitz, est arrière petite-fille du grand +ministre de Marie-Thérèse. C'est une femme aimable et spirituelle. +Quelques personnes du voisinage ajoutaient à l'agrément de nos soirées. + +Une autre habitation charmante des environs est le château de Schwerberg +et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables +châteaux féodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg, +appartenant tous deux à la famille de Türheim, famille noble et d'une +grande ancienneté, devenue pauvre. Ces deux châteaux furent plusieurs +fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre +château en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par héritage, au +comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intéressante. + +Le château de Riesenstein, ancienne forteresse défendant la vallée, +placé sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bâti, il y a +environ deux cent cinquante ans. Alors un préjugé fantastique existait, +et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait +placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant. +Le fils d'un riche paysan disparut, et le père ne douta pas que son fils +n'eût servi d'holocauste à la sûreté de son seigneur. Dans son +désespoir, il résolut de s'en venger. La balle meurtrière du père +infortuné enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours après, en +faisant la moisson, on découvrit les restes de l'enfant qui avait +disparu. L'assassin, bourrelé de remords, alla s'accuser de son crime et +fut condamné à être pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon +de sa fortune pour construire une chapelle où un mausolée serait élevé +au seigneur de Riesenstein, et où une messe serait dite à des époques +fixes de l'année pour le repos de son âme. La chapelle fut en effet +construite au milieu du château fort. Le mausolée s'y voit encore et +représente la victime avec sa cuirasse percée des balles qui lui ôtèrent +la vie. La messe se dit régulièrement aux époques qui ont été fixées par +la fondation. + +Je vins retrouver à Krummisbaum des amis avec lesquels je passais +toujours une grande partie de mes étés. Plus tard, je revins encore dans +ces contrées pour me rendre à Frauenberg, chez le prince de +Schwarzenberg, afin d'assister à ses grandes chasses d'automne, d'où je +retournai à Vienne dans le courant de décembre. + +Mon hiver s'écoula, comme de coutume, à Vienne. Je partageais mon temps +entre les études, qui remplissent à peu près exclusivement ma vie, et +une société bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux +chagrins. J'étais lié intimement depuis bien des années avec le comte et +la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne +santé. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de +graves inquiétudes. Sa fin fut prématurée. Il disparut de ce monde +lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva, +après une agonie de plusieurs jours. C'était un homme d'esprit, d'un +jugement sûr et d'une grande bonté, universellement aimé, et pour lequel +j'avais une tendre et sincère amitié. La comtesse, femme de bien, +possédant les plus hautes qualités et une grande séduction, sincèrement +attachée à son mari, fut frappée de cet événement, qui a laissé chez +elle une empreinte douloureuse et mélancolique, que, jusqu'à présent, +rien n'a pu entièrement effacer. Plongée dans une profonde douleur, elle +se décida à aller passer, chez une de ses parentes, dans un château en +Hongrie, la plus grande partie de l'été, afin de se trouver à proximité +pour se livrer à des actes de piété au caveau de famille où son mari +avait été déposé. + +Cette mort prématurée changea toutes les habitudes de ma vie. Je me +disposai à voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je +cherchais depuis longtemps, se présentait. L'empereur venait à Toeplitz +pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette +fois je pris la route directe en passant par Znaïm et Iglau. + +J'arrivai à Znaïm le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de +bataille où j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans +auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits +sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de +reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde +et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon +chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la +Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante, +variée et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui +l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux +frontières de la Bavière au midi, finissant en passant par le nord à la +Moravie. + +Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut +battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de +Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva +celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc +exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la +retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le +rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée +autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous +d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé son +mouvement. Une défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens. +Mais, cette désobéissance du général prussien n'eût-elle pas eu lieu, on +ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric; car on +ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus +difficile que la manoeuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une +fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tête un +général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que +son devancier, le prince Charles de Lorraine. + +J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma +route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore +un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz, +où le grand Frédéric obtint un brillant succès. + +Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Toeplitz, et, +le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au +bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un +véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est +exempt de tout intérêt. Il est le résultat de la haute estime que j'ai +pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que +le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois +il dépasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une sévérité que +semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec +répugnance qu'il se soumet à des mesures qu'il regarde comme des +nécessités commandées par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce +qui est beau, grand, généreux. Sa tendresse pour les siens et sa +bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bonté de son coeur. +J'éprouvai donc un véritable bonheur de l'approcher encore une fois +avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bontés dont +j'avais été l'objet pendant mon voyage dans la Russie méridionale. +L'impératrice me reprocha avec une grande amabilité de n'avoir pas fait +un détour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la première fois qu'à +mes propres yeux je reconnus ce tort. + +Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait +l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis à le voir en +particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce +qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait à quelques +intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystérieusement +dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le +voyage que M. de la Ferronnays fit à Kirchberg, et une fois à son +retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une résolution +constante qui doit tout renverser, il se laisse arrêter journellement +par les plus petits obstacles et les plus minces considérations. Il +reconnaît le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports +politiques avec lui, en même temps qu'il ne peut se résoudre à prononcer +son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la +Ferronnays et moi; il leur témoigne ses sentiments; mais il ne peut leur +accorder le charme d'une intimité qu'il apprécie beaucoup, de peur de se +compromettre. Avec un esprit distingué, une instruction étendue, et un +caractère qui, dans les circonstances importantes, montre une grande +force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de +profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de +satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait été l'unique objet +de mon voyage. + +L'impératrice resta deux jours seulement à Toeplitz; l'empereur, après +avoir pris les bains, se mit en route, le 10 août, pour la rejoindre aux +eaux de Kreis, en Bavière, où elle s'était rendue. Deux jours après, je +quittai Toeplitz, où je n'avais plus rien à faire et j'entrepris un +petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la +seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de +prendre avec plaisir aujourd'hui. + +Je me rendis à Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes +souvenirs pour moi. À peine arrivé à Dresde, je courus revoir le champ +de bataille célèbre où la fortune nous réservait ses dernières faveurs. +Je reconnus avec facilité et avec un certain plaisir tous les lieux. Les +événements se représentaient nettement à ma pensée. Jamais le point +élevé d'où nous sommes tombés ne se montra ainsi à moi d'une manière +plus éclatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passée et les +temps héroïques de ma jeunesse, je résolus de consacrer plusieurs jours +à voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses +intéressantes. + +Avant de commencer cette tournée, j'allai faire ma cour au roi et à la +famille royale et dîner à Pilnitz, résidence d'été. Le château est +célèbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les +projets insensés que les souverains de l'Europe conçurent contre notre +indépendance et notre liberté, mais dont le résultat fut si loin de +répondre à leurs espérances. Ce château, d'une construction bizarre, +paraît peu agréable à habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et +d'appartements qui ne forment pas de système. De vastes carrés, dont le +milieu est rempli de verdure, forment les alentours du château et +présentent un spectacle agréable à la vue. Je trouvai le roi un homme +instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande +bienveillance. Là est un naturaliste distingué, le prince Jean, son +père, un poëte, et la princesse Amélie, un auteur dramatique dont les +ouvrages ont du succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. La famille +royale était augmentée de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut +très-agréable. Comme mon séjour habituel à Vienne me met souvent dans le +cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrême bienveillance. Je +vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de +sa fidélité à Napoléon. Elle me parla avec tristesse de l'époque où je +lui avais été présenté, époque bien voisine des désastres qui devaient +tous nous accabler. + +On peut appliquer à la Saxe un proverbe italien qui semble avoir été +fait pour les princes qui l'ont gouvernée: «_I principoni hanno soldati +e cannoni, i principini palazzi e quadri._» Que de richesses accumulées +dans cette ville; que d'objets d'art y sont réunis! N'ayant vu Dresde +qu'au milieu des événements de la guerre, je n'en avais qu'une +très-faible idée. + +Je commençai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve +et j'y consacrai trois jours. + +Après la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des +Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la +plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont réunis; +mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur +conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'école italienne s'y +trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto, +l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de +l'admirer. Aucune _Vierge_ de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur, +et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine +qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais +elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine. + +Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la +_Sainte Nuit_, puis un _Saint Georges_, où la force et la grâce sont +réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand +nombre d'ouvrages, et l'_Adoration des Mages_ est sans doute un de ses +chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le même plaisir. +Les _Noces de Cana_, du même auteur; une admirable _Sainte Cécile jouant +de l'orgue_, de Carlo Dolce; une superbe _Vénus_ de Palma Vecchio; la +_Femme adultère_, de Marone; deux de Palma Vecchio; une _Esther à genoux +devant Assuérus_, de il prete Genovese; un _Saint Matthieu +l'Évangéliste_, d'Annibal Carrache; l'_Ascension de la Vierge_, du même +auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frappé; mais il y en a +encore un grand nombre qui sont dignes d'être comparés à ces +chefs-d'oeuvre, il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de +toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de +l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de très-estimés de +l'école allemande, et entre autres d'Albert Dürer. Tout en appréciant +beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un +voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à +voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir. + +J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité. +Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets +d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On +y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes +les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il +y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui +renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le +globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire, +vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne +pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se +rappelle que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi +remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues. + +Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la Renaissance sont dans +cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants +sont d'une rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été +plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources +financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande +à six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trésor de la +couronne de France n'est estimé que quinze millions. + +J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est +complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle +immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes +de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en +pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval très-beau, +avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure +de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps +recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des hottes +de Napoléon (placées sous verre). + +Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à +Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir été le +premier fabriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans +un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près +dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier +produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le +Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette. + +Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines, +réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de +l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque +tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se +composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une +autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop +dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins, +mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai +particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre; +ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre: +l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de +Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations +considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des +empereurs Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un +faune dans l'attitude de verser à boire; de beaux bas-reliefs en bronze, +des statues trouvées à Herculanum, les premières, dit-on, qui furent +déterrées, ou pour mieux dire enlevées du bloc de lave qui couvre cette +ville, complètent cette collection que, malgré son peu de réputation, +j'ai eu un grand plaisir à visiter. + +Je descendis pour voir les porcelaines placées dans la partie inférieure +des bâtiments. On connaît la richesse, la variété et le nombre +extraordinaire des pièces qui la composent. On trouve d'abord des +porcelaines de la Chine et du Japon. Leur célébrité est résultée de ce +qu'elles étaient anciennement les seules au monde. Elle est devenue +ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les +conditions mises à la bonne porcelaine, elles sont inférieures à tout ce +qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont +remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de +Saxe, dont la pâte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite +celles de Vienne et de Sèvres, qui sont aussi très-bonnes, et enfin +arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont guère que du verre et ne +peuvent être comparées à aucune des autres. + +La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut établie à +Dresde, en 1704, par Frédéric Becker, né en 1652, et peu après, en +1710, transportée à Meissen, où elle est restée depuis. D'abord on fit +de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine +polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on +inventa le biscuit, où le quartz est en plus grande quantité. Depuis +cette époque, ce travail est resté constamment le même. On m'a montré la +collection des roses bleues, achetées au roi de Prusse par Auguste, pour +une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine +du dixième siècle, semblable à celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert +clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un léger relief. J'ai +appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de +deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans +compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pâte. Ainsi, quand +le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays +lointain, on peut être sûr qu'il est de fabrique chinoise. + +Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me +restait à visiter la Suisse saxonne et les établissements de Freyberg, +si célèbre par son école et par les mines de cuivre et d'argent qui +s'exploitent dans ces contrées par les meilleurs procédés connus. + +On appelle Suisse saxonne le pays situé sur la rive droite de l'Elbe et +s'étendant jusqu'à la frontière de la Bohême. Malgré sa physionomie +pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui +ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et +ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce +plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions, +présente de jolies vallées prises dans l'épaisseur du plateau, et non +pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays +ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent +cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les +pentes d'une belle végétation et de belles forêts. + +En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour +visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée +saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne +comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui +une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne +n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant +lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les +prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc +sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient +le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le +moment où la faim les forcerait à mettre bas les armes. + +De Pirna je me rendis à Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont +l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le +commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds, +autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et +bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à +dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les +arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la +nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa +défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le +rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de +cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si +élevée, que, malgré quelques batteries basses, malgré la disposition des +affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de +l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et +n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort +où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des +approvisionnements pour une armée qui opère. En 1813, une garnison +française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle +important. + +De Koenigstein, je me rendis à Schandau, situé sur la rive droite de +l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la +charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la +Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux +ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette petite ville pour +parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où +la Sebuste se joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et +charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus +belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les +pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se +déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on +voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre +dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis +arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du +Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon +est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les +bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons +rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous +sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au +milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente +toujours un riant tableau. Après avoir passé sous le rocher connu sous +le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et +le Rosenberg, et le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au +lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à +l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir +l'escarpement, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup +d'oeil est magnifique et mérite sa réputation. + +De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Altwald, +composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche +pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous +sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était +rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les +ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de +Lokmühle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un +cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette +rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du +pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà +dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais, +et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De +charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour en faciliter le +parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour +de Dresde s'effectuent par la vallée de l'Elbe. On passe à Pilnitz, et +en peu d'heures on est de retour à Dresde, en traversant Neustadt. + +Le lendemain de mon retour à Dresde, je me rendis à Freyberg, muni d'une +lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben, +directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme +très-distingué et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce +qui pouvait m'intéresser. L'École de Freyberg est célèbre dans toute +l'Europe. Soixante élèves, dont le plus grand nombre vient de +l'étranger, en suivent l'enseignement. Elle a formé plusieurs +minéralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je +visitai la collection complète des minéraux que l'École possède, et +j'allai voir ensuite l'usine consacrée à l'amalgame qui se fait de la +manière la plus avantageuse et la plus parfaite. + +L'opération s'exécute ainsi: les minerais réunis sont cassés en petits +morceaux. Après avoir eu soin de mêler les plus riches avec les plus +pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des +fourneaux à griller, en les mélangeant avec dix pour cent de sel commun. +On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps déterminé, +à l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brûlent, et +il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le +minerai grillé, on le porte au moulin pour le réduire en poudre +impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en +y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un métal binaire, plomb et +argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermées dans +trente-deux onces de plomb fondu. Cette opération se renouvelle sur les +scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le +fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb, +et on retire au fur et à mesure la peau qui se forme à la surface des +métaux en fusion dans les chaudières. On accélère cette oxydation au +moyen de soufflets dont le vent est dirigé sur la surface. Le plomb +ainsi enlevé, l'argent reste au fond; mais, à la première fois, il n'est +pas pur, et l'opération est recommencée sur des quantités moindres. + +Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de +plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mâles +vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent à divers +particuliers, et la propriété est divisée en actions. Il y a dans cette +usine une pompe à incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau +à une très-grande distance par un tube de six pouces de diamètre. +Quatre pompes réunissent leur action, et l'eau cède à une pression de +sept atmosphères. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries où se +fait l'exploitation. Il y en a cinq, placées les unes au-dessous des +autres. Des pompes amènent au-dessus de la galerie d'écoulement les eaux +de la partie la plus basse, et, du point d'où elles retombent sur le +moteur, elles contribuent à le faire marcher au moyen d'un supplément de +forces et d'un courant intérieur, qui sert constamment à cet usage. + +Le lendemain, j'allai voir une mine de la même espèce, mais qui renferme +un appareil qui était nouveau pour moi, une turbine de la force de trois +chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la +quantité d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces +conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux +chevaux. Cependant cette ingénieuse machine n'est utile que dans des +circonstances données. Avec une très-grande chute et peu d'eau, ou avec +très-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec +des éléments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits +plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante +de nouvelle invention, et composée d'un cylindre en fer battu de neuf +pieds de diamètre. Une vis d'Archimède inclinée sous un angle déterminé, +et le gros bout en bas, est enfoncée aux deux tiers de son diamètre dans +l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre à chaque tour, produit un +courant régulier avec une pression de trente pouces d'eau. + +Je fis à Freyberg une rencontre agréable: j'y trouvai un célèbre +voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois +l'Amérique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de +l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et réciproquement. Il se +disposait à continuer ses explorations et avait passé l'hiver à Berlin, +occupé à compléter son instruction pour rendre ses observations plus +utiles. Il comptait se mettre en route l'année suivante pour le Caucase, +et de là sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus +élevés de la chaîne du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rêvé, +auquel il s'était pendant longtemps préparé, mais qu'il n'a pu exécuter +et que l'intérêt des sciences réclame encore aujourd'hui. + +Je quittai Dresde le 26 août, pour revenir en Bohême et visiter le nord +de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer à +Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'était +réveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures à +les parcourir, et puis je m'arrêtai à Hochkirch, où Frédéric éprouva un +grand revers, dont son ennemi, le maréchal Daun, ne sut pas profiter. +L'armée prussienne était mal postée. Elle occupait une mauvaise position +en face et à portée de l'armée autrichienne. Elle fut surprise et +battue; elle perdit deux cents pièces de canon; mais, chose presque +incroyable! elle ne fut pas mise en déroute, se retira à deux lieues et +prit position sur la Sprée, où Daun la laissa tranquille, tant l'empire +qu'exerçait sur son esprit le génie de Frédéric était puissant! Cet +événement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire +de cette guerre si féconde en miracles. + +En approchant de Löbau, le pays est charmant, bien cultivé, et il +s'embellit encore après avoir passé cette petite ville. Je visitai +l'établissement morave, d'une ravissante beauté, et où la prospérité, le +bien-être et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de +personnes composent cette colonie, fondée, il y a environ cent ans, par +un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une +vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles; +elle en vend pour cinq cent soixante mille écus par an, ce qui donne à +cette population un bénéfice de sept à huit cent mille francs. + +Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du +duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le +lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie. + +Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par +le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au +commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le +donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère +habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La +chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron +de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut +en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas, +héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de +Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut +attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la +guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois, +tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui, +excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture +de draps existe à peu de distance du château. + +De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à +Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est +le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps, +de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre +une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche +d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires +pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un +des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au +milieu des montagnes pendant plus de dix lieues. + +De Reichenberg j'allai à Liebnau et à Turnau, où je couchai. L'industrie +de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des +pierres fines de Bohême, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et +dans la composition des pierres imitées, faites avec du verre de +couleur. Cette industrie emploie à Turnau seul plus de six mille +ouvriers. + +Le lendemain, je me rendis à Koenigsgratz, ville ancienne et bien +fortifiée, placée au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant +général Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands +détails. Fortifiée régulièrement, sa grande force lui vient des +inondations, que l'on peut créer à volonté, en peu de moments, au moyen +de ponts-écluses construits sur chacune des deux rivières, inondations +que l'ennemi ne peut pas éloigner. Elle a huit bastions avec de grandes +demi-lunes, des places d'armes retranchées, des couvre-faces revêtus; en +un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent +réunies. Les établissements sont d'une beauté extraordinaire; tous les +magasins sont casematés, et il y a des logements à l'abri de la bombe +pour dix mille hommes et un escadron. Tout a été prodigué pour rendre +cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en +remarquant toutefois que les défauts de cette place sont d'avoir une +action difficile à l'extérieur, malgré deux rivières qui la favorisent, +à cause des longs défilés par lesquels il faut sortir. Du reste, des +pâtés placés dans les inondations, mais très-près de leur extrémité, +parent un peu à cet inconvénient, en éloignant l'ennemi et protégeant, +par leur feu, la marche des colonnes sur les chaussées et leur +déploiement. + +Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possède +différents priviléges. Elle montra un attachement et un dévouement +particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne, +devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trône de Bohême, +en 1458. Un fait qui m'a frappé ici, c'est le prix extrêmement bas des +denrées. + +Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter +l'établissement où mangent en commun, et parfaitement bien, officiers +supérieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des fêtes aux dames +de Koenigsgratz, et la dépense mensuelle de chacun d'eux ne s'élève pas +au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un +pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas +absolue: elle résulte de revenus supérieurs aux besoins, et les besoins +ont toujours, quoique variables, une limite déterminée. + +De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est +éloignée que de six lieues. Elle mérite le voyage d'un homme de guerre, +car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, où l'argent et les +soins ont été prodigués. On demande à quoi il était bon d'élever une +seconde ville de cette importance aussi près de Koenigsgratz, qui +remplit précisément le même objet qu'elle, celui de renfermer des +dépôts, des magasins de toute espèce et de donner à une armée défensive +le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication +m'en a été donnée, et elle montre le pouvoir magique que les hommes +supérieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frédéric II avait campé +sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de +Bavière, et cette position très-bonne avait tenu pendant longtemps en +échec l'armée autrichienne. Dès lors on donna une importance +surnaturelle à ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui +y est aujourd'hui, uniquement pour empêcher l'ennemi de ne jamais plus +l'occuper. Sa force consiste particulièrement dans des moyens de défense +souterrains, qui y sont distribués avec un grand art et un très-vaste +développement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers étant +couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de +guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une +des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour +mettre à couvert douze mille hommes et trois escadrons sont à l'épreuve +de la bombe. Elle a coûté douze millions de florins (trente millions de +francs) et a été terminée en 1787. Le gouverneur en était le général +baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la +guerre autrefois à la tête du régiment des dragons de la Tour, qu'il +commandait et qui avait acquis une grande réputation dans l'armée +française. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, d'une haute +naissance, Wradislas, et qui lui a donné la plus belle famille que l'on +puisse rencontrer. + +Après avoir séjourné vingt-quatre heures à Josephstadt, je continuai mon +voyage par Holitz, où le grand Frédéric a eu son quartier général +pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation +royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et bâtie en 1568, par un +baron Wradislas, sous la direction du célèbre architecte italien +Battista, et j'arrivai à Brünn le 30 août. J'allai visiter les beaux +établissements métallurgiques du prince de Salm à Plansko, sur la +Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et +un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'à +quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de +cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulièrement en +sablerie. Les usines ont été mises sur le pied actuel par un célèbre +chimiste, nommé Reichenbach, qui a découvert la créosote, substance qui +entre dans la composition de la fumée et lui donne la propriété de +conserver la chair; découverte d'une importance capitale pour la +médecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront +plus étendues. Il ne s'est pas borné à soigner les intérêts de sa +gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a +fini par être extrêmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis, +s'est rompue avec éclat. + +J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves, +établie également par Reichenbach au compte du prince de Salm, à Reis, à +deux lieues de Plansko. Elle est sur une échelle gigantesque, nullement +en rapport avec les moyens de culture à portée de l'approvisionner. Une +autre manufacture de la même espèce, et qui est un modèle de bonne +entente, où l'on trouve de l'économie intelligente pour diminuer la +main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des +meilleures méthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les +plus perfectionnées. Elle appartient à un négociant français, établi +depuis longtemps à Vienne, qui l'a bâtie à Séglovitz, à deux lieues de +Brünn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'étendue; elle +est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle +est calculée pour consommer vingt millions de betteraves, et elle +fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas +usage de presse: on y emploie le lévigateur. Une machine à vapeur de la +force de quinze chevaux suffit à tous les besoins. Le sucre est si bien +fait, qu'il n'éprouve qu'un déchet de dix pour cent au raffinage. Le +capital employé dans cette fabrique est de cinq cent mille francs. + +Je visitai avec soin un établissement d'une triste célébrité, le +Spielberg, maison de détention pour les condamnés. C'est l'ancienne +citadelle de Brünn, qui a été convertie en prison. Elle est parfaitement +tenue, et les prisonniers y sont traités avec beaucoup d'humanité. La +nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres. +Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur François, quelque +temps avant sa mort, avait fait évacuer. Au surplus, de son temps, ils +n'avaient rien de malsain; mais ceux qui étaient habités au temps du +libéral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clémente +Marie-Thérèse, étaient funestes à la vie des prisonniers. Ces cachots +amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit. +Aujourd'hui une philanthropie éclairée préside au régime de cet +établissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarquée, c'est que +les condamnés pour récidive ne sont pas séparés de ceux qui le sont pour +la première fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts +seulement sont condamnés à vie ou à plus de dix ans, et cependant cette +prison est le seul lieu de détention pour les provinces des deux +Autriches, de la Moravie, de la Bohême, et correspond aux besoins d'une +population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui +montre la douceur des moeurs et la moralité de ces peuples. Les autres +prisonniers de la monarchie ont leur maison de détention, et il y en a +une au château de Laybach, en Carniole, et une autre à Moukatch, dans +les Karpathes, pour la Hongrie. + +Après toutes ces excursions, je me rendis à Eichhorn, chez la princesse +de Wasa, qui m'avait fort engagé à aller la voir. Eichhorn est une bonne +et belle habitation, située sur un rocher escarpé, au pied duquel coule +la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir +une superbe résidence d'été; le pays, tout sauvage qu'il est, se +prêterait facilement à des embellissements. La princesse en a commencé +qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent déjà des résultats +satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce séjour, +une bonne et douce existence; ils y sont aimés et reçoivent à merveille +ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont étendues, sans être +belles. La vie passe dans ce lieu très-agréablement. + +La princesse me fit faire diverses excursions intéressantes dans ce pays +pittoresque. Nous allâmes voir la partie supérieure de la Schwarza, à +Adamsthall, et dîner dans un château appartenant au prince de +Lichtenstein, situé au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et +à très-peu de distance de grottes d'une très-grande étendue et qu'il +faut longtemps pour visiter en totalité. Nous allâmes en même temps au +caveau de famille des Lichtenstein, établi près de Vrano. Le prince Jean +l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant +avec l'ancien. Son premier habitant a été le prince Jean lui-même. Il se +compose d'une église souterraine, placée au-dessous d'une autre fort +belle revêtue en grande partie de marbre, et bâtie il y a environ deux +cents ans. Je quittai bientôt Eichhorn pour revenir à Vienne, mais je +devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a +de l'attrait à donner des soins à ceux dont la tête élevée a été frappée +par la tempête, et qui supportent avec calme et dignité l'infortune qui +pèse sur eux. + +Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse +Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive +droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la +résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais +déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte +d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme +on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit +nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix +de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus +étendues. + +Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec +soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue, +séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse +Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes +qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les +environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et +se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée +par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas +d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien +tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé +sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet +particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait, +est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce +frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il +ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste +année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le +pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle, +en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil +empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa +douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses +devoirs. + +Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur +une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la +Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la +navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809, +et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus +qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque. + +Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein, +dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la +fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se +compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et +sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de +châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille, +très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours +compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de +bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est +un des éléments de la puissance nationale. + +Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et +soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la +princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse +rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un +français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée +et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces +avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend +à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux +ornements. + +Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse +ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable +et nombreuse société. + +Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie; +il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses. +Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg +appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la +perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à +peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui +rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le +prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant +rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa +faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne +sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet +événement. + +Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le +pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était +autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de +vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les +terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à +tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation +d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris +qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste +dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la +tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des +corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du +château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles +seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une +prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de +Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de +Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice, +la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans +des pays clos ou ouverts. + +La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est +cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues. + +Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de +Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y +recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une +existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était +pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait +aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg +son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les +contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré +cette habitation. + +Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point +de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses +possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des +usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux +siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire +et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre +peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît +et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les +rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours +paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a +pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui +ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas +de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon +de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs, +moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de +quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson +qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière +est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un +autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal +qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que +l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux +bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est +une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle +est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à +travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées +d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est +placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice +bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la +sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur. + +Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé +Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la +chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une +pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les +tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de +la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable, +chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand +intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et +s'entr'aider. + +On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed, +quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut +convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince +Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le +prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier. + +Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka, +chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château +sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et +dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est +monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts, +dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le +penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est +située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette +contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont +le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie. + +Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la +monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée +du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un +état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de +l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands +efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour +aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle, +l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince +est fort beau et de moeurs très-douces. + +Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des +grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle +plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le +projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M. +de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la +Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en +visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là +aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de +comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes +qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui +se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre +les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie; +entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique, +pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en +m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de +dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite +sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui, +j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de +l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la +lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur +et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une +manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part, +à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le +Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale. +Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre +les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En +répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de +ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en +faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un +ajournement est un abandon. + +En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état +de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une +existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé, +qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder, +pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la +question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que +les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré, +bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans +les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car, +s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui +leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans +l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés. + +Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de +voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce +dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais +pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout +l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec +quelques amis intimes. + +Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en +Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette +nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été. + +M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne +après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il +était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime, +entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de +l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de +Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai +sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les +mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il +comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me +furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières +aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent +désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile +position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il +me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour +le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier +complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus +de deux ans. + +Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai +à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath, +dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne; +puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière +fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un +homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu +ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la +Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis +qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à +Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la +duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont +été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses +extraordinaires. + +Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse +Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger +de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans +toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être +séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la +respectons profondément. + +L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont +les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je +n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi, +m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans +la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines +soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des +renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait +pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance. +On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits +très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité +d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de +construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à +vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois +et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait +d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants. +Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien +séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître +étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me +suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y +croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon +de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses +travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec +l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par +l'Autriche. + +J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me +donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le +mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être +faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps. +Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les +faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en +Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je +modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les +ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable. + +Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y +établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan +et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau +avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du +fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un +four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de +pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée, +suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le +fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus +active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le +minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le +creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant +obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je +fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une +direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset +pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les +mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui +formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée +d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le +creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit +de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus +grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car, +élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond, +tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau +fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne +s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de +manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en +bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces +expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je +dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon +opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat +avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que +je crois incontestables. + +Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat +de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par +une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires, +on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air +avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et, +dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la +combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les +interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de +l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose +nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un +temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en +ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la +combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent +par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis +qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait +arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de +projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction. +Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où +elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les +fourneaux sans machines soufflantes. + +Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les +phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme +constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi, +traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de +minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les +fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles, +on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté. + +La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue +en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet. + +En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet +satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un +fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de +haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais. + +Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds, +dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt +pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile +qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une +douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du +fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux +orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un +pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je +mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer, +avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel +de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de +manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les +flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer +extérieurement, selon le besoin. + +Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les +inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte +surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable +creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la +chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le +minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient +en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre. + +Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four +à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce +succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de +métallurgie. + +Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues +je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que +j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le +mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait +l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et +moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque +c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que +j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts +fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur +Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité +de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il +se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du +prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans +son entreprise. + +Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas +supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre +mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque +j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que +l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première +pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines, +comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention. +On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire +peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que +moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement +chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les +miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma +position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et +je dus céder. + +L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes +travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida +que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés +triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le +triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M. +Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et +l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le +privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon +égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle +défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége, +déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M. +Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir +de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais +seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du +public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a +pas besoin de commentaire. + +Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé +de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en +France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une +grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent +spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des +avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et +n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces +influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes. + + + +LIVRE VINGT-SIXIÈME. + +1839-1841. + +SOMMAIRE.--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec +Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un +intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de +Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la +Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur +la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et de la +politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne par le +traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la +France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en +campagne.--Ibrahim-Pacha et +Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec +l'Égypte.--Appendice. + + +J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années +qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais +conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec +les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une +manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour +la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer +dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont +inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre +connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali. + +J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils +étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une +chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon +arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan, +sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant +même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits +qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il +trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de +lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser +le tribut et à se déclarer indépendant. + +Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que +l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et +mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec +franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui +déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait +funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les +sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à +les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que +des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je +savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur +influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui +devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère +qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus +fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante. + +Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de +départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai +bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que +vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous +avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande +qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au +détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne +renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de +Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous +avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à +quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous +gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions. +Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si +vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le +titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant +plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il +soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les +hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que +vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet +état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation, +un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un +simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous +renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre +puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient. +Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous. +Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers +prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne +voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que +vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate +par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle +est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman, +malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir, +est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux. +Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour +l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.» + +Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand +je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient +plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous +quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit +qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes +conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il +était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé +les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas +un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur +Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre. + +Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord, +se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de +recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à +leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se +rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte. + +«Alexandrie, le 15 septembre 1838. + +«Monsieur le maréchal, + +«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis +la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis +fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître. + +«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de +votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font +une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous +beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention +particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs +d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne +point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de +l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son +Altesse. + +«Le vice-roi, qui en a ordonné la traduction, s'est plu à reconnaître, +en ce qui concerne l'Égypte, le coup d'oeil exercé de celui qui a brillé +en administration aussi bien qu'à la tête des armées, et a hautement +apprécié l'impartialité qui a présidé à sa rédaction. + +«Rien ne pouvait être aussi agréable à Son Altesse que l'intérêt que +vous lui témoignez, monsieur le maréchal, en écrivant que vous lisez le +récit des événements qui se passent dans ses États et que vous faites +des voeux sincères pour ses succès. Aussi a-t-elle dit que la +Providence, en vous inspirant l'idée d'un voyage dans ces contrées, +avait peut-être résolu de lui accorder un puissent auxiliaire. + +«Je crois inutile de vous prémunir contre tout ce qui s'imprime en +Europe sur le vice-roi et sur l'Égypte dans les feuilles périodiques. +Vous devez assez connaître quelle foi méritent certaines correspondances +des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et complétement +terminées, et, quoique la topographie de cette province et le caractère +de ses habitants se prêtent à ces échauffourées, elles n'auront jamais +aucun résultat sérieux. Le commerce d'importation et d'exportation a +triplé sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant à +l'extérieur, vous devez avoir acquis, monsieur le maréchal, par la +connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse +Méhémet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement à +espérer entre eux sans l'intervention des puissances européennes. + +«La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec +les diplomates les plus influents, et votre caractère particulier vous a +valu des témoignages non équivoques de l'affection que vous portent +d'augustes personnages. La vérité et les besoins réels de l'Égypte ne +peuvent être mieux appréciés que lorsqu'ils sont annoncés par une voix +impartiale et digne de toute croyance. + +«Éviter une complication entre les puissances de l'Europe pour la +question d'Orient est le but qui a guidé le vice-roi, lorsqu'il a +déclaré tout récemment à leurs consuls généraux ici, qu'il se +contenterait de voir assurée la succession de sa famille. Il a toute +confiance que sa demande modérée sera comprise, et que, revenant à des +opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont à l'Égypte +une existence positive en récompense des immenses travaux du vice-roi +pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour +Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste français. + +«Enfin Son Altesse le vice-roi espère, monsieur le maréchal, que +l'intérêt que vous lui portez ne sera pas entièrement passif, et qu'au +fait des opinions particulières émises à Toeplitz par d'augustes +souverains vous aurez l'extrême bonté de lui faire connaître les +modifications qu'elles pourront avoir subi, éclairant Son Altesse sur la +marche à suivre dans sa position précaire, désormais insoutenable. + +«La présente lettre est expédiée à mon frère, M. Pietro Joussouf de +Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une +personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle +sera à votre disposition, monsieur le maréchal, pour le cas où vous +jugeriez devoir la charger d'une réponse. Ce moyen m'a paru le plus +convenable pour la sûreté des dépêches, vous certifiant, de mon côté, +que vous n'aurez à craindre aucune indiscrétion de notre part sur vos +communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent être. + +«Après avoir exécuté dans ce qui précède les ordres de mon maître +bien-aimé, permettez-moi, monsieur le maréchal, de vous présenter +l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai +l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur, + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + +Cette lettre, rédigée avec soin, raisonnable et motivée sur des faits +incontestables, provoquait, dans l'intérêt du maintien de la paix, le +concours des puissances pour fixer un ordre de choses régulier qui +assurât l'avenir. Les voeux de Méhémet-Ali, fort légitimes, devaient +convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner +connaissance au prince de Metternich. Il en fut frappé et admit le +principe qu'elle consacrait. Nous discutâmes ensemble quels étaient les +avantages à accorder à Méhémet-Ali et sur lesquels les puissances +pourraient s'accorder. Il n'hésita pas un moment pour l'Égypte +héréditaire; mais il crut que la Syrie viagère était la seule chose que +l'on pût y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion, +parce que c'était rejeter à une époque qui pouvait être peu éloignée, la +mort de Méhémet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-être +deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractère passionné et +moins habile politique que son père. Dans ma réponse, j'entrai avec +détails sur la position de Méhémet-Ali et sur la manière dont je +l'envisageais. Je lui démontrai la convenance, dans ses vrais intérêts, +d'accepter l'hérédité de l'Égypte avec la Syrie viagère, si l'on ne +pouvait pas obtenir l'hérédité à l'égard de cette dernière; et, quoique +la lettre de Boghos-Bey fût très-sage, comme je connaissais l'instinct +intérieur de Méhémet-Ali, qui le poussait à prendre un parti extrême, et +que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des +journaux annonçait s'être réveillé, j'insistai beaucoup dans ma lettre +sur l'importance dont il était, pour le vice-roi, de n'enfreindre en +rien le traité de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi: + +«Monsieur, + +«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre +m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le +vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre +en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante +amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour +en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir. + +«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les +nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi. +J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me +portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne. + +«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos +auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que +je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi. +Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à +votre lettre avec le plus grand abandon. + +«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se +déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je +connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu +digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de +la politique une existence toute faite et que chaque jour doit +consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de +l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai +manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose +des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on +sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement +sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la +durée de son pouvoir, la force morale du _droit_ ne peut lui être +indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la +puissance du _fait_, que le temps et une longue suite d'années peuvent +seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit +dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement +de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y +rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui. + +«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut +suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût +quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes +puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort +éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne +ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont +l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime. + +«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille. +Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha +a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre +que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir +direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et +l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant +chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce +que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition +d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent +désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali +reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur +appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils +l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il +l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble +assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer +seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon +sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui, +la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute +sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États +sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute +que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la +confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père. +C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance +reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal +élément de la puissance nouvelle. + +«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de +renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est +léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner +à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils +l'investiture des domaines qu'il possède. + +«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui, +des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son +père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde +n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses. + +«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée +dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à +trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de +maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la +discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un +trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est, +le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une +valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est +nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses +sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le +moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système +d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps +actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous +les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en +paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants. + +«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil +fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable +chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés, +ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.» + +Boghos-Bey m'écrivit de nouveau, le 16 décembre 1838. Je lui répondis +sans retard, le 6 février. Voici la lettre de Boghos-Bey. + +«Alexandrie, le 16 décembre 1838. + +«Monsieur le maréchal, + +«Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, m'avait dit, en partant +pour son voyage de la Nigritie: «S'il arrive quelque lettre de mon ami +le maréchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout où +je serai.» Ses ordres ont été ponctuellement exécutés. Un +courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre +dont vous avez daigné, monsieur le maréchal, m'honorer, en date du 8 +novembre dernier. + +«Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour être certain du +plaisir qu'elle éprouvera en lisant la confirmation des sentiments +d'amitié constante que cette lettre exprime, et qu'elle appréciera des +conseils partant de si bonne source, et franchement donnés, pour les +placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit espérer que la +même conviction qui les a dictés pourra être manifestée en sa faveur +auprès des augustes personnages dont le concours est nécessaire à sa +demande juste et modérée, ayant pour but la conservation du fruit de sa +carrière laborieuse. + +«On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrivée de Son Altesse à +Kartoum. Ses dernières dépêches étaient de Dongolah. D'après son +itinéraire, elle pourra être de retour au Caire vers la moitié de +février, ne comptant pas s'arrêter longtemps au Tarogdu. +J'ambitionnerais, monsieur le maréchal, de pouvoir lui soumettre +quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite, à ladite +époque, l'opinion des hommes influents sur la question égyptienne, si +toutefois vous ne jugiez pas indiscrète la demande d'une nouvelle lettre +de votre part. + +«L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre +m'enhardit, et mon auguste maître, pénétré que ses intérêts ne sauraient +être en de meilleures mains, se trouvera très-flatté que vous daigniez +les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront +l'exiger. + +«Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il +vous a plu de m'écrire de bienveillant, je viens vous renouveler, +monsieur le maréchal, mes hommages, tribut de respect et de vénération, +avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant +serviteur, + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + +Voici ma réponse à cette lettre. + +«Vienne, le 6 février 1839. + +«Monsieur, + +«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait +l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y +répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous +me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes +conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de +ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu +acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard. +S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens +que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux +consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en +fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ +pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré +des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a +acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention +de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui +il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander +la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession. +Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une +disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi +son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son +fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après +lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls +généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de +solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la +permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos +du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début +naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de +l'Europe à y intervenir. + +«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les +opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le +faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion +de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière +dont est envisagée la position du pacha. + +«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais +servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en +ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir +dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc +convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille, +trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses +désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que +l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en +contenter. + +«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre +lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez +utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai +toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver +l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.» + +Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui, +par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à +intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants +auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs +n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et +le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des +communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me +charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais +avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi +prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement +l'avenir. + +La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La +Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre +répondit d'une manière évasive absolument négative. + +On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout +à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de +l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait +d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de +lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de +l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier +pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui. + +Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un +auxiliaire utile à leurs succès dans l'aveuglement et les passions de +Mahmoud, dans l'incapacité et l'ignorance confiantes de ceux qui +l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprême +de l'armée, portait à Méhémet-Ali. L'armée turque en marche et les +hostilités étant commencés, tout le monde s'alarma. La France, +l'Autriche et la Russie envoyèrent des agents pour chercher à les faire +cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimité; mais les intrigues +et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des Égyptiens +n'était plus tenable, la bataille fut livrée, on se rappelle le +résultat[2]. + +[Note 2: Peut-être sera-t-on bien aise de connaître la relation de cette +bataille, que Soliman-Pacha m'envoya dès le surlendemain de la victoire: +on la trouvera en note à la fin de l'ouvrage, accompagnée de quelques +réflexions.] + +Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération, +donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé +avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille +héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte, +dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh. + +Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait +fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le +Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement +Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions +personnelles contre Khosrew-Pacha. + +Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est +assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à +vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un +autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était +pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi +sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or, +comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de +haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un +double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune +l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de +paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un +instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour; +avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les +intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa +position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter. +On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des +conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste, +provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout +ajourner. + +La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit +du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du +souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités +n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui +qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que +celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi, +son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches +de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu +l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le +commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de +hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il +intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des +complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les +conséquences ne pouvaient pas être calculées. + +Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la +Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux +exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des +grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait +que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa +participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se +faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires +de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il +prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral +Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile +à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait +ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une +démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune +homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la +signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais +encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion +dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes. + +Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique +suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la +proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son +refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai +rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le +singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un +gouvernement et son ministre. + +À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement +sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant +l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas +d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes +anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à +la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour +eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris +que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe +est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une +reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop +payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce +détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de +l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les +fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands +avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les +garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des +moyens offensifs au coeur de l'Europe. + +Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un +homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des +accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne +faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas +sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie +sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette +conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en +fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie! + +Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les +conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression, +et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur +étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il +se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il +arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et +l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich. +Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant +la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de +Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à +faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à +l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts +les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la +Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La +sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si +profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de +vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger. + +J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je +trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant. +Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le +vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de +l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il +regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut +sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se +trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de +sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche, +parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni +point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le +très-humble serviteur de Palmerston. + +Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte +de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des +rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer +par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait +devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses +reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France +proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de +Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si +modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait +trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui +convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie +d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire +descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont, +homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand +mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la +justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse +affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche +fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un +système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit +substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres, +et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision +d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé. + +La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on +pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans +amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude +la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir +intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des +conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à +la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et +nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence +irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais +elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et +français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce +moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la +conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de +l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi, +l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et +motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il +regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait +prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer +deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines +séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères +avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut +devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque +séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité +s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie +contre la France, et de la part de la Russie par les passions +personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de +l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui +pussent les entraîner. + +Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à +laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance +régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite +de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de +Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on +trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se +trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts. + +Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si +variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute +particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je +l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire +où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle +comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée +que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien, +et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son +infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques, +années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me +demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais +essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce +que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de +Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié +et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes +devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour +pouvoir nous entendre. + +Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail. +Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon +Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors +président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives +sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit +faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte. + +DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE QU'ELLE SEMBLE EXIGER. + +«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de +la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première, +résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je +crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la +disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire +immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile, +persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans +la communauté européenne. + +«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté +au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où +tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit +l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour +traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment +de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera +facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas +être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire, +préparer les moyens de les satisfaire. + +«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement +les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de +ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être +Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime +à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un +orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères. +Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la +recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans +crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on +ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le +signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le +surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au +but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux +hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet +et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je +répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la +Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit +irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de +triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille. + +«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le +moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les +événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À +coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux +Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur +frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis +à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de +transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être +embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de +s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas +cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir +démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si +l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession +définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec +sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications +par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu +égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore +quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point +isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie +des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les +troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à +celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage +qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition. + +«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les +trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force +Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point +inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs +mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident +ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la +Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une +bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le +versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte +la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la +possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et +lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont +la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les +intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la +possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France +s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à +Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres +russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas +Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par +la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant +établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des +forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés +dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours +facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le +second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette +ville et de nous y remplacer. + +«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve +s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie +et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à +leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il +ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la +question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et +l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si +favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour +elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par +les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne +d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout, +dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point +effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il +le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat, +plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube +appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier +sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de +celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses. + +«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance +intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate; +le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts +de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée +sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui +aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors +il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie, +tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas +Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les +Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre +stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres +russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du +corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de +leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état, +établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille +Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve, +se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs +injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en +campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si +redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques +simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie +au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le +Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette +plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu +cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les +Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande +extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur +le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de +la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître +la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant +qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui. + +«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles +à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir +des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure, +abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un +grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous +la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à +tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde +aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur +volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien +on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de +naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui +d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui +semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une +libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties +contre son ambition et ses agressions. + +«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de +l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en +résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se +bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de +menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider +et assurer son avenir. + +«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman, +mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est +aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le +voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui +semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite, +elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le +système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a +adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de +deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est +celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne +semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un +membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses +fonctions? + +«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât +était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les +Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et +assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre +les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter +des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce +qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne +pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et +peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux +branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait +et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa +famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté +d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de +Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement +gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation +de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il +dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au +moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre. + +«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre +point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de +satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas +l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du +vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument, +je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du +sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but +d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle +s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit +certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible +image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des +ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une +race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais +d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les +esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien +vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer +ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et +même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race +quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de +Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et +qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la +couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V. + +«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans +ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression. +Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable +pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui: +la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique +éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible, +après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en +employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre +Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes +et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt +les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens. + +«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un +auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali? +Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont +l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi, +il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les +effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu +l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne +se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de +nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à +tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre +renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et +d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir +ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha +du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port +le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en +sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements +dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril +auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en +avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux +ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a +consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour +maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne +peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement +maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans +le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur +Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne +produisirent aucun dommage. + +«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une +armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord +il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes +une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un +peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien +entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et +puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En +Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte +inhospitalière. + +«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu +d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place +peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le +centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en +cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a +aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de +débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel. + +«Une fois les troupes anglaises maîtresses de Saint-Jean-d'Acre, que +feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes +de Judée, si arides, et où, à chaque pas, elles rencontreraient des +obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espèce? On +compterait sur une insurrection des habitants? pure chimère! Jamais les +musulmans ne se révolteront contre Méhémet-Ali en faveur des chrétiens. +Une armée de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef +suprême de la religion et de l'empire du padischa, qui représente le +calife, n'a pu rien opérer. Qu'on juge de l'effet produit par une armée +d'infidèles! + +«Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette +opération; car enfin un succès donnerait des résultats importants, et on +combattrait près des vaisseaux et à portée de ses moyens. Mais +l'opération est difficile. Alexandrie, sans être une place proprement +dite, est cependant fortifiée. Sa position ajoute à sa force. Elle est +environnée d'un désert où les assiégeants, en hostilité avec l'intérieur +du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espèce. Méhémet-Ali +entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de +bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins +huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal, +et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'élèvent à +plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au delà de trente mille +hommes à mettre sur les remparts d'Alexandrie. Méhémet-Ali, placé au +milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me +paraît assez redoutable pour penser qu'il convient d'y réfléchir à deux +fois avant de se décider à venir l'attaquer. + +«Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce côté encore il ne manque +pas de difficultés. Afin d'opérer avec confiance, il faut qu'ils se +présentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des +bords de l'Araxe à la frontière de Syrie, plus de cinquante marches à +travers de hautes montagnes âpres et difficiles, dans un pays pauvre, au +milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'armée +à sa destination, pour s'y soutenir et l'empêcher d'être compromise, il +faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des +préparatifs immenses. La misère et les souffrances des troupes +serviraient beaucoup la cause des Égyptiens. Elles seraient encore +augmentées par les dévastations ordonnées. La multitude des Arabes +bédouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de +l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiarisés avec la +domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'armée +égyptienne se retirant à quelques marches, le sort de l'armée russe +empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment où les Égyptiens +se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-être, sous de +tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une défaite des +Russes, avancés si loin, entraînerait leur destruction et l'expédition +serait à recommencer; d'abord avec les mêmes obstacles et de plus avec +les chances contraires dont l'opinion serait frappée et chez les Russes, +et chez les populations musulmanes, et chez les soldats égyptiens. + +«Tel est donc l'état des choses, et, si je me suis expliqué clairement, +je crois avoir démontré que la destruction de Méhémet-Ali, aujourd'hui +l'homme de l'Orient et le véritable chef des musulmans, est uniquement +dans l'intérêt russe; que sa conservation et les garanties données à son +avenir, tout en conservant l'unité de l'empire ottoman, entrent dans les +éléments d'une sage résistance combinée, que les envahissements de la +puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire +ottoman ne peut être ressuscité, il faut au moins lui conserver les +parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir +acquérir de la force et des moyens de durée. Enfin il faut reconnaître +que l'arrivée de Méhémet-Ali à la puissance, événement véritablement +providentiel, offre aux hommes d'État de l'Europe l'occasion et le +moyen de jeter les bases d'un système qui réparerait en partie les +fautes de leurs devanciers.» + +La conférence de Londres poursuivait lentement et péniblement ses +travaux, et semblait ne devoir produire aucun résultat. Elle se montrait +comme une pâle imitation de cette autre conférence dont les travaux sans +fin n'ont abouti qu'à fatiguer et à ennuyer l'Europe, en traitant +pendant plusieurs années les affaires de la Belgique. Cependant le +dénoûment approchait, et, quand on le croyait encore relégué dans un +vague absolu, le traité du 15 juillet, préparé dans le silence et signé +dans le mystère, fut conclu. + +On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer +la question d'une manière amicale avec la France, en faisant faire par +le baron Neumann, ministre d'Autriche à Londres, une ouverture à +l'ambassadeur de France, dont l'objet était de lui proposer de s'appuyer +sur elle pour faire assurer à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et la +possession viagère des provinces d'Asie, moins Adana et un district de +la Syrie. Le cabinet français répondit d'une manière évasive. Mais, vu +la gravité des circonstances et les conséquences de la décision qui +serait prise, peut-être eût-il été d'une sage politique de parler +catégoriquement et, avant de signer le traité du 15 juillet, de donner +confidentiellement connaissance de la résolution où l'on était de le +conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystère en approchant du +moment critique. On agit dans l'ombre. D'un côté, cette résolution +hardie qui n'était nullement en harmonie avec les habitudes du +gouvernement autrichien, de l'autre, la légèreté et la fatuité +française, enfin les insurrections éclatées dans le Liban, servirent +merveilleusement les désirs de ceux qui voulaient en amener la +réalisation. Il fut signé, à l'étonnement universel de toute l'Europe. + +Jamais peut-être acte de politique n'était moins fait pour amener le +résultat désiré par les parties contractantes, à l'exception de la +Russie, qui avait un but spécial qu'elle atteignit tout d'abord. Les +autres allaient directement dans un sens opposé. L'Angleterre voulait +détruire la puissance de Méhémet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait +employer, il était démontré, aux yeux de tous les gens raisonnables, +qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question +qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a +été au moment de la faire éclater. Enfin la Prusse, étrangère aux +intérêts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans +raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu +s'épargner les dangers; mais la vanité propre à la puissance +prussienne, qui, en réalité puissance du second ordre, veut marcher de +pair avec celles du premier, l'a entraîné à signer un acte européen. Je +souhaite pour elle qu'elle se défie une autre fois de sa fortune, car +elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi légère. Bien que la +supériorité et les merveilles de son administration éclairée et l'esprit +de son peuple l'autorisent à se placer plus haut que le chiffre de sa +population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute +autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure, +celle dont un gouvernement éclairé ne doit jamais se départir, c'est +celle des intérêts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient +de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour +la Prusse. Elle lui a dû sa fortune et son élévation; et plus tard, +quand elle lui a été infidèle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et +un miracle seul a pu la sauver. Les États prussiens ne sont pas de force +et constitués de manière à renouveler souvent une pareille expérience. + +L'Autriche était placée dans une condition tout autre. Grande puissance, +libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'idée +de la contraindre. Ses intérêts lui commandent de protéger l'Égypte, +dont la prospérité est un des éléments de la sienne, et elle doit +désirer sincèrement tout ce qui donnera de la force à l'empire ottoman. +Or il est incontestable que, si cet État, qui croule par la faiblesse et +le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que +gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le +vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des +peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses +que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de +toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les +formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais +bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur +fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener +une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le +peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion +équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Égypte est +complétement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté +de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse; +dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles. +La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le désordre; +disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur +des besoins; tout ira ensuite de lui-même. + +La conservation de l'empire ottoman intéresse l'Autriche de plus d'une +manière. Placée la première des puissances de l'Europe en face de la +Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que +lui assure le partage, lui sera plus funeste qu'à tout autre. Arrivée au +point de puissance que l'on peut conserver avec les éléments qui en +garantissent le progrès, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que +d'avoir les débouchés dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce +qui contribuera à reconstruire cet État, si vaste et si faible, est dans +les intérêts de l'occident et du midi de l'Europe. + +Mais la puissance des États et la création de leurs moyens d'action ne +peuvent avoir que deux origines: celle qui vient du gouvernement, ou +celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance naît de la +conquête, avec l'enthousiasme et les intérêts qu'elle produit, et encore +ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumières pour la +constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un génie +supérieur qui se trouve tout à coup l'apanage d'un souverain respecté et +obéi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se +trouve dans les éléments de la société même, dans ses besoins et dans +les agglomérations qui en sont la conséquence. + +Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de +départ. Méhémet-Ali, par la domination qu'il exerce, a créé un élément +puissant. L'ordre régnait dans ses États, et il ne fallait, pour assurer +une marche rapide vers des moeurs plus douces, que modérer un peu son +avidité et son amour de l'argent. + +La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la +justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection +qu'ils réclament, et le développement des connaissances dans les +sciences et dans les arts. Les créations de Méhémet-Ali étaient donc +utiles à la puissance du sultan. Ses querelles passagères étaient sans +conséquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilités +venaient plutôt du Grand Seigneur que de son vassal. + +Toute la politique de la partie de l'Europe qui tient à la conservation +de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer +l'obéissance du vassal envers le souverain. C'était chose aisée pourvu +que l'existence du vassal ne fût pas mise en question ou incertaine. Il +ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprême était +intempestif. Beaucoup d'années doivent précéder l'arrivée sur le trône +d'un homme né sujet, que des circonstances extraordinaires désignent +pour l'occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs délais. +Si, dans le système que j'établis, les enfants ou les petits-enfants de +Méhémet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent été appelés, par +l'opinion de l'Orient, à remplacer un jour la race dégénérée d'Osman, +quel inconvénient en serait-il résulté pour le monde? L'histoire +n'est-elle pas remplie d'événements semblables? Plusieurs des principaux +souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'ancêtres à qui les +nécessités de l'époque où ils ont vécu, plus que leurs droits, ont fait +prendre la couronne? + +Je crois avoir établi d'une manière incontestable l'aspect sous lequel +le gouvernement autrichien aurait dû envisager la question d'Orient; +mais l'Angleterre part d'un point de vue tout différent. Elle ne veut +pas que l'Égypte soit forte et que ce pays, poste intermédiaire entre +elle et ses possessions d'Asie, puisse résister à ses caprices. Elle +veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et +un concours utile à tous les besoins de son commerce. En un mot, nous +avons intérêt à ce que l'Égypte soit forte et une utile alliée pour +nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intérêt à ce que +le sultan soit maître chez lui, et la Russie veut qu'il soit à ses +ordres. De là l'alliance et l'harmonie qui règnent en ce moment entre +ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces deux puissances +et la France survenue en même temps. + +On comprend et l'on ne peut blâmer l'affection de l'Autriche pour +l'Angleterre. Les deux États n'ont pas un seul intérêt en opposition. +Chacun d'eux a un rôle particulier, qui se trouve être le complément de +l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse armée et sa grande +population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante +par sa marine, et son armée est secondaire. L'une est riche par un +commerce étendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son +agriculture et son industrie, qui n'a rien à redouter de celle de +l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et, +des rapports naturels à l'amitié et à l'alliance, il n'y a pas loin. Les +siècles ont consacré ces relations. Elles n'étaient qu'interrompues +depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu à les rétablir. Il y a +aussi un autre point de vue qui mérite d'être remarqué; c'est que la +Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et +qu'à ce titre les intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre se +confondent, tandis que la France, nécessairement rivale et ennemie de +l'Angleterre, peut avoir une politique variable qui la rapproche +accidentellement de la Russie. À ce titre, le gouvernement autrichien +devait être porté à resserrer ses liens avec la puissance britannique; +mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais +s'unir avec la perspective fondée d'une humiliation probable et les +chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien préparer et dont les +conséquences étaient impossibles à calculer. Le concours de l'Autriche, +dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas être +excusé, et le seul moyen de le justifier aurait été d'en faire une +déclaration formelle à la France avant la signature, au lieu d'avoir +gardé avec elle un profond silence et apporté un mystère impénétrable +dans cette transaction. Cette démarche eût été un acte de déférence et +d'amitié qui rendait moins amère une politique isolée, et le résultat +infaillible de cette communication eût été d'empêcher la séparation de +la France; car il est certain que jamais Louis-Philippe, dans sa +position, avec les opinions et toutes les circonstances qui +l'environnent, n'aurait voulu consentir à courir les chances que la +signature du traité amènerait probablement. C'est donc le silence gardé +pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France +peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles +elle est tombée ne blessent que ses intérêts propres et son avenir. + +L'Angleterre, seul véritable auteur du mouvement qui se préparait, et +entraînée par une passion acharnée à la destruction de Méhémet-Ali, +entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgré le succès obtenu, +taxer de ridicules. Il n'était pas un seul homme en Europe, excepté lord +Palmerston peut-être, qui crût le succès possible avec les armements qui +s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun résultat +favorable d'une entreprise exécutée avec si peu de moyens; et, plus +tard, quand un succès inespéré est venu étonner l'Europe, il n'a pas +changé de langage. C'était un acte de complaisance envers l'Angleterre +auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il répugnait à l'emploi +de moyens plus puissants, il avait regardé les hostilités comme sans +conséquence et devant être de courte durée. Peut-être lord Palmerston +avait-il l'arrière-pensée de le mener plus loin; peut-être aussi y +serait-il parvenu; mais tout cela était un jeu dangereux; car l'orgueil +de l'Angleterre, humiliée par un non-succès, avait aussi de graves +inconvénients, et l'avenir, à tout homme prévoyant, devait paraître +couvert de sombres nuages. La politique insensée de la France, réunie +aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Méhémet-Ali, et les +turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientôt les dissiper. + +Il est évident, pour tout Français raisonnable et instruit, que +l'intérêt bien entendu de la France était de ne pas se séparer de +l'alliance, afin d'influer d'une manière importante sur les décisions du +conseil européen. M. Guizot[3] s'est laissé tromper et a été dupe de +l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspiré. Nul doute que +Louis-Philippe, informé de la résolution des puissances d'agir +séparément, ne se fût rattaché à la proposition de l'Autriche dont j'ai +parlé, afin d'obtenir un résultat pacifique. Mais, une fois la faute +commise, une fois le traité signé et la France exclue de l'alliance et +isolée, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopté. +Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer +une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'idée. Elle +devait traiter la question d'une manière isolée et comme une chose +déterminée. Elle devait déclarer que le traité du 15 juillet, dont le +but était la destruction de Méhémet-Ali, lui paraissait un traité +préliminaire de partage de l'empire ottoman; les événements qui se +préparaient étaient trop graves à ses yeux pour qu'elle se dispensât +d'intervenir; toute hostilité contre l'empire égyptien était donc une +cause de guerre à ses yeux. En faisant cette déclaration, il fallait +l'appuyer d'armements puissants de terre et de mer; en déclarant +toutefois à l'Allemagne que, étrangère à ces débats, elle ne pouvait +être l'objet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire +aucune espèce de dispositions sur la frontière du Rhin qui fît naître +les plus légères inquiétudes, mais en même temps envoyer sans retard à +Alexandrie l'escadre française avec trois mille hommes de débarquement +et trois ou quatre mille matelots, destinés, en cas de besoin, à monter +l'escadre turque, et en même temps ordonner le rassemblement d'une armée +de cent mille hommes à Lyon, destinée à entrer en Italie à la première +hostilité en Orient, et faire faire une déclaration formelle à cet égard +au prince de Metternich; mais se bien garder d'éveiller les passions +révolutionnaires, de faire chanter la _Marseillaise_ et de menacer les +bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France fût nette, +juste, modérée et motivée, et c'est là le cachet de la force.. L'effet +en eût été immense. On devait ajouter, pour faire connaître les +véritables intentions du cabinet français, que tous les armements +seraient abandonnés au moment même où l'on assurerait à Méhémet-Ali, +comme vassal de la Porte, héréditairement la jouissance de la Syrie et +de l'Égypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant, +au moment où les hostilités auraient pu éclater, trente vaisseaux de +ligne, dont vingt français et dix égyptiens. Notre armement si +supérieur et la possession de Saint-Jean-d'Acre, que les trois mille +hommes d'infanterie française auraient occupé, eussent imposé aux +populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'eût bougé. Les +armements en France eussent continué, parce que les Anglais auraient +ordonné les leurs; et une supériorité de vingt vaisseaux nous assurait +pour longtemps la possession exclusive de la Méditerranée. L'Europe eût +été aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages +au delà des limites de la raison, aurait dicté des lois sans tirer un +seul coup de canon. Le ministère de Palmerston eût été renversé, et +l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prévoir, +eût mis tout en oeuvre pour prévenir une guerre dont elle devait +éprouver les premières calamités. + +[Note 3: Ministre de France à Londres.] + +J'étais à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il +occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de +mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On +se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en +opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un +moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de +trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état +du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir l'idée d'un +emprunt, et le gouvernement manquait d'argent. + +L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise +sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de +l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et +venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de +Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun +concours à un collègue qui avait mis l'État dans un si grand péril et +amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si +la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette +puissance. On eût dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez +amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils +n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous +préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de +Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de +gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait +pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite. +Il disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était +placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il attrait faits pour +empêcher une collision si fâcheuse à son pays, et qui pour lui, +personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que +trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté +par la France, eût été signé. + +Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux +armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui +commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance +étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui +amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la +_Marseillaise_, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage +de victoire. + +M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui +nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas +avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles +avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse. +Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et +la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur, +dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats +innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la +valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux, +se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de la +Révolution et des succès qui les ont accompagnées, quand on dépouille +les événements de la fantasmagorie dont on se plaît à les entourer. Les +gens de mon âge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine +d'erreurs et de préjugés, doit, si elle veut s'instruire, lire le +premier volume des _Mémoires_ du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où +l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement expliquée et +racontée. + +Après cette première faute, immense, impardonnable, qui menaçait le +repos public et compromettait le développement régulier de nos forces et +les rendait même dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a +fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurément, il +est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le +nombre de ses ennemis. + +Que la France, plutôt que de s'abaisser, essaye de résister à l'Europe +réunie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgré le peu de chances +de réussir; mais l'attaquer capricieusement, la défier et menacer le +repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette +conduite est insensée. Qu'avaient à faire dans la question d'Orient le +roi de Bavière, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de +s'adresser à eux pour réparer des torts dont ils sont innocents +qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous +aiment. Et cette éternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter +encore? Certes, j'ai plus que personne déploré la perte de nos provinces +de la rive gauche et de la Belgique; peut-être même a-t-il été d'une +mauvaise politique, au congrès de Vienne, de nous enlever des conquêtes +qui n'ajoutaient à l'ancienne France que juste ce qui était nécessaire +pour conserver l'équilibre avec les États qui, tous, depuis cinquante +ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera +favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne +prenez pas pour une résolution magnanime ce qui n'est que de la +jactance. + +De cette politique étourdie et insensée est résulté chez les Allemands +le développement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien +n'avait été préparé, depuis vingt-cinq ans pour la défense, rien n'avait +été organisé; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement +menacés dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur +honneur, se sont mis en défense. Ainsi l'on a détruit la confiance que +l'habitude et les intérêts de la paix avaient fondée. Mais, en jetant +ainsi le gant à l'Europe, en résultat, on n'a rien osé, on n'a donné +aucun secours à Méhémet-Ali, et, avec des escadres supérieures à celles +des Anglais, on s'est hâté de regagner le port. On a été fanfaron dans +les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations +comme des hommes privés: la sagesse commande de craindre les dangers +éloignés; le talent les fait découvrir de bonne heure et prépare les +moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivés, le courage les fait +mépriser et surmonter. Mais faire précisément l'opposé, voilà ce qui +couvre de ridicule et de mépris un souverain et une nation. +Louis-Philippe, en adoptant le système qui lui a été suggéré, a perdu en +même temps l'opinion de sagesse dont il jouissait, à bon marché +peut-être, et qu'il devait à la longanimité de son caractère, à l'espèce +de talent que la nature lui a donné, et qui ne dépasse pas le moyen de +conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentané, mais qui ne +s'élève ni à concevoir un système ni à l'exécuter. + +Voilà le spectacle que la France a donné à l'Europe et dont j'ai eu +l'âme navrée. