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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:01:52 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of L'Émigré, by Gabriel Sénac de Meilhan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Émigré
+
+Author: Gabriel Sénac de Meilhan
+
+Release Date: December 4, 2010 [EBook #34561]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉMIGRÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+ Note de transcription:
+ L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+ Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+ L'auteur a utilisé les abréviations suivantes:
+
+ «Mis» pour Marquis
+ «Cesse» pour Comtesse
+ «Melle» pour Mademoiselle
+
+
+
+
+ L'ÉMIGRÉ
+
+ PUBLIÉ
+
+ PAR
+
+ M. DE MEILHAN
+
+ _ci-devant intendant du Pays d'Aunis,
+ de Provence, Avignon et du Hainaut,
+ et intendant-général de la guerre et
+ des armées du roi de France etc., etc._
+
+ TOME PREMIER.
+
+ A. BRUNSVICK
+
+ chez P. F. FAUCHE et COMPAGNIE.
+
+ 1797.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+On ne doit pas perdre de vue que les lettres qui composent ce recueil
+ont été écrites en 1793. La plupart des tableaux et des sentimens
+qu'elles renferment sont relatifs à cette époque affreuse et unique
+dans l'histoire. La sombre horreur qui régnait dans les esprits,
+semblait ne permettre alors aucune conjecture favorable. Un système de
+modération a succédé au plus barbare régime, et pour la seconde fois
+Rome a vu un général, maître de l'Italie, se contenter d'un tribut,
+lorsqu'il pouvait livrer sa capitale au pillage. Le sang eût coulé
+dans Rome en 1793, le sanctuaire eût été profané et les monuments les
+plus précieux détruits. Royaliste ou Républicain, tout ami de
+l'humanité doit applaudir à un changement de système qui épargne la
+vie des hommes, et les victimes errantes de la Révolution doivent
+peut-être en attendre l'adoucissement de leur sort.
+
+
+
+
+ L'ÉMIGRÉ.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+L'ouvrage qu'on présente au public est-il un roman, est-il une
+histoire? Cette question est facile à résoudre. On ne peut appeler
+roman, un ouvrage qui renferme des récits exacts de faits avérés.
+Mais, dira-t-on, le nom du marquis de ST. ALBAN est inconnu, il n'est
+sur aucune des tables fatales de proscription; je n'en sais rien;
+mais les événemens qu'il raconte sont vrais, et l'on a sans doute eu
+des raisons pour ne pas mettre à la tête de ce recueil de lettres, les
+véritables noms des personnages. S'il paraissait une description du
+tremblement de terre de la Calabre, par un homme qui s'en dirait
+témoin oculaire, et qu'il rassemblât le tableau de toutes les
+circonstances de cet horrible bouleversement, et la fidelle peinture
+des terreurs, des angoisses, des souffrances des malheureux habitans
+de cette contrée, dirait-on que c'est un roman, parce que l'auteur
+n'en serait pas connu? Il en est de même de l'Emigré, tous les
+malheurs qu'il raconte sont arrivés. A-t-il été reçu avec le plus
+touchant intérêt par une famille illustre d'Allemagne? Un grand nombre
+d'Emigrés a été favorablement accueilli dans plusieurs pays, par des
+gens humains et généreux. A-t-il été amoureux? Il me semble que rien
+ne choque moins la vraisemblance, et j'aimerais autant qu'on mit en
+question si un homme a eu la fièvre. Un poëte tragique à qui l'on
+demandait au commencement des scènes sanglantes de la Révolution, s'il
+s'occupait de quelque ouvrage, répondit: _la tragédie à présent court
+les rues._ Tout est vraisemblable, et tout est romanesque dans la
+révolution de la France; les hommes précipités du faite de la grandeur
+et de la richesse, dispersés sur le globe entier, présentent l'image
+de gens naufragés qui se sauvent à la nage dans des îles désertes,
+la, chacun oubliant son ancien état est forcé de revenir à l'état de
+nature; il cherche en soi-même des ressources, et développe une
+industrie et une activité qui lui étaient souvent inconnues à
+lui-même. Les rencontres les plus extraordinaires, les plus étonnantes
+circonstances, les plus déplorables situations deviennent des
+évènements communs, et surpassent ce que les auteurs de roman peuvent
+imaginer. Un joueur, homme d'un grand sang froid, se contentait de
+dire à l'aspect des coups les plus piquants; _cela est dans les dés_:
+on peut dire de même au récit des plus singulières ou tragiques
+avantures, _cela est dans une révolution._ Je n'en dirai pas
+d'avantage sur cet ouvrage; s'il intéresse, je n'aurai pas eu tort de
+le publier, s'il produit un effet contraire, j'emploierais en vain
+tous les raisonnemens pour m'en justifier.
+
+
+
+
+L'ÉMIGRÉ.
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+ _Le .... Juillet 1793._
+
+Enfin vous voilà, ma chère Emilie, débarrassée des Français. Que je
+vous ai plaint pendant que vous étiez sous leur domination, et combien
+j'ai craint pendant le siège pour ma tendre amie, pour tout ce qui
+l'intéresse. Que de fois je me suis réveillée la nuit en sursaut, les
+yeux remplis de larmes! Enfin je respire, Emilie est hors de tout
+danger, et se porte bien; elle est à présent au milieu des fêtes, et
+le bruit du canon est remplacé par le son des instrumens. On dit que
+le roi de Prusse a été reçu comme un dieu descendu du ciel pour le
+bonheur des humains. C'est votre libérateur, et je défie aucun de ses
+sujets d'avoir autant que moi d'attachement pour sa personne. J'ai
+pensé dire d'amour, car on emploie ce terme pour les rois comme pour
+Dieu; mais le roi de Prusse, d'après ce qu'on en dit, serait homme à
+prendre une femme au mot. Je ne pourrai pas d'ici à quelques jours
+aller embrasser mon Emilie, mon oncle doit revenir ce soir, et son
+retour est déterminé par une circonstance singulière, dont je vous
+ferai part demain. Adieu mon aimable Emilie. Le frère de Jenny, qui
+part pour Mayence, ne me donne pas un quart d'heure de plus, pour vous
+faire un récit intéressant, et me livrer à tous les transports de ma
+joie. Je vous embrasse mille fois du plus profond de mon coeur que
+vous remplissez entièrement.
+
+
+
+
+LETTRE II.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Je vous ai promis de vous raconter une aventure extraordinaire, qui a
+fait revenir hier au soir mon oncle, avec un grand empressement, la
+voici dans la plus grande exactitude. Vous rappelez-vous, mon Emilie,
+d'avoir lû dans les romans de chevalerie, la rencontre imprévue d'une
+jeune princesse et d'un chevalier. La Dame se promène dans une forêt,
+et tout à coup, un grand bruit d'armes, de chevaux se fait entendre;
+les écuyers s'avancent pour en savoir la cause, et ils trouvent un
+jeune Chevalier que des brigands discourtois ont attaqué; ils se sont
+enfuis à l'arrivée des écuyers de la princesse, et le Chevalier est
+tombé au pied d'un arbre, percé de plusieurs coups. On s'empresse de
+le secourir, on bande ses blessures pour arrêter le sang, et le
+Chevalier est porté au château, où il trouve tous les secours que son
+état exige. Voilà précisément mon histoire. Mon oncle est arrivé
+avant-hier pour dîner. Vous voyez d'ici la réception, les
+empressements pour lui, et les caresses qu'il prodigue avec dignité
+et tendresse à sa Victorine; ajoutez qu'on lui apporte un paquet; on
+est attentif, il l'ouvre, et de là sortent, une étoffe des Indes,
+charmante, pour faire une robe à votre amie, et une autre, d'une
+couleur un peu rembrunie, pour la plus aimable et la plus indulgente
+des mères. Remercimens, effusion de reconnaissance; le dîner, ensuite
+conversation sur les affaires de la France. La nièce chante l'air
+favori de son oncle, et s'accompagne sur le piano-forté. De-là mon
+oncle dort, on fait silence, on ne parle que par signes, on marche sur
+la pointe du pied; il se reveille au bout d'une heure, et l'on profite
+du beau temps pour aller se promener dans ce joli bois où nous avons
+lû VERTHER. Vous voyez tout cela n'est-ce pas, mon Emilie; mais
+attendez, voici du nouveau. A peine étions-nous descendus de voiture
+pour nous promener à pied, que nous appercevons un jeune homme en
+uniforme rouge brodé d'or, qui était évanoui au pied d'un arbre; un
+domestique, aidé d'un paysan s'empressait autour de lui, et une espèce
+de charretier arriva, son chapeau plein d'eau pour la lui jeter sur le
+visage; une petite charrete attelée d'un cheval et remplie de paille,
+formait le reste du tableau. Ma mère, tout émue d'un tel spectacle,
+tira aussitôt son flacon de sel d'_Angleterre_, et mon oncle le lui
+fit respirer. Le jeune homme reprit ses sens, et nous regardant avec
+des yeux étonnés: où suis-je, dit-il, est-ce un rêve? Il pouvait à
+peine parler, mais des regards touchans nous peignaient sa
+reconnaissance de nos soins, et une sorte de plaisir à nous voir. Le
+valet nous dit que son maître servait depuis quelque temps à l'armée
+Prussienne, et que la veille, ayant été la nuit en détachement avec
+une trentaine de hussards, il était tombé dans une embuscade de
+deux-cents Patriotes. Ce nombre n'a pas effrayé mon maître, il s'est
+défendu avec un courage de lion; mais douze ou quinze de sa troupe
+ayant été tués, ou blessés dangereusement, ce qui restait a été fait
+prisonnier. Il nous ajouta que son maître, qui était cruellement
+blessé, avait eu le bonheur de s'échapper ainsi que lui, et qu'après
+avoir marché en toute diligence sur une des rives du Rhin, ils étaient
+parvenus à une barque de pêcheurs où ils s'étaient reposés quelques
+momens et que la douleur que ressentait son maître était si forte
+qu'il était obligé, pendant la route, de se tirer les cheveux pour ne
+pas s'évanouir. Les pêcheurs leur ayant dit que plusieurs détachemens
+de Patriotes s'étaient fait voir depuis deux jours dans les environs,
+et que la blessure de son maître ne lui permettant pas de se tenir à
+cheval, il n'y avait d'autre moyen pour les éviter que de traverser le
+Rhin dans leur barque, qu'ils avaient suivi ce conseil, et qu'ils
+étaient arrivés à la pointe du jour dans un petit village; mais la
+blessure de mon maître, ajouta le valet, exigeant un prompt secours,
+qu'il ne pouvait trouver dans ce lieu, il a fallu le faire conduire à
+un gros village qu'on nous a indiqué; en arrivant dans ce bois, il a
+été forcé par la douleur que lui causaient les cahots de la voiture,
+de descendre pour se reposer un instant, et il s'est trouvé mal. Mon
+oncle écoutait ce récit avec intérêt, ainsi que nous; il fit
+plusieurs questions à ce valet, et celle-ci entre autres: votre maître
+est sans doute un bon serviteur du Roi? Ah monsieur, repondit-il,
+c'est un fier Aristocrate, qui a manqué plus de dix fois d'être à la
+lanterne. Nous nous empressions autour du blessé qui avait peine à
+reprendre ses sens. Mon oncle paraissait touché, mais en suspens sur
+ce qui était à faire, lorsque le valet de chambre dit: c'est à
+l'épaule que monsieur le Marquis est blessé, et il souffre
+cruellement. A ces mots le visage de mon oncle s'épanouit: votre
+maître est un homme de qualité à ce que je vois, quel est son grade?
+Le valet de chambre lui apprend qu'il était major en second, que son
+père avait commandé un régiment, et que son grand père était mort au
+moment d'être fait maréchal de France. Je suis de ses terres,
+ajouta-t-il, et c'était un des plus grands seigneurs du pays.
+Vingt-six villages dépendaient de la terre de son nom, mais il n'y a
+plus de seigneurs à présent. Il avait deux châteaux superbes, des
+meubles, de l'argenterie, ah! fallait voir! tout cela a été brûlé, et
+cette enragée de nation a tout pris. L'intérêt de mon oncle croissait
+de moment en moment au récit de ces circonstances. Ma mère et moi nous
+nous empressions auprès du pauvre blessé pour le secourir. Son épaule
+gauche est fracassée, il souffrait infiniment, faisait des efforts
+pour vaincre sa douleur, et nous témoigner sa sensibilité à nos soins.
+Ma mère lui demanda où il comptait aller. A Francfort, dit-il, si je
+puis; mais cela était impossible, dans l'état où il se trouvait. On le
+lui représenta, et alors il dit, je vois un village à quelque distance
+d'ici, je vais tâcher de m'y rendre. Mon oncle regarda ma mère, qui
+l'entendit, et elle offrit au blessé un asile dans sa maison. Il se
+défendit quelque temps d'accepter ses offres, dans la crainte de
+l'importuner; mais mon oncle termina les débats en disant: faut-il
+faire de telles façons entre gens de qualité, monsieur le Marquis, ne
+m'auriez-vous pas accordé l'hospitalité dans un de vos châteaux, si je
+m'étais trouvé dans votre situation? Le Marquis lui répondit avec
+vivacité: qu'il aurait été empressé de le recevoir, et de lui rendre
+tous les services possibles. Il se défendit encore, mais ma mère lui
+fit tant d'instances, qu'il accepta. On le fit entrer dans la voiture,
+et nous revînmes au château. Le blessé occupe votre ancien appartement
+au bout du corridor, à droite. Il est là plus éloigné du bruit et
+auprès de la bonne Magdelaine, dont vous connaissez les talens pour
+soigner les malades. En voilà bien long; vous allez me dire: lorsqu'on
+commence un roman on doit faire le portrait du héros, et je vais me
+conformer à cette invariable coutume. Il s'appelle le marquis de ST.
+ALBAN. Il est grand, bien fait, à ce que je crois, car souvent j'ai
+trouvé bonne grâce à des gens qu'on me disait n'être pas bien faits;
+il paraît avoir vingt-cinq à vint-six ans; ses cheveux sont blonds,
+ses yeux et ses sourcils noirs; sa phisionomie annonce de la vivacité
+et de la douceur; il porte un habit rouge brodé en or, avec des revers
+et paremens noirs également brodés, c'est l'uniforme des Gens-d'armes.
+Adieu, ma chère amie, donnez-moi de vos nouvelles.
+
+
+
+
+LETTRE III.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
+
+
+Je ne puis vous exprimer, ma chère amie, le plaisir que m'a fait
+éprouver votre lettre, il n'y a que votre présence qui eût pu le
+surpasser; mais elle m'en donne l'espérance, et mon coeur se livre
+tout entier d'avance à toutes les effusions de la plus tendre amitié.
+Si ma mère n'était pas malade, je serais déjà auprès de vous. Que de
+choses j'ai à vous dire après une aussi longue séparation! Je ne doute
+pas que vous n'ayez été, pendant tout le siège, plus inquiète, plus
+agitée que votre Emilie; ceux qui sont exposés aux plus grands
+dangers se familiarisent avec eux. L'espérance semble faire choix de
+toutes les chances favorables pour les mettre sans-cesse sous les
+yeux, et ses tableaux trompeurs procurent une sorte de sécurité. Quand
+on entend les premiers coups de canon, on frissonne; mais quand on en
+a entendu cent, et qu'on se trouve sain et sauf, ainsi que tout ce qui
+nous environne, on se fait à ce bruit et l'on se persuade que les
+coups qui suivent ne feront pas plus de mal. Il n'en est pas de même
+de ceux qui dans l'éloignement tremblent pour leurs amis; ils n'ont
+rien de sensible pour se rassurer; leur esprit erre dans une mer de
+craintes vagues, et chaque instant renouvelle leurs terreurs. Je crois
+être dans le vrai en vous disant, suivant ma méthode, cette analyse
+de nos sentimens; mais aussi, je me plais à me peindre des plus vives
+couleurs l'attachement de Victorine pour son Emilie, à l'exagérer s'il
+était possible. Toute ma famille partage l'empressement que j'ai de
+vous revoir; et j'ai embrassé de bien bon coeur ma petite soeur
+Caroline qui s'est écriée, au départ des Français, nous pourrons donc
+revoir l'aimable Comtesse! De tous les malheurs du pays, votre absence
+est celui qu'elle ressentait le plus: jugez de ce que devait éprouver
+sa soeur ainée! Je m'intéresse à votre héros blessé, et je le trouve
+bien heureux de vous avoir rencontrés. On dit qu'on renvoie les
+Français de plusieurs villes d'Allemagne; ces pauvres Emigrés sont
+bien à plaindre, et mon père a bien raison de dire qu'on est bien peu
+généreux à leur égard, et que leur fidélité et leur courage devraient
+leur attirer, ne fut-ce que par politique, les bienfaits, ou du moins
+la protection des souverains. Nous avons assez parlé depuis six mois
+de nouvelles; nos lettres étaient des gazettes, dans les tristes
+circonstances où nous étions: je ne veux plus parler que de nous: il
+semble que mon coeur ait été fermé tout ce temps. Combien j'ai de
+choses vous dire! Vous les devinez, vous les sentez, ma chère amie,
+parce que votre coeur est si pénétrant! On n'a jamais dit, je crois,
+un coeur pénétrant; mais l'esprit qui conçoit rapidement, et le coeur
+qui sent, devine avec une grande promptitude ne peuvent-ils pas
+mériter la même épithète; n'est-ce pas une véritable pénétration, que
+cette vivacité de votre ame qui vous fait concevoir tout ce qui se
+passe dans la mienne, vous met, en quelque sorte, à ma place, et vous
+fait saisir les plus légères nuances du sentiment qui m'affecte. Vous
+allez m'appeler métaphysicienne; mais tant que je suis claire, je ne
+regarde pas ce reproche comme une injure. D'après ce que je viens de
+dire de votre coeur pénétrant, j'ai tort quand je vous dis que j'ai
+beaucoup de choses à vous apprendre: vous les savez toutes. Les
+terreurs qui assiègent mon ame quand _il_ est absent, quand _il_ est
+au milieu des dangers, vous les éprouvez. J'ai vu un jour à Francfort
+chez un célébre escamoteur, qui faisait beaucoup de tours curieux,
+deux pendules qui n'étaient point montées; il en transportait une au
+fond d'une grande cour, et toutes les deux sonnaient en même temps, à
+un signal, une égale quantité de coups: c'est l'image de nos deux
+coeurs; le destin est l'escamoteur qui ordonne à l'une de nous de
+sentir, et l'autre cède à l'instant aux mêmes impressions. Si je l'ai
+bien compris, c'est à peu près là aussi l'harmonie préétablie de notre
+célèbre LEIBNITZ.
+
+Je crois que le Marquis, que vous avez ramassé, doit se trouver, dans
+son désastre, bien heureux d'être ainsi soigné, dans un bon château,
+par de belles et illustres princesses. Ce début m'intéresse; dites-moi
+ses avantures, que son écuyer vous aura sans doute racontées en
+partie. Je suis bien aise qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra
+l'intérêt de votre cher oncle, et les pauvres Emigrés ont besoin de
+tout le monde. Il y a quelque temps que nous lisions qu'un roi
+d'Espagne ayant perdu ses cheveux, il fût question de lui faire une
+perruque, et que le conseil, composé de Grands, s'assembla pour
+délibérer sur ce sujet; il fût décidé unanimement dans cette auguste
+assemblée qu'il fallait faire grande attention à ce qu'il ne fût
+employé que des cheveux d'hommes et de femmes de qualité. Nous nous
+regardames tous en riant, et il n'y eût pas un de nous qui ne songeât
+en cet instant à votre bon oncle. Pardonnez-moi cette plaisanterie, ma
+chère Victorine, je rends d'ailleurs toute justice à ses excellentes
+qualités. Adieu, adieu, écrivez-moi et faites mieux, venez. Je vous
+embrasse mille fois.
+
+
+
+
+LETTRE IV.
+
+ LA Cesse LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Je suis bien contrariée, ma chère amie, en voyant retarder l'heureux
+moment où je pourrai vous embrasser, et je suis forcée de paraître
+gaie, car mon oncle accoutumé à être obéi dans sa maison, craint de
+ses vassaux, veut étendre son empire sur les esprits et les visages;
+il faut rire, avoir l'air content quand on est auprès de lui. Ma mère,
+que son tendre intérêt pour moi rend attentive à tous ses mouvemens,
+me fait souvent signe de relever la conversation languissante, de
+l'amuser, de chanter. Ce serait une gêne insupportable, si la bonté
+qui le caractérise et la générosité de son ame n'inspiraient le désir
+de lui plaire, et de contribuer au bonheur d'un homme qui passe sa vie
+à faire des heureux. Il est fort occupé de notre héros blessé; mais il
+faut que je l'appelle par son nom puisque nous le savons. Mon oncle
+lui a fait des questions sur sa naissance, son grade et ses parens,
+qui nous ont mis à portée d'être instruits de tout de qui le concerne.
+Il a eu soin aussi de faire parler son valet de chambre, qui a
+confirmé tout ce que son maître avait dit; il parle avec un
+enthousiasme touchant de sa bonté, de sa générosité. C'est une
+très-bonne marque d'être aimé et estimé de ses domestiques; car enfin
+ils nous voient de plus près que les autres, et dans ce temps où les
+Français croient que tous les hommes sont égaux, ce n'est pas peu pour
+un valet de cette nation de parler de son maître avec respect; il faut
+qu'il y soit en quelque sorte forcé par ses grandes qualités. Le
+marquis de St. ALBAN souffre toujours beaucoup; il garde sa chambre et
+nous allons tous les soirs passer deux heures avec lui pour le
+distraire. Mon oncle se plaît à l'entendre; il dit qu'il n'a jamais vu
+un Français si modeste, et je ne puis m'empêcher d'être de son avis,
+sans connaître autant que lui les Français, parce qu'il ne me paraît
+pas possible d'avoir des manières plus simples, de parler de soi avec
+plus de réserve, et des autres avec plus d'indulgence. Il y a deux
+jours que souffrant moins, il fit l'effort de venir prendre du thé
+dans le sallon; il y avait beaucoup d'Etrangers qui étaient venus
+dîner chez ma mère, et tous en furent infiniment satisfaits. La
+baronne de Blenem, dont vous connaissez le discernement, dit à ma mère
+en s'en allant, votre Emigré me paraît fort aimable; c'est un homme
+qui ne paraît jamais avoir envie de faire un effet, et qui a le don de
+fixer l'attention de tous ceux qui se trouvent avec lui. Mon oncle qui
+l'entendit, lui dit, bravo, madame la Baronne, et cela me rappelle ce
+que dit un ancien, (je voudrais que ce fût mon ami PLUTARQUE), en
+parlant je crois de CATON, plus il cherchait à se dérober à sa gloire,
+et plus elle s'attachait à lui. Adieu, ma chère Emilie, je crains bien
+que mon voyage ne soit encore retardé.
+
+
+
+
+LETTRE V.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
+
+
+Et moi aussi je crains bien que vous ne soyez pas libre de venir ici
+aussitôt que je le désire. Comment quitter votre mère, tant que le
+marquis de St. ALBAN sera chez vous? Je crois d'ailleurs que votre
+oncle qui n'a rien à faire chez lui, et qui prend plaisir à la société
+du Marquis, ne vous quittera pas de sitôt. Je vous regrette bien ma
+chère Victorine, et dans ces bois où nous aimions à nous égarer, et
+sur les bords du Rhin, où quelquefois nous restions des heures
+entières à jouir en silence d'une vue superbe. Je ne sais pourquoi
+dans les momens où l'on est le plus frappé des beautés de la nature,
+la mélancolie s'empare de nous. Les plaisirs bruyans de la ville nous
+jettent hors de nous-mêmes, et le mot _divertir_ est d'une grande
+justesse, à laquelle on ne fait pas attention. Ce genre de plaisir,
+effectivement, nous éloigne de nous-mêmes, et c'est ce que signifie
+_divertir_. Les plaisirs qui tiennent de plus près à la nature nous y
+ramènent, concentrent nos sentimens et nos pensées, et l'ame alors a
+plus d'action que l'esprit; on a bien moins de saillies que de
+sentimens, on n'est point gai, mais on est satisfait; on est souvent
+plus près de pleurer que de rire; mais qui a jamais été aussi heureux
+en riant de tout son coeur qu'en répandant des larmes arrachées par le
+sentiment! Dans quelle douce rêverie nous étions souvent plongées
+toutes deux, en entendant le bruit de la chûte du Rhin, près de
+Rudesheim! nos ames recueillies semblaient se correspondre sans
+l'entremise des sens; nous nous embrassions, quelquefois avec
+transport, au sortir de cette rêverie, comme l'on fait après une
+conversation où l'on s'est donné des témoignages de tendresse. Au
+reste, ma chère amie, je vous regrette par tout: quand je lis, pour
+vous communiquer mes réflexions, et m'éclairer de votre jugement;
+quand je suis dans le monde, pour vous rendre compte de ce qui me
+frappe, et observer en commun les ridicules, et la pantomime des
+prétentions. Votre Emigré d'après ce que vous m'en dites, me paraît
+fort intéressant, et vous m'inspirez la curiosité de le voir. Il n'y a
+point develles de l'armée. Je tremble à chaque gazette qui arrive; je
+me dis quelquefois: pourquoi donc aller à l'armée quand on a de la
+fortune, quand on peut être un bon mari, un bon père, élever ses
+enfans, soigner son bien; ne peut-on donc être heureux chez soi que
+lorsqu'on a quelque chose à raconter, un titre sur son adresse, et un
+morceau de ruban à sa boutonniere? Je sais qu'il est des femmes qui
+ont besoin de ces choses pour estimer leur mari. J'ai quelquefois
+considéré notre fermière, quand son mari fait de loin, en rentrant
+chez lui, entendre une voix bruyante; quand il raconte qu'il a gagné
+quelques parties de boule, ou, ce qui est encore mieux, qu'il a eu une
+querelle, qu'il a menacé ou battu quelqu'un; alors elle se rengorge,
+et d'un air tout à la fois orgueilleux et soumis s'empresse autour de
+lui, regarde avec complaisance ses enfans qu'elle pense devoir être
+fiers d'un tel père. N'en ferait-il pas de même des femmes d'un état
+plus relevé, qui ont besoin, pour considérer leur mari, qu'il fasse un
+peu de bruit dans le monde? Ah! _mon ami_, ce n'est pas de vos grades
+que je m'enorgueillirai jamais; ce ne seront point vos récits de
+guerre qui exciteront mon attention et animeront mon intérêt; la
+vanité n'entrera jamais dans mes jouissances; cette ame à la fois
+douce et forte, ce discernement prompt et juste, cette indulgence qui
+ne naît point du besoin qu'on a de celle des autres, voilà vos
+dignités; les divers mouvemens de votre coeur sensible, voilà
+l'histoire qui m'intéressera bien plus que celle des sièges et des
+batailles. Encore si au regret de l'absence ne se joignait pas la
+crainte de mille dangers. Ah! laissons ce triste sujet! il faut
+détourner les yeux des choses qu'il est impossible de fixer sans
+frémir. Ma mère s'occupe toujours de mille soins relatifs à mon
+mariage, mais il me semble que le moment n'en arrivera jamais. Un tel
+changement d'état, un tel bonheur contemplé dans une prochaine
+perspective ne paraît pas possible. Quand on met à la loterie on est
+rempli d'abord de l'espoir de gagner; mais à mesure que le moment du
+tirage approche, la crainte succède à l'espérance. J'éprouve depuis
+plusieurs jours une mélancolie que je ne puis vaincre; mille craintes
+m'environnent; plus je suis près du bonheur, plus je redoute les
+obstacles. Ah! les obstacles, c'est peu dire!..... Adieu, ma chère
+amie.
+
+
+
+
+LETTRE VI.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Votre lettre, mon Emilie, m'afflige, et je regrette bien de n'être pas
+auprès de vous pour bannir votre mélancolie; elle tient plus à votre
+corps qu'à votre ame. J'aurais pu dire votre _physique_ mais vous
+savez combien je suis ennuyée d'entendre des gens, qui croient avoir
+de l'esprit parce qu'ils disent le _physique_ et le _moral_; et à ce
+mot de physique, il me semble que je deviens anatomiste. Je me tiens
+donc tout bonnement à l'ame et au corps comme mes pères. Vous avez
+encore plus besoin d'exercice et de dissipation que de consolation. Je
+connais cet état où notre ame n'est ouverte qu'à la crainte, et la
+santé est le principe de cette disposition. Rien n'a changé pour vous,
+et chaque jour est un pas que vous faites vers le bonheur. Quand il
+fut question de mon mariage, j'étais comme vous incrédule, et la
+crainte n'entrait pour rien dans cette disposition de mon esprit. En
+considérant monsieur de LOEWENSTEIN, je ne pouvais concevoir qu'il
+allait acquérir sur moi un empire, en quelque sorte absolu; que ce ne
+serait plus de mon père, de ma mère, dont la domination est si douce,
+que je dépendrais; que tout cela serait l'affaire d'une minute, qu'il
+n'y aurait qu'un mot à prononcer, et que ce mot ferait le destin de ma
+vie. Je n'avais ni goût ni répugnance, il me semblait que j'allais
+changer de père: voilà ce que je voyais dans mon mariage, et je
+croyais toujours qu'il surviendrait quelque circonstance qui ferait
+rompre les engagemens pris, tant il me semblait étrange de changer de
+nom et de situation. L'âge de monsieur de LOEWENSTEIN n'était point un
+sujet d'éloignement pour moi, mais d'embarras: je craignais de me
+familiariser avec lui. Une seule fois je fis une comparaison
+désavantageuse de lui, et en voici l'occasion: le jeune baron de
+GLEKEN était venu dîner chez ma mère; on fit des parties après le
+dîner; je restai avec lui et nous jouames au volant; ensuite, à la
+promenade, il me défia à la course, en me donnant une grande avance:
+la journée se passa à folâtrer ensemble de mille manières, et le soir
+ma mère me fit danser une allemande, et valser avec lui; je me sentis
+émue. Monsieur de LOEWENSTEIN arriva pendant le souper, et je lui
+trouvai des rides que je n'avais pas encore apperçues. Pendant
+plusieurs jours je songeai, non pas précisément au jeune baron, mais à
+son âge rapproché du mien, mais à cette conformité de goûts, de
+plaisirs qui se trouvent entre gens du même âge; mon coeur ne fut pas
+effleuré, mais mon esprit faisait des parallèles désavantageux à
+monsieur de LOEWENSTEIN. Si la surface de mon coeur eût été entamée,
+vous en auriez été instruite du moins au moment où je m'en serais
+rendu compte; mais vous l'eussiez, je crois, plutôt su que moi.
+
+Monsieur de LOEWENSTEIN arrive ces jours-ci de Vienne avec mon père,
+et reviendra bien mécontent; il est menacé de perdre un procès d'où
+dépend une partie de sa fortune. J'en suis plus fâchée pour lui que
+pour moi, et tant que j'aurai des chevaux pour me traîner à Mayence,
+la fortune n'aura aucune prise sur mon ame. J'oublie de vous donner le
+bulletin du marquis de St. ALBAN: le chirurgien qui l'a pensé est un
+ignorant, et il en a envoyé chercher un à Francfort. Son séjour sera
+prolongé d'après les accidens qui sont survenus. Il prend sur lui pour
+causer avec nous; mais on voit quelquefois qu'il fait effort pour
+vaincre sa douleur. Si l'on cessait d'aller chez lui il serait encore
+à ce qu'il dit plus à plaindre qu'il ne l'est de se contraindre un
+peu. Nous lui sommes devenus si nécessaires qu'il regarde sans cesse à
+sa montre dès quatre heures, et il nous reproche d'une manière
+touchante de l'abandonner si nous arrivons un quart d'heure plus
+tard. Hier nous avons parlé romans: il préfère ceux des Anglais; j'en
+ai été surprise; car il me semble que les Français ont beaucoup de
+réputation pour ce genre d'ouvrages. J'ai lû avec vous la princesse de
+Clêves et Zaide, et ces deux ouvrages nous ont fort intéressées par
+l'élévation et la délicatesse des sentimens. Le marquis de St. ALBAN à
+qui j'en ai parlé m'a répondu que les romans devaient être comme les
+comédies, la représentation des moeurs d'une nation. Nos auteurs de
+romans, si l'on en excepte deux ou trois, dit-il, ne mettent en scène
+que des comtes et des marquis, comme si il n'y avait que des gens de
+qualité dans le monde, et les moeurs des gens de cet ordre, ils ne les
+connaissent point; leurs peintures sont outrées, et les avantures
+qu'ils décrivent sans vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de même
+des Anglais; ils cherchent la moralité de l'homme dans toutes les
+classes de la société; rien n'est ignoble ou noble à leurs yeux; les
+caractères sont variés et soutenus; chacun parle le langage de la
+passion qui l'anime, ou de son état. Je me souviens que dans un roman
+de Fielding on élève des doutes devant un aubergiste sur l'état d'une
+femme qui est dans sa maison, et l'aubergiste répond: c'est
+certainement _une femme de condition, car elle n'a demandé qu'un verre
+d'eau en entrant chez moi_. N'est-ce pas, dit le Marquis, un trait
+caractéristique? Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il, est ce
+qui exige les plus grands efforts de l'esprit; les deux plus grands
+génies sont NEWTON, et RICHARDSON: l'un a deviné les lois des corps
+célestes, l'autre a pénétré dans les plus profonds abymes du coeur
+humain; mais ce n'est point par une froide analyse comme les
+moralistes, c'est par la peinture la plus vraie, et la plus animée des
+sentimens et des caractères. L'amour, la haine, l'envie, l'amour
+propre n'ont aucun replis que n'ait développé RICHARDSON. Le roman de
+_Clarisse_ renferme vingt caractères dont aucun ne se dément, dont
+chacun contribue à l'harmonie du plus magnifique tableau. Enfin, que
+vous dirai-je? Il prétend que c'est le plus beau livre de morale,
+l'ouvrage le plus attachant, et le plus profond. Comme je lui
+témoignai quelque surprise de son enthousiasme: Ah! dit-il, que
+diriez-vous d'un homme qui aurait vu un portrait qu'il aurait cru
+représenter le beau idéal, et qui ensuite rencontrerait la figure
+qu'il aurait cru n'exister que dans l'imagination? N'admirerait-il
+pas d'autant plus le peintre qui, en rassemblant ce que chaque trait
+en particulier peut avoir de beauté, aurait composé un ensemble
+parfait, et ne serait point cependant sorti des bornes de la nature?
+Eh bien! _Clarisse_, je crois qu'elle existe, j'en suis sûr! Il me
+sembla qu'il me regardoit en disant ces mots; mais peut-être me
+suis-je trompée. Il s'empressa ensuite de justifier RICHARDSON d'avoir
+fait quitter, à une fille aussi vertueuse que _Clarisse_, la maison
+paternelle, pour suivre _Lovelace_; c'est en cela, dit-il que
+RICHARDSON montre son génie. La fatalité était la base des tragédies
+des anciens, c'était le moyen d'intéresser vivement en faveur de leurs
+personnages; ils étaient vertueux, ils détestaient le vice, mais
+l'ascendant invincible du destin les précipitait dans le crime.
+_Médée_ en est une preuve, lorsqu'elle dit: _Le destin de Médée est
+d'être criminelle, mais son coeur était fait pour aimer la vertu._
+RICHARDSON a suivi en quelque sorte l'exemple des anciens tragiques;
+_Clarisse_ est un modèle de sagesse et de vertu; c'est sa famille qui
+l'engage à écrire à _Lovelace_, pour éviter un grand malheur qui
+menaçait un fils chéri; elle avait un secret penchant pour ce
+_Lovelace_, comblé de tous les dons de la nature; et du moment qu'elle
+lui a écrit, qu'elle est entrée en relation avec lui, toutes ses
+démarches semblent précipitées par une main invisible, elle ne peut
+plus s'arrêter, quelques efforts qu'elle fasse, et résister à un homme
+qui trouve le moyen de l'entourer de tous les filets de l'artifice et
+de la séduction. Voilà en quelque sorte la fatalité des anciens, et
+le plus grand exemple à donner à la jeunesse, puisque de la plus
+légère imprudence résulte le malheur de la vie. Mais _Julie_, lui
+dis-je? _Julie_ a succombé dit le Marquis, je ne veux pas lui en faire
+un crime; mais _Clarisse_ aussi sensible qu'il soit donné d'être, en
+aimant à l'excès, _Clarisse_, qui a eu à combattre son amour comme
+_Julie_, et de plus que _Julie_, les artifices auxquels il semble
+miraculeux d'échapper a su conserver toute la pureté de l'innocence.
+La _Julie_ de ROUSSEAU a des beautés; mais sans _Clarisse_ elle
+n'aurait pas existée; c'est une imparfaite imitation de cet ouvrage
+sublime. ROUSSEAU a besoin d'étayer son roman de détails étrangers; la
+description de Paris, des dissertations sur la musique et sur des
+objets de morale remplissent une partie de l'ouvrage; RICHARDSON,
+fort de son sujet trouve dans la fécondité de son génie de quoi
+soutenir l'attention et toucher le coeur sans traiter aucune question
+étrangère à ses personnages; par tout dans _Julie_ on voit l'auteur,
+il écrit les lettres et les réponses, et amène un duel pour avoir
+occasion de disserter sur les duels. J'ai pris le titre de _Clarisse_;
+s'il est chez votre libraire, à Mayence, envoyez-le moi je vous prie,
+si non j'espère le trouver à Francfort. Mais que dites-vous de
+l'application que le Marquis m'a faite du caractère de _Clarisse_? je
+regarderais cela d'un autre comme une galanterie Française; mais de
+lui, je crois qu'il le pense. Je crois que le besoin qu'il a de nous,
+exalte sa reconnaissance, et qu'il nous voit sous l'aspect le plus
+favorable; enfin, dans la solitude, on s'attache à ce qui nous
+environne, et le défaut de comparaison tourne à l'avantage de ceux
+que l'on voit. J'ai été si frappée de tout ce que le Marquis a dit sur
+_Clarisse_, qu'en rentrant dans ma chambre, je me suis efforcée de
+m'en rappeler jusqu'à la plus petite circonstance, et suivant ma
+coutume, lorsque j'entends des choses intéressantes, je l'ai écrit
+aussitôt. Je ne me flatte pas d'avoir conservé ses expressions, et ce
+que je vous rapporte ne peut avoir la chaleur que le son de sa voix et
+ses gestes prêtaient à son discours. Il m'a transporté pour
+_Clarisse_, et je n'aurai point de repos que je n'aye ce précieux
+livre; car enfin le Marquis qui est jeune, susceptible de passions
+vives, peut avoir exagéré; mais il faut que l'ouvrage soit intéressant
+et renferme de grandes beautés. Voilà une bien longue lettre et
+j'aurais encore beaucoup de choses à vous dire; mais l'heure de la
+poste met un terme à mon bavardage.
+
+
+
+
+LETTRE VII.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Lorsque j'ai écrit hier une si longue lettre à mon Emilie, je ne
+croyais pas l'embrasser sitôt; mais le soir, il a pris tout d'un coup
+à mon oncle un accès de tendresse pour vous: je parlais de votre
+santé; il m'en demanda, avec beaucoup d'intérêt, des détails, parut
+craindre pour votre personne, et après un éloge fait avec brusquerie
+et sincérité: mais pourquoi, ma nièce, ne pas aller la voir?--Quand
+vous êtes ici!...--Oh! cela est bon quand je fais un petit voyage de
+deux jours; mais il ne faut pas se gêner lorsque je reste ici quelque
+temps, et ce brave homme qui est malade m'intéresse, je ne puis le
+quitter; il ne faut pas tarder plus long-temps à aller voir votre
+aimable Emilie; nous avons tremblé pour elle pendant le siège, et si
+je ne vous en ai pas parlé souvent, c'est que je craignais de faire
+connaître mes inquiétudes; ne tardez pas davantage, demain, ma nièce,
+c'est moi qui vous en prie; dites-lui combien nous l'aimons tous, et
+combien nous aurons de plaisir à la revoir. A de si douces paroles,
+j'ai embrassé mon oncle bien tendrement; je l'ai assuré que je
+reviendrais après-demain au soir pour faire le thé, et que j'aurais
+soin de rassembler toutes les nouvelles. Le frere de JENNY qui part à
+l'instant pour Mayence vous rendra cette lettre. Adieu, ma chère
+Emilie, le plaisir m'empêchera de dormir cette nuit, il est bien juste
+qu'il domine à son tour; le chagrin et la crainte n'ont régné que trop
+long-temps.
+
+
+
+
+LETTRE VIII.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
+
+
+Un moment après votre départ, ma chère amie, j'ai reçu des nouvelles
+de l'armée; n'attendez pas que j'entre dans aucun détail, le Baron est
+loin du danger, il s'en désespère, et je m'en applaudis; il est à
+l'armée, voilà ce qu'il faut pour ce qu'on appelle l'honneur; je m'y
+borne, et ne porte pas mes regards jusqu'à la gloire. Les ouvriers de
+l'évangile qui arrivent à la dernière heure sont payés comme les
+premiers; on a des grades avec le temps, qu'on ait été plus ou moins
+exposé, cela est indifférent. Il se porte bien; mais des quartiers
+d'hiver, il n'en faut point attendre; voilà ce qui nous désole tous
+deux. La certitude que d'ici à quelque temps les coups de fusils et
+les canons des Patriotes n'atteindront point mon ami, remplit mon ame
+de joie. Ma mélancolie a été dissipée par ces heureuses nouvelles.
+Cela contredit un peu l'opinion où vous étiez que c'était mon
+_physique_ qui souffrait; mais comme je suis plus portée à vous donner
+raison qu'à moi, je crois que tout cela peut s'accorder. La première
+disposition venait de mon physique; mais une commotion morale pouvait
+la changer, et c'est ce qui est arrivé. On a vu des paralitiques
+marcher à l'approche du feu d'une incendie qui gagnait leur
+habitation.
