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diff --git a/34561-h/34561-h.htm b/34561-h/34561-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1da5d3f --- /dev/null +++ b/34561-h/34561-h.htm @@ -0,0 +1,6244 @@ + <!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + <html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" + content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg's eBook of L'Émigré, by Gabriel Sénac de Meilhan</title> + <style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-indent: 1.5em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + + hr.c5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + hr.c15 {width: 15%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + + body{margin-left: 15%; + margin-right: 15%; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + .pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ + /* visibility: hidden; */ + position: absolute; + left: 94%; + font-size: 10px; + font-variant: normal; + font-style: normal; + text-align: right; + text-indent: 0em; + background-color: #FFFACD; + border: 1px solid; + padding: 0.3em; + } /* page numbers */ + + .footnotes {border: dashed 1px; background-color: #F0FFFF} + .footnote {margin-left: 15%; margin-right: 15%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none; + font-style: normal;} + + .box {margin: auto; + text-align: left; + text-indent: 0em; + border: 1px solid; + padding: 1em; + background-color: #F0FFFF; + width: 30em;} + + sup {font-size: 0.7em;} + + .center {text-align: center; text-indent: 0em;} + .smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} + + .p2 {margin-top: 2em;} + .p4 {margin-top: 4em;} + + .font90 {font-size: 90%;} + .left35 {margin-left: 35%; text-indent: 0em;} + .right {text-align: right;} + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of L'Émigré, by Gabriel Sénac de Meilhan + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Émigré + +Author: Gabriel Sénac de Meilhan + +Release Date: December 4, 2010 [EBook #34561] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉMIGRÉ *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="box"> +<p>Note de transcription:<br /> +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. +Seuls quelques mots ont été modifiés.</p> + +<p>La liste des modifications se trouve à la fin du texte.</p> + +<p>L'auteur a utilisé les abréviations suivantes:</p> + +<p class="left35">«Mis»pour Marquis<br /> +«Cesse» pour Comtesse<br /> +«Melle» pour Mademoiselle +<a name="Page_I" id="Page_I"></a></p></div> + +<h1 class="p4">L'ÉMIGRÉ</h1> + +<p class="center"><b>PUBLIÉ</b></p> +<p class="p2 center"><small><b>PAR</b></small></p> + +<h2>M. DE MEILHAN</h2> + +<p class="left35"><i>ci-devant intendant du Pays d'Aunis,<br /> +de Provence, Avignon et du Hainaut,<br /> +et intendant-général de la guerre et<br /> +des armées du roi de France etc., etc.</i></p> + +<p class="center p2"><b>TOME PREMIER.</b></p> + +<p class="center p4"><b>A. BRUNSVICK</b><br /> +<b>chez</b> <span class="smcap"><b>P. F. Fauche</b></span> et <span class="smcap"><b>Compagnie.</b></span></p> + +<p class="center p2"><small><b>1797</b></small> +<a name="Page_II" id="Page_II"></a></p> + +<h3 class="p4">AVERTISSEMENT</h3> + +<p class="p2">On ne doit pas perdre de vue +que les lettres qui composent ce +recueil ont été écrites en 1793. +La plupart des tableaux et des +sentimens qu'elles renferment +sont relatifs à cette époque affreuse +et unique dans l'histoire. La +sombre horreur qui régnait dans +les esprits, semblait ne permettre +alors aucune conjecture favorable. +Un système de modération +a succédé au plus barbare +régime, et pour la seconde fois +Rome a vu un général, maître de +l'Italie, se contenter d'un tribut, +lorsqu'il pouvait livrer sa capitale +au pillage. Le sang eût +<a name="Page_III" id="Page_III"></a> +coulé dans Rome en 1793, le +sanctuaire eût été profané et +les monuments les plus précieux +détruits. Royaliste ou Républicain, +tout ami de l'humanité doit +applaudir à un changement de +système qui épargne la vie des +hommes, et les victimes errantes +de la Révolution doivent peut-être +en attendre l'adoucissement +de leur sort. +<a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p> + +<h2 class="p4">L'ÉMIGRÉ.<a name="Page_V" id="Page_V"></a></h2> + +<h3 class="p4">PRÉFACE.</h3> +<hr class="c5" /> + +<p class="p2">L'ouvrage qu'on présente au +public est-il un roman, +est-il une histoire? Cette +question est facile à résoudre. +On ne peut appeler +roman, un ouvrage qui renferme +des récits exacts de faits +avérés. Mais, dira-t-on, le +nom du marquis de <span class="smcap">St. Alban</span> +est inconnu, il n'est sur aucune +des tables fatales de +<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">vi</a></span> +proscription; je n'en sais rien; +mais les événemens qu'il raconte +sont vrais, et l'on a sans +doute eu des raisons pour ne +pas mettre à la tête de ce recueil +de lettres, les véritables +noms des personnages. S'il +paraissait une description du +tremblement de terre de la +Calabre, par un homme qui +s'en dirait témoin oculaire, et +qu'il rassemblât le tableau de +toutes les circonstances de cet +horrible bouleversement, et la +fidelle peinture des terreurs, +des angoisses, des souffrances +<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">vii</a></span> +des malheureux habitans de +cette contrée, dirait-on que +c'est un roman, parce que l'auteur +n'en serait pas connu? Il +en est de même de l'Emigré, +tous les malheurs qu'il raconte +sont arrivés. A-t-il été reçu +avec le plus touchant intérêt +par une famille illustre d'Allemagne? +Un grand nombre d'Emigrés +a été favorablement accueilli +dans plusieurs pays, par +des gens humains et généreux. +A-t-il été amoureux? Il me +semble que rien ne choque +moins la vraisemblance, et +<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">viii</a></span> +j'aimerais autant qu'on mit en +question si un homme a eu +la fièvre. Un poëte tragique +à qui l'on demandait au commencement +des scènes sanglantes +de la Révolution, s'il s'occupait +de quelque ouvrage, répondit: +<i>la tragédie à présent +court les rues.</i> Tout est vraisemblable, +et tout est romanesque +dans la révolution de la +France; les hommes précipités +du faite de la grandeur et de +la richesse, dispersés sur le +globe entier, présentent l'image +de gens naufragés qui se +<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">ix</a></span> +sauvent à la nage dans des îles +désertes, la, chacun oubliant +son ancien état est forcé de +revenir à l'état de nature; il +cherche en soi-même des ressources, +et développe une industrie +et une activité qui lui +étaient souvent inconnues à +lui-même. Les rencontres les +plus extraordinaires, les plus +étonnantes circonstances, les +plus déplorables situations deviennent +des évènements communs, +et surpassent ce que les +auteurs de roman peuvent imaginer. +Un joueur, homme +<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">x</a></span> +d'un grand sang froid, se contentait +de dire à l'aspect des +coups les plus piquants; <i>cela +est dans les dés</i>: on peut dire +de même au récit des plus singulières +ou tragiques avantures, +<i>cela est dans une révolution.</i> +Je n'en dirai pas d'avantage +sur cet ouvrage; s'il +intéresse, je n'aurai pas eu +tort de le publier, s'il produit +un effet contraire, j'emploierais +en vain tous les raisonnemens +pour m'en justifier.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h2>L'ÉMIGRÉ.</h2> + +<hr class="c5" /> +<h3>LETTRE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +M<sup>elle</sup> <span class="smcap">Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2 right"><i>Le .... Juillet 1793.</i></p> + +<p>Enfin vous voilà, ma chère Emilie, +débarrassée des Français. Que je vous +ai plaint pendant que vous étiez sous +leur domination, et combien j'ai craint +pendant le siège pour ma tendre amie, +pour tout ce qui l'intéresse. Que +de fois je me suis réveillée la nuit en +<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> +sursaut, les yeux remplis de larmes! +Enfin je respire, Emilie est hors de +tout danger, et se porte bien; elle est +à présent au milieu des fêtes, et le +bruit du canon est remplacé par le +son des instrumens. On dit que le +roi de Prusse a été reçu comme un +dieu descendu du ciel pour le bonheur +des humains. C'est votre libérateur, +et je défie aucun de ses sujets +d'avoir autant que moi d'attachement +pour sa personne. J'ai pensé dire d'amour, +car on emploie ce terme pour +les rois comme pour Dieu; mais le +roi de Prusse, d'après ce qu'on en +dit, serait homme à prendre une femme +au mot. Je ne pourrai pas d'ici +à quelques jours aller embrasser mon +Emilie, mon oncle doit revenir ce +soir, et son retour est déterminé par +une circonstance singulière, dont je +vous ferai part demain. Adieu mon +<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> +aimable Emilie. Le frère de Jenny, +qui part pour Mayence, ne me donne +pas un quart d'heure de plus, pour +vous faire un récit intéressant, et me +livrer à tous les transports de ma +joie. Je vous embrasse mille fois du +plus profond de mon cœur que vous +remplissez entièrement.</p> + +<h3 class="p4">LETTRE II.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Je vous ai promis de vous raconter +une aventure extraordinaire, qui a +fait revenir hier au soir mon oncle, +avec un grand empressement, la voici +dans la plus grande exactitude. Vous +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +rappelez-vous, mon Emilie, d'avoir +lû dans les romans de chevalerie, la +rencontre imprévue d'une jeune princesse +et d'un chevalier. La Dame se +promène dans une forêt, et tout à +coup, un grand bruit d'armes, de +chevaux se fait entendre; les écuyers +s'avancent pour en savoir la cause, +et ils trouvent un jeune Chevalier que +des brigands discourtois ont attaqué; +ils se sont enfuis à l'arrivée des écuyers +de la princesse, et le Chevalier est +tombé au pied d'un arbre, percé de +plusieurs coups. On s'empresse de le +secourir, on bande ses blessures pour +arrêter le sang, et le Chevalier est +porté au château, où il trouve tous +les secours que son état exige. Voilà +précisément mon histoire. Mon oncle +est arrivé avant-hier pour dîner. Vous +voyez d'ici la réception, les empressements +pour lui, et les caresses qu'il +<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +prodigue avec dignité et tendresse à +sa Victorine; ajoutez qu'on lui apporte +un paquet; on est attentif, il l'ouvre, +et de là sortent, une étoffe des +Indes, charmante, pour faire une robe +à votre amie, et une autre, d'une +couleur un peu rembrunie, pour la +plus aimable et la plus indulgente des +mères. Remercimens, effusion de +reconnaissance; le dîner, ensuite conversation +sur les affaires de la France. +La nièce chante l'air favori de son +oncle, et s'accompagne sur le piano-forté. +De-là mon oncle dort, on fait +silence, on ne parle que par signes, +on marche sur la pointe du pied; il se +reveille au bout d'une heure, et l'on +profite du beau temps pour aller se +promener dans ce joli bois où nous +avons lû <span class="smcap">Verther</span>. Vous voyez +tout cela n'est-ce pas, mon Emilie; +mais attendez, voici du nouveau. A +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> +peine étions-nous descendus de voiture +pour nous promener à pied, que +nous appercevons un jeune homme +en uniforme rouge brodé d'or, qui +était évanoui au pied d'un arbre; un +domestique, aidé d'un paysan s'empressait +autour de lui, et une espèce +de charretier arriva, son chapeau +plein d'eau pour la lui jeter sur le visage; +une petite charrete attelée d'un +cheval et remplie de paille, formait +le reste du tableau. Ma mère, tout +émue d'un tel spectacle, tira aussitôt +son flacon de sel d'<i>Angleterre</i>, +et mon oncle le lui fit respirer. Le +jeune homme reprit ses sens, et +nous regardant avec des yeux étonnés: +où suis-je, dit-il, est-ce un +rêve? Il pouvait à peine parler, mais +des regards touchans nous peignaient +sa reconnaissance de nos soins, et une +sorte de plaisir à nous voir. Le valet +<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> +nous dit que son maître servait depuis +quelque temps à l'armée Prussienne, +et que la veille, ayant été la +nuit en détachement avec une trentaine +de hussards, il était tombé dans +une embuscade de deux-cents Patriotes. +Ce nombre n'a pas effrayé mon +maître, il s'est défendu avec un courage +de lion; mais douze ou quinze +de sa troupe ayant été tués, ou blessés +dangereusement, ce qui restait a +été fait prisonnier. Il nous ajouta que +son maître, qui était cruellement blessé, +avait eu le bonheur de s'échapper +ainsi que lui, et qu'après avoir marché +en toute diligence sur une des +rives du Rhin, ils étaient parvenus à +une barque de pêcheurs où ils s'étaient +reposés quelques momens et que la +douleur que ressentait son maître +était si forte qu'il était obligé, pendant +la route, de se tirer les cheveux +<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> +pour ne pas s'évanouir. Les pêcheurs +leur ayant dit que plusieurs détachemens +de Patriotes s'étaient fait voir +depuis deux jours dans les environs, +et que la blessure de son maître ne +lui permettant pas de se tenir à +cheval, il n'y avait d'autre moyen +pour les éviter que de traverser +le Rhin dans leur barque, qu'ils +avaient suivi ce conseil, et qu'ils étaient +arrivés à la pointe du jour dans un +petit village; mais la blessure de mon +maître, ajouta le valet, exigeant un +prompt secours, qu'il ne pouvait trouver +dans ce lieu, il a fallu le faire conduire +à un gros village qu'on nous a +indiqué; en arrivant dans ce bois, il +a été forcé par la douleur que lui +causaient les cahots de la voiture, de +descendre pour se reposer un instant, +et il s'est trouvé mal. Mon oncle +écoutait ce récit avec intérêt, ainsi que +<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +nous; il fit plusieurs questions à ce +valet, et celle-ci entre autres: votre +maître est sans doute un bon serviteur +du Roi? Ah monsieur, repondit-il, +c'est un fier Aristocrate, qui a manqué +plus de dix fois d'être à la lanterne. +Nous nous empressions autour du blessé +qui avait peine à reprendre ses sens. +Mon oncle paraissait touché, mais en +suspens sur ce qui était à faire, lorsque +le valet de chambre dit: c'est à l'épaule +que monsieur le Marquis est blessé, +et il souffre cruellement. A ces mots +le visage de mon oncle s'épanouit: votre +maître est un homme de qualité à +ce que je vois, quel est son grade? +Le valet de chambre lui apprend qu'il +était major en second, que son père +avait commandé un régiment, et que +son grand père était mort au moment +d'être fait maréchal de France. Je suis +de ses terres, ajouta-t-il, et c'était un +<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> +des plus grands seigneurs du pays. +Vingt-six villages dépendaient de la +terre de son nom, mais il n'y a plus +de seigneurs à présent. Il avait deux +châteaux superbes, des meubles, de +l'argenterie, ah! fallait voir! tout cela +a été brûlé, et cette enragée de nation +a tout pris. L'intérêt de mon oncle +croissait de moment en moment au +récit de ces circonstances. Ma mère +et moi nous nous empressions auprès +du pauvre blessé pour le secourir. +Son épaule gauche est fracassée, il +souffrait infiniment, faisait des efforts +pour vaincre sa douleur, et nous témoigner +sa sensibilité à nos soins. Ma +mère lui demanda où il comptait aller. +A Francfort, dit-il, si je puis; mais +cela était impossible, dans l'état où il +se trouvait. On le lui représenta, et +alors il dit, je vois un village à quelque +distance d'ici, je vais tâcher de +<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> +m'y rendre. Mon oncle regarda ma +mère, qui l'entendit, et elle offrit au +blessé un asile dans sa maison. Il se +défendit quelque temps d'accepter ses +offres, dans la crainte de l'importuner; +mais mon oncle termina les débats +en disant: faut-il faire de telles +façons entre gens de qualité, monsieur +le Marquis, ne m'auriez-vous pas +accordé l'hospitalité dans un de vos +châteaux, si je m'étais trouvé dans +votre situation? Le Marquis lui répondit +avec vivacité: qu'il aurait été +empressé de le recevoir, et de lui rendre +tous les services possibles. Il se +défendit encore, mais ma mère lui +fit tant d'instances, qu'il accepta. On +le fit entrer dans la voiture, et nous +revînmes au château. Le blessé occupe +votre ancien appartement au +bout du corridor, à droite. Il est là +plus éloigné du bruit et auprès de la +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> +bonne Magdelaine, dont vous connaissez +les talens pour soigner les malades. +En voilà bien long; vous allez +me dire: lorsqu'on commence un +roman on doit faire le portrait du héros, +et je vais me conformer à cette +invariable coutume. Il s'appelle le +marquis de St. <span class="smcap">Alban</span>. Il est grand, +bien fait, à ce que je crois, car souvent +j'ai trouvé bonne grâce à des +gens qu'on me disait n'être pas bien +faits; il paraît avoir vingt-cinq à +vint-six ans; ses cheveux sont +blonds, ses yeux et ses sourcils noirs; +sa phisionomie annonce de la vivacité +et de la douceur; il porte un habit +rouge brodé en or, avec des revers et +paremens noirs également brodés, +c'est l'uniforme des Gens-d'armes. +Adieu, ma chère amie, donnez-moi +de vos nouvelles.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> + +<h3>LETTRE III.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p> + +<p class="p2">Je ne puis vous exprimer, ma chère +amie, le plaisir que m'a fait éprouver +votre lettre, il n'y a que votre présence +qui eût pu le surpasser; mais +elle m'en donne l'espérance, et mon +cœur se livre tout entier d'avance à +toutes les effusions de la plus tendre +amitié. Si ma mère n'était pas malade, +je serais déjà auprès de vous. +Que de choses j'ai à vous dire après +une aussi longue séparation! Je ne +doute pas que vous n'ayez été, pendant +tout le siège, plus inquiète, plus +<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +agitée que votre Emilie; ceux qui +sont exposés aux plus grands dangers +se familiarisent avec eux. L'espérance +semble faire choix de toutes les chances +favorables pour les mettre sans-cesse +sous les yeux, et ses tableaux +trompeurs procurent une sorte de sécurité. +Quand on entend les premiers +coups de canon, on frissonne; mais +quand on en a entendu cent, et qu'on +se trouve sain et sauf, ainsi que tout +ce qui nous environne, on se fait à +ce bruit et l'on se persuade que les +coups qui suivent ne feront pas plus +de mal. Il n'en est pas de même de +ceux qui dans l'éloignement tremblent +pour leurs amis; ils n'ont rien +de sensible pour se rassurer; leur esprit +erre dans une mer de craintes +vagues, et chaque instant renouvelle +leurs terreurs. Je crois être dans le vrai +en vous disant, suivant ma méthode, +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +cette analyse de nos sentimens; mais +aussi, je me plais à me peindre des +plus vives couleurs l'attachement de +Victorine pour son Emilie, à l'exagérer +s'il était possible. Toute ma famille +partage l'empressement que j'ai +de vous revoir; et j'ai embrassé de +bien bon cœur ma petite sœur Caroline +qui s'est écriée, au départ des Français, +nous pourrons donc revoir l'aimable +Comtesse! De tous les malheurs +du pays, votre absence est celui qu'elle +ressentait le plus: jugez de ce que +devait éprouver sa sœur ainée! Je +m'intéresse à votre héros blessé, et je +le trouve bien heureux de vous avoir +rencontrés. On dit qu'on renvoie les +Français de plusieurs villes d'Allemagne; +ces pauvres Emigrés sont bien à +plaindre, et mon père a bien raison +de dire qu'on est bien peu généreux +à leur égard, et que leur fidélité et +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +leur courage devraient leur attirer, ne +fut-ce que par politique, les bienfaits, +ou du moins la protection des +souverains. Nous avons assez parlé +depuis six mois de nouvelles; nos lettres +étaient des gazettes, dans les +tristes circonstances où nous étions: +je ne veux plus parler que de nous: +il semble que mon cœur ait été fermé +tout ce temps. Combien j'ai de choses +vous dire! Vous les devinez, +vous les sentez, ma chère amie, parce +que votre cœur est si pénétrant! On +n'a jamais dit, je crois, un cœur pénétrant; +mais l'esprit qui conçoit rapidement, +et le cœur qui sent, devine +avec une grande promptitude ne peuvent-ils +pas mériter la même épithète; +n'est-ce pas une véritable pénétration, +que cette vivacité de votre ame +qui vous fait concevoir tout ce qui se +passe dans la mienne, vous met, en +<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> +quelque sorte, à ma place, et vous +fait saisir les plus légères nuances du +sentiment qui m'affecte. Vous allez +m'appeler métaphysicienne; mais tant +que je suis claire, je ne regarde pas +ce reproche comme une injure. D'après +ce que je viens de dire de votre +cœur pénétrant, j'ai tort quand je vous +dis que j'ai beaucoup de choses à vous +apprendre: vous les savez toutes. Les +terreurs qui assiègent mon ame quand +<i>il</i> est absent, quand <i>il</i> est au milieu +des dangers, vous les éprouvez. J'ai +vu un jour à Francfort chez un célébre +escamoteur, qui faisait beaucoup +de tours curieux, deux pendules qui +n'étaient point montées; il en transportait +une au fond d'une grande cour, +et toutes les deux sonnaient en même +temps, à un signal, une égale quantité +de coups: c'est l'image de nos deux +cœurs; le destin est l'escamoteur qui +<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> +ordonne à l'une de nous de sentir, et +l'autre cède à l'instant aux mêmes +impressions. Si je l'ai bien compris, +c'est à peu près là aussi l'harmonie +préétablie de notre célèbre <span class="smcap">Leibnitz</span>.</p> + +<p>Je crois que le Marquis, que vous +avez ramassé, doit se trouver, dans +son désastre, bien heureux d'être ainsi +soigné, dans un bon château, par de +belles et illustres princesses. Ce début +m'intéresse; dites-moi ses avantures, +que son écuyer vous aura sans doute +racontées en partie. Je suis bien aise +qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra +l'intérêt de votre cher oncle, et +les pauvres Emigrés ont besoin de tout +le monde. Il y a quelque temps que +nous lisions qu'un roi d'Espagne +ayant perdu ses cheveux, il fût question +de lui faire une perruque, et +que le conseil, composé de Grands, +s'assembla pour délibérer sur ce sujet; +<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> +il fût décidé unanimement dans cette +auguste assemblée qu'il fallait faire +grande attention à ce qu'il ne fût employé +que des cheveux d'hommes et +de femmes de qualité. Nous nous regardames +tous en riant, et il n'y eût +pas un de nous qui ne songeât en cet +instant à votre bon oncle. Pardonnez-moi +cette plaisanterie, ma chère Victorine, +je rends d'ailleurs toute justice à +ses excellentes qualités. Adieu, adieu, +écrivez-moi et faites mieux, venez. +Je vous embrasse mille fois.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> + +<h3>LETTRE IV.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Je suis bien contrariée, ma chère +amie, en voyant retarder l'heureux +moment où je pourrai vous embrasser, +et je suis forcée de paraître gaie, car +mon oncle accoutumé à être obéi dans +sa maison, craint de ses vassaux, veut +étendre son empire sur les esprits et +les visages; il faut rire, avoir l'air +content quand on est auprès de lui. +Ma mère, que son tendre intérêt pour +moi rend attentive à tous ses mouvemens, +me fait souvent signe de relever +<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> +la conversation languissante, de l'amuser, +de chanter. Ce serait une +gêne insupportable, si la bonté qui le +caractérise et la générosité de son +ame n'inspiraient le désir de lui plaire, +et de contribuer au bonheur d'un +homme qui passe sa vie à faire des +heureux. Il est fort occupé de notre +héros blessé; mais il faut que je l'appelle +par son nom puisque nous le +savons. Mon oncle lui a fait des questions +sur sa naissance, son grade et +ses parens, qui nous ont mis à portée +d'être instruits de tout de qui le concerne. +Il a eu soin aussi de faire parler +son valet de chambre, qui a confirmé +tout ce que son maître avait +dit; il parle avec un enthousiasme +touchant de sa bonté, de sa générosité. +C'est une très-bonne marque d'être +aimé et estimé de ses domestiques; +car enfin ils nous voient de plus près +<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +que les autres, et dans ce temps où +les Français croient que tous les hommes +sont égaux, ce n'est pas peu pour +un valet de cette nation de parler de +son maître avec respect; il faut qu'il +y soit en quelque sorte forcé par ses +grandes qualités. Le marquis de St. +ALBAN souffre toujours beaucoup; il +garde sa chambre et nous allons tous +les soirs passer deux heures avec lui +pour le distraire. Mon oncle se plaît +à l'entendre; il dit qu'il n'a jamais +vu un Français si modeste, et je ne +puis m'empêcher d'être de son avis, +sans connaître autant que lui les Français, +parce qu'il ne me paraît pas possible +d'avoir des manières plus simples, +de parler de soi avec plus de +réserve, et des autres avec plus d'indulgence. +Il y a deux jours que souffrant +moins, il fit l'effort de venir +prendre du thé dans le sallon; il y +<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +avait beaucoup d'Etrangers qui étaient +venus dîner chez ma mère, et tous en +furent infiniment satisfaits. La baronne +de Blenem, dont vous connaissez +le discernement, dit à ma mère +en s'en allant, votre Emigré me paraît +fort aimable; c'est un homme qui +ne paraît jamais avoir envie de faire +un effet, et qui a le don de fixer l'attention +de tous ceux qui se trouvent +avec lui. Mon oncle qui l'entendit, +lui dit, bravo, madame la Baronne, +et cela me rappelle ce que dit un ancien, +(je voudrais que ce fût mon ami +<span class="smcap">Plutarque</span>), en parlant je crois de +CATON, plus il cherchait à se dérober +à sa gloire, et plus elle s'attachait à +lui. Adieu, ma chère Emilie, je crains +bien que mon voyage ne soit encore +retardé.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p> + +<h3>LETTRE V.