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que +j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractère +français. + +On sait quel fut l'enchaînement des événements et les complications +intérieures et extérieures qui survinrent. On se rappelle le début des +opérations des alliés avec des moyens si peu en harmonie avec leurs +prétentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas réussir. +Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre +Méhémet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout +dans les montagnes, est toujours une chose très-grave. Des gens plus +redoutables que les Égyptiens ont souvent succombé dans une lutte +pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prévoir, ni +croire, c'était l'état dans lequel était tombée l'armée égyptienne et +les écarts inouïs de l'administration. Et ici je suis intéressé +personnellement à montrer pourquoi cette armée a répondu si mal aux +espérances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouvée si +différente de ce que j'ai dit qu'elle était. J'ai vu ces troupes il y a +sept ans, et le compte que j'en ai rendu était exact. Elles promettaient +de devenir chaque jour meilleures; mais une armée est une création où il +y a tant d'art, où tant de conditions sont à remplir pour la conserver, +que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manière éclairée, +peu de mois suffiront pour détruire les efforts de plusieurs années. + +Or Méhémet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop +ignorant pour pouvoir être juge du choix des moyens. Les moeurs turques +se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent, +l'avidité et l'avarice jouent un grand rôle. Il a laissé dépérir son +armée d'une manière déplorable et insensée. Quand lui, né en Macédoine, +trouve très-bien au Caire d'être revêtu dans l'arrière-saison d'une +bonne pelisse, il imagine que les soldats nés en Égypte peuvent exister +en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des +habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit, +souvent gâté, et ne leur fait pas donner de viande. Réduite à un pareil +état de souffrance sans exemple et continuel, une pareille armée se +change en hôpital, sans lits, sans remèdes et sans médecins. La +désaffection s'empare de chacun, et là où on avait trouvé émulation, +zèle, dévouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse, +indifférence et lâcheté. + +Méhémet-Ali a cru se rendre invincible en augmentant sans cesse ses +forces de nouvelles levées, composées d'hommes mécontents, et commandées +par des officiers que le nombre devait rendre nécessairement mauvais, et +il n'a pas compris que de pareils renforts étaient plutôt une charge +qu'un profit. Au lieu d'avoir une armée exercée, satisfaite, disciplinée +et vivace, il a eu une masse confuse de populations mourantes. + +Je lui avais conseillé l'établissement de plusieurs camps permanents, où +les moyens d'instruction, de bien être et de discipline seraient réunis +pour les soldats dans des cantons choisis et unissant les avantages de +la salubrité à ceux d'un site agréable, à portée d'exécuter des travaux +utiles. Mais ces idées, qu'il avait accueillies et qui avaient frappé +son esprit, en étaient sorties, sans doute peu après mon départ, car il +paraît que rien de semblable n'a été exécuté. + +Les effets funestes de ces aberrations furent augmentés par l'apathie et +les désordres privés d'Ibrahim-Pacha, qui passait sa vie au milieu des +débauches de la table, et d'autres excès qui l'énervaient, tandis que sa +vanité et sa jalousie lui rendaient suspect et désagréable +Soliman-Pacha, dont les conseils, le concours et l'action avaient +presque uniquement fait ses succès dans d'autres temps. + +Soliman-Pacha, éloigné d'Ibrahim, n'a pu avoir aucune influence sur les +dispositions qui furent prises à l'apparition des Anglais. Placé à +Beyrouth avec quelques troupes exténuées et malades, il n'avait aucune +force respectable à ses ordres, et Ibrahim-Pacha, établi à Balbeck, où +il n'avait rien à faire, ne pensait ni à combattre l'ennemi s'il +débarquait, ni à empêcher l'insurrection de naître, ni à disposer ses +forces de manière à la réprimer, si elle venait à éclater. Avec une +pareille conduite et de semblables éléments, les résultats qui sont +survenus étaient infaillibles. + +Ibrahim-Pacha eût dû choisir ce qu'il avait de plus disponible dans ses +troupes, et se placer sur le revers du Liban, en face du point de +débarquement des Anglais et à deux ou trois lieues; stimuler ses troupes +par tous les moyens possibles, et faire occuper les points principaux du +Liban par le reste de son armée afin d'imposer une crainte salutaire aux +Maronites. Dix à douze mille hommes qu'il eût eus sous la main lui +auraient donné les moyens de jeter à la mer les cinq ou six mille Turcs +qui s'avançaient réunis à douze cents Anglais, force réelle de +l'expédition. Un masque de troupes, laissé dans le Taurus, suffisait +pour couvrir la Syrie contre le corps turc qui venait de l'Asie Mineure. +La question allait se décider sur le bord de la mer. Les véritables +ennemis étaient les Maronites. Il fallait les contenir et ils se +trouvaient hors d'état de rien entreprendre le jour où les troupes de +débarquement auraient été battues. Osman-Pacha, avec un détachement, fut +dirigé sur le point où Ibrahim, à la tête de ses troupes, aurait dû se +placer lui-même. Les forces d'Osman battues, tout fut dit. L'opinion, +chez les Égyptiens, détruisit tout moyen ultérieur de défense, donna une +confiance sans bornes à la population insurgée, détermina la défection +de l'émir Bechir; tandis que, si la marche offensive des troupes +débarquées eût été repoussée, et que les Anglais eussent été forcés de +regagner leurs vaisseaux, les six mille Turcs débarqués désertaient et +venaient se joindre aux troupes de Méhémet-Ali. C'est donc dans ce +combat misérable, sans importance comme fait d'armes, mais immense sous +le rapport de l'opinion, qu'est la solution de la campagne. Mais, après +cet événement, il y avait encore bien des ressources. Il est vrai que +celui qui n'avait pas compris une chose si simple ne pouvait remédier à +ses fautes en adoptant le système qu'il avait alors à suivre. + +Ibrahim-Pacha laissa ses troupes éparpillées sur la côte, dans de +petites places qui toutes furent enlevées successivement, ce qui +augmenta encore l'effet de l'opinion qui lui était contraire. + +Puisqu'il avait laissé éclater la révolte du Liban, et que les troupes +ne voulaient pas combattre, il devait les éloigner et les réunir, afin +de les retremper par l'ascendant de son autorité et les moyens de toute +espèce qu'il avait encore à sa disposition. Il devait évacuer sans +retard le Taurus et toute la côte, excepté Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et +Gaza, et placer toute son armée en Palestine, sur les bords du Jourdain +à Nazareth, à Jérusalem, ayant ses avant-postes jusque sous les murs de +Saint-Jean-d'Acre. Un corps de huit à dix mille hommes serait resté à +Damas pour lui assurer les ressources de cette ville importante, et, se +trouvant à l'est de l'Anti-Liban, ce corps aurait pu conserver la libre +communication avec l'armée. La principale force de la cavalerie eût été +réunie dans la plaine d'Esdrelon, d'où elle aurait pu se porter dans +toutes les directions. La communication avec l'Égypte se trouvait +assurée. On pouvait en recevoir des secours. Saint-Jean-d'Acre, ainsi +appuyé, était difficile à prendre. + +Je sais bien que, vu la manière dont les choses se sont passées à +l'égard de cette ville, toutes ces dispositions n'eussent pas empêché +l'ennemi de s'en emparer; mais il était facile de la mettre en meilleur +état de défense. D'abord il fallait blinder le magasin à poudre, afin de +le mettre à l'abri des bombes, et, à cet égard, les Turcs, même les +anciens Turcs, en savent autant que nous. Cette explosion ne devait donc +pas avoir lieu. Ensuite, jamais défense maritime n'a été moins bien +préparée. En visitant Saint-Jean-d'Acre, j'avais remarqué le mauvais +système de batteries placées sur des terrasses voûtées, protégées +seulement par un parapet en pierre, et je me suis fatigué à répéter à +Méhémet-Ali que ces sortes de défense ne signifient rien; que la +maçonnerie, en fortifications, pour être utile, doit être couverte, et +que ce qui est en vue du canon de l'ennemi doit être en terre et +suffisamment élevé, pour mettre à l'abri les défenseurs; qu'ainsi, à +Saint-Jean-d'Acre, si l'on ne pouvait pas régulariser la défense, il +fallait placer extérieurement des batteries sur le bord de la mer, en +avant des remparts; mais tout cela a été oublié. Les canonniers +cependant sont restés à leur poste et se sont fait tuer bravement. On ne +peut concevoir de quelle stupidité était doué leur commandant, puisque, +ayant vu, la veille de l'attaque, des chaloupes ennemies établir des +bouées dans des points déterminés, il pensa que c'était l'indication du +lieu où les vaisseaux devaient s'embosser, tandis que c'était celle des +bas-fonds qu'il fallait éviter. Il fit, dès ce moment, pointer les +canons de la forteresse sur les points où personne ne devait se +présenter, et, le lendemain, les vaisseaux s'avançant beaucoup plus près +qu'il ne l'avait supposé, il n'imagina pas de faire pointer plus bas. +Toute l'artillerie égyptienne tira par-dessus les vaisseaux, et, ne les +atteignant pas, se borna, par son feu, à percer quelques voiles et à +endommager quelques manoeuvres. + +Si, au contraire, Saint-Jean-d'Acre eût été mieux disposé contre +l'attaque d'une flotte, celle-ci eût éprouvé des périls, et la ville eût +moins souffert. La garnison, en liaison avec l'armée, eût été +encouragée. Comme, pour prendre une place maritime qui se défend, il +faut d'abord débarquer et l'envelopper, jamais les Anglais et les Turcs +n'auraient osé exécuter leur descente et s'éloigner de la côte, parce +que, dans un pays ouvert, sans cavalerie, et loin de leurs alliés, les +Maronites, qui n'auraient pas osé quitter les montagnes, ils pouvaient +être accablés. Dès ce moment, la résistance de Saint-Jean-d'Acre +rétablissait tout. La campagne se prolongeant, et l'hiver étant arrivé, +les Anglais, forcés de s'éloigner d'une côte dangereuse et sans abri, +devaient remettre au printemps la suite de leurs opérations. + +On avait alors du temps devant soi, et tout était changé. L'armée +égyptienne, renforcée par les envois de l'Égypte, reprenait, après le +départ des Anglais, possession des pays qu'elle avait évacués. Les +insurgés du Liban auraient pu être châtiés, et, l'année suivante, tout +était à recommencer de la part des alliés. + +Jamais, je le répète, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de +combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et +le sort d'une armée. Le plan ci-dessus développé pendant les opérations, +je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu +alors le prince de Metternich. L'armée égyptienne avait toujours sa +retraite sur l'Égypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait +maîtresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise +fortune. + +Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tête est militaire, n'ait +conçu et voulu ce système d'opérations; mais, éloigné de son chef, il +n'a pu exercer sur lui une salutaire influence. + +Je n'écris pas l'histoire de cette misérable et déplorable campagne. +Ainsi je n'entrerai pas dans plus de détails à cet égard. On sait ce qui +arriva; on connaît cette retraite par le désert, au milieu de l'hiver, +avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui +entraînèrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent réduits à +suivre cette direction. Soliman-Pacha, chargé du commandement de cette +colonne, a montré, par la force d'âme et l'énergie qu'il a déployées, +tout ce qu'il vaut, et il a justifié pleinement le cas que je fais de +lui et les éloges que je lui ai donnés. + +Les éléments de résistance étaient devenus nuls pour Méhémet-Ali, et il +était évident que cette fatalité, ces illusions et cette force de +l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientôt sa +perte en Égypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombât +pas, et cette circonstance, au moment où il était obligé de combattre +corps à corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgré la +mauvaise foi de celui-ci, qui ne se démentit pas un seul moment. + +Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la +politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intérêts +de la paix du monde, et, satisfait d'avoir échappé aux épouvantables +chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards. +Plus qu'un autre, il avait peine à croire aux résultats que la +combinaison politique dans laquelle il était entré, peut-être bien +légèrement, avait amenés, à l'étonnement du monde entier. Aucun, au +surplus, de ceux qui y ont concouru n'a porté un jugement différent sur +cette issue; mais lui n'a pas manqué une occasion de le proclamer. + +Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre. +Dans l'instant où la décomposition de l'armée égyptienne s'était opérée, +il n'était plus possible d'espérer des chances favorables pour +Méhémet-Ali. + +Je l'engageai donc à accepter tout de suite, sans plus de difficultés, +les propositions qui lui étaient faites, en prenant cependant des +garanties pour qu'elles fussent exécutées de bonne foi, et ces conseils +ne lui ont pas été donnés en vain. Les changements survenus dans la +situation des choses ayant fait renaître naturellement nos conversations +avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie +indirecte, les mêmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me +répondrait une lettre à la communication que je lui avais faite, et que +je l'enverrais en original à Boghos-Bey, comme par suite d'une +indiscrétion. Depuis ce moment, tous les débats ont été terminés. Les +arrangements entre le Grand Seigneur et Méhémet-Ali ont été conclus, et +il ne reste plus qu'un voeu à former, c'est que Méhémet-Ali emploie les +années qu'il lui reste à vivre à assurer la durée de ses oeuvres, en +s'occupant avec efficacité du bien-être et du bonheur des peuples qu'il +gouverne et qu'il léguera à ses enfants. + +APPENDICE + +Après avoir fait le récit des créations de Méhémet-Ali et présenté le +tableau de la puissance qu'il avait élevée par son irrésistible volonté, +on peut être étonné de la faible résistance qu'il a opposée à l'attaque +dont il a été l'objet; je crois donc à propos de chercher la cause de sa +chute et d'en faire connaître les circonstances. + +Aucune exagération n'a existé dans le jugement que j'ai porté en sa +faveur. + +Les troupes égyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait +une valeur réelle. Ses différentes armes étaient suffisamment instruites +pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont +donné la preuve. L'examen circonstancié auquel je me suis livré, en +inspectant les troupes qui m'ont été présentées, a confirmé mes +premiers aperçus, et je déclare de nouveau que particulièrement +l'artillerie et la cavalerie pouvaient être comparées à des troupes +européennes. Une bonne organisation, bien calculée, avait été donnée à +cette armée et ajoutait à sa valeur. La campagne faite aux sources de +l'Euphrate et la bataille de Nézib, gagnée, le 24 juin 1839, sur l'armée +ottomane, fort supérieure en nombre et en artillerie, la destruction +complète de celle-ci et la perte de tout son matériel ont confirmé de +nouveau le jugement porté et les éloges donnés. + +Mais, si des soins intelligents, une forte volonté, avaient créé cette +armée, les soins d'entretien lui avaient complétement manqué. Sans solde +pendant plus d'une année, misérablement nourrie, vêtue de toile au +milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit à vue d'oeil et +perdit bientôt son énergie. Aucune armée européenne n'aurait supporté +mieux qu'elle cette difficile épreuve; car, si l'on peut exiger de +bonnes troupes de résister à de grandes souffrances et de grandes +privations, ce ne peut être que pendant un temps assez court dont on +aperçoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces +de l'homme ont des bornes, et une armée est une chose si artificielle, +que, pour la conserver au milieu des éléments de destruction qui ne +cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour à +chercher à l'améliorer. Méhémet-Ali était Turc et en avait conservé les +moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'était élevée +au-dessus de la leur, sous d'autres il était resté à leur niveau. Avide, +il ne concevait pas des bénéfices qui ne fussent pas pour lui. Prêt à +tout sacrifier, et sans mesure, pour opérer et exécuter ce qui était +l'objet de sa passion, il se livrait à la plus grande parcimonie pour en +assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un +gouvernement que de savoir dépenser à propos et avec mesure. Ainsi, +quand l'Europe se préparait à intervenir, par la force des armes, dans +la querelle turco-égyptienne, l'armée égyptienne était dans un état +misérable; et, au lieu de pourvoir à ses besoins, il faisait de +nouvelles levées qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur. +Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispersé ses forces d'une manière peu +judicieuse. La plus grande partie était sur l'Euphrate, en présence de +quelques troupes ottomanes nullement menaçantes ni dangereuses; d'autres +à Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chaîne +du Liban, tandis que c'était là, en présence des Européens, qu'il devait +réunir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait à son bord, il +est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents +Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur +nombre; mais elles étaient nouvelles pour les Égyptiens, dont les forces +étaient tellement éparpillées, qu'ils ne purent opposer aucune +résistance sérieuse; de manière qu'une action d'un moment entre quelques +milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes +de débarquement. Mais ce qui, indépendamment des mauvaises combinaisons +du général égyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des +Maronites. Là était le seul véritable danger de Méhémet-Ali, danger +qu'il avait été le maître de prévenir et d'éviter en administrant avec +modération et douceur les habitants de la Syrie en général et les +Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais démontré si souvent +l'importance. Ces populations l'avaient appelé de leurs voeux, l'avaient +reçu comme un libérateur, et s'étaient soumises à ses lois avec +empressement et reconnaissance, à cause de leur éloignement pour les +Turcs de Constantinople, qui leur étaient odieux par suite de leurs +exactions. Méhémet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il +avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modérer les impôts et +de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et +moins d'avidité, il eût pu faire des Maronites l'appui fondamental de +son autorité en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'Égypte. + +Une fois la révolte du Liban devenue générale, l'armée égyptienne +s'occupa à se réunir. Elle évacua ses positions et se rapprocha de +l'Égypte. Les mouvements furent lents et décousus. On avait négligé les +dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure +de résister à un bombardement; de manière qu'un armement +très-considérable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune +espèce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, détruisit toutes les +défenses et fit sauter le magasin à poudre. La partie de l'armée qui +était venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'être en arrière, à peu +de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison +en conservant sa communication avec elle, s'était éloignée sans motifs +et sans raison, sans se lier avec le gros de l'armée, qui, rassemblée à +Damas et complétement isolée, dut faire sa retraite par le désert, sur +Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise +aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau +et de vivres, et après avoir souffert tout ce que l'histoire peut +présenter dans ses récits de plus déplorable et l'imagination concevoir +de plus triste. En peu de jours, l'armée égyptienne perdit toute sa +puissance réelle et tout son prestige. Aussi Méhémet-Ali n'eut-il plus +qu'à implorer les conditions les moins dures et à s'y soumettre. Toute +résistance était devenue impossible. Le sort de l'Égypte était fixé. + +Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les +puissances de l'Europe, et je chercherai à reconnaître d'abord si elle a +été équitable et si elles n'ont pas foulé aux pieds les droits de +Méhémet-Ali, qu'elles-mêmes avaient reconnus et consacrés. + +En 1832, les débats survenus entre Méhémet-Ali et Abdalla-Pacha +amenèrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui +avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse +pour le pacha d'Égypte, et son armée, après une suite de victoires dont +j'ai exposé les circonstances, arriva jusqu'à Konieh, où il fit +prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Après chaque succès, +Ibrahim-Pacha s'était arrêté, attendant le moment de rentrer dans +l'ordre naturel de soumission qu'il devait à son souverain, mais avec +les garanties nécessaires à sa sûreté. De Konieh, il eût pu se rendre à +Scutari sans obstacle, et le sultan était à sa discrétion; car les +secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crimée, n'étant pas +arrivés, n'auraient pu empêcher des entreprises plus graves, mais il ne +voulait que la paix. Les puissances européennes étant intervenues dans +ces débats, un traité fut signé qui laissait à Méhémet-Ali +l'administration des pays au delà du Taurus, avec un tribut dont la +quotité fut fixée; la soumission et l'obéissance furent rétablies entre +le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre. + +Mais l'humiliation du sultan avait profondément blessé son coeur, et, en +signant le traité, il n'était occupé que d'arriver au moment où il +croirait pouvoir le détruire. Lorsqu'en 1834 j'étais à Constantinople, +je fus frappé des bruits de guerre qui y régnaient et des projets +hautement avoués de recommencer les hostilités. Les ambassadeurs et les +ministres étrangers n'étaient occupés qu'à empêcher le gouvernement turc +d'entrer dans une voie si funeste, et à calmer une ardeur si peu +opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il était +hors de leur puissance d'en détruire le germe. + +À mon arrivée en Égypte, Méhémet-Ali, parfaitement instruit de toutes +ces choses, répugnait à payer des tributs qui étaient destinés à fournir +les moyens de l'écraser. Mais la moindre observation et son bon sens +naturel lui firent bientôt sentir que rien ne serait plus contraire à +ses intérêts que d'hésiter à remplir ses engagements, attendu qu'eux +seuls fondaient ses droits à la position exceptionnelle qu'il occupait. +Le traité de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et +qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de +l'Europe, qui, dès lors, lui servait de garantie. Il a été fidèle à ce +parti et a enlevé au Grand Seigneur tout prétexte de le combattre et de +chercher à détruire sa puissance. Mais le sultan avait augmenté le +nombre de ses troupes, et, poussé par les intrigues des Anglais, il se +décida tout à coup à commencer des hostilités et attaqua l'armée de +Méhémet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et +l'armée turque fut anéantie à Nézib. Alors le sultan comprit la +conséquence de sa conduite et le danger dont il était menacé. Il se hâta +de réparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de +la paix. Elle était convenue et au moment d'être signée quand +l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et +l'on s'occupa, non pas de protéger les droits et les intérêts de celui +qui avait été fidèle à ses engagements, mais au contraire de celui qui +les avait violés. Si l'Europe ne fût pas intervenue, tout rentrait dans +l'ordre, suivant les stipulations du traité de Kutayeh. La vice-royauté +de l'Égypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan +aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le +défendre. Tous les éléments de forces rassemblés, qui chaque jour +pouvaient s'accroître, ont disparu, là même où ils avaient le plus de +chance de développement. Les ennemis de Méhémet-Ali répondent qu'au lieu +de cela le sultan aurait péri renversé par son vassal. Nullement, erreur +complète: jamais le vice-roi n'a conçu la pensée, éprouvé le désir de +détrôner son maître. Le sang d'Othman a encore trop d'éclat en Orient +pour cesser de régner. Ce lien peut être plus ou moins serré, mais on ne +peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la +religion, qui joue un si grand rôle parmi ces peuples. + +L'empire turc, depuis près d'un siècle, présente le spectacle de la +faiblesse, du désordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut être +rétablie dans son ensemble que lorsque l'ordre régnera dans ses +principales parties, que l'obéissance y sera habituelle, à l'état +normal, et l'intelligence en voie de développement. C'est le seul moyen +de le rendre à la vie; mais il est trop étendu et trop vaste pour que +l'action centrale puisse se faire sentir d'une manière efficace à ses +extrémités avant qu'on les ait préparées à la recevoir; pour y parvenir, +il faut que plusieurs centres d'actions, d'où partent des efforts +simultanés, agissent dans ce but. C'est à l'Égypte, dont la population +est arabe, qui, par sa position géographique et les rapports de tous +les temps, possède une action facile sur tout ce qui est Arabe, à +remplir cette mission sur tout le midi de l'empire, à le réorganiser et +à le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle réagira +puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile. +L'Égypte rendue faible, tout reste dans le désordre et l'anarchie, aucun +progrès utile ne peut être espéré; et, comme rien n'est stationnaire +dans ce monde, les éléments de faiblesse et de destruction s'accroîtront +toujours là où Méhémet-Ali avait trouvé le secret de créer une autorité +irrésistible, car sa volonté ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pût +vaincre; on lui obéissait ponctuellement dans toute l'étendue de ses +domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontières de +l'Abyssinie, les communications étaient parfaitement sûres, au grand +étonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amélioration +matérielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant +dans toute sa force et sa liberté. + +L'intérêt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation +de la puissance de Méhémet-Ali, et l'Europe aurait dû chercher à exercer +sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et à le diriger +sans s'occuper à le détruire; il pouvait devenir l'élément principal de +la réorganisation et de la force de l'empire ottoman. Méhémet-Ali +jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit +d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrès +rapides, ardente, passionnée, la première de l'Asie; car la population +arabe, enfin, n'en est pas à faire ses preuves de capacité. N'a-t-elle +pas précédé les Européens dans la civilisation, dans les sciences, dans +la pratique des moeurs sociales généreuses et dans la culture des +sentiments qui honorent le coeur humain. + +Assurément, si on compare l'élément méridional de l'empire ottoman à +l'élément septentrional, tout est à l'avantage du premier. Une +population presque homogène l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup +sur celles qui sont divisées par les races et les religions. Les +millions de chrétiens placés au milieu des Osmanlis rendront toujours, +quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnérable. Elle est +plus près des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que +l'autre assez près de la première pour la secourir dans toutes ses +provinces, ne peut être attaquée dans le centre de sa puissance et peut +être mise très-facilement hors de toute atteinte. + +Les puissances de l'Europe, dont les conférences sur les affaires +d'Orient n'amenaient aucun résultat, avaient des vues différentes, car +la France voulait la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, tandis +que l'Angleterre avait la passion de la détruire; aussi se +séparèrent-elles, et tout à coup le traité du 15 juillet, qui consacrait +une alliance hostile à l'Égypte, fut signé entre l'Angleterre, +l'Autriche et la Russie. On avait réclamé l'adhésion de la France, sans +la mettre dans le secret absolu des conventions arrêtées, mais non +encore signées. La légèreté de l'ambassadeur de France et une sorte de +hauteur dédaigneuse l'empêchèrent d'ajouter foi aux avis confidentiels +qui lui furent donnés par le ministre d'Autriche. Le gouvernement +français apprit avec étonnement qu'il était exclu d'un concours où il +aurait pu exercer une influence utile. + +L'Angleterre était seule passionnée dans cette question; l'Autriche et +la Russie agissaient de complaisance, et peut-être croyaient-elles sans +danger pour Méhémet-Ali les faibles armements dont il était menacé, et +qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui +voulait le sauver et qui par son isolement était maîtresse de ses +actions, s'effraya trop du danger de faire éclater, par une attitude +ferme et décidée, une guerre dont personne ne voulait. Une seule +démonstration eût tout terminé à notre gloire. Il fallait, au lieu de +rappeler l'escadre à Toulon, l'envoyer à Alexandrie avec de doubles +équipages pour remplacer à bord de l'escadre ottomane les matelots turcs +que l'on aurait fait débarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie +française avec un général intelligent et de choix à Saint-Jean-d'Acre +pour y tenir garnison; leur présence eût assuré le repos et l'obéissance +des Maronites et prévenu l'insurrection générale du Liban, véritable +danger de Méhémet-Ali. + +Le début de la lutte eût été terrible pour l'alliance par suite de notre +grande supériorité; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se +fussent décidés à réunir plus de moyens et à ajourner les hostilités, la +saison avancée forçait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver, +les esprits se seraient calmés; tout se serait pacifié; la puissance de +Méhémet-Ali était sauvée, et le but que se proposait lord Palmerston +avec tant d'audace était manqué. + +J'ai dit que l'Égypte, source de richesses inépuisables, peut être mise +à l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme +un réduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui +viendraient en aide à l'empire, comme le feraient ses alliés d'Europe +s'il était attaqué. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour +parvenir à la rendre telle, il suffit de rétablir le lac Maréotis, en y +introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace étroit par +lequel serait établie sa communication avec la mer. Cette mer +intérieure, portant une flottille, conserverait à cette place, à plus de +trente lieues dans l'intérieur de l'Égypte, des communications d'où elle +pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques +fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empêcher toute +descente. Un débarquement est impossible sur la côte du Delta; il en est +presque de même au-dessous de Damiette. Reste donc le désert de Syrie, +qui se trouve impossible à traverser pour peu qu'il soit défendu par +quelques forts véritables qui assurent la possession des puits. Ainsi, +par toutes ces circonstances, il entrait dans les intérêts bien entendus +de la force de l'empire ottoman de conserver Méhémet-Ali puissant et +grand, assuré qu'une fois tranquille sur son existence politique il +consacrerait pour le soutien de son maître et la défense de l'empire +dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il +l'avait déjà fait avec empressement lors de la guerre contre la Grèce +révoltée, quand le sultan lui fit la demande de son armée et de sa +flotte. C'était cependant toujours au nom de l'intérêt et du salut de +l'empire ottoman que l'on s'occupait de détruire son meilleur appui, +celui qui aurait pu et dû être le bras droit du sultan. + +L'Angleterre était conduite dans sa politique haineuse et ardente contre +Méhémet-Ali tout à la fois par ses passions contre la France et par un +intérêt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des +préférences dont la France était l'objet en Égypte, et rêvant la +possession de ce pays. Sans le langage énergique de la France et de +l'Autriche, elle eût obtenu ce résultat. Ce but manqué, lord Palmerston +voulait au moins enlever à l'Égypte tout moyen de résister quand la +situation de l'Europe lui laisserait la faculté de s'en emparer. + +Si quelques doutes pouvaient subsister à cet égard, ils seraient +facilement levés si on réfléchit avec quelle instance et quelle ténacité +le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de +fer pour établir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait +eu la pensée d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il paraît +qu'on y a renoncé. J'ai démontré dans le cours d'un autre ouvrage +combien cette construction était inutile, difficile et inopportune; et +cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insensé que +celui de la vallée du Nil. S'il a pour objet spécial de diminuer le +temps nécessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le +temps nécessaire pour effectuer ce voyage est déterminé par la marche +des bâtiments à voile et à vapeur sur les différentes mers à parcourir, +on demande quel avantage il pourrait y avoir à économiser un ou deux +jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps général ne +peut être raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation +dans l'intérieur de l'Égypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune +marchandise d'Europe n'arrive en Égypte pour y être vendue. Ce pays ne +consomme à peu près rien: des toiles suffisent pour l'habillement du +peuple, et, pour la classe élevée, fort peu nombreuse, des draps +fabriqués sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits +du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les +conduire à Alexandrie. Dans la haute Égypte, les transports ne peuvent +s'éloigner de son cours, à cause même du peu de largeur de la vallée. +Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient. +Trois ou quatre petits bateaux à vapeur suffiraient et au delà à tout le +mouvement commercial de l'Égypte. Quant aux transports des individus, il +suffit d'avoir entrevu l'Égypte pour être assuré qu'aucun fellah ne +payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course +fût-il réduit à un médin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers +d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilité, aucun +emploi possible; et, par conséquent, l'idée de le construire est +complétement dépourvue de bon sens et de raison. + +Il y a sans doute cependant un but caché, et il ne peut être que +d'établir partout des ateliers anglais, de multiplier les établissements +anglais, d'accoutumer les Égyptiens à voir partout des Anglais commander +et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et après avoir pris une +espèce de possession, ils puissent se déclarer les maîtres du pays. +Voilà le véritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de +Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multiplié ses +efforts pour refuser une concession que Méhémet-Ali n'avait jamais voulu +accorder. + +Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les +temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des +matériaux aux Égyptiens, matériaux qui ne leur serviront à rien, et en +exécutant des travaux chèrement payés, qui ne donneront aucun résultat +utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des trompés; mais, +assurément, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront +les capitaux nécessaires pour créer et établir un chemin de fer dans la +vallée du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour régler +ainsi leurs intérêts. + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIÈME + + +«Alexandrie, le 6 août 1839. + +«Monsieur le maréchal, + +«Une lettre reçue par le bateau à vapeur français, arrivée ici le 4 de +ce mois, et datée de Carlsbad, le 9 juin écoulé, m'a fourni l'occasion +de soumettre à Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et +très-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le +maréchal. Son Altesse y a été doublement sensible et par l'autorité de +leur source et par le témoignage de bon souvenir. Elle m'a spécialement +chargé d'invoquer pour l'Égypte la continuation de cette amitié si +précieuse à laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien +noble aliment. Son Altesse espère aussi qu'ayant différé le voyage de +Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le +maréchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos écrits, +qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le +maréchal, l'Égypte compte parmi ses plus beaux moments celui où vous +l'avez honorée de votre présence: on y connaît aussi que «l'amitié d'un +grand homme est un bienfait des dieux.» Elle a toute confiance dans vos +sentiments. + +«En ce moment, votre présence auprès de personnes augustes ne peut être +que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitués à voir surgir +en Turquie des hommes de la trempe de Méhémet-Ali (et ils sont fort +rares, en effet), ont dû apprécier la conduite pleine de convenance, de +modération et de dignité qu'il a tenue dans les circonstances critiques +où le plaçait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan. +La victoire éclatante qui a dissipé l'armée sous les ordres de +Masin-Pacha a dû moins les surprendre, parce que de vous-même, monsieur +le maréchal, ils avaient appris la supériorité en instruction, +discipline et courage des troupes égyptiennes, et ils auraient vainement +cherché un meilleur juge en cette matière; mais ce qui ne doit pas +manquer de produire une sensation propre à provoquer leur sympathie pour +Méhémet-Ali, c'est la modération dont il a fait preuve lorsqu'il s'est +trouvé victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par +mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la +Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut être +grand, de cette grandeur d'âme qui est le partage des hommes vraiment +prédestinés: toute hostilité cessa au même instant. Ce qu'il demandait +constamment pour sa sécurité et celle de sa famille, pour la +conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger +violemment par la force, l'hérédité pour tous les pays sous sa +domination, aucun excepté, il le demande au nouveau sultan, +Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui déclarant qu'il ne fera point la +guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique, +méritée, non arrachée par la violence, et promet son concours à la +réorganisation et à la défense de l'empire, qu'il veut, avant tout et +par-dessus tout, uni et formidable. + +«Il est vrai qu'en même temps il porte au pied du trône l'expression de +son désir de voir éloigner de la direction des affaires le sadi-arem +actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de +personnalité. Méhémet-Ali est d'un caractère trop supérieur pour +s'arrêter à l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet +homme, qui a voué à lui-même et à bien d'autres personnages éclairés une +haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman, +dans sa position éminente de sadi-arem, avec un sultan si jeune. +Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la férocité, et, pour le +triomphe de ses créatures et de ses convenances, il n'aurait égard ni à +aucune tête respectable ni à aucun principe; tout moyen lui est licite, +dût-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire à feu et à +sang. Nous ne sommes plus dans un siècle, monsieur le maréchal, où la +puissance d'un pareil grand vizir puisse être maintenue; ceux qui le +soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie, +s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste. + +«Méhémet-Ali s'attend à voir ses demandes exaucées pour le bien de tous +et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en était +autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes +modifications; il est résolu, et sans retour, de se maintenir dans sa +position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne +pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les +forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une +portion seulement de ce qu'il possède, il devrait croire qu'on veut +détruire le peu de vitalité qui existe encore dans l'empire et sa +nationalité; il se croirait dans la nécessité d'une résistance d'autant +plus opiniâtre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale. +Méhémet-Ali, même avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut +faire encore avec du courage et de la résolution. + +«Agréez, etc., etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +Voici les deux lettres que je lui écrivis en réponse: + + +«Vienne, le 8 septembre 1839. + +«Monsieur, + +«J'ai reçu avec un véritable plaisir la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de m'écrire, le 6 août, qui vient seulement de me parvenir. Je +me suis identifié avec les intérêts de l'Égypte, avec la cause de +Méhémet-Ali, et j'ai joui du succès de ses armes. Aussi toutes les +nouvelles qui viennent de votre pays sont-elles remplies d'intérêt pour +moi, et, quand elles me sont adressées, elles sont reçues avec +reconnaissance. J'accepte, monsieur, avec empressement la promesse que +vous me faites de m'écrire souvent, et je prends l'engagement de vous +répondre exactement. + +«J'ai joui beaucoup de la victoire de Nézib; elle a satisfait mon +penchant et réalisé mes prédictions. J'avais annoncé à tout le monde +ici et répété à satiété que, s'il y avait une collision, l'armée +ottomane serait, non-seulement battue, mais encore dispersée et +détruite, et il me semble que les choses se sont passées précisément +ainsi. J'ai reçu de Soliman-Pacha une relation très-intéressante de la +bataille, que j'ai communiquée à plusieurs personnes; lue avec un grand +intérêt, elle a appris à chacun combien l'armée égyptienne est devenue +manoeuvrière, car on ne pouvait pas exécuter le mouvement décisif qui a +été fait sans avoir des troupes très-instruites et très-disciplinées. + +«Vous imaginez bien que toutes les affaires qui vous concernent sont +l'objet de toutes les conversations et l'aliment de tous les discours. +Chacun a son système, et, pour mon compte, je remets à une époque peu +éloignée à vous communiquer mes idées à cet égard, pouvant profiter +alors d'une occasion sûre; mais tout le monde s'accorde à trouver que le +vice-roi a prouvé une grande habileté en montrant une si grande +longanimité avant l'explosion, en apportant ainsi à l'Europe la preuve +qu'il ne voulait pas sortir des limites de ses droits reconnus, et en +s'en tenant à une défensive légitime et nécessaire. En cette +circonstance, il est vrai, il a été servi puissamment par les passions +et l'aveuglement de ses ennemis; mais c'est un auxiliaire précieux pour +arriver à ses fins, dont un homme aussi véritablement habile que Méhémet +ne manque jamais de profiter. + +«Le vice roi a grandement raison de vouloir aujourd'hui fonder l'avenir +et la puissance de sa famille; car, assurément, l'occasion est +favorable. Je ne puis qu'applaudir aux assurances qui terminent votre +lettre: elles conviennent à sa position, et je ne puis qu'approuver une +politique que je crois promettre des avantages, ne pas présenter de +véritables dangers; mais il ne doit cependant pas perdre de vue que le +résultat doit être de faire arriver, le plus tôt possible, à un état de +choses définitif. Au surplus, je reprendrai la plume incessamment et je +m'expliquerai d'une manière plus intelligible. + +«Soyez assez bon, etc., etc.» + + +«Vienne, le 10 septembre 1839. + +«Monsieur, + +«Je tiens ma parole et reprends la plume pour vous parler de nouveau des +intérêts de Méhémet-Ali et du jugement que je porte sur la situation des +choses. Je vous répéterai encore combien j'ai joui de voir le pacha, dès +le début, adopter une marche si sage et montrer une si grande +modération. Cette conduite l'a beaucoup élevé dans l'opinion, et il a +montré en cette circonstance, par son calme, que ses actions sont le +résultat de combinaisons positives et de projets conçus avec autant de +maturité qu'exécutés avec résolution. + +«Une seule chose m'a étonné après la victoire, c'est qu'il ait confondu +avec une affaire aussi capitale et d'une aussi grande portée que la +possession héréditaire de ses États pour sa famille une question de +personnes, question momentanée et transitoire. Assurément, je sais tout +ce qu'est Khosrew-Pacha, et le peu d'estime qu'il mérite; mais il avait +naturellement une grande influence sur le Divan, et, si son renvoi n'eût +pas été une des conditions imposées par le vainqueur, nul doute que les +demandes de Méhémet-Ali n'eussent été immédiatement accordées. Une fois +le traité fait, signé et accepté, les puissances de l'Europe n'avaient +plus rien à faire. Elles ne pouvaient plus intervenir que pour assurer +l'existence du nouvel ordre de choses, garantir à chacun la jouissance +de ses droits, et fonder d'une manière durable la paix de l'avenir. Au +lieu de cela les puissances sont arrivées assez à temps pour se placer +au milieu d'intérêts qui leur étaient assez étrangers, et elles ont +compliqué la question, sans qu'il puisse en résulter aucun avantage pour +elles, en laissant cependant une chance ouverte à de nouvelles +combinaisons qui peuvent naître à chaque moment. Je trouve donc +qu'autant cette intervention commune était utile, convenable, d'une sage +prévoyance avant la bataille, autant elle est peu à sa place +aujourd'hui. Vous savez sans doute que le concert qui s'établissait, il +y a six mois, pour l'exercer était la conséquence et le résultat des +lettres que vous m'avez écrites, et dont j'avais fait un utile usage +pour éveiller la sollicitude des puissances pour prévenir une collision +et ses suites, et pour contribuer à assurer l'avenir de la famille de +Méhémet-Ali. + +«Cependant cette intervention, non-seulement n'est pas opportune à +exercer en ce moment, mais elle perd son caractère par le peu d'accord +qui règne. La Russie paraît se refuser maintenant à en faire partie; le +gouvernement français se prononce d'une manière formelle pour +Méhémet-Ali et se sépare de l'Angleterre dans les mesures hostiles que +celle-ci serait tentée d'employer. L'Autriche, par sa position +géographique, ne peut exercer qu'une influence morale, et le nom de la +Prusse ne doit être prononcé que pour mémoire. Voilà donc de quoi se +compose cette action de l'Europe. Je pense que, dans un semblable état +de choses, le pacha a beau jeu pour tenir le langage qu'il a pris, car +il ne court aucun danger véritable. Encore une fois, la France est son +amie, et la Russie veut rester neutre. Celle-ci cependant pourrait seule +agir d'une manière directe et redoutable sur la Syrie; mais, si le cas +arrivait, l'Angleterre frémirait de rage en voyant les Russes avancer +sur l'Euphrate, et cependant l'Angleterre veut dicter des lois, sans en +avoir les moyens. On ne comprend pas la fureur aveugle de cette +puissance contre Méhémet-Ali, fureur que rien ne motive et rien ne +justifie. Elle prend ici l'ombre pour le corps, et, par des alarmes +imaginaires, elle peut faire naître des événements dont les conséquences +seraient bien plus graves, et d'une bien autre importance pour elle et +le repos du monde que ceux qu'elle redoute en ce moment. + +«Je crois donc que le pacha n'a à craindre que la flotte anglaise; mais, +excepté un blocus du côté de l'Égypte, qui pourrait le gêner, et qui, +dans tous les cas, ne saurait être que momentané, je ne vois pas ce qui +le menacerait. C'est aujourd'hui à Méhémet-Ali à calculer le plus ou +moins grand inconvénient qui résulterait pour lui de ce genre +d'hostilité, car il est vrai qu'il a besoin d'une libre navigation pour +assurer l'envoi de ses produits en Europe et en recevoir la valeur. + +«Mais, tout en abondant dans le système qu'il suit, j'engage le vice-roi +cependant à ne pas perdre de vue que son but est d'assurer l'avenir de +sa famille et de fonder une dynastie. Or, quelle que soit sa possession +actuelle, le but ne sera atteint que lorsqu'il sera reconnu, sous le +rapport nouveau, par les puissances de l'Europe; car leur concours +unanime, d'accord avec les délibérations du sultan, peut seule mettre la +dernière main à l'édifice qu'il élève. C'est donc à atteindre ce +résultat le plus tôt possible que tous ses efforts doivent tendre; il +faut que Méhémet-Ali se consulte pour savoir sur quoi il peut se +relâcher et le fasse connaître par insinuation et sans éclat. Les +puissances, s'étant engagées dans cette affaire, ne voudront pas, pour +leur propre honneur, renoncer à obtenir de meilleures conditions du +sultan, puisque c'est dans ce but avoué qu'elles se sont mises en avant. +Mais je crois qu'elles se contenteront de peu de chose et saisiront le +premier prétexte pour conclure, et qu'il leur tarde de terminer, au +moins celle dont je suis plus à même de connaître les intentions. Il est +donc dans l'intérêt du pacha de leur en offrir l'occasion. En un mot, je +crois qu'au langage calme et fier que Méhémet a pris, à la résolution +sage de rester en place et d'attendre, il serait bon de faire des +ouvertures secrètes, et de s'adresser ici où rien de malveillant +n'existe, et à la France, dont les sentiments sont énergiquement +prononcés en sa faveur. Quant à la flotte, quels qu'aient été les cris à +cet égard, mon opinion personnelle est tout entière d'accord avec la +conduite qu'a tenue le pacha, et il ne doit s'en dessaisir qu'au moment +où il aura tout terminé. + +«Voici, monsieur, une longue lettre; je vous ai dit ma pensée sans +réserve. + +«Veuillez bien, monsieur, etc., etc.» + + +Ces deux lettres furent écrites, la première pour accuser réception, et +l'autre pour leur parler avec abandon des intérêts du pacha, ayant une +occasion sûre pour faire arriver ma lettre à Trieste avant le départ du +bateau à vapeur. Je ne voulus pas envoyer cette lettre par la poste, +quoiqu'elle ne contînt assurément rien que je ne puisse avouer; mais, +les sentiments du prince de Metternich envers le vice-roi n'étant plus +nullement en harmonie avec ceux que je lui portais, je trouvai superflu +de le mettre dans la confidence de ce que je lui écrivais. + +Cette correspondance se poursuivit, et je continuai à recevoir de +fréquentes lettres de Boghos-Bey et à lui communiquer mes idées sur la +situation du vice-roi et le parti qu'il avait à prendre. Cette partie de +notre correspondance se compose des lettres suivantes et nous amène +jusqu'au moment de la signature du traité du 15 juillet. + + +«Alexandrie, le 6 octobre 1839. + +«Monsieur le maréchal, + +«Je m'empresse de vous faire connaître en mon pouvoir les lettres que +vous avez daigné m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son +Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tournée dans +la Basse-Égypte, est arrivé au Caire dans la journée d'hier. Nous +l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forcé, monsieur le +maréchal, de retarder une réponse catégorique jusqu'au prochain courrier +du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu. + +«Recevez, etc., etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +«Alexandrie, le 27 octobre 1839. + +«Monsieur le maréchal, + +«En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser réception des lettres +que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je +différais la réponse catégorique au courrier suivant, à cause de +l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai +prévenu mon frère de Trieste que son arrivée était immédiate; en effet, +Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps était trop court +pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma +promesse. + +«Son Altesse a été extrêmement flattée de la part que vous avez prise au +succès de l'armée égyptienne, qui a rempli vos prophéties. Elle a agréé +de bien bon coeur vos félicitations et m'a exprimé le désir, monsieur le +maréchal, de voir que vous lui continuiez vos bons offices auprès des +personnes augustes et influentes qui vous honorent de leur confiance. + +«Puisque vous m'invitez à une correspondance sur les affaires courantes, +j'ai l'honneur de vous écrire, monsieur le maréchal, qu'il n'est plus +question en ce moment de la restitution préalable de la flotte; que la +France désirerait que l'hérédité dans la famille de Méhémet-Ali fût +limitée à l'Égypte, Syrie et Arabie, expliquant toutefois que les +frontières de la Syrie seraient portées à l'Euphrate, qui, avec le +Taurus, formerait une barrière naturelle; que l'île de Candie et le +district d'Adana, exclus de l'hérédité, seraient néanmoins conservés par +Son Altesse jusqu'à sa mort. + +«Méhémet-Ali, persuadé, comme vous voulez bien l'écrire, monsieur le +maréchal, et certainement d'après des inspirations puissantes, qu'il +devait se relâcher en quelque chose de ses demandes, quoique justes, +bien fondées et bien défendues, pour faciliter un arrangement +convenable aux puissances qui se sont mises en avant pour une +intervention que je m'abstiendrai de qualifier, mais dont il n'y avait +certainement pas la moindre nécessité, a saisi cette occasion pour +prouver qu'il continuait dans son système de modération, et a répondu +verbalement à M. le consul général de France, et que, relativement à +Adana, il consentait à renoncer, pour lui et les siens, à l'hérédité de +ce pays et du territoire jusqu'à Lamanos, à condition que le +gouvernement en serait confié par la Porte à un de ses enfants, «qui +n'hériterait pas du gouvernement d'Égypte, Syrie et Arabie; que (la +possession devenant continue et non temporaire) il s'en remettait à la +médiation du gouvernement français pour l'indemnité qu'il jugerait +nécessaire d'accorder à la Porte en sus de ce qu'on paye pour ce +district. + +«Que, relativement à l'île de Candie, Son Altesse consentait à ce +qu'elle fût rendue à la Porte après sa mort.» + +«Vous jugerez, certes, monsieur le maréchal, que ces concessions sont +très-importantes dans l'état de la cause du vice-roi et dans sa position +avec la nation musulmane. Il fait la volonté des autres relativement à +Candie; mais il ne peut livrer les clefs du Taurus à d'autres qu'à un +des siens, et s'y résigne dès aujourd'hui, pour éviter un complot +quelconque dans une époque plus éloignée, parce qu'il vise à consolider +ses institutions de son vivant, afin qu'elles soient durables. + +«Khosrew-Pacha, bien qu'il en inspire aujourd'hui par son hypocrisie, +fille de la peur, ne sera jamais homme à travailler pour sa nation. Elle +a tout à craindre de lui et de ses créatures; s'il a gardé le masque, +c'est qu'il y était contraint par l'opposition franche de Méhémet-Ali. +Aujourd'hui que les puissances européennes sanctionnent l'arrangement de +l'Égypte avec la Porte, qu'on n'a plus à traiter simplement avec un +grand vizir de mauvaise foi, on n'insiste plus sur sa démission comme +nécessaire; et, privé de cet intérêt, Khosrew-Pacha ne peut durer +longtemps. + +«L'opinion européenne n'a pas encore rendu justice entière au +capitan-pacha, qui, pour prévenir une guerre désastreuse et fatale à sa +nation, divisée en deux camps, n'a pas voulu se ranger avec sa flotte +sous les ordres de Khosrew-Pacha. L'opinion du capitan-pacha était +partagée par tous les officiers de navire qui l'ont suivi; il n'a point +forcé ceux qui étaient dans d'autres sentiments et sont rentrés à +Constantinople; il n'a point conduit sa flotte à un ennemi, ne l'a pas +employée contre son souverain. Il a accéléré par sa venue ici la +solution d'une question qui aurait été terminée en huit jours, sans +l'intervention annoncée par les ambassadeurs, et a agi en bon patriote, +en bon musulman, non seul, mais de concert, ainsi que je l'ai dit, avec +les officiers de la flotte, lesquels n'ont fait entendre ni +protestations ni murmures, bien que stimulés à chaque courrier par des +agents de Khosrew-Pacha; et, forts de leur conscience, ils souffrent +patiemment d'être loin de leurs familles, très-satisfaits d'avoir pu +concourir à la pacification malgré eux retardée, et d'avoir réalisé +presqu'au lendemain de la bataille de Nézib la fraternisation des Turcs +avec les Égyptiens, que l'on poussait les uns contre les autres à +s'entre-détruire. + +«Monsieur le maréchal, je vous écris _currente calamo_ et avec tout +l'abandon; votre position à Vienne, vos titres, vos relations, vos +connaissances administratives et militaires, enfin tout en vous peut +concourir avec succès à faire rallier les opinions des personnes +dirigeant la politique actuelle, qu'elles soient au nord, au sud; et, +comme vous aviez influé pour un congrès avant les événements, vous +pourrez influer pour un arrangement prompt et définitif, d'après le +contenu de la présente. Permettez-moi, monsieur le maréchal, d'espérer +que vous n'y serez pas étranger, et agréez, etc., etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +Voici la lettre que je répondis: + + +«Bergheim, le 24 novembre 1839. + +«Monsieur, + +«J'ai reçu, hier au soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 27 octobre. Sa lecture m'a fait un plaisir extrême. Je ne +puis que vous répéter combien est grande mon admiration pour la sagesse, +la fermeté et la haute habileté du vice-roi dans la conduite de ses +affaires. Le bon vouloir du gouvernement français pour lui et +l'initiative qui en a été la suite me paraissent de la plus haute +importance, et, par ses concessions, le vice-roi a su concilier les +intérêts bien entendus de sa sécurité et de son avenir avec la déférence +qu'on doit à une grande puissance amie. Qu'il persévère dans son +système, et la force des choses amènera nécessairement une solution +conforme à ses désirs et vaincra les résistances qu'a créées la haine +aveugle de lord Palmerston, haine réellement insensée, car les intérêts +bien entendus de l'Angleterre, loin d'être opposés à ceux de +Méhémet-Ali, leur sont au contraire homogènes. + +«J'ai reçu des nouvelles de Paris, qui m'annoncent que le mémoire dont +je vous ai parlé et dont l'envoi y a été fait, il y a environ six +semaines, a produit une vive sensation; il servira ainsi à corroborer +les opinions déjà adoptées par le gouvernement. + +«Absent de Vienne depuis le commencement du mois, pour chasser et jouir +des derniers moments du beau temps, je compte retourner dans cette ville +dans deux jours, pour ne plus la quitter pendant tout l'hiver. Je ne +puis donc vous donner aucune nouvelle; mais je vous renouvelle +l'assurance de ne pas négliger une seule occasion de servir les intérêts +du vice-roi, ni de montrer tout à la fois l'inutilité et le danger de +nouveaux délais et l'avantage de hâter le moment d'une solution qui, +mettant chacun à sa véritable place, peut et doit être le principe d'un +grand bien pour l'avenir. Si j'ai déjà pu, par mes paroles et mes +écrits, être utile au vice-roi, et si je puis encore contribuer d'une +manière efficace à ramener un résultat définitif conforme à ses voeux, +j'en éprouverai une grande joie, car personne ne fait pour lui et sa +prospérité des voeux plus sincères et plus ardents que moi. + +«Mes hommages bien empressés à Son Altesse.» + + +«Alexandrie, le 27 novembre 1839. + +«Monsieur le maréchal, + +«Je m'empresse d'accuser réception, monsieur le maréchal, de votre +très-honorée lettre du 24 octobre dernier, qui s'est croisée avec celle +que j'ai pris la liberté d'écrire le 27 du même mois. + +«N'ayant point reçu jusqu'à ce jour celle qui a été remise à M. Abro, et +dans l'incertitude qu'on puisse l'avoir bientôt, je dois vous adresser +la prière, monsieur le maréchal, de m'en expliquer, par la prochaine, le +contenu, dans le cas qu'il fût d'un intérêt majeur pour les +circonstances du moment. + +«Nous connaissons ici que ce serait à Vienne où raisonnablement +pourraient recevoir une solution les affaires de l'Orient, par +l'intervention européenne, soit par sa position centrale et proche de la +Turquie, soit par l'influence du grand diplomate qui est à la tête du +cabinet, soit enfin parce que les opinions opposées des autres +gouvernements y seraient pesées en juste balance et modifiées. C'est sur +cette base, aussi bien que pour répondre à l'amitié et à la confiance +dont vous avez donné, monsieur le maréchal, des témoignages à Son +Altesse le vice-roi, que j'avais reçu l'ordre de vous communiquer, ainsi +que je l'ai fait dans ma précédente du 27 octobre, sa réponse aux +ouvertures faites par le cabinet français. + +«Ladite communication allant au-devant de l'offre gracieuse contenue +dans votre lettre précitée du 28 du mois dernier, il est à croire +qu'elle pourra être employée utilement; car, si l'on veut un +arrangement stable dans les affaires turco-égyptiennes, pour arriver +ensuite à s'entendre sur les affaires orientales en général, qui sont +d'une portée bien plus élevée, il est indispensable que les défilés du +Taurus, s'ils ne doivent pas appartenir à l'héritier de la Syrie et de +l'Égypte, soient au moins entre les mains de quelqu'un qui n'ait pas +intérêt à lui nuire, et, en proposant que le district d'Adana dût être +rendu à la Porte à la mort du vice-roi, on manifeste une arrière-pensée +qui soulèvera une autre guerre. + +«J'aime à me persuader, monsieur le maréchal, que vos lumières pourront +éclairer les hommes d'État à qui la question turco-égyptienne ne serait +point assez familière, et leur faire comprendre que Son Altesse le +vice-roi ne pourrait accepter un arrangement qui, à l'époque de sa mort, +remettrait en question ce qu'il aurait obtenu pour sa famille. La +possession par la Porte du district d'Adana servirait admirablement +toute arrière-pensée, comme je l'ai déjà dit, et l'on doit éviter ces +conséquences. + +«J'ai l'honneur de vous renouveler, etc., etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +Voici maintenant ma réponse: + + +«Vienne, le 27 décembre 1839. + +«Monsieur, + +«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date +du 27 novembre. Je voudrais pouvoir vous annoncer des nouvelles +favorables et décisives pour les intérêts du vice-roi, mais tout est à +peu près stationnaire sur la question d'Orient, et les seuls changements +survenus semblent se borner à indiquer une tendance à une meilleure +harmonie entre les puissances. L'Angleterre seule renferme des éléments +hostiles à Méhémet-Ali; on ne peut ni comprendre l'aveuglement de sa +conduite ni les erreurs de sa politique; mais le fait n'existe pas +moins, on ne peut se le dissimuler. S'il n'y avait pas eu dans ce +cabinet une passion violente contre le vice-roi, depuis longtemps les +affaires d'Orient seraient terminées à la satisfaction de celui-ci, par +suite de l'active bienveillance et de l'intérêt sincère que lui porte le +gouvernement français, intérêt qu'il m'est agréable de penser que j'ai +contribué à développer et à rendre durable. + +«Le vice-roi est sans doute fort bien instruit de l'état des choses en +général, et peut-être ne lui apprendrai-je rien de nouveau à cet égard. +Cependant je lui dirai quelles sont mes croyances sur la marche +probable des événements. C'est à lui à suivre ensuite la politique qu'il +croira la plus convenable à ses intérêts. La France est donc l'amie +sincère de Méhémet-Ali; son gouvernement suit une politique qui est +d'accord avec les sympathies du pays. Le vice-roi peut et doit compter +de ce côté sur un appui moral constant et sur une intervention utile +toutes les fois que les circonstances en fourniront l'occasion; mais le +gouvernement français ne se brouillera pas avec l'Europe pour lui. + +«Il servira toujours ses intérêts quand il pourra le faire sans grand +inconvénient pour lui-même, et, dans aucun cas, ne lui sera contraire; +voilà les limites dans lesquelles il s'est placé, et dont il ne sortira +pas. Les puissances sont en voie de s'entendre pour l'occupation des +mers intérieures de Constantinople en cas d'événements majeurs qui +appelleraient les Russes dans cette ville. Jusqu'à présent, je vois une +harmonie plus en projet qu'en réalité, et plutôt une espérance qu'un +fait accompli; car il y a des difficultés de détail à résoudre qui me +paraissent compromettre le principe. Cependant on ne peut se refuser à +reconnaître, ainsi que je l'ai déjà dit, une tendance amicale et une +disposition à s'entendre. + +«Malgré les passions de l'Angleterre, il paraît qu'on a renoncé à toute +espèce de moyens d'action contre Méhémet-Ali, et que toutes les mesures +se réduiront au _statu quo_. Mais, d'un autre côté, il paraît bien +arrêté qu'on ne veut traiter avec lui qu'au moyen de sacrifices +considérables pour l'avenir. En excluant une partie de la Syrie de +l'hérédité, les puissances de l'Europe garantiraient à la famille de +Méhémet-Ali la possession de l'Égypte et de ses autres domaines. Dans le +cas contraire, et sans cette concession, elles laisseraient son sort +dans l'incertitude de l'avenir et soumis aux éventualités que le temps +peut faire naître. Cette double combinaison peut faire réfléchir le +vice-roi. Une garantie des puissances de l'Europe est, à coup sûr, un +avantage réel pour lui: elle place sa famille dans une position +exceptionnelle et la met hors de pair; mais il ne faut pas payer cet +avantage trop cher, et, quel que soit le prix qu'on doive y attacher, il +est à propos d'en reconnaître les effets. Avant tout, on doit voir, dans +la question de l'avenir, une chose de fait. C'est dans la force et une +puissance effective que les successeurs de Méhémet-Ali trouveront de +véritables garanties pour fonder leur sécurité; et, si la puissance +égyptienne se trouvait dépourvue d'une bonne armée et privée d'argent, +tandis que le sultan, étant parvenu à réunir et à organiser des moyens +d'action redoutables, essayerait de reconquérir l'Égypte, je doute que +les puissances de l'Europe missent une grande activité et une grande +énergie à protéger cet État au moment de succomber. Quelques démarches +insignifiantes et sans résultat les acquitteraient, à leurs yeux, de +leurs engagements, et les successeurs de Méhémet-Ali disparaîtraient de +la scène du monde. + +«Pour déterminer la conduite à tenir par Méhémet-Ali, _tout dépend, à +mes yeux, de l'état de ses moyens matériels et de ses ressources +intérieures_. S'il peut soutenir d'une manière indéfinie le _statu quo_ +je crois qu'il est dans ses intérêts de s'y conformer et de ne pas se +départir de la frontière qu'il demande, et qui est nécessaire à sa +sûreté. S'il est fort, quoique non reconnu, son existence sera plus +assurée que s'il était faible et placé sous la protection de l'Europe; +et puis mille circonstances peuvent intervenir et lui offrir des chances +favorables et faire désirer aux puissances d'en finir sur cette question +d'Orient, qui est toujours un motif d'inquiétude et d'agitation. Je +crois donc que le vice-roi doit accepter le _statu quo_, si quelques +motifs intérieurs ne le lui rendent pas trop à charge, et en même temps +ne rien négliger pour arriver à une transaction avec Constantinople; +car, une fois obtenue, les gouvernements de l'Europe seront trop heureux +de la ratifier pour assurer le repos de l'avenir et réparer ainsi la +faute qu'ils ont commise de se mêler intempestivement d'une question qui +ne les regardait pas: s'ils s'en étaient abstenus, depuis longtemps il +n'en serait plus question. + +«Voilà, monsieur, dans mon opinion, l'état des choses et la conduite à +tenir par le vice-roi. Je le regarde comme invulnérable. Il a pris une +bonne position, et les événements ne peuvent qu'amener des chances +favorables dont il saura profiter avec son habileté accoutumée. Il faut +attendre. Si j'apprends quelque chose qu'il lui soit utile de savoir, je +m'empresserai de vous en informer. Je vous renouvelle l'assurance de ne +jamais perdre une occasion de parler en sa faveur et de plaider +constamment ses intérêts avec la même chaleur. En me conduisant ainsi, +j'agirai dans ma conviction et trouverai un véritable plaisir à lui +prouver la sincère affection avec laquelle, etc., etc.» + + +«Alexandrie, le 16 janvier 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«Mon premier devoir, aussitôt reçue l'honorable dépêche dont il vous a +plu de me favoriser en date du 27 décembre dernier, a été d'en soumettre +une traduction exacte à Son Altesse le vice-roi, qui, ayant trouvé une +parfaite conformité d'idées avec celles que lui suggère sa position, +s'est plu à rendre hommage à l'attachement que vous lui témoignez en +disant: «M. le maréchal a fait abstraction de ce qui l'entoure pour se +placer un instant dans ma position; je lui en sais bon gré, car cela +prouve qu'il pense réellement à moi, qui suis sincèrement son ami.» + +«Rien ne gêne le gouvernement égyptien dans son intérieur; ses troupes +et ses employés sont presque soldés; les agents du gouvernement payés; +aucune dette arriérée à l'extérieur ou à l'intérieur, les recettes de +l'année passée faisant face à l'exercice courant, et au delà; les +recettes de cette année, plus abondantes que jamais pour l'année +prochaine. Aussi Son Altesse a-t-elle refusé les propositions d'emprunt +qui lui étaient adressées de la part des capitalistes français et de +celles de plusieurs banquiers puissants de Francfort-sur-Mein, pour ne +pas charger d'une dette son pays sans nécessité. La récolte des +céréales, déjà favorable l'année dernière, et dont les exportations +continuent, sera extrêmement plus abondante cette année-ci, et le pays +sera à son aise, quoi qu'il en soit du dehors. + +«Son Altesse le vice-roi s'étonne à bon droit qu'on veuille lui supposer +une ambition sans bornes et des vues sur Constantinople, tandis qu'il a +prouvé, après les affaires de Nézib et par son système de défense, +qu'il était loin d'avoir de pareilles intentions; car, s'il les avait +eues, il n'aurait pas manqué de profiter des circonstances. Cependant on +devrait facilement comprendre que celui qui a tant fait doit aspirer, +dans son âge avancé, à conserver seulement, à transmettre à ses +héritiers. + +«À part les conquêtes que Son Altesse a faites de ce pays insoumis à la +Porte, les services qu'il a rendus à Candie, en Morée, et ceux bien +autrement chers en Arabie pour reprendre et conserver à l'islamisme les +lieux saints, auraient mérité un témoignage éclatant du souverain envers +sa famille. En se défendant contre d'injustes attaques, ouvertes et +cachées, il s'est trouvé possesseur d'autres pays qui lui ont été +garantis sa vie durant. On le força de se défendre encore. Il pouvait +conquérir, bouleverser l'empire, et il s'en est bien gardé, parce que, +animé d'un esprit national, il a voulu épargner l'effusion du sang +précieux qu'il était intéressé à conserver pour rendre l'empire ottoman +fort et indépendant, quoiqu'il en eût menacé feu le sultan Mahmoud, +parce que, le premier de tous, il avait reconnu que l'intégrité de +l'empire était nécessaire à sa conservation. + +«Les déclarations des cabinets ne sont venues qu'après coup, comme leurs +forces ne se réunirent que trop tard pour s'opposer d'une manière +sérieuse à ce qu'il aurait pu entreprendre s'il avait jamais eu les +intentions qu'on lui prête. Il est impossible de ne pas croire +aujourd'hui à son union franche et loyale avec le sultan et à son désir +de l'assister dans la régénération de ses peuples. + +«Méhémet-Ali, ayant ce qu'il possède en hérédité (hormis Candie et sauf +les exceptions consenties à l'égard de l'Arabie dans sa note à la +Turquie, remise à M. le consul de France à la mi-décembre, et dont la +traduction est ci-jointe), sera fidèle vassal de son suzerain, qui +pourra compter sur son secours en paix comme en guerre; mais, si on veut +l'humilier et le punir de sa modération et de ses bonnes intentions, +l'état souffrant de la Turquie sera prolongé malgré lui; il attendra et +se maintiendra. La pensée d'attaquer ne trouve pas plus de place +aujourd'hui que dans les époques les plus favorables; il se défendra, +et, pour faire tout ce qui dépend de lui pour éviter la guerre et la +rendre moins longue si on l'y forçait absolument, il vient d'ordonner +que la ville d'Alexandrie fournira deux régiments de milice pour sa +défense avec les soldats de la marine. Toutes les troupes régulières +disponibles en Égypte, infanterie, cavalerie et artillerie, ainsi que +les troupes irrégulières et les cavaliers bédouins, sont réunis dans la +Basse-Égypte pour former un camp de quarante à cinquante mille hommes, +qui, en quelques heures, pourront se porter sur les points de la côte +menacés. + +«Les compagnies d'ouvriers de l'arsenal d'ici, de celui du Caire, des +différentes fabriques de l'Égypte, formeront un contingent de quelque +importance d'hommes robustes, dévoués et disciplinés. + +«Il est prescrit à Son Altesse Ibrahim-Pacha de se tenir constamment sur +le même système de défense. + +«Ces mesures ont été prises en conséquence de quelques rumeurs répandues +ici par des correspondants du dehors qu'une puissance maritime se +chargeait seule, et à défaut du concours des autres, d'employer des +mesures pour faire agréer des propositions inacceptables au vice-roi. + +«Il serait temps que ceux qui s'intéressent de coeur à la sûreté, à +l'intégrité et à la force de l'empire ottoman reconnussent enfin qu'on +peut amender une faute commise en agissant franchement: qu'agir contre +Méhémet-Ali n'aura d'autre effet, si l'on y parvient, que de rendre +toujours plus faible l'empire ottoman que l'on veut relever, parce qu'on +détruira ses meilleurs matériaux et on le laissera à la merci des +étrangers, surtout du plus puissant voisin; il serait temps qu'ils +reconnussent qu'ils travaillent précisément en opposition de principes +par eux-mêmes établis; qu'ils se persuadent que ce que l'on parviendrait +à arracher à Méhémet-Ali ne pourra jamais donner de la force au sultan, +tandis qu'en confirmant au premier ce qu'il possède, moyennant +l'hérédité, on est sûr d'avoir, par l'organisation de ce qui existe, une +bonne organisation de l'autre moitié de l'empire. Il pourra alors se +suffire à lui-même sans secours de protecteurs, et devenir en peu +d'années cette nation forte, intermédiaire, qui sera la sauvegarde de +l'Europe. + +«Méhémet-Ali a fait toutes les concessions compatibles avec sa position +pour obtenir l'hérédité; il ne lui reste plus qu'à déplorer de voir ses +bonnes intentions travesties ou sans croyance, et à se défendre s'il +était attaqué; sa longue carrière militaire lui en fait une loi, et, +s'il était écrit qu'il dût succomber, ce sera du moins au champ +d'honneur, après avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour régénérer +sa nation. + +«Daignez, monsieur le maréchal, agréer, etc. + +BOGHOS-JOUSSOUF. + + +NOTE REMISE DE LA PART DE MÉHÉMET-ALI AU CONSEIL DE FRANCE ET INCLUSE +DANS LA PRÉCÉDENTE LETTRE. + +«Méhémet-Ali ne peut jamais consentir à abandonner les pays qu'il +possède. On ne pourra les lui arracher que par la force, et il est +fermement résolu à user de tous les moyens qu'il a et qu'il aura à sa +disposition pour se les conserver si l'on vient l'attaquer. Il préfère, +s'il doit succomber, sacrifier toute sa famille et les siens plutôt que +de leur laisser un héritage, bien et dûment acquis, mutilé par une +lâcheté. Ce n'est pas un général qui peut capituler et se vendre après +une honorable résistance, c'est un homme qui a travaillé toute sa vie +pour l'avenir, et ne peut s'en dessaisir coûte que coûte.» + + +Je répondis en peu de mots à cette lettre. + + +«Vienne, le 30 janvier 1840. + +«Monsieur, + +«J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 16 janvier, et je me flatte de vous dire tout le plaisir +qu'elle m'a causé. Le vice-roi a pris une attitude digne de lui, digne +de ses antécédents, et dont le résultat, j'en ai la persuasion intime, +sera favorable à ses intérêts. J'ai éprouvé une véritable jouissance à +le voir répondre si complétement à l'idée que je me suis formée de son +habileté et de son caractère. Chaque jour on reconnaîtra davantage la +solidité de la base sur laquelle il s'est placé, et, pour mon compte, +je n'ai pas manqué de proclamer hautement mes convictions à cet égard. +Je regarde aussi comme certain que, malgré toutes les nouvelles dont +sont remplis les journaux, les négociations de Londres n'amèneront aucun +résultat qui lui soit contraire, et déjà divers indices prouvent +l'impossibilité de s'entendre. J'applaudis cependant beaucoup aux +mesures de prévoyance dont on s'occupe en Égypte et dont vous voulez +bien m'entretenir. Le temps récompensera de si nobles efforts, et +j'aurai bientôt, j'espère, à féliciter le vice-roi de ses succès. Il +faut seulement de la patience. Je suis avec une constante préoccupation +tout ce qui se passe chez vous et concerne Méhémet-Ali, et je ne perds +jamais l'occasion de chercher à lui être utile quand elle se présente. +Je vous demande, de votre côté, monsieur, de me tenir exactement au +courant de ce qui se passe en Égypte; vous me devez cette complaisance, +en raison de l'amitié que je porte au vice-roi. + +«Agréez, etc., etc.» + + +«Alexandrie, le 16 avril 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du +11 février, laquelle a beaucoup satisfait Son Altesse le vice-roi, mon +maître, vous me demandiez de vous tenir toujours au courant de ce qui se +passe chez nous. Dans le désir de pouvoir annoncer quelque chose de +nouveau, j'ai retardé ma réponse jusqu'à ce jour; différer davantage, ce +serait manquer aux égards qui vous sont dus, monsieur le maréchal, et +cependant, comme rien n'est survenu, il ne me reste rien, presque rien à +ajouter à la lettre écrite le 16 janvier dernier. + +«Son Altesse le vice-roi continue dans son système de modération et +attend qu'on lui rende justice; s'il continue ses armements, c'est +uniquement dans les vues d'une défense légitime. Son Altesse +Ibrahim-Pacha ne fera pas le moindre mouvement sans un ordre du +vice-roi, et cet ordre ne serait donné qu'en cas qu'on fût attaqué. Vous +avez eu, monsieur le maréchal, des entretiens très-fréquents et assez +intimes avec Son Altesse le vice-roi pour avoir pu connaître sa manière +de penser et sa loyauté; on affecte aujourd'hui de ne pas croire à ses +promesses, lorsqu'il donne au jour le jour une preuve convaincante d'y +être religieusement fidèle. Il attend, et sa demande malgré les +événements et les circonstances n'a jamais changé, l'hérédité pour sa +famille de ce qu'il possède et qu'on n'a pu lui ravir. Il proteste de +son obéissance, de son attachement à son souverain, au service duquel il +veut se dévouer pour relever sa nation avilie. Son grand tort n'est que +de penser que les étrangers seront toujours étrangers en Turquie, que +son organisation définitive ne peut s'obtenir que pas à pas, en +procédant du connu à l'inconnu, en employant les musulmans déjà +instruits à former ceux qui ne le sont pas, pour inspirer ensuite de +l'émulation aux uns et aux autres. Voilà son tort; il est grave, parce +qu'il contrarie les projets d'une puissance voisine; mais aussi tout le +monde ne peut pas avoir un seul et même intérêt; si celui du vice-roi +est conforme à la majorité, pourquoi l'éliminer? + +«Soyez bien convaincu, monsieur le maréchal, que Son Altesse le vice-roi +respectera toujours son souverain et n'ambitionne que de lui être utile, +qu'il n'a aucune difficulté à reconnaître les grandes puissances, ou +telle qui serait plus particulièrement indiquée, comme garant de ses +obligations. + +«Il suffit qu'on satisfasse à sa juste demande et qu'on se conduise à +son égard avec bonne foi. Je l'ai dit et je dois le répéter, Méhémet-Ali +ne commencera jamais les hostilités; mais il ne reculera pas devant la +guerre, de quelque part qu'elle vienne, et alors..... Dieu seul sait ce +qui pourra arriver. + +«J'ai à vous annoncer que l'enthousiasme gagne insensiblement la +population au Caire. Les cheiks de la mosquée El-Ahzar ont voulu être +eux-mêmes à la tête des milices qui se forment avec une grande rapidité; +les officiers égyptiens et étrangers s'étonnent du progrès que font +journellement ces milices dans le maniement des armes. + +«Agréez, monsieur le maréchal, etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +Je répondis la lettre suivante: + + +«Monsieur, + +«J'attendais de vos nouvelles avec impatience, mais n'étais nullement +étonné de n'en pas recevoir, vu le _statu quo_ qui subsiste partout. +J'admire sincèrement les fortes résolutions que le vice-roi a adoptées, +l'attitude qu'il a prise, et je crois fermement que cette marche le +mènera au résultat que ses justes droits lui font ambitionner. Je devine +cependant les embarras financiers qu'il peut éprouver; mais la force de +son caractère suffit pour les vaincre, et l'Égypte, d'ailleurs, est +certainement le pays du monde où l'on peut pendant plus longtemps faire +de grandes choses avec peu d'argent. Cette crise aura un terme; +l'opinion de l'Europe grandit chaque jour en faveur du vice-roi, et il +n'est pas aujourd'hui un bon esprit qui ne comprenne combien a été +intempestive une intervention où personne n'était d'accord ni sur le +but ni sur les moyens, et dont l'exécution offrait des questions +insolubles et des difficultés insurmontables. Les auteurs de cette +intervention ne se sont pas doutés qu'elle serait, comme il est arrivé, +plus à la charge de ceux qu'ils voulaient servir qu'à celui qu'ils +voulaient combattre, et qu'elle tendrait à affaiblir encore un empire +déjà si faible qu'ils voulaient ressusciter. Je pense donc que +Méhémet-Ali doit persévérer dans le système qu'il suit, mais redoubler +ses efforts pour arriver à traiter et à s'arranger directement avec la +Porte. Le jour où il y sera parvenu, les gouvernements de l'Europe se +trouveront soulagés d'un grand poids; et, joyeux d'un événement qui +assurera la paix, ils s'empresseront de garantir ce qui aura été fait +pour accroître les gages de la sécurité et du repos de l'avenir. Je +crois donc que le vice-roi ne doit négliger aucun moyen pour arriver à +ce résultat. Les Turcs éclairés de Constantinople doivent reconnaître +qu'il n'y a aucun bénéfice et aucune sécurité pour l'empire turc à +laisser au hasard de l'avenir et de la complication des intérêts de +plusieurs son sort et sa destinée; les exaltés religieux doivent être +mécontents de la politique suivie jusqu'à ce jour; ainsi le pacha doit +avoir des appuis et des auxiliaires dans sa nation, dent le nombre devra +augmenter chaque jour et ajouter l'influence de l'opinion à celle que +lui donnent déjà sa politique habile et les moyens dont il dispose. Le +triomphe de Méhémet-Ali et la consolidation de l'édifice politique qu'il +a créé correspondent aux calculs et aux prévisions de mon esprit et +satisferont aux sentiments que je lui porte. + +«Adieu, monsieur, etc., etc.» + + +«Alexandrie, le 16 juin 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«J'avais eu l'avantage de vous écrire en date du 16 avril, et la récente +lettre dont vous m'avez favorisé le 12 mai porte tous les caractères +d'une réponse à ma susdite. M'étant parvenue après que Son Altesse le +vice-roi s'était mis en voyage pour le Caire, j'ai rempli mes devoirs +par l'envoi d'une exacte traduction; mais j'ai dû, en même temps, +attendre un nouveau courrier avant que de prendre la plume pour la +correspondance que vous avez daigné autoriser; l'absence de Son Altesse +et le manque de nouvelles de quelque intérêt m'y obligeaient. + +«Je suis heureux, monsieur le maréchal, de pouvoir vous annoncer que, +par suite de la récente destitution de Khosrew-Pacha, la principale +pierre d'achoppement étant levée, Son Altesse le vice-roi, suivant les +impulsions plus d'une fois manifestées et toujours méconnues, a saisi la +circonstance de la naissance d'une princesse, fille du sultan, pour +donner à son suzerain un témoignage public et officiel de son respect et +de son dévouement. En conséquence, aujourd'hui même, par bateau à vapeur +exprès, Son Excellence Samy-Bey, général et premier aide de camp de Son +Altesse le vice-roi, est parti pour Constantinople, porteur d'une lettre +de félicitations analogue à la circonstance, et spécialement chargé +d'exprimer à Sa Hautesse les assurances de toute sa soumission comme +fidèle vassal, ainsi que de son désir de coopérer au bien de l'empire +par tous les moyens à sa disposition. Son Excellence Samy-Bey a +l'autorisation d'appuyer, par des témoignages de fait, les assurances +dont il est porteur, parce que, dans la position actuelle des choses, +ces preuves feront foi entière des sentiments obséquieux de Méhémet-Ali, +et ne peuvent être attribués ni à la faiblesse ni à la contrainte. + +Le vice-roi doit espérer que sa noble conduite ne sera pas méconnue et +qu'elle portera ses fruits. + +«Veuillez agréer, monsieur le maréchal, etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +Voici ma réponse: + + +«Monsieur, + +«Je n'ai pas eu l'honneur de répondre à votre dernière lettre et de vous +écrire par le dernier paquebot, parce que je n'avais à vous mander rien +d'intéressant. J'attendais avec une confiance extrême le succès de la +mission de Samy-Bey à Constantinople pour faire mon compliment bien +sincère au vice-roi; car je m'identifie de coeur avec lui, et désire +ardemment de voir terminer cette pénible affaire qui compromet le repos +de l'Europe et du monde; mais je vois le temps s'écouler sans amener le +résultat que j'attendais, et en même temps les révoltes de Syrie, qui +retentissent beaucoup et dont on exagère peut-être l'importance, donnent +du crédit aux ennemis de Méhémet-Ali, leur fournissent des arguments et +raniment leurs espérances. + +«Tout semblait devoir marcher rapidement à une solution favorable, quand +les bruits des insurrections du Liban ont tout suspendu et rendu tout +incertain. Pour ma part, j'en ai éprouvé un véritable chagrin, et je +suis persuadé encore que le vice-roi, par sa vigueur et sa résolution, +d'un côté, et la modération qu'il apportera ensuite, trouvera le moyen +de tout terminer dans ces parages. S'il obtient ce résultat promptement, +il avancera beaucoup la solution de la question principale. Dans tous +les cas, je suis convaincu que le vice-roi ne manquera pas à sa destinée +et sera à la hauteur des événements qui peuvent survenir. + +«Je rencontre souvent M. le consul de Danemark à Alexandrie, qui +s'occupe avec zèle des intérêts de l'Égypte et me semble très-dévoué au +vice-roi. Je trouve du plaisir à causer avec quelqu'un dont les opinions +sont aussi en harmonie avec les miennes. Il voulait partir pour +Alexandrie; je l'ai engagé à rester encore, parce que je crois sa +présence utile aux intérêts du pacha. + +«Veuillez agréer, monsieur, etc., etc.» + + +Boghos-Bey me répondit: + + +«Alexandrie, le 16 juillet 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«Les journaux et les salons de l'Europe ont sans doute fait retentir aux +oreilles des personnes marquantes que des troubles existaient en Syrie, +à la montagne du Liban; car il importait à ceux qui voulaient arracher +cette province à sa domination actuelle de faire exécuter un mouvement +qui pût donner crédit à leurs présages diplomatiques et les établir sur +le trépied de prophètes. + +«Le mouvement a eu lieu, en effet; mais, comme il devait essentiellement +tenir de l'essence de sa création étrangère, il ne put jamais prendre +naissance dans le pays; il n'a eu aucune base fixe, aucun but avoué, +aucun chef de marque. De pauvres montagnards ont été trompés; leurs yeux +n'ont pu se dessiller qu'au moment où le gouvernement égyptien s'est vu +dans la nécessité de prouver que, s'il leur avait accordé du temps pour +se reconnaître, c'était l'effet de la magnanimité de notre vice-roi (qui +veut le repentir du coupable plutôt que sa destruction) et non de la +faiblesse. + +«Sans faire le moindre déplacement dans les cantonnements des troupes en +Syrie, et en écrivant à son fils Ibrahim-Pacha qu'il en faisait son +affaire, Méhémet-Ali a réuni à Beyrouth, Saïda et Balbeck un nombre plus +que suffisant de troupes pour réduire les insurgés, quand même ils +auraient opposé une opiniâtre résistance. Son Altesse Abbas-Pacha fut +envoyé d'Égypte pour commander en chef les opérations. + +«Vous comprendrez, monsieur le maréchal, que, ces dispositions achevées, +tout devait se terminer sans autre délai. On signifia aux chefs +insurgés, gens de nulle valeur, de mettre bas les armes; ils firent +sentir qu'ils se rendraient si on leur assurait des avantages +personnels. Une pareille proposition faisait sentir que le mouvement +insurrectionnel demeurait toujours factice et n'avait point de racine +dans la population; mais il aurait été honteux de l'accepter, et, après +avoir signifié le refus, on en vint aux armes. + +«Cette démonstration fit évanouir tous les projets conçus sur l'opinion +d'une faiblesse qui n'existait que dans des cerveaux malades; on +s'empressa de livrer les armes et d'implorer le pardon. + +«Je renouvelle, monsieur le maréchal, etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +«Alexandrie, le 27 août 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«J'ai eu l'honneur de recevoir et de soumettre à Son Altesse le vice-roi +la lettre que vous avez bien voulu m'adresser le 25 juillet dernier. Son +Altesse, qui apprécie en tout temps vos bons conseils, a remarqué avec +plaisir une coïncidence nouvelle dans les idées; les troubles de la +Syrie ont été apaisés par la vigueur de sa résolution, accompagnée et +suivie de sa modération. Aussitôt que les Maronites ont quitté la partie +et remis leurs armes, la montagne du Liban a été évacuée par les +troupes, afin de prévenir les excès auxquels leur présence aurait pu +donner lieu; les chefs mêmes des révoltés ont obtenu la vie sauve et ont +été expédiés au Sennaar. + +«Il a été fort malheureux que les cabinets de l'Europe, très-mal +renseignés depuis quelque temps par leurs agents officiels, aient pu +croire que de pareils troubles, dans une province comme la Syrie, +pussent se changer en insurrection générale. Aucun motif de plaintes +sérieux n'avait été donné, et ceux qui ont forgé des griefs pour remuer +les masses ne sont parvenus à séduire qu'un petit nombre; les faits +l'ont prouvé à l'évidence. Ces troubles mêmes auraient été plus tôt +étouffés si Son Altesse le vice-roi n'avait pas ordonné à Son Altesse +Ibrahim-Pacha de ne point s'en inquiéter, qu'il en ferait son affaire. + +«Cela est d'autant plus malheureux, qu'il a pu faire prendre avec une +précipitation que rien ne saurait justifier, et presque _ab irato_, une +décision à Londres, criante d'injustice contre Son Altesse le vice-roi, +et tellement criante, qu'elle a été repoussée à Constantinople même +parmi les ennemis de Méhémet-Ali; mais les personnes dirigeantes n'ont +d'autre planche de salut que l'importance que leur donnent la question +actuelle et l'appui de l'étranger. + +«Rifaat-Bey, commissaire de la Porte, a notifié cette décision à +Méhémet-Ali, le 16 août. Son Altesse lui a exprimé combien il était +peiné de voir que le sultan, qui lui avait fait concevoir, depuis son +avènement au trône, les meilleures espérances d'un arrangement direct +plus ou moins éloigné, et toujours basé sur le dévouement de Méhémet-Ali +à sa personne et au bien de sa nation, voulût s'appuyer sur une décision +prise à l'étranger sur des pièces fausses ou erronées; qu'elle croyait, +d'après cette tournure des affaires, devoir s'en remettre à la médiation +de la France, mieux instruite et plus désintéressée dans la question; +qu'elle n'attaquerait pas en attendant, ne voulant point se prévaloir +des circonstances, mais qu'elle se tiendrait en mesure de repousser la +force par la force. + +«Les quatre consuls généraux ont ensuite adressé à Son Altesse leurs +réflexions sur la nécessité de se soumettre à la décision émanée; et, +comme le vice-roi en a témoigné le désir, ces réflexions furent remises +par écrit, escortées d'une lettre d'accompagnement. Hier 26, Rifaat-Bey, +avec les quatre consuls généraux qui seuls ont empêché son retour à +Constantinople, depuis la réponse qui lui a été donnée, s'est présenté +de nouveau à Son Altesse le vice-roi, espérant sans doute que son +opinion se serait modifiée depuis l'arrivée de la presque totalité de +l'escadre anglaise sur notre rade, avec l'amiral Stafford et deux +frégates autrichiennes. Son Altesse se contenta de lui dire «Dieu seul +prend et distribue les empires.» Le consul anglais voulant répliquer, le +vice-roi dit alors: «Tout est inutile, car je n'ai rien d'autre à +ajouter.» + +«Notre côte est garnie de batteries, pour empêcher un coup de main. Il y +a assez de troupes pour repousser un débarquement; d'autres sont en +marche et arriveront demain probablement. Les vaisseaux sont embossés +sur deux lignes, dans le port, près des passages, et quatre d'entre eux +défendront spécialement l'arsenal et le bassin où l'on a placé les +autres navires moindres, préparés pour être coulés bas dans le cas +d'urgence. La grande passe du port a été fermée avec des caissons +remplis de lest; de sorte que les seuls bâtiments avec très-peu de +tirant d'eau pourront entrer dans le port vieux. + +«Les provenances du dehors sont, par les pilotes, conduites dans le port +neuf, où les navires marchands débarqueront; ils ne passeront dans le +port vieux qu'après s'être assurés par la visite qu'ils sont vides, +prêts à charger, et n'ayant pas de matières inflammables. + +«Je ne finirais pas si je vous détaillais toutes les mesures qui ont été +prises, ou qui se prennent par précaution. + +«La Syrie est complétement tranquille. Les propositions que le +commandant Napier a faites à Son Excellence Abbas-Pacha, le 14 août +(deux jours avant la notification de la décision de Londres à +Méhémet-Ali), ont été repoussées; il en a été de même des ouvertures +faites à Hassan-Pacha, général de division des troupes de +Constantinople. + +«L'émir Bechir a assuré le vice-roi de toute sa fidélité et du désir de +la Montagne, qui ne veut ni étrangers ni insurrection. + +«Des corps de troupes nombreux gardent toutes les côtes de la Syrie, et +les vaisseaux anglais ne pourront, en dernière hypothèse, jamais +commander au delà de la portée de leurs canons. + +«Son Altesse Méhémet-Ali a bon espoir que l'on saura enfin la vérité en +Europe, et qu'on reconnaîtra combien l'on a été trompé sur la portée de +la prétendue révolte de la Syrie. Que si on s'est fourvoyé une seconde +fois, le 15 juillet, à Londres, comme on s'est fourvoyé à Constantinople +en réclamant la demande d'intervention, il y aura toujours moyen (à +moins qu'on ait des raisons pour soulever une guerre générale) de +conseiller au sultan d'user de sa munificence, et, en faisant un acte de +souverain favorable à Méhémet-Ali, rendre à la Turquie sa force et à +l'Europe le repos. + +«Je suis, etc., etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +Ma réponse était conçue en ces termes: + + +«Monsieur, + +«Mon retour tardif à Vienne m'a empêché de répondre par le paquebot +dernier à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 +août, et en même temps de vous entretenir de la mesure insensée prise à +Constantinople contre le vice-roi. Vous imaginez sans peine la sensation +que j'en ai ressentie; mais ce que je regrette de ne vous avoir pas dit +plus tôt, c'est que cet acte, qui a eu une désapprobation universelle, a +mécontenté de la manière la plus vive le prince de Metternich, et que +l'internonce autrichien, qui y a concouru, a été l'objet de son blâme le +plus sévère. Cet événement, jugé partout en Europe de la même manière, +accélérera je l'espère la fin d'une crise dont tout le monde souffre, et +servira probablement les intérêts du vice-roi, au lieu de leur être +contraire. L'attitude qu'il a prise et qu'il conserve, les concessions +qu'il a faites en dernier lieu, et qui paraissent suffisantes à tout ce +qui n'est pas aveuglé par la passion, sont des motifs de croire que tout +s'arrangera bientôt. C'est un voeu que je forme ardemment; personne ne +s'en réjouit davantage, comme personne plus que moi n'admire plus +sincèrement la dignité et la raison qui ont constamment présidé aux +résolutions du vice-roi. + +«Veuillez, etc., etc.» + + +«Alexandrie, le 16 septembre 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«J'ai eu l'honneur de vous adresser ma dernière lettre sous date du 27 +août dernier; et, sans en attendre la réponse, je suis l'engagement pris +avec vous, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant de ce qui se +passe dans nos contrées. + +«Son Altesse le vice-roi a fait appeler les quatre consuls généraux, +quelques jours avant l'expiration du dernier terme, et leur a déclaré +qu'il acceptait la disposition du traité de Londres quant à l'hérédité +de l'Égypte, etc.; mais que son intention était, en fidèle vassal, de +représenter à son souverain ses services passés, et d'obtenir de lui et +de l'équité de ses augustes alliés une plus large part en ce qui +concerne la Syrie. Sa dépêche fut envoyée à Constantinople, d'où elle +aura été communiquée aux principales cours d'Europe. + +«Lorsque le terme expira effectivement, Son Altesse le vice-roi étant +indisposée, elle délégua Son Excellence Samy-Bey pour recevoir les +commissaires de la Porte et MM. les consuls généraux. Cette séance +ratifia officiellement ce qui avait déjà été dit et proposé dans la +première. + +«Rifaat-Bey partit alors pour Constantinople. Par cette conduite, Son +Altesse, qui est bien décidée à résister à l'injustice et à ne céder +qu'aux armes ce qu'il doit à ses armes, a voulu prouver qu'il aime à +tenir de son souverain cette faveur et ne veut nullement empiéter sur +ses droits; mais, d'un autre côté, si la politique passionnée des +étrangers ne reconnaissait pas qu'il ouvre une dernière porte pour la +pacification de l'Orient, qu'il ne peut aller plus loin; si on avait des +arrière-pensées contre l'existence de l'empire et qu'on voulût sa +destruction en commençant par lui tirer le peu de sang qui reste dans +ses veines, alors, dis-je, le devoir de Son Altesse se trouvera tracé. + +«Méhémet-Ali, obligé, forcé de lutter, soit pour son existence, soit +pour sauver l'empire, n'aurait plus de ménagement à garder. Il sait bien +qu'en dépit de tous les efforts rien de sérieux ne peut être tenté +contre lui qu'au printemps prochain; et, à moins que tout sentiment de +justice, à moins qu'il y ait dans tous les cabinets, chez toutes les +nations intéressées à la tranquillité de l'Orient, un éblouissement dont +on ne saurait se rendre compte, il ne sera pas seul dans la lutte. +L'histoire n'aura pas à dire que toutes les nations policées se sont +coalisées pour étouffer la civilisation renaissant en Orient par +l'Égypte, qui avait été son premier berceau. + +«J'ai dit étouffer la civilisation renaissante, parce qu'il est +inévitable que les pachas de la Porte se borneraient à des +démonstrations, comme l'on fait à Constantinople, et que Méhémet-Ali et +sa dynastie peuvent seuls donner le complément aux institutions solides +implantées sur ce sol. + +«Je déplore toujours que le cabinet autrichien, ami réellement de la +Turquie, se soit laissé entraîner par je ne sais quelle illusion ou +quelle nécessité. On s'accorde à dire que Son Altesse le prince de +Metternich avait énoncé une opinion contraire: en effet, le plus habile +diplomate de notre siècle devait mieux apprécier les choses qu'il ne l'a +fait. + +«La sollicitude, ou, pour mieux dire, la passion que les agents anglais +déploient en cette circonstance, prouve qu'il y a un but à eux +particulier. M. le colonel Hodges cherche à donner de la gravité aux +moindres événements pour forcer la patience du vice-roi à se lasser; +mais Son Altesse n'est pas seulement un guerrier heureux, on doit le +voir. Je prends la liberté de vous adresser, monsieur le maréchal, les +pièces relatives à une dernière affaire dont les journaux s'empareront +sans doute. Il est juste que vous sachiez qu'une barque du pays, ou tout +autre transport par eau ou par terre, qui voudra abusivement arborer +pavillon anglais pour faire des actes illicites, pourra le faire en +toute sécurité, sauf, dans le cas contraire, à entendre signifier que le +pavillon anglais est insulté pour être obligé de se rendre à la Douane; +je dis signifier, car aucun raisonnement n'est plus admis. + +«Est-ce que les quatre puissances alliées ont jamais entendu faire les +affaires particulières de l'une d'elles, tout en annonçant vouloir +pacifier l'Orient? Cela n'est pas croyable; mais il n'est pas moins +vrai, par le fait, qu'une d'elles agit activement et seule. + +«Daignez agréer, monsieur le maréchal, etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +«Alexandrie, le 6 novembre 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«Le prix que Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, attache à +votre bienveillante amitié et à vos conseils lui a fait recevoir avec +beaucoup de satisfaction la lettre dont vous m'avez honoré, monsieur le +maréchal, en date du 3 octobre. Son Altesse m'a chargé de vous en +présenter ses remercîments et de vous répéter qu'elle désire beaucoup +que vous puissiez, dans vos moments de loisir, donner suite à votre +correspondance. + +«Des nouvelles peu favorables concernant la Syrie doivent être en ce +moment répandues dans le public. Vous m'avez imposé le devoir, monsieur +le maréchal, de vous tenir au courant des événements; je le remplirai +fidèlement. + +«Vous ne devez pas ignorer les dissidences qui se sont manifestées +depuis des siècles entre les chefs et les sectes du Liban. Ces +dissidences, dont le germe n'a pu être entièrement détruit par le court +espace de temps écoulé depuis que la Syrie entière se trouvait sous la +domination de l'Égypte, ont été exploitées, je ne vous dirai pas au +profit de qui, mais au détriment de la tranquillité locale. + +«L'émeute venait d'y être comprimée, et Son Altesse traitait avec +humanité et avec clémence les chefs des troubles; j'en donnai avis au +corps consulaire le 15 juillet, et le même jour on signait à Londres une +convention qui déclarait Méhémet-Ali incapable de gouverner la Syrie. + +«Vers les premiers jours d'août parurent les vaisseaux anglais devant +Beyrouth; le 14, devant Alexandrie. Je ne vous détaillerai point ce qui +a été dit ou fait, car cela est déjà du domaine public; mais ce qu'il +m'importe de vous faire bien remarquer, monsieur le maréchal, c'est +qu'il y avait à défendre une côte syrienne de cent vingt-cinq lieues de +longueur, dépourvue d'ouvrages propres à résister aux batteries de +plusieurs vaisseaux (et on en a employé dix, sans compter les frégates, +corvettes, et six à huit bateaux à vapeur de grande force); il était +donc impossible de résister sur la plage à toute démonstration sérieuse +sans exposer des soldats en pure perte, comme il était impossible de +refouler les troupes débarquées, qui se tenaient sous la protection des +batteries des vaisseaux. Successivement donc il a fallu abandonner +plusieurs points de la côte, et alors les montagnards, en dissidence +avec l'émir Bechir, ont pu recevoir des armes et de l'argent, ce qu'ils +ne refusent jamais pour se rendre forts et indépendants chez eux. Son +Altesse Ibrahim-Pacha, voulant ramener ceux-ci par la douceur, leur fit +demander le motif de leur mécontentement. Ils répondirent qu'ils +n'avaient pas de griefs contre le gouvernement égyptien, mais qu'ils +étaient vexés et pillés par l'émir Bechir, que ce gouvernement +soutenait; alors Son Altesse Ibrahim-Pacha fit publier par toute la +montagne que dorénavant l'émir Bechir n'avait plus à recevoir aucun +impôt. Ce dernier, voyant que les partis qui lui étaient contraires +étaient armés par les Anglais, et que son influence avait reçu un échec +de la part du gouvernement égyptien, jugea que sa position n'était plus +tenable, se rendit au camp des Anglais et fit sa soumission avec cent +vingt personnes de sa suite. Ils ont tous été embarqués pour Malte. + +«Un nouvel émir Bechir, hostile au gouvernement égyptien, a été nommé, +et toute la montagne se trouve dans l'anarchie la plus complète. Son +Altesse Ibrahim-Pacha a dû juger convenable de ne pas laisser ses +troupes dans un lieu où elles n'auraient pu être d'aucune utilité; une +retraite fut opérée derrière le Liban, se rapprochant des plaines, et +dans celle-ci, comme dans les mouvements antérieurs, par l'effet de la +séduction comme par celui des traînards, on compte de cinq à six mille +hommes qui se trouvent passés à l'ennemi, et avec eux un drapeau de +régiment. + +«Les montagnards ne sont guère disposés à quitter leurs positions pour +se battre les uns contre les autres; ils se bornent à intercepter les +communications et à piller tout ce qu'ils trouvent, amis ou ennemis. Nos +courriers ne peuvent passer sans escortes considérables. + +«Je doute que les Anglais puissent être satisfaits de leur oeuvre, et +surtout que le sultan puisse jamais reprendre la domination de la +montagne par ses propres moyens, à moins qu'il ne se contente d'une +illusion. Voilà comme on rétablit l'intégrité de l'empire ottoman. + +«Son Altesse Ibrahim-Pacha, ayant avec lui Son Excellence Soliman-Pacha +et vingt-cinq mille hommes de troupes, devait en recevoir quinze mille +de l'armée du Taurus, qui a ordre de ne pas quitter ses cantonnements; +il se trouvera donc avec un effectif de quarante mille hommes. On va +envoyer du Caire, à sa rencontre, six régiments, tant cavalerie +qu'infanterie, pour faire diversion et rouvrir les communications; ils +sont sous les ordres de Leurs Excellences Achmet-Pacha et Ibrahim-Pacha +jeune, tous deux neveux du vice-roi, lesquels étaient employés à la +guerre d'Arabie; avec eux, un corps nombreux de Bédouins pour +avant-garde et flanqueurs. + +«Il reste à voir à présent si les troupes débarquées en Syrie, quoique +ayant des officiers anglais à leur tête, voudront bien en venir à une +affaire, car on ne peut pas dire qu'il y ait eu d'engagement jusqu'à +présent. Si on a jeté l'anarchie dans le Liban, on n'a pas conquis la +Syrie pour cela, et les nouvelles que l'on envoie de Syrie à +Constantinople, d'où elles se répandent dans les journaux européens, +quoique forgées pour donner du contentement au sultan et de l'impulsion +aux sujets de la Porte, ne sont pas moins accompagnées de +très-puissantes demandes d'argent et de troupes. Son Altesse le +vice-roi, toujours avec son sang-froid ordinaire, n'envisage pas encore +comme arrivé le moment d'employer des moyens extraordinaires. Elle est +fort persuadée qu'on éclairera le sultan, et ne veut se prêter à rien +qui puisse troubler son empire ou faire chanceler son intégrité. + +«J'ai l'honneur de vous réitérer, etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +«Alexandrie, le 6 novembre 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«Honoré par la bonté de Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, qui +me permet d'assister quelquefois à ses conseils et d'y exprimer +librement mon opinion, je prends la liberté, monsieur le maréchal, de +vous adresser cette lettre particulière, où je viens réclamer le +concours de vos lumières pour agir et parler en temps et lieu dans les +vrais intérêts de celui que vous appelez votre ami et que je révère +comme mon maître et bienfaiteur, de celui auquel j'ai voué toute mon +existence, comme un faible acquit de toutes les obligations que sa +confiance m'impose. + +«Vous avez parcouru l'Orient, monsieur le maréchal, et avez pu juger de +ce qui existe, de ce qui peut former l'intégrité de l'empire ottoman; +vous avez connaissance pleine et entière des débats qui ont eu lieu dans +la question actuelle, et des sentiments élevés de Son Altesse le +vice-roi; vous avez dans votre dernière lettre approuvé la dignité et +la raison qui ont présidé aux résolutions prises dans des circonstances +difficiles. Vous n'ignorez pas que Son Altesse aurait désiré en appeler +à la médiation de toutes les puissances qui doivent chercher le maintien +de la paix, et que la France seule, étant exclue de la convention du 15 +juillet, se trouvait nécessairement la seule des hautes puissances à qui +la médiation fût échue, et avec d'autant plus de raison, qu'elle avait +toujours donné des conseils pacifiques, malgré son abstention de +concourir aux mesures proposées et ensuite adoptées contre l'Égypte. + +«Néanmoins, ayant toujours considéré la mission Brunow sous un point de +vue où la question égyptienne n'était que secondaire, j'ai dû concevoir +l'espérance que d'autres cabinets ne seraient pas aussi hostiles à +Méhémet-Ali que celui de Londres, quoique possiblement poussés par des +rapports haineux. La haute sagesse de Son Altesse le prince de +Metternich m'a toujours fait croire qu'elle n'a pas accédé de plein gré +à ladite convention, et qu'elle profiterait des nouvelles circonstances +pour rétablir l'équilibre que d'autres circonstances l'avaient forcé +d'abandonner. + +«En cela la conduite de Méhémet-Ali servira admirablement ceux qui +chercheront à lui faire rendre justice. La Prusse, selon toutes les +apparences, suivra les impulsions du chef de la diplomatie européenne +et marchera avec l'Autriche. La France, quoi qu'on en dise et qu'on +imprime, vu l'état des partis qu'elle a dans son sein et les progrès de +son industrie, n'entrerait dans une guerre que forcée par _une nécessité +absolue et pour son compte_. Ainsi je compte déjà trois cabinets sur +cinq enclins à la paix. + +«Restent les deux antagonistes, aujourd'hui alliés, entre lesquels les +autres auront de la peine à maintenir la balance. La Russie, par sa +force et son voisinage, exercera toujours une grande influence sur +l'empire ottoman. Cette influence lui est aujourd'hui disputée et +presque enlevée par l'Angleterre, qui, étant trop éloignée, cherche à +prendre des _positions rapprochées_, aux dépens du sultan qu'elle entend +protéger et au détriment des tiers. Quelles qu'en soient les suites, +l'Égypte ne devrait pas compter la Russie au nombre de ses ennemis. +Cette idée se trouve renforcée lorsque je jette les yeux sur une dépêche +que la chancellerie impériale a adressée à M. le comte de Médem, consul +général russe en Égypte, le 21 juin 1839, signée par M. le comte de +Nesselrode. Son Altesse le vice-roi ne s'est en rien écarté de la +volonté de Sa Majesté l'empereur Nicolas, relatée mot à mot dans la +susdite dépêche. Il peut donc espérer que la Russie ne lui sera plus +ennemie, comme elle ne chercherait à lui faire aucun mal tant qu'il se +bornera à défendre ce qu'il possédait du consentement de son souverain. + +«Cependant il devient inexplicable aujourd'hui que la Russie, qui n'a +aucun grief à opposer à Méhémet-Ali, veuille, par son consentement et au +besoin par ses forces, concourir à l'abaissement du même Méhémet-Ali et +lui enlever la Syrie et le pachalick ou le district d'Adana, qu'il +possédait déjà du consentement de son souverain, et cela lorsque +Méhémet-Ali n'a point tiré parti de sa position heureuse, après Nézib, +pour accélérer la fin du différend, précisément par respect pour les +puissances et d'après leurs assurances bienveillantes. + +«Monsieur le maréchal, permettez-moi, ainsi que je l'ai dit, d'invoquer +vos propres lumières et les liaisons que votre éclatant mérite vous a +procurées avec des personnes augustes, pour avoir en détail, par les +faits comme par le raisonnement, votre opinion sur la conduite du +cabinet de Saint-Pétersbourg et sur ses intentions envers Méhémet-Ali et +sa famille. + +«Vous me rendrez un grand service, monsieur le maréchal, en m'aidant à +fixer mes idées sur ce point important, et vous me faciliterez les +moyens de me rendre utile à mon auguste maître. + +«Je vous prie, en attendant, d'excuser le trop de liberté dont je fais +usage en cette occasion; vous m'y avez encouragé et ne saurez me blâmer +à présent; daignez recevoir enfin l'expression du respect et du +dévouement avec lesquels, etc., etc.» + + +Je lui répondis la lettre suivante: + + +25 novembre 1840. + +«Monsieur, + +«Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des +souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met à mon amitié. Elle est +sincère et me cause en ce moment de véritables chagrins par suite des +événements funestes qui se succèdent en Syrie, événements hors de tous +les calculs et de toutes les prévisions. Je plains sincèrement +Méhémet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il éprouve que des +circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une armée +désorganisée au point où paraît l'être l'armée égyptienne, tant sous le +rapport moral que sous le rapport matériel. Cette armée, dont les succès +sont encore dans tous les souvenirs, a donc été bien abandonnée pour +être devenue en si peu de temps si différente de ce qu'elle était et de +ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus affligé de ce qui se passe, +que ces événements diminuent l'intérêt que les amis du pacha lui +portaient en Europe et leur ferment la bouche. À mon avis, le vice-roi +n'a rien de mieux à faire aujourd'hui que d'en finir promptement et +d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignité de +son caractère ne peut être compromise, puisqu'il a cédé à la force +irrésistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas +dépasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos +mains, il faut éviter tout ce qui peut en accélérer la destruction. + +«Il me serait difficile de vous répondre avec détail, vu le peu de +sûreté de la correspondance, sur les questions que vous m'adressez dans +votre lettre particulière; mais ce que je peux vous dire ici, c'est que, +dans mon opinion, le changement de politique survenu dans la conduite de +quelques puissances à l'égard de Méhémet-Ali ne vient pas de sentiments +qui lui sont contraires, mais de circonstances qui lui sont étrangères. +En un mot, il n'est pas le but, mais l'occasion d'une nouvelle politique +suivie par elles; et j'ajouterai que je ne doute cependant pas qu'elles +ne désirent sincèrement la conservation de Méhémet-Ali et de sa famille +en Égypte. Les dernières décisions de la conférence de Londres, résultat +de leur influence, en sont une preuve irrécusable. Mais elles désirent +aussi que Méhémet-Ali se prête à arrêter promptement un torrent qui +semble vouloir le renverser.» + + +«Alexandrie, le 26 décembre 1840. + +«Monsieur le maréchal, + +«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 novembre +dernier est venue confirmer entièrement nos idées dans les suppositions +qui motivèrent les questions du 6 novembre, et, dans ces sentiments, Son +Altesse le vice-roi se conduisait tout à fait dans la ligne des conseils +que renferme votre susdite, parvenue ici le 15 courant. Des avis +indirects annoncent qu'on se disposait à envoyer de Constantinople un +personnage distingué à Alexandrie; ainsi nous ignorons la décision qui +sera prise et sommes dans l'attente. De notre côté, il ne reste plus +rien à faire. Son Altesse le vice-roi me charge de vous présenter, etc., +etc. + +«BOGHOS-JOUSSOUF.» + + +Voici ma réponse à la précédente: + + +«Vienne, le 23 janvier 1841. + +«Monsieur, + +«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez +bien voulu m'écrire le 26 du mois dernier. Vous imaginez la part sincère +que j'ai prise aux malheurs qui ont affligé le vice-roi, en même temps +que j'ai admiré sa sagesse et sa prudence. Un homme d'un esprit aussi +supérieur sait toujours se soumettre à l'empire de la nécessité. J'ai +donc éprouvé une véritable satisfaction de le voir, en dernier lieu, se +décider à prendre un parti que je regardais comme un moyen de salut pour +lui. Je ne puis pas vous dire combien les intrigues dont Constantinople +est le théâtre me causent d'humeur et d'ennuis. Cependant, l'Angleterre +exceptée, je crois pouvoir vous assurer que les dispositions des autres +puissances sont bienveillantes pour Méhémet-Ali et sincères dans leurs +rapports avec lui. Je ne doute donc pas que l'on s'accorde à le faire +investir enfin de l'hérédité qui lui a été promise. Je m'en réjouirai +sincèrement, et fais des voeux pour qu'une fois le calme revenu, un +ordre régulier établi et la paix assurée, le vice-roi s'occupe à réparer +les maux que de longs efforts et de grands sacrifices ont fait éprouver +à l'Égypte. Cette illustre contrée mérite de jouir d'un bien-être qui +assure l'établissement fondé par Méhémet-Ali. + +«Je suis reconnaissant du prix que le vice-roi attache à mes conseils; +les circonstances me faisant croire qu'il est opportun de lui en +adresser, je le fais avec empressement, comme je saisirai toujours avec +plaisir l'occasion de lui être utile. Ainsi mon affection pour lui ne +cessera jamais d'être la même. + +«Veuillez agréer, etc., etc.» + + +«Alexandrie, le 6 avril 1841. + +«Monsieur le maréchal, + +«J'aurais désiré, en reprenant la plume pour vous écrire, pouvoir vous +annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette Égypte à laquelle +vous prenez tant d'intérêt. Ce désir a été cause du retard que j'ai mis +à vous accuser réception de votre honorée missive du 23 janvier dernier. +Je ne m'arrêterai point à vous détailler le hatti-schériff que l'on a +envoyé à Son Altesse Méhémet-Ali, ni la manière avec laquelle il a été +reçu. Toute l'Europe en est informée aujourd'hui, et vous avez dû sentir +l'impossibilité d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien +que la réserve mise en les repoussant. + +«Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-même, des +hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du +bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictées ou conseillées par +quelques puissances étrangères, à part le blâme sévère qui tombe sur les +ministres ottomans, elles doivent éveiller l'attention des autres +puissances européennes sur le but et le moyen qui tendent également à la +destruction, et les obliger à se demander: À qui le profit? à qui le +dommage? + +«Beaucoup de personnes impartiales désireraient qu'une occasion pût se +présenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question +d'Orient, isolement assez naturel d'après la manière de voir que le +gouvernement français peut avoir acquise sur l'indépendance et +l'intégrité de l'empire ottoman, par les relations véridiques et +exemptes de passion de ses agents. Il était impossible de prévoir qu'une +occasion aussi favorable se présenterait pour ce rapprochement; car +toute puissance désirant sincèrement la paix demeurera convaincue des +raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela même une +occasion de ralliement pour le bien-être de l'Orient et de l'Europe +entière. + +«L'Égypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise, +parce que les faits n'ont point tardé à justifier que sa manière de voir +était la plus exacte et la plus en rapport avec la véritable situation +de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adaptée aux +circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jeté, qu'on ne +voudra plus sacrifier le peu qui existe à des principes, lorsqu'ils +manquent d'appui moral dans le pays où l'on veut les imposer. Cependant +cet espoir pourrait être déçu, dans l'incertitude des choses humaines. +Toutes les puissances sont aujourd'hui armées extraordinairement; une +étincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son +Altesse a recours à vos lumières et à votre expérience, monsieur le +maréchal, pour tracer la conduite de l'Égypte, ne fût-ce que dans un +billet séparé et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore à +la reconnaissance qui vous est vouée. + +«Méhémet-Ali m'a dit: «Le maréchal m'a honoré du titre d'ami; l'amitié +ne fait pas défaut en des temps difficiles. Écrivez-lui, et je suis sûr +qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.» + +«Daignez agréer, etc.» + + +Je lui répondis: + + +«Monsieur, + +«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 +avril. Vous imaginez sans peine le chagrin véritable que j'ai ressenti +en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte +envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui +imposer. Méhémet-Ali a pris, dans les circonstances où on l'a placé, le +seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y eût à +adopter. Il n'y a pas de personne sensée, en Europe, qui ne l'approuve +dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de +remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre +que des engagements exécutables. Je pense donc que, dans ses intérêts +bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au +sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions exécutables +et compatibles avec sa sécurité et un avenir tranquille. Ma conviction +intime est que toutes les puissances veulent l'hérédité effective dans +la famille de Méhémet-Ali, avec la suzeraineté réelle du Grand Seigneur. +Et, si les intrigues à Constantinople ont pu faire croire à la mauvaise +foi du gouvernement ottoman, les décisions de la conférence de Londres +donnaient en même temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand +l'hérédité stipulée dans le hatti-schériff ouvrait une large porte aux +intrigues et à la corruption, et, par suite, aux désordres, la +conférence voulant que l'hérédité fût simple et par ordre de +primogéniture, je crois que les trois objets les plus importants sont +fixés aux yeux des cabinets de l'Europe: succession établie et acquise +par droit de naissance, et qu'une incapacité démontrée pourrait seule +supprimer; nomination réservée à Méhémet-Ali des officiers de son armée +jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sûreté; tribut +établi par abonnement et évalué à une somme fixée, seule manière de +terminer cette question, dans laquelle un contrôle est impossible sans +amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me +paraît d'accord, concédés par la Porte, le vice-roi doit se rendre +facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assuré. +Mais, en même temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup à ne rien +négliger pour tenir en bon état et compacts son armée et son trésor, en +adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que +soient les droits reconnus et les titres légitimes dont on est revêtu, +le moyen le plus sûr de leur durée et de leur force, c'est de posséder +la puissance de les faire respecter. + +«J'espère donc que Méhémet-Ali pourra bientôt se livrer à des travaux +intérieurs et à des améliorations qui ne seront pas sans gloire et sans +utilité pour lui. + +«Recevez, monsieur, etc.» + + +RELATION DE LA BATAILLE DE NÉZIB + + +«Nézib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211). + +«Monsieur le maréchal, + +«J'ai reçu, avant mon départ de Saïda, l'ouvrage que vous avez eu la +bonté de m'envoyer, avec une lettre à la date de 1837. Je présume que +l'ouvrage que vous m'avez adressé ne m'est point arrivé, et qu'on en a +substitué un autre. J'ai écrit à Votre Excellence trois ou quatre +lettres, qui toutes sont restées sans réponse. Je présume, et j'ai des +raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais +préparé à Saïda, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des +Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait été le théâtre; +mais je n'ai pas eu le temps de la finir, à cause de la guerre qui a +éclaté entre la Turquie et l'Égypte. + +Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre +l'armée égyptienne et l'armée turque. Cette dernière a été battue +complétement et mise en pleine déroute. J'ai fait tout mon possible, +Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifestée sur +moi dans votre ouvrage. + +«Comme je pense que quelques détails vous feront plaisir, voici en peu +de mots ce qui s'est passé. Je vous prie de m'excuser si le croquis que +je vous envoie est peu soigné. Il a été fait à la hâte. J'espère, à +Saïda, être assez heureux pour vous envoyer quelque chose de plus fini +et de plus exact, que j'aurai l'honneur de vous adresser avec ce que +j'avais déjà préparé sur la guerre des Druses. + +«Le 20 juin, nous sommes arrivés au village de Mésar, à une lieue à peu +près de l'armée turque, campée au village de Nézib. + +«Le 21, j'ai fait une grande reconnaissance sur sa position avec environ +quinze cents Bédouins, quatre régiments de cavalerie et deux batteries +d'artillerie à cheval. Pendant que nos troupes légères tiraillaient et +que l'artillerie échangeait quelques coups de canon, je me suis porté le +plus près possible de leurs lignes. Je reconnus alors leur position, +trop forte pour être attaquée de front ou de flanc. Leur front était +protégé en arrière par des hauteurs fortifiées et couronnées +d'artillerie, et en avant par trois redoutes; leur droite protégée par +une hauteur assez élevée, où il y avait dans une redoute un régiment +d'infanterie et plus bas une batterie d'artillerie; leur gauche appuyée +à une redoute d'assez grande dimension, et placée sur un mamelon à pente +roide. L'attaque était donc très-difficile sur le front; elle aurait +fait perdre beaucoup de monde et n'aurait pas eu le résultat désirable. +Je me décidai sur-le-champ à tourner l'ennemi par la gauche, par une +marche de flanc. + +«Nous rentrâmes au camp dans la nuit; les préparatifs furent faits, et, +le 22 au point du jour, l'armée leva le camp et se mit en marche par une +marche de flanc; par lignes, en colonnes, la droite en tête. Après dix +heures de marche, nous arrivâmes au pont de Hordgan. Dans l'après-midi, +les Turcs présentèrent quelques bataillons sur notre flanc gauche. À +l'instant même j'occupai un mamelon à notre droite, où je pris position +avec deux batteries d'artillerie et deux régiments d'infanterie en ligne +par bataillons en masse, chaque bataillon ployé en double colonne sur le +centre. J'envoyai à notre gauche un régiment d'infanterie et un de +cavalerie, prendre position sur la direction des flancs de ce corps +turc. Ces dispositions lui en imposèrent. Il se retira, et l'armée, +après avoir continué tranquillement sa route, vint prendre position sur +la rive gauche de la rivière. La journée du 25 fut employée à préparer +les armes pour la bataille et aux revues passées à l'artillerie, à +l'infanterie et à la cavalerie. + +«Dans la nuit du 23 au 24, à peu près vers minuit, l'ennemi amena deux +batteries d'obusiers dans la direction de notre gauche, et jeta environ +deux cent cinquante obus dans le camp. Il y eut quelques désordres; un +de mes aides de camp eut son cheval blessé d'un éclat d'obus, et nous +eûmes sept à huit hommes tués et une trentaine de blessés. Il paraît que +l'ennemi avait reconnu la direction de ma tente, car le plus grand +nombre des obus vint tomber autour de moi. À l'instant même je me portai +aux avant-postes, et leur feu fut bientôt éteint par un feu roulant +d'artillerie, que la veille, de crainte de surprise, j'avais disposée à +cet effet tout autour du camp. Comme je l'ai su plus tard, ils eurent +plusieurs canonniers tués et blessés, et ils se retirèrent dans leur +camp en désordre, infanterie, cavalerie et artillerie. Pendant ce temps +j'avais fait prendre les armes à toute l'armée. À mon retour, chacun +reprit son poste, et nous attendîmes le jour. À peine il commençait, que +l'armée se mit en marche, toujours par ligne en colonnes, la première +ligne formant la première colonne et marchant par divisions à distances +entières; la deuxième ligne, deuxième colonne, marchant par bataillons +en doubles colonnes sur le centre et à intervalles de déploiement; la +troisième ligne, réserve, troisième colonne, marchant par bataillons en +doubles colonnes, avec intervalles de deux divisions entre les +bataillons. Six régiments de cavalerie marchant en colonne serrée, par +régiment, en avant et sur la direction de la troisième ligne, deux +régiments de cavalerie à l'arrière-garde. En ouvrant la marche, je +marchai quelques mille pas sur une direction presque perpendiculaire à +la ligne de bataille turque, pensant que peut-être ils déboucheraient +dans la plaine pour accepter la bataille en rase campagne. + +«Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, j'exécutai un changement de +direction à gauche, et marchai, parallèlement à leur ligne, à peu près +deux mille pas, faisant toujours attention s'ils prenaient quelques +dispositions pour manoeuvrer en conséquence. Ayant reconnu leur +intention bien prononcée d'accepter la bataille sur l'emplacement où ils +se trouvaient, je changeai de direction à gauche, et me dirigeai sur un +mamelon qui se trouvait à hauteur de leur droite, devenue leur gauche +par leur face en arrière. J'avais l'intention d'attaquer avec ma droite, +en refusant mon centre et ma gauche. En conséquence, je me dirigeai +obliquement par rapport à leur ligne de bataille. Mon but était, dans le +cas où je n'aurais pas réussi avec la droite, de la retenir sous la +protection de ma cavalerie et d'attaquer avec ma gauche et mon centre. + +«Arrivée à quatre cents pas du mamelon, l'armée prit son ordre de +bataille, la deuxième et la troisième ligne par un changement de +direction par le flanc droit pour faire face au pont; la cavalerie par +des changements de direction par régiments à gauche. Pendant que l'armée +exécutait ces divers mouvements, je fis sur-le-champ occuper par une +batterie de gros calibre le mamelon, clef du champ de bataille. Les +Turcs, sentant l'importance de cette position, ouvrirent leur feu +d'artillerie, ce qui ne m'empêcha pas d'assurer la position de la +batterie et d'indiquer moi-même aux canonniers sur quelle direction ils +devaient tirer. Je redescendis à la droite et ordonnai à l'artillerie de +se porter en avant et d'ouvrir ses feux. Deux régiments d'infanterie et +quatre de cavalerie furent envoyés sur notre extrême droite pour +protéger mon mouvement, et la fusillade et la canonnade s'engagèrent de +toutes parts sur ce point. Il y eut un moment d'hésitation, et nos +troupes furent un instant ramenées sur la droite. Cependant nous tînmes +bon, et la gauche turque fut forcée de se replier. En apercevant ce +mouvement, j'en profitai pour porter en avant toute ma droite, et +j'envoyai l'ordre sur-le-champ au centre et à la gauche d'arriver sur la +ligne des feux et de développer les siens. L'armée turque ne put +résister à toutes ces attaques successives et faites avec beaucoup +d'ensemble, et elle se mit en retraite sur son ancien camp. Elle fut +poursuivie par notre artillerie de première ligne et par les première et +deuxième lignes d'infanterie. La troisième ligne d'infanterie et +d'artillerie de réserve prit position sur les hauteurs qui couronnaient +le camp turc. C'est à cet instant que l'armée turque fut mise en pleine +déroute. C'est une belle et glorieuse victoire, mais c'est une des plus +sanglantes que j'aie vues. Pour mon compte, j'y ai éprouvé une +très-grande fatigue, mais pas autre chose; un de mes aides de camp a été +enlevé par un boulet à l'instant où je me portais avec toute ma droite +sur l'ennemi; un autre a eu son cheval tué. Nous avons pris dans le camp +cent quarante-quatre pièces de canon avec leurs caissons, trente-cinq +pièces de gros calibre dans les redoutes de Biredjeck, abandonnées par +les Turcs; toutes les tentes, depuis celle de Hafer-Pacha jusqu'à celle +du dernier soldat; armes, instruments, pelles, pioches, etc., etc.; de +dix-huit à vingt mille fusils, et de douze à quinze mille prisonniers, +qui ont été sur-le-champ envoyés dans l'endroit qu'ils ont choisi, soit +chez eux, soit autre part. Le soir de la bataille, les régiments m'ont +fait hommage des drapeaux qu'ils ont pris à l'ennemi, et je ne vous +cache pas, Excellence, que je me suis surpris être un peu fier, entouré +de ces nobles trophées. + +«Agréez, etc., etc. + +«SOLIMAN.» + + +NOTA. La lecture de cette relation et la vue du plan qui l'accompagne +donnera suffisamment la preuve de la stupidité sans exemple du général +de l'armée turque. L'armée ottomane est placée sur une forte position, +rendue meilleure encore par des batteries couvertes et des +rehaussements; elle a sur son front un ruisseau dont les bords sont +escarpés, et qu'on ne peut passer que sur un pont situé à peu de +distance de sa gauche, et qui est dominé par un plateau situé sur la +même rive qu'elle, et elle laisse l'armée égyptienne maîtresse de ses +mouvements, sans entreprendre de l'arrêter, et sans l'attaquer quand +elle est divisée. Si, voyant le mouvement décidé de l'armée ennemie +entière pour tourner sa gauche, le général turc eût envoyé une division +pour défendre le passage du pont, il eût donné une nouvelle direction +aux opérations; ou si, après avoir laissé passer la moitié de l'armée, +il l'eût attaquée avec toutes ses forces, il l'eût détruite. Au lieu de +cela, il laisse, pendant deux jours, l'armée égyptienne le contourner et +se mettre en bataille, non plus sur son flanc, mais parallèlement à son +front et sur ses derrières, de manière que pour la combattre il faut +qu'il fasse demi-tour. On ne conçoit pas qu'un être humain ait pu se +livrer à de pareils calculs. Soliman-Pacha, de son côté, a manoeuvré +avec une immense imprudence: il devait périr dans cette opération. Sans +doute il devait tourner l'ennemi, mais il avait deux précautions à +observer: 1° opérer son mouvement de conversion plus loin de l'armée +turque, de manière à passer le ravin à une plus grande distance et +arriver sur elle formé en colonnes parallèles et prêt à se déployer; 2° +se déployer perpendiculairement à son front, afin de forcer les Turcs à +prendre une nouvelle ligne de bataille, et à conserver, en supposant un +échec, une libre retraite s'il eût été battu; car, dans ce cas, et après +ce mouvement étrange, un échec l'eût perdu. + + + +LIVRE VINGT-SEPTIÈME + +1841 + +SOMMAIRE.--Je reprends la plume pour consigner encore quelques +souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son +caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.--Je me détermine à +m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.--Venise.--Place +Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance +de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les +Murazzy.--Chioggia.--L'Adige.--Digues.--Le +Pô.--Bologne.--Peintures.--Florence.--tableaux.