+
+J'ai beaucoup entendu parler du roman de _Clarisse_, je serai bien
+curieuse de le lire et de voir si le Marquis n'est pas un peu exagéré
+dans ses éloges. Je suis persuadée que c'est vous qu'il a eu en vue,
+ma chère amie, quand il a dit que _Clarisse_ existait. Je ne connais
+pas cette héroïne de RICHARDSON; mais si elle est dans la nature, elle
+n'est pas au-dessus de vous; quand votre modestie vous défendrait de
+le croire, il vous doit paraître simple qu'un jeune homme, qu'un coup
+du sort transporte subitement d'une scène de sang et d'horreur dans
+une société douce, intéressante, sensible à ses malheurs, soit exalté
+par la reconnaissance; et si au milieu de cette société se trouve une
+jeune personne dont la figure est charmante, dont la voix pénètre
+jusqu'au coeur, dont les regards, les gestes, les paroles forment la
+plus parfaite harmonie, il doit la comparer à ce que son imagination
+lui offre de plus parfait; il doit la regarder comme un ange envoyé du
+ciel pour le secourir.
+
+Je suis plus affectée que vous de la diminution de fortune de votre
+mari, non que je croie que la fortune soit nécessaire pour être
+heureux; mais le passage d'une aisance considérable à une situation
+étroite et gênée, dispose souvent à l'aigreur, et nécessite une
+attention soutenue sur les plus petits détails domestiques. Un mari
+attribue quelquefois au défaut d'économie de sa femme l'insuffisance
+de ses moyens; enfin il me semble que, dans un ménage où le
+contentement ne vient pas uniquement de l'étroite union des ames,
+l'abondance éloigne une foule de sujets d'humeur et relâche les noeuds
+trop étroits de la dépendance d'une femme; la médiocrité de la
+fortune, au contraire, les ressère, multiplie les rapports journaliers
+entre deux époux, et il est presque nécessaire, si vous y prenez
+garde, que l'un des deux devienne absolument le maître pour éviter les
+discussions et les querelles. Dans les dépenses d'une maison, il faut
+faire la part à la vanité, et elle est en raison de ce qu'on est moins
+heureux par le sentiment. On n'a peut-être jamais mis l'économie au
+nombre des avantages que procure la sensibilité, rien n'est cependant
+plus vrai; plus on est capable d'aimer, plus le coeur est rempli d'un
+sentiment profond, et plus il est facile de se suffire à soi-même; ce
+sont les coeurs vides qui ont besoin de distractions étrangères; ce
+sont ceux que la vanité remplit, et le cercle de leurs besoins est un
+horizon sans bornes. Monsieur de G. et moi n'avons jamais songé à la
+fortune. Quel moyen pourrait-elle nous procurer pour trouver un temps
+aussi court, que celui d'être ensemble?... Que nous fait qu'on loue
+nos meubles, nos vins, nos chevaux, quand tout occupés de nous, à
+peine nous y faisons attention. Cet état de médiocrité où nous serons
+nous rapprochera sans cesse; nous n'aurons qu'un carosse! que sert
+d'en avoir quatre à ceux qui veulent être dans le même? Adieu, ma
+chère Victorine.
+
+
+
+
+LETTRE IX.
+
+ LE MiS DE ST. ALBAN
+
+ AU
+
+ Pdt DE LONGUEIL.
+
+J'ai reçu au camp Prussien, devant Mayence, votre lettre datée de ***,
+et elle a mis fin aux inquiétudes extrêmes que j'éprouvais. Vous
+existez, vous avez sauvé quelques débris de votre fortune, c'est le
+comble du bonheur dans ces temps de calamités. La plupart de ceux qui
+ont été assez heureux pour dérober leur vie à la fureur des monstres
+qui gouvernent la France ne trouvent que la misère dans les pays
+étrangers. J'ai parcouru plusieurs pays et rencontré des Emigrés dans
+plusieurs endroits. Là, je les ai vu accueillir d'abord avec mépris et
+défiance, ensuite j'ai vu la plus barbare cupidité mettre à profit
+leur ignorance de la langue et l'urgence de leurs besoins; souvent on
+les forçait en entrant dans une ville de faire connaître leurs
+ressources, et quelques uns après avoir ainsi exposé leur misère à
+tous les yeux, étaient reconduits aux portes de la ville, comme de
+malheureux mendians, pour n'y plus rentrer. Il me semble depuis
+quelques mois être sur un champ de bataille, où l'on ne porte que des
+regards inquiets dans la crainte de trouver parmi les morts quelques
+uns de ses amis. La lecture de chaque gazette offre une affreuse liste
+que je n'ose parcourir qu'en tremblant. La vie la plus retirée, la
+conduite la plus circonspecte ne peuvent faire échapper à la barbarie
+de la jurisprudence révolutionnaire. Hélas! ces biens qui faisaient
+n'aguères l'orgueil et les délices des riches font aujourd'hui, en
+quelque sorte, autant d'accusateurs qui l'élèvent contre eux; il en
+est de même du mérite, des dignités et de l'esprit; jugez d'après
+cela, Monsieur, si j'ai dû trembler pour vous! Quelle affreuse époque,
+pour l'humanité que celle où les avantages qui distinguent les hommes,
+sont devenus des principes de ruine, et marquent du sceau de la
+réprobation ceux qui les possèdent. Je me plaisais autrefois à croire
+des vertus et de la sensibilité au général des hommes, et à regarder
+le crime et la cruauté comme d'affreuses exceptions; mais une
+révolution est une fatale lumière qui découvre l'hideuse nudité de la
+majeure partie des hommes. J'attends avec impatience le récit que
+vous m'avez promis des événemens de votre émigration, et je vais vous
+obéir en vous faisant part de mes dernières aventures. J'ai fait la
+campagne de 1792, et lorsque l'armée Française a été dispersée, je me
+suis rendu dans le camp Prussien pour y servir en qualité d'aide de
+camp de mon parent le comte de FOURS, lieutenant général au service de
+Prusse. Je n'entrerai pas dans le détail des opérations militaires, et
+je me bornerai à vous dire que trois jours avant la reddition de
+Mayence, ayant été blessé assez considérablement, je fus obligé de
+passer le Rhin pour ne pas être fait prisonnier. On essaya de me
+transporter à un gros bourg à peu de distance pour m'y faire panser;
+la douleur que me causait ma plaie me fit évanouir au pied d'un arbre;
+et là, en reprenant connaissance, je me suis trouvé au milieu d'une
+famille Allemande composée d'un commandeur de l'ordre Teutonique, de
+sa belle-soeur et d'une nièce, et de plusieurs valets. Les uns et les
+autres étaient également empressés de me secourir, et je n'ai pu me
+défendre des instances qui m'ont été faites pour accepter un asile
+dans le château de la belle-soeur du Commandeur. Tout ce que
+l'humanité peut prodiguer de secours, je l'éprouve, et la sensibilité
+la plus touchante vient encore y donner un nouveau prix. Je regrette
+quelquefois de me trouver si bien soigné, si heureux lorsque je songe
+à mes infortunés compatriotes, à de vieux et braves militaires
+expirans de misère; ils méritent mieux que moi les faveurs du sort, et
+ils ont moins de force pour supporter ce que l'adversité a de plus
+cruel. Vous aimez les détails quand il s'agit de choses qui vous
+intéressent, ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune des
+circonstances qui peuvent vous donner une juste idée des personnes qui
+m'ont si généreusement accueilli. Leur maison, qui est dans une
+situation charmante, est en ce moment habitée par un vieux commandeur
+de l'ordre Teutonique qui est venu passer quelques jours chez sa
+belle-soeur. C'est un homme qui retrace les seigneurs châtelains du
+quinzième siècle: la noblesse est à ses yeux le premier des mérites;
+la chasse, le premier des plaisirs, et le respect pour les dames, le
+premier des devoir. Des manières franches jusqu'à la brusquerie, une
+certaine écorce de rudesse sous laquelle on découvre promptement un
+excellent coeur, un bon sens naturel sans culture, une gaieté qu'il
+entretient et réveille deux fois par jour par deux longs repas, où le
+vin du Rhin n'est pas épargné, voilà jusqu'à ce moment le principal
+personnage de la maison. Diverses circonstances lui ont procuré une
+fortune bien plus considérable que celle de son frère, et il en use
+noblement; mais abuse peut-être un peu de l'ascendant de la richesse
+envers la famille de ce frère, que ses bienfaits, et la perspective de
+son héritage tiennent dans une grande dépendance. La belle-soeur, qui
+est la maîtresse de la maison, est une femme de quarante ans; elle a
+été belle, et avec un peu d'art et de soin pourrait encore prétendre
+aux hommages; mais elle a une fille qui concentre toutes ses
+affections, et c'est pour elle seule qu'elle a des prétentions.
+L'esprit de la mère est plus juste que brillant, son caractère paraît
+froid; toutes ses manières ont une certaine réserve qui présente
+l'image de l'indifférence; mais dès qu'il est question de quelque
+chose qui tient à la générosité du coeur, à la sensibilité de l'ame,
+on la voit s'animer, et s'il s'agit de sa fille, le son de sa voix
+change, ses regards, ses gestes, tout prend chez elle le caractère du
+sentiment. Il faut à présent vous parler de la fille. Figurez-vous une
+femme de vingt ans, dont les traits ne semblent manquer d'une extrême
+régularité que pour avoir quelque chose de plus frappant. De légères
+marques de petite vérole paraissent aussi jetées çà et là pour donner
+plus de piquant et de variété au plus beau teint qu'on puisse voir. Je
+sais combien les descriptions de la beauté d'une femme sont insipides;
+j'abrège donc, et je finis en vous disant que sa physionomie rassemble
+tout ce qui peut plaire et toucher, et que son esprit sans jamais
+surprendre ne laisse rien à désirer; ce qu'elle dit attache, et
+satisfait dabord l'ame encore plus que l'esprit; mais en réfléchissant
+un moment, on trouve que l'esprit ne peut aller plus loin. Son mari
+est en ce moment à Vienne pour un grand procès, dont la famille
+redoute l'issue; elle est menacée de perdre la moitié de sa fortune.
+Voilà les personnes qui ont bien voulu me recevoir, et vous voyez que
+je dois me trouver fort heureux; mais je me reproche d'abuser de leurs
+bontés par la longueur de mon séjour. Elles s'opposent à tout projet
+de départ, jusqu'à ce que je sois entièrement guéri, et il n'est pas
+si vraisemblable que ce soit avant six semaines ou deux mois. L'oncle
+vient tous les matins passer une heure avec moi, il a la complaisance
+de m'apporter tous les papiers publics et de me communiquer les
+nouvelles qu'il apprend par ses correspondances particulières. Vers
+les cinq heures, il revient avec sa soeur et sa nièce, et puis toute
+la compagnie reste avec moi deux ou trois heures. La conversation ne
+languit point: le Commandeur raconte assez gaiement; la mère de temps
+en temps dit quelques mots pleins de sens, et la fille plus animée
+parle d'une manière qui intéresse et séduit, et elle écoute avec la
+plus intelligente attention. Elle me parle beaucoup d'une amie qui
+habite Mayence et vient souvent la voir; on ne peut avoir plus de
+tendresse pour un amant qu'elle n'en a pour cette jeune personne.
+L'amitié profite de toutes les facultés aimantes d'une femme bien
+propre à inspirer et à éprouver même un sentiment plus vif. Elles
+ont, toutes deux, fait un voyage en Italie, et elles y ont connu une
+Françoise fort intéressante, qui s'appelle la vicomtesse de Vassy.
+J'ignorois qu'il y eût en France une femme de ce nom; il faut que le
+chevalier de Vassy se soit marié et ait pris le titre de Vicomte. Les
+deux amies ont beaucoup d'affection pour la Vicomtesse dont elles
+parlent avec un singulier intérêt; elle a habité quelque temps à
+Mayence, et l'amie de la Comtesse, Mademoiselle Emilie, l'y attend
+avec une vive impatience. Cette jeune personne paraît avoir beaucoup
+d'esprit, et il est particulièrement disposé à l'observation. C'est
+pour elle un besoin que de remonter aux causes, que d'analyser les
+sentimens, et il ne paraît pas que son ame en ait moins de chaleur.
+Voila le jugement que m'ont mis à même de porter plusieurs lettres
+que la Comtesse a bien voulu me communiquer; cette correspondance est
+très-soutenue, très-animée, et forme la plus agréable occupation de la
+Comtesse. Elle sait fort bien l'Italien, est fort instruite dans la
+littérature Allemande dont elle fait beaucoup de cas, et sait le
+Français au point de ne jamais laisser entrevoir par l'accent ou le
+mauvais choix des mots, qu'elle soit étrangère. ROUSSEAU est l'auteur
+qu'elle estime le plus; elle prend aussi beaucoup de plaisir à lire
+les tragédies de VOLTAIRE. Parmi nos moralistes, MONTAIGNE est celui
+dont elle fait le plus de cas, et elle déteste LA ROCHEFOUCAULT. Elle
+m'a fait une réponse à son sujet qui m'a laissé sans réplique. Je
+pourrais, dit-elle, être de votre avis, s'il n'avait fait que décrire
+ce qu'il a découvert dans les replis du coeur humain; mais lorsqu'il
+rapporte des turpitudes que nul n'a pu lui avouer, et d'un genre à ne
+pouvoir être distinctement aperçues, je suis fondée à dire que c'est
+dans son propre coeur seulement qu'il a pu les découvrir. Telle est
+cette maxime: _il y a dans l'adversité de nos meilleurs amis quelque
+chose qui ne nous déplaît pas._ Quelqu'un lui a-t-il fait cette
+affreuse confidence? Non certainement. A-t-il pu démêler avec
+certitude un tel sentiment? Cela n'est pas possible. Elle m'a encore
+cité quelques maximes de ce genre, et j'ai été obligé d'abandonner LA
+ROCHEFOUCAULT. Adieu, mon cher Président, mon père, mon tendre ami.
+Admiration, respect, reconnaissance, voilà les sentimens que je vous
+ai consacrés depuis long-temps. Donnez-moi de vos nouvelles, et
+conservez-moi des bontés dont je sens tout le prix.
+
+
+
+
+LETTRE X.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+J'ai lû il y a quelques jours au Marquis l'article de votre lettre, où
+vous me dites que son écuyer nous aura surement raconté ses avantures,
+et ma mère en prit occasion de lui dire, mademoiselle Emilie a raison,
+et vous auriez dû nous en faire vous-même le récit, parce que vous
+vous exprimez un peu mieux que votre écuyer. Ma vie, nous a-t-il
+répondu, a été celle des gens de mon âge, et de mon état, ainsi j'ai
+bien peu d'avantures à raconter; mais, lui ai-je dit, on a toujours à
+parler de ses sentimens. Ah! voilà comme sont les femmes, a dit mon
+oncle, elles voudraient savoir vos amours; c'est l'amour qui les
+intéresse, et je suis persuadé que ce qui leur plaît davantage dans
+l'histoire Romaine, c'est MARC ANTOINE abandonnant l'empire de
+l'univers pour suivre CLÉOPATRE: aussi dans les tragédies et les
+comédies, n'est-il question que d'amour; pour moi monsieur le Marquis,
+si vous avez la complaisance de nous faire l'histoire abrégée de votre
+vie, ce qui m'intéressera dans vos récits, ce sera votre jugement
+sur les personnes qui ont influé sur la Révolution, et qui
+vraisemblablement ont été connues de vous; c'est la manière dont vous
+ont frappé les événemens. Le Marquis après s'être encore défendu avec
+une modestie qui n'avait rien d'affecté a réfléchi quelques momens et
+nous a dit: le récit de mes sentimens et de mes opinions ne peut être
+digne d'exciter votre curiosité que par la vérité et à cet égard je ne
+tromperai pas votre attente; enfin, si ce que j'ai à vous dire peut
+faire passer une soirée agréable à une société à qui j'ai tant
+d'obligation, je dois, rassuré par son indulgence, m'empresser de lui
+obéir. J'avais environ vingt ans au commencement de la Révolution,
+ainsi je n'ai pu figurer parmi les acteurs de cette terrible tragédie;
+mais j'ai vu de près les personnages les plus importans, et j'ai été
+témoin de quelques événemens. J'ai entendu des hommes éclairés et
+instruits converser sur les plus grands intérêts, discuter en liberté
+des questions dont auparavant on n'osait sonder la profondeur.
+J'ajouterai que les révolutions avancent et murissent les esprits en
+hâtant l'essor des facultés. Ce que j'ai à vous dire ne sera donc pas
+tout-à-fait sans intérêt; mais comme il faut que je me rappelle
+plusieurs choses qui ne seraient pas dans le moment, présentes à ma
+mémoire, je préfère de dicter le récit qu'on attend de moi. Le
+Commandeur a applaudi à cette idée, et deux jours après le Marquis
+nous a lû l'écrit que je vous envoie, qui nous a fait grand plaisir à
+entendre. Comme je lui témoignais mon regret de ce que vous n'étiez
+pas présente à cette lecture, il m'a offert de me le confier pour vous
+l'envoyer, à condition qu'il n'en serait point tiré de copie. Je sais,
+a-t-il dit, que vos plus grands plaisirs sont imparfaits, s'ils ne
+sont partagés avec mademoiselle Emilie, ainsi je me reprocherais de
+ne pas vous donner cette légère satisfaction. J'ai admiré sa bonne
+foi en parlant de son tiède attachement pour une femme qui est morte
+victime des premières barbaries de la Révolution. Vous n'avez pas
+encore aimé, lui ai-je dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il répondu,
+n'en sera peut-être que plus violente, pour avoir été plus long-temps
+retardée.... Il semblerait d'après cela que le coeur doit éprouver tôt
+ou tard, en raison de sa sensibilité, une passion plus ou moins vive.
+Qu'en dites vous ma chère Emilie? Croyez-vous que telle soit la loi du
+destin et que pour me servir d'un proverbe trivial, _on ne recule que
+pour mieux sauter_? Toutes les personnes qui n'ont point encore connu
+l'amour devraient trembler, et quelle serait la triste perspective de
+celles qui ne peuvent s'y livrer sans crime! Ah! j'aime à croire que
+la rareté des objets aimables, que l'occupation, doivent maintenir le
+coeur dans un calme heureux, et que les sentimens que nous inspire la
+nature pour nos proches, et la douce chaleur de l'amitié peuvent
+suffire à la tendresse du coeur le plus aimant. Le Marquis prétend
+s'être fait l'idée d'une femme digne d'être aimée, telle qu'il est
+bien difficile d'en rencontrer une semblable; mais il est sensible et
+son coeur fera illusion à son esprit, et appelera le secours de
+l'imagination pour orner des plus rares qualités, l'objet qui fera
+quelqu'impression sur lui; que je le plaindrais s'il avait aimé
+tendrement la femme qu'il a perdue d'une manière si tragique. Adieu,
+ma tendre amie, renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je vous confie.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DU MARQUIS DE ST. ALBAN.
+
+
+Je suis d'une famille qui a eu depuis long-temps d'assez grandes
+illustrations, et qui jouissait avant la Révolution d'une fortune
+considérable. Mon père, marié de très-bonne heure, entra au service
+par obéissance pour le sien qui avait servi avec distinction, et est
+mort au moment d'être élevé au premier grade des honneurs militaires;
+à sa mort mon père s'empressa de donner sa démission de son régiment,
+pour vivre indépendant; il s'affranchit bientôt après de la gêne des
+devoirs de la société, se livra à un goût raisonné pour le plaisir,
+avec un petit nombre d'amis ou de complaisans, qui formaient une
+petite secte de philosophes Epicuriens, dont mon père était le chef.
+Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité
+et de tous les êtres sensibles formaient la base de leur système; mon
+père méprisait les hommes en théorie par delà ce qu'on peut imaginer,
+et cédait à chaque instant à un sentiment de bienveillance et
+d'indulgence, qui embrassait les plus petits insectes. Il aima ma mère
+quelques années avec une vive tendresse, ensuite il eut constamment
+pour elle les égards les plus flatteurs, et les meilleurs procédés. Le
+caractère trop indulgent de mon père le rendoit incapable de diriger
+mon éducation, il ne pouvait ni voir pleurer un enfant ni le
+contrarier; une sévérité de quelques momens était au-dessus de ses
+forces. Il prit le parti de confier le soin de mon éducation au
+président de LONGUEIL, son parent et son ami depuis l'enfance. Le
+Président, sans partager les opinions de mon père le chérissoit à
+cause des agrémens de son esprit, et par l'estime qu'il avait pour son
+caractère et son coeur. Mon père suivait des principes de philosophie,
+qui l'écartaient de la société et des affaires; le Président, avec un
+grand fond de lumières et de philosophie, suivait la carrière des
+affaires, et avec d'autant plus de succès, que la nature, en lui
+donnant un esprit plein de sagacité joint à un jugement sûr, semble
+l'avoir fait homme d'état. Mon père après avoir réglé ses affaires
+domestiques en remit le soin à ma mère, se conserva une pension
+considérable, et prit le parti de voyager. Le Président, de ce moment
+me tint lieu de père. Ce fut lui qui fit choix de mon précepteur, et
+qui traça le plan de conduite qu'il devait suivre. Il lui indiqua le
+genre et la marche de mes études, et fixa le degré de sévérité ou
+d'indulgence dont il devait user. C'est à lui que je dois mon
+instruction et en quelque sorte mes sentimens, puisque c'est lui qui a
+eu l'art de les développer. Semblable à un habile cultivateur, il a
+donné de l'air aux bonnes plantes et les a fait arroser, tandis qu'il
+a arraché et étouffé une partie des mauvais germes. A l'âge de quinze
+ans, j'entrai dans un régiment de cavalerie; mais je ne fus envoyé à
+la garnison que dix-huit mois après; ce temps fut employé à me
+perfectionner dans les mathématiques, à étudier les fortifications et
+l'artillerie. Le Président disait que les sciences exactes ont un
+charme infini pour les jeunes gens capables d'application, que le
+penchant que l'homme a pour la vérité, se trouve satisfait par
+l'enchaînement de vérités progressives qui mènent à de grands et
+incontestables résultats; c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que
+l'esprit a toute l'appréhension nécessaire pour saisir les choses
+abstraites, et que leur connaissance se grave plus profondément dans
+la mémoire. Il savait que, pour la plupart des officiers généraux en
+France, les fortifications et l'artillerie étaient une science
+mystérieuse, et qu'ils étaient obligés de s'en rapporter aux gens de
+ce métier, sans pouvoir apprécier leur mérite. Le comte de MAILLEBOIS,
+me disait-il, est le seul qui ait approfondi de bonne heure ces objets
+importans, et c'est à cette étude qu'il a dû en partie la réputation
+dont il a joui. Il me disait aussi: les hommes sont modifiés par
+l'état qu'ils embrassent, au point, en quelque sorte, d'être entre eux
+comme des êtres distincts. Il faut qu'un souverain, qu'un ministre
+connaissent la moralité des hommes des diverses classes de la société,
+et un militaire appelé au commandement doit connaître à fond l'homme
+soldat. La science militaire est composée de deux choses, de moralité
+et de géométrie; par l'une on apprend l'art de plier l'homme à une
+exacte discipline, d'exalter son ame et de lui inspirer un noble
+orgueil de son état; par l'autre on combine les moyens les plus
+prompts d'opérer avec précision différens mouvemens. Il peut paraître
+surprenant que de telles leçons m'ayent été données par un magistrat;
+mais MACHIAVEL, secrétaire de Florence, a bien plus fait; il a le
+premier, dans les temps modernes, développé les principes de l'art de
+la guerre, et publié, n'ayant jamais porté les armes, une tactique qui
+fut adoptée par tous les souverains de l'Europe. C'est ainsi que
+l'homme d'un esprit supérieur, généralise les idées et saisit les
+principes premiers, applicables aux diverses sciences. Je me souviens
+qu'un jour étant avec lui et quelques personnes dans une grande
+bibliothèque, on parla de livres de politique; le Président s'avança
+vers une armoire, y prit un volume et nous dit: voici un excellent
+ouvrage sur la politique, et en même temps il nous en lut les
+premières phrases qui contenaient ces mots: _l'art est long, la vie
+courte, le jugement difficile, l'expérience trompeuse, l'occasion
+rapide._ Le livre était écrit en Latin où les expressions ont plus de
+force. Chacun admira ce début, et l'on demanda si c'était ARISTOTE, ou
+TACITE; on parla des modernes et l'on cita BACON et GROTIUS; ce n'est
+aucun de ces politiques ou philosophes, dit le Président, c'est un
+médecin, HYPOCRATE, qui commence ainsi ses aphorismes; cela vous fait
+voir que toutes les sciences se touchent, et que les principes
+généraux sont les mêmes. Un ancien militaire attaché à ma famille prit
+soin, au régiment, de diriger ma conduite et de me faire suivre mes
+premières études lorsque les exercices m'en laissaient le temps.
+Quoique jeune et sans expérience, j'apperçus dès-lors que les troupes
+étaient fatiguées des divers changemens introduits chaque année dans
+la discipline et la tenue. Les officiers obligés sans cesse et
+d'apprendre et d'oublier, se pliaient avec peine sous le joug des
+nouvelles ordonnances, qu'ils prévoyaient ne devoir pas plus subsister
+que les autres. Chaque garnison, chaque régiment offraient des
+différences dans le régime suivant la sévérité, la négligence, ou
+l'inquiète ardeur des chefs. Je fus présenté à la cour à dix-neuf ans,
+et quand je songe à cette pompe qui environnait le Roi, à cette foule
+empressée qui circulait dans ses appartemens, à l'accent de respect
+avec lequel se prononçait le nom de Roi; à l'impression qu'il faisait
+sur les esprits, et aux affreux événemens des temps postérieurs; je ne
+puis croire que ce soit le même peuple; je ne puis concevoir comment
+dans un si court espace, des souvenirs gravés par la main des temps,
+pendant douze siècles, ont été effacés; mais peut-être trouvera-t-on
+le principe d'un si étonnant changement dans le caractère ardent et
+passionné de la nation; peut-être un philosophe dira-t-il, qu'un
+peuple qui dans son extrême enthousiasme adorait ses rois, qui baisait
+le cheval écumant du courrier qui apportait la nouvelle de la
+convalescence de LOUIS quinze; qui n'avait rien fait pour lui; que ce
+peuple précipité dans une voie contraire, par l'emportement, devait
+être outré dans sa fureur comme il l'avait été dans son attachement
+passionné. La mode n'était pas dans ce temps d'être fort assidu à la
+cour, la magnificence en était en quelque sorte bannie, et des jeunes
+gens qui dépensaient des sommes immenses à Paris pour leurs plaisirs,
+paraissaient à Versailles en habit noir. Le Roi, avec raison, en
+témoigna son mécontentement. Ces petites circonstances servent à faire
+voir le changement survenu dans les opinions, et combien peu la cour
+en imposait aux esprits. Un homme éclairé frappé du spectacle que lui
+présentait la confusion des rangs, et la suppression de la pompe
+extérieure attachée à certains états, disait, quelques années avant la
+Révolution: «je crois voir la monarchie décroître à mesure que les
+vestes raccourcissent et se changent en gilets.» Je me souviens d'un
+passage de JEAN JACQUES ROUSSEAU, qui me vint plusieurs fois à
+l'esprit dans ce temps, lorsque je me trouvais à Versailles. «Des
+marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une
+couronne, un bandeau, étaient pour les hommes des choses sacrées, et
+rendaient vénérable l'homme qu'ils en voyaient orné. Sans soldats,
+sans menaces, sitôt qu'il parlait il était obéi; maintenant qu'on
+affecte d'abolir ces signes, qu'arrive-t-il de ce mépris? Que la
+majesté royale s'efface de tous les coeurs, que les rois ne sont plus
+obéis qu'à force de troupes. Les rois n'ont plus la peine de porter
+leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités; mais il
+faut avoir cent mille bras pour faire exécuter leurs ordres. Quoique
+cela leur semble plus beau, peut-être, il est aisé de voir qu'à la
+longue cet échange ne tournera pas à leur profit.» Il y avait à Paris
+cinq ou six maisons où circulait tout ce qui composait la haute
+société, et l'opinion publique n'était que leur écho. Là, on voyait
+rassemblés les ministres passés, présens, et futurs; là, étaient
+distribuées les places à l'Académie, et préparées les intrigues qui
+devaient élever un homme au ministère et en faire descendre un autre.
+Là, le M. de **** qui depuis le ministère de monsieur de CHOISEUL, ne
+pouvait renoncer à la jouissance d'un grand crédit, était une des
+personnes qui avait le plus d'empire dans le monde. Sa maison
+rassemblait tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les diverses
+classes de la société. Monsieur NECKER était l'objet du culte de la
+maîtresse de la maison, qui chérissait en lui les moyens de conserver
+un grand ascendant dans le monde, et une influence dans les affaires.
+C'est là que toutes les trames ont été ourdies pour le rappel et le
+soutien de monsieur NECKER, et pour accréditer ses opinions; c'est là
+que le résultat du conseil, principe de la subversion totale de la
+monarchie, a été conçu, communiqué, applaudi; c'est là que l'absence
+de NECKER de la séance du 23 Juin a été proclamée comme un acte
+héroïque, qu'ont été forgés les instrumens qui ont brisé le trône.
+Les jeunes gens recevaient dans cette maison les principes
+d'opposition à l'autorité, qu'ils répandaient dans d'autres sociétés,
+et qui devinrent la règle de leur conduite. Ce qui paraîtra
+surprenant, c'est que la Maréchale était la personne la plus infatuée
+de l'avantage d'une haute naissance, et des distinctions attachées à
+son rang. Elle n'était populaire que pour dominer, et croyait qu'on
+serait toujours maître de _ce Tiers_ qu'elle caressait pour en faire
+le corps d'armée de NECKER, par qui elle prétendait régner. Je ne puis
+résister à vous raconter un trait qui vous fera connaître la vanité de
+la Maréchale, et qui dans le moment me frappa de la manière la plus
+comique. J'avais dîné chez elle avec plusieurs personnes dévouées au
+parti de NECKER, et ardentes à soutenir le doublement _du Tiers_, et
+l'opinion par tête; au moment où cette question était agitée avec le
+plus de chaleur, la Maréchale ouvrit sa boîte pour prendre du tabac,
+et le lourd avocat TARGET s'avança et prit familièrement une prise de
+tabac dans la boîte ouverte de la Maréchale. Je ne pourrais vous
+peindre l'étonnement et l'indignation qu'une telle audace excita chez
+elle. On vit qu'elle était bien loin de penser que les _droits de
+l'homme_ pussent s'étendre jusqu'à prendre du tabac dans la boîte
+d'une grande dame, et quelqu'un lui dit avec malice: _c'est un effet
+naturel de l'égalité._ Je me suis laissé aller à ces détails parce
+qu'ils servent à faire voir que l'oppression du peuple n'a point été
+le principe des attentats auxquels il s'est livré; que le désir de
+dominer et non le patriotisme a dirigé les premières entreprises
+contre l'autorité, et que l'ascendant de quelques sociétés a exalté
+les esprits. La femme dont je vous parle a été fatale à la France, et
+je ne pouvais en vous rendant compte de ce que j'ai vu, la passer sous
+silence. Répandu comme je l'étais il me fut facile de voir les
+ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel de NECKER, et enflammer le
+peuple en sa faveur. Une circonstance légère en apparence, frappa le
+président de LONGUEIL, au moment du rappel de NECKER avant les
+Etats-généraux; le hasard nous fit trouver ensemble sur son passage,
+et nous rendit témoin de la joie universelle qu'inspirait ce charlatan
+politique; quand il fut à la salle des Cent-suisses, en se rendant
+chez le Roi, ces colosses s'animèrent et se mirent à battre des mains,
+le Président s'approcha de moi avec un air pensif et consterné: le
+royaume de France est perdu, me dit-il, et le trône est à bas; je le
+regardai avec surprise, cherchant ce qui pouvait occasionner un si
+triste présage, et quand nous fumes dans les cours du Château: vous
+avez été étonné, me dit-il, du propos que je vous ai tenu; mais vous
+allez juger s'il est fondé, et mes motifs doivent particulièrement
+frapper un militaire. Les Suisses de la garde du Roi ont applaudi avec
+transport monsieur NECKER sur son passage, tandis que des soldats sous
+les armes sont des hommes qui doivent être impassibles comme les armes
+qu'ils portent: appartient-il à des gardes de participer à une émotion
+populaire? Si les gardes du monarque partagent les affections et les
+mouvemens du peuple, qui le contiendra! Ce ne sont plus dès-lors des
+soldats, mais des hommes qui jugent, sentent et se conduisent d'après
+leur opinion et leur sentiment, et non d'après leur devoir. Serait-il
+facile de faire arrêter monsieur NECKER par des gardes enivrés de sa
+personne? La conduite des Cent-suisses peut faire juger des
+dispositions des autres troupes. A son arrivée ce ministre s'empressa
+d 'avancer le moment de l'assemblée des Etats-généraux dans
+l'espérance chimérique de fortifier et de consolider sa puissance de
+l'appui de la nation. Un esprit de vertige s'empara alors des esprits;
+le rang le plus éminent, les dignités, les emplois les plus importans
+n'étaient rien aux yeux des plus grands seigneurs, comparés à la place
+de député aux Etats-généraux; des jeunes gens qui n'avaient aucun
+moyen de s'y distinguer mettaient leur amour propre à être élus, et
+tel qui avait fait une chanson se croyait comptable à sa patrie de
+son génie pour la régénérer. Les femmes, les mères, les maîtresses
+intriguaient pour faire élire leur fils, leur mari, leur amant; enfin
+l'enthousiasme d'un nouvel ordre de choses régnait sur les esprits, et
+les courtisans les plus corrompus s'empressaient, par l'effet de la
+mode, d'être représentans d'une nation qu'ils avaient opprimée
+gaiement pour servir leur intérêt ou leur vanité. NECKER dans l'espoir
+de produire un plus grand effet sur un vaste théâtre, et dominé par la
+soif des applaudissemens, insista auprès du Roi, malgré tout le
+conseil, pour que les Etats fussent assemblés à Paris ou à Versailles.
+
+Le Président de LONGUEIL en sentit le danger et écrivit à la Reine
+pour le lui faire connaître; je me souviens encore des expressions de
+sa lettre. «Si l'on assemble, lui disait-il, les Etats à Paris ou à
+Versailles c'est porter des brandons de feu sur des matières
+combustibles. Le peuple Français est aimable, léger, facile; mais
+emporté, mais barbare dans ses emportements, témoin la guerre des
+Armagnacs etc.» Le fatal génie de NECKER l'emporta, et la Reine dit
+depuis à un ministre: «le Président de LONGUEIL m'a donné d'excellens
+avis, mais je n'avais pas le crédit de les faire suivre.» Le charme de
+la nouveauté, le besoin d'intérêt, et de mouvement déterminèrent la
+plus grande partie; le désir de s'élever, en manifestant ses talens
+sur un grand théâtre animaient quelques personnes, et plusieurs, parmi
+le Tiers, songeaient à sortir de leur obscurité, à se procurer des
+protecteurs et à obtenir des grâces. Je ne rapporte que ce que j'ai
+vu, et il me serait possible d'en donner des preuves. Surpris de la
+vivacité des démarches de quelques membres du Tiers pour se faire
+élire, je leur représentai que leur âge et leur santé leur rendraient
+pénibles les fonctions et le travail de la députation. Ils me
+répondirent que leurs intérêts et celui de leur famille déterminaient
+leur empressement; enfin quelques uns me firent l'aveu qu'ils
+espéraient obtenir des lettres de noblesse, et d'autres, des bénéfices
+pour leurs enfans ou des places lucratives. Dans le temps où l'on
+s'occupait d'établir des Assemblées provinciales, ou d'accorder aux
+pays qui avaient eu des Etats, le rétablissement de ces Assemblées;
+j'ai vu un homme qui cherchait à se faire valoir par son zèle pour le
+peuple, intriguer sourdement pour avoir la présidence permanente de
+l'Assemblée de sa province. Tel était le patriotisme qui régnait dans
+les esprits avant l'assemblée des Etats; et ensuite les zélés
+partisans du peuple n'ont suivi que leur ressentiment contre la cour.
+Un cordon bleu refusé, la préférence accordée à un rival pour un
+gouvernement, ou une place à la cour ont été les principes qui ont
+inspiré à des grands, et à des nobles, des sentimens contraires à la
+monarchie. Le duc D'ORLÉANS, devenu justement l'horreur du genre
+humain; cet homme sans principes et sans résolution, qui n'a jamais eu
+l'étoffe d'un ambitieux, et qui est parvenu successivement au comble
+de la scélératesse parce que le crime de chaque jour ne surpassait que
+d'un degré celui de la veille; le Duc disait alors, et je crois qu'il
+le pensait, «Les Etats feront tout ce qu'ils voudront, peu m'importe,
+pourvu qu'il me soit permis d'aller ou de venir en Angleterre, ou
+ailleurs, et qu'on ne puisse ni m'enfermer ni m'exiler.......» Enfoncé
+dans la fange de la débauche, il n'élevait pas alors ses vues par delà
+une liberté indéfinie; favorable à ses vicieuses inclinations. Je me
+souviens que dans le commencement de la Révolution, frappé de
+l'inconséquence du Duc, le Président me dit un mot d'un grand sens. Il
+est commun, dit-il, de voir des gens qui veulent la fin sans aimer les
+moyens; mais le duc D'ORLÉANS veut les moyens sans la fin. Il ne tint
+en effet qu'à lui d'être au 14 Juillet, lieutenant-général de l'Etat,
+et il ne s'agissoit pour cela que de se montrer aux yeux d'un peuple
+aveuglé et corrompu par lui, dont il étoit en ce moment l'idole. Je
+l'ai beaucoup connu dans un temps où toute la jeunesse de la Cour
+avait avec lui des liaisons plus ou moins étroites. Il avait de
+l'esprit, mais par étincelles, l'amour du plaisir éteignoit dans lui
+toute affection morale, et un seul sentiment, celui de la vengeance,
+pouvoit donner quelqu'action à son ame, et a été le principe de sa
+conduite. Cette connoissance de son caractère m'a fait apprendre
+depuis sans surprise, que lorsqu'on vint l'avertir que madame la
+princesse de LAMBALLE, entre les mains d'un peuple factieux, était en
+grand danger, et qu'il pouvait la sauver, «il faut la laisser, dit-il,
+suivre sa destinée.» Quelque temps après ses valets de chambre vinrent
+lui dire tout effrayés qu'on promenait la tête de cette Princesse, «eh
+bien! dit-il, c'est une tête comme une autre.» Ces détails m'ont un
+peu écarté des objets qui me concernent; mais mon histoire peu
+fertile en événemens ne peut être intéressante que par l'exposé
+sincère des sentimens qui m'ont affecté, à l'aspect des scènes
+tragiques et mémorables dont j'ai été témoin; que par la peinture de
+quelques détails qui servent à donner une juste idée des temps, des
+hommes et de leurs motifs. Je reviens à ce qui me regarde. Les sages
+conseils du Président me préservèrent de la contagieuse épidémie qui
+s'était répandue dans toutes les classes; j'assistai aux assemblées
+d'élection qui se firent à Paris; mais n'ayant pas l'âge requis et
+n'ayant formé aucune brigue, j'étais bien certain de n'être point élu.
+Enfin arriva ce jour tant désiré de l'ouverture des Etats. Jamais la
+majesté royale ne parut dans un plus grand éclat. Les divers ordres du
+royaume revêtus des habits de leur état, la pompe de la religion, la
+Reine réunissant la dignité, la beauté dans sa personne, et dans sa
+parure le goût et la magnificence; le Roi revêtu des ornemens de la
+royauté, tout concourait à présenter le plus imposant des spectacles.
+Je revins à Paris, et je ne m'étendrai pas sur ce qui se passa dans
+les premières assemblées des Etats. Une sourde fermentation agitait à
+Paris les esprits. Les capitalistes occupés de faire assurer la dette
+par la Nation, favorisaient toutes les entreprises de l'Assemblée, et
+le peuple s'habituait à la regarder comme la protectrice de ses droits
+et des propriétés, et les agens de l'autorité royale comme ses
+ennemis. Je fus témoin au Palais royal des premiers symptômes de la
+cruauté atroce à laquelle s'est livré ce peuple regardé comme si
+léger, si aimable. Le peuple dans tous les pays jouit avec avidité de
+la vue des exécutions, et peut-être, de l'empressement à être
+spectateur des supplices, il y a peu de distance pour en devenir
+l'instrument. Un homme fut traité dans la rue, d'espion de la police,
+à tort ou à raison, par un autre qui avait à se plaindre de lui, ou
+lui en voulait. Le peuple s'attroupa et se mit à le poursuivre de rue
+en rue, de place en place; la plaisanterie se mêlait à la fureur, ce
+qui est un caractère distinctif du peuple Français, et le malheureux
+poursuivi à coups de pierres vint se réfugier au Palais royal. Il n'y
+fut pas en sureté, et saisi par les plus acharnés, il fut plongé à
+plusieurs reprises dans le grand bassin. On délibéra ensuite sur ce
+qu'il fallait lui faire, et il fut proposé de lui couper les oreilles;
+alors je vis une femme au-dessus du peuple, et mise avec assez
+d'élégance tirer froidement de sa poche une paire de ciseaux et les
+offrir. Je m'éloignai avec horreur de cette affreuse scène; et
+j'appris que le malheureux si barbarement poursuivi avait expiré dans
+sa course, avant de pouvoir trouver un asile. Voilà le premier acte de
+cruauté, suivi peu de temps après des meurtres de FOULON et de
+BERTHIER. A la honte éternelle de ce peuple, la postérité apprendra en
+frissonnant d'horreur les barbaries exercées sur leurs cadavres. Il se
+disputa long-temps leurs membres déchirés et sanglans, et le coeur du
+malheureux BERTHIER, étant devenu le partage d'une troupe effrénée,
+elle s'assembla autour du même bassin et se mit à danser en chantant à
+la lueur des torches qu'elle portait. Cette détestable troupe, ivre
+d'une aveugle rage, et se passant de main en main ce coeur, hurlait
+dans sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:
+
+ Ah! il n'est point de Fêtes
+ Quand le coeur n'en est pas.