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p> + +<p class="p2">Et moi aussi je crains bien que vous +ne soyez pas libre de venir ici aussitôt +que je le désire. Comment quitter +votre mère, tant que le marquis de +St. <span class="smcap">Alban</span> sera chez vous? Je crois +d'ailleurs que votre oncle qui n'a rien +à faire chez lui, et qui prend plaisir à +la société du Marquis, ne vous quittera +pas de sitôt. Je vous regrette +bien ma chère Victorine, et dans ces +bois où nous aimions à nous égarer, +et sur les bords du Rhin, où quelquefois +nous restions des heures entières +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> +à jouir en silence d'une vue superbe. +Je ne sais pourquoi dans les momens +où l'on est le plus frappé des beautés +de la nature, la mélancolie s'empare +de nous. Les plaisirs bruyans de la +ville nous jettent hors de nous-mêmes, +et le mot <i>divertir</i> est d'une +grande justesse, à laquelle on ne fait +pas attention. Ce genre de plaisir, +effectivement, nous éloigne de nous-mêmes, +et c'est ce que signifie <i>divertir</i>. +Les plaisirs qui tiennent de plus près +à la nature nous y ramènent, concentrent +nos sentimens et nos pensées, +et l'ame alors a plus d'action que l'esprit; +on a bien moins de saillies que +de sentimens, on n'est point gai, mais +on est satisfait; on est souvent plus +près de pleurer que de rire; mais qui +a jamais été aussi heureux en riant de +tout son cœur qu'en répandant des +larmes arrachées par le sentiment! +<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> +Dans quelle douce rêverie nous étions +souvent plongées toutes deux, en entendant +le bruit de la chûte du Rhin, +près de Rudesheim! nos ames recueillies +semblaient se correspondre sans +l'entremise des sens; nous nous embrassions, +quelquefois avec transport, +au sortir de cette rêverie, comme l'on +fait après une conversation où l'on +s'est donné des témoignages de tendresse. +Au reste, ma chère amie, je +vous regrette par tout: quand je lis, +pour vous communiquer mes réflexions, +et m'éclairer de votre jugement; +quand je suis dans le monde, +pour vous rendre compte de ce qui +me frappe, et observer en commun +les ridicules, et la pantomime des +prétentions. Votre Emigré d'après ce +que vous m'en dites, me paraît fort +intéressant, et vous m'inspirez la curiosité +de le voir. Il n'y a point de +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +nouvelles de l'armée. Je tremble à +chaque gazette qui arrive; je me dis +quelquefois: pourquoi donc aller à +l'armée quand on a de la fortune, +quand on peut être un bon mari, un +bon père, élever ses enfans, soigner +son bien; ne peut-on donc être heureux +chez soi que lorsqu'on a quelque +chose à raconter, un titre sur son adresse, +et un morceau de ruban à sa boutonniere? +Je sais qu'il est des femmes +qui ont besoin de ces choses pour estimer +leur mari. J'ai quelquefois considéré +notre fermière, quand son mari +fait de loin, en rentrant chez lui, entendre +une voix bruyante; quand il +raconte qu'il a gagné quelques parties +de boule, ou, ce qui est encore mieux, +qu'il a eu une querelle, qu'il a menacé +ou battu quelqu'un; alors elle +se rengorge, et d'un air tout à la fois +orgueilleux et soumis s'empresse autour +<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> +de lui, regarde avec complaisance ses +enfans qu'elle pense devoir être fiers +d'un tel père. N'en ferait-il pas de +même des femmes d'un état plus relevé, +qui ont besoin, pour considérer +leur mari, qu'il fasse un peu de bruit +dans le monde? Ah! <i>mon ami</i>, ce +n'est pas de vos grades que je m'enorgueillirai +jamais; ce ne seront point +vos récits de guerre qui exciteront +mon attention et animeront mon intérêt; +la vanité n'entrera jamais dans +mes jouissances; cette ame à la fois +douce et forte, ce discernement prompt +et juste, cette indulgence qui ne naît +point du besoin qu'on a de celle des +autres, voilà vos dignités; les divers +mouvemens de votre cœur sensible, +voilà l'histoire qui m'intéressera bien +plus que celle des sièges et des batailles. +Encore si au regret de l'absence +ne se joignait pas la crainte de mille +<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> +dangers. Ah! laissons ce triste sujet! +il faut détourner les yeux des choses +qu'il est impossible de fixer sans frémir. +Ma mère s'occupe toujours de +mille soins relatifs à mon mariage, +mais il me semble que le moment n'en +arrivera jamais. Un tel changement +d'état, un tel bonheur contemplé dans +une prochaine perspective ne paraît +pas possible. Quand on met à la loterie +on est rempli d'abord de l'espoir de +gagner; mais à mesure que le moment +du tirage approche, la crainte succède +à l'espérance. J'éprouve depuis plusieurs +jours une mélancolie que je ne +puis vaincre; mille craintes m'environnent; +plus je suis près du bonheur, +plus je redoute les obstacles. Ah! +les obstacles, c'est peu dire!..... +Adieu, ma chère amie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> + +<h3>LETTRE VI.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Votre lettre, mon Emilie, m'afflige, +et je regrette bien de n'être pas auprès +de vous pour bannir votre mélancolie; +elle tient plus à votre corps +qu'à votre ame. J'aurais pu dire votre +<i>physique</i> mais vous savez combien je +suis ennuyée d'entendre des gens, qui +croient avoir de l'esprit parce qu'ils +disent le <i>physique</i> et le <i>moral</i>; et à ce +mot de physique, il me semble que +je deviens anatomiste. Je me tiens +donc tout bonnement à l'ame et au +<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +corps comme mes pères. Vous avez +encore plus besoin d'exercice et de +dissipation que de consolation. Je connais +cet état où notre ame n'est ouverte +qu'à la crainte, et la santé est le principe +de cette disposition. Rien n'a +changé pour vous, et chaque jour est +un pas que vous faites vers le bonheur. +Quand il fut question de mon +mariage, j'étais comme vous incrédule, +et la crainte n'entrait pour rien +dans cette disposition de mon esprit. +En considérant monsieur de <span class="smcap">Loewenstein</span>, +je ne pouvais concevoir qu'il +allait acquérir sur moi un empire, en +quelque sorte absolu; que ce ne serait +plus de mon père, de ma mère, dont +la domination est si douce, que je dépendrais; +que tout cela serait l'affaire +d'une minute, qu'il n'y aurait qu'un +mot à prononcer, et que ce mot ferait +le destin de ma vie. Je n'avais ni goût +<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> +ni répugnance, il me semblait que +j'allais changer de père: voilà ce que +je voyais dans mon mariage, et je +croyais toujours qu'il surviendrait +quelque circonstance qui ferait rompre +les engagemens pris, tant il me +semblait étrange de changer de nom +et de situation. L'âge de monsieur de +<span class="smcap">Loewenstein</span> n'était point un sujet +d'éloignement pour moi, mais d'embarras: +je craignais de me familiariser +avec lui. Une seule fois je fis une +comparaison désavantageuse de lui, et +en voici l'occasion: le jeune baron de +<span class="smcap">Gleken</span> était venu dîner chez ma +mère; on fit des parties après le dîner; +je restai avec lui et nous jouames +au volant; ensuite, à la promenade, +il me défia à la course, en me donnant +une grande avance: la journée +se passa à folâtrer ensemble de mille +manières, et le soir ma mère me fit +<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> +danser une allemande, et valser avec +lui; je me sentis émue. Monsieur de +<span class="smcap">Loewenstein</span> arriva pendant le souper, +et je lui trouvai des rides que +je n'avais pas encore apperçues. Pendant +plusieurs jours je songeai, non +pas précisément au jeune baron, mais +à son âge rapproché du mien, mais à +cette conformité de goûts, de plaisirs +qui se trouvent entre gens du même +âge; mon cœur ne fut pas effleuré, +mais mon esprit faisait des parallèles +désavantageux à monsieur de <span class="smcap">Loewenstein</span>. +Si la surface de mon cœur +eût été entamée, vous en auriez été +instruite du moins au moment où je +m'en serais rendu compte; mais vous +l'eussiez, je crois, plutôt su que moi.</p> + +<p>Monsieur de <span class="smcap">Loewenstein</span> arrive +ces jours-ci de Vienne avec mon père, et +reviendra bien mécontent; il est menacé +de perdre un procès d'où dépend +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> +une partie de sa fortune. J'en suis +plus fâchée pour lui que pour moi, +et tant que j'aurai des chevaux pour +me traîner à Mayence, la fortune +n'aura aucune prise sur mon ame. +J'oublie de vous donner le bulletin +du marquis de St. <span class="smcap">Alban</span>: le chirurgien +qui l'a pensé est un ignorant, et +il en a envoyé chercher un à Francfort. +Son séjour sera prolongé d'après +les accidens qui sont survenus. +Il prend sur lui pour causer avec +nous; mais on voit quelquefois qu'il +fait effort pour vaincre sa douleur. Si +l'on cessait d'aller chez lui il serait +encore à ce qu'il dit plus à plaindre +qu'il ne l'est de se contraindre un peu. +Nous lui sommes devenus si nécessaires +qu'il regarde sans cesse à sa +montre dès quatre heures, et il nous +reproche d'une manière touchante +de l'abandonner si nous arrivons un +<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> +quart d'heure plus tard. Hier nous +avons parlé romans: il préfère ceux +des Anglais; j'en ai été surprise; car +il me semble que les Français ont +beaucoup de réputation pour ce genre +d'ouvrages. J'ai lû avec vous la princesse +de Clêves et Zaide, et ces deux +ouvrages nous ont fort intéressées par +l'élévation et la délicatesse des sentimens. +Le marquis de St. <span class="smcap">Alban</span> à +qui j'en ai parlé m'a répondu que les +romans devaient être comme les comédies, +la représentation des mœurs +d'une nation. Nos auteurs de romans, +si l'on en excepte deux ou trois, +dit-il, ne mettent en scène que des +comtes et des marquis, comme si il +n'y avait que des gens de qualité dans +le monde, et les mœurs des gens de +cet ordre, ils ne les connaissent point; +leurs peintures sont outrées, et +les avantures qu'ils décrivent sans +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> +vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de +même des Anglais; ils cherchent la +moralité de l'homme dans toutes les +classes de la société; rien n'est ignoble +ou noble à leurs yeux; les caractères +sont variés et soutenus; chacun +parle le langage de la passion qui l'anime, +ou de son état. Je me souviens +que dans un roman de Fiedling on +élève des doutes devant un aubergiste +sur l'état d'une femme qui est dans sa +maison, et l'aubergiste répond: c'est +certainement <i>une femme de condition, +car elle n'a demandé qu'un verre d'eau +en entrant chez moi</i>. N'est-ce pas, dit +le Marquis, un trait caractéristique? +Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il, +est ce qui exige les plus grands +efforts de l'esprit; les deux plus grands +génies sont <span class="smcap">Newton</span>, et <span class="smcap">Richardson</span>: +l'un a deviné les lois des corps +célestes, l'autre a pénétré dans les +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +plus profonds abymes du cœur humain; +mais ce n'est point par une froide +analyse comme les moralistes, c'est +par la peinture la plus vraie, et la +plus animée des sentimens et des caractères. +L'amour, la haine, l'envie, +l'amour propre n'ont aucun replis que +n'ait développé <span class="smcap">Richardson</span>. Le +roman de <i>Clarisse</i> renferme vingt caractères +dont aucun ne se dément, +dont chacun contribue à l'harmonie +du plus magnifique tableau. Enfin, +que vous dirai-je? Il prétend que +c'est le plus beau livre de morale, +l'ouvrage le plus attachant, et le plus +profond. Comme je lui témoignai +quelque surprise de son enthousiasme: +Ah! dit-il, que diriez-vous d'un +homme qui aurait vu un portrait qu'il +aurait cru représenter le beau idéal, +et qui ensuite rencontrerait la figure +qu'il aurait cru n'exister que dans +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> +l'imagination? N'admirerait-il pas +d'autant plus le peintre qui, en rassemblant +ce que chaque trait en particulier +peut avoir de beauté, aurait +composé un ensemble parfait, et ne +serait point cependant sorti des bornes +de la nature? Eh bien! <i>Clarisse</i>, je +crois qu'elle existe, j'en suis sûr! +Il me sembla qu'il me regardoit en +disant ces mots; mais peut-être me +suis-je trompée. Il s'empressa ensuite +de justifier <span class="smcap">Richardson</span> d'avoir +fait quitter, à une fille aussi vertueuse +que <i>Clarisse</i>, la maison paternelle, +pour suivre <i>Lovelace</i>; c'est en cela, +dit-il que <span class="smcap">Richardson</span> montre son +génie. La fatalité était la base des +tragédies des anciens, c'était le +moyen d'intéresser vivement en faveur +de leurs personnages; ils étaient +vertueux, ils détestaient le vice, mais +l'ascendant invincible du destin les +<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> +précipitait dans le crime. <i>Médée</i> en +est une preuve, lorsqu'elle dit: <i>Le +destin de Médée est d'être criminelle, +mais son cœur était fait pour aimer +la vertu.</i> <span class="smcap">Richardson</span> a suivi en +quelque sorte l'exemple des anciens +tragiques; <i>Clarisse</i> est un modèle de +sagesse et de vertu; c'est sa famille qui +l'engage à écrire à <i>Lovelace</i>, pour +éviter un grand malheur qui menaçait +un fils chéri; elle avait un secret penchant +pour ce <i>Lovelace</i>, comblé de +tous les dons de la nature; et du moment +qu'elle lui a écrit, qu'elle est +entrée en relation avec lui, toutes ses +démarches semblent précipitées par +une main invisible, elle ne peut plus +s'arrêter, quelques efforts qu'elle +fasse, et résister à un homme qui trouve +le moyen de l'entourer de tous les +filets de l'artifice et de la séduction. +Voilà en quelque sorte la fatalité des +<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +anciens, et le plus grand exemple à +donner à la jeunesse, puisque de la +plus légère imprudence résulte le malheur +de la vie. Mais <i>Julie</i>, lui dis-je? +<i>Julie</i> a succombé dit le Marquis, +je ne veux pas lui en faire un crime; +mais <i>Clarisse</i> aussi sensible qu'il soit +donné d'être, en aimant à l'excès, +<i>Clarisse</i>, qui a eu à combattre son amour +comme <i>Julie</i>, et de plus que <i>Julie</i>, les +artifices auxquels il semble miraculeux +d'échapper a su conserver toute +la pureté de l'innocence. La <i>Julie</i> +de <span class="smcap">Rousseau</span> a des beautés; mais +sans <i>Clarisse</i> elle n'aurait pas existée; +c'est une imparfaite imitation de cet +ouvrage sublime. <span class="smcap">Rousseau</span> a besoin +d'étayer son roman de détails étrangers; +la description de Paris, des dissertations +sur la musique et sur des +objets de morale remplissent une partie +de l'ouvrage; <span class="smcap">Richardson</span>, fort +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> +de son sujet trouve dans la fécondité +de son génie de quoi soutenir l'attention +et toucher le cœur sans traiter +aucune question étrangère à ses personnages; +par tout dans <i>Julie</i> on voit +l'auteur, il écrit les lettres et les réponses, +et amène un duel pour avoir +occasion de disserter sur les duels. +J'ai pris le titre de <i>Clarisse</i>; s'il est +chez votre libraire, à Mayence, envoyez-le +moi je vous prie, si non j'espère +le trouver à Francfort. Mais +que dites-vous de l'application que +le Marquis m'a faite du caractère de +<i>Clarisse</i>? je regarderais cela d'un autre +comme une galanterie Française; mais +de lui, je crois qu'il le pense. Je +crois que le besoin qu'il a de nous, +exalte sa reconnaissance, et qu'il nous +voit sous l'aspect le plus favorable; +enfin, dans la solitude, on s'attache +à ce qui nous environne, et le défaut +<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> +de comparaison tourne à l'avantage de +ceux que l'on voit. J'ai été si frappée +de tout ce que le Marquis a dit sur +<i>Clarisse</i>, qu'en rentrant dans ma chambre, +je me suis efforcée de m'en rappeler +jusqu'à la plus petite circonstance, +et suivant ma coutume, lorsque +j'entends des choses intéressantes, je +l'ai écrit aussitôt. Je ne me flatte pas +d'avoir conservé ses expressions, et +ce que je vous rapporte ne peut avoir +la chaleur que le son de sa voix et +ses gestes prêtaient à son discours. +Il m'a transporté pour <i>Clarisse</i>, et je +n'aurai point de repos que je n'aye +ce précieux livre; car enfin le Marquis +qui est jeune, susceptible de passions +vives, peut avoir exagéré; mais +il faut que l'ouvrage soit intéressant +et renferme de grandes beautés. Voilà +une bien longue lettre et j'aurais encore +beaucoup de choses à vous dire; +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +mais l'heure de la poste met un terme +à mon bavardage.</p> + +<h3 class="p4">LETTRE VII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Lorsque j'ai écrit hier une si longue +lettre à mon Emilie, je ne croyais pas +l'embrasser sitôt; mais le soir, il a pris +tout d'un coup à mon oncle un accès +de tendresse pour vous: je parlais de +votre santé; il m'en demanda, avec +beaucoup d'intérêt, des détails, parut +craindre pour votre personne, et après +un éloge fait avec brusquerie et +<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +sincérité: mais pourquoi, ma nièce, +ne pas aller la voir?—Quand vous +êtes ici!...—Oh! cela est bon +quand je fais un petit voyage de deux +jours; mais il ne faut pas se gêner +lorsque je reste ici quelque temps, et +ce brave homme qui est malade m'intéresse, +je ne puis le quitter; il ne +faut pas tarder plus long-temps à +aller voir votre aimable Emilie; nous +avons tremblé pour elle pendant le +siège, et si je ne vous en ai pas parlé +souvent, c'est que je craignais de faire +connaître mes inquiétudes; ne tardez +pas davantage, demain, ma nièce, +c'est moi qui vous en prie; dites-lui +combien nous l'aimons tous, et combien +nous aurons de plaisir à la revoir. +A de si douces paroles, j'ai embrassé +mon oncle bien tendrement; je l'ai +assuré que je reviendrais après-demain +au soir pour faire le thé, et que +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> +j'aurais soin de rassembler toutes les +nouvelles. Le frere de <span class="smcap">Jenny</span> qui +part à l'instant pour Mayence vous +rendra cette lettre. Adieu, ma chère +Emilie, le plaisir m'empêchera de +dormir cette nuit, il est bien juste +qu'il domine à son tour; le chagrin +et la crainte n'ont régné que trop +long-temps.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p> + +<h3>LETTRE VIII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p> + +<p class="p2">Un moment après votre départ, ma +chère amie, j'ai reçu des nouvelles +de l'armée; n'attendez pas que j'entre +dans aucun détail, le Baron est +loin du danger, il s'en désespère, et +je m'en applaudis; il est à l'armée, +voilà ce qu'il faut pour ce qu'on appelle +l'honneur; je m'y borne, et ne +porte pas mes regards jusqu'à la +gloire. Les ouvriers de l'évangile +qui arrivent à la dernière heure sont +payés comme les premiers; on a des +<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> +grades avec le temps, qu'on ait été +plus ou moins exposé, cela est indifférent. +Il se porte bien; mais des +quartiers d'hiver, il n'en faut point +attendre; voilà ce qui nous désole tous +deux. La certitude que d'ici à quelque +temps les coups de fusils et les canons +des Patriotes n'atteindront point mon +ami, remplit mon ame de joie. Ma +mélancolie a été dissipée par ces heureuses +nouvelles. Cela contredit un +peu l'opinion où vous étiez que c'était +mon <i>physique</i> qui souffrait; mais +comme je suis plus portée à vous +donner raison qu'à moi, je crois que +tout cela peut s'accorder. La première +disposition venait de mon physique; +mais une commotion morale +pouvait la changer, et c'est ce qui est +arrivé. On a vu des paralitiques marcher +à l'approche du feu d'une incendie +qui gagnait leur habitation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> +J'ai beaucoup entendu parler du roman +de <i>Clarisse</i>, je serai bien curieuse +de le lire et de voir si le Marquis n'est +pas un peu exagéré dans ses éloges. +Je suis persuadée que c'est vous qu'il +a eu en vue, ma chère amie, quand +il a dit que <i>Clarisse</i> existait. Je ne +connais pas cette héroïne de <span class="smcap">Richardson</span>; +mais si elle est dans la +nature, elle n'est pas au-dessus de +vous; quand votre modestie vous défendrait +de le croire, il vous doit paraître +simple qu'un jeune homme, +qu'un coup du sort transporte subitement +d'une scène de sang et d'horreur +dans une société douce, intéressante, +sensible à ses malheurs, soit exalté +par la reconnaissance; et si au milieu +de cette société se trouve une jeune +personne dont la figure est charmante, +dont la voix pénètre jusqu'au cœur, +dont les regards, les gestes, les paroles +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +forment la plus parfaite harmonie, il +doit la comparer à ce que son imagination +lui offre de plus parfait; il +doit la regarder comme un ange envoyé +du ciel pour le secourir.</p> + +<p>Je suis plus affectée que vous de la +diminution de fortune de votre mari, +non que je croie que la fortune soit +nécessaire pour être heureux; mais le +passage d'une aisance considérable à +une situation étroite et gênée, dispose +souvent à l'aigreur, et nécessite +une attention soutenue sur les plus +petits détails domestiques. Un mari +attribue quelquefois au défaut d'économie +de sa femme l'insuffisance de +ses moyens; enfin il me semble que, +dans un ménage où le contentement +ne vient pas uniquement de l'étroite +union des ames, l'abondance éloigne +une foule de sujets d'humeur et relâche +les nœuds trop étroits de la dépendance +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> +d'une femme; la médiocrité de la fortune, +au contraire, les ressère, multiplie +les rapports journaliers entre +deux époux, et il est presque nécessaire, +si vous y prenez garde, que +l'un des deux devienne absolument +le maître pour éviter les discussions +et les querelles. Dans les dépenses +d'une maison, il faut faire la part à +la vanité, et elle est en raison de ce +qu'on est moins heureux par le sentiment. +On n'a peut-être jamais mis +l'économie au nombre des avantages +que procure la sensibilité, rien n'est +cependant plus vrai; plus on est capable +d'aimer, plus le cœur est rempli +d'un sentiment profond, et plus il est +facile de se suffire à soi-même; ce +sont les cœurs vides qui ont besoin +de distractions étrangères; ce sont +ceux que la vanité remplit, et le cercle +de leurs besoins est un horizon sans +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> +bornes. Monsieur de G. et moi n'avons +jamais songé à la fortune. Quel +moyen pourrait-elle nous procurer +pour trouver un temps aussi court, que +celui d'être ensemble?... Que nous +fait qu'on loue nos meubles, nos +vins, nos chevaux, quand tout occupés +de nous, à peine nous y faisons +attention. Cet état de médiocrité où +nous serons nous rapprochera sans +cesse; nous n'aurons qu'un carosse! +que sert d'en avoir quatre à ceux qui +veulent être dans le même? Adieu, +ma chère Victorine.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p> + +<h3>LETTRE IX.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">Le M<sup>is</sup> de S<sup>t</sup>. Alban</span><br /> +<span class="smcap">au</span><br /> +<span class="smcap">P<sup>dt</sup> de Longueil.</span></p> + +<p class="p2">J'ai reçu au camp Prussien, devant +Mayence, votre lettre datée de ***, +et elle a mis fin aux inquiétudes extrêmes +que j'éprouvais. Vous existez, +vous avez sauvé quelques débris de +votre fortune, c'est le comble du bonheur +dans ces temps de calamités. +La plupart de ceux qui ont été assez +heureux pour dérober leur vie à la +fureur des monstres qui gouvernent +la France ne trouvent que la misère +dans les pays étrangers. J'ai parcouru +plusieurs pays et rencontré des Emigrés +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> +dans plusieurs endroits. Là, je les +ai vu accueillir d'abord avec mépris +et défiance, ensuite j'ai vu la plus +barbare cupidité mettre à profit leur +ignorance de la langue et l'urgence +de leurs besoins; souvent on les forçait +en entrant dans une ville de faire +connaître leurs ressources, et quelques +uns après avoir ainsi exposé leur misère +à tous les yeux, étaient reconduits +aux portes de la ville, comme +de malheureux mendians, pour n'y +plus rentrer. Il me semble depuis +quelques mois être sur un champ de +bataille, où l'on ne porte que des regards +inquiets dans la crainte de trouver +parmi les morts quelques uns de +ses amis. La lecture de chaque gazette +offre une affreuse liste que je n'ose +parcourir qu'en tremblant. La vie +la plus retirée, la conduite la plus +circonspecte ne peuvent faire échapper +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> +à la barbarie de la jurisprudence révolutionnaire. +Hélas! ces biens qui +faisaient n'aguères l'orgueil et les délices +des riches font aujourd'hui, en +quelque sorte, autant d'accusateurs +qui l'élèvent contre eux; il en est +de même du mérite, des dignités et de +l'esprit; jugez d'après cela, Monsieur, +si j'ai dû trembler pour vous! Quelle +affreuse époque, pour l'humanité que +celle où les avantages qui distinguent +les hommes, sont devenus des principes +de ruine, et marquent du sceau +de la réprobation ceux qui les possèdent. +Je me plaisais autrefois à croire +des vertus et de la sensibilité au général +des hommes, et à regarder le +crime et la cruauté comme d'affreuses +exceptions; mais une révolution est +une fatale lumière qui découvre l'hideuse +nudité de la majeure partie des +hommes. J'attends avec impatience +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +le récit que vous m'avez promis +des événemens de votre émigration, +et je vais vous obéir en vous faisant +part de mes dernières aventures. J'ai +fait la campagne de 1792, et lorsque +l'armée Française a été dispersée, je +me suis rendu dans le camp Prussien +pour y servir en qualité d'aide de +camp de mon parent le comte de <span class="smcap">Fours</span>, +lieutenant général au service de Prusse. +Je n'entrerai pas dans le détail des +opérations militaires, et je me bornerai +à vous dire que trois jours avant +la reddition de Mayence, ayant été +blessé assez considérablement, je fus +obligé de passer le Rhin pour ne pas +être fait prisonnier. On essaya de me +transporter à un gros bourg à peu de +distance pour m'y faire panser; la douleur +que me causait ma plaie me fit +évanouir au pied d'un arbre; et là, +en reprenant connaissance, je me suis +<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +trouvé au milieu d'une famille Allemande +composée d'un commandeur de +l'ordre Teutonique, de sa belle-sœur +et d'une nièce, et de plusieurs valets. +Les uns et les autres étaient +également empressés de me secourir, +et je n'ai pu me défendre des instances +qui m'ont été faites pour accepter +un asile dans le château de la belle-sœur +du Commandeur. Tout ce que +l'humanité peut prodiguer de secours, +je l'éprouve, et la sensibilité la plus +touchante vient encore y donner un +nouveau prix. Je regrette quelquefois +de me trouver si bien soigné, si heureux +lorsque je songe à mes infortunés +compatriotes, à de vieux et braves +militaires expirans de misère; ils +méritent mieux que moi les faveurs +du sort, et ils ont moins de force pour +supporter ce que l'adversité a de plus +cruel. Vous aimez les détails quand +<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> +il s'agit de choses qui vous intéressent, +ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune +des circonstances qui peuvent +vous donner une juste idée des personnes +qui m'ont si généreusement +accueilli. Leur maison, qui est dans +une situation charmante, est en ce +moment habitée par un vieux commandeur +de l'ordre Teutonique qui est +venu passer quelques jours chez sa +belle-sœur. C'est un homme qui retrace +les seigneurs châtelains du +quinzième siècle: la noblesse est