--Gênes. + + +L'année 1841 apporta un changement douloureux à ma position. Le comte de +Sainte-Aulaire, ambassadeur de France en Autriche depuis près de huit +ans, sollicitait son rappel et un changement d'emploi. Lié avec lui +d'une tendre amitié, chérissant toute sa famille, sa maison était +devenue pour moi une seconde patrie, et j'y oubliais souvent les +douleurs de l'exil. + +Personne ne convenait mieux que le comte de Sainte-Aulaire à l'ambassade +d'Autriche. La considération et l'estime méritée qu'on lui témoignait, +sa politesse et sa naissance, lui assuraient toute sorte de succès. Les +bons sentiments de la haute classe de Vienne, autant que celle-ci est +susceptible d'en éprouver (car, si elle prend souvent les apparences de +l'amitié, on s'aperçoit bientôt qu'elle n'en a guère que l'écorce), lui +semblaient acquis; mais le grand éloignement de France rendait rares les +voyages qu'il pouvait faire à Paris. La monotonie toujours croissante de +la vie de Vienne, le peu de sympathie qu'il avait toujours trouvé dans +le salon de la chancellerie, non de la part du prince de Metternich, qui +avait de l'attrait pour lui, mais de la part de la princesse; enfin +l'espérance d'être envoyé à Londres, ou le mouvement intellectuel est +plus en rapport avec ses facultés et ses goûts, étaient des motifs +décisifs pour solliciter un changement. Les affaires les plus graves et +les plus importantes se traitaient d'ailleurs chaque jour entre la +France et l'Angleterre, et il en serait l'intermédiaire. De semblables +motifs étaient trop puissants pour que je ne comprisse pas ses +démarches; mais, tout en me réjouissant de ses succès pour lui, je les +déplorais pour moi. + +M. de Sainte-Aulaire était venu à Vienne sous les auspices les plus +défavorables et les plus contraires. Alors la haine pour la Révolution +de juillet était dans toute sa verdeur et toute sa force dans l'esprit +de l'aristocratie de Vienne. Aussi eut-il à surmonter de grands +obstacles. Le moyen qu'il employa pour les vaincre fut une grande +politesse, beaucoup de dignité, beaucoup de réserve, et une maison +convenablement montée. Il fut prévenant auprès de la société, et accepta +avec empressement ce qui lui fut offert, mais sans montrer aucun désir, +aucun besoin d'entrer dans l'intimité de personne. Sa vie habituelle se +passait en famille. Il avait beau jeu, au surplus, pour prendre cette +attitude; car sa famille, qui était fort nombreuse, composait la plus +aimable tribu. + +Madame de Sainte-Aulaire, qui la présidait, est assurément une des +femmes les plus distinguées qui aient jamais existé, d'une grâce +charmante, de l'esprit le plus cultivé, mais sans pédanterie, possédant +un coeur aussi noble que son mari. Elle était entourée de trois filles, +élevées sous ses yeux, et dignes d'elle. Une seule était alors mariée. +Elle avait épousé le baron de Langsdorff, premier secrétaire +d'ambassade, homme d'un esprit très-remarquable et d'une grande +capacité. Elle avait près d'elle son fils, le marquis de Sainte-Aulaire, +deuxième secrétaire d'ambassade, homme de bien, instruit, capable, un +des plus estimables hommes que j'aie jamais rencontrés. Aucun individu +ne m'a inspiré une plus grande confiance, et il n'y a aucun secret, +aucun intérêt que je ne lui confiasse, certain qu'il n'en abuserait +jamais. Enfin je ne puis oublier, dans le souvenir de cette noble +famille, la marquise de Sainte-Aulaire, née d'Estourmel, femme de +beaucoup d'esprit, peu jolie, mais charmante de caractère, et digne de +faire partie de cette délicieuse association. + +On conçoit qu'avec un point d'appui semblable, avec une pareille base, +M. de Sainte-Aulaire ait pu traverser les ennuis de Vienne pendant +l'espace de huit ans, et que moi, admis et accepté complétement dans cet +intérieur, j'y aie trouvé de grandes consolations. + +M. de Sainte-Aulaire a cette délicatesse qui appartient à un homme bien +né et à un noble coeur. Je le peindrai en deux mots, en consignant les +paroles qu'il prononça en me parlant, la première fois que nous nous +rencontrâmes après son arrivée à Vienne. Je l'avais vu à Paris dans le +monde; je le connaissais, mais je n'avais avec lui aucune intimité. +Cependant il me dit immédiatement: «Sur nos rapports futurs, mon cher +maréchal, je serai pour vous tout ce que vous voudrez, et rien que ce +que vous voudrez.» Cette simple phrase en dit assez et n'a besoin +d'aucun commentaire. + +M. de Sainte-Aulaire rencontra plus d'une fois de grands embarras dans +les propos inconsidérés et les passions capricieuses de la princesse de +Metternich. Avec un homme moins mesuré, les conséquences pouvaient avoir +beaucoup de gravité. Il sut cependant, sans sortir des bornes de la +modération, y mettre un terme et donner à la princesse une leçon propre +à demeurer dans son esprit. À une fête, la princesse de Metternich, +rayonnante de beauté, de jeunesse et de parure, portait un beau diadème +en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu surannée, vint +lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui répondit +brutalement: «Au moins celui-ci n'est pas volé!» faisant ainsi allusion +à l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et répété par elle avec +complaisance à plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun. +Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au sérieux, et, le lendemain, il +demanda par écrit au prince de Metternich une audience où la princesse +se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec netteté et +autorité; leur développa les conséquences graves qui pourraient résulter +des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en +chargeait sa conscience. En même temps, il la prévint que, n'étant +nullement d'humeur à recevoir de semblables humiliations, que ses +devoirs et sa dignité lui commandaient de repousser; il la prévint, +dis-je, qu'à l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades +avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin à les cacher +et à les couvrir d'un voile. La princesse lui a gardé rancune de cette +leçon sévère, mais elle en a profité. Depuis ce moment, elle s'est +tenue avec lui dans des termes convenables. De son côté, il a évité +toute intimité qui eût pu amener une dangereuse familiarité, mais sans +montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exercée depuis envers +elle a été de lui refuser, malgré ses demandes, son portrait, qu'elle +désirait placer dans une collection qu'elle s'est plu à former, et qui +se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'époque, +ou qui ont fait partie de sa société habituelle. + +À cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de +leçon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit à la princesse. + +L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de +Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première. +Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du +siége de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant +trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre +autres choses, il lui échappa de dire: «Je voudrais voir Lamb pendu, et +j'irais le tirer par les pieds.» Le propos ne pouvait rester secret, et +Lamb en fut informé. + +Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son +portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au +lieu de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être +placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon, +avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour +lui procurer le plaisir de le pendre..... + +M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous +un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu +de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le +terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était +cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route +pour Göritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le +retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme, +une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments +et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir +à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable +chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et +missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de +sa présence. + +Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me +rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était +préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je +retrouvai l'automne le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître +et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de +rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais +traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé +une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon +arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de +ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et des +magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que +lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel +exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit. +À Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des +palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge. +Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps +qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un +esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à +Rome: on y trouve la trace des moeurs des différents âges dans les +palais et les ruines que l'on a sous les yeux. + +La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers +hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes +les constructions! que de richesse dans les matériaux et quelle +recherche dans les moindres ornements! Les Vénitiens ont pris le type de +leur style à Constantinople; mais ils se le sont approprié. Bien qu'il +porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses détails. +L'église Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'étudie, plus on +l'admire. Son étendue n'a rien de grandiose: elle n'était pas l'église +du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la sérénissime +république. À ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande +dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en +réfléchissant que la coupole principale, environnée de huit coupoles +plus petites, forme son dôme. Toutes sont revêtues, ainsi que les parois +de l'église, dans tout leur développement, de belles mosaïques +représentant des objets de piété. Les dorures les plus riches se mêlent +partout à ces produits de l'art. La direction de la lumière, habilement +ménagée, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de +vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se +trouvent réparties dans ce monument. La façade, très-haute et des plus +magnifiques dimensions, malgré les ornements dont elle est surchargée, +réunit le grandiose le plus imposant à la grâce la plus coquette. La +vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les célèbres chevaux +de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a +fait beaucoup voyager. Coulés en Grèce et placés d'abord à Corinthe, ils +furent transportés à Constantinople, puis apportés de Constantinople à +Venise, après la conquête de cette ville par les croisés. Ils vinrent à +Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent, +après nos malheurs et nos désastres, au lieu d'où nous les avions tirés +et où ils avaient séjourné le plus longtemps. + +Cette belle église, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie, +commencée dans le dixième siècle, ne fut terminée que dans le +dix-huitième. + +Rien n'est plus curieux que de rechercher les différentes phases de +cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable +pendant tant d'années, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La +création de Venise eut pour cause immédiate les malheurs des temps. Elle +fut l'expression des besoins de la société. Des invasions de barbares +avaient, à plusieurs reprises, ravagé le nord de l'Italie. Le besoin de +sécurité décida une partie de la population à venir chercher un refuge +au milieu des eaux. De nombreuses îles couvraient la mer intérieure qui +forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y établir purent y vivre en +paix, à l'abri de leurs ennemis, qui étaient dépourvus de tout moyen +maritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer +à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances +de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour +créer des richesses et assurer leur indépendance. + +Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut +tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la +sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses +fractions dispersées dans les différentes îles. Il se trouva, dans son +ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais +toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en +conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant +habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans +l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une +considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore. +Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique, +devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et +investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une +monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous +cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus +d'une révolution arracha du trône celui qui l'occupait. Un ordre +politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené +infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais +Pierre Gradenigo, élu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en +limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le +droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1436, après +les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut +que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand +conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la +souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases +les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir. + +Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son +existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes +de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le +cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font +ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la +souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord, +de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions, +et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants. +Ensuite, l'immense intérêt que chacun a dans la durée de l'organisation +sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins +de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à +ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire +ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne +proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut, +pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un +grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Venise pendant +longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce +régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde. +Mais, quand une jalousie mesquine s'est emparée des esprits, quand la +crainte, les soupçons, ont caractérise toutes les démarches, dès ce +moment, la république de Venise a tiré sa plus grande force des +souvenirs de son histoire. + +La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes +richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire +grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des +connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise +devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance +exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et +les lumières qu'elle possédait, sa marine et l'étendue de ses relations +lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque +d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent +partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement. +Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle +qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur +laquelle est organisé aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans +doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes +nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus +grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui. + +Un grand pouvoir pour l'exécution, basé sur une forte aristocratie +héréditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable à la +durée des gouvernements et à leur puissance extérieure. C'est encore de +ce point que l'on peut établir une juste comparaison entre Venise et +l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre. +L'aristocratie anglaise crée et conserve toute la puissance publique; +ses législateurs ont eu en outre une haute prévoyance de l'avenir en +s'occupant d'assurer les moyens de perpétuer dans cette aristocratie +l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler +incessamment à elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n'a +oublié que ses intérêts, comme ceux de l'État, lui commandent d'adopter +les illustrations nouvelles, d'absorber et de s'assimiler tout ce qui +s'élève dans l'opinion. Elle reçoit ainsi constamment des secours +salutaires, se renforce de toutes les influencés utiles, modifie ses +moeurs suivant les temps, et ne repousse rien de ce qui peut ajouter à +son éclat. Ouverte à tous ceux qui ont des titres pour y être reçus, +elle n'est l'objet d'aucune haine, mais devient l'espérance de tous. + +Il en est tout autrement d'un pouvoir fondé sur la démocratie. Tout y +est variable et fragile: tout y est incertain; dès lors tout y est +faible. Le gouvernement a-t-il de grands pouvoirs, il s'empare bientôt +d'une autorité sans bornes, aidé par les ambitieux qui, n'ayant rien à +perdre, ont tout à gagner en se réunissant à lui. Est-il faible, le +moindre choc le renverse, et la révolution qui le détruit en appelle +mille autres. Si l'aristocratie renverse le pouvoir qu'elle a créé, le +corps social n'est pas ébranlé dans sa base; car elle n'a fait que +substituer un nom à un autre. Des combinaisons d'intérêt peuvent se +faire facilement entre un nombre borné de familles. Elles sont +impossibles quand on opère sur une multitude confuse, livrée à une foule +de passions qui se combattent et se croisent dans tous les sens. Les +ambitions individuelles, dans un état de choses semblable, amènent +bientôt et nécessairement l'anarchie et la destruction ou la tyrannie. +Il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique; les rochers +résistent à l'action des vents qui remuent facilement les sables. La +Suisse, depuis la création, n'a pas changé de forme, tandis que l'Égypte +est chaque jour la proie du désert remué par la tempête. + +La république de Venise a péri, parce qu'aucun ouvrage des hommes n'est +éternel. Elle a péri de vieillesse. Elle est tombée en lambeaux faute +d'avoir conservé une des vertus publiques qui l'avaient tant distinguée +autrefois. Elle a péri sans avoir opposé la moindre résistance avec un +peuple dévoué, avec une armée fidèle, et faute d'avoir voulu vivre. +Malgré les changements survenus dans l'ordre proportionnel des États de +l'Europe, elle eût pu avoir encore une longue existence; mais il eût +fallu que son gouvernement ne s'abandonnât pas lui-même. Son nom et les +souvenirs qui s'y rattachaient auraient seuls suffi; et il existait +entre ses mains des moyens positifs et matériels de puissance que la +moindre prévoyance et une faible énergie auraient pu rendre redoutables. + +Jamais puissance ne s'écroula d'une manière plus misérable et moins +digne de son origine. + +Il était entré de tout temps dans la politique du gouvernement vénitien +d'isoler complétement de la politique les habitants de Venise. Rien +n'avait été négligé pour faire naître chez eux le goût des plaisirs. +Cette passion avait pris un développement effréné. Les habitudes du +mystère, consacrées d'abord à la politique, avaient été appliquées aux +relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la +même forme et la même couleur aux gondoles, servait merveilleusement le +secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystère était +tellement dans les moeurs, que les masques étaient d'usage pendant trois +mois de l'année; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en +portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils étaient à +tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise était donc +une vie toute de plaisir et de débauche pour ceux qui n'occupaient pas +les hauts emplois de la république. Il était résulté d'habitudes +semblables, consacrées par les siècles, une grande douceur dans les +moeurs et une sociabilité que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs. +Les conséquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage +des masques et des dominos soit passé de mode et qu'on ne fasse plus +maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un +peuple plus doux, une société plus hospitalière et plus gracieuse, des +femmes plus attrayantes et plus remplies de séductions. + +On peut faire à Venise une remarque qui m'a souvent frappé dans le cours +de ma vie, c'est que les moeurs se modifient d'elles-mêmes par l'empire +des circonstances où la société est placée et des nécessités que +celles-ci amènent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus +générale à Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable, c'est que +les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont +complétement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'exécuter si facilement et +se couvrir d'un voile si épais et si difficile à percer. Jamais rien +n'est tenté contre l'ordre public, malgré l'obscurité qui règne +nécessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de +véritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et +sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur +donnant le moyen de faire disparaître en un moment les traces de leurs +attentats. Transportez à Venise la population d'une autre ville, de +Milan par exemple, où chaque nuit on ne circule avec quelque sécurité +que sous la protection d'une multitude de sentinelles placées presque en +vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans +tous les sens, et Venise deviendra réellement en un moment tout à fait +inhabitable. + +Je trouvai la société de Venise composée de gens gracieux, et j'y fus +reçu avec bienveillance et empressement. J'y rencontrai des savants +d'une grande distinction. Ils y sont recherchés et honorés. Un institut +venait d'y être fondé. Les savants fixés à Padoue, dans cette ville +consacrée de tout temps aux études, venaient y siéger à des jours +déterminés. Au nombre de ceux dont la réputation est la plus étendue se +trouvait M. Santini, astronome célèbre, directeur de l'observatoire. Je +me liai d'une manière particulière avec un géomètre et un géologue. Le +premier, directeur général des ponts et chaussées, M. Paleocopa, est un +homme d'un savoir profond et d'un esprit aimable, vif et brillant. Élevé +à l'école d'artillerie et du génie de Modène, il avait servi dans le +corps du génie militaire du royaume d'Italie et fait avec nous les +dernières campagnes de l'Empire. Répugnant à servir dans une autre armée +que celle dans laquelle il avait débuté, il entra dans la carrière +civile quand le nord de l'Italie revint à l'Autriche. Il trouva +l'occasion de montrer sa capacité et d'exécuter de beaux et grands +travaux, qui lui font le plus grand honneur. Au nombre de ceux qui +composaient ma société habituelle se trouvèrent le secrétaire de +l'institut, M. Passini, géologue (ses connaissances sont très-étendues +et variées, son activité est très-grande), et un jeune officier de +marine d'une grande distinction, chargé de la direction de +l'observatoire, le baron de Willersdorff. + +Je passai ainsi mon hiver d'une manière assez douce, partageant mon +temps entre l'admiration des objets d'art dont Venise est remplie, une +société agréable et un bon spectacle, dont l'admirable salle de la +Fenice double les avantages. + +Il serait sans intérêt d'entrer dans le détail de la vie que l'on mène à +Venise. Je me bornerai à dire qu'elle a perdu la fougue et l'activité +qui la caractérisaient autrefois. Elle est plus régulière peut-être que +dans les autres villes d'Italie. Les chroniques galantes sont maintenant +du domaine du passé, et, quoique sans doute le temps présent lui +fournisse encore des aliments, les jouissances de l'esprit sont appelées +à entrer dans les plaisirs journaliers. + +Les admirables peintures que renferment les palais des particuliers, +l'Académie des beaux-arts, les églises et les bâtiments publics ne +sauraient être trop visitées; car on y découvre sans cesse de nouvelles +beautés. On reconnaît facilement quel rang on doit donner, parmi les +écoles du moyen âge, à cette école vénitienne, dont le caractère est si +pur, si vrai, l'expression si énergique. On ne peut aussi se lasser de +contempler les objets d'architecture de tous les genres, dont la variété +infinie chasse la monotonie, sans nuire à la beauté. Cependant, +au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre, planent toujours les immortels +ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-être, qui ait rappelé en +Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustré la Grèce antique. Cinq +mois s'écoulèrent ainsi dans Venise de la manière la plus douce. J'en +sortis au printemps pour entreprendre un agréable voyage en Toscane, où +m'appelait l'arrivée d'une amie de France, madame la comtesse de +Damrémont, qui s'y était rendue pour m'y voir et passer quelque temps +avec moi. + +Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord à Bologne, et je +profitai de ce voyage pour voir en détail les murazzy, les travaux de +Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaçants pour les +provinces qu'ils traversent. + +Les lagunes sont séparées de la mer par une bande de terre dont la +largeur varie. Divisée par les intervalles qui unissent les lagunes à la +mer, elle forme plusieurs îles dans la partie méridionale, et elle est +réduite à la plus mince épaisseur. La sûreté de Venise a rendu +nécessaire de créer une défense artificielle. Sans ce rempart, +l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait +bientôt submergé la ville et l'aurait détruite. + +Les murazzy ont donc été construits dans un but de défense et de +conservation. Ce sont des travaux semblables à ceux que l'on voit en +Hollande, avec cette différence que ces derniers ont été construits en +terre et ont pour objet d'isoler complétement le pays de la mer, tandis +que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour +but de diminuer, de régler et de limiter l'entrée des eaux de +l'Adriatique dans cette mer intérieure et si peu profonde que forment +les lagunes. + +Mais, si Venise doit être préservée de l'action des eaux, elle a besoin +de communiquer avec la mer, et de posséder au moins un passage d'une +profondeur suffisante pour permettre l'entrée et la sortie des vaisseaux +d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beauté et +de la grandeur. On serait tenté de croire que ces travaux remontent à +l'époque glorieuse et puissante de la république. Il en est autrement; +c'est un ouvrage de sa vieillesse et le résultat d'un calcul économique. +C'est vers 1740 que ces travaux furent commencés. Jusque-là, on avait +entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois +remplies de pierres, qui, placées d'une manière contiguë, formaient une +digue et brisaient les vagues; mais, les bois étant devenus rares et +chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus +durable, et les murazzy furent commencés. Quoiqu'on n'ait pas cessé d'y +travailler, ils ne sont pas encore achevés aujourd'hui. Ils se composent +de pierres de très-grandes dimensions, qui sont liées entre elles par un +mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est +très-douce, qui résiste facilement au choc des vagues et présente un +obstacle invincible à l'action de la mer. + +Mais, procurer à la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la +profondeur nécessaire aux besoins de la navigation, était chose plus +difficile. Après un long examen et une discussion approfondie des +meilleurs ingénieurs, on a arrêté, pour être placé sous la direction du +chevalier Paleocopa, l'un des ingénieurs les plus distingués de +l'Italie, si riche en individus de cette espèce, un système de travail +dont l'achèvement est presque complet au moment où j'écris. Les opinions +qu'avait manifestées autrefois notre célèbre ingénieur Prony ont +prévalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes: de +l'action extérieure et de l'action intérieure. Pour arrêter ceux-ci, on +a construit une digue qui a déplacé le passage et produit complétement +l'effet désiré. Elle a été exécutée sous le gouvernement français. On +vient maintenant d'exécuter une digue extérieure, perpendiculaire à la +côte, de deux mille cent mètres, qui arrête les sables que les courants +du sud amènent, et qui, en redressant et contenant les courants qui +deviennent plus rapides dans les mouvements des marées, les force à +déblayer et à creuser constamment la passe, comme il arrive en France +dans certains ports de la Manche au moyen des écluses de chasse. Ce beau +travail rendra le port de Venise d'un facile accès. Dans quelques +siècles sans doute, les mêmes inconvénients se renouvelleront; mais +alors de semblables travaux, repris et continués, remédieront de nouveau +au mal. + +Je visitai Chioggia, petite ville de pêcheurs située à l'autre extrémité +des lagunes. Son nom se rattache à une époque de grands désastres, mais +peut-être aussi à la plus glorieuse époque de la république. Réduite à +la défense de la ville même, elle sut résister à ses ennemis, et, quand +elle semblait au moment de périr, elle prit une attitude offensive qui +la délivra tout en se défendant, et humilia profondément Gênes sa +rivale. + +En sortant de Chioggia, on entre dans un pays constamment menacé par les +eaux, souvent envahi par elles, et qui serait complétement submergé si +des travaux continuels ne parvenaient à le garantir. Il est curieux +d'étudier les circonstances qui ont amené cet état de choses. Les +anciens Vénitiens, dont la sécurité était fondée sur leur éloignement de +la terre ferme, avaient établi en principe que la conservation des +lagunes était de premier intérêt et de première nécessité. En +conséquence, la direction donnée aux fleuves au voisinage de leurs +embouchures les en avait constamment écarté, afin d'empêcher les +atterrissements qui auraient fini par les combler. D'abord se trouvait +la Brenta, dont la direction naturelle tombait sur le milieu des +lagunes. Elle fut déviée dans son cours et dirigée de manière à arriver +directement à la mer. Mais il en résulta que la pente, répartie sur un +développement beaucoup trop grand, rendit son cours trop lent, et que +les eaux s'épanchèrent en fréquentes inondations, qui mettaient à l'état +de marécages un pays riche et fertile. Ce mal était augmenté par la +réunion de deux petites rivières, le Bacchiglione et le Gorzone, qui +affluaient dans le lit de la Brenta et se rendaient également à la mer +par l'embouchure de Brondolo, tandis qu'un canal navigable établissait +la communication entre les lagunes de Chioggia et l'Adige. Le pays +compris entre le Bacchiglione et le Gorzone étant en grande partie +inondé, un canal de desséchement, dit le canal des Cuori, fut creusé +pour porter les eaux dans le lit des fleuves réunis. Le baron Testus a +entrepris ensuite le desséchement de ce territoire, composé de +soixante-cinq mille campi ou vingt-quatre mille hectares, dont une +partie est inondée accidentellement, l'autre plus fréquemment, et une +dernière partie ne se compose que de marais. Il calcula que l'emploi de +six machines à vapeur, de la force réunie de cent vingt chevaux, le +débarrasserait de trois mille mètres cubes d'eau par minute et que le +travail ne devrait pas durer plus de soixante-dix à quatre-vingts jours. +Ce calcul s'est trouvé complétement erroné. Il n'a obtenu que des effets +médiocres avec des moyens très-dispendieux. Le simple bon sens semble +indiquer la marche à suivre, qui est celle-ci: diviser le terrain en +deux parties par une digue, savoir, celle qui est au-dessus du niveau de +la mer basse, et celle qui est au-dessous; conduire les eaux de la +première à la mer par un canal, au moyen de portes-écluses qui +permettent aux eaux de s'écouler à la mer basse, et qui se ferment à la +mer haute pour empêcher l'invasion de la mer quand elle monte; ensuite, +n'appliquer les machines d'épuisement qu'à la deuxième partie, dont les +eaux ne peuvent avoir par elles-mêmes aucun écoulement. Des travaux +semblables se voient partout en Hollande, et leur système, inspiré par +le plus simple bon sens, donne constamment les résultats les plus +satisfaisants. + +Nous avons remonté la rive gauche du Gorzone, puis passé cette rivière +pour nous rendre sur l'Adige qui vient aussi la traverser. De là nous +sommes arrivés sur l'Adigetto qui, autrefois, était une dérivation de +l'Adige. Réuni au Tartaro, dont les sources sont près de Vérone, et +grossi de la Molinella qui passe à Castellaro, près de Mantoue, il forme +un cours d'eau qui prend le nom de canal Blanc et communique avec +l'Adige. L'Adigetto a pris son nom de la prise d'eau faite à son +origine; mais la prise d'eau a été supprimée, et le nom lui est resté. +Le canal arrive à Adria, d'où il continue jusqu'à la mer, dans laquelle +il débouche par un ancien bras du Pô, séparé aujourd'hui du fleuve, et +qui porte le nom de Pô-di-Levante. Il communique avec le Pô véritable +par la Cavanella, que l'on ouvre d'abord pour la navigation, et ensuite +pour l'écoulement des eaux dans le Pô quand le fleuve est plus bas que +le canal Blanc. + +Nous couchâmes à Adria, jolie petite ville, très-ancienne, aujourd'hui +éloignée de plusieurs lieues de la mer, et autrefois port de mer qui +donna son nom au golfe Adriatique. Une circonstance remarquable des pays +situés sur les deux rives de l'Adige, et qui les met constamment en +péril, c'est que le fond du lit du fleuve, constamment plus élevé que la +campagne, la domine de deux à trois pieds. Les eaux s'élèvent +quelquefois jusqu'à trente pieds. Que l'on juge combien est menaçante +cette puissante masse d'eau en mouvement! + +Cet état de choses est venu de ce que ces pays ont été trop tôt habités +et trop tôt cultivés. La nature a destiné les fleuves à dessécher les +marais, en élevant leur sol par des alluvions. Mais, quand on se décide +à cultiver un terrain bas, traversé par un fleuve, il faut de toute +nécessité diguer la rivière pour en contenir les eaux. Dans ce cas, et +dans l'intérêt de l'avenir, afin d'empêcher des résultats tels que ceux +que nous voyons, il faudrait adopter un double système de digues, +c'est-à-dire placer d'abord de petites digues propres à resserrer le +fleuve, et ensuite élever de grandes digues de défense, qui, placées à +une certaine distance, lui ouvrent une grande surface pour s'étendre, ce +qui diminuerait l'élévation des eaux dans les crues, et ralentirait +beaucoup l'élévation du sol en offrant un plus grand espace pour +recevoir les alluvions; mais c'est une prévoyance que nulle part on n'a +eue autrefois. C'est un tort qu'on a eu particulièrement en Hollande, où +on rencontre une analogie réelle avec ce que l'on voit ici: chaque +année, l'existence des deux pays est également menacée par les eaux, et +par les mêmes causes. Cette Haute-Italie, si belle, a été si +anciennement habitée et cultivée, et à une époque si barbare, qu'il +n'est pas étonnant que des mesures semblables de précaution n'aient été +ni prises ni conçues. Une fois la culture développée, les populations +fixées sur les bords du fleuve s'y sont trouvées enchaînées. Leur +sécurité de chaque jour les a forcées à ajouter chaque année à la +hauteur des digues, à mesure que le fond du fleuve se rehaussait +lui-même, et on en est venu à ce que l'on voit aujourd'hui. + +Le 12, nous avons visité le Pô et examiné les épis construits dans le +double but de préserver ses bords, et de diriger les courants dans +l'intérêt de la navigation. Un des épis construits en pierre ressemble +par son importance et sa dimension à un môle de port de mer. Le Pô, tout +menaçant qu'il est pour la campagne, car il s'élève beaucoup dans les +crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de +ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous +visitâmes la Cavanella dont j'ai parlé déjà, extrémité du canal de +communication entre Chioggia et le Pô. Il y a deux écluses de sept pieds +de hauteur, qui sont placées à la suite l'une de l'autre. Ce canal sert +aussi de dégagement des eaux du canal Blanc dans le Pô, quand celui-ci +est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer +dans le Pô, soit pour en sortir. Lorsque la différence des niveaux des +eaux est de six à sept pieds, on réunit les deux écluses, et on les +traite comme une seule; quand la différence est de quinze pieds, on les +ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une +autre écluse, avec le canal des Cuori qui réunit les eaux du Gorzone et +du Bacchiglione. Enfin une dernière porte s'ouvre et fait entrer les +bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation +intérieure est établie entre Venise et le Pô. + +Nous rentrâmes à Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de +l'Adige. Ses dignes avaient été rompues. Une grande invasion des eaux +avait couvert la campagne; un village avait été emporté. Ces accidents +se renouvellent malheureusement trop souvent. À chaque accident +semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand +soin. Le moyen employé pour leur donner de la solidité est de les +établir sur un lit de fascines. Les eaux y pénètrent et y déposent un +limon d'alluvion, qui empêche les infiltrations. Or c'est toujours par +des infiltrations que les digues viennent à percer. On n'a souvent que +du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez +facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le +revers; puis, peu de temps après, arrive une catastrophe. + +Après avoir examiné ces travaux importants, que malheureusement on est +obligé de reprendre très-souvent, j'ai de nouveau été coucher à Adria. +Dès le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne. +Je passai le Pô à la Mezzola, domaine d'une très-grande valeur, +appartenant au pape. Pendant la possession française, elle était devenue +un bien national. Elle avait été donnée à des fournisseurs. Avec le +temps, elle est revenue à son ancien propriétaire. À peu de distance +sont les grandes pêcheries de Comacchio. Dans ces pêcheries, on élève le +poisson sur une très-grande échelle. Les poissons extrêmement petits, +qui viennent de naître, sont pris dans la mer avec des filets dont les +mailles sont très-étroites. On les place ensuite dans de vastes espaces +isolés de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des +portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant +plusieurs années. C'est un établissement de même nature que les vallées +des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces vallées sont au nombre +de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur développement, +à la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers +d'hectares de superficie. Dans tous ces établissements, et à Comacchio +surtout, on élève une quantité immense d'anguilles que l'on sale, et qui +servent à l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces vallées +rapporte, à ma connaissance, à son propriétaire plus de cinquante mille +francs par année. + +Les tableaux de l'école des Beaux-Arts, à Bologne, sont peu nombreux, +mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands +maîtres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une réunion, immense par le +nombre, admirable par le mérite, et qui semble au-dessus des moyens d'un +particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de +neuf cents tableaux, dont un Raphaël et des Titiens. + +Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et varié. Une +multitude d'élégantes maisons de campagne, et le voisinage immédiat des +collines, ajoutent à la beauté du paysage. Mais une chose unique au +monde, le Campo Santo, mériterait seul le voyage pour un homme instruit +et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pensée, ou, au moins, +nulle part on ne l'a exécutée avec un semblable grandiose. On s'est +servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conservé et +restauré l'église avec un soin tout particulier. De vastes carrés vides +forment des cloîtres qui se succèdent. Contre ces murs sont placés les +monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont +consacrés. Les vides de carrés sont destinés à l'enterrement des +personnes du commun; mais on a placé à chaque tombe un numéro qui +correspond à celui du registre, de manière qu'au bout de quelques +années on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs. +Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une idée +morale qui rend l'idée de la fin moins douloureuse et moins triste. + +Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ, +établit une communication facile et praticable dans tous les temps entre +le Campo et la ville, et donne à chacun la facilité d'aller faire des +actes de piété au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le répète, +qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui +l'ont fondé et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre +chose digne de remarque à Bologne est la transformation en bibliothèque +publique des bâtiments de l'ancienne université, qui n'existe plus. +Aujourd'hui on lui donne un style sévère, simple et beau. Un usage +ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs études classiques à +l'université de Bologne, étrangers ou nationaux, laissassent leurs armes +peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dégradé +tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin; +il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses +ancêtres. En général, Bologne est remarquable par l'esprit de +patriotisme de ses habitants. + +Une ancienne et fidèle amie, madame la comtesse de Damrémont, m'avait +donné rendez-vous à Florence, et je partis pour m'y rendre après avoir +séjourné deux jours à Bologne. J'ai parlé ailleurs de Florence avec +quelque peu de détail; je n'en dirai rien ici; mais je répéterai qu'elle +est du nombre des villes privilégiées que l'on revoit toujours avec un +nouveau plaisir. Les arts y sont plus honorés qu'ailleurs et y sont +cultivés avec plus de goût et de succès. Madame de Damrémont, possédant +le goût des beaux-arts au plus haut degré, jouissant plus qu'un autre de +ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement +éclairé, développait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On +ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beauté. On ne juge +convenablement que lorsqu'on peut communiquer à d'autres ses remarques, +s'éclairer réciproquement par la critique et motiver une admiration +réfléchie. + +La collection de tableaux que présentent le palais Pitti et les Uffizi +est composée de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une +réunion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les +dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit +qu'on rend en Toscane un véritable culte aux beaux-arts. Cependant +l'école moderne de peinture semble morte aujourd'hui à Florence. La +sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est +cultivée avec beaucoup plus de succès. Bartolini est le plus grand +sculpteur des temps modernes. Je le crois bien supérieur à Canova. Ses +compositions sont plus vraies et leur simplicité est plus dans la +nature. La vérité y a moins d'apprêt que chez ses devanciers. Rien de +plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais à l'achever; +car chez lui là est la difficulté. + +Après deux mois d'un séjour rempli de charmes et qu'embellissaient les +jouissances d'une vive amitié, je me mis en route pour me rendre à +Gênes, où d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi. +Je visitai Livourne, Lucques et la côte orientale de Gênes, que je +n'avais jamais parcourue. L'État de Lucques me parut charmant. Il est le +type de ces principautés qui dispensent les souverains des soins +laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attachées à la +possession d'une belle propriété indépendante. C'est un pays délicieux, +où l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais +autrefois rempli de tableaux de choix, une belle forêt, des eaux +thermales où l'on accourt de toutes parts, et une population +intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit, +animé de l'amour des sciences, pourrait voir écouler sa vie dans +l'idéal du bonheur; mais il faudrait qu'il fût quelque chose par +lui-même et qu'il pût baser son existence sur le sentiment de ses +facultés heureusement appliquées. + +Je continuai ma route en parcourant cette rivière du Levant, si célèbre. +On la compare naturellement à celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se +retrouve cependant entre elles. La rivière du Levant, couverte de villes +riches et peuplées, admirablement bien cultivée et commerçante, est tout +autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habitée que de loin +en loin. Mais une admirable localité militaire en rend la possession +précieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son +étendue et la sûreté qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents +de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et +représentant par sa richesse une rivière souterraine, fontaine +artésienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la +facilité à toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin, +sa facile entrée et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale +sur la cote d'Italie, complètent ses avantages. De grands travaux +projetés par Napoléon devaient en faire notre établissement principal de +marine sur cette partie des côtes de la Méditerranée, et il voulait la +mettre à l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En +deux jours d'un voyage intéressant et agréable, j'arrivai à Gênes la +Superbe. + +Pendant mon séjour assez long dans cette ville, je fus témoin de fêtes +brillantes qui eurent lieu pour le mariage du duc de Savoie. De là, je +me rendis en Suisse, où m'attendaient des amis. J'y passai un été +délicieux. À la fin de l'automne, j'allai revoir les merveilles de +Munich, d'où je retournai à Venise pour y passer l'hiver. + + + +MÉLANGES + +Sommaire.--Lettre du comte de Fiquelmont sur le commerce de la +Russie.--Promenades dans Rome.--Des révolutions et des circonstances qui +les amènent.--Des vertus des peuples barbares. + + +LE COMTE DE FIQUELMONT, ANCIEN MINISTRE D'AUTRICHE, AU MARÉCHAL DUC DE +RAGUSE. + +SUR LE COMMERCE DE LA RUSSIE. + +Vienne, le 14 février 1831. + +Monsieur le maréchal, + +Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29 +janvier, vous m'avez exprimé le désir d'avoir par écrit les données +principales d'un entretien, dont vous avez bien voulu conserver le +souvenir, qui avait pour objet les forces commerciales du midi de la +Russie comparées à celles du nord. J'étais, et je suis encore de +l'opinion que le commerce de l'empire russe trouve beaucoup plus de +force et de développement dans la direction du nord que dans celle du +sud. Voici, monsieur le maréchal, quelle était la base de mon +raisonnement. + +Il y a trois lignes de navigation fluviale entre la mer Caspienne et la +mer Baltique. Ces trois lignes aboutissent au lac Ladoga, et, par le +canal de Ladoga, sont mises en communication avec le Volkhov et la Néva. +Ce système fluvial, qui traverse et qui unit entre elles presque toutes +les parties du centre de l'empire, est l'objet des soins constants du +gouvernement. Pierre le Grand en a été le créateur; mais les +perfectionnements modernes dans l'art de l'ingénieur ont augmenté +beaucoup les ramifications de ce système, auquel on a réuni presque tous +les cours d'eau de l'intérieur. La nature des pays fait que les +distances de portage sont courtes et qu'il est facile de les franchir à +peu de frais. + +Il existait un ancien tracé du canal qui avait pour objet de réunir le +Dniéper à la Vistule, et d'établir ainsi une communication entre la mer +Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit +qu'il y ait eu des difficultés de terrain ou peu d'utilité, il a été +fort négligé; il est, je crois, resté à l'état de projet. La Dwina et +ses affluents portent à Riga tous les produits de cette partie de la +Russie. On a, d'un autre côté, travaillé à rendre le Dniéper navigable, +ce qui n'était pas fait quand j'ai quitté la Russie. Si les difficultés +que présente cette navigation, qui sont des cataractes, étaient +surmontées, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont +presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique. + +Voilà déjà un fait intérieur établi, qui assure au nord la supériorité +du commerce. + +Le second fait est plus décisif: c'est celui de la navigation maritime. +Votre séjour à Venise vous met à même, monsieur le maréchal, d'y +recueillir les notions les plus exactes sur les opérations commerciales +de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manière la +plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis +Odessa jusqu'à Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut +passer à Gibraltar pour y attendre le vent nécessaire pour la sortie du +détroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de +Saint-Pétersbourg aux États-Unis. + +La Méditerranée ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord +fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage à +se relier au nord qu'au midi, quand bien même le système de sa +navigation fluviale ne lui en eût pas imposé la loi. + +Je crois, monsieur le maréchal, avoir, par ce simple exposé, répondu à +la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en +Europe; j'ai regretté, par cette raison, que vous ayez, dans votre +ouvrage, fortifié l'idée que les forces du midi de la Russie sont +susceptibles d'un très-grand développement; j'entends ici par force, +productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y +existe un besoin d'expansion qui serait tôt ou tard menaçant pour +Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me +permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des +principaux éléments de la politique de l'Europe envers la Russie. + +Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatériques qui +ramènent, à des intervalles presque égaux, des années de complète +disette, quelquefois destructives de la totalité du bétail, bêtes à +cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine, +alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe; +cela est arrivé deux fois pendant les douze années que j'ai passées en +Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la récolte des +céréales est médiocre; trop de sécheresse en est toujours la cause; on +est content quand elle ne va pas jusqu'à brûler l'herbe; cependant les +années de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont +fertiles rend possibles des approvisionnements de précaution. Ce ne sont +pas des greniers d'abondance, ce sont de simples économies domestiques. + +J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence +d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs +terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant +l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans +des terrains de pâturages au midi: ils eurent tous à le regretter. Un +comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la +Russie vers le Volga, au delà du Saratov: il doubla sa fortune. + +Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent +l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je +m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui +s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni +peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les +côtes de la Crimée; les Romains n'avaient pas été plus loin que la +Valachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les +émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur; +aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la +Crimée, au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent, +pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni +reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la +production fut pour moi la réponse à la demande que je me faisais. +L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de +l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit +éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc +pas cherché à étendre sa domination vers l'intérieur? Cela paraissait +naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause +permanente. + +J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui établit le rapport de +la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement. +Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou, +de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermédiaires. De +Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574; +de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don, +de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui +suffit au but, combien l'industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce +midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la +force de l'empire russe. + +L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de +la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une +grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux; les +maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Pétersbourg, +de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le +sol. + +Il y a des hommes qui croient que l'établissement des routes de fer +pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la +production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des +bénéfices pour les propriétaires; mais seraient-ils en rapport avec les +dépenses que causeraient l'établissement et l'entretien de pareilles +voies? Le général Destrem, ingénieur habile, et, plus qu'aucun autre, +compétent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouvé, avec la dernière +évidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher. +La terre y gèle, même dans ce soi-disant midi, à quatre pieds de +profondeur; le dégel ne dérangerait-il pas toujours la ligne horizontale +des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des +réparations à faire sur d'aussi grandes distances? + +Dans les pays assez riches pour que des associations particulières +puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction: +c'est une manière de placer des capitaux; je comprends que l'on trouve +ce mode de voyager meilleur marché. Mais en est-il de même quand les +États empruntent pour construire des routes de fer? Les intérêts à +payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impôts? Il +en résulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de +ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien +particulièrement le cas en Russie, où l'État seul pourrait les +construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Pétersbourg +prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles à +vaincre que des montagnes. + +Un grand établissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus +brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu, +monsieur le maréchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses +colonies militaires, en 1837, le décida à en changer entièrement +l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille création, si peu +d'accord avec ce qui l'entourait. La supériorité morale de cette +population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un +instrument d'oppression contre le pays ou de rébellion contre le +gouvernement.--La révolte si tragique des colonies du Nord (de +Novogorod) était un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le +général Witt présenta à l'empereur, à Voskresensk, quelques mille jeunes +gens non encore rangés dans les régiments, mais déjà assez instruits et +formés pour faire sur-le-champ le service de bas officiers, sachant tous +parfaitement lire, écrire et compter. Il y avait, cette année, dans +l'ensemble de ces colonies, vingt-six mille hommes arrivés à ce degré +d'instruction. Witt demanda à l'empereur ce qu'il devait en faire. Une +décision était d'autant plus embarrassante, que, d'après l'organisation +de ces colonies, chaque année devait augmenter ce nombre. L'empereur +n'hésita pas. Il changea l'organisation: tous les habitants des colonies +redevinrent des paysans comme tous les autres. Les régiments furent, +depuis ce jour, complétés par les recrues que leur donnait la levée +générale de l'empire, comme le sont les régiments qui ne sont point +colonisés. L'instruction fut bornée aux enfants des régiments. La partie +administrative aura dû être modifiée dans une mesure analogue à la +réforme militaire. J'ignore les nouveaux règlements qui auront été +donnés; je suppose qu'on aura, petit à petit, diminué l'immense monopole +agricole qu'exerçaient ces colonies. + +Je précédais de deux jours l'impératrice, qui se rendait à Voskresensk. +On avait, à Pultawa, arrangé pour elle une exposition des produits de ce +gouvernement. J'y vis des échantillons nombreux de superbe laine +mérinos; les principaux producteurs étaient les Kotschubei et les +Rasoumowski. J'en faisais compliment à l'homme très-intelligent, +propriétaire lui-même, qui était mon cicerone. «Oui, me dit-il; mais il +faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des +prix, qui est augmentée par une cause que personne ne peut calculer, +parce qu'elle est placée en dehors des intérêts de ce commerce.» + +Voici l'explication qu'il me donna. «Les colonies militaires sont en +possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car +chaque régiment possède entre douze et vingt mille mérinos de la plus +belle espèce. Plusieurs régiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans +leur caisse pour faire face aux dépenses d'équipement et d'habillement +qu'exigeait la circonstance, furent autorisés par l'administration +coloniale à vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des +prix du marché d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible à l'intérêt +des autres producteurs; pour cette année notre marché est gâté; les +petits propriétaires auront à en souffrir.» + +Je vis à cette occasion que l'établissement colonial n'était pas +populaire. Un autre monopole qu'il exerçait vint déranger une autre +branche de l'économie agricole dans des gouvernements éloignés. Le +général Witt, qui conduisait son établissement en homme de génie, mais +en homme spécial, montra à l'empereur deux cent quarante étalons, les +plus belles bêtes que l'on put voir, car l'administration était assez +riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; près de +vingt mille juments avaient été réunies dans un district assez resserré. +Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livré à cette revue d'un +nouveau genre. Le nombre des juments était bien plus considérable; +chaque régiment en comptait plusieurs milliers. + +Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de +Voronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit +propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les +plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais +communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et +fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de +luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Pétersbourg.--Peu d'années +suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la +cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de +cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le +choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix +fixé par le gouvernement. + +Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le +pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion +personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des +colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce +phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats +obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil +de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des +moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte +positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que +le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue +série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi +intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration. + +Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc. + +FIQUELMONT. + + + +PROMENADES DANS ROME. + +La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le siége d'une +immense puissance. L'étude de son histoire et de sa langue remplit +encore nos premières années. Fondée sous les auspices de la violence et +de l'amour du butin, agitée par des révolutions continuelles, Rome +devint la maîtresse du monde et fut la tête d'un ordre social dont +aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tombé, la ville +ressaisit dans le moyen âge une puissance d'opinion qui remplaça en +partie la puissance matérielle qu'elle avait possédée et perdue. Elle +sut, par la majesté et la grandeur de ses souvenirs, imposer une +modération presque miraculeuse aux barbares qui menaçaient de la +détruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les idées religieuses une +sorte de suprématie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville +éternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit +la sensation à laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux +étaient accoutumés à la vue des antiquités que ces pays renferment. Leur +conservation, la beauté des matériaux, leur grandeur et même leur +immensité empêchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les +monuments de Rome sont dénués de tout ornement. Ces masses de +construction en briques donnent d'abord l'idée de décombres, de masures, +que la misère et une mauvaise administration ont produits. Ôtez les +noms, et, à quelque exception près, le voyageur ne verra ces ruines +qu'avec une sorte de dégoût. + +Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'église de Saint-Pierre +est le symbole de l'Église triomphante, de même qu'un superbe palais +indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite. +Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il +offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus +développé dans les objets de sculpture et la perfection dans les +peintures. Il est, à cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts, +le lieu le plus digne d'intérêt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme +recueilli et disposé à vivre de méditation, est incommodé par la +splendeur qui y règne. L'éclat de la lumière l'importune. Les grandeurs +de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en évidence. +Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source +dans son esprit et dans son coeur. À Jérusalem, j'ai vu, avec émotion, +l'Église souffrante, l'Église dans sa misère et dans son humiliation. La +piété y semble naturellement inspirée. La vue et le nom des lieux où de +si grandes choses se sont passées laissent des traces ineffaçables dans +les souvenirs. La vue de Rome, le séjour à Saint-Pierre, devraient, tout +en donnant des idées de puissance et de prospérité, rappeler aussi les +idées tristes qui s'associent naturellement au christianisme et +contribuent à sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les +circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite +nécessaire, je n'ai rien écrit pour retracer à ma mémoire ce que j'ai +vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous +les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en résumé ce que j'ai +vu et ce que j'ai entendu de lui. + + +PREMIÈRE PROMENADE. + +Nous commençâmes nos «mises en nous rendant au Capitole. De la tour on +voit également bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome +ancienne avait à son extrémité le Capitole, comme la Rome nouvelle. À +l'est est la première. À l'ouest est la seconde, qui est bâtie sur le +sol même de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que +Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la première habitée. Les +débordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'était +dans ces marais même que Romulus et Rémus, son frère, enfants, avaient +été exposés. Un temple de très-petite dimension, fondé dans ce lieu en +mémoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui. +Il a été transformé en une église de Saint-Théodore. + +Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants +dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une +heureuse destinée. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en +font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur à un +enfant: «Il n'a pas été porté dans l'église de Saint-Théodore.» Tant il +est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se +conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les +superstitions de leurs ancêtres! C'est à peine si les temps et les +différences de croyance apportent quelques changements dans l'expression +de ces sentiments. + +Un temple de Vesta existait tout près de celui-là. C'est celui où les +vestales veillaient à la conservation du feu sacré. Ce temple est devenu +une église sous le nom de Sainte-Marie-Libératrice. + +Le grand cirque était entre le mont Palatin, le mont Aventin et le +Tibre. Là furent donnés par les Romains ces jeux publics fameux qui +attirèrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; là +eut lieu l'enlèvement des Sabines. Après une guerre acharnée, les Sabins +et les Romains se rencontrèrent dans l'emplacement du forum, et ils y +conclurent le traité de paix qui rétablit la bonne harmonie entre les +deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en +observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour établir la +communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la _Voie +sacrée_. Les deux peuples n'en firent bientôt plus qu'un seul, et, +Tatius ayant péri dans une expédition dirigée contre le Lavinium, +Romulus resta seul souverain. Le Capitole reçut son nom de la +circonstance qu'une tête représentant celle de Jupiter fut trouvée dans +l'excavation que les travaux nécessitèrent. Il devint la citadelle de +Rome, et fut en outre destiné à recevoir les temples des dieux +supérieurs. + +Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, ayant soumis les habitants +d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite +détruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains, +ses habitants furent transportés à Rome, établis sur le mont ou Cælius +et ses principaux citoyens admis dans le sénat. + +Numa, deuxième roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se +défendre contre les Sabins, et des travaux y furent exécutés par Tarquin +l'Ancien dans le même objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom +de Romulus. + +Ancus Marcius, quatrième roi, envoya une colonie à Ostie, près de +l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour +faciliter cet établissement; mais cette rivière, qui séparait le Latium +du pays des Étrusques, était considérée comme un fleuve sacré. Il +institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer à ces travaux +sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains +furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de _pontifices_, +et depuis ce nom n'a plus exprimé qu'une fonction religieuse, tandis +que dans l'origine elle n'était qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi +occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre côté du Tibre. + +Le mont Capitolin était plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est +masqué par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs +reçu un exhaussement considérable. Il s'étend jusqu'au Tibre. Dans le +moyen âge, des papes l'encombrèrent de constructions pour empêcher le +peuple de s'y réunir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient +mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de même dans le +Forum, sous prétexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit +de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple +qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le +peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'était +proposé. + +La ville de Rome se trouva composée de sept collines, savoir: 1° du +Palatin, où fut le commencement de la ville; 2° du mont Capitolin; 3° du +mont ou Cælius; 4° du mont Quirinal; 5° du mont Aventin; 6° du mont +Viminal; 7° du mont Esquillin. + +L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la +même jusqu'à Aurélien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius +Tullius fut tout entière sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait +immédiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie. +Le mont Janicule a toujours été extérieur. Les trois quarts de la +population, sous Auguste, étaient en dehors des murs. L'amphithéâtre +flavien, bâti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de +Colisée, était considéré comme étant à peu près au centre de la ville. +La situation de la population sur des collines élevées rendit nécessaire +la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus +grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les +débris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des +pentes régulières, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'à +soixante-quatre milles de développement. En général, jamais les Romains +n'ont reculé devant les difficultés quand ils ont reconnu une grande +utilité publique à les vaincre. + +Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut +jusqu'à quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'élevait, d'après +des calculs certains, à un million deux cent mille mètres cubes par +vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le +produit est de cent cinquante mille mètres cubes par vingt-quatre +heures, c'est-à-dire la huitième partie de la quantité ancienne, et +cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux +dotée en eau. + +Quand les barbares et les guerres civiles eurent détruit en partie les +aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines, +et vint s'établir près du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses +maisons. Les eaux de la fontaine de Trévi, amenées à Rome par Agrippa, +gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et +n'avaient jamais cessé de couler. Ce fut une raison de plus pour ce +changement. Voilà l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le +pape Sixte V eut fait rétablir les aqueducs, les eaux furent dirigées +dans les lieux habités, et la ville est restée sur le nouvel emplacement +qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes +bien distinctes: la ville nouvelle, bâtie dans l'ancien champ de Mars, +et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de +maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquités existant dans la +partie de Rome habitée aujourd'hui vient des temples construits du temps +d'Auguste, et postérieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet +était encore d'en diminuer l'étendue pour gêner les grandes réunions du +peuple. + +Après avoir jugé de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole, +nous sommes allés sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'à +Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius, +censeur, qui la fit construire. Nous avons visité le tombeau de Cecilia +Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec César et Pompée, du +premier triumvirat, et qui périt dans la guerre contre les Parthes. Ce +tombeau a de la grandeur et avait de la beauté quand les riches +matériaux dont il était couvert et rempli se trouvaient encore à leur +place. + +Toute la voie Appienne était garnie de tombeaux de gens célèbres, la +plupart élevés aux frais de la république, comme honneur, les autres aux +frais des familles. Ils se composaient en général de massifs en +maçonnerie de briques, avec une chambre sépulcrale, et l'extérieur +revêtu eu marbre sculpté et orné. Ces tombeaux avaient environ trente +pieds d'élévation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus élevé, a +servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen âge. Ils avaient bâti un +château dont les dépendances, formant une vaste enceinte, se liaient +avec le tombeau de Metella. Celui-ci en était comme le donjon et la +citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est +la disposition des fenêtres des bâtiments du moyen âge. Elle indiquait à +quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propriétaire. +Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unité: c'était une colonne +placée au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant +la construction en quatre parties égales, était supposée le symbole de +l'égalité. De cette croix aux fenêtres est venu pour nous le mot croisée +pour le mot fenêtre. Tous les châteaux, en Allemagne, ont des fenêtres à +une colonne, parce que l'on y était Gibelin. Les créneaux étaient +simples ou divisés en deux parties, suivant qu'on était Gibelin ou +Guelfe. + +Une circonstance particulière à l'ouverture du tombeau de Cecilia +Metella mérite d'être rapportée ici. Le corps de cette Romaine se trouva +intact; et, comme le peuple, à Rome, prend pour un signe de sainteté ces +conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prétendue +sainte n'occasionnât des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre. +C'est sous Paul III Farnèse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage +de Cecilia Metella est encore aujourd'hui déposé dans la cour du palais +Farnèse. + + +DEUXIÈME PROMENADE. + +Le 25 novembre s'exécuta une seconde course avec M. Visconti. Nous +sortîmes par la _porta Pia_, qui mène dans la Sabine. Nous fûmes, sans +nous arrêter, jusqu'au mont Sacré, petite hauteur située sur la rive +droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira, +mécontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et résolu +d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses +ancêtres étaient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome +qu'eut lieu cet événement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de +Virginie. Des négociations eurent lieu entre le sénat et le peuple. On +lui promit des magistrats spéciaux pour défendre ses droits. De là +l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont +Sacré et sur le bord de la route. Ils furent élevés, l'un à Ménénius +Agrippa, qui avait ramené le peuple, l'autre à Anna Perenna, qui l'avait +nourri pendant son séjour sur le mont Sacré, et dont le nom pourrait se +traduire par union perpétuelle. En commémoration de l'événement du mont +Sacré, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux +frais des patriciens. La rivière l'Anio, venant de Tivoli, où elle a +formé des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre +plus bas. En arrière sont les coupures et les escarpements exécutés pour +rendre défensifs ces coteaux. Le pont qui y est bâti se nommait +autrefois Nomentanus. Détruit par les Goths et rétabli par Narsès, leur +vainqueur, il prit le nom de ce général. Le pape Nicolas V fit +construire la tour qui en rend maître. + +En nous rapprochant de la ville, nous vîmes un colombarium découvert +depuis peu d'années. Un grand espace paraît avoir été consacré à en +recevoir plusieurs. Celui que nous visitâmes renfermait quatre cents +urnes. Des peintures et des inscriptions le décorent. Il y a des +inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait +déposé les cendres de son fils, âgé de vingt-deux ans dit: «Je fais pour +toi ce qu'il eût été dans l'ordre que tu fisses pour moi.» Une autre +dit: «Celui dont les cendres sont recouvertes a vécu quatre-vingts ans,» +et ajoute: «C'est bien.» + +Après le colombarium, nous fûmes voir l'église de Sainte-Agnès, garnie +de colonnes antiques de dimensions et d'ordres différents, tirées de +monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agréable à +l'oeil. Il y a des travées supérieures. Elles étaient, dans la primitive +Église, exclusivement occupées par les femmes. Cette église fut bâtie +par Constantin. La statue représentant la sainte était en albâtre +oriental; on lui a substitué une tête, des mains et la partie inférieure +du corps en bronze. Une tête très-belle, très-expressive, dernier +ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette église. À côté est un +ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous +ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous +détruits, excepté celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut +converti en église. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes +dépareillées. Elle rappelle l'église située près de Noura, dans le +royaume de Naples, on bien le beau péristyle du palais de Caserte, +au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaïques dans cette +rotonde, comme aussi des mosaïques du style byzantin dans l'église de +Sainte-Agnès. + +En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous +laquelle nous passions était inachevée. Il nous raconta, à cette +occasion, que le dessin en avait été fourni par Michel-Ange au pape Pie +IV, du nom de Médicis. Ce pape n'était point de la maison de Médicis, +mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait +rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de +vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du +père du pape. On s'aperçut de l'intention avant la fin des travaux, et +ils furent suspendus. + +Nous terminâmes notre journée en visitant la villa Colonna. Le mont +Quirinal avait été coupé à pic par Néron, du côté qui regardait le champ +de Mars. Cet escarpement était revêtu en marbre. Sur la plate-forme +était un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses +morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du +fronton et de l'architrave, sont encore sur place et ornés du plus beau +travail. Près de là sont les thermes de Constantin, excavés dans la +montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont +devenus une propriété de la maison Colonna. En général, les grandes +maisons se sont attribué, dans le moyen âge, les édifices publics. C'est +à ce titre que le théâtre de Marcellus est resté la demeure en même +temps que la forteresse de la maison des Orsini. + +C'est aux catacombes existantes auprès de l'église de Sainte-Agnès que +l'on proposa à Néron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que, +tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement à voir la +lumière. Il passa l'Anio, se réfugia dans la maison de Phaon, son +affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon était dans +l'emplacement où se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del +Gregorio. + +Le séjour des catacombes était respecté, à Rome, par les dépositaires du +pouvoir. Le malheur auquel s'étaient condamnés ceux qui les habitaient +les rendait en quelque sorte sacrées. Peut-être aussi craignait-on +d'empiéter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans +leur empire. + + +TROISIÈME PROMENADE. + +Le 27 novembre, nous fûmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne à +Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les +directions. Le pays est ondulé, et présente à la vue des lignes +agréables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes. +Ses champs sont d'une fertilité extrême. La terre est excellente et rend +vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de +la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre. +Nous traversâmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprès du +tombeau élevé à Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du +sénat. Le discours à sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est +gravé sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions +approchant de celui de Cecilia Metella. Il a été converti en poste +militaire du temps de Paul II, pour la défense des approches de Tivoli, +et cette circonstance l'a conservé. + +Les monuments anciens échappés à la destruction n'ont été sauvés que +lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matériels sont venus les +protéger. Ainsi les temples, transformés en églises et surmontés d'une +croix, sont devenus sacrés. Le théâtre de Marcellus, devenu une +habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il +n'y a que le Colisée qui fasse exception. Encore, pendant un certain +nombre d'années, a-t-il joué le rôle de forteresse entre les mains des +Frangipani; mais ensuite, pendant bien des siècles, il a été livré à la +destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est étendue +sur lui. + +De là nous sommes allés à la ville Adrienne, située à peu de distance du +tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour +de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulière pensée de la +composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visités. Il +bâtit le Poecile tel qu'il existait à Athènes. C'était une double +galerie ouverte, dont le toit était supporté d'un côté par des colonnes. +Le mur qui séparait les deux galeries était couvert de peintures +semblables à celles existant dans le même lieu à Athènes et représentant +les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son étendue. Il +bâtit aussi le Lycée, l'Académie, etc. Il creusa une vallée, qu'il nomma +la vallée de Tempé, et où il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi +les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour représenter la +branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vénus. C'est comme +une espèce de naumachie, où il y avait des chambres sous l'eau, +consacrées, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais +proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses, +sont immenses et présentent de très-grandes masses. Le pays, qui est +fort accidenté, offre de très-belles vues. L'enceinte des jardins était +de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouvé l'immense +cuve de porphyre placée au musée du Vatican. Cette villa d'Adrien était +remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter à Rome +pour décorer les bains qu'il y fit bâtir. + +Nous fûmes ensuite à Tivoli. Rien n'est plus pittoresque que la vue du +cours de l'Anio, de la cascade, du canal double, nouvellement creusé +pour assurer la conservation de la ville. Il a donné naissance à une +nouvelle cascade, très-abondante et très-belle. Le temple de Vesta, dont +la colonnade est bien conservée, embellit beaucoup le paysage et lui +donne un caractère tout particulier. Je descendis et je m'approchai de +la grotte de Neptune, qu'une forte crue a détruit depuis. Je revins au +temple de Vesta. Le petit temple de la Sybille qui le touche, a été +transformé en une église sous l'invocation de saint Georges. + +Le temps était mauvais et la journée avancée; je ne fus pas voir les +cascatelles et les usines; mais, à un autre voyage, j'allai les +contempler. Leur effet est admirable. Elles sont produites par une +branche de l'Anio, qui, en traversant par un canal souterrain toute la +montagne de Tivoli, tombe d'une grande hauteur, et fait mouvoir de +nombreuses usines, établies dans le palais de Mécène, encore debout. Je +vis la villa d'Este, appartenant autrefois au cardinal d'Este, +protecteur de l'Arioste. La position est très-belle, et la vue +extrêmement remarquable. Les grands accidents de terrain, les +escarpements, les eaux abondantes, de beaux arbres et de prodigieux +cyprès, font un ensemble rempli de grandiose; mais la plupart des +statues, des bas-reliefs et des divers ornements du jardin sont du plus +mauvais goût. Il y a cependant quelques fresques estimées dans la +maison. + +Dans cette journée, j'ai encore vu deux choses remarquables. La première +est la colonne élevée devant Sainte-Marie-Majeure, au lieu où +l'ambassadeur de Henri IV fit abjuration, au nom de ce prince, et reçut, +dans la posture la plus humiliante et la corde au cou, l'absolution du +pape Sixte V. L'autre, aux trois quarts du chemin de Rome, à Tivoli, est +un ruisseau d'eau sulfureuse, qui ressemble à une rivière, et pourrait, +près de sa source, servir à des établissements de bains d'une grande +importance. Ces eaux étaient fréquentées autrefois; elles ont rendu la +santé à Auguste. Des embarras dans leur écoulement avaient formé un lac, +où des dépôts successifs ont formé une couche de pierre, une croûte dure +qui couvre la terre et s'oppose à la végétation. Un canal, fait aux +dépens du cardinal d'Este, a donné une issue aux eaux, et la plaine +s'est trouvée depuis à découvert; mais elle est improductive. En +enlevant la croûte de dépôt, on retrouve la terre végétale et la +fertilité. + + +QUATRIÈME PROMENADE. + +Le 4 décembre, nous vîmes la voie Ostensienne et les antiquités placées +aux environs. Nous commençâmes par l'église de Saint-Paul hors des murs. +Elle fut détruite par un incendie il y a dix ans; mais la piété des rois +de l'Europe et le zèle des papes en ont commencé la restauration. Cette +église, bâtie par Constantin, embellie et augmentée par Honorius et +Arcadius, était l'objet d'une dévotion particulière. Elle renferme les +restes de saint Paul, inhumé dans remplacement où elle est bâtie. C'est +à peu de distance du lieu de son supplice, les Trois-Fontaines, qui est +consacré par un monastère et deux églises. + +Le couvent attenant à l'église de Saint-Paul est de l'ordre des +Bénédictins et a été la demeure de Pie VII, alors simple moine. Cette +église était d'une richesse extrême en matériaux. Des colonnes de +porphyre, de granit d'Égypte et de marbre de Grèce la décoraient. Un +incendie violent a presque tout anéanti. Le plafond, en bois de cèdre, +devenu très-sec par la succession des siècles, s'enflamma si +promptement, qu'en peu de moments tout fut réduit en cendres et qu'aucun +secours ne put arrêter le mal. La chute de ces bois enflammés produisit +entre les murs une telle chaleur, que toutes les colonnes furent ou +détruites ou en grande partie altérées, et la porte de bronze, qui était +d'un beau travail, entra elle-même en fusion. Ces colonnes de marbre ne +laissent intacts que des débris, dont la réunion a servi à rétablir +quatre colonnes, destinées à rappeler, par leurs dimensions et leurs +ornements, les anciennes colonnes, qui étaient au nombre de dix-huit. +Les colonnes nouvelles sont de granit du Simplon, des plus grandes +dimensions, des plus admirables proportions, ainsi que du travail le +plus parfait. Elles ont été fournies par l'empereur d'Autriche et +transportées par le canal de Pavie, le Pô, la mer et le Tibre. Le +travail est conduit avec une grande activité, et, dans une douzaine +d'années, cette église sera terminée et plus belle qu'elle n'était. Elle +sera pavée avec les débris des anciennes colonnes de granit. La +colonnade du portail sera changée; une autre colonnade extérieure, de +trente-six colonnes, la décorera, et masquera ou déguisera ce que les +contre-forts ont de désagréable et de défectueux à la vue. Enfin elle +reprendra sa place parmi les plus beaux monuments de la chrétienté. +C'est la plus grande église de l'Italie après Saint-Pierre et la +troisième de l'Europe. Des belles mosaïques du style byzantin qui +existaient, la plus grande partie a échappé aux ravages de l'incendie; +elles ont été parfaitement réparées. Le corps de saint Paul a été sauvé +et est resté intact au milieu des désastres. La dépense des +constructions est de trois cents écus romains par semaine; ainsi la +main-d'oeuvre coûtera encore, en supposant un travail de douze ans, une +somme de huit cent soixante-trois mille francs. On assure que les fonds +nécessaires sont faits ou à peu près. + +En retournant à la ville, M. Visconti nous a fait remarquer une petite +chapelle, où un bas-relief représente saint Pierre et saint Paul +s'embrassant et se disant adieu au moment où l'un et l'autre marchaient +au supplice: saint Paul vers remplacement des trois fontaines qui +surgirent, dit-on, tout à coup dans les lieux qu'arrosa son sang; saint +Pierre vers le Janicule. Saint Paul, étant citoyen romain, fut décollé; +saint Pierre, étant Juif, fut crucifié. + +La porte de la ville a des tours rondes, bâties par Bélisaire. Le +tombeau de Caïus Cestius, citoyen romain qu'aucune dignité n'a fait +connaître, vivait du temps d'Auguste. Il ordonna, par son testament, de +construire la pyramide qui porte son nom pour lui servir de tombeau. +Elle dut être achevée dans une année et recouverte en beau marbre de +Grèce. Le massif est composé de tuf réduit en poudre, mêlé avec de la +chaux, ce qui en fait un corps dur et compacte. La chambre sépulcrale +était peinte, et il reste encore des fresques intactes, représentant des +Victoires, figures allégoriques se rapportant à la secte philosophique à +laquelle appartenait Caïus Cestius. Cette secte considérait la vie comme +un combat et la mort comme un triomphe. Un beau sarcophage en porphyre +s'y trouvait; il est maintenant chez le prince Borghèse. C'est le pape +Alexandre VII qui a fait ouvrir ce tombeau et découvrir les environs. + +Près de là sont les tombeaux des individus morts à Rome et n'appartenant +pas à la religion catholique: ce sont particulièrement ceux des Anglais. +Leur réunion présente à l'oeil quelque chose d'élégant et de bon goût. +On y lit les noms de gens connus, entre autres celui de Scheller, ami de +lord Byron; celui du fils de Goethe, enfin de miss Bathurst, qui a péri +par accident au moment où elle allait se marier. + +Nous fîmes le tour du mont Testacio. Il est composé uniquement de +l'agglomération de débris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modèle +de ceux qui servaient à renfermer les tributs envoyés à Rome. Après les +avoir reçus, on versait l'argent au trésor, et ils étaient brisés. La +montagne entière est composée de ces débris. La surface seulement ayant +été constamment et depuis beaucoup de siècles soumise à l'action de +l'atmosphère, s'est décomposée, et, la végétation ayant produit des +détritus, il en est résulté la formation d'une couche fort mince de +terre végétale. Les Romains modernes y ont pratiqué des caves où des +dépôts considérables de vins sont placés, et ces souterrains sont +précédés de constructions qui forment des celliers fermés avec des +portes. Des fêtes populaires, au mois d'octobre, des espèces de +bacchanales, y sont célébrées par les femmes du quartier transtevérin. + +Après le mont Testacio, nous suivîmes la rive gauche du Tibre, et nous +passâmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occupé aujourd'hui par une +villa appartenant à l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adossées à +la montagne, sont des maçonneries antiques considérables. Ces ruines +sont les restes des anciens magasins de blé qui existaient à Rome. +Placés ainsi près du Tibre, ils étaient bien situés. À peu de distance +est un emplacement consacré autrefois au dépôt des marbres venant de +Grèce. La destination en est toujours la même, mais les marbres +aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom même n'est pas changé. + +Nous nous arrêtâmes à l'église de la Madonna della Scola. Ce nom lui +vient de ce que saint Augustin y a enseigné. Cette église était +autrefois un temple élevé par Octavie, soeur d'Auguste et femme +d'Antoine, à la pudicité patricienne. Ce monument est d'un beau style, +et les détails de l'architecture sont d'un travail achevé. Comme église, +elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hiérarchie dans +toute sa rigueur. La surface de l'église est divisée en trois parties +dans sa longueur, et chacune a un niveau différent. La première, à +l'entrée et la plus basse, était pour le peuple; la seconde, plus +élevée, pour les diacres et les aspirants à la prêtrise; la troisième, +plus élevée encore, renfermant l'autel avec le choeur et environnée +d'une grille basse, était uniquement réservée pour les prêtres. C'était +un sacrilége pour un laïque d'y entrer. Deux chaires en marbre, placées +au milieu de l'église, servaient, l'une pour lire l'épître, l'autre pour +lire l'évangile. Un plateau rond, en marbre sculpté, figurant un masque +et ouvert aux yeux, à la bouche et au nez, est placé sous le péristyle. +Ce plateau servait probablement à l'écoulement des eaux de quelque +égout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus +coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en étaient +la victime et perdaient la main aussitôt. Cette superstition a fait +donner à cette église le nom de Madonna della Verita. + +En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entouré de +colonnes cannelées d'une belle conservation. Le marbre dont il est +revêtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le +temps de la république, on n'employa pas cette matière précieuse. Il y a +dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a été converti en une +église sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil. + +À peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome +probablement, élevé par le sixième roi de Rome, Servius Tullius, à la +fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protégé et +fait monter sur un trône, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un +goût parfait, d'une architecture pure et élégante. Il a été converti en +église sous le nom de Sainte-Marie-Égyptienne. On a réuni le péristyle +au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'église; mais, si +ce mur était détruit, le temple reparaîtrait dans toute sa pureté. + +M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y +avait trois espèces de temples dont la forme était toujours circulaire: +1° ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, représentait la terre, supposée +ronde par les anciens; 2° ceux du soleil, parce que le soleil, chaque +jour, faisait le tour de la terre; 3° ceux d'Hercule, parce qu'il avait +purgé la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le +tour du monde. À cela je répondrai que les anciens n'avaient nullement +l'idée absolue que la terre fût ronde, et que toutes les géographies +anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu +cette idée, inspirée par son génie. J'ajouterai que tous les temples +élevés au soleil n'étaient pas circulaires, car celui d'Héliopolis +(Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au +contraire, il était carré. Ces deux observations me prouvent qu'il ne +faut pas s'abandonner aveuglément aux suppositions, aux observations +trop généralisées et aux systèmes des antiquaires. + +Près du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347, +pendant que Clément VI avait fixé sa résidence à Avignon, et par suite +des maux dont les Romains étaient affligés, il se fit déléguer +l'autorité suprême à Rome sans employer la violence et par la seule +puissance de son éloquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut +investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration, +d'abord salutaire pour les Romains, devint bientôt tyrannique. Renversé +à la suite d'excès dont il s'était rendu coupable, il dut sa +conservation à la fuite. Poursuivi par le pape Clément VI et menacé de +périr, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il +gagna la confiance. Investi du même pouvoir, il en abusa de nouveau et +fut assassiné au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de +Pétrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du réveil +des beaux-arts et une espèce de renaissance du goût. + +En face est le pont rompu. C'était le pont sénatorial où se passaient +des cérémonies dans quelques circonstances. Il est situé à un coude du +Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Réparé plusieurs fois, il a +toujours été renversé. À ce point où la direction du fleuve change, le +courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, à +quelque distance, les piles du pont où Horatius Coclès arrêta les +troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont +derrière lui. + +L'île située au-dessus était du temps des Romains consacrée à recevoir +les malades qui venaient y chercher la santé. Elle renferme encore +aujourd'hui le meilleur hôpital de Rome. + +Nous terminâmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant +quatre côtés que Septime-Sévère avait fait construire au milieu d'une +place destinée au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux +négociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il était revêtu +de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Très-près de là est +un autre monument élevé par le commerce à Septime-Sévère, en +reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument présente deux +choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employés +aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux +objets employés dans notre culte; ensuite une inscription où Géta, fils +de Septime-Sévère, avait son nom. Elle fut remplacée, sous le règne de +Caracalla, son frère et son assassin. On reconnaît le travail qui a +effacé, et ce qui fut substitué en caractères de dimension moins grande. +Des louanges sont prodiguées au fratricide. On voit aussi vide la place +que l'image de Géta occupait sous les aigles des légions. Le Janus a été +conservé, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le +monument du commerce a été sauvé, parce qu'il a servi de contre-fort à +un clocher. Enfin, nous vîmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin, +magnifique égout où un char chargé de foin pouvait passer. Il a éprouvé +un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore à l'usage +auquel il fut d'abord destiné; il est même indispensable à la salubrité +de Rome. + + +CINQUIÈME PROMENADE. + +Le 14, nous visitâmes le mont Esquilin et nous nous rendîmes à la porte +Maggiore qui prend son nom de la proximité de l'église de +Sainte-Marie-Majeure. En route, M. Visconti nous fit remarquer un arc de +triomphe construit, dit-on, par Gallien, empereur, à l'occasion d'une +prétendue victoire remportée sur Sapor, roi de Perse, et d'un triomphe +qui en fut la suite. Ce monument est sans grandeur; mais, s'il a été +élevé à l'occasion d'une victoire imaginaire, il est encore assurément, +malgré sa mesquinerie, beaucoup trop beau. De là nous allâmes voir +l'ancien temple de Minerva-Medica: c'est un ouvrage de Domitien. Ce +temple faisait partie du palais occupé par cet empereur. Il l'appelait +grain d'or, en opposition au palais d'or de Néron. Il est de grande +dimension, de forme ronde et d'une élévation considérable. Revêtu alors +en marbre, il ne reste aujourd'hui que le massif de briques. + +La porte Majeure, placée dans le voisinage, était primitivement un +passage au travers de l'aqueduc construit par Claude. Le chemin de +Preneste arrivant perpendiculairement sur cet aqueduc, il fallait le +traverser. Claude voulut que ce passage présentât à la vue quelque chose +de majestueux. En conséquence, on construisit cinq arches avec fronton. +Deux étaient pour le passage des voitures, trois pour celui des piétons. +Il y a beaucoup de grandeur dans cette construction. Elle est de l'ordre +d'architecture connu sous le nom d'ordre rustique, employé aux monuments +qui n'étaient destinés ni aux dieux ni aux hommes, mais consacrés aux +choses et aux animaux. Son caractère propre, c'est que la coupe des +pierres n'avait d'autre but que la solidité des monuments, et aucun +parement à la surface. Les colonnes avaient cependant des chapiteaux +ornés, mais elles ne se composaient que de tronçons dégrossis. Claude +fit construire l'aqueduc soutenu par ces arcades, et qui amenait l'eau +Claudia, venant de l'Anio-Nuovo. Il réunissait l'eau de trois aqueducs. +Cet aqueduc fut rétabli par le pape Sixte-Quint, et l'eau reçut le nom +de _aqua felice_, du nom de religion Felice, qu'avait porté, comme moine +cordelier, Sixte-Quint. Quand Aurélien construisit l'enceinte actuelle +de Rome, il fit servir, autant que possible, les constructions +existantes à cet usage. En conséquence, les murs de la ville furent +appuyés à l'aqueduc, qui se trouva ainsi en faire partie. L'architecture +couvrant le passage ménagé sur la route de Preneste est en partie +masquée par la maçonnerie de cette époque, et ce passage devint la +porte existante aujourd'hui. + +Nous suivîmes l'enceinte extérieurement. Nous vîmes les brèches faites +par Totila quand il s'empara de Rome. Nous contournâmes un espace +semi-circulaire, faisant partie de l'enceinte. Il est décoré de colonnes +dont les proportions sont élégantes, et qui, comme les murailles, sont +construites en briques. C'était un amphithéâtre connu sous le nom +d'_Amphitheatrum castrense_. Il est du temps de la république et servait +de lieu d'exercice pour les soldats. Là aussi il y eut des brèches +faites par Totila. Nous arrivâmes à la porte de Saint-Jean. À peu de +distance est la porte _Asinaria_, à laquelle celle-ci a été substituée. +La porte Asinaria servit à l'entrée de Totila; les soldats isauriens, +chargés de la garde, la lui livrèrent par trahison. Depuis cette époque, +elle a été et elle est restée murée. + +Nous vînmes à Saint-Jean-de-Latran. Sur la place il reste une partie de +monument qui faisait partie d'un vaste édifice. La partie extrême en +cul-de-lampe est seule debout et restaurée; une mosaïque du goût +byzantin s'y trouve. Jésus-Christ est représenté avec ses douze apôtres, +et, dans les parties latérales, Charlemagne reçoit la couronne impériale +des mains du pape. C'est dans cet édifice qu'il fut couronné. Nous +visitâmes l'église et le palais de Latran. Le baptistère est de +construction antique; c'était la partie du palais romain où étaient les +bains. Bien de plus beau et de plus élégant que l'architecture de ce +bâtiment; rien de plus riche que les matériaux. De belles colonnes de +granit rouge sont à l'entrée; des colonnes de porphyre et de marbre +forment deux cercles concentriques et composent les lignes de +l'intérieur. Un superbe vase en basalte est au centre; c'est là que +Constantin fut baptisé par le pape Sylvestre. Il est consacré au baptême +de tous les catéchumènes, et, chaque année, le samedi saint, il y a une +cérémonie solennelle de juifs convertis à la foi chrétienne, à laquelle +préside le cardinal-vicaire. + +Du baptistère, nous fûmes à l'église de Saint-Jean. Elle est belle et +vaste, ornée de fresques estimées. Des statues de saints la décorent, +et, quoique d'un travail médiocre, ces statues, de très-grande +dimension, font un bel effet. Comme le plus grand nombre des églises de +Rome, elle n'est pas voûtée, et son plafond est en bois orné, sculpté et +doré. Diverses chapelles y servent à la sépulture des grandes familles +de Rome. Celle de Corsini est la plus remarquable: elle renferme un +sarcophage en porphyre de la plus grande beauté. Les cendres d'Agrippa y +étaient déposées autrefois; aujourd'hui il contient la dépouille +mortelle de Clément XII, de la famille Corsini, qui a régné dans le +dix-septième siècle. + +L'église de Saint-Jean renferme les têtes de saint Pierre et de saint +Paul: elles sont déposées dans une châsse au-dessus du maître autel. +L'église de Saint-Jean est la première de Rome et de la chrétienté; +c'est l'église du pape, celle de son siége comme évêque de Rome. + +À l'entrée de l'église, sous le péristyle, il y a une statue de Henri +IV, élevée à l'occasion de son abjuration. Les rois de France ont le +titre de premier chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Sur leur demande, les +rois d'Espagne ont obtenu d'être premiers chanoines de +Sainte-Marie-Majeure. + +Un palais est joint à l'église; le pape actuel le fait réparer pour +pouvoir l'habiter pendant quelques mois chaque année. Il est beau, +simple et convenable, sans être immense. Il y a une grande quantité de +fresques plus ou moins estimées, et un tableau d'une très-grande +dimension, représentant le martyre de saint André, copie d'une fresque +du Dominiquin, faite par Silvagni, et qui est remarquablement beau pour +le dessin, s'il ne l'est pas pour le coloris. + +Voici par quelle suite d'événements le palais de Latran est devenu le +siége et le séjour des papes. Néron, faisant construire la maison d'or, +s'était établi à Ostie. Ce séjour le fatiguant, et voulant revenir à +Rome, il demanda quelle était la plus belle maison de particulier. On +lui indiqua celle d'un patricien nommé Latran. Le patricien fut +proscrit, sa maison confisquée et habitée par Néron. Elle devint le +séjour de plusieurs empereurs, et, entre autres, celui de Marc-Aurèle, +qui, vivant en philosophe et sans faste, la préférait au palais du mont +Palatin. Sa statue, qui, aujourd'hui, décore la place du Capitole, y fut +placée. Constantin habita ce même palais, et, en quittant Rome, il en +fit donation au pape Sylvestre. On crut pendant longtemps que cette +statue représentait Constantin, et ce fut ce qui la sauva. +Saint-Jean-de-Latran est situé entre les monts Esquilin et Cælius. Le +palais de Saint-Jean-de-Latran a été rebâti par Sixte-Quint, le même +pape qui remit en valeur et en produit les aqueducs servant aujourd'hui +sur la rive gauche du Tibre. Ce pape, qui a laissé un si grand nom, n'a +régné que cinq ans. Élu en 1585, il est mort en 1590. + +Nous finîmes notre journée en visitant le temple élevé à Claude lors de +son apothéose. C'est une rotonde d'une architecture élégante et simple, +composée de deux rangs de colonnes en corde concentrique; elles étaient +à jour; un dôme les couvrait. La voûte ayant été détruite, et les +ouvriers n'étant pas assez habiles pour la rétablir dans ses +dimensions, deux colonnes, plus grandes que les autres, et également de +granit gris, furent placées dans l'intérieur pour soutenir un arc qui +porte la toiture. Ce monument, quoique beau, manque de grâce, parce que +l'élévation n'y est pas proportionnée au diamètre. C'est aujourd'hui une +église sous l'invocation de saint Étienne (le Rond). Une suite de +fresques couvre tout le pourtour du mur circulaire et des chapelles, et +représente les martyrs avec leurs noms et le genre de leur supplice. +C'est une suite de tableaux dont la vue produit des sensations pénibles. + +J'ai oublié de noter dans ce journal qu'en nous rendant à la porte +Maggiore M. Visconti nous fit remarquer une porte murée qui donnait +entrée dans un jardin appartenant à un magicien dans le dix-septième +siècle, et où, dit-on, des sortiléges s'opéraient. Les montants de la +porte, ainsi que les chapiteaux, sont en marbre blanc sculpté; des +lignes cabalistiques s'y trouvent avec des inscriptions de diverses +natures: mais il y en a une qu'il est singulier de lire dans une rue de +Rome. Elle est en bon latin et signifie: Il y a trois choses +extraordinaires: _un Dieu fait homme, une vierge mère, et trois qui ne +font qu'un_. + + +SIXIÈME PROMENADE + +Le 18 décembre, nous fîmes notre sixième promenade. Nous retournâmes sur +la voie Appia. Nous visitâmes la vallée de la nymphe Égérie, vallon qui +serait délicieux s'il était arrangé, planté et cultivé. Les mouvements +de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle végétation, et +tous les éléments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapprochée de +la ville, il existe un temple élevé au dieu du retour. C'est le point +d'où les Carthaginois, commandés par Annibal, ont menacé la ville de +Rome. C'est là qu'est situé le champ mis en vente pendant que les +Carthaginois y étaient campés et dont la valeur ne fut nullement +diminuée par cette circonstance. Le temple marque les limites où +s'arrêtèrent les ennemis, et d'où ils partirent pour s'éloigner. Il est +petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de +la république, décoré de colonnes à huit faces. Il y avait des statues +intérieurement. Des voûtes élevaient son sol à une certaine hauteur, et +un escalier de quelques marches y conduisait. + +En remontant la vallée, à assez peu de distance, on trouve la grotte de +la nymphe Égérie. Un bois sacré l'entourait. Il reste encore, tout +auprès de la hauteur, un bouquet de chênes verts composés de jets peu +âgés, mais qui viennent de souches très-anciennes, et chaque souche +appartient à plusieurs arbres à la fois et établit ainsi entre eux une +liaison. Là, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les +inspirations des dieux, ou plutôt pour rendre ses résolutions sacrées +aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creusée dans le tuf et d'où +sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans +doute à toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient +des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple à +quelques pas de là. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but +d'effacer les souvenirs de la république, qui aimait à embellir Rome et +voulait rappeler son nom constamment à l'esprit du peuple par la vue de +ses ouvrages, fit revêtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue +de marbre blanc, représentant la nymphe Égérie, y fut placée. Elle est +mutilée, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue +occupant encore la place où elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau +au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bâti et dédié aux bonnes +inspirations législatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait +du prix à voir son nom rapproché de celui de Numa. Il ambitionnait +d'être considéré comme le second législateur de Rome. Il cherchait à se +placer dans l'opinion, relativement à Jules César, dans des rapports +semblables à ceux qui avaient existé entre Numa et Romulus. Aussi fit-il +exécuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de +marbre cannelées d'un beau travail, pour lui donner un péristyle. Ce +péristyle a été réuni au temple par un mur, et les colonnes y sont +renfermées en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un +ermite. + +À quelques pas de là sont des cavernes creusées de main d'homme et assez +profondes. Le sol étant de tuf, ce travail a été facile. Ces grottes ont +servi de demeure aux aborigènes. Des divisions font voir que plusieurs +familles ont pu les habiter simultanément. Dans tous les pays où le +climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherché un +logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les +pays les plus favorisés par la nature, et où le climat est constamment +doux, ils ont cherché un abri à la surface de la terre, en construisant +leur demeure légèrement avec du bois. Il en résulte des points de départ +différents pour l'architecture, et une différence marquée dans les +éléments qui la composent. Les Grecs ont ignoré les arts consacrés dans +les premières constructions romaines, et ont employé les colonnes et +les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placés +perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons. + +Nous revînmes en arrière, et nous fûmes visiter le cirque de Caracalla. +C'est le seul monument de ce genre resté assez intact pour faire juger +de la manière dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situé +dans Rome, était beaucoup plus grand, mais il est entièrement détruit. +Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il était renfermé +dans une construction en maçonnerie soutenant huit ou dix gradins en +amphithéâtre, au-dessus de voûtes qui formaient un corridor. Ce +corridor, embrassant tout le développement du monument, donnait les +moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de +l'empereur, placée au côté gauche, était à un tiers de la longueur +environ. Douze entrées, contenant chacune un char, occupaient +l'extrémité, et ces douze chars, à un signal donné, partaient en même +temps. Ils devaient faire un nombre de fois déterminé le tour du cirque. +Une épine (construction intérieure) était élevée au milieu et dans la +longueur du cirque, de manière à séparer les deux routes de l'aller et +du retour, et à forcer les chars à en suivre tout le développement. +Comme il y aurait eu, en suivant le point de départ des chars, une +distance inégale à parcourir, si les loges qui les contenaient avaient +été placées sur une ligne perpendiculaire à l'axe, cette ligne était +suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrémité de l'épine la plus +rapprochée du point de départ était plus près du côté gauche que du côté +droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du +départ, le mouvement commençant par la droite. Au-dessus des loges et en +arrière, était placée une maison où beaucoup de prostituées se rendaient +et se livraient à leur profession. En arrière du cirque étaient placées +les écuries, et de côté aussi un mur d'une grande élévation, recouvert +de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les +généalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et +qui avaient triomphé. Extérieurement était un pavillon impérial, où +l'empereur se rendait avant les courses, et où il se reposait pendant +les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille +spectateurs. + +En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement +de route où il existe encore un Trivium. C'était un monument placé à +tous les carrefours. Ordinairement composé d'une fontaine, ornée de +trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en +faveur des passants la bonne direction, la sûreté et la santé. À +Pompéia, à ces carrefours on avait placé des puits. + +La porte Appienne, ou de Saint-Sébastien, est revêtue en marbre à sa +base. Elle est la même qu'Aurélien fit construire; mais elle fut +exhaussée et augmentée de tours par Bélisaire. + +Rentrés dans l'enceinte, nous nous arrêtâmes pour voir les tombeaux de +la famille des Scipions. Dans ce lieu était le temple de Mars _extra +muros_. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des +puissances qui n'étaient pas les alliées des Romains. La famille de +Scipion reçut comme distinction la faveur d'établir le lieu de sa +sépulture près de ce temple. On pénètre dans des souterrains excavés +dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y +trouvent et font connaître les noms de ceux qui y ont été placés. Ces +inscriptions sont en général très-vaines, très-louangeuses et +très-emphatiques. + +Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des +anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté +au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de +ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des +esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible, +les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec +des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette +cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que +l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les +conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les +recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite +des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on +demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de +justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on +lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il +éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir +pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que +commanderaient les circonstances. + +Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont +Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à +Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était +dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à +mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien. + + +SEPTIÈME PROMENADE. + +Le 30 décembre, nous fûmes visiter les Thermes. Nous commençâmes par +ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empêcha d'y +entrer. Nous fûmes voir ceux de Trajan, situés sur le mont Esquilin. +Les réservoirs des eaux sont restés intacts. Ils sont très-vastes, au +nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur réunion renfermait une +masse d'eau immense. Des ruines éparses sont encore debout et montrent +la grande étendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'était une +suite de salles rondes renfermant des niches où étaient placées des +statues. Les parois intérieures de ces salles étaient revêtues en +marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'idée de la +disposition des citernes et un premier aperçu du développement de ces +lieux de plaisir. + +Nous visitâmes ensuite l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, église +charmante, d'élégante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul +morceau, de marbre d'Égine et cannelées. Ce marbre a la propriété, quand +il est échauffé par le frottement, de dégager une odeur sulfureuse. +Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments +modernes, construits avec des débris d'anciens monuments. Dans cette +circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un même édifice, +aux thermes de Trajan. Cette église appartient à un couvent de chanoines +réguliers. Elle renferme le _Moïse_ de Michel-Ange, faisant partie du +mausolée de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention, +est d'une beauté extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on +voit que l'artiste a eu en vue de représenter la puissance et la force, +et de donner l'idée d'une nature supérieure. La statue du pape s'y +trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la +Rovère, qui a eu la pensée de la basilique de Saint-Pierre. Il en +commença l'exécution sur les dessins et les plans du célèbre Bramante. + +De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allâmes voir les thermes de Dioclétien, +dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a +été convertie en église sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut +chargé d'approprier ce local à son usage actuel. On entre par une +rotonde placée au milieu de la longueur de l'édifice et sur la partie +latérale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour +compléter la croix. Huit colonnes de granit égyptien, dont le fût est +d'un seul morceau, le diamètre de cinq pieds et la hauteur de quarante +environ, sont placées au-dessous de la coupole principale, située au +centre de l'église. Le terrain ayant été exhaussé pour empêcher +l'humidité, ces colonnes sont enterrées de plusieurs pieds, et à leur +base on a placé des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit +qui sont cachés par le sol. En entrant, à droite, il y a une belle +statue colossale de saint Bruno. Du côté opposé, correspondant et au +delà, on voit une superbe fresque du Dominiquin, représentant le martyre +de saint Sébastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris fût aussi vif +et aussi beau. Elle a été tirée d'ailleurs et transportée avec le mur +qu'elle revêtissait. Une ligne méridienne est tracée sur le sol de cette +église. + +Nous entrâmes dans le cloître des Chartreux. Il est très-vaste et a cent +colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine +au centre. Trois magnifiques cyprès, plantés, dit-on, par Michel-Ange, +l'ombragent. L'un d'eux a été frappé plusieurs fois par la foudre. Tout +cet espace et un autre, extérieur au jardin, toute la place en avant de +l'église, faisaient partie des thermes de Dioclétien et appartenaient à +leur enceinte. + +On aurait une fausse idée de ces établissements si l'on renfermait +l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui +chez nous. Les bains n'étaient qu'un accessoire, un moyen spécial et un +prétexte de jouissance. Ces lieux étaient consacrés aux plaisirs, à la +volupté et à toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors +autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que +plusieurs milliers de personnes pussent se réunir dans leur enceinte. +Trois mille pouvaient s'y baigner à la fois. Il y avait des promenades, +des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les +genres; des jouissances accumulées offertes au peuple dans des +dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine à les +comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant étaient familières aux +Romains. + +Sous la république, il n'y avait aucun de ces établissements. C'étaient +le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui +occupaient les esprits et absorbaient toutes les facultés. Quand la +liberté croula, que les empereurs eurent intérêt à distraire le peuple +romain des affaires publiques, ils créèrent ces lieux de plaisirs, qui +devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut élevé +sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthéon fut +destiné à en faire partie. L'opinion s'étant révoltée sur l'emploi +destiné à un pareil monument, il fut converti en un temple à tous les +dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes +dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Dioclétien, +qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers. +On dit que les thermes découverts à Ostie présentent encore un spectacle +plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont +ils consacraient l'existence. + +Nous fûmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situés entre le +Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste était placé dans le même +lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa bâtie sur ses ruines. Un +cirque était construit dans le vallon, et un temple à Vénus Ericina se +trouvait à son extrémité. Ce temple est encore d'une belle conservation, +et, sauf les ornements dont il était revêtu et les marbres qui le +décoraient, il est presque intact. + +En rentrant, nous visitâmes l'église de la Victoire. Elle a été bâtie à +l'occasion de la victoire de Lépante, par Paul V, qui l'a mise sous +l'invocation de saint Paul. Elle est d'une grande richesse en matériaux, +revêtue entièrement en marbre, et ressemble à une des plus belles +églises de Venise. En face du palais du Quirinal, nous nous arrêtâmes +pour voir l'église de Saint-Isidore. L'architecture en est élégante. Ses +dimensions sont égales à celles du plan horizontal d'un des piliers +principaux de l'église de Saint-Pierre. On a peine à comprendre leur +dimension en voyant ce rapprochement. + +NOTE SUR LE SYSTÈME DE MONNAIE EN USAGE DANS LA RÉPUBLIQUE ROMAINE ET +AVANT LES EMPEREURS. + +_Monnaie de cuivre._--Pièces de douze onces, appelées _assi_; de six +onces, appelées _senes_; de quatre onces, appelées _trientes_; de trois +onces, _quadrantes_; de deux, _sixantes_; d'une, _oussia_. + +_Monnaies d'argent._--_Denarium_, dix assis; _quinarium_, cinq assis; +_sexcutarium_, deux assis et demi. Il n'y avait pas de pièces d'or. + + +HUITIÈME PROMENADE. + +Le 6 janvier, nous fûmes voir l'église de Saint-Laurent hors des murs, +et les catacombes voisines. L'église est située sur la route de Tivoli. +Cette église, placée sous l'invocatîon du martyr qui mourut par le +supplice du feu, fut bâtie par Constantin, et depuis augmentée par le +pape Honorius. La partie ancienne est belle. Elle a été cependant +construite avec les débris de monuments plus anciens. Des colonnes de +marbre du plus bel ordre d'architecture, cannelées, mais de dessins +différents et étrangers les uns aux autres, y sont rassemblées. On +reconnaît l'ancienne division destinée à séparer les sexes à l'église. +La pierre sur laquelle saint Laurent subit son supplice est enchâssée au +fond du choeur. Cette église est une basilique et possède un autel +disposé pour que le pape puisse y officier. Comme dans les églises les +plus anciennes, il y a deux chaires en marbre, l'une pour la lecture de +l'épître, et l'autre pour celle de l'évangile. + +La partie extérieure de l'église, qui a été bâtie par le pape Honorius, +est ornée de colonnes de granit de différentes dimensions, qui viennent +de monuments détruits. Cette partie antérieure n'a rien que de +très-ordinaire et de très-commun. Le plafond est en bois sculpté. Il est +moderne et ne remonte pas au delà de cent cinquante ans. Le portail du +péristyle a six colonnes d'ordre corinthien; quatre sont en marbre blanc +cannelées à cannelure inclinée; deux autres sont en marbre gris et +unies. Cette église appartient à un monastère de chanoines réguliers +fort riche. Anciennement ce couvent était un hospice, et des charités +considérables étaient faites aux indigents. Sous le portait se trouvent +des fresques assez bien conservées, remontant au douzième siècle. À +l'entrée de l'église, à droite, on voit une belle cuve carrée en marbre +antique, revêtue de bas-reliefs superbes qui indiquent les fêtes d'un +mariage. Elle renferme les restes du cardinal Fieschi. + +Près du monastère on construit un vaste cimetière, qui servira à +recevoir les morts de la partie est de la ville. Il y a trois cent +soixante-cinq caveaux. Un sera ouvert chaque jour pour recevoir les +morts de la journée. Chaque caveau a une surface de cent pieds carrés, +et les caveaux sont fort profonds. Ils pourront renfermer les morts de +plus d'un siècle. Les caveaux seront scellés de manière à empêcher +toute profanation. Un mur d'enceinte enveloppe le cimetière; +intérieurement et inhérents à ce mur, il y aura des caveaux pour former +des sépultures de famille. Tout cet espace sera ensuite planté. Ce vaste +établissement réunira la dignité, la piété, le respect que l'on doit aux +morts, aux mesures de salubrité publique désirables. On ne saurait trop +donner d'approbation à un pareil arrangement. + +Nous entrâmes dans les catacombes voisines. Elles sont profondes et +d'une étendue immense. Ouvertes dans le tuf, elles renferment une +quantité immense de tombes dont les corps ont été enlevés. On en a tiré +d'abord des matériaux pour les constructions, et ensuite elles ont servi +tout à la fois de demeure pendant leur vie et de lieu de sépulture aux +premiers chrétiens. Là où fut enterré un martyr se trouve un vase, une +fiole, où l'on a recueilli son sang. Des autels se trouvent de distance +en distance. Ils indiquent le lieu où fut enterré un martyr ou un +pontife, et souvent celui où les restes d'un homme qui fut l'un et +l'autre ont été déposés. Les autels sont recouverts d'un arc de voûte. +Il y a une multitude de tombeaux d'enfants morts dans le plus bas âge, +nés sans doute dans ces mêmes catacombes, et qui ne virent jamais la +clarté du jour. Diverses rues avec des embranchements s'étendent sous +la campagne de Rome de ce côté, à une grande distance. On a rassemblé +dans le cloître du couvent diverses antiquités, tirées de ces +catacombes. Une très-grande quantité de marbres funèbres porte des +inscriptions, et les noms de ceux dont ils recouvrirent les restes. Les +martyrs sont reconnus à deux marques: l'instrument du supplice est +souvent gravé sur le tombeau, ainsi qu'une colombe représentant l'âme +qui s'envole et va rejoindre Jésus-Christ, indiqué par un signe de +convention dont une croix fait partie. Ordinairement ces oiseaux portent +à leur bec un vase, rappelant celui où le sang du martyr était renfermé. +Il y a aussi de beaux sarcophages en marbre. + +Nous rentrâmes en ville en passant sous l'aqueduc construit par Auguste, +qui sert encore aujourd'hui. Nous visitâmes le forum d'Auguste, dont le +mur d'enceinte, prodigieusement élevé, existe en partie. Cette grande +hauteur lui a été donnée pour cacher l'intérieur de la vue du mont +Esquilin, et réciproquement pour que dans les sacrifices le pontife ne +pût pas voir des choses de mauvais augure. Ce forum renfermait une +basilique, lieu où l'on rendait la justice, et une place pour le peuple. +Auguste, en le faisant construire, voulut ôter au peuple l'usage du +forum républicain et détruire l'influence des souvenirs. Donatien en +établit un autre, qu'il plaça entre le forum d'Auguste et celui +construit plus tard par Trajan. Nerva le fit achever, et il porte son +nom. Il fut dédié à Pallas, et cette divinité y eut un temple. Deux +belles colonnes connues sous le nom de _Colonnacie_, enterrées aux deux +tiers, un bel architrave et un entablement en marbre sont les seules +choses qui en restent. + +Nous terminâmes par le forum de Trajan, certainement un des plus +admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait +d'abord d'une immense salle où le préteur rendait la justice et où le +peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothèque et +d'un arc de triomphe placé au côté opposé à la colonne. Sous l'arc de +triomphe était placée une superbe statue équestre de Trajan. La colonne +érigée à l'honneur de Trajan, et placée près du temple et de la +bibliothèque, est couverte de bas-reliefs représentant les travaux +guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa +hauteur est égale à celle de la partie du mont Quirinal enlevée pour +aplanir le lieu où le forum est bâti. La colonne a cent vingt pieds de +hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposés, +ouverts et taillés intérieurement en escalier. C'est un ouvrage +admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches. + +En nous rendant à Sainte-Marie-Majeure, nous traversâmes un quartier de +Rome connu sous le nom de _Montaniates_. C'est une population assez +considérable, qui a des moeurs à part. Elle est rivale de celle des +Transteverins. Elle passe pour très-passionnée et a peu de rapports avec +les citoyens de Rome. + + +NEUVIÈME PROMENADE. + +Nous nous rendîmes d'abord à la maison dorée de Néron. Elle était +construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin, +berceau de Rome, le mont Cælius et le mont Esquilin. L'emplacement du +Colisée était compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac, +dont les bords étaient plantés. Le _Laocoon_, chef-d'oeuvre de +l'antiquité romaine, a été trouvé dans la maison dorée. Plusieurs salles +se suivent; leur élévation est immense, et elles se succèdent sans se +communiquer directement. Leur ouverture est toujours tournée vers la +cour. En déblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit +gris. Elle servait à une fontaine, et aujourd'hui elle est employée au +même usage au milieu de la cour du Belvédère, au Vatican. Cette double +découverte eut lieu sous Jules II. Dans le même temps et sous le même +pape, l'_Apollon_ fut trouvé au port d'Antium, où Néron avait une maison +de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues célèbres sont +restées comme type représentant la nature du génie des deux artistes +illustres qui vivaient alors. L'_Apollon_ rappelle la manière idéale, +sublime, de Raphaël quand il représente la Divinité, et le _Laocoon_ +l'expression passionnée et énergique de Michel-Ange. L'ouverture des +chambres et la cour de la maison d'or étaient au nord, dans la direction +du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont très-vives +encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont +pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modèle aux peintures de +Raphaël, exécutées dans les loges du Vatican. + +Néron, pour construire ce palais, avait exproprié un grand nombre de +Romains, et il l'éleva sur les décombres des maisons occupant auparavant +cet emplacement. Après la mort de Néron, on abandonna, comme +dédommagement, aux citoyens dépossédés des emplacements dans une partie +du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit +encore aujourd'hui, et l'on reconnaît de même les vestiges des maisons +détruites antérieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux +thermes portant son nom l'étendue qu'il jugea nécessaire, se servit de +la maison dorée pour y suppléer. Il fit continuer ses constructions sur +cet édifice. La cour fut voûtée; des pieds-droits d'une grande hauteur +furent élevés à cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi +créé avec celui sur lequel les thermes étaient déjà bâtis. Ainsi il +construisit comme un supplément à la montagne. Les difficultés ne +l'arrêtaient pas, quelle que fût leur nature; car il faut se rappeler +que, pour mettre de niveau le lieu où il plaça son forum, il fit enlever +une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur égale à celle de la +colonne qui en est la mesure. + +De la maison dorée de Néron, nous allâmes visiter le Vivarium, situé sur +le mont Cælius. C'était là que les bêtes féroces étaient conservées. Des +constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur +destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un +souterrain fut creusé dans le roc pour leur créer de nouvelles demeures +et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colisée. Nous en visitâmes une partie. +Ce fut un beau travail et une louable pensée de police que l'ouverture +de ce chemin. Au-dessus étaient logés les gladiateurs. Ceux-ci +débouchaient à l'amphithéâtre en suivant une route supérieure, et +entraient par la même porte que les bêtes féroces; ils sortaient +ensuite par la porte à droite pour revenir combattre. Une source de +bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une +tour élevée dans le moyen âge à la manière des Lombards, pour porter les +cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux +martyrs servant dans les gardes prétoriennes du temps de Julien, immolés +ensemble. La pierre sur laquelle ils furent décapités est dans l'église. +La congrégation qui occupe le monastère n'est pas ancienne: elle date de +Clément XIV. Sa règle est très-sévère. On appelle ces religieux les +Pères de la Passion. + +Nous allâmes de là au Colisée, et nous suivîmes les ruines du palais +qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen âge, la famille +d'Anitia. Saint Grégoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grégoire +Ier, était de cette famille. Il a fondé le monastère des Camaldules, +situé à peu de distance, et d'où le pape actuel est sorti. Ce nom de +Grégoire a été glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes +l'illustrèrent: Saint Grégoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se +voient encore dans l'église; Grégoire VII, le célèbre Hildebrand, qui +mit les souverains à ses pieds: et Grégoire XIII, réformateur du +calendrier, et dont le nom est resté au calendrier actuel, en usage +dans toute l'Europe, excepté en Russie. + +Le Colisée, amphithéâtre consacré aux combats des gladiateurs les uns +contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les bêtes +féroces, fut commencé sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en +fit la dédicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent +les yeux à Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font +encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'était-ce +quand, couvert de marbre et orné de statues, il était rempli d'un peuple +immense? Quatre-vingt mille spectateurs y étaient habituellement +rassemblés. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'élevait +à cent dix mille. Toute la partie inférieure était consacrée à +l'empereur et à sa cour, au sénat, aux chevaliers et aux citoyens +romains. Les gradins supérieurs, construits en bois, à cause de +l'élévation et pour diminuer le poids, étaient occupés par les Barbares. +Trois rangs de galeries voûtées formaient des abris pour mettre à +couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers +correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entrée +et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orné +de huit cents statues, consacré aux plaisirs des Romains, fut construit +par les Juifs amenés de Jérusalem par Titus après la prise de cette +ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'étoffe précieuse, +couvrait ce vaste édifice, et se manoeuvrait suivant les circonstances +pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la +dédicace, cent représentations furent données au peuple par l'empereur, +et treize mille bêtes féroces y combattirent et y périrent. Dans ces +réunions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des +billets en exprimant la promesse, ou de petits modèles des choses +servant de symbole, étaient jetés au peuple, et, le lendemain, chacun +allait réclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou +moins de valeur était dépendant de son caprice et de sa volonté. + +M. Visconti, à l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est +relatif aux gladiateurs. Un homme était condamné à mort; quand il était +jeune, fort et bien constitué, on lui proposait de se faire gladiateur. +Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le +plaçait dans un lieu sain; on le soumettait à un régime convenable pour +augmenter ses forces, en même temps qu'on le formait aux exercices du +combat. Quand il était instruit, il était présenté au peuple au cirque, +ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation. +Quelquefois sa bonne mine intéressait, et alors le peuple le graciait. +Le signe convenu en pareil cas, c'était que chacun levait le pouce, le +poing étant fermé. Alors il était dispensé de combattre, et on le +munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorité dans la +police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grâce, grâce +pouvant aussi dépendre d'une vestale, qui se levait, il avait +l'obligation de livrer un combat à mort. Une fois vainqueur, sa dette +était payée, et le mot _liberatus_, inscrit sur la plaque d'ivoire, +était comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que +volontairement et pour de l'argent. + +Il y avait des gladiateurs de plusieurs espèces. Les uns, destinés à +combattre les bêtes féroces; les autres individuellement d'autres +gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est-à-dire en certain nombre +contre un nombre pareil. On annonçait au peuple pour quel genre de +combat ils avaient été destinés. Quand un gladiateur intéressait par son +ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de +périr dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois réclamait +par des cris pour qu'il lui fût envoyé du secours. Quand un gladiateur +était vaincu après avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au +peuple de lui accorder sa grâce. Dans ce cas, il était transporté hors +de l'amphithéâtre et soigné dans l'espérance de le guérir. Dans le cas +contraire il était mis à mort. Il arrivait aussi que de jeunes +débauchés, des gens de mauvaise vie, se livraient à ce métier +volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs. +Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et +souscrivaient telles conditions qui se trouvaient à leur convenance. On +demandait à un jeune gladiateur dans quelle manière de combattre il +voulait être instruit, et il choisissait ou la méthode gauloise ou la +méthode germaine, chacune de ces nations ayant une école particulière. +La première était fondée particulièrement sur l'adresse et l'agilité, et +l'autre sur la force. Un gladiateur gracié, ayant rempli sa tâche, ne +pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des +hommes privés, donnaient ces spectacles, c'était ordinairement à prix +d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs. + +Le Colisée a eu des destinations variées. Dans le moyen âge, il fut +occupé par les Frangipani, qui en firent une forteresse et s'y +établirent, comme les Colonna dans les thermes de Constantin et les +Orsini dans le théâtre de Marcellus. Ces deux dernières familles, +n'ayant pas cessé d'habiter Rome, sont restées en possession des +monuments publics dont elles s'étaient emparées. Les Frangipani furent +obligés par l'empereur Henri III de partager le Colisée avec les +Annibaldi; mais ils chassèrent bientôt ces compétiteurs et reçurent +l'inféodation du Colisée du pape Honorius II; ce qui fait comprendre cet +édifice encore aujourd'hui dans le nombre des palais du pape. Depuis, +les Frangipani l'ayant perdu, il a été, sous Sixte-Quint, un hôpital, +puis une manufacture de draps. C'était avant Pie VI un lieu destiné à +recevoir les immondices. Ce souverain éclairé s'occupa de sa +conservation, de son nettoiement, et le livra à l'étude des antiquaires. +Pie VII suivit son exemple. Il fit mieux encore en ordonnant l'exécution +de grandes constructions dans le but d'en empêcher la destruction. +C'était une sorte d'amende honorable faite au nom de ses prédécesseurs, +qui l'avaient traité comme une carrière; car il a fourni les matériaux +nécessaires pour construire le fort de Civita-Vecchia (ouvrage de +l'immortel Michel-Ange), le palais Farnèse, le palais de Venise et +d'autres encore. Enfin le pape Nicolas III avait voulu le détruire; mais +il était construit si solidement, que les efforts dont on voit les +traces furent impuissants. Ceux qui en étaient chargés trouvèrent +beaucoup plus facile de se procurer les pierres dont ils avaient besoin +à la carrière de Tivoli que dans ce monument dont toutes les parties +sont liées avec un soin et une solidité inimaginables. Une belle pensée +a occupé un pape, c'est l'érection d'une chapelle dans le Colisée, sous +l'invocation des saints martyrs du Colisée, en mémoire et à l'intention +des chrétiens morts dans le cirque, victimes du goût des Romains pour +les plaisirs féroces. Cette chapelle avait été abandonnée, mais elle a +été rétablie par le pape Benoît XIV, qui y a fait ajouter des stations +de prières. + + +DIXIÈME PROMENADE. + +Le 27 janvier, nous commençâmes par nous rendre au mont Palatin, à la +villa Mils. À la partie méridionale, donnant sur le grand cirque, était +le palais d'Auguste. On reconnaît encore une suite de salles formant ses +appartements. Ces salles, ordinairement rondes, ont presque toujours +trois rentrants, formant trois niches, où étaient placées des statues. +Les entrées étaient masquées par des colosses autour desquels on +tournait. Ce palais avait son entrée par le côté qui regarde le cirque +et l'Aventin. Une suite de gradins en arc de cercle faisait arriver +jusqu'à son niveau. De ces marches qui étaient au pied du palais, on +pouvait voir dans l'intérieur du cirque, et elles se trouvaient ainsi +former un supplément pour recevoir les spectateurs. Ce palais était +beau, mais d'une dimension bornée. + +Auguste fit construire à côté un temple à la Victoire regardant le +Forum, en mémoire de la bataille d'Actium. Ce temple était décoré de six +colonnes en marbre. Tibère augmenta l'étendue du palais d'Auguste en +bâtissant entre le temple et lui. Une partie fut occupée par Livie, sa +mère, et femme d'Auguste. Les ornements intérieurs existant encore sont +remarquables par la pureté du goût, l'élégance des dessins, et des +dorures légères. + +Caligula ajouta encore à l'étendue de ce palais, et fit construire une +caserne pour une cohorte prétorienne. Elle est placée plus à gauche, et +borde le Palatin de ce côté, en dominant le temple élevé à Romulus, +converti en église de Saint-Théodore. + +Le mont Palatin et ses environs dans toutes les directions étaient +occupés par une multitude d'habitations appartenant à des citoyens +romains. Néron, pour agrandir son palais, voulant s'emparer de +l'emplacement sur lequel elles étaient bâties, fit mettre le feu à ce +quartier de Rome, qui fut réduit en cendre. Alors il exécuta ses vastes +projets. D'énormes constructions furent faites au sud-est du mont +Palatin, et par leur grande élévation, se trouvèrent arriver à la même +hauteur que le sommet du mont, de niveau avec lui, et agrandirent ainsi +sa surface. Elles se trouvèrent en liaison avec le palais d'Auguste; +puis, traversant la vallée de l'est, elles atteignirent au mont Cælius, +et formèrent ce qu'on appela la maison de passage: elle était située là +où furent placés plus tard le vivarium et les maisons des gladiateurs. +Continuant au nord, les constructions allèrent gagner le mont Esquilin +où fut construite la maison dorée. L'emplacement du Colisée fut creusé, +et devint un lac autour duquel furent construites des maisons d'esclaves +et d'affranchis. Enfin un hippodrome pour l'usage particulier de +l'empereur fut établi dans le rentrant ou vallon qui se trouve à l'est +du mont Palatin, et dont l'ouverture donnait sur le grand cirque. + +Nous finîmes ainsi le tour du mont Palatin, en reconnaissant les +constructions des différentes époques, les développements successifs de +ce palais, le plus vaste qui fut jamais. Les idées avaient tant de +grandeur, et les dimensions étaient si colossales, que, l'empereur Nerva +ayant limité l'emplacement du palais impérial au seul emplacement du +mont Palatin, on considéra cette disposition comme la marque d'une +grande modération. C'est du mot Palatin, où était situé le palais des +Césars, qu'est dérivé le mot palais, consacré pour exprimer les grandes +habitations. + +Du mont Palatin nous fûmes voir le théâtre de Marcellus. Ce théâtre, +bâti par Auguste, est consacré au nom de son neveu Marcellus, destiné à +lui succéder à l'empire. Il fut occupé dans le moyen âge par les +Ursins, dont il est devenu la propriété et l'habitation. Auguste fit +bâtir près de ce théâtre un vaste portique, pour mettre à couvert de la +pluie les spectateurs quand elle arrivait d'une manière imprévue. Ce +portique reçut le nom d'Octavie, sa soeur, mère de Marcellus. C'était un +long parallélogramme avec un double rang de colonnes. Celles qui +existent encore aujourd'hui formaient une des entrées principales. Elles +représentent deux façades semblables, une extérieure et l'autre +intérieure. Ce portique renfermait deux temples, l'un à Jupiter et +l'autre à Junon. + +Nous terminâmes notre journée en allant voir le Panthéon. Ce monument, +bâti par Agrippa, gendre d'Auguste, était destiné à faire partie des +thermes qu'il voulait faire construire. Les moeurs publiques +réprouvaient alors une pareille magnificence à l'usage des hommes, et il +le convertit en un temple à tous les dieux. Il y avait douze autels +dédiés aux douze dieux principaux. Au-dessus, la voûte était soutenue +par des cariatides-colonnes qui furent enlevées par l'ordre de +Septime-Sévère, et transportées à son palais, l'une d'elles ayant été +frappée par la foudre. Toutes les rosaces de la coupole étaient en +bronze, ainsi que la partie supérieure et extérieure de la coupole et du +fronton. Tout le pourtour de la rotonde était recouvert à l'extérieur +en marbre. Ce monument, dans son état de dégradation actuel, est encore +un des plus beaux monuments de l'antiquité, donnant la plus juste idée +du bon goût et de la grandeur qui régnaient à Rome du temps d'Auguste. +C'est le pape Urbain VIII, Barberini, qui a dépouillé le Panthéon de ses +bronzes, et les a employés à faire construire le baldaquin de +Saint-Pierre et à fondre des canons. Une inscription consacre avec éloge +cette action de barbare sur le lieu même où elle fut commise. + + +ONZIÈME ET DERNIÈRE PROMENADE. + +Il nous restait à voir le Forum et ses environs, le Forum de Marc-Aurèle +et le tombeau d'Auguste. Nous visitâmes ces lieux. + +Le Forum républicain était le lieu où le peuple s'assemblait pour +s'occuper des affaires publiques. Il était situé entre le mont Capitolin +et le mont Palatin, et à leurs pieds. L'espace qu'il occupait, assez peu +considérable, était encore encombré d'édifices. Auguste les rebâtit, et +les fit plus grands, afin d'enlever plus d'espace au peuple. Pour +déterminer les limites du Forum, il faut parler des différents monuments +qui l'entouraient. + +Au pied du Capitole était le temple de la Concorde. C'est là que les +sénateurs s'assemblaient extraordinairement quand il y avait entre eux +de puissants motifs de dissentiment. C'est là que Cicéron prononça ses +_Catilinaires_. Se rassembler dans un pareil lieu était un moyen tacite +de rappeler aux patriciens que leur puissance et leur force consistaient +dans leur union. En avant était l'arc de triomphe élevé à +Septime-Sévère; il est encore intact aujourd'hui. Immédiatement après +commençait la place. À côté du temple de la Concorde se trouvait le +temple élevé à Jupiter tonnant, action de grâce d'Auguste envers la +divinité pour avoir échappé à la foudre, qui tua un homme placé près de +lui sans le blesser, en Espagne, lors de la guerre des Cantabres. Il en +reste trois colonnes. En tournant, on voit les restes du temple élevé à +la fortune de Rome et reconstruit, après un incendie, par l'empereur +Maxence. Il en existe huit colonnes. En s'approchant du mont Palatin, on +retrouve l'emplacement du bâtiment destiné aux comices, ensuite le +temple de Vesta, aujourd'hui église de Sainte-Marie-Libératrice; plus +près du mont Palatin, le temple de Romulus, aujourd'hui église de +Saint-Théodore; enfin la Curie, ou le lieu où se rassemblait le sénat. +Il était soutenu par des colonnes et ouvert. À l'extrémité du Forum +était le temple de Castor et Pollux, rebâti par Auguste. Il en reste +trois colonnes. Du côté opposé se trouvaient la prison Mamertine et les +Gémonies, le lieu où les archives du sénat étaient conservées, le temple +de Saturne, le temple de Janus, la basilique Émilienne, enfin le temple +d'Antonin et de Faustine, qui déjà se trouvait en dehors du Forum. Au +milieu de la place était placée la tribune aux harangues, ornée de +trophées rostraux, en honneur des victoires maritimes remportées par les +Romains sur les Antiates. + +La prison Mamertine fut construite par Ancus Martius, quatrième roi de +Rome, et creusée dans le roc. Les coupables y étaient descendus par un +trou qui existe encore. Une seconde prison, en dessous de celle-ci, fut +creusée sous le règne de Servius Tullius, sixième roi de Rome, et +particulièrement destinée aux exécutions. On laissait cependant +ordinairement aux condamnés le choix de leur mort. Leur corps était +ensuite exposé sur l'escalier extérieur conduisant à la prison et appelé +les Gémonies. Ce nom vient des gémissements de ceux qui le montaient +pour entrer dans une prison où probablement ils devaient trouver la +mort. Quand les criminels avaient été l'objet de la haine du peuple, +leurs corps étaient abandonnés à sa fureur, et, après avoir été mis en +lambeaux, ils étaient précipités dans le Tibre. Dans le cas contraire, +ils recevaient la sépulture par les soins de leur famille. Saint Pierre +fut détenu dans cette prison et s'en échappa. + +Au-dessus de la prison Mamertine, on a bâti une église sous l'invocation +de saint Joseph. Elle appartient à la corporation des menuisiers. + +Le lieu où étaient placées les archives du Sénat est immédiatement +après; il est devenu une église sous le nom de Sainte-Martine. Vient +ensuite le temple de Saturne, où était déposé le trésor de la +république, qui se composait de la dîme levée sur les dépouilles des +peuples vaincus et réduite en lingots d'or. Jules César s'en empara +frauduleusement pendant la guerre civile, et fit substituer des morceaux +de bois dorés aux lingots qu'il avait fait enlever. Le temple de Saturne +est devenu l'église de Saint-Adrien. + +À côté était le temple de Janus, toujours ouvert pendant la guerre et +fermé seulement deux fois: la première sous Numa, et la seconde sous +Auguste. Il n'en reste pas vestige. La basilique Émilienne, construite +par Paul-Émile, monument remarquable et par les colonnes en marbre +violet de Phrygie qui la décoraient et parce que ce fut la première fois +que des matériaux de cette richesse furent employés dans la construction +des monuments de Rome, était placée à côté du temple de Janus. Il y +avait des portes de bronze qui ont été transportées à +Saint-Jean-de-Latran. Cet édifice est aujourd'hui un magasin de blé. Le +temple d'Antonin et Faustine, dont il reste encore de beaux vestiges, +vient ensuite. Sur ses débris est bâtie l'église de +Saint-Laurent-in-Miranda. + +En continuant, on trouve le temple de Romulus et Rémus, aujourd'hui +église de Saint-Côme-et-Saint-Damien; c'était une rotonde. L'extérieur, +décoré par un portique, existe encore en partie; il s'y trouve aussi de +belles portes de bronze. Caracalla fit réparer ce temple. Le pavé +représentait le plan de Rome arrivée à son plus grand développement. +Dans le moyen âge, on y ajouta des constructions nouvelles. On fit une +nef qui donna à cet édifice l'étendue nécessaire pour devenir une +église. Des mosaïques du douzième siècle décorent le cul-de-lampe. À peu +de distance de là sont deux colonnes unies par un fronton, qui +appartenaient à la basilique Opimia. + +En continuant notre marche, nous arrivâmes devant d'immenses ruines, en +face du mont Palatin, qui servaient d'abord d'entrée au palais de Néron. +Plus tard, cette partie du palais ayant été détachée, des constructions +nouvelles en retournèrent la façade, et ce bâtiment devint le temple de +la Paix. Son élévation, sa hardiesse, ses dimensions, en font quelque +chose de remarquable. + +Nous arrivâmes enfin à un lieu où Adrien avait fait construire sur ses +propres plans un double temple, dont l'un était adossé à l'autre, +élevés, l'un à Rome, l'autre à Vénus. La critique de leur plan coûta, +dit-on, la vie à Apollodore, architecte célèbre de Trajan; et +l'amour-propre d'Adrien, blessé comme architecte, éveilla la cruauté de +l'empereur. Au-dessous de ces temples, auprès du Colisée, était un +immense colosse de Néron et une fontaine; puis, sur la voie Appia, un +arc de triomphe existant encore, d'abord élevé à Trajan, et ensuite +dédié à Constantin, dont il porte le nom aujourd'hui. + +En arrière, et à moitié chemin du Forum, est l'arc de triomphe de Titus. +En retournant jusqu'au Forum, on trouve la colonne bâtie d'où l'on +comptait les distances sur les diverses voies romaines, et aussi une +colonne isolée, élevée à l'empereur Phocas par un gouverneur de Rome. +Elle est d'un bon style et vient d'un ancien monument. + +Nous rentrâmes en ville, et nous fûmes à la Douane. Douze colonnes du +plus beau style sont les restes d'un temple élevé à Marc-Aurèle, faisant +partie du forum construit par ce prince et s'étendant jusqu'à la colonne +dite Antonine, qui y était comprise. Enfin nous terminâmes par le +tombeau d'Auguste. Son massif est assez considérable pour servir de base +à un amphithéâtre construit à sa partie supérieure. Une double +enveloppe circulaire renfermait des places pour recevoir les tombeaux de +sa famille. Ses cendres étaient déposées dans une chambre sépulcrale +placée au milieu. Ce monument fut bâti au milieu du champ de Mars: ainsi +on continua après sa mort la politique suivie pendant sa vie, qui +consistait à gêner les réunions du peuple, en occupant par des édifices +les espaces vides où il pouvait se rassembler. + + + +DES RÉVOLUTIONS, ET DES CIRCONSTANCES QUI LES AMÈNENT. + +J'ai vécu dans un temps où la société a été si bouleversée et j'ai si +souvent entendu expliquer les révolutions qui se sont succédé d'une +manière tout à fait opposée, j'ai si fréquemment entendu appeler +révolutionnaires des gens qui étaient amis de l'ordre, de bons citoyens +devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient +pris part, que j'ai cherché à me rendre compte de ce qu'il y avait de +fondé dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques +dans l'état social, changements dont le nom générique est le mot: +révolution. + +J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la +nature des sociétés de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de +l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une +manière imperceptible, à mesure des besoins, et quand les secousses +sociales sont évitées, l'État semble être toujours le même, quoique les +circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes +différentes. + +Quand le pouvoir légal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui +possèdent la force, l'État est dans l'ordre naturel; chaque chose est à +sa place; chacun est dans la jouissance des droits résultant de la +nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise, +inquiétude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du législateur +n'intervient pas pour rétablir l'harmonie, le repos est toujours +précaire, et au moindre obstacle, à la moindre difficulté, tout prend +avec violence une nouvelle forme. + +La force existe par elle-même; mais elle se place dans la société +différemment, suivant les temps et les époques. Deux choses la +constituent et en sont le principe: les richesses et les lumières. Ceux +qui en sont dépositaires doivent être forcément les maîtres de la +société, et, si leur pouvoir est contesté un moment, ils finissent +bientôt par le recouvrer. + +Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle à notre +imagination et joue un grand rôle dans nos destinées; je veux parler de +l'éclat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance +s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne +dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela +les souvenirs, au lieu de les grandir, les écrasent. + +Dans le moyen âge, en Europe, la noblesse et le clergé possédaient tout. +Le clergé, en outre, seul était instruit. Dans les cloîtres s'étaient +réfugiées la science et les lumières. Le peuple était pauvre et +ignorant. Toute la puissance de la société, tout son nerf, était donc +entre les mains de la noblesse et du clergé; et, à juste titre, les +droits y étaient aussi. + +Quand les villes se formèrent, quand la marche du temps développa +l'industrie, il se créa de nouveaux intérêts et de nouveaux éléments de +puissance. Le tiers état, en se constituant, dut entrer en partage de la +puissance publique. La force se répartit alors en trois classes, au lieu +de l'être dans deux. De là les priviléges des villes, le système +municipal et les moyens de police, de sûreté et de défense que prirent +pour elles-mêmes toutes les agrégations, obligées de pourvoir à tous les +besoins que l'état de la société leur faisait éprouver. Leur influence +dans les destinées des États se fit sentir et elle augmenta à mesure +que les causes qui l'avaient fait naître devinrent plus puissantes, à +mesure que l'influence du clergé, par l'affaiblissement des croyances +religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son +appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'éteignait chaque +jour. + +Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois. +Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un +pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec +leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois +sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils +trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait +aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait +perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de +tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes. + +Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive. +Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de +richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui +constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les +deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a +pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par +conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche +irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour +cela faut-il bien gouverner. + +Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être +satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de +chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés +au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement +et par des actes de violence, on est en révolution. + +Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit +fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand +degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par +l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui, +en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements +complets dans l'ordre établi. + +Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent +quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un +pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui +appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que +ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant +ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de +langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance +morale sur les peuples. + +Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et +quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop +souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants +et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette +vérité. + +Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus +soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite +d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux +d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu +nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires +et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les +intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une +critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se +déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent +souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les +douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur +et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les +choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en +emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se +croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le +moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières +victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui, +ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient +plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis. + +Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de +notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et +l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France, +et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait +cependant d'une époque peu éloignée. + +Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses +qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie +nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui +donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était +belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de +milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les +carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait +quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la +noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout +avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions +blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts +du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre +du plus petit. + +Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble +établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de +province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il +n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui +fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la +haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son +éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou +obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de +son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui +avait conservé des droits au monopole de la considération publique. + +Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques +étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches +étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un +système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens, +autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles, +auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la +résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances +sont courtes. + +Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on +eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par +dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait +dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut, +pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de +lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose +malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France +a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe. + +Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins +praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend +compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au +hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors +tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix +fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge +de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout +est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis +dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit +parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes +erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou +le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé +jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son +devancier. + +Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher +quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent +les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont +contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le +mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras +léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui +embrase des matières combustibles imprudemment accumulées. + +Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce +que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles +peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont +rien chez eux. + +Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et +ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne +demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le +germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre +leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du +souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et +dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent +causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils +n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés, +exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste +est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude +de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait +naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix +des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve +l'équilibre, le calme et la prospérité. + +Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances +des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées, +les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne +peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand +ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être +demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des +temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et +réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la +force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand +péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient +que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle +peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une +chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant +de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le +principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction. + +Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais +tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y +parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De +grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en +perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une +révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le +pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa +conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence! + +Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que +leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement +juste, équitable et ferme. + +Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans +contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour +bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant +pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour +et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir. +S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre +le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore +avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de +leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la +vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les +maux de ce monde viennent d'ânerie.» + +Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protége efficacement +et visiblement les intérêts du grand nombre, quand il est accessible aux +réclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de +ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il +y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sûreté. Mais, je le +répète, pour avoir une marche sûre, il faut s'éclairer, réunir le plus +de lumières possibles. Cela est autant dans son intérêt personnel que +dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains +repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je +parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui +le réclame, et soumis à des conditions qui le garantissent de toute +espèce de rivalité. + +Un souverain éclairé sur ses intérêts doit aller à la recherche des +besoins réels, être le premier à diriger l'enquête qui doit l'éclairer. +Il en discute et en fait apprécier la valeur et le poids, et puis il +décide. Voilà la marche raisonnable qui prévient les révolutions; mais, +quand il craint des conseils salutaires, quand il évite des examens +destinés à l'instruire, quand il s'isole des intérêts publics et de ceux +des particuliers, quand il se croit placé sur le trône uniquement pour +jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas +avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augmentés +par un blâme mérité et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour +satisfaire l'opinion et alléger le fardeau, on réclame des conseils et +un concours qui rendent dépendants. Des rivalités de pouvoir +s'établissent, et les révolutions arrivent. La plus simple réflexion +présente donc à l'esprit le moyen de les empêcher. + +L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indépendants dans le +gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le résultat +des fautes qui ont précédé. C'est une manière d'expiation des torts +passés; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche +plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne +intention plutôt qu'une garantie réelle; car les assemblées appelées à +décider sur les intérêts de l'État sont souvent ignorantes et +passionnées; elles s'abandonnent à mille influences diverses et +s'égarent fréquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en +affranchir; quand leur établissement est un moyen de pacification entre +des intérêts opposés, un mode de transaction, on conçoit la nécessité de +s'y soumettre; mais une chose étonnante est d'avoir vu des souverains +qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les +administraient avec ordre, économie et l'approbation universelle, se +créer à plaisir des embarras de toute espèce et se mettre en tutelle par +divertissement. Un amour immodéré de popularité, sentiment bon et +louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui +peuvent animer un souverain quand il l'entraîne dans des fautes +semblables, impossibles à réparer. L'empereur Alexandre s'était livré à +des sentiments généreux et irréfléchis, et sous son influence les +souverains subalternes, animés du même esprit, ont jeté partout, dans la +société européenne, des éléments de troubles qui portent le germe d'une +maladie difficile à guérir. + +D'un autre côté, j'ai entendu de bons esprits et des esprits supérieurs +établir le principe d'une stabilité absolue dans les lois. Quoique les +sociétés changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas +constamment les mêmes, les choses condamnées par le temps tombent +d'elles-mêmes, et l'opinion en fait justice. À cette occasion, on citait +l'exemple du gouvernement de l'Église, dont la sagesse est si évidente, +et qui s'est modifié par le _fait_ sans avoir rien altéré dans le +_droit_. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de +l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont +émoussées et qu'elles n'imposent plus à personne; mais il y a une grande +différence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destinés à +agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le +matériel de la vie et sur l'administration. Il faut nécessairement +s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et +qui doivent être changées. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai +déjà dit, deux causes ont influé d'une manière directe sur la Révolution +de 1789: l'inadmissibilité à beaucoup de places pour ceux qui n'étaient +pas gentilshommes et l'inégalité de l'impôt. Pour changer cet ordre de +choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le +gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arrivé aux menaces et +aux voies de fait, et une première révolution en a amené mille autres. + +En Autriche, un souverain est arrivé au trône avec des idées nouvelles +nullement populaires encore dans son pays. Il a brisé avec violence ce +qui existait et a fait disparaître ce qui, avec le temps, pouvait +motiver du mécontentement, des demandes importunes, et amener une +révolution, et il en a tué le germe. + +Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le +mode d'exécution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, pressé par +le temps, hâte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa +précipitation. + +Le temps, cet élément de toute chose, est surtout nécessaire pour +l'exécution de projets qui touchent à l'état de la société, à sa +constitution, à ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, même +pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blâme surtout en lui +ce mépris du passé qu'il n'a jamais cessé d'afficher, et son dédain pour +les générations éteintes. La vie des sociétés ne se compose pas d'un +jour, et qui manque au respect dû à ses ancêtres mérite d'être traité à +son tour sans respect par la postérité. Les générations forment une +chaîne dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut +seul croire que la Providence a réservé à l'époque où il vit toutes les +connaissances, tout l'esprit qu'elle a départis à l'espèce humaine. Les +sociétés ont vécu, donc elles ont créé, suivant les différents âges, ce +qui était nécessaire à leur conservation. Il n'y a pas une seule des +institutions du moyen âge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse +être justifiée par les circonstances relatives à son établissement. + +Malgré cette critique méritée des actes et de la conduite de Joseph II, +il est certain qu'il a fait tout dans l'intérêt des masses. Depuis lors, +les masses ont la profonde conviction d'être protégées. Elles sentent +qu'aucun ordre de choses différent ne pourrait leur promettre de plus +grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du +clergé, cet appât si puissant pour des novateurs, dépouille si riche +pour qui veut bouleverser la société, ne sont plus là pour servir +d'auxiliaires et de prétexte aux changements, et ainsi une révolution, +dans le sens où on le comprend, c'est-à-dire dans une modification +complète des rapports respectifs entre les diverses classes de la +société, est devenue impossible; car les classes inférieures n'ont rien +à prétendre ni rien à espérer de mieux que ce qu'elles possèdent. + +Je crois avoir démontré les vérités suivantes: + +I. Les révolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui +gouvernent. Les dépositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens +pour le conserver, et, quand il leur échappe, il faut qu'ils n'aient pas +distingué le moyen à employer pour le fixer entre leurs mains. + +II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner. +Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands, +qu'ils suffisent pour contenter les peuples. + +III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il +faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les +lumières possibles. + +IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés, +indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent +à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes +supérieurs. + +V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de +leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une +autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source +indépendante. + +VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires +ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de +lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays +doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi +de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les +seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement, +sans secousses, et qui dérivent du pouvoir. + + + +DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES. + +Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et +ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il +n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les +circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine +pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état +particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce +qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende +compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps. + +La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus +vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il +même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans +civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont +créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent, +l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est +seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un +jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa +famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni +secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux, +peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa +sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se +présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la +base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de +quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de +services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être +consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée +d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle +servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont +rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte +franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait +toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour +assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se +borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la +sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se +fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa +position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances +fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers +l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société, +sont la loi fondamentale des tribus du désert. + +La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est +une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait +écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de +voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour +satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à +la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait +écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits +portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et +circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements +verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion +ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics +existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus +d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance. + +Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis, +suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son +bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent +l'opinion et l'origine des lois. + +Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les +garantissent sans les avoir consacrés, et suppléent en partie aux +lacunes des lois et à leur insuffisance. + + + +NOTE RECTIFICATIVE A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES CONCERNANT M. LE DUC +DE BLACAS. + +Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces _Mémoires_ ont donné lieu à +une réclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est +question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuadé que +nous sommes que l'impartialité du duc de Raguse en aurait fait autant, +et que, d'ailleurs, la lumière se fait par la discussion même. + +L'histoire pèsera les arguments apportés de part et d'autre et jugera en +dernier ressort. + +(_Note de l'Éditeur._) + +Voici la note de M. de Blacas fils: + +«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas +servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit +toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer +momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas +n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit +millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi +Louis XVIII, voici l'entière vérité: + +«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas +avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et +autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de +banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque +année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur +l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut +lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en +remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut +confiée à M. de Belleville, qui donna une décharge signée de lui et +_approuvée_ par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de +1815 à 1824, qui portent tous le _vu et approuvé_ de la main du roi +Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans +les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom +de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les +banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont +été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre +après la Révolution de 1830.» + +FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER. + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838. + +Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en +Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en +Russie.--Le savant Fossombroni. + +Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en +Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de +Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de +Leonor-Hain. + +Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de +Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique +Koeklin.--Château de Telschen. + +Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le +maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad. +--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein. + +Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de +bataille de Lowositz. + +L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son +caractère.--Pilnitz. + +Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse +saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères +Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le +Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein. + +Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de +Bordeaux.--Études sur les fours à puddler. + +LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841. + +Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali. +Confidences. + +Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile. + +Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de +diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de +Metternich s'appuie sur l'Angleterre. + +Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et +de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne par +le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la +France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne. + +Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes +relations avec l'Égypte.--Appendice. + +CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME + +Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf. +Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha. Observations du +maréchal sur cette bataille. + +LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841. + +Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de +Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa +famille.--Ses embarras.--Anecdotes. + +Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux. + +Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de +la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy. + +Chioggia.--L'Adige.--Digues. + +Le Pô. + +Bologne.--Peintures. + +Florence.--Tableaux. + +Gênes. + +MÉLANGES. + +Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de +Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1851). + +Promenades dans Rome. + +Des révolutions et des circonstances qui les amènent. + +Des vertus des peuples barbares. + +Note relative à quelques passages des _Mémoires_ concernant M. le duc de +Blacas. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER. + + +NOTES RELATIVES A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE + +Les deux documents qui suivent nous ont été adressés avec prière de les +publier à la suite des _Mémoires_: l'un est destiné à faire connaître, +par des pièces officielles, la part que le prince Eugène avait prise aux +événements de 1814; l'autre a trait à M. le duc de Blacas. + (_Note de l'Éditeur._) + + +Nº 1.--LETTRE DU ROI DE BAVIÈRE, MAXIMILIEN-JOSEPH, AU PRINCE EUGÈNE. + +Nymphenbourg, le 8 octobre 1813. + +Mon bien-aimé fils, + +Vans connaissez mieux que personne, mon bien cher ami, la scrupuleuse +exactitude avec laquelle j'ai rempli mes engagements avec la France, +quelque pénibles et onéreux qu'ils aient été. Les désastres de la +dernière campagne ont surpassé tout ce qu'on pouvait craindre; cependant +la Bavière est parvenue à lever une nouvelle armée, avec laquelle elle a +tenu en échec jusqu'ici l'armée autrichienne aux ordres du prince de +Reuss. Cette mesure couvrait une partie de ma frontière, mais laissait à +découvert toute la ligne qui court le long de la Bohême, depuis Passau +jusqu'à Egra, ainsi que toute la frontière de la Franconie, du côté de +la Saxe. J'ai attendu d'un moment à l'autre que cette immense lacune du +système défensif fût remplie, mais mon attente a été vaine. Les princes +voisins, comme le roi de Wurtemberg, ont refusé tout secours, sous +prétexte qu'ils avaient besoin de leurs forces pour eux-mêmes. L'armée +d'observation de Bavière a reçu une autre destination et n'a jamais +suivi aucune espèce de correspondance avec le général de Wrede. On a +laissé le temps aux troupes légères ennemies d'occuper, sur les +derrières de l'armée, tout le pays entre la Saal et l'Elbe, d'y détruire +divers corps français et de se rendre redoutables à mes frontières, aux +réserves de Benningsen, de gagner la Bohême, d'où elles sont à portée de +se jeter, sans trouver d'obstacle ni de résistance, sur mes provinces en +Franconie ou dans le Haut-Palatinat, et de là sur le Danube, opération +qui ne laisserait d'autre retraite à Wrede, de son propre aveu, que les +gorges du Tyrol, et laisserait à découvert le reste de mes États. Je +serais forcé de les quitter avec ma famille, dans un moment où il serait +le plus dangereux d'en sortir. Dans une situation aussi critique, et +presque désespérée, il ne m'est resté d'autre ressource que de me rendre +aux instances vives, réitérées et pressantes des cours alliées de +conclure avec elles un traité d'alliance. Je crois avoir remarqué à +cette occasion, avec assez de certitude pour me croire fondé à vous le +dire, que les Autrichiens ne seraient pas éloignés de se prêter du côté +de l'Italie à un armistice sur le pied de la ligne du Tagliamento. C'est +votre père, et non le roi, qui vous dit ceci, persuadé que vous saurez +allier _vos intérêts_ avec, ce que vous devez à l'honneur et à vos +devoirs. + +J'ai, comme bien vous pouvez croire, fait rendre le chiffre de l'armée +au ministre de France, sans en prendre copie. Je vous prie de même +d'être persuadé que les malades qui sont dans mes hôpitaux seront +traités à mes frais et renvoyés libres chez eux. Il en sera de même des +individus français et italiens qui se trouveront en Bavière. + +J'espère, mon cher Eugène, que nous n'en serons pas moins attachés l'un +à l'autre, et que je serai peut-être à même de vous prouver _par des +faits_ que ma tendre amitié pour vous est toujours la même. Elle durera +autant que moi. + +Je vous embrasse un million de fois en idée. + +Votre bon père, + +MAX.-JOSEPH. + +La reine vous embrasse. + + +Nº II.--LE PRINCE EUGÈNE AU ROI DE BAVIÈRE, SON BEAU-PÈRE. + +Gradisca, le 15 octobre 1813. + +Mon bon père, + +Je reçois à l'instant votre lettre du 8 courant. Votre coeur sentira +facilement tout ce que le mien a dû souffrir en la lisant. Encore si je +ne souffrais que pour moi! mais je tremble pour la santé de ma pauvre +Auguste lorsqu'elle sera informée du parti que vous vous êtes cru obligé +de prendre. + +Quant à moi, mon bon père, quel que soit le sort que le ciel me réserve, +heureux ou malheureux, j'ose vous l'assurer, je serai toujours digne de +vous appartenir, je mériterai la conservation des sentiments d'estime et +de tendresse dont vous m'avez donné tant de preuves. + +Vous me connaissez assez, j'en suis sûr, pour être convaincu que dans +cette pénible circonstance je ne m'écarterai pas un instant de la ligne +de l'honneur ni de mes devoirs; je le sais, c'est en me conduisant ainsi +que je sois certain de trouver toujours en vous pour moi, pour votre +chère Auguste, pour vos petits-enfants, un père et un ami. + +Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le général Hiller +sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans +les positions que nous occupons, c'est-à-dire sur les deux rives de +l'Isonzo; je ne sais ce qu'il répondra; mais, vous le sentirez, je ne +puis faire au delà. Si cette première proposition est jugée +insuffisante, si la fortune m'est à l'avenir aussi contraire qu'elle m'a +été favorable jusqu'à présent, je regretterai toute ma vie qu'Auguste et +ses enfants n'aient pas reçu de moi tout le bonheur que j'aurais voulu +leur assurer; mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour +héritage à mes enfants une mémoire sans tache. + +Je ne sais, mon bon père, ce que votre nouvelle position vous rendra +possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais +manquer à mes premiers devoirs si je ne vous disais pas: Sire, n'oubliez +ni votre fille ni vos petits-enfants. + +Je suis, mon bon père, avec les sentiments de respect et de tendresse +que vous me connaissez et que je vous ai voués pour la vie. + +Votre bien affectionné fils, + +EUGÈNE. + +Je présente mes hommages à la reine; j'embrasse frères et soeurs. + + +Nº III.--LE ROI DE BAVIÈRE AU PRINCE EUGÈNE. + +Francfort-sur-Mein, le 16 novembre 1813. + +Vous pouvez ajouter foi, mon cher Eugène, à tout ce que vous dira le +prince Taxis, porteur de la présente. Il a toute ma confiance, et, +quoique jeune, il en est digne. Le papier ci-joint vous donnera une idée +générale de la situation des choses. Brûlez-le dès que vous l'aurez lu. +Je vous embrasse tendrement, et vous aimerai, vous, ma fille et mes +petits-enfants, jusqu'à mon dernier soupir. + +Votre bon père et meilleur ami, + +MAX.-JOSEPH. + +Il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez aussi heureux que vous +méritez de l'être; tout le monde _de ce côté-ci_ vous aime et vous +respecte; c'est ce que j'entends tous les jours. + + +Nº IV.--RELATION DE LA MISSION DU PRINCE DE LA TOUR ET TAXIS, ENVOYÉ PAR +LES SOUVERAINS ALLIÉS AUPRÈS DU PRINCE EUGÈNE, EN NOVEMBRE 1813. FAITE À +MUNICH, LE 15 NOVEMBRE 1836 ET ADRESSÉE À SON ALTESSE ROYALE MADAME LA +DUCHESSE DE LEUCHTENBERG, VEUVE DU PRINCE EUGÈNE. + +Madame, + +D'après l'autorisation du roi mon maître, dont Votre Altesse Royale m'a +donné l'assurance au nom de son auguste frère, je m'empresse d'obéir à +ses ordres, et de lui soumettre un récit fidèle de la mission dont je +fus chargé au mois de novembre de l'année 1813. + +J'étais, à cette époque, major et aide de camp du feu roi +Maximilien-Joseph, attaché pour la durée de la guerre à l'état-major +général de M. le maréchal prince de Wrede, qui se trouvait à Francfort, +où en même temps tous les souverains alliés étaient présents. Le roi de +Bavière s'y était également rendu.--Ce fut le 16 novembre que le +maréchal me fit venir, et me dit qu'on avait pris la résolution de faire +des démarches pour détacher, si cela serait possible, l'Italie entière +du système ennemi sans effusion de sang: que déjà on avait entamé des +négociations avec le roi Joachim à Naples, et que maintenant les +puissances alliés avaient engagé le roi de Bavière, comme le beau-père +du prince vice-roi, de faire en leur nom des ouvertures à ce sujet à son +gendre.--De plus, j'appris que c'était moi qui avais été choisi pour +cette mission, et je reçus l'ordre de me rendre immédiatement chez Sa +Majesté. Le roi me donna une lettre adressée à son beau-fils, et +m'ordonna d'aller trouver, avant mon départ, M. le prince de Metternich, +chancelier d'État de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, lequel me +donnerait des instructions verbales. + +Arrivé au logement de ce dernier, j'appris que, comme cette affaire +délicate devait être traitée avec le plus grand secret, je devais me +présenter en uniforme autrichien aux avant-postes de l'armée française +en Italie, comme un parlementaire ordinaire. Le prince de Metternich me +dit que l'intention des souverains alliés était que je fisse tout ce qui +serait en mon pouvoir pour persuader le prince Eugène d'accepter les +propositions contenues dans la lettre du roi de Bavière; à quoi je pris +la liberté de répondre que j'avais l'honneur de connaître +personnellement le vice-roi, et que j'étais intimement persuadé que tous +les efforts seraient infructueux, quand même mon éloquence serait aussi +grande que possible, ce que d'ailleurs j'étais bien éloigné de croire; +mais que toutefois, étant militaire, je saurais obéir. M. de Metternich +répliqua que sans aucun doute le prince Eugène possédait l'estime de +l'Europe entière, mais que la situation générale des affaires lui +faisait un devoir d'essayer, au nom des puissances, la démarche en +question. Puis il me donna une lettre pour le général baron Hiller, +quoique son successeur, le maréchal comte de Bellegarde, était déjà +nommé. + +Je partis en poste, dans la nuit du 16 au 17 novembre, de Francfort, +passai par Augsbourg et Inspruck, et suivis la grande route jusqu'à +Trente, où j'étais obligé de la quitter, vu la position respective des +deux armées. Je pris donc par le col de Lugano, et descendis par +Citadelle et Bassano. + +Enfin, le 21 de grand matin, j'étais rendu à Vicence, où se trouvait le +quartier général autrichien. Peu après, je me fis annoncer chez le +général Hiller, et lui remis la dépêche concernant les détails +accessoires de ma mission, et qui lui prescrivait de me fournir +l'uniforme d'un officier supérieur de son état-major général; tout fut +arrangé de la sorte, et le 22, avant la pointe du jour, je partis de +Vicence, déguisé et sous le nom d'un major Eberle pour Stradi-Caldiera, +où je remis une lettre du général Hiller au général Pflachner, qui +commandait les avant-postes, dans laquelle il lui était enjoint de me +faire donner de suite un cheval de hussard, et de me faire accompagner +par un trompette aux avant-postes français. + +Bientôt après, j'avais passé les dernières vedettes autrichiennes, et, +avançant sur la grande route de Vérone, j'aperçus dix minutes plus tard +un piquet de chasseurs à cheval; je fis donner le signal d'usage, et +dans quelques instants un officier vint pour me recevoir; il me dit +(comme c'est l'usage général) que je ne pouvais passer en aucun cas +jusqu'au quartier général du vice-roi, vu que le général Rouyer, qui +commandait les avant-postes français, avait les instructions générales +pour se faire remettre toutes les dépêches apportées par un +parlementaire quelconque. Comme cette difficulté était prévue, je lui +remis une lettre écrite par moi, mais cachetée par le général Hiller, et +dans laquelle je prévenais le prince que des communications de la plus +haute importance devaient lui être faites verbalement. Puis j'ajoutais +que, en tous cas, je ne quitterais pas les avant-postes avant la réponse +du vice-roi. L'officier partit au galop, et revint bientôt après pour +m'annoncer que le général Rouyer venait d'expédier un aide de camp afin +de porter ma lettre à Vérone. + +J'attendis trois heures environ, au bout desquelles on vint m'annoncer +que le prince me recevrait dans l'église du petit village de +San-Michèle, qui se trouvait à peu près à mille cinq cents pas des +avant-postes; j'eus les yeux bandés, comme c'est l'usage en pareil cas, +et je fus conduit à cette église, où on ôta de nouveau le mouchoir. + +Quinze minutes après, le prince Eugène descendit de cheval et entra dans +le local où je me trouvais; il me reconnut à l'instant même où je lui +remis la lettre du roi, et puis se tourna vers les officiers de sa +suite, en disant: «Comme nous n'avons rien à cacher à Monsieur dans un +pays ouvert, j'aime autant respirer en plein air.» Nous sortîmes donc +tous, et, tandis que la suite se tenait près du péristyle de l'église, +le vice-roi se promenait avec moi à cent pas de distance. + +Ce n'est qu'après m'avoir demandé des nouvelles de la santé de son +auguste beau-père que le prince ouvrit sa lettre; il la lut deux fois, +ainsi qu'une note qui y était incluse, et puis me dit, sans la moindre +hésitation: «Je suis bien fâché de donner un refus au roi, mon +beau-père, mais on demande l'impossible.» + +C'est ici, madame, où la partie importante de ma narration paraît +commencer seulement, qu'elle est, pour ainsi dire, déjà terminée; car +tout le reste de cette conversation roula sur les mêmes termes. J'avais +beau me servir des expressions mille fois rebattues de politique, +d'utilité, d'intérêt du moment, etc., etc., avec les deux mots bien +simples du devoir, de la reconnaissance et de la sainteté du serment +prêté, l'avantage restait toujours du côté du prince. Cependant +j'essayerai de retracer encore à Votre Altesse Royale textuellement +quelques phrases prononcées par le feu prince, son illustre époux. +Lorsque je lui parlais du sort de ses enfants, il me dit: «Certainement +j'ignore si mon fils est destiné à porter un jour la couronne de fer; +mais, en tout cas, il ne doit y arriver que par la bonne voie.» Puis, +lorsqu'il apprit par moi que les puissances alliées étaient bien +décidées à passer le Rhin avec des forces supérieures, il me répondit: +«On ne peut nier que l'astre de l'Empereur commence à pâlir; mais c'est +une raison de plus pour ceux qui ont reçu de ses bienfaits de lui rester +fidèles.» Et puis il ajouta que même les offres qui venaient de lui être +faites ne resteraient pas un secret pour l'Empereur. Enfin, lorsque, +comme dernier argument, je commençais, ainsi que mets instructions me le +prescrivaient, de lui parler des dispositions assez claires que le roi +Joachim avait témoignées de traiter avec les souverains alliés, et +lorsque j'ajoutais qu'avant six semaines son flanc droit se trouverait +exposé, compromis peut-être, le prince me dit: «J'aime à croire que vous +vous trompez; si toutefois il en était ainsi, je serais certainement le +dernier pour approuver la conduite du roi de Naples; encore la situation +ne serait-elle pas exactement la même: lui est souverain; moi, ici, je +ne suis que le lieutenant de l'Empereur.» Enfin notre conversation se +termina exactement comme elle avait commencé; la résolution du prince +resta inébranlable. + +Pour ce cas, j'avais l'ordre de le prier de déchirer en ma présence la +lettre du roi de Bavière, ainsi que la note incluse, ce qu'il fit à +l'instant même; puis il me dit qu'il allait rentrer à Vérone, et que là +il écrirait une lettre à son beau-père pour lui expliquer les motifs de +son refus; puis il appela le général Rouyer, l'engagea à me faire dîner +avec lui, et remonta à cheval avec toute sa suite. + +Vers huit heures du soir, ce même jour, 22 novembre, un officier +d'ordonnance m'apporta la lettre en question, et je quittai San-Michèle +immédiatement après pour regagner les vedettes autrichiennes. Le +lendemain de grand matin, je me présentai chez le général Hiller pour +lui dire en peu de mots que ma mission n'avait pas réussi, et vers le +coucher du soleil, après avoir repris mon uniforme bavarois, je repartis +pour l'Allemagne. Mes instructions portaient de me rendre d'abord à +Carlsruhe, où le roi Maximilien-Joseph avait eu l'intention de se +rendre; ce fut là que je lui remis la réponse du prince Eugène. Il la +lut en disant: _Je le leur avais bien dit_, la recacheta aussitôt, et +m'ordonna de repartir immédiatement pour Francfort, afin de la remettre +au prince Metternich, et de lui faire de vive voix un rapport sur ma +mission. + +J'arrivai à Francfort le 30 novembre au matin, et m'acquittai +sur-le-champ de ce qui m'était prescrit. M. de Metternich me dit combien +il regrettait que la démarche eût échoué, tout en rendant la justice la +plus entière au beau caractère du prince: ensuite il ajouta qu'il +communiquerait la réponse du prince aux souverains alliés, et qu'il la +renverrait plus tard au roi par un courrier de cabinet. + +C'est ici, madame, que ma narration est finie. Peut-être Votre Altesse +Royale la trouvera-t-elle incomplète, mais j'ose compter sur son +indulgence. J'ai dit tout ce que ma mémoire avait gardé, et vingt-trois +ans ont passé depuis. Le point essentiel pour l'histoire est toujours de +savoir que le prince a non-seulement fait ce que l'honneur exigeait, +mais qu'il n'a pas même hésité un seul instant à le faire. + +En me mettant aux pieds de Votre Altesse Royale, j'ai l'honneur d'être +avec le plus profond respect, madame, + +De Votre Altesse Royale, le très-obéissant, très-soumis et très-dévoué +serviteur, + +Signé: LE PRINCE AUGUSTE DE LA TOUR ET TAXIS, Général major à la suite +de l'armée. + +Pour l'authenticité de la signature là-dessus. + +Le secrétaire général au ministère de la guerre, + +(L. S.) + +Munich, le 15 novembre 1836. + +Signé: GLOCKNER. + +Le soussigné, secrétaire intime au ministère des affaires étrangères de +Bavière, certifie l'authenticité de la signature ci-contre du secrétaire +général au ministère de la guerre. + +Munich, le 15 novembre 1836. + +(L. S.) + +Par autorisation du ministre. + +Signé: GESSELS. + +Pour copie conforme, + +Munich, le 15 novembre 1836. + +GESSELS. + +Secrétaire intime. + +Sceau des affaires étrangères de Bavière. + + +Nº V.--LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Vérone, le 23 novembre 1813. + +Je t'envoie, ma bonne Auguste, une lettre que j'ai reçue du roi par un +officier parlementaire. Cet officier n'était autre que le prince Taxis. +J'ai causé plus d'une heure avec lui, et je t'assure que je n'ai dit que +ce que je devais. En deux mots, il m'a apporté la proposition de la part +de tous les alliés, pour me faite quitter la cause de l'Empereur, de me +reconnaître comme roi d'Italie. + +J'ai répondu tout ce que toi-même, tu aurais répondu, et il est parti +ému et admirateur de ma manière de penser; comme il a vu que je ne +voulais entendre à rien qu'à un armistice, il m'a assuré que le roi +l'obtiendrait d'autant plus, «que les alliés admiraient mon caractère et +ma conduite.» + +C'est déjà une bien belle récompense que de commander ainsi l'estime à +ses ennemis. + +Déchire le billet du roi, ne parle de rien de tout cela. + +Dans l'armée on ne sait qu'il est venu un parlementaire que comme +officier autrichien. + +Adieu, etc., etc. + + +Nº VI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Saint-Cloud, le 17 novembre 1813. + +Mon fils, le général Danthouard arrive. Vous avez encore une belle +armée, et, si vous avez avec cela cent pièces de canon, l'ennemi est +incapable de vous forcer, il ne s'agit que de gagner du temps. J'ai ici +six cent mille hommes en mouvement; j'en réunirai cent mille en Italie. +Je vais prendre des mesures pour porter tous vos cadres au grand complet +de neuf cents hommes par bataillon. Faites-moi connaître si tous les +régiments de l'armée d'Italie d'ancienne formation auraient de l'étoffe +pour établir les sixièmes bataillons. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON. + +_P. S._ Vous trouverez ci-joint la note du départ des colonnes +italiennes. + + +N° VII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Saint-Cloud, le 18 novembre 1813. + +Mon fils, + +J'ai reçu votre lettre sur la situation des esprits en Italie. J'envoie +à Gênes le prince d'Essling avec trois mille hommes tirés de Toulon. Je +vous ai envoyé aujourd'hui un ordre pour la formation de plusieurs +sixièmes bataillons. Vous y aurez vu que vous pouvez compter sur un +renfort de quinze à seize mille hommes, et qu'en outre quarante mille +hommes seront réunis avant le 1er janvier à Turin et à Alexandrie. On +fera encore de plus grands efforts. Dans ce moment, tout est ici en +mouvement. Ne vous laissez point abattre par le mauvais esprit des +Italiens. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des peuples. Le +sort de l'Italie ne dépend pas des Italiens. J'ai déjà six cent mille +hommes en mouvement. Je puis employer là-dessus cent mille hommes pour +l'Italie. De votre côté, remuez-vous aussi. Écrivez au prince Borghèse. +Il me semble que la grande-duchesse et le général Miollis pourraient +envoyer des colonnes dans le Rubicon. J'ai envoyé le duc d'Otrante à +Naples pour éclairer le roi et l'engager à se porter sur le Pô. Si ce +prince ne trahit pas ce qu'il doit à la France et à moi, sa marche +pourra être d'un grand effet. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON. + + +N° VIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Saint-Cloud, le 20 novembre 1813. + +Mon fils, + +Je viens de dicter au général Danthouard ce qu'il doit faire à Turin, +Alexandrie, Plaisance et Mantoue: il vous fera connaître mes intentions. + +Il ne faut point quitter l'Adige sans livrer une grande bataille; les +grandes batailles se gagnent avec de l'artillerie: ayez beaucoup de +pièces de 12. Étant à portée des places fortes, vous pourrez en avoir +autant que vous voudrez. Vous n'avez plus rien à craindre d'une +diversion sur les derrières, puisque l'artillerie ne passe nulle part. +Mettez deux cents hommes et six pièces de canons à Brescia, à la +citadelle. Ayez des barques armées, qui vous rendent absolument maître +du lac de Peschiera, du lac de Lugano, du lac Majeur et du lac de Côme. +Faites construire de bonnes redoutes fraisées et palissadées sur le +plateau de Rivoli et qu'elles battent le chemin de Vérone, sur la rive +gauche de l'Adige. Faites construire des ouvrages du côté de Montebello +(_ce dernier mot est effacé et remplacé de la main de l'Empereur par la_ +Couronne). + +Si vous êtes à temps, occupez les hauteurs de Caldiero et faites-y faire +des redoutes; coupez les digues de l'Alpon et inondez le bas Adige. +Enfin, la grande manoeuvre serait d'attaquer l'ennemi en concertant les +moyens de passer rapidement, et sans qu'il le sût, par Mestre. Cette +manoeuvre concertée en secret, et avec les grands moyens que vous avez, +pourrait vous donner des avantages considérables. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON. + + +N° IX.--LETTRE DU GÉNÉRAL DANTHOUARD AU PRINCE EUGÈNE. + +Sans date. + +Monseigneur, + +J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse Impériale une copie des +instructions que l'Empereur m'a dictées et que j'ai écrites à la volée. +Je pense que Votre Altesse est déjà au courant de tout cela, mais il y a +des articles intéressants. J'ai écrit comme l'Empereur parlait. Il y a +eu ensuite une conversation d'une heure. Il est déjà passé cinq mille +conscrits pour Alexandrie, et il y en a sept mille passés de Piémont en +France. + +Je n'ose m'exprimer sur ce que je pense des travaux militaires du +Mont-Cenis; il faudra une division pour les garder si on les achève; +mais je parie qu'il en sera pour ce point comme pour Peschiera. + +Votre Altesse Impériale verra que je sais encore loin d'elle pour +plusieurs jours. Je ne sais comment le prince Borghèse prendra ma +mission; mais, s'il la prend bien, je la ferai bien; s'il la prend mal, +je ne pourrai la remplir en entier. L'Empereur m'a dit de lui rendre +compte directement et en même temps m'a ajouté: + +«Tout ce que vous allez faire étant pour le vice-roi, vous le +préviendrez de tout ce qui sera nécessaire.» Je prie Votre Altesse +Impériale de m'adresser ses ordres à Turin pour ces premiers jours; il +est probable que je n'irai à Plaisance qu'après Casal, et passant par +Milan. + +J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monseigneur, + +De Votre Altesse, le très-humble et dévoué, + +Comte DANTHOUARD. + + +N° X.--ORDRES ET INSTRUCTIONS DICTÉS PAR L'EMPEREUR, LE 20 NOVEMBRE +1813, À ONZE HEURES DU MATIN. + +Danthouard m'écrira du Mont-Cenis où en est la forteresse, si on peut +l'armer, si elle est à l'abri d'un coup de main, etc. + +Il verra le prince Borghèse qui doit avoir reçu la copie de l'ordre que +j'ai signé hier, ayant deux buts, ou qui la lui fera voir. + +_Premier but._--1° L'envoi de dix-huit mille hommes de renforts à +l'armée d'Italie sur la conscription des cent vingt mille hommes. Ces +dix-huit mille hommes sont fournis aux six corps qui forment l'armée +d'Italie, à raison de sept cents hommes; total, quatre mille deux cents +hommes. Plus, huit cents hommes à prendre au dépôt du 156e pour le 92e; +en tout, cinq mille hommes, et en sept mille hommes qui font partie des +régiments qui sont à l'armée d'Italie et dépôts au delà des Alpes. +Enfin, en six cents hommes du dépôt du 156e régiment pour le 36e léger, +six cents hommes pour le 133e, six cents hommes pour le 132e, etc.; +total, seize mille hommes. + +Au reste, le prince Borghèse lui remettra le décret qui est +très-détaillé, afin qu'il en ait pleine connaissance pour l'exécution de +ses ordres. + +Il reconnaîtra: 1° si les conscrits sont beaux hommes et forts, +s'assurera de la quantité, si la désertion a occasionné des pertes et +combien, etc. + +2° Il s'informera du directeur de l'artillerie s'il a les armes pour ces +seize mille hommes. + +3° Il s'assurera si l'habillement, grand et petit équipement, sont +prêts, ou quand ils le seront, etc. + +4° Cet seize mille hommes sont destinés aux premier et deuxième +bataillons de l'armée d'Italie; mais j'ai en outre une armée de réserve +de trente mille hommes par décret d'hier (19 novembre), et à prendre sur +la levée des trois cent mille hommes. Ces trente mille hommes se +lèveront en Provence, en Dauphiné, Lyonnais, et seront réunis à +Alexandrie à la fin de décembre. + +Il faut voir si les armes sont prêtes ainsi que l'habillement, ou bien +si les mesures sont prises pour cela, pour ces trente mille hommes. Ces +trente mille hommes, formant trois divisions, seront incorporés, pour la +première division, dans les quatrième et sixième bataillons de l'armée +d'Italie, le quatrième bataillon existant à Alexandrie. Le vice-roi fera +former les cadres des sixièmes bataillons et les enverra de suite à +Alexandrie. + +2° La deuxième division sera formée des bataillons qui ont leur dépôt +en Piémont. Plusieurs retournent à la grande armée, en sorte qu'il ne +faut compter que sur la moitié; il faut donc former des cadres en +remplacement et les diriger sur ces dépôts. + +3° La troisième division sera formée de onze à douze cinquièmes +bataillons, dans les vingt-septième et vingt-huitième divisions +militaires. + +La première division recevra 9,000 +La deuxième division recevra 7,500 +La troisième division recevra 5,500 + 22,000 hommes. + +Indépendamment de ces trois divisions, je forme une réserve en Toscane +des troisième, quatrième, cinquième bataillons du 112e régiment, des +quatrième, cinquième bataillons du 33e léger, qui reçoivent deux mille +cinq cents hommes sur la levée des trois cent mille hommes. + +Plus, je forme une réserve à Rome des troisième, quatrième, bataillons +du 22e léger, des quatrième, cinquième bataillons du 4e léger, des +quatrième, cinquième bataillons du 6e de ligne, qui recevront trois +mille hommes sur les trois cent mille hommes, non compris ce qu'ils +reçoivent des cent vingt mille hommes; total, vingt-huit mille hommes. + +Il reste deux mille hommes pour l'artillerie d'Alexandrie, Turin, pour +les sapeurs, les équipages... Je veux une artillerie pour l'armée de +réserve. + +J'ai envoyé le prince d'Essling à Gênes avec trois mille hommes de +gardes nationales, levées depuis un an à Toulon. Il est possible que je +lui confie le commandement de l'armée de réserve; mais, s'il est +totalement hors d'état de le remplir à cause de sa poitrine, j'y +enverrai probablement le général Caffarelli. + +Ainsi donc, avant le 1er janvier, le vice-roi recevra seize mille hommes +des cent vingt mille hommes pour recruter les trois premiers bataillons +des régiments, tout cela de l'ancienne France; il n'y aura ni +Piémontais, ni Italiens, ni Belges; plus trente mille hommes de l'armée +de réserve; total, quarante-six mille hommes réunis d'ici au mois de +février, tous vieux Français et âgés de vingt-trois, vingt quatre, +vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente, +trente et un, trente-deux ans. + +Le principal soin doit être de former les sixièmes bataillons et de +tirer des corps pour former les cadres dont nous manquons et qu'on ne +peut créer. + +Le roi de Naples m'a écrit qu'il marche avec trente mille hommes. S'il +exécute le mouvement, l'Italie est sauvée; car les troupes autrichiennes +ne valent pas les Napolitains. + +Le roi est un homme très-brave, il mérite de la considération, il ne +peut diriger des opérations, mais il est brave, il anime, il enlève et +mérite des égards. Il ne peut donner de l'ombrage au vice-roi; son rôle +est à Naples, il n'en peut sortir. + +Danthouard me rendra compte de l'état dans lequel se trouve la citadelle +de Turin, son armement, ses magasins de guerre et de bouche, son +commandant, les officiers du génie, de l'état-major, etc., etc. + +Il me rendra le même compte sur Alexandrie, en joignant le calque des +ouvrages; il me fera rapport sur les officiers, l'état-major, etc., etc. + +Même rapport sur la citadelle de Plaisance. On me parle de la citadelle +de Casal; il s'y rendra, et me rendra compte si cela vaut la peine +d'être armé et approvisionné. Si le vice-roi avait enfermé dans les +places les fonds de dépôts comme quartiers-maîtres, ouvriers, etc., il +faut les retirer, il faut même évacuer tout ce qui, dans ce genre, se +trouve à Mantoue; on y a même enfermé le cinquième bataillon en dépôt du +3e léger; j'ai donné des ordres pour que ce dépôt reçoive six cents +conscrits à Alexandrie; Danthouard se fera rendre compte où cela en est, +et que cela soit dirigé d'Alexandrie; ensuite que le dépôt major, +ouvriers, soient à Plaisance pour recevoir ce qui revient de la grande +armée et organiser un bataillon. Danthouard trouvera à Alexandrin sept +cents hommes pour le 13e de ligne. Le vice-roi a enfermé le dépôt à +Palma-Nova; ces sept cents hommes vont se trouver seuls. J'ai ordonné +d'en former le sixième bataillon. Il faut que le vice-roi fournisse +quelques officiers, et le prince Borghèse formera le cadre. J'ai ordonné +qu'un demi-cadre du 13e soit envoyé de Mayence; mais, jusqu'à l'arrivée, +il faut pourvoir à la réception, organisation, instruction, et mettre ce +bataillon à la citadelle d'Alexandrie. Danthouard trouvera à Plaisance +le dépôt du neuvième bataillon des équipages militaires. Il faut diriger +tout l'atelier, le matériel, les magasins sur Alexandrie, qui est une +place sûre. + +Si les approvisionnements des citadelles de Turin et d'Alexandrie +n'étaient pas complets, il faudrait en rendre compte au prince Borghèse, +pour qu'il y pourvoie de suite. + +Danthouard donnera des ordres en forme d'avis pour tout ce qu'il croira +nécessaire d'après mes intentions et me rendra compte des ordres qu'il +aura donnés. + +Il faut que les fortifications soient en état, fermer les gorges en +palissades, voir ce qui est nécessaire pour les parapets et banquettes à +rétablir, etc., etc. Porter une grande attention sur les inondations. +Compte-t-on dans le pays sur l'inondation du Tanaro et la résistance du +pont éclusé? + +Un régiment croate de treize cents hommes et six cents chevaux est à +Lyon. Je donne ordre à Corbineau de faire mettre pied à terre et +d'envoyer cette canaille sur la Loire, et de donner trois cents chevaux +à chacun des deux régiments, 1er hussards et 31e de chasseurs. + +Je vais m'occuper de la cavalerie pour l'armée d'Italie: 1° J'envoie à +Milan tout ce qui appartient au 1er de hussards et 31e de chasseurs; 2° +je vais y envoyer deux bons régiments de dragons d'Espagne de douze +cents chevaux chacun. + +J'ai ordonné que toutes les troupes italiennes de la grande armée se +rendent à Milan, il y a quatre mille hommes. Même ordre pour les mêmes +qui sont en Aragon et en Espagne; il y a six mille hommes, tout cela est +en marche. J'ai ordonné à Grouchy de se rendre à l'armée d'Italie. Il +est un peu susceptible, mais le vice-roi fera pour le mieux. Le vice-roi +peut avoir grande confiance en Zucchi; j'en ai été très-content. + +Il ne faut pas donner du crédit à Pino, il faut élever en crédit +Palombini et Zucchi et soutenir Fontanelli. L'expérience m'a prouvé que +l'ennemi s'occupe particulièrement de gagner les généraux étrangers que +nous portons en avant et leur accordent crédit et confiance. Ainsi de +Wrede, pour qui j'ai tout fait, a été tourné contre moi, mais il est +mort. Les trois généraux que j'indique peuvent être mis en avant en ce +moment et annuler Pino. + +Il faut que les approvisionnements des places soient pour six mois. Je +désire que Danthouard examine Saint-Georges et me dise sur quoi je puis +compter. + + + +OPÉRATIONS. + +Le vice-roi ne doit pas quitter l'Adige sans une bataille. Il doit avoir +de la confiance; il a quarante mille hommes, il peut avoir cent vingt +pièces de canon, il est sûr du succès. Quitter l'Adige sans se battre +est un déshonneur. Il vaut mieux être battu. + +Il faut qu'il y ait beaucoup d'artillerie, il ne doit pas en manquer à +Mantoue et Pavie. Il n'y a que les attelages qui pourraient manquer; +mais les dépôts sont trop voisins pour que l'on ait besoin de traîner +beaucoup de caissons. Ce n'est pas comme l'armée attaquante qui est +obligée à avoir avec soi ses deux approvisionnements. Il faut une +réserve de dix-huit pièces de douze pour un moment décisif. L'attelage +bien nécessaire est celui de la pièce et d'un caisson et demi, il n'est +pas nécessaire d'attelages réguliers pour les affûts, les forges, les +rechanges, etc., lorsque l'on est aussi prêt de ses places et dépôts. + +Lorsqu'il verra venir la bataille, il doit avoir cent cinquante à deux +cents pièces. Je n'attache pas d'importance à la perte des canons, si +les chances de prises peuvent être compensées par les chances de succès. + +Je suppose que la demi-lune de la porte de Vérone à Caldiero est établie +et armée; en cas contraire, il faut l'établir sur-le-champ et l'armer +avec du huit et du douze en fer on mauvais aloi à tirer des places, +puisque l'on n'a pas occupé Caldiero, qui était la véritable position. +J'avais dans le temps fait établir cette demi-lune. + +L'occupation des hauteurs de Caldiero, couverte d'ouvrages de campagne, +ne peut être forcée, l'Alpon en avant. On doit y être sans inquiétude, +la Rocca-d'Anfo barre le seul chemin par où l'on puisse venir avec de +l'artillerie. Il y faut deux chaloupes armées pour le lac; il faut deux +ou trois barques années pour le lac de Come. Il faut tirer des marins de +la côte pour ce service, et, s'il n'y en a pas en demander au prince +Borghèse, de Gênes, où il se trouve des marins de l'ancienne France. Il +faut trois à quatre cents hommes dans la citadelle de Bergame et de +Brescia. Quelques poignées d'hommes de gardes nationales pour +l'intérieur de la ville et deux mauvaises pièces à la citadelle. + +Il faut des bateaux armés pour les lacs de Mantoue, et qu'il y ait un +lieutenant de vaisseau de la vieille France pour chef; il faut rester +maître de tous les points des lacs. + +Il faut se maintenir en communication avec Brondolo par la rive droite +de l'Adige. Il faut à Rivoli une bonne redoute palissadée, armée de +canons, ce qui rend impraticable la grande route de Vérone. + +Il faut occuper le Montebaldo, et un ouvrage à la Corona. + +Il faut alors que l'ennemi passe l'Adige, et je ne vois pas de +difficultés à couper les digues de l'Alpon et même les digues de l'Adige +sous Legnago à Chiavari (en batardeau). Il faut des bateaux armés sur le +lac Majeur et sur le lac de Lugano, sans violer les Suisses. Il y a un +point au royaume d'Italie. Dans ces situations inforçables, il ne faut +pas quitter sans une bataille; une manoeuvre que j'indique, que je ne +conseille pas, que je ferais, serait de passer par Brondolo-sur-Mestre, +et de forcer sur Trévise ou la Piave avec trente mille hommes; il ne +manque pas de moyens de transports à Venise. Je la ferais, mais je ne +conseille pas si on ne me comprend pas. On obtiendrait des résultats +incalculables. L'ennemi opère par Conegliano et Trévise; on le coupe, +on le disperse, on le détruit, et, s'il faut se retirer, on le fait sur +Malghera et l'Adige. Mais je ne conseille pas cette manoeuvre hardie; +c'est là ma manière, mais il faut comprendre et saisir tous les détails +et moyens d'exécution, le but à remplir, les coups à porter, etc., +etc....... L'armée serait....... (_Sa Majesté en est restée là court_). + +Si le vice-roi perdait la bataille et abandonnait l'Adige, il a la ligne +du Mincio qui n'est pas bonne, mais qu'il faut préparer d'avance pour +s'en servir pour un premier moment de retraite et voir venir; ensuite +l'Adda, le Tessin, etc., etc. Je pense que, forcé sur le Tessin, il doit +se jeter sur Alexandrie et la Boquette. Il serait, à Alexandrie, +renforcé par l'armée de réserve, sa ligne d'opération serait par Gênes. + +Je préfère défendre Gênes au mont Cenis parce que d'Alexandrie et Gênes +il protége davantage la Toscane. Au cas de retraite, il faudra prévenir +les garnisons de Turin et du mont Cenis, et celle du Simplon, qui doit +se retirer sur Genève que je fais mettre en défense. + +Quand bien même le vice-roi quitterait le Mincio et l'Adda, la +grande-duchesse doit rester à Florence; l'ennemi ne peut y envoyer un +détachement de son armée. D'ailleurs, si la grande-duchesse était +forcée, elle se replierait sur Rome; si elle y était encore forcée, elle +se replierait sur Naples. + +La présence du prince d'Essling avec trois mille hommes à Gênes, où les +dépôts se forment, et les marins assurent la place. D'ailleurs les +Génois ne sont pas Autrichiens. + +Il n'y a rien à craindre des Suisses; s'ils étaient contre nous, ils +seraient perdus. Ils sont bien loin de se déclarer aujourd'hui quoi +qu'on dise. Enfin, passé février, je serai en mesure, et j'enverrai +d'autres renforts. J'ai en ce moment huit cent mille hommes en +mouvement, etc. L'argent ne me manque pas. + +Si les autorités italiennes étaient obligées d'évacuer Milan, elles se +retireraient à Gênes. + +Dans tout ceci, j'ai fait abstraction du roi de Naples, car, s'il est +fidèle à moi, à la France et à l'honneur, il doit être avec vingt-cinq +mille hommes sur le Pô. Alors beaucoup de dispositions sont changées. + +Je connais parfaitement les positions; je ne vois pas comment l'ennemi +passerait l'Adige. Quand bien même l'ennemi se porterait d'Ala sur +Montebaldo, il ne peut y conduire d'artillerie sur la Corona. Il y a de +superbes positions où j'ai donné ma bataille de Rivoli. + +L'infanterie autrichienne est méprisable; la seule qui vaille quelque +chose est l'infanterie prussienne. À Leipsick, ils étaient cinq cent +mille hommes, et je n'en avais que cent dix mille; je les ai battus deux +jours de suite, etc., etc. + +Il faut un pont sur le Pô au-dessous de Pavie vers Stradella. Il faut +faire travailler à la citadelle de Plaisance. + +Si j'avais su sur quoi compter pour l'artillerie, j'aurais vu si je +devais aller en Italie; dans tous les cas, on peut laisser ébruiter que +j'irai en Italie, etc., etc. + + +Nº XI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Paris, le 28 novembre 1813. + +Mon fils, je reçois votre lettre du 22 novembre[4]. Je reconnais bien là +la politique de l'Autriche; c'est ainsi qu'elle fait tant de traîtres. + +[Note 4: Jour de l'entrevue avec le prince Taxis.] + +Je ne vois pas de difficultés à ce que vous fassiez un armistice de deux +mois; mais le principal est de bien stipuler que les places seront +ravitaillées journellement, afin qu'au moment où l'armistice viendra à +se rompre elles soient aussi bien approvisionnées qu'avant. Je pense, au +reste, que cela se borne à Osoppo et Palma-Nuova, puisque vous conservez +vos communications avec Venise. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON. + + +Nº XII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Paris, le 3 décembre 1813. + +Mon fils, j'ai accordé les décorations de la Légion d'honneur et de la +Couronne de fer, que vous m'avez demandées pour l'armée dans votre +lettre du 23 du mois dernier. + +Le roi de Naples me mande qu'il sera bientôt à Bologne avec trente mille +hommes. Cette nouvelle vous permettra de vous maintenir en communication +avec Venise et vous donnera le temps d'attendre l'armée que je forme +pour pouvoir reprendre le pays de Venise. Agissez avec le roi le mieux +qu'il vous sera possible; envoyez-lui un commissaire italien pour +assurer la nourriture de ses troupes; enfin faites-lui toutes les +prévenances possibles pour en tirer le meilleur parti. C'est une grande +consolation pour moi de n'avoir plus rien à craindre pour l'Italie. + +Je vous ai mandé que toutes les troupes italiennes qui étaient en +Catalogne, en Aragon et à Bayonne sont actuellement en marche pour vous +rejoindre. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON. + + +Nº XIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Vérone, le 17 janvier 1814. + +Il paraît, ma chère Auguste, qu'il sera impossible de s'entendre avec +l'ennemi pour une suspension d'armes. Oh! les vilaines gens! le +croirais-tu? ils ne consentent à traiter que sur la même question que +m'avait déjà faite le prince Taxis. Aussi a-t-on de suite rompu le +discours. Dans quel temps vivons-nous! et comme on dégrade l'éclat du +trône en exigeant, pour y monter, lâcheté, ingratitude et trahison! Va, +je ne serai jamais roi! + +Adieu, ma bonne Auguste, etc. + +EUGÈNE. + + +Nº XIV.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. (LETTRE EN CHIFFRES, L'EXPLICATION +SE TROUVE AVEC LA LETTRE) + +Paris, le 17 janvier 1814. + +Mon fils, vous aurez su, par les différentes pièces qui ont été +publiées, tous les efforts que j'ai déjà faits pour avoir la paix. J'ai +depuis envoyé mon ministre des relations extérieures à leurs +avant-postes: ils ont différé à le recevoir, et cependant ils marchent +toujours. + +Le dur d'Otrante vous aura mandé que le roi de Naples se met avec nos +ennemis: aussitôt que vous en aurez la nouvelle _officielle_, il me +semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre armée. _Le +cas échéant_, vous laisserez des Italiens pour la garnison de Mantoue et +autres places, ayant soin d'amener l'argenterie et les effets précieux +de la maison et les caisses. + +Votre père affectionné, + +NAPOLÉON. + + +Nº XV.--LE DUC D'OTRANTE AU PRINCE EUGÈNE. + +Florence, le 21 janvier 1814. + +Monseigneur, une lettre de M. Metternich a décidé la reine de Naples à +entrer dans la coalition. Je ne connais pas le traité, mais je sais +qu'il est conclu. Prévoyant le résultat prochain, j'ai eu l'honneur +d'écrire, il y a quelques jours, à Votre Altesse de prendre ses mesures +comme s'il était signé. + +La lettre de M. Metternich est perfide; après avoir fait le tableau des +forces de la coalition et des désastres de la France, elle ajoute que +l'empereur Napoléon, dans des négociations avec les puissances +coalisées, cède toute l'Italie et même Naples; toutefois qu'il a fait +demander par le roi de Bavière le Milanais pour Votre Altesse. + +Le projet de la coalition est simple: c'est de remettre les choses comme +elles étaient avant 1789; le roi de Naples en sera convaincu trop tard. + +Votre Altesse sait ce qui vient de se passer à Rome; nous allons être +forcés d'évacuer la Toscane; la grande-duchesse fait rassembler tous les +militaires qui ne sont pas nécessaires pour la garde des forts, et les +enverra au quartier général de Votre Altesse; le prince Félix doit s'y +rendre, et j'aurai l'honneur de l'y accompagner. + +Je prie Votre Altesse de recevoir, etc. + +Le duc d'OTRANTE. + + +Nº XVI.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Vérone, le 25 janvier 1814. + +Les moments deviennent bien pressants, ma bien-aimée Auguste, surtout à +cause de ces maudits Napolitains. Peut-on voir plus de perfidie: ne pas +se déclarer et continuer à s'avancer sur nos derrières! N'importe, j'en +aurai un morceau, je t'en réponds. À tout événement, je fais partir +demain[5] Triaire pour Milan. + +[Note 5: Le général Triaire, aide de camp du prince et écuyer, devait +accompagner la vice-reine en cas de départ.] + + +Nº XVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Vérone, le 28 janvier 1814 + +Gifflinga est revenu aujourd'hui de Naples. Le roi est décidément contre +nous, et il sera à Bologne d'ici à quelques jours; je vais donc me +préparer à un mouvement sur le Mincio, pour être de là plus à portée de +passer le Pô, et donner sur le nez des Napolitains, si l'occasion s'en +présente. + +Il faut penser sérieusement à ton voyage, quoique je sois certain de +pouvoir toujours te prévenir. Rien ne peut t'empêcher de passer par +Turin, le col de Tende et Nice pour aller à Marseille; la route de Gênes +serait peut-être moins sûre, à cause des Anglais, qui sont toujours le +long des côtes. + +Tu feras bien de dire à Triaire de faire partir pour Aix ou pour +Marseille mes caisses de livres et de cartes topographiques. + +Adieu, ma bonne Auguste. + +EUGÈNE. + + +Nº XVIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Goito, le 9 février 1814. + +Encore une bataille de gagnée, ma bonne et chère Auguste! l'affaire a +été chaude et a duré jusqu'à huit heures du soir. En même temps que je +passais le Mincio pour attaquer l'ennemi, il passait lui-même sur un +autre point. Je l'ai pourtant battu et fait près de deux mille cinq +cents prisonniers. Nos troupes se sont bien conduites, surtout +l'infanterie. Ma santé est bonne; je suis seulement très-fatigué. + +EUGÈNE. + + +Nº XIX.--LE DUC DE FELTRE, MINISTRE DE LA GUERRE, AU PRINCE EUGÈNE. + +Paris, le 9 février 1814. + +Monseigneur, + +L'Empereur me prescrit, par une lettre datée de Nogent-sur-Seine, le 8 +de ce mois, de réitérer à Votre Altesse Impériale l'ordre que Sa Majesté +lui a donné de se porter sur les Alpes, _aussitôt que le roi de Naples +aura déclaré la guerre à la France_. + +D'après les intentions de Sa Majesté Votre Altesse Impériale ne doit +laisser aucune garnison dans les places de l'Italie, si ce n'est des +troupes d'Italie, et elle doit de sa personne venir avec tout ce qui est +Français sur Turin et Lyon, soit par Fenestrelle, soit par le mont +Cenis. L'Empereur me charge de mander à Votre Altesse Impériale +qu'aussitôt qu'elle sera en Savoie elle sera rejointe par tout ce que +nous avons à Lyon. + +J'ai l'honneur, etc. + +_Le ministre de la guerre_, + +Duc DE FELTRE. + + +Nº XX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Goito, le 11 février 1814. + +Je t'annonce que le roi de Naples, aussitôt qu'il a su que j'avais gagné +la bataille du Mincio, m'a envoyé un officier pour me faire quelques +ouvertures. J'y envoie de suite Bataille pour l'entendre; ce serait un +beau résultat pour moi si je pouvais obtenir qu'il se déclarât en notre +faveur. + +EUGÈNE. + + +Nº XXI.--LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR. + +Volta, le 18 février 1814. + +Sire, + +Une lettre que je reçois de l'impératrice Joséphine m'apprend que Votre +Majesté me reproche de n'avoir pas mis assez d'empressement à exécuter +l'ordre qu'elle m'a donné par sa lettre en chiffres, et qu'elle m'a fait +réitérer le 9 de ce mois par le duc de Feltre. + +Votre Majesté a semblé croire aussi que j'ai besoin d'être excité à me +rapprocher de la France, dans les circonstances actuelles, par d'autres +motifs que mon dévouement pour sa personne, et mon amour pour ma patrie. + +Que Votre majesté me le pardonne, mais je dois lui dire que je n'ai +mérité ni ses reproches ni le peu de confiance qu'elle montre dans des +sentiments qui seront toujours les plus puissants mobiles de toutes mes +actions. + +L'ordre de Votre Majesté portait expressément que, dans le cas où le roi +de Naples déclarerait la guerre à la France, je devais me retirer sur +les Alpes. Cet ordre n'était que conditionnel: j'aurais été coupable si +je l'eusse exécuté avant que la condition qui devait en motiver +l'exécution eût été remplie. Mais cependant je me suis mis aussitôt, par +mon mouvement rétrograde sur le Mincio, et en m'échelonnant sur +Plaisance, en mesure d'exécuter la retraite que Votre Majesté me +prescrivait, aussitôt que le roi de Naples, sortant de son indécision, +se serait enfin formellement déclaré contre nous. Jusqu'à présent ses +troupes n'ont commis aucune hostilité contre celles de Votre Majesté; le +roi s'est toujours refusé à coopérer activement au mouvement des +Autrichiens, et, il y a deux jours encore, il m'a fait dire que son +intention n'était point d'agir contre Votre Majesté, et il m'a donné en +même temps à entendre qu'il ne faudrait qu'une circonstance heureuse +pour qu'il se déclarât en faveur des drapeaux sous lesquels il a +toujours combattu. Votre Majesté voit donc clairement qu'il ne m'a point +été permis de croire que le moment d'exécuter son ordre conditionnel fût +arrivé. + +Mais, si Votre Majesté veut supposer un instant que j'eusse interprété +ses ordres de manière à me retirer aussitôt que je les aurais reçus, +qu'en serait-il résulté? + +J'ai une armée de trente-six mille hommes, dont vingt-quatre mille +Français et douze mille Italiens. Mais, de ces vingt-quatre mille +Français, plus de la moitié sont nés dans les États de Rome et de Gênes, +en Toscane et dans le Piémont, et aucun d'eux assurément n'aurait +repassé les Alpes. Les hommes qui appartiennent aux départements du +Léman et du Mont-Blanc, qui commencent déjà à déserter, auraient bientôt +suivi cet exemple des Italiens, et je me serais trouvé dans les défilés +du mont Cenis ou de Fenestrelle, comme je m'y trouverai aussitôt que +Votre Majesté m'en aura donné l'ordre positif, avec dix mille hommes à +peine, et attirant à ma suite sur la France soixante-dix mille +Autrichiens, et l'armée napolitaine qui alors, privée de la présence de +l'armée française qui lui sert encore plus d'appui que de frein, eût été +forcée aussitôt d'agir offensivement contre nous. Il est d'ailleurs +impossible de douter que l'évacuation entière de l'Italie aurait jeté +dans les rangs des ennemis de Votre Majesté un grand nombre de soldats +qui sont aujourd'hui ses sujets. + +Je suis donc convaincu que le mouvement de retraite prescrit par Votre +Majesté aurait été très-funeste à ses armes, et qu'il est fort heureux +que, jusqu'à présent, je n'aie pas dû l'opérer. Mais, si l'intention de +Votre Majesté était que je dusse le plus promptement possible rentrer en +France avec ce que j'aurais pu conserver de son armée, que n'a-t-elle +daigné me l'ordonner? Elle doit en être bien persuadée, ses moindres +désirs seront toujours des lois suprêmes pour moi; mais Votre Majesté +m'a appris que dans le métier des armes il n'est pas permis de deviner +les intentions, et qu'on doit se borner à exécuter les ordres. + +Quoiqu'il en soit, il est impossible que de pareils doutes soient nés +dans le coeur de Votre Majesté. Un dévouement aussi parfait que le mien +doit avoir excité la jalousie; puisse-t-elle ne point parvenir à altérer +les bontés de Votre Majesté pour moi! elles seront toujours ma plus +chère récompense. Le but de toute ma vie sera de les justifier, et je ne +cesserai jamais de mettre mon bonheur à vous prouver mon attachement et +ma gloire à vous servir. + +Je suis, Sire, etc. + +Signé: EUGÈNE NAPOLÉON. + + +Nº XXII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Nangis, le 18 février 1814. + +Mon fils, + +J'ai reçu votre lettre du 9 février, j'ai vu avec plaisir les avantages +que vous avez obtenus; s'ils avaient été un peu plus décisifs et que +l'ennemi se fût plus compromit, nous aurions pu garder l'Italie. Tascher +vous fera connaître l'état des choses ici; j'ai détruit l'armée de +Silésie, composée de Russes et de Prussiens; j'ai commencé hier à battre +Schwarzenberg; j'ai, dans ces quatre jours, fait trente à quarante mille +prisonniers, pris une vingtaine de généraux, cinq à six cents officiers, +cent cinquante à deux cents pièces de canon et une immense quantité de +bagages; je n'ai perdu presque personne; la cavalerie ennemie est à bas, +leurs chevaux sont morts de fatigue; ils sont beaucoup diminués; +d'ailleurs ils se sont trop étendus. + +Il est donc possible, si la fortune continue à nous sourire, que +l'ennemi soit rejeté en grand désordre hors de nos frontières et que +nous puissions alors conserver l'Italie. Dans cette supposition, le roi +de Naples changerait probablement de parti. + +Votre père affectionné, + +NAPOLÉON. + + +Nº XXIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Au château de Surville, près Montereau, le 19 février 1814. + +Mon fils, + +Il est nécessaire que la vice-reine se rende sans délai à Paris pour y +faire ses couches, mon intention étant que, dans aucun cas, elle ne +reste dans le pays occupé par l'ennemi. Faites-la donc partir +sur-le-champ. Je vous ai expédié Tascher; il vous fera connaître les +événements qui ont eu lieu avant son départ. Depuis j'ai battu +Wittgenstein au combat de Nangis, je lui ai fait quatre mille +prisonniers russes et pris des canons et des drapeaux, et surtout j'ai +enlevé à l'ennemi le pont de Montereau sans qu'il ait pu le brûler. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON. + + +Nº XXIV.--EXTRAIT D'UN RAPPORT DU COMTE TASCHER DE LA PAGERIE, ENVOYÉ +AUPRÈS DE L'EMPEREUR APRÈS LA BATAILLE DU MINCIO, LE 9 FÉVRIER 1814, ET +REPARTI DE PARIS LE 18 FÉVRIER. + +Quartier général della Volta, le 27 février. + +................................ Le lendemain matin (18), Sa Majesté me +fit appeler; je fus introduit dans son cabinet, et elle me dit: +«Tascher, tu vas partir tout de suite pour retourner en Italie; tu ne +t'arrêteras à Paris que pour voir ta femme, sans communiquer avec qui +que ce soit; tu diras à Eugène que j'ai été vainqueur à Champaubert et à +Montmirail des meilleures troupes de la coalition; que Schwarzenberg m'a +fait demander cette nuit, par un de ses aides de camp, un armistice, +mais que je n'en suis pas dupe, car c'est pour me leurrer et gagner du +temps. Tu lui diras que, si les ordres qui ont été donnés hier au +maréchal Victor avaient été ponctuellement exécutés, il en serait +résulté la perte des corps bavarois et des Wurtembergeois, pris au +dépourvu par ce mouvement, et qu'alors, n'ayant plus devant lui que des +Autrichiens, qui sont de mauvais soldats et de la canaille, il les +aurait menés à coups de fouet de poste; mais que, rien de ce qui avait +été ordonné n'ayant été fait, il a fallu recourir à de nouvelles +chances.» Sa Majesté ajouta: «Tu diras à Eugène que je lui donne ordre +de garder l'Italie le plus longtemps possible; de s'y défendre; qu'il ne +s'occupe pas de l'armée napolitaine, composée de mauvais soldats, et du +roi de Naples qui est un fou, un ingrat; en cas qu'il soit obligé de +céder du terrain, de ne laisser dans les places fortes qu'il sera obligé +d'abandonner que juste le nombre de soldats italiens nécessaire pour en +faire le service; de ne perdre du terrain que pied à pied en le +défendant, et qu'enfin, s'il était serré de trop près, de réunir tous +ses moyens, de se retirer sous les murs de Milan, d'y livrer bataille; +que, s'il est vaincu, d'opérer sa retraite sur les Alpes comme il +pourra; ne céder le terrain qu'à la dernière extrémité. Dis à Eugène que +je suis content de lui; qu'il témoigne ma satisfaction à l'armée +d'Italie, et que sur toute la ligne il fasse tirer une salve de cent +coups de canon en réjouissance des victoires de Champaubert et de +Montmirail. À Lyon, tu verras le préfet; tu diras au maréchal Augereau +qui y commande qu'ayant pris douze mille hommes de vieux soldats, y +compris le 13e de cuirassiers et le 11e de hussards, d'y réunir les +nouvelles levées, les gardes nationales, la gendarmerie, de marcher +sur-le-champ, tête baissée, sur Mâcon et Châlons, sans s'occuper des +mouvements de l'ennemi sur sa droite; qu'il n'aura à combattre que le +corps du prince de Hesse-Hombourg, composé des troupes de nouvelle levée +des petits princes allemands, commandés par des officiers de la noblesse +allemande sans aucune expérience de la guerre; qu'il doit les vaincre et +ne pas s'effrayer du nombre. À Turin, tu diras au prince Borghèse de +contremander l'évacuation de la Toscane s'il en est encore temps; mais, +dans le cas contraire, d'arrêter les troupes dans leurs mouvements; de +défendre les différentes positions en avant de la ville de Gênes, de +mettre cette ville dans un état imposant de défense et donner +connaissance de ces dispositions au vice-roi.» + +De Votre Altesse Impériale, etc., etc. + +L. TASCHER DE LA PAGERIE. + + +Nº XXV.--LE PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR. + +Volta, le 27 février 1814, au soir. + +Sire, + +J'ai reçu ce matin les ordres de Votre Majesté, en date du 19, +concernant le départ de la vice-reine de Milan. J'ai été profondément +affligé de voir, par la forme de cet ordre, que Sa Majesté s'était +méprise sur mes véritables intentions, en pensant que j'eusse jamais eu +celle de laisser la vice-reine dans des lieux qu'auraient occupés les +ennemis de Votre Majesté, à moins d'un obstacle physique. Je croyais, +par toute ma conduite, avoir mérité que Votre Majesté ne mît plus mes +sentiments en doute. + +La santé de ma femme a été très-mauvaise depuis trois mois; les derniers +événements, en redoublant ses inquiétudes, avaient encore aggravé son +mal. Je vais lui communiquer les intentions de Votre Majesté, et, dès +que sa santé le lui permettra, elles seront remplies. Je le répète, +Sire, elles ne pouvaient nous chagriner que par les motifs injustes qui +vous les auraient suggérés, et qui sont étrangers, j'ose le dire, à +votre coeur paternel. + +Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté, + +Le bien soumis et tendre fils et fidèle sujet. + +EUGÈNE NAPOLÉON. + + +Nº XXVI.--LE MINISTRE DE LA GUERRE AU PRINCE EUGENE. + +Paris, le 3 mars 1814. + +J'ai reçu les lettres dont Votre Altesse Impériale m'a honoré sous les +dates des 16, 18, 20 et 22 février, et j'ai eu soin d'en transmettre le +contenu à l'Empereur. Sa Majesté y aura vu plusieurs choses +satisfaisantes, mais elle n'a encore rien fait connaître à cet égard. Je +dois croire que l'Empereur est disposé à laisser en ce moment l'armée +d'Italie dans la position où elle se trouve; et que Sa Majesté se +bornera à faire revenir les garnisons de la Toscane et des États +romains, comme l'ordre en a été donné. Déjà la garnison de Livourne est +repliée sur Gênes, d'après les dispositions arrêtées par madame la +grande-duchesse, qui devait négocier aussi pour le retour des garnisons +de Sienne, Montargentaro et des forts de Florence. + +Quant à l'armée d'Italie, il paraît que les succès remportés par Votre +Altesse Impériale, joints à ceux que l'Empereur a obtenus de son côté, +lui procureront les moyens de se maintenir dans sa position et +d'attendre les événements. + +J'ai l'honneur, + +Signé: Duc DE FELTRE. + + +Nº XXVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Mantoue, le 9 mars 1814, au soir. + +Ma bonne Auguste, le roi de Naples a enfin levé le masque. Il nous a +attaqués hier matin à Reggio avec dix-huit à vingt mille hommes; je n'y +avais pas trois mille hommes, et on a tenu toute la journée; le général +Severoli y a eu la jambe emportée et nous y avons perdu deux cent +cinquante à trois cents hommes. Nos troupes se sont repliées sur Parme +et ont pris en arrière la position de Toro; cela me fera faire un second +mouvement sur Plaisance, surtout si le roi de Naples continue à +s'avancer. Le général ***, que j'ai laissé sur le Mincio, a une peur de +tous les diables depuis que je n'y suis plus. + +Je t'engage, ma bonne amie, à continuer tes préparatifs, et demain ou +après-demain je t'enverrai Triaire; tout cela dépendra, du reste, des +nouvelles et des événements! + +EUGÈNE. + + +Nº XXVIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE. + +Soissons, le 12 mars 1814. + +Mon fils, je reçois une lettre de vous, et une de la vice-reine, qui +sont de l'extravagance; il faut que vous ayez perdu la tête: c'est par +dignité et honneur que j'ai désiré que la vice-reine vînt faire ses +couches à Paris, et je la connais trop susceptible pour penser qu'elle +puisse se résoudre à se trouver dans cet état au milieu des Autrichiens. +Sur la demande de la reine Hortense, j'aurais pu vous en écrire plus +tôt; mais alors Paris était menacé. Du moment que cette ville ne l'est +plus, il n'y aurait rien de plus simple aujourd'hui que de venir faire +ses couches au milieu de sa famille, et dans le lieu où il y a le +moindre sujet d'inquiétude. Il faut que vous soyez fou pour supposer que +tout ceci se rapporte à de la politique. Je ne change jamais ni de +style ni de ton, et je vous ai écrit comme je vous ai toujours écrit. + +Il est fâcheux, pour le siècle où nous vivons, que votre réponse au roi +de Bavière vous ait valu l'estime de toute l'Europe. Quant à moi, je ne +vous en ai pas fait compliment, parce que vous n'avez fait que votre +devoir, et que c'est une chose simple. Toutefois vous en avez déjà la +récompense, même dans l'opinion de l'ennemi, de qui le mépris pour votre +voisin est au dernier degré. + +Je vous écris une lettre en chiffres pour vous faire connaître mes +intentions. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON + + +Nº XXIX.--COPIE DE LA LETTRE EN CHIFFRES. + +Même date. + +Mon fils, je vous envoie copie d'une lettre fort extraordinaire que je +reçois du roi de Naples. Lorsqu'on m'assassine, moi et la France, de +pareils sentiments sont vraiment une chose inconcevable. + +Je reçois également la lettre que vous m'écrivez avec le projet de +traité que le roi vous a envoyé. Vous sentez que cette idée est une +folie. Cependant envoyez un agent auprès de ce traître extraordinaire, +et faites un traité avec lui en mon nom. Ne touchez au Piémont ni à +Gênes, et partagez le reste de l'Italie en deux royaumes. Que ce traité +reste secret jusqu'à ce qu'on ait chassé les Autrichiens du pays, et que +vingt-quatre heures après sa signature le roi se déclare et tombe sur +les Autrichiens. Vous pouvez tout faire en ce sens; rien ne doit être +épargné dans la situation actuelle pour ajouter à nos efforts les +efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra, car après une +pareille ingratitude et dans de telles circonstances rien ne lie. + +Voulant l'embarrasser, j'ai donné ordre que le pape fût envoyé par +Plaisance et Parme aux avant-postes. J'ai fait écrire au pape qu'ayant +demandé, _comme évêque de Rome_, à retourner dans son diocèse, je le lui +ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager à rien relativement au +pape, soit à le reconnaître, comme à ne pas le reconnaître. + +Votre affectionné père, + +NAPOLÉON. + + +Nº XXX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE. + +Mantoue, le 16 mars 1814, au soir. + +Les dernières lettres de Paris nous donnent quelque espoir de paix, et +on m'assure que tout devait être terminé le 18. Espérons qu'avant le 1er +avril notre sort sera entièrement terminé; car tu ne pourrais pas +attendre plus longtemps à te fixer un lieu définitif de tes couches, et, +si alors tu peux réellement encore voyager, nous choisirons une petite +ville du midi de la France. Mais tout cela dans le cas où rien ne +finirait, et cela n'est pas possible. + + +Nº XXXI.--LE MÊME À LA MÊME. + +Mantoue, le 19 mars 1814, au soir. + +Ma bonne Auguste, je te renvoie la lettre de l'Empereur, et j'y joins +celle qu'il m'a adressée sur le même sujet; elles prouvent bien qu'il se +repent de ce qu'il nous avait écrit primitivement pour ton départ. +L'Empereur m'envoie en chiffres l'autorisation de m'arranger avec le roi +de Naples; cela est trop tard, je crois; il y a trois mois que je la +demande; mais enfin j'essayerai. Ne parle de cela à personne, car le +traité doit être secret. + + +Nº XXXII.--LE MÊME À LA MÊME. + +Mantoue, le 23 mars 1814, au soir. + +Je te répondrai demain sur tes idées de rester à Alexandrie ou à Mantoue +pour tes couches. Cette dernière idée me sourit beaucoup au premier +abord; il y aurait pourtant de terrible l'idée de te laisser sans aucune +espèce de communication, si je me retirais. Ce matin je suis très-occupé +car j'ai à rendre compte à l'Empereur des tentatives faites auprès du +roi de Naples. Après avoir donné les plus grandes protestations d'amitié +et d'attachement à l'Empereur, il prétend m'obliger à faire passer les +Alpes à toutes les troupes françaises, et alors, dit-il, il s'entendra +avec moi. Comme je connais l'homme, tu sens bien que je ne me mettrai +jamais en position d'être à sa discrétion. + +Quel épouvantable traître! + + +Voici la note de M. de Blacas fils: + +«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas +servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit +toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer +momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas +n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit +millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi Louis +XVIII, voici l'entière vérité: + +«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas +avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et +autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de +banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque +année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur +l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut +lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en +remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut +confiée à M. de Belleville qui donna une décharge signée de lui et +_approuvée_ par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de +1815 à 1824, qui portent tous le _vu et approuvé_ de la main du roi +Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans +les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom +de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les +banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont +été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre +après la Révolution de 1830.» + +FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER. + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838. + +Reprise de mes _Mémoires_.--Publication de mon voyage en +Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en +Russie.--Le savant Fossombroni. + +Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en +Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de +Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de +Leonor-Hain. + +Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de +Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique +Koeklin.--Château de Tetschen. + +Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le +maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de +Platz.--Carlsbad.--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad. +--Riesenstein.. + +Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de +bataille de Lowositz. + +L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son +caractère.--Pilnitz. + +Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse +saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères +Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le +Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein. +Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de +Bordeaux.--Études sur les fours à puddler. + +LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841. + +Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali. +Confidences. 108 + +Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile. + +Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de +diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de +Metternich s'appuie sur l'Angleterre. + +Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: _De la crise de l'Orient et +de la politique qu'elle semble exiger_.--Terreur inspirée à Vienne parle +traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la +France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne. + +Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes +relations avec l'Égypte.--Appendice. + +CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME + +Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf. + +Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha. + +Observations du maréchal sur cette bataille. + +LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841. + +Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de +Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa +famille.--Ses embarras.--Anecdotes. + +Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux. + +Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de +la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy. + +Chioggia.--L'Adige.--Digues. + +Le Pô. + +Bologne.--Peintures. + +Florence.--Tableaux. + +Gênes. + +MÉLANGES. + +Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de +Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1831). + +Promenades dans Rome. + +Des révolutions et des circonstances qui les amènent. + +Des vertus des peuples barbares. + +Notes relatives à quelques passages des _Mémoires_ du duc de Raguse +concernant le prince Eugène et M. le duc de Blacas. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (9/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) *** + +***** This file should be named 34620-8.txt or 34620-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/4/6/2/34620/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34620-8.zip b/34620-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..928ff2f --- /dev/null +++ b/34620-8.zip diff --git a/34620-h.zip b/34620-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9f3dbb7 --- /dev/null +++ b/34620-h.zip diff --git a/34620-h/34620-h.htm b/34620-h/34620-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1a000b8 --- /dev/null +++ b/34620-h/34620-h.htm @@ -0,0 +1,11233 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) par Auguste Wiesse de Marmont, duc de Raguse</title> + + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse +(9/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont + +Release Date: December 11, 2010 [EBook #34620] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<h3>DE 1792 À 1841</h3> + +<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>AVEC</h5> + +<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4> + +<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br> +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h4>TOME NEUVIÈME</h4> + +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p> + +<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5> + +<h4>1857</h4> + +<br><br> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001c.png"><br><b>Portrait du Duc de Reichstadt.</b></p> + +<p class="mid"><b><i>Arrivé près de moi--par un joli sourire<br> +Tu me contais alors l'histoire de mon père<br> +Tu sais combien mon âme attentive à ta voix<br> +S'échauffait au récit de ses nobles exploits.</i></b></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><b>Lettre manuscrite du duc d'Angoulême,<br>Louis-Antoine de France, fils du +comte d'Artois,<br>datée du 29 Juillet 1830.</b></p> + + +<blockquote> +<p class="mid"><i>Transcription</i></p> + +<p>Mon cousin, le Roi m'ayant donné le commandement en chef de ses troupes, +je vous donne l'ordre de vous retirer sur le champ avec toutes les +troupes sur St. Cloud. Vous y servirez sous mes ordres. Je vous charge +en même temps de prendre les mesures nécessaires pour faire transporter +à Paris toutes les valeurs du trésor royal, suivant l'arrêté que vient +d'en prendre le ministre des finances. Vous voudrez bien prévenir +immédiatement les troupes qu'elles ont passé dans mon commandement.</p> + +<p>Louis Antoine</p> + +<p>De mon quartier-général à St Cloud le 29 juillet 1830</p> +</blockquote> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>Lettre manuscrite de l'empereur "Nicolas" au Maréchal Marmont.</b></p> + +<blockquote> +<p class="mid"><i>Transcription</i></p> + +<p>St-Pétersbourg, 24 Septembre et 5 octobre 1830.</p> + +<p>J'ai reçu avec intérêt mon cher Maréchal, la lettre pour laquelle vous +m'avez exprimé le désir de vous rendre en Russie. Je n'ai pas besoin de +vous dire, combien je déplore les événements qui ont nécessité cette +détermination de votre part, ni combien j'ai apprécié votre noble +conduite au milieu d'une si grande catastrophe. J'étais sûr de vous +retrouver toujours dans le chemin de l'honneur et animé d'une sentiment +invariable de dévouement à votre souverain. Persuadé comme vous l'êtes +de l'estime que je vous porte, vous ne doutez assurément pas de la +satisfaction que j'aurai, à vous l'exprimer de vive voix. Recevez en +l'assurance mon cher Maréchal, ainsi que celle de toute mon affection.</p> + +<p>Signé: Nicolas.</p> +</blockquote> +<br><br> + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DU MARÉCHAL</h5> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<br><hr class="full"><br> +<a name="c1" id="c1"></a> +<br> +<a name="L25" id="L25"></a> + +<h3>LIVRE VINGT-CINQUIÈME</h3> + +<p class="mid">1833-1838</p> + +<p class="mid"><b><span class="sc">Sommaire</span>.--Reprise de mes <i>Mémoires</i>.--Publication de mon voyage en +Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en +Russie.--Le savant Fossombroni.--Couronnement de l'empereur et de +l'impératrice d'Autriche en Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la +Bohême.--Château de Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de +Bohême.--Fabrique de Leoner-Hain.--Prague.--Palais des +États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de Prague +(1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique +Koeklin.--Château de Tetschen.--Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à +Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le maréchal Paskewitz.--Établissement +métallurgique de Platz.--Carlsbad. +--Elbogen.--Eger.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein.--Champ +de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de bataille +de Lowositz.--L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les +contradictions de son caractère.--Pilnitz.--Trésor de Dresde.--Fabrique +de porcelaine de Saxe.--Suisse saxonne.--Camp de +Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères +Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le +Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.--Château de Malaczka, au +prince Palffy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de Bordeaux.--Études sur les +fours à puddler.</b></p> +<br> + +<p>Deux choses ont occupé principalement mon esprit dans ces dernières +années: la rédaction des <i>Mémoires</i> de ma vie et le récit du voyage que +j'ai fait en 1834 et 1835. Je m'étais imposé l'obligation de terminer +le premier ouvrage avant de quitter Vienne, en 1834, et je l'ai remplie; +car je regardais comme un devoir, avant de courir de nouveaux hasards, +de ne pas compromettre le sort d'une publication qui doit avoir quelque +poids dans l'histoire de mon temps. Seul vivant aujourd'hui parmi ceux +qui entourèrent, à son début dans la carrière, l'homme extraordinaire +qui a pesé d'une manière si puissante sur son siècle, et aucun de ceux +qui avaient la même position que moi auprès de lui n'ayant écrit, mes +paroles feront foi. J'espère que l'esprit de vérité qui m'anime donnera, +aux yeux de la postérité, un crédit mérité à mes écrits. Ayant été de +très-bonne heure, et pendant toute ma vie, acteur dans les plus grands +événements de cette période fabuleuse de dix-huit ans, pendant laquelle +tant de prodiges presque incroyables se sont succédé, jusqu'à ce que des +malheurs plus grands encore soient venus la terminer et la clore, j'ai +beaucoup vu, et sous le rapport des choses et sous celui des hommes. +Pourvu d'une bonne mémoire, et, par un bonheur extraordinaire, n'ayant +pas perdu un seul papier important, j'ai pu me rappeler les faits. Tous +les événements sont encore présents à mon esprit. La lecture de ces +<i>Mémoires</i> servira donc à éclairer sur la valeur des déclamations de +cette foule de charlatans dont notre époque et notre pays sont remplis, +et qui, suivant les circonstances des temps et les intérêts du jour, +changent et modifient leur langage.</p> + +<p>Le second ouvrage, le récit de mes voyages, doit être considéré comme +faisant partie de mes <i>Mémoires</i>; mais, la nature des objets qu'il +traite comportant une publication immédiate, puisqu'il s'agit de +questions actuelles, j'ai cru convenable de les faire paraître sans +retard. Sa composition avait été un objet de grand intérêt, et sa mise +au jour un motif de vives inquiétudes. Le rôle d'auteur que j'allais +prendre, et qui amène avec lui la critique, était fait pour m'intimider. +Mon nom pouvait réveiller des passions populaires et m'occasionner une +critique injuste et passionnée. Mes amis de Paris, dont l'attachement +pour moi est sincère, et dont les lumières m'inspirent la confiance à +juste titre, me déconseillaient cette publication; d'autres amis, +résidant à l'étranger, étaient d'un avis opposé. Après quelques +incertitudes, je me suis décidé à faire imprimer mon ouvrage, et je +rends grâces au ciel de m'avoir inspiré le courage de cette résolution. +Un concert de louanges de tous les partis, de journaux de toutes les +opinions, est venu me récompenser de mon labeur. Je n'avais pas rêvé un +succès pareil, et il a été un heureux épisode de ma pâle vieillesse. +Ainsi j'ai beaucoup à me féliciter d'avoir été, en 1834, à soixante ans, +entreprendre un voyage de plus de trois mille lieues, dans divers +climats. J'ai donné ainsi un emploi utile à quelques années, qui, sans +cela, se seraient écoulées dans l'oisiveté. J'ai ajouté à mes +connaissances; je me suis éclairé sur l'avenir d'un pays dont les +destinées seront pendant longtemps une grande préoccupation pour +l'Europe: j'ai réveillé les souvenirs de ma jeunesse; enfin j'ai eu +l'occasion de recevoir partout ces témoignages de considération et +d'estime qui, dans le malheur et l'infortune, sont bien plus flatteurs +encore que dans la prospérité. Je le répète, un dernier rayon de soleil +a éclairé ma vie, et j'ai trouvé les plus douces et les plus consolantes +sensations dans le voyage en lui-même et les souvenirs qu'il m'a +laissés, dans le travail de rédaction qui l'a suivi et dans le succès +qui a accompagné sa publication.</p> + +<p>Une chose que je n'ai pas mise dans mes récits, et qui doit trouver sa +place ici, ce sont les efforts qu'à mon passage en Russie, et au milieu +des honneurs qui m'ont été rendus, le général Witt n'a cessé de faire +pour m'engager à entrer au service de Russie; mais, fidèle aux souvenirs +de ma jeunesse et aux affections de toute ma vie, je n'ai pas voulu +risquer d'être obligé de combattre contre mon pays, ou du moins de me +réjouir de ses malheurs et de ses revers. Moi, soldat dans toute mon +essence, j'ai eu, je l'avoue, la forte tentation de servir un souverain +que j'aime et que j'admire, qui m'honore de sa bienveillance, dans un +pays où la dignité dont je suis revêtu place au-dessus des plus grands +seigneurs, et dans les premiers rangs d'une armée qui est à la fois +nombreuse, belle et bonne. Je ne puis dissimuler que mon refus est un +des plus grands efforts de vertu que j'aie jamais eu à faire.</p> + +<p>Mon retour de l'Orient fut suivi d'un séjour de plus d'une année en +Italie, qui m'a fait goûter des jouissances toutes particulières. Les +charmes du séjour de Rome, quand il est prolongé et libre de tous +devoirs, est inexprimable. En unissant les délices des rêveries à +l'étude des antiquités, je vivais entre des souvenirs de mille espèces +et le bien-être actuel que l'Italie peut seule donner. Des intérêts +sérieux me rappelèrent à Vienne en 1836.</p> + +<p>En m'y rendant, je m'arrêtai à Florence, que je n'avais pas vue depuis +trente-six ans. Cette ville me parut, malgré son caractère particulier +et imposant, malgré ses palais forteresses qui, pour ainsi dire, +présentent son histoire en relief, malgré ses richesses et les +chefs-d'oeuvre des beaux-arts qu'elle possède, et le talent avec lequel +elle les fait valoir; elle me parut, dis-je, une ville d'un ordre +inférieur. Une circonstance particulière donna cependant de l'intérêt à +mon passage.</p> + +<p>Je vis M. Fossombroni, un des savants les plus remarquables de notre +époque, grand géomètre, et qui, par une bizarrerie singulière de la +nature, ressemble extraordinairement, par sa physionomie, au célèbre +Lagrange, le savant le plus digne d'être comparé à Newton. Fossombroni, +autrefois chargé d'affaires de la cour à Florence, auprès du grand-duc, +dont il est aujourd'hui ministre, m'avait conduit, il y avait juste jour +pour jour quarante ans, à l'audience du grand-duc Ferdinand, père du +prince régnant, lorsque j'avais été envoyé auprès de ce souverain par le +général Bonaparte, au moment où l'armée marchait sur Livourne.</p> + +<p>Ce qui me frappa le plus à Florence, ce fut le caractère de ses +habitants. Le peuple toscan possède les qualités des autres Italiens, +sans en avoir les défauts. Les vertus qui lui sont propres sont une +grande douceur, un esprit d'ordre, un respect sincère pour les lois et, +par-dessus tout, un goût exquis et une délicatesse de sensation +remarquable pour tout ce qui tient aux beaux-arts. Plus tard, dans +d'autres loisirs, je mettrai en ordre mes observations sur Rome et sur +Florence.</p> + +<p>Aujourd'hui je veux arriver rapidement à une autre époque, où des +récits d'un intérêt général pourront m'occuper.</p> + +<p>Après m'être arrêté quinze jours à Florence, je continuai mon voyage, et +je passai par Turin pour y voir quelques amis. J'y trouvai la marquise +de Podenas, qui y demeure, femme d'un esprit distingué, et qui est pour +moi l'objet d'une très-ancienne et très-constante affection. J'arrivai à +Vienne le 14 juillet. Le choléra y régnait alors avec une grande +intensité. C'était la seconde reprise, pire que la première, et qui +causa une mortalité fort grande. Mais, comme on s'accoutume à tout, même +aux plus grands maux, on ne s'en occupait plus, et à l'effroi le plus +immodéré avaient succédé dans la population l'indifférence la plus +absolue et la confiance la plus aveugle.</p> + +<p>La cour se disposait à se rendre en Bohême, où l'empereur et +l'impératrice devaient être couronnés. Retenu à Vienne par la rédaction +de mon voyage, je ne pus m'y trouver et je le regrettai. Cette cérémonie +porte un caractère particulier et présente une circonstance unique au +monde, qui montre une galanterie dans les moeurs dont aucun autre pays +ne donne l'exemple. La cérémonie du couronnement de la reine est isolée. +Un jour particulier lui est destiné. Celui-là est entièrement consacré +aux femmes. Ce sont elles qui exercent les fonctions de leurs maris. +Elles règnent sans partage et sans contradiction, et, excepté le +capitaine des gardes qui ne change pas, tous les hauts dignitaires sont +représentés, toutes les charges sont remplies par des femmes.</p> + +<p>L'empereur et les hommes sont rangés parmi les spectateurs. Le lendemain +tout rentre dans l'ordre, et chacun reprend sa vie habituelle et l'usage +des droits que la société lui a donnés.</p> + +<p>L'hiver se passa d'une manière monotone, comme toujours, et ma +publication eut lieu au printemps. Je ne puis exprimer la jouissance que +j'ai éprouvée alors en entendant des voix unanimes s'accorder pour +apprécier mes observations, pour en reconnaître la justesse et +l'intérêt. Enfin je ne puis dire quel bonheur j'éprouvai en voyant même +mes ennemis politiques déposer leur haine et faire trêve à leurs +sentiments hostiles, pour m'adresser des compliments et me rendre +justice. Ce résultat a profondément touché mon coeur et m'a causé, je +l'avoue, un moment de bien-être que je ne me croyais plus capable de +jamais sentir.</p> + +<h4>VOYAGE EN BOHÊME</h4> + +<p>Je n'avais pas visité la Bohême, ce pays si curieux et si intéressant. +L'été de 1837 arrivé, je me déterminai à entreprendre ce voyage. +J'observai avec le plus grand détail une partie de cette province et +j'admirai la vigueur avec laquelle l'industrie s'y développe. +L'agriculture prospère dans certains cantons, mais dans d'autres elle +est assez négligée. En somme, cette province du royaume jouit d'une rare +prospérité qui va toujours croissant. La nature l'a dotée de richesses +naturelles très-grandes, et son industrie est déjà fort ancienne. Depuis +un demi-siècle elle fabrique, au plus bas prix, des cristaux supérieurs +à tout ce qui se fait en France, en Angleterre et dans les autres pays. +Des fabriques de toiles de coton et de toiles peintes, semblables à +celles qui existent dans notre Alsace, s'y sont élevées de tous les +côtés. Le combustible est partout au plus vil prix, car on peut +disposer, non-seulement de forêts qui semblent indestructibles, mais +encore de mines de charbon de terre de bonne qualité que l'on peut +regarder comme inépuisables. Le cercle de Pilsen n'est qu'un seul bloc +de charbon qui pourrait suffire à toute la consommation des fabriques +d'Europe. À côté de ces charbons, et partout, on trouve des minerais de +fer fort riches, qui alimentent une multitude de hauts fourneaux. Aussi, +de toutes parts, il s'en élève de nouveaux, et, malgré un accroissement +de produits qui paraît fabuleux, ils ne peuvent suffire aux besoins. Le +gouvernement est obligé d'accorder sans cesse la permission d'introduire +des fers étrangers. Un seul mot donnera un aperçu de cet état de choses. +Il y a vingt-cinq ans, la totalité de la fabrication des États +autrichiens, hormis la Hongrie, ne dépassait pas quatre cent cinquante +mille tonnes, et aujourd'hui elle est évaluée à plus de deux millions +cinq cent mille tonnes, et chaque jour on étend l'emploi du fer dans les +constructions civiles.</p> + +<p>J'allai visiter d'abord les établissements du prince de Schwarzenberg, +et je partis de Vienne à la fin de juin. Les terres dont quelques +familles ont la possession sont dans des dimensions gigantesques, +tellement grandes, que ceux qui habitent la France auront peine à croire +à mes récits. Cependant ces domaines, tels grands qu'ils soient en +Bohême, en Moravie, en Gallicie, ne sont rien en comparaison de ceux de +Hongrie. Il faut excepter de cet état de choses l'Autriche haute et +basse et le Tyrol; car ces pays sont constitués tout autrement. Dans ces +dernières provinces les seigneurs ont conservé des droits seigneuriaux, +mais presque aucune propriété, et les paysans possèdent à peu près tout +le sol. Une influence fâcheuse sur les seigneurs, une erreur de +l'administration, ont contribué à multiplier outre mesure les colons. +Les grands propriétaires, qui sont le principe et le mobile de la bonne +agriculture, ont disparu sans retour. Il s'est fait au profit de +beaucoup de paysans de la Haute-Autriche de petites agglomérations, +parce que cette population, investie de grands priviléges, est devenue +riche; mais ailleurs, avec un bien-être suffisant, il n'en est pas de +même, et ni les seigneurs ni les paysans ne dépassent une certaine +aisance.</p> + +<p>Les terres du prince de Schwarzenberg sont immenses, mais elles sont +loin d'être arrivées partout à toute leur valeur. Le climat de cette +partie de la Bohême est d'ailleurs le plus mauvais. Quoique situé au +midi de la province, son élévation la rend très-froide. La base de ces +vastes domaines consiste dans le duché de Krumau, qui lui donne de +très-belles prérogatives, entre autres celle d'avoir des troupes; +prérogative, au surplus, qu'il n'exerce pas et à laquelle il paraît +avoir renoncé par le fait. Les forêts qui couvrent les montagnes lui +appartiennent. Dans ces cantons, il en réunit cent quarante mille jochs, +c'est-à-dire à peu près cent mille hectares, dont l'exploitation se fait +par des coupes rases. L'aménagement est de cent et cent vingt ans; +système qui me paraît moins bon que celui suivi en France, où l'on +établit une réserve d'arbres de différents âges; mais peut-être est-il +convenable pour des forêts composées entièrement d'arbres verts, dont la +croissance est lente. Chaque joch de seize cents toises carrées donne un +produit de cent vingt cordes de cent huit pieds cubes.</p> + +<p>Je me rendis à un charmant château destiné à l'habitation de printemps, +à Rothenhof, où je trouvai le prince et la princesse de Schwarzenberg. +J'avais traversé la ville de Budweis, située au milieu d'une immense +plaine, que possède presque en entier le prince de Schwarzenberg. La +ville de Budweis ressemble à toutes les villes de troisième ordre +d'Allemagne, toutes bâties sur le même plan.--Une place immense, des +arcades tout autour, des maisons bariolées avec pignon sur la façade, +voilà ce qui les compose. Cette ville renferme un dépôt d'artillerie. On +ne comprend pas pourquoi on a choisi pour cet objet une ville ouverte et +assez près de la frontière.</p> + +<p>De Budweis je fus à Krumau, petite ville de six mille âmes, et chef-lieu +de duché. Ici le pays devient triste et sévère. Le château, bâti sur un +rocher escarpé entouré de la rivière qui, quoique encore près de sa +source, est bientôt navigable, domine la contrée. C'est une immense +maison sans architecture. Un assez grand jardin français est placé sur +les montagnes voisines. Pour parvenir à les lier avec le château, on a +construit, sur des voûtes superposées et qui traversent le vallon, un +corridor d'une largeur prodigieuse et qui sert de route couverte pour +s'y rendre.</p> + +<p>C'est une belle chose que le château, comme monument de famille. Il est +d'un bon effet à voir et à montrer; mais, comme habitation, il me paraît +un des séjours les moins agréables que l'on puisse choisir. Aussi les +possesseurs actuels ne l'habitent-ils jamais. Le printemps et l'été, ils +résident à Rothenhof et l'automne à Frauenberg, château situé au +commencement du plateau qui domine la plaine de Budweis, au-dessus de la +Moldau qui coule à son pied, et au milieu des plus magnifiques campagnes +de l'Europe. Le vallon qui conduit de Krumau à Rothenhof est charmant, +silencieux et sauvage, sans être triste. Il offre de beaux points de vue +et présente une riche et belle végétation.</p> + +<p>Le château est d'une dimension bornée; mais le jardin, très-vaste, +renferme les arbres les plus beaux et les plus précieux.</p> + +<p>Dès le lendemain, nous partîmes, le prince et moi, pour la tournée que +nous avions projetée. Les terres que nous allions parcourir sont +habitées par environ vingt mille sujets. Tous lui doivent de nombreuses +corvées<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, mais qui se rachètent, pour le plus grand nombre, en argent +et à fort bas prix. Chaque ménage doit cinquante-deux jours de travail +avec un attelage, ou le double avec un simple ouvrier. On n'exige en +nature que la quantité absolument nécessaire à l'exploitation des +domaines du seigneur, ou bien, dans le cas de refus d'un paysan, que de +payer en argent le prix de sa corvée au taux fort équitable. Ces +corvées, qui aujourd'hui choquent si fort nos habitudes, ont cependant +été originairement avantageuses à chacun. Elles sont le résultat d'un +pacte, d'un traité dont les conditions ont été favorables aux deux +parties contractantes. Un seigneur avait des terres et manquait de bras +pour les cultiver; des paysans avaient des enfants et point de terres +pour les occuper: chacun a donné à l'autre ce qui lui manquait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> Supprimées en 1818, et par toutes les lois postérieures. Toutes +les corvées ou redevances féodales ont été évaluées en argent et +représentées par un capital dont un tiers payé par l'État, le deuxième +tiers par le corvéable, et le troisième tiers au compte de l'ancien +seigneur propriétaire, qui, se trouvant ainsi son débiteur pour un +tiers, a dû se contenter des deux tiers, qui lui sont payés en +obligations de l'État hypothéquées sur les terres libérées.<br> (<i>Note de +l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>Des forêts aussi vastes que celles du prince de Schwarzenberg, mais +situées à une aussi grande distance des lieux de grande +consommation, ne peuvent donner des revenus qu'autant qu'on trouve les +moyens de transporter les bois au loin. Aussi tous les ruisseaux +affluents des plus grandes rivières sont-ils disposés pour amener à ces +rivières les bois en même temps que le tribut de leurs eaux.</p> + +<p>De petits étangs destinés à fournir une masse d'eau suffisante, et le +redressement du cours des ruisseaux, ont résolu la question d'une +manière facile et économique. Mais les bois ne peuvent aller qu'en +Bohême d'une manière naturelle, puisque telle est la direction de tous +les cours d'eau, et, l'abondance du bois étant très-grande dans cette +province, ils y sont d'une faible valeur. Dans ces contrées du midi de +la Bohême, il n'y a aucun minerai de fer à portée. On a remplacé les +usines à fer par de nombreuses manufactures de cristaux qui jouissent de +la plus grande prospérité. Cependant elles sont encore insuffisantes +pour assurer la consommation, à un prix convenable, de ces combustibles +si abondants. On a donc cherché le moyen de faire arriver les bois en +Autriche et à Vienne, où un prix assez haut leur est assuré. À cet +effet, on a profité d'un col peu élevé qui permet de passer du bassin de +la Moldau dans celui du Danube, pour construire un canal à mi-côte de la +chaîne qui sépare les deux provinces. Il a été placé à une assez grande +hauteur pour pouvoir franchir le col, et assez bas pour recevoir autant +que possible les eaux et les bois supérieurs. Afin d'en augmenter encore +l'usage, on a établi dans les localités favorables des plans inclinés, +et au moyen de chariots qui font contre-poids et dont les uns s'élèvent +tandis que d'autres s'abaissent, les bois sont transportés ainsi de la +Moldau dans un canal d'où ils sont jetés dans un ruisseau flottable qui +les conduit sur le bord du Danube. Là ils sont embarqués pour Vienne sur +de grands bateaux. Cette exploitation fait arriver chaque année dans +cette ville trente mille cordes de bois au moins.</p> + +<p>Le canal est un travail vraiment monumental. Commencé par le grand-père +du prince Adolphe, il a été terminé par le prince Joseph. Sa longueur +est de vingt-sept mille toises; sa largeur au fond est seulement d'une +toise, et aux bords supérieurs il en a deux. Sa profondeur est +considérable. Placé à mi-côte, il est très-favorable à l'irrigation des +prairies, chose d'une importance capitale et qui occupe beaucoup le +possesseur actuel. Le canal parcourt un tunnel de deux cent vingt toises +pour éviter un contre-fort qui l'eût allongé beaucoup. Tout le système +de flottage est très-développé, très-bien entendu. C'était le seul moyen +de tirer un parti convenable de ces immenses forêts.</p> + +<p>Le prince Adolphe s'occupe avec ordre de l'administration de ses terres. +Il a adopté pour système de réduire le plus possible la culture directe +à laquelle il est obligé de se livrer. Aujourd'hui, les terres qui sont +labourées à son compte ne dépassent pas dix-huit mille jochs ou dix +mille hectares; mais il y a quarante mille jochs en prairies dont il +récolte les produits ou qu'il loue en nature. Ses troupeaux de mérinos +s'élèvent à cinquante mille têtes. Ses étangs factices, qui tour à tour +sont mis en culture ou empoissonnés, lui rendent cent trente mille +francs. Les brasseries figurent dans ses revenus pour cent quarante +mille francs, et enfin il paye cinq cent mille francs d'impôts.</p> + +<p>Tels sont les éléments de cette fortune colossale qu'une bonne +administration rendrait plus considérable encore. Il y aurait mille +détails intéressants dans lesquels je pourrais entrer; mais j'ai cru +devoir me borner à présenter les masses et les résultats.</p> + +<p>Les belles manufactures de cristaux dont le pays est rempli prospèrent +beaucoup. Depuis bien des années, cette industrie est propre à la +Bohême. Les fabriques françaises leur sont très-postérieures et ne les +égalent pas dans la beauté des produits. La blancheur, l'éclat des +couleurs, les mettent aussi bien au-dessus des fabriques anglaises, où +l'on emploie le plomb de préférence à la chaux.</p> + +<p>Le verre est un sel double de silice combiné avec la potasse ou la soude +et de silice combiné avec la chaux ou le plomb. Quand on emploie la +potasse au lieu de soude, le verre peut se dissoudre dans l'eau. Aussi +le bon verre est-il toujours fabriqué avec la soude, ce qui le rend plus +cher.</p> + +<p>Chaque jour de nouvelles fabriques s'élèvent. Elles sont au compte des +fabricants, et le seigneur, dont elles portent le nom, n'y est que pour +l'emplacement qu'il a fourni. Le bois, qu'il leur vend à un prix fixe, +leur assure un affouage. Nous allâmes en visiter plusieurs, et en +particulier celle qui porte le nom de Leoner-Hain, buisson de Laure (la +princesse de Schwarzenberg s'appelle Laure), et nous y couchâmes.</p> + +<p>En 1833, rien n'existait encore dans ce lieu. Un fabricant de grand +talent, je dirai même de génie, fils d'un simple ouvrier, nommé Mayer, +l'a créé comme par enchantement. Un pays sauvage et triste a été +transformé en un vallon gracieux. Trois fourneaux ont été élevés; trente +ouvriers et cent quatre-vingt-treize tailleurs ont reçu de l'emploi. Les +plus beaux ouvrages sortent de leurs mains et sont donnés au public au +prix le moins élevé. Cependant ce fabricant redoute la concurrence de la +France pour ses exportations en Italie.</p> + +<p>M. Mayer a modifié d'une manière avantageuse la construction des +fourneaux. Il est l'inventeur de la belle couleur bleue, dont, au +surplus, il fait un secret. Il m'a donné les renseignements suivants sur +la manière dont on opère dans sa fabrique. Le travail est continu, et +les fourneaux ne sont éteints qu'après un roulement de vingt-huit à +trente semaines. Chaque fourneau contient sept pots; les matières +premières, silice, potasse ou soude et chaux, y sont placées. Vingt ou +vingt-quatre heures sont nécessaires pour que la pâte soit dans l'état +convenable. Alors les ouvriers viennent la mettre en oeuvre. Après dix +heures de travail environ, les pots sont vides. On les remplit de +nouveau, et les ouvriers vont se reposer jusqu'au moment où le travail +recommence.</p> + +<p>Je visitai ensuite plusieurs établissements d'agriculture. J'ai trouvé +les bêtes à laine de bonne espèce, mais de petite taille. Deux faits +m'ont paru curieux: on nourrit à la paille les vaches, en soumettant +auparavant la paille à une fermentation qui dégage de l'alcool et lui +donne, au moment où on la distribue, une température assez élevée. À cet +effet, on la place par lits successifs et saupoudrés de sel. Ces lits +sont mouillés et pressés convenablement dans des cuves de trois pieds de +haut, ouvertes sur un des côtés. Au bout d'un certain temps, lorsque la +paille exhale une odeur alcoolique, on la distribue au bétail, qui mange +cette nourriture avec plaisir. Par ce procédé, les vaches donnent +beaucoup de lait, et l'on obtient une grande économie. On m'a dit aussi +que les vaches nourries au seigle vert donnaient quatre fois plus de +lait que celles nourries au trèfle vert.</p> + +<p>Enfin, avant de quitter les établissements du prince de Schwarzenberg, +j'ai été voir une mine de graphite, qu'il exploite avec avantage. Sa +profondeur est de cent pieds. Il y a un appareil d'épuisement mû par une +machine à vapeur. Chaque année, on extrait de dix à douze mille +quintaux, que l'Angleterre consomme en très-grande partie.</p> + +<p>Je quittai Rothenhof le 2 juillet, et je pris la route de Prague. +Pendant les deux premiers tiers, le pays est varié et ondulé; les +sommets et les coteaux sont couverts de bois, et l'aspect du paysage est +assez beau; une culture soignée l'embellit constamment. En approchant de +Prague, le pays change de caractère; des plateaux élevés et nus +environnent la ville et la cachent à la vue.</p> + +<p>Le Hradschin seul, bâti sur le plateau de la rive gauche de la Moldau, +offre un coup d'oeil magnifique. La ville, au premier abord, paraît +immense, mais dépeuplée. Son enceinte fortifiée, qui est peu de chose, +ne doit être considérée que comme un camp retranché.</p> + +<p>J'allai voir les autorités, le grand burgrave, comte de Choteck, qui se +mit à ma disposition pour me faire voir ce que la ville renferme de +curieux. Je vis aussi le commandant de la province, un émigré français, +comte de Poullié, qui a pris un nom allemand et s'appelle aujourd'hui +comte de Mensdorff. Il a fait une grande fortune en épousant une +princesse de Cobourg, soeur du duc régnant, et se trouve ainsi +beau-frère du roi des Belges, oncle de la reine d'Angleterre, du roi de +Portugal, du duc de Nemours, etc.</p> + +<p>Cette division de l'Allemagne en petites souverainetés, dont les princes +sont d'un rang égal à celui des têtes couronnées, produit des alliances +extraordinaires et qui donnent à l'aristocratie allemande un caractère +particulier. La fortune élève quelques-uns de ces princes +intermédiaires, tandis que la pauvreté ou le hasard abaisse les autres; +et il se trouve que, entremêlés en même temps dans des familles de +gentilshommes et de rois, de simples particuliers appartiennent de +très-près à de grands souverains: ce qui relève la noblesse et abaisse +ceux qui occupent des trônes.</p> + +<p>Il résulte au moins de cet inconvénient un avantage, c'est de rappeler à +ceux-ci que, s'ils sont l'objet du respect et des hommages, ils ne sont +cependant pas étrangers à l'humanité, comme certains individus de race +royale, bien connus de moi, en sont convaincus.</p> + +<p>La ville de Prague mérite l'examen le plus attentif. Elle porte le +cachet d'une grande capitale déchue, mais qu'une industrie vivace relève +et enrichit. La beauté de ses palais, dont l'architecture rappelle +l'Italie, lui donne une physionomie imposante.</p> + +<p>Le Hradschin, quartier le plus ancien de la ville, renferme le palais, +la cathédrale, le musée et les habitations des principaux seigneurs.</p> + +<p>Le palais est vaste, mais sans architecture et sans caractère. J'ai +visité la salie d'où, au commencement de la Réforme, on jeta par les +fenêtres divers membres des États, qui furent la plupart sauvés par une +espèce de miracle. La salle de représentation et de cérémonie est grande +et belle, quoique un peu basse et d'un décor mesquin. La salle des +fêtes, dite d'Espagne, est magnifique et dans les plus belles +proportions. Joseph II, qui avait le besoin de tout rabaisser, de +flétrir tout ce qui a de la grandeur et rappelle de grands souvenirs, +avait transformé le palais en caserne; mais François Ier, mieux inspiré, +a rétabli les choses telles qu'elles étaient autrefois.</p> + +<p>La cathédrale touche le château. Le choeur seul a été construit; la nef +et les bas-côtés sont restés en projet. Ainsi cette église est petite, +mais d'un beau gothique. De nombreuses chapelles, très-ornées, en +environnent le pourtour. Un saint Venceslas, duc de Bohême, y a son +tombeau. L'église est sous l'invocation de saint Jean Népomucène, saint +en grande vénération dans le pays. La famille royale de France, exilée, +qui, pendant son séjour à Prague, remplissait ses devoirs de piété dans +cette église, lui a fait cadeau de beaux ornements. Charles X, entre +autres choses, lui a donné un ostensoir d'un travail estimé, qui pèse +quinze livres. Un beau tableau est placé sur le maître autel: il est de +Jean de Maubeuge et représente saint Luc faisant le portrait de la +Vierge.</p> + +<p>De la cathédrale j'ai été voir le musée. La salle de peinture se compose +de tableaux fort nombreux, réunis dans le même local, et appartenant à +divers particuliers. On conçoit qu'avec de pareils éléments on n'ait pas +été difficile sur l'admission. Il y a cependant un beau Titien, des +Carlo Dolce, et particulièrement de belles choses de l'école allemande.</p> + +<p>Après la galerie, j'ai visité le musée national, réunion d'objets +précieux, fondé et entretenu par une société. En général, beaucoup +d'établissements créés dans l'intérêt du bien public sont fondés aux +frais des particuliers. Il y a chez les seigneurs de Bohême beaucoup de +patriotisme et de sentiments généreux dans l'intérêt de la gloire +nationale. Une collection de minéraux et d'objets d'histoire naturelle, +établie par ordre scientifique, et donnée par le comte de Sternberg, +savant distingué, fondateur et bienfaiteur de cet établissement, s'y +trouve placée. La bibliothèque, qui s'augmente chaque jour, renferme six +cents manuscrits précieux. Il y a aussi une collection complète de +médailles et monnaies de la Bohême, qui ne réunit pas moins de six mille +pièces. L'étude de ces monnaies et médailles serait d'un grand intérêt à +divers titres.</p> + +<p>Je désirais voir le champ de bataille du 6 mai 1757, où le grand +Frédéric remporta une victoire signalée sur l'armée autrichienne. Le +lieutenant-colonel Rondolphe, du régiment de la Tour, vint me prendre +pour m'y conduire avec les cartes et plans nécessaires. Le prince +Charles de Lorraine commandait l'armée autrichienne, qui était de dix +mille hommes plus forte que l'armée prussienne; mais les dispositions de +ce général furent telles, que la victoire devait lui échapper. Jamais +armée ne fut conduite d'une manière plus stupide. Le roi de Prusse +arrivait par la gauche de la Moldau avec trois corps d'armée, et venait +de Saxe. Le feld-maréchal de Schewerin commandait deux corps et venait +de Silésie. La jonction de ces deux parties de l'armée prussienne +exigeait donc le passage des deux rivières, la Moldau et l'Elbe. L'armée +autrichienne, placée entre ces deux rivières, séparait l'armée +prussienne, et se trouvait couverte, d'un côté, par l'Elbe, et, de +l'autre, par la Moldau; et cependant la possession de Prague lui donnait +le moyen, selon l'occurrence, de manoeuvrer sur les deux rives de la +Moldau.</p> + +<p>Le bon sens voulait que l'armée autrichienne allât camper à deux lieues +de Prague, observant à la fois les deux armées ennemies, pour accabler +la première qui franchirait une des rivières, tandis qu'elle mettrait +obstacle au passage de l'autre. Elle pouvait encore prendre un autre +parti: c'était, en jetant un détachement de sept à huit mille hommes +pour mettre obstacle au passage de la rivière par Schewerin, d'aller, +sans perdre un moment, attaquer et accabler le roi de Prusse, en +débouchant de Prague et en descendant la rive gauche de la Moldau. De +cette manière, elle lui eût opposé une force double de la sienne, et, +selon toutes les apparences, elle aurait été victorieuse, puisqu'elle +combattait avec des forces si supérieures et surprenait son ennemi dans +son mouvement. Au lieu de cela, elle resta à Prague et sous le canon de +cette ville.</p> + +<p>Le roi de Prusse franchit, le 4 mai, sans obstacle et sans livrer aucun +combat, la Moldau à deux lieues de Prague, tandis que Schewerin +traversait l'Elbe à Brandeis le 5. Ainsi la jonction des deux corps fut +opérée. Pour témoigner, on pourrait le croire, le mépris qu'il portait à +l'ennemi qu'il avait devant lui, le roi de Prusse effectua un mouvement +qui aurait dû lui être funeste. Il fit une marche de flanc de plusieurs +lieues en vue de l'armée ennemie; puis il fit tête de colonne à droite +et vint se former parallèlement, en tournant le dos à l'Elbe, en face de +Prague, à une lieue de cette ville, s'éloignant ainsi de son point de +passage, et renonçant, par cette manoeuvre, à toute communication +assurée avec les troupes qu'il avait laissées à la garde des ponts. Le +6, il attaqua, en enveloppant la droite des Autrichiens, et donnant plus +d'extension à sa gauche.</p> + +<p>Les Autrichiens se placèrent de la manière la plus absurde et semblèrent +surpris, bien que les mouvements des Prussiens fussent à leur +connaissance depuis plusieurs jours. Ils mirent la cavalerie à leur +gauche, c'est-à-dire sur un terrain difficile, coupé, dans des fonds +dont elle ne pouvait sortir, tandis que la droite, placée en l'air, dans +une plaine découverte, fut accablée par la cavalerie prussienne. Le +terrain qui couvrait leur gauche, et qui était la clef de la position, +et d'où, en débouchant, les Autrichiens auraient pu mettre les Prussiens +dans un grand embarras, fut occupé faiblement par quatre bataillons +seulement. Ils restèrent dans cette mauvaise formation en attendant. +Attaqués, ils se battirent d'abord bravement, mais sans confiance. +Chacun sentait le vice des dispositions, et tout se mit en désordre +quand la cavalerie prussienne eut tourné l'aile droite.</p> + +<p>Le prince Charles de Lorraine fut tellement saisi de l'ensemble de ces +événements, qu'il en eut un coup de sang. Jamais général ne fut plus +inepte que lui; jamais général ne fut plus imprudent que le roi de +Prusse; car celui-ci eût mérité de perdre sa réputation sur ce champ de +bataille. En effet, indépendamment de ce que je viens de dire, sa +position était pire, puisque le général Schewerin était suivi de Daun, +qui prenait l'armée prussienne à revers. Mais Frédéric savait à qui il +avait affaire.</p> + +<p>La vue de ce champ de bataille m'a inspiré des réflexions que souvent +les circonstances ont renouvelées dans mon esprit. C'est qu'une bonne +armée est bien à plaindre quand elle est confiée à des hommes +incapables. Le courage, l'instruction et la discipline ne suffisent pas. +Il faut savoir mettre en oeuvre les éléments de succès. Quelle que soit +la richesse des métaux, les ouvrages d'art ne reçoivent un haut prix +que de la main d'un habile ouvrier. L'armée autrichienne semble avoir +été destinée de tous temps à subir les plus fortes et les plus pénibles +épreuves, sans jamais se décourager et sans renoncer à l'espérance +d'avoir à sa tête un homme digne de la commander.</p> + +<p>La bataille de Prague gagnée, Frédéric s'occupa à faire le siége de la +ville; mais, après six semaines, il ne put parvenir à la prendre. La +bataille de Kollin, livrée et perdue par lui, le força à lever le siége. +Cette bataille avait dépendu d'un mouvement semblable à celui de la +bataille de Prague. L'armée prussienne avait professionnellement défilé +pendant plusieurs heures devant l'armée autrichienne en position. Cette +fois, le roi de Prusse fut puni de sa confiance; mais on ne comprend pas +qu'un homme tel que lui ait exécuté une semblable manoeuvre. On comprend +qu'une armée vienne se former sur le flanc de son ennemi; et cela, +exécuté par des colonnes qui marchent parallèlement et se déploient +simultanément hors de la portée du canon, est un bon mouvement. Leur +direction détermine d'avance cette position; mais elle n'est pas le +résultat d'une défilade qui allonge les colonnes, opère un décousu +funeste, et donne le moyen à l'ennemi d'en profiter.</p> + +<p>D'un autre coté, l'armée prussienne devait avoir de bien mauvais +ingénieurs pour avoir échoué devant Prague, à peine digne du nom de +place. Dominée de très près par la montagne de Ziska, qui forme un +très-beau plateau, cette ville ne prendrait de l'importance que si un +camp retranché y était construit. Un système de tours, comme à Lintz, +occupant toutes les hauteurs, serait merveilleusement adapté à cette +localité. Prague en serait le réduit, et une armée qui envahirait la +Bohême ne devrait ni dépasser cette ligne de défense, ni rester quelque +temps dans cette province avec sûreté, puisque l'armée qui y serait +renfermée, ne pouvant être bloquée, aurait toujours la facilité de +déboucher, après avoir été renforcée, par telle direction qu'elle +voudrait sans se compromettre, pour se porter sur la ligne d'opération +de l'ennemi.</p> + +<p>Le reste de mon séjour à Prague fut employé à voir les fabriques qui, de +tous côtés, s'élèvent dans cette ville, favorisées par le bas prix du +combustible et la protection efficace de l'administration. Un Anglais +fournit au commerce d'excellentes machines à vapeur. Les fabriques de +toiles peintes prospèrent et se multiplient. Une seule fournit deux cent +quatre vingt mille pièces par an, et on imprime jusqu'à quatre couleurs +simultanément, au moyen de quatre cylindres qui se suivent et dont les +dessins se correspondent. Une fabrique de capsules, établie par un +Français qui y a perdu la vue par suite d'une explosion, fournit ces +objets à la consommation entière de la Bohême, et vend pour plus de +trois cent mille francs de ses produits, à raison de vingt-trois francs +les mille capsules. Une fabrique de tulle anglais, appartenant aussi à +un Français, donne de beaux produits et emploie d'ingénieuses +mécaniques.</p> + +<p>Je fus voir la bibliothèque publique, qui est en fort bel ordre et +renferme quatre-vingt-seize mille volumes. On y trouve un plafond peint +à fresque qui présente une illusion d'optique curieuse dont je n'ai pu +me rendre compte. En le regardant de différents côtés, il produit un +effet entièrement nouveau et semble indiquer un mouvement tout autre. +L'École des beaux-arts est placée dans l'étage supérieur. Elle est peu +de chose, mais elle réunit un assez grand nombre d'élèves.