+
+Je restai à Paris, où le Roi se rendit après l'affreuse nuit du cinq
+Octobre; je fus témoin de son entrée dans cette capitale, et pour vous
+donner une idée du caractère d'une nation que le luxe et les plaisirs
+rendaient presque insensible à tout ce qui ne frappait pas au moment
+sur ses jouissances, je vais vous raconter l'effet que produisit cette
+déplorable marche d'un monarque outragé et captif, sur ce qu'on
+appelait la bonne compagnie. Son cortège étonnant par sa composition,
+affreux par sa contenance féroce et ses cris, mit trois heures à
+passer dans la rue Royale où j'étais; des troupes à pied ou à cheval,
+des canons conduits par des femmes; des charettes, où sur des
+sacs de farine étaient couchées d'autres femmes ivres de vin et de
+fureur, criant, chantant, et agitant des branches de verdure, ensuite
+le Roi et sa famille escortés de la FAYETTE et du comte DESTAING
+l'épée à la main à la portière, et environnés d'une foule d'hommes à
+cheval, voilà ce qui se présenta successivement à mes yeux pendant
+l'espace de trois heures. Je me rendis dans une maison voisine où se
+rassemblait ordinairement l'élite de la société, mon coeur était
+navré, mon esprit obscurci des plus sombres nuages, et je croyais
+trouver tout le monde affecté des mêmes sentimens; mais écoutez les
+dialogues interrompus des personnes que j'y trouvai, ou qui arrivèrent
+successivement. «Avez-vous vu passer le Roi, disait l'un?--Non j'ai
+été à la comédie.--MOLÉ a-t-il joué?--Pour moi j'ai été obligé de
+rester aux Thuilleries, il n'y a pas eu moyen d'en sortir avant neuf
+heures.--Vous avez donc vu passer le Roi.--Je n'ai pas bien distingué,
+il faisait nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait mis plus de six heures
+pour venir de Versailles.» D'autres racontaient froidement quelques
+circonstances. Ensuite.--«Jouez-vous au _Wisch_?--Je jouerai après
+souper, on va servir.» Quelques chuchotages, un air de tristesse
+passager. On entendit du canon. «Le Roi sort de l'hôtel de ville; ils
+doivent être bien las.» On soupe; propos interrompus. On joue au
+Trente et Quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et
+surveillant sa carte on dit quelques mots: «Comme c'est affreux!» et
+quelques uns causent à voix basse brièvement. Deux heures
+sonnent, chacun défile et va se coucher. De tels gens vous paroissent
+bien insensibles; eh bien! il n'en est pas un qui ne se fût fait tuer
+aux pieds du Roi.
+
+Le Président prévit alors l'entière et inévitable subversion de la
+monarchie; je me rappelle à ce sujet un passage de MONTAIGNE, qu'il me
+cita à l'appui de son opinion. _La majesté royale s'avale plus
+difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se précipite du milieu à
+fonds._ Deux jours après l'arrivée du Roi, je fus à portée de voir
+avec quel succès on a travaillé à inspirer au peuple une aveugle
+aversion pour la Reine; chaque jour la curiosité l'attirait en foule
+sur la terrasse des Thuilleries qui est au-dessous des appartemens
+occupés par la famille Royale. Je passai au milieu d'un nombre infini
+d'hommes et de femmes qui étalent devant les fenêtres de ces
+appartemens. Comme ils contemplaient avec un curieux empressement le
+Roi et la Reine qui se montraient de temps en temps aux fenêtres,
+j'entendis plusieurs femmes se dire: «Voyons donc cette Reine avec
+toute sa méchanceté.» J'allais quelquefois aux Thuilleries faire ma
+cour; la contenance de la Reine était digne d'admiration. Captive
+réellement au milieu des bourgeois préposés pour garder son palais,
+elle paroissait supérieure aux événemens, et profondément affectée,
+elle montrait un visage calme, et savait allier la dignité souveraine,
+avec les ménagemens dictés par la politique envers une foule de
+bourgeois enorgueillis d'être admis dans le palais des rois; la
+plupart surveillant indécemment ses actions, épiaient jusqu'à ses
+regards et à ses gestes, pour y lire sa pensée et démêler le
+degré d'affection qu'elle avait pour ceux qui l'approchaient. Le trône
+avoit été à demi renversé, la majesté royale avilie; la puissance
+souveraine avait cédé à la violence populaire, et, le croirait-on?
+rien ne semblait avoir changé dans Paris, où régnait le même luxe, le
+goût du plaisir, celui du jeu et le même empressement pour les
+spectacles. L'Assemblée ne paroissait être qu'un sujet de conversation
+plus varié et plus animé. Les Aristocrates et les Démocrates se
+trouvaient dans les mêmes maisons. Les plaisanteries se mêlaient au
+récit des plus importantes discussions; on ne songeait plus le
+lendemain à la scène souvent tragique de la veille. Telle est la
+mobilité du caractère d'une nation, qui oublie promptement le mal
+passé, et toute entière au plaisir présent, détourne ses yeux
+d'un avenir effrayant. Au milieu de cette dissipation générale, il y
+avait des clubs, des conciliabules où l'on s'occupait sérieusement des
+affaires, et dans lesquels l'ambition et la cupidité, ardentes à
+profiter des malheurs publics, combinaient en secret leur marche et
+préparaient des attaques fatales à l'autorité de jour en jour
+affaiblie. Des femmes séduisantes par leur beauté; deux ou trois qui
+étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient servir la politique à
+leurs plaisirs et leurs plaisirs à la politique; leurs faveurs étaient
+souvent l'amorce plus ou moins attrayante qu'elles offraient aux
+jeunes prosélytes de la démocratie. La présomption que l'homme est
+porté à avoir de ses talens et de son esprit faisait croire à
+plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient un rôle éclatant; mais la
+Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nud, faisait
+évanouir promptement cette illusion, qu'il était aisé de se faire à
+l'homme de cour, à celui du grand monde qui se flattait d'obtenir dans
+l'Assemblée les mêmes succès que dans la société. Le ton, les
+manières, une certaine élégance qui cache le défaut de solidité, l'art
+des à propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes
+étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le Comte de *** est
+un exemple frappant de médiocrité démasquée, de présomption déjouée,
+d'infidélité punie. Les succès qu'il avoit eus dans la société avaient
+enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution une occasion de
+s'élever promptement, et se flattant d'être l'oracle de l'Assemblée,
+il quitta une cour où quelques _agrémens_ dans l'esprit et des
+connoissances en littérature lui avaient obtenu un accueil flatteur.
+Il s'empressa de venir à Paris armé de sa tragédie de _Coriolan_,
+d'une douzaine de fables et de cinq à six chansons. Madame de STAEL
+alla au devant du futur premier ministre, _Jeanne Gray_ à la main, et
+tous deux s'électrisèrent en faveur de la démocratie; mais bientôt le
+mérite du Comte fut apprécié à sa valeur, et il fut trop heureux
+d'obtenir d'être ministre à ****. Traité avec le plus grand mépris
+dans cette cour; et privé de l'espoir de jouer un rôle à Paris, la
+mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur lui une main
+mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour achever....
+l'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le Comte
+prouva qu'il ne savoit ni vivre ni mourir.
+
+Le Roi dès les premiers temps de son sejour à Paris, fut livré sans
+défense à tous les artifices; NECKER était le maître du conseil, et le
+comte de MONTMORIN, élevé avec le Roi, comblé de ses bienfaits n'était
+que le servile instrument du ministre des finances; l'ambition et la
+cupidité dominaient les habiles scélérats qui influaient sur
+l'Assemblée, et la liste civile objet de leur convoitise aiguisait
+leur esprit; une foule d'intrigans attirés par la même amorce,
+s'empressait de multiplier de faux avis pour se rendre nécessaires,
+d'autres faisoient éclater un zèle fougueux pour se faire craindre et
+se donner un crédit sur la multitude qui forçât le Roi à acheter leur
+silence. Un trait, que je choisis entre cent, vous fera juger de
+la profonde scélératesse des moyens inventés par la cupidité. Vous
+avez entendu parler d'un marquis de FAVRAS qui avait cherché à
+signaler son zèle pour le service du Roi; ses démarches indiscrettes
+et mal combinées parurent fournir une occasion d'intimider ceux qui
+étaient animés du même esprit; on supposa une conjuration, le
+malheureux FAVRAS fut condamné, et jamais on n'oubliera qu'un de ses
+juges osa lui dire en l'exhortant à la résignation, _qu'il fallait une
+victime au peuple_. Un Magistrat qui n'était pas de ses juges, crut y
+voir une occasion pour lui, de faire promptement une grande fortune;
+plein de son projet il se rend en robe à la prison et demande à voir
+le marquis de FAVRAS; le geolier habitué au respect pour les
+magistrats ne fait point de difficulté, il est introduit et reste
+seul avec le prisonnier; FAVRAS troublé et ignorant les formes de la
+justice, croit voir en lui son juge, et se dispose à lui répondre avec
+respect, et à le persuader de son innocence. Le magistrat prend la
+parole, entre dans quelques détails sur son affaire, lui en fait voir
+la gravité et frappe son imagination du danger éminent auquel il est
+exposé: «il vous reste cependant, ajoute-t-il, un grand motif
+d'espoir, le Roi et la Reine ont été sans doute instruits de vos
+projets:» et il lui fait à cet égard questions sur questions, de la
+manière la plus insidieuse. FAVRAS nie qu'il ait reçu des ordres du
+Roi, le Magistrat lui fait sentir que sa seule ressource est en ce
+moment de dire la vérité, que son affaire ne peut devenir graciable,
+que dans le cas où il sera prouvé qu'il n'a fait qu'agir conformément
+aux intentions du Roi et de la Reine; que tous ceux qui leur sont
+attachés prendront alors son parti, et agiront efficacement pour le
+dérober au supplice. FAVRAS troublé par l'aspect de la mort, sans rien
+articuler de précis, convient qu'il a parlé à des gens qui approchent
+le Roi, et qu'il lui a fait offrir ses services; il se rappelle des
+circonstances vagues, qui peuvent donner lieu à croire que le Roi
+était instruit de ses desseins, enfin il en dit assez pour faire
+entrevoir au Magistrat une heureuse issue à son projet; celui-ci, tire
+aussitôt une feuille de papier timbré, en lui disant: «votre grâce
+n'est plus douteuse, il ne s'agit que de mettre par écrit ce que vous
+venez de me dire, d'implorer la bonté du Roi, et de lui rappeler que
+vous n'avez rien tenté que pour le servir et d'après les conseils
+de gens qui l'approchent.» Il dicte à FAVRAS une déclaration telle
+qu'il la désire, et le malheureux prisonnier, qui se voit entre la vie
+et la mort, ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat le quitte en
+l'exhortant à la sécurité, et ne perd pas un instant à mettre à profit
+sa déclaration; il fait savoir au Roi par une personne affidée qu'il a
+entre les mains une pièce juridique, qui le compromet, et encore plus
+la Reine; il insiste particulièrement sur l'observation que le Roi
+seul est _inviolable_, et ne met pas en doute que la Reine sera mise
+en jugement; le Roi ne voit que le danger apparent et ne réfléchit pas
+plus que son ministre sur l'illégalité de la déclaration; une somme
+immense est comptée au Magistrat, et il remet au Ministre cette pièce
+qui prouve l'abus qu'il a fait de son ministère, et dont il ne
+pouvait faire usage sans risquer lui-même de périr sur un échafaud.
+FAVRAS attend toujours l'effet de sa déclaration, et n'est point
+effrayé de sa condamnation; soutenu par l'espoir de sa grâce il
+retarde l'heure de son supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé que
+pressé par le fatal cordon.
+
+Je ne vous parlerai pas en détail des divers systèmes qui régnoient,
+l'intérêt personnel en était le principe essentiel; l'établissement de
+deux chambres était de ceux qui avait le plus de partisans, et il
+était simple que la perspective de la place de sénateur de la nation
+Française excita vivement l'ambition de plusieurs. Quel beau rêve
+n'était-ce pas pour un juge de village de se voir élever en France à
+une dignité pareille à celle des Pairs d'Angleterre? Chacun des
+principaux acteurs étendoit, ou limitait ses projets, et formait
+à son gré une constitution; mais tous ébranloient à l'envi les
+fondemens de la Monarchie. C'est d'après cette diversité de systèmes
+que depuis l'entière subversion du gouvernement, et la sanglante
+anarchie qui l'a remplacé, les premiers auteurs des troubles
+prétendent devoir être considérés comme des hommes distingués par la
+modération de leurs idées et la pureté de leurs principes. Il leur
+suffit en ce moment, pour avoir cette prétention, que leurs systèmes,
+que leurs actions, leurs discours ayent été surpassés par d'autres en
+violence: ainsi N. N. se regardent comme des hommes modérés, parce
+qu'ils n'ont pas participé au cinq Octobre; mais l'un oublie qu'il a
+un des premiers prêché une doctrine incendiaire dans une grande
+province, un autre qu'il a le premier tenté de dégrader le
+Monarque en proposant qu'il ne fût pas participant à la formation de
+la constitution. Les L**** et leur parti se vantent d'avoir soutenu le
+Roi constitutionel, et d'avoir empêché qu'à son retour de Varennes, il
+ne fût mis en jugement.
+
+DUMOURIER se vante de n'avoir pas voulu servir sous ROBESPIERRE. Ainsi
+cherchant à faire oublier leurs attentats contre le gouvernement, et
+le Monarque, chacun des différens partis s'attache à une époque à
+laquelle il a été primé par un autre parti, dont il n'a pas adopté les
+maximes, et se range ainsi dans la classe des opprimés. Il
+s'ensuivrait qu'en dernière analyse il n'y aurait de coupables que
+ceux qui ont voté précisément la mort du Monarque.
+
+Je viens de vous rendre un compte fidelle de mes premières
+années, et de vous faire part de l'impression que m'ont fait éprouver
+les commencemens de la Révolution. Je vais en continuant un récit
+auquel l'amitié seule peut trouver quelque intérêt, vous parler d'un
+événement qui affecte mon coeur d'un douloureux souvenir, et qui vous
+fera connaître à quelles barbaries se porta en peu de temps un peuple,
+dont on vantait la douceur et l'humanité.
+
+Une jeune veuve, après la mort de son mari, s'était retirée quelque
+temps dans un couvent; elle vint habiter une terre voisine de la
+mienne. Je fis connoissance avec elle. Madame de GRANVILLE, c'était
+son nom, n'était point une de ces personnes célèbres par la beauté, ou
+des prétentions à l'esprit, elle avait vécu loin du monde, avec un
+vieux mari, et avait exercé son esprit pour s'occuper, sans avoir
+ni l'occasion ni le désir d'en faire parade. Peu connue dans la
+société, elle n'y paroissait que depuis la fin de son deuil. On en
+parlait comme d'une femme qui n'était ni sans agrémens ni sans esprit,
+mais la mode, cet arbitre suprême des Français, n'avait point consacré
+son mérite, et il y avait peu de presse pour aller chez elle. Mes
+parens, qui désiraient vivement de me voir marié, crurent que je ne
+pouvais trouver un parti plus avantageux et m'engagèrent à lui rendre
+des soins. Ses bonnes qualités, sa franchise, sa simplicité jointes à
+une figure agréable m'inspiraient de l'intérêt et l'envie de lui
+plaire; je pris ces dispositions pour de l'amour, et je lui en parlai
+le langage; mais j'ai senti depuis, en y réfléchissant, combien ce
+léger sentiment était différent de l'amour, de cette impression
+qui saisit le coeur, l'esprit, les sens comme une soudaine ivresse, et
+ne laisse, dès les premiers momens, rien à faire à la raison. Telle
+est l'idée que je me fais de l'amour, et la vie aurait peu de charmes
+pour moi sans l'espoir de la réaliser. Je me faisais illusion auprès
+de madame de GRANVILLE, et le président de LONGUEIL ne s'y trompait
+pas. Vous prenez, me disait-il, l'exaltation de votre tête pour la
+chaleur de votre coeur. Madame de GRANVILLE était sans art comme sans
+prétention, elle parut sensible à mes empressemens, et me l'avoua avec
+ingénuité. Riche et maîtresse d'elle-même, il lui paraissait simple de
+recevoir mes hommages; le besoin d'aimer me faisait saisir l'image de
+l'amour. J'étais dans cette situation lorsque la Révolution commença.
+Madame de GRANVILLE qui avait embrassé avec vivacité le parti
+Aristocratique, avait été passer quelque temps pour affaires dans sa
+terre, elle y était tombée malade, et comme je me trouvai dans son
+voisinage, j'allai la voir; je la trouvai remplie d'effroi, d'après
+les récits qu'elle entendait faire chaque jour des excès auxquels le
+peuple se livrait contre les nobles. On en avait massacré plusieurs et
+on avait brûlé un grand nombre de châteaux. Madame de GRANVILLE,
+sensible et généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir de ses vassaux,
+et je ne pouvais croire qu'on cessât de respecter une femme qu'on
+avait vue tant de fois avec attendrissement, se rendre à pied dans les
+plus misérables chaumières, y porter des secours, et ce qui est encore
+plus touchant, des soins et des consolations. Les bienfaits marquent
+la supériorité et la compassion; mais les soins ont quelque chose
+d'amical et qui tient en quelque sorte de l'égalité. Je n'ai pas une
+grande expérience, mais il me semble que la reconnaissance n'existe
+véritablement que lorsque l'amour propre fait cause commune avec elle.
+
+Les espérances que j'avais conçues étaient bien peu fondées; il n'est
+pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est
+attisée par des mains habiles et scélérates. Enfin, l'intérêt ne
+connaît aucun ménagement, et l'espoir du pillage était le patriotisme
+de la multitude. Les terreurs de madame de GRANVILLE n'étaient que
+trop justes, elle savait que les gens étaient pour la plupart
+partisans de la démocratie, et il lui était évident qu'elle serait
+trahie par eux, au moment où ils pourraient le faire impunément. Je
+restai auprès d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en était
+besoin; mais hélas! quoique déterminé à la défendre au péril de ma
+vie, je fus réduit à n'être que le spectateur désespéré de son
+malheur. J'abrège un récit affreux, qui ne pourrait exciter que
+l'horreur; je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement traînée
+dans un cachot, après avoir vu brûler son château; qu'elle y expira
+dans des convulsions affreuses excitées par la terreur. Je fus arrêté,
+conduit par un peuple furieux à ma terre où la même scène se
+renouvela; mon château fut pillé ensuite brûlé, mais le courage et
+l'intelligence d'un de mes gens me procurèrent la liberté et j'en
+profitai pour aller rejoindre mon régiment. L'image de madame de
+GRANVILLE expirante au milieu d'une multitude furieuse était sans
+cesse présente à mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans
+mes oreilles, et ce terrible souvenir pénètre encore en ce moment mon
+ame, d'un sentiment qui la déchire. Mon séjour à mon régiment ne fut
+pas long, on avait exigé des troupes un serment qui me répugnait et
+qui dénaturait entièrement le genre des engagemens consacrés par dix
+siècles. Plusieurs officiers étaient favorables à la Révolution, et
+une grande partie des soldats de l'infanterie était disposée à
+abandonner le parti du Roi. Il n'en était pas de même de la cavalerie,
+dont la composition est différente. Les cavaliers moins vagabonds,
+plus occupés et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus
+de leurs officiers, plus éprouvés, étaient restés attachés à leur
+ancien serment. Je revins à Paris consterné des dispositions où
+j'avais vu une partie des troupes, et l'ame flétrie de la cruelle fin
+de madame de GRANVILLE. Mon père après avoir parcouru l'Europe venait
+d'y arriver, et il fut témoin de la mort de ma mère, auprès de
+laquelle il s'était rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait
+fait rencontrer à ma mère la troupe de cannibales qui promenait les
+têtes sanglantes de BERTHIER et FOULON, avec lesquels elle avait eu
+quelques liaisons; à cet effroyable aspect elle tomba évanouie dans sa
+voiture, on la ramena chez elle, et sa santé déjà languissante ne
+résista pas à l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se
+réveillait en sursaut, poursuivie en rêve par l'aspect des visages
+affreux et déformés de ces malheureuses victimes des fureurs
+populaires. Mon destin était d'être ainsi frappé par la Révolution
+dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mère, des
+affaires, et un intérêt de curiosité à l'aspect des grands mouvemens
+qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon père à Paris;
+mais les troubles croissant sans cesse, et le séjour en devenant
+dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre éloignée où
+il comptait vivre en sureté, en attendant le rétablissement de
+l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Président et
+partit. Le Président de LONGUEIL, après m'avoir prodigué tous les
+soins de l'amitié, m'aida de ses conseils pour me guider dans la
+situation embarrassante où se trouvaient tous ceux qui comme moi
+étaient demeurés invariablement attachés à la Monarchie. Le militaire,
+me dit-il, est désorganisé, et son état ne vous permet pas d'être
+utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un
+douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre coeur, si vous portez
+les yeux sur les intérêts publics, la nécessité de vous éloigner n'est
+pas moins pressante. Offrez à la Reine vos services pour n'avoir rien
+à vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'idée, d'assurer au Roi
+la province de ****, où vous avez de grands biens, dans laquelle votre
+nom est respecté, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez
+en terre étrangère des temps plus favorables. Les Puissances, sans
+doute, finiront par connaître leurs véritables intérêts; elles ont
+joui avec satisfaction, et cela était dans l'ordre, du spectacle de
+nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles
+commencent à sentir que le mal dont nous sommes travaillés est
+épidémique, et qu'il est de leur intérêt d'en empêcher les progrès
+pour n'en pas éprouver elles-mêmes les atteintes. La Reine reçut avec
+bonté mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle
+profiterait de mon zèle. Je me rendis dans la province de ***, et
+bientôt je m'apperçus que la démocratie avait gangrené tous les
+esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand
+bonheur pour moi d'avoir été averti à temps, des ordres donnés par le
+commandant de la milice nationale, pour m'arrêter. Echappé à ce
+danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un
+roman, je ne manquerais pas d'être amoureux d'une belle princesse en
+Italie; je lui prêterais tout l'emportement de la plus ardente
+passion, et à son mari celui de la plus violente jalousie. Il me
+ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et
+je n'échapperais que par le plus grand hasard, à cet attentat. Je
+pourrais, si je voulais montrer de l'esprit à peu de frais, peindre le
+contraste que présentent des capucins qui occupent la demeure des
+Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et
+la musique, parler d'un _faire large au mesquin etc. etc._ La vérité
+est que la facilité de satisfaire ses goûts s'oppose en Italie aux
+grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les
+habitans de Rome des traits frappans du caractère des Romains. Ils
+étaient superstitieux, les modernes n'ont pas dégénéré à cet égard;
+ils aimaient les cérémonies religieuses; les spectacles de tout genre,
+les cérémonies sont fréquentes et pompeuses à Rome, le peuple y court
+avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre
+son attention. Les Romains étaient éloquens et les habitans de Rome
+s'expriment avec chaleur et énergie, leurs discours abondent en
+images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, variés et ajoutent
+à la véhémence et à la grâce de leurs expressions. Les Romains étaient
+braves, et familiarisés avec l'effusion du sang, le peuple à Rome est
+toujours armé d'un couteau, et venge ses querelles par des combats où
+il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne
+sont pas aussi nobles, sont à tel point fréquents, que le nombre des
+hommes tués ou blessés s'élève à Rome, année commune, _à douze ou
+treize cents_, enfin les _transtévèrins_ offrent dans les traits de
+leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens
+Romains, et se rappelant avec orgueil leurs ancêtres, ils se plaisent
+à se nommer entre eux BRUTUS, CICERON etc. Je pourrais aussi, en
+parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins
+célébres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant
+du Gouvernement, LOLME qui a copié BLACKSTHONE. Je bornerai le récit
+de mes voyages à un court résultat, que je me rappellerai toute ma vie
+avec un regret amer. Le goût des arts appelle en Italie; l'admiration
+pour FREDERIC et CATHERINE attirait dans le Nord, et l'on accourait
+avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait
+pour vivre avec des Français; parmi eux seulement s'était perfectionné
+l'art de la société et celui de converser. Parmi les Français seuls
+on voyait régner généralement le savoir sans pédanterie, la noblesse
+des manières sans morgue, la gaieté sans bruyans éclats. Les Allemands
+tiennent table pour faire bonne chère, et les Français pour réunir des
+personnes qui se conviennent; chez les Français seuls on voyait
+l'orgueil du rang faire place au goût de la société, et les plaisirs
+de l'esprit rapprocher tous les états, sans les confondre. Il est des
+hommes aimables dans tous les pays; en France, c'était la nation qui
+était aimable, pleine de goût, et d'élégance dans ses manières, comme
+autrefois les Athéniens. La génération actuelle doit renoncer et
+peut-être ceux qui lui succéderont à une aussi agréable manière de
+vivre. Le caractère Français est dénaturé et l'esprit de faction, dont
+la jeunesse est imbue, prépare une génération entière aux troubles,
+aux plus sanglantes scènes. Et qui peut conjecturer le genre de moeurs
+qui peut naître d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans
+les annales du monde. L'imprimerie n'a existé dans aucun des pays
+célébres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen
+d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de
+gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce siècle une autorité
+qui s'étend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces
+réflexions qui présentent un trop vaste horizon, pour finir le récit
+qu'on a désiré. Au retour de mon voyage je joignis l'armée des
+PRINCES, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes
+cousins, que j'aimais tendrement, avaient été massacrés à l'affreuse
+époque de ce mois de septembre, dont il serait à désirer, pour
+l'honneur de l'humanité, qu'on pût perdre à jamais la mémoire.
+Peut-être que mon émigration à été la cause de la mort de mes parens,
+cette idée me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui
+m'accablent. Quand l'armée des Princes aura été dispersée, j'ai songé
+aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis
+adressé à un de mes parens, qui est lieutenant-général au service de
+Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant
+que je puisse servir dans une armée Française. Mon père a trouvé le
+moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu'à ce moment,
+et peuvent m'aider à gagner des temps plus heureux. Voilà mes
+aventures jusqu'à ce jour, jusqu'au moment où j'ai été accueilli avec
+tant de générosité, soigné avec tant d'intérêt, où j'ai éprouvé enfin
+des bontés dont le souvenir vivra éternellement dans mon coeur.
+
+
+
+
+LETTRE XI.
+
+ LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL
+
+ AU
+
+ Mis St. ALBAN.
+
+
+C'est avec un extrême plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends
+que vous êtes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse
+que celle de la plus grande partie des Emigrés. Vous avez raison de
+dire que chacun dans ces temps affreux a son roman à raconter; j'ai
+eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le
+moment vous en faire le récit, étant pressé par le temps, je me
+bornerai donc à vous parler de ma position actuelle. Je mène ici une
+vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais
+je n'habite pas comme vous dans un château et près d'une femme
+charmante, je suis logé chez une Juive à qui une banqueroute qu'on lui
+a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. On a découvert que la
+choroïde des animaux qui paissent est verte, et l'on est indécis de
+savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de
+leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conformés. Mon Israélite
+ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-même
+en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce
+et honnête, et en qui rien ne décèle la bassesse et l'âpre avidité de
+sa nation. Ses manières sont polies, son extérieur décent, mais dès
+qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour
+recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle
+de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez ULISSE, qui,
+voulant s'assurer si ACHILLE n'était point caché sous le déguisement
+d'une fille, fit étaler devant lui des parures de femmes et des armes.
+ACHILLE se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive
+est de même pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en
+prononçant le mot _ducat_, si elle en parle sans qu'il soit question
+d'un intérêt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en
+conteste un seul. On croit entendre alors femme qui réclamait devant
+SALOMON son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers,
+il donne l'intelligence aux plus bornés. Le _Jokai_ de douze ans,
+transporté à mille lieues de son pays connaît la monnoie avant de
+savoir un mot de la langue, il possède en huit jours le nom des plus
+petites pièces et est familiarisé avec toutes les fractions. Pour
+n'être pas en reste avec vous, j'ai cru devoir à votre exemple vous
+faire la peinture de mon hôtesse; votre tableau est du CORREGE et le
+mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui
+a le moins de vérité. Je vous adresserai incessament le récit de mon
+émigration et de mes aventures, qui je crois seront les dernières; il
+n'en est pas de même de vous, votre valeur, votre état, votre zèle,
+votre jeunesse vous conduiront encore à de nouveaux hasards. La vie
+offre à votre âge un immense horison à parcourir, de la gloire à
+acquérir, des passions à éprouver et à vaincre, des injustices à
+souffrir et une foule de sentimens doux ou déchirans: C'est à ce qui
+s'appelle vivre, c'est-à-dire exister vivement. Pour moi, il me reste
+encore à durer, mais j'ai cessé de vivre. Je vous embrasse mon cher et
+jeune ami de tout mon coeur.
+
+J'ai encore écrit comme vous le désirez au vicomte de ***. Il m'a
+répondu qu'il saisirait la première occasion de vous faire employer à
+l'armée de CONDÉ. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera
+de faire faire au Prince une si bonne acquisition.
+
+
+
+
+LETTRE XII.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
+
+
+Dites je vous prie au Marquis, ma chère Victorine, que je suis
+très-sensible à l'attention qu'il a eue de me faire partager le
+plaisir que vous a fait le récit de ses aventures. Que de malheurs il
+a éprouvés! de combien de scènes d'horreur il a été spectateur! On dit
+que cette terrible Révolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je
+mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai
+été frappée du ton de vérité qui règne dans le récit qu'il fait des
+événemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admiré la
+bonne foi avec laquelle il parle de son attachement à une dame qui a
+péri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il
+n'était point amoureux, mais il tâchoit de le persuader à la femme
+qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prête à me mettre en
+colère contre les hommes, contre les Français sur-tout, lorsqu'il est
+question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils
+regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune
+homme devait-il donc en France, sous peine d'être ridicule, feindre
+d'aimer, employer la séduction pour triompher d'une femme, qui souvent
+aurait sans lui vécu paisiblement dans sa famille. Le Marquis paraît
+honnête, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans éprouver le
+sentiment de l'amour, il s'est efforcé de parler son langage, et il a
+sans doute fait des sermens qu'il était bien résolu de ne pas tenir.
+Si cette femme là, comme je le crois, a aimé de bonne foi, quelle
+amertume aurait empoisonné sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait
+été trompée! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien
+véritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnête et
+vertueuse, afin qu'il éprouve tous les tourmens d'un amour sans
+espoir. Mais ne serais-je pas comme IDOMENÉE qui jure aux dieux
+d'immoler le premier étranger qui s'offrira à sa vue, et c'est son
+fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler
+le repos de la personne qui m'est la plus chère, vous m'entendez ma
+chère Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupée de vous que
+de moi. Adieu, je vous renvoie votre écrit.
+
+
+
+
+LETTRE XIII.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+J'ai remis au Marquis son manuscrit, et comme il m'a pressée de lui
+dire l'effet qu'il avait produit sur vous, je lui ai répondu qu'il
+vous avait fort intéressée, ensuite, par l'habitude de la franchise,
+j'ai ajouté; mais..... et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité a
+été extrême sur ce _mais_, et il m'a fait les plus vives instances
+d'achever; je lui ai dit que j'étais une étourdie, et que cela n'avait
+aucune importance, il a insisté et m'a paru si inquiet que dans la
+crainte qu'il ne soupçonnât quelque chose de trop désavantageux, je
+lui ai répondu qu'il ne m'en coûterait rien de lui dire la vérité, si
+je ne craignais de rappeler à son esprit de tristes souvenirs. Je ne
+conçois pas d'où lui est venue une telle obstination et il faut qu'il
+mette bien du prix à votre suffrage, autant que s'il vous connoissait.
+Enfin vous me gronderez peut-être, mais je lui ai avoué que vous lui
+reprochiez d'avoir induit en erreur cette malheureuse femme, en lui
+parlant le langage de la passion, et j'ai ajouté: elle vous aurait
+épousé comptant s'unir à un homme qui l'aimait et qui le lui avait
+assuré; désabusée dans peu, quel eût été son malheur! il eût égalé
+peut-être la durée de sa vie. Il s'est défendu en disant, que nous lui
+faisions un crime de sa franchise, qu'il aurait pu nous dissimuler ses
+véritables sentimens; qu'au reste il ne les a bien connus qu'après sa
+mort, et en sondant avec attention son coeur; enfin il a mis une
+chaleur extrême à se justifier. Mon oncle est arrivé à la fin de la
+conversation et vous jugez bien que les pauvres femmes ont été
+traitées légérement; car mon oncle, qui se pique d'un grand dévouement
+pour elles, ne manque jamais de s'égayer sur leur compte; il croit que
+cela est du bon air. Les propos qu'il a tenus ont été débités
+très-gaiement, et la plupart des phrases accompagnées de certains
+mots que vous lui connoissez, et qui font faire le signe de la croix à
+votre maman. Ma nièce, m'a-t-il dit, croyez, ou bien avouez-moi, car
+vous savez toutes ce qui en est, avouez que les femmes ne sont dupes
+qu'autant qu'elles veulent bien l'être. Il y a une cinquantaine de
+phrases, qui ne signifient rien, et qu'on est convenu de se dire
+mutuellement pour que la femme cède avec honneur; ce sont comme les
+trois assauts que les gouverneurs d'une place sont obligés d'essuyer
+avant de se rendre, tout cela doit être rangé dans le rang des
+complimens; est ce que je suis le très-humble, très-obéissant
+serviteur de ceux à qui j'écris ainsi? Et parce que l'on porte le
+deuil d'un parent, que souvent l'on déteste, est-on un homme faux si
+le coeur n'est pas en deuil? J'avais autrefois un petit secrétaire
+Français qui faisait mes lettres d'amour, et qui me disait toujours
+qu'il en savait écrire de brûlantes; tous mes amis me l'empruntaient,
+et cependant le papier d'aucun n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui
+ai-je dit, vous donnerez à monsieur le Marquis mauvaise idée des bons
+Germains, car vous parlez comme un _Lovelace_.--Je n'ai jamais lû
+votre _Lovelace_ mais qu'entendez-vous par bons; je veux que monsieur
+le Marquis sache que nous n'en sommes pas plus bêtes, et j'ai connu un
+vieux comte FRIZZAMBERG qui avait été l'intime du duc de RICHELIEU à
+Vienne, et qui ne lui cédait en rien pour ce qui est de la galanterie.
+Laissez dire mademoiselle Emilie, monsieur le Marquis; à l'entendre il
+faudrait que tous les maris fussent des Céladons: qu'ils soient braves
+à la guerre, sablent bien du champagne et ayent de bons procédés pour
+leurs femmes, voilà ce qu'il faut.
+
+Après vous avoir rapporté son sentiment tout au long, je vous dirai
+que ma mère vous trouve ainsi que moi trop sévère; Le Marquis se
+justifie très bien en disant, qu'il a été lui-même dupe de ses
+sentimens, qu'il n'a bien connus qu'après la perte de cette infortunée
+victime. Il souffre moins depuis deux jours, et sa conversation nous
+intéresse beaucoup. Mon oncle est enthousiasmé de lui et ma mère
+l'écoute avec plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse mon Emilie
+que j'embrasse bien tendrement. Vous êtes folle je crois avec votre
+_Idomenée_, qui a pu vous donner cette idée?
+
+
+
+
+LETTRE XIV.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
+
+
+Remerciez le ciel, ma chère Victorine, de ce qu'il y a un cheval bai à
+vendre chez un fermier, à une lieue de LOEWENSTEIN; grâce à ce cheval
+bai, vous verrez votre amie. Voici le fait: mon oncle, le Doyen du
+chapitre a besoin d'un cheval de cette couleur; c'est un grand
+connaisseur, il va le voir demain et ira vous demander à dîner. Sa
+nièce l'accompagne et sa joie d'embrasser sa chère Victorine la
+transporte. Je verrai donc enfin la fleur de la chevalerie Française,
+et je vous en dirai bien franchement mon avis. Adieu, ma chère amie, à
+demain; mon coeur bat déjà de plaisir; que sera-ce quand je vous
+serrerai dans mes bras?
+
+
+
+
+LETTRE XV.
+
+ LA CESSE DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Convenez que vous désirez savoir ce que pense de vous le Marquis.
+N'allez pas me dire: que me fait un étranger qui me voit en passant et
+par conséquent ne peut me juger. Vous avez fait des frais pour lui,
+et ne m'accusez pas de présomption; l'amour propre y entrait sans
+doute pour une grande partie; mais l'amitié faisait l'autre. Vous vous
+disiez: il faut que je lui fasse voir que ma Victorine a du
+discernement, et qu'elle sait bien placer ses sentimens. Pour moi
+j'étais intérieurement glorieuse de vos succès, comme une tendre mère
+qui voit sa fille fixer tous les regards à un bal. Il vous trouve très
+aimable, et dit qu'il n'a jamais vu que vous, mettre de la grâce dans
+une dissertation; qu'il n'est que mon Emilie, dans qui la réflexion ne
+dessèche pas le sentiment; que vous approfondissez en vous jouant, en
+ayant l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, a-t-il pu voir tout
+cela en si peu de temps? C'est qu'il faut savoir que je lui ai montré
+plusieurs de vos lettres, et votre présence a fait le reste; enfin,
+il dit que notre société forme un tout parfait, et que chacun de nous
+fait valoir l'autre par de légères oppositions, qui font ressortir nos
+diverses qualités. Etes-vous contente de ce jugement? Pour moi, j'ai
+eu un plaisir infini à vous entendre apprécier par un homme dont le
+goût naturel a été infiniment exercé dans les sociétés les plus
+distinguées; qui a connu ce qu'il y a de plus aimable dans un pays où
+le plus grand mérite était d'être aimable. Nous n'avons parlé que de
+vous depuis trois jours, et je dois épargner à votre modestie le récit
+de tout ce qui a été dit. Que vous dirai-je enfin, il a prétendu qu'il
+vous connoissait si bien, qu'il serait en état de faire votre
+portrait, nous l'avons pris au mot, et n'ayant pu se dédire, voici
+l'ouvrage qu'il nous a apporté ce matin, et qui ne manque pas de
+vérité.
+
+«EMILIE se communique aisément, sa physionomie est expressive et
+animée, c'est ce qui m'enhardit à en faire le portrait. Ses yeux sont
+vifs et perçans; il y règne plus d'ardeur que de sensibilité, ils
+annoncent un esprit observateur, et cependant sa manière de sentir et
+de s'exprimer a quelquefois l'air d'une inspiration soudaine. Elle est
+libre et familière sans indécence; elle dit ouvertement ce qu'elle
+pense, même aux personnes intéressées, et peut-être est-ce plus par
+envie de montrer sa pénétration que par un effet de sa franchise. Au
+premier aspect elle inspire moins le désir de lui plaire que la
+crainte de lui déplaire. Elle donne l'envie de causer avec elle, et
+plus encore la curiosité de l'entendre: on croit d'abord feuilleter
+une brochure agréable, et l'on découvre bientôt que c'est un livre
+plein d'agrément et de solidité.»
+
+Etes-vous satisfaite de ce portrait, qui a tellement frappé ma mère,
+que ravie du talent de l'auteur, elle lui a demandé instamment de
+faire le mien. Les traits flatteurs qu'il renferme ne sont pas exacts,
+mais je crois que si les couleurs sont trop brillantes, elles ne sont
+pas sans quelque vérité. Il m'a prodigieusement embellie, voilà tout
+le tort du peintre.
+
+«Son visage rassemble tous les trésors de la santé et de la jeunesse.
+Son teint n'est pas celui d'une habitante des villes, c'est le teint
+qu'on suppose aux bergères des romans. Son regard est plus touchant
+que vif, et son esprit se manifeste particulièrement à la manière dont
+elle écoute, au choix des personnes ou des choses qui fixent son
+attention. Le son de sa voix a quelque chose de sensible qui se dirige
+vers le coeur, et indique qu'il doit y avoir dans ses sentimens plus
+de profondeur que de vivacité. Elle a de la gaieté, est instruite, et
+personne peut-être ne peut juger exactement de l'étendue de son
+esprit; c'est une espèce de mystère; elle pense et sent pour un petit
+nombre, et il faut que son coeur donne le signal à son esprit pour se
+montrer.»
+
+Ce dernier trait est celui qui me flatte le plus, et vous en devez
+reconnoître la vérité, car c'est avec mon Emilie que je montre le peu
+d'esprit que j'ai, et d'après cela, il est bien clair que c'est de la
+chaleur de mon ame qu'il tire toute sa force; sans elle il serait
+comme le feu renfermé dans un caillou; qui se douterait qu'il existe?
+
+Adieu, ma chère Emilie.
+
+
+
+
+LETTRE XVI.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
+
+
+Je suis bien plus touchée, ma chère Victorine, de tout ce que vous me
+dites de sensible sur mon portrait que de l'ouvrage même. Votre amitié
+se peint dans l'occupation où vous êtes de moi, et elle vous inspire
+un aveuglement qui me flatte davantage par son principe, que par
+l'aspect séduisant sous lequel il m'invite à me voir. J'ai quelquefois
+fait des portraits, et il m'a paru que lorsque le peintre est
+agréablement prévenu, et qu'il cherche néanmoins à peindre avec
+vérité, il ne fait que renforcer certains traits, et en diminuer
+d'autres; et avec du jugement et de l'impartialité on pourrait, à
+l'aide de son ouvrage flatteur, en faire un plus ressemblant et bien
+moins favorable. Pour mieux développer ma pensée je vais faire mon
+portrait, au vrai, d'après celui du Marquis. «EMILIE au premier abord
+se livre aisément, et il est aisé par conséquent de la peindre; ses
+yeux sont vifs sans aucune expression de sensibilité, ils semblent
+joindre la réflexion à la vivacité, mais la plupart de ses idées sont
+soudaines et n'ont point de suite; la familiarité de ses manières n'a
+pour limite que l'indécence; elle ne s'embarrasse pas de choquer les
+personnes, pourvu que ce qu'elle dit soit une preuve de la
+pénétration; on est peu curieux de lui plaire, mais on craint sa
+malignité, on est sur ses gardes en causant avec elle, et il paraît
+plus sûr de l'écouter; elle offre d'abord l'image de l'étourderie, et
+cependant elle donne par fois l'idée d'une personne qui a réfléchi.»