à ses +yeux le premier des mérites; la chasse, +le premier des plaisirs, et le +respect pour les dames, le premier +des devoir. Des manières franches +jusqu'à la brusquerie, une certaine +écorce de rudesse sous laquelle on +découvre promptement un excellent +cœur, un bon sens naturel sans culture, +une gaieté qu'il entretient et +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +réveille deux fois par jour par deux +longs repas, où le vin du Rhin n'est +pas épargné, voilà jusqu'à ce moment +le principal personnage de la maison. +Diverses circonstances lui ont procuré +une fortune bien plus considérable +que celle de son frère, et il en use noblement; +mais abuse peut-être un peu +de l'ascendant de la richesse envers +la famille de ce frère, que ses bienfaits, +et la perspective de son héritage +tiennent dans une grande dépendance. +La belle-sœur, qui est la maîtresse +de la maison, est une femme de +quarante ans; elle a été belle, et +avec un peu d'art et de soin pourrait +encore prétendre aux hommages; mais +elle a une fille qui concentre toutes ses +affections, et c'est pour elle seule qu'elle +a des prétentions. L'esprit de la mère +est plus juste que brillant, son caractère +paraît froid; toutes ses manières +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +ont une certaine réserve qui présente +l'image de l'indifférence; mais dès +qu'il est question de quelque chose +qui tient à la générosité du cœur, à +la sensibilité de l'ame, on la voit s'animer, +et s'il s'agit de sa fille, le +son de sa voix change, ses regards, +ses gestes, tout prend chez elle le caractère +du sentiment. Il faut à présent +vous parler de la fille. Figurez-vous +une femme de vingt ans, dont +les traits ne semblent manquer d'une +extrême régularité que pour avoir +quelque chose de plus frappant. De +légères marques de petite vérole +paraissent aussi jetées çà et là pour +donner plus de piquant et de variété au +plus beau teint qu'on puisse voir. Je +sais combien les descriptions de la +beauté d'une femme sont insipides; +j'abrège donc, et je finis en vous disant +que sa physionomie rassemble tout ce +<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> +qui peut plaire et toucher, et que +son esprit sans jamais surprendre ne +laisse rien à désirer; ce qu'elle dit +attache, et satisfait dabord l'ame encore +plus que l'esprit; mais en réfléchissant +un moment, on trouve que +l'esprit ne peut aller plus loin. Son +mari est en ce moment à Vienne pour +un grand procès, dont la famille redoute +l'issue; elle est menacée de +perdre la moitié de sa fortune. Voilà +les personnes qui ont bien voulu +me recevoir, et vous voyez que je +dois me trouver fort heureux; mais +je me reproche d'abuser de leurs bontés +par la longueur de mon séjour. +Elles s'opposent à tout projet de départ, +jusqu'à ce que je sois entièrement +guéri, et il n'est pas si vraisemblable +que ce soit avant six semaines +ou deux mois. L'oncle vient tous +les matins passer une heure avec moi, +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> +il a la complaisance de m'apporter +tous les papiers publics et de me communiquer +les nouvelles qu'il apprend +par ses correspondances particulières. +Vers les cinq heures, il revient avec +sa sœur et sa nièce, et puis toute la compagnie +reste avec moi deux ou trois +heures. La conversation ne languit +point: le Commandeur raconte assez +gaiement; la mère de temps en temps +dit quelques mots pleins de sens, et +la fille plus animée parle d'une manière +qui intéresse et séduit, et elle +écoute avec la plus intelligente attention. +Elle me parle beaucoup d'une +amie qui habite Mayence et vient +souvent la voir; on ne peut avoir plus +de tendresse pour un amant qu'elle +n'en a pour cette jeune personne. +L'amitié profite de toutes les facultés +aimantes d'une femme bien propre à +inspirer et à éprouver même un +<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> +sentiment plus vif. Elles ont, toutes +deux, fait un voyage en Italie, et +elles y ont connu une Françoise fort intéressante, +qui s'appelle la vicomtesse +de Vassy. J'ignorois qu'il y eût en +France une femme de ce nom; il faut +que le chevalier de Vassy se soit marié +et ait pris le titre de Vicomte. Les +deux amies ont beaucoup d'affection +pour la Vicomtesse dont elles parlent +avec un singulier intérêt; elle a habité +quelque temps à Mayence, et l'amie +de la Comtesse, Mademoiselle Emilie, +l'y attend avec une vive impatience. +Cette jeune personne paraît avoir beaucoup +d'esprit, et il est particulièrement +disposé à l'observation. C'est pour elle +un besoin que de remonter aux causes, +que d'analyser les sentimens, et +il ne paraît pas que son ame en ait +moins de chaleur. Voila le jugement +que m'ont mis à même de porter +<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> +plusieurs lettres que la Comtesse a +bien voulu me communiquer; cette +correspondance est très-soutenue, +très-animée, et forme la plus agréable +occupation de la Comtesse. Elle +sait fort bien l'Italien, est fort instruite +dans la littérature Allemande +dont elle fait beaucoup de cas, et +sait le Français au point de ne jamais +laisser entrevoir par l'accent ou le mauvais +choix des mots, qu'elle soit étrangère. +<span class="smcap">Rousseau</span> est l'auteur qu'elle +estime le plus; elle prend aussi beaucoup +de plaisir à lire les tragédies de +<span class="smcap">Voltaire</span>. Parmi nos moralistes, <span class="smcap">Montaigne</span> +est celui dont elle fait le plus +de cas, et elle déteste <span class="smcap">la Rochefoucault</span>. +Elle m'a fait une réponse à +son sujet qui m'a laissé sans réplique. +Je pourrais, dit-elle, être de votre +avis, s'il n'avait fait que décrire ce +qu'il a découvert dans les replis du +<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> +cœur humain; mais lorsqu'il rapporte +des turpitudes que nul n'a pu lui +avouer, et d'un genre à ne pouvoir +être distinctement aperçues, je suis +fondée à dire que c'est dans son propre +cœur seulement qu'il a pu les découvrir. +Telle est cette maxime: <i>il y a +dans l'adversité de nos meilleurs amis +quelque chose qui ne nous déplaît pas.</i> +Quelqu'un lui a-t-il fait cette affreuse +confidence? Non certainement. A-t-il +pu démêler avec certitude un tel sentiment? +Cela n'est pas possible. Elle m'a +encore cité quelques maximes de ce +genre, et j'ai été obligé d'abandonner +<span class="smcap">la Rochefoucault</span>. Adieu, mon +cher Président, mon père, mon tendre +ami. Admiration, respect, reconnaissance, +voilà les sentimens que je vous ai +consacrés depuis long-temps. Donnez-moi +de vos nouvelles, et conservez-moi +des bontés dont je sens tout le prix.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p> + +<h3>LETTRE X.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">J'ai lû il y a quelques jours au Marquis +l'article de votre lettre, où vous +me dites que son écuyer nous aura +surement raconté ses avantures, et +ma mère en prit occasion de lui dire, +mademoiselle Emilie a raison, et vous +auriez dû nous en faire vous-même +le récit, parce que vous vous exprimez +un peu mieux que votre écuyer. +Ma vie, nous a-t-il répondu, a été +celle des gens de mon âge, et de +mon état, ainsi j'ai bien peu d'avantures +<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> +à raconter; mais, lui ai-je dit, on a +toujours à parler de ses sentimens. +Ah! voilà comme sont les femmes, +a dit mon oncle, elles voudraient savoir +vos amours; c'est l'amour qui les +intéresse, et je suis persuadé que ce +qui leur plaît davantage dans l'histoire +Romaine, c'est <span class="smcap">Marc Antoine</span> abandonnant +l'empire de l'univers pour +suivre <span class="smcap">Cléopatre</span>: aussi dans les +tragédies et les comédies, n'est-il +question que d'amour; pour moi monsieur +le Marquis, si vous avez la complaisance +de nous faire l'histoire abrégée +de votre vie, ce qui m'intéressera +dans vos récits, ce sera votre jugement +sur les personnes qui ont influé +sur la Révolution, et qui vraisemblablement +ont été connues de +vous; c'est la manière dont vous ont +frappé les événemens. Le Marquis +après s'être encore défendu avec une +<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +modestie qui n'avait rien d'affecté a +réfléchi quelques momens et nous a +dit: le récit de mes sentimens et de +mes opinions ne peut être digne d'exciter +votre curiosité que par la vérité +et à cet égard je ne tromperai pas +votre attente; enfin, si ce que j'ai à +vous dire peut faire passer une soirée +agréable à une société à qui j'ai tant +d'obligation, je dois, rassuré par son +indulgence, m'empresser de lui obéir. +J'avais environ vingt ans au commencement +de la Révolution, ainsi je n'ai +pu figurer parmi les acteurs de cette +terrible tragédie; mais j'ai vu de près +les personnages les plus importans, +et j'ai été témoin de quelques événemens. +J'ai entendu des hommes éclairés +et instruits converser sur les plus +grands intérêts, discuter en liberté +des questions dont auparavant on n'osait +sonder la profondeur. J'ajouterai +<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +que les révolutions avancent et murissent +les esprits en hâtant l'essor +des facultés. Ce que j'ai à vous dire +ne sera donc pas tout-à-fait sans intérêt; +mais comme il faut que je me +rappelle plusieurs choses qui ne seraient +pas dans le moment, présentes +à ma mémoire, je préfère de dicter +le récit qu'on attend de moi. Le Commandeur +a applaudi à cette idée, et +deux jours après le Marquis nous a +lû l'écrit que je vous envoie, qui nous +a fait grand plaisir à entendre. Comme +je lui témoignais mon regret de +ce que vous n'étiez pas présente à +cette lecture, il m'a offert de me le +confier pour vous l'envoyer, à condition +qu'il n'en serait point tiré de copie. +Je sais, a-t-il dit, que vos plus +grands plaisirs sont imparfaits, s'ils +ne sont partagés avec mademoiselle +Emilie, ainsi je me reprocherais de +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> +ne pas vous donner cette légère satisfaction. +J'ai admiré sa bonne foi en +parlant de son tiède attachement pour +une femme qui est morte victime des +premières barbaries de la Révolution. +Vous n'avez pas encore aimé, lui ai-je +dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il +répondu, n'en sera peut-être que +plus violente, pour avoir été plus +long-temps retardée.... Il semblerait +d'après cela que le cœur doit +éprouver tôt ou tard, en raison de sa +sensibilité, une passion plus ou moins +vive. Qu'en dites vous ma chère Emilie? +Croyez-vous que telle soit la loi +du destin et que pour me servir d'un +proverbe trivial, <i>on ne recule que pour +mieux sauter</i>? Toutes les personnes +qui n'ont point encore connu l'amour +devraient trembler, et quelle serait la +triste perspective de celles qui ne peuvent +s'y livrer sans crime! Ah! j'aime +<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> +à croire que la rareté des objets aimables, +que l'occupation, doivent maintenir +le cœur dans un calme heureux, +et que les sentimens que nous inspire +la nature pour nos proches, et la +douce chaleur de l'amitié peuvent +suffire à la tendresse du cœur le plus +aimant. Le Marquis prétend s'être +fait l'idée d'une femme digne d'être +aimée, telle qu'il est bien difficile +d'en rencontrer une semblable; mais +il est sensible et son cœur fera illusion +à son esprit, et appelera le secours +de l'imagination pour orner des plus +rares qualités, l'objet qui fera quelqu'impression +sur lui; que je le plaindrais +s'il avait aimé tendrement la +femme qu'il a perdue d'une manière +si tragique. Adieu, ma tendre amie, +renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je +vous confie.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p> + +<h3>HISTOIRE</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">du Marquis de St. Alban.</span></p> + +<p class="p2">Je suis d'une famille qui a eu depuis +long-temps d'assez grandes illustrations, +et qui jouissait avant la Révolution +d'une fortune considérable. +Mon père, marié de très-bonne heure, +entra au service par obéissance pour +le sien qui avait servi avec distinction, +et est mort au moment d'être élevé +au premier grade des honneurs militaires; +à sa mort mon père s'empressa +de donner sa démission de son régiment, +pour vivre indépendant; il +s'affranchit bientôt après de la gêne +des devoirs de la société, se livra à +<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> +un goût raisonné pour le plaisir, avec +un petit nombre d'amis ou de complaisans, +qui formaient une petite +secte de philosophes Epicuriens, dont +mon père était le chef. Le goût des +plaisirs, le mépris des hommes, et +l'amour de l'humanité et de tous les +êtres sensibles formaient la base de +leur système; mon père méprisait les +hommes en théorie par delà ce qu'on +peut imaginer, et cédait à chaque +instant à un sentiment de bienveillance +et d'indulgence, qui embrassait +les plus petits insectes. Il aima ma +mère quelques années avec une vive +tendresse, ensuite il eut constamment +pour elle les égards les plus flatteurs, +et les meilleurs procédés. Le caractère +trop indulgent de mon père le +rendoit incapable de diriger mon éducation, +il ne pouvait ni voir pleurer +un enfant ni le contrarier; une sévérité +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> +de quelques momens était au-dessus +de ses forces. Il prit le parti de confier +le soin de mon éducation au président +de <span class="smcap">Longueil,</span> son parent et son +ami depuis l'enfance. Le Président, +sans partager les opinions de mon +père le chérissoit à cause des agrémens +de son esprit, et par l'estime +qu'il avait pour son caractère et son +cœur. Mon père suivait des principes +de philosophie, qui l'écartaient de la +société et des affaires; le Président, +avec un grand fond de lumières et de +philosophie, suivait la carrière des affaires, +et avec d'autant plus de succès, +que la nature, en lui donnant un +esprit plein de sagacité joint à un +jugement sûr, semble l'avoir fait homme +d'état. Mon père après avoir réglé +ses affaires domestiques en remit +le soin à ma mère, se conserva une +pension considérable, et prit le parti +<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> +de voyager. Le Président, de ce moment +me tint lieu de père. Ce fut +lui qui fit choix de mon précepteur, +et qui traça le plan de conduite qu'il +devait suivre. Il lui indiqua le genre +et la marche de mes études, et fixa +le degré de sévérité ou d'indulgence +dont il devait user. C'est à lui que +je dois mon instruction et en quelque +sorte mes sentimens, puisque c'est lui +qui a eu l'art de les développer. Semblable +à un habile cultivateur, il a +donné de l'air aux bonnes plantes et +les a fait arroser, tandis qu'il a arraché +et étouffé une partie des mauvais +germes. A l'âge de quinze ans, j'entrai +dans un régiment de cavalerie; +mais je ne fus envoyé à la garnison +que dix-huit mois après; ce temps +fut employé à me perfectionner dans +les mathématiques, à étudier les fortifications +et l'artillerie. Le Président +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +disait que les sciences exactes ont un +charme infini pour les jeunes gens +capables d'application, que le penchant +que l'homme a pour la vérité, +se trouve satisfait par l'enchaînement +de vérités progressives qui mènent à +de grands et incontestables résultats; +c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que +l'esprit a toute l'appréhension nécessaire +pour saisir les choses abstraites, +et que leur connaissance se grave plus +profondément dans la mémoire. Il +savait que, pour la plupart des officiers +généraux en France, les fortifications +et l'artillerie étaient une science mystérieuse, +et qu'ils étaient obligés de +s'en rapporter aux gens de ce métier, +sans pouvoir apprécier leur mérite. +Le comte de <span class="smcap">Maillebois</span>, me disait-il, +est le seul qui ait approfondi de +bonne heure ces objets importans, +et c'est à cette étude qu'il a dû en +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> +partie la réputation dont il a joui. Il +me disait aussi: les hommes sont modifiés +par l'état qu'ils embrassent, au +point, en quelque sorte, d'être entre +eux comme des êtres distincts. Il faut +qu'un souverain, qu'un ministre connaissent +la moralité des hommes des +diverses classes de la société, et un +militaire appelé au commandement +doit connaître à fond l'homme soldat. +La science militaire est composée de +deux choses, de moralité et de géométrie; +par l'une on apprend l'art de +plier l'homme à une exacte discipline, +d'exalter son ame et de lui inspirer un +noble orgueil de son état; par l'autre +on combine les moyens les plus prompts +d'opérer avec précision différens mouvemens. +Il peut paraître surprenant +que de telles leçons m'ayent été données +par un magistrat; mais <span class="smcap">Machiavel</span>, +secrétaire de Florence, a bien +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span> +plus fait; il a le premier, dans les +temps modernes, développé les principes +de l'art de la guerre, et publié, +n'ayant jamais porté les armes, une +tactique qui fut adoptée par tous les +souverains de l'Europe. C'est ainsi que +l'homme d'un esprit supérieur, généralise +les idées et saisit les principes +premiers, applicables aux diverses +sciences. Je me souviens qu'un jour +étant avec lui et quelques personnes +dans une grande bibliothèque, on parla +de livres de politique; le Président +s'avança vers une armoire, y prit un +volume et nous dit: voici un excellent +ouvrage sur la politique, et en +même temps il nous en lut les premières +phrases qui contenaient ces +mots: <i>l'art est long, la vie courte, le +jugement difficile, l'expérience trompeuse, +l'occasion rapide.</i> Le livre était +écrit en Latin où les expressions ont +<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> +plus de force. Chacun admira ce début, +et l'on demanda si c'était <span class="smcap">Aristote</span>, +ou <span class="smcap">Tacite</span>; on parla des modernes +et l'on cita <span class="smcap">Bacon</span> et <span class="smcap">Grotius</span>; +ce n'est aucun de ces politiques +ou philosophes, dit le Président, c'est +un médecin, <span class="smcap">Hypocrate</span>, qui commence +ainsi ses aphorismes; cela vous +fait voir que toutes les sciences se touchent, +et que les principes généraux +sont les mêmes. Un ancien militaire +attaché à ma famille prit soin, au régiment, +de diriger ma conduite et de me faire +suivre mes premières études +lorsque les exercices m'en laissaient +le temps. Quoique jeune et sans expérience, +j'apperçus dès-lors que les +troupes étaient fatiguées des divers +changemens introduits chaque année +dans la discipline et la tenue. Les +officiers obligés sans cesse et d'apprendre +et d'oublier, se pliaient avec peine +<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> +sous le joug des nouvelles ordonnances, +qu'ils prévoyaient ne devoir pas +plus subsister que les autres. Chaque +garnison, chaque régiment offraient des +différences dans le régime suivant la sévérité, +la négligence, ou l'inquiète +ardeur des chefs. Je fus présenté à la +cour à dix-neuf ans, et quand je songe +à cette pompe qui environnait le +Roi, à cette foule empressée qui circulait +dans ses appartemens, à l'accent +de respect avec lequel se prononçait +le nom de Roi; à l'impression +qu'il faisait sur les esprits, et aux affreux +événemens des temps postérieurs; +je ne puis croire que ce soit +le même peuple; je ne puis concevoir +comment dans un si court espace, des +souvenirs gravés par la main des +temps, pendant douze siècles, ont +été effacés; mais peut-être trouvera-t-on +le principe d'un si étonnant +<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +changement dans le caractère ardent et +passionné de la nation; peut-être un philosophe +dira-t-il, qu'un peuple qui dans +son extrême enthousiasme adorait ses +rois, qui baisait le cheval écumant du +courrier qui apportait la nouvelle de la +convalescence de <span class="smcap">Louis</span> quinze; qui +n'avait rien fait pour lui; que ce peuple +précipité dans une voie contraire, +par l'emportement, devait être outré +dans sa fureur comme il l'avait été dans +son attachement passionné. La mode n'était +pas dans ce temps d'être fort assidu +à la cour, la magnificence en était en +quelque sorte bannie, et des jeunes gens +qui dépensaient des sommes immenses +à Paris pour leurs plaisirs, paraissaient +à Versailles en habit noir. Le Roi, avec +raison, en témoigna son mécontentement. +Ces petites circonstances servent +à faire voir le changement survenu dans +les opinions, et combien peu la cour en +<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +imposait aux esprits. Un homme éclairé +frappé du spectacle que lui présentait +la confusion des rangs, et la suppression +de la pompe extérieure attachée à +certains états, disait, quelques années +avant la Révolution: «je crois +voir la monarchie décroître à mesure +que les vestes raccourcissent et se +changent en gilets.» Je me souviens +d'un passage de <span class="smcap">Jean Jacques Rousseau</span>, +qui me vint plusieurs fois à +l'esprit dans ce temps, lorsque je me +trouvais à Versailles. «Des marques +de dignité, un trône, un sceptre, +une robe de pourpre, une couronne, +un bandeau, étaient pour les +hommes des choses sacrées, et rendaient +vénérable l'homme qu'ils en +voyaient orné. Sans soldats, sans +menaces, sitôt qu'il parlait il était +obéi; maintenant qu'on affecte d'abolir +ces signes, qu'arrive-t-il de +<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> +ce mépris? Que la majesté royale +s'efface de tous les cœurs, que les +rois ne sont plus obéis qu'à force de +troupes. Les rois n'ont plus la +peine de porter leur diadème, ni les +grands les marques de leurs dignités; +mais il faut avoir cent mille +bras pour faire exécuter leurs ordres. +Quoique cela leur semble plus +beau, peut-être, il est aisé de voir +qu'à la longue cet échange ne tournera +pas à leur profit.» Il y avait +à Paris cinq ou six maisons où circulait +tout ce qui composait la haute +société, et l'opinion publique n'était +que leur écho. Là, on voyait rassemblés +les ministres passés, présens, +et futurs; là, étaient distribuées les +places à l'Académie, et préparées les +intrigues qui devaient élever un homme +au ministère et en faire descendre +un autre. Là, le M. de **** qui +<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> +depuis le ministère de monsieur de +<span class="smcap">Choiseul</span>, ne pouvait renoncer à +la jouissance d'un grand crédit, était +une des personnes qui avait le plus +d'empire dans le monde. Sa maison +rassemblait tout ce qu'il y avait de +plus distingué dans les diverses classes +de la société. Monsieur <span class="smcap">Necker</span> +était l'objet du culte de la maîtresse +de la maison, qui chérissait en lui +les moyens de conserver un grand +ascendant dans le monde, et une influence +dans les affaires. C'est là que +toutes les trames ont été ourdies pour +le rappel et le soutien de monsieur <span class="smcap">Necker</span>, +et pour accréditer ses opinions; +c'est là que le résultat du conseil, +principe de la subversion totale de la +monarchie, a été conçu, communiqué, +applaudi; c'est là que l'absence de +<span class="smcap">Necker</span> de la séance du 23 Juin a +été proclamée comme un acte héroïque, +<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +qu'ont été forgés les instrumens qui +ont brisé le trône. Les jeunes gens +recevaient dans cette maison les principes +d'opposition à l'autorité, qu'ils +répandaient dans d'autres sociétés, et +qui devinrent la règle de leur conduite. +Ce qui paraîtra surprenant, +c'est que la Maréchale était la personne +la plus infatuée de l'avantage d'une +haute naissance, et des distinctions +attachées à son rang. Elle n'était +populaire que pour dominer, et croyait +qu'on serait toujours maître de <i>ce Tiers</i> +qu'elle caressait pour en faire le corps +d'armée de <span class="smcap">Necker</span>, par qui elle prétendait +régner. Je ne puis résister à +vous raconter un trait qui vous fera +connaître la vanité de la Maréchale, +et qui dans le moment me frappa de +la manière la plus comique. J'avais +dîné chez elle avec plusieurs personnes +dévouées au parti de <span class="smcap">Necker</span>, et +<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> +ardentes à soutenir le doublement <i>du +Tiers</i>, et l'opinion par tête; au moment +où cette question était agitée +avec le plus de chaleur, la Maréchale +ouvrit sa boîte pour prendre du tabac, +et le lourd avocat <span class="smcap">Target</span> s'avança et +prit familièrement une prise de tabac +dans la boîte ouverte de la Maréchale. +Je ne pourrais vous peindre l'étonnement +et l'indignation qu'une telle audace +excita chez elle. On vit qu'elle +était bien loin de penser que les <i>droits +de l'homme</i> pussent s'étendre jusqu'à +prendre du tabac dans la boîte d'une +grande dame, et quelqu'un lui dit +avec malice: <i>c'est un effet naturel de +l'égalité.</i> Je me suis laissé aller à ces +détails parce qu'ils servent à faire +voir que l'oppression du peuple n'a +point été le principe des attentats auxquels +il s'est livré; que le désir de +dominer et non le patriotisme a dirigé +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> +les premières entreprises contre l'autorité, +et que l'ascendant de quelques +sociétés a exalté les esprits. La femme +dont je vous parle a été fatale à +la France, et je ne pouvais en vous +rendant compte de ce que j'ai vu, la +passer sous silence. Répandu comme +je l'étais il me fut facile de voir les +ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel +de <span class="smcap">Necker</span>, et enflammer le +peuple en sa faveur. Une circonstance +légère en apparence, frappa le président +de <span class="smcap">Longueil</span>, au moment du +rappel de <span class="smcap">Necker</span> avant les Etats-généraux; +le hasard nous fit trouver +ensemble sur son passage, et nous +rendit témoin de la joie universelle +qu'inspirait ce charlatan politique; +quand il fut à la salle des Cent-suisses, +en se rendant chez le Roi, ces +colosses s'animèrent et se mirent à battre +des mains, le Président s'approcha +<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> +de moi avec un air pensif et consterné: +le royaume de France est perdu, me dit-il, +et le trône est à bas; je le regardai +avec surprise, cherchant ce qui pouvait +occasionner un si triste présage, et quand +nous fumes dans les cours du Château: +vous avez été étonné, me dit-il, du +propos que je vous ai tenu; mais vous +allez juger s'il est fondé, et mes motifs +doivent particulièrement frapper un +militaire. Les Suisses de la garde du +Roi ont applaudi avec transport monsieur +<span class="smcap">Necker</span> sur son passage, tandis +que des soldats sous les armes sont des +hommes qui doivent être impassibles +comme les armes qu'ils portent: appartient-il +à des gardes de participer à une +émotion populaire? Si les gardes du +monarque partagent les affections et +les mouvemens du peuple, qui le contiendra! +Ce ne sont plus dès-lors des +soldats, mais des hommes qui jugent, +<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +sentent et se conduisent d'après leur +opinion et leur sentiment, et non d'après +leur devoir. Serait-il facile de faire arrêter +monsieur <span class="smcap">Necker</span> par des gardes +enivrés de sa personne? La conduite +des Cent-suisses peut faire juger des dispositions +des autres troupes. A son arrivée +ce ministre s'empressa d'avancer le +moment de l'assemblée des Etats-généraux +dans l'espérance chimérique de +fortifier et de consolider sa puissance de +l'appui de la nation. Un esprit de vertige +s'empara alors des esprits; le rang +le plus éminent, les dignités, les emplois +les plus importans n'étaient rien +aux yeux des plus grands seigneurs, +comparés à la place de député aux Etats-généraux; +des jeunes gens qui n'avaient +aucun moyen de s'y distinguer +mettaient leur amour propre à être +élus, et tel qui avait fait une chanson se +croyait comptable à sa patrie de son +<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +génie pour la régénérer. Les femmes, +les mères, les maîtresses intriguaient +pour faire élire leur fils, leur mari, leur +amant; enfin l'enthousiasme d'un nouvel +ordre de choses régnait sur les esprits, +et les courtisans les plus corrompus +s'empressaient, par l'effet de la mode, +d'être représentans d'une nation +qu'ils avaient opprimée gaiement pour +servir leur intérêt ou leur vanité. <span class="smcap">Necker</span> +dans l'espoir de produire un plus +grand effet sur un vaste théâtre, et +dominé par la soif des applaudissemens, +insista auprès du Roi, malgré +tout le conseil, pour que les Etats fussent +assemblés à Paris ou à Versailles.