</p> + +<p>Je terminai mes courses par la visite de l'École polytechnique et de +l'imprimerie. Le premier établissement, fort important, est formé à +l'instar de celui de Vienne. L'enseignement de toutes les sciences +mathématiques et physiques appliquées aux arts y est complet. Le nombre +des élèves qui suivent les cours varie de six cent à mille. +L'imprimerie, qui compte un personnel de cinquante-deux compositeurs et +possède un beau matériel consistant en plusieurs presses à main et en +deux presses mécaniques, exécute un travail considérable avec une grande +rapidité. Les exemplaires en sortent par milliers dans la journée. On y +imprime aussi des ornements de plusieurs couleurs au moyen de planches +qui se décomposent pour recevoir les couleurs, et se recomposent de +manière à n'en plus former qu'une seule pour imprimer, et présentant +ainsi une surface plane. Il y a à Prague un dernier établissement qui +est digne de la curiosité des étrangers: c'est la maison de réclusion et +de travail. Elle est tenue avec économie et propreté. Rarement ceux qui +en sortent y reviennent, attendu que l'instruction morale qu'ils +reçoivent les améliore. Leur travail, qui consiste dans la production de +quelques objets de fantaisie, leur prépare un petit capital d'environ +cinquante florins pour le moment où ils reçoivent leur liberté. Le +système pénitentiaire porte sur la nourriture: elle s'améliore avec la +conduite et varie suivant que celle-ci est bonne ou mauvaise.</p> + +<p>Je partis, le 6, pour me rendre à Toeplitz; mais je pris une route plus +longue que celle qui y conduit directement, afin de voir un pays plus +beau et d'une plus grande étendue. Je passai l'Elbe à Brandeis, séjour +momentané de madame la duchesse de Berry. Le château de Brandeis, sur la +rive droite de ce fleuve, avait été la propriété du duc de Reichstadt. +De Brandeis je fus à Iung-Bunzlau, bourg situé dans un pays charmant, et +qui renferme plusieurs manufactures, tandis que d'autres +très-considérables existent dans les environs; une, entre autres, +établie depuis longtemps par un Français, M. Koeklin, frère de celui de +Colmar, qui tisse la toile de coton et l'imprime. Elle présente une +invention très-économique. Une dépense assez considérable dans ces +sortes d'établissements, c'est l'achat et le remplacement des cylindres. +Ils sont ordinairement en cuivre, et la gravure en est très-chère. +Chaque cylindre revient à six cents francs, et sa valeur est nulle quand +on ne veut plus tirer d'exemplaires du dessin qu'il représente. M. +Koeklin a imaginé de se servir de cylindres en plomb dans lesquels il +incruste en relief les dessins en métal fusible à basse température. À +cet effet, il dessine sur un morceau de bois de tilleul le sujet qu'il +veut reproduire. On le creuse avec facilité et correction, ce bois ayant +un grain fin et n'offrant aucune dureté. Une fois creusé, on y coule du +métal fusible, et on l'incruste dans les parties du cylindre en plomb, +ouvert pour recevoir la queue des pièces coulées.</p> + +<p>Le dessin en relief dépasse la surface du cylindre, comme les caractères +d'imprimerie, la planche sur laquelle ils sont montés. Un cylindre +placé sur un métier est enveloppé d'un morceau de drap, ainsi qu'un +autre cylindre, destiné à répandre la couleur sur la partie saillante du +cylindre d'impression. Tout le système étant mis en mouvement, +l'impression se fait d'une manière nette. Le fond de l'étoffe est blanc, +ou a reçu d'avance la couleur qu'il doit avoir.</p> + +<p>L'inventeur compte mettre en mouvement jusqu'à six cylindres destinés à +composer un même dessin de couleurs différentes. Cette invention est +admirable par la beauté du travail et le bas prix des objets fabriqués. +On change de cylindres presque sans aucun frais, puisque le plomb des +anciens peut être refondu et sert à en fabriquer de nouveaux. Toute la +dépense pour mettre un cylindre en état d'imprimer ne revient pas à +cinquante francs. Chaque moule en bois peut servir sans inconvénient à +couler cent fois des caractères semblables.</p> + +<p>Je continuai ma route par Neuschloss, en traversant un pays rempli de +petites montagnes variées, pittoresques, charmantes, et renfermant +autant de bois qu'il en faut pour les décorer et pour laisser voir une +belle culture, exécutée par une population dont la physionomie annonce +le bien-être de l'aisance. Cette seigneurie appartient à un comte de +Kaunitz, qui doit hériter du titre de prince, en devenant chef de cette +famille.</p> + +<p>Le pays reste le même, et devient plus beau encore aux environs de Leipa +et de Nogda. Dans ce dernier bourg, il y a un dépôt de verrerie alimenté +par les fabriques des environs; mais les produits n'en sont pas si beaux +que ceux de Leonor-Hain, dirigé par M. Mayer. Un contre-fort boisé, qui +se prolonge, en se détachant du plateau de la Saxe, se présente ensuite, +et doit être franchi, si l'on veut revenir sur les bords de l'Elbe. Je +couchai à Kaunitz, lieu appartenant au prince de Kinski, et, le +lendemain matin, j'arrivai au château de Tetschen où j'étais attendu. +Rien de plus enchanteur que les environs de cette petite ville: la +position du château est charmante, et ce qui ajoute au plaisir de s'y +trouver, c'est d'y rencontrer une famille extrêmement aimable et +distinguée, celle du comte de Thun, qui en fait les honneurs +admirablement bien. Madame de Thun, née comtesse de Brüll, appartenant à +la famille du ministre de l'électeur de Saxe de ce nom, qui était si +fastueux, est âgée et presque aveugle; mais c'est une des femmes les +plus aimables que j'aie jamais connues.</p> + +<p>De beaux jardins entourent le château et suivent les bords de l'Elbe. De +superbes serres, plus grandes que celles qu'un particulier entretient +ordinairement, donnent des ananas d'une grosseur extraordinaire, et qui +pèsent jusqu'à trois livres.</p> + +<p>Parti du château dans l'après-midi, j'allai coucher à Toeplitz, et je +m'arrêtai un moment le coeur serré et triste à Culm, lieu où commença la +série des désastres qui nous accablèrent en 1813 et 1814. J'y revins +quelques jours plus tard pour étudier, sur le champ de bataille même, +l'histoire des événements de cette époque, et je ne négligeai rien pour +reconnaître les lieux et constater les faits. Je n'en parlerai pas ici, +ayant placé tout ce qui a rapport à cette partie de la campagne de 1813 +dans les récits de mes <i>Mémoires</i>. Je dois dire cependant que je les ai +retouchés et modifiés depuis les études que j'ai faites sur les lieux et +les convictions que j'y ai acquises.</p> + +<p>Toeplitz, ville charmante, située à deux lieues de Tetschen, est placée +au milieu d'un magnifique vallon. Rien de plus riche, de plus riant et +de mieux cultivé; il n'y manque que des eaux courantes. Les eaux +thermales de Toeplitz sont trop connues pour qu'il soit besoin d'en +parler. Très-efficaces pour les rhumatismes et la goutte, elles sont +fréquentées par des malades de toute l'Europe, mais particulièrement par +les Prussiens, qui en sont les plus à portée. Le feu roi +Frédéric-Guillaume, depuis plus de vingt ans, n'avait jamais manqué d'y +venir passer un mois chaque année, il était plus souverain de ce +territoire que l'empereur lui-même. Une foule de ses sujets, qui +n'avaient pas la facilité de le voir à Berlin, s'y rendaient pour lui +faire leur cour, et entre autres son beau-père, le comte de Harrach, +père de la princesse de Lignitz, qui n'avait pas la permission d'habiter +la capitale. Le roi se promenait dans les jardins du château, et à midi +il tenait sa cour dans la grande allée, où chacun se rendait, et où l'on +se formait en cercle.</p> + +<p>Le roi me reçut avec la plus grande bienveillance et me traita avec +beaucoup de distinction. L'habitation du prince Clary est belle, sans +être magnifique. Les jardins sont d'une dimension suffisante, bien +dessinés et bien plantés. Des sources mesquines alimentent des pièces +d'eau assez grandes, mais dont l'eau n'est pas claire.</p> + +<p>La princesse Clary, née Choteck, faisait très-bien les honneurs de +Toeplitz, et se soumettait, je crois, avec un plaisir que je n'ai jamais +compris aux exigences de la vie de cour que la présence du roi rendait +nécessaire. À sa place je me serais fait bâtir une jolie et simple +habitation à la maison de chasse, située à une lieue. J'y aurais résidé +habituellement et je serais venue de temps en temps au château de +Toeplitz pour y tenir mes grands jours.</p> + +<p>Je visitai les environs de Toeplitz, et d'abord j'allai voir Bilin, +immense et vilain château, appartenant au prince de Lobkowitz. Une chose +qui vaut mieux que son habitation, c'est une source d'eau gazeuse, qui +lui rend assez d'argent. On vient la boire sur place, et il en expédie +environ cent mille bouteilles par an. Ce qui n'est pas bu est employé à +extraire de la magnésie. À cet effet, on remplit de grandes chaudières à +évaporation. On allume le feu sous les chaudières, et on les tient +pendant quatre semaines en évaporation, en remplaçant chaque jour l'eau +évaporée par de l'eau nouvelle. Après ce temps, on arrête le feu, et on +place cette eau ainsi enrichie dans des cuves. En peu de moments la +magnésie se précipite et l'on décante. La pâte est placée dans des +formes de bois, et, quand elle est sèche, on livre la magnésie au +commerce. Cette industrie facile donne au prince un revenu de vingt-cinq +mille florins. Un autre établissement, formé aussi à Bilin par le prince +de Lobkowitz, et qui prospère, sans être arrivé à la perfection, est une +manufacture de sucre de betteraves qui se lie d'une manière utile à la +culture des terres voisines qui lui appartiennent.</p> + +<p>J'allai visiter le magnifique château de Duchs, appartenant à un comte +de Waldstein, de la famille du Waldstein dont le nom est historique. +Dans la cour se trouve un bassin orné d'un groupe très-beau, construit +avec le bronze des canons pris aux Suédois. Le château renferme de +superbes tableaux, une belle bibliothèque et une collection d'objets de +prix. De ce château, il y a quelque vingt ans, était bibliothécaire le +célèbre aventurier Casanova, qui a écrit des mémoires forts licencieux, +mais très-amusants.</p> + +<p>Pendant mon séjour à Toeplitz, je renouvelai connaissance avec le +maréchal Paskewitch. Je le vis beaucoup, et nous nous convînmes +réciproquement. Sa conversation m'intéressait extrêmement. Je lui +trouvai une grande simplicité et une netteté dans les idées qui me +frappa. Les récits de ses campagnes en Perse et en Turquie ont rempli +beaucoup d'heures, qui m'ont paru très-agréables. C'est un homme +distingué qui, je crois, mérite la réputation dont il jouit; chose rare +dans tous les temps, et peut-être plus aujourd'hui que jamais! Quand il +parle guerre, il est dans son élément, et sa bonne foi en racontant est +surtout remarquable. Le maréchal Paskewitch est né, en 1782, à Pultawa, +lieu célèbre dans l'histoire de Pierre le Grand.»</p> + +<p>Je partis de Toeplitz pour Carlsbad; mais en m'y rendant je me détournai +pour aller voir la principale terre du prince de Metternich, Platz, où +il possède des établissements métallurgiques, de grandes forêts, des +mines de fer très-riches et de bonne qualité. Des houillères voisines +lui donnent du charbon fossile au plus bas prix. Un haut fourneau qui +fait de la sablerie et une douzaine de marteaux étaient en activité. +Jamais établissement n'a été dans des conditions naturelles plus +favorables, mais jamais aussi on n'en a tiré moins de parti. Son +fourneau ne donnait presque aucun produit par l'ignorance et le peu de +zèle de ses employés. Le jour où il aura un homme capable, il se créera +dans cette terre d'immenses revenus. Cinquante-six villages dépendent de +cette seigneurie, autrefois domaine des Célestins. Le château se compose +d'un immense et magnifique couvent.</p> + +<p>J'arrivai le 20 juillet à Carlsbad. Cette ville, qui est peu ancienne, +est bâtie dans un vallon étroit qui rappelle celui de Plombières, dans +les Vosges. Une longue descente amène du plateau dans le fond de la +vallée, et les flancs des montagnes ainsi que leurs sommets sont +couverts de bois qui, traversés par de beaux chemins, offrent des +promenades charmantes en vue des bords de la rivière. Les points les +plus élevés sont la croix sur la rive droite, et le saut du Cerf sur la +rive gauche. On dit que Charles IV, chassant dans ce pays un cerf qu'il +poursuivait, fut forcé de se précipiter du haut d'un rocher et tomba +dans la vallée. Cette circonstance y fit découvrir les sources d'eaux +chaudes qui s'y trouvent. Elles sont toutes de même nature, mais avec +des degrés de force différents. Elles renferment du carbonate de soude +et plusieurs autres substances. Elles ressemblent aux eaux de Vichy, en +Bourbonnais. La source principale, celle de Sprugl, a une température de +59° et se boit à cette chaleur. Elle sort verticalement avec violence et +jaillit d'une manière inégale, mais périodique. Des espèces de +pulsations se succèdent, croissent et forment une série qui recommence +de la même manière. Sa saveur est nulle, mais sa puissance est +très-grande. Elle agit avec efficacité dans les embarras du foie, et +produit des miracles quand on en a vraiment besoin; mais elle peut être +aussi très-funeste. Elle cause quelquefois des congestions cérébrales et +des attaques d'apoplexie. Au moindre vertige, il faut en suspendre +l'usage, sous peine de mourir promptement.</p> + +<p>Cette source a présenté un phénomène qui prouve l'étendue des +communications souterraines de notre globe. Lors du tremblement de terre +de Lisbonne, en 1755, elle s'arrêta tout à coup, et son cours fut +suspendu pendant vingt-quatre heures.</p> + +<p>Je trouvai beaucoup de monde de ma connaissance à Carlsbad, et la +présence de quelques amis que j'y rencontrai me causa un grand plaisir. +Carlsbad est entouré de fabriques dans toutes les directions. On en +voit d'importantes. Il y a une fort belle fabrique de porcelaines, +située à une lieue dans la vallée; mais une autre plus belle et plus +considérable est placée à Elbogen, petite ville très-pittoresque, située +sur le chemin d'Égra. Toutes ces manufactures sont élevées avec +économie. Aucun luxe de construction ne s'y remarque; aussi +prospèrent-elles.</p> + +<p>La composition de cette porcelaine est parfaite, et peut être comparée à +ce qu'il y a de mieux en Europe. On sait que plus la proportion +d'alumine est forte et moins il y a de silice, plus la porcelaine est +parfaite. La porcelaine est un sel double d'alumine, de silice et de +potasse. Les procédés de fabrication sont les mêmes que partout; mais on +emploie pour certains objets de très-grande dimension, pour les vases +qui sortent de grandeur ordinaire, un procédé qui mérite d'être connu. +Un moule fait en plâtre se compose de deux parties, qui se joignent +hermétiquement. On emplit le vase d'une pâte liquide et, au bout de +quelques minutes, on le vide. Toute la partie liquide qui a touché le +moule s'est solidifiée, le plâtre du moule ayant absorbé l'eau de la +pâte. On donne au vase l'épaisseur que l'on veut, en augmentant le temps +pendant lequel on laisse la pâte liquide dans le moule; mais tout cela +est l'affaire de quelques minutes. Quand il est suffisamment sec, on +sépare les deux parties du moule et on cuit le vase. La porcelaine faite +ainsi est seulement un peu moins douce; mais, pour en déguiser les +inconvénients, on polit l'ouvrage extérieurement avant de le mettre au +feu, quand la pâte est encore un peu molle, avec une règle flexible et à +la main. À Elbogen, j'ai vu imprimer sur porcelaine; le procédé est +simple et ingénieux.</p> + +<p>On opère sur le biscuit qui n'a été qu'au dégourdi et qui est encore +poreux. On se sert d'un papier fort, enduit d'un mastic. On imprime sur +le mastic au moyen d'une plaque gravée en cuivre. L'impression faite, +l'empreinte prise se trouve présenter l'image renversée; mise sur le +biscuit, elle se trouve redressée. Le papier se détache par le lavage, +sans emporter la moindre parcelle de la couleur entièrement absorbée par +le biscuit. Le vernis est donné ensuite et l'objet est cuit. Si on y +ajoute un petit filet d'or, il faut cuire de nouveau. On sait que, pour +dorer, on dissout l'or dans l'eau régale, puis on le précipite avec du +sulfate de fer. Il en résulte une matière noire qui, combinée avec de +l'huile, donne la couleur dont on se sert. Exposé au feu et bruni à la +main, l'or est mis à nu et reprend sa couleur et son éclat.</p> + +<p>Arrivé à Égra, j'allai visiter la chambre où Waldstein fut assassiné à +l'insu de ses gardes. La maison est restée la même, et l'on montre +encore par quelle issue les assassins pénétrèrent jusqu'à lui. Ce +logement n'était guère en rapport avec ce qu'on nous raconte de son +faste. On m'a montré aussi à la maison de ville l'une des deux +hallebardes qui servirent à le tuer; l'autre est à Duchs. On a conservé +également à la maison de ville l'épée qu'il faisait porter devant lui. +J'allai coucher à Franzensbad, situé à deux lieues d'Égra. +L'établissement est frais et bien planté, mais placé au milieu d'une +immense plaine triste et monotone. Il y a sept sources, toutes froides, +gazeuses et ferrugineuses. On les dit salubres comme moyen tonique. On +les boit et on prend aussi des bains, avec les eaux seules ou bien avec +des boues de marais fortement imprégnées de ces gaz, et dont le mélange +est fait après avoir suffisamment chauffé l'eau. Une chose nouvelle pour +moi et dont je n'avais jamais entendu parler, ce sont les bains de gaz. +Il y a des ouvertures d'où un gaz abondant, venant par-dessous terre, +est conduit par des tuyaux à robinet dans des baignoires fermées, où on +le reçoit et où l'on se soumet à son action.</p> + +<p>Les environs de Franzensbad ou Francisbad présentent deux choses +remarquables. Une partie de la plaine est composée d'enveloppes +d'animaux microscopiques, qui forment un sable impalpable de phosphate +calcaire. Il est de même nature que celui des environs de Postdam, en +Silésie, et des bords de la mer Glaciale. Les Lapons le font entrer en +partie dans la fabrication de leur pain. L'autre chose, c'est le cratère +d'un volcan éteint, qui semble avoir été un volcan sous-marin. À une +distance assez considérable autour de lui, le terrain ne se compose que +des cendres qu'il a vomies.</p> + +<p>Je partis de Franzensbad pour me rendre à Koenigswart, château du prince +de Metternich, où il m'avait donné rendez-vous. Je trouvai le pays mieux +que sa réputation ne me l'avait fait supposer. Il est sévère, mais il a +du mouvement; les montagnes sont bien boisées; tout est cultivé dans les +plaines. Une eau abondante et réglée arrose de très-belles prairies.</p> + +<p>Le château est vaste, mais sans aucune architecture; c'était autrefois +une espèce de grande ferme. Le prince de Metternich l'a fait réparer, +augmenter, embellir, et c'est aujourd'hui une habitation bonne et +convenable. Elle se compose d'un corps de logis et de deux ailes formant +le fer à cheval. Chaque aile est terminée par deux tours carrées qui +viennent d'être élevées. La maison était couverte en bois; on y a +substitué une couverture en tôle. Une fort belle chapelle, d'un bon +style et très-grande, a été également construite par le prince. Elle +est ornée d'objets d'art et renferme des dons pieux du pape, entre +autres le corps d'un saint martyr contenu dans un très-beau sarcophage +fait avec du granit provenu des débris de l'église Saint-Paul hors des +murs, qui fut brûlée il y a quelques vingt années. L'intérieur du +château est sans luxe, mais confortable.</p> + +<p>Les jardins sont beaux, et, le prince n'ayant pas tenu à les enclore, on +a eu toute facilité pour les créer. On a pu se dispenser de former des +réunions qui auraient été nécessaires. Le prince s'est contenté de faire +construire de belles allées, de faire planter beaucoup d'arbres, et de +régler les eaux par des retenues et des canaux qui les distribuent +convenablement. Chaque jour les embellissements augmentent, et ils +peuvent être sans limites, puisque, par le système suivi, on peut +s'étendre autant qu'on le veut. De très-belles pièces d'eau, de +différents niveaux, occupent les environs immédiats du château. Une +ligne de rochers granitiques situés au midi, dont le sommet et les +pentes sont couverts de superbes arbres, dont les masses sont traversées +par de belles allées, offre une promenade charmante où le soleil ne +pénètre jamais. Une croix, objet de dévotion pour toute la contrée, +existant de tout temps, est placée sur le haut du plateau en face et +au-dessus de la maison. De nombreux pèlerins s'y rendent chaque jour +dans la belle saison et viennent y prier. Ils psalmodient en s'y rendant +et en traversant les jardins. Je ne sais si, à la longue, ces nombreux +visiteurs ne finiront pas par importuner; mais momentanément ces actes +de piété et ce mouvement donnent à cette localité une physionomie +particulière qui n'est pas sans quelque charme. Cette croix est couverte +par un arceau gothique; deux autres en face, ouverts et garnis de +lianes, servent aux pèlerins. Beaucoup d'<i>ex-voto</i> y sont suspendus, et, +rappelant les bienfaits reçus, attribués à la puissance des prières +faites au pied de cette croix, ils donnent de la confiance à ceux qui +souffrent. On vient de loin la visiter.</p> + +<p>En général la population des États autrichiens est très-portée à des +actes de piété, qui peut-être ne sont pas toujours en harmonie avec les +bonnes moeurs; mais chacun fait ce qui lui plaît, et personne ne blâme +ni ne ridiculise des actions dont l'apparence au moins est toujours +pure. On ne trouve ni extraordinaire ni mauvais que l'homme, dont la vie +est toujours si remplie de peines cherche le moyen de les soulager et +choisisse ceux que son coeur lui inspire.</p> + +<p>Je passai près de quinze jours à Koenigswart. La vie y est agréable et +remplie de liberté. Le prince de Metternich est le plus agréable maître +de maison que je connaisse; son château ne désemplissait pas de +diplomates, arrivant pour l'entretenir d'affaires, et de gens +considérables, qui, des eaux voisines, venaient sans cesse le visiter.</p> + +<p>Marienbad, situé à deux lieues et aux confins mêmes de la terre de +Koenigswart et aux limites du Thiergarten, fournissait surtout un grand +nombre de visiteurs. J'allai plusieurs fois voir ce séjour charmant, +chaque année le rendez-vous de la meilleure compagnie de l'Europe. C'est +une toute nouvelle création qui appartient à l'abbaye de Toepel. Un +bassin circulaire, environné de bois, situé au pied des montagnes, en +arrière d'un défilé, en forme l'emplacement. À la circonférence sont +bâties les maisons, et au milieu se trouve un jardin public bien planté. +Plusieurs sources d'eau gazeuse et ferrugineuse froides en sont la +richesse. Une quantité énorme de ces eaux s'exporte, et cette petite +localité, qui était naguère un marais, est le principe d'un revenu +très-considérable que l'on évalue à plus de trois cent mille francs. +Tout le pays est rempli des mêmes richesses d'eaux minérales. Dans le +seul territoire de la terre de Koenigswart, on compte deux cent +vingt-cinq sources de différentes qualités.</p> + +<p>Elles peuvent devenir d'un riche produit. Il faudrait seulement créer +des établissements pour les administrer et recevoir des étrangers, et +ensuite les mettre en réputation au moyen de médecins estimés.</p> + +<p>Le prince de Metternich a un goût décidé pour les collections. Les +objets d'art curieux lui plaisent, et, quand il est en mesure de le +faire, il ne manque jamais de les acquérir. Beaucoup de choses rares se +trouvent dans son musée de Koenigswart; mais ce goût décidé a donné lieu +à une circonstance fort bizarre.</p> + +<p>Le bourreau d'Égra, par un caprice singulier, avait aussi le goût des +médailles et des monnaies antiques. Il avait passé sa vie à en former +une collection, particulièrement de toutes celles qui se rattachent à +l'histoire de Bohême. Le prince de Metternich, qui en fut informé, lui +fit proposer de la lui vendre, et cet homme consentit à la lui céder +pour une rente viagère, à condition qu'il suivrait ce trésor, objet de +son amour et de ses soins; qu'il en serait le gardien et deviendrait le +démonstrateur de son cabinet. Le marché fut conclu et le bourreau +d'Égra, passé au service du prince, vint habiter son château. Le prince +m'avait dit un jour qu'il avait cet homme pour son commensal et son +serviteur, et j'avais cru longtemps à une plaisanterie de sa part; mais +je trouvai effectivement l'ancien bourreau en fonction d'antiquaire chez +lui. C'était, au surplus, un fort bon homme, qui avait apprécié son +métier d'une manière tout à fait particulière. Pendant plusieurs jours, +il me fut impossible de l'approcher; ce contact me faisait une espèce +d'horreur. Petit à petit, mes préventions s'effacèrent, et j'en vins +jusqu'à lui parler de ses anciennes fonctions, sur lesquelles il donne +volontiers tous les détails qu'on lui demande. Ses anciens instruments +de supplice sont là classés et servent à ses explications. Sur +l'observation que je lui fis de la répugnance qu'un homme tel que lui +devait avoir éprouvé quand il était chargé d'ôter la vie à l'un de ses +semblables, il me répondit avec chaleur que ses fonctions étaient +augustes. Il était la loi vivante et se trouvait dans une bien meilleure +condition qu'un juge criminel qui peut condamner un innocent. Lui ne +pouvait se tromper dans l'exécution de ses devoirs. Cet homme singulier +était un descendant direct du célèbre Jean Huss, brûlé à Prague à +l'époque de la Réforme pour crime d'hérésie, et il approuvait beaucoup +le traitement qu'avait subi son aïeul.</p> + +<p>De Koenigswart je partis pour la Haute-Autriche, en prenant la route de +Pilsen, et j'allai faire une visite au comte et à la comtesse de +Staremberg dans leur château de Hans, belle et noble habitation, bien +tenue, mais sans luxe, et située dans le plus délicieux pays du monde. +Rien de comparable à la Haute-Autriche, car on y trouve réunis les +avantages qui, ailleurs, sont presque toujours séparés. Un pays +pittoresque est ordinairement pauvre; un pays riche est monotone. Ici +les plus beaux accidents d'une nature variée offrent aux yeux de +magnifiques paysages, et partout on voit des prairies, de la verdure, de +la richesse. Aucun paysan en Europe ne saurait être comparé à ceux de +cette contrée. Un village ne s'y compose pas d'un amas de vilaines +maisons, mais d'un territoire où les habitations des cultivateurs sont +éparses dans la campagne et placées sur la terre même que les +propriétaires cultivent. Souvent une de ces maisons a douze croisées de +façade; quarante ou cinquante arpents de terre admirablement cultivés +l'environnent, et une palissade, qui forme un enclos de ce domaine, la +sépare de la campagne environnante. Souvent le sol est mauvais; mais, à +force d'engrais et de soins, on obtient des récoltes magnifiques. J'ai +vu, à cet égard, des prodiges incroyables. Enfin il y a tel simple +paysan qui a un revenu de deux mille florins, indépendamment de la +consommation en nature nécessaire à l'entretien de sa famille.</p> + +<p>En opposition de ce tableau, on est frappé du degré d'abaissement où est +tombée la grandeur déchue des seigneurs. De très-belles habitations +rappellent ce qu'ils étaient autrefois; mais, aujourd'hui, ces vestiges +d'une puissance évanouie sont bien souvent une charge au-dessus de leurs +forces. Il est telle terre dont les revenus entiers suffiraient à peine +au seul entretien du château. Marie-Thérèse, qui avait une prédilection +marquée pour la Haute-Autriche, supprima une grande partie des corvées, +les réduisant à seize par an, et son influence détermina les seigneurs à +se dessaisir de leurs biens-fonds pour y placer des paysans.</p> + +<p>Il est résulté de la succession des années que les redevances et les +bois ont seuls formé les revenus des seigneurs. Partie des redevances +est même payée aux seigneurs, en papier, tandis que ceux-ci sont tenus +de payer en argent au fisc l'impôt qui y correspond; chose d'une +injustice tellement monstrueuse, qu'il est presque incroyable qu'elle +ait été commise et puisse encore subsister. De cette manière, il est tel +seigneur qui paye plus qu'il ne reçoit et serait plus riche s'il +abandonnait à l'État sa propriété. Je passai quelques jours à Hans d'une +manière pleine d'agréments. Le général de Staremberg, bon soldat, franc, +ouvert, loyal et grand chasseur, m'entraîna dans des expéditions qui me +rappelèrent les goûts de ma première jeunesse. La comtesse de +Staremberg, née comtesse de Kaunitz, est arrière petite-fille du grand +ministre de Marie-Thérèse. C'est une femme aimable et spirituelle. +Quelques personnes du voisinage ajoutaient à l'agrément de nos soirées.</p> + +<p>Une autre habitation charmante des environs est le château de Schwerberg +et un autre bien plus grand, bien plus beau, un des plus remarquables +châteaux féodaux qui existent au monde, est celui de Weinberg, +appartenant tous deux à la famille de Türheim, famille noble et d'une +grande ancienneté, devenue pauvre. Ces deux châteaux furent plusieurs +fois l'objet de nos excursions. Mais je dois encore parler d'un autre +château en ruine, Riesenstein, appartenant, et venu par héritage, au +comte de Staremberg, et qui est le sujet d'une chronique intéressante.</p> + +<p>Le château de Riesenstein, ancienne forteresse défendant la vallée, +placé sur un rocher et distant d'une heure de Hans, fut bâti, il y a +environ deux cent cinquante ans. Alors un préjugé fantastique existait, +et l'on croyait que, pour rendre une forteresse imprenable, il fallait +placer au milieu des murs, quand on la construisait, un enfant vivant. +Le fils d'un riche paysan disparut, et le père ne douta pas que son fils +n'eût servi d'holocauste à la sûreté de son seigneur. Dans son +désespoir, il résolut de s'en venger. La balle meurtrière du père +infortuné enleva la vie au seigneur; mais, peu de jours après, en +faisant la moisson, on découvrit les restes de l'enfant qui avait +disparu. L'assassin, bourrelé de remords, alla s'accuser de son crime et +fut condamné à être pendu. Avant de subir son supplice, il fit abandon +de sa fortune pour construire une chapelle où un mausolée serait élevé +au seigneur de Riesenstein, et où une messe serait dite à des époques +fixes de l'année pour le repos de son âme. La chapelle fut en effet +construite au milieu du château fort. Le mausolée s'y voit encore et +représente la victime avec sa cuirasse percée des balles qui lui ôtèrent +la vie. La messe se dit régulièrement aux époques qui ont été fixées par +la fondation.</p> + +<p>Je vins retrouver à Krummisbaum des amis avec lesquels je passais +toujours une grande partie de mes étés. Plus tard, je revins encore dans +ces contrées pour me rendre à Frauenberg, chez le prince de +Schwarzenberg, afin d'assister à ses grandes chasses d'automne, d'où je +retournai à Vienne dans le courant de décembre.</p> + +<p>Mon hiver s'écoula, comme de coutume, à Vienne. Je partageais mon temps +entre les études, qui remplissent à peu près exclusivement ma vie, et +une société bienveillante; mais le printemps m'apporta de douloureux +chagrins. J'étais lié intimement depuis bien des années avec le comte et +la comtesse Valentin Esterhazy. Le comte ne jouissait pas d'une bonne +santé. Il souffrait d'un embarras dans la circulation qui autorisait de +graves inquiétudes. Sa fin fut prématurée. Il disparut de ce monde +lorsqu'on s'y attendait le moins. Une attaque d'apoplexie l'enleva, +après une agonie de plusieurs jours. C'était un homme d'esprit, d'un +jugement sûr et d'une grande bonté, universellement aimé, et pour lequel +j'avais une tendre et sincère amitié. La comtesse, femme de bien, +possédant les plus hautes qualités et une grande séduction, sincèrement +attachée à son mari, fut frappée de cet événement, qui a laissé chez +elle une empreinte douloureuse et mélancolique, que, jusqu'à présent, +rien n'a pu entièrement effacer. Plongée dans une profonde douleur, elle +se décida à aller passer, chez une de ses parentes, dans un château en +Hongrie, la plus grande partie de l'été, afin de se trouver à proximité +pour se livrer à des actes de piété au caveau de famille où son mari +avait été déposé.</p> + +<p>Cette mort prématurée changea toutes les habitudes de ma vie. Je me +disposai à voyager. Une occasion de revoir l'empereur de Russie, que je +cherchais depuis longtemps, se présentait. L'empereur venait à Toeplitz +pour y prendre les eaux. Le 10 juillet, je partis pour m'y rendre. Cette +fois je pris la route directe en passant par Znaïm et Iglau.</p> + +<p>J'arrivai à Znaïm le 11 juillet, et j'allai visiter le champ de +bataille où j'avais combattu, juste jour pour jour, vingt-neuf ans +auparavant, et sur lequel j'avais reçu le bâton de maréchal. Les faits +sont tellement encore présents à mon esprit, qu'il me fut facile de +reconnaître toutes les localités, et j'éprouvai une sensation profonde +et délicieuse qui me rappelait mon heureuse jeunesse. Je continuai mon +chemin et je traversai un plateau triste et monotone. Cette partie de la +Bohême, quoique riche, est cependant la moins belle. La partie riante, +variée et pittoresque de cette province, forme une ceinture qui +l'enveloppe dans les deux tiers de son pourtour, et qui commence aux +frontières de la Bavière au midi, finissant en passant par le nord à la +Moravie.</p> + +<p>Je traversai le champ de bataille de Kollin où le grand Frédéric fut +battu par le général Daun, six semaines après avoir gagné la bataille de +Prague. Son armée était inférieure à l'armée autrichienne. Il trouva +celle-ci en position, et voulut la tourner par une manoeuvre de flanc +exécutée à portée de canon. Les Autrichiens se disposaient à la +retraite, quand un général prussien, qui était à la droite et dont le +rôle était défensif, descendit de sa position pour attaquer. L'armée +autrichienne fut obligée de rester, et la bataille s'engagea sous +d'autres auspices que ceux sous lesquels le roi avait commencé son +mouvement. Une défaite complète en fut le résultat pour les Prussiens. +Mais, cette désobéissance du général prussien n'eût-elle pas eu lieu, on +ne pouvait guère espérer autre chose du plan suivi par Frédéric; car on +ne peut concevoir un mouvement plus dangereux, plus délicat, plus +difficile que la manoeuvre opérée à Prague. Pour qu'elle pût réussir une +fois et à plus forte raison plusieurs, il fallait avoir en tête un +général stupide. Or le général Daun valait incomparablement mieux que +son devancier, le prince Charles de Lorraine.</p> + +<p>J'arrivai à Prague où je ne restai qu'une journée, et je continuai ma +route pour Toeplitz, en passant par Theresienstadt. Je traversai encore +un autre champ de bataille de la guerre de Sept-Ans, celui de Lowositz, +où le grand Frédéric obtint un brillant succès.</p> + +<p>Le 19, l'empereur et l'impératrice de Russie arrivèrent à Toeplitz, et, +le 20, j'eus l'honneur de les voir, et dans le jardin, et le soir au +bal. Ils m'accueillirent avec une extrême bonté, et j'en éprouvai un +véritable bonheur. Le sentiment que je porte à l'empereur Nicolas est +exempt de tout intérêt. Il est le résultat de la haute estime que j'ai +pour son caractère, pour la pureté de ses intentions, car je crois que +le mobile de toutes ses actions est l'idée d'un devoir. Si quelquefois +il dépasse, aux yeux de la multitude, les limites d'une sévérité que +semble prescrire la saine raison, je suis convaincu que c'est avec +répugnance qu'il se soumet à des mesures qu'il regarde comme des +nécessités commandées par sa conscience. Il est enthousiaste de tout ce +qui est beau, grand, généreux. Sa tendresse pour les siens et sa +bienveillance pour ceux qui l'entourent prouvent la bonté de son coeur. +J'éprouvai donc un véritable bonheur de l'approcher encore une fois +avant de mourir. Je le remerciai de nouveau de toutes les bontés dont +j'avais été l'objet pendant mon voyage dans la Russie méridionale. +L'impératrice me reprocha avec une grande amabilité de n'avoir pas fait +un détour pour aller les visiter, et ce ne fut pas la première fois qu'à +mes propres yeux je reconnus ce tort.</p> + +<p>Chaque jour je rencontrais l'empereur, et chaque jour il me renouvelait +l'expression de sa bienveillance. Mais je ne fus pas admis à le voir en +particulier, ni M. de la Ferronnays non plus, qu'il aime beaucoup, parce +qu'il ne voulait pas laisser supposer qu'il se livrait à quelques +intrigues. Il entretint seulement ce dernier deux fois mystérieusement +dans le jardin pour lui parler du duc de Bordeaux, une fois avant le +voyage que M. de la Ferronnays fit à Kirchberg, et une fois à son +retour. Et, chose surprenante, avec l'apparence d'une résolution +constante qui doit tout renverser, il se laisse arrêter journellement +par les plus petits obstacles et les plus minces considérations. Il +reconnaît le gouvernement de Louis-Philippe, et a de bons rapports +politiques avec lui, en même temps qu'il ne peut se résoudre à prononcer +son nom. Il rencontre deux hommes qu'il aime et qu'il estime, la +Ferronnays et moi; il leur témoigne ses sentiments; mais il ne peut leur +accorder le charme d'une intimité qu'il apprécie beaucoup, de peur de se +compromettre. Avec un esprit distingué, une instruction étendue, et un +caractère qui, dans les circonstances importantes, montre une grande +force, il y a quelque chose d'incomplet en lui. Je me contentai donc de +profiter de toutes les occasions de le voir, de l'approcher et de +satisfaire les besoins d'une vive affection qui avait été l'unique objet +de mon voyage.</p> + +<p>L'impératrice resta deux jours seulement à Toeplitz; l'empereur, après +avoir pris les bains, se mit en route, le 10 août, pour la rejoindre aux +eaux de Kreis, en Bavière, où elle s'était rendue. Deux jours après, je +quittai Toeplitz, où je n'avais plus rien à faire et j'entrepris un +petit voyage en Saxe, pour y vivre encore de souvenirs; car telle est la +seule nourriture morale et intellectuelle qu'il me soit permis de +prendre avec plaisir aujourd'hui.</p> + +<p>Je me rendis à Dresde, par Culm et Peterswald, lieux de si tristes +souvenirs pour moi. À peine arrivé à Dresde, je courus revoir le champ +de bataille célèbre où la fortune nous réservait ses dernières faveurs. +Je reconnus avec facilité et avec un certain plaisir tous les lieux. Les +événements se représentaient nettement à ma pensée. Jamais le point +élevé d'où nous sommes tombés ne se montra ainsi à moi d'une manière +plus éclatante. Une fois ce devoir rempli envers ma vie passée et les +temps héroïques de ma jeunesse, je résolus de consacrer plusieurs jours +à voir ce que Dresde renferme de plus curieux, et le pays de choses +intéressantes.</p> + +<p>Avant de commencer cette tournée, j'allai faire ma cour au roi et à la +famille royale et dîner à Pilnitz, résidence d'été. Le château est +célèbre dans nos annales et rappelle nos premiers troubles, et les +projets insensés que les souverains de l'Europe conçurent contre notre +indépendance et notre liberté, mais dont le résultat fut si loin de +répondre à leurs espérances. Ce château, d'une construction bizarre, +paraît peu agréable à habiter. Il se compose d'une suite de pavillons et +d'appartements qui ne forment pas de système. De vastes carrés, dont le +milieu est rempli de verdure, forment les alentours du château et +présentent un spectacle agréable à la vue. Je trouvai le roi un homme +instruit, poli, aimable, et toute la famille royale d'une grande +bienveillance. Là est un naturaliste distingué, le prince Jean, son +père, un poëte, et la princesse Amélie, un auteur dramatique dont les +ouvrages ont du succès sur tous les théâtres de l'Allemagne. La famille +royale était augmentée de l'archiduchesse Sophie, dont la vue me fut +très-agréable. Comme mon séjour habituel à Vienne me met souvent dans le +cas de la rencontrer, elle me traita avec une extrême bienveillance. Je +vis aussi cette pauvre princesse Augusta, fille du feu roi, victime de +sa fidélité à Napoléon. Elle me parla avec tristesse de l'époque où je +lui avais été présenté, époque bien voisine des désastres qui devaient +tous nous accabler.</p> + +<p>On peut appliquer à la Saxe un proverbe italien qui semble avoir été +fait pour les princes qui l'ont gouvernée: «<i>I principoni hanno soldati +e cannoni, i principini palazzi e quadri.</i>» Que de richesses accumulées +dans cette ville; que d'objets d'art y sont réunis! N'ayant vu Dresde +qu'au milieu des événements de la guerre, je n'en avais qu'une +très-faible idée.</p> + +<p>Je commençai par visiter la superbe galerie de tableaux qui s'y trouve +et j'y consacrai trois jours.</p> + +<p>Après la galerie de Paris et les deux galeries de Florence, celle des +Offici et celle du palais Pitti, celle de Dresde est sans contredit la +plus belle de l'Europe. Les plus rares chefs-d'oeuvre y sont réunis; +mais on ne peut que déplorer le peu de soins qui préside à leur +conservation. Plus de cinq cents tableaux de l'école italienne s'y +trouvent réunis, et à leur tête on voit la célèbre Madone de San Sisto, +l'un des plus beaux ouvrages de Raphaël. On ne peut se lasser de +l'admirer. Aucune <i>Vierge</i> de Raphaël n'a plus de dignité, de grandeur, +et n'est, à mon avis, plus en harmonie avec la destination divine +qu'elle a reçue. Celle de la Sedia a peut-être plus de douceur, mais +elle est plus femme; celle de Dresde est plus divine.</p> + +<p>Des Corrége admirables abondent dans cette galerie, et entre autres la +<i>Sainte Nuit</i>, puis un <i>Saint Georges</i>, où la force et la grâce sont +réunies. Paul Véronèse, dont le style est si pur, a fourni un grand +nombre d'ouvrages, et l'<i>Adoration des Mages</i> est sans doute un de ses +chefs-d'oeuvre que j'ai vus et revus, et toujours avec le même plaisir. +Les <i>Noces de Cana</i>, du même auteur; une admirable <i>Sainte Cécile jouant +de l'orgue</i>, de Carlo Dolce; une superbe <i>Vénus</i> de Palma Vecchio; la +<i>Femme adultère</i>, de Marone; deux de Palma Vecchio; une <i>Esther à genoux +devant Assuérus</i>, de il prete Genovese; un <i>Saint Matthieu +l'Évangéliste</i>, d'Annibal Carrache; l'<i>Ascension de la Vierge</i>, du même +auteur, sont les tableaux qui m'ont le plus frappé; mais il y en a +encore un grand nombre qui sont dignes d'être comparés à ces +chefs-d'oeuvre, il faudrait écrire un livre entier pour rendre compte de +toutes ces richesses. Indépendamment de ces admirables tableaux de +l'école italienne, il y en a aussi un grand nombre de très-estimés de +l'école allemande, et entre autres d'Albert Dürer. Tout en appréciant +beaucoup leur beauté, je me dispenserai d'en dire davantage ici: mais un +voyageur amateur de peinture devrait consacrer au moins quinze jours à +voir ces chefs-d'oeuvre pour les graver dans son souvenir.</p> + +<p>J'allai visiter le trésor, objet digne de la plus grande curiosité. +Nulle part il n'existe, réunies, autant de choses précieuses en objets +d'or du moyen âge et des quinzième, seizième et dix-septième siècles. On +y voit des vases de vermeil de la plus belle forme, des coupes de toutes +les espèces et de toutes les dimensions. Parmi les choses curieuses, il +y a un globe terrestre, soutenu par Atlas, monté sur un pied qui +renferme une mécanique cachée, destinée à le mettre en mouvement. Le +globe se divise, et la partie inférieure, servant de tasse à boire, +vient se présenter d'elle-même successivement à chaque convive. On ne +pouvait pas donner des dimensions plus grandioses à la débauche. On se +rappelle que l'électeur de Saxe, roi de Pologne, était aussi +remarquable par son faste que par ses moeurs dissolues.</p> + +<p>Beaucoup d'ouvrages des premiers maîtres de la Renaissance sont dans +cette collection, et entre autres des Benvenuto Cellini. Les diamants +sont d'une rare beauté. Leur valeur, comme gage (car ils ont été +plusieurs fois employés à procurer passagèrement des ressources +financières), est de quatre millions, ce qui porte leur valeur marchande +à six millions, ou vingt-quatre millions de francs. Le trésor de la +couronne de France n'est estimé que quinze millions.</p> + +<p>J'allai voir ensuite la collection des armes anciennes. Elle est +complète et rangée avec art, et, comme tout le reste, sur une échelle +immense. On voit dans cette collection les armures de tous les princes +de la maison de Saxe qui ont régné, des garnitures de chevaux souvent en +pierres de couleur, et en particulier un équipage de cheval très-beau, +avec une paire de pistolets donnés par Louis XIV, un sabre et une armure +de Sobieski. Ce sabre est d'une longueur démesurée et en même temps +recourbé. Enfin on y remarque des souliers d'une Comnène et des hottes +de Napoléon (placées sous verre).</p> + +<p>Le conservateur prétend que les petites armes à feu ont été inventées à +Dresde, et il montre un pistolet sans bois, qu'il assure avoir été le +premier fabriqué. Le feu y prend par une forte friction d'une verge dans +un canal étroit. Les pistolets et les fusils à rouet étaient à peu près +dans le même cas; un mouvement rapide du cylindre sur des lames d'acier +produisait des étincelles. Une princesse de Saxe, fille d'Auguste le +Fort, a laissé à ce musée une partie de sa toilette.</p> + +<p>Il me restait à voir les statues et la collection des porcelaines, +réunies dans un palais dit du Japon, belle maison, située sur le bord de +l'Elbe à Neustadt. Elle renferme quatre cents statues ou bustes, presque +tous antiques. Ces divers objets ont été achetés fort anciennement et se +composent d'abord d'une collection d'un premier cardinal Albani et d'une +autre venant d'un cardinal Pignatelli. On me l'avait beaucoup trop +dépréciée. J'y trouvai des choses fort belles, à mon avis au moins, +mêlées avec un assez grand nombre de médiocrités. J'admirai +particulièrement un groupe composé d'un hermaphrodite et d'un satyre; +ils luttent ensemble, et l'hermaphrodite renverse le satyre: +l'expression est vraie et énergique. Une statue rappelant la Vénus de +Médicis et lui ressemblant à s'y méprendre, sauf les restaurations +considérables dont elle a été l'objet, me plut beaucoup. Des bustes des +empereurs Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, Lucius, une belle statue d'un +faune dans l'attitude de verser à boire; de beaux bas-reliefs en bronze, +des statues trouvées à Herculanum, les premières, dit-on, qui furent +déterrées, ou pour mieux dire enlevées du bloc de lave qui couvre cette +ville, complètent cette collection que, malgré son peu de réputation, +j'ai eu un grand plaisir à visiter.</p> + +<p>Je descendis pour voir les porcelaines placées dans la partie inférieure +des bâtiments. On connaît la richesse, la variété et le nombre +extraordinaire des pièces qui la composent. On trouve d'abord des +porcelaines de la Chine et du Japon. Leur célébrité est résultée de ce +qu'elles étaient anciennement les seules au monde. Elle est devenue +ensuite un effet de caprice; car, comme objet d'industrie et avec les +conditions mises à la bonne porcelaine, elles sont inférieures à tout ce +qui se fabrique en Europe; mais les formes et la peinture sont +remarquablement belles. Les plus admirables au monde sont celles de +Saxe, dont la pâte est la plus fine et la plus douce. Viennent ensuite +celles de Vienne et de Sèvres, qui sont aussi très-bonnes, et enfin +arrivent celles d'Angleterre, qui ne sont guère que du verre et ne +peuvent être comparées à aucune des autres.</p> + +<p>La fabrique de Saxe est la plus ancienne de l'Europe. Elle fut établie à +Dresde, en 1704, par Frédéric Becker, né en 1652, et peu après, en +1710, transportée à Meissen, où elle est restée depuis. D'abord on fit +de la porcelaine rouge mat, et non vernie; ensuite de la porcelaine +polie et vernie. En 1726, elle avait acquis sa perfection. En 1763, on +inventa le biscuit, où le quartz est en plus grande quantité. Depuis +cette époque, ce travail est resté constamment le même. On m'a montré la +collection des roses bleues, achetées au roi de Prusse par Auguste, pour +une compagnie de grenadiers. J'ai vu aussi de la porcelaine de la Chine +du dixième siècle, semblable à celle d'aujourd'hui. Elle est d'un vert +clair et faite au moule; les fleurs peintes ont un léger relief. J'ai +appris en cette circonstance que jamais les Japonais n'emploient plus de +deux couleurs pour peindre leur porcelaine: le rouge et le bleu, sans +compter le blanc, qui est la couleur naturelle de la pâte. Ainsi, quand +le vert, le jaune, le violet, se trouvent sur un vase venu de ce pays +lointain, on peut être sûr qu'il est de fabrique chinoise.</p> + +<p>Je ne voulais pas quitter Dresde sans parcourir les environs, et il me +restait à visiter la Suisse saxonne et les établissements de Freyberg, +si célèbre par son école et par les mines de cuivre et d'argent qui +s'exploitent dans ces contrées par les meilleurs procédés connus.</p> + +<p>On appelle Suisse saxonne le pays situé sur la rive droite de l'Elbe et +s'étendant jusqu'à la frontière de la Bohême. Malgré sa physionomie +pittoresque, ce nom est fort mal choisi, car on n'y trouve rien qui +ressemble à la Suisse. Celle-ci se compose de chaînes de montagnes, et +ici il n'y en a pas trace. Un plateau élevé constitue ce pays, et ce +plateau, déchiré par les eaux, coupé dans différentes directions, +présente de jolies vallées prises dans l'épaisseur du plateau, et non +pas résultant de lignes de montagnes superposées. Les vallées de ce pays +ne sont que de larges et longs fossés creusés par la nature, qui donnent +cours à de belles eaux. La succession des siècles en a couvert les +pentes d'une belle végétation et de belles forêts.</p> + +<p>En me rendant à la Suisse saxonne, je remontai la rive gauche pour +visiter le camp célèbre de Pirna, dont parle Frédéric, et où l'armée +saxonne se renferma au moment où la guerre de Sept-Ans éclata. Je ne +comprends pas comment il a été regardé comme inexpugnable. Aujourd'hui +une armée aussi inférieure que l'armée saxonne devant l'armée prussienne +n'y serait pas en sûreté. Au surplus, Frédéric avait du temps devant +lui. Il comptait faire entrer dans les rangs de son armée les +prisonniers saxons qui allaient tomber entre ses mains. Il était donc +sage à lui d'éviter de les combattre et de tuer ces hommes qui devaient +le servir, en sacrifiant ses propres soldats. Il fit bien d'attendre le +moment où la faim les forcerait à mettre bas les armes.</p> + +<p>De Pirna je me rendis à Koenigstein, forteresse imprenable, mais dont +l'importance me paraît médiocre. Au dessus du plateau, dont le +commencement est le Sonnenstein, s'élève un rocher de trois cents pieds, +autour duquel on a construit un rempart qui suit ses sinuosités et +bouche quelques crevasses. La surface a une superficie de quinze à +dix-huit arpents, couverte de bois et de jardins. En sacrifiant les +arbres, on pourrait y cultiver assez de pommes de terre pour assurer la +nourriture de la faible garnison de cinq cents hommes nécessaire à sa +défense. Un puits de sept cents pieds de profondeur, creusé dans le +rocher, assure la possession de l'eau nécessaire. Le but particulier de +cette forteresse est de maîtriser le cours de l'Elbe; mais elle est si +élevée, que, malgré quelques batteries basses, malgré la disposition des +affûts qui permet de tirer sous un angle considérable, au-dessous de +l'horizon, elle gênerait médiocrement la navigation pendant le jour, et +n'y mettrait aucun obstacle pendant la nuit. Ce fort est un coffre-fort +où l'on peut mettre en sûreté ses richesses et placer des +approvisionnements pour une armée qui opère. En 1813, une garnison +française l'occupait, mais il ne fut pas dans le cas de jouer un rôle +important.</p> + +<p>De Koenigstein, je me rendis à Schandau, situé sur la rive droite de +l'Elbe, bourg placé au milieu de la Suisse saxonne. Je visitai la +charmante vallée de la Kreuzbach, qui rappelle celle de la +Haute-Autriche et le voisinage du Danube. Schandau renferme des eaux +ferrugineuses d'un goût très-prononcé. Parti de cette petite ville pour +parcourir le pays, je remontai la vallée du Potenbach jusqu'au lieu où +la Sebuste se joint à lui. La vallée, jusque-là, est fraîche et +charmante, d'une faible largeur; la rivière serpente au milieu des plus +belles prairies, en coulant constamment à plein bord, tandis que les +pentes des coteaux bien boisées servent de cadre au tableau qui se +déroule à la vue. Arrivé sur le plateau, presque partout horizontal, on +voit une belle culture. Après en avoir traversé une partie, on rentre +dans des ravins boisés que l'on franchit au moyen de ponts, et je suis +arrivé en vue de la petite ville de Hokenstein, de l'autre côté du +Potenbach qui coule au pied de rochers escarpés. Dans ce lieu, le vallon +est si étroit, qu'il n'y a aucun chemin, même aucun sentier sur les +bords. Cette vue est imposante et très-belle. De là nous avons +rétrogradé pour aller gagner la Bastei. Au village de Radwald, nous +sommes descendus par un ravin qui communique avec le vallon, et au +milieu duquel coule un petit ruisseau dont l'aspect varié présente +toujours un riant tableau. Après avoir passé sous le rocher connu sous +le nom de l'Agneau, parce qu'il en a la forme, et le Frederichstein, et +le Rosenberg, et le Canapé, nous avons gravi le rocher, pour arriver au +lieu connu par le nom de Bastei, où se trouve une auberge située à +l'extrémité du rocher. Quelques saillies permettent de voir +l'escarpement, et de découvrir l'Elbe qui coule à son pied. Ce coup +d'oeil est magnifique et mérite sa réputation.</p> + +<p>De la Bastei, nous sommes revenus à pied par la vallée d'Altwald, +composée d'une crevasse entre les rochers. Après une heure de marche +pour arriver à Altwald et ayant monté cent cinquante marches, nous nous +sommes retrouvés sur le plateau, et près de notre voiture qui s'y était +rendue par des chemins constamment d'une égale hauteur, en évitant les +ravins et les tournant à leur naissance. De là on va voir le moulin de +Lokmühle situé à cent cinquante marches au-dessus du plateau, et qu'un +cours d'eau, puissant par sa masse et par sa pente, fait marcher. Cette +rivière s'appelle la Verritz. Tel est l'ensemble de la physionomie du +pays appelé la Suisse saxonne, très-mal nommé, ainsi que je l'ai déjà +dit, mais offrant le spectacle d'un vaste et magnifique jardin anglais, +et méritant la légère fatigue qu'on éprouve en le parcourant. De +charmantes routes, au surplus, ont été exécutées pour en faciliter le +parcours aux curieux et aux voyageurs. Le reste du chemin et le retour +de Dresde s'effectuent par la vallée de l'Elbe. On passe à Pilnitz, et +en peu d'heures on est de retour à Dresde, en traversant Neustadt.</p> + +<p>Le lendemain de mon retour à Dresde, je me rendis à Freyberg, muni d'une +lettre de M. de Reschard, ministre du roi, pour M. de Visleben, +directeur. Celui-ci chargea M. Reich, professeur de physique, homme +très-distingué et d'une grande complaisance, de me faire voir tout ce +qui pouvait m'intéresser. L'École de Freyberg est célèbre dans toute +l'Europe. Soixante élèves, dont le plus grand nombre vient de +l'étranger, en suivent l'enseignement. Elle a formé plusieurs +minéralogistes illustres. M. Alexandre de Humboldt en est sorti. Je +visitai la collection complète des minéraux que l'École possède, et +j'allai voir ensuite l'usine consacrée à l'amalgame qui se fait de la +manière la plus avantageuse et la plus parfaite.</p> + +<p>L'opération s'exécute ainsi: les minerais réunis sont cassés en petits +morceaux. Après avoir eu soin de mêler les plus riches avec les plus +pauvres pour avoir des produits uniformes, on les place dans des +fourneaux à griller, en les mélangeant avec dix pour cent de sel commun. +On les remue constamment, et on les soumet, pendant un temps déterminé, +à l'action d'un feu vif. Les parties sulfureuses du minerai brûlent, et +il se forme du sulfate de soude et du chlorure d'argent. Refroidi et le +minerai grillé, on le porte au moulin pour le réduire en poudre +impalpable. On place cent livres de ce minerai dans le fourneau, et, en +y ajoutant cinq livres de plomb, il se forme un métal binaire, plomb et +argent. Il y a saturation quand six onces d'argent sont renfermées dans +trente-deux onces de plomb fondu. Cette opération se renouvelle sur les +scories qui renferment encore de l'argent, et elles sont mises dans le +fourneau pour enrichir le minerai. On fait ensuite de l'oxyde de plomb, +et on retire au fur et à mesure la peau qui se forme à la surface des +métaux en fusion dans les chaudières. On accélère cette oxydation au +moyen de soufflets dont le vent est dirigé sur la surface. Le plomb +ainsi enlevé, l'argent reste au fond; mais, à la première fois, il n'est +pas pur, et l'opération est recommencée sur des quantités moindres.</p> + +<p>Le produit annuel des mines de Freyberg est de dix mille quintaux de +plomb et de soixante mille marcs d'argent. Cinq mille ouvriers mâles +vivent du produit de ce travail. Les mines appartiennent à divers +particuliers, et la propriété est divisée en actions. Il y a dans cette +usine une pompe à incendie d'une force extraordinaire. Elle lance l'eau +à une très-grande distance par un tube de six pouces de diamètre. +Quatre pompes réunissent leur action, et l'eau cède à une pression de +sept atmosphères. Nous sommes descendus ensuite dans les galeries où se +fait l'exploitation. Il y en a cinq, placées les unes au-dessous des +autres. Des pompes amènent au-dessus de la galerie d'écoulement les eaux +de la partie la plus basse, et, du point d'où elles retombent sur le +moteur, elles contribuent à le faire marcher au moyen d'un supplément de +forces et d'un courant intérieur, qui sert constamment à cet usage.</p> + +<p>Le lendemain, j'allai voir une mine de la même espèce, mais qui renferme +un appareil qui était nouveau pour moi, une turbine de la force de trois +chevaux et demi. La chute qui la fait mouvoir est de trois pieds; la +quantité d'eau est de huit cents pieds cubes par minute: dans ces +conditions, une roue ordinaire ne donnerait qu'une force de deux +chevaux. Cependant cette ingénieuse machine n'est utile que dans des +circonstances données. Avec une très-grande chute et peu d'eau, ou avec +très-peu de chute et beaucoup d'eau, elle est avantageuse; mais, avec +des éléments de moyenne force, les roues ordinaires donnent des produits +plus grands. Cette turbine mettait en mouvement une machine soufflante +de nouvelle invention, et composée d'un cylindre en fer battu de neuf +pieds de diamètre. Une vis d'Archimède inclinée sous un angle déterminé, +et le gros bout en bas, est enfoncée aux deux tiers de son diamètre dans +l'eau, et celle-ci, poussant l'air qui entre à chaque tour, produit un +courant régulier avec une pression de trente pouces d'eau.</p> + +<p>Je fis à Freyberg une rencontre agréable: j'y trouvai un célèbre +voyageur, Russe de naissance, M. Tchikatchoff, qui a parcouru deux fois +l'Amérique dans sa longueur, en passant plusieurs fois du versant de +l'Atlantique dans celui de la mer Pacifique, et réciproquement. Il se +disposait à continuer ses explorations et avait passé l'hiver à Berlin, +occupé à compléter son instruction pour rendre ses observations plus +utiles. Il comptait se mettre en route l'année suivante pour le Caucase, +et de là sur le plateau de la Tartarie, enfin gravir les pics les plus +élevés de la chaîne du Thibet, voyage que M. de Humboldt avait rêvé, +auquel il s'était pendant longtemps préparé, mais qu'il n'a pu exécuter +et que l'intérêt des sciences réclame encore aujourd'hui.</p> + +<p>Je quittai Dresde le 26 août, pour revenir en Bohême et visiter le nord +de cette province en rentrant par Zittau. Je devais ainsi passer à +Bautzen et revoir nos champs de bataille des 21 et 22 mai 1813: c'était +réveiller encore quelques bons souvenirs. Je passai plusieurs heures à +les parcourir, et puis je m'arrêtai à Hochkirch, où Frédéric éprouva un +grand revers, dont son ennemi, le maréchal Daun, ne sut pas profiter. +L'armée prussienne était mal postée. Elle occupait une mauvaise position +en face et à portée de l'armée autrichienne. Elle fut surprise et +battue; elle perdit deux cents pièces de canon; mais, chose presque +incroyable! elle ne fut pas mise en déroute, se retira à deux lieues et +prit position sur la Sprée, où Daun la laissa tranquille, tant l'empire +qu'exerçait sur son esprit le génie de Frédéric était puissant! Cet +événement m'a toujours paru un des faits les plus curieux de l'histoire +de cette guerre si féconde en miracles.</p> + +<p>En approchant de Löbau, le pays est charmant, bien cultivé, et il +s'embellit encore après avoir passé cette petite ville. Je visitai +l'établissement morave, d'une ravissante beauté, et où la prospérité, le +bien-être et la richesse se montrent de toutes parts. Un millier de +personnes composent cette colonie, fondée, il y a environ cent ans, par +un comte de Zizendorff. Dans le principe, elle ne rassemblait qu'une +vingtaine d'individus. Sa principale industrie est celle des toiles; +elle en vend pour cinq cent soixante mille écus par an, ce qui donne à +cette population un bénéfice de sept à huit cent mille francs.</p> + +<p>Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du +duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le +lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie.</p> + +<p>Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par +le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au +commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le +donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère +habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La +chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron +de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut +en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas, +héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de +Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut +attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la +guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois, +tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui, +excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture +de draps existe à peu de distance du château.</p> + +<p>De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à +Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est +le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps, +de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre +une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche +d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires +pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un +des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au +milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.</p> + +<p>De Reichenberg j'allai à Liebnau et à Turnau, où je couchai. L'industrie +de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des +pierres fines de Bohême, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et +dans la composition des pierres imitées, faites avec du verre de +couleur. Cette industrie emploie à Turnau seul plus de six mille +ouvriers.</p> + +<p>Le lendemain, je me rendis à Koenigsgratz, ville ancienne et bien +fortifiée, placée au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant +général Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands +détails. Fortifiée régulièrement, sa grande force lui vient des +inondations, que l'on peut créer à volonté, en peu de moments, au moyen +de ponts-écluses construits sur chacune des deux rivières, inondations +que l'ennemi ne peut pas éloigner. Elle a huit bastions avec de grandes +demi-lunes, des places d'armes retranchées, des couvre-faces revêtus; en +un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent +réunies. Les établissements sont d'une beauté extraordinaire; tous les +magasins sont casematés, et il y a des logements à l'abri de la bombe +pour dix mille hommes et un escadron. Tout a été prodigué pour rendre +cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en +remarquant toutefois que les défauts de cette place sont d'avoir une +action difficile à l'extérieur, malgré deux rivières qui la favorisent, +à cause des longs défilés par lesquels il faut sortir. Du reste, des +pâtés placés dans les inondations, mais très-près de leur extrémité, +parent un peu à cet inconvénient, en éloignant l'ennemi et protégeant, +par leur feu, la marche des colonnes sur les chaussées et leur +déploiement.</p> + +<p>Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possède +différents priviléges. Elle montra un attachement et un dévouement +particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne, +devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trône de Bohême, +en 1458. Un fait qui m'a frappé ici, c'est le prix extrêmement bas des +denrées.</p> + +<p>Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter +l'établissement où mangent en commun, et parfaitement bien, officiers +supérieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des fêtes aux dames +de Koenigsgratz, et la dépense mensuelle de chacun d'eux ne s'élève pas +au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un +pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas +absolue: elle résulte de revenus supérieurs aux besoins, et les besoins +ont toujours, quoique variables, une limite déterminée.</p> + +<p>De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est +éloignée que de six lieues. Elle mérite le voyage d'un homme de guerre, +car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, où l'argent et les +soins ont été prodigués. On demande à quoi il était bon d'élever une +seconde ville de cette importance aussi près de Koenigsgratz, qui +remplit précisément le même objet qu'elle, celui de renfermer des +dépôts, des magasins de toute espèce et de donner à une armée défensive +le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication +m'en a été donnée, et elle montre le pouvoir magique que les hommes +supérieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frédéric II avait campé +sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de +Bavière, et cette position très-bonne avait tenu pendant longtemps en +échec l'armée autrichienne. Dès lors on donna une importance +surnaturelle à ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui +y est aujourd'hui, uniquement pour empêcher l'ennemi de ne jamais plus +l'occuper. Sa force consiste particulièrement dans des moyens de défense +souterrains, qui y sont distribués avec un grand art et un très-vaste +développement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers étant +couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de +guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une +des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour +mettre à couvert douze mille hommes et trois escadrons sont à l'épreuve +de la bombe. Elle a coûté douze millions de florins (trente millions de +francs) et a été terminée en 1787. Le gouverneur en était le général +baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la +guerre autrefois à la tête du régiment des dragons de la Tour, qu'il +commandait et qui avait acquis une grande réputation dans l'armée +française. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, d'une haute +naissance, Wradislas, et qui lui a donné la plus belle famille que l'on +puisse rencontrer.</p> + +<p>Après avoir séjourné vingt-quatre heures à Josephstadt, je continuai mon +voyage par Holitz, où le grand Frédéric a eu son quartier général +pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation +royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et bâtie en 1568, par un +baron Wradislas, sous la direction du célèbre architecte italien +Battista, et j'arrivai à Brünn le 30 août. J'allai visiter les beaux +établissements métallurgiques du prince de Salm à Plansko, sur la +Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et +un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'à +quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de +cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulièrement en +sablerie. Les usines ont été mises sur le pied actuel par un célèbre +chimiste, nommé Reichenbach, qui a découvert la créosote, substance qui +entre dans la composition de la fumée et lui donne la propriété de +conserver la chair; découverte d'une importance capitale pour la +médecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront +plus étendues. Il ne s'est pas borné à soigner les intérêts de sa +gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a +fini par être extrêmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis, +s'est rompue avec éclat.</p> + +<p>J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves, +établie également par Reichenbach au compte du prince de Salm, à Reis, à +deux lieues de Plansko. Elle est sur une échelle gigantesque, nullement +en rapport avec les moyens de culture à portée de l'approvisionner. Une +autre manufacture de la même espèce, et qui est un modèle de bonne +entente, où l'on trouve de l'économie intelligente pour diminuer la +main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des +meilleures méthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les +plus perfectionnées. Elle appartient à un négociant français, établi +depuis longtemps à Vienne, qui l'a bâtie à Séglovitz, à deux lieues de +Brünn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'étendue; elle +est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle +est calculée pour consommer vingt millions de betteraves, et elle +fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas +usage de presse: on y emploie le lévigateur. Une machine à vapeur de la +force de quinze chevaux suffit à tous les besoins. Le sucre est si bien +fait, qu'il n'éprouve qu'un déchet de dix pour cent au raffinage. Le +capital employé dans cette fabrique est de cinq cent mille francs.</p> + +<p>Je visitai avec soin un établissement d'une triste célébrité, le +Spielberg, maison de détention pour les condamnés. C'est l'ancienne +citadelle de Brünn, qui a été convertie en prison. Elle est parfaitement +tenue, et les prisonniers y sont traités avec beaucoup d'humanité. La +nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres. +Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur François, quelque +temps avant sa mort, avait fait évacuer. Au surplus, de son temps, ils +n'avaient rien de malsain; mais ceux qui étaient habités au temps du +libéral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clémente +Marie-Thérèse, étaient funestes à la vie des prisonniers. Ces cachots +amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit. +Aujourd'hui une philanthropie éclairée préside au régime de cet +établissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarquée, c'est que +les condamnés pour récidive ne sont pas séparés de ceux qui le sont pour +la première fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts +seulement sont condamnés à vie ou à plus de dix ans, et cependant cette +prison est le seul lieu de détention pour les provinces des deux +Autriches, de la Moravie, de la Bohême, et correspond aux besoins d'une +population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui +montre la douceur des moeurs et la moralité de ces peuples. Les autres +prisonniers de la monarchie ont leur maison de détention, et il y en a +une au château de Laybach, en Carniole, et une autre à Moukatch, dans +les Karpathes, pour la Hongrie.</p> + +<p>Après toutes ces excursions, je me rendis à Eichhorn, chez la princesse +de Wasa, qui m'avait fort engagé à aller la voir. Eichhorn est une bonne +et belle habitation, située sur un rocher escarpé, au pied duquel coule +la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir +une superbe résidence d'été; le pays, tout sauvage qu'il est, se +prêterait facilement à des embellissements. La princesse en a commencé +qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent déjà des résultats +satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce séjour, +une bonne et douce existence; ils y sont aimés et reçoivent à merveille +ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont étendues, sans être +belles. La vie passe dans ce lieu très-agréablement.</p> + +<p>La princesse me fit faire diverses excursions intéressantes dans ce pays +pittoresque. Nous allâmes voir la partie supérieure de la Schwarza, à +Adamsthall, et dîner dans un château appartenant au prince de +Lichtenstein, situé au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et +à très-peu de distance de grottes d'une très-grande étendue et qu'il +faut longtemps pour visiter en totalité. Nous allâmes en même temps au +caveau de famille des Lichtenstein, établi près de Vrano. Le prince Jean +l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant +avec l'ancien. Son premier habitant a été le prince Jean lui-même. Il se +compose d'une église souterraine, placée au-dessous d'une autre fort +belle revêtue en grande partie de marbre, et bâtie il y a environ deux +cents ans. Je quittai bientôt Eichhorn pour revenir à Vienne, mais je +devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a +de l'attrait à donner des soins à ceux dont la tête élevée a été frappée +par la tempête, et qui supportent avec calme et dignité l'infortune qui +pèse sur eux.</p> + +<p>Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse +Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive +droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la +résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais +déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte +d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme +on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit +nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix +de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus +étendues.</p> + +<p>Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec +soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue, +séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse +Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes +qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les +environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et +se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée +par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas +d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien +tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé +sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet +particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait, +est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce +frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il +ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste +année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le +pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle, +en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil +empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa +douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses +devoirs.</p> + +<p>Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur +une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la +Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la +navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809, +et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus +qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.</p> + +<p>Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein, +dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la +fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se +compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et +sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de +châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille, +très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours +compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de +bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est +un des éléments de la puissance nationale.</p> + +<p>Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et +soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la +princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse +rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un +français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée +et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces +avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend +à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux +ornements.</p> + +<p>Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse +ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable +et nombreuse société.</p> + +<p>Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie; +il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses. +Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg +appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la +perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à +peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui +rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le +prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant +rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa +faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne +sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet +événement.</p> + +<p>Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le +pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était +autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de +vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les +terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à +tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation +d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris +qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste +dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la +tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des +corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du +château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles +seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une +prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de +Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de +Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice, +la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans +des pays clos ou ouverts.</p> + +<p>La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est +cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues.</p> + +<p>Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de +Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y +recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une +existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était +pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait +aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg +son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les +contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré +cette habitation.</p> + +<p>Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point +de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses +possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des +usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux +siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire +et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre +peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît +et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les +rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours +paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a +pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui +ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas +de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon +de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs, +moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de +quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson +qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière +est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un +autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal +qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que +l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux +bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est +une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle +est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à +travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées +d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est +placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice +bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la +sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur.</p> + +<p>Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé +Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la +chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une +pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les +tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de +la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable, +chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand +intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et +s'entr'aider.</p> + +<p>On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed, +quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut +convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince +Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le +prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier.</p> + +<p>Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka, +chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château +sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et +dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est +monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts, +dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le +penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est +située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette +contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont +le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie.</p> + +<p>Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la +monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée +du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un +état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de +l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands +efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour +aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle, +l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince +est fort beau et de moeurs très-douces.</p> + +<p>Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des +grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle +plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le +projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M. +de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la +Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en +visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là +aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de +comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes +qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui +se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre +les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie; +entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique, +pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en +m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de +dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite +sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui, +j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de +l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la +lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur +et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une +manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part, +à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le +Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale. +Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre +les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En +répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de +ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en +faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un +ajournement est un abandon.</p> + +<p>En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état +de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une +existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé, +qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder, +pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la +question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que +les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré, +bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans +les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car, +s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui +leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans +l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés.</p> + +<p>Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de +voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce +dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais +pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout +l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec +quelques amis intimes.</p> + +<p>Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en +Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette +nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été.</p> + +<p>M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne +après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il +était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime, +entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de +l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de +Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai +sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les +mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il +comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me +furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières +aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent +désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile +position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il +me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour +le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier +complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus +de deux ans.</p> + +<p>Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai +à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath, +dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne; +puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière +fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un +homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu +ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la +Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis +qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à +Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la +duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont +été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses +extraordinaires.</p> + +<p>Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse +Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger +de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans +toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être +séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la +respectons profondément.</p> + +<p>L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont +les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je +n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi, +m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans +la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines +soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des +renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait +pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance. +On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits +très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité +d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de +construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à +vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois +et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait +d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants. +Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien +séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître +étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me +suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y +croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon +de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses +travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec +l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par +l'Autriche.</p> + +<p>J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me +donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le +mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être +faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps. +Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les +faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en +Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je +modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les +ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable.</p> + +<p>Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y +établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan +et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau +avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du +fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un +four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de +pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée, +suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le +fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus +active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le +minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le +creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant +obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je +fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une +direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset +pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les +mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui +formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée +d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le +creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit +de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus +grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car, +élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond, +tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau +fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne +s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de +manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en +bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces +expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je +dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon +opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat +avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que +je crois incontestables.</p> + +<p>Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat +de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par +une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires, +on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air +avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et, +dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la +combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les +interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de +l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose +nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un +temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en +ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la +combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent +par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis +qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait +arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de +projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction. +Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où +elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les +fourneaux sans machines soufflantes.</p> + +<p>Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les +phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme +constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi, +traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de +minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les +fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles, +on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté.</p> + +<p>La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue +en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet.</p> + +<p>En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet +satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un +fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de +haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais.</p> + +<p>Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds, +dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt +pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile +qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une +douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du +fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux +orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un +pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je +mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer, +avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel +de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de +manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les +flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer +extérieurement, selon le besoin.</p> + +<p>Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les +inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte +surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable +creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la +chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le +minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient +en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre.</p> + +<p>Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four +à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce +succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de +métallurgie.</p> + +<p>Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues +je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que +j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le +mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait +l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et +moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque +c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que +j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts +fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur +Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité +de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il +se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du +prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans +son entreprise.</p> + +<p>Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas +supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre +mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque +j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que +l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première +pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines, +comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention. +On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire +peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que +moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement +chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les +miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma +position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et +je dus céder.</p> + +<p>L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes +travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida +que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés +triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le +triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M. +Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et +l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le +privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon +égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle +défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége, +déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M. +Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir +de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais +seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du +public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a +pas besoin de commentaire.</p> + +<p>Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé +de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en +France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une +grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent +spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des +avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et +n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces +influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes.</p> +<br> + +<a name="L26" id="L26"></a> + +<h3>LIVRE VINGT-SIXIÈME.</h3> + +<p class="mid">1839-1841.</p> + +<p class="mid"><b><span class="sc">Sommaire.</span>--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec +Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un +intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de +Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la +Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur +la question d'Orient, intitulé: <i>De la crise de l'Orient et de la +politique qu'elle semble exiger</i>.--Terreur inspirée à Vienne par le +traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la +France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en +campagne.--Ibrahim-Pacha et +Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec +l'Égypte.--Appendice.</b></p> +<br> + +<p>J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années +qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais +conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec +les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une +manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour +la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer +dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont +inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre +connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali.</p> + +<p>J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils +étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une +chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon +arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan, +sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant +même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits +qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il +trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de +lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser +le tribut et à se déclarer indépendant.</p> + +<p>Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que +l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et +mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec +franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui +déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait +funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les +sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à +les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que +des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je +savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur +influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui +devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère +qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus +fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante.</p> + +<p>Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de +départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai +bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que +vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous +avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande +qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au +détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne +renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de +Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous +avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à +quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous +gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions. +Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si +vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le +titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant +plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il +soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les +hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que +vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet +état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation, +un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un +simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous +renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre +puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient. +Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous. +Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers +prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne +voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que +vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate +par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle +est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman, +malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir, +est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux. +Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour +l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.»</p> + +<p>Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand +je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient +plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous +quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit +qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes +conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il +était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé +les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas +un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur +Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre.</p> + +<p>Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord, +se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de +recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à +leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se +rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte.</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 15 septembre 1838.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis +la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis +fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître.</p> + +<p>«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de +votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font +une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous +beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention +particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs +d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne +point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de +l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son +Altesse.</p> + +<p>«Le vice-roi, qui en a ordonné la traduction, s'est plu à reconnaître, +en ce qui concerne l'Égypte, le coup d'oeil exercé de celui qui a brillé +en administration aussi bien qu'à la tête des armées, et a hautement +apprécié l'impartialité qui a présidé à sa rédaction.</p> + +<p>«Rien ne pouvait être aussi agréable à Son Altesse que l'intérêt que +vous lui témoignez, monsieur le maréchal, en écrivant que vous lisez le +récit des événements qui se passent dans ses États et que vous faites +des voeux sincères pour ses succès. Aussi a-t-elle dit que la +Providence, en vous inspirant l'idée d'un voyage dans ces contrées, +avait peut-être résolu de lui accorder un puissent auxiliaire.</p> + +<p>«Je crois inutile de vous prémunir contre tout ce qui s'imprime en +Europe sur le vice-roi et sur l'Égypte dans les feuilles périodiques. +Vous devez assez connaître quelle foi méritent certaines correspondances +des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et complétement +terminées, et, quoique la topographie de cette province et le caractère +de ses habitants se prêtent à ces échauffourées, elles n'auront jamais +aucun résultat sérieux. Le commerce d'importation et d'exportation a +triplé sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant à +l'extérieur, vous devez avoir acquis, monsieur le maréchal, par la +connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse +Méhémet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement à +espérer entre eux sans l'intervention des puissances européennes.</p> + +<p>«La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec +les diplomates les plus influents, et votre caractère particulier vous a +valu des témoignages non équivoques de l'affection que vous portent +d'augustes personnages. La vérité et les besoins réels de l'Égypte ne +peuvent être mieux appréciés que lorsqu'ils sont annoncés par une voix +impartiale et digne de toute croyance.</p> + +<p>«Éviter une complication entre les puissances de l'Europe pour la +question d'Orient est le but qui a guidé le vice-roi, lorsqu'il a +déclaré tout récemment à leurs consuls généraux ici, qu'il se +contenterait de voir assurée la succession de sa famille. Il a toute +confiance que sa demande modérée sera comprise, et que, revenant à des +opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont à l'Égypte +une existence positive en récompense des immenses travaux du vice-roi +pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour +Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste français.</p> + +<p>«Enfin Son Altesse le vice-roi espère, monsieur le maréchal, que +l'intérêt que vous lui portez ne sera pas entièrement passif, et qu'au +fait des opinions particulières émises à Toeplitz par d'augustes +souverains vous aurez l'extrême bonté de lui faire connaître les +modifications qu'elles pourront avoir subi, éclairant Son Altesse sur la +marche à suivre dans sa position précaire, désormais insoutenable.</p> + +<p>«La présente lettre est expédiée à mon frère, M. Pietro Joussouf de +Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une +personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle +sera à votre disposition, monsieur le maréchal, pour le cas où vous +jugeriez devoir la charger d'une réponse. Ce moyen m'a paru le plus +convenable pour la sûreté des dépêches, vous certifiant, de mon côté, +que vous n'aurez à craindre aucune indiscrétion de notre part sur vos +communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent être.</p> + +<p>«Après avoir exécuté dans ce qui précède les ordres de mon maître +bien-aimé, permettez-moi, monsieur le maréchal, de vous présenter +l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai +l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p>Cette lettre, rédigée avec soin, raisonnable et motivée sur des faits +incontestables, provoquait, dans l'intérêt du maintien de la paix, le +concours des puissances pour fixer un ordre de choses régulier qui +assurât l'avenir. Les voeux de Méhémet-Ali, fort légitimes, devaient +convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner +connaissance au prince de Metternich. Il en fut frappé et admit le +principe qu'elle consacrait. Nous discutâmes ensemble quels étaient les +avantages à accorder à Méhémet-Ali et sur lesquels les puissances +pourraient s'accorder. Il n'hésita pas un moment pour l'Égypte +héréditaire; mais il crut que la Syrie viagère était la seule chose que +l'on pût y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion, +parce que c'était rejeter à une époque qui pouvait être peu éloignée, la +mort de Méhémet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-être +deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractère passionné et +moins habile politique que son père. Dans ma réponse, j'entrai avec +détails sur la position de Méhémet-Ali et sur la manière dont je +l'envisageais. Je lui démontrai la convenance, dans ses vrais intérêts, +d'accepter l'hérédité de l'Égypte avec la Syrie viagère, si l'on ne +pouvait pas obtenir l'hérédité à l'égard de cette dernière; et, quoique +la lettre de Boghos-Bey fût très-sage, comme je connaissais l'instinct +intérieur de Méhémet-Ali, qui le poussait à prendre un parti extrême, et +que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des +journaux annonçait s'être réveillé, j'insistai beaucoup dans ma lettre +sur l'importance dont il était, pour le vice-roi, de n'enfreindre en +rien le traité de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi:</p> +<br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre +m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le +vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre +en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante +amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour +en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir.</p> + +<p>«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les +nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi. +J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me +portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.</p> + +<p>«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos +auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que +je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi. +Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à +votre lettre avec le plus grand abandon.</p> + +<p>«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se +déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je +connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu +digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de +la politique une existence toute faite et que chaque jour doit +consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de +l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai +manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose +des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on +sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement +sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la +durée de son pouvoir, la force morale du <i>droit</i> ne peut lui être +indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la +puissance du <i>fait</i>, que le temps et une longue suite d'années peuvent +seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit +dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement +de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y +rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui.</p> + +<p>«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut +suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût +quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes +puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort +éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne +ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont +l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime.</p> + +<p>«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille. +Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha +a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre +que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir +direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et +l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant +chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce +que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition +d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent +désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali +reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur +appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils +l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il +l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble +assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer +seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon +sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui, +la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute +sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États +sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute +que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la +confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père. +C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance +reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal +élément de la puissance nouvelle.</p> + +<p>«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de +renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est +léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner +à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils +l'investiture des domaines qu'il possède.</p> + +<p>«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui, +des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son +père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde +n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses.</p> + +<p>«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée +dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à +trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de +maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la +discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un +trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est, +le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une +valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est +nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses +sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le +moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système +d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps +actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous +les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en +paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.</p> + +<p>«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil +fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable +chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés, +ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.»</p> +<br> + +<p>Boghos-Bey m'écrivit de nouveau, le 16 décembre 1838. Je lui répondis +sans retard, le 6 février. Voici la lettre de Boghos-Bey.</p> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 16 décembre 1838.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, m'avait dit, en partant +pour son voyage de la Nigritie: «S'il arrive quelque lettre de mon ami +le maréchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout où +je serai.» Ses ordres ont été ponctuellement exécutés. Un +courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre +dont vous avez daigné, monsieur le maréchal, m'honorer, en date du 8 +novembre dernier.</p> + +<p>«Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour être certain du +plaisir qu'elle éprouvera en lisant la confirmation des sentiments +d'amitié constante que cette lettre exprime, et qu'elle appréciera des +conseils partant de si bonne source, et franchement donnés, pour les +placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit espérer que la +même conviction qui les a dictés pourra être manifestée en sa faveur +auprès des augustes personnages dont le concours est nécessaire à sa +demande juste et modérée, ayant pour but la conservation du fruit de sa +carrière laborieuse.</p> + +<p>«On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrivée de Son Altesse à +Kartoum. Ses dernières dépêches étaient de Dongolah. D'après son +itinéraire, elle pourra être de retour au Caire vers la moitié de +février, ne comptant pas s'arrêter longtemps au Tarogdu. +J'ambitionnerais, monsieur le maréchal, de pouvoir lui soumettre +quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite, à ladite +époque, l'opinion des hommes influents sur la question égyptienne, si +toutefois vous ne jugiez pas indiscrète la demande d'une nouvelle lettre +de votre part.</p> + +<p>«L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre +m'enhardit, et mon auguste maître, pénétré que ses intérêts ne sauraient +être en de meilleures mains, se trouvera très-flatté que vous daigniez +les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront +l'exiger.</p> + +<p>«Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il +vous a plu de m'écrire de bienveillant, je viens vous renouveler, +monsieur le maréchal, mes hommages, tribut de respect et de vénération, +avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant +serviteur,<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p>Voici ma réponse à cette lettre.</p><br> +<br> + +<p class="rig">«Vienne, le 6 février 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait +l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y +répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous +me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes +conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de +ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu +acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard. +S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens +que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux +consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en +fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ +pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré +des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a +acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention +de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui +il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander +la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession. +Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une +disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi +son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son +fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après +lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls +généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de +solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la +permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos +du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début +naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de +l'Europe à y intervenir.</p> + +<p>«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les +opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le +faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion +de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière +dont est envisagée la position du pacha.</p> + +<p>«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais +servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en +ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir +dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc +convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille, +trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses +désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que +l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en +contenter.</p> + +<p>«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre +lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez +utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai +toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver +l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.»</p><br> + +<p>Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui, +par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à +intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants +auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs +n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et +le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des +communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me +charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais +avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi +prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement +l'avenir.</p> + +<p>La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La +Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre +répondit d'une manière évasive absolument négative.</p> + +<p>On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout +à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de +l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait +d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de +lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de +l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier +pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.</p> + +<p>Lord Ponsomby trouva un chemin facile pour ses intrigues et un +auxiliaire utile à leurs succès dans l'aveuglement et les passions de +Mahmoud, dans l'incapacité et l'ignorance confiantes de ceux qui +l'entouraient, et dans la haine ardente que Khosrew-Pacha, chef suprême +de l'armée, portait à Méhémet-Ali. L'armée turque en marche et les +hostilités étant commencés, tout le monde s'alarma. La France, +l'Autriche et la Russie envoyèrent des agents pour chercher à les faire +cesser. Ibrahim-Pacha montra une grande longanimité; mais les intrigues +et l'argent des Anglais soulevaient le pays. La position des Égyptiens +n'était plus tenable, la bataille fut livrée, on se rappelle le +résultat<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Peut-être sera-t-on bien aise de connaître la relation de cette +bataille, que Soliman-Pacha m'envoya dès le surlendemain de la victoire: +on la trouvera en note à la fin de l'ouvrage, accompagnée de quelques +réflexions.</blockquote> + +<p>Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération, +donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé +avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille +héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte, +dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh.</p> + +<p>Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait +fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le +Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement +Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions +personnelles contre Khosrew-Pacha.</p> + +<p>Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est +assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à +vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un +autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était +pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi +sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or, +comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de +haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un +double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune +l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de +paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un +instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour; +avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les +intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa +position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter. +On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des +conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste, +provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout +ajourner.</p> + +<p>La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit +du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du +souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités +n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui +qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que +celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi, +son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches +de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu +l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le +commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de +hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il +intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des +complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les +conséquences ne pouvaient pas être calculées.</p> + +<p>Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la +Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux +exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des +grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait +que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa +participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se +faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires +de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il +prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral +Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile +à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait +ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une +démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune +homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la +signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais +encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion +dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes.</p> + +<p>Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique +suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la +proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son +refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai +rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le +singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un +gouvernement et son ministre.</p> + +<p>À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement +sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant +l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas +d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes +anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à +la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour +eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris +que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe +est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une +reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop +payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce +détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de +l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les +fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands +avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les +garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des +moyens offensifs au coeur de l'Europe.</p> + +<p>Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un +homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des +accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne +faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas +sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie +sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette +conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en +fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie!</p> + +<p>Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les +conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression, +et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur +étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il +se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il +arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et +l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich. +Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant +la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de +Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à +faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à +l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts +les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la +Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La +sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si +profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de +vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger.</p> + +<p>J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je +trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant. +Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le +vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de +l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il +regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut +sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se +trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de +sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche, +parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni +point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le +très-humble serviteur de Palmerston.</p> + +<p>Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte +de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des +rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer +par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait +devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses +reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France +proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de +Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si +modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait +trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui +convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie +d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire +descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont, +homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand +mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la +justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse +affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche +fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un +système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit +substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres, +et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision +d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé.</p> + +<p>La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on +pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans +amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude +la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir +intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des +conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à +la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et +nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence +irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais +elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et +français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce +moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la +conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de +l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi, +l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et +motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il +regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait +prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer +deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines +séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères +avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut +devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque +séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité +s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie +contre la France, et de la part de la Russie par les passions +personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de +l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui +pussent les entraîner.</p> + +<p>Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à +laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance +régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite +de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de +Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on +trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se +trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts.</p> + +<p>Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si +variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute +particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je +l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire +où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle +comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée +que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien, +et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son +infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques, +années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me +demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais +essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce +que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de +Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié +et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes +devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour +pouvoir nous entendre.</p> + +<p>Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail. +Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon +Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors +président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives +sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit +faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte.</p> + +<h4>DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE<br> QU'ELLE SEMBLE EXIGER.</h4> + +<p>«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de +la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première, +résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je +crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la +disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire +immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile, +persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans +la communauté européenne.</p> + +<p>«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté +au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où +tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit +l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour +traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment +de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera +facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas +être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire, +préparer les moyens de les satisfaire.</p> + +<p>«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement +les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de +ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être +Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime +à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un +orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères. +Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la +recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans +crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on +ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le +signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le +surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au +but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux +hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet +et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je +répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la +Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit +irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de +triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.</p> + +<p>«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le +moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les +événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À +coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux +Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur +frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis +à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de +transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être +embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de +s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas +cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir +démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si +l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession +définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec +sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications +par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu +égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore +quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point +isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie +des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les +troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à +celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage +qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.</p> + +<p>«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les +trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force +Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point +inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs +mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident +ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la +Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une +bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le +versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte +la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la +possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et +lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont +la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les +intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la +possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France +s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à +Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres +russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas +Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par +la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant +établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des +forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés +dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours +facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le +second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette +ville et de nous y remplacer.</p> + +<p>«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve +s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie +et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à +leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il +ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la +question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et +l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si +favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour +elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par +les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne +d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout, +dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point +effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il +le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat, +plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube +appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier +sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de +celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses.</p> + +<p>«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance +intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate; +le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts +de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée +sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui +aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors +il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie, +tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas +Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les +Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre +stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres +russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du +corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de +leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état, +établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille +Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve, +se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs +injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en +campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si +redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques +simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie +au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le +Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette +plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu +cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les +Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande +extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur +le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de +la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître +la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant +qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui.</p> + +<p>«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles +à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir +des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure, +abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un +grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous +la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à +tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde +aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur +volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien +on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de +naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui +d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui +semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une +libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties +contre son ambition et ses agressions.</p> + +<p>«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de +l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en +résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se +bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de +menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider +et assurer son avenir.</p> + +<p>«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman, +mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est +aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le +voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui +semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite, +elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le +système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a +adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de +deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est +celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne +semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un +membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses +fonctions?