+
+Que dites-vous de ce portrait, ma chère Victorine, un excellent
+peintre les combinerait tous les deux et peut-être sortirait-il de là
+un portrait ressemblant. Adieu, ma chère amie, je m'en rapporte à
+celui que l'amitié a gravé dans votre coeur; tant mieux s'il est
+flatté, car ce sera l'illusion de l'amitié, tant mieux pour moi s'il
+ne l'est pas, car je vaudrai mieux que je ne crois. Dans tous les cas,
+j'ai quelque prix, soit par moi soit par l'amitié.
+
+
+
+
+LETTRE XVII.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Il est naturel qu'on désire savoir l'effet qu'on a produit sur les
+personnes dont le suffrage est flatteur, et j'étais bien assurée que
+le Marquis était curieux de savoir ce que vous m'avez dit de lui; mais
+il craignait sans doute qu'il y eût de la présomption à penser qu'on
+s'en était occupé, et croiriez-vous que cela a produit une scène
+touchante. Mademoiselle Emilie a dû me trouver bien heureux, m'a-t-il
+dit en me voyant, moi pauvre impotent, moi malheureux Emigré,
+proscrit de sa patrie, repoussé de la plupart des pays, établi si
+agréablement auprès de sa charmante amie, et recevant d'elle des
+soins....... Sa voix s'est altérée, il a eu de la peine à achever sa
+phrase, et j'ai vu une larme sur sa joue. Vous allez être surprise,
+Emilie; l'attendrissement m'a gagnée, et j'ai balbutié: mon oncle et
+ma mère, monsieur le Marquis, sont eux-mêmes.... Mon oncle qui était
+derrière moi a pris la parole. «Ne voilà-t-il pas encore des
+complimens.» Je me suis remise de mon trouble et tâchant de plaisanter
+pour n'y pas retomber, j'ai dit: tout au contraire, c'est un
+compliment que monsieur le Marquis cherche. Il désire de savoir ce que
+pense de lui ma chère Emilie. Mais que dites-vous du trouble que j'ai
+éprouvé?..... Et n'admirez-vous pas combien l'accent du sentiment
+fait impression sur l'ame. L'expression de la reconnaissance du
+Marquis a agi sympathiquement sur moi, et m'a singulièrement émue. Mon
+oncle a repris la parole et s'adressant au Marquis. Voilà comme sont
+les femmes, a-t-il dit, elles croient que l'homme le plus sensé met un
+prix infini à leur suffrage, et ma nièce pense que le Marquis
+souffrant cruellement et inquiet à tant de titres, s'occupe de ce que
+peut penser, et dire de lui une jeune Demoiselle qu'il n'a fait
+qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-être de sa vie. Il est bien
+certain qu'elles ont plus parlé de vous que de moi; mais enfin chacun
+a son temps, et quand vous aurez fait vingt campagnes, mon cher
+Marquis, écoutez si vous voulez aux portes, et vous n'entendrez pas
+les belles dames parler de vous, à moins que vous ne soyez un mari
+jaloux. Elles font toutes de même, à commencer par mademoiselle
+Emilie. Je ne sais si _philosophe_ est féminin, mais enfin il ne me
+vient pas d'autre mot, je vous dirai donc que c'est une grande
+philosophe, et que cela n'empêche pas qu'elle n'ait une belle passion
+tout au travers du coeur, en tout bien tout honneur, s'entend. C'est
+au reste une très-aimable personne, quoiqu'elle s'embrouille
+quelquefois dans la décomposition des sentimens. Ma nièce semble avoir
+le secret de l'entendre; mais je crois que moins elle la comprend, et
+plus elle la trouve sublime. Son amoureux est un brave jeune homme
+d'une très-bonne maison qui s'est alliée à la nôtre il y a plus de
+quatre-cents ans, et je ne me trompe pas, car c'était du temps de
+l'Empereur HENRI V. Nous étions _Guelfes_, et ils étaient _Gibelins_ à
+toute outrance. Le petit dieu d'Amour n'en tint compte, et il en
+résulta une alliance mémorable par ses effets, parce qu'elle contribua
+à calmer les esprits dans la Westphalie. Mademoiselle Emilie sera, je
+crois, fort heureuse avec lui. Vous pensez bien que cette conversation
+me peinait singulièrement; mais vous savez aussi qu'on arrêterait
+plutôt un torrent que mon oncle, quand il est sur certains chapitres.
+Bon soir, mon Emilie.
+
+_P.S._ Dites quelque chose d'honnête dans votre réponse pour notre
+héros blessé, que je puisse lui montrer; car il paraît mettre un grand
+prix à votre approbation, et parle de vous de manière à me satisfaire,
+ce qui n'est pas une petite tâche. Encore une fois, bon soir.
+
+
+
+
+LETTRE XVIII.
+
+ LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL
+
+ AU
+
+ MARQUIS DE ST. ALBAN.
+
+
+Je vous ai promis, mon cher et jeune ami, le détail des aventures de
+mon émigration, et en voici le tableau tracé avec la plus exacte
+vérité. Vous vous rappelez que j'étais en Provence pour le soutien de
+quelques droits à une succession considérable. Je n'avais pas tardé à
+voir le danger que je courais dans un pays où la vivacité des esprits
+se joignait à la fermentation générale, et je choisis Nice pour y
+attendre en sureté le dénouement de la scène tragique qui fixait
+l'attention de l'Europe. Plusieurs personnes distinguées de la
+Provence s'y étaient ainsi que moi réfugiées; j'étais dans cette ville
+à portée de recevoir promptement des nouvelles de France, et la
+douceur charmante du climat ainsi que la société de quelques personnes
+du pays et de mes compatriotes adoucissaient les regrets de mon exil,
+enfin l'espérance soutenait mon courage; mais la journée du 10 Août et
+la captivité du Roi remplirent mon esprit des plus noirs
+pressentimens. Bientôt après une armée Française s'avança près du Var,
+jeta l'épouvante dans la ville de Nice et dans tout le Piémont. Une
+terreur panique s'empara des esprits, dès qu'on eut pénétré les
+dispositions des Français; chacun se hâta de prévenir leur arrivée, et
+de sortir de la ville. L'allarme fut si vive, la précipitation si
+grande, que l'on ne se donna pas le temps de rassembler le peu
+d'effets précieux qu'on aurait pu emporter; je fus du nombre de ceux
+qui prirent ce parti et je pensai que le plus sûr était de se rendre à
+Turin, où l'on avait lieu de croire que les Emigrés seraient
+accueillis favorablement. Dans peu d'heures le chemin du Col de Tende
+fut couvert de monde, de vieillards, d'enfans, de femmes grosses,
+d'autres qui portaient sur leurs bras leur enfant qu'elles
+nourrissaient; des magistrats, des évêques, des moines dispersés sur
+cette route fuyaient consternés. Un évêque de quatre-vingts-trois ans,
+entre autres, offrait le spectacle le plus touchant; hors d'état de
+marcher, il était porté par des prêtres qui se relayaient tour à tour;
+une femme d'un nom distingué se trouva au milieu du voyage pressée des
+douleurs de l'enfantement, et accoucha sur le chemin, dénuée de tout
+secours; pour comble de malheur, des soldats Piémontais entendant la
+nuit un grand bruit sur la route, et ne distingant rien, se figurèrent
+qu'un détachement de Patriotes arrivait sur eux, ils tirèrent et
+blessèrent plusieurs des personnes qui marchaient en avant de notre
+misérable troupe. La pluie survint et dura huit jours. Les chemins
+furent inondés, les rivières débordées, et tous les fléaux semblaient
+se rassembler contre des infortunés fugitifs; on craignait de se noyer
+à chaque pas; celui qui tombait et s'embourbait, invoquait envain du
+secours. Le malheur extrême rend l'homme barbare en concentrant tout
+son intérêt sur lui-même. Quelques uns avaient des charettes, d'autres
+des chevaux et des mulets; mais à peine arrivés à la Scarena, les
+troupes Piémontaises s'en emparèrent. On se flattait de trouver à
+Tende une auberge pour y prendre quelque repos; elle était occupée par
+ces troupes, et après une aussi longue marche, et tant de fatigues, il
+fallut passer la nuit en plein air, inondés de la pluie, les pieds
+dans l'eau; les cris, les pleurs des femmes et des enfans ajoutaient à
+l'horreur de cette situation, et l'espoir abandonnait tous les coeurs.
+Nous passames le Col de Tende, et des voitures venues de Turin
+offrirent un instant l'espoir d'achever plus heureusement notre route;
+mais la cupidité aveugle et barbare ne permit pas à un grand nombre
+de profiter de ce secours; on demanda un prix exorbitant de ces
+voitures, et il y en eut une qui fut payée cinquante louis pour deux
+journées de marche. La troupe infortunée arriva enfin à Turin; lieu si
+désiré et qui nous semblait devoir être le terme de nos malheurs; mais
+en arrivant, nous vimes affiché au coin des rues, un règlement qui
+défendait aux Français de séjourner plus de huit jours à Turin et dans
+les états du roi de Sardaigne. Les hommes qui étaient en état de
+servir prirent le parti de se rendre à l'armée de CONDÉ, au moyen de
+quelques secours qu'ils se procurèrent; les femmes, les enfans, les
+vieillards obtinrent ensuite la permission de rester; mais le séjour
+dans la ville était trop cher pour des personnes réduites à la plus
+affreuse misère. Il fallut se retirer dans les villages voisins, et
+je m'associai à une famille intéressante pour former un petit
+établissement dans une cabane de paysans où nous passames quatre mois
+ensevelis en quelque sorte sous les neiges. Plusieurs de mes
+compatriotes ne pouvaient subsister que de la bienfaisance des
+habitans, et ignorant la langue du pays leur situation seule invoquait
+la compassion. Les habitans, hommes grossiers, mais humains, étaient
+frappés de notre courage, de celui des femmes sur-tout, ainsi que de
+leur piété. Ils admiraient leur résignation à un sort si malheureux,
+et je partageais ce sentiment en voyant des femmes, qui peu de mois
+auparavant étaient au milieu de domestiques empressés de les servir,
+aller acheter des légumes, de la viande et faire ensuite la fonction
+de cuisinière. Dans les premiers momens, on se livre à la douleur;
+mais la nécessité impérieuse subjugue bientôt les esprits; lorsqu'on
+sent qu'il est impossible de lutter contre elle, on rentre en soi-même
+alors pour y chercher des ressources, et le courage vient roidir l'ame
+qui se familiarise peu à peu avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit
+mois s'étaient écoulés pendant que nous étions dans cette triste
+habitation, il n'était pas à croire que cette dernière ressource nous
+serait enlevée; mais les Français s'étant emparés du mont St. Bernard
+menacèrent Turin; alors les Emigrés furent obligés par ordre du
+gouvernement de quitter le Piémont. Incertains du lieu où il nous
+serait permis de respirer, nous primes enfin la résolution de nous
+rendre à Venise. Nous louames une barque où s'entassèrent
+quatre-vingts personnes et nous suivimes le cours du Pô. Les
+combinaisons de la pauvreté industrieuse diminuèrent les frais que
+semblerait devoir coûter un aussi long voyage. Quinze francs par tête
+nous acquittèrent de tout. Je ne puis, pour l'honneur de l'humanité,
+passer sous silence la réception des habitans de tous les lieux où la
+barque s'arrêtait le soir. Dès la première soirée nous vimes à Casal,
+le curé, les magistrats et un grand nombre d'habitans qui s'étaient
+rendus sur la rive pour nous offrir leurs maisons et nous prodiguer
+les marques les plus touchantes d'intérêt; ils nous partagèrent entre
+eux pour nous donner des lits et un bon souper, et dans un
+quart-d'heure quatre-vingts personnes se trouvèrent réparties chez les
+plus considérables habitans qui regardaient comme un bonheur de nous
+recevoir, et celui qui en avait un petit nombre enviait à un autre
+l'avantage qu'il avait de posséder une maison plus grande; jamais
+l'hospitalité ne fut exercée d'une manière plus cordiale, plus noble
+et plus touchante. C'est ainsi que nous fumes reçus à Cazal, Vérone,
+Plaisance, Cazal-maggiore, Borgo-forte etc. etc. Souvent même
+plusieurs de ceux qui nous avaient ainsi reçus prenaient le lendemain
+les devants, au moment de notre départ, et se rendant au lieu de la
+prochaine couchée, y prévenaient les habitans de notre arrivée,
+commandaient à souper dans les auberges et nous retrouvions en
+débarquant les personnes qui nous avaient reçus la veille, et qui
+avaient fait plusieurs lieues pour nous procurer de nouveaux secours;
+souvent aussi on remplissait la barque de provisions de tout genre.
+Si jamais les humains ont été ce qu'ils devraient être, un peuple de
+frères, c'est pendant notre route. Combien le récit de nos malheurs
+les attendrissait! Combien de fois nous avons vu leurs yeux se remplir
+de larmes en nous écoutant! On voyait pendant le repas, régner sur la
+famille qui nous recevait, une joie pareille à celle d'un jour de
+noces ou d'une fête occasionnée par le plus heureux événement. Chacun
+s'empressait de nous offrir ce qu'il y avait de meilleur en fruit, en
+vin, en gibier, et l'attention était portée jusqu'à offrir aux femmes
+des bouquets des plus belles fleurs. Au milieu de ces marques de
+sentiment et de générosité, mes idées quelquefois se portaient sur
+Paris, où le sang coulait à grands flots, où le peuple furieux
+traînait dans les rues des corps déchirés, promenait sur des piques
+des têtes dégoûtantes de sang. Je me demandais si c'étaient les mêmes
+êtres que ceux qui nous recevaient avec tant de bienveillance, qui
+nous montraient une si vive et si touchante sensibilité. J'ajouterai à
+ce tableau de l'humanité, sous son plus bel aspect, un trait qui le
+terminera dignement. Nous trouvames, en sortant de la barque à
+Crémone, un homme que nous avons appris être un négociant, et qui nous
+suivit à l'auberge. L'intérêt qu'il prenait aux malheureux Emigrés,
+était peint dans ses yeux et se manifestait par ses gestes. Après nous
+avoir offert en général ses services, il resta quelque temps en
+silence avec l'air d'un homme embarrassé, qui balance à s'expliquer;
+une dame de notre compagnie descendit pour parler à l'aubergiste, et
+il la suivit. Elle rentra quelque temps après, et nous conta que ce
+monsieur, qui avait paru s'intéresser si vivement à nous, l'avait
+priée d'entrer un instant dans une petite salle en bas, et que là, il
+avait tiré deux rouleaux de cinquante louis en la suppliant de les
+accepter et de les partager avec ceux de ses compagnons de voyage qui
+en avaient le plus de besoin. Cette dame nous ajouta qu'elle les avait
+refusés, que le monsieur avait insisté à plusieurs reprises, avait
+tâché même de lui mettre dans sa main les deux rouleaux, et qu'enfin,
+il était sorti aussi affligé de ses refus qu'elle était touchée de son
+offre généreuse. Nous admirames ce noble procédé; mais la dame fut
+blâmée de n'en avoir pas profité pour aider plusieurs prêtres qui
+étaient sans ressources. Nous attendions un souper frugal que nous
+avions commandé, et l'on s'impatientait de la lenteur de l'hôte
+lorsqu'il entra avec l'air d'un empressement respectueux, une
+serviette sur l'épaule comme un maître d'hôtel, et nous dit que le
+souper était servi dans la pièce voisine. Nous y passames, et nous
+trouvames la pièce éclairée de bougies et la table couverte d'une
+grande quantité de plats et plusieurs bouteilles de vin sur un buffet;
+à côté étaient de très-beaux fruits, des confitures, des biscuits et
+deux où trois sortes de vins de liqueur; l'hôte voyant notre surprise,
+nous dit que tout avait été ordonné et payé par un monsieur de la
+ville qui était entré avec nous à l'auberge. Il ne voulut pas nous
+apprendre son nom et se borna à nous dire que c'était un négociant
+fort riche, et un des plus honnête homme qu'il y eût dans toute la
+Lombardie. Le lendemain aucun des garçons de l'auberge ne voulut
+recevoir la plus petite gratification, et nous arrivames à la barque
+suivis de plusieurs personnes qui s'attendrissaient à la vue des
+enfans, des prêtres, des vieillards, et levaient les mains au ciel en
+nous souhaitant toute sorte de prospérités. Nous cherchames en vain
+parmi ces personnes, le généreux inconnu. Il avait cru sans doute
+devoir se dérober à notre reconnaissance; mais de nouveaux bienfaits
+de sa part nous attendaient dans la barque, elle était remplie de
+provisions de tout genre.
+
+Fatigué de lire les horreurs de la Révolution, mon jeune ami aura sans
+doute du plaisir en lisant les détails de faits qui honorent
+l'humanité, et de douces larmes succèderont aux pleurs amers qui ont
+inondé souvent ses yeux.
+
+J'ai demeuré un mois à Venise où s'était retiré un de mes amis. J'y
+trouvai mon valet de chambre qui m'y attendait depuis huit mois, et
+qui avait sauvé de Nice ma vaisselle et une somme assez considérable.
+Il lui avait fallu autant de courage et d'adresse que de fidélité,
+pour me rendre le service qui me met à portée de vivre dans l'aisance.
+Le peuple Vénitien est bon et obligeant, et il n'est point de secours
+qu'il n'ait offert et donné aux Français qui en avaient besoin. Je me
+contenterai de vous citer un trait de l'hospitalière bonté de cette
+nation. Un des prêtres qui étaient venus avec nous, disait depuis
+quinze jours la messe dans une paroisse, et c'était son unique moyen
+de subsister; un jour il fut suivi au sortir de l'église, par un
+homme enveloppé d'un manteau, et lorsqu'il fut près de la porte
+l'homme s'approcha de lui et lui demanda de vouloir bien lui dire une
+messe le lendemain à une chapelle qu'il désigna. Le prêtre lui promit
+de faire ce qu'il désirait, et l'homme au manteau s'approchant alors
+de plus près, voilà monsieur, dit-il, la rétribution que je vous prie
+d'accepter pour votre messe et au même instant il lui mit dans la main
+un papier qui enveloppait deux médailles d'or de quinze ducats. Le
+prêtre voulut se défendre de les recevoir; mais l'homme au manteau le
+quitta aussitôt, et passant par une petite ruelle, disparut à ses
+yeux.
+
+Je serais resté à Venise si l'air humide n'avait pas été contraire à
+ma santé. J'ai quelque temps été en suspens sur le lieu où je me
+fixerais; enfin je me suis déterminé à venir à ***. On y est plus à
+portée qu'en Italie d'être instruit de ce qui se passe en France, et
+on y a bien plus de ressources pour la lecture; enfin le Gouvernement
+y laisse les Emigrés en paix.
+
+
+
+
+LETTRE XIX.
+
+ LA Cesse DE LOEWESTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Le courrier ne part qu'après-demain, et je ne puis attendre si
+long-temps pour apprendre à ma chère Emilie, que le hasard m'a fait
+voir ce matin à Francfort, un officier qui est dépêché de l'armée à
+Vienne, qui m'a dit que le cher Baron jouissait de la meilleure santé,
+et n'avait pas été blessé comme quelques gazettes l'ont annoncé; mais
+un de ses parens du même nom, et c'est ce qui a donné lieu à l'erreur.
+Je n'ai pas lû ces gazettes; mais comme elles pourraient vous
+parvenir, je ne perds pas un instant pour prévenir l'inquiétude
+qu'elles auraient causée à mon Emilie. Il faudrait en vérité que la
+génération actuelle eût reçu des ames plus fortes ou insensibles pour
+résister aux troubles et aux spectacles terribles de la malheureuse
+époque où nous vivons. Je viens de lire les _confessions_ de ROUSSEAU,
+qui a l'art d'intéresser en racontant des faits minutieux, et qu'un
+autre ne serait pas tenté de relever; et je songeais après cette
+lecture aux circonstances présentes; je me disais: quelle énergique
+peinture n'aurait pas faite un si grand homme d'événemens qui
+demanderaient toute la pénétration de son esprit observateur, pour en
+démêler les causes, et toute la vigueur et la clarté de son style pour
+les bien expliquer; mais en y réfléchissant plus attentivement, j'ai
+pensé que son ame sensible aurait été flétrie par des spectacles
+pleins d'horreur, et affaissée sous le poids de tant de maux. C'est
+dans le sein de la paix qu'il est descendu dans son coeur pour y
+chercher des sentimens doux et touchans, pour en saisir si habilement
+toutes les nuances; il a pu alors choisir des expressions convenables
+et proportionnées. Les mots atroces, affreux, terribles, monstrueux,
+mille et mille fois répétés, employés à chaque instant deviennent
+insignifians, et il faudrait d'autres expressions pour exprimer un
+_crescendo_ de crimes et d'infortunes qui va à l'infini. Le plus
+simple récit fait alors plus d'effet; et je l'ai éprouvé ce matin. Ma
+sensibilité a été singulièrement affectée par un exposé simple et
+naturel des malheurs des Emigrés. Un officier qui a su que le marquis
+de ST. ALBAN est ici, est venu le voir; nous avons parlé des Emigrés.
+Plusieurs, nous a-t-il dit, sont réduits à vivre, du métier de garçon
+charpentier ou menuisier; les plus heureux sont ceux qui enseignent à
+danser, qui montrent la géographie ou le Français, ceux-là sont des
+_Milords_; ce fut son expression. Un des meilleurs gentilshommes de ma
+province, ajouta-t-il, vend dans une petite ville du ratafiat, je l'ai
+vu en tablier dans sa baraque, et ce qui vous surprendra, il a l'air
+content. Le Français commence par être abattu, il reprend courage, et
+à la moindre ressource il passe à la gaieté. Le Marquis lui a demandé
+en baissant la voix s'il pourrait lui être utile; l'officier a tout de
+suite dit, en prenant un ton animé et sensible, comme pour rendre
+toute la compagnie témoin de la générosité du Marquis, je vous
+remercie infiniment, et il lui a serré fortement la main, je suis
+très-reconnaissant de vos offres; mais j'ai eu le bonheur de me tirer
+d'affaire; j'enseigne la musique et je puis dire, avec un grand
+succès; je gagne à ce métier vingt ducats par mois; mais ce n'est pas
+tout, j'ai le plaisir de me trouver avec de très-jolies demoiselles et
+de les entendre chanter. Il ne m'en coûte rien pour ma nourriture,
+parce que je suis invité tous les jours chez l'une ou l'autre de mes
+écolières, parmi lesquelles il y en a de charmantes; nous faisons
+aussi de très-jolis concerts, ainsi vous voyez que je ne suis point à
+plaindre. Un instant après il a dit, ayant eu l'air de réfléchir:
+puisque monsieur le Marquis est disposé à obliger ses compatriotes,
+je vais, s'il le permet, lui fournir une occasion d'exercer sa
+générosité envers un homme malheureux et très-respectable. Quel
+est-il? Si ce n'est point un mistère, a dit le Marquis, qui
+s'attendait à entendre nommer un officier ou un gentilhomme. C'est mon
+confesseur a répondu le jeune homme. Nous nous sommes regardés en
+souriant. Oui, a-t-il dit, mon confesseur. Je vous avouerai qu'il y a
+long-temps que je n'en fais pas d'usage; mais je n'en suis pas moins
+reconnaissant des bons conseils qu'il m'a donnés autrefois, et de
+l'intérêt qu'il me témoignait lorsque ma mère me faisait aller à
+confesse, et il fallait bien y aller, car mon précepteur
+m'accompagnait. C'est un vieux prêtre infirme, et qui est menacé
+d'être aveugle. Je l'ai trouvé ici et je tâche de le secourir dans son
+malheureux état. Nous étions disposés à rire au début de cette
+histoire, ensuite les larmes aux yeux chacun a remis à l'officier, une
+petite offrande, déterminée par le plus touchant intérêt. L'officier
+sautait de joie à mesure que les ducats arrivaient dans ses mains; il
+les regardait avec un plaisir singulier, et remerciait chacun de nous
+avec la plus sensible expression de reconnaissance. Ce pauvre homme
+avec cela aura de quoi vivre six mois, disait-il. Nous lui avons
+promis de continuer à donner des secours à son malheureux confesseur,
+et il est sorti enchanté d'aller lui porter une aussi bonne nouvelle.
+
+Le Marquis va toujours de mieux en mieux; heureusement que l'os
+n'était point entamé, et dans peu de jours il se servira de son bras.
+Nous voyons avec peine approcher le moment où il nous quittera. Il a
+l'air de se plaire parmi nous, et la reconnaissance qu'il nous
+témoigne surpasse de beaucoup nos soins. Je ne sais quelquefois si je
+dois m'applaudir d'avoir fait connaissance avec le Marquis, et si je
+n'éprouverai pas pour la société, ce qui arriva à votre père pour la
+bonne chère. Il fit à Vienne, chez l'ambassadeur de France, un
+très-bon dîner accommodé à la Française, et il fut quelque temps à
+trouver la cuisine Allemande détestable. Je n'avais pas idée de la
+conversation avant d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu disserter;
+mais converser agréablement sans s'appesantir sur les objets, mêler
+l'enjouement à la gravité, se proportionner aux personnes qui
+écoutent, prêter de l'intérêt aux sujets arides, approfondir les
+objets en ayant l'air de les effleurer, savoir passer d'un ton à un
+autre, voilà, ma chère Emilie, ce que je trouve dans la conversation
+du Marquis, et j'ai passé des heures délicieuses avec lui, sur-tout
+lorsque vous étiez en tiers: mon coeur et mon esprit alors n'avaient
+plus rien à désirer. Adieu, mon Emilie; je vous embrasse bien
+tendrement.
+
+
+
+
+LETTRE XX.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
+
+
+Combien votre amitié me touche, ma chère Victorine, et combien m'a été
+utile en ce moment votre officieuse prévoyance! Je venais de lire la
+gazette qui met au nombre des blessés mon cher Baron; j'étais toute
+entière à l'inquiétude la plus déchirante lorsque votre lettre m'est
+arrivée. Vous avez prévu la douleur qui m'accablait, vous ne vous êtes
+occupée que pour la guérir, je vous dois mon repos, et qu'un bienfait
+a de prix quand il vient d'une main chère! Mais, ma tendre amie,
+rassurée en ce moment sur le passé, que l'avenir est inquiétant! Cette
+malheureuse guerre durera-t-elle encore long-temps? Les transes
+continuelles qu'elle me fait éprouver ne peuvent se décrire; des
+grades, des rubans peuvent-ils servir de compensation à tant
+d'inquiétudes. La paix, l'union, les douceurs d'une tendre intimité ne
+sont-elles pas mille fois au-dessus du vain plaisir de faire parler de
+soi, d'entendre les autres parler de ce qu'on aime? Je ne suis pas
+politique, peut-être les intérêts de mon coeur font-ils illusion à mon
+esprit, mais je suis bien tentée d'être de l'avis d'un homme d'esprit,
+qui soutenait chez ma mère, que les Puissances n'auraient pas dû se
+mêler des affaires des Français, qu'il aurait été plus sage de
+laisser se consumer leur feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il, en
+citant un ancien, _l'attiser avec l'épée_. On dit que c'était le
+sentiment de l'impératrice de Russie; si cela est, je dois être bien
+fière. Ce sentiment n'est peut-être pas celui du marquis de ST. ALBAN.
+Les Emigrés veulent que les Puissances fassent les plus grands
+efforts, déploient toutes leurs ressources pour détruire jusqu'au
+germe de la révolution Française, dont la contagion suivant eux,
+menace tous les pays; peut-être ont-ils raison; peut-être aussi
+sont-ils aveuglés par leur ressentiment et l'intérêt, qui leur
+inspirent une impatience bien excusable. Je pense comme eux qu'il
+importe à l'humanité d'éteindre l'incendie qui consume la France, et
+peut s'étendre dans le reste de l'Europe; mais je diffère avec eux
+sur les moyens. La guerre est le plus grand des fléaux, et la main de
+tout souverain qui signe un manifeste pour la commencer doit trembler.
+Il faudrait dans un tel instant mettre sous ses yeux le tableau d'un
+champ de bataille, où le sang coule de toutes parts; des monceaux de
+cadavres, des milliers de blessés, remplissant l'air des cris de la
+douleur; il faudrait lui peindre les angoisses des femmes, des mères,
+des soeurs d'une partie de ses sujets, attendant l'arrivée de chaque
+courrier avec une inquiétude déchirante, osant à peine parcourir les
+détails même des victoires, et fixer leur regards sur des lauriers
+teints du sang de leurs proches et de leurs amis. Les plus brillans
+succès sont-ils un dédommagement de tant de désastres. Souvenez-vous,
+ma chère Victorine, qu'en lisant le siècle de Louis XIV, nous lui
+fimes l'application de ces vers sublimes de CORNEILLE.
+
+ «A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent,
+ L'état est florissant, mais les peuples gémissent,
+ Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits
+ Et la gloire du trône accable les sujets.»
+
+Adieu, je respire depuis votre lettre; mais je ne puis songer de sang
+froid à la guerre. Je déteste tous les conquérans et je voudrais que
+l'univers ne fut habité que par ces bons Quakers, qui ont en horreur
+l'effusion du sang. J'embrasse mille fois ma charmante Victorine,
+j'espère la voir incessament et lui faire lire dans mes yeux, dans
+toute ma personne, le sentiment de reconnaissance qu'elle ajoute à
+une tendresse que je croyais au-dessus de tout; mais le coeur le plus
+aimant a donc toujours quelque vide que découvrent de nouvelles et
+vives émotions; le mien ne semblait pas pouvoir vous aimer davantage,
+et c'est cependant ce que je crois éprouver depuis votre lettre.
+
+
+
+
+LETTRE XXI.
+
+ LE MARQUIS DE ST. ALBAN
+
+ AU
+
+ PRÉSIDENT DE LONGUEIL.
+
+
+J'ai lû, mon respectable ami, avec le plus vif intérêt le récit de vos
+aventures. Les Français dispersés sur toute la terre présentent une
+variété infinie de scènes touchantes, trop souvent tragiques, et dont
+plusieurs sont romanesques. Ils ont tout éprouvé: humiliations, refus
+inhumains, intérêt touchant, secours imprévus, persécutions
+impolitiques, compassion stérile. Mes généreux hôtes m'ont trouvé les
+larmes aux yeux, hier, en entrant chez moi; votre lettre était sur la
+table, on a craint que je n'eusse reçu de fâcheuses nouvelles, et
+essayant en vain de les rassurer j'ai pris le parti de leur en faire
+la lecture. Tous les visages étaient attentifs, et il n'y a pas eu un
+trait intéressant de votre récit qui n'ait produit la plus vive
+impression; des larmes d'attendrissement ont coulées à plusieurs
+reprises, à la description de la généreuse réception des habitans des
+rives du Pô. Le Commandeur pleurait en criant bravo; il trépignoit de
+joie, comme s'il eût été sur le rivage à vous attendre; on le voyait
+prêt à courir pour vous précéder le lendemain et vous retrouver. La
+Comtesse, les yeux inondés de pleurs au récit des procédés de ce bon
+négociant de Cremone, était d'une beauté ravissante. Je n'avais
+jamais eu le spectacle d'une belle femme qui pleure d'attendrissement;
+quelle différence d'avec les larmes de la douleur qui ne sortent qu'en
+déformant le visage, qu'elles paraissent silloner; ici la beauté de
+chacun de ses traits semblait, si je puis parler ainsi, s'épanouir
+pour recevoir la céleste rosée qui les inondait. Le brave homme,
+disait le Commandeur, je lui donnerais la moitié de mon château, s'il
+était dans le besoin; la mère disait, l'excellent homme, heureusement
+il s'en trouve encore de tels. La Comtesse tendait les bras comme pour
+y recevoir cet honnête Cremonois, et je crois que s'il eût été là,
+elle n'aurait pu s'empêcher de l'embrasser.
+
+Après cette intéressante lecture, vous jugez qu'il a été fort question
+des Emigrés; on a raconté quelques histoires dont plusieurs étaient
+d'un genre bien opposé à celle de votre voyage. Une carte géographique
+était sur ma table, et l'on a parcouru les divers pays où nos
+compatriotes sont accueillis ou tolérés; il est venue à ce sujet une
+assez singulière idée à la Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que cette
+carte serve d'indication du sort dont jouissent les Emigrés dans les
+différens états de l'Europe; ils seront peints de diverses couleurs;
+et leur site sera analogue au traitement dont ils jouissent; ainsi les
+pays où ils auraient été mal accueillis seront en couleur noire et des
+montagnes arides, des torrens dévastateurs désigneront l'âpreté du
+climat; dans ceux où ils auront été bien reçus, on verra des prairies
+émaillés de fleurs et des verts bocages; mais il faut une légende au
+bas de la carte pour donner des explications. On a fort applaudi à
+cette idée, et la Comtesse a été prendre ses crayons.
+
+Elle s'est mise à dessiner, et pendant ce temps, essayant de faire les
+légendes, j'ai senti la difficulté de leur donner le style court et
+serré qu'exige le genre lapidaire. Il m'a donc fallu, n'ayant pas le
+temps d'être court, faire un récit historique.
+
+Voici celui de la Russie.
+
+Louis XIV a prodigué des secours à un roi qu'on avait précipité du
+trône; la générosité de son ame et le noble orgueil de son rang ont
+déterminé les bienfaits; mais si la souveraine de Russie s'est
+empressée d'adoucir les malheurs d'une famille auguste, CATHERINE,
+femme sensible et généreuse, a tendu une main bienfaisante à
+l'humanité souffrante; son trésor a été la caisse des malheureux; ils
+ont trouvé une nouvelle patrie dans ses états, et ont reçu d'elle des
+terres et des fonds pour les faire cultiver.
+
+ * * * * *
+
+La légende de l'Angleterre.
+
+Les malheureux Français fuyant leurs maisons en feu, poursuivis par le
+fer des brigands et la hâche des bourreaux, sont venus chercher un
+asile chez leurs anciens rivaux.
+
+La politique, l'intérêt ont cédé aussitôt aux cris de l'humanité
+désolée; les dons du Roi, ceux des Grands, des Anglais de toutes les
+classes, au moyen de nombreuses souscriptions ont produit des secours
+immenses pour une foule prodigieuse d'hommes, de femmes, de prêtres,
+d'enfans sans asile et sans subsistance; enfin pour rendre ces
+bienfaits durables et en assurer l'équitable distribution, ils ont
+établi les plus sages précautions, avec cette méthode précise du génie
+calculateur qui les caractérise; ils ont su distinguer, naissance,
+services, âge; enfin le malheur et les talens, la valeur, la vertu ont
+été pour tous les Français des lettres de naturalisation.
+
+La Prusse est à remarquer pour les secours que le Roi a prodigués aux
+Emigrés Français; plusieurs vivent de ses bienfaits, ou de ceux des
+princes de sa maison. Beaucoup de jeunes gens ont été placés dans ses
+troupes, et un grand nombre dans des maisons d'éducation, aux frais de
+sa Majesté.[A]
+
+ [A] Cette lettre a été écrite en 1793, et depuis cette époque, le
+ roi de Prusse a donné des terres à plusieurs Emigrés Français dans
+ l'intérieur de ses états, et dans le nouvelle partie de la
+ Pologne, acquise par le dernier partage. Une congrégation de
+ religieuses a demandé un asile, et le Roi leur a accordé une
+ maison où elles vivent facilement du travail de leurs mains, et
+ selon leur institut. Enfin les Emigrés, que distingue leur mérite
+ littéraire, ont obtenu dans l'académie de Berlin des places
+ auxquelles sont attachés des appointemens.
+
+La retraite modeste et simple d'un héros, _Rhinsberg_ est aussi
+distinguée sur cette carte; on y voit comme dans les champs Elyséens,
+quelques ombres heureuses échappées à la fureur d'un gouvernement
+barbare, s'entretenant sous des ombrages frais de leur malheureuse
+patrie, célébrant les vertus et les talens de leur auguste
+bienfaiteur; ils sont auprès d'une pyramide, et j'y lis le nom de
+l'éloquent et généreux MALESHERBES. C'est à toi qu'elle est consacrée,
+ministre du plus vertueux des rois, défenseur du meilleur des hommes.
+
+_Brunswick_ doit être désigné sur cette carte, comme un des pays où
+l'hospitalité envers les Français est la plus noblement exercée; on
+croit souvent se trouver à la cour de France quand on voit l'illustre
+souverain de _Brunswick_ entouré de généraux, de ministres, de
+magistrats et de prélats Français. Ses bienfaits préviennent les
+besoins, et à la noble simplicité de ses manières il semblerait que ce
+sont les dons de l'amitié.
+
+Je n'aurais malheureusement pas à m'étendre beaucoup, mon respectable
+ami, sur cette idée de la Comtesse, que j'ai saisie avec
+empressement. Ce court tableau est tracé par la vérité, et joint à
+celui de votre voyage, il forme un agréable contraste avec tant de
+scènes d'horreur. Je vous écris cette lettre en quelque sorte en
+commun; vous êtes connu dans le château de _Loewenstein_ comme si vous
+y aviez long-temps habité, et la Comtesse et le Commandeur ont pour
+vous, non-seulement de l'estime, mais de l'amitié, et ce dernier
+sentiment, passez-moi cette vanité, est dû à celle dont vous
+m'honorez. Adieu, mon respectable ami, conservez-moi vos bontés.
+
+
+
+
+LETTRE XXII.
+
+ LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL.
+
+ AU
+
+ MARQUIS DE ST. ALBAN
+
+
+ à _Dusseldorff_.
+
+Je ne vous parle point en ce moment de la France, ni de l'armée, parce
+que vous êtes plus à portée que moi d'en être promptement instruit. Je
+ne sais au reste quelles sont vos conjectures, mais les miennes se
+perdent dans le plus vaste et le plus noir horizon. Je vous écrirai
+amplement à ce sujet dans quelque temps; pour le moment, parlons de
+nous et de nos amis. Le temps où nous vivons ressère les intérêts et
+les sentimens dans le plus petit cercle, et l'ame cicatrisée de tous
+côtés n'a plus que quelques points de sensibilité. N'êtes-vous pas
+affligé et étonné de n'avoir point de nouvelles de la duchesse de
+MONJUSTIN. J'ai fait de tous côtés des perquisitions sans pouvoir rien
+apprendre à son sujet. Je sais seulement qu'elle a été en Angleterre;
+mais on n'a pas pu me dire si elle y est encore, et je suis porté à
+croire qu'elle a changé de nom. Ses affaires étaient très-dérangées
+avant la Révolution, tout son bien est en terres, et il est à craindre
+qu'elle n'ait pas emporté des fonds suffisans. Quelquefois je crains
+que la détresse où elle a pu se trouver ne l'ait forcée de rentrer en
+France, et alors je frémis. Plusieurs Emigrés ont pris ce parti par le
+même motif et les malheureux ont payé de leur vie cette funeste
+rentrée dans leur patrie. Il y a quinze ans que je suis attaché à la
+duchesse de MONJUSTIN; vous connaissez ses rares qualités, sa raison,
+son esprit, ses agrémens; jugez donc de mes regrets; sa société
+faisait le charme de ma vie, et si je pouvais me rejoindre à elle et à
+mon jeune ami; si je les pouvais voir dans une situation supportable,
+je défierais la fortune; et la Révolution n'affecterait en moi que le
+sujet fidelle, et que l'ami de l'humanité. Lorsque les fonds que vous
+avez seront épuisés, adressez-vous à moi, mon cher Marquis; ce serait
+faire outrage à l'amitié que de ne pas en recevoir les dons, et cette
+fausse discrétion ne serait en vérité honneur ni à votre esprit, ni à
+votre coeur. Songez donc que je suis plus riche que je ne l'ai jamais
+été, quoique j'aye perdu trente fois la valeur de ce qui me reste: on
+n'est riche que de ce dont on jouit. La plupart des choses que j'ai
+perdues n'étaient pas des jouissances pour moi: j'avais un grand hôtel
+où j'habitais un très-petit appartement; beaucoup de chevaux, et je
+n'en employais que quatre ou cinq; je donnais de grands dîners, et ils
+m'ennuyaient; les spectacles, après une fréquentation de vingt ans,
+étaient moins un plaisir pour moi qu'un emploi du temps, et les loges
+que j'y avais étaient plutôt des moyens d'obliger que de m'amuser. Si
+l'on ôtait de la jouissance d'une grande fortune, ce qui n'est qu'au
+profit de la vanité, il y aurait bien peu de différence réelle entre
+le sort de l'homme le plus opulent et de celui qui jouit d'une
+honnête aisance. L'homme riche a plus envie de briller que de jouir,
+et vous savez que je ne cherchais pas l'éclat dans ma dépense; mais ce
+qui m'affecte le plus cruellement, c'est la séparation peut-être
+éternelle de quelques amis; ce sont les dangers qu'ils courent, enfin
+c'est ce déchirement qu'on éprouve quand on est enlevé subitement à
+toutes ses habitudes, à tout ce qui nous est cher; quand on se trouve
+transporté au milieu d'hommes indifférens, et dont on ignore jusqu'à
+la langue. Toutes les pages du livre de ma vie semblent effacées; il
+faut recommencer à me faire connaître, à me faire estimer, si je veux
+entretenir quelque commerce avec des gens aux yeux desquels ma
+position me rend d'abord suspect, parce qu'ils craignent que je ne
+leur devienne à charge. Je me dis souvent: je n'intéresse aucun de
+ceux que je vois; je puis vivre, souffrir, mourir, sans exciter un
+sentiment, sans qu'il y ait une larme de versée; mon esprit et mon
+coeur me sont inutiles et à charge par leurs besoins. Je ne puis ni
+converser sur les objets dont je me suis occupé, ni m'attacher à
+personne, et mes avances seraient regardées comme des calculs
+intéressés. Mon coeur est surchargé de son propre poids, il voudrait
+se répandre et il est arrêté par l'indifférence qu'on lui oppose,
+douloureusement froissé par la défiance; ou, si je sors dans les rues
+je m'apperçois souvent que je suis pour le peuple un objet de haine ou
+de mépris; car, il ne faut s'aveugler sur ses dispositions. Il admire
+les succès des brigands appelés Patriotes, et les mots décevans
+d'égalité, et de liberté chatouillent son coeur et lui inspirent de
+l'éloignement pour ce qu'on appelle les Aristocrates. Il contemple
+avec plaisir leur chûte et croit s'élever de toute la hauteur dont on
+les a précipités. J'ai été assez heureux pour emporter quelques fonds
+qui me mettent à portée de vivre dans l'aisance, et cette aisance est
+une immense richesse comparée à la détresse de la plupart de nos
+compatriotes. Celui de nous qui peut avoir la plus grossière
+subsistance assurée, est un homme fortuné: on a dit avec raison, que
+pour être content de son état il fallait regarder en bas; aujourd'hui,
+qui le dirait! c'est en portant ses regards jusqu'à la plus sublime
+élévation. Quel est l'homme dont la vie et la liberté sont assurées,
+qui ne doive pas se trouver heureux en se rappelant l'infortuné LOUIS
+XVI; tout homme, de quelque classe qu'il soit, était en quelque sorte
+familiarisé avec l'idée de la possibilité de périr sur un échafaud,
+l'histoire en fournit mille exemples, et l'innocence n'a souvent pas
+suffi pour échapper à un tel sort; mais un roi!.... qui peut se faire
+une idée des affreuses pensées, des sentimens d'étonnement et
+d'horreur qui ont rempli son esprit et son coeur quand il a passé,
+captif, au milieu d'un peuple furieux qu'il avait vu, pendant vingt
+ans, se précipiter sur son passage pour le contempler avec délices;
+pour faire retentir l'air des plus touchantes acclamations. Qui peut
+dire si son coeur n'a pas été ouvert à l'espoir, et combien il a été
+cruellement trompé, lorsque pendant cette longue route il n'a entendu
+aucune voix s'élever en sa faveur, aucun bruit avant-coureur d'un
+généreux effort; enfin arrivé au terme fatal, il s'est flatté sans
+doute, que peut-être ce peuple ne résisterait pas à la voix de son roi
+qui paraissait en suppliant devant lui; mais la plus atroce barbarie
+fait retentir l'air d'un bruit affreux qui couvre ses faibles accens;
+enfin le crime comble l'intervalle immense qui est entre le trône et
+l'échafaud, entre le supplice et l'innocence. Cette affreuse image me
+revient sans cesse dans la pensée, et le jour et la nuit. A tout ce
+qu'elle a de déchirant pour le coeur, se joint un tel étonnement pour
+l'esprit, que je suis quelquefois tenté de croire que cette terrible
+catastrophe n'est qu'un songe affreux. Je reviens à vous, mon cher et
+jeune ami, et j'exige de votre attachement que vous me disiez au
+plutôt l'état de vos affaires, et ce qui vous reste, et ce que vous
+attendez. J'ai quelque argent à votre service, pour le moment, sans
+nuire à mes arrangemens, sans rien diminuer de ma dépense. Songez que
+je vous tiens lieu de père et que j'en ai toute la tendresse. Adieu,
+pour aujourd'hui.