</p> + +<p>Le Président de <span class="smcap">Longueil</span> en sentit +le danger et écrivit à la Reine pour +le lui faire connaître; je me souviens +encore des expressions de sa lettre. +«Si l'on assemble, lui disait-il, les +Etats à Paris ou à Versailles c'est +<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +porter des brandons de feu sur des +matières combustibles. Le peuple +Français est aimable, léger, facile; +mais emporté, mais barbare dans +ses emportements, témoin la guerre +des Armagnacs etc.» Le fatal génie +de <span class="smcap">Necker</span> l'emporta, et la Reine +dit depuis à un ministre: «le Président +de <span class="smcap">Longueil</span> m'a donné d'excellens +avis, mais je n'avais pas le crédit de +les faire suivre.» Le charme de la +nouveauté, le besoin d'intérêt, et de +mouvement déterminèrent la plus +grande partie; le désir de s'élever, en +manifestant ses talens sur un grand +théâtre animaient quelques personnes, +et plusieurs, parmi le Tiers, songeaient +à sortir de leur obscurité, à se procurer +des protecteurs et à obtenir +des grâces. Je ne rapporte que ce +que j'ai vu, et il me serait possible +d'en donner des preuves. Surpris de +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> +la vivacité des démarches de quelques +membres du Tiers pour se faire élire, +je leur représentai que leur âge et +leur santé leur rendraient pénibles les +fonctions et le travail de la députation. +Ils me répondirent que leurs intérêts +et celui de leur famille déterminaient +leur empressement; enfin quelques +uns me firent l'aveu qu'ils espéraient +obtenir des lettres de noblesse, et +d'autres, des bénéfices pour leurs enfans +ou des places lucratives. Dans +le temps où l'on s'occupait d'établir +des Assemblées provinciales, ou d'accorder +aux pays qui avaient eu des +Etats, le rétablissement de ces Assemblées; +j'ai vu un homme qui cherchait +à se faire valoir par son zèle +pour le peuple, intriguer sourdement +pour avoir la présidence permanente +de l'Assemblée de sa province. Tel +était le patriotisme qui régnait dans +<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> +les esprits avant l'assemblée des Etats; +et ensuite les zélés partisans du peuple +n'ont suivi que leur ressentiment +contre la cour. Un cordon bleu refusé, +la préférence accordée à un rival +pour un gouvernement, ou une +place à la cour ont été les principes +qui ont inspiré à des grands, et à des +nobles, des sentimens contraires à +la monarchie. Le duc <span class="smcap">d'Orléans</span>, +devenu justement l'horreur du genre +humain; cet homme sans principes +et sans résolution, qui n'a jamais eu +l'étoffe d'un ambitieux, et qui est +parvenu successivement au comble de +la scélératesse parce que le crime de +chaque jour ne surpassait que d'un +degré celui de la veille; le Duc disait +alors, et je crois qu'il le pensait, +«Les Etats feront tout ce qu'ils voudront, +peu m'importe, pourvu qu'il +me soit permis d'aller ou de venir en +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +Angleterre, ou ailleurs, et qu'on ne +puisse ni m'enfermer ni m'exiler.......» +Enfoncé dans la fange +de la débauche, il n'élevait pas +alors ses vues par delà une liberté +indéfinie; favorable à ses vicieuses +inclinations. Je me souviens que dans +le commencement de la Révolution, +frappé de l'inconséquence du Duc, le +Président me dit un mot d'un grand +sens. Il est commun, dit-il, de voir +des gens qui veulent la fin sans aimer +les moyens; mais le duc <span class="smcap">d'Orléans</span> +veut les moyens sans la fin. Il ne +tint en effet qu'à lui d'être au 14 +Juillet, lieutenant-général de l'Etat, +et il ne s'agissoit pour cela que de se +montrer aux yeux d'un peuple aveuglé +et corrompu par lui, dont il étoit +en ce moment l'idole. Je l'ai beaucoup +connu dans un temps où toute +la jeunesse de la Cour avait avec lui +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> +des liaisons plus ou moins étroites. +Il avait de l'esprit, mais par étincelles, +l'amour du plaisir éteignoit dans +lui toute affection morale, et un seul +sentiment, celui de la vengeance, +pouvoit donner quelqu'action à son +ame, et a été le principe de sa conduite. +Cette connoissance de son caractère +m'a fait apprendre depuis sans +surprise, que lorsqu'on vint l'avertir +que madame la princesse de <span class="smcap">Lamballe</span>, +entre les mains d'un peuple +factieux, était en grand danger, et +qu'il pouvait la sauver, «il faut la +laisser, dit-il, suivre sa destinée.» +Quelque temps après ses valets de +chambre vinrent lui dire tout effrayés +qu'on promenait la tête de cette Princesse, +«eh bien! dit-il, c'est une tête +comme une autre.» Ces détails +m'ont un peu écarté des objets qui +me concernent; mais mon histoire peu +<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> +fertile en événemens ne peut être intéressante +que par l'exposé sincère des +sentimens qui m'ont affecté, à l'aspect +des scènes tragiques et mémorables +dont j'ai été témoin; que par la peinture +de quelques détails qui servent à +donner une juste idée des temps, des +hommes et de leurs motifs. Je reviens +à ce qui me regarde. Les sages +conseils du Président me préservèrent +de la contagieuse épidémie qui +s'était répandue dans toutes les classes; +j'assistai aux assemblées d'élection +qui se firent à Paris; mais n'ayant +pas l'âge requis et n'ayant formé aucune +brigue, j'étais bien certain de n'être +point élu. Enfin arriva ce jour tant +désiré de l'ouverture des Etats. Jamais +la majesté royale ne parut dans un +plus grand éclat. Les divers ordres du +royaume revêtus des habits de leur +état, la pompe de la religion, la Reine +<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> +réunissant la dignité, la beauté dans +sa personne, et dans sa parure le goût +et la magnificence; le Roi revêtu des +ornemens de la royauté, tout concourait +à présenter le plus imposant des +spectacles. Je revins à Paris, et je +ne m'étendrai pas sur ce qui se passa +dans les premières assemblées des +Etats. Une sourde fermentation agitait +à Paris les esprits. Les capitalistes +occupés de faire assurer la dette par +la Nation, favorisaient toutes les entreprises +de l'Assemblée, et le peuple +s'habituait à la regarder comme la +protectrice de ses droits et des propriétés, +et les agens de l'autorité +royale comme ses ennemis. Je fus +témoin au Palais royal des premiers +symptômes de la cruauté atroce à laquelle +s'est livré ce peuple regardé +comme si léger, si aimable. Le peuple +dans tous les pays jouit avec avidité +<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> +de la vue des exécutions, et peut-être, +de l'empressement à être spectateur +des supplices, il y a peu de distance +pour en devenir l'instrument. Un +homme fut traité dans la rue, d'espion +de la police, à tort ou à raison, +par un autre qui avait à se plaindre +de lui, ou lui en voulait. Le peuple +s'attroupa et se mit à le poursuivre +de rue en rue, de place en place; la +plaisanterie se mêlait à la fureur, ce +qui est un caractère distinctif du peuple +Français, et le malheureux poursuivi +à coups de pierres vint se réfugier +au Palais royal. Il n'y fut pas en +sureté, et saisi par les plus acharnés, +il fut plongé à plusieurs reprises dans +le grand bassin. On délibéra ensuite +sur ce qu'il fallait lui faire, et il fut +proposé de lui couper les oreilles; +alors je vis une femme au-dessus du +peuple, et mise avec assez d'élégance +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +tirer froidement de sa poche une paire +de ciseaux et les offrir. Je m'éloignai +avec horreur de cette affreuse scène; +et j'appris que le malheureux si barbarement +poursuivi avait expiré dans +sa course, avant de pouvoir trouver +un asile. Voilà le premier acte de +cruauté, suivi peu de temps après des +meurtres de <span class="smcap">Foulon</span> et de <span class="smcap">Berthier</span>. +A la honte éternelle de ce peuple, la postérité +apprendra en frissonnant d'horreur +les barbaries exercées sur leurs +cadavres. Il se disputa long-temps +leurs membres déchirés et sanglans, +et le cœur du malheureux <span class="smcap">Berthier</span>, +étant devenu le partage d'une troupe +effrénée, elle s'assembla autour du +même bassin et se mit à danser en +chantant à la lueur des torches qu'elle +portait. Cette détestable troupe, ivre +d'une aveugle rage, et se passant de +main en main ce cœur, hurlait dans +<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:</p> + +<p class="font90 left35">Ah! il n'est point de Fêtes<br /> +Quand le cœur n'en est pas.</p> + +<p>Je restai à Paris, où le Roi se rendit +après l'affreuse nuit du cinq Octobre; +je fus témoin de son entrée dans +cette capitale, et pour vous donner +une idée du caractère d'une nation +que le luxe et les plaisirs rendaient +presque insensible à tout ce qui ne +frappait pas au moment sur ses jouissances, +je vais vous raconter l'effet +que produisit cette déplorable marche +d'un monarque outragé et captif, sur +ce qu'on appelait la bonne compagnie. +Son cortège étonnant par sa composition, +affreux par sa contenance féroce +et ses cris, mit trois heures à passer +dans la rue Royale où j'étais; des +troupes à pied ou à cheval, des canons +conduits par des femmes; des +<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> +charettes, où sur des sacs de farine +étaient couchées d'autres femmes ivres +de vin et de fureur, criant, chantant, +et agitant des branches de verdure, +ensuite le Roi et sa famille escortés +de la <span class="smcap">Fayette</span> et du comte <span class="smcap">Destaing</span> +l'épée à la main à la portière, +et environnés d'une foule d'hommes +à cheval, voilà ce qui se présenta +successivement à mes yeux pendant +l'espace de trois heures. Je me rendis +dans une maison voisine où se rassemblait +ordinairement l'élite de la société, +mon cœur était navré, mon esprit +obscurci des plus sombres nuages, +et je croyais trouver tout le monde +affecté des mêmes sentimens; +mais écoutez les dialogues interrompus +des personnes que j'y trouvai, +ou qui arrivèrent successivement. +«Avez-vous vu passer le Roi, disait +l'un?—Non j'ai été à la comédie.—<span class="smcap">Molé</span> +<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +a-t-il joué?—Pour moi +j'ai été obligé de rester aux Thuilleries, +il n'y a pas eu moyen d'en +sortir avant neuf heures.—Vous +avez donc vu passer le Roi.—Je +n'ai pas bien distingué, il faisait +nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait +mis plus de six heures pour venir +de Versailles.» D'autres racontaient +froidement quelques circonstances. +Ensuite.—«Jouez-vous au +<i>Wisch</i>?—Je jouerai après souper, on +va servir.» Quelques chuchotages, un +air de tristesse passager. On entendit du +canon. «Le Roi sort de l'hôtel de +ville; ils doivent être bien las.» +On soupe; propos interrompus. On +joue au Trente et Quarante, et tout +en se promenant, en attendant le +coup et surveillant sa carte on dit +quelques mots: «Comme c'est affreux!» +et quelques uns causent à voix basse +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +brièvement. Deux heures sonnent, +chacun défile et va se coucher. De tels +gens vous paroissent bien insensibles; +eh bien! il n'en est pas un qui ne +se fût fait tuer aux pieds du Roi.</p> + +<p>Le Président prévit alors l'entière et +inévitable subversion de la monarchie; +je me rappelle à ce sujet un passage +de <span class="smcap">Montaigne</span>, qu'il me cita à l'appui +de son opinion. <i>La majesté royale +s'avale plus difficilement du sommet +au milieu, qu'elle ne se précipite du +milieu à fonds.</i> Deux jours après l'arrivée +du Roi, je fus à portée de voir +avec quel succès on a travaillé à inspirer +au peuple une aveugle aversion +pour la Reine; chaque jour la curiosité +l'attirait en foule sur la terrasse +des Thuilleries qui est au-dessous des +appartemens occupés par la famille +Royale. Je passai au milieu d'un +nombre infini d'hommes et de femmes +<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> +qui étalent devant les fenêtres de ces +appartemens. Comme ils contemplaient +avec un curieux empressement +le Roi et la Reine qui se montraient +de temps en temps aux fenêtres, +j'entendis plusieurs femmes se dire: +«Voyons donc cette Reine avec toute +sa méchanceté.» J'allais quelquefois +aux Thuilleries faire ma cour; la +contenance de la Reine était digne +d'admiration. Captive réellement au +milieu des bourgeois préposés pour +garder son palais, elle paroissait supérieure +aux événemens, et profondément +affectée, elle montrait un visage +calme, et savait allier la dignité +souveraine, avec les ménagemens +dictés par la politique envers une +foule de bourgeois enorgueillis d'être +admis dans le palais des rois; la plupart +surveillant indécemment ses actions, +épiaient jusqu'à ses regards et +<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +à ses gestes, pour y lire sa pensée et +démêler le degré d'affection qu'elle +avait pour ceux qui l'approchaient. +Le trône avoit été à demi renversé, +la majesté royale avilie; la puissance +souveraine avait cédé à la violence +populaire, et, le croirait-on? rien +ne semblait avoir changé dans Paris, +où régnait le même luxe, le goût du +plaisir, celui du jeu et le même empressement +pour les spectacles. L'Assemblée +ne paroissait être qu'un sujet +de conversation plus varié et plus +animé. Les Aristocrates et les Démocrates +se trouvaient dans les mêmes +maisons. Les plaisanteries se +mêlaient au récit des plus importantes +discussions; on ne songeait plus le +lendemain à la scène souvent tragique +de la veille. Telle est la mobilité du +caractère d'une nation, qui oublie +promptement le mal passé, et toute +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> +entière au plaisir présent, détourne +ses yeux d'un avenir effrayant. Au +milieu de cette dissipation générale, il +y avait des clubs, des conciliabules +où l'on s'occupait sérieusement des +affaires, et dans lesquels l'ambition +et la cupidité, ardentes à profiter des +malheurs publics, combinaient en secret +leur marche et préparaient des +attaques fatales à l'autorité de jour en +jour affaiblie. Des femmes séduisantes +par leur beauté; deux ou trois qui +étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient +servir la politique à leurs plaisirs +et leurs plaisirs à la politique; +leurs faveurs étaient souvent l'amorce +plus ou moins attrayante qu'elles +offraient aux jeunes prosélytes de la +démocratie. La présomption que +l'homme est porté à avoir de ses talens +et de son esprit faisait croire à +plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> +un rôle éclatant; mais la Révolution, +en mettant en quelque sorte l'homme +à nud, faisait évanouir promptement +cette illusion, qu'il était aisé de se +faire à l'homme de cour, à celui du +grand monde qui se flattait d'obtenir +dans l'Assemblée les mêmes succès +que dans la société. Le ton, les manières, +une certaine élégance qui cache +le défaut de solidité, l'art des +à propos, tout cela se trouve sans +effet au milieu d'hommes étrangers +au grand monde et habitués à réfléchir. +Le Comte de *** est un exemple +frappant de médiocrité démasquée, +de présomption déjouée, d'infidélité +punie. Les succès qu'il avoit +eus dans la société avaient enflé son +ambition, il crut avoir dans la Révolution +une occasion de s'élever promptement, +et se flattant d'être l'oracle de +l'Assemblée, il quitta une cour où +<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> +quelques <i>agrémens</i> dans l'esprit et +des connoissances en littérature lui +avaient obtenu un accueil flatteur. +Il s'empressa de venir à Paris armé +de sa tragédie de <i>Coriolan</i>, d'une douzaine +de fables et de cinq à six chansons. +Madame de <span class="smcap">Stael</span> alla au devant +du futur premier ministre, <i>Jeanne +Gray</i> à la main, et tous deux s'électrisèrent +en faveur de la démocratie; +mais bientôt le mérite du Comte +fut apprécié à sa valeur, et il fut +trop heureux d'obtenir d'être ministre +à ****. Traité avec le plus grand +mépris dans cette cour; et privé de +l'espoir de jouer un rôle à Paris, +la mort lui parut être sa seule ressource; +mais il porta sur lui une +main mal assurée; le courage manqua +à ce nouveau Caton, pour achever.... +l'amour de la vie prévalut, +un chirurgien fut appelé, et le +<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> +Comte prouva qu'il ne savoit ni vivre +ni mourir.</p> + +<p>Le Roi dès les premiers temps de +son sejour à Paris, fut livré sans défense +à tous les artifices; <span class="smcap">Necker</span> +était le maître du conseil, et le comte +de <span class="smcap">Montmorin</span>, élevé avec le Roi, +comblé de ses bienfaits n'était que le +servile instrument du ministre des +finances; l'ambition et la cupidité +dominaient les habiles scélérats qui +influaient sur l'Assemblée, et la liste +civile objet de leur convoitise aiguisait +leur esprit; une foule d'intrigans attirés +par la même amorce, s'empressait +de multiplier de faux avis pour +se rendre nécessaires, d'autres faisoient +éclater un zèle fougueux pour +se faire craindre et se donner un crédit +sur la multitude qui forçât le Roi +à acheter leur silence. Un trait, que +je choisis entre cent, vous fera juger +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> +de la profonde scélératesse des moyens +inventés par la cupidité. Vous avez +entendu parler d'un marquis de <span class="smcap">Favras</span> +qui avait cherché à signaler son +zèle pour le service du Roi; ses démarches +indiscrettes et mal combinées +parurent fournir une occasion d'intimider +ceux qui étaient animés du +même esprit; on supposa une conjuration, +le malheureux <span class="smcap">Favras</span> fut condamné, +et jamais on n'oubliera qu'un +de ses juges osa lui dire en l'exhortant +à la résignation, <i>qu'il fallait une victime +au peuple</i>. Un Magistrat qui +n'était pas de ses juges, crut y voir +une occasion pour lui, de faire promptement +une grande fortune; plein de +son projet il se rend en robe à la prison +et demande à voir le marquis de +<span class="smcap">Favras</span>; le geolier habitué au respect +pour les magistrats ne fait point +de difficulté, il est introduit et reste +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +seul avec le prisonnier; <span class="smcap">Favras</span> +troublé et ignorant les formes de la +justice, croit voir en lui son juge, et +se dispose à lui répondre avec respect, +et à le persuader de son innocence. +Le magistrat prend la parole, entre +dans quelques détails sur son affaire, +lui en fait voir la gravité et frappe +son imagination du danger éminent +auquel il est exposé: «il vous reste cependant, +ajoute-t-il, un grand motif +d'espoir, le Roi et la Reine ont été +sans doute instruits de vos projets:» +et il lui fait à cet égard questions sur +questions, de la manière la plus insidieuse. +<span class="smcap">Favras</span> nie qu'il ait reçu +des ordres du Roi, le Magistrat lui +fait sentir que sa seule ressource est +en ce moment de dire la vérité, que +son affaire ne peut devenir graciable, +que dans le cas où il sera prouvé +qu'il n'a fait qu'agir conformément +<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +aux intentions du Roi et de la Reine; +que tous ceux qui leur sont attachés +prendront alors son parti, et agiront +efficacement pour le dérober au supplice. +<span class="smcap">Favras</span> troublé par l'aspect +de la mort, sans rien articuler de +précis, convient qu'il a parlé à des +gens qui approchent le Roi, et qu'il +lui a fait offrir ses services; il se rappelle +des circonstances vagues, qui +peuvent donner lieu à croire que le +Roi était instruit de ses desseins, enfin +il en dit assez pour faire entrevoir +au Magistrat une heureuse issue +à son projet; celui-ci, tire aussitôt +une feuille de papier timbré, en lui disant: +«votre grâce n'est plus douteuse, +il ne s'agit que de mettre par écrit +ce que vous venez de me dire, d'implorer +la bonté du Roi, et de lui rappeler +que vous n'avez rien tenté que +pour le servir et d'après les conseils +<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> +de gens qui l'approchent.» Il dicte +à <span class="smcap">Favras</span> une déclaration telle qu'il +la désire, et le malheureux prisonnier, +qui se voit entre la vie et la mort, +ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat +le quitte en l'exhortant à la +sécurité, et ne perd pas un instant à +mettre à profit sa déclaration; il fait +savoir au Roi par une personne affidée +qu'il a entre les mains une pièce +juridique, qui le compromet, et encore +plus la Reine; il insiste particulièrement +sur l'observation que le Roi +seul est <i>inviolable</i>, et ne met pas en +doute que la Reine sera mise en jugement; +le Roi ne voit que le danger apparent +et ne réfléchit pas plus que son +ministre sur l'illégalité de la déclaration; +une somme immense est comptée +au Magistrat, et il remet au Ministre +cette pièce qui prouve l'abus qu'il a +fait de son ministère, et dont il ne +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> +pouvait faire usage sans risquer lui-même +de périr sur un échafaud. <span class="smcap">Favras</span> +attend toujours l'effet de sa +déclaration, et n'est point effrayé de sa +condamnation; soutenu par l'espoir +de sa grâce il retarde l'heure de son +supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé +que pressé par le fatal cordon.</p> + +<p>Je ne vous parlerai pas en détail +des divers systèmes qui régnoient, +l'intérêt personnel en était le principe +essentiel; l'établissement de deux +chambres était de ceux qui avait +le plus de partisans, et il était simple +que la perspective de la place de sénateur +de la nation Française excita +vivement l'ambition de plusieurs. +Quel beau rêve n'était-ce pas pour +un juge de village de se voir élever +en France à une dignité pareille à celle +des Pairs d'Angleterre? Chacun +des principaux acteurs étendoit, ou +<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> +limitait ses projets, et formait à son +gré une constitution; mais tous ébranloient +à l'envi les fondemens de la +Monarchie. C'est d'après cette diversité +de systèmes que depuis l'entière +subversion du gouvernement, et +la sanglante anarchie qui l'a remplacé, +les premiers auteurs des troubles +prétendent devoir être considérés +comme des hommes distingués par +la modération de leurs idées et la +pureté de leurs principes. Il leur +suffit en ce moment, pour avoir cette +prétention, que leurs systèmes, que +leurs actions, leurs discours ayent été +surpassés par d'autres en violence: +ainsi N. N. se regardent comme des +hommes modérés, parce qu'ils n'ont +pas participé au cinq Octobre; mais +l'un oublie qu'il a un des premiers +prêché une doctrine incendiaire dans +une grande province, un autre qu'il a le +<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> +premier tenté de dégrader le Monarque +en proposant qu'il ne fût pas participant +à la formation de la constitution. Les +L**** et leur parti se vantent d'avoir +soutenu le Roi constitutionel, et +d'avoir empêché qu'à son retour de +Varennes, il ne fût mis en jugement.</p> + +<p><span class="smcap">Dumourier</span> se vante de n'avoir pas +voulu servir sous <span class="smcap">Robespierre</span>. Ainsi +cherchant à faire oublier leurs attentats +contre le gouvernement, et le Monarque, +chacun des différens partis +s'attache à une époque à laquelle il a +été primé par un autre parti, dont il +n'a pas adopté les maximes, et se range +ainsi dans la classe des opprimés. +Il s'ensuivrait qu'en dernière analyse +il n'y aurait de coupables que +ceux qui ont voté précisément la mort +du Monarque.</p> + +<p>Je viens de vous rendre un +compte fidelle de mes premières +<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> +années, et de vous faire part de l'impression +que m'ont fait éprouver les +commencemens de la Révolution. Je +vais en continuant un récit auquel +l'amitié seule peut trouver quelque +intérêt, vous parler d'un événement +qui affecte mon cœur d'un douloureux +souvenir, et qui vous fera connaître +à quelles barbaries se porta en peu +de temps un peuple, dont on vantait +la douceur et l'humanité.