</p> + +<p>«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât +était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les +Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et +assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre +les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter +des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce +qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne +pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et +peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux +branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait +et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa +famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté +d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de +Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement +gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation +de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il +dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au +moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre.</p> + +<p>«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre +point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de +satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas +l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du +vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument, +je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du +sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but +d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle +s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit +certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible +image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des +ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une +race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais +d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les +esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien +vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer +ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et +même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race +quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de +Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et +qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la +couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V.</p> + +<p>«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans +ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression. +Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable +pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui: +la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique +éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible, +après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en +employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre +Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes +et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt +les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens.</p> + +<p>«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un +auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali? +Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont +l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi, +il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les +effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu +l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne +se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de +nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à +tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre +renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et +d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir +ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha +du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port +le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en +sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements +dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril +auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en +avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux +ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a +consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour +maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne +peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement +maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans +le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur +Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne +produisirent aucun dommage.</p> + +<p>«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une +armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord +il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes +une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un +peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien +entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et +puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En +Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte +inhospitalière.</p> + +<p>«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu +d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place +peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le +centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en +cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a +aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de +débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel.</p> + +<p>«Une fois les troupes anglaises maîtresses de Saint-Jean-d'Acre, que +feraient-elles? avec quels moyens avanceraient-elles dans ces montagnes +de Judée, si arides, et où, à chaque pas, elles rencontreraient des +obstacles de tous les genres, et des souffrances de toute espèce? On +compterait sur une insurrection des habitants? pure chimère! Jamais les +musulmans ne se révolteront contre Méhémet-Ali en faveur des chrétiens. +Une armée de Turcs venus de Constantinople, parlant au nom du chef +suprême de la religion et de l'empire du padischa, qui représente le +calife, n'a pu rien opérer. Qu'on juge de l'effet produit par une armée +d'infidèles!</p> + +<p>«Irait-on attaquer Alexandrie? Je comprendrais davantage cette +opération; car enfin un succès donnerait des résultats importants, et on +combattrait près des vaisseaux et à portée de ses moyens. Mais +l'opération est difficile. Alexandrie, sans être une place proprement +dite, est cependant fortifiée. Sa position ajoute à sa force. Elle est +environnée d'un désert où les assiégeants, en hostilité avec l'intérieur +du pays, ne trouveraient des ressources d'aucune espèce. Méhémet-Ali +entretient ordinairement dans cette ville cinq ou six mille hommes de +bonnes troupes de terre. Le personnel de son escadre lui donne au moins +huit mille marins disponibles. Il a trois mille ouvriers dans l'arsenal, +et les Turcs du capitan-pacha, marins et troupes de guerre, s'élèvent à +plus de douze mille hommes. Le vice-roi a donc au delà de trente mille +hommes à mettre sur les remparts d'Alexandrie. Méhémet-Ali, placé au +milieu de ces moyens, pourvu d'artillerie et de vivres en abondance, me +paraît assez redoutable pour penser qu'il convient d'y réfléchir à deux +fois avant de se décider à venir l'attaquer.</p> + +<p>«Il faut donc en revenir aux Russes; mais de ce côté encore il ne manque +pas de difficultés. Afin d'opérer avec confiance, il faut qu'ils se +présentent sur l'Euphrate avec quarante mille hommes. Or il y a, des +bords de l'Araxe à la frontière de Syrie, plus de cinquante marches à +travers de hautes montagnes âpres et difficiles, dans un pays pauvre, au +milieu d'une population hostile et fanatique. Pour faire arriver l'armée +à sa destination, pour s'y soutenir et l'empêcher d'être compromise, il +faut mettre en mouvement cent vingt mille hommes et faire des +préparatifs immenses. La misère et les souffrances des troupes +serviraient beaucoup la cause des Égyptiens. Elles seraient encore +augmentées par les dévastations ordonnées. La multitude des Arabes +bédouins et les habitants qui auraient couru aux armes, car les Turcs de +l'Asie ne sont pas, comme ceux de l'Europe, familiarisés avec la +domination russe, rendraient les communications difficiles, et, l'armée +égyptienne se retirant à quelques marches, le sort de l'armée russe +empirerait chaque jour. Arriverait cependant le moment où les Égyptiens +se trouveraient assez forts pour oser combattre, et peut-être, sous de +tels auspices, remporteraient-ils la victoire. Alors une défaite des +Russes, avancés si loin, entraînerait leur destruction et l'expédition +serait à recommencer; d'abord avec les mêmes obstacles et de plus avec +les chances contraires dont l'opinion serait frappée et chez les Russes, +et chez les populations musulmanes, et chez les soldats égyptiens.</p> + +<p>«Tel est donc l'état des choses, et, si je me suis expliqué clairement, +je crois avoir démontré que la destruction de Méhémet-Ali, aujourd'hui +l'homme de l'Orient et le véritable chef des musulmans, est uniquement +dans l'intérêt russe; que sa conservation et les garanties données à son +avenir, tout en conservant l'unité de l'empire ottoman, entrent dans les +éléments d'une sage résistance combinée, que les envahissements de la +puissance russe rendront indispensable un jour. Aujourd'hui que l'empire +ottoman ne peut être ressuscité, il faut au moins lui conserver les +parties qui ont un peu de vie, et qui, en s'organisant, semblent devoir +acquérir de la force et des moyens de durée. Enfin il faut reconnaître +que l'arrivée de Méhémet-Ali à la puissance, événement véritablement +providentiel, offre aux hommes d'État de l'Europe l'occasion et le +moyen de jeter les bases d'un système qui réparerait en partie les +fautes de leurs devanciers.»</p> + +<p>La conférence de Londres poursuivait lentement et péniblement ses +travaux, et semblait ne devoir produire aucun résultat. Elle se montrait +comme une pâle imitation de cette autre conférence dont les travaux sans +fin n'ont abouti qu'à fatiguer et à ennuyer l'Europe, en traitant +pendant plusieurs années les affaires de la Belgique. Cependant le +dénoûment approchait, et, quand on le croyait encore relégué dans un +vague absolu, le traité du 15 juillet, préparé dans le silence et signé +dans le mystère, fut conclu.</p> + +<p>On doit dire cependant que l'Autriche essaya une tentative pour terminer +la question d'une manière amicale avec la France, en faisant faire par +le baron Neumann, ministre d'Autriche à Londres, une ouverture à +l'ambassadeur de France, dont l'objet était de lui proposer de s'appuyer +sur elle pour faire assurer à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Égypte et la +possession viagère des provinces d'Asie, moins Adana et un district de +la Syrie. Le cabinet français répondit d'une manière évasive. Mais, vu +la gravité des circonstances et les conséquences de la décision qui +serait prise, peut-être eût-il été d'une sage politique de parler +catégoriquement et, avant de signer le traité du 15 juillet, de donner +confidentiellement connaissance de la résolution où l'on était de le +conclure. Au lieu de cela, on garda un profond mystère en approchant du +moment critique. On agit dans l'ombre. D'un côté, cette résolution +hardie qui n'était nullement en harmonie avec les habitudes du +gouvernement autrichien, de l'autre, la légèreté et la fatuité +française, enfin les insurrections éclatées dans le Liban, servirent +merveilleusement les désirs de ceux qui voulaient en amener la +réalisation. Il fut signé, à l'étonnement universel de toute l'Europe.</p> + +<p>Jamais peut-être acte de politique n'était moins fait pour amener le +résultat désiré par les parties contractantes, à l'exception de la +Russie, qui avait un but spécial qu'elle atteignit tout d'abord. Les +autres allaient directement dans un sens opposé. L'Angleterre voulait +détruire la puissance de Méhémet-Ali, et, avec les moyens qu'elle devait +employer, il était démontré, aux yeux de tous les gens raisonnables, +qu'elle ne pouvait y parvenir. L'Autriche voulait terminer une question +qui, un jour ou l'autre, pouvait amener la guerre en Europe, et elle a +été au moment de la faire éclater. Enfin la Prusse, étrangère aux +intérêts et aux affaires de l'Orient, se jetait, sans motif et sans +raison, dans des complications et des discussions dont elle aurait pu +s'épargner les dangers; mais la vanité propre à la puissance +prussienne, qui, en réalité puissance du second ordre, veut marcher de +pair avec celles du premier, l'a entraîné à signer un acte européen. Je +souhaite pour elle qu'elle se défie une autre fois de sa fortune, car +elle pourrait devenir victime d'une conduite aussi légère. Bien que la +supériorité et les merveilles de son administration éclairée et l'esprit +de son peuple l'autorisent à se placer plus haut que le chiffre de sa +population et de ses revenus ne l'indique, elle doit, plus que toute +autre puissance, ne jamais perdre de vue que la politique la meilleure, +celle dont un gouvernement éclairé ne doit jamais se départir, c'est +celle des intérêts positifs. Celle de sentiment et de complaisance tient +de la folie ou de la faiblesse. Cette doctrine n'est pas nouvelle pour +la Prusse. Elle lui a dû sa fortune et son élévation; et plus tard, +quand elle lui a été infidèle, un gouffre s'est ouvert devant elle, et +un miracle seul a pu la sauver. Les États prussiens ne sont pas de force +et constitués de manière à renouveler souvent une pareille expérience.</p> + +<p>L'Autriche était placée dans une condition tout autre. Grande puissance, +libre de ses actions et de ses mouvements, personne ne peut avoir l'idée +de la contraindre. Ses intérêts lui commandent de protéger l'Égypte, +dont la prospérité est un des éléments de la sienne, et elle doit +désirer sincèrement tout ce qui donnera de la force à l'empire ottoman. +Or il est incontestable que, si cet État, qui croule par la faiblesse et +le désordre, peut retrouver un peu la vie, c'est par la portion que +gouverne Méhémet-Ali. Nulle prospérité possible avec le désordre. Or le +vice-roi a détruit l'anarchie. L'autorité est le premier besoin des +peuples, et la tyrannie d'un seul vaut mille fois mieux pour les masses +que celle de plusieurs. Celle-ci n'a ni règles ni limites, se modifie de +toutes les manières, se multiplie et se reproduit sous toutes les +formes. Le pacha a rappelé la vie dans les pays qu'il gouverne. Je sais +bien que c'est à son profit et que ses sujets jouissent d'un bonheur +fort limité; mais le moindre adoucissement dans son régime peut amener +une civilisation véritable, progressive et durable. Il a habitué le +peuple à travailler. Qu'il partage avec lui, dans une proportion +équitable, les produits qu'il obtient, et le sort de l'Égypte est +complétement changé. Le cultivateur, arrivé à l'aisance, aura la faculté +de satisfaire à ses besoins. Les besoins augmenteront avec la richesse; +dès lors le mouvement est imprimé, et les résultats sont infaillibles. +La marche de la civilisation est celle-ci:--Chassez le désordre; +disciplinez les barbares; donnez-leur des chefs instruits et créez-leur +des besoins; tout ira ensuite de lui-même.</p> + +<p>La conservation de l'empire ottoman intéresse l'Autriche de plus d'une +manière. Placée la première des puissances de l'Europe en face de la +Russie, la chute de l'empire ottoman, quels que soient les avantages que +lui assure le partage, lui sera plus funeste qu'à tout autre. Arrivée au +point de puissance que l'on peut conserver avec les éléments qui en +garantissent le progrès, la Russie n'aura besoin, pour l'exercer, que +d'avoir les débouchés dont le sultan est en possession. Ainsi tout ce +qui contribuera à reconstruire cet État, si vaste et si faible, est dans +les intérêts de l'occident et du midi de l'Europe.</p> + +<p>Mais la puissance des États et la création de leurs moyens d'action ne +peuvent avoir que deux origines: celle qui vient du gouvernement, ou +celle qui vient du peuple. Dans le premier cas, la puissance naît de la +conquête, avec l'enthousiasme et les intérêts qu'elle produit, et encore +ne dure-t-elle que si le gouvernement a assez de lumières pour la +constituer sur des bases durables et solides; ou bien d'un génie +supérieur qui se trouve tout à coup l'apanage d'un souverain respecté et +obéi. Dans l'autre cas, qui est le plus ordinaire, la puissance se +trouve dans les éléments de la société même, dans ses besoins et dans +les agglomérations qui en sont la conséquence.</p> + +<p>Une ville, un arrondissement, une province, peuvent servir de point de +départ. Méhémet-Ali, par la domination qu'il exerce, a créé un élément +puissant. L'ordre régnait dans ses États, et il ne fallait, pour assurer +une marche rapide vers des moeurs plus douces, que modérer un peu son +avidité et son amour de l'argent.</p> + +<p>La civilisation n'est autre chose que l'ordre public, l'exercice de la +justice, la reconnaissance des droits du faible avec la protection +qu'ils réclament, et le développement des connaissances dans les +sciences et dans les arts. Les créations de Méhémet-Ali étaient donc +utiles à la puissance du sultan. Ses querelles passagères étaient sans +conséquence pour l'avenir, et les dangers de nouvelles hostilités +venaient plutôt du Grand Seigneur que de son vassal.</p> + +<p>Toute la politique de la partie de l'Europe qui tient à la conservation +de l'empire ottoman devait donc avoir pour unique objet d'assurer +l'obéissance du vassal envers le souverain. C'était chose aisée pourvu +que l'existence du vassal ne fût pas mise en question ou incertaine. Il +ne pouvait vouloir davantage. Aspirer au pouvoir suprême était +intempestif. Beaucoup d'années doivent précéder l'arrivée sur le trône +d'un homme né sujet, que des circonstances extraordinaires désignent +pour l'occuper. L'opinion des peuples exige toujours ces longs délais. +Si, dans le système que j'établis, les enfants ou les petits-enfants de +Méhémet-Ali, gouvernant bien leurs peuples, eussent été appelés, par +l'opinion de l'Orient, à remplacer un jour la race dégénérée d'Osman, +quel inconvénient en serait-il résulté pour le monde? L'histoire +n'est-elle pas remplie d'événements semblables? Plusieurs des principaux +souverains de l'Europe ne descendent-ils pas d'ancêtres à qui les +nécessités de l'époque où ils ont vécu, plus que leurs droits, ont fait +prendre la couronne?</p> + +<p>Je crois avoir établi d'une manière incontestable l'aspect sous lequel +le gouvernement autrichien aurait dû envisager la question d'Orient; +mais l'Angleterre part d'un point de vue tout différent. Elle ne veut +pas que l'Égypte soit forte et que ce pays, poste intermédiaire entre +elle et ses possessions d'Asie, puisse résister à ses caprices. Elle +veut, au contraire, pouvoir lui dicter des lois et y trouver un appui et +un concours utile à tous les besoins de son commerce. En un mot, nous +avons intérêt à ce que l'Égypte soit forte et une utile alliée pour +nous, et les Anglais veulent le contraire. Nous avons intérêt à ce que +le sultan soit maître chez lui, et la Russie veut qu'il soit à ses +ordres. De là l'alliance et l'harmonie qui règnent en ce moment entre +ces deux puissances rivales, et l'opposition entre ces deux puissances +et la France survenue en même temps.</p> + +<p>On comprend et l'on ne peut blâmer l'affection de l'Autriche pour +l'Angleterre. Les deux États n'ont pas un seul intérêt en opposition. +Chacun d'eux a un rôle particulier, qui se trouve être le complément de +l'autre. L'Autriche est puissante par sa nombreuse armée et sa grande +population. Sa marine est sans importance. L'Angleterre est puissante +par sa marine, et son armée est secondaire. L'une est riche par un +commerce étendu, ses colonies et son industrie; l'autre, par son +agriculture et son industrie, qui n'a rien à redouter de celle de +l'Angleterre. Il y a donc des rapports naturels entre ces deux pays, et, +des rapports naturels à l'amitié et à l'alliance, il n'y a pas loin. Les +siècles ont consacré ces relations. Elles n'étaient qu'interrompues +depuis dix ans. Le prince de Metternich a tenu à les rétablir. Il y a +aussi un autre point de vue qui mérite d'être remarqué; c'est que la +Russie est l'ennemie naturelle de l'Autriche comme de l'Angleterre, et +qu'à ce titre les intérêts de l'Autriche et de l'Angleterre se +confondent, tandis que la France, nécessairement rivale et ennemie de +l'Angleterre, peut avoir une politique variable qui la rapproche +accidentellement de la Russie. À ce titre, le gouvernement autrichien +devait être porté à resserrer ses liens avec la puissance britannique; +mais il y a des limites aux concessions, et certes on ne doit jamais +s'unir avec la perspective fondée d'une humiliation probable et les +chances d'une guerre pour laquelle on n'a pu rien préparer et dont les +conséquences étaient impossibles à calculer. Le concours de l'Autriche, +dans la circonstance qui nous occupe, ne peut donc et ne doit pas être +excusé, et le seul moyen de le justifier aurait été d'en faire une +déclaration formelle à la France avant la signature, au lieu d'avoir +gardé avec elle un profond silence et apporté un mystère impénétrable +dans cette transaction. Cette démarche eût été un acte de déférence et +d'amitié qui rendait moins amère une politique isolée, et le résultat +infaillible de cette communication eût été d'empêcher la séparation de +la France; car il est certain que jamais Louis-Philippe, dans sa +position, avec les opinions et toutes les circonstances qui +l'environnent, n'aurait voulu consentir à courir les chances que la +signature du traité amènerait probablement. C'est donc le silence gardé +pendant huit jours par l'Autriche, avant le 15 juillet, que la France +peut lui reprocher. Le reste la regarde. Les erreurs dans lesquelles +elle est tombée ne blessent que ses intérêts propres et son avenir.</p> + +<p>L'Angleterre, seul véritable auteur du mouvement qui se préparait, et +entraînée par une passion acharnée à la destruction de Méhémet-Ali, +entrait en lice avec des moyens que l'on peut, malgré le succès obtenu, +taxer de ridicules. Il n'était pas un seul homme en Europe, excepté lord +Palmerston peut-être, qui crût le succès possible avec les armements qui +s'effectuaient. Le prince de Metternich n'attendait aucun résultat +favorable d'une entreprise exécutée avec si peu de moyens; et, plus +tard, quand un succès inespéré est venu étonner l'Europe, il n'a pas +changé de langage. C'était un acte de complaisance envers l'Angleterre +auquel il avait cru devoir consentir; et, comme il répugnait à l'emploi +de moyens plus puissants, il avait regardé les hostilités comme sans +conséquence et devant être de courte durée. Peut-être lord Palmerston +avait-il l'arrière-pensée de le mener plus loin; peut-être aussi y +serait-il parvenu; mais tout cela était un jeu dangereux; car l'orgueil +de l'Angleterre, humiliée par un non-succès, avait aussi de graves +inconvénients, et l'avenir, à tout homme prévoyant, devait paraître +couvert de sombres nuages. La politique insensée de la France, réunie +aux illusions et aux mauvaises combinaisons de Méhémet-Ali, et les +turpitudes d'Ibrahim-Pacha, sont venues bientôt les dissiper.</p> + +<p>Il est évident, pour tout Français raisonnable et instruit, que +l'intérêt bien entendu de la France était de ne pas se séparer de +l'alliance, afin d'influer d'une manière importante sur les décisions du +conseil européen. M. Guizot<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> s'est laissé tromper et a été dupe de +l'Angleterre. Sa suffisance naturelle l'a mal inspiré. Nul doute que +Louis-Philippe, informé de la résolution des puissances d'agir +séparément, ne se fût rattaché à la proposition de l'Autriche dont j'ai +parlé, afin d'obtenir un résultat pacifique. Mais, une fois la faute +commise, une fois le traité signé et la France exclue de l'alliance et +isolée, elle devait bien se garder de tenir le langage qu'elle a adopté. +Elle ne devait ni parler d'une insulte qui n'existait pas ni supposer +une coalition contre la France dont personne n'avait eu l'idée. Elle +devait traiter la question d'une manière isolée et comme une chose +déterminée. Elle devait déclarer que le traité du 15 juillet, dont le +but était la destruction de Méhémet-Ali, lui paraissait un traité +préliminaire de partage de l'empire ottoman; les événements qui se +préparaient étaient trop graves à ses yeux pour qu'elle se dispensât +d'intervenir; toute hostilité contre l'empire égyptien était donc une +cause de guerre à ses yeux. En faisant cette déclaration, il fallait +l'appuyer d'armements puissants de terre et de mer; en déclarant +toutefois à l'Allemagne que, étrangère à ces débats, elle ne pouvait +être l'objet d'aucun changement de relations avec la France, et ne faire +aucune espèce de dispositions sur la frontière du Rhin qui fît naître +les plus légères inquiétudes, mais en même temps envoyer sans retard à +Alexandrie l'escadre française avec trois mille hommes de débarquement +et trois ou quatre mille matelots, destinés, en cas de besoin, à monter +l'escadre turque, et en même temps ordonner le rassemblement d'une armée +de cent mille hommes à Lyon, destinée à entrer en Italie à la première +hostilité en Orient, et faire faire une déclaration formelle à cet égard +au prince de Metternich; mais se bien garder d'éveiller les passions +révolutionnaires, de faire chanter la <i>Marseillaise</i> et de menacer les +bords du Rhin. Il fallait que l'attitude prise par la France fût nette, +juste, modérée et motivée, et c'est là le cachet de la force.. L'effet +en eût été immense. On devait ajouter, pour faire connaître les +véritables intentions du cabinet français, que tous les armements +seraient abandonnés au moment même où l'on assurerait à Méhémet-Ali, +comme vassal de la Porte, héréditairement la jouissance de la Syrie et +de l'Égypte. Par ces dispositions, nous avions dans les mers du Levant, +au moment où les hostilités auraient pu éclater, trente vaisseaux de +ligne, dont vingt français et dix égyptiens. Notre armement si +supérieur et la possession de Saint-Jean-d'Acre, que les trois mille +hommes d'infanterie française auraient occupé, eussent imposé aux +populations du Liban une crainte salutaire. Personne n'eût bougé. Les +armements en France eussent continué, parce que les Anglais auraient +ordonné les leurs; et une supériorité de vingt vaisseaux nous assurait +pour longtemps la possession exclusive de la Méditerranée. L'Europe eût +été aux pieds de la France, et celle-ci, ne poussant pas ses avantages +au delà des limites de la raison, aurait dicté des lois sans tirer un +seul coup de canon. Le ministère de Palmerston eût été renversé, et +l'Autriche, surprise dans une situation qu'elle n'avait pas su prévoir, +eût mis tout en oeuvre pour prévenir une guerre dont elle devait +éprouver les premières calamités.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> Ministre de France à Londres.</blockquote> + +<p>J'étais à Vienne quand le traité du 15 juillet et les armements qu'il +occasionna en France furent connus. Jamais impression de terreur, de +mécontentement universel, n'eut lieu dans aucun pays au même degré. On +se demandait à quel titre et pourquoi on s'était mis brusquement en +opposition et en hostilité avec la France. Le crédit disparut dans un +moment, et les actions de la Banque, sorte de fonds publics, tombant de +trente pour cent, amenèrent diverses catastrophes commerciales. L'état +du crédit était tel, qu'il n'était pas possible de concevoir l'idée d'un +emprunt, et le gouvernement manquait d'argent.</p> + +<p>L'armée, entièrement sur le pied de paix, et ne pouvant pas être mise +sur le pied de guerre sans moyens financiers, restait à la discrétion de +l'armée française, qui pouvait, avant l'hiver, envahir la Lombardie et +venir occuper Milan. Le comte de Kollowrath, peu ami du prince de +Metternich, se tenait éloigné de Vienne et ne voulait apporter aucun +concours à un collègue qui avait mis l'État dans un si grand péril et +amené une si grande crise par des actes qui lui étaient personnels. Si +la guerre eût éclaté, elle ne pouvait pas être heureuse pour cette +puissance. On eût dit au prince de Metternich: Comment donc! Vous avez +amené la guerre pour des intérêts au moins étrangers aux nôtres, s'ils +n'y sont pas contraires, et vous n'avez su ni la prévenir ni vous +préparer à la faire. L'archiduc Louis blâmait hautement le prince de +Metternich et sympathisait avec Kollowrath. Il n'y avait plus de +gouvernement, et le prince de Metternich, obligé de se retirer, perdait +pour toujours le pouvoir et la réputation d'habileté qu'on lui a faite. +Il disparaissait à jamais de la sphère élevée dans laquelle il était +placé. On peut supposer aisément les efforts qu'il attrait faits pour +empêcher une collision si fâcheuse à son pays, et qui pour lui, +personnellement, eût amené des résultats si funestes. Il est certain que +trois mois ne se seraient pas écoulés avant qu'un traité glorieux, dicté +par la France, eût été signé.</p> + +<p>Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement français? Il a appelé aux +armes la nation, en lui annonçant, non pas que ses intérêts le lui +commandaient, mais en faisant croire que sa liberté et son indépendance +étaient menacées. Il ressuscite les passions révolutionnaires qui +amènent les désordres et la confusion. Partout on fait chanter la +<i>Marseillaise</i>, comme si les événements qu'elle rappelle étaient un gage +de victoire.</p> + +<p>M. Thiers ignore que ce ne sont pas les sentiments révolutionnaires qui +nous ont fait triompher autrefois de si nombreux ennemis; ce n'est pas +avec leur secours, mais malgré eux. Les révolutions sont incompatibles +avec l'ordre, et le désordre amène toujours et partout la faiblesse. +Notre résistance d'autrefois est venue de la faiblesse de l'attaque; et +la Révolution n'a concouru à ce résultat qu'en engendrant la terreur, +dont la violence accumula les défenseurs et peupla nos armées de soldats +innombrables. Bientôt l'esprit belliqueux des Français donna de la +valeur à cette réunion d'hommes; et de bons officiers, de bons généraux, +se formèrent promptement. Voilà tout le mystère des guerres de la +Révolution et des succès qui les ont accompagnées, quand on dépouille +les événements de la fantasmagorie dont on se plaît à les entourer. Les +gens de mon âge se les rappellent, et la jeunesse d'aujourd'hui, pleine +d'erreurs et de préjugés, doit, si elle veut s'instruire, lire le +premier volume des <i>Mémoires</i> du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, où +l'histoire de ces premiers temps est merveilleusement expliquée et +racontée.</p> + +<p>Après cette première faute, immense, impardonnable, qui menaçait le +repos public et compromettait le développement régulier de nos forces et +les rendait même dangereuses pour ceux qui devaient les manier, on en a +fait une plus grande encore: celle de menacer l'Europe. Assurément, il +est toujours d'une mauvaise politique d'augmenter volontairement le +nombre de ses ennemis.</p> + +<p>Que la France, plutôt que de s'abaisser, essaye de résister à l'Europe +réunie contre elle, c'est sans doute un devoir, malgré le peu de chances +de réussir; mais l'attaquer capricieusement, la défier et menacer le +repos de peuples inoffensifs auxquels nous sommes sympathiques, cette +conduite est insensée. Qu'avaient à faire dans la question d'Orient le +roi de Bavière, le grand-duc de Bade? Injustice aussi monstrueuse de +s'adresser à eux pour réparer des torts dont ils sont innocents +qu'absurde politique de nous rendre hostiles des peuples qui nous +aiment. Et cette éternelle question des rives du Rhin, pourquoi l'agiter +encore? Certes, j'ai plus que personne déploré la perte de nos provinces +de la rive gauche et de la Belgique; peut-être même a-t-il été d'une +mauvaise politique, au congrès de Vienne, de nous enlever des conquêtes +qui n'ajoutaient à l'ancienne France que juste ce qui était nécessaire +pour conserver l'équilibre avec les États qui, tous, depuis cinquante +ans, se sont agrandis. Reprenez ces provinces quand l'occasion sera +favorable, mais n'en parlez pas quand la chose est impossible, et ne +prenez pas pour une résolution magnanime ce qui n'est que de la +jactance.</p> + +<p>De cette politique étourdie et insensée est résulté chez les Allemands +le développement d'un sentiment patriotique qui sommeillait. Rien +n'avait été préparé, depuis vingt-cinq ans pour la défense, rien n'avait +été organisé; mais ces peuples, aussi brusquement, aussi brutalement +menacés dans leur repos, dans la jouissance de leurs biens, dans leur +honneur, se sont mis en défense. Ainsi l'on a détruit la confiance que +l'habitude et les intérêts de la paix avaient fondée. Mais, en jetant +ainsi le gant à l'Europe, en résultat, on n'a rien osé, on n'a donné +aucun secours à Méhémet-Ali, et, avec des escadres supérieures à celles +des Anglais, on s'est hâté de regagner le port. On a été fanfaron dans +les paroles, modeste et craintif dans les actions. Il en est des nations +comme des hommes privés: la sagesse commande de craindre les dangers +éloignés; le talent les fait découvrir de bonne heure et prépare les +moyens de les vaincre, et, quand ils sont arrivés, le courage les fait +mépriser et surmonter. Mais faire précisément l'opposé, voilà ce qui +couvre de ridicule et de mépris un souverain et une nation. +Louis-Philippe, en adoptant le système qui lui a été suggéré, a perdu en +même temps l'opinion de sagesse dont il jouissait, à bon marché +peut-être, et qu'il devait à la longanimité de son caractère, à l'espèce +de talent que la nature lui a donné, et qui ne dépasse pas le moyen de +conduire une intrigue qui le tire d'un embarras momentané, mais qui ne +s'élève ni à concevoir un système ni à l'exécuter.</p> + +<p>Voilà le spectacle que la France a donné à l'Europe et dont j'ai eu +l'âme navrée. Il m'est impossible d'exprimer ici toute la douleur que +j'ai ressentie en voyant la tache que recevaient le nom et le caractère +français.</p> + +<p>On sait quel fut l'enchaînement des événements et les complications +intérieures et extérieures qui survinrent. On se rappelle le début des +opérations des alliés avec des moyens si peu en harmonie avec leurs +prétentions. Leur entreprise parut folle et ne pouvait pas réussir. +Cependant on devait regarder comme le principal moyen d'action contre +Méhémet-Ali l'insurrection du Liban. L'insurrection des peuples, surtout +dans les montagnes, est toujours une chose très-grave. Des gens plus +redoutables que les Égyptiens ont souvent succombé dans une lutte +pareille; mais ce que l'on ne pouvait ni supposer, ni prévoir, ni +croire, c'était l'état dans lequel était tombée l'armée égyptienne et +les écarts inouïs de l'administration. Et ici je suis intéressé +personnellement à montrer pourquoi cette armée a répondu si mal aux +espérances qu'elle m'avait fait concevoir, en un mot s'est trouvée si +différente de ce que j'ai dit qu'elle était. J'ai vu ces troupes il y a +sept ans, et le compte que j'en ai rendu était exact. Elles promettaient +de devenir chaque jour meilleures; mais une armée est une création où il +y a tant d'art, où tant de conditions sont à remplir pour la conserver, +que, si l'on ne s'en occupe pas constamment et d'une manière éclairée, +peu de mois suffiront pour détruire les efforts de plusieurs années.</p> + +<p>Or Méhémet-Ali, qui n'a que l'instinct des grandes choses, est trop +ignorant pour pouvoir être juge du choix des moyens. Les moeurs turques +se retrouvent toujours chez lui. Dans ces moeurs, l'amour de l'argent, +l'avidité et l'avarice jouent un grand rôle. Il a laissé dépérir son +armée d'une manière déplorable et insensée. Quand lui, né en Macédoine, +trouve très-bien au Caire d'être revêtu dans l'arrière-saison d'une +bonne pelisse, il imagine que les soldats nés en Égypte peuvent exister +en hiver dans les montagnes du Liban, au milieu des neiges, avec des +habits de toile. Il les laisse sans solde. Il les nourrit de biscuit, +souvent gâté, et ne leur fait pas donner de viande. Réduite à un pareil +état de souffrance sans exemple et continuel, une pareille armée se +change en hôpital, sans lits, sans remèdes et sans médecins. La +désaffection s'empare de chacun, et là où on avait trouvé émulation, +zèle, dévouement, bravoure et vigueur, on rencontre faiblesse, +indifférence et lâcheté.</p> + +<p>Méhémet-Ali a cru se rendre invincible en augmentant sans cesse ses +forces de nouvelles levées, composées d'hommes mécontents, et commandées +par des officiers que le nombre devait rendre nécessairement mauvais, et +il n'a pas compris que de pareils renforts étaient plutôt une charge +qu'un profit. Au lieu d'avoir une armée exercée, satisfaite, disciplinée +et vivace, il a eu une masse confuse de populations mourantes.</p> + +<p>Je lui avais conseillé l'établissement de plusieurs camps permanents, où +les moyens d'instruction, de bien être et de discipline seraient réunis +pour les soldats dans des cantons choisis et unissant les avantages de +la salubrité à ceux d'un site agréable, à portée d'exécuter des travaux +utiles. Mais ces idées, qu'il avait accueillies et qui avaient frappé +son esprit, en étaient sorties, sans doute peu après mon départ, car il +paraît que rien de semblable n'a été exécuté.</p> + +<p>Les effets funestes de ces aberrations furent augmentés par l'apathie et +les désordres privés d'Ibrahim-Pacha, qui passait sa vie au milieu des +débauches de la table, et d'autres excès qui l'énervaient, tandis que sa +vanité et sa jalousie lui rendaient suspect et désagréable +Soliman-Pacha, dont les conseils, le concours et l'action avaient +presque uniquement fait ses succès dans d'autres temps.</p> + +<p>Soliman-Pacha, éloigné d'Ibrahim, n'a pu avoir aucune influence sur les +dispositions qui furent prises à l'apparition des Anglais. Placé à +Beyrouth avec quelques troupes exténuées et malades, il n'avait aucune +force respectable à ses ordres, et Ibrahim-Pacha, établi à Balbeck, où +il n'avait rien à faire, ne pensait ni à combattre l'ennemi s'il +débarquait, ni à empêcher l'insurrection de naître, ni à disposer ses +forces de manière à la réprimer, si elle venait à éclater. Avec une +pareille conduite et de semblables éléments, les résultats qui sont +survenus étaient infaillibles.</p> + +<p>Ibrahim-Pacha eût dû choisir ce qu'il avait de plus disponible dans ses +troupes, et se placer sur le revers du Liban, en face du point de +débarquement des Anglais et à deux ou trois lieues; stimuler ses troupes +par tous les moyens possibles, et faire occuper les points principaux du +Liban par le reste de son armée afin d'imposer une crainte salutaire aux +Maronites. Dix à douze mille hommes qu'il eût eus sous la main lui +auraient donné les moyens de jeter à la mer les cinq ou six mille Turcs +qui s'avançaient réunis à douze cents Anglais, force réelle de +l'expédition. Un masque de troupes, laissé dans le Taurus, suffisait +pour couvrir la Syrie contre le corps turc qui venait de l'Asie Mineure. +La question allait se décider sur le bord de la mer. Les véritables +ennemis étaient les Maronites. Il fallait les contenir et ils se +trouvaient hors d'état de rien entreprendre le jour où les troupes de +débarquement auraient été battues. Osman-Pacha, avec un détachement, fut +dirigé sur le point où Ibrahim, à la tête de ses troupes, aurait dû se +placer lui-même. Les forces d'Osman battues, tout fut dit. L'opinion, +chez les Égyptiens, détruisit tout moyen ultérieur de défense, donna une +confiance sans bornes à la population insurgée, détermina la défection +de l'émir Bechir; tandis que, si la marche offensive des troupes +débarquées eût été repoussée, et que les Anglais eussent été forcés de +regagner leurs vaisseaux, les six mille Turcs débarqués désertaient et +venaient se joindre aux troupes de Méhémet-Ali. C'est donc dans ce +combat misérable, sans importance comme fait d'armes, mais immense sous +le rapport de l'opinion, qu'est la solution de la campagne. Mais, après +cet événement, il y avait encore bien des ressources. Il est vrai que +celui qui n'avait pas compris une chose si simple ne pouvait remédier à +ses fautes en adoptant le système qu'il avait alors à suivre.</p> + +<p>Ibrahim-Pacha laissa ses troupes éparpillées sur la côte, dans de +petites places qui toutes furent enlevées successivement, ce qui +augmenta encore l'effet de l'opinion qui lui était contraire.</p> + +<p>Puisqu'il avait laissé éclater la révolte du Liban, et que les troupes +ne voulaient pas combattre, il devait les éloigner et les réunir, afin +de les retremper par l'ascendant de son autorité et les moyens de toute +espèce qu'il avait encore à sa disposition. Il devait évacuer sans +retard le Taurus et toute la côte, excepté Saint-Jean-d'Acre, Jaffa et +Gaza, et placer toute son armée en Palestine, sur les bords du Jourdain +à Nazareth, à Jérusalem, ayant ses avant-postes jusque sous les murs de +Saint-Jean-d'Acre. Un corps de huit à dix mille hommes serait resté à +Damas pour lui assurer les ressources de cette ville importante, et, se +trouvant à l'est de l'Anti-Liban, ce corps aurait pu conserver la libre +communication avec l'armée. La principale force de la cavalerie eût été +réunie dans la plaine d'Esdrelon, d'où elle aurait pu se porter dans +toutes les directions. La communication avec l'Égypte se trouvait +assurée. On pouvait en recevoir des secours. Saint-Jean-d'Acre, ainsi +appuyé, était difficile à prendre.</p> + +<p>Je sais bien que, vu la manière dont les choses se sont passées à +l'égard de cette ville, toutes ces dispositions n'eussent pas empêché +l'ennemi de s'en emparer; mais il était facile de la mettre en meilleur +état de défense. D'abord il fallait blinder le magasin à poudre, afin de +le mettre à l'abri des bombes, et, à cet égard, les Turcs, même les +anciens Turcs, en savent autant que nous. Cette explosion ne devait donc +pas avoir lieu. Ensuite, jamais défense maritime n'a été moins bien +préparée. En visitant Saint-Jean-d'Acre, j'avais remarqué le mauvais +système de batteries placées sur des terrasses voûtées, protégées +seulement par un parapet en pierre, et je me suis fatigué à répéter à +Méhémet-Ali que ces sortes de défense ne signifient rien; que la +maçonnerie, en fortifications, pour être utile, doit être couverte, et +que ce qui est en vue du canon de l'ennemi doit être en terre et +suffisamment élevé, pour mettre à l'abri les défenseurs; qu'ainsi, à +Saint-Jean-d'Acre, si l'on ne pouvait pas régulariser la défense, il +fallait placer extérieurement des batteries sur le bord de la mer, en +avant des remparts; mais tout cela a été oublié. Les canonniers +cependant sont restés à leur poste et se sont fait tuer bravement. On ne +peut concevoir de quelle stupidité était doué leur commandant, puisque, +ayant vu, la veille de l'attaque, des chaloupes ennemies établir des +bouées dans des points déterminés, il pensa que c'était l'indication du +lieu où les vaisseaux devaient s'embosser, tandis que c'était celle des +bas-fonds qu'il fallait éviter. Il fit, dès ce moment, pointer les +canons de la forteresse sur les points où personne ne devait se +présenter, et, le lendemain, les vaisseaux s'avançant beaucoup plus près +qu'il ne l'avait supposé, il n'imagina pas de faire pointer plus bas. +Toute l'artillerie égyptienne tira par-dessus les vaisseaux, et, ne les +atteignant pas, se borna, par son feu, à percer quelques voiles et à +endommager quelques manoeuvres.</p> + +<p>Si, au contraire, Saint-Jean-d'Acre eût été mieux disposé contre +l'attaque d'une flotte, celle-ci eût éprouvé des périls, et la ville eût +moins souffert. La garnison, en liaison avec l'armée, eût été +encouragée. Comme, pour prendre une place maritime qui se défend, il +faut d'abord débarquer et l'envelopper, jamais les Anglais et les Turcs +n'auraient osé exécuter leur descente et s'éloigner de la côte, parce +que, dans un pays ouvert, sans cavalerie, et loin de leurs alliés, les +Maronites, qui n'auraient pas osé quitter les montagnes, ils pouvaient +être accablés. Dès ce moment, la résistance de Saint-Jean-d'Acre +rétablissait tout. La campagne se prolongeant, et l'hiver étant arrivé, +les Anglais, forcés de s'éloigner d'une côte dangereuse et sans abri, +devaient remettre au printemps la suite de leurs opérations.</p> + +<p>On avait alors du temps devant soi, et tout était changé. L'armée +égyptienne, renforcée par les envois de l'Égypte, reprenait, après le +départ des Anglais, possession des pays qu'elle avait évacués. Les +insurgés du Liban auraient pu être châtiés, et, l'année suivante, tout +était à recommencer de la part des alliés.</p> + +<p>Jamais, je le répète, une pareille suite d'aberrations, d'ineptie et de +combinaisons stupides n'est intervenue dans le destin d'une campagne et +le sort d'une armée. Le plan ci-dessus développé pendant les opérations, +je croyais fermement qu'Ibrahim-Pacha le suivrait, et j'en ai entretenu +alors le prince de Metternich. L'armée égyptienne avait toujours sa +retraite sur l'Égypte. Elle ne pouvait courir aucun danger et restait +maîtresse de ses mouvements dans la bonne comme dans la mauvaise +fortune.</p> + +<p>Je ne doute pas que Soliman-Pacha, dont la tête est militaire, n'ait +conçu et voulu ce système d'opérations; mais, éloigné de son chef, il +n'a pu exercer sur lui une salutaire influence.</p> + +<p>Je n'écris pas l'histoire de cette misérable et déplorable campagne. +Ainsi je n'entrerai pas dans plus de détails à cet égard. On sait ce qui +arriva; on connaît cette retraite par le désert, au milieu de l'hiver, +avec les froids les plus rigoureux et une disette absolue, qui +entraînèrent la perte d'un grand nombre de ceux qui furent réduits à +suivre cette direction. Soliman-Pacha, chargé du commandement de cette +colonne, a montré, par la force d'âme et l'énergie qu'il a déployées, +tout ce qu'il vaut, et il a justifié pleinement le cas que je fais de +lui et les éloges que je lui ai donnés.</p> + +<p>Les éléments de résistance étaient devenus nuls pour Méhémet-Ali, et il +était évident que cette fatalité, ces illusions et cette force de +l'opinion qui l'avaient poursuivi en Syrie consommeraient bientôt sa +perte en Égypte. Mais l'honneur de la France voulait qu'il ne succombât +pas, et cette circonstance, au moment où il était obligé de combattre +corps à corps les passions de lord Palmerston, le sauva malgré la +mauvaise foi de celui-ci, qui ne se démentit pas un seul moment.</p> + +<p>Le prince de Metternich vint alors loyalement au secours de la +politique de la France. Il vit les choses avec calme dans les intérêts +de la paix du monde, et, satisfait d'avoir échappé aux épouvantables +chances qu'il avait courues, il s'abstint de braver de nouveaux hasards. +Plus qu'un autre, il avait peine à croire aux résultats que la +combinaison politique dans laquelle il était entré, peut-être bien +légèrement, avait amenés, à l'étonnement du monde entier. Aucun, au +surplus, de ceux qui y ont concouru n'a porté un jugement différent sur +cette issue; mais lui n'a pas manqué une occasion de le proclamer.</p> + +<p>Ma correspondance continuait avec Boghos-Bey. Elle terminera ce livre. +Dans l'instant où la décomposition de l'armée égyptienne s'était opérée, +il n'était plus possible d'espérer des chances favorables pour +Méhémet-Ali.</p> + +<p>Je l'engageai donc à accepter tout de suite, sans plus de difficultés, +les propositions qui lui étaient faites, en prenant cependant des +garanties pour qu'elles fussent exécutées de bonne foi, et ces conseils +ne lui ont pas été donnés en vain. Les changements survenus dans la +situation des choses ayant fait renaître naturellement nos conversations +avec le prince de Metternich, il donna, par mon entremise et par voie +indirecte, les mêmes conseils au vice-roi. Il fut convenu qu'il me +répondrait une lettre à la communication que je lui avais faite, et que +je l'enverrais en original à Boghos-Bey, comme par suite d'une +indiscrétion. Depuis ce moment, tous les débats ont été terminés. Les +arrangements entre le Grand Seigneur et Méhémet-Ali ont été conclus, et +il ne reste plus qu'un voeu à former, c'est que Méhémet-Ali emploie les +années qu'il lui reste à vivre à assurer la durée de ses oeuvres, en +s'occupant avec efficacité du bien-être et du bonheur des peuples qu'il +gouverne et qu'il léguera à ses enfants.</p> + +<h3>APPENDICE</h3> + +<p>Après avoir fait le récit des créations de Méhémet-Ali et présenté le +tableau de la puissance qu'il avait élevée par son irrésistible volonté, +on peut être étonné de la faible résistance qu'il a opposée à l'attaque +dont il a été l'objet; je crois donc à propos de chercher la cause de sa +chute et d'en faire connaître les circonstances.</p> + +<p>Aucune exagération n'a existé dans le jugement que j'ai porté en sa +faveur.</p> + +<p>Les troupes égyptiennes avaient acquis une consistance qui leur donnait +une valeur réelle. Ses différentes armes étaient suffisamment instruites +pour combattre, et les batailles de Homs, de Beylan et de Konieh en ont +donné la preuve. L'examen circonstancié auquel je me suis livré, en +inspectant les troupes qui m'ont été présentées, a confirmé mes +premiers aperçus, et je déclare de nouveau que particulièrement +l'artillerie et la cavalerie pouvaient être comparées à des troupes +européennes. Une bonne organisation, bien calculée, avait été donnée à +cette armée et ajoutait à sa valeur. La campagne faite aux sources de +l'Euphrate et la bataille de Nézib, gagnée, le 24 juin 1839, sur l'armée +ottomane, fort supérieure en nombre et en artillerie, la destruction +complète de celle-ci et la perte de tout son matériel ont confirmé de +nouveau le jugement porté et les éloges donnés.</p> + +<p>Mais, si des soins intelligents, une forte volonté, avaient créé cette +armée, les soins d'entretien lui avaient complétement manqué. Sans solde +pendant plus d'une année, misérablement nourrie, vêtue de toile au +milieu des neiges du Liban pendant l'hiver, elle fondit à vue d'oeil et +perdit bientôt son énergie. Aucune armée européenne n'aurait supporté +mieux qu'elle cette difficile épreuve; car, si l'on peut exiger de +bonnes troupes de résister à de grandes souffrances et de grandes +privations, ce ne peut être que pendant un temps assez court dont on +aperçoit la limite et dans de rares et grandes circonstances. Les forces +de l'homme ont des bornes, et une armée est une chose si artificielle, +que, pour la conserver au milieu des éléments de destruction qui ne +cessent de se faire sentir, il ne faut jamais renoncer un seul jour à +chercher à l'améliorer. Méhémet-Ali était Turc et en avait conservé les +moeurs. Si, sous certains rapports, son intelligence s'était élevée +au-dessus de la leur, sous d'autres il était resté à leur niveau. Avide, +il ne concevait pas des bénéfices qui ne fussent pas pour lui. Prêt à +tout sacrifier, et sans mesure, pour opérer et exécuter ce qui était +l'objet de sa passion, il se livrait à la plus grande parcimonie pour en +assurer la conservation. C'est une grande preuve de civilisation pour un +gouvernement que de savoir dépenser à propos et avec mesure. Ainsi, +quand l'Europe se préparait à intervenir, par la force des armes, dans +la querelle turco-égyptienne, l'armée égyptienne était dans un état +misérable; et, au lieu de pourvoir à ses besoins, il faisait de +nouvelles levées qui n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur. +Ensuite Ibrahim-Pacha avait dispersé ses forces d'une manière peu +judicieuse. La plus grande partie était sur l'Euphrate, en présence de +quelques troupes ottomanes nullement menaçantes ni dangereuses; d'autres +à Balbec, et un fort petit nombre sur le versant occidental de la chaîne +du Liban, tandis que c'était là, en présence des Européens, qu'il devait +réunir ses meilleures troupes. L'escadre anglaise n'avait à son bord, il +est vrai, que six mille Turcs, douze cents Anglais et trois cents +Autrichiens. Ces troupes ne paraissaient pas bien redoutables par leur +nombre; mais elles étaient nouvelles pour les Égyptiens, dont les forces +étaient tellement éparpillées, qu'ils ne purent opposer aucune +résistance sérieuse; de manière qu'une action d'un moment entre quelques +milliers d'hommes, une fiction de combat, donna la victoire aux troupes +de débarquement. Mais ce qui, indépendamment des mauvaises combinaisons +du général égyptien, paralysa ses moyens, ce fut l'insurrection des +Maronites. Là était le seul véritable danger de Méhémet-Ali, danger +qu'il avait été le maître de prévenir et d'éviter en administrant avec +modération et douceur les habitants de la Syrie en général et les +Maronites en particulier, ainsi que je lui en avais démontré si souvent +l'importance. Ces populations l'avaient appelé de leurs voeux, l'avaient +reçu comme un libérateur, et s'étaient soumises à ses lois avec +empressement et reconnaissance, à cause de leur éloignement pour les +Turcs de Constantinople, qui leur étaient odieux par suite de leurs +exactions. Méhémet-Ali devait tout employer pour se les attacher, et il +avait beau jeu; il n'avait besoin pour cela que de modérer les impôts et +de flatter leur amour-propre. Enfin, avec une politique plus habile et +moins d'avidité, il eût pu faire des Maronites l'appui fondamental de +son autorité en Syrie et rendre cette province le bouclier de l'Égypte.</p> + +<p>Une fois la révolte du Liban devenue générale, l'armée égyptienne +s'occupa à se réunir. Elle évacua ses positions et se rapprocha de +l'Égypte. Les mouvements furent lents et décousus. On avait négligé les +dispositions les plus vulgaires pour mettre Saint-Jean-d'Acre en mesure +de résister à un bombardement; de manière qu'un armement +très-considérable, mais fait sans intelligence, ne produisit aucune +espèce d'effet sur l'escadre, qui, en peu d'heures, détruisit toutes les +défenses et fit sauter le magasin à poudre. La partie de l'armée qui +était venue de Balbec et de Beyrouth, au lieu d'être en arrière, à peu +de distance de Saint-Jean-d'Acre, pour soutenir le moral de la garnison +en conservant sa communication avec elle, s'était éloignée sans motifs +et sans raison, sans se lier avec le gros de l'armée, qui, rassemblée à +Damas et complétement isolée, dut faire sa retraite par le désert, sur +Petra et Suez, au moyen d'une marche de plus de six semaines, soumise +aux rigueurs du froid le plus intense, d'un manque presque absolu d'eau +et de vivres, et après avoir souffert tout ce que l'histoire peut +présenter dans ses récits de plus déplorable et l'imagination concevoir +de plus triste. En peu de jours, l'armée égyptienne perdit toute sa +puissance réelle et tout son prestige. Aussi Méhémet-Ali n'eut-il plus +qu'à implorer les conditions les moins dures et à s'y soumettre. Toute +résistance était devenue impossible. Le sort de l'Égypte était fixé.</p> + +<p>Maintenant j'entreprendrai l'examen de la politique suivie par les +puissances de l'Europe, et je chercherai à reconnaître d'abord si elle a +été équitable et si elles n'ont pas foulé aux pieds les droits de +Méhémet-Ali, qu'elles-mêmes avaient reconnus et consacrés.</p> + +<p>En 1832, les débats survenus entre Méhémet-Ali et Abdalla-Pacha +amenèrent la guerre entre eux, et, au lieu de punir l'agresseur, qui +avait tort, le Grand Seigneur prit son parti. La guerre fut heureuse +pour le pacha d'Égypte, et son armée, après une suite de victoires dont +j'ai exposé les circonstances, arriva jusqu'à Konieh, où il fit +prisonnier le grand vizir Reschid-Pacha. Après chaque succès, +Ibrahim-Pacha s'était arrêté, attendant le moment de rentrer dans +l'ordre naturel de soumission qu'il devait à son souverain, mais avec +les garanties nécessaires à sa sûreté. De Konieh, il eût pu se rendre à +Scutari sans obstacle, et le sultan était à sa discrétion; car les +secours que l'empereur de Russie lui envoya de Crimée, n'étant pas +arrivés, n'auraient pu empêcher des entreprises plus graves, mais il ne +voulait que la paix. Les puissances européennes étant intervenues dans +ces débats, un traité fut signé qui laissait à Méhémet-Ali +l'administration des pays au delà du Taurus, avec un tribut dont la +quotité fut fixée; la soumission et l'obéissance furent rétablies entre +le vassal et le souverain, et tout rentra dans l'ordre.</p> + +<p>Mais l'humiliation du sultan avait profondément blessé son coeur, et, en +signant le traité, il n'était occupé que d'arriver au moment où il +croirait pouvoir le détruire. Lorsqu'en 1834 j'étais à Constantinople, +je fus frappé des bruits de guerre qui y régnaient et des projets +hautement avoués de recommencer les hostilités. Les ambassadeurs et les +ministres étrangers n'étaient occupés qu'à empêcher le gouvernement turc +d'entrer dans une voie si funeste, et à calmer une ardeur si peu +opportune. Ils obtinrent de lui de suspendre ses projets, mais il était +hors de leur puissance d'en détruire le germe.</p> + +<p>À mon arrivée en Égypte, Méhémet-Ali, parfaitement instruit de toutes +ces choses, répugnait à payer des tributs qui étaient destinés à fournir +les moyens de l'écraser. Mais la moindre observation et son bon sens +naturel lui firent bientôt sentir que rien ne serait plus contraire à +ses intérêts que d'hésiter à remplir ses engagements, attendu qu'eux +seuls fondaient ses droits à la position exceptionnelle qu'il occupait. +Le traité de Kutayeh, auquel avaient pris part toutes les puissances et +qu'elles avaient garanti, lui donnait place dans le droit public de +l'Europe, qui, dès lors, lui servait de garantie. Il a été fidèle à ce +parti et a enlevé au Grand Seigneur tout prétexte de le combattre et de +chercher à détruire sa puissance. Mais le sultan avait augmenté le +nombre de ses troupes, et, poussé par les intrigues des Anglais, il se +décida tout à coup à commencer des hostilités et attaqua l'armée de +Méhémet-Ali. La punition de ce manque de foi ne se fit pas attendre, et +l'armée turque fut anéantie à Nézib. Alors le sultan comprit la +conséquence de sa conduite et le danger dont il était menacé. Il se hâta +de réparer la faute capitale qu'il avait commise et parla le langage de +la paix. Elle était convenue et au moment d'être signée quand +l'intervention des puissances de l'Europe en suspendit la conclusion, et +l'on s'occupa, non pas de protéger les droits et les intérêts de celui +qui avait été fidèle à ses engagements, mais au contraire de celui qui +les avait violés. Si l'Europe ne fût pas intervenue, tout rentrait dans +l'ordre, suivant les stipulations du traité de Kutayeh. La vice-royauté +de l'Égypte se consolidait, achevait son organisation, et le sultan +aurait aujourd'hui un grand vassal, capable de le soutenir et de le +défendre. Tous les éléments de forces rassemblés, qui chaque jour +pouvaient s'accroître, ont disparu, là même où ils avaient le plus de +chance de développement. Les ennemis de Méhémet-Ali répondent qu'au lieu +de cela le sultan aurait péri renversé par son vassal. Nullement, erreur +complète: jamais le vice-roi n'a conçu la pensée, éprouvé le désir de +détrôner son maître. Le sang d'Othman a encore trop d'éclat en Orient +pour cesser de régner. Ce lien peut être plus ou moins serré, mais on ne +peut le rompre; il se confond, en quelque sorte, avec celui de la +religion, qui joue un si grand rôle parmi ces peuples.</p> + +<p>L'empire turc, depuis près d'un siècle, présente le spectacle de la +faiblesse, du désordre et de l'anarchie. Sa puissance ne peut être +rétablie dans son ensemble que lorsque l'ordre régnera dans ses +principales parties, que l'obéissance y sera habituelle, à l'état +normal, et l'intelligence en voie de développement. C'est le seul moyen +de le rendre à la vie; mais il est trop étendu et trop vaste pour que +l'action centrale puisse se faire sentir d'une manière efficace à ses +extrémités avant qu'on les ait préparées à la recevoir; pour y parvenir, +il faut que plusieurs centres d'actions, d'où partent des efforts +simultanés, agissent dans ce but. C'est à l'Égypte, dont la population +est arabe, qui, par sa position géographique et les rapports de tous +les temps, possède une action facile sur tout ce qui est Arabe, à +remplir cette mission sur tout le midi de l'empire, à le réorganiser et +à le rendre puissant; et, cette mission remplie, elle réagira +puissamment sur le nord et en deviendra l'auxiliaire le plus utile. +L'Égypte rendue faible, tout reste dans le désordre et l'anarchie, aucun +progrès utile ne peut être espéré; et, comme rien n'est stationnaire +dans ce monde, les éléments de faiblesse et de destruction s'accroîtront +toujours là où Méhémet-Ali avait trouvé le secret de créer une autorité +irrésistible, car sa volonté ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne pût +vaincre; on lui obéissait ponctuellement dans toute l'étendue de ses +domaines, et tellement, que du mont Taurus aux frontières de +l'Abyssinie, les communications étaient parfaitement sûres, au grand +étonnement des voyageurs. Quel moyen de civilisation, d'amélioration +matérielle et morale des peuples qu'un instrument semblable agissant +dans toute sa force et sa liberté.</p> + +<p>L'intérêt de l'empire ottoman bien entendu voulait donc la conservation +de la puissance de Méhémet-Ali, et l'Europe aurait dû chercher à exercer +sur cet homme extraordinaire une influence salutaire et à le diriger +sans s'occuper à le détruire; il pouvait devenir l'élément principal de +la réorganisation et de la force de l'empire ottoman. Méhémet-Ali +jouissait d'ailleurs d'un grand avantage, celui d'agir sur l'esprit +d'une population intelligente, impressionnable, susceptible de progrès +rapides, ardente, passionnée, la première de l'Asie; car la population +arabe, enfin, n'en est pas à faire ses preuves de capacité. N'a-t-elle +pas précédé les Européens dans la civilisation, dans les sciences, dans +la pratique des moeurs sociales généreuses et dans la culture des +sentiments qui honorent le coeur humain.</p> + +<p>Assurément, si on compare l'élément méridional de l'empire ottoman à +l'élément septentrional, tout est à l'avantage du premier. Une +population presque homogène l'emporte d'ailleurs toujours de beaucoup +sur celles qui sont divisées par les races et les religions. Les +millions de chrétiens placés au milieu des Osmanlis rendront toujours, +quoi qu'il arrive, cette partie de l'empire la plus vulnérable. Elle est +plus près des ennemis les plus dangereux de l'empire ottoman, tandis que +l'autre assez près de la première pour la secourir dans toutes ses +provinces, ne peut être attaquée dans le centre de sa puissance et peut +être mise très-facilement hors de toute atteinte.</p> + +<p>Les puissances de l'Europe, dont les conférences sur les affaires +d'Orient n'amenaient aucun résultat, avaient des vues différentes, car +la France voulait la conservation de la puissance de Méhémet-Ali, tandis +que l'Angleterre avait la passion de la détruire; aussi se +séparèrent-elles, et tout à coup le traité du 15 juillet, qui consacrait +une alliance hostile à l'Égypte, fut signé entre l'Angleterre, +l'Autriche et la Russie. On avait réclamé l'adhésion de la France, sans +la mettre dans le secret absolu des conventions arrêtées, mais non +encore signées. La légèreté de l'ambassadeur de France et une sorte de +hauteur dédaigneuse l'empêchèrent d'ajouter foi aux avis confidentiels +qui lui furent donnés par le ministre d'Autriche. Le gouvernement +français apprit avec étonnement qu'il était exclu d'un concours où il +aurait pu exercer une influence utile.</p> + +<p>L'Angleterre était seule passionnée dans cette question; l'Autriche et +la Russie agissaient de complaisance, et peut-être croyaient-elles sans +danger pour Méhémet-Ali les faibles armements dont il était menacé, et +qui, effectivement, semblaient peu redoutables. Mais la France, qui +voulait le sauver et qui par son isolement était maîtresse de ses +actions, s'effraya trop du danger de faire éclater, par une attitude +ferme et décidée, une guerre dont personne ne voulait. Une seule +démonstration eût tout terminé à notre gloire. Il fallait, au lieu de +rappeler l'escadre à Toulon, l'envoyer à Alexandrie avec de doubles +équipages pour remplacer à bord de l'escadre ottomane les matelots turcs +que l'on aurait fait débarquer; envoyer trois mille hommes d'infanterie +française avec un général intelligent et de choix à Saint-Jean-d'Acre +pour y tenir garnison; leur présence eût assuré le repos et l'obéissance +des Maronites et prévenu l'insurrection générale du Liban, véritable +danger de Méhémet-Ali.</p> + +<p>Le début de la lutte eût été terrible pour l'alliance par suite de notre +grande supériorité; et, si les Anglais, avant de commencer la guerre, se +fussent décidés à réunir plus de moyens et à ajourner les hostilités, la +saison avancée forçait de les remettre au printemps. Pendant l'hiver, +les esprits se seraient calmés; tout se serait pacifié; la puissance de +Méhémet-Ali était sauvée, et le but que se proposait lord Palmerston +avec tant d'audace était manqué.</p> + +<p>J'ai dit que l'Égypte, source de richesses inépuisables, peut être mise +à l'abri de toute attaque et devenir, pour les forces ottomanes, comme +un réduit dont il ne cesserait de sortir de puissants secours, qui +viendraient en aide à l'empire, comme le feraient ses alliés d'Europe +s'il était attaqué. Alexandrie peut devenir une place imprenable. Pour +parvenir à la rendre telle, il suffit de rétablir le lac Maréotis, en y +introduisant les eaux de la mer, et de fortifier l'espace étroit par +lequel serait établie sa communication avec la mer. Cette mer +intérieure, portant une flottille, conserverait à cette place, à plus de +trente lieues dans l'intérieur de l'Égypte, des communications d'où elle +pourrait toujours tirer les secours dont elle aurait besoin. Quelques +fortifications entre Aboukir et le Nil suffiraient pour empêcher toute +descente. Un débarquement est impossible sur la côte du Delta; il en est +presque de même au-dessous de Damiette. Reste donc le désert de Syrie, +qui se trouve impossible à traverser pour peu qu'il soit défendu par +quelques forts véritables qui assurent la possession des puits. Ainsi, +par toutes ces circonstances, il entrait dans les intérêts bien entendus +de la force de l'empire ottoman de conserver Méhémet-Ali puissant et +grand, assuré qu'une fois tranquille sur son existence politique il +consacrerait pour le soutien de son maître et la défense de l'empire +dont il faisait partie toutes ses forces et tous ses moyens, ainsi qu'il +l'avait déjà fait avec empressement lors de la guerre contre la Grèce +révoltée, quand le sultan lui fit la demande de son armée et de sa +flotte. C'était cependant toujours au nom de l'intérêt et du salut de +l'empire ottoman que l'on s'occupait de détruire son meilleur appui, +celui qui aurait pu et dû être le bras droit du sultan.</p> + +<p>L'Angleterre était conduite dans sa politique haineuse et ardente contre +Méhémet-Ali tout à la fois par ses passions contre la France et par un +intérêt d'ambition. Elle voulait la destruction du vice-roi, jalouse des +préférences dont la France était l'objet en Égypte, et rêvant la +possession de ce pays. Sans le langage énergique de la France et de +l'Autriche, elle eût obtenu ce résultat. Ce but manqué, lord Palmerston +voulait au moins enlever à l'Égypte tout moyen de résister quand la +situation de l'Europe lui laisserait la faculté de s'en emparer.</p> + +<p>Si quelques doutes pouvaient subsister à cet égard, ils seraient +facilement levés si on réfléchit avec quelle instance et quelle ténacité +le gouvernement anglais demande et exige la concession d'un chemin de +fer pour établir sa communication entre Alexandrie et le Caire. On avait +eu la pensée d'en construire un entre le Caire et Suez; mais il paraît +qu'on y a renoncé. J'ai démontré dans le cours d'un autre ouvrage +combien cette construction était inutile, difficile et inopportune; et +cependant ce projet, quoique peu judicieux, serait moins insensé que +celui de la vallée du Nil. S'il a pour objet spécial de diminuer le +temps nécessaire aux communications entre l'Europe et l'Inde, comme le +temps nécessaire pour effectuer ce voyage est déterminé par la marche +des bâtiments à voile et à vapeur sur les différentes mers à parcourir, +on demande quel avantage il pourrait y avoir à économiser un ou deux +jours sur un voyage de plus de six semaines dont le temps général ne +peut être raccourci. S'il est question du mouvement et de la circulation +dans l'intérieur de l'Égypte, la chose est pire encore, parce qu'aucune +marchandise d'Europe n'arrive en Égypte pour y être vendue. Ce pays ne +consomme à peu près rien: des toiles suffisent pour l'habillement du +peuple, et, pour la classe élevée, fort peu nombreuse, des draps +fabriqués sur place. Pour l'exportation, elle ne consiste qu'en produits +du sol, et le Nil est plus que suffisant pour donner le moyen de les +conduire à Alexandrie. Dans la haute Égypte, les transports ne peuvent +s'éloigner de son cours, à cause même du peu de largeur de la vallée. +Dans le Delta, les deux branches du Nil et quelques canaux y pourvoient. +Trois ou quatre petits bateaux à vapeur suffiraient et au delà à tout le +mouvement commercial de l'Égypte. Quant aux transports des individus, il +suffit d'avoir entrevu l'Égypte pour être assuré qu'aucun fellah ne +payera jamais rien pour entrer dans un waggon, le prix d'une course +fût-il réduit à un médin, dont la valeur est au-dessous des deux tiers +d'un centime de France. Un chemin de fer n'a donc aucune utilité, aucun +emploi possible; et, par conséquent, l'idée de le construire est +complétement dépourvue de bon sens et de raison.</p> + +<p>Il y a sans doute cependant un but caché, et il ne peut être que +d'établir partout des ateliers anglais, de multiplier les établissements +anglais, d'accoutumer les Égyptiens à voir partout des Anglais commander +et s'impatroniser, afin que, le moment venu, et après avoir pris une +espèce de possession, ils puissent se déclarer les maîtres du pays. +Voilà le véritable motif; il ne peut y en avoir d'autre, et le divan de +Constantinople l'a sans doute bien senti quand il a multiplié ses +efforts pour refuser une concession que Méhémet-Ali n'avait jamais voulu +accorder.</p> + +<p>Au surplus, il y a encore une autre raison, et elle est de tous les +temps et de tous les pays: c'est de gagner de l'argent en vendant des +matériaux aux Égyptiens, matériaux qui ne leur serviront à rien, et en +exécutant des travaux chèrement payés, qui ne donneront aucun résultat +utile. On voit, dans tous les temps, des trompeurs et des trompés; mais, +assurément, ce ne seront pas des compagnies anglaises qui fourniront +les capitaux nécessaires pour créer et établir un chemin de fer dans la +vallée du Nil; elles sont trop habiles dans leurs calculs pour régler +ainsi leurs intérêts.</p> +<br> +<a name="c26" id="c26"></a> +<h2>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h2> + +<h4>RELATIFS AU LIVRE VINGT-SIXIÈME</h4> + +<br><hr class="short"><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 6 août 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Une lettre reçue par le bateau à vapeur français, arrivée ici le 4 de +ce mois, et datée de Carlsbad, le 9 juin écoulé, m'a fourni l'occasion +de soumettre à Son Altesse le vice-roi quelques expressions amicales et +très-flatteuses que vous avez bien voulu lui adresser, monsieur le +maréchal. Son Altesse y a été doublement sensible et par l'autorité de +leur source et par le témoignage de bon souvenir. Elle m'a spécialement +chargé d'invoquer pour l'Égypte la continuation de cette amitié si +précieuse à laquelle les circonstances actuelles peuvent fournir un bien +noble aliment. Son Altesse espère aussi qu'ayant différé le voyage de +Russie et de Prusse, pour le moment, il vous sera loisible, monsieur le +maréchal, de lui faire parvenir de Vienne assez souvent de vos écrits, +qu'elle ambitionne infiniment. Loin de vous oublier, monsieur le +maréchal, l'Égypte compte parmi ses plus beaux moments celui où vous +l'avez honorée de votre présence: on y connaît aussi que «l'amitié d'un +grand homme est un bienfait des dieux.» Elle a toute confiance dans vos +sentiments.</p> + +<p>«En ce moment, votre présence auprès de personnes augustes ne peut être +que d'un grand effet. Les souverains du Nord, peu habitués à voir surgir +en Turquie des hommes de la trempe de Méhémet-Ali (et ils sont fort +rares, en effet), ont dû apprécier la conduite pleine de convenance, de +modération et de dignité qu'il a tenue dans les circonstances critiques +où le plaçait l'agression sourde et, en dernier lieu, patente du sultan. +La victoire éclatante qui a dissipé l'armée sous les ordres de +Masin-Pacha a dû moins les surprendre, parce que de vous-même, monsieur +le maréchal, ils avaient appris la supériorité en instruction, +discipline et courage des troupes égyptiennes, et ils auraient vainement +cherché un meilleur juge en cette matière; mais ce qui ne doit pas +manquer de produire une sensation propre à provoquer leur sympathie pour +Méhémet-Ali, c'est la modération dont il a fait preuve lorsqu'il s'est +trouvé victorieux et sans obstacles par terre comme sans ennemis par +mer. Loin de profiter de ses avantages et de la position critique de la +Porte Ottomane par suite de la mort du sultan Mahmoud, il sut être +grand, de cette grandeur d'âme qui est le partage des hommes vraiment +prédestinés: toute hostilité cessa au même instant. Ce qu'il demandait +constamment pour sa sécurité et celle de sa famille, pour la +conservation des siens et de ses institutions; ce qu'il pouvait exiger +violemment par la force, l'hérédité pour tous les pays sous sa +domination, aucun excepté, il le demande au nouveau sultan, +Abdul-Medjid, l'arme au bras, en lui déclarant qu'il ne fera point la +guerre pour l'obtenir. Il veut une concession volontaire, honorifique, +méritée, non arrachée par la violence, et promet son concours à la +réorganisation et à la défense de l'empire, qu'il veut, avant tout et +par-dessus tout, uni et formidable.</p> + +<p>«Il est vrai qu'en même temps il porte au pied du trône l'expression de +son désir de voir éloigner de la direction des affaires le sadi-arem +actuel, Khosrew-Pacha; mais, en cela, il n'agit point par des motifs de +personnalité. Méhémet-Ali est d'un caractère trop supérieur pour +s'arrêter à l'homme en faisant cette demande; il est convaincu que cet +homme, qui a voué à lui-même et à bien d'autres personnages éclairés une +haine mortelle, ne peut que compromettre le sort de l'empire ottoman, +dans sa position éminente de sadi-arem, avec un sultan si jeune. +Khosrew-Pacha ne sait gouverner que par la férocité, et, pour le +triomphe de ses créatures et de ses convenances, il n'aurait égard ni à +aucune tête respectable ni à aucun principe; tout moyen lui est licite, +dût-il sacrifier ses amis les plus intimes et mettre l'empire à feu et à +sang. Nous ne sommes plus dans un siècle, monsieur le maréchal, où la +puissance d'un pareil grand vizir puisse être maintenue; ceux qui le +soutiennent aujourd'hui, en hommes peu connaisseurs de la Turquie, +s'apercevraient trop tard de leur erreur funeste.</p> + +<p>«Méhémet-Ali s'attend à voir ses demandes exaucées pour le bien de tous +et pour la gloire et la force de l'empire; mais, s'il en était +autrement, je puis certifier qu'il n'apportera ni ne recevra aucunes +modifications; il est résolu, et sans retour, de se maintenir dans sa +position actuelle et d'attendre. Il ne fera pas la guerre, mais il ne +pourra fournir des moyens pour agir contre lui; il doit neutraliser les +forces de l'ennemi autant qu'il peut. Si on voulait lui arracher une +portion seulement de ce qu'il possède, il devrait croire qu'on veut +détruire le peu de vitalité qui existe encore dans l'empire et sa +nationalité; il se croirait dans la nécessité d'une résistance d'autant +plus opiniâtre, qu'elle deviendrait infailliblement nationale. +Méhémet-Ali, même avec la certitude de succomber, prouvera ce qu'on peut +faire encore avec du courage et de la résolution.</p> + +<p>«Agréez, etc., etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p>Voici les deux lettres que je lui écrivis en réponse:</p><br> + +<p class="rig">«Vienne, le 8 septembre 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai reçu avec un véritable plaisir la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de m'écrire, le 6 août, qui vient seulement de me parvenir. Je +me suis identifié avec les intérêts de l'Égypte, avec la cause de +Méhémet-Ali, et j'ai joui du succès de ses armes. Aussi toutes les +nouvelles qui viennent de votre pays sont-elles remplies d'intérêt pour +moi, et, quand elles me sont adressées, elles sont reçues avec +reconnaissance. J'accepte, monsieur, avec empressement la promesse que +vous me faites de m'écrire souvent, et je prends l'engagement de vous +répondre exactement.</p> + +<p>«J'ai joui beaucoup de la victoire de Nézib; elle a satisfait mon +penchant et réalisé mes prédictions. J'avais annoncé à tout le monde +ici et répété à satiété que, s'il y avait une collision, l'armée +ottomane serait, non-seulement battue, mais encore dispersée et +détruite, et il me semble que les choses se sont passées précisément +ainsi. J'ai reçu de Soliman-Pacha une relation très-intéressante de la +bataille, que j'ai communiquée à plusieurs personnes; lue avec un grand +intérêt, elle a appris à chacun combien l'armée égyptienne est devenue +manoeuvrière, car on ne pouvait pas exécuter le mouvement décisif qui a +été fait sans avoir des troupes très-instruites et très-disciplinées.</p> + +<p>«Vous imaginez bien que toutes les affaires qui vous concernent sont +l'objet de toutes les conversations et l'aliment de tous les discours. +Chacun a son système, et, pour mon compte, je remets à une époque peu +éloignée à vous communiquer mes idées à cet égard, pouvant profiter +alors d'une occasion sûre; mais tout le monde s'accorde à trouver que le +vice-roi a prouvé une grande habileté en montrant une si grande +longanimité avant l'explosion, en apportant ainsi à l'Europe la preuve +qu'il ne voulait pas sortir des limites de ses droits reconnus, et en +s'en tenant à une défensive légitime et nécessaire. En cette +circonstance, il est vrai, il a été servi puissamment par les passions +et l'aveuglement de ses ennemis; mais c'est un auxiliaire précieux pour +arriver à ses fins, dont un homme aussi véritablement habile que Méhémet +ne manque jamais de profiter.</p> + +<p>«Le vice roi a grandement raison de vouloir aujourd'hui fonder l'avenir +et la puissance de sa famille; car, assurément, l'occasion est +favorable. Je ne puis qu'applaudir aux assurances qui terminent votre +lettre: elles conviennent à sa position, et je ne puis qu'approuver une +politique que je crois promettre des avantages, ne pas présenter de +véritables dangers; mais il ne doit cependant pas perdre de vue que le +résultat doit être de faire arriver, le plus tôt possible, à un état de +choses définitif. Au surplus, je reprendrai la plume incessamment et je +m'expliquerai d'une manière plus intelligible.</p> + +<p>«Soyez assez bon, etc., etc.»</p> +<br> + +<p class="rig">«Vienne, le 10 septembre 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Je tiens ma parole et reprends la plume pour vous parler de nouveau des +intérêts de Méhémet-Ali et du jugement que je porte sur la situation des +choses. Je vous répéterai encore combien j'ai joui de voir le pacha, dès +le début, adopter une marche si sage et montrer une si grande +modération. Cette conduite l'a beaucoup élevé dans l'opinion, et il a +montré en cette circonstance, par son calme, que ses actions sont le +résultat de combinaisons positives et de projets conçus avec autant de +maturité qu'exécutés avec résolution.</p> + +<p>«Une seule chose m'a étonné après la victoire, c'est qu'il ait confondu +avec une affaire aussi capitale et d'une aussi grande portée que la +possession héréditaire de ses États pour sa famille une question de +personnes, question momentanée et transitoire. Assurément, je sais tout +ce qu'est Khosrew-Pacha, et le peu d'estime qu'il mérite; mais il avait +naturellement une grande influence sur le Divan, et, si son renvoi n'eût +pas été une des conditions imposées par le vainqueur, nul doute que les +demandes de Méhémet-Ali n'eussent été immédiatement accordées. Une fois +le traité fait, signé et accepté, les puissances de l'Europe n'avaient +plus rien à faire. Elles ne pouvaient plus intervenir que pour assurer +l'existence du nouvel ordre de choses, garantir à chacun la jouissance +de ses droits, et fonder d'une manière durable la paix de l'avenir. Au +lieu de cela les puissances sont arrivées assez à temps pour se placer +au milieu d'intérêts qui leur étaient assez étrangers, et elles ont +compliqué la question, sans qu'il puisse en résulter aucun avantage pour +elles, en laissant cependant une chance ouverte à de nouvelles +combinaisons qui peuvent naître à chaque moment. Je trouve donc +qu'autant cette intervention commune était utile, convenable, d'une sage +prévoyance avant la bataille, autant elle est peu à sa place +aujourd'hui. Vous savez sans doute que le concert qui s'établissait, il +y a six mois, pour l'exercer était la conséquence et le résultat des +lettres que vous m'avez écrites, et dont j'avais fait un utile usage +pour éveiller la sollicitude des puissances pour prévenir une collision +et ses suites, et pour contribuer à assurer l'avenir de la famille de +Méhémet-Ali.</p> + +<p>«Cependant cette intervention, non-seulement n'est pas opportune à +exercer en ce moment, mais elle perd son caractère par le peu d'accord +qui règne. La Russie paraît se refuser maintenant à en faire partie; le +gouvernement français se prononce d'une manière formelle pour +Méhémet-Ali et se sépare de l'Angleterre dans les mesures hostiles que +celle-ci serait tentée d'employer. L'Autriche, par sa position +géographique, ne peut exercer qu'une influence morale, et le nom de la +Prusse ne doit être prononcé que pour mémoire. Voilà donc de quoi se +compose cette action de l'Europe. Je pense que, dans un semblable état +de choses, le pacha a beau jeu pour tenir le langage qu'il a pris, car +il ne court aucun danger véritable. Encore une fois, la France est son +amie, et la Russie veut rester neutre. Celle-ci cependant pourrait seule +agir d'une manière directe et redoutable sur la Syrie; mais, si le cas +arrivait, l'Angleterre frémirait de rage en voyant les Russes avancer +sur l'Euphrate, et cependant l'Angleterre veut dicter des lois, sans en +avoir les moyens. On ne comprend pas la fureur aveugle de cette +puissance contre Méhémet-Ali, fureur que rien ne motive et rien ne +justifie. Elle prend ici l'ombre pour le corps, et, par des alarmes +imaginaires, elle peut faire naître des événements dont les conséquences +seraient bien plus graves, et d'une bien autre importance pour elle et +le repos du monde que ceux qu'elle redoute en ce moment.</p> + +<p>«Je crois donc que le pacha n'a à craindre que la flotte anglaise; mais, +excepté un blocus du côté de l'Égypte, qui pourrait le gêner, et qui, +dans tous les cas, ne saurait être que momentané, je ne vois pas ce qui +le menacerait. C'est aujourd'hui à Méhémet-Ali à calculer le plus ou +moins grand inconvénient qui résulterait pour lui de ce genre +d'hostilité, car il est vrai qu'il a besoin d'une libre navigation pour +assurer l'envoi de ses produits en Europe et en recevoir la valeur.</p> + +<p>«Mais, tout en abondant dans le système qu'il suit, j'engage le vice-roi +cependant à ne pas perdre de vue que son but est d'assurer l'avenir de +sa famille et de fonder une dynastie. Or, quelle que soit sa possession +actuelle, le but ne sera atteint que lorsqu'il sera reconnu, sous le +rapport nouveau, par les puissances de l'Europe; car leur concours +unanime, d'accord avec les délibérations du sultan, peut seule mettre la +dernière main à l'édifice qu'il élève. C'est donc à atteindre ce +résultat le plus tôt possible que tous ses efforts doivent tendre; il +faut que Méhémet-Ali se consulte pour savoir sur quoi il peut se +relâcher et le fasse connaître par insinuation et sans éclat. Les +puissances, s'étant engagées dans cette affaire, ne voudront pas, pour +leur propre honneur, renoncer à obtenir de meilleures conditions du +sultan, puisque c'est dans ce but avoué qu'elles se sont mises en avant. +Mais je crois qu'elles se contenteront de peu de chose et saisiront le +premier prétexte pour conclure, et qu'il leur tarde de terminer, au +moins celle dont je suis plus à même de connaître les intentions. Il est +donc dans l'intérêt du pacha de leur en offrir l'occasion. En un mot, je +crois qu'au langage calme et fier que Méhémet a pris, à la résolution +sage de rester en place et d'attendre, il serait bon de faire des +ouvertures secrètes, et de s'adresser ici où rien de malveillant +n'existe, et à la France, dont les sentiments sont énergiquement +prononcés en sa faveur. Quant à la flotte, quels qu'aient été les cris à +cet égard, mon opinion personnelle est tout entière d'accord avec la +conduite qu'a tenue le pacha, et il ne doit s'en dessaisir qu'au moment +où il aura tout terminé.</p> + +<p>«Voici, monsieur, une longue lettre; je vous ai dit ma pensée sans +réserve.</p> + +<p>«Veuillez bien, monsieur, etc., etc.»</p> +<br> + +<p>Ces deux lettres furent écrites, la première pour accuser réception, et +l'autre pour leur parler avec abandon des intérêts du pacha, ayant une +occasion sûre pour faire arriver ma lettre à Trieste avant le départ du +bateau à vapeur. Je ne voulus pas envoyer cette lettre par la poste, +quoiqu'elle ne contînt assurément rien que je ne puisse avouer; mais, +les sentiments du prince de Metternich envers le vice-roi n'étant plus +nullement en harmonie avec ceux que je lui portais, je trouvai superflu +de le mettre dans la confidence de ce que je lui écrivais.</p> + +<p>Cette correspondance se poursuivit, et je continuai à recevoir de +fréquentes lettres de Boghos-Bey et à lui communiquer mes idées sur la +situation du vice-roi et le parti qu'il avait à prendre. Cette partie de +notre correspondance se compose des lettres suivantes et nous amène +jusqu'au moment de la signature du traité du 15 juillet.</p> +<br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 6 octobre 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Je m'empresse de vous faire connaître en mon pouvoir les lettres que +vous avez daigné m'adresser en date des 8 et 10 septembre dernier. Son +Altesse le vice-roi, parti depuis quelques jours pour une tournée dans +la Basse-Égypte, est arrivé au Caire dans la journée d'hier. Nous +l'attendons de retour ici avant peu. Je me vois forcé, monsieur le +maréchal, de retarder une réponse catégorique jusqu'au prochain courrier +du 17 de ce mois; le motif vous en est assez connu.</p> + +<p>«Recevez, etc., etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 27 octobre 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«En date du 6 courant, j'ai eu l'honneur d'accuser réception des lettres +que vous avez bien voulu m'adresser les 8 et 10 septembre, et dont je +différais la réponse catégorique au courrier suivant, à cause de +l'absence de Son Altesse le vice-roi. Par le paquebot du 16, j'ai +prévenu mon frère de Trieste que son arrivée était immédiate; en effet, +Son Altesse fut ici le soir dudit jour, mais le temps était trop court +pour les communications indispensables, et je tiens aujourd'hui ma +promesse.</p> + +<p>«Son Altesse a été extrêmement flattée de la part que vous avez prise au +succès de l'armée égyptienne, qui a rempli vos prophéties. Elle a agréé +de bien bon coeur vos félicitations et m'a exprimé le désir, monsieur le +maréchal, de voir que vous lui continuiez vos bons offices auprès des +personnes augustes et influentes qui vous honorent de leur confiance.</p> + +<p>«Puisque vous m'invitez à une correspondance sur les affaires courantes, +j'ai l'honneur de vous écrire, monsieur le maréchal, qu'il n'est plus +question en ce moment de la restitution préalable de la flotte; que la +France désirerait que l'hérédité dans la famille de Méhémet-Ali fût +limitée à l'Égypte, Syrie et Arabie, expliquant toutefois que les +frontières de la Syrie seraient portées à l'Euphrate, qui, avec le +Taurus, formerait une barrière naturelle; que l'île de Candie et le +district d'Adana, exclus de l'hérédité, seraient néanmoins conservés par +Son Altesse jusqu'à sa mort.</p> + +<p>«Méhémet-Ali, persuadé, comme vous voulez bien l'écrire, monsieur le +maréchal, et certainement d'après des inspirations puissantes, qu'il +devait se relâcher en quelque chose de ses demandes, quoique justes, +bien fondées et bien défendues, pour faciliter un arrangement +convenable aux puissances qui se sont mises en avant pour une +intervention que je m'abstiendrai de qualifier, mais dont il n'y avait +certainement pas la moindre nécessité, a saisi cette occasion pour +prouver qu'il continuait dans son système de modération, et a répondu +verbalement à M. le consul général de France, et que, relativement à +Adana, il consentait à renoncer, pour lui et les siens, à l'hérédité de +ce pays et du territoire jusqu'à Lamanos, à condition que le +gouvernement en serait confié par la Porte à un de ses enfants, «qui +n'hériterait pas du gouvernement d'Égypte, Syrie et Arabie; que (la +possession devenant continue et non temporaire) il s'en remettait à la +médiation du gouvernement français pour l'indemnité qu'il jugerait +nécessaire d'accorder à la Porte en sus de ce qu'on paye pour ce +district.</p> + +<p>«Que, relativement à l'île de Candie, Son Altesse consentait à ce +qu'elle fût rendue à la Porte après sa mort.»</p> + +<p>«Vous jugerez, certes, monsieur le maréchal, que ces concessions sont +très-importantes dans l'état de la cause du vice-roi et dans sa position +avec la nation musulmane. Il fait la volonté des autres relativement à +Candie; mais il ne peut livrer les clefs du Taurus à d'autres qu'à un +des siens, et s'y résigne dès aujourd'hui, pour éviter un complot +quelconque dans une époque plus éloignée, parce qu'il vise à consolider +ses institutions de son vivant, afin qu'elles soient durables.</p> + +<p>«Khosrew-Pacha, bien qu'il en inspire aujourd'hui par son hypocrisie, +fille de la peur, ne sera jamais homme à travailler pour sa nation. Elle +a tout à craindre de lui et de ses créatures; s'il a gardé le masque, +c'est qu'il y était contraint par l'opposition franche de Méhémet-Ali. +Aujourd'hui que les puissances européennes sanctionnent l'arrangement de +l'Égypte avec la Porte, qu'on n'a plus à traiter simplement avec un +grand vizir de mauvaise foi, on n'insiste plus sur sa démission comme +nécessaire; et, privé de cet intérêt, Khosrew-Pacha ne peut durer +longtemps.</p> + +<p>«L'opinion européenne n'a pas encore rendu justice entière au +capitan-pacha, qui, pour prévenir une guerre désastreuse et fatale à sa +nation, divisée en deux camps, n'a pas voulu se ranger avec sa flotte +sous les ordres de Khosrew-Pacha. L'opinion du capitan-pacha était +partagée par tous les officiers de navire qui l'ont suivi; il n'a point +forcé ceux qui étaient dans d'autres sentiments et sont rentrés à +Constantinople; il n'a point conduit sa flotte à un ennemi, ne l'a pas +employée contre son souverain. Il a accéléré par sa venue ici la +solution d'une question qui aurait été terminée en huit jours, sans +l'intervention annoncée par les ambassadeurs, et a agi en bon patriote, +en bon musulman, non seul, mais de concert, ainsi que je l'ai dit, avec +les officiers de la flotte, lesquels n'ont fait entendre ni +protestations ni murmures, bien que stimulés à chaque courrier par des +agents de Khosrew-Pacha; et, forts de leur conscience, ils souffrent +patiemment d'être loin de leurs familles, très-satisfaits d'avoir pu +concourir à la pacification malgré eux retardée, et d'avoir réalisé +presqu'au lendemain de la bataille de Nézib la fraternisation des Turcs +avec les Égyptiens, que l'on poussait les uns contre les autres à +s'entre-détruire.</p> + +<p>«Monsieur le maréchal, je vous écris <i>currente calamo</i> et avec tout +l'abandon; votre position à Vienne, vos titres, vos relations, vos +connaissances administratives et militaires, enfin tout en vous peut +concourir avec succès à faire rallier les opinions des personnes +dirigeant la politique actuelle, qu'elles soient au nord, au sud; et, +comme vous aviez influé pour un congrès avant les événements, vous +pourrez influer pour un arrangement prompt et définitif, d'après le +contenu de la présente. Permettez-moi, monsieur le maréchal, d'espérer +que vous n'y serez pas étranger, et agréez, etc., etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p>Voici la lettre que je répondis:</p> +<br> + +<p class="rig">«Bergheim, le 24 novembre 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai reçu, hier au soir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 27 octobre. Sa lecture m'a fait un plaisir extrême. Je ne +puis que vous répéter combien est grande mon admiration pour la sagesse, +la fermeté et la haute habileté du vice-roi dans la conduite de ses +affaires. Le bon vouloir du gouvernement français pour lui et +l'initiative qui en a été la suite me paraissent de la plus haute +importance, et, par ses concessions, le vice-roi a su concilier les +intérêts bien entendus de sa sécurité et de son avenir avec la déférence +qu'on doit à une grande puissance amie. Qu'il persévère dans son +système, et la force des choses amènera nécessairement une solution +conforme à ses désirs et vaincra les résistances qu'a créées la haine +aveugle de lord Palmerston, haine réellement insensée, car les intérêts +bien entendus de l'Angleterre, loin d'être opposés à ceux de +Méhémet-Ali, leur sont au contraire homogènes.</p> + +<p>«J'ai reçu des nouvelles de Paris, qui m'annoncent que le mémoire dont +je vous ai parlé et dont l'envoi y a été fait, il y a environ six +semaines, a produit une vive sensation; il servira ainsi à corroborer +les opinions déjà adoptées par le gouvernement.</p> + +<p>«Absent de Vienne depuis le commencement du mois, pour chasser et jouir +des derniers moments du beau temps, je compte retourner dans cette ville +dans deux jours, pour ne plus la quitter pendant tout l'hiver. Je ne +puis donc vous donner aucune nouvelle; mais je vous renouvelle +l'assurance de ne pas négliger une seule occasion de servir les intérêts +du vice-roi, ni de montrer tout à la fois l'inutilité et le danger de +nouveaux délais et l'avantage de hâter le moment d'une solution qui, +mettant chacun à sa véritable place, peut et doit être le principe d'un +grand bien pour l'avenir. Si j'ai déjà pu, par mes paroles et mes +écrits, être utile au vice-roi, et si je puis encore contribuer d'une +manière efficace à ramener un résultat définitif conforme à ses voeux, +j'en éprouverai une grande joie, car personne ne fait pour lui et sa +prospérité des voeux plus sincères et plus ardents que moi.</p> + +<p>«Mes hommages bien empressés à Son Altesse.»</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 27 novembre 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Je m'empresse d'accuser réception, monsieur le maréchal, de votre +très-honorée lettre du 24 octobre dernier, qui s'est croisée avec celle +que j'ai pris la liberté d'écrire le 27 du même mois.</p> + +<p>«N'ayant point reçu jusqu'à ce jour celle qui a été remise à M. Abro, et +dans l'incertitude qu'on puisse l'avoir bientôt, je dois vous adresser +la prière, monsieur le maréchal, de m'en expliquer, par la prochaine, le +contenu, dans le cas qu'il fût d'un intérêt majeur pour les +circonstances du moment.</p> + +<p>«Nous connaissons ici que ce serait à Vienne où raisonnablement +pourraient recevoir une solution les affaires de l'Orient, par +l'intervention européenne, soit par sa position centrale et proche de la +Turquie, soit par l'influence du grand diplomate qui est à la tête du +cabinet, soit enfin parce que les opinions opposées des autres +gouvernements y seraient pesées en juste balance et modifiées. C'est sur +cette base, aussi bien que pour répondre à l'amitié et à la confiance +dont vous avez donné, monsieur le maréchal, des témoignages à Son +Altesse le vice-roi, que j'avais reçu l'ordre de vous communiquer, ainsi +que je l'ai fait dans ma précédente du 27 octobre, sa réponse aux +ouvertures faites par le cabinet français.</p> + +<p>«Ladite communication allant au-devant de l'offre gracieuse contenue +dans votre lettre précitée du 28 du mois dernier, il est à croire +qu'elle pourra être employée utilement; car, si l'on veut un +arrangement stable dans les affaires turco-égyptiennes, pour arriver +ensuite à s'entendre sur les affaires orientales en général, qui sont +d'une portée bien plus élevée, il est indispensable que les défilés du +Taurus, s'ils ne doivent pas appartenir à l'héritier de la Syrie et de +l'Égypte, soient au moins entre les mains de quelqu'un qui n'ait pas +intérêt à lui nuire, et, en proposant que le district d'Adana dût être +rendu à la Porte à la mort du vice-roi, on manifeste une arrière-pensée +qui soulèvera une autre guerre.</p> + +<p>«J'aime à me persuader, monsieur le maréchal, que vos lumières pourront +éclairer les hommes d'État à qui la question turco-égyptienne ne serait +point assez familière, et leur faire comprendre que Son Altesse le +vice-roi ne pourrait accepter un arrangement qui, à l'époque de sa mort, +remettrait en question ce qu'il aurait obtenu pour sa famille. La +possession par la Porte du district d'Adana servirait admirablement +toute arrière-pensée, comme je l'ai déjà dit, et l'on doit éviter ces +conséquences.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous renouveler, etc., etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p>Voici maintenant ma réponse:</p><br> + +<p class="rig">«Vienne, le 27 décembre 1839.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date +du 27 novembre. Je voudrais pouvoir vous annoncer des nouvelles +favorables et décisives pour les intérêts du vice-roi, mais tout est à +peu près stationnaire sur la question d'Orient, et les seuls changements +survenus semblent se borner à indiquer une tendance à une meilleure +harmonie entre les puissances. L'Angleterre seule renferme des éléments +hostiles à Méhémet-Ali; on ne peut ni comprendre l'aveuglement de sa +conduite ni les erreurs de sa politique; mais le fait n'existe pas +moins, on ne peut se le dissimuler. S'il n'y avait pas eu dans ce +cabinet une passion violente contre le vice-roi, depuis longtemps les +affaires d'Orient seraient terminées à la satisfaction de celui-ci, par +suite de l'active bienveillance et de l'intérêt sincère que lui porte le +gouvernement français, intérêt qu'il m'est agréable de penser que j'ai +contribué à développer et à rendre durable.</p> + +<p>«Le vice-roi est sans doute fort bien instruit de l'état des choses en +général, et peut-être ne lui apprendrai-je rien de nouveau à cet égard. +Cependant je lui dirai quelles sont mes croyances sur la marche +probable des événements. C'est à lui à suivre ensuite la politique qu'il +croira la plus convenable à ses intérêts. La France est donc l'amie +sincère de Méhémet-Ali; son gouvernement suit une politique qui est +d'accord avec les sympathies du pays. Le vice-roi peut et doit compter +de ce côté sur un appui moral constant et sur une intervention utile +toutes les fois que les circonstances en fourniront l'occasion; mais le +gouvernement français ne se brouillera pas avec l'Europe pour lui.</p> + +<p>«Il servira toujours ses intérêts quand il pourra le faire sans grand +inconvénient pour lui-même, et, dans aucun cas, ne lui sera contraire; +voilà les limites dans lesquelles il s'est placé, et dont il ne sortira +pas. Les puissances sont en voie de s'entendre pour l'occupation des +mers intérieures de Constantinople en cas d'événements majeurs qui +appelleraient les Russes dans cette ville. Jusqu'à présent, je vois une +harmonie plus en projet qu'en réalité, et plutôt une espérance qu'un +fait accompli; car il y a des difficultés de détail à résoudre qui me +paraissent compromettre le principe. Cependant on ne peut se refuser à +reconnaître, ainsi que je l'ai déjà dit, une tendance amicale et une +disposition à s'entendre.</p> + +<p>«Malgré les passions de l'Angleterre, il paraît qu'on a renoncé à toute +espèce de moyens d'action contre Méhémet-Ali, et que toutes les mesures +se réduiront au <i>statu quo</i>. Mais, d'un autre côté, il paraît bien +arrêté qu'on ne veut traiter avec lui qu'au moyen de sacrifices +considérables pour l'avenir. En excluant une partie de la Syrie de +l'hérédité, les puissances de l'Europe garantiraient à la famille de +Méhémet-Ali la possession de l'Égypte et de ses autres domaines. Dans le +cas contraire, et sans cette concession, elles laisseraient son sort +dans l'incertitude de l'avenir et soumis aux éventualités que le temps +peut faire naître. Cette double combinaison peut faire réfléchir le +vice-roi. Une garantie des puissances de l'Europe est, à coup sûr, un +avantage réel pour lui: elle place sa famille dans une position +exceptionnelle et la met hors de pair; mais il ne faut pas payer cet +avantage trop cher, et, quel que soit le prix qu'on doive y attacher, il +est à propos d'en reconnaître les effets. Avant tout, on doit voir, dans +la question de l'avenir, une chose de fait. C'est dans la force et une +puissance effective que les successeurs de Méhémet-Ali trouveront de +véritables garanties pour fonder leur sécurité; et, si la puissance +égyptienne se trouvait dépourvue d'une bonne armée et privée d'argent, +tandis que le sultan, étant parvenu à réunir et à organiser des moyens +d'action redoutables, essayerait de reconquérir l'Égypte, je doute que +les puissances de l'Europe missent une grande activité et une grande +énergie à protéger cet État au moment de succomber. Quelques démarches +insignifiantes et sans résultat les acquitteraient, à leurs yeux, de +leurs engagements, et les successeurs de Méhémet-Ali disparaîtraient de +la scène du monde.</p> + +<p>«Pour déterminer la conduite à tenir par Méhémet-Ali, <i>tout dépend, à +mes yeux, de l'état de ses moyens matériels et de ses ressources +intérieures</i>. S'il peut soutenir d'une manière indéfinie le <i>statu quo</i> +je crois qu'il est dans ses intérêts de s'y conformer et de ne pas se +départir de la frontière qu'il demande, et qui est nécessaire à sa +sûreté. S'il est fort, quoique non reconnu, son existence sera plus +assurée que s'il était faible et placé sous la protection de l'Europe; +et puis mille circonstances peuvent intervenir et lui offrir des chances +favorables et faire désirer aux puissances d'en finir sur cette question +d'Orient, qui est toujours un motif d'inquiétude et d'agitation. Je +crois donc que le vice-roi doit accepter le <i>statu quo</i>, si quelques +motifs intérieurs ne le lui rendent pas trop à charge, et en même temps +ne rien négliger pour arriver à une transaction avec Constantinople; +car, une fois obtenue, les gouvernements de l'Europe seront trop heureux +de la ratifier pour assurer le repos de l'avenir et réparer ainsi la +faute qu'ils ont commise de se mêler intempestivement d'une question qui +ne les regardait pas: s'ils s'en étaient abstenus, depuis longtemps il +n'en serait plus question.</p> + +<p>«Voilà, monsieur, dans mon opinion, l'état des choses et la conduite à +tenir par le vice-roi. Je le regarde comme invulnérable. Il a pris une +bonne position, et les événements ne peuvent qu'amener des chances +favorables dont il saura profiter avec son habileté accoutumée. Il faut +attendre. Si j'apprends quelque chose qu'il lui soit utile de savoir, je +m'empresserai de vous en informer. Je vous renouvelle l'assurance de ne +jamais perdre une occasion de parler en sa faveur et de plaider +constamment ses intérêts avec la même chaleur. En me conduisant ainsi, +j'agirai dans ma conviction et trouverai un véritable plaisir à lui +prouver la sincère affection avec laquelle, etc., etc.»</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 16 janvier 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Mon premier devoir, aussitôt reçue l'honorable dépêche dont il vous a +plu de me favoriser en date du 27 décembre dernier, a été d'en soumettre +une traduction exacte à Son Altesse le vice-roi, qui, ayant trouvé une +parfaite conformité d'idées avec celles que lui suggère sa position, +s'est plu à rendre hommage à l'attachement que vous lui témoignez en +disant: «M. le maréchal a fait abstraction de ce qui l'entoure pour se +placer un instant dans ma position; je lui en sais bon gré, car cela +prouve qu'il pense réellement à moi, qui suis sincèrement son ami.»</p> + +<p>«Rien ne gêne le gouvernement égyptien dans son intérieur; ses troupes +et ses employés sont presque soldés; les agents du gouvernement payés; +aucune dette arriérée à l'extérieur ou à l'intérieur, les recettes de +l'année passée faisant face à l'exercice courant, et au delà; les +recettes de cette année, plus abondantes que jamais pour l'année +prochaine. Aussi Son Altesse a-t-elle refusé les propositions d'emprunt +qui lui étaient adressées de la part des capitalistes français et de +celles de plusieurs banquiers puissants de Francfort-sur-Mein, pour ne +pas charger d'une dette son pays sans nécessité. La récolte des +céréales, déjà favorable l'année dernière, et dont les exportations +continuent, sera extrêmement plus abondante cette année-ci, et le pays +sera à son aise, quoi qu'il en soit du dehors.</p> + +<p>«Son Altesse le vice-roi s'étonne à bon droit qu'on veuille lui supposer +une ambition sans bornes et des vues sur Constantinople, tandis qu'il a +prouvé, après les affaires de Nézib et par son système de défense, +qu'il était loin d'avoir de pareilles intentions; car, s'il les avait +eues, il n'aurait pas manqué de profiter des circonstances. Cependant on +devrait facilement comprendre que celui qui a tant fait doit aspirer, +dans son âge avancé, à conserver seulement, à transmettre à ses +héritiers.</p> + +<p>«À part les conquêtes que Son Altesse a faites de ce pays insoumis à la +Porte, les services qu'il a rendus à Candie, en Morée, et ceux bien +autrement chers en Arabie pour reprendre et conserver à l'islamisme les +lieux saints, auraient mérité un témoignage éclatant du souverain envers +sa famille. En se défendant contre d'injustes attaques, ouvertes et +cachées, il s'est trouvé possesseur d'autres pays qui lui ont été +garantis sa vie durant. On le força de se défendre encore. Il pouvait +conquérir, bouleverser l'empire, et il s'en est bien gardé, parce que, +animé d'un esprit national, il a voulu épargner l'effusion du sang +précieux qu'il était intéressé à conserver pour rendre l'empire ottoman +fort et indépendant, quoiqu'il en eût menacé feu le sultan Mahmoud, +parce que, le premier de tous, il avait reconnu que l'intégrité de +l'empire était nécessaire à sa conservation.</p> + +<p>«Les déclarations des cabinets ne sont venues qu'après coup, comme leurs +forces ne se réunirent que trop tard pour s'opposer d'une manière +sérieuse à ce qu'il aurait pu entreprendre s'il avait jamais eu les +intentions qu'on lui prête. Il est impossible de ne pas croire +aujourd'hui à son union franche et loyale avec le sultan et à son désir +de l'assister dans la régénération de ses peuples.</p> + +<p>«Méhémet-Ali, ayant ce qu'il possède en hérédité (hormis Candie et sauf +les exceptions consenties à l'égard de l'Arabie dans sa note à la +Turquie, remise à M. le consul de France à la mi-décembre, et dont la +traduction est ci-jointe), sera fidèle vassal de son suzerain, qui +pourra compter sur son secours en paix comme en guerre; mais, si on veut +l'humilier et le punir de sa modération et de ses bonnes intentions, +l'état souffrant de la Turquie sera prolongé malgré lui; il attendra et +se maintiendra. La pensée d'attaquer ne trouve pas plus de place +aujourd'hui que dans les époques les plus favorables; il se défendra, +et, pour faire tout ce qui dépend de lui pour éviter la guerre et la +rendre moins longue si on l'y forçait absolument, il vient d'ordonner +que la ville d'Alexandrie fournira deux régiments de milice pour sa +défense avec les soldats de la marine. Toutes les troupes régulières +disponibles en Égypte, infanterie, cavalerie et artillerie, ainsi que +les troupes irrégulières et les cavaliers bédouins, sont réunis dans la +Basse-Égypte pour former un camp de quarante à cinquante mille hommes, +qui, en quelques heures, pourront se porter sur les points de la côte +menacés.</p> + +<p>«Les compagnies d'ouvriers de l'arsenal d'ici, de celui du Caire, des +différentes fabriques de l'Égypte, formeront un contingent de quelque +importance d'hommes robustes, dévoués et disciplinés.</p> + +<p>«Il est prescrit à Son Altesse Ibrahim-Pacha de se tenir constamment sur +le même système de défense.</p> + +<p>«Ces mesures ont été prises en conséquence de quelques rumeurs répandues +ici par des correspondants du dehors qu'une puissance maritime se +chargeait seule, et à défaut du concours des autres, d'employer des +mesures pour faire agréer des propositions inacceptables au vice-roi.</p> + +<p>«Il serait temps que ceux qui s'intéressent de coeur à la sûreté, à +l'intégrité et à la force de l'empire ottoman reconnussent enfin qu'on +peut amender une faute commise en agissant franchement: qu'agir contre +Méhémet-Ali n'aura d'autre effet, si l'on y parvient, que de rendre +toujours plus faible l'empire ottoman que l'on veut relever, parce qu'on +détruira ses meilleurs matériaux et on le laissera à la merci des +étrangers, surtout du plus puissant voisin; il serait temps qu'ils +reconnussent qu'ils travaillent précisément en opposition de principes +par eux-mêmes établis; qu'ils se persuadent que ce que l'on parviendrait +à arracher à Méhémet-Ali ne pourra jamais donner de la force au sultan, +tandis qu'en confirmant au premier ce qu'il possède, moyennant +l'hérédité, on est sûr d'avoir, par l'organisation de ce qui existe, une +bonne organisation de l'autre moitié de l'empire. Il pourra alors se +suffire à lui-même sans secours de protecteurs, et devenir en peu +d'années cette nation forte, intermédiaire, qui sera la sauvegarde de +l'Europe.</p> + +<p>«Méhémet-Ali a fait toutes les concessions compatibles avec sa position +pour obtenir l'hérédité; il ne lui reste plus qu'à déplorer de voir ses +bonnes intentions travesties ou sans croyance, et à se défendre s'il +était attaqué; sa longue carrière militaire lui en fait une loi, et, +s'il était écrit qu'il dût succomber, ce sera du moins au champ +d'honneur, après avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour régénérer +sa nation.</p> + +<p>«Daignez, monsieur le maréchal, agréer, etc.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.</span></p><br> + +<h4>NOTE REMISE DE LA PART DE MÉHÉMET-ALI<br> AU CONSEIL DE FRANCE ET INCLUSE +DANS LA PRÉCÉDENTE LETTRE.</h4> + +<p>«Méhémet-Ali ne peut jamais consentir à abandonner les pays qu'il +possède. On ne pourra les lui arracher que par la force, et il est +fermement résolu à user de tous les moyens qu'il a et qu'il aura à sa +disposition pour se les conserver si l'on vient l'attaquer. Il préfère, +s'il doit succomber, sacrifier toute sa famille et les siens plutôt que +de leur laisser un héritage, bien et dûment acquis, mutilé par une +lâcheté. Ce n'est pas un général qui peut capituler et se vendre après +une honorable résistance, c'est un homme qui a travaillé toute sa vie +pour l'avenir, et ne peut s'en dessaisir coûte que coûte.»</p> +<br> + +<p>Je répondis en peu de mots à cette lettre.</p><br> + +<p class="rig">«Vienne, le 30 janvier 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 16 janvier, et je me flatte de vous dire tout le plaisir +qu'elle m'a causé. Le vice-roi a pris une attitude digne de lui, digne +de ses antécédents, et dont le résultat, j'en ai la persuasion intime, +sera favorable à ses intérêts. J'ai éprouvé une véritable jouissance à +le voir répondre si complétement à l'idée que je me suis formée de son +habileté et de son caractère. Chaque jour on reconnaîtra davantage la +solidité de la base sur laquelle il s'est placé, et, pour mon compte, +je n'ai pas manqué de proclamer hautement mes convictions à cet égard. +Je regarde aussi comme certain que, malgré toutes les nouvelles dont +sont remplis les journaux, les négociations de Londres n'amèneront aucun +résultat qui lui soit contraire, et déjà divers indices prouvent +l'impossibilité de s'entendre. J'applaudis cependant beaucoup aux +mesures de prévoyance dont on s'occupe en Égypte et dont vous voulez +bien m'entretenir. Le temps récompensera de si nobles efforts, et +j'aurai bientôt, j'espère, à féliciter le vice-roi de ses succès. Il +faut seulement de la patience. Je suis avec une constante préoccupation +tout ce qui se passe chez vous et concerne Méhémet-Ali, et je ne perds +jamais l'occasion de chercher à lui être utile quand elle se présente. +Je vous demande, de votre côté, monsieur, de me tenir exactement au +courant de ce qui se passe en Égypte; vous me devez cette complaisance, +en raison de l'amitié que je porte au vice-roi.</p> + +<p>«Agréez, etc., etc.»</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 16 avril 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du +11 février, laquelle a beaucoup satisfait Son Altesse le vice-roi, mon +maître, vous me demandiez de vous tenir toujours au courant de ce qui se +passe chez nous. Dans le désir de pouvoir annoncer quelque chose de +nouveau, j'ai retardé ma réponse jusqu'à ce jour; différer davantage, ce +serait manquer aux égards qui vous sont dus, monsieur le maréchal, et +cependant, comme rien n'est survenu, il ne me reste rien, presque rien à +ajouter à la lettre écrite le 16 janvier dernier.</p> + +<p>«Son Altesse le vice-roi continue dans son système de modération et +attend qu'on lui rende justice; s'il continue ses armements, c'est +uniquement dans les vues d'une défense légitime. Son Altesse +Ibrahim-Pacha ne fera pas le moindre mouvement sans un ordre du +vice-roi, et cet ordre ne serait donné qu'en cas qu'on fût attaqué. Vous +avez eu, monsieur le maréchal, des entretiens très-fréquents et assez +intimes avec Son Altesse le vice-roi pour avoir pu connaître sa manière +de penser et sa loyauté; on affecte aujourd'hui de ne pas croire à ses +promesses, lorsqu'il donne au jour le jour une preuve convaincante d'y +être religieusement fidèle. Il attend, et sa demande malgré les +événements et les circonstances n'a jamais changé, l'hérédité pour sa +famille de ce qu'il possède et qu'on n'a pu lui ravir. Il proteste de +son obéissance, de son attachement à son souverain, au service duquel il +veut se dévouer pour relever sa nation avilie. Son grand tort n'est que +de penser que les étrangers seront toujours étrangers en Turquie, que +son organisation définitive ne peut s'obtenir que pas à pas, en +procédant du connu à l'inconnu, en employant les musulmans déjà +instruits à former ceux qui ne le sont pas, pour inspirer ensuite de +l'émulation aux uns et aux autres. Voilà son tort; il est grave, parce +qu'il contrarie les projets d'une puissance voisine; mais aussi tout le +monde ne peut pas avoir un seul et même intérêt; si celui du vice-roi +est conforme à la majorité, pourquoi l'éliminer?</p> + +<p>«Soyez bien convaincu, monsieur le maréchal, que Son Altesse le vice-roi +respectera toujours son souverain et n'ambitionne que de lui être utile, +qu'il n'a aucune difficulté à reconnaître les grandes puissances, ou +telle qui serait plus particulièrement indiquée, comme garant de ses +obligations.</p> + +<p>«Il suffit qu'on satisfasse à sa juste demande et qu'on se conduise à +son égard avec bonne foi. Je l'ai dit et je dois le répéter, Méhémet-Ali +ne commencera jamais les hostilités; mais il ne reculera pas devant la +guerre, de quelque part qu'elle vienne, et alors..... Dieu seul sait ce +qui pourra arriver.</p> + +<p>«J'ai à vous annoncer que l'enthousiasme gagne insensiblement la +population au Caire. Les cheiks de la mosquée El-Ahzar ont voulu être +eux-mêmes à la tête des milices qui se forment avec une grande rapidité; +les officiers égyptiens et étrangers s'étonnent du progrès que font +journellement ces milices dans le maniement des armes.</p> + +<p>«Agréez, monsieur le maréchal, etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br> + +<p>Je répondis la lettre suivante:</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'attendais de vos nouvelles avec impatience, mais n'étais nullement +étonné de n'en pas recevoir, vu le <i>statu quo</i> qui subsiste partout. +J'admire sincèrement les fortes résolutions que le vice-roi a adoptées, +l'attitude qu'il a prise, et je crois fermement que cette marche le +mènera au résultat que ses justes droits lui font ambitionner. Je devine +cependant les embarras financiers qu'il peut éprouver; mais la force de +son caractère suffit pour les vaincre, et l'Égypte, d'ailleurs, est +certainement le pays du monde où l'on peut pendant plus longtemps faire +de grandes choses avec peu d'argent. Cette crise aura un terme; +l'opinion de l'Europe grandit chaque jour en faveur du vice-roi, et il +n'est pas aujourd'hui un bon esprit qui ne comprenne combien a été +intempestive une intervention où personne n'était d'accord ni sur le +but ni sur les moyens, et dont l'exécution offrait des questions +insolubles et des difficultés insurmontables. Les auteurs de cette +intervention ne se sont pas doutés qu'elle serait, comme il est arrivé, +plus à la charge de ceux qu'ils voulaient servir qu'à celui qu'ils +voulaient combattre, et qu'elle tendrait à affaiblir encore un empire +déjà si faible qu'ils voulaient ressusciter. Je pense donc que +Méhémet-Ali doit persévérer dans le système qu'il suit, mais redoubler +ses efforts pour arriver à traiter et à s'arranger directement avec la +Porte. Le jour où il y sera parvenu, les gouvernements de l'Europe se +trouveront soulagés d'un grand poids; et, joyeux d'un événement qui +assurera la paix, ils s'empresseront de garantir ce qui aura été fait +pour accroître les gages de la sécurité et du repos de l'avenir. Je +crois donc que le vice-roi ne doit négliger aucun moyen pour arriver à +ce résultat. Les Turcs éclairés de Constantinople doivent reconnaître +qu'il n'y a aucun bénéfice et aucune sécurité pour l'empire turc à +laisser au hasard de l'avenir et de la complication des intérêts de +plusieurs son sort et sa destinée; les exaltés religieux doivent être +mécontents de la politique suivie jusqu'à ce jour; ainsi le pacha doit +avoir des appuis et des auxiliaires dans sa nation, dent le nombre devra +augmenter chaque jour et ajouter l'influence de l'opinion à celle que +lui donnent déjà sa politique habile et les moyens dont il dispose. Le +triomphe de Méhémet-Ali et la consolidation de l'édifice politique qu'il +a créé correspondent aux calculs et aux prévisions de mon esprit et +satisferont aux sentiments que je lui porte.</p> + +<p>«Adieu, monsieur, etc., etc.»</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 16 juin 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«J'avais eu l'avantage de vous écrire en date du 16 avril, et la récente +lettre dont vous m'avez favorisé le 12 mai porte tous les caractères +d'une réponse à ma susdite. M'étant parvenue après que Son Altesse le +vice-roi s'était mis en voyage pour le Caire, j'ai rempli mes devoirs +par l'envoi d'une exacte traduction; mais j'ai dû, en même temps, +attendre un nouveau courrier avant que de prendre la plume pour la +correspondance que vous avez daigné autoriser; l'absence de Son Altesse +et le manque de nouvelles de quelque intérêt m'y obligeaient.</p> + +<p>«Je suis heureux, monsieur le maréchal, de pouvoir vous annoncer que, +par suite de la récente destitution de Khosrew-Pacha, la principale +pierre d'achoppement étant levée, Son Altesse le vice-roi, suivant les +impulsions plus d'une fois manifestées et toujours méconnues, a saisi la +circonstance de la naissance d'une princesse, fille du sultan, pour +donner à son suzerain un témoignage public et officiel de son respect et +de son dévouement. En conséquence, aujourd'hui même, par bateau à vapeur +exprès, Son Excellence Samy-Bey, général et premier aide de camp de Son +Altesse le vice-roi, est parti pour Constantinople, porteur d'une lettre +de félicitations analogue à la circonstance, et spécialement chargé +d'exprimer à Sa Hautesse les assurances de toute sa soumission comme +fidèle vassal, ainsi que de son désir de coopérer au bien de l'empire +par tous les moyens à sa disposition. Son Excellence Samy-Bey a +l'autorisation d'appuyer, par des témoignages de fait, les assurances +dont il est porteur, parce que, dans la position actuelle des choses, +ces preuves feront foi entière des sentiments obséquieux de Méhémet-Ali, +et ne peuvent être attribués ni à la faiblesse ni à la contrainte.</p> + +<p>Le vice-roi doit espérer que sa noble conduite ne sera pas méconnue et +qu'elle portera ses fruits.</p> + +<p>«Veuillez agréer, monsieur le maréchal, etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br> + +<p>Voici ma réponse:</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Je n'ai pas eu l'honneur de répondre à votre dernière lettre et de vous +écrire par le dernier paquebot, parce que je n'avais à vous mander rien +d'intéressant. J'attendais avec une confiance extrême le succès de la +mission de Samy-Bey à Constantinople pour faire mon compliment bien +sincère au vice-roi; car je m'identifie de coeur avec lui, et désire +ardemment de voir terminer cette pénible affaire qui compromet le repos +de l'Europe et du monde; mais je vois le temps s'écouler sans amener le +résultat que j'attendais, et en même temps les révoltes de Syrie, qui +retentissent beaucoup et dont on exagère peut-être l'importance, donnent +du crédit aux ennemis de Méhémet-Ali, leur fournissent des arguments et +raniment leurs espérances.</p> + +<p>«Tout semblait devoir marcher rapidement à une solution favorable, quand +les bruits des insurrections du Liban ont tout suspendu et rendu tout +incertain. Pour ma part, j'en ai éprouvé un véritable chagrin, et je +suis persuadé encore que le vice-roi, par sa vigueur et sa résolution, +d'un côté, et la modération qu'il apportera ensuite, trouvera le moyen +de tout terminer dans ces parages. S'il obtient ce résultat promptement, +il avancera beaucoup la solution de la question principale. Dans tous +les cas, je suis convaincu que le vice-roi ne manquera pas à sa destinée +et sera à la hauteur des événements qui peuvent survenir.</p> + +<p>«Je rencontre souvent M. le consul de Danemark à Alexandrie, qui +s'occupe avec zèle des intérêts de l'Égypte et me semble très-dévoué au +vice-roi. Je trouve du plaisir à causer avec quelqu'un dont les opinions +sont aussi en harmonie avec les miennes. Il voulait partir pour +Alexandrie; je l'ai engagé à rester encore, parce que je crois sa +présence utile aux intérêts du pacha.</p> + +<p>«Veuillez agréer, monsieur, etc., etc.»</p><br> + +<p>Boghos-Bey me répondit:</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 16 juillet 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Les journaux et les salons de l'Europe ont sans doute fait retentir aux +oreilles des personnes marquantes que des troubles existaient en Syrie, +à la montagne du Liban; car il importait à ceux qui voulaient arracher +cette province à sa domination actuelle de faire exécuter un mouvement +qui pût donner crédit à leurs présages diplomatiques et les établir sur +le trépied de prophètes.</p> + +<p>«Le mouvement a eu lieu, en effet; mais, comme il devait essentiellement +tenir de l'essence de sa création étrangère, il ne put jamais prendre +naissance dans le pays; il n'a eu aucune base fixe, aucun but avoué, +aucun chef de marque. De pauvres montagnards ont été trompés; leurs yeux +n'ont pu se dessiller qu'au moment où le gouvernement égyptien s'est vu +dans la nécessité de prouver que, s'il leur avait accordé du temps pour +se reconnaître, c'était l'effet de la magnanimité de notre vice-roi (qui +veut le repentir du coupable plutôt que sa destruction) et non de la +faiblesse.</p> + +<p>«Sans faire le moindre déplacement dans les cantonnements des troupes en +Syrie, et en écrivant à son fils Ibrahim-Pacha qu'il en faisait son +affaire, Méhémet-Ali a réuni à Beyrouth, Saïda et Balbeck un nombre plus +que suffisant de troupes pour réduire les insurgés, quand même ils +auraient opposé une opiniâtre résistance. Son Altesse Abbas-Pacha fut +envoyé d'Égypte pour commander en chef les opérations.</p> + +<p>«Vous comprendrez, monsieur le maréchal, que, ces dispositions achevées, +tout devait se terminer sans autre délai. On signifia aux chefs +insurgés, gens de nulle valeur, de mettre bas les armes; ils firent +sentir qu'ils se rendraient si on leur assurait des avantages +personnels. Une pareille proposition faisait sentir que le mouvement +insurrectionnel demeurait toujours factice et n'avait point de racine +dans la population; mais il aurait été honteux de l'accepter, et, après +avoir signifié le refus, on en vint aux armes.</p> + +<p>«Cette démonstration fit évanouir tous les projets conçus sur l'opinion +d'une faiblesse qui n'existait que dans des cerveaux malades; on +s'empressa de livrer les armes et d'implorer le pardon.</p> + +<p>«Je renouvelle, monsieur le maréchal, etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 27 août 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur de recevoir et de soumettre à Son Altesse le vice-roi +la lettre que vous avez bien voulu m'adresser le 25 juillet dernier. Son +Altesse, qui apprécie en tout temps vos bons conseils, a remarqué avec +plaisir une coïncidence nouvelle dans les idées; les troubles de la +Syrie ont été apaisés par la vigueur de sa résolution, accompagnée et +suivie de sa modération. Aussitôt que les Maronites ont quitté la partie +et remis leurs armes, la montagne du Liban a été évacuée par les +troupes, afin de prévenir les excès auxquels leur présence aurait pu +donner lieu; les chefs mêmes des révoltés ont obtenu la vie sauve et ont +été expédiés au Sennaar.</p> + +<p>«Il a été fort malheureux que les cabinets de l'Europe, très-mal +renseignés depuis quelque temps par leurs agents officiels, aient pu +croire que de pareils troubles, dans une province comme la Syrie, +pussent se changer en insurrection générale. Aucun motif de plaintes +sérieux n'avait été donné, et ceux qui ont forgé des griefs pour remuer +les masses ne sont parvenus à séduire qu'un petit nombre; les faits +l'ont prouvé à l'évidence. Ces troubles mêmes auraient été plus tôt +étouffés si Son Altesse le vice-roi n'avait pas ordonné à Son Altesse +Ibrahim-Pacha de ne point s'en inquiéter, qu'il en ferait son affaire.</p> + +<p>«Cela est d'autant plus malheureux, qu'il a pu faire prendre avec une +précipitation que rien ne saurait justifier, et presque <i>ab irato</i>, une +décision à Londres, criante d'injustice contre Son Altesse le vice-roi, +et tellement criante, qu'elle a été repoussée à Constantinople même +parmi les ennemis de Méhémet-Ali; mais les personnes dirigeantes n'ont +d'autre planche de salut que l'importance que leur donnent la question +actuelle et l'appui de l'étranger.</p> + +<p>«Rifaat-Bey, commissaire de la Porte, a notifié cette décision à +Méhémet-Ali, le 16 août. Son Altesse lui a exprimé combien il était +peiné de voir que le sultan, qui lui avait fait concevoir, depuis son +avènement au trône, les meilleures espérances d'un arrangement direct +plus ou moins éloigné, et toujours basé sur le dévouement de Méhémet-Ali +à sa personne et au bien de sa nation, voulût s'appuyer sur une décision +prise à l'étranger sur des pièces fausses ou erronées; qu'elle croyait, +d'après cette tournure des affaires, devoir s'en remettre à la médiation +de la France, mieux instruite et plus désintéressée dans la question; +qu'elle n'attaquerait pas en attendant, ne voulant point se prévaloir +des circonstances, mais qu'elle se tiendrait en mesure de repousser la +force par la force.</p> + +<p>«Les quatre consuls généraux ont ensuite adressé à Son Altesse leurs +réflexions sur la nécessité de se soumettre à la décision émanée; et, +comme le vice-roi en a témoigné le désir, ces réflexions furent remises +par écrit, escortées d'une lettre d'accompagnement. Hier 26, Rifaat-Bey, +avec les quatre consuls généraux qui seuls ont empêché son retour à +Constantinople, depuis la réponse qui lui a été donnée, s'est présenté +de nouveau à Son Altesse le vice-roi, espérant sans doute que son +opinion se serait modifiée depuis l'arrivée de la presque totalité de +l'escadre anglaise sur notre rade, avec l'amiral Stafford et deux +frégates autrichiennes. Son Altesse se contenta de lui dire «Dieu seul +prend et distribue les empires.» Le consul anglais voulant répliquer, le +vice-roi dit alors: «Tout est inutile, car je n'ai rien d'autre à +ajouter.»</p> + +<p>«Notre côte est garnie de batteries, pour empêcher un coup de main. Il y +a assez de troupes pour repousser un débarquement; d'autres sont en +marche et arriveront demain probablement. Les vaisseaux sont embossés +sur deux lignes, dans le port, près des passages, et quatre d'entre eux +défendront spécialement l'arsenal et le bassin où l'on a placé les +autres navires moindres, préparés pour être coulés bas dans le cas +d'urgence. La grande passe du port a été fermée avec des caissons +remplis de lest; de sorte que les seuls bâtiments avec très-peu de +tirant d'eau pourront entrer dans le port vieux.</p> + +<p>«Les provenances du dehors sont, par les pilotes, conduites dans le port +neuf, où les navires marchands débarqueront; ils ne passeront dans le +port vieux qu'après s'être assurés par la visite qu'ils sont vides, +prêts à charger, et n'ayant pas de matières inflammables.</p> + +<p>«Je ne finirais pas si je vous détaillais toutes les mesures qui ont été +prises, ou qui se prennent par précaution.</p> + +<p>«La Syrie est complétement tranquille. Les propositions que le +commandant Napier a faites à Son Excellence Abbas-Pacha, le 14 août +(deux jours avant la notification de la décision de Londres à +Méhémet-Ali), ont été repoussées; il en a été de même des ouvertures +faites à Hassan-Pacha, général de division des troupes de +Constantinople.</p> + +<p>«L'émir Bechir a assuré le vice-roi de toute sa fidélité et du désir de +la Montagne, qui ne veut ni étrangers ni insurrection.</p> + +<p>«Des corps de troupes nombreux gardent toutes les côtes de la Syrie, et +les vaisseaux anglais ne pourront, en dernière hypothèse, jamais +commander au delà de la portée de leurs canons.</p> + +<p>«Son Altesse Méhémet-Ali a bon espoir que l'on saura enfin la vérité en +Europe, et qu'on reconnaîtra combien l'on a été trompé sur la portée de +la prétendue révolte de la Syrie. Que si on s'est fourvoyé une seconde +fois, le 15 juillet, à Londres, comme on s'est fourvoyé à Constantinople +en réclamant la demande d'intervention, il y aura toujours moyen (à +moins qu'on ait des raisons pour soulever une guerre générale) de +conseiller au sultan d'user de sa munificence, et, en faisant un acte de +souverain favorable à Méhémet-Ali, rendre à la Turquie sa force et à +l'Europe le repos.</p> + +<p>«Je suis, etc., etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p>Ma réponse était conçue en ces termes:</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Mon retour tardif à Vienne m'a empêché de répondre par le paquebot +dernier à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 28 +août, et en même temps de vous entretenir de la mesure insensée prise à +Constantinople contre le vice-roi. Vous imaginez sans peine la sensation +que j'en ai ressentie; mais ce que je regrette de ne vous avoir pas dit +plus tôt, c'est que cet acte, qui a eu une désapprobation universelle, a +mécontenté de la manière la plus vive le prince de Metternich, et que +l'internonce autrichien, qui y a concouru, a été l'objet de son blâme le +plus sévère. Cet événement, jugé partout en Europe de la même manière, +accélérera je l'espère la fin d'une crise dont tout le monde souffre, et +servira probablement les intérêts du vice-roi, au lieu de leur être +contraire. L'attitude qu'il a prise et qu'il conserve, les concessions +qu'il a faites en dernier lieu, et qui paraissent suffisantes à tout ce +qui n'est pas aveuglé par la passion, sont des motifs de croire que tout +s'arrangera bientôt. C'est un voeu que je forme ardemment; personne ne +s'en réjouit davantage, comme personne plus que moi n'admire plus +sincèrement la dignité et la raison qui ont constamment présidé aux +résolutions du vice-roi.</p> + +<p>«Veuillez, etc., etc.»</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 16 septembre 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous adresser ma dernière lettre sous date du 27 +août dernier; et, sans en attendre la réponse, je suis l'engagement pris +avec vous, monsieur le maréchal, de vous tenir au courant de ce qui se +passe dans nos contrées.</p> + +<p>«Son Altesse le vice-roi a fait appeler les quatre consuls généraux, +quelques jours avant l'expiration du dernier terme, et leur a déclaré +qu'il acceptait la disposition du traité de Londres quant à l'hérédité +de l'Égypte, etc.; mais que son intention était, en fidèle vassal, de +représenter à son souverain ses services passés, et d'obtenir de lui et +de l'équité de ses augustes alliés une plus large part en ce qui +concerne la Syrie. Sa dépêche fut envoyée à Constantinople, d'où elle +aura été communiquée aux principales cours d'Europe.</p> + +<p>«Lorsque le terme expira effectivement, Son Altesse le vice-roi étant +indisposée, elle délégua Son Excellence Samy-Bey pour recevoir les +commissaires de la Porte et MM. les consuls généraux. Cette séance +ratifia officiellement ce qui avait déjà été dit et proposé dans la +première.</p> + +<p>«Rifaat-Bey partit alors pour Constantinople. Par cette conduite, Son +Altesse, qui est bien décidée à résister à l'injustice et à ne céder +qu'aux armes ce qu'il doit à ses armes, a voulu prouver qu'il aime à +tenir de son souverain cette faveur et ne veut nullement empiéter sur +ses droits; mais, d'un autre côté, si la politique passionnée des +étrangers ne reconnaissait pas qu'il ouvre une dernière porte pour la +pacification de l'Orient, qu'il ne peut aller plus loin; si on avait des +arrière-pensées contre l'existence de l'empire et qu'on voulût sa +destruction en commençant par lui tirer le peu de sang qui reste dans +ses veines, alors, dis-je, le devoir de Son Altesse se trouvera tracé.</p> + +<p>«Méhémet-Ali, obligé, forcé de lutter, soit pour son existence, soit +pour sauver l'empire, n'aurait plus de ménagement à garder. Il sait bien +qu'en dépit de tous les efforts rien de sérieux ne peut être tenté +contre lui qu'au printemps prochain; et, à moins que tout sentiment de +justice, à moins qu'il y ait dans tous les cabinets, chez toutes les +nations intéressées à la tranquillité de l'Orient, un éblouissement dont +on ne saurait se rendre compte, il ne sera pas seul dans la lutte. +L'histoire n'aura pas à dire que toutes les nations policées se sont +coalisées pour étouffer la civilisation renaissant en Orient par +l'Égypte, qui avait été son premier berceau.</p> + +<p>«J'ai dit étouffer la civilisation renaissante, parce qu'il est +inévitable que les pachas de la Porte se borneraient à des +démonstrations, comme l'on fait à Constantinople, et que Méhémet-Ali et +sa dynastie peuvent seuls donner le complément aux institutions solides +implantées sur ce sol.</p> + +<p>«Je déplore toujours que le cabinet autrichien, ami réellement de la +Turquie, se soit laissé entraîner par je ne sais quelle illusion ou +quelle nécessité. On s'accorde à dire que Son Altesse le prince de +Metternich avait énoncé une opinion contraire: en effet, le plus habile +diplomate de notre siècle devait mieux apprécier les choses qu'il ne l'a +fait.</p> + +<p>«La sollicitude, ou, pour mieux dire, la passion que les agents anglais +déploient en cette circonstance, prouve qu'il y a un but à eux +particulier. M. le colonel Hodges cherche à donner de la gravité aux +moindres événements pour forcer la patience du vice-roi à se lasser; +mais Son Altesse n'est pas seulement un guerrier heureux, on doit le +voir. Je prends la liberté de vous adresser, monsieur le maréchal, les +pièces relatives à une dernière affaire dont les journaux s'empareront +sans doute. Il est juste que vous sachiez qu'une barque du pays, ou tout +autre transport par eau ou par terre, qui voudra abusivement arborer +pavillon anglais pour faire des actes illicites, pourra le faire en +toute sécurité, sauf, dans le cas contraire, à entendre signifier que le +pavillon anglais est insulté pour être obligé de se rendre à la Douane; +je dis signifier, car aucun raisonnement n'est plus admis.</p> + +<p>«Est-ce que les quatre puissances alliées ont jamais entendu faire les +affaires particulières de l'une d'elles, tout en annonçant vouloir +pacifier l'Orient? Cela n'est pas croyable; mais il n'est pas moins +vrai, par le fait, qu'une d'elles agit activement et seule.</p> + +<p>«Daignez agréer, monsieur le maréchal, etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 6 novembre 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Le prix que Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, attache à +votre bienveillante amitié et à vos conseils lui a fait recevoir avec +beaucoup de satisfaction la lettre dont vous m'avez honoré, monsieur le +maréchal, en date du 3 octobre. Son Altesse m'a chargé de vous en +présenter ses remercîments et de vous répéter qu'elle désire beaucoup +que vous puissiez, dans vos moments de loisir, donner suite à votre +correspondance.</p> + +<p>«Des nouvelles peu favorables concernant la Syrie doivent être en ce +moment répandues dans le public. Vous m'avez imposé le devoir, monsieur +le maréchal, de vous tenir au courant des événements; je le remplirai +fidèlement.</p> + +<p>«Vous ne devez pas ignorer les dissidences qui se sont manifestées +depuis des siècles entre les chefs et les sectes du Liban. Ces +dissidences, dont le germe n'a pu être entièrement détruit par le court +espace de temps écoulé depuis que la Syrie entière se trouvait sous la +domination de l'Égypte, ont été exploitées, je ne vous dirai pas au +profit de qui, mais au détriment de la tranquillité locale.</p> + +<p>«L'émeute venait d'y être comprimée, et Son Altesse traitait avec +humanité et avec clémence les chefs des troubles; j'en donnai avis au +corps consulaire le 15 juillet, et le même jour on signait à Londres une +convention qui déclarait Méhémet-Ali incapable de gouverner la Syrie.</p> + +<p>«Vers les premiers jours d'août parurent les vaisseaux anglais devant +Beyrouth; le 14, devant Alexandrie. Je ne vous détaillerai point ce qui +a été dit ou fait, car cela est déjà du domaine public; mais ce qu'il +m'importe de vous faire bien remarquer, monsieur le maréchal, c'est +qu'il y avait à défendre une côte syrienne de cent vingt-cinq lieues de +longueur, dépourvue d'ouvrages propres à résister aux batteries de +plusieurs vaisseaux (et on en a employé dix, sans compter les frégates, +corvettes, et six à huit bateaux à vapeur de grande force); il était +donc impossible de résister sur la plage à toute démonstration sérieuse +sans exposer des soldats en pure perte, comme il était impossible de +refouler les troupes débarquées, qui se tenaient sous la protection des +batteries des vaisseaux. Successivement donc il a fallu abandonner +plusieurs points de la côte, et alors les montagnards, en dissidence +avec l'émir Bechir, ont pu recevoir des armes et de l'argent, ce qu'ils +ne refusent jamais pour se rendre forts et indépendants chez eux. Son +Altesse Ibrahim-Pacha, voulant ramener ceux-ci par la douceur, leur fit +demander le motif de leur mécontentement. Ils répondirent qu'ils +n'avaient pas de griefs contre le gouvernement égyptien, mais qu'ils +étaient vexés et pillés par l'émir Bechir, que ce gouvernement +soutenait; alors Son Altesse Ibrahim-Pacha fit publier par toute la +montagne que dorénavant l'émir Bechir n'avait plus à recevoir aucun +impôt. Ce dernier, voyant que les partis qui lui étaient contraires +étaient armés par les Anglais, et que son influence avait reçu un échec +de la part du gouvernement égyptien, jugea que sa position n'était plus +tenable, se rendit au camp des Anglais et fit sa soumission avec cent +vingt personnes de sa suite. Ils ont tous été embarqués pour Malte.</p> + +<p>«Un nouvel émir Bechir, hostile au gouvernement égyptien, a été nommé, +et toute la montagne se trouve dans l'anarchie la plus complète. Son +Altesse Ibrahim-Pacha a dû juger convenable de ne pas laisser ses +troupes dans un lieu où elles n'auraient pu être d'aucune utilité; une +retraite fut opérée derrière le Liban, se rapprochant des plaines, et +dans celle-ci, comme dans les mouvements antérieurs, par l'effet de la +séduction comme par celui des traînards, on compte de cinq à six mille +hommes qui se trouvent passés à l'ennemi, et avec eux un drapeau de +régiment.</p> + +<p>«Les montagnards ne sont guère disposés à quitter leurs positions pour +se battre les uns contre les autres; ils se bornent à intercepter les +communications et à piller tout ce qu'ils trouvent, amis ou ennemis. Nos +courriers ne peuvent passer sans escortes considérables.</p> + +<p>«Je doute que les Anglais puissent être satisfaits de leur oeuvre, et +surtout que le sultan puisse jamais reprendre la domination de la +montagne par ses propres moyens, à moins qu'il ne se contente d'une +illusion. Voilà comme on rétablit l'intégrité de l'empire ottoman.</p> + +<p>«Son Altesse Ibrahim-Pacha, ayant avec lui Son Excellence Soliman-Pacha +et vingt-cinq mille hommes de troupes, devait en recevoir quinze mille +de l'armée du Taurus, qui a ordre de ne pas quitter ses cantonnements; +il se trouvera donc avec un effectif de quarante mille hommes. On va +envoyer du Caire, à sa rencontre, six régiments, tant cavalerie +qu'infanterie, pour faire diversion et rouvrir les communications; ils +sont sous les ordres de Leurs Excellences Achmet-Pacha et Ibrahim-Pacha +jeune, tous deux neveux du vice-roi, lesquels étaient employés à la +guerre d'Arabie; avec eux, un corps nombreux de Bédouins pour +avant-garde et flanqueurs.</p> + +<p>«Il reste à voir à présent si les troupes débarquées en Syrie, quoique +ayant des officiers anglais à leur tête, voudront bien en venir à une +affaire, car on ne peut pas dire qu'il y ait eu d'engagement jusqu'à +présent. Si on a jeté l'anarchie dans le Liban, on n'a pas conquis la +Syrie pour cela, et les nouvelles que l'on envoie de Syrie à +Constantinople, d'où elles se répandent dans les journaux européens, +quoique forgées pour donner du contentement au sultan et de l'impulsion +aux sujets de la Porte, ne sont pas moins accompagnées de +très-puissantes demandes d'argent et de troupes. Son Altesse le +vice-roi, toujours avec son sang-froid ordinaire, n'envisage pas encore +comme arrivé le moment d'employer des moyens extraordinaires. Elle est +fort persuadée qu'on éclairera le sultan, et ne veut se prêter à rien +qui puisse troubler son empire ou faire chanceler son intégrité.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous réitérer, etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 6 novembre 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«Honoré par la bonté de Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, qui +me permet d'assister quelquefois à ses conseils et d'y exprimer +librement mon opinion, je prends la liberté, monsieur le maréchal, de +vous adresser cette lettre particulière, où je viens réclamer le +concours de vos lumières pour agir et parler en temps et lieu dans les +vrais intérêts de celui que vous appelez votre ami et que je révère +comme mon maître et bienfaiteur, de celui auquel j'ai voué toute mon +existence, comme un faible acquit de toutes les obligations que sa +confiance m'impose.</p> + +<p>«Vous avez parcouru l'Orient, monsieur le maréchal, et avez pu juger de +ce qui existe, de ce qui peut former l'intégrité de l'empire ottoman; +vous avez connaissance pleine et entière des débats qui ont eu lieu dans +la question actuelle, et des sentiments élevés de Son Altesse le +vice-roi; vous avez dans votre dernière lettre approuvé la dignité et +la raison qui ont présidé aux résolutions prises dans des circonstances +difficiles. Vous n'ignorez pas que Son Altesse aurait désiré en appeler +à la médiation de toutes les puissances qui doivent chercher le maintien +de la paix, et que la France seule, étant exclue de la convention du 15 +juillet, se trouvait nécessairement la seule des hautes puissances à qui +la médiation fût échue, et avec d'autant plus de raison, qu'elle avait +toujours donné des conseils pacifiques, malgré son abstention de +concourir aux mesures proposées et ensuite adoptées contre l'Égypte.</p> + +<p>«Néanmoins, ayant toujours considéré la mission Brunow sous un point de +vue où la question égyptienne n'était que secondaire, j'ai dû concevoir +l'espérance que d'autres cabinets ne seraient pas aussi hostiles à +Méhémet-Ali que celui de Londres, quoique possiblement poussés par des +rapports haineux. La haute sagesse de Son Altesse le prince de +Metternich m'a toujours fait croire qu'elle n'a pas accédé de plein gré +à ladite convention, et qu'elle profiterait des nouvelles circonstances +pour rétablir l'équilibre que d'autres circonstances l'avaient forcé +d'abandonner.