+
+
+
+
+LETTRE XXIII.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Ecoutez, écoutez ma chère Emilie, une scène du plus grand genre dont
+vous êtes la cause sans le savoir. Nous étions à prendre le thé dans
+le sallon lorsqu'on m'a apporté un billet de vous, écrit il y a deux
+jours, pour m'annoncer cette marchande qui fait si bien les fleurs
+artificielles, et j'ai proposé à ma mère de la faire entrer, en lui
+disant qu'on m'avait assuré qu'elles égalaient presque en fraîcheur et
+en vivacité les fleurs naturelles. Un instant après est entrée une
+jeune fille avec deux grands cartons. Les fleurs ont été étalées sur
+une petite table auprès de ma mère; la WARBERG n'a fait qu'un saut
+jusqu'à nous pour voir les fleurs, et je ne puis vous rendre ses
+exclamations; elle regardait de tous ses yeux, avait envie de tout;
+combien cela Mademoiselle?.... Et celle-ci, et celle-là? La marchande
+avait à peine le temps de répondre à ses mille et une questions. Dans
+ce moment nous apperçevons le Marquis, qui se trouvant beaucoup mieux,
+avait voulu nous causer une agréable surprise, et qui traversait la
+cour, appuyé sur son valet de chambre, pour se rendre dans le sallon.
+Nous nous levons aussitôt pour aller au devant de lui et le féliciter.
+Une voiture était rangée près de la porte du vestibule, et nous
+apperçevons dans le fond une femme d'une figure fort agréable. On
+s'empresse de témoigner au Marquis la joie de le trouver en si bon
+état, et prêt à entrer, il porte ses yeux du côté de la voiture, et
+s'avance vers elle en disant: quoi c'est vous madame la Duchesse?...
+Et la femme de répondre sans le moindre embarras, c'est moi-même mon
+cousin. Tout le monde est surpris; mon oncle, sur-tout, semble
+pétrifié et demeure un instant les yeux fixes et la bouche ouverte. On
+demande au Marquis, par quel hasard cette dame, qu'il appelle madame
+la Duchesse, attend dans la cour sans entrer. Il s'approche d'elle,
+lui parle à demi-voix, et revient nous dire, c'est une de ces
+aventures de roman que produit la Révolution; madame la duchesse de
+MONJUSTIN vend des fleurs, voilà le mystère, et elle attend une
+ouvrière qui est allée en porter dans le sallon; nous nous avançons
+vers la Duchesse, et après bien des instances nous l'engageons à
+entrer. On garde ensuite un instant le silence, et la Duchesse d'un
+air tranquille et résigné, s'adressant à mon oncle qui était dans
+l'attitude d'un homme qui attend le dénouement d'une grande aventure,
+lui dit: je ne suis pas la seule, monsieur, que la Révolution ait
+réduite à un sort pareil ou plus fâcheux, et je me trouve heureuse
+d'avoir un petit talent qui écarte de moi la misère. Mon oncle lève
+les bras au ciel en croisant ses mains, et demande au Marquis si elle
+est de la famille du maréchal de ..... la femme de son petit-fils. Mon
+oncle s'écrie, la petite-fille du maréchal de ..... que j'ai vu
+commander les armées Françaises en 17... qui lui auroit dit que sa
+petite-fille serait réduite à vendre des fleurs? La Révolution, lui
+dit le Marquis, a fait du monde un grand bal masqué, où des princes
+paraissent sous des habits de paysans, et des valets sont habillés en
+empereurs; ma cousine s'est résignée avec courage à son sort. Il y en
+a, reprit la Duchesse, de bien plus à plaindre que moi; ce sont les
+vieilles femmes et celles qui n'ont aucune ressources dans leur
+industrie; je frémis en songeant qu'un peu plutôt ou plus tard, elles
+n'auront rien à attendre que de la compassion charitable. Le Marquis
+lui demanda des nouvelles de plusieurs personnes, et comme il ne lui
+parla ni de mari, ni d'enfans, je jugeai qu'elle était veuve et
+n'avait pas d'enfans: je ne me suis pas trompée. Madame de WARBERG
+n'osait plus acheter, et ne jetait que des regards furtifs sur ces
+belles fleurs qu'elle avait tant admirées; comment dire à une
+Duchesse: cela est trop cher? Comment lui mettre de l'argent dans la
+main? La Duchesse s'en apperçut et lui dit en souriant: il ne faut pas
+madame, si mon nom ne me sert pas, qu'il me nuise. Vous paraissiez
+disposée à acheter des fleurs; le prix est sur chacune, cela vous
+épargnera l'embarras de marchander. Madame de WARBERG s'enhardit,
+choisit plusieurs fleurs, fort belles, regarda le prix, tira sa bourse
+et mit en rougissant l'argent dans le carton. Je suivis son exemple;
+mais sans en acheter une grande quantité, comme c'était mon premier
+mouvement; je craignis d'avoir l'air, par pure générosité, d'augmenter
+ses profits. Comme je lui témoignais mon admiration de son courage,
+elle m'a dit une chose qui m'a frappée. Quand on ôte, Madame, du
+malheur, l'humiliation, il perd ce qu'il a peut-être de plus
+douloureux, et comment être humilié d'un malheur général? Qui ne
+serait pas honteux de paraître en chemise dans la rue?.... Mais,
+supposé que le feu prenne à votre maison, aux maisons voisines, on ne
+songera pas en fuyant le danger, à la manière dont on est vêtu. Mais,
+dit mon oncle, madame la Duchesse aurait trouvé dans tous les pays,
+des gens qui se seraient empressés de la secourir, sans
+s'abbaisser.... Ah! Monsieur, lui dit-elle, ces services-là ne sont
+que pour un temps, et quand les malheurs durent, la générosité se
+lasse; n'est-il pas plus satisfaisant de pouvoir se suffire à
+soi-même, et de n'avoir d'obligations à personne? Ma foi, dit-il,
+Madame, vous avez raison, et ce n'est pas là de l'orgueil, mais une
+noble et estimable fierté; il se détourna en même temps pour cacher
+ses larmes. J'allai à lui et prête moi-même à pleurer, je lui pris la
+main et ne pus que lui dire, mon bon oncle!... La Duchesse reprit la
+parole, et dit: on ne peut se refuser à une vérité constante, c'est
+que si on enlève à l'homme le plus riche tout ce qu'il possède, il est
+forcé de revenir à l'état de nature, et de travailler pour subsister.
+J'ai lû qu'en Turquie on fait, dans leur jeunesse, apprendre un métier
+aux Sultans; c'est peut-être par le souvenir des fréquentes
+révolutions qui précipitent du trône les monarques de l'Asie qu'on a
+cru devoir adopter cet usage; est-il aujourd'hui en Europe un homme,
+quelqu'élevé qu'il soit, qui puisse assurer qu'il ne sera pas réduit à
+faire usage de son industrie? ROUSSEAU avait raison dans son superbe
+ouvrage sur l'éducation, de faire apprendre un métier à _Emile_. On
+s'en est moqué, on a fait des railleries d'un héros menuisier. Combien
+de gens de qualité, de gens riches seraient heureux aujourd'hui
+d'avoir été élevé comme _Emile_? Quelle modération, ma chère amie!
+quelle sagesse! ce ne sont pas là des mots; c'est le courage et la
+vertu en action. J'ai voulu l'engager à passer la journée avec nous;
+mais il n'y a pas eu moyen de l'y déterminer: elle avait des affaires
+à Francfort et devait s'y trouver de bonne heure le lendemain; mais
+elle nous a promis de s'arranger pour venir la semaine prochaine, et
+nous accorder deux jours; de grâce venez-y, ma chère amie; je
+m'honorerai à ses yeux de votre amitié, et puisqu'elle vous connaît,
+elle me sera un titre pour prétendre à la sienne. Sa douceur, son
+courage, sa noble simplicité ont enchanté toute la maison; le Marquis,
+après avoir loué la courageuse résignation de sa cousine, nous dit:
+mesdames je vous conseille de vous presser de faire provision de
+fleurs; car ma cousine me fera certainement la grâce de partager ma
+petite fortune. De tout mon coeur, dit-elle; mais prenez garde de vous
+aveugler sur vos espérances et d'en croire le succès trop prochain; je
+serais fâchée de vous faire dépenser trop vite un argent qu'il serait
+prudent de ménager pour l'avenir. Dès ce moment le produit de mes
+fleurs est pour les pauvres, et elle me pria de me charger de celui
+de madame de WARBERG. Ensuite elle ajouta: je crois, mon cousin, que
+tout bien considéré, je ne dois pas renoncer entièrement à mes
+travaux; il y a tant de malheureux à soulager, ce serait un vol que je
+leur ferais que de ne pas exercer mon petit talent. Qu'en pensent ces
+dames? Nous fumes de son avis. J'en ferai, dit-elle, un amusement au
+lieu d'un travail forcé. Nous l'avons tous reconduite à sa petite
+voiture; mon oncle lui donnait la main, et en la quittant la regardait
+avec des yeux de tendresse et d'admiration. Vous pensez bien qu'il n'a
+pas été question d'autre chose toute la soirée, et chacun de nous, à
+sa manière, a fourni son contingent à un chapitre sur les vicissitudes
+de la fortune. Adieu, pour aujourd'hui.
+
+
+
+
+LETTRE XXIV.
+
+ LE MARQUIS DE ST. ALBAN.
+
+ AU
+
+ PRÉSIDENT DE LONGUEIL.
+
+
+Je m'empresse de vous apprendre, mon cher Président, que votre amie
+est retrouvée. Madame de MONJUSTIN vous écrit par le courrier une
+lettre qui vous apprendra comment je l'ai rencontrée, et ne vous
+laissera rien ignorer de tout ce qui l'intéresse. Les maîtres de la
+maison, instruits de l'état de la marchande de fleurs, l'ont
+accueillie avec la plus grande considération. Le titre de Duchesse n'a
+pas été auprès du bon Commandeur une faible recommandation; mais il a
+fallu bien peu de temps à madame de MONJUSTIN pour exciter ensuite
+pour sa personne le plus vif intérêt, et même de l'admiration. Madame
+la comtesse de LOEWENSTEIN, à qui je parle souvent de vous, est
+enchantée de la connaissance de la Duchesse, et partage votre joie. Je
+voudrais, m'a-t-elle dit, être à sa place pour éprouver tout ce que
+l'amitié doit avoir de plus doux, dans un moment où l'on revoit une
+personne pour qui on a tremblé tant de fois. Madame de LOEWENSTEIN est
+avide de sentimens, comme un ambitieux l'est d'honneurs et de
+distinctions, un avare d'argent; jugez par là, mon cher Président, du
+bonheur d'un homme qui aurait excité dans son ame un tendre sentiment.
+S'il suffit d'en connaître l'étendue pour le mériter, personne n'en
+est plus digne que votre ami. Chaque jour me fait découvrir de
+nouvelles qualités dans cette intéressante femme. Le charme de sa
+société écarte loin de moi jusqu'à l'idée du malheur. Je crois être
+dans un séjour enchanté, et chaque jour que j'ai à rester ici, est une
+partie d'un trésor dont je regrette d'avancer la perte. Je vois avec
+peine avancer ma guérison, quand je songe qu'elle sera le terme de mon
+bonheur. Adieu, mon cher Président, je finis à votre exemple en
+disant, _Vale et ama_.
+
+
+
+
+LETTRE XXV.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+La marchande de fleurs est, ma chère Emilie, l'intime amie de ce
+Président, dont nous parle si souvent le Marquis; il me l'avait peint
+comme un des sept sages de la Grèce; mais les sages sont donc aussi
+sensibles à l'amour; car je crois que le Président a été plus que
+l'ami de la Duchesse, et que leur liaison a pris avec le temps la
+couleur de l'amitié; ne pourrait-on pas appliquer à un tel sentiment
+ce que dit le célèbre fabuliste des Français. _C'est le soir d'un beau
+jour._ Cette comparaison ne serait pas moins juste que l'autre; car
+les belles soirées succèdent à des chaleurs brûlantes. Il y a
+long-temps que la Duchesse a perdu son mari, ainsi je ne lui fais pas
+de tort en supposant qu'elle ait aimé un homme estimable. La Duchesse
+a montré une grande satisfaction en apprenant que le Président avait
+échappé aux fureurs démocratiques, et qu'il était dans une situation
+supportable du côté de la fortune. Le Parlement a été presque
+entièrement immolé, et le Président, à ce qu'elle m'a dit, était un
+homme trop marquant par sa naissance, ses talens, et enfin par son
+zèle, pour n'avoir pas été une des premières victimes. Je n'ai pu
+m'empêcher de dire à madame de MONTJUSTIN que je voudrais être à sa
+place pour jouir d'un bonheur aussi vif. Elle m'a répondu en
+m'embrassant, et a eu l'air de s'attendrir sur moi. Je ne saurais vous
+exprimer ce qui était dans ses regards, peut-être lui en demanderai-je
+quelque jour l'explication. Le Marquis est heureux dans les personnes
+de son ami et de sa cousine. Je crois qu'il les regarde aussi avec la
+même envie que moi; car son ame est sensible et je vous avouerai que
+je n'ai trouvé que lui qui m'ait parlé _sentiment_ d'une manière
+attachante et vraie. La plupart des hommes cherchent à montrer de
+l'esprit lorsqu'ils en parlent, ou bien s'expriment avec une chaleur
+exagérée. On voit que ce que dit le Marquis part de l'ame, et on le
+croirait profondément sensible au seul son de sa voix, à la manière
+dont il prononce le mot _d'aimer_. Adieu, ma chère amie, raisonnez sur
+tout cela à votre charmante manière, votre Victorine vous embrasse
+mille et mille fois.
+
+
+
+
+LETTRE XXVI.
+
+ Melle EMILIE
+
+ A
+
+ LA Cesse DE LOEWESTEIN.
+
+
+J'avais entendu dire que la personne qui faisait les fleurs dont je
+vous ai parlé, avait eu en France de la fortune, et que la Révolution
+l'avait réduite à faire usage de ce talent pour vivre; mais j'étais
+bien loin de la soupçonner d'être une si grande dame. Elle vient
+quelquefois à Mayence, où elle a une amie, et elle y fait apporter des
+fleurs par la jeune fille que vous avez vue. Un jour j'allai chez
+elle, et comme elle était sortie, l'hôtesse me mena à la chambre de
+la Duchesse. Je la trouvai lisant un volume de VOLTAIRE, un autre
+était sur la table, et contenait _Zadig_ ou la Destinée. Je lui dis
+qu'il y avait beaucoup de philosophie dans ce petit roman, et elle me
+répondit, il faut bien croire à une destinée qui se joue de tous les
+desseins des hommes, élève ce qui est bas et abaisse ce qui est élevé.
+Et elle cita à ce sujet ces vers que je la priai de m'écrire, et
+qu'elle me dit être de CORNEILLE.
+
+«Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, «Que suivant que d'en
+haut son bras la précipite; «Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir.
+
+Je lui dis: il faut convenir, Madame, qu'il y a peu de marchandes de
+fleurs en état de faire de pareilles citations. Elle se mit à sourire
+et je n'osai lui faire aucune question. Je suis retournée deux fois
+chez elle sans la rencontrer, et la dernière fois je remis à la jeune
+ouvrière un billet pour vous. Vous avez dû trouver la figure de la
+Duchesse intéressante et spirituelle, et à présent que je sais son
+état, je trouve ses manières très nobles: mais préjugé! préjugé! il y
+a deux jours que j'aurais dit _décentes_. J'ai beaucoup d'impatience
+de la revoir, et ce n'est pas pour lui faire mon compliment; car la
+grandeur dans sa situation n'est qu'un fardeau importun et
+embarrassant. Mon goût pour les aventures de roman me fera chercher à
+former une liaison avec elle, et je donnerai l'essor à mes sentimens
+d'intérêt et de bienveillance, bien faciles à se changer en amitié.
+Enfin lorsqu'elle viendra ici je l'engagerai à loger chez ma mère qui,
+depuis votre lettre, m'a témoigné beaucoup d'empressement pour la
+voir. Adieu, ma chère Comtesse.
+
+
+
+
+LETTRE XXVII.
+
+ LA MÊME A LA MÊME.
+
+
+Mon bonheur a amené ici ma cousine. Ce début vous surprend; cette
+cousine, vieille fille, bavarde, ennuyeuse avec solennité, fatigante
+dans ses empressemens, et se faisant valoir pour les plus petites
+choses, disant sans cesse: «Convenez que sans moi vous auriez payé
+votre robe deux ducats de plus; si je ne m'étais trouvée là vous
+tombiez dans le fossé; vous auriez encore la fièvre si je ne vous
+eusse forcée à prendre du quinquina. Ce bal où l'on désirait tant
+d'aller, la bonne maman était malade, on se désolait; mais
+heureusement on a une cousine qui arrive toujours à propos; elle offre
+de se charger de la conduite d'Emilie, de la mener à ce bal, de la
+ramener; qu'est-ce qu'on y voit, ah! ah!».... En voilà assez; dis-je,
+ma cousine: Je sais toutes les obligations que je vous ai; et je suis
+obligée de lui mettre la main sur la bouche. A quoi sert tout ce
+préambule, à vous dire que ma cousine a proposé de me mener chez vous;
+et d'y rester ce qu'on appelle un jour franc. Je partirai donc
+après-demain, ma chère Victorine, et nous passerons ensemble
+quarante-huit heures. On dit que la durée est une grande question en
+philosophie, et je n'en suis pas surprise; du moins si c'est comme je
+l'entends; une opération qui dure six minutes est d'une longueur
+insupportable, et six minutes sont un éclair pour celui qui goûte un
+plaisir, vif: ôtez huit heures de sommeil, reste quarante, formant
+deux-mille-quatre cents minutes que nous passerons ensemble. Quel
+philosophe m'en dira la juste durée! Ah! qu'il se passe de choses dans
+l'ame d'une personne qui sent vivement! c'est sans doute à ce sujet,
+de la durée du temps, ce qu'on rapporte de MAHOMET, à ce que je crois:
+il sort de son lit, s'élève dans les airs, parcourt des mondes
+infinis, et il rentre chez lui que sa place dans son lit, n'était pas
+encore refroidie, et qu'une caraffe, qu'il avait laissé renversée, et
+répandant l'eau qu'elle contenait, n'était pas encore vide. C'est pour
+le coup que vous allez dire avec raison, quel déluge de métaphysique!
+Mais pourquoi m'en vouloir, n'est-ce pas mon coeur, ingrate, qui me
+rend métaphysicienne? N'est-ce pas le bonheur de vous voir qui
+m'inspire tant de beaux calculs? L'avare qui compte son argent, tantôt
+le voit en ducats, tantôt en écus, et enfin en florins, en kreutzer,
+pour en grossir la somme à ses yeux. Adieu, ma chère Victorine, et
+quel bonheur j'aurai dans trente-six heures en disant, bonjour chère
+Victorine!
+
+
+
+
+LETTRE XXVIII.
+
+ LE MARQUIS DE ST. ALBAN
+
+ A LA
+
+ DUCHESSE DE MONTJUSTIN.
+
+
+Ma santé se rétablit de jour en jour, grâce aux soins qui me sont
+prodigués, et à un excellent chirurgien. Je ne serai certainement
+point estropié, voilà ce qu'il y a d'intéressant, ma chère cousine. La
+paisible et charmante habitation où m'a conduit un génie bienfaisant,
+n'est plus aussi solitaire que vous l'avez vue: le père et le mari de
+la Comtesse sont arrivés de Vienne; l'inquiétude règne dans la
+maison, le père craint de rendre un domaine assez considérable dont il
+jouissait depuis près de trente ans, avec les fruits perçus depuis ce
+temps. Les frais du procès ajouteraient encore aux embarras, parce
+qu'il faut les payer incessament; à la vérité on compte un peu sur le
+bon Commandeur. Je partage les alarmes de sa famille et pénétré de
+reconnaissance, j'oublie depuis deux jours mes malheurs. Le père de la
+Comtesse est un homme de soixante ans, il n'a point servi et n'a
+presque jamais quitté son château; il connaît peu le monde, et il a
+mauvaise opinion des hommes, par l'effet d'une disposition
+misanthropique, sans philosophie, et par de mauvais procédés qu'il a
+éprouvés, et qui ont laissé de profondes impressions dans son ame; du
+reste il est attaché scrupuleusement à ses devoirs, à sa religion
+jusqu'à la superstition; occupé de l'administration de son bien, et
+entier dans ses volontés; il aime sa femme parce que la religion et la
+morale le prescrivent; mais sa fille, ce n'est ni la morale ni la
+religion, c'est cette irrésistible attraction qui est dans le moindre
+de ses mouvemens. Il me reste à vous donner une idée du mari: il a une
+de ces figures qu'on croit avoir vue partout, et qu'on a remarquée
+nulle part; il a servi quelques années; et sa famille désirant que son
+nom se perpétuât l'a engagé à se marier avec la charmante Victorine
+qui est de la même maison. Il paraît sentir son infériorité; mais il
+croit que la dignité de mari suffit pour faire disparaître toutes les
+inégalités personnelles; il ne faudrait pas je crois rassembler
+beaucoup de circonstances pour exciter en lui de la jalousie: tel est
+l'heureux mortel qui possède Victorine; mais que dis-je, un tel
+bonheur n'est pas sans partage; il ne possède que la plus petite
+partie de cette femme divine: il ne sait la langue ni de son esprit ni
+de son coeur. Elle verra donc passer ses beaux jours sans avoir
+embelli l'existence d'un mortel digne d'elle, sans avoir donné l'essor
+aux sentimens de son ame sublime et aimante, sans avoir participé au
+charmant concert de deux esprits et de deux coeurs, se répondant et
+s'éclairant mutuellement! Les nouveaux arrivés m'ont fait des
+politesses à leur manière, le père avec assez de franchise, le mari
+avec une sorte de contrainte. La conduite de la Comtesse avec son mari
+répond à la justesse de son discernement, à cette connaissance,
+j'oserais dire, à cet instinct des plus délicates convenances: elle ne
+cherche point à le faire valoir en protectrice; mais sait faire
+en-sorte qu'il ne paraisse jamais à son désavantage; elle ne cherche
+point à faire à lui ou aux autres, illusion sur ses sentimens, et se
+borne à des manières qui caractérisent l'amitié et l'estime, enfin
+elle ne montre rien d'hypocrite ni d'exagéré, et rien qui puisse
+donner l'idée du mépris. Le temps va arriver où je serai obligé de
+quitter cette aimable société. Je ne puis rien comparer dans ma vie au
+charme des jours que j'ai passés ici. Il y a quelque temps qu'ayant
+horriblement souffert, je m'endormis profondément; à mon réveil, mes
+yeux se portèrent vers une glace qui est en face du sopha sur lequel
+je suis pendant la journée, et cette glace m'offrit une femme vêtue
+de blanc; ses cheveux épars et bouclés tombaient sur un cou d'albâtre
+entouré d'un rang de perles, une rose était à quelque distance et
+s'élevait et s'abaissait:... deux bras arrondis par l'amour étaient
+nuds jusqu'au coude, et des mains d'une blancheur éblouissante
+parfilaient des fils d'or. Je restai quelques moments sans faire
+connaître que j'étais éveillé et je vis cette figure céleste jeter des
+regards d'intérêt de mon côté; ils ont pénétré, ces regards, jusqu'au
+plus profond de mon coeur; je ne me croyais plus sur la terre, et
+j'étais transporté au milieu des anges. Sa mère était près d'elle et
+contemplait avec délice sa charmante fille, et un vieillard
+respectable lisait et s'arrêtait quelquefois pour jeter sur elle un
+regard de satisfaction. Chacun m'exprima à mon réveil, d'une manière
+touchante ses craintes et le plus tendre intérêt. Ce réveil, ce
+tableau, car c'en était un, puisque je ne les voyais tous que dans la
+glace, seront sans cesse présens à mon esprit. Adieu, ma chère
+cousine. Parlez-moi un peu de vos amis de Francfort, en échange de
+tous les détails que je vous envoie, sur une société qui suspend par
+momens le sentiment de mes malheurs. Encore une fois je me reproche
+d'être heureux; mais qui sait ce que me garde l'avenir, et si je ne
+payerai pas bien cher cet éclair de bonheur.
+
+
+
+
+LETTRE XXIX.
+
+ LA Cesse DE LOEWENSTEIN
+
+ A
+
+ Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
+
+
+Le procès répand toujours un nuage de tristesse sur toute ma famille,
+et je suis forcée aussi de prendre un air inquiet pour ne pas
+désobliger mes parens: mais au fond je ne mets pas assez de prix à la
+fortune pour être fort affectée. Ce qui me touche véritablement c'est
+l'embarras où se trouverait mon père pour subvenir aux frais du
+procès. Le marquis de St. ALBAN qui me croit plus inquiète que je ne
+le suis, partage avec vivacité le chagrin général, et ce qu'il y a de
+bon, c'est que c'est moi qui fais effort pour le consoler. Il avance
+dans sa guérison, et partira dans huit ou dix jours pour Francfort; ce
+sera pour moi, et je crois aussi pour ma mère, une véritable
+privation, et peut-être aurait-il mieux valu que je ne l'eusse pas
+connu. Nos bons Allemands me paraissent un peu plus maussades depuis
+son séjour ici, et nos agréables me sont encore plus insupportables;
+mon mari s'en est sans doute apperçu, et sur ce que je n'étais pas
+aussi enthousiasmée que lui du prince de **** que nous avons vu deux
+ou trois fois l'hiver dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur, il
+faut être Français pour plaire à madame: voilà ses mots; mais il y
+avait dans le son de sa voix quelque chose d'aigre, et dans ses
+regards une intention que je ne puis vous rendre. Je crois que la
+présence du Marquis lui est à charge: les malheureux sont toujours
+importuns à certaines personnes, à presque tous les hommes; le calcul
+de l'intérêt est en entier contre eux; l'intérêt étend ses vues dans
+l'avenir, et craint qu'on ne se fasse un titre d'un léger bienfait
+pour en exiger de nouveaux. Mon mari a toujours été porté à
+l'économie; il en sent en ce moment encore plus la nécessité, et il
+s'exagère la faible dépense que le séjour du Marquis occasionne: voilà
+je crois la source de son humeur contre lui, et il n'a d'ailleurs
+jamais aimé les Français. Elle n'aura plus de fondement dans peu, car
+le Marquis part pour Francfort, où il a quelques misérables débris de
+sa fortune à rassembler. J'aurai besoin de quelque temps après son
+départ, pour me remettre au ton ordinaires des conversations, et
+m'habituer à des sociétés, sans intérêt. Avec vous et avec le Marquis
+nous parlons une autre langue. Je remplacerai le Marquis par des
+livres, et quand vous serez mariée, ma chère amie, les occasions
+fréquentes de nous voir ne me laisseront rien à désirer. Adieu, mon
+unique, tendre et adorable amie.
+
+
+ _Fin du tome premier._
+
+
+
+
+Liste des modifications:
+
+ page 36: Fielding remplacé par Fiedling (dans un roman de Fielding
+ on élève des doutes)
+
+ page 40: existé remplacé par existée (sans _Clarisse_ elle n'aurait
+ pas existé»)
+
+ page 119: tombée remplacée par tombé (elle y était tombé malade)
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Émigré, by Gabriel Sénac de Meilhan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉMIGRÉ ***
+
+***** This file should be named 34561-8.txt or 34561-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+works. See paragraph 1.E below.
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of L'Émigré, by Gabriel Sénac de Meilhan
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Release Date: December 4, 2010 [EBook #34561]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉMIGRÉ ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+</pre>
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+<div class="box">
+<p>Note de transcription:<br />
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Seuls quelques mots ont été modifiés.</p>
+
+<p>La liste des modifications se trouve à la fin du texte.</p>
+
+<p>L'auteur a utilisé les abréviations suivantes:</p>
+
+<p class="left35">«Mis»pour Marquis<br />
+«Cesse» pour Comtesse<br />
+«Melle» pour Mademoiselle
+<a name="Page_I" id="Page_I"></a></p></div>
+
+<h1 class="p4">L'ÉMIGRÉ</h1>
+
+<p class="center"><b>PUBLIÉ</b></p>
+<p class="p2 center"><small><b>PAR</b></small></p>
+
+<h2>M. DE MEILHAN</h2>
+
+<p class="left35"><i>ci-devant intendant du Pays d'Aunis,<br />
+de Provence, Avignon et du Hainaut,<br />
+et intendant-général de la guerre et<br />
+des armées du roi de France etc., etc.</i></p>
+
+<p class="center p2"><b>TOME PREMIER.</b></p>
+
+<p class="center p4"><b>A. BRUNSVICK</b><br />
+<b>chez</b> <span class="smcap"><b>P. F. Fauche</b></span> et <span class="smcap"><b>Compagnie.</b></span></p>
+
+<p class="center p2"><small><b>1797</b></small>
+<a name="Page_II" id="Page_II"></a></p>
+
+<h3 class="p4">AVERTISSEMENT</h3>
+
+<p class="p2">On ne doit pas perdre de vue
+que les lettres qui composent ce
+recueil ont été écrites en 1793.
+La plupart des tableaux et des
+sentimens qu'elles renferment
+sont relatifs à cette époque affreuse
+et unique dans l'histoire. La
+sombre horreur qui régnait dans
+les esprits, semblait ne permettre
+alors aucune conjecture favorable.
+Un système de modération
+a succédé au plus barbare
+régime, et pour la seconde fois
+Rome a vu un général, maître de
+l'Italie, se contenter d'un tribut,
+lorsqu'il pouvait livrer sa capitale
+au pillage. Le sang eût
+<a name="Page_III" id="Page_III"></a>
+coulé dans Rome en 1793, le
+sanctuaire eût été profané et
+les monuments les plus précieux
+détruits. Royaliste ou Républicain,
+tout ami de l'humanité doit
+applaudir à un changement de
+système qui épargne la vie des
+hommes, et les victimes errantes
+de la Révolution doivent peut-être
+en attendre l'adoucissement
+de leur sort.
+<a name="Page_IV" id="Page_IV"></a></p>
+
+<h2 class="p4">L'ÉMIGRÉ.<a name="Page_V" id="Page_V"></a></h2>
+
+<h3 class="p4">PRÉFACE.</h3>
+<hr class="c5" />
+
+<p class="p2">L'ouvrage qu'on présente au
+public est-il un roman,
+est-il une histoire? Cette
+question est facile à résoudre.
+On ne peut appeler
+roman, un ouvrage qui renferme
+des récits exacts de faits
+avérés. Mais, dira-t-on, le
+nom du marquis de <span class="smcap">St. Alban</span>
+est inconnu, il n'est sur aucune
+des tables fatales de
+<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">vi</a></span>
+proscription; je n'en sais rien;
+mais les événemens qu'il raconte
+sont vrais, et l'on a sans
+doute eu des raisons pour ne
+pas mettre à la tête de ce recueil
+de lettres, les véritables
+noms des personnages. S'il
+paraissait une description du
+tremblement de terre de la
+Calabre, par un homme qui
+s'en dirait témoin oculaire, et
+qu'il rassemblât le tableau de
+toutes les circonstances de cet
+horrible bouleversement, et la
+fidelle peinture des terreurs,
+des angoisses, des souffrances
+<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">vii</a></span>
+des malheureux habitans de
+cette contrée, dirait-on que
+c'est un roman, parce que l'auteur
+n'en serait pas connu? Il
+en est de même de l'Emigré,
+tous les malheurs qu'il raconte
+sont arrivés. A-t-il été reçu
+avec le plus touchant intérêt
+par une famille illustre d'Allemagne?
+Un grand nombre d'Emigrés
+a été favorablement accueilli
+dans plusieurs pays, par
+des gens humains et généreux.
+A-t-il été amoureux? Il me
+semble que rien ne choque
+moins la vraisemblance, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">viii</a></span>
+j'aimerais autant qu'on mit en
+question si un homme a eu
+la fièvre. Un poëte tragique
+à qui l'on demandait au commencement
+des scènes sanglantes
+de la Révolution, s'il s'occupait
+de quelque ouvrage, répondit:
+<i>la tragédie à présent
+court les rues.</i> Tout est vraisemblable,
+et tout est romanesque
+dans la révolution de la
+France; les hommes précipités
+du faite de la grandeur et de
+la richesse, dispersés sur le
+globe entier, présentent l'image
+de gens naufragés qui se
+<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">ix</a></span>
+sauvent à la nage dans des îles
+désertes, la, chacun oubliant
+son ancien état est forcé de
+revenir à l'état de nature; il
+cherche en soi-même des ressources,
+et développe une industrie
+et une activité qui lui
+étaient souvent inconnues à
+lui-même. Les rencontres les
+plus extraordinaires, les plus
+étonnantes circonstances, les
+plus déplorables situations deviennent
+des évènements communs,
+et surpassent ce que les
+auteurs de roman peuvent imaginer.
+Un joueur, homme
+<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">x</a></span>
+d'un grand sang froid, se contentait
+de dire à l'aspect des
+coups les plus piquants; <i>cela
+est dans les dés</i>: on peut dire
+de même au récit des plus singulières
+ou tragiques avantures,
+<i>cela est dans une révolution.</i>
+Je n'en dirai pas d'avantage
+sur cet ouvrage; s'il
+intéresse, je n'aurai pas eu
+tort de le publier, s'il produit
+un effet contraire, j'emploierais
+en vain tous les raisonnemens
+pour m'en justifier.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h2>L'ÉMIGRÉ.</h2>
+
+<hr class="c5" />
+<h3>LETTRE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+M<sup>elle</sup> <span class="smcap">Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2 right"><i>Le .... Juillet 1793.</i></p>
+
+<p>Enfin vous voilà, ma chère Emilie,
+débarrassée des Français. Que je vous
+ai plaint pendant que vous étiez sous
+leur domination, et combien j'ai craint
+pendant le siège pour ma tendre amie,
+pour tout ce qui l'intéresse. Que
+de fois je me suis réveillée la nuit en
+<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
+sursaut, les yeux remplis de larmes!
+Enfin je respire, Emilie est hors de
+tout danger, et se porte bien; elle est
+à présent au milieu des fêtes, et le
+bruit du canon est remplacé par le
+son des instrumens. On dit que le
+roi de Prusse a été reçu comme un
+dieu descendu du ciel pour le bonheur
+des humains. C'est votre libérateur,
+et je défie aucun de ses sujets
+d'avoir autant que moi d'attachement
+pour sa personne. J'ai pensé dire d'amour,
+car on emploie ce terme pour
+les rois comme pour Dieu; mais le
+roi de Prusse, d'après ce qu'on en
+dit, serait homme à prendre une femme
+au mot. Je ne pourrai pas d'ici
+à quelques jours aller embrasser mon
+Emilie, mon oncle doit revenir ce
+soir, et son retour est déterminé par
+une circonstance singulière, dont je
+vous ferai part demain. Adieu mon
+<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
+aimable Emilie. Le frère de Jenny,
+qui part pour Mayence, ne me donne
+pas un quart d'heure de plus, pour
+vous faire un récit intéressant, et me
+livrer à tous les transports de ma
+joie. Je vous embrasse mille fois du
+plus profond de mon c&oelig;ur que vous
+remplissez entièrement.</p>
+
+<h3 class="p4">LETTRE II.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Je vous ai promis de vous raconter
+une aventure extraordinaire, qui a
+fait revenir hier au soir mon oncle,
+avec un grand empressement, la voici
+dans la plus grande exactitude. Vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+rappelez-vous, mon Emilie, d'avoir
+lû dans les romans de chevalerie, la
+rencontre imprévue d'une jeune princesse
+et d'un chevalier. La Dame se
+promène dans une forêt, et tout à
+coup, un grand bruit d'armes, de
+chevaux se fait entendre; les écuyers
+s'avancent pour en savoir la cause,
+et ils trouvent un jeune Chevalier que
+des brigands discourtois ont attaqué;
+ils se sont enfuis à l'arrivée des écuyers
+de la princesse, et le Chevalier est
+tombé au pied d'un arbre, percé de
+plusieurs coups. On s'empresse de le
+secourir, on bande ses blessures pour
+arrêter le sang, et le Chevalier est
+porté au château, où il trouve tous
+les secours que son état exige. Voilà
+précisément mon histoire. Mon oncle
+est arrivé avant-hier pour dîner. Vous
+voyez d'ici la réception, les empressements
+pour lui, et les caresses qu'il
+<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+prodigue avec dignité et tendresse à
+sa Victorine; ajoutez qu'on lui apporte
+un paquet; on est attentif, il l'ouvre,
+et de là sortent, une étoffe des
+Indes, charmante, pour faire une robe
+à votre amie, et une autre, d'une
+couleur un peu rembrunie, pour la
+plus aimable et la plus indulgente des
+mères. Remercimens, effusion de
+reconnaissance; le dîner, ensuite conversation
+sur les affaires de la France.
+La nièce chante l'air favori de son
+oncle, et s'accompagne sur le piano-forté.
+De-là mon oncle dort, on fait
+silence, on ne parle que par signes,
+on marche sur la pointe du pied; il se
+reveille au bout d'une heure, et l'on
+profite du beau temps pour aller se
+promener dans ce joli bois où nous
+avons lû <span class="smcap">Verther</span>. Vous voyez
+tout cela n'est-ce pas, mon Emilie;
+mais attendez, voici du nouveau. A
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
+peine étions-nous descendus de voiture
+pour nous promener à pied, que
+nous appercevons un jeune homme
+en uniforme rouge brodé d'or, qui
+était évanoui au pied d'un arbre; un
+domestique, aidé d'un paysan s'empressait
+autour de lui, et une espèce
+de charretier arriva, son chapeau
+plein d'eau pour la lui jeter sur le visage;
+une petite charrete attelée d'un
+cheval et remplie de paille, formait
+le reste du tableau. Ma mère, tout
+émue d'un tel spectacle, tira aussitôt
+son flacon de sel d'<i>Angleterre</i>,
+et mon oncle le lui fit respirer. Le
+jeune homme reprit ses sens, et
+nous regardant avec des yeux étonnés:
+où suis-je, dit-il, est-ce un
+rêve? Il pouvait à peine parler, mais
+des regards touchans nous peignaient
+sa reconnaissance de nos soins, et une
+sorte de plaisir à nous voir. Le valet
+<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
+nous dit que son maître servait depuis
+quelque temps à l'armée Prussienne,
+et que la veille, ayant été la
+nuit en détachement avec une trentaine
+de hussards, il était tombé dans
+une embuscade de deux-cents Patriotes.