</p> + +<p>Une jeune veuve, après la mort +de son mari, s'était retirée quelque +temps dans un couvent; elle vint habiter +une terre voisine de la mienne. +Je fis connoissance avec elle. Madame +de <span class="smcap">Granville</span>, c'était son nom, +n'était point une de ces personnes célèbres +par la beauté, ou des prétentions +à l'esprit, elle avait vécu loin +du monde, avec un vieux mari, et +avait exercé son esprit pour s'occuper, +<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +sans avoir ni l'occasion ni le désir +d'en faire parade. Peu connue dans +la société, elle n'y paroissait que depuis +la fin de son deuil. On en parlait +comme d'une femme qui n'était +ni sans agrémens ni sans esprit, +mais la mode, cet arbitre suprême +des Français, n'avait point consacré +son mérite, et il y avait peu de presse +pour aller chez elle. Mes parens, qui +désiraient vivement de me voir marié, +crurent que je ne pouvais trouver un +parti plus avantageux et m'engagèrent +à lui rendre des soins. Ses bonnes +qualités, sa franchise, sa simplicité +jointes à une figure agréable m'inspiraient +de l'intérêt et l'envie de lui +plaire; je pris ces dispositions pour +de l'amour, et je lui en parlai le langage; +mais j'ai senti depuis, en y +réfléchissant, combien ce léger sentiment +était différent de l'amour, de +<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> +cette impression qui saisit le cœur, +l'esprit, les sens comme une soudaine +ivresse, et ne laisse, dès les premiers +momens, rien à faire à la raison. +Telle est l'idée que je me fais de l'amour, +et la vie aurait peu de charmes +pour moi sans l'espoir de la réaliser. +Je me faisais illusion auprès de +madame de <span class="smcap">Granville</span>, et le président +de <span class="smcap">Longueil</span> ne s'y trompait pas. +Vous prenez, me disait-il, l'exaltation +de votre tête pour la chaleur de +votre cœur. Madame de <span class="smcap">Granville</span> +était sans art comme sans prétention, +elle parut sensible à mes empressemens, +et me l'avoua avec ingénuité. +Riche et maîtresse d'elle-même, il +lui paraissait simple de recevoir mes +hommages; le besoin d'aimer me faisait +saisir l'image de l'amour. J'étais +dans cette situation lorsque la Révolution +commença. Madame de +<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +<span class="smcap">Granville</span> qui avait embrassé avec +vivacité le parti Aristocratique, avait +été passer quelque temps pour affaires +dans sa terre, elle y était tombé malade, +et comme je me trouvai dans +son voisinage, j'allai la voir; je la +trouvai remplie d'effroi, d'après les +récits qu'elle entendait faire chaque +jour des excès auxquels le peuple +se livrait contre les nobles. On en +avait massacré plusieurs et on avait +brûlé un grand nombre de châteaux. +Madame de <span class="smcap">Granville</span>, sensible et +généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir +de ses vassaux, et je ne pouvais +croire qu'on cessât de respecter une +femme qu'on avait vue tant de fois +avec attendrissement, se rendre à pied +dans les plus misérables chaumières, +y porter des secours, et ce qui est encore +plus touchant, des soins et des +consolations. Les bienfaits marquent +<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> +la supériorité et la compassion; mais +les soins ont quelque chose d'amical +et qui tient en quelque sorte de l'égalité. +Je n'ai pas une grande expérience, +mais il me semble que la reconnaissance +n'existe véritablement +que lorsque l'amour propre fait cause +commune avec elle.</p> + +<p>Les espérances que j'avais conçues +étaient bien peu fondées; il n'est pas +de vertu que respecte le fanatisme et +sur-tout quand sa fureur est attisée +par des mains habiles et scélérates. +Enfin, l'intérêt ne connaît aucun ménagement, +et l'espoir du pillage était +le patriotisme de la multitude. Les +terreurs de madame de <span class="smcap">Granville</span> +n'étaient que trop justes, elle savait +que les gens étaient pour la plupart +partisans de la démocratie, et il lui +était évident qu'elle serait trahie par +eux, au moment où ils pourraient le +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> +faire impunément. Je restai auprès +d'elle pour la rassurer et la secourir, +s'il en était besoin; mais hélas! quoique +déterminé à la défendre au péril +de ma vie, je fus réduit à n'être +que le spectateur désespéré de son +malheur. J'abrège un récit affreux, +qui ne pourrait exciter que l'horreur; +je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement +traînée dans un cachot, +après avoir vu brûler son château; +qu'elle y expira dans des convulsions +affreuses excitées par la terreur. Je +fus arrêté, conduit par un peuple +furieux à ma terre où la même scène +se renouvela; mon château fut pillé +ensuite brûlé, mais le courage et +l'intelligence d'un de mes gens me +procurèrent la liberté et j'en profitai +pour aller rejoindre mon régiment. +L'image de madame de <span class="smcap">Granville</span> +expirante au milieu d'une multitude +<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +furieuse était sans cesse présente à +mon esprit; ses cris douloureux +retentissaient dans mes oreilles, et ce +terrible souvenir pénètre encore en +ce moment mon ame, d'un sentiment +qui la déchire. Mon séjour à mon +régiment ne fut pas long, on avait +exigé des troupes un serment qui +me répugnait et qui dénaturait entièrement +le genre des engagemens consacrés +par dix siècles. Plusieurs officiers +étaient favorables à la Révolution, +et une grande partie des soldats +de l'infanterie était disposée à abandonner +le parti du Roi. Il n'en était +pas de même de la cavalerie, dont la +composition est différente. Les cavaliers +moins vagabonds, plus occupés +et la plupart fils de fermiers, laboureurs, +plus connus de leurs officiers, +plus éprouvés, étaient restés +attachés à leur ancien serment. Je +<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> +revins à Paris consterné des dispositions +où j'avais vu une partie des +troupes, et l'ame flétrie de la cruelle +fin de madame de <span class="smcap">Granville</span>. Mon +père après avoir parcouru l'Europe +venait d'y arriver, et il fut témoin +de la mort de ma mère, auprès de +laquelle il s'était rendu pour lui donner +ses soins; le hasard avait fait rencontrer +à ma mère la troupe de cannibales +qui promenait les têtes sanglantes +de <span class="smcap">Berthier</span> et <span class="smcap">Foulon</span>, +avec lesquels elle avait eu quelques +liaisons; à cet effroyable aspect elle +tomba évanouie dans sa voiture, on +la ramena chez elle, et sa santé déjà +languissante ne résista pas à l'atteinte +que lui porta ce hideux spectacle; +elle se réveillait en sursaut, poursuivie +en rêve par l'aspect des visages affreux +et déformés de ces malheureuses +victimes des fureurs populaires. +<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> +Mon destin était d'être ainsi frappé +par la Révolution dans les endroits +les plus sensibles. La mort de ma +mère, des affaires, et un intérêt +de curiosité à l'aspect des grands +mouvemens qui agitaient la capitale +retinrent quelque temps mon père à +Paris; mais les troubles croissant sans +cesse, et le séjour en devenant dangereux, +il prit le parti de se retirer +dans une terre éloignée où il comptait +vivre en sureté, en attendant le rétablissement +de l'ordre; il me recommanda +de suivre les conseils du Président +et partit. Le Président de +<span class="smcap">Longueil</span>, après m'avoir prodigué +tous les soins de l'amitié, m'aida de +ses conseils pour me guider dans la +situation embarrassante où se trouvaient +tous ceux qui comme moi étaient demeurés +invariablement attachés à la +Monarchie. Le militaire, me dit-il, +<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +est désorganisé, et son état ne vous +permet pas d'être utile au Roi. Chaque +personne que vous voyez excite en +vous un douloureux souvenir, et rouvre +la plaie de votre cœur, si vous +portez les yeux sur les intérêts publics, +la nécessité de vous éloigner +n'est pas moins pressante. Offrez à +la Reine vos services pour n'avoir +rien à vous reprocher. Tentez, comme +vous en avez l'idée, d'assurer au +Roi la province de ****, où vous +avez de grands biens, dans laquelle +votre nom est respecté, et si vos efforts +sont inutiles, partez et attendez +en terre étrangère des temps plus favorables. +Les Puissances, sans doute, +finiront par connaître leurs véritables +intérêts; elles ont joui avec satisfaction, +et cela était dans l'ordre, du +spectacle de nos troubles; qui devaient +affaiblir nos forces; mais elles +<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +commencent à sentir que le mal dont +nous sommes travaillés est épidémique, +et qu'il est de leur intérêt +d'en empêcher les progrès pour n'en +pas éprouver elles-mêmes les atteintes. +La Reine reçut avec bonté +mes offres de services, et me fit dire +que dans l'occasion elle profiterait de +mon zèle. Je me rendis dans la province +de ***, et bientôt je m'apperçus +que la démocratie avait gangrené +tous les esprits. Mes tentatives furent +infructueuses, et ce fut un grand +bonheur pour moi d'avoir été averti +à temps, des ordres donnés par le +commandant de la milice nationale, +pour m'arrêter. Echappé à ce danger, +je voyageai en Angleterre et en +Italie. Si je faisais un roman, je ne +manquerais pas d'être amoureux d'une +belle princesse en Italie; je lui prêterais +tout l'emportement de la plus +<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> +ardente passion, et à son mari celui de la +plus violente jalousie. Il me ferait assassiner +un soir en sortant de l'appartement +de sa femme, et je n'échapperais +que par le plus grand hasard, à cet attentat. +Je pourrais, si je voulais montrer +de l'esprit à peu de frais, peindre le +contraste que présentent des capucins +qui occupent la demeure des Caton, des +Brutus; enfin me passionner froidement +sur la peinture et la musique, parler +d'un <i>faire large au mesquin etc. etc.</i> La +vérité est que la facilité de satisfaire ses +goûts s'oppose en Italie aux grandes +passions, et qu'un observateur attentif +trouve dans les habitans de Rome des +traits frappans du caractère des Romains. +Ils étaient superstitieux, les +modernes n'ont pas dégénéré à cet +égard; ils aimaient les cérémonies religieuses; +les spectacles de tout genre, +les cérémonies sont fréquentes et +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> +pompeuses à Rome, le peuple y court +avec empressement, et le prix du pain +et l'abondance du bled concentre son +attention. Les Romains étaient éloquens +et les habitans de Rome s'expriment +avec chaleur et énergie, leurs +discours abondent en images; leur +accent, leurs gestes sont expressifs, +variés et ajoutent à la véhémence et +à la grâce de leurs expressions. Les +Romains étaient braves, et familiarisés +avec l'effusion du sang, le peuple +à Rome est toujours armé d'un couteau, +et venge ses querelles par des +combats où il montre un grand courage. +Ces combats, et les assassinats +qui ne sont pas aussi nobles, sont à +tel point fréquents, que le nombre des +hommes tués ou blessés s'élève à Rome, +année commune, <i>à douze ou treize cents</i>, +enfin les <i>transtévèrins</i> offrent dans les +traits de leur visage la plus frappante +<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> +ressemblance avec ceux des anciens +Romains, et se rappelant avec orgueil +leurs ancêtres, ils se plaisent à se +nommer entre eux <span class="smcap">Brutus</span>, <span class="smcap">Ciceron</span> +etc. Je pourrais aussi, en parlant +de l'Angleterre, rapporter la description +des jardins célébres, m'extasier +sur la verdure Britannique et +copier, en parlant du Gouvernement, +<span class="smcap">Lolme</span> qui a copié <span class="smcap">Blacksthone</span>. +Je bornerai le récit de mes voyages à +un court résultat, que je me rappellerai +toute ma vie avec un regret amer. +Le goût des arts appelle en Italie; +l'admiration pour <span class="smcap">Frederic</span> et <span class="smcap">Catherine</span> +attirait dans le Nord, et l'on +accourait avec empressement en France +pour les habitans du pays. On y venait +pour vivre avec des Français; +parmi eux seulement s'était perfectionné +l'art de la société et celui de converser. +Parmi les Français seuls on +<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> +voyait régner généralement le savoir +sans pédanterie, la noblesse des manières +sans morgue, la gaieté sans +bruyans éclats. Les Allemands tiennent +table pour faire bonne chère, et +les Français pour réunir des personnes +qui se conviennent; chez les Français +seuls on voyait l'orgueil du rang +faire place au goût de la société, et +les plaisirs de l'esprit rapprocher tous +les états, sans les confondre. Il est +des hommes aimables dans tous les +pays; en France, c'était la nation qui +était aimable, pleine de goût, et d'élégance +dans ses manières, comme +autrefois les Athéniens. La génération +actuelle doit renoncer et peut-être +ceux qui lui succéderont à une +aussi agréable manière de vivre. Le +caractère Français est dénaturé et +l'esprit de faction, dont la jeunesse +est imbue, prépare une génération +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> +entière aux troubles, aux plus sanglantes +scènes. Et qui peut conjecturer +le genre de mœurs qui peut +naître d'un tel ordre de choses, qui ne se +trouve pas dans les annales du monde. +L'imprimerie n'a existé dans aucun +des pays célébres dans l'histoire +ancienne, et ce puissant et prompt +moyen d'enflammer les esprits doit +produire de nouvelles combinaisons +de gouvernemens. Les journalistes +exercent dans ce siècle une autorité +qui s'étend sur les quatre parties du +monde; mais j'abandonne ces réflexions +qui présentent un trop vaste horizon, +pour finir le récit qu'on a désiré. Au +retour de mon voyage je joignis +l'armée des <span class="smcap">Princes</span>, et j'appris pendant +la campagne qu'un oncle et un +de mes cousins, que j'aimais tendrement, +avaient été massacrés à l'affreuse +époque de ce mois de septembre, dont +<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> +il serait à désirer, pour l'honneur de +l'humanité, qu'on pût perdre à jamais +la mémoire. Peut-être que mon +émigration à été la cause de la mort +de mes parens, cette idée me poursuit +souvent et aggrave les chagrins +qui m'accablent. Quand l'armée des +Princes aura été dispersée, j'ai songé +aux moyens d'employer utilement +mon faible courage, et je me suis +adressé à un de mes parens, qui est +lieutenant-général au service de Prusse; +il a bien voulu me prendre pour +son aide-de-camp; en attendant que +je puisse servir dans une armée Française. +Mon père a trouvé le moyen +de me faire passer des fonds qui m'ont +suffi jusqu'à ce moment, et peuvent +m'aider à gagner des temps plus heureux. +Voilà mes aventures jusqu'à +ce jour, jusqu'au moment où j'ai été +accueilli avec tant de générosité, +<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> +soigné avec tant d'intérêt, où j'ai +éprouvé enfin des bontés dont le souvenir +vivra éternellement dans mon +cœur.</p> + +<h3 class="p4">LETTRE XI.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">Le Président de Longueil</span><br /> +<span class="smcap">au</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>is</sup> de S<sup>t</sup>. Alban.</span></p> + +<p class="p2">C'est avec un extrême plaisir, mon +cher et jeune ami, que j'apprends que +vous êtes, pour le moment, dans une +situation moins malheureuse que celle +de la plus grande partie des Emigrés. +Vous avez raison de dire que +chacun dans ces temps affreux a son +<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> +roman à raconter; j'ai eu aussi +ma part de leurs diverses fortunes, +mais je ne puis pour le moment +vous en faire le récit, étant +pressé par le temps, je me bornerai +donc à vous parler de ma position +actuelle. Je mène ici une vie tranquille +que je partage entre la lecture +et la promenade; mais je n'habite pas +comme vous dans un château et près +d'une femme charmante, je suis logé +chez une Juive à qui une banqueroute +qu'on lui a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. +On a découvert que +la choroïde des animaux qui paissent +est verte, et l'on est indécis de savoir +si cette couleur vient de l'habitude +de voir du verd, ou de leur nourriture, +ou si la nature les a ainsi conformés. +Mon Israélite ne voit plus les choses +que sous la couleur des ducats, et elle-même +en a le coloris. Au reste c'est +<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> +au premier aspect une personne douce +et honnête, et en qui rien ne décèle +la bassesse et l'âpre avidité de sa +nation. Ses manières sont polies, +son extérieur décent, mais dès qu'il +s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, +ses mains s'ouvrent pour recevoir, ou +deviennent crochues pour retenir; il +n'y a pas un muscle de son visage qui +ne soit en action. Vous vous rappelez +<span class="smcap">Ulisse</span>, qui, voulant s'assurer si +<span class="smcap">Achille</span> n'était point caché sous le +déguisement d'une fille, fit étaler devant +lui des parures de femmes et +des armes. <span class="smcap">Achille</span> se trahit, laissa +les parures et sauta sur les armes. +Ma Juive est de même pour les ducats. +Sa voix devient douce et tendre +en prononçant le mot <i>ducat</i>, si +elle en parle sans qu'il soit question +d'un intérêt pressant, et elle a l'accent +de la passion, si on lui en conteste +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> +un seul. On croit entendre alors +femme qui réclamait devant <span class="smcap">Salomon</span> +son fils qu'on lui disputait. L'or est +le dieu de l'univers, il donne l'intelligence +aux plus bornés. Le <i>Jokai</i> +de douze ans, transporté à mille lieues +de son pays connaît la monnoie avant +de savoir un mot de la langue, il possède +en huit jours le nom des plus +petites pièces et est familiarisé avec +toutes les fractions. Pour n'être pas +en reste avec vous, j'ai cru devoir à +votre exemple vous faire la peinture +de mon hôtesse; votre tableau est du +<span class="smcap">Correge</span> et le mien est d'un peintre +Flamand; mais je crois qu'il n'est pas +celui qui a le moins de vérité. Je +vous adresserai incessament le récit +de mon émigration et de mes aventures, +qui je crois seront les dernières; +il n'en est pas de même de vous, +votre valeur, votre état, votre zèle, +<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> +votre jeunesse vous conduiront encore +à de nouveaux hasards. La vie offre +à votre âge un immense horison à parcourir, +de la gloire à acquérir, des +passions à éprouver et à vaincre, des +injustices à souffrir et une foule de +sentimens doux ou déchirans: C'est +à ce qui s'appelle vivre, c'est-à-dire +exister vivement. Pour moi, il me +reste encore à durer, mais j'ai cessé +de vivre. Je vous embrasse mon cher +et jeune ami de tout mon cœur.</p> + +<p>J'ai encore écrit comme vous le désirez +au vicomte de ***. Il m'a répondu +qu'il saisirait la première occasion +de vous faire employer à l'armée +de <span class="smcap">Condé</span>. C'est mon ami depuis +long-temps et il s'empressera +de faire faire au Prince une si bonne +acquisition.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span></p> + +<h3>LETTRE XII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p> + +<p class="p2">Dites je vous prie au Marquis, ma +chère Victorine, que je suis très-sensible +à l'attention qu'il a eue de me +faire partager le plaisir que vous a +fait le récit de ses aventures. Que +de malheurs il a éprouvés! de combien +de scènes d'horreur il a été spectateur! +On dit que cette terrible +Révolution doit parcourir l'Europe. +Puissai-je mourir avant de voir dans +mon pays exercer autant de barbaries! +<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> +J'ai été frappée du ton de vérité qui +règne dans le récit qu'il fait des événemens, +et la peinture de quelques +personnages. J'ai admiré la bonne +foi avec laquelle il parle de son attachement +à une dame qui a péri si tragiquement. +Il est bien clair, comme il +en convient, qu'il n'était point amoureux, +mais il tâchoit de le persuader +à la femme qu'il avait l'air d'aimer. +Je suis toujours prête à me mettre +en colère contre les hommes, contre +les Français sur-tout, lorsqu'il est +question d'amour, ou de ce qui en a +l'apparence. Il semble qu'ils regardent +les femmes comme des hochets +dont ils s'amusent. Un jeune +homme devait-il donc en France, +sous peine d'être ridicule, feindre d'aimer, +employer la séduction pour +triompher d'une femme, qui souvent +aurait sans lui vécu paisiblement +<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> +dans sa famille. Le Marquis paraît +honnête, sensible, vrai, et vous voyez +cependant que sans éprouver le sentiment +de l'amour, il s'est efforcé de +parler son langage, et il a sans doute +fait des sermens qu'il était bien résolu +de ne pas tenir. Si cette femme +là, comme je le crois, a aimé de bonne +foi, quelle amertume aurait empoisonné +sa vie lorsqu'elle aurait vu +qu'elle avait été trompée! Je souhaite +pour le punir qu'il soit quelque +jour bien véritablement amoureux; +qu'il le soit d'une femme honnête et +vertueuse, afin qu'il éprouve tous les +tourmens d'un amour sans espoir. +Mais ne serais-je pas comme <span class="smcap">Idomenée</span> +qui jure aux dieux d'immoler +le premier étranger qui s'offrira à sa +vue, et c'est son fils qu'il sacrifie +sans le savoir. Mes souhaits pourraient +troubler le repos de la personne +<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> +qui m'est la plus chère, vous m'entendez +ma chère Comtesse.... Je +serai toute ma vie bien plus occupée +de vous que de moi. Adieu, je vous +renvoie votre écrit.</p> + +<h3 class="p4">LETTRE XIII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">J'ai remis au Marquis son manuscrit, +et comme il m'a pressée de lui dire +l'effet qu'il avait produit sur vous, je +lui ai répondu qu'il vous avait fort +intéressée, ensuite, par l'habitude de +la franchise, j'ai ajouté; mais..... +<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> +et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité +a été extrême sur ce <i>mais</i>, et +il m'a fait les plus vives instances d'achever; +je lui ai dit que j'étais une +étourdie, et que cela n'avait aucune +importance, il a insisté et m'a paru si +inquiet que dans la crainte qu'il ne +soupçonnât quelque chose de trop désavantageux, +je lui ai répondu qu'il +ne m'en coûterait rien de lui dire la +vérité, si je ne craignais de rappeler +à son esprit de tristes souvenirs. Je +ne conçois pas d'où lui est venue une +telle obstination et il faut qu'il mette +bien du prix à votre suffrage, autant +que s'il vous connoissait. Enfin +vous me gronderez peut-être, mais +je lui ai avoué que vous lui reprochiez +d'avoir induit en erreur cette +malheureuse femme, en lui parlant +le langage de la passion, et j'ai ajouté: +elle vous aurait épousé comptant +<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +s'unir à un homme qui l'aimait et +qui le lui avait assuré; désabusée +dans peu, quel eût été son malheur! +il eût égalé peut-être la durée de sa +vie. Il s'est défendu en disant, que +nous lui faisions un crime de sa franchise, +qu'il aurait pu nous dissimuler +ses véritables sentimens; qu'au reste +il ne les a bien connus qu'après sa +mort, et en sondant avec attention +son cœur; enfin il a mis une chaleur +extrême à se justifier. Mon oncle est +arrivé à la fin de la conversation et +vous jugez bien que les pauvres femmes +ont été traitées légérement; car +mon oncle, qui se pique d'un grand +dévouement pour elles, ne manque +jamais de s'égayer sur leur compte; +il croit que cela est du bon air. Les +propos qu'il a tenus ont été débités +très-gaiement, et la plupart des +phrases accompagnées de certains +<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> +mots que vous lui connoissez, et qui +font faire le signe de la croix à votre +maman. Ma nièce, m'a-t-il dit, +croyez, ou bien avouez-moi, car +vous savez toutes ce qui en est, +avouez que les femmes ne sont dupes +qu'autant qu'elles veulent bien l'être. +Il y a une cinquantaine de phrases, +qui ne signifient rien, et qu'on est +convenu de se dire mutuellement +pour que la femme cède avec honneur; +ce sont comme les trois assauts +que les gouverneurs d'une place sont +obligés d'essuyer avant de se rendre, +tout cela doit être rangé dans le rang +des complimens; est ce que je suis le +très-humble, très-obéissant serviteur +de ceux à qui j'écris ainsi? Et +parce que l'on porte le deuil d'un +parent, que souvent l'on déteste, est-on +un homme faux si le cœur n'est +pas en deuil? J'avais autrefois un +<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> +petit secrétaire Français qui faisait +mes lettres d'amour, et qui me disait +toujours qu'il en savait écrire de brûlantes; +tous mes amis me l'empruntaient, +et cependant le papier d'aucun +n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui +ai-je dit, vous donnerez à monsieur +le Marquis mauvaise idée des bons +Germains, car vous parlez comme un +<i>Lovelace</i>.—Je n'ai jamais lû votre +<i>Lovelace</i> mais qu'entendez-vous par +bons; je veux que monsieur le Marquis +sache que nous n'en sommes +pas plus bêtes, et j'ai connu un vieux +comte <span class="smcap">Frizzamberg</span> qui avait été +l'intime du duc de <span class="smcap">Richelieu</span> à +Vienne, et qui ne lui cédait en rien +pour ce qui est de la galanterie. Laissez +dire mademoiselle Emilie, monsieur +le Marquis; à l'entendre il faudrait +que tous les maris fussent des +Céladons: qu'ils soient braves à la +<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> +guerre, sablent bien du champagne +et ayent de bons procédés pour leurs +femmes, voilà ce qu'il faut.</p> + +<p>Après vous avoir rapporté son sentiment +tout au long, je vous dirai +que ma mère vous trouve ainsi que +moi trop sévère; Le Marquis se justifie +très bien en disant, qu'il a été +lui-même dupe de ses sentimens, +qu'il n'a bien connus qu'après la perte +de cette infortunée victime. Il +souffre moins depuis deux jours, et +sa conversation nous intéresse beaucoup. +Mon oncle est enthousiasmé de +lui et ma mère l'écoute avec +plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse +mon Emilie que j'embrasse +bien tendrement. Vous êtes folle je +crois avec votre <i>Idomenée</i>, qui a +pu vous donner cette idée?</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIV.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p> + +<p class="p2">Remerciez le ciel, ma chère Victorine, +de ce qu'il y a un cheval bai à vendre +chez un fermier, à une lieue de <span class="smcap">Loewenstein</span>; +grâce à ce cheval bai, +vous verrez votre amie. Voici le +fait: mon oncle, le Doyen du chapitre +a besoin d'un cheval de cette couleur; +c'est un grand connaisseur, il va le +voir demain et ira vous demander à +dîner. Sa nièce l'accompagne et sa +joie d'embrasser sa chère Victorine la +transporte. Je verrai donc enfin la +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> +fleur de la chevalerie Française, et je +vous en dirai bien franchement mon +avis. Adieu, ma chère amie, à demain; +mon cœur bat déjà de plaisir; +que sera-ce quand je vous serrerai +dans mes bras?</p> + +<h3 class="p4">LETTRE XV.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Convenez que vous désirez savoir ce +que pense de vous le Marquis. N'allez +pas me dire: que me fait un +étranger qui me voit en passant et +par conséquent ne peut me juger. +<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +Vous avez fait des frais pour lui, et +ne m'accusez pas de présomption; +l'amour propre y entrait sans doute +pour une grande partie; mais l'amitié +faisait l'autre. Vous vous disiez: +il faut que je lui fasse voir que ma +Victorine a du discernement, et qu'elle +sait bien placer ses sentimens. Pour +moi j'étais intérieurement glorieuse +de vos succès, comme une tendre +mère qui voit sa fille fixer tous les +regards à un bal. Il vous trouve +très aimable, et dit qu'il n'a jamais +vu que vous, mettre de la grâce dans +une dissertation; qu'il n'est que mon +Emilie, dans qui la réflexion ne dessèche +pas le sentiment; que vous approfondissez +en vous jouant, en ayant +l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, +a-t-il pu voir tout cela en si +peu de temps? C'est qu'il faut savoir +que je lui ai montré plusieurs +<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> +de vos lettres, et votre présence a +fait le reste; enfin, il dit que notre +société forme un tout parfait, et que +chacun de nous fait valoir l'autre +par de légères oppositions, qui font +ressortir nos diverses qualités. Etes-vous +contente de ce jugement? Pour +moi, j'ai eu un plaisir infini à vous +entendre apprécier par un homme +dont le goût naturel a été infiniment +exercé dans les sociétés les plus +distinguées; qui a connu ce qu'il +y a de plus aimable dans un pays où +le plus grand mérite était d'être aimable. +Nous n'avons parlé que de +vous depuis trois jours, et je dois +épargner à votre modestie le récit +de tout ce qui a été dit. Que vous +dirai-je enfin, il a prétendu qu'il +vous connoissait si bien, qu'il serait +en état de faire votre portrait, nous +l'avons pris au mot, et n'ayant pu se +<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> +dédire, voici l'ouvrage qu'il nous a +apporté ce matin, et qui ne manque +pas de vérité.