</p> + +<p>«En cela la conduite de Méhémet-Ali servira admirablement ceux qui +chercheront à lui faire rendre justice. La Prusse, selon toutes les +apparences, suivra les impulsions du chef de la diplomatie européenne +et marchera avec l'Autriche. La France, quoi qu'on en dise et qu'on +imprime, vu l'état des partis qu'elle a dans son sein et les progrès de +son industrie, n'entrerait dans une guerre que forcée par <i>une nécessité +absolue et pour son compte</i>. Ainsi je compte déjà trois cabinets sur +cinq enclins à la paix.</p> + +<p>«Restent les deux antagonistes, aujourd'hui alliés, entre lesquels les +autres auront de la peine à maintenir la balance. La Russie, par sa +force et son voisinage, exercera toujours une grande influence sur +l'empire ottoman. Cette influence lui est aujourd'hui disputée et +presque enlevée par l'Angleterre, qui, étant trop éloignée, cherche à +prendre des <i>positions rapprochées</i>, aux dépens du sultan qu'elle entend +protéger et au détriment des tiers. Quelles qu'en soient les suites, +l'Égypte ne devrait pas compter la Russie au nombre de ses ennemis. +Cette idée se trouve renforcée lorsque je jette les yeux sur une dépêche +que la chancellerie impériale a adressée à M. le comte de Médem, consul +général russe en Égypte, le 21 juin 1839, signée par M. le comte de +Nesselrode. Son Altesse le vice-roi ne s'est en rien écarté de la +volonté de Sa Majesté l'empereur Nicolas, relatée mot à mot dans la +susdite dépêche. Il peut donc espérer que la Russie ne lui sera plus +ennemie, comme elle ne chercherait à lui faire aucun mal tant qu'il se +bornera à défendre ce qu'il possédait du consentement de son souverain.</p> + +<p>«Cependant il devient inexplicable aujourd'hui que la Russie, qui n'a +aucun grief à opposer à Méhémet-Ali, veuille, par son consentement et au +besoin par ses forces, concourir à l'abaissement du même Méhémet-Ali et +lui enlever la Syrie et le pachalick ou le district d'Adana, qu'il +possédait déjà du consentement de son souverain, et cela lorsque +Méhémet-Ali n'a point tiré parti de sa position heureuse, après Nézib, +pour accélérer la fin du différend, précisément par respect pour les +puissances et d'après leurs assurances bienveillantes.</p> + +<p>«Monsieur le maréchal, permettez-moi, ainsi que je l'ai dit, d'invoquer +vos propres lumières et les liaisons que votre éclatant mérite vous a +procurées avec des personnes augustes, pour avoir en détail, par les +faits comme par le raisonnement, votre opinion sur la conduite du +cabinet de Saint-Pétersbourg et sur ses intentions envers Méhémet-Ali et +sa famille.</p> + +<p>«Vous me rendrez un grand service, monsieur le maréchal, en m'aidant à +fixer mes idées sur ce point important, et vous me faciliterez les +moyens de me rendre utile à mon auguste maître.</p> + +<p>«Je vous prie, en attendant, d'excuser le trop de liberté dont je fais +usage en cette occasion; vous m'y avez encouragé et ne saurez me blâmer +à présent; daignez recevoir enfin l'expression du respect et du +dévouement avec lesquels, etc., etc.»</p><br> + +<p>Je lui répondis la lettre suivante:</p><br> + +<p class="rig">25 novembre 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«Je viens de recevoir les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 6 novembre, et je vous prie de remercier le vice-roi des +souvenirs qu'il me conserve et du prix qu'il met à mon amitié. Elle est +sincère et me cause en ce moment de véritables chagrins par suite des +événements funestes qui se succèdent en Syrie, événements hors de tous +les calculs et de toutes les prévisions. Je plains sincèrement +Méhémet-Ali, et moins encore des revers de fortune qu'il éprouve que des +circonstances qui les accompagnent; on n'a jamais vu une armée +désorganisée au point où paraît l'être l'armée égyptienne, tant sous le +rapport moral que sous le rapport matériel. Cette armée, dont les succès +sont encore dans tous les souvenirs, a donc été bien abandonnée pour +être devenue en si peu de temps si différente de ce qu'elle était et de +ce que je l'ai vue. Je suis d'autant plus affligé de ce qui se passe, +que ces événements diminuent l'intérêt que les amis du pacha lui +portaient en Europe et leur ferment la bouche. À mon avis, le vice-roi +n'a rien de mieux à faire aujourd'hui que d'en finir promptement et +d'accepter les offres qui lui sont faites en ce moment. La dignité de +son caractère ne peut être compromise, puisqu'il a cédé à la force +irrésistible des choses. Il y a une limite que la raison ne doit pas +dépasser, et, quand tous les moyens dont on dispose fondent entre vos +mains, il faut éviter tout ce qui peut en accélérer la destruction.</p> + +<p>«Il me serait difficile de vous répondre avec détail, vu le peu de +sûreté de la correspondance, sur les questions que vous m'adressez dans +votre lettre particulière; mais ce que je peux vous dire ici, c'est que, +dans mon opinion, le changement de politique survenu dans la conduite de +quelques puissances à l'égard de Méhémet-Ali ne vient pas de sentiments +qui lui sont contraires, mais de circonstances qui lui sont étrangères. +En un mot, il n'est pas le but, mais l'occasion d'une nouvelle politique +suivie par elles; et j'ajouterai que je ne doute cependant pas qu'elles +ne désirent sincèrement la conservation de Méhémet-Ali et de sa famille +en Égypte. Les dernières décisions de la conférence de Londres, résultat +de leur influence, en sont une preuve irrécusable. Mais elles désirent +aussi que Méhémet-Ali se prête à arrêter promptement un torrent qui +semble vouloir le renverser.»</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 26 décembre 1840.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 novembre +dernier est venue confirmer entièrement nos idées dans les suppositions +qui motivèrent les questions du 6 novembre, et, dans ces sentiments, Son +Altesse le vice-roi se conduisait tout à fait dans la ligne des conseils +que renferme votre susdite, parvenue ici le 15 courant. Des avis +indirects annoncent qu'on se disposait à envoyer de Constantinople un +personnage distingué à Alexandrie; ainsi nous ignorons la décision qui +sera prise et sommes dans l'attente. De notre côté, il ne reste plus +rien à faire. Son Altesse le vice-roi me charge de vous présenter, etc., +etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Boghos-Joussouf</span>.»</span></p><br><br> + +<p>Voici ma réponse à la précédente:</p><br> + +<p class="rig">«Vienne, le 23 janvier 1841.</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous accuser réception de la lettre que vous avez +bien voulu m'écrire le 26 du mois dernier. Vous imaginez la part sincère +que j'ai prise aux malheurs qui ont affligé le vice-roi, en même temps +que j'ai admiré sa sagesse et sa prudence. Un homme d'un esprit aussi +supérieur sait toujours se soumettre à l'empire de la nécessité. J'ai +donc éprouvé une véritable satisfaction de le voir, en dernier lieu, se +décider à prendre un parti que je regardais comme un moyen de salut pour +lui. Je ne puis pas vous dire combien les intrigues dont Constantinople +est le théâtre me causent d'humeur et d'ennuis. Cependant, l'Angleterre +exceptée, je crois pouvoir vous assurer que les dispositions des autres +puissances sont bienveillantes pour Méhémet-Ali et sincères dans leurs +rapports avec lui. Je ne doute donc pas que l'on s'accorde à le faire +investir enfin de l'hérédité qui lui a été promise. Je m'en réjouirai +sincèrement, et fais des voeux pour qu'une fois le calme revenu, un +ordre régulier établi et la paix assurée, le vice-roi s'occupe à réparer +les maux que de longs efforts et de grands sacrifices ont fait éprouver +à l'Égypte. Cette illustre contrée mérite de jouir d'un bien-être qui +assure l'établissement fondé par Méhémet-Ali.</p> + +<p>«Je suis reconnaissant du prix que le vice-roi attache à mes conseils; +les circonstances me faisant croire qu'il est opportun de lui en +adresser, je le fais avec empressement, comme je saisirai toujours avec +plaisir l'occasion de lui être utile. Ainsi mon affection pour lui ne +cessera jamais d'être la même.</p> + +<p>«Veuillez agréer, etc., etc.»</p><br> + +<p class="rig">«Alexandrie, le 6 avril 1841.</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«J'aurais désiré, en reprenant la plume pour vous écrire, pouvoir vous +annoncer quelque chose de positif sur le sort de cette Égypte à laquelle +vous prenez tant d'intérêt. Ce désir a été cause du retard que j'ai mis +à vous accuser réception de votre honorée missive du 23 janvier dernier. +Je ne m'arrêterai point à vous détailler le hatti-schériff que l'on a +envoyé à Son Altesse Méhémet-Ali, ni la manière avec laquelle il a été +reçu. Toute l'Europe en est informée aujourd'hui, et vous avez dû sentir +l'impossibilité d'accepter des conditions de cette nature, aussi bien +que la réserve mise en les repoussant.</p> + +<p>«Ces conditions, si elles sont l'ouvrage de la Porte elle-même, des +hommes du Divan, prouvent leur ineptie et leur parfaite insouciance du +bien ou du mal de l'empire. Si elles sont dictées ou conseillées par +quelques puissances étrangères, à part le blâme sévère qui tombe sur les +ministres ottomans, elles doivent éveiller l'attention des autres +puissances européennes sur le but et le moyen qui tendent également à la +destruction, et les obliger à se demander: À qui le profit? à qui le +dommage?</p> + +<p>«Beaucoup de personnes impartiales désireraient qu'une occasion pût se +présenter pour faire cesser l'isolement de la France dans la question +d'Orient, isolement assez naturel d'après la manière de voir que le +gouvernement français peut avoir acquise sur l'indépendance et +l'intégrité de l'empire ottoman, par les relations véridiques et +exemptes de passion de ses agents. Il était impossible de prévoir qu'une +occasion aussi favorable se présenterait pour ce rapprochement; car +toute puissance désirant sincèrement la paix demeurera convaincue des +raisons qu'avait la France de s'abstenir, et trouvera en cela même une +occasion de ralliement pour le bien-être de l'Orient et de l'Europe +entière.</p> + +<p>«L'Égypte doit compter beaucoup sur la position que la France a prise, +parce que les faits n'ont point tardé à justifier que sa manière de voir +était la plus exacte et la plus en rapport avec la véritable situation +de l'Orient; aussi elle a appris qu'une politique plus adaptée aux +circonstances surgira du chaos dans lequel on s'est jeté, qu'on ne +voudra plus sacrifier le peu qui existe à des principes, lorsqu'ils +manquent d'appui moral dans le pays où l'on veut les imposer. Cependant +cet espoir pourrait être déçu, dans l'incertitude des choses humaines. +Toutes les puissances sont aujourd'hui armées extraordinairement; une +étincelle peut tout embraser, et alors n'est plus neutre qui veut. Son +Altesse a recours à vos lumières et à votre expérience, monsieur le +maréchal, pour tracer la conduite de l'Égypte, ne fût-ce que dans un +billet séparé et sous le plus grand secret, et cela ajouterait encore à +la reconnaissance qui vous est vouée.</p> + +<p>«Méhémet-Ali m'a dit: «Le maréchal m'a honoré du titre d'ami; l'amitié +ne fait pas défaut en des temps difficiles. Écrivez-lui, et je suis sûr +qu'il trouvera moyen de nous faire parvenir ses bons conseils.»</p> + +<p>«Daignez agréer, etc.»</p><br> + + +<p>Je lui répondis:</p><br> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 6 +avril. Vous imaginez sans peine le chagrin véritable que j'ai ressenti +en voyant les embarras nouveaux du vice-roi, les exigences de la Porte +envers lui, et les conditions peu convenables qu'elle a voulu lui +imposer. Méhémet-Ali a pris, dans les circonstances où on l'a placé, le +seul parti raisonnable, et suivi la seule conduite qu'il y eût à +adopter. Il n'y a pas de personne sensée, en Europe, qui ne l'approuve +dans les refus qu'il a faits; et, en cela, il prouve l'intention de +remplir ses engagements: car, pour pouvoir le faire, il ne faut prendre +que des engagements exécutables. Je pense donc que, dans ses intérêts +bien entendus, il doit conserver l'attitude qu'il a prise; montrer au +sultan un grand respect, et accepter toutes les conditions exécutables +et compatibles avec sa sécurité et un avenir tranquille. Ma conviction +intime est que toutes les puissances veulent l'hérédité effective dans +la famille de Méhémet-Ali, avec la suzeraineté réelle du Grand Seigneur. +Et, si les intrigues à Constantinople ont pu faire croire à la mauvaise +foi du gouvernement ottoman, les décisions de la conférence de Londres +donnaient en même temps la preuve d'un tout autre esprit. Aussi, quand +l'hérédité stipulée dans le hatti-schériff ouvrait une large porte aux +intrigues et à la corruption, et, par suite, aux désordres, la +conférence voulant que l'hérédité fût simple et par ordre de +primogéniture, je crois que les trois objets les plus importants sont +fixés aux yeux des cabinets de l'Europe: succession établie et acquise +par droit de naissance, et qu'une incapacité démontrée pourrait seule +supprimer; nomination réservée à Méhémet-Ali des officiers de son armée +jusqu'au grade de colonel inclusivement; garantie de sa sûreté; tribut +établi par abonnement et évalué à une somme fixée, seule manière de +terminer cette question, dans laquelle un contrôle est impossible sans +amener la confusion. Ces trois points, sur lesquels tout le monde me +paraît d'accord, concédés par la Porte, le vice-roi doit se rendre +facile sur tout le reste: sa position est grande et son avenir assuré. +Mais, en même temps et dans tous les cas, je l'engage beaucoup à ne rien +négliger pour tenir en bon état et compacts son armée et son trésor, en +adoucissant, autant que possible, le sort de ses sujets; car, quels que +soient les droits reconnus et les titres légitimes dont on est revêtu, +le moyen le plus sûr de leur durée et de leur force, c'est de posséder +la puissance de les faire respecter.</p> + +<p>«J'espère donc que Méhémet-Ali pourra bientôt se livrer à des travaux +intérieurs et à des améliorations qui ne seront pas sans gloire et sans +utilité pour lui.</p> + +<p>«Recevez, monsieur, etc.»</p> +<br> + +<h3>RELATION</h3> +<h4>DE LA BATAILLE DE NÉZIB</h4> + +<p class="rig">«Nézib, le 25 juin 1839 (14 rebiul-achar 1211).</p><br> + +<p>«Monsieur le maréchal,</p> + +<p>«J'ai reçu, avant mon départ de Saïda, l'ouvrage que vous avez eu la +bonté de m'envoyer, avec une lettre à la date de 1837. Je présume que +l'ouvrage que vous m'avez adressé ne m'est point arrivé, et qu'on en a +substitué un autre. J'ai écrit à Votre Excellence trois ou quatre +lettres, qui toutes sont restées sans réponse. Je présume, et j'ai des +raisons de croire, qu'elles ne vous seront point parvenues. J'avais +préparé à Saïda, pour Votre Excellence, la relation de la guerre des +Druses, et j'y avais joint la carte du pays qui en avait été le théâtre; +mais je n'ai pas eu le temps de la finir, à cause de la guerre qui a +éclaté entre la Turquie et l'Égypte.</p> + +<p>Hier, 13 rebiul-achar (24 juin 1839), la bataille a eu lien entre +l'armée égyptienne et l'armée turque. Cette dernière a été battue +complétement et mise en pleine déroute. J'ai fait tout mon possible, +Excellence, pour justifier la haute opinion que vous avez manifestée sur +moi dans votre ouvrage.</p> + +<p>«Comme je pense que quelques détails vous feront plaisir, voici en peu +de mots ce qui s'est passé. Je vous prie de m'excuser si le croquis que +je vous envoie est peu soigné. Il a été fait à la hâte. J'espère, à +Saïda, être assez heureux pour vous envoyer quelque chose de plus fini +et de plus exact, que j'aurai l'honneur de vous adresser avec ce que +j'avais déjà préparé sur la guerre des Druses.</p> + +<p>«Le 20 juin, nous sommes arrivés au village de Mésar, à une lieue à peu +près de l'armée turque, campée au village de Nézib.</p> + +<p>«Le 21, j'ai fait une grande reconnaissance sur sa position avec environ +quinze cents Bédouins, quatre régiments de cavalerie et deux batteries +d'artillerie à cheval. Pendant que nos troupes légères tiraillaient et +que l'artillerie échangeait quelques coups de canon, je me suis porté le +plus près possible de leurs lignes. Je reconnus alors leur position, +trop forte pour être attaquée de front ou de flanc. Leur front était +protégé en arrière par des hauteurs fortifiées et couronnées +d'artillerie, et en avant par trois redoutes; leur droite protégée par +une hauteur assez élevée, où il y avait dans une redoute un régiment +d'infanterie et plus bas une batterie d'artillerie; leur gauche appuyée +à une redoute d'assez grande dimension, et placée sur un mamelon à pente +roide. L'attaque était donc très-difficile sur le front; elle aurait +fait perdre beaucoup de monde et n'aurait pas eu le résultat désirable. +Je me décidai sur-le-champ à tourner l'ennemi par la gauche, par une +marche de flanc.</p> + +<p>«Nous rentrâmes au camp dans la nuit; les préparatifs furent faits, et, +le 22 au point du jour, l'armée leva le camp et se mit en marche par une +marche de flanc; par lignes, en colonnes, la droite en tête. Après dix +heures de marche, nous arrivâmes au pont de Hordgan. Dans l'après-midi, +les Turcs présentèrent quelques bataillons sur notre flanc gauche. À +l'instant même j'occupai un mamelon à notre droite, où je pris position +avec deux batteries d'artillerie et deux régiments d'infanterie en ligne +par bataillons en masse, chaque bataillon ployé en double colonne sur le +centre. J'envoyai à notre gauche un régiment d'infanterie et un de +cavalerie, prendre position sur la direction des flancs de ce corps +turc. Ces dispositions lui en imposèrent. Il se retira, et l'armée, +après avoir continué tranquillement sa route, vint prendre position sur +la rive gauche de la rivière. La journée du 25 fut employée à préparer +les armes pour la bataille et aux revues passées à l'artillerie, à +l'infanterie et à la cavalerie.</p> + +<p>«Dans la nuit du 23 au 24, à peu près vers minuit, l'ennemi amena deux +batteries d'obusiers dans la direction de notre gauche, et jeta environ +deux cent cinquante obus dans le camp. Il y eut quelques désordres; un +de mes aides de camp eut son cheval blessé d'un éclat d'obus, et nous +eûmes sept à huit hommes tués et une trentaine de blessés. Il paraît que +l'ennemi avait reconnu la direction de ma tente, car le plus grand +nombre des obus vint tomber autour de moi. À l'instant même je me portai +aux avant-postes, et leur feu fut bientôt éteint par un feu roulant +d'artillerie, que la veille, de crainte de surprise, j'avais disposée à +cet effet tout autour du camp. Comme je l'ai su plus tard, ils eurent +plusieurs canonniers tués et blessés, et ils se retirèrent dans leur +camp en désordre, infanterie, cavalerie et artillerie. Pendant ce temps +j'avais fait prendre les armes à toute l'armée. À mon retour, chacun +reprit son poste, et nous attendîmes le jour. À peine il commençait, que +l'armée se mit en marche, toujours par ligne en colonnes, la première +ligne formant la première colonne et marchant par divisions à distances +entières; la deuxième ligne, deuxième colonne, marchant par bataillons +en doubles colonnes sur le centre et à intervalles de déploiement; la +troisième ligne, réserve, troisième colonne, marchant par bataillons en +doubles colonnes, avec intervalles de deux divisions entre les +bataillons. Six régiments de cavalerie marchant en colonne serrée, par +régiment, en avant et sur la direction de la troisième ligne, deux +régiments de cavalerie à l'arrière-garde. En ouvrant la marche, je +marchai quelques mille pas sur une direction presque perpendiculaire à +la ligne de bataille turque, pensant que peut-être ils déboucheraient +dans la plaine pour accepter la bataille en rase campagne.</p> + +<p>«Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement, j'exécutai un changement de +direction à gauche, et marchai, parallèlement à leur ligne, à peu près +deux mille pas, faisant toujours attention s'ils prenaient quelques +dispositions pour manoeuvrer en conséquence. Ayant reconnu leur +intention bien prononcée d'accepter la bataille sur l'emplacement où ils +se trouvaient, je changeai de direction à gauche, et me dirigeai sur un +mamelon qui se trouvait à hauteur de leur droite, devenue leur gauche +par leur face en arrière. J'avais l'intention d'attaquer avec ma droite, +en refusant mon centre et ma gauche. En conséquence, je me dirigeai +obliquement par rapport à leur ligne de bataille. Mon but était, dans le +cas où je n'aurais pas réussi avec la droite, de la retenir sous la +protection de ma cavalerie et d'attaquer avec ma gauche et mon centre.</p> + +<p>«Arrivée à quatre cents pas du mamelon, l'armée prit son ordre de +bataille, la deuxième et la troisième ligne par un changement de +direction par le flanc droit pour faire face au pont; la cavalerie par +des changements de direction par régiments à gauche. Pendant que l'armée +exécutait ces divers mouvements, je fis sur-le-champ occuper par une +batterie de gros calibre le mamelon, clef du champ de bataille. Les +Turcs, sentant l'importance de cette position, ouvrirent leur feu +d'artillerie, ce qui ne m'empêcha pas d'assurer la position de la +batterie et d'indiquer moi-même aux canonniers sur quelle direction ils +devaient tirer. Je redescendis à la droite et ordonnai à l'artillerie de +se porter en avant et d'ouvrir ses feux. Deux régiments d'infanterie et +quatre de cavalerie furent envoyés sur notre extrême droite pour +protéger mon mouvement, et la fusillade et la canonnade s'engagèrent de +toutes parts sur ce point. Il y eut un moment d'hésitation, et nos +troupes furent un instant ramenées sur la droite. Cependant nous tînmes +bon, et la gauche turque fut forcée de se replier. En apercevant ce +mouvement, j'en profitai pour porter en avant toute ma droite, et +j'envoyai l'ordre sur-le-champ au centre et à la gauche d'arriver sur la +ligne des feux et de développer les siens. L'armée turque ne put +résister à toutes ces attaques successives et faites avec beaucoup +d'ensemble, et elle se mit en retraite sur son ancien camp. Elle fut +poursuivie par notre artillerie de première ligne et par les première et +deuxième lignes d'infanterie. La troisième ligne d'infanterie et +d'artillerie de réserve prit position sur les hauteurs qui couronnaient +le camp turc. C'est à cet instant que l'armée turque fut mise en pleine +déroute. C'est une belle et glorieuse victoire, mais c'est une des plus +sanglantes que j'aie vues. Pour mon compte, j'y ai éprouvé une +très-grande fatigue, mais pas autre chose; un de mes aides de camp a été +enlevé par un boulet à l'instant où je me portais avec toute ma droite +sur l'ennemi; un autre a eu son cheval tué. Nous avons pris dans le camp +cent quarante-quatre pièces de canon avec leurs caissons, trente-cinq +pièces de gros calibre dans les redoutes de Biredjeck, abandonnées par +les Turcs; toutes les tentes, depuis celle de Hafer-Pacha jusqu'à celle +du dernier soldat; armes, instruments, pelles, pioches, etc., etc.; de +dix-huit à vingt mille fusils, et de douze à quinze mille prisonniers, +qui ont été sur-le-champ envoyés dans l'endroit qu'ils ont choisi, soit +chez eux, soit autre part. Le soir de la bataille, les régiments m'ont +fait hommage des drapeaux qu'ils ont pris à l'ennemi, et je ne vous +cache pas, Excellence, que je me suis surpris être un peu fier, entouré +de ces nobles trophées.</p> + +<p>«Agréez, etc., etc.<br> + +<span class="rig">«<span class="sc">Soliman</span>.»</span></p><br><br> + +<p><span class="sc">Nota</span>. La lecture de cette relation et la vue du plan qui l'accompagne +donnera suffisamment la preuve de la stupidité sans exemple du général +de l'armée turque. L'armée ottomane est placée sur une forte position, +rendue meilleure encore par des batteries couvertes et des +rehaussements; elle a sur son front un ruisseau dont les bords sont +escarpés, et qu'on ne peut passer que sur un pont situé à peu de +distance de sa gauche, et qui est dominé par un plateau situé sur la +même rive qu'elle, et elle laisse l'armée égyptienne maîtresse de ses +mouvements, sans entreprendre de l'arrêter, et sans l'attaquer quand +elle est divisée. Si, voyant le mouvement décidé de l'armée ennemie +entière pour tourner sa gauche, le général turc eût envoyé une division +pour défendre le passage du pont, il eût donné une nouvelle direction +aux opérations; ou si, après avoir laissé passer la moitié de l'armée, +il l'eût attaquée avec toutes ses forces, il l'eût détruite. Au lieu de +cela, il laisse, pendant deux jours, l'armée égyptienne le contourner et +se mettre en bataille, non plus sur son flanc, mais parallèlement à son +front et sur ses derrières, de manière que pour la combattre il faut +qu'il fasse demi-tour. On ne conçoit pas qu'un être humain ait pu se +livrer à de pareils calculs. Soliman-Pacha, de son côté, a manoeuvré +avec une immense imprudence: il devait périr dans cette opération. Sans +doute il devait tourner l'ennemi, mais il avait deux précautions à +observer: 1° opérer son mouvement de conversion plus loin de l'armée +turque, de manière à passer le ravin à une plus grande distance et +arriver sur elle formé en colonnes parallèles et prêt à se déployer; 2° +se déployer perpendiculairement à son front, afin de forcer les Turcs à +prendre une nouvelle ligne de bataille, et à conserver, en supposant un +échec, une libre retraite s'il eût été battu; car, dans ce cas, et après +ce mouvement étrange, un échec l'eût perdu.</p> +<br> +<a name="L27" id="L27"></a> +<br> + +<h3>LIVRE VINGT-SEPTIÈME</h3> + +<p class="mid">1841</p> + +<p class="mid"><span class="sc"><b>Sommaire</b></span>.<b>--Je reprends la plume pour consigner encore quelques +souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son +caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.--Je me détermine à +m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.--Venise.--Place +Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance +de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les +Murazzy.--Chioggia.--L'Adige.--Digues.--Le +Pô.--Bologne.--Peintures.--Florence.--tableaux.--Gênes.</b></p><br> + +<p>L'année 1841 apporta un changement douloureux à ma position. Le comte de +Sainte-Aulaire, ambassadeur de France en Autriche depuis près de huit +ans, sollicitait son rappel et un changement d'emploi. Lié avec lui +d'une tendre amitié, chérissant toute sa famille, sa maison était +devenue pour moi une seconde patrie, et j'y oubliais souvent les +douleurs de l'exil.</p> + +<p>Personne ne convenait mieux que le comte de Sainte-Aulaire à l'ambassade +d'Autriche. La considération et l'estime méritée qu'on lui témoignait, +sa politesse et sa naissance, lui assuraient toute sorte de succès. Les +bons sentiments de la haute classe de Vienne, autant que celle-ci est +susceptible d'en éprouver (car, si elle prend souvent les apparences de +l'amitié, on s'aperçoit bientôt qu'elle n'en a guère que l'écorce), lui +semblaient acquis; mais le grand éloignement de France rendait rares les +voyages qu'il pouvait faire à Paris. La monotonie toujours croissante de +la vie de Vienne, le peu de sympathie qu'il avait toujours trouvé dans +le salon de la chancellerie, non de la part du prince de Metternich, qui +avait de l'attrait pour lui, mais de la part de la princesse; enfin +l'espérance d'être envoyé à Londres, ou le mouvement intellectuel est +plus en rapport avec ses facultés et ses goûts, étaient des motifs +décisifs pour solliciter un changement. Les affaires les plus graves et +les plus importantes se traitaient d'ailleurs chaque jour entre la +France et l'Angleterre, et il en serait l'intermédiaire. De semblables +motifs étaient trop puissants pour que je ne comprisse pas ses +démarches; mais, tout en me réjouissant de ses succès pour lui, je les +déplorais pour moi.</p> + +<p>M. de Sainte-Aulaire était venu à Vienne sous les auspices les plus +défavorables et les plus contraires. Alors la haine pour la Révolution +de juillet était dans toute sa verdeur et toute sa force dans l'esprit +de l'aristocratie de Vienne. Aussi eut-il à surmonter de grands +obstacles. Le moyen qu'il employa pour les vaincre fut une grande +politesse, beaucoup de dignité, beaucoup de réserve, et une maison +convenablement montée. Il fut prévenant auprès de la société, et accepta +avec empressement ce qui lui fut offert, mais sans montrer aucun désir, +aucun besoin d'entrer dans l'intimité de personne. Sa vie habituelle se +passait en famille. Il avait beau jeu, au surplus, pour prendre cette +attitude; car sa famille, qui était fort nombreuse, composait la plus +aimable tribu.</p> + +<p>Madame de Sainte-Aulaire, qui la présidait, est assurément une des +femmes les plus distinguées qui aient jamais existé, d'une grâce +charmante, de l'esprit le plus cultivé, mais sans pédanterie, possédant +un coeur aussi noble que son mari. Elle était entourée de trois filles, +élevées sous ses yeux, et dignes d'elle. Une seule était alors mariée. +Elle avait épousé le baron de Langsdorff, premier secrétaire +d'ambassade, homme d'un esprit très-remarquable et d'une grande +capacité. Elle avait près d'elle son fils, le marquis de Sainte-Aulaire, +deuxième secrétaire d'ambassade, homme de bien, instruit, capable, un +des plus estimables hommes que j'aie jamais rencontrés. Aucun individu +ne m'a inspiré une plus grande confiance, et il n'y a aucun secret, +aucun intérêt que je ne lui confiasse, certain qu'il n'en abuserait +jamais. Enfin je ne puis oublier, dans le souvenir de cette noble +famille, la marquise de Sainte-Aulaire, née d'Estourmel, femme de +beaucoup d'esprit, peu jolie, mais charmante de caractère, et digne de +faire partie de cette délicieuse association.</p> + +<p>On conçoit qu'avec un point d'appui semblable, avec une pareille base, +M. de Sainte-Aulaire ait pu traverser les ennuis de Vienne pendant +l'espace de huit ans, et que moi, admis et accepté complétement dans cet +intérieur, j'y aie trouvé de grandes consolations.</p> + +<p>M. de Sainte-Aulaire a cette délicatesse qui appartient à un homme bien +né et à un noble coeur. Je le peindrai en deux mots, en consignant les +paroles qu'il prononça en me parlant, la première fois que nous nous +rencontrâmes après son arrivée à Vienne. Je l'avais vu à Paris dans le +monde; je le connaissais, mais je n'avais avec lui aucune intimité. +Cependant il me dit immédiatement: «Sur nos rapports futurs, mon cher +maréchal, je serai pour vous tout ce que vous voudrez, et rien que ce +que vous voudrez.» Cette simple phrase en dit assez et n'a besoin +d'aucun commentaire.</p> + +<p>M. de Sainte-Aulaire rencontra plus d'une fois de grands embarras dans +les propos inconsidérés et les passions capricieuses de la princesse de +Metternich. Avec un homme moins mesuré, les conséquences pouvaient avoir +beaucoup de gravité. Il sut cependant, sans sortir des bornes de la +modération, y mettre un terme et donner à la princesse une leçon propre +à demeurer dans son esprit. À une fête, la princesse de Metternich, +rayonnante de beauté, de jeunesse et de parure, portait un beau diadème +en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu surannée, vint +lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui répondit +brutalement: «Au moins celui-ci n'est pas volé!» faisant ainsi allusion +à l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et répété par elle avec +complaisance à plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun. +Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au sérieux, et, le lendemain, il +demanda par écrit au prince de Metternich une audience où la princesse +se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec netteté et +autorité; leur développa les conséquences graves qui pourraient résulter +des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en +chargeait sa conscience. En même temps, il la prévint que, n'étant +nullement d'humeur à recevoir de semblables humiliations, que ses +devoirs et sa dignité lui commandaient de repousser; il la prévint, +dis-je, qu'à l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades +avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin à les cacher +et à les couvrir d'un voile. La princesse lui a gardé rancune de cette +leçon sévère, mais elle en a profité. Depuis ce moment, elle s'est +tenue avec lui dans des termes convenables. De son côté, il a évité +toute intimité qui eût pu amener une dangereuse familiarité, mais sans +montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exercée depuis envers +elle a été de lui refuser, malgré ses demandes, son portrait, qu'elle +désirait placer dans une collection qu'elle s'est plu à former, et qui +se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'époque, +ou qui ont fait partie de sa société habituelle.</p> + +<p>À cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de +leçon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit à la princesse.</p> + +<p>L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de +Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première. +Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du +siége de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant +trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre +autres choses, il lui échappa de dire: «Je voudrais voir Lamb pendu, et +j'irais le tirer par les pieds.» Le propos ne pouvait rester secret, et +Lamb en fut informé.</p> + +<p>Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son +portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au +lieu de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être +placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon, +avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour +lui procurer le plaisir de le pendre.....</p> + +<p>M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous +un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu +de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le +terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était +cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route +pour Göritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le +retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme, +une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments +et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir +à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable +chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et +missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de +sa présence.</p> + +<p>Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me +rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était +préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je +retrouvai l'automne le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître +et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de +rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais +traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé +une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon +arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de +ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et des +magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que +lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel +exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit. +À Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des +palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge. +Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps +qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un +esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à +Rome: on y trouve la trace des moeurs des différents âges dans les +palais et les ruines que l'on a sous les yeux.</p> + +<p>La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers +hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes +les constructions! que de richesse dans les matériaux et quelle +recherche dans les moindres ornements! Les Vénitiens ont pris le type de +leur style à Constantinople; mais ils se le sont approprié. Bien qu'il +porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses détails. +L'église Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'étudie, plus on +l'admire. Son étendue n'a rien de grandiose: elle n'était pas l'église +du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la sérénissime +république. À ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande +dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en +réfléchissant que la coupole principale, environnée de huit coupoles +plus petites, forme son dôme. Toutes sont revêtues, ainsi que les parois +de l'église, dans tout leur développement, de belles mosaïques +représentant des objets de piété. Les dorures les plus riches se mêlent +partout à ces produits de l'art. La direction de la lumière, habilement +ménagée, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de +vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se +trouvent réparties dans ce monument. La façade, très-haute et des plus +magnifiques dimensions, malgré les ornements dont elle est surchargée, +réunit le grandiose le plus imposant à la grâce la plus coquette. La +vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les célèbres chevaux +de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a +fait beaucoup voyager. Coulés en Grèce et placés d'abord à Corinthe, ils +furent transportés à Constantinople, puis apportés de Constantinople à +Venise, après la conquête de cette ville par les croisés. Ils vinrent à +Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent, +après nos malheurs et nos désastres, au lieu d'où nous les avions tirés +et où ils avaient séjourné le plus longtemps.</p> + +<p>Cette belle église, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie, +commencée dans le dixième siècle, ne fut terminée que dans le +dix-huitième.</p> + +<p>Rien n'est plus curieux que de rechercher les différentes phases de +cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable +pendant tant d'années, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La +création de Venise eut pour cause immédiate les malheurs des temps. Elle +fut l'expression des besoins de la société. Des invasions de barbares +avaient, à plusieurs reprises, ravagé le nord de l'Italie. Le besoin de +sécurité décida une partie de la population à venir chercher un refuge +au milieu des eaux. De nombreuses îles couvraient la mer intérieure qui +forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y établir purent y vivre en +paix, à l'abri de leurs ennemis, qui étaient dépourvus de tout moyen +maritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer +à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances +de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour +créer des richesses et assurer leur indépendance.</p> + +<p>Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut +tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la +sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses +fractions dispersées dans les différentes îles. Il se trouva, dans son +ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais +toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en +conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant +habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans +l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une +considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore. +Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique, +devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et +investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une +monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous +cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus +d'une révolution arracha du trône celui qui l'occupait. Un ordre +politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené +infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais +Pierre Gradenigo, élu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en +limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le +droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1436, après +les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut +que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand +conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la +souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases +les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.</p> + +<p>Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son +existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes +de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le +cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font +ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la +souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord, +de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions, +et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants. +Ensuite, l'immense intérêt que chacun a dans la durée de l'organisation +sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins +de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à +ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire +ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne +proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut, +pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un +grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Venise pendant +longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce +régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde. +Mais, quand une jalousie mesquine s'est emparée des esprits, quand la +crainte, les soupçons, ont caractérise toutes les démarches, dès ce +moment, la république de Venise a tiré sa plus grande force des +souvenirs de son histoire.</p> + +<p>La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes +richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire +grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des +connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise +devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance +exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et +les lumières qu'elle possédait, sa marine et l'étendue de ses relations +lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque +d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent +partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement. +Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle +qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur +laquelle est organisé aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans +doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes +nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus +grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.</p> + +<p>Un grand pouvoir pour l'exécution, basé sur une forte aristocratie +héréditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable à la +durée des gouvernements et à leur puissance extérieure. C'est encore de +ce point que l'on peut établir une juste comparaison entre Venise et +l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre. +L'aristocratie anglaise crée et conserve toute la puissance publique; +ses législateurs ont eu en outre une haute prévoyance de l'avenir en +s'occupant d'assurer les moyens de perpétuer dans cette aristocratie +l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler +incessamment à elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n'a +oublié que ses intérêts, comme ceux de l'État, lui commandent d'adopter +les illustrations nouvelles, d'absorber et de s'assimiler tout ce qui +s'élève dans l'opinion. Elle reçoit ainsi constamment des secours +salutaires, se renforce de toutes les influencés utiles, modifie ses +moeurs suivant les temps, et ne repousse rien de ce qui peut ajouter à +son éclat. Ouverte à tous ceux qui ont des titres pour y être reçus, +elle n'est l'objet d'aucune haine, mais devient l'espérance de tous.</p> + +<p>Il en est tout autrement d'un pouvoir fondé sur la démocratie. Tout y +est variable et fragile: tout y est incertain; dès lors tout y est +faible. Le gouvernement a-t-il de grands pouvoirs, il s'empare bientôt +d'une autorité sans bornes, aidé par les ambitieux qui, n'ayant rien à +perdre, ont tout à gagner en se réunissant à lui. Est-il faible, le +moindre choc le renverse, et la révolution qui le détruit en appelle +mille autres. Si l'aristocratie renverse le pouvoir qu'elle a créé, le +corps social n'est pas ébranlé dans sa base; car elle n'a fait que +substituer un nom à un autre. Des combinaisons d'intérêt peuvent se +faire facilement entre un nombre borné de familles. Elles sont +impossibles quand on opère sur une multitude confuse, livrée à une foule +de passions qui se combattent et se croisent dans tous les sens. Les +ambitions individuelles, dans un état de choses semblable, amènent +bientôt et nécessairement l'anarchie et la destruction ou la tyrannie. +Il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique; les rochers +résistent à l'action des vents qui remuent facilement les sables. La +Suisse, depuis la création, n'a pas changé de forme, tandis que l'Égypte +est chaque jour la proie du désert remué par la tempête.</p> + +<p>La république de Venise a péri, parce qu'aucun ouvrage des hommes n'est +éternel. Elle a péri de vieillesse. Elle est tombée en lambeaux faute +d'avoir conservé une des vertus publiques qui l'avaient tant distinguée +autrefois. Elle a péri sans avoir opposé la moindre résistance avec un +peuple dévoué, avec une armée fidèle, et faute d'avoir voulu vivre. +Malgré les changements survenus dans l'ordre proportionnel des États de +l'Europe, elle eût pu avoir encore une longue existence; mais il eût +fallu que son gouvernement ne s'abandonnât pas lui-même. Son nom et les +souvenirs qui s'y rattachaient auraient seuls suffi; et il existait +entre ses mains des moyens positifs et matériels de puissance que la +moindre prévoyance et une faible énergie auraient pu rendre redoutables.</p> + +<p>Jamais puissance ne s'écroula d'une manière plus misérable et moins +digne de son origine.</p> + +<p>Il était entré de tout temps dans la politique du gouvernement vénitien +d'isoler complétement de la politique les habitants de Venise. Rien +n'avait été négligé pour faire naître chez eux le goût des plaisirs. +Cette passion avait pris un développement effréné. Les habitudes du +mystère, consacrées d'abord à la politique, avaient été appliquées aux +relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la +même forme et la même couleur aux gondoles, servait merveilleusement le +secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystère était +tellement dans les moeurs, que les masques étaient d'usage pendant trois +mois de l'année; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en +portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils étaient à +tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise était donc +une vie toute de plaisir et de débauche pour ceux qui n'occupaient pas +les hauts emplois de la république. Il était résulté d'habitudes +semblables, consacrées par les siècles, une grande douceur dans les +moeurs et une sociabilité que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs. +Les conséquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage +des masques et des dominos soit passé de mode et qu'on ne fasse plus +maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un +peuple plus doux, une société plus hospitalière et plus gracieuse, des +femmes plus attrayantes et plus remplies de séductions.</p> + +<p>On peut faire à Venise une remarque qui m'a souvent frappé dans le cours +de ma vie, c'est que les moeurs se modifient d'elles-mêmes par l'empire +des circonstances où la société est placée et des nécessités que +celles-ci amènent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus +générale à Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable, c'est que +les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont +complétement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'exécuter si facilement et +se couvrir d'un voile si épais et si difficile à percer. Jamais rien +n'est tenté contre l'ordre public, malgré l'obscurité qui règne +nécessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de +véritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et +sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur +donnant le moyen de faire disparaître en un moment les traces de leurs +attentats. Transportez à Venise la population d'une autre ville, de +Milan par exemple, où chaque nuit on ne circule avec quelque sécurité +que sous la protection d'une multitude de sentinelles placées presque en +vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans +tous les sens, et Venise deviendra réellement en un moment tout à fait +inhabitable.</p> + +<p>Je trouvai la société de Venise composée de gens gracieux, et j'y fus +reçu avec bienveillance et empressement. J'y rencontrai des savants +d'une grande distinction. Ils y sont recherchés et honorés. Un institut +venait d'y être fondé. Les savants fixés à Padoue, dans cette ville +consacrée de tout temps aux études, venaient y siéger à des jours +déterminés. Au nombre de ceux dont la réputation est la plus étendue se +trouvait M. Santini, astronome célèbre, directeur de l'observatoire. Je +me liai d'une manière particulière avec un géomètre et un géologue. Le +premier, directeur général des ponts et chaussées, M. Paleocopa, est un +homme d'un savoir profond et d'un esprit aimable, vif et brillant. Élevé +à l'école d'artillerie et du génie de Modène, il avait servi dans le +corps du génie militaire du royaume d'Italie et fait avec nous les +dernières campagnes de l'Empire. Répugnant à servir dans une autre armée +que celle dans laquelle il avait débuté, il entra dans la carrière +civile quand le nord de l'Italie revint à l'Autriche. Il trouva +l'occasion de montrer sa capacité et d'exécuter de beaux et grands +travaux, qui lui font le plus grand honneur. Au nombre de ceux qui +composaient ma société habituelle se trouvèrent le secrétaire de +l'institut, M. Passini, géologue (ses connaissances sont très-étendues +et variées, son activité est très-grande), et un jeune officier de +marine d'une grande distinction, chargé de la direction de +l'observatoire, le baron de Willersdorff.</p> + +<p>Je passai ainsi mon hiver d'une manière assez douce, partageant mon +temps entre l'admiration des objets d'art dont Venise est remplie, une +société agréable et un bon spectacle, dont l'admirable salle de la +Fenice double les avantages.</p> + +<p>Il serait sans intérêt d'entrer dans le détail de la vie que l'on mène à +Venise. Je me bornerai à dire qu'elle a perdu la fougue et l'activité +qui la caractérisaient autrefois. Elle est plus régulière peut-être que +dans les autres villes d'Italie. Les chroniques galantes sont maintenant +du domaine du passé, et, quoique sans doute le temps présent lui +fournisse encore des aliments, les jouissances de l'esprit sont appelées +à entrer dans les plaisirs journaliers.</p> + +<p>Les admirables peintures que renferment les palais des particuliers, +l'Académie des beaux-arts, les églises et les bâtiments publics ne +sauraient être trop visitées; car on y découvre sans cesse de nouvelles +beautés. On reconnaît facilement quel rang on doit donner, parmi les +écoles du moyen âge, à cette école vénitienne, dont le caractère est si +pur, si vrai, l'expression si énergique. On ne peut aussi se lasser de +contempler les objets d'architecture de tous les genres, dont la variété +infinie chasse la monotonie, sans nuire à la beauté. Cependant, +au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre, planent toujours les immortels +ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-être, qui ait rappelé en +Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustré la Grèce antique. Cinq +mois s'écoulèrent ainsi dans Venise de la manière la plus douce. J'en +sortis au printemps pour entreprendre un agréable voyage en Toscane, où +m'appelait l'arrivée d'une amie de France, madame la comtesse de +Damrémont, qui s'y était rendue pour m'y voir et passer quelque temps +avec moi.</p> + +<p>Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord à Bologne, et je +profitai de ce voyage pour voir en détail les murazzy, les travaux de +Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaçants pour les +provinces qu'ils traversent.</p> + +<p>Les lagunes sont séparées de la mer par une bande de terre dont la +largeur varie. Divisée par les intervalles qui unissent les lagunes à la +mer, elle forme plusieurs îles dans la partie méridionale, et elle est +réduite à la plus mince épaisseur. La sûreté de Venise a rendu +nécessaire de créer une défense artificielle. Sans ce rempart, +l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait +bientôt submergé la ville et l'aurait détruite.</p> + +<p>Les murazzy ont donc été construits dans un but de défense et de +conservation. Ce sont des travaux semblables à ceux que l'on voit en +Hollande, avec cette différence que ces derniers ont été construits en +terre et ont pour objet d'isoler complétement le pays de la mer, tandis +que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour +but de diminuer, de régler et de limiter l'entrée des eaux de +l'Adriatique dans cette mer intérieure et si peu profonde que forment +les lagunes.</p> + +<p>Mais, si Venise doit être préservée de l'action des eaux, elle a besoin +de communiquer avec la mer, et de posséder au moins un passage d'une +profondeur suffisante pour permettre l'entrée et la sortie des vaisseaux +d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beauté et +de la grandeur. On serait tenté de croire que ces travaux remontent à +l'époque glorieuse et puissante de la république. Il en est autrement; +c'est un ouvrage de sa vieillesse et le résultat d'un calcul économique. +C'est vers 1740 que ces travaux furent commencés. Jusque-là, on avait +entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois +remplies de pierres, qui, placées d'une manière contiguë, formaient une +digue et brisaient les vagues; mais, les bois étant devenus rares et +chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus +durable, et les murazzy furent commencés. Quoiqu'on n'ait pas cessé d'y +travailler, ils ne sont pas encore achevés aujourd'hui. Ils se composent +de pierres de très-grandes dimensions, qui sont liées entre elles par un +mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est +très-douce, qui résiste facilement au choc des vagues et présente un +obstacle invincible à l'action de la mer.</p> + +<p>Mais, procurer à la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la +profondeur nécessaire aux besoins de la navigation, était chose plus +difficile. Après un long examen et une discussion approfondie des +meilleurs ingénieurs, on a arrêté, pour être placé sous la direction du +chevalier Paleocopa, l'un des ingénieurs les plus distingués de +l'Italie, si riche en individus de cette espèce, un système de travail +dont l'achèvement est presque complet au moment où j'écris. Les opinions +qu'avait manifestées autrefois notre célèbre ingénieur Prony ont +prévalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes: de +l'action extérieure et de l'action intérieure. Pour arrêter ceux-ci, on +a construit une digue qui a déplacé le passage et produit complétement +l'effet désiré. Elle a été exécutée sous le gouvernement français. On +vient maintenant d'exécuter une digue extérieure, perpendiculaire à la +côte, de deux mille cent mètres, qui arrête les sables que les courants +du sud amènent, et qui, en redressant et contenant les courants qui +deviennent plus rapides dans les mouvements des marées, les force à +déblayer et à creuser constamment la passe, comme il arrive en France +dans certains ports de la Manche au moyen des écluses de chasse. Ce beau +travail rendra le port de Venise d'un facile accès. Dans quelques +siècles sans doute, les mêmes inconvénients se renouvelleront; mais +alors de semblables travaux, repris et continués, remédieront de nouveau +au mal.</p> + +<p>Je visitai Chioggia, petite ville de pêcheurs située à l'autre extrémité +des lagunes. Son nom se rattache à une époque de grands désastres, mais +peut-être aussi à la plus glorieuse époque de la république. Réduite à +la défense de la ville même, elle sut résister à ses ennemis, et, quand +elle semblait au moment de périr, elle prit une attitude offensive qui +la délivra tout en se défendant, et humilia profondément Gênes sa +rivale.</p> + +<p>En sortant de Chioggia, on entre dans un pays constamment menacé par les +eaux, souvent envahi par elles, et qui serait complétement submergé si +des travaux continuels ne parvenaient à le garantir. Il est curieux +d'étudier les circonstances qui ont amené cet état de choses. Les +anciens Vénitiens, dont la sécurité était fondée sur leur éloignement de +la terre ferme, avaient établi en principe que la conservation des +lagunes était de premier intérêt et de première nécessité. En +conséquence, la direction donnée aux fleuves au voisinage de leurs +embouchures les en avait constamment écarté, afin d'empêcher les +atterrissements qui auraient fini par les combler. D'abord se trouvait +la Brenta, dont la direction naturelle tombait sur le milieu des +lagunes. Elle fut déviée dans son cours et dirigée de manière à arriver +directement à la mer. Mais il en résulta que la pente, répartie sur un +développement beaucoup trop grand, rendit son cours trop lent, et que +les eaux s'épanchèrent en fréquentes inondations, qui mettaient à l'état +de marécages un pays riche et fertile. Ce mal était augmenté par la +réunion de deux petites rivières, le Bacchiglione et le Gorzone, qui +affluaient dans le lit de la Brenta et se rendaient également à la mer +par l'embouchure de Brondolo, tandis qu'un canal navigable établissait +la communication entre les lagunes de Chioggia et l'Adige. Le pays +compris entre le Bacchiglione et le Gorzone étant en grande partie +inondé, un canal de desséchement, dit le canal des Cuori, fut creusé +pour porter les eaux dans le lit des fleuves réunis. Le baron Testus a +entrepris ensuite le desséchement de ce territoire, composé de +soixante-cinq mille campi ou vingt-quatre mille hectares, dont une +partie est inondée accidentellement, l'autre plus fréquemment, et une +dernière partie ne se compose que de marais. Il calcula que l'emploi de +six machines à vapeur, de la force réunie de cent vingt chevaux, le +débarrasserait de trois mille mètres cubes d'eau par minute et que le +travail ne devrait pas durer plus de soixante-dix à quatre-vingts jours. +Ce calcul s'est trouvé complétement erroné. Il n'a obtenu que des effets +médiocres avec des moyens très-dispendieux. Le simple bon sens semble +indiquer la marche à suivre, qui est celle-ci: diviser le terrain en +deux parties par une digue, savoir, celle qui est au-dessus du niveau de +la mer basse, et celle qui est au-dessous; conduire les eaux de la +première à la mer par un canal, au moyen de portes-écluses qui +permettent aux eaux de s'écouler à la mer basse, et qui se ferment à la +mer haute pour empêcher l'invasion de la mer quand elle monte; ensuite, +n'appliquer les machines d'épuisement qu'à la deuxième partie, dont les +eaux ne peuvent avoir par elles-mêmes aucun écoulement. Des travaux +semblables se voient partout en Hollande, et leur système, inspiré par +le plus simple bon sens, donne constamment les résultats les plus +satisfaisants.</p> + +<p>Nous avons remonté la rive gauche du Gorzone, puis passé cette rivière +pour nous rendre sur l'Adige qui vient aussi la traverser. De là nous +sommes arrivés sur l'Adigetto qui, autrefois, était une dérivation de +l'Adige. Réuni au Tartaro, dont les sources sont près de Vérone, et +grossi de la Molinella qui passe à Castellaro, près de Mantoue, il forme +un cours d'eau qui prend le nom de canal Blanc et communique avec +l'Adige. L'Adigetto a pris son nom de la prise d'eau faite à son +origine; mais la prise d'eau a été supprimée, et le nom lui est resté. +Le canal arrive à Adria, d'où il continue jusqu'à la mer, dans laquelle +il débouche par un ancien bras du Pô, séparé aujourd'hui du fleuve, et +qui porte le nom de Pô-di-Levante. Il communique avec le Pô véritable +par la Cavanella, que l'on ouvre d'abord pour la navigation, et ensuite +pour l'écoulement des eaux dans le Pô quand le fleuve est plus bas que +le canal Blanc.</p> + +<p>Nous couchâmes à Adria, jolie petite ville, très-ancienne, aujourd'hui +éloignée de plusieurs lieues de la mer, et autrefois port de mer qui +donna son nom au golfe Adriatique. Une circonstance remarquable des pays +situés sur les deux rives de l'Adige, et qui les met constamment en +péril, c'est que le fond du lit du fleuve, constamment plus élevé que la +campagne, la domine de deux à trois pieds. Les eaux s'élèvent +quelquefois jusqu'à trente pieds. Que l'on juge combien est menaçante +cette puissante masse d'eau en mouvement!</p> + +<p>Cet état de choses est venu de ce que ces pays ont été trop tôt habités +et trop tôt cultivés. La nature a destiné les fleuves à dessécher les +marais, en élevant leur sol par des alluvions. Mais, quand on se décide +à cultiver un terrain bas, traversé par un fleuve, il faut de toute +nécessité diguer la rivière pour en contenir les eaux. Dans ce cas, et +dans l'intérêt de l'avenir, afin d'empêcher des résultats tels que ceux +que nous voyons, il faudrait adopter un double système de digues, +c'est-à-dire placer d'abord de petites digues propres à resserrer le +fleuve, et ensuite élever de grandes digues de défense, qui, placées à +une certaine distance, lui ouvrent une grande surface pour s'étendre, ce +qui diminuerait l'élévation des eaux dans les crues, et ralentirait +beaucoup l'élévation du sol en offrant un plus grand espace pour +recevoir les alluvions; mais c'est une prévoyance que nulle part on n'a +eue autrefois. C'est un tort qu'on a eu particulièrement en Hollande, où +on rencontre une analogie réelle avec ce que l'on voit ici: chaque +année, l'existence des deux pays est également menacée par les eaux, et +par les mêmes causes. Cette Haute-Italie, si belle, a été si +anciennement habitée et cultivée, et à une époque si barbare, qu'il +n'est pas étonnant que des mesures semblables de précaution n'aient été +ni prises ni conçues. Une fois la culture développée, les populations +fixées sur les bords du fleuve s'y sont trouvées enchaînées. Leur +sécurité de chaque jour les a forcées à ajouter chaque année à la +hauteur des digues, à mesure que le fond du fleuve se rehaussait +lui-même, et on en est venu à ce que l'on voit aujourd'hui.</p> + +<p>Le 12, nous avons visité le Pô et examiné les épis construits dans le +double but de préserver ses bords, et de diriger les courants dans +l'intérêt de la navigation. Un des épis construits en pierre ressemble +par son importance et sa dimension à un môle de port de mer. Le Pô, tout +menaçant qu'il est pour la campagne, car il s'élève beaucoup dans les +crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de +ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous +visitâmes la Cavanella dont j'ai parlé déjà, extrémité du canal de +communication entre Chioggia et le Pô. Il y a deux écluses de sept pieds +de hauteur, qui sont placées à la suite l'une de l'autre. Ce canal sert +aussi de dégagement des eaux du canal Blanc dans le Pô, quand celui-ci +est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer +dans le Pô, soit pour en sortir. Lorsque la différence des niveaux des +eaux est de six à sept pieds, on réunit les deux écluses, et on les +traite comme une seule; quand la différence est de quinze pieds, on les +ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une +autre écluse, avec le canal des Cuori qui réunit les eaux du Gorzone et +du Bacchiglione. Enfin une dernière porte s'ouvre et fait entrer les +bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation +intérieure est établie entre Venise et le Pô.</p> + +<p>Nous rentrâmes à Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de +l'Adige. Ses dignes avaient été rompues. Une grande invasion des eaux +avait couvert la campagne; un village avait été emporté. Ces accidents +se renouvellent malheureusement trop souvent. À chaque accident +semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand +soin. Le moyen employé pour leur donner de la solidité est de les +établir sur un lit de fascines. Les eaux y pénètrent et y déposent un +limon d'alluvion, qui empêche les infiltrations. Or c'est toujours par +des infiltrations que les digues viennent à percer. On n'a souvent que +du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez +facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le +revers; puis, peu de temps après, arrive une catastrophe.</p> + +<p>Après avoir examiné ces travaux importants, que malheureusement on est +obligé de reprendre très-souvent, j'ai de nouveau été coucher à Adria. +Dès le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne. +Je passai le Pô à la Mezzola, domaine d'une très-grande valeur, +appartenant au pape. Pendant la possession française, elle était devenue +un bien national. Elle avait été donnée à des fournisseurs. Avec le +temps, elle est revenue à son ancien propriétaire. À peu de distance +sont les grandes pêcheries de Comacchio. Dans ces pêcheries, on élève le +poisson sur une très-grande échelle. Les poissons extrêmement petits, +qui viennent de naître, sont pris dans la mer avec des filets dont les +mailles sont très-étroites. On les place ensuite dans de vastes espaces +isolés de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des +portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant +plusieurs années. C'est un établissement de même nature que les vallées +des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces vallées sont au nombre +de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur développement, +à la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers +d'hectares de superficie. Dans tous ces établissements, et à Comacchio +surtout, on élève une quantité immense d'anguilles que l'on sale, et qui +servent à l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces vallées +rapporte, à ma connaissance, à son propriétaire plus de cinquante mille +francs par année.</p> + +<p>Les tableaux de l'école des Beaux-Arts, à Bologne, sont peu nombreux, +mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands +maîtres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une réunion, immense par le +nombre, admirable par le mérite, et qui semble au-dessus des moyens d'un +particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de +neuf cents tableaux, dont un Raphaël et des Titiens.</p> + +<p>Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et varié. Une +multitude d'élégantes maisons de campagne, et le voisinage immédiat des +collines, ajoutent à la beauté du paysage. Mais une chose unique au +monde, le Campo Santo, mériterait seul le voyage pour un homme instruit +et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pensée, ou, au moins, +nulle part on ne l'a exécutée avec un semblable grandiose. On s'est +servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conservé et +restauré l'église avec un soin tout particulier. De vastes carrés vides +forment des cloîtres qui se succèdent. Contre ces murs sont placés les +monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont +consacrés. Les vides de carrés sont destinés à l'enterrement des +personnes du commun; mais on a placé à chaque tombe un numéro qui +correspond à celui du registre, de manière qu'au bout de quelques +années on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs. +Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une idée +morale qui rend l'idée de la fin moins douloureuse et moins triste.</p> + +<p>Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ, +établit une communication facile et praticable dans tous les temps entre +le Campo et la ville, et donne à chacun la facilité d'aller faire des +actes de piété au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le répète, +qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui +l'ont fondé et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre +chose digne de remarque à Bologne est la transformation en bibliothèque +publique des bâtiments de l'ancienne université, qui n'existe plus. +Aujourd'hui on lui donne un style sévère, simple et beau. Un usage +ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs études classiques à +l'université de Bologne, étrangers ou nationaux, laissassent leurs armes +peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dégradé +tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin; +il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses +ancêtres. En général, Bologne est remarquable par l'esprit de +patriotisme de ses habitants.</p> + +<p>Une ancienne et fidèle amie, madame la comtesse de Damrémont, m'avait +donné rendez-vous à Florence, et je partis pour m'y rendre après avoir +séjourné deux jours à Bologne. J'ai parlé ailleurs de Florence avec +quelque peu de détail; je n'en dirai rien ici; mais je répéterai qu'elle +est du nombre des villes privilégiées que l'on revoit toujours avec un +nouveau plaisir. Les arts y sont plus honorés qu'ailleurs et y sont +cultivés avec plus de goût et de succès. Madame de Damrémont, possédant +le goût des beaux-arts au plus haut degré, jouissant plus qu'un autre de +ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement +éclairé, développait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On +ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beauté. On ne juge +convenablement que lorsqu'on peut communiquer à d'autres ses remarques, +s'éclairer réciproquement par la critique et motiver une admiration +réfléchie.</p> + +<p>La collection de tableaux que présentent le palais Pitti et les Uffizi +est composée de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une +réunion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les +dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit +qu'on rend en Toscane un véritable culte aux beaux-arts. Cependant +l'école moderne de peinture semble morte aujourd'hui à Florence. La +sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est +cultivée avec beaucoup plus de succès. Bartolini est le plus grand +sculpteur des temps modernes. Je le crois bien supérieur à Canova. Ses +compositions sont plus vraies et leur simplicité est plus dans la +nature. La vérité y a moins d'apprêt que chez ses devanciers. Rien de +plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais à l'achever; +car chez lui là est la difficulté.</p> + +<p>Après deux mois d'un séjour rempli de charmes et qu'embellissaient les +jouissances d'une vive amitié, je me mis en route pour me rendre à +Gênes, où d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi. +Je visitai Livourne, Lucques et la côte orientale de Gênes, que je +n'avais jamais parcourue. L'État de Lucques me parut charmant. Il est le +type de ces principautés qui dispensent les souverains des soins +laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attachées à la +possession d'une belle propriété indépendante. C'est un pays délicieux, +où l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais +autrefois rempli de tableaux de choix, une belle forêt, des eaux +thermales où l'on accourt de toutes parts, et une population +intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit, +animé de l'amour des sciences, pourrait voir écouler sa vie dans +l'idéal du bonheur; mais il faudrait qu'il fût quelque chose par +lui-même et qu'il pût baser son existence sur le sentiment de ses +facultés heureusement appliquées.</p> + +<p>Je continuai ma route en parcourant cette rivière du Levant, si célèbre. +On la compare naturellement à celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se +retrouve cependant entre elles. La rivière du Levant, couverte de villes +riches et peuplées, admirablement bien cultivée et commerçante, est tout +autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habitée que de loin +en loin. Mais une admirable localité militaire en rend la possession +précieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son +étendue et la sûreté qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents +de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et +représentant par sa richesse une rivière souterraine, fontaine +artésienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la +facilité à toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin, +sa facile entrée et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale +sur la cote d'Italie, complètent ses avantages. De grands travaux +projetés par Napoléon devaient en faire notre établissement principal de +marine sur cette partie des côtes de la Méditerranée, et il voulait la +mettre à l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En +deux jours d'un voyage intéressant et agréable, j'arrivai à Gênes la +Superbe.</p> + +<p>Pendant mon séjour assez long dans cette ville, je fus témoin de fêtes +brillantes qui eurent lieu pour le mariage du duc de Savoie. De là, je +me rendis en Suisse, où m'attendaient des amis. J'y passai un été +délicieux. À la fin de l'automne, j'allai revoir les merveilles de +Munich, d'où je retournai à Venise pour y passer l'hiver.</p> +<br> +<a name="mel" id="mel"></a> +<br> + +<h3>MÉLANGES</h3> + +<p class="mid"><b><span class="sc">Sommaire.</span>--Lettre du comte de Fiquelmont sur le commerce de la +Russie.--Promenades dans Rome.--Des révolutions et des circonstances qui +les amènent.--Des vertus des peuples barbares.</b></p> +<br> + +<p class="mid">LE COMTE DE FIQUELMONT, ANCIEN MINISTRE D'AUTRICHE,<br> AU MARÉCHAL DUC DE +RAGUSE.</p> + +<p class="mid"><span class="sml"><span class="sc">sur le commerce de la Russie</span>.</span></p> + +<p class="rig">Vienne, le 14 février 1831.</p><br> + +<p>Monsieur le maréchal,</p> + +<p>Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29 +janvier, vous m'avez exprimé le désir d'avoir par écrit les données +principales d'un entretien, dont vous avez bien voulu conserver le +souvenir, qui avait pour objet les forces commerciales du midi de la +Russie comparées à celles du nord. J'étais, et je suis encore de +l'opinion que le commerce de l'empire russe trouve beaucoup plus de +force et de développement dans la direction du nord que dans celle du +sud. Voici, monsieur le maréchal, quelle était la base de mon +raisonnement.</p> + +<p>Il y a trois lignes de navigation fluviale entre la mer Caspienne et la +mer Baltique. Ces trois lignes aboutissent au lac Ladoga, et, par le +canal de Ladoga, sont mises en communication avec le Volkhov et la Néva. +Ce système fluvial, qui traverse et qui unit entre elles presque toutes +les parties du centre de l'empire, est l'objet des soins constants du +gouvernement. Pierre le Grand en a été le créateur; mais les +perfectionnements modernes dans l'art de l'ingénieur ont augmenté +beaucoup les ramifications de ce système, auquel on a réuni presque tous +les cours d'eau de l'intérieur. La nature des pays fait que les +distances de portage sont courtes et qu'il est facile de les franchir à +peu de frais.</p> + +<p>Il existait un ancien tracé du canal qui avait pour objet de réunir le +Dniéper à la Vistule, et d'établir ainsi une communication entre la mer +Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit +qu'il y ait eu des difficultés de terrain ou peu d'utilité, il a été +fort négligé; il est, je crois, resté à l'état de projet. La Dwina et +ses affluents portent à Riga tous les produits de cette partie de la +Russie. On a, d'un autre côté, travaillé à rendre le Dniéper navigable, +ce qui n'était pas fait quand j'ai quitté la Russie. Si les difficultés +que présente cette navigation, qui sont des cataractes, étaient +surmontées, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont +presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique.</p> + +<p>Voilà déjà un fait intérieur établi, qui assure au nord la supériorité +du commerce.</p> + +<p>Le second fait est plus décisif: c'est celui de la navigation maritime. +Votre séjour à Venise vous met à même, monsieur le maréchal, d'y +recueillir les notions les plus exactes sur les opérations commerciales +de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manière la +plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis +Odessa jusqu'à Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut +passer à Gibraltar pour y attendre le vent nécessaire pour la sortie du +détroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de +Saint-Pétersbourg aux États-Unis.</p> + +<p>La Méditerranée ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord +fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage à +se relier au nord qu'au midi, quand bien même le système de sa +navigation fluviale ne lui en eût pas imposé la loi.</p> + +<p>Je crois, monsieur le maréchal, avoir, par ce simple exposé, répondu à +la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en +Europe; j'ai regretté, par cette raison, que vous ayez, dans votre +ouvrage, fortifié l'idée que les forces du midi de la Russie sont +susceptibles d'un très-grand développement; j'entends ici par force, +productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y +existe un besoin d'expansion qui serait tôt ou tard menaçant pour +Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me +permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des +principaux éléments de la politique de l'Europe envers la Russie.</p> + +<p>Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatériques qui +ramènent, à des intervalles presque égaux, des années de complète +disette, quelquefois destructives de la totalité du bétail, bêtes à +cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine, +alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe; +cela est arrivé deux fois pendant les douze années que j'ai passées en +Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la récolte des +céréales est médiocre; trop de sécheresse en est toujours la cause; on +est content quand elle ne va pas jusqu'à brûler l'herbe; cependant les +années de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont +fertiles rend possibles des approvisionnements de précaution. Ce ne sont +pas des greniers d'abondance, ce sont de simples économies domestiques.</p> + +<p>J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence +d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs +terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant +l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans +des terrains de pâturages au midi: ils eurent tous à le regretter. Un +comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la +Russie vers le Volga, au delà du Saratov: il doubla sa fortune.</p> + +<p>Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent +l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je +m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui +s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni +peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les +côtes de la Crimée; les Romains n'avaient pas été plus loin que la +Valachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les +émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur; +aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la +Crimée, au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent, +pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni +reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la +production fut pour moi la réponse à la demande que je me faisais. +L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de +l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit +éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc +pas cherché à étendre sa domination vers l'intérieur? Cela paraissait +naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause +permanente.</p> + +<p>J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui établit le rapport de +la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement. +Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou, +de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermédiaires. De +Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574; +de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don, +de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui +suffit au but, combien l'industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce +midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la +force de l'empire russe.</p> + +<p>L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de +la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une +grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux; les +maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Pétersbourg, +de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le +sol.</p> + +<p>Il y a des hommes qui croient que l'établissement des routes de fer +pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la +production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des +bénéfices pour les propriétaires; mais seraient-ils en rapport avec les +dépenses que causeraient l'établissement et l'entretien de pareilles +voies? Le général Destrem, ingénieur habile, et, plus qu'aucun autre, +compétent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouvé, avec la dernière +évidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher. +La terre y gèle, même dans ce soi-disant midi, à quatre pieds de +profondeur; le dégel ne dérangerait-il pas toujours la ligne horizontale +des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des +réparations à faire sur d'aussi grandes distances?</p> + +<p>Dans les pays assez riches pour que des associations particulières +puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction: +c'est une manière de placer des capitaux; je comprends que l'on trouve +ce mode de voyager meilleur marché. Mais en est-il de même quand les +États empruntent pour construire des routes de fer? Les intérêts à +payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impôts? Il +en résulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de +ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien +particulièrement le cas en Russie, où l'État seul pourrait les +construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Pétersbourg +prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles à +vaincre que des montagnes.</p> + +<p>Un grand établissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus +brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu, +monsieur le maréchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses +colonies militaires, en 1837, le décida à en changer entièrement +l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille création, si peu +d'accord avec ce qui l'entourait. La supériorité morale de cette +population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un +instrument d'oppression contre le pays ou de rébellion contre le +gouvernement.--La révolte si tragique des colonies du Nord (de +Novogorod) était un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le +général Witt présenta à l'empereur, à Voskresensk, quelques mille jeunes +gens non encore rangés dans les régiments, mais déjà assez instruits et +formés pour faire sur-le-champ le service de bas officiers, sachant tous +parfaitement lire, écrire et compter. Il y avait, cette année, dans +l'ensemble de ces colonies, vingt-six mille hommes arrivés à ce degré +d'instruction. Witt demanda à l'empereur ce qu'il devait en faire. Une +décision était d'autant plus embarrassante, que, d'après l'organisation +de ces colonies, chaque année devait augmenter ce nombre. L'empereur +n'hésita pas. Il changea l'organisation: tous les habitants des colonies +redevinrent des paysans comme tous les autres. Les régiments furent, +depuis ce jour, complétés par les recrues que leur donnait la levée +générale de l'empire, comme le sont les régiments qui ne sont point +colonisés. L'instruction fut bornée aux enfants des régiments. La partie +administrative aura dû être modifiée dans une mesure analogue à la +réforme militaire. J'ignore les nouveaux règlements qui auront été +donnés; je suppose qu'on aura, petit à petit, diminué l'immense monopole +agricole qu'exerçaient ces colonies.</p> + +<p>Je précédais de deux jours l'impératrice, qui se rendait à Voskresensk. +On avait, à Pultawa, arrangé pour elle une exposition des produits de ce +gouvernement. J'y vis des échantillons nombreux de superbe laine +mérinos; les principaux producteurs étaient les Kotschubei et les +Rasoumowski. J'en faisais compliment à l'homme très-intelligent, +propriétaire lui-même, qui était mon cicerone. «Oui, me dit-il; mais il +faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des +prix, qui est augmentée par une cause que personne ne peut calculer, +parce qu'elle est placée en dehors des intérêts de ce commerce.»</p> + +<p>Voici l'explication qu'il me donna. «Les colonies militaires sont en +possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car +chaque régiment possède entre douze et vingt mille mérinos de la plus +belle espèce. Plusieurs régiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans +leur caisse pour faire face aux dépenses d'équipement et d'habillement +qu'exigeait la circonstance, furent autorisés par l'administration +coloniale à vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des +prix du marché d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible à l'intérêt +des autres producteurs; pour cette année notre marché est gâté; les +petits propriétaires auront à en souffrir.»</p> + +<p>Je vis à cette occasion que l'établissement colonial n'était pas +populaire. Un autre monopole qu'il exerçait vint déranger une autre +branche de l'économie agricole dans des gouvernements éloignés. Le +général Witt, qui conduisait son établissement en homme de génie, mais +en homme spécial, montra à l'empereur deux cent quarante étalons, les +plus belles bêtes que l'on put voir, car l'administration était assez +riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; près de +vingt mille juments avaient été réunies dans un district assez resserré. +Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livré à cette revue d'un +nouveau genre. Le nombre des juments était bien plus considérable; +chaque régiment en comptait plusieurs milliers.</p> + +<p>Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de +Voronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit +propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les +plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais +communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et +fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de +luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Pétersbourg.--Peu d'années +suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la +cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de +cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le +choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix +fixé par le gouvernement.</p> + +<p>Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le +pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion +personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des +colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce +phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats +obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil +de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des +moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte +positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que +le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue +série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi +intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration.</p> + +<p>Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Fiquelmont</span>.</span></p><br> + +<hr class="short"> + +<h4>PROMENADES DANS ROME.</h4> + +<p>La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le siége d'une +immense puissance. L'étude de son histoire et de sa langue remplit +encore nos premières années. Fondée sous les auspices de la violence et +de l'amour du butin, agitée par des révolutions continuelles, Rome +devint la maîtresse du monde et fut la tête d'un ordre social dont +aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tombé, la ville +ressaisit dans le moyen âge une puissance d'opinion qui remplaça en +partie la puissance matérielle qu'elle avait possédée et perdue. Elle +sut, par la majesté et la grandeur de ses souvenirs, imposer une +modération presque miraculeuse aux barbares qui menaçaient de la +détruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les idées religieuses une +sorte de suprématie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville +éternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit +la sensation à laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux +étaient accoutumés à la vue des antiquités que ces pays renferment. Leur +conservation, la beauté des matériaux, leur grandeur et même leur +immensité empêchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les +monuments de Rome sont dénués de tout ornement. Ces masses de +construction en briques donnent d'abord l'idée de décombres, de masures, +que la misère et une mauvaise administration ont produits. Ôtez les +noms, et, à quelque exception près, le voyageur ne verra ces ruines +qu'avec une sorte de dégoût.</p> + +<p>Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'église de Saint-Pierre +est le symbole de l'Église triomphante, de même qu'un superbe palais +indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite. +Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il +offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus +développé dans les objets de sculpture et la perfection dans les +peintures. Il est, à cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts, +le lieu le plus digne d'intérêt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme +recueilli et disposé à vivre de méditation, est incommodé par la +splendeur qui y règne. L'éclat de la lumière l'importune. Les grandeurs +de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en évidence. +Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source +dans son esprit et dans son coeur. À Jérusalem, j'ai vu, avec émotion, +l'Église souffrante, l'Église dans sa misère et dans son humiliation. La +piété y semble naturellement inspirée. La vue et le nom des lieux où de +si grandes choses se sont passées laissent des traces ineffaçables dans +les souvenirs. La vue de Rome, le séjour à Saint-Pierre, devraient, tout +en donnant des idées de puissance et de prospérité, rappeler aussi les +idées tristes qui s'associent naturellement au christianisme et +contribuent à sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les +circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite +nécessaire, je n'ai rien écrit pour retracer à ma mémoire ce que j'ai +vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous +les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en résumé ce que j'ai +vu et ce que j'ai entendu de lui.</p> + +<h4>PREMIÈRE PROMENADE.</h4> + +<p>Nous commençâmes nos «mises en nous rendant au Capitole. De la tour on +voit également bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome +ancienne avait à son extrémité le Capitole, comme la Rome nouvelle. À +l'est est la première. À l'ouest est la seconde, qui est bâtie sur le +sol même de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que +Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la première habitée. Les +débordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'était +dans ces marais même que Romulus et Rémus, son frère, enfants, avaient +été exposés. Un temple de très-petite dimension, fondé dans ce lieu en +mémoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui. +Il a été transformé en une église de Saint-Théodore.</p> + +<p>Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants +dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une +heureuse destinée. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en +font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur à un +enfant: «Il n'a pas été porté dans l'église de Saint-Théodore.» Tant il +est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se +conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les +superstitions de leurs ancêtres! C'est à peine si les temps et les +différences de croyance apportent quelques changements dans l'expression +de ces sentiments.</p> + +<p>Un temple de Vesta existait tout près de celui-là. C'est celui où les +vestales veillaient à la conservation du feu sacré. Ce temple est devenu +une église sous le nom de Sainte-Marie-Libératrice.</p> + +<p>Le grand cirque était entre le mont Palatin, le mont Aventin et le +Tibre. Là furent donnés par les Romains ces jeux publics fameux qui +attirèrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; là +eut lieu l'enlèvement des Sabines. Après une guerre acharnée, les Sabins +et les Romains se rencontrèrent dans l'emplacement du forum, et ils y +conclurent le traité de paix qui rétablit la bonne harmonie entre les +deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en +observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour établir la +communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la <i>Voie +sacrée</i>. Les deux peuples n'en firent bientôt plus qu'un seul, et, +Tatius ayant péri dans une expédition dirigée contre le Lavinium, +Romulus resta seul souverain. Le Capitole reçut son nom de la +circonstance qu'une tête représentant celle de Jupiter fut trouvée dans +l'excavation que les travaux nécessitèrent. Il devint la citadelle de +Rome, et fut en outre destiné à recevoir les temples des dieux +supérieurs.</p> + +<p>Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, ayant soumis les habitants +d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite +détruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains, +ses habitants furent transportés à Rome, établis sur le mont ou Cælius +et ses principaux citoyens admis dans le sénat.</p> + +<p>Numa, deuxième roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se +défendre contre les Sabins, et des travaux y furent exécutés par Tarquin +l'Ancien dans le même objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom +de Romulus.</p> + +<p>Ancus Marcius, quatrième roi, envoya une colonie à Ostie, près de +l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour +faciliter cet établissement; mais cette rivière, qui séparait le Latium +du pays des Étrusques, était considérée comme un fleuve sacré. Il +institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer à ces travaux +sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains +furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de <i>pontifices</i>, +et depuis ce nom n'a plus exprimé qu'une fonction religieuse, tandis +que dans l'origine elle n'était qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi +occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre côté du Tibre.</p> + +<p>Le mont Capitolin était plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est +masqué par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs +reçu un exhaussement considérable. Il s'étend jusqu'au Tibre. Dans le +moyen âge, des papes l'encombrèrent de constructions pour empêcher le +peuple de s'y réunir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient +mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de même dans le +Forum, sous prétexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit +de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple +qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le +peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'était +proposé.</p> + +<p>La ville de Rome se trouva composée de sept collines, savoir: 1° du +Palatin, où fut le commencement de la ville; 2° du mont Capitolin; 3° du +mont ou Cælius; 4° du mont Quirinal; 5° du mont Aventin; 6° du mont +Viminal; 7° du mont Esquillin.</p> + +<p>L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la +même jusqu'à Aurélien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius +Tullius fut tout entière sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait +immédiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie. +Le mont Janicule a toujours été extérieur. Les trois quarts de la +population, sous Auguste, étaient en dehors des murs. L'amphithéâtre +flavien, bâti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de +Colisée, était considéré comme étant à peu près au centre de la ville. +La situation de la population sur des collines élevées rendit nécessaire +la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus +grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les +débris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des +pentes régulières, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'à +soixante-quatre milles de développement. En général, jamais les Romains +n'ont reculé devant les difficultés quand ils ont reconnu une grande +utilité publique à les vaincre.</p> + +<p>Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut +jusqu'à quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'élevait, d'après +des calculs certains, à un million deux cent mille mètres cubes par +vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le +produit est de cent cinquante mille mètres cubes par vingt-quatre +heures, c'est-à-dire la huitième partie de la quantité ancienne, et +cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux +dotée en eau.</p> + +<p>Quand les barbares et les guerres civiles eurent détruit en partie les +aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines, +et vint s'établir près du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses +maisons. Les eaux de la fontaine de Trévi, amenées à Rome par Agrippa, +gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et +n'avaient jamais cessé de couler. Ce fut une raison de plus pour ce +changement. Voilà l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le +pape Sixte V eut fait rétablir les aqueducs, les eaux furent dirigées +dans les lieux habités, et la ville est restée sur le nouvel emplacement +qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes +bien distinctes: la ville nouvelle, bâtie dans l'ancien champ de Mars, +et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de +maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquités existant dans la +partie de Rome habitée aujourd'hui vient des temples construits du temps +d'Auguste, et postérieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet +était encore d'en diminuer l'étendue pour gêner les grandes réunions du +peuple.</p> + +<p>Après avoir jugé de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole, +nous sommes allés sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'à +Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius, +censeur, qui la fit construire. Nous avons visité le tombeau de Cecilia +Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec César et Pompée, du +premier triumvirat, et qui périt dans la guerre contre les Parthes. Ce +tombeau a de la grandeur et avait de la beauté quand les riches +matériaux dont il était couvert et rempli se trouvaient encore à leur +place.</p> + +<p>Toute la voie Appienne était garnie de tombeaux de gens célèbres, la +plupart élevés aux frais de la république, comme honneur, les autres aux +frais des familles. Ils se composaient en général de massifs en +maçonnerie de briques, avec une chambre sépulcrale, et l'extérieur +revêtu eu marbre sculpté et orné. Ces tombeaux avaient environ trente +pieds d'élévation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus élevé, a +servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen âge. Ils avaient bâti un +château dont les dépendances, formant une vaste enceinte, se liaient +avec le tombeau de Metella. Celui-ci en était comme le donjon et la +citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est +la disposition des fenêtres des bâtiments du moyen âge. Elle indiquait à +quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propriétaire. +Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unité: c'était une colonne +placée au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant +la construction en quatre parties égales, était supposée le symbole de +l'égalité. De cette croix aux fenêtres est venu pour nous le mot croisée +pour le mot fenêtre. Tous les châteaux, en Allemagne, ont des fenêtres à +une colonne, parce que l'on y était Gibelin. Les créneaux étaient +simples ou divisés en deux parties, suivant qu'on était Gibelin ou +Guelfe.</p> + +<p>Une circonstance particulière à l'ouverture du tombeau de Cecilia +Metella mérite d'être rapportée ici. Le corps de cette Romaine se trouva +intact; et, comme le peuple, à Rome, prend pour un signe de sainteté ces +conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prétendue +sainte n'occasionnât des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre. +C'est sous Paul III Farnèse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage +de Cecilia Metella est encore aujourd'hui déposé dans la cour du palais +Farnèse.</p> + +<h4>DEUXIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Le 25 novembre s'exécuta une seconde course avec M. Visconti. Nous +sortîmes par la <i>porta Pia</i>, qui mène dans la Sabine. Nous fûmes, sans +nous arrêter, jusqu'au mont Sacré, petite hauteur située sur la rive +droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira, +mécontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et résolu +d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses +ancêtres étaient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome +qu'eut lieu cet événement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de +Virginie. Des négociations eurent lieu entre le sénat et le peuple. On +lui promit des magistrats spéciaux pour défendre ses droits. De là +l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont +Sacré et sur le bord de la route. Ils furent élevés, l'un à Ménénius +Agrippa, qui avait ramené le peuple, l'autre à Anna Perenna, qui l'avait +nourri pendant son séjour sur le mont Sacré, et dont le nom pourrait se +traduire par union perpétuelle. En commémoration de l'événement du mont +Sacré, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux +frais des patriciens. La rivière l'Anio, venant de Tivoli, où elle a +formé des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre +plus bas. En arrière sont les coupures et les escarpements exécutés pour +rendre défensifs ces coteaux. Le pont qui y est bâti se nommait +autrefois Nomentanus. Détruit par les Goths et rétabli par Narsès, leur +vainqueur, il prit le nom de ce général. Le pape Nicolas V fit +construire la tour qui en rend maître.</p> + +<p>En nous rapprochant de la ville, nous vîmes un colombarium découvert +depuis peu d'années. Un grand espace paraît avoir été consacré à en +recevoir plusieurs. Celui que nous visitâmes renfermait quatre cents +urnes. Des peintures et des inscriptions le décorent. Il y a des +inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait +déposé les cendres de son fils, âgé de vingt-deux ans dit: «Je fais pour +toi ce qu'il eût été dans l'ordre que tu fisses pour moi.» Une autre +dit: «Celui dont les cendres sont recouvertes a vécu quatre-vingts ans,» +et ajoute: «C'est bien.»</p> + +<p>Après le colombarium, nous fûmes voir l'église de Sainte-Agnès, garnie +de colonnes antiques de dimensions et d'ordres différents, tirées de +monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agréable à +l'oeil. Il y a des travées supérieures. Elles étaient, dans la primitive +Église, exclusivement occupées par les femmes. Cette église fut bâtie +par Constantin. La statue représentant la sainte était en albâtre +oriental; on lui a substitué une tête, des mains et la partie inférieure +du corps en bronze. Une tête très-belle, très-expressive, dernier +ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette église. À côté est un +ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous +ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous +détruits, excepté celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut +converti en église. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes +dépareillées. Elle rappelle l'église située près de Noura, dans le +royaume de Naples, on bien le beau péristyle du palais de Caserte, +au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaïques dans cette +rotonde, comme aussi des mosaïques du style byzantin dans l'église de +Sainte-Agnès.</p> + +<p>En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous +laquelle nous passions était inachevée. Il nous raconta, à cette +occasion, que le dessin en avait été fourni par Michel-Ange au pape Pie +IV, du nom de Médicis. Ce pape n'était point de la maison de Médicis, +mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait +rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de +vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du +père du pape. On s'aperçut de l'intention avant la fin des travaux, et +ils furent suspendus.</p> + +<p>Nous terminâmes notre journée en visitant la villa Colonna. Le mont +Quirinal avait été coupé à pic par Néron, du côté qui regardait le champ +de Mars. Cet escarpement était revêtu en marbre. Sur la plate-forme +était un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses +morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du +fronton et de l'architrave, sont encore sur place et ornés du plus beau +travail. Près de là sont les thermes de Constantin, excavés dans la +montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont +devenus une propriété de la maison Colonna. En général, les grandes +maisons se sont attribué, dans le moyen âge, les édifices publics. C'est +à ce titre que le théâtre de Marcellus est resté la demeure en même +temps que la forteresse de la maison des Orsini.</p> + +<p>C'est aux catacombes existantes auprès de l'église de Sainte-Agnès que +l'on proposa à Néron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que, +tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement à voir la +lumière. Il passa l'Anio, se réfugia dans la maison de Phaon, son +affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon était dans +l'emplacement où se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del +Gregorio.</p> + +<p>Le séjour des catacombes était respecté, à Rome, par les dépositaires du +pouvoir. Le malheur auquel s'étaient condamnés ceux qui les habitaient +les rendait en quelque sorte sacrées. Peut-être aussi craignait-on +d'empiéter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans +leur empire.</p> + +<h4>TROISIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Le 27 novembre, nous fûmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne à +Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les +directions. Le pays est ondulé, et présente à la vue des lignes +agréables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes. +Ses champs sont d'une fertilité extrême. La terre est excellente et rend +vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de +la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre. +Nous traversâmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprès du +tombeau élevé à Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du +sénat. Le discours à sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est +gravé sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions +approchant de celui de Cecilia Metella. Il a été converti en poste +militaire du temps de Paul II, pour la défense des approches de Tivoli, +et cette circonstance l'a conservé.</p> + +<p>Les monuments anciens échappés à la destruction n'ont été sauvés que +lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matériels sont venus les +protéger. Ainsi les temples, transformés en églises et surmontés d'une +croix, sont devenus sacrés. Le théâtre de Marcellus, devenu une +habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il +n'y a que le Colisée qui fasse exception. Encore, pendant un certain +nombre d'années, a-t-il joué le rôle de forteresse entre les mains des +Frangipani; mais ensuite, pendant bien des siècles, il a été livré à la +destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est étendue +sur lui.</p> + +<p>De là nous sommes allés à la ville Adrienne, située à peu de distance du +tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour +de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulière pensée de la +composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visités. Il +bâtit le Poecile tel qu'il existait à Athènes. C'était une double +galerie ouverte, dont le toit était supporté d'un côté par des colonnes. +Le mur qui séparait les deux galeries était couvert de peintures +semblables à celles existant dans le même lieu à Athènes et représentant +les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son étendue. Il +bâtit aussi le Lycée, l'Académie, etc. Il creusa une vallée, qu'il nomma +la vallée de Tempé, et où il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi +les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour représenter la +branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vénus. C'est comme +une espèce de naumachie, où il y avait des chambres sous l'eau, +consacrées, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais +proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses, +sont immenses et présentent de très-grandes masses. Le pays, qui est +fort accidenté, offre de très-belles vues. L'enceinte des jardins était +de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouvé l'immense +cuve de porphyre placée au musée du Vatican. Cette villa d'Adrien était +remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter à Rome +pour décorer les bains qu'il y fit bâtir.</p> + +<p>Nous fûmes ensuite à Tivoli. Rien n'est plus pittoresque que la vue du +cours de l'Anio, de la cascade, du canal double, nouvellement creusé +pour assurer la conservation de la ville. Il a donné naissance à une +nouvelle cascade, très-abondante et très-belle. Le temple de Vesta, dont +la colonnade est bien conservée, embellit beaucoup le paysage et lui +donne un caractère tout particulier. Je descendis et je m'approchai de +la grotte de Neptune, qu'une forte crue a détruit depuis. Je revins au +temple de Vesta. Le petit temple de la Sybille qui le touche, a été +transformé en une église sous l'invocation de saint Georges.</p> + +<p>Le temps était mauvais et la journée avancée; je ne fus pas voir les +cascatelles et les usines; mais, à un autre voyage, j'allai les +contempler. Leur effet est admirable. Elles sont produites par une +branche de l'Anio, qui, en traversant par un canal souterrain toute la +montagne de Tivoli, tombe d'une grande hauteur, et fait mouvoir de +nombreuses usines, établies dans le palais de Mécène, encore debout. Je +vis la villa d'Este, appartenant autrefois au cardinal d'Este, +protecteur de l'Arioste. La position est très-belle, et la vue +extrêmement remarquable. Les grands accidents de terrain, les +escarpements, les eaux abondantes, de beaux arbres et de prodigieux +cyprès, font un ensemble rempli de grandiose; mais la plupart des +statues, des bas-reliefs et des divers ornements du jardin sont du plus +mauvais goût. Il y a cependant quelques fresques estimées dans la +maison.</p> + +<p>Dans cette journée, j'ai encore vu deux choses remarquables. La première +est la colonne élevée devant Sainte-Marie-Majeure, au lieu où +l'ambassadeur de Henri IV fit abjuration, au nom de ce prince, et reçut, +dans la posture la plus humiliante et la corde au cou, l'absolution du +pape Sixte V. L'autre, aux trois quarts du chemin de Rome, à Tivoli, est +un ruisseau d'eau sulfureuse, qui ressemble à une rivière, et pourrait, +près de sa source, servir à des établissements de bains d'une grande +importance. Ces eaux étaient fréquentées autrefois; elles ont rendu la +santé à Auguste. Des embarras dans leur écoulement avaient formé un lac, +où des dépôts successifs ont formé une couche de pierre, une croûte dure +qui couvre la terre et s'oppose à la végétation. Un canal, fait aux +dépens du cardinal d'Este, a donné une issue aux eaux, et la plaine +s'est trouvée depuis à découvert; mais elle est improductive. En +enlevant la croûte de dépôt, on retrouve la terre végétale et la +fertilité.</p> + +<h4>QUATRIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Le 4 décembre, nous vîmes la voie Ostensienne et les antiquités placées +aux environs. Nous commençâmes par l'église de Saint-Paul hors des murs. +Elle fut détruite par un incendie il y a dix ans; mais la piété des rois +de l'Europe et le zèle des papes en ont commencé la restauration. Cette +église, bâtie par Constantin, embellie et augmentée par Honorius et +Arcadius, était l'objet d'une dévotion particulière. Elle renferme les +restes de saint Paul, inhumé dans remplacement où elle est bâtie. C'est +à peu de distance du lieu de son supplice, les Trois-Fontaines, qui est +consacré par un monastère et deux églises.</p> + +<p>Le couvent attenant à l'église de Saint-Paul est de l'ordre des +Bénédictins et a été la demeure de Pie VII, alors simple moine. Cette +église était d'une richesse extrême en matériaux. Des colonnes de +porphyre, de granit d'Égypte et de marbre de Grèce la décoraient. Un +incendie violent a presque tout anéanti. Le plafond, en bois de cèdre, +devenu très-sec par la succession des siècles, s'enflamma si +promptement, qu'en peu de moments tout fut réduit en cendres et qu'aucun +secours ne put arrêter le mal. La chute de ces bois enflammés produisit +entre les murs une telle chaleur, que toutes les colonnes furent ou +détruites ou en grande partie altérées, et la porte de bronze, qui était +d'un beau travail, entra elle-même en fusion. Ces colonnes de marbre ne +laissent intacts que des débris, dont la réunion a servi à rétablir +quatre colonnes, destinées à rappeler, par leurs dimensions et leurs +ornements, les anciennes colonnes, qui étaient au nombre de dix-huit. +Les colonnes nouvelles sont de granit du Simplon, des plus grandes +dimensions, des plus admirables proportions, ainsi que du travail le +plus parfait. Elles ont été fournies par l'empereur d'Autriche et +transportées par le canal de Pavie, le Pô, la mer et le Tibre. Le +travail est conduit avec une grande activité, et, dans une douzaine +d'années, cette église sera terminée et plus belle qu'elle n'était. Elle +sera pavée avec les débris des anciennes colonnes de granit. La +colonnade du portail sera changée; une autre colonnade extérieure, de +trente-six colonnes, la décorera, et masquera ou déguisera ce que les +contre-forts ont de désagréable et de défectueux à la vue. Enfin elle +reprendra sa place parmi les plus beaux monuments de la chrétienté. +C'est la plus grande église de l'Italie après Saint-Pierre et la +troisième de l'Europe. Des belles mosaïques du style byzantin qui +existaient, la plus grande partie a échappé aux ravages de l'incendie; +elles ont été parfaitement réparées. Le corps de saint Paul a été sauvé +et est resté intact au milieu des désastres. La dépense des +constructions est de trois cents écus romains par semaine; ainsi la +main-d'oeuvre coûtera encore, en supposant un travail de douze ans, une +somme de huit cent soixante-trois mille francs. On assure que les fonds +nécessaires sont faits ou à peu près.</p> + +<p>En retournant à la ville, M. Visconti nous a fait remarquer une petite +chapelle, où un bas-relief représente saint Pierre et saint Paul +s'embrassant et se disant adieu au moment où l'un et l'autre marchaient +au supplice: saint Paul vers remplacement des trois fontaines qui +surgirent, dit-on, tout à coup dans les lieux qu'arrosa son sang; saint +Pierre vers le Janicule. Saint Paul, étant citoyen romain, fut décollé; +saint Pierre, étant Juif, fut crucifié.</p> + +<p>La porte de la ville a des tours rondes, bâties par Bélisaire. Le +tombeau de Caïus Cestius, citoyen romain qu'aucune dignité n'a fait +connaître, vivait du temps d'Auguste. Il ordonna, par son testament, de +construire la pyramide qui porte son nom pour lui servir de tombeau. +Elle dut être achevée dans une année et recouverte en beau marbre de +Grèce. Le massif est composé de tuf réduit en poudre, mêlé avec de la +chaux, ce qui en fait un corps dur et compacte. La chambre sépulcrale +était peinte, et il reste encore des fresques intactes, représentant des +Victoires, figures allégoriques se rapportant à la secte philosophique à +laquelle appartenait Caïus Cestius. Cette secte considérait la vie comme +un combat et la mort comme un triomphe. Un beau sarcophage en porphyre +s'y trouvait; il est maintenant chez le prince Borghèse. C'est le pape +Alexandre VII qui a fait ouvrir ce tombeau et découvrir les environs.</p> + +<p>Près de là sont les tombeaux des individus morts à Rome et n'appartenant +pas à la religion catholique: ce sont particulièrement ceux des Anglais. +Leur réunion présente à l'oeil quelque chose d'élégant et de bon goût. +On y lit les noms de gens connus, entre autres celui de Scheller, ami de +lord Byron; celui du fils de Goethe, enfin de miss Bathurst, qui a péri +par accident au moment où elle allait se marier.</p> + +<p>Nous fîmes le tour du mont Testacio. Il est composé uniquement de +l'agglomération de débris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modèle +de ceux qui servaient à renfermer les tributs envoyés à Rome. Après les +avoir reçus, on versait l'argent au trésor, et ils étaient brisés. La +montagne entière est composée de ces débris. La surface seulement ayant +été constamment et depuis beaucoup de siècles soumise à l'action de +l'atmosphère, s'est décomposée, et, la végétation ayant produit des +détritus, il en est résulté la formation d'une couche fort mince de +terre végétale. Les Romains modernes y ont pratiqué des caves où des +dépôts considérables de vins sont placés, et ces souterrains sont +précédés de constructions qui forment des celliers fermés avec des +portes. Des fêtes populaires, au mois d'octobre, des espèces de +bacchanales, y sont célébrées par les femmes du quartier transtevérin.</p> + +<p>Après le mont Testacio, nous suivîmes la rive gauche du Tibre, et nous +passâmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occupé aujourd'hui par une +villa appartenant à l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adossées à +la montagne, sont des maçonneries antiques considérables. Ces ruines +sont les restes des anciens magasins de blé qui existaient à Rome. +Placés ainsi près du Tibre, ils étaient bien situés. À peu de distance +est un emplacement consacré autrefois au dépôt des marbres venant de +Grèce. La destination en est toujours la même, mais les marbres +aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom même n'est pas changé.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes à l'église de la Madonna della Scola. Ce nom lui +vient de ce que saint Augustin y a enseigné. Cette église était +autrefois un temple élevé par Octavie, soeur d'Auguste et femme +d'Antoine, à la pudicité patricienne. Ce monument est d'un beau style, +et les détails de l'architecture sont d'un travail achevé. Comme église, +elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hiérarchie dans +toute sa rigueur. La surface de l'église est divisée en trois parties +dans sa longueur, et chacune a un niveau différent. La première, à +l'entrée et la plus basse, était pour le peuple; la seconde, plus +élevée, pour les diacres et les aspirants à la prêtrise; la troisième, +plus élevée encore, renfermant l'autel avec le choeur et environnée +d'une grille basse, était uniquement réservée pour les prêtres. C'était +un sacrilége pour un laïque d'y entrer. Deux chaires en marbre, placées +au milieu de l'église, servaient, l'une pour lire l'épître, l'autre pour +lire l'évangile. Un plateau rond, en marbre sculpté, figurant un masque +et ouvert aux yeux, à la bouche et au nez, est placé sous le péristyle. +Ce plateau servait probablement à l'écoulement des eaux de quelque +égout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus +coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en étaient +la victime et perdaient la main aussitôt. Cette superstition a fait +donner à cette église le nom de Madonna della Verita.</p> + +<p>En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entouré de +colonnes cannelées d'une belle conservation. Le marbre dont il est +revêtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le +temps de la république, on n'employa pas cette matière précieuse. Il y a +dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a été converti en une +église sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil.</p> + +<p>À peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome +probablement, élevé par le sixième roi de Rome, Servius Tullius, à la +fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protégé et +fait monter sur un trône, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un +goût parfait, d'une architecture pure et élégante. Il a été converti en +église sous le nom de Sainte-Marie-Égyptienne. On a réuni le péristyle +au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'église; mais, si +ce mur était détruit, le temple reparaîtrait dans toute sa pureté.</p> + +<p>M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y +avait trois espèces de temples dont la forme était toujours circulaire: +1° ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, représentait la terre, supposée +ronde par les anciens; 2° ceux du soleil, parce que le soleil, chaque +jour, faisait le tour de la terre; 3° ceux d'Hercule, parce qu'il avait +purgé la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le +tour du monde. À cela je répondrai que les anciens n'avaient nullement +l'idée absolue que la terre fût ronde, et que toutes les géographies +anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu +cette idée, inspirée par son génie. J'ajouterai que tous les temples +élevés au soleil n'étaient pas circulaires, car celui d'Héliopolis +(Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au +contraire, il était carré. Ces deux observations me prouvent qu'il ne +faut pas s'abandonner aveuglément aux suppositions, aux observations +trop généralisées et aux systèmes des antiquaires.</p> + +<p>Près du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347, +pendant que Clément VI avait fixé sa résidence à Avignon, et par suite +des maux dont les Romains étaient affligés, il se fit déléguer +l'autorité suprême à Rome sans employer la violence et par la seule +puissance de son éloquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut +investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration, +d'abord salutaire pour les Romains, devint bientôt tyrannique. Renversé +à la suite d'excès dont il s'était rendu coupable, il dut sa +conservation à la fuite. Poursuivi par le pape Clément VI et menacé de +périr, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il +gagna la confiance. Investi du même pouvoir, il en abusa de nouveau et +fut assassiné au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de +Pétrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du réveil +des beaux-arts et une espèce de renaissance du goût.</p> + +<p>En face est le pont rompu. C'était le pont sénatorial où se passaient +des cérémonies dans quelques circonstances. Il est situé à un coude du +Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Réparé plusieurs fois, il a +toujours été renversé. À ce point où la direction du fleuve change, le +courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, à +quelque distance, les piles du pont où Horatius Coclès arrêta les +troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont +derrière lui.</p> + +<p>L'île située au-dessus était du temps des Romains consacrée à recevoir +les malades qui venaient y chercher la santé. Elle renferme encore +aujourd'hui le meilleur hôpital de Rome.</p> + +<p>Nous terminâmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant +quatre côtés que Septime-Sévère avait fait construire au milieu d'une +place destinée au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux +négociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il était revêtu +de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Très-près de là est +un autre monument élevé par le commerce à Septime-Sévère, en +reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument présente deux +choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employés +aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux +objets employés dans notre culte; ensuite une inscription où Géta, fils +de Septime-Sévère, avait son nom. Elle fut remplacée, sous le règne de +Caracalla, son frère et son assassin. On reconnaît le travail qui a +effacé, et ce qui fut substitué en caractères de dimension moins grande. +Des louanges sont prodiguées au fratricide. On voit aussi vide la place +que l'image de Géta occupait sous les aigles des légions. Le Janus a été +conservé, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le +monument du commerce a été sauvé, parce qu'il a servi de contre-fort à +un clocher. Enfin, nous vîmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin, +magnifique égout où un char chargé de foin pouvait passer. Il a éprouvé +un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore à l'usage +auquel il fut d'abord destiné; il est même indispensable à la salubrité +de Rome.</p> + +<h4>CINQUIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Le 14, nous visitâmes le mont Esquilin et nous nous rendîmes à la porte +Maggiore qui prend son nom de la proximité de l'église de +Sainte-Marie-Majeure. En route, M. Visconti nous fit remarquer un arc de +triomphe construit, dit-on, par Gallien, empereur, à l'occasion d'une +prétendue victoire remportée sur Sapor, roi de Perse, et d'un triomphe +qui en fut la suite. Ce monument est sans grandeur; mais, s'il a été +élevé à l'occasion d'une victoire imaginaire, il est encore assurément, +malgré sa mesquinerie, beaucoup trop beau. De là nous allâmes voir +l'ancien temple de Minerva-Medica: c'est un ouvrage de Domitien. Ce +temple faisait partie du palais occupé par cet empereur. Il l'appelait +grain d'or, en opposition au palais d'or de Néron. Il est de grande +dimension, de forme ronde et d'une élévation considérable. Revêtu alors +en marbre, il ne reste aujourd'hui que le massif de briques.</p> + +<p>La porte Majeure, placée dans le voisinage, était primitivement un +passage au travers de l'aqueduc construit par Claude. Le chemin de +Preneste arrivant perpendiculairement sur cet aqueduc, il fallait le +traverser. Claude voulut que ce passage présentât à la vue quelque chose +de majestueux. En conséquence, on construisit cinq arches avec fronton. +Deux étaient pour le passage des voitures, trois pour celui des piétons. +Il y a beaucoup de grandeur dans cette construction. Elle est de l'ordre +d'architecture connu sous le nom d'ordre rustique, employé aux monuments +qui n'étaient destinés ni aux dieux ni aux hommes, mais consacrés aux +choses et aux animaux. Son caractère propre, c'est que la coupe des +pierres n'avait d'autre but que la solidité des monuments, et aucun +parement à la surface. Les colonnes avaient cependant des chapiteaux +ornés, mais elles ne se composaient que de tronçons dégrossis. Claude +fit construire l'aqueduc soutenu par ces arcades, et qui amenait l'eau +Claudia, venant de l'Anio-Nuovo. Il réunissait l'eau de trois aqueducs. +Cet aqueduc fut rétabli par le pape Sixte-Quint, et l'eau reçut le nom +de <i>aqua felice</i>, du nom de religion Felice, qu'avait porté, comme moine +cordelier, Sixte-Quint. Quand Aurélien construisit l'enceinte actuelle +de Rome, il fit servir, autant que possible, les constructions +existantes à cet usage. En conséquence, les murs de la ville furent +appuyés à l'aqueduc, qui se trouva ainsi en faire partie. L'architecture +couvrant le passage ménagé sur la route de Preneste est en partie +masquée par la maçonnerie de cette époque, et ce passage devint la +porte existante aujourd'hui.</p> + +<p>Nous suivîmes l'enceinte extérieurement. Nous vîmes les brèches faites +par Totila quand il s'empara de Rome. Nous contournâmes un espace +semi-circulaire, faisant partie de l'enceinte. Il est décoré de colonnes +dont les proportions sont élégantes, et qui, comme les murailles, sont +construites en briques. C'était un amphithéâtre connu sous le nom +d'<i>Amphitheatrum castrense</i>. Il est du temps de la république et servait +de lieu d'exercice pour les soldats. Là aussi il y eut des brèches +faites par Totila. Nous arrivâmes à la porte de Saint-Jean. À peu de +distance est la porte <i>Asinaria</i>, à laquelle celle-ci a été substituée. +La porte Asinaria servit à l'entrée de Totila; les soldats isauriens, +chargés de la garde, la lui livrèrent par trahison. Depuis cette époque, +elle a été et elle est restée murée.</p> + +<p>Nous vînmes à Saint-Jean-de-Latran. Sur la place il reste une partie de +monument qui faisait partie d'un vaste édifice. La partie extrême en +cul-de-lampe est seule debout et restaurée; une mosaïque du goût +byzantin s'y trouve. Jésus-Christ est représenté avec ses douze apôtres, +et, dans les parties latérales, Charlemagne reçoit la couronne impériale +des mains du pape. C'est dans cet édifice qu'il fut couronné. Nous +visitâmes l'église et le palais de Latran. Le baptistère est de +construction antique; c'était la partie du palais romain où étaient les +bains. Bien de plus beau et de plus élégant que l'architecture de ce +bâtiment; rien de plus riche que les matériaux. De belles colonnes de +granit rouge sont à l'entrée; des colonnes de porphyre et de marbre +forment deux cercles concentriques et composent les lignes de +l'intérieur. Un superbe vase en basalte est au centre; c'est là que +Constantin fut baptisé par le pape Sylvestre. Il est consacré au baptême +de tous les catéchumènes, et, chaque année, le samedi saint, il y a une +cérémonie solennelle de juifs convertis à la foi chrétienne, à laquelle +préside le cardinal-vicaire.</p> + +<p>Du baptistère, nous fûmes à l'église de Saint-Jean. Elle est belle et +vaste, ornée de fresques estimées. Des statues de saints la décorent, +et, quoique d'un travail médiocre, ces statues, de très-grande +dimension, font un bel effet. Comme le plus grand nombre des églises de +Rome, elle n'est pas voûtée, et son plafond est en bois orné, sculpté et +doré. Diverses chapelles y servent à la sépulture des grandes familles +de Rome. Celle de Corsini est la plus remarquable: elle renferme un +sarcophage en porphyre de la plus grande beauté. Les cendres d'Agrippa y +étaient déposées autrefois; aujourd'hui il contient la dépouille +mortelle de Clément XII, de la famille Corsini, qui a régné dans le +dix-septième siècle.</p> + +<p>L'église de Saint-Jean renferme les têtes de saint Pierre et de saint +Paul: elles sont déposées dans une châsse au-dessus du maître autel. +L'église de Saint-Jean est la première de Rome et de la chrétienté; +c'est l'église du pape, celle de son siége comme évêque de Rome.</p> + +<p>À l'entrée de l'église, sous le péristyle, il y a une statue de Henri +IV, élevée à l'occasion de son abjuration. Les rois de France ont le +titre de premier chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Sur leur demande, les +rois d'Espagne ont obtenu d'être premiers chanoines de +Sainte-Marie-Majeure.</p> + +<p>Un palais est joint à l'église; le pape actuel le fait réparer pour +pouvoir l'habiter pendant quelques mois chaque année. Il est beau, +simple et convenable, sans être immense. Il y a une grande quantité de +fresques plus ou moins estimées, et un tableau d'une très-grande +dimension, représentant le martyre de saint André, copie d'une fresque +du Dominiquin, faite par Silvagni, et qui est remarquablement beau pour +le dessin, s'il ne l'est pas pour le coloris.</p> + +<p>Voici par quelle suite d'événements le palais de Latran est devenu le +siége et le séjour des papes. Néron, faisant construire la maison d'or, +s'était établi à Ostie. Ce séjour le fatiguant, et voulant revenir à +Rome, il demanda quelle était la plus belle maison de particulier. On +lui indiqua celle d'un patricien nommé Latran. Le patricien fut +proscrit, sa maison confisquée et habitée par Néron. Elle devint le +séjour de plusieurs empereurs, et, entre autres, celui de Marc-Aurèle, +qui, vivant en philosophe et sans faste, la préférait au palais du mont +Palatin. Sa statue, qui, aujourd'hui, décore la place du Capitole, y fut +placée. Constantin habita ce même palais, et, en quittant Rome, il en +fit donation au pape Sylvestre. On crut pendant longtemps que cette +statue représentait Constantin, et ce fut ce qui la sauva. +Saint-Jean-de-Latran est situé entre les monts Esquilin et Cælius. Le +palais de Saint-Jean-de-Latran a été rebâti par Sixte-Quint, le même +pape qui remit en valeur et en produit les aqueducs servant aujourd'hui +sur la rive gauche du Tibre. Ce pape, qui a laissé un si grand nom, n'a +régné que cinq ans. Élu en 1585, il est mort en 1590.</p> + +<p>Nous finîmes notre journée en visitant le temple élevé à Claude lors de +son apothéose. C'est une rotonde d'une architecture élégante et simple, +composée de deux rangs de colonnes en corde concentrique; elles étaient +à jour; un dôme les couvrait. La voûte ayant été détruite, et les +ouvriers n'étant pas assez habiles pour la rétablir dans ses +dimensions, deux colonnes, plus grandes que les autres, et également de +granit gris, furent placées dans l'intérieur pour soutenir un arc qui +porte la toiture. Ce monument, quoique beau, manque de grâce, parce que +l'élévation n'y est pas proportionnée au diamètre. C'est aujourd'hui une +église sous l'invocation de saint Étienne (le Rond). Une suite de +fresques couvre tout le pourtour du mur circulaire et des chapelles, et +représente les martyrs avec leurs noms et le genre de leur supplice. +C'est une suite de tableaux dont la vue produit des sensations pénibles.</p> + +<p>J'ai oublié de noter dans ce journal qu'en nous rendant à la porte +Maggiore M. Visconti nous fit remarquer une porte murée qui donnait +entrée dans un jardin appartenant à un magicien dans le dix-septième +siècle, et où, dit-on, des sortiléges s'opéraient. Les montants de la +porte, ainsi que les chapiteaux, sont en marbre blanc sculpté; des +lignes cabalistiques s'y trouvent avec des inscriptions de diverses +natures: mais il y en a une qu'il est singulier de lire dans une rue de +Rome. Elle est en bon latin et signifie: Il y a trois choses +extraordinaires: <i>un Dieu fait homme, une vierge mère, et trois qui ne +font qu'un</i>.</p> + +<h4>SIXIÈME PROMENADE</h4> + +<p>Le 18 décembre, nous fîmes notre sixième promenade. Nous retournâmes sur +la voie Appia. Nous visitâmes la vallée de la nymphe Égérie, vallon qui +serait délicieux s'il était arrangé, planté et cultivé. Les mouvements +de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle végétation, et +tous les éléments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapprochée de +la ville, il existe un temple élevé au dieu du retour. C'est le point +d'où les Carthaginois, commandés par Annibal, ont menacé la ville de +Rome. C'est là qu'est situé le champ mis en vente pendant que les +Carthaginois y étaient campés et dont la valeur ne fut nullement +diminuée par cette circonstance. Le temple marque les limites où +s'arrêtèrent les ennemis, et d'où ils partirent pour s'éloigner. Il est +petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de +la république, décoré de colonnes à huit faces. Il y avait des statues +intérieurement. Des voûtes élevaient son sol à une certaine hauteur, et +un escalier de quelques marches y conduisait.</p> + +<p>En remontant la vallée, à assez peu de distance, on trouve la grotte de +la nymphe Égérie. Un bois sacré l'entourait. Il reste encore, tout +auprès de la hauteur, un bouquet de chênes verts composés de jets peu +âgés, mais qui viennent de souches très-anciennes, et chaque souche +appartient à plusieurs arbres à la fois et établit ainsi entre eux une +liaison. Là, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les +inspirations des dieux, ou plutôt pour rendre ses résolutions sacrées +aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creusée dans le tuf et d'où +sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans +doute à toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient +des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple à +quelques pas de là. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but +d'effacer les souvenirs de la république, qui aimait à embellir Rome et +voulait rappeler son nom constamment à l'esprit du peuple par la vue de +ses ouvrages, fit revêtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue +de marbre blanc, représentant la nymphe Égérie, y fut placée. Elle est +mutilée, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue +occupant encore la place où elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau +au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bâti et dédié aux bonnes +inspirations législatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait +du prix à voir son nom rapproché de celui de Numa. Il ambitionnait +d'être considéré comme le second législateur de Rome. Il cherchait à se +placer dans l'opinion, relativement à Jules César, dans des rapports +semblables à ceux qui avaient existé entre Numa et Romulus. Aussi fit-il +exécuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de +marbre cannelées d'un beau travail, pour lui donner un péristyle. Ce +péristyle a été réuni au temple par un mur, et les colonnes y sont +renfermées en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un +ermite.</p> + +<p>À quelques pas de là sont des cavernes creusées de main d'homme et assez +profondes. Le sol étant de tuf, ce travail a été facile. Ces grottes ont +servi de demeure aux aborigènes. Des divisions font voir que plusieurs +familles ont pu les habiter simultanément. Dans tous les pays où le +climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherché un +logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les +pays les plus favorisés par la nature, et où le climat est constamment +doux, ils ont cherché un abri à la surface de la terre, en construisant +leur demeure légèrement avec du bois. Il en résulte des points de départ +différents pour l'architecture, et une différence marquée dans les +éléments qui la composent. Les Grecs ont ignoré les arts consacrés dans +les premières constructions romaines, et ont employé les colonnes et +les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placés +perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons.</p> + +<p>Nous revînmes en arrière, et nous fûmes visiter le cirque de Caracalla. +C'est le seul monument de ce genre resté assez intact pour faire juger +de la manière dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situé +dans Rome, était beaucoup plus grand, mais il est entièrement détruit. +Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il était renfermé +dans une construction en maçonnerie soutenant huit ou dix gradins en +amphithéâtre, au-dessus de voûtes qui formaient un corridor. Ce +corridor, embrassant tout le développement du monument, donnait les +moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de +l'empereur, placée au côté gauche, était à un tiers de la longueur +environ. Douze entrées, contenant chacune un char, occupaient +l'extrémité, et ces douze chars, à un signal donné, partaient en même +temps. Ils devaient faire un nombre de fois déterminé le tour du cirque. +Une épine (construction intérieure) était élevée au milieu et dans la +longueur du cirque, de manière à séparer les deux routes de l'aller et +du retour, et à forcer les chars à en suivre tout le développement. +Comme il y aurait eu, en suivant le point de départ des chars, une +distance inégale à parcourir, si les loges qui les contenaient avaient +été placées sur une ligne perpendiculaire à l'axe, cette ligne était +suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrémité de l'épine la plus +rapprochée du point de départ était plus près du côté gauche que du côté +droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du +départ, le mouvement commençant par la droite. Au-dessus des loges et en +arrière, était placée une maison où beaucoup de prostituées se rendaient +et se livraient à leur profession. En arrière du cirque étaient placées +les écuries, et de côté aussi un mur d'une grande élévation, recouvert +de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les +généalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et +qui avaient triomphé. Extérieurement était un pavillon impérial, où +l'empereur se rendait avant les courses, et où il se reposait pendant +les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille +spectateurs.</p> + +<p>En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement +de route où il existe encore un Trivium. C'était un monument placé à +tous les carrefours. Ordinairement composé d'une fontaine, ornée de +trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en +faveur des passants la bonne direction, la sûreté et la santé. À +Pompéia, à ces carrefours on avait placé des puits.</p> + +<p>La porte Appienne, ou de Saint-Sébastien, est revêtue en marbre à sa +base. Elle est la même qu'Aurélien fit construire; mais elle fut +exhaussée et augmentée de tours par Bélisaire.</p> + +<p>Rentrés dans l'enceinte, nous nous arrêtâmes pour voir les tombeaux de +la famille des Scipions. Dans ce lieu était le temple de Mars <i>extra +muros</i>. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des +puissances qui n'étaient pas les alliées des Romains. La famille de +Scipion reçut comme distinction la faveur d'établir le lieu de sa +sépulture près de ce temple. On pénètre dans des souterrains excavés +dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y +trouvent et font connaître les noms de ceux qui y ont été placés. Ces +inscriptions sont en général très-vaines, très-louangeuses et +très-emphatiques.</p> + +<p>Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des +anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté +au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de +ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des +esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible, +les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec +des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette +cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que +l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les +conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les +recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite +des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on +demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de +justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on +lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il +éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir +pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que +commanderaient les circonstances.</p> + +<p>Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont +Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à +Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était +dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à +mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien.</p> + +<h4>SEPTIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Le 30 décembre, nous fûmes visiter les Thermes. Nous commençâmes par +ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empêcha d'y +entrer. Nous fûmes voir ceux de Trajan, situés sur le mont Esquilin. +Les réservoirs des eaux sont restés intacts. Ils sont très-vastes, au +nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur réunion renfermait une +masse d'eau immense. Des ruines éparses sont encore debout et montrent +la grande étendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'était une +suite de salles rondes renfermant des niches où étaient placées des +statues. Les parois intérieures de ces salles étaient revêtues en +marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'idée de la +disposition des citernes et un premier aperçu du développement de ces +lieux de plaisir.