+Ce nombre n'a pas effrayé mon
+maître, il s'est défendu avec un courage
+de lion; mais douze ou quinze
+de sa troupe ayant été tués, ou blessés
+dangereusement, ce qui restait a
+été fait prisonnier. Il nous ajouta que
+son maître, qui était cruellement blessé,
+avait eu le bonheur de s'échapper
+ainsi que lui, et qu'après avoir marché
+en toute diligence sur une des
+rives du Rhin, ils étaient parvenus à
+une barque de pêcheurs où ils s'étaient
+reposés quelques momens et que la
+douleur que ressentait son maître
+était si forte qu'il était obligé, pendant
+la route, de se tirer les cheveux
+<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
+pour ne pas s'évanouir. Les pêcheurs
+leur ayant dit que plusieurs détachemens
+de Patriotes s'étaient fait voir
+depuis deux jours dans les environs,
+et que la blessure de son maître ne
+lui permettant pas de se tenir à
+cheval, il n'y avait d'autre moyen
+pour les éviter que de traverser
+le Rhin dans leur barque, qu'ils
+avaient suivi ce conseil, et qu'ils étaient
+arrivés à la pointe du jour dans un
+petit village; mais la blessure de mon
+maître, ajouta le valet, exigeant un
+prompt secours, qu'il ne pouvait trouver
+dans ce lieu, il a fallu le faire conduire
+à un gros village qu'on nous a
+indiqué; en arrivant dans ce bois, il
+a été forcé par la douleur que lui
+causaient les cahots de la voiture, de
+descendre pour se reposer un instant,
+et il s'est trouvé mal. Mon oncle
+écoutait ce récit avec intérêt, ainsi que
+<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+nous; il fit plusieurs questions à ce
+valet, et celle-ci entre autres: votre
+maître est sans doute un bon serviteur
+du Roi? Ah monsieur, repondit-il,
+c'est un fier Aristocrate, qui a manqué
+plus de dix fois d'être à la lanterne.
+Nous nous empressions autour du blessé
+qui avait peine à reprendre ses sens.
+Mon oncle paraissait touché, mais en
+suspens sur ce qui était à faire, lorsque
+le valet de chambre dit: c'est à l'épaule
+que monsieur le Marquis est blessé,
+et il souffre cruellement. A ces mots
+le visage de mon oncle s'épanouit: votre
+maître est un homme de qualité à
+ce que je vois, quel est son grade?
+Le valet de chambre lui apprend qu'il
+était major en second, que son père
+avait commandé un régiment, et que
+son grand père était mort au moment
+d'être fait maréchal de France. Je suis
+de ses terres, ajouta-t-il, et c'était un
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
+des plus grands seigneurs du pays.
+Vingt-six villages dépendaient de la
+terre de son nom, mais il n'y a plus
+de seigneurs à présent. Il avait deux
+châteaux superbes, des meubles, de
+l'argenterie, ah! fallait voir! tout cela
+a été brûlé, et cette enragée de nation
+a tout pris. L'intérêt de mon oncle
+croissait de moment en moment au
+récit de ces circonstances. Ma mère
+et moi nous nous empressions auprès
+du pauvre blessé pour le secourir.
+Son épaule gauche est fracassée, il
+souffrait infiniment, faisait des efforts
+pour vaincre sa douleur, et nous témoigner
+sa sensibilité à nos soins. Ma
+mère lui demanda où il comptait aller.
+A Francfort, dit-il, si je puis; mais
+cela était impossible, dans l'état où il
+se trouvait. On le lui représenta, et
+alors il dit, je vois un village à quelque
+distance d'ici, je vais tâcher de
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
+m'y rendre. Mon oncle regarda ma
+mère, qui l'entendit, et elle offrit au
+blessé un asile dans sa maison. Il se
+défendit quelque temps d'accepter ses
+offres, dans la crainte de l'importuner;
+mais mon oncle termina les débats
+en disant: faut-il faire de telles
+façons entre gens de qualité, monsieur
+le Marquis, ne m'auriez-vous pas
+accordé l'hospitalité dans un de vos
+châteaux, si je m'étais trouvé dans
+votre situation? Le Marquis lui répondit
+avec vivacité: qu'il aurait été
+empressé de le recevoir, et de lui rendre
+tous les services possibles. Il se
+défendit encore, mais ma mère lui
+fit tant d'instances, qu'il accepta. On
+le fit entrer dans la voiture, et nous
+revînmes au château. Le blessé occupe
+votre ancien appartement au
+bout du corridor, à droite. Il est là
+plus éloigné du bruit et auprès de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
+bonne Magdelaine, dont vous connaissez
+les talens pour soigner les malades.
+En voilà bien long; vous allez
+me dire: lorsqu'on commence un
+roman on doit faire le portrait du héros,
+et je vais me conformer à cette
+invariable coutume. Il s'appelle le
+marquis de St. <span class="smcap">Alban</span>. Il est grand,
+bien fait, à ce que je crois, car souvent
+j'ai trouvé bonne grâce à des
+gens qu'on me disait n'être pas bien
+faits; il paraît avoir vingt-cinq à
+vint-six ans; ses cheveux sont
+blonds, ses yeux et ses sourcils noirs;
+sa phisionomie annonce de la vivacité
+et de la douceur; il porte un habit
+rouge brodé en or, avec des revers et
+paremens noirs également brodés,
+c'est l'uniforme des Gens-d'armes.
+Adieu, ma chère amie, donnez-moi
+de vos nouvelles.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE III.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p>
+
+<p class="p2">Je ne puis vous exprimer, ma chère
+amie, le plaisir que m'a fait éprouver
+votre lettre, il n'y a que votre présence
+qui eût pu le surpasser; mais
+elle m'en donne l'espérance, et mon
+c&oelig;ur se livre tout entier d'avance à
+toutes les effusions de la plus tendre
+amitié. Si ma mère n'était pas malade,
+je serais déjà auprès de vous.
+Que de choses j'ai à vous dire après
+une aussi longue séparation! Je ne
+doute pas que vous n'ayez été, pendant
+tout le siège, plus inquiète, plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+agitée que votre Emilie; ceux qui
+sont exposés aux plus grands dangers
+se familiarisent avec eux. L'espérance
+semble faire choix de toutes les chances
+favorables pour les mettre sans-cesse
+sous les yeux, et ses tableaux
+trompeurs procurent une sorte de sécurité.
+Quand on entend les premiers
+coups de canon, on frissonne; mais
+quand on en a entendu cent, et qu'on
+se trouve sain et sauf, ainsi que tout
+ce qui nous environne, on se fait à
+ce bruit et l'on se persuade que les
+coups qui suivent ne feront pas plus
+de mal. Il n'en est pas de même de
+ceux qui dans l'éloignement tremblent
+pour leurs amis; ils n'ont rien
+de sensible pour se rassurer; leur esprit
+erre dans une mer de craintes
+vagues, et chaque instant renouvelle
+leurs terreurs. Je crois être dans le vrai
+en vous disant, suivant ma méthode,
+<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+cette analyse de nos sentimens; mais
+aussi, je me plais à me peindre des
+plus vives couleurs l'attachement de
+Victorine pour son Emilie, à l'exagérer
+s'il était possible. Toute ma famille
+partage l'empressement que j'ai
+de vous revoir; et j'ai embrassé de
+bien bon c&oelig;ur ma petite s&oelig;ur Caroline
+qui s'est écriée, au départ des Français,
+nous pourrons donc revoir l'aimable
+Comtesse! De tous les malheurs
+du pays, votre absence est celui qu'elle
+ressentait le plus: jugez de ce que
+devait éprouver sa s&oelig;ur ainée! Je
+m'intéresse à votre héros blessé, et je
+le trouve bien heureux de vous avoir
+rencontrés. On dit qu'on renvoie les
+Français de plusieurs villes d'Allemagne;
+ces pauvres Emigrés sont bien à
+plaindre, et mon père a bien raison
+de dire qu'on est bien peu généreux
+à leur égard, et que leur fidélité et
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+leur courage devraient leur attirer, ne
+fut-ce que par politique, les bienfaits,
+ou du moins la protection des
+souverains. Nous avons assez parlé
+depuis six mois de nouvelles; nos lettres
+étaient des gazettes, dans les
+tristes circonstances où nous étions:
+je ne veux plus parler que de nous:
+il semble que mon c&oelig;ur ait été fermé
+tout ce temps. Combien j'ai de choses
+vous dire! Vous les devinez,
+vous les sentez, ma chère amie, parce
+que votre c&oelig;ur est si pénétrant! On
+n'a jamais dit, je crois, un c&oelig;ur pénétrant;
+mais l'esprit qui conçoit rapidement,
+et le c&oelig;ur qui sent, devine
+avec une grande promptitude ne peuvent-ils
+pas mériter la même épithète;
+n'est-ce pas une véritable pénétration,
+que cette vivacité de votre ame
+qui vous fait concevoir tout ce qui se
+passe dans la mienne, vous met, en
+<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
+quelque sorte, à ma place, et vous
+fait saisir les plus légères nuances du
+sentiment qui m'affecte. Vous allez
+m'appeler métaphysicienne; mais tant
+que je suis claire, je ne regarde pas
+ce reproche comme une injure. D'après
+ce que je viens de dire de votre
+c&oelig;ur pénétrant, j'ai tort quand je vous
+dis que j'ai beaucoup de choses à vous
+apprendre: vous les savez toutes. Les
+terreurs qui assiègent mon ame quand
+<i>il</i> est absent, quand <i>il</i> est au milieu
+des dangers, vous les éprouvez. J'ai
+vu un jour à Francfort chez un célébre
+escamoteur, qui faisait beaucoup
+de tours curieux, deux pendules qui
+n'étaient point montées; il en transportait
+une au fond d'une grande cour,
+et toutes les deux sonnaient en même
+temps, à un signal, une égale quantité
+de coups: c'est l'image de nos deux
+c&oelig;urs; le destin est l'escamoteur qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
+ordonne à l'une de nous de sentir, et
+l'autre cède à l'instant aux mêmes
+impressions. Si je l'ai bien compris,
+c'est à peu près là aussi l'harmonie
+préétablie de notre célèbre <span class="smcap">Leibnitz</span>.</p>
+
+<p>Je crois que le Marquis, que vous
+avez ramassé, doit se trouver, dans
+son désastre, bien heureux d'être ainsi
+soigné, dans un bon château, par de
+belles et illustres princesses. Ce début
+m'intéresse; dites-moi ses avantures,
+que son écuyer vous aura sans doute
+racontées en partie. Je suis bien aise
+qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra
+l'intérêt de votre cher oncle, et
+les pauvres Emigrés ont besoin de tout
+le monde. Il y a quelque temps que
+nous lisions qu'un roi d'Espagne
+ayant perdu ses cheveux, il fût question
+de lui faire une perruque, et
+que le conseil, composé de Grands,
+s'assembla pour délibérer sur ce sujet;
+<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
+il fût décidé unanimement dans cette
+auguste assemblée qu'il fallait faire
+grande attention à ce qu'il ne fût employé
+que des cheveux d'hommes et
+de femmes de qualité. Nous nous regardames
+tous en riant, et il n'y eût
+pas un de nous qui ne songeât en cet
+instant à votre bon oncle. Pardonnez-moi
+cette plaisanterie, ma chère Victorine,
+je rends d'ailleurs toute justice à
+ses excellentes qualités. Adieu, adieu,
+écrivez-moi et faites mieux, venez.
+Je vous embrasse mille fois.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE IV.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Je suis bien contrariée, ma chère
+amie, en voyant retarder l'heureux
+moment où je pourrai vous embrasser,
+et je suis forcée de paraître gaie, car
+mon oncle accoutumé à être obéi dans
+sa maison, craint de ses vassaux, veut
+étendre son empire sur les esprits et
+les visages; il faut rire, avoir l'air
+content quand on est auprès de lui.
+Ma mère, que son tendre intérêt pour
+moi rend attentive à tous ses mouvemens,
+me fait souvent signe de relever
+<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
+la conversation languissante, de l'amuser,
+de chanter. Ce serait une
+gêne insupportable, si la bonté qui le
+caractérise et la générosité de son
+ame n'inspiraient le désir de lui plaire,
+et de contribuer au bonheur d'un
+homme qui passe sa vie à faire des
+heureux. Il est fort occupé de notre
+héros blessé; mais il faut que je l'appelle
+par son nom puisque nous le
+savons. Mon oncle lui a fait des questions
+sur sa naissance, son grade et
+ses parens, qui nous ont mis à portée
+d'être instruits de tout de qui le concerne.
+Il a eu soin aussi de faire parler
+son valet de chambre, qui a confirmé
+tout ce que son maître avait
+dit; il parle avec un enthousiasme
+touchant de sa bonté, de sa générosité.
+C'est une très-bonne marque d'être
+aimé et estimé de ses domestiques;
+car enfin ils nous voient de plus près
+<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+que les autres, et dans ce temps où
+les Français croient que tous les hommes
+sont égaux, ce n'est pas peu pour
+un valet de cette nation de parler de
+son maître avec respect; il faut qu'il
+y soit en quelque sorte forcé par ses
+grandes qualités. Le marquis de St.
+ALBAN souffre toujours beaucoup; il
+garde sa chambre et nous allons tous
+les soirs passer deux heures avec lui
+pour le distraire. Mon oncle se plaît
+à l'entendre; il dit qu'il n'a jamais
+vu un Français si modeste, et je ne
+puis m'empêcher d'être de son avis,
+sans connaître autant que lui les Français,
+parce qu'il ne me paraît pas possible
+d'avoir des manières plus simples,
+de parler de soi avec plus de
+réserve, et des autres avec plus d'indulgence.
+Il y a deux jours que souffrant
+moins, il fit l'effort de venir
+prendre du thé dans le sallon; il y
+<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+avait beaucoup d'Etrangers qui étaient
+venus dîner chez ma mère, et tous en
+furent infiniment satisfaits. La baronne
+de Blenem, dont vous connaissez
+le discernement, dit à ma mère
+en s'en allant, votre Emigré me paraît
+fort aimable; c'est un homme qui
+ne paraît jamais avoir envie de faire
+un effet, et qui a le don de fixer l'attention
+de tous ceux qui se trouvent
+avec lui. Mon oncle qui l'entendit,
+lui dit, bravo, madame la Baronne,
+et cela me rappelle ce que dit un ancien,
+(je voudrais que ce fût mon ami
+<span class="smcap">Plutarque</span>), en parlant je crois de
+CATON, plus il cherchait à se dérober
+à sa gloire, et plus elle s'attachait à
+lui. Adieu, ma chère Emilie, je crains
+bien que mon voyage ne soit encore
+retardé.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE V.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p>
+
+<p class="p2">Et moi aussi je crains bien que vous
+ne soyez pas libre de venir ici aussitôt
+que je le désire. Comment quitter
+votre mère, tant que le marquis de
+St. <span class="smcap">Alban</span> sera chez vous? Je crois
+d'ailleurs que votre oncle qui n'a rien
+à faire chez lui, et qui prend plaisir à
+la société du Marquis, ne vous quittera
+pas de sitôt. Je vous regrette
+bien ma chère Victorine, et dans ces
+bois où nous aimions à nous égarer,
+et sur les bords du Rhin, où quelquefois
+nous restions des heures entières
+<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
+à jouir en silence d'une vue superbe.
+Je ne sais pourquoi dans les momens
+où l'on est le plus frappé des beautés
+de la nature, la mélancolie s'empare
+de nous. Les plaisirs bruyans de la
+ville nous jettent hors de nous-mêmes,
+et le mot <i>divertir</i> est d'une
+grande justesse, à laquelle on ne fait
+pas attention. Ce genre de plaisir,
+effectivement, nous éloigne de nous-mêmes,
+et c'est ce que signifie <i>divertir</i>.
+Les plaisirs qui tiennent de plus près
+à la nature nous y ramènent, concentrent
+nos sentimens et nos pensées,
+et l'ame alors a plus d'action que l'esprit;
+on a bien moins de saillies que
+de sentimens, on n'est point gai, mais
+on est satisfait; on est souvent plus
+près de pleurer que de rire; mais qui
+a jamais été aussi heureux en riant de
+tout son c&oelig;ur qu'en répandant des
+larmes arrachées par le sentiment!
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
+Dans quelle douce rêverie nous étions
+souvent plongées toutes deux, en entendant
+le bruit de la chûte du Rhin,
+près de Rudesheim! nos ames recueillies
+semblaient se correspondre sans
+l'entremise des sens; nous nous embrassions,
+quelquefois avec transport,
+au sortir de cette rêverie, comme l'on
+fait après une conversation où l'on
+s'est donné des témoignages de tendresse.
+Au reste, ma chère amie, je
+vous regrette par tout: quand je lis,
+pour vous communiquer mes réflexions,
+et m'éclairer de votre jugement;
+quand je suis dans le monde,
+pour vous rendre compte de ce qui
+me frappe, et observer en commun
+les ridicules, et la pantomime des
+prétentions. Votre Emigré d'après ce
+que vous m'en dites, me paraît fort
+intéressant, et vous m'inspirez la curiosité
+de le voir. Il n'y a point de
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+nouvelles de l'armée. Je tremble à
+chaque gazette qui arrive; je me dis
+quelquefois: pourquoi donc aller à
+l'armée quand on a de la fortune,
+quand on peut être un bon mari, un
+bon père, élever ses enfans, soigner
+son bien; ne peut-on donc être heureux
+chez soi que lorsqu'on a quelque
+chose à raconter, un titre sur son adresse,
+et un morceau de ruban à sa boutonniere?
+Je sais qu'il est des femmes
+qui ont besoin de ces choses pour estimer
+leur mari. J'ai quelquefois considéré
+notre fermière, quand son mari
+fait de loin, en rentrant chez lui, entendre
+une voix bruyante; quand il
+raconte qu'il a gagné quelques parties
+de boule, ou, ce qui est encore mieux,
+qu'il a eu une querelle, qu'il a menacé
+ou battu quelqu'un; alors elle
+se rengorge, et d'un air tout à la fois
+orgueilleux et soumis s'empresse autour
+<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
+de lui, regarde avec complaisance ses
+enfans qu'elle pense devoir être fiers
+d'un tel père. N'en ferait-il pas de
+même des femmes d'un état plus relevé,
+qui ont besoin, pour considérer
+leur mari, qu'il fasse un peu de bruit
+dans le monde? Ah! <i>mon ami</i>, ce
+n'est pas de vos grades que je m'enorgueillirai
+jamais; ce ne seront point
+vos récits de guerre qui exciteront
+mon attention et animeront mon intérêt;
+la vanité n'entrera jamais dans
+mes jouissances; cette ame à la fois
+douce et forte, ce discernement prompt
+et juste, cette indulgence qui ne naît
+point du besoin qu'on a de celle des
+autres, voilà vos dignités; les divers
+mouvemens de votre c&oelig;ur sensible,
+voilà l'histoire qui m'intéressera bien
+plus que celle des sièges et des batailles.
+Encore si au regret de l'absence
+ne se joignait pas la crainte de mille
+<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
+dangers. Ah! laissons ce triste sujet!
+il faut détourner les yeux des choses
+qu'il est impossible de fixer sans frémir.
+Ma mère s'occupe toujours de
+mille soins relatifs à mon mariage,
+mais il me semble que le moment n'en
+arrivera jamais. Un tel changement
+d'état, un tel bonheur contemplé dans
+une prochaine perspective ne paraît
+pas possible. Quand on met à la loterie
+on est rempli d'abord de l'espoir de
+gagner; mais à mesure que le moment
+du tirage approche, la crainte succède
+à l'espérance. J'éprouve depuis plusieurs
+jours une mélancolie que je ne
+puis vaincre; mille craintes m'environnent;
+plus je suis près du bonheur,
+plus je redoute les obstacles. Ah!
+les obstacles, c'est peu dire!.....
+Adieu, ma chère amie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE VI.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Votre lettre, mon Emilie, m'afflige,
+et je regrette bien de n'être pas auprès
+de vous pour bannir votre mélancolie;
+elle tient plus à votre corps
+qu'à votre ame. J'aurais pu dire votre
+<i>physique</i> mais vous savez combien je
+suis ennuyée d'entendre des gens, qui
+croient avoir de l'esprit parce qu'ils
+disent le <i>physique</i> et le <i>moral</i>; et à ce
+mot de physique, il me semble que
+je deviens anatomiste. Je me tiens
+donc tout bonnement à l'ame et au
+<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+corps comme mes pères. Vous avez
+encore plus besoin d'exercice et de
+dissipation que de consolation. Je connais
+cet état où notre ame n'est ouverte
+qu'à la crainte, et la santé est le principe
+de cette disposition. Rien n'a
+changé pour vous, et chaque jour est
+un pas que vous faites vers le bonheur.
+Quand il fut question de mon
+mariage, j'étais comme vous incrédule,
+et la crainte n'entrait pour rien
+dans cette disposition de mon esprit.
+En considérant monsieur de <span class="smcap">Loewenstein</span>,
+je ne pouvais concevoir qu'il
+allait acquérir sur moi un empire, en
+quelque sorte absolu; que ce ne serait
+plus de mon père, de ma mère, dont
+la domination est si douce, que je dépendrais;
+que tout cela serait l'affaire
+d'une minute, qu'il n'y aurait qu'un
+mot à prononcer, et que ce mot ferait
+le destin de ma vie. Je n'avais ni goût
+<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
+ni répugnance, il me semblait que
+j'allais changer de père: voilà ce que
+je voyais dans mon mariage, et je
+croyais toujours qu'il surviendrait
+quelque circonstance qui ferait rompre
+les engagemens pris, tant il me
+semblait étrange de changer de nom
+et de situation. L'âge de monsieur de
+<span class="smcap">Loewenstein</span> n'était point un sujet
+d'éloignement pour moi, mais d'embarras:
+je craignais de me familiariser
+avec lui. Une seule fois je fis une
+comparaison désavantageuse de lui, et
+en voici l'occasion: le jeune baron de
+<span class="smcap">Gleken</span> était venu dîner chez ma
+mère; on fit des parties après le dîner;
+je restai avec lui et nous jouames
+au volant; ensuite, à la promenade,
+il me défia à la course, en me donnant
+une grande avance: la journée
+se passa à folâtrer ensemble de mille
+manières, et le soir ma mère me fit
+<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
+danser une allemande, et valser avec
+lui; je me sentis émue. Monsieur de
+<span class="smcap">Loewenstein</span> arriva pendant le souper,
+et je lui trouvai des rides que
+je n'avais pas encore apperçues. Pendant
+plusieurs jours je songeai, non
+pas précisément au jeune baron, mais
+à son âge rapproché du mien, mais à
+cette conformité de goûts, de plaisirs
+qui se trouvent entre gens du même
+âge; mon c&oelig;ur ne fut pas effleuré,
+mais mon esprit faisait des parallèles
+désavantageux à monsieur de <span class="smcap">Loewenstein</span>.
+Si la surface de mon c&oelig;ur
+eût été entamée, vous en auriez été
+instruite du moins au moment où je
+m'en serais rendu compte; mais vous
+l'eussiez, je crois, plutôt su que moi.</p>
+
+<p>Monsieur de <span class="smcap">Loewenstein</span> arrive
+ces jours-ci de Vienne avec mon père, et
+reviendra bien mécontent; il est menacé
+de perdre un procès d'où dépend
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
+une partie de sa fortune. J'en suis
+plus fâchée pour lui que pour moi,
+et tant que j'aurai des chevaux pour
+me traîner à Mayence, la fortune
+n'aura aucune prise sur mon ame.
+J'oublie de vous donner le bulletin
+du marquis de St. <span class="smcap">Alban</span>: le chirurgien
+qui l'a pensé est un ignorant, et
+il en a envoyé chercher un à Francfort.
+Son séjour sera prolongé d'après
+les accidens qui sont survenus.
+Il prend sur lui pour causer avec
+nous; mais on voit quelquefois qu'il
+fait effort pour vaincre sa douleur. Si
+l'on cessait d'aller chez lui il serait
+encore à ce qu'il dit plus à plaindre
+qu'il ne l'est de se contraindre un peu.
+Nous lui sommes devenus si nécessaires
+qu'il regarde sans cesse à sa
+montre dès quatre heures, et il nous
+reproche d'une manière touchante
+de l'abandonner si nous arrivons un
+<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
+quart d'heure plus tard. Hier nous
+avons parlé romans: il préfère ceux
+des Anglais; j'en ai été surprise; car
+il me semble que les Français ont
+beaucoup de réputation pour ce genre
+d'ouvrages. J'ai lû avec vous la princesse
+de Clêves et Zaide, et ces deux
+ouvrages nous ont fort intéressées par
+l'élévation et la délicatesse des sentimens.
+Le marquis de St. <span class="smcap">Alban</span> à
+qui j'en ai parlé m'a répondu que les
+romans devaient être comme les comédies,
+la représentation des m&oelig;urs
+d'une nation. Nos auteurs de romans,
+si l'on en excepte deux ou trois,
+dit-il, ne mettent en scène que des
+comtes et des marquis, comme si il
+n'y avait que des gens de qualité dans
+le monde, et les m&oelig;urs des gens de
+cet ordre, ils ne les connaissent point;
+leurs peintures sont outrées, et
+les avantures qu'ils décrivent sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
+vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de
+même des Anglais; ils cherchent la
+moralité de l'homme dans toutes les
+classes de la société; rien n'est ignoble
+ou noble à leurs yeux; les caractères
+sont variés et soutenus; chacun
+parle le langage de la passion qui l'anime,
+ou de son état. Je me souviens
+que dans un roman de Fiedling on
+élève des doutes devant un aubergiste
+sur l'état d'une femme qui est dans sa
+maison, et l'aubergiste répond: c'est
+certainement <i>une femme de condition,
+car elle n'a demandé qu'un verre d'eau
+en entrant chez moi</i>. N'est-ce pas, dit
+le Marquis, un trait caractéristique?
+Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il,
+est ce qui exige les plus grands
+efforts de l'esprit; les deux plus grands
+génies sont <span class="smcap">Newton</span>, et <span class="smcap">Richardson</span>:
+l'un a deviné les lois des corps
+célestes, l'autre a pénétré dans les
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+plus profonds abymes du c&oelig;ur humain;
+mais ce n'est point par une froide
+analyse comme les moralistes, c'est
+par la peinture la plus vraie, et la
+plus animée des sentimens et des caractères.
+L'amour, la haine, l'envie,
+l'amour propre n'ont aucun replis que
+n'ait développé <span class="smcap">Richardson</span>. Le
+roman de <i>Clarisse</i> renferme vingt caractères
+dont aucun ne se dément,
+dont chacun contribue à l'harmonie
+du plus magnifique tableau. Enfin,
+que vous dirai-je? Il prétend que
+c'est le plus beau livre de morale,
+l'ouvrage le plus attachant, et le plus
+profond. Comme je lui témoignai
+quelque surprise de son enthousiasme:
+Ah! dit-il, que diriez-vous d'un
+homme qui aurait vu un portrait qu'il
+aurait cru représenter le beau idéal,
+et qui ensuite rencontrerait la figure
+qu'il aurait cru n'exister que dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
+l'imagination? N'admirerait-il pas
+d'autant plus le peintre qui, en rassemblant
+ce que chaque trait en particulier
+peut avoir de beauté, aurait
+composé un ensemble parfait, et ne
+serait point cependant sorti des bornes
+de la nature? Eh bien! <i>Clarisse</i>, je
+crois qu'elle existe, j'en suis sûr!
+Il me sembla qu'il me regardoit en
+disant ces mots; mais peut-être me
+suis-je trompée. Il s'empressa ensuite
+de justifier <span class="smcap">Richardson</span> d'avoir
+fait quitter, à une fille aussi vertueuse
+que <i>Clarisse</i>, la maison paternelle,
+pour suivre <i>Lovelace</i>; c'est en cela,
+dit-il que <span class="smcap">Richardson</span> montre son
+génie. La fatalité était la base des
+tragédies des anciens, c'était le
+moyen d'intéresser vivement en faveur
+de leurs personnages; ils étaient
+vertueux, ils détestaient le vice, mais
+l'ascendant invincible du destin les
+<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
+précipitait dans le crime. <i>Médée</i> en
+est une preuve, lorsqu'elle dit: <i>Le
+destin de Médée est d'être criminelle,
+mais son c&oelig;ur était fait pour aimer
+la vertu.</i> <span class="smcap">Richardson</span> a suivi en
+quelque sorte l'exemple des anciens
+tragiques; <i>Clarisse</i> est un modèle de
+sagesse et de vertu; c'est sa famille qui
+l'engage à écrire à <i>Lovelace</i>, pour
+éviter un grand malheur qui menaçait
+un fils chéri; elle avait un secret penchant
+pour ce <i>Lovelace</i>, comblé de
+tous les dons de la nature; et du moment
+qu'elle lui a écrit, qu'elle est
+entrée en relation avec lui, toutes ses
+démarches semblent précipitées par
+une main invisible, elle ne peut plus
+s'arrêter, quelques efforts qu'elle
+fasse, et résister à un homme qui trouve
+le moyen de l'entourer de tous les
+filets de l'artifice et de la séduction.
+Voilà en quelque sorte la fatalité des
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+anciens, et le plus grand exemple à
+donner à la jeunesse, puisque de la
+plus légère imprudence résulte le malheur
+de la vie. Mais <i>Julie</i>, lui dis-je?
+<i>Julie</i> a succombé dit le Marquis,
+je ne veux pas lui en faire un crime;
+mais <i>Clarisse</i> aussi sensible qu'il soit
+donné d'être, en aimant à l'excès,
+<i>Clarisse</i>, qui a eu à combattre son amour
+comme <i>Julie</i>, et de plus que <i>Julie</i>, les
+artifices auxquels il semble miraculeux
+d'échapper a su conserver toute
+la pureté de l'innocence. La <i>Julie</i>
+de <span class="smcap">Rousseau</span> a des beautés; mais
+sans <i>Clarisse</i> elle n'aurait pas existée;
+c'est une imparfaite imitation de cet
+ouvrage sublime. <span class="smcap">Rousseau</span> a besoin
+d'étayer son roman de détails étrangers;
+la description de Paris, des dissertations
+sur la musique et sur des
+objets de morale remplissent une partie
+de l'ouvrage; <span class="smcap">Richardson</span>, fort
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
+de son sujet trouve dans la fécondité
+de son génie de quoi soutenir l'attention
+et toucher le c&oelig;ur sans traiter
+aucune question étrangère à ses personnages;
+par tout dans <i>Julie</i> on voit
+l'auteur, il écrit les lettres et les réponses,
+et amène un duel pour avoir
+occasion de disserter sur les duels.
+J'ai pris le titre de <i>Clarisse</i>; s'il est
+chez votre libraire, à Mayence, envoyez-le
+moi je vous prie, si non j'espère
+le trouver à Francfort. Mais
+que dites-vous de l'application que
+le Marquis m'a faite du caractère de
+<i>Clarisse</i>? je regarderais cela d'un autre
+comme une galanterie Française; mais
+de lui, je crois qu'il le pense. Je
+crois que le besoin qu'il a de nous,
+exalte sa reconnaissance, et qu'il nous
+voit sous l'aspect le plus favorable;
+enfin, dans la solitude, on s'attache
+à ce qui nous environne, et le défaut
+<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
+de comparaison tourne à l'avantage de
+ceux que l'on voit. J'ai été si frappée
+de tout ce que le Marquis a dit sur
+<i>Clarisse</i>, qu'en rentrant dans ma chambre,
+je me suis efforcée de m'en rappeler
+jusqu'à la plus petite circonstance,
+et suivant ma coutume, lorsque
+j'entends des choses intéressantes, je
+l'ai écrit aussitôt. Je ne me flatte pas
+d'avoir conservé ses expressions, et
+ce que je vous rapporte ne peut avoir
+la chaleur que le son de sa voix et
+ses gestes prêtaient à son discours.
+Il m'a transporté pour <i>Clarisse</i>, et je
+n'aurai point de repos que je n'aye
+ce précieux livre; car enfin le Marquis
+qui est jeune, susceptible de passions
+vives, peut avoir exagéré; mais
+il faut que l'ouvrage soit intéressant
+et renferme de grandes beautés. Voilà
+une bien longue lettre et j'aurais encore
+beaucoup de choses à vous dire;
+<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+mais l'heure de la poste met un terme
+à mon bavardage.</p>
+
+<h3 class="p4">LETTRE VII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Lorsque j'ai écrit hier une si longue
+lettre à mon Emilie, je ne croyais pas
+l'embrasser sitôt; mais le soir, il a pris
+tout d'un coup à mon oncle un accès
+de tendresse pour vous: je parlais de
+votre santé; il m'en demanda, avec
+beaucoup d'intérêt, des détails, parut
+craindre pour votre personne, et après
+un éloge fait avec brusquerie et
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+sincérité: mais pourquoi, ma nièce,
+ne pas aller la voir?&mdash;Quand vous
+êtes ici!...&mdash;Oh! cela est bon
+quand je fais un petit voyage de deux
+jours; mais il ne faut pas se gêner
+lorsque je reste ici quelque temps, et
+ce brave homme qui est malade m'intéresse,
+je ne puis le quitter; il ne
+faut pas tarder plus long-temps à
+aller voir votre aimable Emilie; nous
+avons tremblé pour elle pendant le
+siège, et si je ne vous en ai pas parlé
+souvent, c'est que je craignais de faire
+connaître mes inquiétudes; ne tardez
+pas davantage, demain, ma nièce,
+c'est moi qui vous en prie; dites-lui
+combien nous l'aimons tous, et combien
+nous aurons de plaisir à la revoir.
+A de si douces paroles, j'ai embrassé
+mon oncle bien tendrement; je l'ai
+assuré que je reviendrais après-demain
+au soir pour faire le thé, et que
+<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
+j'aurais soin de rassembler toutes les
+nouvelles. Le frere de <span class="smcap">Jenny</span> qui
+part à l'instant pour Mayence vous
+rendra cette lettre. Adieu, ma chère
+Emilie, le plaisir m'empêchera de
+dormir cette nuit, il est bien juste
+qu'il domine à son tour; le chagrin
+et la crainte n'ont régné que trop
+long-temps.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE VIII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p>
+
+<p class="p2">Un moment après votre départ, ma
+chère amie, j'ai reçu des nouvelles
+de l'armée; n'attendez pas que j'entre
+dans aucun détail, le Baron est
+loin du danger, il s'en désespère, et
+je m'en applaudis; il est à l'armée,
+voilà ce qu'il faut pour ce qu'on appelle
+l'honneur; je m'y borne, et ne
+porte pas mes regards jusqu'à la
+gloire. Les ouvriers de l'évangile
+qui arrivent à la dernière heure sont
+payés comme les premiers; on a des
+<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
+grades avec le temps, qu'on ait été
+plus ou moins exposé, cela est indifférent.
+Il se porte bien; mais des
+quartiers d'hiver, il n'en faut point
+attendre; voilà ce qui nous désole tous
+deux. La certitude que d'ici à quelque
+temps les coups de fusils et les canons
+des Patriotes n'atteindront point mon
+ami, remplit mon ame de joie. Ma
+mélancolie a été dissipée par ces heureuses
+nouvelles. Cela contredit un
+peu l'opinion où vous étiez que c'était
+mon <i>physique</i> qui souffrait; mais
+comme je suis plus portée à vous
+donner raison qu'à moi, je crois que
+tout cela peut s'accorder. La première
+disposition venait de mon physique;
+mais une commotion morale
+pouvait la changer, et c'est ce qui est
+arrivé. On a vu des paralitiques marcher
+à l'approche du feu d'une incendie
+qui gagnait leur habitation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
+J'ai beaucoup entendu parler du roman
+de <i>Clarisse</i>, je serai bien curieuse
+de le lire et de voir si le Marquis n'est
+pas un peu exagéré dans ses éloges.
+Je suis persuadée que c'est vous qu'il
+a eu en vue, ma chère amie, quand
+il a dit que <i>Clarisse</i> existait. Je ne
+connais pas cette héroïne de <span class="smcap">Richardson</span>;
+mais si elle est dans la
+nature, elle n'est pas au-dessus de
+vous; quand votre modestie vous défendrait
+de le croire, il vous doit paraître
+simple qu'un jeune homme,
+qu'un coup du sort transporte subitement
+d'une scène de sang et d'horreur
+dans une société douce, intéressante,
+sensible à ses malheurs, soit exalté
+par la reconnaissance; et si au milieu
+de cette société se trouve une jeune
+personne dont la figure est charmante,
+dont la voix pénètre jusqu'au c&oelig;ur,
+dont les regards, les gestes, les paroles
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+forment la plus parfaite harmonie, il
+doit la comparer à ce que son imagination
+lui offre de plus parfait; il
+doit la regarder comme un ange envoyé
+du ciel pour le secourir.</p>
+
+<p>Je suis plus affectée que vous de la
+diminution de fortune de votre mari,
+non que je croie que la fortune soit
+nécessaire pour être heureux; mais le
+passage d'une aisance considérable à
+une situation étroite et gênée, dispose
+souvent à l'aigreur, et nécessite
+une attention soutenue sur les plus
+petits détails domestiques. Un mari
+attribue quelquefois au défaut d'économie
+de sa femme l'insuffisance de
+ses moyens; enfin il me semble que,
+dans un ménage où le contentement
+ne vient pas uniquement de l'étroite
+union des ames, l'abondance éloigne
+une foule de sujets d'humeur et relâche
+les n&oelig;uds trop étroits de la dépendance
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
+d'une femme; la médiocrité de la fortune,
+au contraire, les ressère, multiplie
+les rapports journaliers entre
+deux époux, et il est presque nécessaire,
+si vous y prenez garde, que
+l'un des deux devienne absolument
+le maître pour éviter les discussions
+et les querelles. Dans les dépenses
+d'une maison, il faut faire la part à
+la vanité, et elle est en raison de ce
+qu'on est moins heureux par le sentiment.
+On n'a peut-être jamais mis
+l'économie au nombre des avantages
+que procure la sensibilité, rien n'est
+cependant plus vrai; plus on est capable
+d'aimer, plus le c&oelig;ur est rempli
+d'un sentiment profond, et plus il est
+facile de se suffire à soi-même; ce
+sont les c&oelig;urs vides qui ont besoin
+de distractions étrangères; ce sont
+ceux que la vanité remplit, et le cercle
+de leurs besoins est un horizon sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
+bornes. Monsieur de G. et moi n'avons
+jamais songé à la fortune. Quel
+moyen pourrait-elle nous procurer
+pour trouver un temps aussi court, que
+celui d'être ensemble?... Que nous
+fait qu'on loue nos meubles, nos
+vins, nos chevaux, quand tout occupés
+de nous, à peine nous y faisons
+attention. Cet état de médiocrité où
+nous serons nous rapprochera sans
+cesse; nous n'aurons qu'un carosse!
+que sert d'en avoir quatre à ceux qui
+veulent être dans le même? Adieu,
+ma chère Victorine.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE IX.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">Le M<sup>is</sup> de S<sup>t</sup>. Alban</span><br />
+<span class="smcap">au</span><br />
+<span class="smcap">P<sup>dt</sup> de Longueil.</span></p>
+
+<p class="p2">J'ai reçu au camp Prussien, devant
+Mayence, votre lettre datée de ***,
+et elle a mis fin aux inquiétudes extrêmes
+que j'éprouvais. Vous existez,
+vous avez sauvé quelques débris de
+votre fortune, c'est le comble du bonheur
+dans ces temps de calamités.
+La plupart de ceux qui ont été assez
+heureux pour dérober leur vie à la
+fureur des monstres qui gouvernent
+la France ne trouvent que la misère
+dans les pays étrangers. J'ai parcouru
+plusieurs pays et rencontré des Emigrés
+<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
+dans plusieurs endroits. Là, je les
+ai vu accueillir d'abord avec mépris
+et défiance, ensuite j'ai vu la plus
+barbare cupidité mettre à profit leur
+ignorance de la langue et l'urgence
+de leurs besoins; souvent on les forçait
+en entrant dans une ville de faire
+connaître leurs ressources, et quelques
+uns après avoir ainsi exposé leur misère
+à tous les yeux, étaient reconduits
+aux portes de la ville, comme
+de malheureux mendians, pour n'y
+plus rentrer. Il me semble depuis
+quelques mois être sur un champ de
+bataille, où l'on ne porte que des regards
+inquiets dans la crainte de trouver
+parmi les morts quelques uns de
+ses amis. La lecture de chaque gazette
+offre une affreuse liste que je n'ose
+parcourir qu'en tremblant. La vie
+la plus retirée, la conduite la plus
+circonspecte ne peuvent faire échapper
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
+à la barbarie de la jurisprudence révolutionnaire.
+Hélas! ces biens qui
+faisaient n'aguères l'orgueil et les délices
+des riches font aujourd'hui, en
+quelque sorte, autant d'accusateurs
+qui l'élèvent contre eux; il en est
+de même du mérite, des dignités et de
+l'esprit; jugez d'après cela, Monsieur,
+si j'ai dû trembler pour vous! Quelle
+affreuse époque, pour l'humanité que
+celle où les avantages qui distinguent
+les hommes, sont devenus des principes
+de ruine, et marquent du sceau
+de la réprobation ceux qui les possèdent.
+Je me plaisais autrefois à croire
+des vertus et de la sensibilité au général
+des hommes, et à regarder le
+crime et la cruauté comme d'affreuses
+exceptions; mais une révolution est
+une fatale lumière qui découvre l'hideuse
+nudité de la majeure partie des
+hommes. J'attends avec impatience
+<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+le récit que vous m'avez promis
+des événemens de votre émigration,
+et je vais vous obéir en vous faisant
+part de mes dernières aventures. J'ai
+fait la campagne de 1792, et lorsque
+l'armée Française a été dispersée, je
+me suis rendu dans le camp Prussien
+pour y servir en qualité d'aide de
+camp de mon parent le comte de <span class="smcap">Fours</span>,
+lieutenant général au service de Prusse.