</p> + +<p>«<span class="smcap">Emilie</span> se communique aisément, +sa physionomie est expressive et +animée, c'est ce qui m'enhardit à en +faire le portrait. Ses yeux sont vifs +et perçans; il y règne plus d'ardeur +que de sensibilité, ils annoncent un +esprit observateur, et cependant sa +manière de sentir et de s'exprimer +a quelquefois l'air d'une inspiration +soudaine. Elle est libre et familière +sans indécence; elle dit ouvertement +ce qu'elle pense, même aux personnes +intéressées, et peut-être est-ce plus +par envie de montrer sa pénétration +que par un effet de sa franchise. Au +premier aspect elle inspire moins le +désir de lui plaire que la crainte de +lui déplaire. Elle donne l'envie de +causer avec elle, et plus encore la +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> +curiosité de l'entendre: on croit d'abord +feuilleter une brochure agréable, +et l'on découvre bientôt que c'est un +livre plein d'agrément et de solidité.»</p> + +<p>Etes-vous satisfaite de ce portrait, +qui a tellement frappé ma +mère, que ravie du talent de l'auteur, +elle lui a demandé instamment de faire +le mien. Les traits flatteurs qu'il +renferme ne sont pas exacts, mais +je crois que si les couleurs sont trop +brillantes, elles ne sont pas sans quelque +vérité. Il m'a prodigieusement +embellie, voilà tout le tort du peintre.</p> + +<p>«Son visage rassemble tous les +trésors de la santé et de la jeunesse. +Son teint n'est pas celui d'une habitante +des villes, c'est le teint qu'on +suppose aux bergères des romans. +Son regard est plus touchant que vif, +et son esprit se manifeste particulièrement +à la manière dont elle écoute, +<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> +au choix des personnes ou des choses +qui fixent son attention. Le son +de sa voix a quelque chose de sensible +qui se dirige vers le cœur, et +indique qu'il doit y avoir dans ses +sentimens plus de profondeur que de +vivacité. Elle a de la gaieté, est +instruite, et personne peut-être ne +peut juger exactement de l'étendue +de son esprit; c'est une espèce de mystère; +elle pense et sent pour un petit +nombre, et il faut que son cœur donne +le signal à son esprit pour se +montrer.»</p> + +<p>Ce dernier trait est celui qui me flatte +le plus, et vous en devez reconnoître +la vérité, car c'est avec mon Emilie +que je montre le peu d'esprit que +j'ai, et d'après cela, il est bien clair +que c'est de la chaleur de mon ame +qu'il tire toute sa force; sans elle il +serait comme le feu renfermé dans +<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> +un caillou; qui se douterait qu'il existe?</p> + +<p>Adieu, ma chère Emilie.</p> + +<h3 class="p4">LETTRE XVI.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p> + +<p class="p2">Je suis bien plus touchée, ma chère +Victorine, de tout ce que vous me dites +de sensible sur mon portrait que +de l'ouvrage même. Votre amitié +se peint dans l'occupation où vous +êtes de moi, et elle vous inspire un +aveuglement qui me flatte davantage +par son principe, que par l'aspect +séduisant sous lequel il m'invite à me +voir. J'ai quelquefois fait des portraits, +<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +et il m'a paru que lorsque le peintre +est agréablement prévenu, et qu'il +cherche néanmoins à peindre avec vérité, +il ne fait que renforcer certains +traits, et en diminuer d'autres; et +avec du jugement et de l'impartialité +on pourrait, à l'aide de son ouvrage +flatteur, en faire un plus ressemblant +et bien moins favorable. Pour mieux +développer ma pensée je vais faire +mon portrait, au vrai, d'après celui +du Marquis. «<span class="smcap">Emilie</span> au premier +abord se livre aisément, et il est aisé +par conséquent de la peindre; ses yeux +sont vifs sans aucune expression de +sensibilité, ils semblent joindre ]a +réflexion à la vivacité, mais la plupart +de ses idées sont soudaines et +n'ont point de suite; la familiarité de +ses manières n'a pour limite que l'indécence; +elle ne s'embarrasse pas de +choquer les personnes, pourvu que ce +<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +qu'elle dit soit une preuve de la pénétration; +on est peu curieux de lui +plaire, mais on craint sa malignité, +on est sur ses gardes en causant avec +elle, et il paraît plus sûr de l'écouter; +elle offre d'abord l'image de l'étourderie, +et cependant elle donne +par fois l'idée d'une personne qui a +réfléchi.»</p> + +<p>Que dites-vous de ce portrait, ma +chère Victorine, un excellent peintre +les combinerait tous les deux et +peut-être sortirait-il de là un portrait +ressemblant. Adieu, ma chère +amie, je m'en rapporte à celui que +l'amitié a gravé dans votre cœur; tant +mieux s'il est flatté, car ce sera l'illusion +de l'amitié, tant mieux pour +moi s'il ne l'est pas, car je vaudrai +mieux que je ne crois. Dans tous les +cas, j'ai quelque prix, soit par moi +soit par l'amitié.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<h3>LETTRE XVII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Il est naturel qu'on désire savoir l'effet +qu'on a produit sur les personnes +dont le suffrage est flatteur, et j'étais +bien assurée que le Marquis était curieux +de savoir ce que vous m'avez +dit de lui; mais il craignait sans +doute qu'il y eût de la présomption +à penser qu'on s'en était occupé, et +croiriez-vous que cela a produit une +scène touchante. Mademoiselle Emilie +a dû me trouver bien heureux, +m'a-t-il dit en me voyant, moi pauvre +<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +impotent, moi malheureux Emigré, +proscrit de sa patrie, repoussé de la +plupart des pays, établi si agréablement +auprès de sa charmante amie, +et recevant d'elle des soins....... +Sa voix s'est altérée, il a eu de la +peine à achever sa phrase, et j'ai vu +une larme sur sa joue. Vous allez +être surprise, Emilie; l'attendrissement +m'a gagnée, et j'ai balbutié: +mon oncle et ma mère, monsieur le +Marquis, sont eux-mêmes.... Mon +oncle qui était derrière moi a pris +la parole. «Ne voilà-t-il pas encore +des complimens.» Je me suis +remise de mon trouble et tâchant de +plaisanter pour n'y pas retomber, j'ai +dit: tout au contraire, c'est un compliment +que monsieur le Marquis cherche. +Il désire de savoir ce que pense +de lui ma chère Emilie. Mais +que dites-vous du trouble que j'ai +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> +éprouvé?..... Et n'admirez-vous +pas combien l'accent du sentiment fait +impression sur l'ame. L'expression +de la reconnaissance du Marquis a +agi sympathiquement sur moi, et m'a +singulièrement émue. Mon oncle a +repris la parole et s'adressant au Marquis. +Voilà comme sont les femmes, +a-t-il dit, elles croient que l'homme +le plus sensé met un prix infini +à leur suffrage, et ma nièce pense +que le Marquis souffrant cruellement +et inquiet à tant de titres, s'occupe +de ce que peut penser, et dire de lui +une jeune Demoiselle qu'il n'a fait +qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-être +de sa vie. Il est bien certain +qu'elles ont plus parlé de vous que +de moi; mais enfin chacun a son temps, +et quand vous aurez fait vingt campagnes, +mon cher Marquis, écoutez +si vous voulez aux portes, et vous +<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> +n'entendrez pas les belles dames parler +de vous, à moins que vous ne soyez +un mari jaloux. Elles font toutes de +même, à commencer par mademoiselle +Emilie. Je ne sais si <i>philosophe</i> est +féminin, mais enfin il ne me vient +pas d'autre mot, je vous dirai donc +que c'est une grande philosophe, et +que cela n'empêche pas qu'elle n'ait +une belle passion tout au travers du +cœur, en tout bien tout honneur, +s'entend. C'est au reste une très-aimable +personne, quoiqu'elle s'embrouille +quelquefois dans la décomposition +des sentimens. Ma nièce semble +avoir le secret de l'entendre; +mais je crois que moins elle la comprend, +et plus elle la trouve sublime. +Son amoureux est un brave jeune +homme d'une très-bonne maison qui +s'est alliée à la nôtre il y a plus de +quatre-cents ans, et je ne me trompe +<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> +pas, car c'était du temps de l'Empereur +<span class="smcap">Henri V</span>. Nous étions <i>Guelfes</i>, +et ils étaient <i>Gibelins</i> à toute +outrance. Le petit dieu d'Amour +n'en tint compte, et il en résulta une +alliance mémorable par ses effets, +parce qu'elle contribua à calmer les +esprits dans la Westphalie. Mademoiselle +Emilie sera, je crois, fort +heureuse avec lui. Vous pensez bien +que cette conversation me peinait singulièrement; +mais vous savez aussi +qu'on arrêterait plutôt un torrent +que mon oncle, quand il est sur +certains chapitres. Bon soir, mon +Emilie.</p> + +<p><i>P.S.</i> Dites quelque chose d'honnête +dans votre réponse pour notre +héros blessé, que je puisse lui montrer; +car il paraît mettre un grand +prix à votre approbation, et parle de +vous de manière à me satisfaire, ce +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> +qui n'est pas une petite tâche. Encore +une fois, bon soir.</p> + +<h3 class="p4">LETTRE XVIII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">le Président de Longueil</span><br /> +<span class="smcap">au</span><br /> +<span class="smcap">Marquis de St. Alban.</span></p> + +<p class="p2">Je vous ai promis, mon cher et jeune +ami, le détail des aventures de mon +émigration, et en voici le tableau tracé +avec la plus exacte vérité. Vous +vous rappelez que j'étais en Provence +pour le soutien de quelques droits à +une succession considérable. Je n'avais +pas tardé à voir le danger que +je courais dans un pays où la vivacité +<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> +des esprits se joignait à la fermentation +générale, et je choisis Nice pour +y attendre en sureté le dénouement +de la scène tragique qui fixait l'attention +de l'Europe. Plusieurs personnes +distinguées de la Provence s'y +étaient ainsi que moi réfugiées; +j'étais dans cette ville à portée de recevoir +promptement des nouvelles de +France, et la douceur charmante du +climat ainsi que la société de quelques +personnes du pays et de mes compatriotes +adoucissaient les regrets de +mon exil, enfin l'espérance soutenait +mon courage; mais la journée du +10 Août et la captivité du Roi remplirent +mon esprit des plus noirs +pressentimens. Bientôt après une +armée Française s'avança près du +Var, jeta l'épouvante dans la ville +de Nice et dans tout le Piémont. Une +terreur panique s'empara des esprits, +<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> +dès qu'on eut pénétré les dispositions +des Français; chacun se hâta de prévenir +leur arrivée, et de sortir de la +ville. L'allarme fut si vive, la précipitation +si grande, que l'on ne se +donna pas le temps de rassembler le +peu d'effets précieux qu'on aurait pu +emporter; je fus du nombre de ceux +qui prirent ce parti et je pensai que +le plus sûr était de se rendre à Turin, +où l'on avait lieu de croire que les +Emigrés seraient accueillis favorablement. +Dans peu d'heures le chemin +du Col de Tende fut couvert de monde, +de vieillards, d'enfans, de femmes +grosses, d'autres qui portaient +sur leurs bras leur enfant qu'elles +nourrissaient; des magistrats, des évêques, +des moines dispersés sur cette +route fuyaient consternés. Un évêque +de quatre-vingts-trois ans, entre +autres, offrait le spectacle le plus +<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> +touchant; hors d'état de marcher, il +était porté par des prêtres qui se relayaient +tour à tour; une femme d'un +nom distingué se trouva au milieu du +voyage pressée des douleurs de l'enfantement, +et accoucha sur le chemin, +dénuée de tout secours; pour comble +de malheur, des soldats Piémontais +entendant la nuit un grand bruit sur +la route, et ne distingant rien, se figurèrent +qu'un détachement de Patriotes +arrivait sur eux, ils tirèrent et blessèrent +plusieurs des personnes qui +marchaient en avant de notre misérable +troupe. La pluie survint et dura +huit jours. Les chemins furent +inondés, les rivières débordées, et +tous les fléaux semblaient se rassembler +contre des infortunés fugitifs; +on craignait de se noyer à chaque pas; +celui qui tombait et s'embourbait, invoquait +envain du secours. Le malheur +<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> +extrême rend l'homme barbare en +concentrant tout son intérêt sur lui-même. +Quelques uns avaient des +charettes, d'autres des chevaux et +des mulets; mais à peine arrivés à la +Scarena, les troupes Piémontaises +s'en emparèrent. On se flattait de +trouver à Tende une auberge pour y +prendre quelque repos; elle était +occupée par ces troupes, et après +une aussi longue marche, et tant de +fatigues, il fallut passer la nuit en +plein air, inondés de la pluie, +les pieds dans l'eau; les cris, les +pleurs des femmes et des enfans +ajoutaient à l'horreur de cette situation, +et l'espoir abandonnait tous les +cœurs. Nous passames le Col de Tende, +et des voitures venues de Turin +offrirent un instant l'espoir d'achever +plus heureusement notre route; mais +la cupidité aveugle et barbare ne +<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> +permit pas à un grand nombre de +profiter de ce secours; on demanda +un prix exorbitant de ces voitures, et +il y en eut une qui fut payée cinquante +louis pour deux journées de marche. +La troupe infortunée arriva +enfin à Turin; lieu si désiré et qui +nous semblait devoir être le terme de +nos malheurs; mais en arrivant, nous +vimes affiché au coin des rues, un +règlement qui défendait aux Français +de séjourner plus de huit jours +à Turin et dans les états du roi de +Sardaigne. Les hommes qui étaient +en état de servir prirent le parti de +se rendre à l'armée de <span class="smcap">Condé</span>, au +moyen de quelques secours qu'ils se +procurèrent; les femmes, les enfans, +les vieillards obtinrent ensuite la permission +de rester; mais le séjour dans +la ville était trop cher pour des personnes +réduites à la plus affreuse +<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> +misère. Il fallut se retirer dans les +villages voisins, et je m'associai à une +famille intéressante pour former un +petit établissement dans une cabane +de paysans où nous passames quatre +mois ensevelis en quelque sorte sous +les neiges. Plusieurs de mes compatriotes +ne pouvaient subsister que +de la bienfaisance des habitans, et ignorant +la langue du pays leur situation +seule invoquait la compassion. Les habitans, +hommes grossiers, mais humains, +étaient frappés de notre courage, de +celui des femmes sur-tout, ainsi que +de leur piété. Ils admiraient leur résignation +à un sort si malheureux, et +je partageais ce sentiment en voyant +des femmes, qui peu de mois auparavant +étaient au milieu de domestiques +empressés de les servir, aller acheter +des légumes, de la viande et faire +ensuite la fonction de cuisinière. Dans +<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +les premiers momens, on se livre à +la douleur; mais la nécessité impérieuse +subjugue bientôt les esprits; +lorsqu'on sent qu'il est impossible de +lutter contre elle, on rentre en soi-même +alors pour y chercher des ressources, +et le courage vient roidir +l'ame qui se familiarise peu à peu +avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit +mois s'étaient écoulés pendant +que nous étions dans cette triste habitation, +il n'était pas à croire que +cette dernière ressource nous serait +enlevée; mais les Français s'étant +emparés du mont St. Bernard menacèrent +Turin; alors les Emigrés furent +obligés par ordre du gouvernement +de quitter le Piémont. Incertains +du lieu où il nous serait permis +de respirer, nous primes enfin la résolution +de nous rendre à Venise. Nous +louames une barque où s'entassèrent +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> +quatre-vingts personnes et nous suivimes +le cours du Pô. Les combinaisons +de la pauvreté industrieuse diminuèrent +les frais que semblerait +devoir coûter un aussi long voyage. +Quinze francs par tête nous acquittèrent +de tout. Je ne puis, pour +l'honneur de l'humanité, passer sous +silence la réception des habitans de +tous les lieux où la barque s'arrêtait +le soir. Dès la première soirée nous +vimes à Casal, le curé, les magistrats +et un grand nombre d'habitans qui s'étaient +rendus sur la rive pour nous +offrir leurs maisons et nous prodiguer +les marques les plus touchantes d'intérêt; +ils nous partagèrent entre eux +pour nous donner des lits et un bon +souper, et dans un quart-d'heure +quatre-vingts personnes se trouvèrent +réparties chez les plus considérables +habitans qui regardaient comme un +<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +bonheur de nous recevoir, et celui +qui en avait un petit nombre enviait +à un autre l'avantage qu'il avait de +posséder une maison plus grande; jamais +l'hospitalité ne fut exercée d'une +manière plus cordiale, plus noble et +plus touchante. C'est ainsi que nous +fumes reçus à Cazal, Vérone, Plaisance, +Cazal-maggiore, Borgo-forte +etc. etc. Souvent même plusieurs +de ceux qui nous avaient ainsi reçus +prenaient le lendemain les devants, +au moment de notre départ, et se +rendant au lieu de la prochaine couchée, +y prévenaient les habitans de +notre arrivée, commandaient à souper +dans les auberges et nous retrouvions +en débarquant les personnes +qui nous avaient reçus la veille, et qui +avaient fait plusieurs lieues pour nous +procurer de nouveaux secours; souvent +aussi on remplissait la barque de +<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> +provisions de tout genre. Si jamais +les humains ont été ce qu'ils devraient +être, un peuple de frères, +c'est pendant notre route. Combien +le récit de nos malheurs les attendrissait! +Combien de fois nous avons +vu leurs yeux se remplir de larmes +en nous écoutant! On voyait pendant +le repas, régner sur la famille qui +nous recevait, une joie pareille à celle +d'un jour de noces ou d'une fête occasionnée +par le plus heureux événement. +Chacun s'empressait de nous +offrir ce qu'il y avait de meilleur en +fruit, en vin, en gibier, et l'attention +était portée jusqu'à offrir aux +femmes des bouquets des plus belles +fleurs. Au milieu de ces marques +de sentiment et de générosité, mes +idées quelquefois se portaient sur +Paris, où le sang coulait à grands +flots, où le peuple furieux traînait +<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> +dans les rues des corps déchirés, promenait +sur des piques des têtes dégoûtantes +de sang. Je me demandais +si c'étaient les mêmes êtres que ceux +qui nous recevaient avec tant de bienveillance, +qui nous montraient une si +vive et si touchante sensibilité. J'ajouterai +à ce tableau de l'humanité, +sous son plus bel aspect, un trait qui +le terminera dignement. Nous trouvames, +en sortant de la barque à Crémone, +un homme que nous avons appris +être un négociant, et qui nous +suivit à l'auberge. L'intérêt qu'il +prenait aux malheureux Emigrés, +était peint dans ses yeux et se manifestait +par ses gestes. Après nous +avoir offert en général ses services, il +resta quelque temps en silence avec +l'air d'un homme embarrassé, qui +balance à s'expliquer; une dame de +notre compagnie descendit pour parler +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> +à l'aubergiste, et il la suivit. Elle +rentra quelque temps après, et nous +conta que ce monsieur, qui avait paru +s'intéresser si vivement à nous, l'avait +priée d'entrer un instant dans une petite +salle en bas, et que là, il avait +tiré deux rouleaux de cinquante louis +en la suppliant de les accepter et de +les partager avec ceux de ses compagnons +de voyage qui en avaient +le plus de besoin. Cette dame nous +ajouta qu'elle les avait refusés, que le +monsieur avait insisté à plusieurs reprises, +avait tâché même de lui mettre +dans sa main les deux rouleaux, +et qu'enfin, il était sorti aussi affligé +de ses refus qu'elle était touchée de +son offre généreuse. Nous admirames +ce noble procédé; mais la dame +fut blâmée de n'en avoir pas profité +pour aider plusieurs prêtres qui étaient +sans ressources. Nous attendions un +<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +souper frugal que nous avions commandé, +et l'on s'impatientait de la +lenteur de l'hôte lorsqu'il entra avec +l'air d'un empressement respectueux, +une serviette sur l'épaule comme un +maître d'hôtel, et nous dit que le +souper était servi dans la pièce voisine. +Nous y passames, et nous trouvames +la pièce éclairée de bougies et +la table couverte d'une grande quantité +de plats et plusieurs bouteilles +de vin sur un buffet; à côté étaient +de très-beaux fruits, des confitures, +des biscuits et deux où trois sortes +de vins de liqueur; l'hôte voyant notre +surprise, nous dit que tout avait +été ordonné et payé par un monsieur +de la ville qui était entré avec nous +à l'auberge. Il ne voulut pas nous +apprendre son nom et se borna à nous +dire que c'était un négociant fort riche, +et un des plus honnête homme +<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> +qu'il y eût dans toute la Lombardie. +Le lendemain aucun des garçons de +l'auberge ne voulut recevoir la plus +petite gratification, et nous arrivames +à la barque suivis de plusieurs +personnes qui s'attendrissaient à la +vue des enfans, des prêtres, des +vieillards, et levaient les mains au +ciel en nous souhaitant toute sorte de +prospérités. Nous cherchames en vain +parmi ces personnes, le généreux +inconnu. Il avait cru sans doute devoir +se dérober à notre reconnaissance; +mais de nouveaux bienfaits de sa +part nous attendaient dans la barque, +elle était remplie de provisions de +tout genre.</p> + +<p>Fatigué de lire les horreurs de la +Révolution, mon jeune ami aura sans +doute du plaisir en lisant les détails +de faits qui honorent l'humanité, et +de douces larmes succèderont aux +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> +pleurs amers qui ont inondé souvent +ses yeux.</p> + +<p>J'ai demeuré un mois à Venise où +s'était retiré un de mes amis. J'y +trouvai mon valet de chambre qui +m'y attendait depuis huit mois, et +qui avait sauvé de Nice ma vaisselle +et une somme assez considérable. Il +lui avait fallu autant de courage et +d'adresse que de fidélité, pour me +rendre le service qui me met à portée +de vivre dans l'aisance. Le peuple +Vénitien est bon et obligeant, et +il n'est point de secours qu'il n'ait offert +et donné aux Français qui en +avaient besoin. Je me contenterai de +vous citer un trait de l'hospitalière +bonté de cette nation. Un des prêtres +qui étaient venus avec nous, disait +depuis quinze jours la messe dans une +paroisse, et c'était son unique moyen +de subsister; un jour il fut suivi au +<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> +sortir de l'église, par un homme enveloppé +d'un manteau, et lorsqu'il +fut près de la porte l'homme s'approcha +de lui et lui demanda de vouloir +bien lui dire une messe le lendemain +à une chapelle qu'il désigna. +Le prêtre lui promit de faire ce qu'il +désirait, et l'homme au manteau s'approchant +alors de plus près, voilà +monsieur, dit-il, la rétribution que +je vous prie d'accepter pour votre +messe et au même instant il lui mit +dans la main un papier qui enveloppait +deux médailles d'or de quinze +ducats. Le prêtre voulut se défendre +de les recevoir; mais l'homme au +manteau le quitta aussitôt, et passant +par une petite ruelle, disparut à +ses yeux.</p> + +<p>Je serais resté à Venise si l'air humide +n'avait pas été contraire à ma santé. J'ai +quelque temps été en suspens sur le +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> +lieu où je me fixerais; enfin je me +suis déterminé à venir à ***. On +y est plus à portée qu'en Italie d'être +instruit de ce qui se passe en +France, et on y a bien plus de ressources +pour la lecture; enfin le Gouvernement +y laisse les Emigrés en +paix.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> + +<h3>LETTRE XIX.