</p> + +<p>Nous visitâmes ensuite l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, église +charmante, d'élégante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul +morceau, de marbre d'Égine et cannelées. Ce marbre a la propriété, quand +il est échauffé par le frottement, de dégager une odeur sulfureuse. +Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments +modernes, construits avec des débris d'anciens monuments. Dans cette +circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un même édifice, +aux thermes de Trajan. Cette église appartient à un couvent de chanoines +réguliers. Elle renferme le <i>Moïse</i> de Michel-Ange, faisant partie du +mausolée de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention, +est d'une beauté extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on +voit que l'artiste a eu en vue de représenter la puissance et la force, +et de donner l'idée d'une nature supérieure. La statue du pape s'y +trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la +Rovère, qui a eu la pensée de la basilique de Saint-Pierre. Il en +commença l'exécution sur les dessins et les plans du célèbre Bramante.</p> + +<p>De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allâmes voir les thermes de Dioclétien, +dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a +été convertie en église sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut +chargé d'approprier ce local à son usage actuel. On entre par une +rotonde placée au milieu de la longueur de l'édifice et sur la partie +latérale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour +compléter la croix. Huit colonnes de granit égyptien, dont le fût est +d'un seul morceau, le diamètre de cinq pieds et la hauteur de quarante +environ, sont placées au-dessous de la coupole principale, située au +centre de l'église. Le terrain ayant été exhaussé pour empêcher +l'humidité, ces colonnes sont enterrées de plusieurs pieds, et à leur +base on a placé des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit +qui sont cachés par le sol. En entrant, à droite, il y a une belle +statue colossale de saint Bruno. Du côté opposé, correspondant et au +delà, on voit une superbe fresque du Dominiquin, représentant le martyre +de saint Sébastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris fût aussi vif +et aussi beau. Elle a été tirée d'ailleurs et transportée avec le mur +qu'elle revêtissait. Une ligne méridienne est tracée sur le sol de cette +église.</p> + +<p>Nous entrâmes dans le cloître des Chartreux. Il est très-vaste et a cent +colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine +au centre. Trois magnifiques cyprès, plantés, dit-on, par Michel-Ange, +l'ombragent. L'un d'eux a été frappé plusieurs fois par la foudre. Tout +cet espace et un autre, extérieur au jardin, toute la place en avant de +l'église, faisaient partie des thermes de Dioclétien et appartenaient à +leur enceinte.</p> + +<p>On aurait une fausse idée de ces établissements si l'on renfermait +l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui +chez nous. Les bains n'étaient qu'un accessoire, un moyen spécial et un +prétexte de jouissance. Ces lieux étaient consacrés aux plaisirs, à la +volupté et à toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors +autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que +plusieurs milliers de personnes pussent se réunir dans leur enceinte. +Trois mille pouvaient s'y baigner à la fois. Il y avait des promenades, +des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les +genres; des jouissances accumulées offertes au peuple dans des +dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine à les +comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant étaient familières aux +Romains.</p> + +<p>Sous la république, il n'y avait aucun de ces établissements. C'étaient +le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui +occupaient les esprits et absorbaient toutes les facultés. Quand la +liberté croula, que les empereurs eurent intérêt à distraire le peuple +romain des affaires publiques, ils créèrent ces lieux de plaisirs, qui +devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut élevé +sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthéon fut +destiné à en faire partie. L'opinion s'étant révoltée sur l'emploi +destiné à un pareil monument, il fut converti en un temple à tous les +dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes +dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Dioclétien, +qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers. +On dit que les thermes découverts à Ostie présentent encore un spectacle +plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont +ils consacraient l'existence.</p> + +<p>Nous fûmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situés entre le +Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste était placé dans le même +lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa bâtie sur ses ruines. Un +cirque était construit dans le vallon, et un temple à Vénus Ericina se +trouvait à son extrémité. Ce temple est encore d'une belle conservation, +et, sauf les ornements dont il était revêtu et les marbres qui le +décoraient, il est presque intact.</p> + +<p>En rentrant, nous visitâmes l'église de la Victoire. Elle a été bâtie à +l'occasion de la victoire de Lépante, par Paul V, qui l'a mise sous +l'invocation de saint Paul. Elle est d'une grande richesse en matériaux, +revêtue entièrement en marbre, et ressemble à une des plus belles +églises de Venise. En face du palais du Quirinal, nous nous arrêtâmes +pour voir l'église de Saint-Isidore. L'architecture en est élégante. Ses +dimensions sont égales à celles du plan horizontal d'un des piliers +principaux de l'église de Saint-Pierre. On a peine à comprendre leur +dimension en voyant ce rapprochement.</p> + +<p class="mid">NOTE SUR LE SYSTÈME DE MONNAIE EN USAGE DANS LA RÉPUBLIQUE ROMAINE ET +AVANT LES EMPEREURS.</p> + +<p><i>Monnaie de cuivre.</i>--Pièces de douze onces, appelées <i>assi</i>; de six +onces, appelées <i>senes</i>; de quatre onces, appelées <i>trientes</i>; de trois +onces, <i>quadrantes</i>; de deux, <i>sixantes</i>; d'une, <i>oussia</i>.</p> + +<p><i>Monnaies d'argent.</i>--<i>Denarium</i>, dix assis; <i>quinarium</i>, cinq assis; +<i>sexcutarium</i>, deux assis et demi. Il n'y avait pas de pièces d'or.</p> + +<h4>HUITIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Le 6 janvier, nous fûmes voir l'église de Saint-Laurent hors des murs, +et les catacombes voisines. L'église est située sur la route de Tivoli. +Cette église, placée sous l'invocatîon du martyr qui mourut par le +supplice du feu, fut bâtie par Constantin, et depuis augmentée par le +pape Honorius. La partie ancienne est belle. Elle a été cependant +construite avec les débris de monuments plus anciens. Des colonnes de +marbre du plus bel ordre d'architecture, cannelées, mais de dessins +différents et étrangers les uns aux autres, y sont rassemblées. On +reconnaît l'ancienne division destinée à séparer les sexes à l'église. +La pierre sur laquelle saint Laurent subit son supplice est enchâssée au +fond du choeur. Cette église est une basilique et possède un autel +disposé pour que le pape puisse y officier. Comme dans les églises les +plus anciennes, il y a deux chaires en marbre, l'une pour la lecture de +l'épître, et l'autre pour celle de l'évangile.</p> + +<p>La partie extérieure de l'église, qui a été bâtie par le pape Honorius, +est ornée de colonnes de granit de différentes dimensions, qui viennent +de monuments détruits. Cette partie antérieure n'a rien que de +très-ordinaire et de très-commun. Le plafond est en bois sculpté. Il est +moderne et ne remonte pas au delà de cent cinquante ans. Le portail du +péristyle a six colonnes d'ordre corinthien; quatre sont en marbre blanc +cannelées à cannelure inclinée; deux autres sont en marbre gris et +unies. Cette église appartient à un monastère de chanoines réguliers +fort riche. Anciennement ce couvent était un hospice, et des charités +considérables étaient faites aux indigents. Sous le portait se trouvent +des fresques assez bien conservées, remontant au douzième siècle. À +l'entrée de l'église, à droite, on voit une belle cuve carrée en marbre +antique, revêtue de bas-reliefs superbes qui indiquent les fêtes d'un +mariage. Elle renferme les restes du cardinal Fieschi.</p> + +<p>Près du monastère on construit un vaste cimetière, qui servira à +recevoir les morts de la partie est de la ville. Il y a trois cent +soixante-cinq caveaux. Un sera ouvert chaque jour pour recevoir les +morts de la journée. Chaque caveau a une surface de cent pieds carrés, +et les caveaux sont fort profonds. Ils pourront renfermer les morts de +plus d'un siècle. Les caveaux seront scellés de manière à empêcher +toute profanation. Un mur d'enceinte enveloppe le cimetière; +intérieurement et inhérents à ce mur, il y aura des caveaux pour former +des sépultures de famille. Tout cet espace sera ensuite planté. Ce vaste +établissement réunira la dignité, la piété, le respect que l'on doit aux +morts, aux mesures de salubrité publique désirables. On ne saurait trop +donner d'approbation à un pareil arrangement.</p> + +<p>Nous entrâmes dans les catacombes voisines. Elles sont profondes et +d'une étendue immense. Ouvertes dans le tuf, elles renferment une +quantité immense de tombes dont les corps ont été enlevés. On en a tiré +d'abord des matériaux pour les constructions, et ensuite elles ont servi +tout à la fois de demeure pendant leur vie et de lieu de sépulture aux +premiers chrétiens. Là où fut enterré un martyr se trouve un vase, une +fiole, où l'on a recueilli son sang. Des autels se trouvent de distance +en distance. Ils indiquent le lieu où fut enterré un martyr ou un +pontife, et souvent celui où les restes d'un homme qui fut l'un et +l'autre ont été déposés. Les autels sont recouverts d'un arc de voûte. +Il y a une multitude de tombeaux d'enfants morts dans le plus bas âge, +nés sans doute dans ces mêmes catacombes, et qui ne virent jamais la +clarté du jour. Diverses rues avec des embranchements s'étendent sous +la campagne de Rome de ce côté, à une grande distance. On a rassemblé +dans le cloître du couvent diverses antiquités, tirées de ces +catacombes. Une très-grande quantité de marbres funèbres porte des +inscriptions, et les noms de ceux dont ils recouvrirent les restes. Les +martyrs sont reconnus à deux marques: l'instrument du supplice est +souvent gravé sur le tombeau, ainsi qu'une colombe représentant l'âme +qui s'envole et va rejoindre Jésus-Christ, indiqué par un signe de +convention dont une croix fait partie. Ordinairement ces oiseaux portent +à leur bec un vase, rappelant celui où le sang du martyr était renfermé. +Il y a aussi de beaux sarcophages en marbre.</p> + +<p>Nous rentrâmes en ville en passant sous l'aqueduc construit par Auguste, +qui sert encore aujourd'hui. Nous visitâmes le forum d'Auguste, dont le +mur d'enceinte, prodigieusement élevé, existe en partie. Cette grande +hauteur lui a été donnée pour cacher l'intérieur de la vue du mont +Esquilin, et réciproquement pour que dans les sacrifices le pontife ne +pût pas voir des choses de mauvais augure. Ce forum renfermait une +basilique, lieu où l'on rendait la justice, et une place pour le peuple. +Auguste, en le faisant construire, voulut ôter au peuple l'usage du +forum républicain et détruire l'influence des souvenirs. Donatien en +établit un autre, qu'il plaça entre le forum d'Auguste et celui +construit plus tard par Trajan. Nerva le fit achever, et il porte son +nom. Il fut dédié à Pallas, et cette divinité y eut un temple. Deux +belles colonnes connues sous le nom de <i>Colonnacie</i>, enterrées aux deux +tiers, un bel architrave et un entablement en marbre sont les seules +choses qui en restent.</p> + +<p>Nous terminâmes par le forum de Trajan, certainement un des plus +admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait +d'abord d'une immense salle où le préteur rendait la justice et où le +peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothèque et +d'un arc de triomphe placé au côté opposé à la colonne. Sous l'arc de +triomphe était placée une superbe statue équestre de Trajan. La colonne +érigée à l'honneur de Trajan, et placée près du temple et de la +bibliothèque, est couverte de bas-reliefs représentant les travaux +guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa +hauteur est égale à celle de la partie du mont Quirinal enlevée pour +aplanir le lieu où le forum est bâti. La colonne a cent vingt pieds de +hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposés, +ouverts et taillés intérieurement en escalier. C'est un ouvrage +admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches.</p> + +<p>En nous rendant à Sainte-Marie-Majeure, nous traversâmes un quartier de +Rome connu sous le nom de <i>Montaniates</i>. C'est une population assez +considérable, qui a des moeurs à part. Elle est rivale de celle des +Transteverins. Elle passe pour très-passionnée et a peu de rapports avec +les citoyens de Rome.</p> + +<h4>NEUVIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Nous nous rendîmes d'abord à la maison dorée de Néron. Elle était +construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin, +berceau de Rome, le mont Cælius et le mont Esquilin. L'emplacement du +Colisée était compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac, +dont les bords étaient plantés. Le <i>Laocoon</i>, chef-d'oeuvre de +l'antiquité romaine, a été trouvé dans la maison dorée. Plusieurs salles +se suivent; leur élévation est immense, et elles se succèdent sans se +communiquer directement. Leur ouverture est toujours tournée vers la +cour. En déblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit +gris. Elle servait à une fontaine, et aujourd'hui elle est employée au +même usage au milieu de la cour du Belvédère, au Vatican. Cette double +découverte eut lieu sous Jules II. Dans le même temps et sous le même +pape, l'<i>Apollon</i> fut trouvé au port d'Antium, où Néron avait une maison +de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues célèbres sont +restées comme type représentant la nature du génie des deux artistes +illustres qui vivaient alors. L'<i>Apollon</i> rappelle la manière idéale, +sublime, de Raphaël quand il représente la Divinité, et le <i>Laocoon</i> +l'expression passionnée et énergique de Michel-Ange. L'ouverture des +chambres et la cour de la maison d'or étaient au nord, dans la direction +du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont très-vives +encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont +pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modèle aux peintures de +Raphaël, exécutées dans les loges du Vatican.</p> + +<p>Néron, pour construire ce palais, avait exproprié un grand nombre de +Romains, et il l'éleva sur les décombres des maisons occupant auparavant +cet emplacement. Après la mort de Néron, on abandonna, comme +dédommagement, aux citoyens dépossédés des emplacements dans une partie +du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit +encore aujourd'hui, et l'on reconnaît de même les vestiges des maisons +détruites antérieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux +thermes portant son nom l'étendue qu'il jugea nécessaire, se servit de +la maison dorée pour y suppléer. Il fit continuer ses constructions sur +cet édifice. La cour fut voûtée; des pieds-droits d'une grande hauteur +furent élevés à cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi +créé avec celui sur lequel les thermes étaient déjà bâtis. Ainsi il +construisit comme un supplément à la montagne. Les difficultés ne +l'arrêtaient pas, quelle que fût leur nature; car il faut se rappeler +que, pour mettre de niveau le lieu où il plaça son forum, il fit enlever +une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur égale à celle de la +colonne qui en est la mesure.</p> + +<p>De la maison dorée de Néron, nous allâmes visiter le Vivarium, situé sur +le mont Cælius. C'était là que les bêtes féroces étaient conservées. Des +constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur +destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un +souterrain fut creusé dans le roc pour leur créer de nouvelles demeures +et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colisée. Nous en visitâmes une partie. +Ce fut un beau travail et une louable pensée de police que l'ouverture +de ce chemin. Au-dessus étaient logés les gladiateurs. Ceux-ci +débouchaient à l'amphithéâtre en suivant une route supérieure, et +entraient par la même porte que les bêtes féroces; ils sortaient +ensuite par la porte à droite pour revenir combattre. Une source de +bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une +tour élevée dans le moyen âge à la manière des Lombards, pour porter les +cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux +martyrs servant dans les gardes prétoriennes du temps de Julien, immolés +ensemble. La pierre sur laquelle ils furent décapités est dans l'église. +La congrégation qui occupe le monastère n'est pas ancienne: elle date de +Clément XIV. Sa règle est très-sévère. On appelle ces religieux les +Pères de la Passion.</p> + +<p>Nous allâmes de là au Colisée, et nous suivîmes les ruines du palais +qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen âge, la famille +d'Anitia. Saint Grégoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grégoire +Ier, était de cette famille. Il a fondé le monastère des Camaldules, +situé à peu de distance, et d'où le pape actuel est sorti. Ce nom de +Grégoire a été glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes +l'illustrèrent: Saint Grégoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se +voient encore dans l'église; Grégoire VII, le célèbre Hildebrand, qui +mit les souverains à ses pieds: et Grégoire XIII, réformateur du +calendrier, et dont le nom est resté au calendrier actuel, en usage +dans toute l'Europe, excepté en Russie.</p> + +<p>Le Colisée, amphithéâtre consacré aux combats des gladiateurs les uns +contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les bêtes +féroces, fut commencé sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en +fit la dédicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent +les yeux à Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font +encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'était-ce +quand, couvert de marbre et orné de statues, il était rempli d'un peuple +immense? Quatre-vingt mille spectateurs y étaient habituellement +rassemblés. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'élevait +à cent dix mille. Toute la partie inférieure était consacrée à +l'empereur et à sa cour, au sénat, aux chevaliers et aux citoyens +romains. Les gradins supérieurs, construits en bois, à cause de +l'élévation et pour diminuer le poids, étaient occupés par les Barbares. +Trois rangs de galeries voûtées formaient des abris pour mettre à +couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers +correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entrée +et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orné +de huit cents statues, consacré aux plaisirs des Romains, fut construit +par les Juifs amenés de Jérusalem par Titus après la prise de cette +ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'étoffe précieuse, +couvrait ce vaste édifice, et se manoeuvrait suivant les circonstances +pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la +dédicace, cent représentations furent données au peuple par l'empereur, +et treize mille bêtes féroces y combattirent et y périrent. Dans ces +réunions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des +billets en exprimant la promesse, ou de petits modèles des choses +servant de symbole, étaient jetés au peuple, et, le lendemain, chacun +allait réclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou +moins de valeur était dépendant de son caprice et de sa volonté.</p> + +<p>M. Visconti, à l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est +relatif aux gladiateurs. Un homme était condamné à mort; quand il était +jeune, fort et bien constitué, on lui proposait de se faire gladiateur. +Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le +plaçait dans un lieu sain; on le soumettait à un régime convenable pour +augmenter ses forces, en même temps qu'on le formait aux exercices du +combat. Quand il était instruit, il était présenté au peuple au cirque, +ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation. +Quelquefois sa bonne mine intéressait, et alors le peuple le graciait. +Le signe convenu en pareil cas, c'était que chacun levait le pouce, le +poing étant fermé. Alors il était dispensé de combattre, et on le +munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorité dans la +police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grâce, grâce +pouvant aussi dépendre d'une vestale, qui se levait, il avait +l'obligation de livrer un combat à mort. Une fois vainqueur, sa dette +était payée, et le mot <i>liberatus</i>, inscrit sur la plaque d'ivoire, +était comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que +volontairement et pour de l'argent.</p> + +<p>Il y avait des gladiateurs de plusieurs espèces. Les uns, destinés à +combattre les bêtes féroces; les autres individuellement d'autres +gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est-à-dire en certain nombre +contre un nombre pareil. On annonçait au peuple pour quel genre de +combat ils avaient été destinés. Quand un gladiateur intéressait par son +ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de +périr dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois réclamait +par des cris pour qu'il lui fût envoyé du secours. Quand un gladiateur +était vaincu après avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au +peuple de lui accorder sa grâce. Dans ce cas, il était transporté hors +de l'amphithéâtre et soigné dans l'espérance de le guérir. Dans le cas +contraire il était mis à mort. Il arrivait aussi que de jeunes +débauchés, des gens de mauvaise vie, se livraient à ce métier +volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs. +Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et +souscrivaient telles conditions qui se trouvaient à leur convenance. On +demandait à un jeune gladiateur dans quelle manière de combattre il +voulait être instruit, et il choisissait ou la méthode gauloise ou la +méthode germaine, chacune de ces nations ayant une école particulière. +La première était fondée particulièrement sur l'adresse et l'agilité, et +l'autre sur la force. Un gladiateur gracié, ayant rempli sa tâche, ne +pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des +hommes privés, donnaient ces spectacles, c'était ordinairement à prix +d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs.</p> + +<p>Le Colisée a eu des destinations variées. Dans le moyen âge, il fut +occupé par les Frangipani, qui en firent une forteresse et s'y +établirent, comme les Colonna dans les thermes de Constantin et les +Orsini dans le théâtre de Marcellus. Ces deux dernières familles, +n'ayant pas cessé d'habiter Rome, sont restées en possession des +monuments publics dont elles s'étaient emparées. Les Frangipani furent +obligés par l'empereur Henri III de partager le Colisée avec les +Annibaldi; mais ils chassèrent bientôt ces compétiteurs et reçurent +l'inféodation du Colisée du pape Honorius II; ce qui fait comprendre cet +édifice encore aujourd'hui dans le nombre des palais du pape. Depuis, +les Frangipani l'ayant perdu, il a été, sous Sixte-Quint, un hôpital, +puis une manufacture de draps. C'était avant Pie VI un lieu destiné à +recevoir les immondices. Ce souverain éclairé s'occupa de sa +conservation, de son nettoiement, et le livra à l'étude des antiquaires. +Pie VII suivit son exemple. Il fit mieux encore en ordonnant l'exécution +de grandes constructions dans le but d'en empêcher la destruction. +C'était une sorte d'amende honorable faite au nom de ses prédécesseurs, +qui l'avaient traité comme une carrière; car il a fourni les matériaux +nécessaires pour construire le fort de Civita-Vecchia (ouvrage de +l'immortel Michel-Ange), le palais Farnèse, le palais de Venise et +d'autres encore. Enfin le pape Nicolas III avait voulu le détruire; mais +il était construit si solidement, que les efforts dont on voit les +traces furent impuissants. Ceux qui en étaient chargés trouvèrent +beaucoup plus facile de se procurer les pierres dont ils avaient besoin +à la carrière de Tivoli que dans ce monument dont toutes les parties +sont liées avec un soin et une solidité inimaginables. Une belle pensée +a occupé un pape, c'est l'érection d'une chapelle dans le Colisée, sous +l'invocation des saints martyrs du Colisée, en mémoire et à l'intention +des chrétiens morts dans le cirque, victimes du goût des Romains pour +les plaisirs féroces. Cette chapelle avait été abandonnée, mais elle a +été rétablie par le pape Benoît XIV, qui y a fait ajouter des stations +de prières.</p> + +<h4>DIXIÈME PROMENADE.</h4> + +<p>Le 27 janvier, nous commençâmes par nous rendre au mont Palatin, à la +villa Mils. À la partie méridionale, donnant sur le grand cirque, était +le palais d'Auguste. On reconnaît encore une suite de salles formant ses +appartements. Ces salles, ordinairement rondes, ont presque toujours +trois rentrants, formant trois niches, où étaient placées des statues. +Les entrées étaient masquées par des colosses autour desquels on +tournait. Ce palais avait son entrée par le côté qui regarde le cirque +et l'Aventin. Une suite de gradins en arc de cercle faisait arriver +jusqu'à son niveau. De ces marches qui étaient au pied du palais, on +pouvait voir dans l'intérieur du cirque, et elles se trouvaient ainsi +former un supplément pour recevoir les spectateurs. Ce palais était +beau, mais d'une dimension bornée.</p> + +<p>Auguste fit construire à côté un temple à la Victoire regardant le +Forum, en mémoire de la bataille d'Actium. Ce temple était décoré de six +colonnes en marbre. Tibère augmenta l'étendue du palais d'Auguste en +bâtissant entre le temple et lui. Une partie fut occupée par Livie, sa +mère, et femme d'Auguste. Les ornements intérieurs existant encore sont +remarquables par la pureté du goût, l'élégance des dessins, et des +dorures légères.</p> + +<p>Caligula ajouta encore à l'étendue de ce palais, et fit construire une +caserne pour une cohorte prétorienne. Elle est placée plus à gauche, et +borde le Palatin de ce côté, en dominant le temple élevé à Romulus, +converti en église de Saint-Théodore.</p> + +<p>Le mont Palatin et ses environs dans toutes les directions étaient +occupés par une multitude d'habitations appartenant à des citoyens +romains. Néron, pour agrandir son palais, voulant s'emparer de +l'emplacement sur lequel elles étaient bâties, fit mettre le feu à ce +quartier de Rome, qui fut réduit en cendre. Alors il exécuta ses vastes +projets. D'énormes constructions furent faites au sud-est du mont +Palatin, et par leur grande élévation, se trouvèrent arriver à la même +hauteur que le sommet du mont, de niveau avec lui, et agrandirent ainsi +sa surface. Elles se trouvèrent en liaison avec le palais d'Auguste; +puis, traversant la vallée de l'est, elles atteignirent au mont Cælius, +et formèrent ce qu'on appela la maison de passage: elle était située là +où furent placés plus tard le vivarium et les maisons des gladiateurs. +Continuant au nord, les constructions allèrent gagner le mont Esquilin +où fut construite la maison dorée. L'emplacement du Colisée fut creusé, +et devint un lac autour duquel furent construites des maisons d'esclaves +et d'affranchis. Enfin un hippodrome pour l'usage particulier de +l'empereur fut établi dans le rentrant ou vallon qui se trouve à l'est +du mont Palatin, et dont l'ouverture donnait sur le grand cirque.</p> + +<p>Nous finîmes ainsi le tour du mont Palatin, en reconnaissant les +constructions des différentes époques, les développements successifs de +ce palais, le plus vaste qui fut jamais. Les idées avaient tant de +grandeur, et les dimensions étaient si colossales, que, l'empereur Nerva +ayant limité l'emplacement du palais impérial au seul emplacement du +mont Palatin, on considéra cette disposition comme la marque d'une +grande modération. C'est du mot Palatin, où était situé le palais des +Césars, qu'est dérivé le mot palais, consacré pour exprimer les grandes +habitations.</p> + +<p>Du mont Palatin nous fûmes voir le théâtre de Marcellus. Ce théâtre, +bâti par Auguste, est consacré au nom de son neveu Marcellus, destiné à +lui succéder à l'empire. Il fut occupé dans le moyen âge par les +Ursins, dont il est devenu la propriété et l'habitation. Auguste fit +bâtir près de ce théâtre un vaste portique, pour mettre à couvert de la +pluie les spectateurs quand elle arrivait d'une manière imprévue. Ce +portique reçut le nom d'Octavie, sa soeur, mère de Marcellus. C'était un +long parallélogramme avec un double rang de colonnes. Celles qui +existent encore aujourd'hui formaient une des entrées principales. Elles +représentent deux façades semblables, une extérieure et l'autre +intérieure. Ce portique renfermait deux temples, l'un à Jupiter et +l'autre à Junon.</p> + +<p>Nous terminâmes notre journée en allant voir le Panthéon. Ce monument, +bâti par Agrippa, gendre d'Auguste, était destiné à faire partie des +thermes qu'il voulait faire construire. Les moeurs publiques +réprouvaient alors une pareille magnificence à l'usage des hommes, et il +le convertit en un temple à tous les dieux. Il y avait douze autels +dédiés aux douze dieux principaux. Au-dessus, la voûte était soutenue +par des cariatides-colonnes qui furent enlevées par l'ordre de +Septime-Sévère, et transportées à son palais, l'une d'elles ayant été +frappée par la foudre. Toutes les rosaces de la coupole étaient en +bronze, ainsi que la partie supérieure et extérieure de la coupole et du +fronton. Tout le pourtour de la rotonde était recouvert à l'extérieur +en marbre. Ce monument, dans son état de dégradation actuel, est encore +un des plus beaux monuments de l'antiquité, donnant la plus juste idée +du bon goût et de la grandeur qui régnaient à Rome du temps d'Auguste. +C'est le pape Urbain VIII, Barberini, qui a dépouillé le Panthéon de ses +bronzes, et les a employés à faire construire le baldaquin de +Saint-Pierre et à fondre des canons. Une inscription consacre avec éloge +cette action de barbare sur le lieu même où elle fut commise.</p> + +<h4>ONZIÈME ET DERNIÈRE PROMENADE.</h4> + +<p>Il nous restait à voir le Forum et ses environs, le Forum de Marc-Aurèle +et le tombeau d'Auguste. Nous visitâmes ces lieux.</p> + +<p>Le Forum républicain était le lieu où le peuple s'assemblait pour +s'occuper des affaires publiques. Il était situé entre le mont Capitolin +et le mont Palatin, et à leurs pieds. L'espace qu'il occupait, assez peu +considérable, était encore encombré d'édifices. Auguste les rebâtit, et +les fit plus grands, afin d'enlever plus d'espace au peuple. Pour +déterminer les limites du Forum, il faut parler des différents monuments +qui l'entouraient.</p> + +<p>Au pied du Capitole était le temple de la Concorde. C'est là que les +sénateurs s'assemblaient extraordinairement quand il y avait entre eux +de puissants motifs de dissentiment. C'est là que Cicéron prononça ses +<i>Catilinaires</i>. Se rassembler dans un pareil lieu était un moyen tacite +de rappeler aux patriciens que leur puissance et leur force consistaient +dans leur union. En avant était l'arc de triomphe élevé à +Septime-Sévère; il est encore intact aujourd'hui. Immédiatement après +commençait la place. À côté du temple de la Concorde se trouvait le +temple élevé à Jupiter tonnant, action de grâce d'Auguste envers la +divinité pour avoir échappé à la foudre, qui tua un homme placé près de +lui sans le blesser, en Espagne, lors de la guerre des Cantabres. Il en +reste trois colonnes. En tournant, on voit les restes du temple élevé à +la fortune de Rome et reconstruit, après un incendie, par l'empereur +Maxence. Il en existe huit colonnes. En s'approchant du mont Palatin, on +retrouve l'emplacement du bâtiment destiné aux comices, ensuite le +temple de Vesta, aujourd'hui église de Sainte-Marie-Libératrice; plus +près du mont Palatin, le temple de Romulus, aujourd'hui église de +Saint-Théodore; enfin la Curie, ou le lieu où se rassemblait le sénat. +Il était soutenu par des colonnes et ouvert. À l'extrémité du Forum +était le temple de Castor et Pollux, rebâti par Auguste. Il en reste +trois colonnes. Du côté opposé se trouvaient la prison Mamertine et les +Gémonies, le lieu où les archives du sénat étaient conservées, le temple +de Saturne, le temple de Janus, la basilique Émilienne, enfin le temple +d'Antonin et de Faustine, qui déjà se trouvait en dehors du Forum. Au +milieu de la place était placée la tribune aux harangues, ornée de +trophées rostraux, en honneur des victoires maritimes remportées par les +Romains sur les Antiates.</p> + +<p>La prison Mamertine fut construite par Ancus Martius, quatrième roi de +Rome, et creusée dans le roc. Les coupables y étaient descendus par un +trou qui existe encore. Une seconde prison, en dessous de celle-ci, fut +creusée sous le règne de Servius Tullius, sixième roi de Rome, et +particulièrement destinée aux exécutions. On laissait cependant +ordinairement aux condamnés le choix de leur mort. Leur corps était +ensuite exposé sur l'escalier extérieur conduisant à la prison et appelé +les Gémonies. Ce nom vient des gémissements de ceux qui le montaient +pour entrer dans une prison où probablement ils devaient trouver la +mort. Quand les criminels avaient été l'objet de la haine du peuple, +leurs corps étaient abandonnés à sa fureur, et, après avoir été mis en +lambeaux, ils étaient précipités dans le Tibre. Dans le cas contraire, +ils recevaient la sépulture par les soins de leur famille. Saint Pierre +fut détenu dans cette prison et s'en échappa.</p> + +<p>Au-dessus de la prison Mamertine, on a bâti une église sous l'invocation +de saint Joseph. Elle appartient à la corporation des menuisiers.</p> + +<p>Le lieu où étaient placées les archives du Sénat est immédiatement +après; il est devenu une église sous le nom de Sainte-Martine. Vient +ensuite le temple de Saturne, où était déposé le trésor de la +république, qui se composait de la dîme levée sur les dépouilles des +peuples vaincus et réduite en lingots d'or. Jules César s'en empara +frauduleusement pendant la guerre civile, et fit substituer des morceaux +de bois dorés aux lingots qu'il avait fait enlever. Le temple de Saturne +est devenu l'église de Saint-Adrien.</p> + +<p>À côté était le temple de Janus, toujours ouvert pendant la guerre et +fermé seulement deux fois: la première sous Numa, et la seconde sous +Auguste. Il n'en reste pas vestige. La basilique Émilienne, construite +par Paul-Émile, monument remarquable et par les colonnes en marbre +violet de Phrygie qui la décoraient et parce que ce fut la première fois +que des matériaux de cette richesse furent employés dans la construction +des monuments de Rome, était placée à côté du temple de Janus. Il y +avait des portes de bronze qui ont été transportées à +Saint-Jean-de-Latran. Cet édifice est aujourd'hui un magasin de blé. Le +temple d'Antonin et Faustine, dont il reste encore de beaux vestiges, +vient ensuite. Sur ses débris est bâtie l'église de +Saint-Laurent-in-Miranda.</p> + +<p>En continuant, on trouve le temple de Romulus et Rémus, aujourd'hui +église de Saint-Côme-et-Saint-Damien; c'était une rotonde. L'extérieur, +décoré par un portique, existe encore en partie; il s'y trouve aussi de +belles portes de bronze. Caracalla fit réparer ce temple. Le pavé +représentait le plan de Rome arrivée à son plus grand développement. +Dans le moyen âge, on y ajouta des constructions nouvelles. On fit une +nef qui donna à cet édifice l'étendue nécessaire pour devenir une +église. Des mosaïques du douzième siècle décorent le cul-de-lampe. À peu +de distance de là sont deux colonnes unies par un fronton, qui +appartenaient à la basilique Opimia.</p> + +<p>En continuant notre marche, nous arrivâmes devant d'immenses ruines, en +face du mont Palatin, qui servaient d'abord d'entrée au palais de Néron. +Plus tard, cette partie du palais ayant été détachée, des constructions +nouvelles en retournèrent la façade, et ce bâtiment devint le temple de +la Paix. Son élévation, sa hardiesse, ses dimensions, en font quelque +chose de remarquable.</p> + +<p>Nous arrivâmes enfin à un lieu où Adrien avait fait construire sur ses +propres plans un double temple, dont l'un était adossé à l'autre, +élevés, l'un à Rome, l'autre à Vénus. La critique de leur plan coûta, +dit-on, la vie à Apollodore, architecte célèbre de Trajan; et +l'amour-propre d'Adrien, blessé comme architecte, éveilla la cruauté de +l'empereur. Au-dessous de ces temples, auprès du Colisée, était un +immense colosse de Néron et une fontaine; puis, sur la voie Appia, un +arc de triomphe existant encore, d'abord élevé à Trajan, et ensuite +dédié à Constantin, dont il porte le nom aujourd'hui.</p> + +<p>En arrière, et à moitié chemin du Forum, est l'arc de triomphe de Titus. +En retournant jusqu'au Forum, on trouve la colonne bâtie d'où l'on +comptait les distances sur les diverses voies romaines, et aussi une +colonne isolée, élevée à l'empereur Phocas par un gouverneur de Rome. +Elle est d'un bon style et vient d'un ancien monument.</p> + +<p>Nous rentrâmes en ville, et nous fûmes à la Douane. Douze colonnes du +plus beau style sont les restes d'un temple élevé à Marc-Aurèle, faisant +partie du forum construit par ce prince et s'étendant jusqu'à la colonne +dite Antonine, qui y était comprise. Enfin nous terminâmes par le +tombeau d'Auguste. Son massif est assez considérable pour servir de base +à un amphithéâtre construit à sa partie supérieure. Une double +enveloppe circulaire renfermait des places pour recevoir les tombeaux de +sa famille. Ses cendres étaient déposées dans une chambre sépulcrale +placée au milieu. Ce monument fut bâti au milieu du champ de Mars: ainsi +on continua après sa mort la politique suivie pendant sa vie, qui +consistait à gêner les réunions du peuple, en occupant par des édifices +les espaces vides où il pouvait se rassembler.</p> + +<br> + +<h4>DES RÉVOLUTIONS, ET DES CIRCONSTANCES QUI LES AMÈNENT.</h4> + +<p>J'ai vécu dans un temps où la société a été si bouleversée et j'ai si +souvent entendu expliquer les révolutions qui se sont succédé d'une +manière tout à fait opposée, j'ai si fréquemment entendu appeler +révolutionnaires des gens qui étaient amis de l'ordre, de bons citoyens +devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient +pris part, que j'ai cherché à me rendre compte de ce qu'il y avait de +fondé dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques +dans l'état social, changements dont le nom générique est le mot: +révolution.</p> + +<p>J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la +nature des sociétés de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de +l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une +manière imperceptible, à mesure des besoins, et quand les secousses +sociales sont évitées, l'État semble être toujours le même, quoique les +circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes +différentes.</p> + +<p>Quand le pouvoir légal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui +possèdent la force, l'État est dans l'ordre naturel; chaque chose est à +sa place; chacun est dans la jouissance des droits résultant de la +nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise, +inquiétude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du législateur +n'intervient pas pour rétablir l'harmonie, le repos est toujours +précaire, et au moindre obstacle, à la moindre difficulté, tout prend +avec violence une nouvelle forme.</p> + +<p>La force existe par elle-même; mais elle se place dans la société +différemment, suivant les temps et les époques. Deux choses la +constituent et en sont le principe: les richesses et les lumières. Ceux +qui en sont dépositaires doivent être forcément les maîtres de la +société, et, si leur pouvoir est contesté un moment, ils finissent +bientôt par le recouvrer.</p> + +<p>Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle à notre +imagination et joue un grand rôle dans nos destinées; je veux parler de +l'éclat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance +s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne +dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela +les souvenirs, au lieu de les grandir, les écrasent.</p> + +<p>Dans le moyen âge, en Europe, la noblesse et le clergé possédaient tout. +Le clergé, en outre, seul était instruit. Dans les cloîtres s'étaient +réfugiées la science et les lumières. Le peuple était pauvre et +ignorant. Toute la puissance de la société, tout son nerf, était donc +entre les mains de la noblesse et du clergé; et, à juste titre, les +droits y étaient aussi.</p> + +<p>Quand les villes se formèrent, quand la marche du temps développa +l'industrie, il se créa de nouveaux intérêts et de nouveaux éléments de +puissance. Le tiers état, en se constituant, dut entrer en partage de la +puissance publique. La force se répartit alors en trois classes, au lieu +de l'être dans deux. De là les priviléges des villes, le système +municipal et les moyens de police, de sûreté et de défense que prirent +pour elles-mêmes toutes les agrégations, obligées de pourvoir à tous les +besoins que l'état de la société leur faisait éprouver. Leur influence +dans les destinées des États se fit sentir et elle augmenta à mesure +que les causes qui l'avaient fait naître devinrent plus puissantes, à +mesure que l'influence du clergé, par l'affaiblissement des croyances +religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son +appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'éteignait chaque +jour.</p> + +<p>Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois. +Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un +pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec +leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois +sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils +trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait +aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait +perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de +tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes.</p> + +<p>Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive. +Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de +richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui +constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les +deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a +pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par +conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche +irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour +cela faut-il bien gouverner.</p> + +<p>Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être +satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de +chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés +au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement +et par des actes de violence, on est en révolution.</p> + +<p>Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit +fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand +degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par +l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui, +en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements +complets dans l'ordre établi.</p> + +<p>Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent +quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un +pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui +appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que +ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant +ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de +langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance +morale sur les peuples.</p> + +<p>Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et +quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop +souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants +et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette +vérité.</p> + +<p>Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus +soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite +d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux +d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu +nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires +et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les +intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une +critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se +déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent +souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les +douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur +et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les +choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en +emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se +croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le +moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières +victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui, +ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient +plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.</p> + +<p>Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de +notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et +l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France, +et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait +cependant d'une époque peu éloignée.</p> + +<p>Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses +qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie +nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui +donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était +belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de +milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les +carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait +quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la +noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout +avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions +blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts +du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre +du plus petit.</p> + +<p>Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble +établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de +province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il +n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui +fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la +haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son +éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou +obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de +son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui +avait conservé des droits au monopole de la considération publique.</p> + +<p>Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques +étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches +étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un +système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens, +autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles, +auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la +résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances +sont courtes.</p> + +<p>Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on +eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par +dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait +dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut, +pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de +lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose +malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France +a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe.</p> + +<p>Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins +praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend +compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au +hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors +tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix +fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge +de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout +est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis +dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit +parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes +erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou +le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé +jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son +devancier.</p> + +<p>Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher +quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent +les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont +contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le +mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras +léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui +embrase des matières combustibles imprudemment accumulées.</p> + +<p>Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce +que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles +peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont +rien chez eux.</p> + +<p>Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et +ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne +demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le +germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre +leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du +souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et +dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent +causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils +n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés, +exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste +est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude +de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait +naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix +des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve +l'équilibre, le calme et la prospérité.</p> + +<p>Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances +des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées, +les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne +peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand +ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être +demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des +temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et +réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la +force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand +péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient +que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle +peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une +chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant +de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le +principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction.</p> + +<p>Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais +tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y +parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De +grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en +perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une +révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le +pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa +conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence!</p> + +<p>Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que +leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement +juste, équitable et ferme.</p> + +<p>Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans +contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour +bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant +pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour +et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir. +S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre +le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore +avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de +leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la +vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les +maux de ce monde viennent d'ânerie.»</p> + +<p>Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protége efficacement +et visiblement les intérêts du grand nombre, quand il est accessible aux +réclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de +ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il +y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sûreté. Mais, je le +répète, pour avoir une marche sûre, il faut s'éclairer, réunir le plus +de lumières possibles. Cela est autant dans son intérêt personnel que +dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains +repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je +parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui +le réclame, et soumis à des conditions qui le garantissent de toute +espèce de rivalité.</p> + +<p>Un souverain éclairé sur ses intérêts doit aller à la recherche des +besoins réels, être le premier à diriger l'enquête qui doit l'éclairer. +Il en discute et en fait apprécier la valeur et le poids, et puis il +décide. Voilà la marche raisonnable qui prévient les révolutions; mais, +quand il craint des conseils salutaires, quand il évite des examens +destinés à l'instruire, quand il s'isole des intérêts publics et de ceux +des particuliers, quand il se croit placé sur le trône uniquement pour +jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas +avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augmentés +par un blâme mérité et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour +satisfaire l'opinion et alléger le fardeau, on réclame des conseils et +un concours qui rendent dépendants. Des rivalités de pouvoir +s'établissent, et les révolutions arrivent. La plus simple réflexion +présente donc à l'esprit le moyen de les empêcher.</p> + +<p>L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indépendants dans le +gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le résultat +des fautes qui ont précédé. C'est une manière d'expiation des torts +passés; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche +plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne +intention plutôt qu'une garantie réelle; car les assemblées appelées à +décider sur les intérêts de l'État sont souvent ignorantes et +passionnées; elles s'abandonnent à mille influences diverses et +s'égarent fréquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en +affranchir; quand leur établissement est un moyen de pacification entre +des intérêts opposés, un mode de transaction, on conçoit la nécessité de +s'y soumettre; mais une chose étonnante est d'avoir vu des souverains +qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les +administraient avec ordre, économie et l'approbation universelle, se +créer à plaisir des embarras de toute espèce et se mettre en tutelle par +divertissement. Un amour immodéré de popularité, sentiment bon et +louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui +peuvent animer un souverain quand il l'entraîne dans des fautes +semblables, impossibles à réparer. L'empereur Alexandre s'était livré à +des sentiments généreux et irréfléchis, et sous son influence les +souverains subalternes, animés du même esprit, ont jeté partout, dans la +société européenne, des éléments de troubles qui portent le germe d'une +maladie difficile à guérir.</p> + +<p>D'un autre côté, j'ai entendu de bons esprits et des esprits supérieurs +établir le principe d'une stabilité absolue dans les lois. Quoique les +sociétés changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas +constamment les mêmes, les choses condamnées par le temps tombent +d'elles-mêmes, et l'opinion en fait justice. À cette occasion, on citait +l'exemple du gouvernement de l'Église, dont la sagesse est si évidente, +et qui s'est modifié par le <i>fait</i> sans avoir rien altéré dans le +<i>droit</i>. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de +l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont +émoussées et qu'elles n'imposent plus à personne; mais il y a une grande +différence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destinés à +agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le +matériel de la vie et sur l'administration. Il faut nécessairement +s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et +qui doivent être changées. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai +déjà dit, deux causes ont influé d'une manière directe sur la Révolution +de 1789: l'inadmissibilité à beaucoup de places pour ceux qui n'étaient +pas gentilshommes et l'inégalité de l'impôt. Pour changer cet ordre de +choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le +gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arrivé aux menaces et +aux voies de fait, et une première révolution en a amené mille autres.</p> + +<p>En Autriche, un souverain est arrivé au trône avec des idées nouvelles +nullement populaires encore dans son pays. Il a brisé avec violence ce +qui existait et a fait disparaître ce qui, avec le temps, pouvait +motiver du mécontentement, des demandes importunes, et amener une +révolution, et il en a tué le germe.</p> + +<p>Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le +mode d'exécution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, pressé par +le temps, hâte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa +précipitation.</p> + +<p>Le temps, cet élément de toute chose, est surtout nécessaire pour +l'exécution de projets qui touchent à l'état de la société, à sa +constitution, à ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, même +pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blâme surtout en lui +ce mépris du passé qu'il n'a jamais cessé d'afficher, et son dédain pour +les générations éteintes. La vie des sociétés ne se compose pas d'un +jour, et qui manque au respect dû à ses ancêtres mérite d'être traité à +son tour sans respect par la postérité. Les générations forment une +chaîne dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut +seul croire que la Providence a réservé à l'époque où il vit toutes les +connaissances, tout l'esprit qu'elle a départis à l'espèce humaine. Les +sociétés ont vécu, donc elles ont créé, suivant les différents âges, ce +qui était nécessaire à leur conservation. Il n'y a pas une seule des +institutions du moyen âge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse +être justifiée par les circonstances relatives à son établissement.</p> + +<p>Malgré cette critique méritée des actes et de la conduite de Joseph II, +il est certain qu'il a fait tout dans l'intérêt des masses. Depuis lors, +les masses ont la profonde conviction d'être protégées. Elles sentent +qu'aucun ordre de choses différent ne pourrait leur promettre de plus +grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du +clergé, cet appât si puissant pour des novateurs, dépouille si riche +pour qui veut bouleverser la société, ne sont plus là pour servir +d'auxiliaires et de prétexte aux changements, et ainsi une révolution, +dans le sens où on le comprend, c'est-à-dire dans une modification +complète des rapports respectifs entre les diverses classes de la +société, est devenue impossible; car les classes inférieures n'ont rien +à prétendre ni rien à espérer de mieux que ce qu'elles possèdent.</p> + +<p>Je crois avoir démontré les vérités suivantes:</p> + +<p>I. Les révolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui +gouvernent. Les dépositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens +pour le conserver, et, quand il leur échappe, il faut qu'ils n'aient pas +distingué le moyen à employer pour le fixer entre leurs mains.</p> + +<p>II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner. +Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands, +qu'ils suffisent pour contenter les peuples.</p> + +<p>III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il +faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les +lumières possibles.</p> + +<p>IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés, +indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent +à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes +supérieurs.</p> + +<p>V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de +leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une +autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source +indépendante.</p> + +<p>VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires +ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de +lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays +doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi +de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les +seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement, +sans secousses, et qui dérivent du pouvoir.</p> + +<br> + +<h4>DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.</h4> + +<p>Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et +ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il +n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les +circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine +pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état +particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce +qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende +compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.</p> + +<p>La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus +vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il +même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans +civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont +créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent, +l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est +seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un +jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa +famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni +secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux, +peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa +sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se +présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la +base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de +quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de +services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être +consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée +d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle +servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont +rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte +franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait +toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour +assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se +borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la +sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se +fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa +position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances +fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers +l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société, +sont la loi fondamentale des tribus du désert.</p> + +<p>La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est +une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait +écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de +voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour +satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à +la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait +écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits +portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et +circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements +verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion +ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics +existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus +d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance.</p> + +<p>Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis, +suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son +bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent +l'opinion et l'origine des lois.</p> + +<p>Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les +garantissent sans les avoir consacrés, et suppléent en partie aux +lacunes des lois et à leur insuffisance.</p> +<br> + +<h3>NOTE RECTIFICATIVE</h3> +<h4>A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES CONCERNANT<br> M. LE DUC +DE BLACAS.</h4> + +<p>Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces <i>Mémoires</i> ont donné lieu à +une réclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est +question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuadé que +nous sommes que l'impartialité du duc de Raguse en aurait fait autant, +et que, d'ailleurs, la lumière se fait par la discussion même.</p> + +<p>L'histoire pèsera les arguments apportés de part et d'autre et jugera en +dernier ressort.<br> + +<span class="rig">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</span></p><br><br> + +<p>Voici la note de M. de Blacas fils:</p> + +<p>«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas +servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit +toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer +momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas +n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit +millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi +Louis XVIII, voici l'entière vérité:</p> + +<p>«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas +avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et +autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de +banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque +année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur +l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut +lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en +remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut +confiée à M. de Belleville, qui donna une décharge signée de lui et +<i>approuvée</i> par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de +1815 à 1824, qui portent tous le <i>vu et approuvé</i> de la main du roi +Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans +les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom +de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les +banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont +été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre +après la Révolution de 1830.»</p> + +<h4>FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.</h4> +<br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p>LIVRE VINGT-CINQUIÈME.--1835-1838.</p> + +<p>Reprise de mes <i>Mémoires</i>.--Publication de mon voyage en +Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en +Russie.--Le savant Fossombroni.</p> + +<p>Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en +Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de +Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de +Leonor-Hain.</p> + +<p>Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de +Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique +Koeklin.--Château de Telschen.</p> + +<p>Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le +maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de Platz.--Carlsbad. +--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad. --Riesenstein.</p> + +<p>Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de +bataille de Lowositz.</p> + +<p>L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son +caractère.--Pilnitz.</p> + +<p>Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse +saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères +Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le +Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.</p> + +<p>Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de +Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.</p> + +<p>LIVRE VINGT-SIXIÈME.--1839-1841.</p> + +<p>Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali. +Confidences.</p> + +<p>Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.</p> + +<p>Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de +diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de +Metternich s'appuie sur l'Angleterre.</p> + +<p>Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: <i>De la crise de l'Orient et +de la politique qu'elle semble exiger</i>.--Terreur inspirée à Vienne par +le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la +France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.</p> + +<p>Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes +relations avec l'Égypte.--Appendice.</p> + +<p>CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME</p> + +<p>Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf. +Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha. Observations du +maréchal sur cette bataille.</p> + +<p>LIVRE VINGT-SEPTIÈME.--1841.</p> + +<p>Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de +Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa +famille.--Ses embarras.--Anecdotes.</p> + +<p>Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.</p> + +<p>Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de +la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.</p> + +<p>Chioggia.--L'Adige.--Digues.</p> + +<p>Le Pô.</p> + +<p>Bologne.--Peintures.</p> + +<p>Florence.--Tableaux.</p> + +<p>Gênes.</p> + +<p>MÉLANGES.</p> + +<p>Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de +Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1851).</p> + +<p>Promenades dans Rome.</p> + +<p>Des révolutions et des circonstances qui les amènent.</p> + +<p>Des vertus des peuples barbares.</p> + +<p>Note relative à quelques passages des <i>Mémoires</i> concernant M. le duc de +Blacas.</p> + +<p>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.</p> + +<br> + +<h2>NOTES</h2> +<h4>RELATIVES A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES DU DUC DE RAGUSE</h4> + +<p>Les deux documents qui suivent nous ont été adressés avec prière de les +publier à la suite des <i>Mémoires</i>: l'un est destiné à faire connaître, +par des pièces officielles, la part que le prince Eugène avait prise aux +événements de 1814; l'autre a trait à M. le duc de Blacas.<br> + +<span class="rig">(<i>Note de l'Éditeur.</i>)</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº 1.--<span class="sc">lettre du roi de bavière, maximilien-joseph, au prince eugène</span>.</p> + +<p class="rig">Nymphenbourg, le 8 octobre 1813.</p><br> + +<p>Mon bien-aimé fils,</p> + +<p>Vous connaissez mieux que personne, mon bien cher ami, la scrupuleuse +exactitude avec laquelle j'ai rempli mes engagements avec la France, +quelque pénibles et onéreux qu'ils aient été. Les désastres de la +dernière campagne ont surpassé tout ce qu'on pouvait craindre; cependant +la Bavière est parvenue à lever une nouvelle armée, avec laquelle elle a +tenu en échec jusqu'ici l'armée autrichienne aux ordres du prince de +Reuss. Cette mesure couvrait une partie de ma frontière, mais laissait à +découvert toute la ligne qui court le long de la Bohême, depuis Passau +jusqu'à Egra, ainsi que toute la frontière de la Franconie, du côté de +la Saxe. J'ai attendu d'un moment à l'autre que cette immense lacune du +système défensif fût remplie, mais mon attente a été vaine. Les princes +voisins, comme le roi de Wurtemberg, ont refusé tout secours, sous +prétexte qu'ils avaient besoin de leurs forces pour eux-mêmes. L'armée +d'observation de Bavière a reçu une autre destination et n'a jamais +suivi aucune espèce de correspondance avec le général de Wrede. On a +laissé le temps aux troupes légères ennemies d'occuper, sur les +derrières de l'armée, tout le pays entre la Saal et l'Elbe, d'y détruire +divers corps français et de se rendre redoutables à mes frontières, aux +réserves de Benningsen, de gagner la Bohême, d'où elles sont à portée de +se jeter, sans trouver d'obstacle ni de résistance, sur mes provinces en +Franconie ou dans le Haut-Palatinat, et de là sur le Danube, opération +qui ne laisserait d'autre retraite à Wrede, de son propre aveu, que les +gorges du Tyrol, et laisserait à découvert le reste de mes États. Je +serais forcé de les quitter avec ma famille, dans un moment où il serait +le plus dangereux d'en sortir. Dans une situation aussi critique, et +presque désespérée, il ne m'est resté d'autre ressource que de me rendre +aux instances vives, réitérées et pressantes des cours alliées de +conclure avec elles un traité d'alliance. Je crois avoir remarqué à +cette occasion, avec assez de certitude pour me croire fondé à vous le +dire, que les Autrichiens ne seraient pas éloignés de se prêter du côté +de l'Italie à un armistice sur le pied de la ligne du Tagliamento. C'est +votre père, et non le roi, qui vous dit ceci, persuadé que vous saurez +allier <i>vos intérêts</i> avec, ce que vous devez à l'honneur et à vos +devoirs.</p> + +<p>J'ai, comme bien vous pouvez croire, fait rendre le chiffre de l'armée +au ministre de France, sans en prendre copie. Je vous prie de même +d'être persuadé que les malades qui sont dans mes hôpitaux seront +traités à mes frais et renvoyés libres chez eux. Il en sera de même des +individus français et italiens qui se trouveront en Bavière.</p> + +<p>J'espère, mon cher Eugène, que nous n'en serons pas moins attachés l'un +à l'autre, et que je serai peut-être à même de vous prouver <i>par des +faits</i> que ma tendre amitié pour vous est toujours la même. Elle durera +autant que moi.</p> + +<p>Je vous embrasse un million de fois en idée.<br> + +<span class="rig">Votre bon père,<br> +<span class="sc">Max.-Joseph</span>.</span></p><br> + +<p>La reine vous embrasse.</p><br> + +<p class="mid">Nº II.--<span class="sc">le prince eugène au roi de bavière, son beau-père.</span></p> + +<p class="rig">Gradisca, le 15 octobre 1813.</p><br> + +<p>Mon bon père,</p> + +<p>Je reçois à l'instant votre lettre du 8 courant. Votre coeur sentira +facilement tout ce que le mien a dû souffrir en la lisant. Encore si je +ne souffrais que pour moi! mais je tremble pour la santé de ma pauvre +Auguste lorsqu'elle sera informée du parti que vous vous êtes cru obligé +de prendre.</p> + +<p>Quant à moi, mon bon père, quel que soit le sort que le ciel me réserve, +heureux ou malheureux, j'ose vous l'assurer, je serai toujours digne de +vous appartenir, je mériterai la conservation des sentiments d'estime et +de tendresse dont vous m'avez donné tant de preuves.</p> + +<p>Vous me connaissez assez, j'en suis sûr, pour être convaincu que dans +cette pénible circonstance je ne m'écarterai pas un instant de la ligne +de l'honneur ni de mes devoirs; je le sais, c'est en me conduisant ainsi +que je sois certain de trouver toujours en vous pour moi, pour votre +chère Auguste, pour vos petits-enfants, un père et un ami.</p> + +<p>Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le général Hiller +sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans +les positions que nous occupons, c'est-à-dire sur les deux rives de +l'Isonzo; je ne sais ce qu'il répondra; mais, vous le sentirez, je ne +puis faire au delà. Si cette première proposition est jugée +insuffisante, si la fortune m'est à l'avenir aussi contraire qu'elle m'a +été favorable jusqu'à présent, je regretterai toute ma vie qu'Auguste et +ses enfants n'aient pas reçu de moi tout le bonheur que j'aurais voulu +leur assurer; mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour +héritage à mes enfants une mémoire sans tache.</p> + +<p>Je ne sais, mon bon père, ce que votre nouvelle position vous rendra +possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais +manquer à mes premiers devoirs si je ne vous disais pas: Sire, n'oubliez +ni votre fille ni vos petits-enfants.</p> + +<p>Je suis, mon bon père, avec les sentiments de respect et de tendresse +que vous me connaissez et que je vous ai voués pour la vie.</p> + +<p>Votre bien affectionné fils,<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p> + +<p>Je présente mes hommages à la reine; j'embrasse frères et soeurs.</p> +<br> + +<p class="mid">Nº III.--<span class="sc">le roi de bavière au prince eugène</span>.</p> + +<p class="rig">Francfort-sur-Mein, le 16 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>Vous pouvez ajouter foi, mon cher Eugène, à tout ce que vous dira le +prince Taxis, porteur de la présente. Il a toute ma confiance, et, +quoique jeune, il en est digne. Le papier ci-joint vous donnera une idée +générale de la situation des choses. Brûlez-le dès que vous l'aurez lu. +Je vous embrasse tendrement, et vous aimerai, vous, ma fille et mes +petits-enfants, jusqu'à mon dernier soupir.<br> + +<span class="rig">Votre bon père et meilleur ami,<br> +<span class="sc">Max.-Joseph</span>.</span></p><br> + +<p>Il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez aussi heureux que vous +méritez de l'être; tout le monde <i>de ce côté-ci</i> vous aime et vous +respecte; c'est ce que j'entends tous les jours.</p> +<br> + +<p class="mid">Nº IV.--<span class="sc">RELATION DE LA MISSION DU PRINCE DE LA TOUR ET TAXIS, ENVOYÉ PAR +LES SOUVERAINS ALLIÉS AUPRÈS DU PRINCE EUGÈNE, EN NOVEMBRE 1813. FAITE À +MUNICH, LE 15 NOVEMBRE 1836 ET ADRESSÉE À SON ALTESSE ROYALE MADAME LA +DUCHESSE DE LEUCHTENBERG, VEUVE DU PRINCE EUGÈNE</span>.</p> + +<p>Madame,</p> + +<p>D'après l'autorisation du roi mon maître, dont Votre Altesse Royale m'a +donné l'assurance au nom de son auguste frère, je m'empresse d'obéir à +ses ordres, et de lui soumettre un récit fidèle de la mission dont je +fus chargé au mois de novembre de l'année 1813.</p> + +<p>J'étais, à cette époque, major et aide de camp du feu roi +Maximilien-Joseph, attaché pour la durée de la guerre à l'état-major +général de M. le maréchal prince de Wrede, qui se trouvait à Francfort, +où en même temps tous les souverains alliés étaient présents. Le roi de +Bavière s'y était également rendu.--Ce fut le 16 novembre que le +maréchal me fit venir, et me dit qu'on avait pris la résolution de faire +des démarches pour détacher, si cela serait possible, l'Italie entière +du système ennemi sans effusion de sang: que déjà on avait entamé des +négociations avec le roi Joachim à Naples, et que maintenant les +puissances alliés avaient engagé le roi de Bavière, comme le beau-père +du prince vice-roi, de faire en leur nom des ouvertures à ce sujet à son +gendre.--De plus, j'appris que c'était moi qui avais été choisi pour +cette mission, et je reçus l'ordre de me rendre immédiatement chez Sa +Majesté. Le roi me donna une lettre adressée à son beau-fils, et +m'ordonna d'aller trouver, avant mon départ, M. le prince de Metternich, +chancelier d'État de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, lequel me +donnerait des instructions verbales.</p> + +<p>Arrivé au logement de ce dernier, j'appris que, comme cette affaire +délicate devait être traitée avec le plus grand secret, je devais me +présenter en uniforme autrichien aux avant-postes de l'armée française +en Italie, comme un parlementaire ordinaire. Le prince de Metternich me +dit que l'intention des souverains alliés était que je fisse tout ce qui +serait en mon pouvoir pour persuader le prince Eugène d'accepter les +propositions contenues dans la lettre du roi de Bavière; à quoi je pris +la liberté de répondre que j'avais l'honneur de connaître +personnellement le vice-roi, et que j'étais intimement persuadé que tous +les efforts seraient infructueux, quand même mon éloquence serait aussi +grande que possible, ce que d'ailleurs j'étais bien éloigné de croire; +mais que toutefois, étant militaire, je saurais obéir. M. de Metternich +répliqua que sans aucun doute le prince Eugène possédait l'estime de +l'Europe entière, mais que la situation générale des affaires lui +faisait un devoir d'essayer, au nom des puissances, la démarche en +question. Puis il me donna une lettre pour le général baron Hiller, +quoique son successeur, le maréchal comte de Bellegarde, était déjà +nommé.</p> + +<p>Je partis en poste, dans la nuit du 16 au 17 novembre, de Francfort, +passai par Augsbourg et Inspruck, et suivis la grande route jusqu'à +Trente, où j'étais obligé de la quitter, vu la position respective des +deux armées. Je pris donc par le col de Lugano, et descendis par +Citadelle et Bassano.</p> + +<p>Enfin, le 21 de grand matin, j'étais rendu à Vicence, où se trouvait le +quartier général autrichien. Peu après, je me fis annoncer chez le +général Hiller, et lui remis la dépêche concernant les détails +accessoires de ma mission, et qui lui prescrivait de me fournir +l'uniforme d'un officier supérieur de son état-major général; tout fut +arrangé de la sorte, et le 22, avant la pointe du jour, je partis de +Vicence, déguisé et sous le nom d'un major Eberle pour Stradi-Caldiera, +où je remis une lettre du général Hiller au général Pflachner, qui +commandait les avant-postes, dans laquelle il lui était enjoint de me +faire donner de suite un cheval de hussard, et de me faire accompagner +par un trompette aux avant-postes français.</p> + +<p>Bientôt après, j'avais passé les dernières vedettes autrichiennes, et, +avançant sur la grande route de Vérone, j'aperçus dix minutes plus tard +un piquet de chasseurs à cheval; je fis donner le signal d'usage, et +dans quelques instants un officier vint pour me recevoir; il me dit +(comme c'est l'usage général) que je ne pouvais passer en aucun cas +jusqu'au quartier général du vice-roi, vu que le général Rouyer, qui +commandait les avant-postes français, avait les instructions générales +pour se faire remettre toutes les dépêches apportées par un +parlementaire quelconque. Comme cette difficulté était prévue, je lui +remis une lettre écrite par moi, mais cachetée par le général Hiller, et +dans laquelle je prévenais le prince que des communications de la plus +haute importance devaient lui être faites verbalement. Puis j'ajoutais +que, en tous cas, je ne quitterais pas les avant-postes avant la réponse +du vice-roi. L'officier partit au galop, et revint bientôt après pour +m'annoncer que le général Rouyer venait d'expédier un aide de camp afin +de porter ma lettre à Vérone.</p> + +<p>J'attendis trois heures environ, au bout desquelles on vint m'annoncer +que le prince me recevrait dans l'église du petit village de +San-Michèle, qui se trouvait à peu près à mille cinq cents pas des +avant-postes; j'eus les yeux bandés, comme c'est l'usage en pareil cas, +et je fus conduit à cette église, où on ôta de nouveau le mouchoir.</p> + +<p>Quinze minutes après, le prince Eugène descendit de cheval et entra dans +le local où je me trouvais; il me reconnut à l'instant même où je lui +remis la lettre du roi, et puis se tourna vers les officiers de sa +suite, en disant: «Comme nous n'avons rien à cacher à Monsieur dans un +pays ouvert, j'aime autant respirer en plein air.» Nous sortîmes donc +tous, et, tandis que la suite se tenait près du péristyle de l'église, +le vice-roi se promenait avec moi à cent pas de distance.</p> + +<p>Ce n'est qu'après m'avoir demandé des nouvelles de la santé de son +auguste beau-père que le prince ouvrit sa lettre; il la lut deux fois, +ainsi qu'une note qui y était incluse, et puis me dit, sans la moindre +hésitation: «Je suis bien fâché de donner un refus au roi, mon +beau-père, mais on demande l'impossible.»</p> + +<p>C'est ici, madame, où la partie importante de ma narration paraît +commencer seulement, qu'elle est, pour ainsi dire, déjà terminée; car +tout le reste de cette conversation roula sur les mêmes termes. J'avais +beau me servir des expressions mille fois rebattues de politique, +d'utilité, d'intérêt du moment, etc., etc., avec les deux mots bien +simples du devoir, de la reconnaissance et de la sainteté du serment +prêté, l'avantage restait toujours du côté du prince. Cependant +j'essayerai de retracer encore à Votre Altesse Royale textuellement +quelques phrases prononcées par le feu prince, son illustre époux. +Lorsque je lui parlais du sort de ses enfants, il me dit: «Certainement +j'ignore si mon fils est destiné à porter un jour la couronne de fer; +mais, en tout cas, il ne doit y arriver que par la bonne voie.» Puis, +lorsqu'il apprit par moi que les puissances alliées étaient bien +décidées à passer le Rhin avec des forces supérieures, il me répondit: +«On ne peut nier que l'astre de l'Empereur commence à pâlir; mais c'est +une raison de plus pour ceux qui ont reçu de ses bienfaits de lui rester +fidèles.» Et puis il ajouta que même les offres qui venaient de lui être +faites ne resteraient pas un secret pour l'Empereur. Enfin, lorsque, +comme dernier argument, je commençais, ainsi que mets instructions me le +prescrivaient, de lui parler des dispositions assez claires que le roi +Joachim avait témoignées de traiter avec les souverains alliés, et +lorsque j'ajoutais qu'avant six semaines son flanc droit se trouverait +exposé, compromis peut-être, le prince me dit: «J'aime à croire que vous +vous trompez; si toutefois il en était ainsi, je serais certainement le +dernier pour approuver la conduite du roi de Naples; encore la situation +ne serait-elle pas exactement la même: lui est souverain; moi, ici, je +ne suis que le lieutenant de l'Empereur.» Enfin notre conversation se +termina exactement comme elle avait commencé; la résolution du prince +resta inébranlable.</p> + +<p>Pour ce cas, j'avais l'ordre de le prier de déchirer en ma présence la +lettre du roi de Bavière, ainsi que la note incluse, ce qu'il fit à +l'instant même; puis il me dit qu'il allait rentrer à Vérone, et que là +il écrirait une lettre à son beau-père pour lui expliquer les motifs de +son refus; puis il appela le général Rouyer, l'engagea à me faire dîner +avec lui, et remonta à cheval avec toute sa suite.</p> + +<p>Vers huit heures du soir, ce même jour, 22 novembre, un officier +d'ordonnance m'apporta la lettre en question, et je quittai San-Michèle +immédiatement après pour regagner les vedettes autrichiennes. Le +lendemain de grand matin, je me présentai chez le général Hiller pour +lui dire en peu de mots que ma mission n'avait pas réussi, et vers le +coucher du soleil, après avoir repris mon uniforme bavarois, je repartis +pour l'Allemagne. Mes instructions portaient de me rendre d'abord à +Carlsruhe, où le roi Maximilien-Joseph avait eu l'intention de se +rendre; ce fut là que je lui remis la réponse du prince Eugène. Il la +lut en disant: <i>Je le leur avais bien dit</i>, la recacheta aussitôt, et +m'ordonna de repartir immédiatement pour Francfort, afin de la remettre +au prince Metternich, et de lui faire de vive voix un rapport sur ma +mission.</p> + +<p>J'arrivai à Francfort le 30 novembre au matin, et m'acquittai +sur-le-champ de ce qui m'était prescrit. M. de Metternich me dit combien +il regrettait que la démarche eût échoué, tout en rendant la justice la +plus entière au beau caractère du prince: ensuite il ajouta qu'il +communiquerait la réponse du prince aux souverains alliés, et qu'il la +renverrait plus tard au roi par un courrier de cabinet.</p> + +<p>C'est ici, madame, que ma narration est finie. Peut-être Votre Altesse +Royale la trouvera-t-elle incomplète, mais j'ose compter sur son +indulgence. J'ai dit tout ce que ma mémoire avait gardé, et vingt-trois +ans ont passé depuis. Le point essentiel pour l'histoire est toujours de +savoir que le prince a non-seulement fait ce que l'honneur exigeait, +mais qu'il n'a pas même hésité un seul instant à le faire.</p> + +<p>En me mettant aux pieds de Votre Altesse Royale, j'ai l'honneur d'être +avec le plus profond respect, madame,</p> + +<p>De Votre Altesse Royale, le très-obéissant, très-soumis et très-dévoué +serviteur,<br> + +<span class="rig">Signé: <span class="sc">Le prince Auguste de la Tour et Taxis</span>,<br>Général major à la suite +de l'armée.</span></p><br><br> + +<p>Pour l'authenticité de la signature là-dessus.<br> + +<span class="rig">Le secrétaire général au ministère de la guerre,</span></p><br> + +<p>(L. S.)<br> + +Munich, le 15 novembre 1836.<br> + +<span class="rig">Signé: <span class="sc">Glockner</span>.</span></p><br> + +<p>Le soussigné, secrétaire intime au ministère des affaires étrangères de +Bavière, certifie l'authenticité de la signature ci-contre du secrétaire +général au ministère de la guerre.</p> + +<p>Munich, le 15 novembre 1836.</p> + +<p>(L. S.)</p> + +<p>Par autorisation du ministre.<br> + +<span class="rig">Signé: <span class="sc">Gessels</span>.</span></p><br> + +<p>Pour copie conforme,</p> + +<p>Munich, le 15 novembre 1836.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Gessels</span>.<br> + +Secrétaire intime.</span></p><br> + +<p class="sml">Sceau des<br>affaires étrangères<br>de Bavière</p> +<br> + +<p class="mid">Nº V.--<span class="sc">LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE</span>.</p> + +<p class="rig">Vérone, le 23 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>Je t'envoie, ma bonne Auguste, une lettre que j'ai reçue du roi par un +officier parlementaire. Cet officier n'était autre que le prince Taxis. +J'ai causé plus d'une heure avec lui, et je t'assure que je n'ai dit que +ce que je devais. En deux mots, il m'a apporté la proposition de la part +de tous les alliés, pour me faite quitter la cause de l'Empereur, de me +reconnaître comme roi d'Italie.</p> + +<p>J'ai répondu tout ce que toi-même, tu aurais répondu, et il est parti +ému et admirateur de ma manière de penser; comme il a vu que je ne +voulais entendre à rien qu'à un armistice, il m'a assuré que le roi +l'obtiendrait d'autant plus, «que les alliés admiraient mon caractère et +ma conduite.»</p> + +<p>C'est déjà une bien belle récompense que de commander ainsi l'estime à +ses ennemis.</p> + +<p>Déchire le billet du roi, ne parle de rien de tout cela.</p> + +<p>Dans l'armée on ne sait qu'il est venu un parlementaire que comme +officier autrichien.</p> + +<p>Adieu, etc., etc.</p> +<br> + +<p class="mid">Nº VI.--<span class="sc">L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE</span>.</p> + +<p class="rig">Saint-Cloud, le 17 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>Mon fils, le général Danthouard arrive. Vous avez encore une belle +armée, et, si vous avez avec cela cent pièces de canon, l'ennemi est +incapable de vous forcer, il ne s'agit que de gagner du temps. J'ai ici +six cent mille hommes en mouvement; j'en réunirai cent mille en Italie. +Je vais prendre des mesures pour porter tous vos cadres au grand complet +de neuf cents hommes par bataillon. Faites-moi connaître si tous les +régiments de l'armée d'Italie d'ancienne formation auraient de l'étoffe +pour établir les sixièmes bataillons.<br><br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br> + +<p><i>P. S.</i> Vous trouverez ci-joint la note du départ des colonnes +italiennes.</p> +<br> + +<p class="mid">N° VII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.</p><br> + +<p>Mon fils,</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre sur la situation des esprits en Italie. J'envoie +à Gênes le prince d'Essling avec trois mille hommes tirés de Toulon. Je +vous ai envoyé aujourd'hui un ordre pour la formation de plusieurs +sixièmes bataillons. Vous y aurez vu que vous pouvez compter sur un +renfort de quinze à seize mille hommes, et qu'en outre quarante mille +hommes seront réunis avant le 1er janvier à Turin et à Alexandrie. On +fera encore de plus grands efforts. Dans ce moment, tout est ici en +mouvement. Ne vous laissez point abattre par le mauvais esprit des +Italiens. Il ne faut pas compter sur la reconnaissance des peuples. Le +sort de l'Italie ne dépend pas des Italiens. J'ai déjà six cent mille +hommes en mouvement. Je puis employer là-dessus cent mille hommes pour +l'Italie. De votre côté, remuez-vous aussi. Écrivez au prince Borghèse. +Il me semble que la grande-duchesse et le général Miollis pourraient +envoyer des colonnes dans le Rubicon. J'ai envoyé le duc d'Otrante à +Naples pour éclairer le roi et l'engager à se porter sur le Pô. Si ce +prince ne trahit pas ce qu'il doit à la France et à moi, sa marche +pourra être d'un grand effet.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br> + +<p class="mid">N° VIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.</p><br> + +<p>Mon fils,</p> + +<p>Je viens de dicter au général Danthouard ce qu'il doit faire à Turin, +Alexandrie, Plaisance et Mantoue: il vous fera connaître mes intentions.</p> + +<p>Il ne faut point quitter l'Adige sans livrer une grande bataille; les +grandes batailles se gagnent avec de l'artillerie: ayez beaucoup de +pièces de 12. Étant à portée des places fortes, vous pourrez en avoir +autant que vous voudrez. Vous n'avez plus rien à craindre d'une +diversion sur les derrières, puisque l'artillerie ne passe nulle part. +Mettez deux cents hommes et six pièces de canons à Brescia, à la +citadelle. Ayez des barques armées, qui vous rendent absolument maître +du lac de Peschiera, du lac de Lugano, du lac Majeur et du lac de Côme. +Faites construire de bonnes redoutes fraisées et palissadées sur le +plateau de Rivoli et qu'elles battent le chemin de Vérone, sur la rive +gauche de l'Adige. Faites construire des ouvrages du côté de Montebello +(<i>ce dernier mot est effacé et remplacé de la main de l'Empereur par la</i> +Couronne).</p> + +<p>Si vous êtes à temps, occupez les hauteurs de Caldiero et faites-y faire +des redoutes; coupez les digues de l'Alpon et inondez le bas Adige. +Enfin, la grande manoeuvre serait d'attaquer l'ennemi en concertant les +moyens de passer rapidement, et sans qu'il le sût, par Mestre. Cette +manoeuvre concertée en secret, et avec les grands moyens que vous avez, +pourrait vous donner des avantages considérables.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br> + + +<p class="mid">N° IX.--LETTRE DU GÉNÉRAL DANTHOUARD AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Sans date.</p><br> + +<p>Monseigneur,</p> + +<p>J'ai l'honneur d'adresser à Votre Altesse Impériale une copie des +instructions que l'Empereur m'a dictées et que j'ai écrites à la volée. +Je pense que Votre Altesse est déjà au courant de tout cela, mais il y a +des articles intéressants. J'ai écrit comme l'Empereur parlait. Il y a +eu ensuite une conversation d'une heure. Il est déjà passé cinq mille +conscrits pour Alexandrie, et il y en a sept mille passés de Piémont en +France.</p> + +<p>Je n'ose m'exprimer sur ce que je pense des travaux militaires du +Mont-Cenis; il faudra une division pour les garder si on les achève; +mais je parie qu'il en sera pour ce point comme pour Peschiera.</p> + +<p>Votre Altesse Impériale verra que je sais encore loin d'elle pour +plusieurs jours. Je ne sais comment le prince Borghèse prendra ma +mission; mais, s'il la prend bien, je la ferai bien; s'il la prend mal, +je ne pourrai la remplir en entier. L'Empereur m'a dit de lui rendre +compte directement et en même temps m'a ajouté:</p> + +<p>«Tout ce que vous allez faire étant pour le vice-roi, vous le +préviendrez de tout ce qui sera nécessaire.» Je prie Votre Altesse +Impériale de m'adresser ses ordres à Turin pour ces premiers jours; il +est probable que je n'irai à Plaisance qu'après Casal, et passant par +Milan.</p> + +<p>J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monseigneur,</p> + +<p>De Votre Altesse, le très-humble et dévoué,<br> + +<span class="rig">Comte <span class="sc">Danthouard</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid"><span class="sc">N° X.--ORDRES ET INSTRUCTIONS DICTÉS PAR L'EMPEREUR,<br>LE 20 NOVEMBRE +1813, À ONZE HEURES DU MATIN.</span></p> + +<p>Danthouard m'écrira du Mont-Cenis où en est la forteresse, si on peut +l'armer, si elle est à l'abri d'un coup de main, etc.</p> + +<p>Il verra le prince Borghèse qui doit avoir reçu la copie de l'ordre que +j'ai signé hier, ayant deux buts, ou qui la lui fera voir.</p> + +<p><i>Premier but.</i>--1° L'envoi de dix-huit mille hommes de renforts à +l'armée d'Italie sur la conscription des cent vingt mille hommes. Ces +dix-huit mille hommes sont fournis aux six corps qui forment l'armée +d'Italie, à raison de sept cents hommes; total, quatre mille deux cents +hommes. Plus, huit cents hommes à prendre au dépôt du 156e pour le 92e; +en tout, cinq mille hommes, et en sept mille hommes qui font partie des +régiments qui sont à l'armée d'Italie et dépôts au delà des Alpes. +Enfin, en six cents hommes du dépôt du 156e régiment pour le 36e léger, +six cents hommes pour le 133e, six cents hommes pour le 132e, etc.; +total, seize mille hommes.</p> + +<p>Au reste, le prince Borghèse lui remettra le décret qui est +très-détaillé, afin qu'il en ait pleine connaissance pour l'exécution de +ses ordres.</p> + +<p>Il reconnaîtra: 1° si les conscrits sont beaux hommes et forts, +s'assurera de la quantité, si la désertion a occasionné des pertes et +combien, etc.</p> + +<p>2° Il s'informera du directeur de l'artillerie s'il a les armes pour ces +seize mille hommes.</p> + +<p>3° Il s'assurera si l'habillement, grand et petit équipement, sont +prêts, ou quand ils le seront, etc.</p> + +<p>4° Cet seize mille hommes sont destinés aux premier et deuxième +bataillons de l'armée d'Italie; mais j'ai en outre une armée de réserve +de trente mille hommes par décret d'hier (19 novembre), et à prendre sur +la levée des trois cent mille hommes. Ces trente mille hommes se +lèveront en Provence, en Dauphiné, Lyonnais, et seront réunis à +Alexandrie à la fin de décembre.</p> + +<p>Il faut voir si les armes sont prêtes ainsi que l'habillement, ou bien +si les mesures sont prises pour cela, pour ces trente mille hommes. Ces +trente mille hommes, formant trois divisions, seront incorporés, pour la +première division, dans les quatrième et sixième bataillons de l'armée +d'Italie, le quatrième bataillon existant à Alexandrie. Le vice-roi fera +former les cadres des sixièmes bataillons et les enverra de suite à +Alexandrie.</p> + +<p>2° La deuxième division sera formée des bataillons qui ont leur dépôt +en Piémont. Plusieurs retournent à la grande armée, en sorte qu'il ne +faut compter que sur la moitié; il faut donc former des cadres en +remplacement et les diriger sur ces dépôts.</p> + +<p>3° La troisième division sera formée de onze à douze cinquièmes +bataillons, dans les vingt-septième et vingt-huitième divisions +militaires.</p> + +<pre> +La première division recevra 9,000 +La deuxième division recevra 7,500 +La troisième division recevra 5,500 + 22,000 hommes.</pre> + +<p>Indépendamment de ces trois divisions, je forme une réserve en Toscane +des troisième, quatrième, cinquième bataillons du 112e régiment, des +quatrième, cinquième bataillons du 33e léger, qui reçoivent deux mille +cinq cents hommes sur la levée des trois cent mille hommes.</p> + +<p>Plus, je forme une réserve à Rome des troisième, quatrième, bataillons +du 22e léger, des quatrième, cinquième bataillons du 4e léger, des +quatrième, cinquième bataillons du 6e de ligne, qui recevront trois +mille hommes sur les trois cent mille hommes, non compris ce qu'ils +reçoivent des cent vingt mille hommes; total, vingt-huit mille hommes.</p> + +<p>Il reste deux mille hommes pour l'artillerie d'Alexandrie, Turin, pour +les sapeurs, les équipages... Je veux une artillerie pour l'armée de +réserve.</p> + +<p>J'ai envoyé le prince d'Essling à Gênes avec trois mille hommes de +gardes nationales, levées depuis un an à Toulon. Il est possible que je +lui confie le commandement de l'armée de réserve; mais, s'il est +totalement hors d'état de le remplir à cause de sa poitrine, j'y +enverrai probablement le général Caffarelli.</p> + +<p>Ainsi donc, avant le 1er janvier, le vice-roi recevra seize mille hommes +des cent vingt mille hommes pour recruter les trois premiers bataillons +des régiments, tout cela de l'ancienne France; il n'y aura ni +Piémontais, ni Italiens, ni Belges; plus trente mille hommes de l'armée +de réserve; total, quarante-six mille hommes réunis d'ici au mois de +février, tous vieux Français et âgés de vingt-trois, vingt quatre, +vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf, trente, +trente et un, trente-deux ans.</p> + +<p>Le principal soin doit être de former les sixièmes bataillons et de +tirer des corps pour former les cadres dont nous manquons et qu'on ne +peut créer.</p> + +<p>Le roi de Naples m'a écrit qu'il marche avec trente mille hommes. S'il +exécute le mouvement, l'Italie est sauvée; car les troupes autrichiennes +ne valent pas les Napolitains.</p> + +<p>Le roi est un homme très-brave, il mérite de la considération, il ne +peut diriger des opérations, mais il est brave, il anime, il enlève et +mérite des égards. Il ne peut donner de l'ombrage au vice-roi; son rôle +est à Naples, il n'en peut sortir.</p> + +<p>Danthouard me rendra compte de l'état dans lequel se trouve la citadelle +de Turin, son armement, ses magasins de guerre et de bouche, son +commandant, les officiers du génie, de l'état-major, etc., etc.</p> + +<p>Il me rendra le même compte sur Alexandrie, en joignant le calque des +ouvrages; il me fera rapport sur les officiers, l'état-major, etc., etc.</p> + +<p>Même rapport sur la citadelle de Plaisance. On me parle de la citadelle +de Casal; il s'y rendra, et me rendra compte si cela vaut la peine +d'être armé et approvisionné. Si le vice-roi avait enfermé dans les +places les fonds de dépôts comme quartiers-maîtres, ouvriers, etc., il +faut les retirer, il faut même évacuer tout ce qui, dans ce genre, se +trouve à Mantoue; on y a même enfermé le cinquième bataillon en dépôt du +3e léger; j'ai donné des ordres pour que ce dépôt reçoive six cents +conscrits à Alexandrie; Danthouard se fera rendre compte où cela en est, +et que cela soit dirigé d'Alexandrie; ensuite que le dépôt major, +ouvriers, soient à Plaisance pour recevoir ce qui revient de la grande +armée et organiser un bataillon. Danthouard trouvera à Alexandrin sept +cents hommes pour le 13e de ligne. Le vice-roi a enfermé le dépôt à +Palma-Nova; ces sept cents hommes vont se trouver seuls. J'ai ordonné +d'en former le sixième bataillon. Il faut que le vice-roi fournisse +quelques officiers, et le prince Borghèse formera le cadre. J'ai ordonné +qu'un demi-cadre du 13e soit envoyé de Mayence; mais, jusqu'à l'arrivée, +il faut pourvoir à la réception, organisation, instruction, et mettre ce +bataillon à la citadelle d'Alexandrie. Danthouard trouvera à Plaisance +le dépôt du neuvième bataillon des équipages militaires. Il faut diriger +tout l'atelier, le matériel, les magasins sur Alexandrie, qui est une +place sûre.</p> + +<p>Si les approvisionnements des citadelles de Turin et d'Alexandrie +n'étaient pas complets, il faudrait en rendre compte au prince Borghèse, +pour qu'il y pourvoie de suite.</p> + +<p>Danthouard donnera des ordres en forme d'avis pour tout ce qu'il croira +nécessaire d'après mes intentions et me rendra compte des ordres qu'il +aura donnés.</p> + +<p>Il faut que les fortifications soient en état, fermer les gorges en +palissades, voir ce qui est nécessaire pour les parapets et banquettes à +rétablir, etc., etc. Porter une grande attention sur les inondations. +Compte-t-on dans le pays sur l'inondation du Tanaro et la résistance du +pont éclusé?</p> + +<p>Un régiment croate de treize cents hommes et six cents chevaux est à +Lyon. Je donne ordre à Corbineau de faire mettre pied à terre et +d'envoyer cette canaille sur la Loire, et de donner trois cents chevaux +à chacun des deux régiments, 1er hussards et 31e de chasseurs.</p> + +<p>Je vais m'occuper de la cavalerie pour l'armée d'Italie: 1° J'envoie à +Milan tout ce qui appartient au 1er de hussards et 31e de chasseurs; 2° +je vais y envoyer deux bons régiments de dragons d'Espagne de douze +cents chevaux chacun.</p> + +<p>J'ai ordonné que toutes les troupes italiennes de la grande armée se +rendent à Milan, il y a quatre mille hommes. Même ordre pour les mêmes +qui sont en Aragon et en Espagne; il y a six mille hommes, tout cela est +en marche. J'ai ordonné à Grouchy de se rendre à l'armée d'Italie. Il +est un peu susceptible, mais le vice-roi fera pour le mieux. Le vice-roi +peut avoir grande confiance en Zucchi; j'en ai été très-content.</p> + +<p>Il ne faut pas donner du crédit à Pino, il faut élever en crédit +Palombini et Zucchi et soutenir Fontanelli. L'expérience m'a prouvé que +l'ennemi s'occupe particulièrement de gagner les généraux étrangers que +nous portons en avant et leur accordent crédit et confiance. Ainsi de +Wrede, pour qui j'ai tout fait, a été tourné contre moi, mais il est +mort. Les trois généraux que j'indique peuvent être mis en avant en ce +moment et annuler Pino.</p> + +<p>Il faut que les approvisionnements des places soient pour six mois. Je +désire que Danthouard examine Saint-Georges et me dise sur quoi je puis +compter.</p> + +<h4>OPÉRATIONS.</h4> + +<p>Le vice-roi ne doit pas quitter l'Adige sans une bataille. Il doit avoir +de la confiance; il a quarante mille hommes, il peut avoir cent vingt +pièces de canon, il est sûr du succès. Quitter l'Adige sans se battre +est un déshonneur. Il vaut mieux être battu.</p> + +<p>Il faut qu'il y ait beaucoup d'artillerie, il ne doit pas en manquer à +Mantoue et Pavie. Il n'y a que les attelages qui pourraient manquer; +mais les dépôts sont trop voisins pour que l'on ait besoin de traîner +beaucoup de caissons. Ce n'est pas comme l'armée attaquante qui est +obligée à avoir avec soi ses deux approvisionnements. Il faut une +réserve de dix-huit pièces de douze pour un moment décisif. L'attelage +bien nécessaire est celui de la pièce et d'un caisson et demi, il n'est +pas nécessaire d'attelages réguliers pour les affûts, les forges, les +rechanges, etc., lorsque l'on est aussi prêt de ses places et dépôts.</p> + +<p>Lorsqu'il verra venir la bataille, il doit avoir cent cinquante à deux +cents pièces. Je n'attache pas d'importance à la perte des canons, si +les chances de prises peuvent être compensées par les chances de succès.</p> + +<p>Je suppose que la demi-lune de la porte de Vérone à Caldiero est établie +et armée; en cas contraire, il faut l'établir sur-le-champ et l'armer +avec du huit et du douze en fer on mauvais aloi à tirer des places, +puisque l'on n'a pas occupé Caldiero, qui était la véritable position. +J'avais dans le temps fait établir cette demi-lune.</p> + +<p>L'occupation des hauteurs de Caldiero, couverte d'ouvrages de campagne, +ne peut être forcée, l'Alpon en avant. On doit y être sans inquiétude, +la Rocca-d'Anfo barre le seul chemin par où l'on puisse venir avec de +l'artillerie. Il y faut deux chaloupes armées pour le lac; il faut deux +ou trois barques années pour le lac de Come. Il faut tirer des marins de +la côte pour ce service, et, s'il n'y en a pas en demander au prince +Borghèse, de Gênes, où il se trouve des marins de l'ancienne France. Il +faut trois à quatre cents hommes dans la citadelle de Bergame et de +Brescia. Quelques poignées d'hommes de gardes nationales pour +l'intérieur de la ville et deux mauvaises pièces à la citadelle.</p> + +<p>Il faut des bateaux armés pour les lacs de Mantoue, et qu'il y ait un +lieutenant de vaisseau de la vieille France pour chef; il faut rester +maître de tous les points des lacs.</p> + +<p>Il faut se maintenir en communication avec Brondolo par la rive droite +de l'Adige. Il faut à Rivoli une bonne redoute palissadée, armée de +canons, ce qui rend impraticable la grande route de Vérone.</p> + +<p>Il faut occuper le Montebaldo, et un ouvrage à la Corona.</p> + +<p>Il faut alors que l'ennemi passe l'Adige, et je ne vois pas de +difficultés à couper les digues de l'Alpon et même les digues de l'Adige +sous Legnago à Chiavari (en batardeau). Il faut des bateaux armés sur le +lac Majeur et sur le lac de Lugano, sans violer les Suisses. Il y a un +point au royaume d'Italie. Dans ces situations inforçables, il ne faut +pas quitter sans une bataille; une manoeuvre que j'indique, que je ne +conseille pas, que je ferais, serait de passer par Brondolo-sur-Mestre, +et de forcer sur Trévise ou la Piave avec trente mille hommes; il ne +manque pas de moyens de transports à Venise. Je la ferais, mais je ne +conseille pas si on ne me comprend pas. On obtiendrait des résultats +incalculables. L'ennemi opère par Conegliano et Trévise; on le coupe, +on le disperse, on le détruit, et, s'il faut se retirer, on le fait sur +Malghera et l'Adige. Mais je ne conseille pas cette manoeuvre hardie; +c'est là ma manière, mais il faut comprendre et saisir tous les détails +et moyens d'exécution, le but à remplir, les coups à porter, etc., +etc....... L'armée serait....... (<i>Sa Majesté en est restée là court</i>).</p> + +<p>Si le vice-roi perdait la bataille et abandonnait l'Adige, il a la ligne +du Mincio qui n'est pas bonne, mais qu'il faut préparer d'avance pour +s'en servir pour un premier moment de retraite et voir venir; ensuite +l'Adda, le Tessin, etc., etc. Je pense que, forcé sur le Tessin, il doit +se jeter sur Alexandrie et la Boquette. Il serait, à Alexandrie, +renforcé par l'armée de réserve, sa ligne d'opération serait par Gênes.</p> + +<p>Je préfère défendre Gênes au mont Cenis parce que d'Alexandrie et Gênes +il protége davantage la Toscane. Au cas de retraite, il faudra prévenir +les garnisons de Turin et du mont Cenis, et celle du Simplon, qui doit +se retirer sur Genève que je fais mettre en défense.</p> + +<p>Quand bien même le vice-roi quitterait le Mincio et l'Adda, la +grande-duchesse doit rester à Florence; l'ennemi ne peut y envoyer un +détachement de son armée. D'ailleurs, si la grande-duchesse était +forcée, elle se replierait sur Rome; si elle y était encore forcée, elle +se replierait sur Naples.</p> + +<p>La présence du prince d'Essling avec trois mille hommes à Gênes, où les +dépôts se forment, et les marins assurent la place. D'ailleurs les +Génois ne sont pas Autrichiens.</p> + +<p>Il n'y a rien à craindre des Suisses; s'ils étaient contre nous, ils +seraient perdus. Ils sont bien loin de se déclarer aujourd'hui quoi +qu'on dise. Enfin, passé février, je serai en mesure, et j'enverrai +d'autres renforts. J'ai en ce moment huit cent mille hommes en +mouvement, etc. L'argent ne me manque pas.</p> + +<p>Si les autorités italiennes étaient obligées d'évacuer Milan, elles se +retireraient à Gênes.</p> + +<p>Dans tout ceci, j'ai fait abstraction du roi de Naples, car, s'il est +fidèle à moi, à la France et à l'honneur, il doit être avec vingt-cinq +mille hommes sur le Pô. Alors beaucoup de dispositions sont changées.</p> + +<p>Je connais parfaitement les positions; je ne vois pas comment l'ennemi +passerait l'Adige. Quand bien même l'ennemi se porterait d'Ala sur +Montebaldo, il ne peut y conduire d'artillerie sur la Corona. Il y a de +superbes positions où j'ai donné ma bataille de Rivoli.</p> + +<p>L'infanterie autrichienne est méprisable; la seule qui vaille quelque +chose est l'infanterie prussienne. À Leipsick, ils étaient cinq cent +mille hommes, et je n'en avais que cent dix mille; je les ai battus deux +jours de suite, etc., etc.</p> + +<p>Il faut un pont sur le Pô au-dessous de Pavie vers Stradella. Il faut +faire travailler à la citadelle de Plaisance.</p> + +<p>Si j'avais su sur quoi compter pour l'artillerie, j'aurais vu si je +devais aller en Italie; dans tous les cas, on peut laisser ébruiter que +j'irai en Italie, etc., etc.</p> +<br> + +<p class="mid">Nº XI.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Paris, le 28 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>Mon fils, je reçois votre lettre du 22 novembre<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. Je reconnais bien là +la politique de l'Autriche; c'est ainsi qu'elle fait tant de traîtres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> Jour de l'entrevue avec le prince Taxis.</blockquote> + +<p>Je ne vois pas de difficultés à ce que vous fassiez un armistice de deux +mois; mais le principal est de bien stipuler que les places seront +ravitaillées journellement, afin qu'au moment où l'armistice viendra à +se rompre elles soient aussi bien approvisionnées qu'avant. Je pense, au +reste, que cela se borne à Osoppo et Palma-Nuova, puisque vous conservez +vos communications avec Venise.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> + +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Paris, le 3 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>Mon fils, j'ai accordé les décorations de la Légion d'honneur et de la +Couronne de fer, que vous m'avez demandées pour l'armée dans votre +lettre du 23 du mois dernier.</p> + +<p>Le roi de Naples me mande qu'il sera bientôt à Bologne avec trente mille +hommes. Cette nouvelle vous permettra de vous maintenir en communication +avec Venise et vous donnera le temps d'attendre l'armée que je forme +pour pouvoir reprendre le pays de Venise. Agissez avec le roi le mieux +qu'il vous sera possible; envoyez-lui un commissaire italien pour +assurer la nourriture de ses troupes; enfin faites-lui toutes les +prévenances possibles pour en tirer le meilleur parti. C'est une grande +consolation pour moi de n'avoir plus rien à craindre pour l'Italie.</p> + +<p>Je vous ai mandé que toutes les troupes italiennes qui étaient en +Catalogne, en Aragon et à Bayonne sont actuellement en marche pour vous +rejoindre.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> + +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p> + +<p class="rig">Vérone, le 17 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>Il paraît, ma chère Auguste, qu'il sera impossible de s'entendre avec +l'ennemi pour une suspension d'armes. Oh! les vilaines gens! le +croirais-tu? ils ne consentent à traiter que sur la même question que +m'avait déjà faite le prince Taxis. Aussi a-t-on de suite rompu le +discours. Dans quel temps vivons-nous! et comme on dégrade l'éclat du +trône en exigeant, pour y monter, lâcheté, ingratitude et trahison! Va, +je ne serai jamais roi!</p> + +<p>Adieu, ma bonne Auguste, etc.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XIV.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.<br> (LETTRE EN CHIFFRES, L'EXPLICATION +SE TROUVE AVEC LA LETTRE)</p> + +<p class="rig">Paris, le 17 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>Mon fils, vous aurez su, par les différentes pièces qui ont été +publiées, tous les efforts que j'ai déjà faits pour avoir la paix. J'ai +depuis envoyé mon ministre des relations extérieures à leurs +avant-postes: ils ont différé à le recevoir, et cependant ils marchent +toujours.</p> + +<p>Le dur d'Otrante vous aura mandé que le roi de Naples se met avec nos +ennemis: aussitôt que vous en aurez la nouvelle <i>officielle</i>, il me +semble important que vous gagniez les Alpes avec toute votre armée. <i>Le +cas échéant</i>, vous laisserez des Italiens pour la garnison de Mantoue et +autres places, ayant soin d'amener l'argenterie et les effets précieux +de la maison et les caisses.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> + +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XV.--LE DUC D'OTRANTE AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Florence, le 21 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>Monseigneur, une lettre de M. Metternich a décidé la reine de Naples à +entrer dans la coalition. Je ne connais pas le traité, mais je sais +qu'il est conclu. Prévoyant le résultat prochain, j'ai eu l'honneur +d'écrire, il y a quelques jours, à Votre Altesse de prendre ses mesures +comme s'il était signé.</p> + +<p>La lettre de M. Metternich est perfide; après avoir fait le tableau des +forces de la coalition et des désastres de la France, elle ajoute que +l'empereur Napoléon, dans des négociations avec les puissances +coalisées, cède toute l'Italie et même Naples; toutefois qu'il a fait +demander par le roi de Bavière le Milanais pour Votre Altesse.</p> + +<p>Le projet de la coalition est simple: c'est de remettre les choses comme +elles étaient avant 1789; le roi de Naples en sera convaincu trop tard.</p> + +<p>Votre Altesse sait ce qui vient de se passer à Rome; nous allons être +forcés d'évacuer la Toscane; la grande-duchesse fait rassembler tous les +militaires qui ne sont pas nécessaires pour la garde des forts, et les +enverra au quartier général de Votre Altesse; le prince Félix doit s'y +rendre, et j'aurai l'honneur de l'y accompagner.</p> + +<p>Je prie Votre Altesse de recevoir, etc.<br> + +<span class="rig">Le duc d'<span class="sc">Otrante</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XVI.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p> + +<p class="rig">Vérone, le 25 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>Les moments deviennent bien pressants, ma bien-aimée Auguste, surtout à +cause de ces maudits Napolitains. Peut-on voir plus de perfidie: ne pas +se déclarer et continuer à s'avancer sur nos derrières! N'importe, j'en +aurai un morceau, je t'en réponds. À tout événement, je fais partir +demain<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> Triaire pour Milan.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> Le général Triaire, aide de camp du prince et écuyer, devait +accompagner la vice-reine en cas de départ.</blockquote> +<br> + +<p class="mid">Nº XVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p> + +<p class="rig">Vérone, le 28 janvier 1814</p><br><br> + +<p>Gifflinga est revenu aujourd'hui de Naples. Le roi est décidément contre +nous, et il sera à Bologne d'ici à quelques jours; je vais donc me +préparer à un mouvement sur le Mincio, pour être de là plus à portée de +passer le Pô, et donner sur le nez des Napolitains, si l'occasion s'en +présente.</p> + +<p>Il faut penser sérieusement à ton voyage, quoique je sois certain de +pouvoir toujours te prévenir. Rien ne peut t'empêcher de passer par +Turin, le col de Tende et Nice pour aller à Marseille; la route de Gênes +serait peut-être moins sûre, à cause des Anglais, qui sont toujours le +long des côtes.</p> + +<p>Tu feras bien de dire à Triaire de faire partir pour Aix ou pour +Marseille mes caisses de livres et de cartes topographiques.</p> + +<p>Adieu, ma bonne Auguste.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XVIII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p> + +<p class="rig">Goito, le 9 février 1814.</p><br><br> + +<p>Encore une bataille de gagnée, ma bonne et chère Auguste! l'affaire a +été chaude et a duré jusqu'à huit heures du soir. En même temps que je +passais le Mincio pour attaquer l'ennemi, il passait lui-même sur un +autre point. Je l'ai pourtant battu et fait près de deux mille cinq +cents prisonniers. Nos troupes se sont bien conduites, surtout +l'infanterie. Ma santé est bonne; je suis seulement très-fatigué.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XIX.--LE DUC DE FELTRE, MINISTRE DE LA GUERRE, AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Paris, le 9 février 1814.</p><br><br> + +<p>Monseigneur,</p> + +<p>L'Empereur me prescrit, par une lettre datée de Nogent-sur-Seine, le 8 +de ce mois, de réitérer à Votre Altesse Impériale l'ordre que Sa Majesté +lui a donné de se porter sur les Alpes, <i>aussitôt que le roi de Naples +aura déclaré la guerre à la France</i>.</p> + +<p>D'après les intentions de Sa Majesté Votre Altesse Impériale ne doit +laisser aucune garnison dans les places de l'Italie, si ce n'est des +troupes d'Italie, et elle doit de sa personne venir avec tout ce qui est +Français sur Turin et Lyon, soit par Fenestrelle, soit par le mont +Cenis. L'Empereur me charge de mander à Votre Altesse Impériale +qu'aussitôt qu'elle sera en Savoie elle sera rejointe par tout ce que +nous avons à Lyon.</p> + +<p>J'ai l'honneur, etc.<br> + +<span class="rig"><i>Le ministre de la guerre</i>,<br> + +Duc <span class="sc">de FELTRE</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p> + +<p class="rig">Goito, le 11 février 1814.</p><br><br> + +<p>Je t'annonce que le roi de Naples, aussitôt qu'il a su que j'avais gagné +la bataille du Mincio, m'a envoyé un officier pour me faire quelques +ouvertures. J'y envoie de suite Bataille pour l'entendre; ce serait un +beau résultat pour moi si je pouvais obtenir qu'il se déclarât en notre +faveur.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXI.--LETTRE DU PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR.</p> + +<p class="rig">Volta, le 18 février 1814.</p><br><br> + +<p>Sire,</p> + +<p>Une lettre que je reçois de l'impératrice Joséphine m'apprend que Votre +Majesté me reproche de n'avoir pas mis assez d'empressement à exécuter +l'ordre qu'elle m'a donné par sa lettre en chiffres, et qu'elle m'a fait +réitérer le 9 de ce mois par le duc de Feltre.</p> + +<p>Votre Majesté a semblé croire aussi que j'ai besoin d'être excité à me +rapprocher de la France, dans les circonstances actuelles, par d'autres +motifs que mon dévouement pour sa personne, et mon amour pour ma patrie.</p> + +<p>Que Votre majesté me le pardonne, mais je dois lui dire que je n'ai +mérité ni ses reproches ni le peu de confiance qu'elle montre dans des +sentiments qui seront toujours les plus puissants mobiles de toutes mes +actions.</p> + +<p>L'ordre de Votre Majesté portait expressément que, dans le cas où le roi +de Naples déclarerait la guerre à la France, je devais me retirer sur +les Alpes. Cet ordre n'était que conditionnel: j'aurais été coupable si +je l'eusse exécuté avant que la condition qui devait en motiver +l'exécution eût été remplie. Mais cependant je me suis mis aussitôt, par +mon mouvement rétrograde sur le Mincio, et en m'échelonnant sur +Plaisance, en mesure d'exécuter la retraite que Votre Majesté me +prescrivait, aussitôt que le roi de Naples, sortant de son indécision, +se serait enfin formellement déclaré contre nous. Jusqu'à présent ses +troupes n'ont commis aucune hostilité contre celles de Votre Majesté; le +roi s'est toujours refusé à coopérer activement au mouvement des +Autrichiens, et, il y a deux jours encore, il m'a fait dire que son +intention n'était point d'agir contre Votre Majesté, et il m'a donné en +même temps à entendre qu'il ne faudrait qu'une circonstance heureuse +pour qu'il se déclarât en faveur des drapeaux sous lesquels il a +toujours combattu. Votre Majesté voit donc clairement qu'il ne m'a point +été permis de croire que le moment d'exécuter son ordre conditionnel fût +arrivé.</p> + +<p>Mais, si Votre Majesté veut supposer un instant que j'eusse interprété +ses ordres de manière à me retirer aussitôt que je les aurais reçus, +qu'en serait-il résulté?</p> + +<p>J'ai une armée de trente-six mille hommes, dont vingt-quatre mille +Français et douze mille Italiens. Mais, de ces vingt-quatre mille +Français, plus de la moitié sont nés dans les États de Rome et de Gênes, +en Toscane et dans le Piémont, et aucun d'eux assurément n'aurait +repassé les Alpes. Les hommes qui appartiennent aux départements du +Léman et du Mont-Blanc, qui commencent déjà à déserter, auraient bientôt +suivi cet exemple des Italiens, et je me serais trouvé dans les défilés +du mont Cenis ou de Fenestrelle, comme je m'y trouverai aussitôt que +Votre Majesté m'en aura donné l'ordre positif, avec dix mille hommes à +peine, et attirant à ma suite sur la France soixante-dix mille +Autrichiens, et l'armée napolitaine qui alors, privée de la présence de +l'armée française qui lui sert encore plus d'appui que de frein, eût été +forcée aussitôt d'agir offensivement contre nous. Il est d'ailleurs +impossible de douter que l'évacuation entière de l'Italie aurait jeté +dans les rangs des ennemis de Votre Majesté un grand nombre de soldats +qui sont aujourd'hui ses sujets.</p> + +<p>Je suis donc convaincu que le mouvement de retraite prescrit par Votre +Majesté aurait été très-funeste à ses armes, et qu'il est fort heureux +que, jusqu'à présent, je n'aie pas dû l'opérer. Mais, si l'intention de +Votre Majesté était que je dusse le plus promptement possible rentrer en +France avec ce que j'aurais pu conserver de son armée, que n'a-t-elle +daigné me l'ordonner? Elle doit en être bien persuadée, ses moindres +désirs seront toujours des lois suprêmes pour moi; mais Votre Majesté +m'a appris que dans le métier des armes il n'est pas permis de deviner +les intentions, et qu'on doit se borner à exécuter les ordres.</p> + +<p>Quoiqu'il en soit, il est impossible que de pareils doutes soient nés +dans le coeur de Votre Majesté. Un dévouement aussi parfait que le mien +doit avoir excité la jalousie; puisse-t-elle ne point parvenir à altérer +les bontés de Votre Majesté pour moi! elles seront toujours ma plus +chère récompense. Le but de toute ma vie sera de les justifier, et je ne +cesserai jamais de mettre mon bonheur à vous prouver mon attachement et +ma gloire à vous servir.</p> + +<p>Je suis, Sire, etc.<br> + +<span class="rig">Signé: <span class="sc">Eugène Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Nangis, le 18 février 1814.</p><br><br> + +<p>Mon fils,</p> + +<p>J'ai reçu votre lettre du 9 février, j'ai vu avec plaisir les avantages +que vous avez obtenus; s'ils avaient été un peu plus décisifs et que +l'ennemi se fût plus compromit, nous aurions pu garder l'Italie. Tascher +vous fera connaître l'état des choses ici; j'ai détruit l'armée de +Silésie, composée de Russes et de Prussiens; j'ai commencé hier à battre +Schwarzenberg; j'ai, dans ces quatre jours, fait trente à quarante mille +prisonniers, pris une vingtaine de généraux, cinq à six cents officiers, +cent cinquante à deux cents pièces de canon et une immense quantité de +bagages; je n'ai perdu presque personne; la cavalerie ennemie est à bas, +leurs chevaux sont morts de fatigue; ils sont beaucoup diminués; +d'ailleurs ils se sont trop étendus.</p> + +<p>Il est donc possible, si la fortune continue à nous sourire, que +l'ennemi soit rejeté en grand désordre hors de nos frontières et que +nous puissions alors conserver l'Italie. Dans cette supposition, le roi +de Naples changerait probablement de parti.<br> + +<span class="rig">Votre père affectionné,<br> +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Au château de Surville, près Montereau,<br> le 19 février 1814.</p><br><br> + +<p>Mon fils,</p> + +<p>Il est nécessaire que la vice-reine se rende sans délai à Paris pour y +faire ses couches, mon intention étant que, dans aucun cas, elle ne +reste dans le pays occupé par l'ennemi. Faites-la donc partir +sur-le-champ. Je vous ai expédié Tascher; il vous fera connaître les +événements qui ont eu lieu avant son départ. Depuis j'ai battu +Wittgenstein au combat de Nangis, je lui ai fait quatre mille +prisonniers russes et pris des canons et des drapeaux, et surtout j'ai +enlevé à l'ennemi le pont de Montereau sans qu'il ait pu le brûler.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXIV.--EXTRAIT D'UN RAPPORT DU COMTE TASCHER DE LA PAGERIE, ENVOYÉ +AUPRÈS DE L'EMPEREUR APRÈS LA BATAILLE DU MINCIO, LE 9 FÉVRIER 1814, ET +REPARTI DE PARIS LE 18 FÉVRIER.</p> + +<p class="rig">Quartier général della Volta,<br>le 27 février.</p><br><br><br> + +<p>................................ Le lendemain matin (18), Sa Majesté me +fit appeler; je fus introduit dans son cabinet, et elle me dit: +«Tascher, tu vas partir tout de suite pour retourner en Italie; tu ne +t'arrêteras à Paris que pour voir ta femme, sans communiquer avec qui +que ce soit; tu diras à Eugène que j'ai été vainqueur à Champaubert et à +Montmirail des meilleures troupes de la coalition; que Schwarzenberg m'a +fait demander cette nuit, par un de ses aides de camp, un armistice, +mais que je n'en suis pas dupe, car c'est pour me leurrer et gagner du +temps. Tu lui diras que, si les ordres qui ont été donnés hier au +maréchal Victor avaient été ponctuellement exécutés, il en serait +résulté la perte des corps bavarois et des Wurtembergeois, pris au +dépourvu par ce mouvement, et qu'alors, n'ayant plus devant lui que des +Autrichiens, qui sont de mauvais soldats et de la canaille, il les +aurait menés à coups de fouet de poste; mais que, rien de ce qui avait +été ordonné n'ayant été fait, il a fallu recourir à de nouvelles +chances.» Sa Majesté ajouta: «Tu diras à Eugène que je lui donne ordre +de garder l'Italie le plus longtemps possible; de s'y défendre; qu'il ne +s'occupe pas de l'armée napolitaine, composée de mauvais soldats, et du +roi de Naples qui est un fou, un ingrat; en cas qu'il soit obligé de +céder du terrain, de ne laisser dans les places fortes qu'il sera obligé +d'abandonner que juste le nombre de soldats italiens nécessaire pour en +faire le service; de ne perdre du terrain que pied à pied en le +défendant, et qu'enfin, s'il était serré de trop près, de réunir tous +ses moyens, de se retirer sous les murs de Milan, d'y livrer bataille; +que, s'il est vaincu, d'opérer sa retraite sur les Alpes comme il +pourra; ne céder le terrain qu'à la dernière extrémité. Dis à Eugène que +je suis content de lui; qu'il témoigne ma satisfaction à l'armée +d'Italie, et que sur toute la ligne il fasse tirer une salve de cent +coups de canon en réjouissance des victoires de Champaubert et de +Montmirail. À Lyon, tu verras le préfet; tu diras au maréchal Augereau +qui y commande qu'ayant pris douze mille hommes de vieux soldats, y +compris le 13e de cuirassiers et le 11e de hussards, d'y réunir les +nouvelles levées, les gardes nationales, la gendarmerie, de marcher +sur-le-champ, tête baissée, sur Mâcon et Châlons, sans s'occuper des +mouvements de l'ennemi sur sa droite; qu'il n'aura à combattre que le +corps du prince de Hesse-Hombourg, composé des troupes de nouvelle levée +des petits princes allemands, commandés par des officiers de la noblesse +allemande sans aucune expérience de la guerre; qu'il doit les vaincre et +ne pas s'effrayer du nombre. À Turin, tu diras au prince Borghèse de +contremander l'évacuation de la Toscane s'il en est encore temps; mais, +dans le cas contraire, d'arrêter les troupes dans leurs mouvements; de +défendre les différentes positions en avant de la ville de Gênes, de +mettre cette ville dans un état imposant de défense et donner +connaissance de ces dispositions au vice-roi.»</p> + +<p>De Votre Altesse Impériale, etc., etc.<br> + +<span class="rig">L. <span class="sc">Tascher de la Pagerie</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXV.--LE PRINCE EUGÈNE À L'EMPEREUR.</p> + +<p class="rig">Volta, le 27 février 1814, au soir.</p><br><br> + +<p>Sire,</p> + +<p>J'ai reçu ce matin les ordres de Votre Majesté, en date du 19, +concernant le départ de la vice-reine de Milan. J'ai été profondément +affligé de voir, par la forme de cet ordre, que Sa Majesté s'était +méprise sur mes véritables intentions, en pensant que j'eusse jamais eu +celle de laisser la vice-reine dans des lieux qu'auraient occupés les +ennemis de Votre Majesté, à moins d'un obstacle physique. Je croyais, +par toute ma conduite, avoir mérité que Votre Majesté ne mît plus mes +sentiments en doute.</p> + +<p>La santé de ma femme a été très-mauvaise depuis trois mois; les derniers +événements, en redoublant ses inquiétudes, avaient encore aggravé son +mal. Je vais lui communiquer les intentions de Votre Majesté, et, dès +que sa santé le lui permettra, elles seront remplies. Je le répète, +Sire, elles ne pouvaient nous chagriner que par les motifs injustes qui +vous les auraient suggérés, et qui sont étrangers, j'ose le dire, à +votre coeur paternel.</p> + +<p>Je suis avec respect, Sire, de Votre Majesté,</p> + +<p>Le bien soumis et tendre fils et fidèle sujet.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Eugène Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXVI.--LE MINISTRE DE LA GUERRE AU PRINCE EUGENE.</p> + +<p class="rig">Paris, le 3 mars 1814.</p><br><br> + +<p>J'ai reçu les lettres dont Votre Altesse Impériale m'a honoré sous les +dates des 16, 18, 20 et 22 février, et j'ai eu soin d'en transmettre le +contenu à l'Empereur. Sa Majesté y aura vu plusieurs choses +satisfaisantes, mais elle n'a encore rien fait connaître à cet égard. Je +dois croire que l'Empereur est disposé à laisser en ce moment l'armée +d'Italie dans la position où elle se trouve; et que Sa Majesté se +bornera à faire revenir les garnisons de la Toscane et des États +romains, comme l'ordre en a été donné. Déjà la garnison de Livourne est +repliée sur Gênes, d'après les dispositions arrêtées par madame la +grande-duchesse, qui devait négocier aussi pour le retour des garnisons +de Sienne, Montargentaro et des forts de Florence.</p> + +<p>Quant à l'armée d'Italie, il paraît que les succès remportés par Votre +Altesse Impériale, joints à ceux que l'Empereur a obtenus de son côté, +lui procureront les moyens de se maintenir dans sa position et +d'attendre les événements.</p> + +<p>J'ai l'honneur,<br> + +<span class="rig">Signé: Duc <span class="sc">de Feltre</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXVII.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p> + +<p class="rig">Mantoue, le 9 mars 1814, au soir.</p><br><br> + +<p>Ma bonne Auguste, le roi de Naples a enfin levé le masque. Il nous a +attaqués hier matin à Reggio avec dix-huit à vingt mille hommes; je n'y +avais pas trois mille hommes, et on a tenu toute la journée; le général +Severoli y a eu la jambe emportée et nous y avons perdu deux cent +cinquante à trois cents hommes. Nos troupes se sont repliées sur Parme +et ont pris en arrière la position de Toro; cela me fera faire un second +mouvement sur Plaisance, surtout si le roi de Naples continue à +s'avancer. Le général ***, que j'ai laissé sur le Mincio, a une peur de +tous les diables depuis que je n'y suis plus.</p> + +<p>Je t'engage, ma bonne amie, à continuer tes préparatifs, et demain ou +après-demain je t'enverrai Triaire; tout cela dépendra, du reste, des +nouvelles et des événements!<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Eugène</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXVIII.--L'EMPEREUR AU PRINCE EUGÈNE.</p> + +<p class="rig">Soissons, le 12 mars 1814.</p><br><br> + +<p>Mon fils, je reçois une lettre de vous, et une de la vice-reine, qui +sont de l'extravagance; il faut que vous ayez perdu la tête: c'est par +dignité et honneur que j'ai désiré que la vice-reine vînt faire ses +couches à Paris, et je la connais trop susceptible pour penser qu'elle +puisse se résoudre à se trouver dans cet état au milieu des Autrichiens. +Sur la demande de la reine Hortense, j'aurais pu vous en écrire plus +tôt; mais alors Paris était menacé. Du moment que cette ville ne l'est +plus, il n'y aurait rien de plus simple aujourd'hui que de venir faire +ses couches au milieu de sa famille, et dans le lieu où il y a le +moindre sujet d'inquiétude. Il faut que vous soyez fou pour supposer que +tout ceci se rapporte à de la politique. Je ne change jamais ni de +style ni de ton, et je vous ai écrit comme je vous ai toujours écrit.</p> + +<p>Il est fâcheux, pour le siècle où nous vivons, que votre réponse au roi +de Bavière vous ait valu l'estime de toute l'Europe. Quant à moi, je ne +vous en ai pas fait compliment, parce que vous n'avez fait que votre +devoir, et que c'est une chose simple. Toutefois vous en avez déjà la +récompense, même dans l'opinion de l'ennemi, de qui le mépris pour votre +voisin est au dernier degré.</p> + +<p>Je vous écris une lettre en chiffres pour vous faire connaître mes +intentions.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> +<span class="sc">Napoléon</span></span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXIX.--<span class="sc">copie de la lettre en chiffres</span>.</p> + +<p class="rig">Même date.</p><br><br> + +<p>Mon fils, je vous envoie copie d'une lettre fort extraordinaire que je +reçois du roi de Naples. Lorsqu'on m'assassine, moi et la France, de +pareils sentiments sont vraiment une chose inconcevable.</p> + +<p>Je reçois également la lettre que vous m'écrivez avec le projet de +traité que le roi vous a envoyé. Vous sentez que cette idée est une +folie. Cependant envoyez un agent auprès de ce traître extraordinaire, +et faites un traité avec lui en mon nom. Ne touchez au Piémont ni à +Gênes, et partagez le reste de l'Italie en deux royaumes. Que ce traité +reste secret jusqu'à ce qu'on ait chassé les Autrichiens du pays, et que +vingt-quatre heures après sa signature le roi se déclare et tombe sur +les Autrichiens. Vous pouvez tout faire en ce sens; rien ne doit être +épargné dans la situation actuelle pour ajouter à nos efforts les +efforts des Napolitains. On fera ensuite ce qu'on voudra, car après une +pareille ingratitude et dans de telles circonstances rien ne lie.</p> + +<p>Voulant l'embarrasser, j'ai donné ordre que le pape fût envoyé par +Plaisance et Parme aux avant-postes. J'ai fait écrire au pape qu'ayant +demandé, <i>comme évêque de Rome</i>, à retourner dans son diocèse, je le lui +ai permis. Ayez donc soin de ne vous engager à rien relativement au +pape, soit à le reconnaître, comme à ne pas le reconnaître.<br> + +<span class="rig">Votre affectionné père,<br> +<span class="sc">Napoléon</span>.</span></p><br><br> + +<p class="mid">Nº XXX.--LE PRINCE EUGÈNE À LA PRINCESSE AUGUSTE.</p> + +<p class="rig">Mantoue, le 16 mars 1814, au soir.</p><br><br> + +<p>Les dernières lettres de Paris nous donnent quelque espoir de paix, et +on m'assure que tout devait être terminé le 18. Espérons qu'avant le 1er +avril notre sort sera entièrement terminé; car tu ne pourrais pas +attendre plus longtemps à te fixer un lieu définitif de tes couches, et, +si alors tu peux réellement encore voyager, nous choisirons une petite +ville du midi de la France. Mais tout cela dans le cas où rien ne +finirait, et cela n'est pas possible.</p><br> + +<p class="mid">Nº XXXI.--LE MÊME À LA MÊME.</p> + +<p class="rig">Mantoue, le 19 mars 1814, au soir.</p><br><br> + +<p>Ma bonne Auguste, je te renvoie la lettre de l'Empereur, et j'y joins +celle qu'il m'a adressée sur le même sujet; elles prouvent bien qu'il se +repent de ce qu'il nous avait écrit primitivement pour ton départ. +L'Empereur m'envoie en chiffres l'autorisation de m'arranger avec le roi +de Naples; cela est trop tard, je crois; il y a trois mois que je la +demande; mais enfin j'essayerai. Ne parle de cela à personne, car le +traité doit être secret.</p><br> + +<p class="mid">Nº XXXII.--LE MÊME À LA MÊME.</p> + +<p class="rig">Mantoue, le 23 mars 1814, au soir.</p><br><br> + +<p>Je te répondrai demain sur tes idées de rester à Alexandrie ou à Mantoue +pour tes couches. Cette dernière idée me sourit beaucoup au premier +abord; il y aurait pourtant de terrible l'idée de te laisser sans aucune +espèce de communication, si je me retirais. Ce matin je suis très-occupé +car j'ai à rendre compte à l'Empereur des tentatives faites auprès du +roi de Naples. Après avoir donné les plus grandes protestations d'amitié +et d'attachement à l'Empereur, il prétend m'obliger à faire passer les +Alpes à toutes les troupes françaises, et alors, dit-il, il s'entendra +avec moi. Comme je connais l'homme, tu sens bien que je ne me mettrai +jamais en position d'être à sa discrétion.</p> + +<p>Quel épouvantable traître!</p> + +<p>Voici la note de M. de Blacas fils:</p> + +<p>«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas +servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit +toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer +momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas +n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit +millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi Louis +XVIII, voici l'entière vérité:</p> + +<p>«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas +avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et +autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de +banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque +année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur +l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut +lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en +remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut +confiée à M. de Belleville qui donna une décharge signée de lui et +<i>approuvée</i> par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de +1815 à 1824, qui portent tous le <i>vu et approuvé</i> de la main du roi +Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans +les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom +de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les +banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont +été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre +après la Révolution de 1830.»</p> + +<p class="mid"><span class="sc">fin du tome neuvième et dernier</span>.</p> +<br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p><a href="#L25">LIVRE VINGT-CINQUIÈME.</a>--1835-1838.</p> + +<p>Reprise de mes <i>Mémoires</i>.--Publication de mon voyage en +Orient.--Instances du général de Witt pour que je prenne du service en +Russie.--Le savant Fossombroni.</p> + +<p>Couronnement de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche en +Bohême.--Voyage en Bohême.--Richesses de la Bohême.--Château de +Rothenhof.--Château de Frauenberg.--Cristaux de Bohême.--Fabrique de +Leonor-Hain.</p> + +<p>Prague.--Palais des États.--Musée.--Bibliothèque.--Champ de bataille de +Prague (1757).--Fabriques de Prague.--Château de Brandeis.--Fabrique +Koeklin.--Château de Tetschen.</p> + +<p>Toeplitz.--Voyage du roi de Prusse à Toeplitz.--Eaux de Lobkowitz.--Le +maréchal Paskewitz.--Établissement métallurgique de +Platz.--Carlsbad.--Elbogen.--Egra.--Franzensbad-Koenigswart.--Marienbad.--Riesenstein..</p> + +<p>Champ de bataille de Znaïm.--Champ de bataille de Kollin.--Champ de +bataille de Lowositz.</p> + +<p>L'empereur Nicolas.--Entrevue mystérieuse.--Les contradictions de son +caractère.--Pilnitz.</p> + +<p>Trésor de Dresde.--Fabrique de porcelaine de Saxe.--Suisse +saxonne.--Camp de Pirna.--Freiberg.--Colonie des Frères +Moraves.--Friedland.--Koenigsgratz.--Josephstadt.--Forges de Brünn.--Le +Spielberg.--Marcheck.--Famille de Lichtenstein.</p> + +<p>Château de Malaczka, au prince Pallfy.--Hiver à Vienne.--M. le duc de +Bordeaux.--Études sur les fours à puddler.</p> + +<p><a href="#L26">LIVRE VINGT-SIXIÈME.</a>--1839-1841.</p> + +<p>Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali. +Confidences. 108</p> + +<p>Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.</p> + +<p>Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de +diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de +Metternich s'appuie sur l'Angleterre.</p> + +<p>Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: <i>De la crise de l'Orient et +de la politique qu'elle semble exiger</i>.--Terreur inspirée à Vienne parle +traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la +France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.</p> + +<p>Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes +relations avec l'Égypte.--Appendice.</p> + +<p><a href="#c26">CORRESPONDANCE DU LIVRE VINGT-SIXIÈME</a></p> + +<p>Correspondance entre le maréchal Marmont et Boghos-Joussouf.</p> + +<p>Relation de la bataille de Nézib par Soliman-Pacha.</p> + +<p>Observations du maréchal sur cette bataille.</p> + +<p><a href="#L27">LIVRE VINGT-SEPTIÈME.</a>--1841.</p> + +<p>Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de +Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa +famille.--Ses embarras.--Anecdotes.</p> + +<p>Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.</p> + +<p>Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de +la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.</p> + +<p>Chioggia.--L'Adige.--Digues.</p> + +<p>Le Pô.</p> + +<p>Bologne.--Peintures.</p> + +<p>Florence.--Tableaux.</p> + +<p>Gênes.</p> + +<p><a href="#mel">MÉLANGES.</a></p> + +<p>Le comte de Fiquelmont, ancien ministre d'Autriche, au maréchal duc de +Raguse, sur le commerce de la Russie (Vienne, le 14 février 1831).</p> + +<p>Promenades dans Rome.</p> + +<p>Des révolutions et des circonstances qui les amènent.</p> + +<p>Des vertus des peuples barbares.</p> + +<p>Notes relatives à quelques passages des <i>Mémoires</i> du duc de Raguse +concernant le prince Eugène et M. le duc de Blacas.</p> + +<p>FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.</p> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (9/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de, duc de Raguse, Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES DU MARECHAL MARMONT (9/9) *** + +***** This file should be named 34620-h.htm or 34620-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/4/6/2/34620/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/34620-h/images/001c.png b/34620-h/images/001c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..60de424 --- /dev/null +++ b/34620-h/images/001c.png diff --git a/34620-h/images/002.png b/34620-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bb68b08 --- /dev/null +++ b/34620-h/images/002.png diff --git a/34620-h/images/003.png b/34620-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6230130 --- /dev/null +++ b/34620-h/images/003.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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