+Je n'entrerai pas dans le détail des
+opérations militaires, et je me bornerai
+à vous dire que trois jours avant
+la reddition de Mayence, ayant été
+blessé assez considérablement, je fus
+obligé de passer le Rhin pour ne pas
+être fait prisonnier. On essaya de me
+transporter à un gros bourg à peu de
+distance pour m'y faire panser; la douleur
+que me causait ma plaie me fit
+évanouir au pied d'un arbre; et là,
+en reprenant connaissance, je me suis
+<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+trouvé au milieu d'une famille Allemande
+composée d'un commandeur de
+l'ordre Teutonique, de sa belle-s&oelig;ur
+et d'une nièce, et de plusieurs valets.
+Les uns et les autres étaient
+également empressés de me secourir,
+et je n'ai pu me défendre des instances
+qui m'ont été faites pour accepter
+un asile dans le château de la belle-s&oelig;ur
+du Commandeur. Tout ce que
+l'humanité peut prodiguer de secours,
+je l'éprouve, et la sensibilité la plus
+touchante vient encore y donner un
+nouveau prix. Je regrette quelquefois
+de me trouver si bien soigné, si heureux
+lorsque je songe à mes infortunés
+compatriotes, à de vieux et braves
+militaires expirans de misère; ils
+méritent mieux que moi les faveurs
+du sort, et ils ont moins de force pour
+supporter ce que l'adversité a de plus
+cruel. Vous aimez les détails quand
+<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span>
+il s'agit de choses qui vous intéressent,
+ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune
+des circonstances qui peuvent
+vous donner une juste idée des personnes
+qui m'ont si généreusement
+accueilli. Leur maison, qui est dans
+une situation charmante, est en ce
+moment habitée par un vieux commandeur
+de l'ordre Teutonique qui est
+venu passer quelques jours chez sa
+belle-s&oelig;ur. C'est un homme qui retrace
+les seigneurs châtelains du
+quinzième siècle: la noblesse est à ses
+yeux le premier des mérites; la chasse,
+le premier des plaisirs, et le
+respect pour les dames, le premier
+des devoir. Des manières franches
+jusqu'à la brusquerie, une certaine
+écorce de rudesse sous laquelle on
+découvre promptement un excellent
+c&oelig;ur, un bon sens naturel sans culture,
+une gaieté qu'il entretient et
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+réveille deux fois par jour par deux
+longs repas, où le vin du Rhin n'est
+pas épargné, voilà jusqu'à ce moment
+le principal personnage de la maison.
+Diverses circonstances lui ont procuré
+une fortune bien plus considérable
+que celle de son frère, et il en use noblement;
+mais abuse peut-être un peu
+de l'ascendant de la richesse envers
+la famille de ce frère, que ses bienfaits,
+et la perspective de son héritage
+tiennent dans une grande dépendance.
+La belle-s&oelig;ur, qui est la maîtresse
+de la maison, est une femme de
+quarante ans; elle a été belle, et
+avec un peu d'art et de soin pourrait
+encore prétendre aux hommages; mais
+elle a une fille qui concentre toutes ses
+affections, et c'est pour elle seule qu'elle
+a des prétentions. L'esprit de la mère
+est plus juste que brillant, son caractère
+paraît froid; toutes ses manières
+<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+ont une certaine réserve qui présente
+l'image de l'indifférence; mais dès
+qu'il est question de quelque chose
+qui tient à la générosité du c&oelig;ur, à
+la sensibilité de l'ame, on la voit s'animer,
+et s'il s'agit de sa fille, le
+son de sa voix change, ses regards,
+ses gestes, tout prend chez elle le caractère
+du sentiment. Il faut à présent
+vous parler de la fille. Figurez-vous
+une femme de vingt ans, dont
+les traits ne semblent manquer d'une
+extrême régularité que pour avoir
+quelque chose de plus frappant. De
+légères marques de petite vérole
+paraissent aussi jetées çà et là pour
+donner plus de piquant et de variété au
+plus beau teint qu'on puisse voir. Je
+sais combien les descriptions de la
+beauté d'une femme sont insipides;
+j'abrège donc, et je finis en vous disant
+que sa physionomie rassemble tout ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
+qui peut plaire et toucher, et que
+son esprit sans jamais surprendre ne
+laisse rien à désirer; ce qu'elle dit
+attache, et satisfait dabord l'ame encore
+plus que l'esprit; mais en réfléchissant
+un moment, on trouve que
+l'esprit ne peut aller plus loin. Son
+mari est en ce moment à Vienne pour
+un grand procès, dont la famille redoute
+l'issue; elle est menacée de
+perdre la moitié de sa fortune. Voilà
+les personnes qui ont bien voulu
+me recevoir, et vous voyez que je
+dois me trouver fort heureux; mais
+je me reproche d'abuser de leurs bontés
+par la longueur de mon séjour.
+Elles s'opposent à tout projet de départ,
+jusqu'à ce que je sois entièrement
+guéri, et il n'est pas si vraisemblable
+que ce soit avant six semaines
+ou deux mois. L'oncle vient tous
+les matins passer une heure avec moi,
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
+il a la complaisance de m'apporter
+tous les papiers publics et de me communiquer
+les nouvelles qu'il apprend
+par ses correspondances particulières.
+Vers les cinq heures, il revient avec
+sa s&oelig;ur et sa nièce, et puis toute la compagnie
+reste avec moi deux ou trois
+heures. La conversation ne languit
+point: le Commandeur raconte assez
+gaiement; la mère de temps en temps
+dit quelques mots pleins de sens, et
+la fille plus animée parle d'une manière
+qui intéresse et séduit, et elle
+écoute avec la plus intelligente attention.
+Elle me parle beaucoup d'une
+amie qui habite Mayence et vient
+souvent la voir; on ne peut avoir plus
+de tendresse pour un amant qu'elle
+n'en a pour cette jeune personne.
+L'amitié profite de toutes les facultés
+aimantes d'une femme bien propre à
+inspirer et à éprouver même un
+<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
+sentiment plus vif. Elles ont, toutes
+deux, fait un voyage en Italie, et
+elles y ont connu une Françoise fort intéressante,
+qui s'appelle la vicomtesse
+de Vassy. J'ignorois qu'il y eût en
+France une femme de ce nom; il faut
+que le chevalier de Vassy se soit marié
+et ait pris le titre de Vicomte. Les
+deux amies ont beaucoup d'affection
+pour la Vicomtesse dont elles parlent
+avec un singulier intérêt; elle a habité
+quelque temps à Mayence, et l'amie
+de la Comtesse, Mademoiselle Emilie,
+l'y attend avec une vive impatience.
+Cette jeune personne paraît avoir beaucoup
+d'esprit, et il est particulièrement
+disposé à l'observation. C'est pour elle
+un besoin que de remonter aux causes,
+que d'analyser les sentimens, et
+il ne paraît pas que son ame en ait
+moins de chaleur. Voila le jugement
+que m'ont mis à même de porter
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
+plusieurs lettres que la Comtesse a
+bien voulu me communiquer; cette
+correspondance est très-soutenue,
+très-animée, et forme la plus agréable
+occupation de la Comtesse. Elle
+sait fort bien l'Italien, est fort instruite
+dans la littérature Allemande
+dont elle fait beaucoup de cas, et
+sait le Français au point de ne jamais
+laisser entrevoir par l'accent ou le mauvais
+choix des mots, qu'elle soit étrangère.
+<span class="smcap">Rousseau</span> est l'auteur qu'elle
+estime le plus; elle prend aussi beaucoup
+de plaisir à lire les tragédies de
+<span class="smcap">Voltaire</span>. Parmi nos moralistes, <span class="smcap">Montaigne</span>
+est celui dont elle fait le plus
+de cas, et elle déteste <span class="smcap">la Rochefoucault</span>.
+Elle m'a fait une réponse à
+son sujet qui m'a laissé sans réplique.
+Je pourrais, dit-elle, être de votre
+avis, s'il n'avait fait que décrire ce
+qu'il a découvert dans les replis du
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
+c&oelig;ur humain; mais lorsqu'il rapporte
+des turpitudes que nul n'a pu lui
+avouer, et d'un genre à ne pouvoir
+être distinctement aperçues, je suis
+fondée à dire que c'est dans son propre
+c&oelig;ur seulement qu'il a pu les découvrir.
+Telle est cette maxime: <i>il y a
+dans l'adversité de nos meilleurs amis
+quelque chose qui ne nous déplaît pas.</i>
+Quelqu'un lui a-t-il fait cette affreuse
+confidence? Non certainement. A-t-il
+pu démêler avec certitude un tel sentiment?
+Cela n'est pas possible. Elle m'a
+encore cité quelques maximes de ce
+genre, et j'ai été obligé d'abandonner
+<span class="smcap">la Rochefoucault</span>. Adieu, mon
+cher Président, mon père, mon tendre
+ami. Admiration, respect, reconnaissance,
+voilà les sentimens que je vous ai
+consacrés depuis long-temps. Donnez-moi
+de vos nouvelles, et conservez-moi
+des bontés dont je sens tout le prix.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE X.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">J'ai lû il y a quelques jours au Marquis
+l'article de votre lettre, où vous
+me dites que son écuyer nous aura
+surement raconté ses avantures, et
+ma mère en prit occasion de lui dire,
+mademoiselle Emilie a raison, et vous
+auriez dû nous en faire vous-même
+le récit, parce que vous vous exprimez
+un peu mieux que votre écuyer.
+Ma vie, nous a-t-il répondu, a été
+celle des gens de mon âge, et de
+mon état, ainsi j'ai bien peu d'avantures
+<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
+à raconter; mais, lui ai-je dit, on a
+toujours à parler de ses sentimens.
+Ah! voilà comme sont les femmes,
+a dit mon oncle, elles voudraient savoir
+vos amours; c'est l'amour qui les
+intéresse, et je suis persuadé que ce
+qui leur plaît davantage dans l'histoire
+Romaine, c'est <span class="smcap">Marc Antoine</span> abandonnant
+l'empire de l'univers pour
+suivre <span class="smcap">Cléopatre</span>: aussi dans les
+tragédies et les comédies, n'est-il
+question que d'amour; pour moi monsieur
+le Marquis, si vous avez la complaisance
+de nous faire l'histoire abrégée
+de votre vie, ce qui m'intéressera
+dans vos récits, ce sera votre jugement
+sur les personnes qui ont influé
+sur la Révolution, et qui vraisemblablement
+ont été connues de
+vous; c'est la manière dont vous ont
+frappé les événemens. Le Marquis
+après s'être encore défendu avec une
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+modestie qui n'avait rien d'affecté a
+réfléchi quelques momens et nous a
+dit: le récit de mes sentimens et de
+mes opinions ne peut être digne d'exciter
+votre curiosité que par la vérité
+et à cet égard je ne tromperai pas
+votre attente; enfin, si ce que j'ai à
+vous dire peut faire passer une soirée
+agréable à une société à qui j'ai tant
+d'obligation, je dois, rassuré par son
+indulgence, m'empresser de lui obéir.
+J'avais environ vingt ans au commencement
+de la Révolution, ainsi je n'ai
+pu figurer parmi les acteurs de cette
+terrible tragédie; mais j'ai vu de près
+les personnages les plus importans,
+et j'ai été témoin de quelques événemens.
+J'ai entendu des hommes éclairés
+et instruits converser sur les plus
+grands intérêts, discuter en liberté
+des questions dont auparavant on n'osait
+sonder la profondeur. J'ajouterai
+<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+que les révolutions avancent et murissent
+les esprits en hâtant l'essor
+des facultés. Ce que j'ai à vous dire
+ne sera donc pas tout-à-fait sans intérêt;
+mais comme il faut que je me
+rappelle plusieurs choses qui ne seraient
+pas dans le moment, présentes
+à ma mémoire, je préfère de dicter
+le récit qu'on attend de moi. Le Commandeur
+a applaudi à cette idée, et
+deux jours après le Marquis nous a
+lû l'écrit que je vous envoie, qui nous
+a fait grand plaisir à entendre. Comme
+je lui témoignais mon regret de
+ce que vous n'étiez pas présente à
+cette lecture, il m'a offert de me le
+confier pour vous l'envoyer, à condition
+qu'il n'en serait point tiré de copie.
+Je sais, a-t-il dit, que vos plus
+grands plaisirs sont imparfaits, s'ils
+ne sont partagés avec mademoiselle
+Emilie, ainsi je me reprocherais de
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span>
+ne pas vous donner cette légère satisfaction.
+J'ai admiré sa bonne foi en
+parlant de son tiède attachement pour
+une femme qui est morte victime des
+premières barbaries de la Révolution.
+Vous n'avez pas encore aimé, lui ai-je
+dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il
+répondu, n'en sera peut-être que
+plus violente, pour avoir été plus
+long-temps retardée.... Il semblerait
+d'après cela que le c&oelig;ur doit
+éprouver tôt ou tard, en raison de sa
+sensibilité, une passion plus ou moins
+vive. Qu'en dites vous ma chère Emilie?
+Croyez-vous que telle soit la loi
+du destin et que pour me servir d'un
+proverbe trivial, <i>on ne recule que pour
+mieux sauter</i>? Toutes les personnes
+qui n'ont point encore connu l'amour
+devraient trembler, et quelle serait la
+triste perspective de celles qui ne peuvent
+s'y livrer sans crime! Ah! j'aime
+<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
+à croire que la rareté des objets aimables,
+que l'occupation, doivent maintenir
+le c&oelig;ur dans un calme heureux,
+et que les sentimens que nous inspire
+la nature pour nos proches, et la
+douce chaleur de l'amitié peuvent
+suffire à la tendresse du c&oelig;ur le plus
+aimant. Le Marquis prétend s'être
+fait l'idée d'une femme digne d'être
+aimée, telle qu'il est bien difficile
+d'en rencontrer une semblable; mais
+il est sensible et son c&oelig;ur fera illusion
+à son esprit, et appelera le secours
+de l'imagination pour orner des plus
+rares qualités, l'objet qui fera quelqu'impression
+sur lui; que je le plaindrais
+s'il avait aimé tendrement la
+femme qu'il a perdue d'une manière
+si tragique. Adieu, ma tendre amie,
+renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je
+vous confie.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p>
+
+<h3>HISTOIRE</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">du Marquis de St. Alban.</span></p>
+
+<p class="p2">Je suis d'une famille qui a eu depuis
+long-temps d'assez grandes illustrations,
+et qui jouissait avant la Révolution
+d'une fortune considérable.
+Mon père, marié de très-bonne heure,
+entra au service par obéissance pour
+le sien qui avait servi avec distinction,
+et est mort au moment d'être élevé
+au premier grade des honneurs militaires;
+à sa mort mon père s'empressa
+de donner sa démission de son régiment,
+pour vivre indépendant; il
+s'affranchit bientôt après de la gêne
+des devoirs de la société, se livra à
+<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
+un goût raisonné pour le plaisir, avec
+un petit nombre d'amis ou de complaisans,
+qui formaient une petite
+secte de philosophes Epicuriens, dont
+mon père était le chef. Le goût des
+plaisirs, le mépris des hommes, et
+l'amour de l'humanité et de tous les
+êtres sensibles formaient la base de
+leur système; mon père méprisait les
+hommes en théorie par delà ce qu'on
+peut imaginer, et cédait à chaque
+instant à un sentiment de bienveillance
+et d'indulgence, qui embrassait
+les plus petits insectes. Il aima ma
+mère quelques années avec une vive
+tendresse, ensuite il eut constamment
+pour elle les égards les plus flatteurs,
+et les meilleurs procédés. Le caractère
+trop indulgent de mon père le
+rendoit incapable de diriger mon éducation,
+il ne pouvait ni voir pleurer
+un enfant ni le contrarier; une sévérité
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
+de quelques momens était au-dessus
+de ses forces. Il prit le parti de confier
+le soin de mon éducation au président
+de <span class="smcap">Longueil,</span> son parent et son
+ami depuis l'enfance. Le Président,
+sans partager les opinions de mon
+père le chérissoit à cause des agrémens
+de son esprit, et par l'estime
+qu'il avait pour son caractère et son
+c&oelig;ur. Mon père suivait des principes
+de philosophie, qui l'écartaient de la
+société et des affaires; le Président,
+avec un grand fond de lumières et de
+philosophie, suivait la carrière des affaires,
+et avec d'autant plus de succès,
+que la nature, en lui donnant un
+esprit plein de sagacité joint à un
+jugement sûr, semble l'avoir fait homme
+d'état. Mon père après avoir réglé
+ses affaires domestiques en remit
+le soin à ma mère, se conserva une
+pension considérable, et prit le parti
+<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
+de voyager. Le Président, de ce moment
+me tint lieu de père. Ce fut
+lui qui fit choix de mon précepteur,
+et qui traça le plan de conduite qu'il
+devait suivre. Il lui indiqua le genre
+et la marche de mes études, et fixa
+le degré de sévérité ou d'indulgence
+dont il devait user. C'est à lui que
+je dois mon instruction et en quelque
+sorte mes sentimens, puisque c'est lui
+qui a eu l'art de les développer. Semblable
+à un habile cultivateur, il a
+donné de l'air aux bonnes plantes et
+les a fait arroser, tandis qu'il a arraché
+et étouffé une partie des mauvais
+germes. A l'âge de quinze ans, j'entrai
+dans un régiment de cavalerie;
+mais je ne fus envoyé à la garnison
+que dix-huit mois après; ce temps
+fut employé à me perfectionner dans
+les mathématiques, à étudier les fortifications
+et l'artillerie. Le Président
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+disait que les sciences exactes ont un
+charme infini pour les jeunes gens
+capables d'application, que le penchant
+que l'homme a pour la vérité,
+se trouve satisfait par l'enchaînement
+de vérités progressives qui mènent à
+de grands et incontestables résultats;
+c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que
+l'esprit a toute l'appréhension nécessaire
+pour saisir les choses abstraites,
+et que leur connaissance se grave plus
+profondément dans la mémoire. Il
+savait que, pour la plupart des officiers
+généraux en France, les fortifications
+et l'artillerie étaient une science mystérieuse,
+et qu'ils étaient obligés de
+s'en rapporter aux gens de ce métier,
+sans pouvoir apprécier leur mérite.
+Le comte de <span class="smcap">Maillebois</span>, me disait-il,
+est le seul qui ait approfondi de
+bonne heure ces objets importans,
+et c'est à cette étude qu'il a dû en
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
+partie la réputation dont il a joui. Il
+me disait aussi: les hommes sont modifiés
+par l'état qu'ils embrassent, au
+point, en quelque sorte, d'être entre
+eux comme des êtres distincts. Il faut
+qu'un souverain, qu'un ministre connaissent
+la moralité des hommes des
+diverses classes de la société, et un
+militaire appelé au commandement
+doit connaître à fond l'homme soldat.
+La science militaire est composée de
+deux choses, de moralité et de géométrie;
+par l'une on apprend l'art de
+plier l'homme à une exacte discipline,
+d'exalter son ame et de lui inspirer un
+noble orgueil de son état; par l'autre
+on combine les moyens les plus prompts
+d'opérer avec précision différens mouvemens.
+Il peut paraître surprenant
+que de telles leçons m'ayent été données
+par un magistrat; mais <span class="smcap">Machiavel</span>,
+secrétaire de Florence, a bien
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
+plus fait; il a le premier, dans les
+temps modernes, développé les principes
+de l'art de la guerre, et publié,
+n'ayant jamais porté les armes, une
+tactique qui fut adoptée par tous les
+souverains de l'Europe. C'est ainsi que
+l'homme d'un esprit supérieur, généralise
+les idées et saisit les principes
+premiers, applicables aux diverses
+sciences. Je me souviens qu'un jour
+étant avec lui et quelques personnes
+dans une grande bibliothèque, on parla
+de livres de politique; le Président
+s'avança vers une armoire, y prit un
+volume et nous dit: voici un excellent
+ouvrage sur la politique, et en
+même temps il nous en lut les premières
+phrases qui contenaient ces
+mots: <i>l'art est long, la vie courte, le
+jugement difficile, l'expérience trompeuse,
+l'occasion rapide.</i> Le livre était
+écrit en Latin où les expressions ont
+<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
+plus de force. Chacun admira ce début,
+et l'on demanda si c'était <span class="smcap">Aristote</span>,
+ou <span class="smcap">Tacite</span>; on parla des modernes
+et l'on cita <span class="smcap">Bacon</span> et <span class="smcap">Grotius</span>;
+ce n'est aucun de ces politiques
+ou philosophes, dit le Président, c'est
+un médecin, <span class="smcap">Hypocrate</span>, qui commence
+ainsi ses aphorismes; cela vous
+fait voir que toutes les sciences se touchent,
+et que les principes généraux
+sont les mêmes. Un ancien militaire
+attaché à ma famille prit soin, au régiment,
+de diriger ma conduite et de me faire
+suivre mes premières études
+lorsque les exercices m'en laissaient
+le temps. Quoique jeune et sans expérience,
+j'apperçus dès-lors que les
+troupes étaient fatiguées des divers
+changemens introduits chaque année
+dans la discipline et la tenue. Les
+officiers obligés sans cesse et d'apprendre
+et d'oublier, se pliaient avec peine
+<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
+sous le joug des nouvelles ordonnances,
+qu'ils prévoyaient ne devoir pas
+plus subsister que les autres. Chaque
+garnison, chaque régiment offraient des
+différences dans le régime suivant la sévérité,
+la négligence, ou l'inquiète
+ardeur des chefs. Je fus présenté à la
+cour à dix-neuf ans, et quand je songe
+à cette pompe qui environnait le
+Roi, à cette foule empressée qui circulait
+dans ses appartemens, à l'accent
+de respect avec lequel se prononçait
+le nom de Roi; à l'impression
+qu'il faisait sur les esprits, et aux affreux
+événemens des temps postérieurs;
+je ne puis croire que ce soit
+le même peuple; je ne puis concevoir
+comment dans un si court espace, des
+souvenirs gravés par la main des
+temps, pendant douze siècles, ont
+été effacés; mais peut-être trouvera-t-on
+le principe d'un si étonnant
+<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+changement dans le caractère ardent et
+passionné de la nation; peut-être un philosophe
+dira-t-il, qu'un peuple qui dans
+son extrême enthousiasme adorait ses
+rois, qui baisait le cheval écumant du
+courrier qui apportait la nouvelle de la
+convalescence de <span class="smcap">Louis</span> quinze; qui
+n'avait rien fait pour lui; que ce peuple
+précipité dans une voie contraire,
+par l'emportement, devait être outré
+dans sa fureur comme il l'avait été dans
+son attachement passionné. La mode n'était
+pas dans ce temps d'être fort assidu
+à la cour, la magnificence en était en
+quelque sorte bannie, et des jeunes gens
+qui dépensaient des sommes immenses
+à Paris pour leurs plaisirs, paraissaient
+à Versailles en habit noir. Le Roi, avec
+raison, en témoigna son mécontentement.
+Ces petites circonstances servent
+à faire voir le changement survenu dans
+les opinions, et combien peu la cour en
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+imposait aux esprits. Un homme éclairé
+frappé du spectacle que lui présentait
+la confusion des rangs, et la suppression
+de la pompe extérieure attachée à
+certains états, disait, quelques années
+avant la Révolution: «je crois
+voir la monarchie décroître à mesure
+que les vestes raccourcissent et se
+changent en gilets.» Je me souviens
+d'un passage de <span class="smcap">Jean Jacques Rousseau</span>,
+qui me vint plusieurs fois à
+l'esprit dans ce temps, lorsque je me
+trouvais à Versailles. «Des marques
+de dignité, un trône, un sceptre,
+une robe de pourpre, une couronne,
+un bandeau, étaient pour les
+hommes des choses sacrées, et rendaient
+vénérable l'homme qu'ils en
+voyaient orné. Sans soldats, sans
+menaces, sitôt qu'il parlait il était
+obéi; maintenant qu'on affecte d'abolir
+ces signes, qu'arrive-t-il de
+<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
+ce mépris? Que la majesté royale
+s'efface de tous les c&oelig;urs, que les
+rois ne sont plus obéis qu'à force de
+troupes. Les rois n'ont plus la
+peine de porter leur diadème, ni les
+grands les marques de leurs dignités;
+mais il faut avoir cent mille
+bras pour faire exécuter leurs ordres.
+Quoique cela leur semble plus
+beau, peut-être, il est aisé de voir
+qu'à la longue cet échange ne tournera
+pas à leur profit.» Il y avait
+à Paris cinq ou six maisons où circulait
+tout ce qui composait la haute
+société, et l'opinion publique n'était
+que leur écho. Là, on voyait rassemblés
+les ministres passés, présens,
+et futurs; là, étaient distribuées les
+places à l'Académie, et préparées les
+intrigues qui devaient élever un homme
+au ministère et en faire descendre
+un autre. Là, le M. de **** qui
+<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
+depuis le ministère de monsieur de
+<span class="smcap">Choiseul</span>, ne pouvait renoncer à
+la jouissance d'un grand crédit, était
+une des personnes qui avait le plus
+d'empire dans le monde. Sa maison
+rassemblait tout ce qu'il y avait de
+plus distingué dans les diverses classes
+de la société. Monsieur <span class="smcap">Necker</span>
+était l'objet du culte de la maîtresse
+de la maison, qui chérissait en lui
+les moyens de conserver un grand
+ascendant dans le monde, et une influence
+dans les affaires. C'est là que
+toutes les trames ont été ourdies pour
+le rappel et le soutien de monsieur <span class="smcap">Necker</span>,
+et pour accréditer ses opinions;
+c'est là que le résultat du conseil,
+principe de la subversion totale de la
+monarchie, a été conçu, communiqué,
+applaudi; c'est là que l'absence de
+<span class="smcap">Necker</span> de la séance du 23 Juin a
+été proclamée comme un acte héroïque,
+<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+qu'ont été forgés les instrumens qui
+ont brisé le trône. Les jeunes gens
+recevaient dans cette maison les principes
+d'opposition à l'autorité, qu'ils
+répandaient dans d'autres sociétés, et
+qui devinrent la règle de leur conduite.
+Ce qui paraîtra surprenant,
+c'est que la Maréchale était la personne
+la plus infatuée de l'avantage d'une
+haute naissance, et des distinctions
+attachées à son rang. Elle n'était
+populaire que pour dominer, et croyait
+qu'on serait toujours maître de <i>ce Tiers</i>
+qu'elle caressait pour en faire le corps
+d'armée de <span class="smcap">Necker</span>, par qui elle prétendait
+régner. Je ne puis résister à
+vous raconter un trait qui vous fera
+connaître la vanité de la Maréchale,
+et qui dans le moment me frappa de
+la manière la plus comique. J'avais
+dîné chez elle avec plusieurs personnes
+dévouées au parti de <span class="smcap">Necker</span>, et
+<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
+ardentes à soutenir le doublement <i>du
+Tiers</i>, et l'opinion par tête; au moment
+où cette question était agitée
+avec le plus de chaleur, la Maréchale
+ouvrit sa boîte pour prendre du tabac,
+et le lourd avocat <span class="smcap">Target</span> s'avança et
+prit familièrement une prise de tabac
+dans la boîte ouverte de la Maréchale.
+Je ne pourrais vous peindre l'étonnement
+et l'indignation qu'une telle audace
+excita chez elle. On vit qu'elle
+était bien loin de penser que les <i>droits
+de l'homme</i> pussent s'étendre jusqu'à
+prendre du tabac dans la boîte d'une
+grande dame, et quelqu'un lui dit
+avec malice: <i>c'est un effet naturel de
+l'égalité.</i> Je me suis laissé aller à ces
+détails parce qu'ils servent à faire
+voir que l'oppression du peuple n'a
+point été le principe des attentats auxquels
+il s'est livré; que le désir de
+dominer et non le patriotisme a dirigé
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
+les premières entreprises contre l'autorité,
+et que l'ascendant de quelques
+sociétés a exalté les esprits. La femme
+dont je vous parle a été fatale à
+la France, et je ne pouvais en vous
+rendant compte de ce que j'ai vu, la
+passer sous silence. Répandu comme
+je l'étais il me fut facile de voir les
+ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel
+de <span class="smcap">Necker</span>, et enflammer le
+peuple en sa faveur. Une circonstance
+légère en apparence, frappa le président
+de <span class="smcap">Longueil</span>, au moment du
+rappel de <span class="smcap">Necker</span> avant les Etats-généraux;
+le hasard nous fit trouver
+ensemble sur son passage, et nous
+rendit témoin de la joie universelle
+qu'inspirait ce charlatan politique;
+quand il fut à la salle des Cent-suisses,
+en se rendant chez le Roi, ces
+colosses s'animèrent et se mirent à battre
+des mains, le Président s'approcha
+<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
+de moi avec un air pensif et consterné:
+le royaume de France est perdu, me dit-il,
+et le trône est à bas; je le regardai
+avec surprise, cherchant ce qui pouvait
+occasionner un si triste présage, et quand
+nous fumes dans les cours du Château:
+vous avez été étonné, me dit-il, du
+propos que je vous ai tenu; mais vous
+allez juger s'il est fondé, et mes motifs
+doivent particulièrement frapper un
+militaire. Les Suisses de la garde du
+Roi ont applaudi avec transport monsieur
+<span class="smcap">Necker</span> sur son passage, tandis
+que des soldats sous les armes sont des
+hommes qui doivent être impassibles
+comme les armes qu'ils portent: appartient-il
+à des gardes de participer à une
+émotion populaire? Si les gardes du
+monarque partagent les affections et
+les mouvemens du peuple, qui le contiendra!
+Ce ne sont plus dès-lors des
+soldats, mais des hommes qui jugent,
+<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+sentent et se conduisent d'après leur
+opinion et leur sentiment, et non d'après
+leur devoir. Serait-il facile de faire arrêter
+monsieur <span class="smcap">Necker</span> par des gardes
+enivrés de sa personne? La conduite
+des Cent-suisses peut faire juger des dispositions
+des autres troupes. A son arrivée
+ce ministre s'empressa d'avancer le
+moment de l'assemblée des Etats-généraux
+dans l'espérance chimérique de
+fortifier et de consolider sa puissance de
+l'appui de la nation. Un esprit de vertige
+s'empara alors des esprits; le rang
+le plus éminent, les dignités, les emplois
+les plus importans n'étaient rien
+aux yeux des plus grands seigneurs,
+comparés à la place de député aux Etats-généraux;
+des jeunes gens qui n'avaient
+aucun moyen de s'y distinguer
+mettaient leur amour propre à être
+élus, et tel qui avait fait une chanson se
+croyait comptable à sa patrie de son
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+génie pour la régénérer. Les femmes,
+les mères, les maîtresses intriguaient
+pour faire élire leur fils, leur mari, leur
+amant; enfin l'enthousiasme d'un nouvel
+ordre de choses régnait sur les esprits,
+et les courtisans les plus corrompus
+s'empressaient, par l'effet de la mode,
+d'être représentans d'une nation
+qu'ils avaient opprimée gaiement pour
+servir leur intérêt ou leur vanité. <span class="smcap">Necker</span>
+dans l'espoir de produire un plus
+grand effet sur un vaste théâtre, et
+dominé par la soif des applaudissemens,
+insista auprès du Roi, malgré
+tout le conseil, pour que les Etats fussent
+assemblés à Paris ou à Versailles.</p>
+
+<p>Le Président de <span class="smcap">Longueil</span> en sentit
+le danger et écrivit à la Reine pour
+le lui faire connaître; je me souviens
+encore des expressions de sa lettre.
+«Si l'on assemble, lui disait-il, les
+Etats à Paris ou à Versailles c'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+porter des brandons de feu sur des
+matières combustibles. Le peuple
+Français est aimable, léger, facile;
+mais emporté, mais barbare dans
+ses emportements, témoin la guerre
+des Armagnacs etc.» Le fatal génie
+de <span class="smcap">Necker</span> l'emporta, et la Reine
+dit depuis à un ministre: «le Président
+de <span class="smcap">Longueil</span> m'a donné d'excellens
+avis, mais je n'avais pas le crédit de
+les faire suivre.» Le charme de la
+nouveauté, le besoin d'intérêt, et de
+mouvement déterminèrent la plus
+grande partie; le désir de s'élever, en
+manifestant ses talens sur un grand
+théâtre animaient quelques personnes,
+et plusieurs, parmi le Tiers, songeaient
+à sortir de leur obscurité, à se procurer
+des protecteurs et à obtenir
+des grâces. Je ne rapporte que ce
+que j'ai vu, et il me serait possible
+d'en donner des preuves. Surpris de
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
+la vivacité des démarches de quelques
+membres du Tiers pour se faire élire,
+je leur représentai que leur âge et
+leur santé leur rendraient pénibles les
+fonctions et le travail de la députation.
+Ils me répondirent que leurs intérêts
+et celui de leur famille déterminaient
+leur empressement; enfin quelques
+uns me firent l'aveu qu'ils espéraient
+obtenir des lettres de noblesse, et
+d'autres, des bénéfices pour leurs enfans
+ou des places lucratives. Dans
+le temps où l'on s'occupait d'établir
+des Assemblées provinciales, ou d'accorder
+aux pays qui avaient eu des
+Etats, le rétablissement de ces Assemblées;
+j'ai vu un homme qui cherchait
+à se faire valoir par son zèle
+pour le peuple, intriguer sourdement
+pour avoir la présidence permanente
+de l'Assemblée de sa province. Tel
+était le patriotisme qui régnait dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span>
+les esprits avant l'assemblée des Etats;
+et ensuite les zélés partisans du peuple
+n'ont suivi que leur ressentiment
+contre la cour. Un cordon bleu refusé,
+la préférence accordée à un rival
+pour un gouvernement, ou une
+place à la cour ont été les principes
+qui ont inspiré à des grands, et à des
+nobles, des sentimens contraires à
+la monarchie. Le duc <span class="smcap">d'Orléans</span>,
+devenu justement l'horreur du genre
+humain; cet homme sans principes
+et sans résolution, qui n'a jamais eu
+l'étoffe d'un ambitieux, et qui est
+parvenu successivement au comble de
+la scélératesse parce que le crime de
+chaque jour ne surpassait que d'un
+degré celui de la veille; le Duc disait
+alors, et je crois qu'il le pensait,
+«Les Etats feront tout ce qu'ils voudront,
+peu m'importe, pourvu qu'il
+me soit permis d'aller ou de venir en
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+Angleterre, ou ailleurs, et qu'on ne
+puisse ni m'enfermer ni m'exiler.......»
+Enfoncé dans la fange
+de la débauche, il n'élevait pas
+alors ses vues par delà une liberté
+indéfinie; favorable à ses vicieuses
+inclinations. Je me souviens que dans
+le commencement de la Révolution,
+frappé de l'inconséquence du Duc, le
+Président me dit un mot d'un grand
+sens. Il est commun, dit-il, de voir
+des gens qui veulent la fin sans aimer
+les moyens; mais le duc <span class="smcap">d'Orléans</span>
+veut les moyens sans la fin. Il ne
+tint en effet qu'à lui d'être au 14
+Juillet, lieutenant-général de l'Etat,
+et il ne s'agissoit pour cela que de se
+montrer aux yeux d'un peuple aveuglé
+et corrompu par lui, dont il étoit
+en ce moment l'idole. Je l'ai beaucoup
+connu dans un temps où toute
+la jeunesse de la Cour avait avec lui
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
+des liaisons plus ou moins étroites.
+Il avait de l'esprit, mais par étincelles,
+l'amour du plaisir éteignoit dans
+lui toute affection morale, et un seul
+sentiment, celui de la vengeance,
+pouvoit donner quelqu'action à son
+ame, et a été le principe de sa conduite.
+Cette connoissance de son caractère
+m'a fait apprendre depuis sans
+surprise, que lorsqu'on vint l'avertir
+que madame la princesse de <span class="smcap">Lamballe</span>,
+entre les mains d'un peuple
+factieux, était en grand danger, et
+qu'il pouvait la sauver, «il faut la
+laisser, dit-il, suivre sa destinée.»
+Quelque temps après ses valets de
+chambre vinrent lui dire tout effrayés
+qu'on promenait la tête de cette Princesse,
+«eh bien! dit-il, c'est une tête
+comme une autre.» Ces détails
+m'ont un peu écarté des objets qui
+me concernent; mais mon histoire peu
+<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
+fertile en événemens ne peut être intéressante
+que par l'exposé sincère des
+sentimens qui m'ont affecté, à l'aspect
+des scènes tragiques et mémorables
+dont j'ai été témoin; que par la peinture
+de quelques détails qui servent à
+donner une juste idée des temps, des
+hommes et de leurs motifs. Je reviens
+à ce qui me regarde. Les sages
+conseils du Président me préservèrent
+de la contagieuse épidémie qui
+s'était répandue dans toutes les classes;
+j'assistai aux assemblées d'élection
+qui se firent à Paris; mais n'ayant
+pas l'âge requis et n'ayant formé aucune
+brigue, j'étais bien certain de n'être
+point élu. Enfin arriva ce jour tant
+désiré de l'ouverture des Etats. Jamais
+la majesté royale ne parut dans un
+plus grand éclat. Les divers ordres du
+royaume revêtus des habits de leur
+état, la pompe de la religion, la Reine
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
+réunissant la dignité, la beauté dans
+sa personne, et dans sa parure le goût
+et la magnificence; le Roi revêtu des
+ornemens de la royauté, tout concourait
+à présenter le plus imposant des
+spectacles. Je revins à Paris, et je
+ne m'étendrai pas sur ce qui se passa
+dans les premières assemblées des
+Etats. Une sourde fermentation agitait
+à Paris les esprits. Les capitalistes
+occupés de faire assurer la dette par
+la Nation, favorisaient toutes les entreprises
+de l'Assemblée, et le peuple
+s'habituait à la regarder comme la
+protectrice de ses droits et des propriétés,
+et les agens de l'autorité
+royale comme ses ennemis. Je fus
+témoin au Palais royal des premiers
+symptômes de la cruauté atroce à laquelle
+s'est livré ce peuple regardé
+comme si léger, si aimable. Le peuple
+dans tous les pays jouit avec avidité
+<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
+de la vue des exécutions, et peut-être,
+de l'empressement à être spectateur
+des supplices, il y a peu de distance
+pour en devenir l'instrument. Un
+homme fut traité dans la rue, d'espion
+de la police, à tort ou à raison,
+par un autre qui avait à se plaindre
+de lui, ou lui en voulait. Le peuple
+s'attroupa et se mit à le poursuivre
+de rue en rue, de place en place; la
+plaisanterie se mêlait à la fureur, ce
+qui est un caractère distinctif du peuple
+Français, et le malheureux poursuivi
+à coups de pierres vint se réfugier
+au Palais royal. Il n'y fut pas en
+sureté, et saisi par les plus acharnés,
+il fut plongé à plusieurs reprises dans
+le grand bassin. On délibéra ensuite
+sur ce qu'il fallait lui faire, et il fut
+proposé de lui couper les oreilles;
+alors je vis une femme au-dessus du
+peuple, et mise avec assez d'élégance
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+tirer froidement de sa poche une paire
+de ciseaux et les offrir. Je m'éloignai
+avec horreur de cette affreuse scène;
+et j'appris que le malheureux si barbarement
+poursuivi avait expiré dans
+sa course, avant de pouvoir trouver
+un asile. Voilà le premier acte de
+cruauté, suivi peu de temps après des
+meurtres de <span class="smcap">Foulon</span> et de <span class="smcap">Berthier</span>.
+A la honte éternelle de ce peuple, la postérité
+apprendra en frissonnant d'horreur
+les barbaries exercées sur leurs
+cadavres. Il se disputa long-temps
+leurs membres déchirés et sanglans,
+et le c&oelig;ur du malheureux <span class="smcap">Berthier</span>,
+étant devenu le partage d'une troupe
+effrénée, elle s'assembla autour du
+même bassin et se mit à danser en
+chantant à la lueur des torches qu'elle
+portait. Cette détestable troupe, ivre
+d'une aveugle rage, et se passant de
+main en main ce c&oelig;ur, hurlait dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:</p>
+
+<p class="font90 left35">Ah! il n'est point de Fêtes<br />
+Quand le c&oelig;ur n'en est pas.</p>
+
+<p>Je restai à Paris, où le Roi se rendit
+après l'affreuse nuit du cinq Octobre;
+je fus témoin de son entrée dans
+cette capitale, et pour vous donner
+une idée du caractère d'une nation
+que le luxe et les plaisirs rendaient
+presque insensible à tout ce qui ne
+frappait pas au moment sur ses jouissances,
+je vais vous raconter l'effet
+que produisit cette déplorable marche
+d'un monarque outragé et captif, sur
+ce qu'on appelait la bonne compagnie.
+Son cortège étonnant par sa composition,
+affreux par sa contenance féroce
+et ses cris, mit trois heures à passer
+dans la rue Royale où j'étais; des
+troupes à pied ou à cheval, des canons
+conduits par des femmes; des
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
+charettes, où sur des sacs de farine
+étaient couchées d'autres femmes ivres
+de vin et de fureur, criant, chantant,
+et agitant des branches de verdure,
+ensuite le Roi et sa famille escortés
+de la <span class="smcap">Fayette</span> et du comte <span class="smcap">Destaing</span>
+l'épée à la main à la portière,
+et environnés d'une foule d'hommes
+à cheval, voilà ce qui se présenta
+successivement à mes yeux pendant
+l'espace de trois heures. Je me rendis
+dans une maison voisine où se rassemblait
+ordinairement l'élite de la société,
+mon c&oelig;ur était navré, mon esprit
+obscurci des plus sombres nuages,
+et je croyais trouver tout le monde
+affecté des mêmes sentimens;
+mais écoutez les dialogues interrompus
+des personnes que j'y trouvai,
+ou qui arrivèrent successivement.
+«Avez-vous vu passer le Roi, disait
+l'un?&mdash;Non j'ai été à la comédie.&mdash;<span class="smcap">Molé</span>
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+a-t-il joué?&mdash;Pour moi
+j'ai été obligé de rester aux Thuilleries,
+il n'y a pas eu moyen d'en
+sortir avant neuf heures.&mdash;Vous
+avez donc vu passer le Roi.&mdash;Je
+n'ai pas bien distingué, il faisait
+nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait
+mis plus de six heures pour venir
+de Versailles.» D'autres racontaient
+froidement quelques circonstances.