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewestein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Le courrier ne part qu'après-demain, +et je ne puis attendre si long-temps +pour apprendre à ma chère +Emilie, que le hasard m'a fait voir +ce matin à Francfort, un officier qui +est dépêché de l'armée à Vienne, +qui m'a dit que le cher Baron jouissait +de la meilleure santé, et n'avait +pas été blessé comme quelques gazettes +l'ont annoncé; mais un de ses +parens du même nom, et c'est ce qui +a donné lieu à l'erreur. Je n'ai pas +<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +lû ces gazettes; mais comme elles +pourraient vous parvenir, je ne perds +pas un instant pour prévenir l'inquiétude +qu'elles auraient causée à mon +Emilie. Il faudrait en vérité que la +génération actuelle eût reçu des ames +plus fortes ou insensibles pour résister +aux troubles et aux spectacles terribles +de la malheureuse époque où +nous vivons. Je viens de lire les +<i>confessions</i> de <span class="smcap">Rousseau</span>, qui a l'art +d'intéresser en racontant des faits minutieux, +et qu'un autre ne serait pas +tenté de relever; et je songeais après +cette lecture aux circonstances présentes; +je me disais: quelle énergique +peinture n'aurait pas faite un si grand +homme d'événemens qui demanderaient +toute la pénétration de son esprit observateur, +pour en démêler les causes, +et toute la vigueur et la clarté de son +style pour les bien expliquer; mais +<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> +en y réfléchissant plus attentivement, +j'ai pensé que son ame sensible aurait +été flétrie par des spectacles pleins +d'horreur, et affaissée sous le poids de +tant de maux. C'est dans le sein de +la paix qu'il est descendu dans son +cœur pour y chercher des sentimens +doux et touchans, pour en saisir si +habilement toutes les nuances; il a +pu alors choisir des expressions convenables +et proportionnées. Les mots +atroces, affreux, terribles, monstrueux, +mille et mille fois répétés, +employés à chaque instant deviennent +insignifians, et il faudrait d'autres expressions +pour exprimer un <i>crescendo</i> +de crimes et d'infortunes qui va à +l'infini. Le plus simple récit fait alors +plus d'effet; et je l'ai éprouvé ce matin. +Ma sensibilité a été singulièrement +affectée par un exposé simple et +naturel des malheurs des Emigrés. +<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +Un officier qui a su que le marquis +de <span class="smcap">St. Alban</span> est ici, est venu le +voir; nous avons parlé des Emigrés. +Plusieurs, nous a-t-il dit, sont réduits +à vivre, du métier de garçon +charpentier ou menuisier; les plus +heureux sont ceux qui enseignent à +danser, qui montrent la géographie +ou le Français, ceux-là sont des +<i>Milords</i>; ce fut son expression. Un +des meilleurs gentilshommes de ma +province, ajouta-t-il, vend dans une +petite ville du ratafiat, je l'ai vu en +tablier dans sa baraque, et ce qui vous +surprendra, il a l'air content. Le +Français commence par être abattu, +il reprend courage, et à la moindre +ressource il passe à la gaieté. Le Marquis +lui a demandé en baissant la voix +s'il pourrait lui être utile; l'officier +a tout de suite dit, en prenant un ton +animé et sensible, comme pour rendre +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> +toute la compagnie témoin de la générosité +du Marquis, je vous remercie +infiniment, et il lui a serré fortement +la main, je suis très-reconnaissant +de vos offres; mais j'ai eu le +bonheur de me tirer d'affaire; j'enseigne +la musique et je puis dire, avec +un grand succès; je gagne à ce métier +vingt ducats par mois; mais ce n'est +pas tout, j'ai le plaisir de me trouver +avec de très-jolies demoiselles et de +les entendre chanter. Il ne m'en +coûte rien pour ma nourriture, parce +que je suis invité tous les jours chez +l'une ou l'autre de mes écolières, parmi +lesquelles il y en a de charmantes; +nous faisons aussi de très-jolis +concerts, ainsi vous voyez que je ne +suis point à plaindre. Un instant +après il a dit, ayant eu l'air de réfléchir: +puisque monsieur le Marquis est +disposé à obliger ses compatriotes, je +<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> +vais, s'il le permet, lui fournir une +occasion d'exercer sa générosité envers +un homme malheureux et très-respectable. +Quel est-il? Si ce n'est +point un mistère, a dit le Marquis, +qui s'attendait à entendre nommer un +officier ou un gentilhomme. C'est mon +confesseur a répondu le jeune homme. +Nous nous sommes regardés en souriant. +Oui, a-t-il dit, mon confesseur. +Je vous avouerai qu'il y a long-temps +que je n'en fais pas d'usage; +mais je n'en suis pas moins reconnaissant +des bons conseils qu'il m'a +donnés autrefois, et de l'intérêt qu'il +me témoignait lorsque ma mère me +faisait aller à confesse, et il fallait +bien y aller, car mon précepteur +m'accompagnait. C'est un vieux prêtre +infirme, et qui est menacé d'être +aveugle. Je l'ai trouvé ici et je tâche +de le secourir dans son malheureux +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> +état. Nous étions disposés à rire au +début de cette histoire, ensuite les larmes +aux yeux chacun a remis à l'officier, +une petite offrande, déterminée +par le plus touchant intérêt. L'officier +sautait de joie à mesure que +les ducats arrivaient dans ses mains; +il les regardait avec un plaisir singulier, +et remerciait chacun de nous avec +la plus sensible expression de reconnaissance. +Ce pauvre homme avec +cela aura de quoi vivre six mois, disait-il. +Nous lui avons promis de +continuer à donner des secours à son +malheureux confesseur, et il est sorti +enchanté d'aller lui porter une aussi +bonne nouvelle.</p> + +<p>Le Marquis va toujours de mieux +en mieux; heureusement que l'os +n'était point entamé, et dans peu de +jours il se servira de son bras. Nous +voyons avec peine approcher le moment +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +où il nous quittera. Il a l'air de se +plaire parmi nous, et la reconnaissance +qu'il nous témoigne surpasse de beaucoup +nos soins. Je ne sais quelquefois +si je dois m'applaudir d'avoir fait +connaissance avec le Marquis, et si +je n'éprouverai pas pour la société, +ce qui arriva à votre père pour la +bonne chère. Il fit à Vienne, chez +l'ambassadeur de France, un très-bon +dîner accommodé à la Française, et +il fut quelque temps à trouver la +cuisine Allemande détestable. Je n'avais +pas idée de la conversation avant +d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu +disserter; mais converser agréablement +sans s'appesantir sur les +objets, mêler l'enjouement à la gravité, +se proportionner aux personnes +qui écoutent, prêter de l'intérêt aux +sujets arides, approfondir les objets +en ayant l'air de les effleurer, savoir +<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> +passer d'un ton à un autre, voilà, ma +chère Emilie, ce que je trouve dans +la conversation du Marquis, et j'ai +passé des heures délicieuses avec lui, +sur-tout lorsque vous étiez en +tiers: mon cœur et mon esprit alors +n'avaient plus rien à désirer. Adieu, +mon Emilie; je vous embrasse bien +tendrement.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p> + +<h3>LETTRE XX.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p> + +<p class="p2">Combien votre amitié me touche, ma +chère Victorine, et combien m'a été +utile en ce moment votre officieuse +prévoyance! Je venais de lire la gazette +qui met au nombre des blessés +mon cher Baron; j'étais toute entière +à l'inquiétude la plus déchirante +lorsque votre lettre m'est arrivée. +Vous avez prévu la douleur qui m'accablait, +vous ne vous êtes occupée que +pour la guérir, je vous dois mon repos, +<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +et qu'un bienfait a de prix quand +il vient d'une main chère! Mais, ma +tendre amie, rassurée en ce moment +sur le passé, que l'avenir est inquiétant! +Cette malheureuse guerre durera-t-elle +encore long-temps? Les +transes continuelles qu'elle me fait +éprouver ne peuvent se décrire; des +grades, des rubans peuvent-ils servir +de compensation à tant d'inquiétudes. +La paix, l'union, les douceurs d'une +tendre intimité ne sont-elles pas mille +fois au-dessus du vain plaisir de faire +parler de soi, d'entendre les autres +parler de ce qu'on aime? Je ne suis +pas politique, peut-être les intérêts +de mon cœur font-ils illusion à mon +esprit, mais je suis bien tentée d'être +de l'avis d'un homme d'esprit, qui +soutenait chez ma mère, que les Puissances +n'auraient pas dû se mêler des +affaires des Français, qu'il aurait été +<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +plus sage de laisser se consumer leur +feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il, +en citant un ancien, <i>l'attiser avec +l'épée</i>. On dit que c'était le sentiment +de l'impératrice de Russie; si +cela est, je dois être bien fière. Ce +sentiment n'est peut-être pas celui +du marquis de <span class="smcap">St. Alban</span>. Les Emigrés +veulent que les Puissances fassent +les plus grands efforts, déploient +toutes leurs ressources pour détruire +jusqu'au germe de la révolution Française, +dont la contagion suivant eux, +menace tous les pays; peut-être +ont-ils raison; peut-être aussi sont-ils +aveuglés par leur ressentiment +et l'intérêt, qui leur inspirent une +impatience bien excusable. Je pense +comme eux qu'il importe à l'humanité +d'éteindre l'incendie qui consume +la France, et peut s'étendre dans le +reste de l'Europe; mais je diffère avec +<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> +eux sur les moyens. La guerre est +le plus grand des fléaux, et la main +de tout souverain qui signe un manifeste +pour la commencer doit trembler. +Il faudrait dans un tel instant +mettre sous ses yeux le tableau d'un +champ de bataille, où le sang coule +de toutes parts; des monceaux de cadavres, +des milliers de blessés, remplissant +l'air des cris de la douleur; +il faudrait lui peindre les angoisses des +femmes, des mères, des sœurs d'une +partie de ses sujets, attendant l'arrivée +de chaque courrier avec une inquiétude +déchirante, osant à peine +parcourir les détails même des victoires, +et fixer leur regards sur des +lauriers teints du sang de leurs proches +et de leurs amis. Les plus brillans +succès sont-ils un dédommagement +de tant de désastres. Souvenez-vous, +ma chère Victorine, qu'en +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +lisant le siècle de Louis XIV, nous lui +fimes l'application de ces vers sublimes +de <span class="smcap">Corneille</span>.</p> + +<p class="font90 left35">«A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent,<br /> +L'état est florissant, mais les peuples gémissent,<br /> +Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits<br /> +Et la gloire du trône accable les sujets.»</p> + +<p>Adieu, je respire depuis votre lettre; +mais je ne puis songer de sang +froid à la guerre. Je déteste tous les +conquérans et je voudrais que l'univers +ne fut habité que par ces bons +Quakers, qui ont en horreur l'effusion +du sang. J'embrasse mille fois ma +charmante Victorine, j'espère la voir +incessament et lui faire lire dans mes +yeux, dans toute ma personne, le +sentiment de reconnaissance qu'elle +<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> +ajoute à une tendresse que je croyais +au-dessus de tout; mais le cœur le +plus aimant a donc toujours quelque +vide que découvrent de nouvelles et +vives émotions; le mien ne semblait +pas pouvoir vous aimer davantage, +et c'est cependant ce que je crois +éprouver depuis votre lettre.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXI.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">le Marquis de St. Alban</span><br /> +<span class="smcap">au</span><br /> +<span class="smcap">Président de Longueil.</span></p> + +<p class="p2">J'ai lû, mon respectable ami, avec +le plus vif intérêt le récit de vos +aventures. Les Français dispersés +sur toute la terre présentent une variété +infinie de scènes touchantes, +trop souvent tragiques, et dont plusieurs +sont romanesques. Ils ont tout +éprouvé: humiliations, refus inhumains, +intérêt touchant, secours imprévus, +persécutions impolitiques, +compassion stérile. Mes généreux +hôtes m'ont trouvé les larmes aux +<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> +yeux, hier, en entrant chez moi; +votre lettre était sur la table, on a +craint que je n'eusse reçu de fâcheuses +nouvelles, et essayant en vain de +les rassurer j'ai pris le parti de leur +en faire la lecture. Tous les visages +étaient attentifs, et il n'y a pas +eu un trait intéressant de votre récit +qui n'ait produit la plus vive impression; +des larmes d'attendrissement ont +coulées à plusieurs reprises, à la description +de la généreuse réception +des habitans des rives du Pô. Le +Commandeur pleurait en criant bravo; +il trépignoit de joie, comme s'il eût +été sur le rivage à vous attendre; +on le voyait prêt à courir pour vous +précéder le lendemain et vous retrouver. +La Comtesse, les yeux inondés +de pleurs au récit des procédés +de ce bon négociant de Cremone, était +d'une beauté ravissante. Je n'avais +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> +jamais eu le spectacle d'une belle +femme qui pleure d'attendrissement; +quelle différence d'avec les larmes +de la douleur qui ne sortent qu'en +déformant le visage, qu'elles paraissent +silloner; ici la beauté de chacun +de ses traits semblait, si je puis parler +ainsi, s'épanouir pour recevoir la +céleste rosée qui les inondait. Le brave +homme, disait le Commandeur, je +lui donnerais la moitié de mon château, +s'il était dans le besoin; la mère +disait, l'excellent homme, heureusement +il s'en trouve encore de tels. +La Comtesse tendait les bras comme +pour y recevoir cet honnête Cremonois, +et je crois que s'il eût été là, +elle n'aurait pu s'empêcher de l'embrasser.</p> + +<p>Après cette intéressante lecture, +vous jugez qu'il a été fort question +des Emigrés; on a raconté quelques +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> +histoires dont plusieurs étaient d'un +genre bien opposé à celle de votre +voyage. Une carte géographique était +sur ma table, et l'on a parcouru les +divers pays où nos compatriotes sont +accueillis ou tolérés; il est venue à ce +sujet une assez singulière idée à la +Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que +cette carte serve d'indication du sort +dont jouissent les Emigrés dans les +différens états de l'Europe; ils seront +peints de diverses couleurs; et leur +site sera analogue au traitement dont +ils jouissent; ainsi les pays où ils +auraient été mal accueillis seront en +couleur noire et des montagnes arides, +des torrens dévastateurs désigneront +l'âpreté du climat; dans ceux où +ils auront été bien reçus, on verra +des prairies émaillés de fleurs et des +verts bocages; mais il faut une légende +au bas de la carte pour donner +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> +des explications. On a fort applaudi +à cette idée, et la Comtesse a été prendre +ses crayons.</p> + +<p>Elle s'est mise à dessiner, et pendant ce temps, +essayant de faire les +légendes, j'ai senti la difficulté de +leur donner le style court et serré +qu'exige le genre lapidaire. Il m'a +donc fallu, n'ayant pas le temps d'être +court, faire un récit historique.</p> + +<p>Voici celui de la Russie.</p> + +<p>Louis XIV a prodigué des secours +à un roi qu'on avait précipité du +trône; la générosité de son ame et le +noble orgueil de son rang ont déterminé +les bienfaits; mais si la souveraine +de Russie s'est empressée d'adoucir +les malheurs d'une famille +auguste, <span class="smcap">Catherine</span>, femme sensible +et généreuse, a tendu une main +bienfaisante à l'humanité souffrante; +<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> +son trésor a été la caisse des malheureux; +ils ont trouvé une nouvelle +patrie dans ses états, et ont reçu +d'elle des terres et des fonds pour +les faire cultiver.</p> + +<p class="center p2">La légende de l'Angleterre.</p> + +<p>Les malheureux Français fuyant +leurs maisons en feu, poursuivis par +le fer des brigands et la hâche des +bourreaux, sont venus chercher un +asile chez leurs anciens rivaux.</p> + +<p>La politique, l'intérêt ont cédé +aussitôt aux cris de l'humanité désolée; +les dons du Roi, ceux des Grands, des +Anglais de toutes les classes, au moyen +de nombreuses souscriptions ont produit +des secours immenses pour une +foule prodigieuse d'hommes, de femmes, +de prêtres, d'enfans sans asile +et sans subsistance; enfin pour rendre +ces bienfaits durables et en assurer +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> +l'équitable distribution, ils ont établi +les plus sages précautions, avec cette +méthode précise du génie calculateur +qui les caractérise; ils ont su distinguer, +naissance, services, âge; enfin +le malheur et les talens, la valeur, +la vertu ont été pour tous les Français +des lettres de naturalisation.</p> + +<p>La Prusse est à remarquer pour les +secours que le Roi a prodigués aux +Emigrés Français; plusieurs vivent +de ses bienfaits, ou de ceux des princes +de sa maison. Beaucoup de jeunes +gens ont été placés dans ses troupes, +et un grand nombre dans des +maisons d'éducation, aux frais de sa +Majesté.<a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> +La retraite modeste et simple d'un +héros, <i>Rhinsberg</i> est aussi distinguée +sur cette carte; on y voit comme dans +les champs Elyséens, quelques ombres +heureuses échappées à la fureur d'un +gouvernement barbare, s'entretenant +sous des ombrages frais de leur malheureuse +patrie, célébrant les vertus +<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> +et les talens de leur auguste bienfaiteur; +ils sont auprès d'une pyramide, +et j'y lis le nom de l'éloquent et généreux +<span class="smcap">Malesherbes</span>. C'est à toi +qu'elle est consacrée, ministre du plus +vertueux des rois, défenseur du meilleur +des hommes.</p> + +<p><i>Brunswick</i> doit être désigné sur cette +carte, comme un des pays où l'hospitalité +envers les Français est la plus noblement +exercée; on croit souvent se +trouver à la cour de France quand on +voit l'illustre souverain de <i>Brunswick</i> +entouré de généraux, de ministres, de +magistrats et de prélats Français. Ses +bienfaits préviennent les besoins, et à +la noble simplicité de ses manières il +semblerait que ce sont les dons de l'amitié.</p> + +<p>Je n'aurais malheureusement pas à +m'étendre beaucoup, mon respectable +ami, sur cette idée de la Comtesse, +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> +que j'ai saisie avec empressement. +Ce court tableau est tracé par la vérité, +et joint à celui de votre voyage, +il forme un agréable contraste avec +tant de scènes d'horreur. Je vous +écris cette lettre en quelque sorte en +commun; vous êtes connu dans le +château de <i>Loewenstein</i> comme si vous +y aviez long-temps habité, et la +Comtesse et le Commandeur ont pour +vous, non-seulement de l'estime, mais +de l'amitié, et ce dernier sentiment, +passez-moi cette vanité, est dû à +celle dont vous m'honorez. Adieu, +mon respectable ami, conservez-moi +vos bontés.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A"><span class="label">[A]</span></a> Cette lettre a été écrite en 1793, et +depuis cette époque, le roi de Prusse +a donné des terres à plusieurs Emigrés +Français dans l'intérieur de ses états, +et dans le nouvelle partie de la Pologne, +acquise par le dernier partage. +Une congrégation de religieuses a demandé +un asile, et le Roi leur a accordé +une maison où elles vivent facilement +du travail de leurs mains, et +selon leur institut. Enfin les Emigrés, +que distingue leur mérite littéraire, +ont obtenu dans l'académie de Berlin +des places auxquelles sont attachés des +appointemens.</p></div> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">Le Président de Longueil.</span><br /> +<span class="smcap">au</span><br /> +<span class="smcap">Marquis de St. Alban</span></p> + +<p class="p2 right">à <i>Dusseldorff</i>.</p> + +<p>Je ne vous parle point en ce moment +de la France, ni de l'armée, parce +que vous êtes plus à portée que moi +d'en être promptement instruit. Je +ne sais au reste quelles sont vos conjectures, +mais les miennes se perdent +dans le plus vaste et le plus noir horizon. +Je vous écrirai amplement à +ce sujet dans quelque temps; pour +le moment, parlons de nous et de nos +amis. Le temps où nous vivons +<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +ressère les intérêts et les sentimens +dans le plus petit cercle, et l'ame +cicatrisée de tous côtés n'a plus +que quelques points de sensibilité. +N'êtes-vous pas affligé et étonné de +n'avoir point de nouvelles de la duchesse +de <span class="smcap">Monjustin</span>. J'ai fait de +tous côtés des perquisitions sans pouvoir +rien apprendre à son sujet. Je +sais seulement qu'elle a été en Angleterre; +mais on n'a pas pu me dire +si elle y est encore, et je suis porté +à croire qu'elle a changé de nom. +Ses affaires étaient très-dérangées +avant la Révolution, tout son bien +est en terres, et il est à craindre +qu'elle n'ait pas emporté des fonds +suffisans. Quelquefois je crains que +la détresse où elle a pu se trouver ne +l'ait forcée de rentrer en France, et +alors je frémis. Plusieurs Emigrés +ont pris ce parti par le même motif +<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> +et les malheureux ont payé de leur +vie cette funeste rentrée dans leur +patrie. Il y a quinze ans que je suis +attaché à la duchesse de <span class="smcap">Monjustin</span>; +vous connaissez ses rares qualités, sa +raison, son esprit, ses agrémens; jugez +donc de mes regrets; sa société +faisait le charme de ma vie, et si je +pouvais me rejoindre à elle et à mon +jeune ami; si je les pouvais voir +dans une situation supportable, je +défierais la fortune; et la Révolution +n'affecterait en moi que le sujet +fidelle, et que l'ami de l'humanité. +Lorsque les fonds que vous avez seront +épuisés, adressez-vous à moi, +mon cher Marquis; ce serait faire +outrage à l'amitié que de ne pas en +recevoir les dons, et cette fausse discrétion +ne serait en vérité honneur +ni à votre esprit, ni à votre cœur. +Songez donc que je suis plus riche +<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> +que je ne l'ai jamais été, quoique j'aye +perdu trente fois la valeur de ce qui +me reste: on n'est riche que de ce +dont on jouit. La plupart des choses +que j'ai perdues n'étaient pas des +jouissances pour moi: j'avais un +grand hôtel où j'habitais un très-petit +appartement; beaucoup de chevaux, +et je n'en employais que quatre +ou cinq; je donnais de grands +dîners, et ils m'ennuyaient; les spectacles, +après une fréquentation de +vingt ans, étaient moins un plaisir +pour moi qu'un emploi du temps, +et les loges que j'y avais étaient +plutôt des moyens d'obliger que de +m'amuser. Si l'on ôtait de la jouissance +d'une grande fortune, ce qui +n'est qu'au profit de la vanité, il y +aurait bien peu de différence réelle +entre le sort de l'homme le plus opulent +et de celui qui jouit d'une +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> +honnête aisance. L'homme riche a +plus envie de briller que de jouir, +et vous savez que je ne cherchais +pas l'éclat dans ma dépense; mais ce +qui m'affecte le plus cruellement, +c'est la séparation peut-être éternelle +de quelques amis; ce sont les +dangers qu'ils courent, enfin c'est +ce déchirement qu'on éprouve quand +on est enlevé subitement à toutes ses +habitudes, à tout ce qui nous est +cher; quand on se trouve transporté +au milieu d'hommes indifférens, +et dont on ignore jusqu'à la langue. +Toutes les pages du livre de ma vie +semblent effacées; il faut recommencer +à me faire connaître, à me faire estimer, +si je veux entretenir quelque +commerce avec des gens aux +yeux desquels ma position me rend +d'abord suspect, parce qu'ils craignent +que je ne leur devienne à +<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> +charge. Je me dis souvent: je n'intéresse +aucun de ceux que je vois; +je puis vivre, souffrir, mourir, sans +exciter un sentiment, sans qu'il y +ait une larme de versée; mon esprit +et mon cœur me sont inutiles et à +charge par leurs besoins. Je ne puis +ni converser sur les objets dont je +me suis occupé, ni m'attacher à personne, +et mes avances seraient regardées +comme des calculs intéressés. +Mon cœur est surchargé de son propre +poids, il voudrait se répandre et +il est arrêté par l'indifférence qu'on +lui oppose, douloureusement froissé +par la défiance; ou, si je sors dans +les rues je m'apperçois souvent que +je suis pour le peuple un objet de +haine ou de mépris; car, il ne faut +s'aveugler sur ses dispositions. +Il admire les succès des brigands appelés +Patriotes, et les mots décevans +<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> +d'égalité, et de liberté chatouillent +son cœur et lui inspirent de l'éloignement +pour ce qu'on appelle les Aristocrates. +Il contemple avec plaisir +leur chûte et croit s'élever de toute +la hauteur dont on les a précipités. +J'ai été assez heureux pour emporter +quelques fonds qui me mettent à portée +de vivre dans l'aisance, et cette +aisance est une immense richesse comparée +à la détresse de la plupart de +nos compatriotes. Celui de nous qui +peut avoir la plus grossière subsistance +assurée, est un homme fortuné: on a +dit avec raison, que pour être content +de son état il fallait regarder en bas; +aujourd'hui, qui le dirait! c'est en +portant ses regards jusqu'à la plus +sublime élévation. Quel est l'homme +dont la vie et la liberté sont assurées, +qui ne doive pas se trouver heureux +en se rappelant l'infortuné <span class="smcap">Louis XVI</span>; +<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> +tout homme, de quelque classe qu'il +soit, était en quelque sorte familiarisé +avec l'idée de la possibilité de périr +sur un échafaud, l'histoire en fournit +mille exemples, et l'innocence n'a +souvent pas suffi pour échapper à un +tel sort; mais un roi!.... qui peut +se faire une idée des affreuses pensées, +des sentimens d'étonnement et +d'horreur qui ont rempli son esprit et +son cœur quand il a passé, captif, au +milieu d'un peuple furieux qu'il avait +vu, pendant vingt ans, se précipiter +sur son passage pour le contempler +avec délices; pour faire retentir l'air +des plus touchantes acclamations. +Qui peut dire si son cœur n'a pas été +ouvert à l'espoir, et combien il a été +cruellement trompé, lorsque pendant +cette longue route il n'a entendu aucune +voix s'élever en sa faveur, +aucun bruit avant-coureur d'un +<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> +généreux effort; enfin arrivé au +terme fatal, il s'est flatté sans doute, +que peut-être ce peuple ne résisterait +pas à la voix de son roi qui paraissait +en suppliant devant lui; mais +la plus atroce barbarie fait retentir +l'air d'un bruit affreux qui couvre +ses faibles accens; enfin le crime +comble l'intervalle immense qui est +entre le trône et l'échafaud, entre +le supplice et l'innocence. Cette affreuse +image me revient sans cesse +dans la pensée, et le jour et la nuit. +A tout ce qu'elle a de déchirant pour +le cœur, se joint un tel étonnement +pour l'esprit, que je suis quelquefois +tenté de croire que cette terrible catastrophe +n'est qu'un songe affreux. +Je reviens à vous, mon cher et jeune +ami, et j'exige de votre attachement +que vous me disiez au plutôt l'état +de vos affaires, et ce qui vous reste, +<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +et ce que vous attendez. J'ai quelque +argent à votre service, pour le moment, +sans nuire à mes arrangemens, +sans rien diminuer de ma dépense. +Songez que je vous tiens lieu de +père et que j'en ai toute la tendresse. +Adieu, pour aujourd'hui.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXIII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Ecoutez, écoutez ma chère Emilie, +une scène du plus grand genre dont +vous êtes la cause sans le savoir. +Nous étions à prendre le thé dans le +sallon lorsqu'on m'a apporté un billet +de vous, écrit il y a deux jours, +pour m'annoncer cette marchande +qui fait si bien les fleurs artificielles, +et j'ai proposé à ma mère de la faire +entrer, en lui disant qu'on m'avait +assuré qu'elles égalaient presque en +fraîcheur et en vivacité les fleurs +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +naturelles. Un instant après est entrée +une jeune fille avec deux grands +cartons. Les fleurs ont été étalées +sur une petite table auprès de ma +mère; la <span class="smcap">Warberg</span> n'a fait qu'un +saut jusqu'à nous pour voir les fleurs, +et je ne puis vous rendre ses exclamations; +elle regardait de tous ses +yeux, avait envie de tout; combien +cela Mademoiselle?.... Et celle-ci, +et celle-là? La marchande avait à +peine le temps de répondre à ses +mille et une questions. Dans ce moment +nous apperçevons le Marquis, +qui se trouvant beaucoup mieux, avait +voulu nous causer une agréable surprise, +et qui traversait la cour, appuyé +sur son valet de chambre, pour +se rendre dans le sallon. Nous nous +levons aussitôt pour aller au devant +de lui et le féliciter. Une voiture +était rangée près de la porte du +<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +vestibule, et nous apperçevons dans +le fond une femme d'une figure fort +agréable. On s'empresse de témoigner +au Marquis la joie de le trouver en si +bon état, et prêt à entrer, il porte +ses yeux du côté de la voiture, et +s'avance vers elle en disant: quoi c'est +vous madame la Duchesse?... Et la +femme de répondre sans le moindre +embarras, c'est moi-même mon cousin. +Tout le monde est surpris; mon +oncle, sur-tout, semble pétrifié et +demeure un instant les yeux fixes et +la bouche ouverte. On demande au +Marquis, par quel hasard cette dame, +qu'il appelle madame la Duchesse, +attend dans la cour sans entrer. Il +s'approche d'elle, lui parle à demi-voix, +et revient nous dire, c'est une +de ces aventures de roman que produit +la Révolution; madame la duchesse +de <span class="smcap">Monjustin</span> vend des +<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> +fleurs, voilà le mystère, et elle attend +une ouvrière qui est allée en porter +dans le sallon; nous nous avançons +vers la Duchesse, et après bien des +instances nous l'engageons à entrer. +On garde ensuite un instant le silence, +et la Duchesse d'un air tranquille et +résigné, s'adressant à mon oncle qui +était dans l'attitude d'un homme qui +attend le dénouement d'une grande +aventure, lui dit: je ne suis pas la +seule, monsieur, que la Révolution +ait réduite à un sort pareil ou plus +fâcheux, et je me trouve heureuse +d'avoir un petit talent qui écarte de +moi la misère. Mon oncle lève les +bras au ciel en croisant ses mains, et +demande au Marquis si elle est de la +famille du maréchal de ..... la +femme de son petit-fils. Mon oncle +s'écrie, la petite-fille du maréchal +de ..... que j'ai vu commander les +<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> +armées Françaises en 17... qui lui +auroit dit que sa petite-fille serait +réduite à vendre des fleurs? La Révolution, +lui dit le Marquis, a fait +du monde un grand bal masqué, où +des princes paraissent sous des habits +de paysans, et des valets sont habillés +en empereurs; ma cousine s'est +résignée avec courage à son sort. Il +y en a, reprit la Duchesse, de bien +plus à plaindre que moi; ce sont les +vieilles femmes et celles qui n'ont +aucune ressources dans leur industrie; +je frémis en songeant qu'un peu +plutôt ou plus tard, elles n'auront +rien à attendre que de la compassion +charitable. Le Marquis lui demanda +des nouvelles de plusieurs personnes, +et comme il ne lui parla ni de mari, ni +d'enfans, je jugeai qu'elle était veuve +et n'avait pas d'enfans: je ne me suis +pas trompée. Madame de <span class="smcap">Warberg</span> +<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> +n'osait plus acheter, et ne jetait que +des regards furtifs sur ces belles +fleurs qu'elle avait tant admirées; +comment dire à une Duchesse: cela +est trop cher? Comment lui mettre +de l'argent dans la main? La Duchesse +s'en apperçut et lui dit en +souriant: il ne faut pas madame, si +mon nom ne me sert pas, qu'il me +nuise. Vous paraissiez disposée à +acheter des fleurs; le prix est sur +chacune, cela vous épargnera l'embarras +de marchander. Madame de <span class="smcap">Warberg</span> +s'enhardit, choisit plusieurs +fleurs, fort belles, regarda le prix, +tira sa bourse et mit en rougissant +l'argent dans le carton. Je suivis +son exemple; mais sans en acheter +une grande quantité, comme c'était +mon premier mouvement; je craignis +d'avoir l'air, par pure générosité, +d'augmenter ses profits. Comme je +<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> +lui témoignais mon admiration de son +courage, elle m'a dit une chose qui +m'a frappée. Quand on ôte, Madame, +du malheur, l'humiliation, il perd ce +qu'il a peut-être de plus douloureux, +et comment être humilié d'un malheur +général? Qui ne serait pas honteux +de paraître en chemise dans la +rue?.... Mais, supposé que le feu +prenne à votre maison, aux maisons +voisines, on ne songera pas en fuyant +le danger, à la manière dont on est +vêtu. Mais, dit mon oncle, madame +la Duchesse aurait trouvé dans tous +les pays, des gens qui se seraient empressés +de la secourir, sans s'abbaisser.... +Ah! Monsieur, lui dit-elle, +ces services-là ne sont que +pour un temps, et quand les malheurs +durent, la générosité se lasse; +n'est-il pas plus satisfaisant de pouvoir +se suffire à soi-même, et de +<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +n'avoir d'obligations à personne? Ma +foi, dit-il, Madame, vous avez raison, +et ce n'est pas là de l'orgueil, mais +une noble et estimable fierté; il se +détourna en même temps pour cacher +ses larmes. J'allai à lui et prête moi-même +à pleurer, je lui pris la main +et ne pus que lui dire, mon bon +oncle!... La Duchesse reprit la parole, +et dit: on ne peut se refuser à +une vérité constante, c'est que si on +enlève à l'homme le plus riche tout +ce qu'il possède, il est forcé de revenir +à l'état de nature, et de travailler +pour subsister. J'ai lû qu'en +Turquie on fait, dans leur jeunesse, +apprendre un métier aux Sultans; +c'est peut-être par le souvenir des +fréquentes révolutions qui précipitent +du trône les monarques de l'Asie +qu'on a cru devoir adopter cet +usage; est-il aujourd'hui en Europe +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> +un homme, quelqu'élevé qu'il soit, qui +puisse assurer qu'il ne sera pas réduit +à faire usage de son industrie? +<span class="smcap">Rousseau</span> avait raison dans son superbe +ouvrage sur l'éducation, de +faire apprendre un métier à <i>Emile</i>. +On s'en est moqué, on a fait des +railleries d'un héros menuisier. Combien +de gens de qualité, de gens +riches seraient heureux aujourd'hui +d'avoir été élevé comme <i>Emile</i>? +Quelle modération, ma chère amie! +quelle sagesse! ce ne sont pas là des +mots; c'est le courage et la vertu +en action. J'ai voulu l'engager à +passer la journée avec nous; mais +il n'y a pas eu moyen de l'y déterminer: +elle avait des affaires à Francfort +et devait s'y trouver de bonne +heure le lendemain; mais elle nous +a promis de s'arranger pour venir la +semaine prochaine, et nous accorder +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span> +deux jours; de grâce venez-y, ma +chère amie; je m'honorerai à ses +yeux de votre amitié, et puisqu'elle +vous connaît, elle me sera un titre +pour prétendre à la sienne. Sa douceur, +son courage, sa noble simplicité +ont enchanté toute la maison; le +Marquis, après avoir loué la courageuse +résignation de sa cousine, nous +dit: mesdames je vous conseille de +vous presser de faire provision de +fleurs; car ma cousine me fera certainement +la grâce de partager ma +petite fortune. De tout mon cœur, +dit-elle; mais prenez garde de vous +aveugler sur vos espérances et d'en +croire le succès trop prochain; je serais +fâchée de vous faire dépenser +trop vite un argent qu'il serait prudent +de ménager pour l'avenir. Dès +ce moment le produit de mes fleurs +est pour les pauvres, et elle me pria +<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> +de me charger de celui de madame +de <span class="smcap">Warberg</span>. Ensuite elle ajouta: +je crois, mon cousin, que tout bien +considéré, je ne dois pas renoncer +entièrement à mes travaux; il y a +tant de malheureux à soulager, ce +serait un vol que je leur ferais que +de ne pas exercer mon petit talent. +Qu'en pensent ces dames? Nous fumes +de son avis. J'en ferai, dit-elle, +un amusement au lieu d'un travail +forcé. Nous l'avons tous reconduite +à sa petite voiture; mon oncle lui +donnait la main, et en la quittant la +regardait avec des yeux de tendresse +et d'admiration. Vous pensez bien +qu'il n'a pas été question d'autre chose +toute la soirée, et chacun de nous, +à sa manière, a fourni son contingent +à un chapitre sur les vicissitudes de +la fortune. Adieu, pour aujourd'hui.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXIV.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">le Marquis de St. Alban.</span><br /> +<span class="smcap">au</span><br /> +<span class="smcap">Président de Longueil.</span></p> + +<p class="p2">Je m'empresse de vous apprendre, +mon cher Président, que votre amie +est retrouvée. Madame de <span class="smcap">Monjustin</span> +vous écrit par le courrier une +lettre qui vous apprendra comment +je l'ai rencontrée, et ne vous laissera +rien ignorer de tout ce qui l'intéresse. +Les maîtres de la maison, instruits +de l'état de la marchande de fleurs, +l'ont accueillie avec la plus grande +considération. Le titre de Duchesse +n'a pas été auprès du bon Commandeur +<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> +une faible recommandation; mais il a +fallu bien peu de temps à madame de +<span class="smcap">Monjustin</span> pour exciter ensuite +pour sa personne le plus vif intérêt, +et même de l'admiration. Madame la +comtesse de <span class="smcap">Loewenstein</span>, à qui je +parle souvent de vous, est enchantée +de la connaissance de la Duchesse, et +partage votre joie. Je voudrais, +m'a-t-elle dit, être à sa place pour +éprouver tout ce que l'amitié doit +avoir de plus doux, dans un moment +où l'on revoit une personne pour qui +on a tremblé tant de fois. Madame +de <span class="smcap">Loewenstein</span> est avide de sentimens, +comme un ambitieux l'est +d'honneurs et de distinctions, un +avare d'argent; jugez par là, mon +cher Président, du bonheur d'un homme +qui aurait excité dans son ame +un tendre sentiment. S'il suffit d'en +connaître l'étendue pour le mériter, +<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> +personne n'en est plus digne que votre +ami. Chaque jour me fait découvrir +de nouvelles qualités dans cette +intéressante femme. Le charme de +sa société écarte loin de moi jusqu'à +l'idée du malheur. Je crois être dans +un séjour enchanté, et chaque jour +que j'ai à rester ici, est une partie +d'un trésor dont je regrette d'avancer +la perte. Je vois avec peine avancer +ma guérison, quand je songe qu'elle +sera le terme de mon bonheur. Adieu, +mon cher Président, je finis à votre +exemple en disant, <i>Vale et ama</i>.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXV.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">La marchande de fleurs est, ma +chère Emilie, l'intime amie de ce +Président, dont nous parle si souvent +le Marquis; il me l'avait peint comme +un des sept sages de la Grèce; +mais les sages sont donc aussi sensibles +à l'amour; car je crois que le +Président a été plus que l'ami de la +Duchesse, et que leur liaison a pris +avec le temps la couleur de l'amitié; +ne pourrait-on pas appliquer à un +<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> +tel sentiment ce que dit le célèbre +fabuliste des Français. <i>C'est le soir +d'un beau jour.</i> Cette comparaison +ne serait pas moins juste que l'autre; +car les belles soirées succèdent +à des chaleurs brûlantes. Il y +a long-temps que la Duchesse a +perdu son mari, ainsi je ne lui fais +pas de tort en supposant qu'elle ait +aimé un homme estimable. La Duchesse +a montré une grande satisfaction +en apprenant que le Président +avait échappé aux fureurs démocratiques, +et qu'il était dans une situation +supportable du côté de la fortune. +Le Parlement a été presque entièrement +immolé, et le Président, à +ce qu'elle m'a dit, était un homme +trop marquant par sa naissance, ses talens, +et enfin par son zèle, pour n'avoir +pas été une des premières victimes. +Je n'ai pu m'empêcher de dire +<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> +à madame de <span class="smcap">Montjustin</span> que je +voudrais être à sa place pour jouir +d'un bonheur aussi vif. Elle m'a répondu +en m'embrassant, et a eu l'air +de s'attendrir sur moi. Je ne saurais +vous exprimer ce qui était dans ses +regards, peut-être lui en demanderai-je +quelque jour l'explication. Le +Marquis est heureux dans les personnes +de son ami et de sa cousine. Je crois +qu'il les regarde aussi avec la même +envie que moi; car son ame est sensible +et je vous avouerai que je n'ai +trouvé que lui qui m'ait parlé <i>sentiment</i> +d'une manière attachante et +vraie. La plupart des hommes cherchent +à montrer de l'esprit lorsqu'ils +en parlent, ou bien s'expriment avec +une chaleur exagérée. On voit que +ce que dit le Marquis part de l'ame, +et on le croirait profondément sensible +au seul son de sa voix, à la +<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +manière dont il prononce le mot +<i>d'aimer</i>. Adieu, ma chère amie, +raisonnez sur tout cela à votre charmante +manière, votre Victorine vous +embrasse mille et mille fois.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXVI.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewestein.</span></p> + +<p class="p2">J'avais entendu dire que la personne +qui faisait les fleurs dont je vous ai +parlé, avait eu en France de la fortune, +et que la Révolution l'avait réduite +à faire usage de ce talent pour +vivre; mais j'étais bien loin de la +soupçonner d'être une si grande dame. +Elle vient quelquefois à Mayence, +où elle a une amie, et elle y fait apporter +des fleurs par la jeune fille +que vous avez vue. Un jour j'allai +chez elle, et comme elle était sortie, +<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +l'hôtesse me mena à la chambre de +la Duchesse. Je la trouvai lisant un +volume de <span class="smcap">Voltaire</span>, un autre était +sur la table, et contenait <i>Zadig</i> ou la +Destinée. Je lui dis qu'il y avait +beaucoup de philosophie dans ce petit +roman, et elle me répondit, il +faut bien croire à une destinée qui +se joue de tous les desseins des hommes, +élève ce qui est bas et abaisse +ce qui est élevé. Et elle cita à ce +sujet ces vers que je la priai de +m'écrire, et qu'elle me dit être de +<span class="smcap">Corneille</span>.</p> + +<p class="left35 font90">«Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite,<br /> +«Que suivant que d'en haut son bras la précipite;<br /> +«Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir.</p> + +<p>Je lui dis: il faut convenir, Madame, +qu'il y a peu de marchandes de +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> +fleurs en état de faire de pareilles +citations. Elle se mit à sourire et je +n'osai lui faire aucune question. Je +suis retournée deux fois chez elle sans +la rencontrer, et la dernière fois je +remis à la jeune ouvrière un billet +pour vous. Vous avez dû trouver la +figure de la Duchesse intéressante et +spirituelle, et à présent que je sais +son état, je trouve ses manières très +nobles: mais préjugé! préjugé! il y +a deux jours que j'aurais dit <i>décentes</i>. +J'ai beaucoup d'impatience de la revoir, +et ce n'est pas pour lui faire +mon compliment; car la grandeur +dans sa situation n'est qu'un fardeau +importun et embarrassant. Mon +goût pour les aventures de roman +me fera chercher à former une liaison +avec elle, et je donnerai l'essor +à mes sentimens d'intérêt et de bienveillance, +bien faciles à se changer +<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> +en amitié. Enfin lorsqu'elle viendra +ici je l'engagerai à loger chez +ma mère qui, depuis votre lettre, +m'a témoigné beaucoup d'empressement +pour la voir. Adieu, ma chère +Comtesse.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXVII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La même a la même.</span></p> + +<p class="p2">Mon bonheur a amené ici ma cousine. +Ce début vous surprend; cette cousine, +vieille fille, bavarde, ennuyeuse +avec solennité, fatigante dans ses +empressemens, et se faisant valoir +pour les plus petites choses, disant +sans cesse: «Convenez que sans moi +vous auriez payé votre robe deux +ducats de plus; si je ne m'étais +trouvée là vous tombiez dans le +fossé; vous auriez encore la fièvre +si je ne vous eusse forcée à prendre +du quinquina. Ce bal où l'on désirait +tant d'aller, la bonne maman +<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +était malade, on se désolait; mais +heureusement on a une cousine qui +arrive toujours à propos; elle offre +de se charger de la conduite +d'Emilie, de la mener à ce bal, +de la ramener; qu'est-ce qu'on y +voit, ah! ah!».... En voilà +assez; dis-je, ma cousine: Je sais +toutes les obligations que je vous +ai; et je suis obligée de lui mettre +la main sur la bouche. A quoi sert +tout ce préambule, à vous dire que +ma cousine a proposé de me mener +chez vous; et d'y rester ce qu'on +appelle un jour franc. Je partirai donc +après-demain, ma chère Victorine, et +nous passerons ensemble quarante-huit +heures. On dit que la durée +est une grande question en philosophie, +et je n'en suis pas surprise; +du moins si c'est comme je l'entends; +une opération qui dure six minutes +<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> +est d'une longueur insupportable, et +six minutes sont un éclair pour celui +qui goûte un plaisir, vif: ôtez +huit heures de sommeil, reste quarante, +formant deux-mille-quatre +cents minutes que nous passerons ensemble. +Quel philosophe m'en dira +la juste durée! Ah! qu'il se passe +de choses dans l'ame d'une personne +qui sent vivement! c'est sans doute +à ce sujet, de la durée du temps, +ce qu'on rapporte de <span class="smcap">Mahomet</span>, +à ce que je crois: il sort de son lit, +s'élève dans les airs, parcourt des +mondes infinis, et il rentre chez lui +que sa place dans son lit, n'était pas +encore refroidie, et qu'une caraffe, +qu'il avait laissé renversée, et répandant +l'eau qu'elle contenait, n'était +pas encore vide. C'est pour le coup +que vous allez dire avec raison, +quel déluge de métaphysique! Mais +<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> +pourquoi m'en vouloir, n'est-ce pas +mon cœur, ingrate, qui me rend métaphysicienne? +N'est-ce pas le bonheur +de vous voir qui m'inspire tant +de beaux calculs? L'avare qui compte +son argent, tantôt le voit en ducats, +tantôt en écus, et enfin en florins, en +kreutzer, pour en grossir la somme +à ses yeux. Adieu, ma chère Victorine, +et quel bonheur j'aurai dans +trente-six heures en disant, bonjour +chère Victorine!</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXVIII.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">Le Marquis de St. Alban</span><br /> +<span class="smcap">a la</span><br /> +<span class="smcap">Duchesse de Montjustin.</span></p> + +<p class="p2">Ma santé se rétablit de jour en jour, +grâce aux soins qui me sont prodigués, +et à un excellent chirurgien. +Je ne serai certainement point estropié, +voilà ce qu'il y a d'intéressant, +ma chère cousine. La paisible et +charmante habitation où m'a conduit +un génie bienfaisant, n'est plus aussi +solitaire que vous l'avez vue: le père +et le mari de la Comtesse sont arrivés +de Vienne; l'inquiétude règne +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> +dans la maison, le père craint de +rendre un domaine assez considérable +dont il jouissait depuis près de +trente ans, avec les fruits perçus +depuis ce temps. Les frais du procès +ajouteraient encore aux embarras, +parce qu'il faut les payer incessament; +à la vérité on compte un +peu sur le bon Commandeur. Je +partage les alarmes de sa famille et +pénétré de reconnaissance, j'oublie +depuis deux jours mes malheurs. +Le père de la Comtesse est un +homme de soixante ans, il n'a point +servi et n'a presque jamais quitté +son château; il connaît peu le monde, +et il a mauvaise opinion des hommes, +par l'effet d'une disposition misanthropique, +sans philosophie, et par +de mauvais procédés qu'il a éprouvés, +et qui ont laissé de profondes +impressions dans son ame; du reste +<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> +il est attaché scrupuleusement à ses +devoirs, à sa religion jusqu'à la superstition; +occupé de l'administration +de son bien, et entier dans ses volontés; +il aime sa femme parce que +la religion et la morale le prescrivent; +mais sa fille, ce n'est ni la morale +ni la religion, c'est cette irrésistible +attraction qui est dans le moindre de +ses mouvemens. Il me reste à vous +donner une idée du mari: il a une +de ces figures qu'on croit avoir vue partout, +et qu'on a remarquée nulle +part; il a servi quelques années; +et sa famille désirant que son nom +se perpétuât l'a engagé à se marier +avec la charmante Victorine qui est +de la même maison. Il paraît sentir +son infériorité; mais il croit que la +dignité de mari suffit pour faire disparaître +toutes les inégalités personnelles; +il ne faudrait pas je crois +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> +rassembler beaucoup de circonstances +pour exciter en lui de la jalousie: +tel est l'heureux mortel qui +possède Victorine; mais que dis-je, +un tel bonheur n'est pas sans partage; +il ne possède que la plus petite +partie de cette femme divine: +il ne sait la langue ni de son esprit +ni de son cœur. Elle verra donc +passer ses beaux jours sans avoir +embelli l'existence d'un mortel digne +d'elle, sans avoir donné l'essor aux +sentimens de son ame sublime et +aimante, sans avoir participé au charmant +concert de deux esprits et de +deux cœurs, se répondant et s'éclairant +mutuellement! Les nouveaux +arrivés m'ont fait des politesses à +leur manière, le père avec assez de +franchise, le mari avec une sorte de +contrainte. La conduite de la Comtesse +avec son mari répond à la justesse +<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> +de son discernement, à cette connaissance, +j'oserais dire, à cet instinct +des plus délicates convenances: elle +ne cherche point à le faire valoir +en protectrice; mais sait faire en-sorte +qu'il ne paraisse jamais à son +désavantage; elle ne cherche point à +faire à lui ou aux autres, illusion +sur ses sentimens, et se borne à des +manières qui caractérisent l'amitié +et l'estime, enfin elle ne montre rien +d'hypocrite ni d'exagéré, et rien qui +puisse donner l'idée du mépris. Le +temps va arriver où je serai obligé +de quitter cette aimable société. Je +ne puis rien comparer dans ma vie +au charme des jours que j'ai passés +ici. Il y a quelque temps qu'ayant +horriblement souffert, je m'endormis +profondément; à mon réveil, mes +yeux se portèrent vers une glace +qui est en face du sopha sur lequel +<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> +je suis pendant la journée, et cette +glace m'offrit une femme vêtue de +blanc; ses cheveux épars et bouclés +tombaient sur un cou d'albâtre entouré +d'un rang de perles, une rose +était à quelque distance et s'élevait +et s'abaissait:... deux bras arrondis +par l'amour étaient nuds jusqu'au +coude, et des mains d'une blancheur +éblouissante parfilaient des fils d'or. +Je restai quelques moments sans faire +connaître que j'étais éveillé et je vis +cette figure céleste jeter des regards +d'intérêt de mon côté; ils ont pénétré, +ces regards, jusqu'au plus profond +de mon cœur; je ne me croyais +plus sur la terre, et j'étais transporté +au milieu des anges. Sa mère était +près d'elle et contemplait avec délice +sa charmante fille, et un vieillard respectable +lisait et s'arrêtait quelquefois +pour jeter sur elle un regard de +<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span> +satisfaction. Chacun m'exprima à +mon réveil, d'une manière touchante +ses craintes et le plus tendre intérêt. +Ce réveil, ce tableau, car c'en était +un, puisque je ne les voyais tous que +dans la glace, seront sans cesse présens +à mon esprit. Adieu, ma chère +cousine. Parlez-moi un peu de vos +amis de Francfort, en échange de +tous les détails que je vous envoie, +sur une société qui suspend par momens +le sentiment de mes malheurs. +Encore une fois je me reproche d'être +heureux; mais qui sait ce que me +garde l'avenir, et si je ne payerai +pas bien cher cet éclair de bonheur.</p> + +<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p> + +<h3>LETTRE XXIX.</h3> +<hr class="c5" /> +<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br /> +<span class="smcap">a</span><br /> +<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p> + +<p class="p2">Le procès répand toujours un nuage +de tristesse sur toute ma famille, et +je suis forcée aussi de prendre un air +inquiet pour ne pas désobliger mes +parens: mais au fond je ne mets pas +assez de prix à la fortune pour être +fort affectée. Ce qui me touche véritablement +c'est l'embarras où se +trouverait mon père pour subvenir +aux frais du procès. Le marquis de +St. <span class="smcap">Alban</span> qui me croit plus inquiète +<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> +que je ne le suis, partage avec vivacité +le chagrin général, et ce qu'il y +a de bon, c'est que c'est moi qui fais +effort pour le consoler. Il avance +dans sa guérison, et partira dans huit +ou dix jours pour Francfort; ce sera +pour moi, et je crois aussi pour ma +mère, une véritable privation, et +peut-être aurait-il mieux valu que +je ne l'eusse pas connu. Nos bons +Allemands me paraissent un peu plus +maussades depuis son séjour ici, et +nos agréables me sont encore plus +insupportables; mon mari s'en est +sans doute apperçu, et sur ce que je +n'étais pas aussi enthousiasmée que +lui du prince de **** que nous +avons vu deux ou trois fois l'hiver +dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur, +il faut être Français pour +plaire à madame: voilà ses mots; +mais il y avait dans le son de sa voix +<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> +quelque chose d'aigre, et dans ses +regards une intention que je ne puis +vous rendre. Je crois que la présence +du Marquis lui est à charge: +les malheureux sont toujours importuns +à certaines personnes, à presque +tous les hommes; le calcul de l'intérêt +est en entier contre eux; l'intérêt +étend ses vues dans l'avenir, et +craint qu'on ne se fasse un titre d'un +léger bienfait pour en exiger de nouveaux. +Mon mari a toujours été +porté à l'économie; il en sent en ce +moment encore plus la nécessité, et il +s'exagère la faible dépense que le séjour +du Marquis occasionne: voilà je +crois la source de son humeur contre +lui, et il n'a d'ailleurs jamais aimé +les Français. Elle n'aura plus de +fondement dans peu, car le Marquis +part pour Francfort, où il a quelques +misérables débris de sa fortune à +<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> +rassembler. J'aurai besoin de quelque +temps après son départ, pour me remettre +au ton ordinaires des conversations, +et m'habituer à des sociétés, +sans intérêt. Avec vous et avec le Marquis +nous parlons une autre langue. +Je remplacerai le Marquis par des livres, +et quand vous serez mariée, +ma chère amie, les occasions fréquentes +de nous voir ne me laisseront rien +à désirer. Adieu, mon unique, tendre +et adorable amie.</p> + +<p class="center p4"><i><b>Fin du tome premier.</b></i></p> + +<p class="p4">Liste des modifications:</p> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="toc"> +<tr> + <td>page 36:</td> + <td>Fielding remplacé par Fiedling (dans un roman de Fielding on élève des doutes)</td> +</tr> +<tr> + <td>page 40:</td> + <td>existé remplacé par existée (sans _Clarisse_ elle n'aurait pas existé»)</td> +</tr> +<tr> + <td>page 119: </td> + <td>tombée remplacée par tombé (elle y était tombé malade)</td> +</tr> +</table> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Émigré, by Gabriel Sénac de Meilhan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉMIGRÉ *** + +***** This file should be named 34561-h.htm or 34561-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34561/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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