+Ensuite.&mdash;«Jouez-vous au
+<i>Wisch</i>?&mdash;Je jouerai après souper, on
+va servir.» Quelques chuchotages, un
+air de tristesse passager. On entendit du
+canon. «Le Roi sort de l'hôtel de
+ville; ils doivent être bien las.»
+On soupe; propos interrompus. On
+joue au Trente et Quarante, et tout
+en se promenant, en attendant le
+coup et surveillant sa carte on dit
+quelques mots: «Comme c'est affreux!»
+et quelques uns causent à voix basse
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+brièvement. Deux heures sonnent,
+chacun défile et va se coucher. De tels
+gens vous paroissent bien insensibles;
+eh bien! il n'en est pas un qui ne
+se fût fait tuer aux pieds du Roi.</p>
+
+<p>Le Président prévit alors l'entière et
+inévitable subversion de la monarchie;
+je me rappelle à ce sujet un passage
+de <span class="smcap">Montaigne</span>, qu'il me cita à l'appui
+de son opinion. <i>La majesté royale
+s'avale plus difficilement du sommet
+au milieu, qu'elle ne se précipite du
+milieu à fonds.</i> Deux jours après l'arrivée
+du Roi, je fus à portée de voir
+avec quel succès on a travaillé à inspirer
+au peuple une aveugle aversion
+pour la Reine; chaque jour la curiosité
+l'attirait en foule sur la terrasse
+des Thuilleries qui est au-dessous des
+appartemens occupés par la famille
+Royale. Je passai au milieu d'un
+nombre infini d'hommes et de femmes
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
+qui étalent devant les fenêtres de ces
+appartemens. Comme ils contemplaient
+avec un curieux empressement
+le Roi et la Reine qui se montraient
+de temps en temps aux fenêtres,
+j'entendis plusieurs femmes se dire:
+«Voyons donc cette Reine avec toute
+sa méchanceté.» J'allais quelquefois
+aux Thuilleries faire ma cour; la
+contenance de la Reine était digne
+d'admiration. Captive réellement au
+milieu des bourgeois préposés pour
+garder son palais, elle paroissait supérieure
+aux événemens, et profondément
+affectée, elle montrait un visage
+calme, et savait allier la dignité
+souveraine, avec les ménagemens
+dictés par la politique envers une
+foule de bourgeois enorgueillis d'être
+admis dans le palais des rois; la plupart
+surveillant indécemment ses actions,
+épiaient jusqu'à ses regards et
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+à ses gestes, pour y lire sa pensée et
+démêler le degré d'affection qu'elle
+avait pour ceux qui l'approchaient.
+Le trône avoit été à demi renversé,
+la majesté royale avilie; la puissance
+souveraine avait cédé à la violence
+populaire, et, le croirait-on? rien
+ne semblait avoir changé dans Paris,
+où régnait le même luxe, le goût du
+plaisir, celui du jeu et le même empressement
+pour les spectacles. L'Assemblée
+ne paroissait être qu'un sujet
+de conversation plus varié et plus
+animé. Les Aristocrates et les Démocrates
+se trouvaient dans les mêmes
+maisons. Les plaisanteries se
+mêlaient au récit des plus importantes
+discussions; on ne songeait plus le
+lendemain à la scène souvent tragique
+de la veille. Telle est la mobilité du
+caractère d'une nation, qui oublie
+promptement le mal passé, et toute
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
+entière au plaisir présent, détourne
+ses yeux d'un avenir effrayant. Au
+milieu de cette dissipation générale, il
+y avait des clubs, des conciliabules
+où l'on s'occupait sérieusement des
+affaires, et dans lesquels l'ambition
+et la cupidité, ardentes à profiter des
+malheurs publics, combinaient en secret
+leur marche et préparaient des
+attaques fatales à l'autorité de jour en
+jour affaiblie. Des femmes séduisantes
+par leur beauté; deux ou trois qui
+étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient
+servir la politique à leurs plaisirs
+et leurs plaisirs à la politique;
+leurs faveurs étaient souvent l'amorce
+plus ou moins attrayante qu'elles
+offraient aux jeunes prosélytes de la
+démocratie. La présomption que
+l'homme est porté à avoir de ses talens
+et de son esprit faisait croire à
+plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
+un rôle éclatant; mais la Révolution,
+en mettant en quelque sorte l'homme
+à nud, faisait évanouir promptement
+cette illusion, qu'il était aisé de se
+faire à l'homme de cour, à celui du
+grand monde qui se flattait d'obtenir
+dans l'Assemblée les mêmes succès
+que dans la société. Le ton, les manières,
+une certaine élégance qui cache
+le défaut de solidité, l'art des
+à propos, tout cela se trouve sans
+effet au milieu d'hommes étrangers
+au grand monde et habitués à réfléchir.
+Le Comte de *** est un exemple
+frappant de médiocrité démasquée,
+de présomption déjouée, d'infidélité
+punie. Les succès qu'il avoit
+eus dans la société avaient enflé son
+ambition, il crut avoir dans la Révolution
+une occasion de s'élever promptement,
+et se flattant d'être l'oracle de
+l'Assemblée, il quitta une cour où
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
+quelques <i>agrémens</i> dans l'esprit et
+des connoissances en littérature lui
+avaient obtenu un accueil flatteur.
+Il s'empressa de venir à Paris armé
+de sa tragédie de <i>Coriolan</i>, d'une douzaine
+de fables et de cinq à six chansons.
+Madame de <span class="smcap">Stael</span> alla au devant
+du futur premier ministre, <i>Jeanne
+Gray</i> à la main, et tous deux s'électrisèrent
+en faveur de la démocratie;
+mais bientôt le mérite du Comte
+fut apprécié à sa valeur, et il fut
+trop heureux d'obtenir d'être ministre
+à ****. Traité avec le plus grand
+mépris dans cette cour; et privé de
+l'espoir de jouer un rôle à Paris,
+la mort lui parut être sa seule ressource;
+mais il porta sur lui une
+main mal assurée; le courage manqua
+à ce nouveau Caton, pour achever....
+l'amour de la vie prévalut,
+un chirurgien fut appelé, et le
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
+Comte prouva qu'il ne savoit ni vivre
+ni mourir.</p>
+
+<p>Le Roi dès les premiers temps de
+son sejour à Paris, fut livré sans défense
+à tous les artifices; <span class="smcap">Necker</span>
+était le maître du conseil, et le comte
+de <span class="smcap">Montmorin</span>, élevé avec le Roi,
+comblé de ses bienfaits n'était que le
+servile instrument du ministre des
+finances; l'ambition et la cupidité
+dominaient les habiles scélérats qui
+influaient sur l'Assemblée, et la liste
+civile objet de leur convoitise aiguisait
+leur esprit; une foule d'intrigans attirés
+par la même amorce, s'empressait
+de multiplier de faux avis pour
+se rendre nécessaires, d'autres faisoient
+éclater un zèle fougueux pour
+se faire craindre et se donner un crédit
+sur la multitude qui forçât le Roi
+à acheter leur silence. Un trait, que
+je choisis entre cent, vous fera juger
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
+de la profonde scélératesse des moyens
+inventés par la cupidité. Vous avez
+entendu parler d'un marquis de <span class="smcap">Favras</span>
+qui avait cherché à signaler son
+zèle pour le service du Roi; ses démarches
+indiscrettes et mal combinées
+parurent fournir une occasion d'intimider
+ceux qui étaient animés du
+même esprit; on supposa une conjuration,
+le malheureux <span class="smcap">Favras</span> fut condamné,
+et jamais on n'oubliera qu'un
+de ses juges osa lui dire en l'exhortant
+à la résignation, <i>qu'il fallait une victime
+au peuple</i>. Un Magistrat qui
+n'était pas de ses juges, crut y voir
+une occasion pour lui, de faire promptement
+une grande fortune; plein de
+son projet il se rend en robe à la prison
+et demande à voir le marquis de
+<span class="smcap">Favras</span>; le geolier habitué au respect
+pour les magistrats ne fait point
+de difficulté, il est introduit et reste
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+seul avec le prisonnier; <span class="smcap">Favras</span>
+troublé et ignorant les formes de la
+justice, croit voir en lui son juge, et
+se dispose à lui répondre avec respect,
+et à le persuader de son innocence.
+Le magistrat prend la parole, entre
+dans quelques détails sur son affaire,
+lui en fait voir la gravité et frappe
+son imagination du danger éminent
+auquel il est exposé: «il vous reste cependant,
+ajoute-t-il, un grand motif
+d'espoir, le Roi et la Reine ont été
+sans doute instruits de vos projets:»
+et il lui fait à cet égard questions sur
+questions, de la manière la plus insidieuse.
+<span class="smcap">Favras</span> nie qu'il ait reçu
+des ordres du Roi, le Magistrat lui
+fait sentir que sa seule ressource est
+en ce moment de dire la vérité, que
+son affaire ne peut devenir graciable,
+que dans le cas où il sera prouvé
+qu'il n'a fait qu'agir conformément
+<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+aux intentions du Roi et de la Reine;
+que tous ceux qui leur sont attachés
+prendront alors son parti, et agiront
+efficacement pour le dérober au supplice.
+<span class="smcap">Favras</span> troublé par l'aspect
+de la mort, sans rien articuler de
+précis, convient qu'il a parlé à des
+gens qui approchent le Roi, et qu'il
+lui a fait offrir ses services; il se rappelle
+des circonstances vagues, qui
+peuvent donner lieu à croire que le
+Roi était instruit de ses desseins, enfin
+il en dit assez pour faire entrevoir
+au Magistrat une heureuse issue
+à son projet; celui-ci, tire aussitôt
+une feuille de papier timbré, en lui disant:
+«votre grâce n'est plus douteuse,
+il ne s'agit que de mettre par écrit
+ce que vous venez de me dire, d'implorer
+la bonté du Roi, et de lui rappeler
+que vous n'avez rien tenté que
+pour le servir et d'après les conseils
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
+de gens qui l'approchent.» Il dicte
+à <span class="smcap">Favras</span> une déclaration telle qu'il
+la désire, et le malheureux prisonnier,
+qui se voit entre la vie et la mort,
+ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat
+le quitte en l'exhortant à la
+sécurité, et ne perd pas un instant à
+mettre à profit sa déclaration; il fait
+savoir au Roi par une personne affidée
+qu'il a entre les mains une pièce
+juridique, qui le compromet, et encore
+plus la Reine; il insiste particulièrement
+sur l'observation que le Roi
+seul est <i>inviolable</i>, et ne met pas en
+doute que la Reine sera mise en jugement;
+le Roi ne voit que le danger apparent
+et ne réfléchit pas plus que son
+ministre sur l'illégalité de la déclaration;
+une somme immense est comptée
+au Magistrat, et il remet au Ministre
+cette pièce qui prouve l'abus qu'il a
+fait de son ministère, et dont il ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
+pouvait faire usage sans risquer lui-même
+de périr sur un échafaud. <span class="smcap">Favras</span>
+attend toujours l'effet de sa
+déclaration, et n'est point effrayé de sa
+condamnation; soutenu par l'espoir
+de sa grâce il retarde l'heure de son
+supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé
+que pressé par le fatal cordon.</p>
+
+<p>Je ne vous parlerai pas en détail
+des divers systèmes qui régnoient,
+l'intérêt personnel en était le principe
+essentiel; l'établissement de deux
+chambres était de ceux qui avait
+le plus de partisans, et il était simple
+que la perspective de la place de sénateur
+de la nation Française excita
+vivement l'ambition de plusieurs.
+Quel beau rêve n'était-ce pas pour
+un juge de village de se voir élever
+en France à une dignité pareille à celle
+des Pairs d'Angleterre? Chacun
+des principaux acteurs étendoit, ou
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
+limitait ses projets, et formait à son
+gré une constitution; mais tous ébranloient
+à l'envi les fondemens de la
+Monarchie. C'est d'après cette diversité
+de systèmes que depuis l'entière
+subversion du gouvernement, et
+la sanglante anarchie qui l'a remplacé,
+les premiers auteurs des troubles
+prétendent devoir être considérés
+comme des hommes distingués par
+la modération de leurs idées et la
+pureté de leurs principes. Il leur
+suffit en ce moment, pour avoir cette
+prétention, que leurs systèmes, que
+leurs actions, leurs discours ayent été
+surpassés par d'autres en violence:
+ainsi N. N. se regardent comme des
+hommes modérés, parce qu'ils n'ont
+pas participé au cinq Octobre; mais
+l'un oublie qu'il a un des premiers
+prêché une doctrine incendiaire dans
+une grande province, un autre qu'il a le
+<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
+premier tenté de dégrader le Monarque
+en proposant qu'il ne fût pas participant
+à la formation de la constitution. Les
+L**** et leur parti se vantent d'avoir
+soutenu le Roi constitutionel, et
+d'avoir empêché qu'à son retour de
+Varennes, il ne fût mis en jugement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Dumourier</span> se vante de n'avoir pas
+voulu servir sous <span class="smcap">Robespierre</span>. Ainsi
+cherchant à faire oublier leurs attentats
+contre le gouvernement, et le Monarque,
+chacun des différens partis
+s'attache à une époque à laquelle il a
+été primé par un autre parti, dont il
+n'a pas adopté les maximes, et se range
+ainsi dans la classe des opprimés.
+Il s'ensuivrait qu'en dernière analyse
+il n'y aurait de coupables que
+ceux qui ont voté précisément la mort
+du Monarque.</p>
+
+<p>Je viens de vous rendre un
+compte fidelle de mes premières
+<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
+années, et de vous faire part de l'impression
+que m'ont fait éprouver les
+commencemens de la Révolution. Je
+vais en continuant un récit auquel
+l'amitié seule peut trouver quelque
+intérêt, vous parler d'un événement
+qui affecte mon c&oelig;ur d'un douloureux
+souvenir, et qui vous fera connaître
+à quelles barbaries se porta en peu
+de temps un peuple, dont on vantait
+la douceur et l'humanité.</p>
+
+<p>Une jeune veuve, après la mort
+de son mari, s'était retirée quelque
+temps dans un couvent; elle vint habiter
+une terre voisine de la mienne.
+Je fis connoissance avec elle. Madame
+de <span class="smcap">Granville</span>, c'était son nom,
+n'était point une de ces personnes célèbres
+par la beauté, ou des prétentions
+à l'esprit, elle avait vécu loin
+du monde, avec un vieux mari, et
+avait exercé son esprit pour s'occuper,
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+sans avoir ni l'occasion ni le désir
+d'en faire parade. Peu connue dans
+la société, elle n'y paroissait que depuis
+la fin de son deuil. On en parlait
+comme d'une femme qui n'était
+ni sans agrémens ni sans esprit,
+mais la mode, cet arbitre suprême
+des Français, n'avait point consacré
+son mérite, et il y avait peu de presse
+pour aller chez elle. Mes parens, qui
+désiraient vivement de me voir marié,
+crurent que je ne pouvais trouver un
+parti plus avantageux et m'engagèrent
+à lui rendre des soins. Ses bonnes
+qualités, sa franchise, sa simplicité
+jointes à une figure agréable m'inspiraient
+de l'intérêt et l'envie de lui
+plaire; je pris ces dispositions pour
+de l'amour, et je lui en parlai le langage;
+mais j'ai senti depuis, en y
+réfléchissant, combien ce léger sentiment
+était différent de l'amour, de
+<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
+cette impression qui saisit le c&oelig;ur,
+l'esprit, les sens comme une soudaine
+ivresse, et ne laisse, dès les premiers
+momens, rien à faire à la raison.
+Telle est l'idée que je me fais de l'amour,
+et la vie aurait peu de charmes
+pour moi sans l'espoir de la réaliser.
+Je me faisais illusion auprès de
+madame de <span class="smcap">Granville</span>, et le président
+de <span class="smcap">Longueil</span> ne s'y trompait pas.
+Vous prenez, me disait-il, l'exaltation
+de votre tête pour la chaleur de
+votre c&oelig;ur. Madame de <span class="smcap">Granville</span>
+était sans art comme sans prétention,
+elle parut sensible à mes empressemens,
+et me l'avoua avec ingénuité.
+Riche et maîtresse d'elle-même, il
+lui paraissait simple de recevoir mes
+hommages; le besoin d'aimer me faisait
+saisir l'image de l'amour. J'étais
+dans cette situation lorsque la Révolution
+commença. Madame de
+<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+<span class="smcap">Granville</span> qui avait embrassé avec
+vivacité le parti Aristocratique, avait
+été passer quelque temps pour affaires
+dans sa terre, elle y était tombé malade,
+et comme je me trouvai dans
+son voisinage, j'allai la voir; je la
+trouvai remplie d'effroi, d'après les
+récits qu'elle entendait faire chaque
+jour des excès auxquels le peuple
+se livrait contre les nobles. On en
+avait massacré plusieurs et on avait
+brûlé un grand nombre de châteaux.
+Madame de <span class="smcap">Granville</span>, sensible et
+généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir
+de ses vassaux, et je ne pouvais
+croire qu'on cessât de respecter une
+femme qu'on avait vue tant de fois
+avec attendrissement, se rendre à pied
+dans les plus misérables chaumières,
+y porter des secours, et ce qui est encore
+plus touchant, des soins et des
+consolations. Les bienfaits marquent
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
+la supériorité et la compassion; mais
+les soins ont quelque chose d'amical
+et qui tient en quelque sorte de l'égalité.
+Je n'ai pas une grande expérience,
+mais il me semble que la reconnaissance
+n'existe véritablement
+que lorsque l'amour propre fait cause
+commune avec elle.</p>
+
+<p>Les espérances que j'avais conçues
+étaient bien peu fondées; il n'est pas
+de vertu que respecte le fanatisme et
+sur-tout quand sa fureur est attisée
+par des mains habiles et scélérates.
+Enfin, l'intérêt ne connaît aucun ménagement,
+et l'espoir du pillage était
+le patriotisme de la multitude. Les
+terreurs de madame de <span class="smcap">Granville</span>
+n'étaient que trop justes, elle savait
+que les gens étaient pour la plupart
+partisans de la démocratie, et il lui
+était évident qu'elle serait trahie par
+eux, au moment où ils pourraient le
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
+faire impunément. Je restai auprès
+d'elle pour la rassurer et la secourir,
+s'il en était besoin; mais hélas! quoique
+déterminé à la défendre au péril
+de ma vie, je fus réduit à n'être
+que le spectateur désespéré de son
+malheur. J'abrège un récit affreux,
+qui ne pourrait exciter que l'horreur;
+je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement
+traînée dans un cachot,
+après avoir vu brûler son château;
+qu'elle y expira dans des convulsions
+affreuses excitées par la terreur. Je
+fus arrêté, conduit par un peuple
+furieux à ma terre où la même scène
+se renouvela; mon château fut pillé
+ensuite brûlé, mais le courage et
+l'intelligence d'un de mes gens me
+procurèrent la liberté et j'en profitai
+pour aller rejoindre mon régiment.
+L'image de madame de <span class="smcap">Granville</span>
+expirante au milieu d'une multitude
+<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+furieuse était sans cesse présente à
+mon esprit; ses cris douloureux
+retentissaient dans mes oreilles, et ce
+terrible souvenir pénètre encore en
+ce moment mon ame, d'un sentiment
+qui la déchire. Mon séjour à mon
+régiment ne fut pas long, on avait
+exigé des troupes un serment qui
+me répugnait et qui dénaturait entièrement
+le genre des engagemens consacrés
+par dix siècles. Plusieurs officiers
+étaient favorables à la Révolution,
+et une grande partie des soldats
+de l'infanterie était disposée à abandonner
+le parti du Roi. Il n'en était
+pas de même de la cavalerie, dont la
+composition est différente. Les cavaliers
+moins vagabonds, plus occupés
+et la plupart fils de fermiers, laboureurs,
+plus connus de leurs officiers,
+plus éprouvés, étaient restés
+attachés à leur ancien serment. Je
+<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
+revins à Paris consterné des dispositions
+où j'avais vu une partie des
+troupes, et l'ame flétrie de la cruelle
+fin de madame de <span class="smcap">Granville</span>. Mon
+père après avoir parcouru l'Europe
+venait d'y arriver, et il fut témoin
+de la mort de ma mère, auprès de
+laquelle il s'était rendu pour lui donner
+ses soins; le hasard avait fait rencontrer
+à ma mère la troupe de cannibales
+qui promenait les têtes sanglantes
+de <span class="smcap">Berthier</span> et <span class="smcap">Foulon</span>,
+avec lesquels elle avait eu quelques
+liaisons; à cet effroyable aspect elle
+tomba évanouie dans sa voiture, on
+la ramena chez elle, et sa santé déjà
+languissante ne résista pas à l'atteinte
+que lui porta ce hideux spectacle;
+elle se réveillait en sursaut, poursuivie
+en rêve par l'aspect des visages affreux
+et déformés de ces malheureuses
+victimes des fureurs populaires.
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
+Mon destin était d'être ainsi frappé
+par la Révolution dans les endroits
+les plus sensibles. La mort de ma
+mère, des affaires, et un intérêt
+de curiosité à l'aspect des grands
+mouvemens qui agitaient la capitale
+retinrent quelque temps mon père à
+Paris; mais les troubles croissant sans
+cesse, et le séjour en devenant dangereux,
+il prit le parti de se retirer
+dans une terre éloignée où il comptait
+vivre en sureté, en attendant le rétablissement
+de l'ordre; il me recommanda
+de suivre les conseils du Président
+et partit. Le Président de
+<span class="smcap">Longueil</span>, après m'avoir prodigué
+tous les soins de l'amitié, m'aida de
+ses conseils pour me guider dans la
+situation embarrassante où se trouvaient
+tous ceux qui comme moi étaient demeurés
+invariablement attachés à la
+Monarchie. Le militaire, me dit-il,
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+est désorganisé, et son état ne vous
+permet pas d'être utile au Roi. Chaque
+personne que vous voyez excite en
+vous un douloureux souvenir, et rouvre
+la plaie de votre c&oelig;ur, si vous
+portez les yeux sur les intérêts publics,
+la nécessité de vous éloigner
+n'est pas moins pressante. Offrez à
+la Reine vos services pour n'avoir
+rien à vous reprocher. Tentez, comme
+vous en avez l'idée, d'assurer au
+Roi la province de ****, où vous
+avez de grands biens, dans laquelle
+votre nom est respecté, et si vos efforts
+sont inutiles, partez et attendez
+en terre étrangère des temps plus favorables.
+Les Puissances, sans doute,
+finiront par connaître leurs véritables
+intérêts; elles ont joui avec satisfaction,
+et cela était dans l'ordre, du
+spectacle de nos troubles; qui devaient
+affaiblir nos forces; mais elles
+<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+commencent à sentir que le mal dont
+nous sommes travaillés est épidémique,
+et qu'il est de leur intérêt
+d'en empêcher les progrès pour n'en
+pas éprouver elles-mêmes les atteintes.
+La Reine reçut avec bonté
+mes offres de services, et me fit dire
+que dans l'occasion elle profiterait de
+mon zèle. Je me rendis dans la province
+de ***, et bientôt je m'apperçus
+que la démocratie avait gangrené
+tous les esprits. Mes tentatives furent
+infructueuses, et ce fut un grand
+bonheur pour moi d'avoir été averti
+à temps, des ordres donnés par le
+commandant de la milice nationale,
+pour m'arrêter. Echappé à ce danger,
+je voyageai en Angleterre et en
+Italie. Si je faisais un roman, je ne
+manquerais pas d'être amoureux d'une
+belle princesse en Italie; je lui prêterais
+tout l'emportement de la plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
+ardente passion, et à son mari celui de la
+plus violente jalousie. Il me ferait assassiner
+un soir en sortant de l'appartement
+de sa femme, et je n'échapperais
+que par le plus grand hasard, à cet attentat.
+Je pourrais, si je voulais montrer
+de l'esprit à peu de frais, peindre le
+contraste que présentent des capucins
+qui occupent la demeure des Caton, des
+Brutus; enfin me passionner froidement
+sur la peinture et la musique, parler
+d'un <i>faire large au mesquin etc. etc.</i> La
+vérité est que la facilité de satisfaire ses
+goûts s'oppose en Italie aux grandes
+passions, et qu'un observateur attentif
+trouve dans les habitans de Rome des
+traits frappans du caractère des Romains.
+Ils étaient superstitieux, les
+modernes n'ont pas dégénéré à cet
+égard; ils aimaient les cérémonies religieuses;
+les spectacles de tout genre,
+les cérémonies sont fréquentes et
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span>
+pompeuses à Rome, le peuple y court
+avec empressement, et le prix du pain
+et l'abondance du bled concentre son
+attention. Les Romains étaient éloquens
+et les habitans de Rome s'expriment
+avec chaleur et énergie, leurs
+discours abondent en images; leur
+accent, leurs gestes sont expressifs,
+variés et ajoutent à la véhémence et
+à la grâce de leurs expressions. Les
+Romains étaient braves, et familiarisés
+avec l'effusion du sang, le peuple
+à Rome est toujours armé d'un couteau,
+et venge ses querelles par des
+combats où il montre un grand courage.
+Ces combats, et les assassinats
+qui ne sont pas aussi nobles, sont à
+tel point fréquents, que le nombre des
+hommes tués ou blessés s'élève à Rome,
+année commune, <i>à douze ou treize cents</i>,
+enfin les <i>transtévèrins</i> offrent dans les
+traits de leur visage la plus frappante
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
+ressemblance avec ceux des anciens
+Romains, et se rappelant avec orgueil
+leurs ancêtres, ils se plaisent à se
+nommer entre eux <span class="smcap">Brutus</span>, <span class="smcap">Ciceron</span>
+etc. Je pourrais aussi, en parlant
+de l'Angleterre, rapporter la description
+des jardins célébres, m'extasier
+sur la verdure Britannique et
+copier, en parlant du Gouvernement,
+<span class="smcap">Lolme</span> qui a copié <span class="smcap">Blacksthone</span>.
+Je bornerai le récit de mes voyages à
+un court résultat, que je me rappellerai
+toute ma vie avec un regret amer.
+Le goût des arts appelle en Italie;
+l'admiration pour <span class="smcap">Frederic</span> et <span class="smcap">Catherine</span>
+attirait dans le Nord, et l'on
+accourait avec empressement en France
+pour les habitans du pays. On y venait
+pour vivre avec des Français;
+parmi eux seulement s'était perfectionné
+l'art de la société et celui de converser.
+Parmi les Français seuls on
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
+voyait régner généralement le savoir
+sans pédanterie, la noblesse des manières
+sans morgue, la gaieté sans
+bruyans éclats. Les Allemands tiennent
+table pour faire bonne chère, et
+les Français pour réunir des personnes
+qui se conviennent; chez les Français
+seuls on voyait l'orgueil du rang
+faire place au goût de la société, et
+les plaisirs de l'esprit rapprocher tous
+les états, sans les confondre. Il est
+des hommes aimables dans tous les
+pays; en France, c'était la nation qui
+était aimable, pleine de goût, et d'élégance
+dans ses manières, comme
+autrefois les Athéniens. La génération
+actuelle doit renoncer et peut-être
+ceux qui lui succéderont à une
+aussi agréable manière de vivre. Le
+caractère Français est dénaturé et
+l'esprit de faction, dont la jeunesse
+est imbue, prépare une génération
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
+entière aux troubles, aux plus sanglantes
+scènes. Et qui peut conjecturer
+le genre de m&oelig;urs qui peut
+naître d'un tel ordre de choses, qui ne se
+trouve pas dans les annales du monde.
+L'imprimerie n'a existé dans aucun
+des pays célébres dans l'histoire
+ancienne, et ce puissant et prompt
+moyen d'enflammer les esprits doit
+produire de nouvelles combinaisons
+de gouvernemens. Les journalistes
+exercent dans ce siècle une autorité
+qui s'étend sur les quatre parties du
+monde; mais j'abandonne ces réflexions
+qui présentent un trop vaste horizon,
+pour finir le récit qu'on a désiré. Au
+retour de mon voyage je joignis
+l'armée des <span class="smcap">Princes</span>, et j'appris pendant
+la campagne qu'un oncle et un
+de mes cousins, que j'aimais tendrement,
+avaient été massacrés à l'affreuse
+époque de ce mois de septembre, dont
+<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
+il serait à désirer, pour l'honneur de
+l'humanité, qu'on pût perdre à jamais
+la mémoire. Peut-être que mon
+émigration à été la cause de la mort
+de mes parens, cette idée me poursuit
+souvent et aggrave les chagrins
+qui m'accablent. Quand l'armée des
+Princes aura été dispersée, j'ai songé
+aux moyens d'employer utilement
+mon faible courage, et je me suis
+adressé à un de mes parens, qui est
+lieutenant-général au service de Prusse;
+il a bien voulu me prendre pour
+son aide-de-camp; en attendant que
+je puisse servir dans une armée Française.
+Mon père a trouvé le moyen
+de me faire passer des fonds qui m'ont
+suffi jusqu'à ce moment, et peuvent
+m'aider à gagner des temps plus heureux.
+Voilà mes aventures jusqu'à
+ce jour, jusqu'au moment où j'ai été
+accueilli avec tant de générosité,
+<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
+soigné avec tant d'intérêt, où j'ai
+éprouvé enfin des bontés dont le souvenir
+vivra éternellement dans mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<h3 class="p4">LETTRE XI.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">Le Président de Longueil</span><br />
+<span class="smcap">au</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>is</sup> de S<sup>t</sup>. Alban.</span></p>
+
+<p class="p2">C'est avec un extrême plaisir, mon
+cher et jeune ami, que j'apprends que
+vous êtes, pour le moment, dans une
+situation moins malheureuse que celle
+de la plus grande partie des Emigrés.
+Vous avez raison de dire que
+chacun dans ces temps affreux a son
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
+roman à raconter; j'ai eu aussi
+ma part de leurs diverses fortunes,
+mais je ne puis pour le moment
+vous en faire le récit, étant
+pressé par le temps, je me bornerai
+donc à vous parler de ma position
+actuelle. Je mène ici une vie tranquille
+que je partage entre la lecture
+et la promenade; mais je n'habite pas
+comme vous dans un château et près
+d'une femme charmante, je suis logé
+chez une Juive à qui une banqueroute
+qu'on lui a faite, a donné une ineffaçable jaunisse.
+On a découvert que
+la choroïde des animaux qui paissent
+est verte, et l'on est indécis de savoir
+si cette couleur vient de l'habitude
+de voir du verd, ou de leur nourriture,
+ou si la nature les a ainsi conformés.
+Mon Israélite ne voit plus les choses
+que sous la couleur des ducats, et elle-même
+en a le coloris. Au reste c'est
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
+au premier aspect une personne douce
+et honnête, et en qui rien ne décèle
+la bassesse et l'âpre avidité de sa
+nation. Ses manières sont polies,
+son extérieur décent, mais dès qu'il
+s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment,
+ses mains s'ouvrent pour recevoir, ou
+deviennent crochues pour retenir; il
+n'y a pas un muscle de son visage qui
+ne soit en action. Vous vous rappelez
+<span class="smcap">Ulisse</span>, qui, voulant s'assurer si
+<span class="smcap">Achille</span> n'était point caché sous le
+déguisement d'une fille, fit étaler devant
+lui des parures de femmes et
+des armes. <span class="smcap">Achille</span> se trahit, laissa
+les parures et sauta sur les armes.
+Ma Juive est de même pour les ducats.
+Sa voix devient douce et tendre
+en prononçant le mot <i>ducat</i>, si
+elle en parle sans qu'il soit question
+d'un intérêt pressant, et elle a l'accent
+de la passion, si on lui en conteste
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
+un seul. On croit entendre alors
+femme qui réclamait devant <span class="smcap">Salomon</span>
+son fils qu'on lui disputait. L'or est
+le dieu de l'univers, il donne l'intelligence
+aux plus bornés. Le <i>Jokai</i>
+de douze ans, transporté à mille lieues
+de son pays connaît la monnoie avant
+de savoir un mot de la langue, il possède
+en huit jours le nom des plus
+petites pièces et est familiarisé avec
+toutes les fractions. Pour n'être pas
+en reste avec vous, j'ai cru devoir à
+votre exemple vous faire la peinture
+de mon hôtesse; votre tableau est du
+<span class="smcap">Correge</span> et le mien est d'un peintre
+Flamand; mais je crois qu'il n'est pas
+celui qui a le moins de vérité. Je
+vous adresserai incessament le récit
+de mon émigration et de mes aventures,
+qui je crois seront les dernières;
+il n'en est pas de même de vous,
+votre valeur, votre état, votre zèle,
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
+votre jeunesse vous conduiront encore
+à de nouveaux hasards. La vie offre
+à votre âge un immense horison à parcourir,
+de la gloire à acquérir, des
+passions à éprouver et à vaincre, des
+injustices à souffrir et une foule de
+sentimens doux ou déchirans: C'est
+à ce qui s'appelle vivre, c'est-à-dire
+exister vivement. Pour moi, il me
+reste encore à durer, mais j'ai cessé
+de vivre. Je vous embrasse mon cher
+et jeune ami de tout mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>J'ai encore écrit comme vous le désirez
+au vicomte de ***. Il m'a répondu
+qu'il saisirait la première occasion
+de vous faire employer à l'armée
+de <span class="smcap">Condé</span>. C'est mon ami depuis
+long-temps et il s'empressera
+de faire faire au Prince une si bonne
+acquisition.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p>
+
+<p class="p2">Dites je vous prie au Marquis, ma
+chère Victorine, que je suis très-sensible
+à l'attention qu'il a eue de me
+faire partager le plaisir que vous a
+fait le récit de ses aventures. Que
+de malheurs il a éprouvés! de combien
+de scènes d'horreur il a été spectateur!
+On dit que cette terrible
+Révolution doit parcourir l'Europe.
+Puissai-je mourir avant de voir dans
+mon pays exercer autant de barbaries!
+<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
+J'ai été frappée du ton de vérité qui
+règne dans le récit qu'il fait des événemens,
+et la peinture de quelques
+personnages. J'ai admiré la bonne
+foi avec laquelle il parle de son attachement
+à une dame qui a péri si tragiquement.
+Il est bien clair, comme il
+en convient, qu'il n'était point amoureux,
+mais il tâchoit de le persuader
+à la femme qu'il avait l'air d'aimer.
+Je suis toujours prête à me mettre
+en colère contre les hommes, contre
+les Français sur-tout, lorsqu'il est
+question d'amour, ou de ce qui en a
+l'apparence. Il semble qu'ils regardent
+les femmes comme des hochets
+dont ils s'amusent. Un jeune
+homme devait-il donc en France,
+sous peine d'être ridicule, feindre d'aimer,
+employer la séduction pour
+triompher d'une femme, qui souvent
+aurait sans lui vécu paisiblement
+<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span>
+dans sa famille. Le Marquis paraît
+honnête, sensible, vrai, et vous voyez
+cependant que sans éprouver le sentiment
+de l'amour, il s'est efforcé de
+parler son langage, et il a sans doute
+fait des sermens qu'il était bien résolu
+de ne pas tenir. Si cette femme
+là, comme je le crois, a aimé de bonne
+foi, quelle amertume aurait empoisonné
+sa vie lorsqu'elle aurait vu
+qu'elle avait été trompée! Je souhaite
+pour le punir qu'il soit quelque
+jour bien véritablement amoureux;
+qu'il le soit d'une femme honnête et
+vertueuse, afin qu'il éprouve tous les
+tourmens d'un amour sans espoir.
+Mais ne serais-je pas comme <span class="smcap">Idomenée</span>
+qui jure aux dieux d'immoler
+le premier étranger qui s'offrira à sa
+vue, et c'est son fils qu'il sacrifie
+sans le savoir. Mes souhaits pourraient
+troubler le repos de la personne
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
+qui m'est la plus chère, vous m'entendez
+ma chère Comtesse.... Je
+serai toute ma vie bien plus occupée
+de vous que de moi. Adieu, je vous
+renvoie votre écrit.</p>
+
+<h3 class="p4">LETTRE XIII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">J'ai remis au Marquis son manuscrit,
+et comme il m'a pressée de lui dire
+l'effet qu'il avait produit sur vous, je
+lui ai répondu qu'il vous avait fort
+intéressée, ensuite, par l'habitude de
+la franchise, j'ai ajouté; mais.....
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
+et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité
+a été extrême sur ce <i>mais</i>, et
+il m'a fait les plus vives instances d'achever;
+je lui ai dit que j'étais une
+étourdie, et que cela n'avait aucune
+importance, il a insisté et m'a paru si
+inquiet que dans la crainte qu'il ne
+soupçonnât quelque chose de trop désavantageux,
+je lui ai répondu qu'il
+ne m'en coûterait rien de lui dire la
+vérité, si je ne craignais de rappeler
+à son esprit de tristes souvenirs. Je
+ne conçois pas d'où lui est venue une
+telle obstination et il faut qu'il mette
+bien du prix à votre suffrage, autant
+que s'il vous connoissait. Enfin
+vous me gronderez peut-être, mais
+je lui ai avoué que vous lui reprochiez
+d'avoir induit en erreur cette
+malheureuse femme, en lui parlant
+le langage de la passion, et j'ai ajouté:
+elle vous aurait épousé comptant
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+s'unir à un homme qui l'aimait et
+qui le lui avait assuré; désabusée
+dans peu, quel eût été son malheur!
+il eût égalé peut-être la durée de sa
+vie. Il s'est défendu en disant, que
+nous lui faisions un crime de sa franchise,
+qu'il aurait pu nous dissimuler
+ses véritables sentimens; qu'au reste
+il ne les a bien connus qu'après sa
+mort, et en sondant avec attention
+son c&oelig;ur; enfin il a mis une chaleur
+extrême à se justifier. Mon oncle est
+arrivé à la fin de la conversation et
+vous jugez bien que les pauvres femmes
+ont été traitées légérement; car
+mon oncle, qui se pique d'un grand
+dévouement pour elles, ne manque
+jamais de s'égayer sur leur compte;
+il croit que cela est du bon air. Les
+propos qu'il a tenus ont été débités
+très-gaiement, et la plupart des
+phrases accompagnées de certains
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
+mots que vous lui connoissez, et qui
+font faire le signe de la croix à votre
+maman. Ma nièce, m'a-t-il dit,
+croyez, ou bien avouez-moi, car
+vous savez toutes ce qui en est,
+avouez que les femmes ne sont dupes
+qu'autant qu'elles veulent bien l'être.
+Il y a une cinquantaine de phrases,
+qui ne signifient rien, et qu'on est
+convenu de se dire mutuellement
+pour que la femme cède avec honneur;
+ce sont comme les trois assauts
+que les gouverneurs d'une place sont
+obligés d'essuyer avant de se rendre,
+tout cela doit être rangé dans le rang
+des complimens; est ce que je suis le
+très-humble, très-obéissant serviteur
+de ceux à qui j'écris ainsi? Et
+parce que l'on porte le deuil d'un
+parent, que souvent l'on déteste, est-on
+un homme faux si le c&oelig;ur n'est
+pas en deuil? J'avais autrefois un
+<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
+petit secrétaire Français qui faisait
+mes lettres d'amour, et qui me disait
+toujours qu'il en savait écrire de brûlantes;
+tous mes amis me l'empruntaient,
+et cependant le papier d'aucun
+n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui
+ai-je dit, vous donnerez à monsieur
+le Marquis mauvaise idée des bons
+Germains, car vous parlez comme un
+<i>Lovelace</i>.&mdash;Je n'ai jamais lû votre
+<i>Lovelace</i> mais qu'entendez-vous par
+bons; je veux que monsieur le Marquis
+sache que nous n'en sommes
+pas plus bêtes, et j'ai connu un vieux
+comte <span class="smcap">Frizzamberg</span> qui avait été
+l'intime du duc de <span class="smcap">Richelieu</span> à
+Vienne, et qui ne lui cédait en rien
+pour ce qui est de la galanterie. Laissez
+dire mademoiselle Emilie, monsieur
+le Marquis; à l'entendre il faudrait
+que tous les maris fussent des
+Céladons: qu'ils soient braves à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
+guerre, sablent bien du champagne
+et ayent de bons procédés pour leurs
+femmes, voilà ce qu'il faut.</p>
+
+<p>Après vous avoir rapporté son sentiment
+tout au long, je vous dirai
+que ma mère vous trouve ainsi que
+moi trop sévère; Le Marquis se justifie
+très bien en disant, qu'il a été
+lui-même dupe de ses sentimens,
+qu'il n'a bien connus qu'après la perte
+de cette infortunée victime. Il
+souffre moins depuis deux jours, et
+sa conversation nous intéresse beaucoup.
+Mon oncle est enthousiasmé de
+lui et ma mère l'écoute avec
+plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse
+mon Emilie que j'embrasse
+bien tendrement. Vous êtes folle je
+crois avec votre <i>Idomenée</i>, qui a
+pu vous donner cette idée?</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIV.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p>
+
+<p class="p2">Remerciez le ciel, ma chère Victorine,
+de ce qu'il y a un cheval bai à vendre
+chez un fermier, à une lieue de <span class="smcap">Loewenstein</span>;
+grâce à ce cheval bai,
+vous verrez votre amie. Voici le
+fait: mon oncle, le Doyen du chapitre
+a besoin d'un cheval de cette couleur;
+c'est un grand connaisseur, il va le
+voir demain et ira vous demander à
+dîner. Sa nièce l'accompagne et sa
+joie d'embrasser sa chère Victorine la
+transporte. Je verrai donc enfin la
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
+fleur de la chevalerie Française, et je
+vous en dirai bien franchement mon
+avis. Adieu, ma chère amie, à demain;
+mon c&oelig;ur bat déjà de plaisir;
+que sera-ce quand je vous serrerai
+dans mes bras?</p>
+
+<h3 class="p4">LETTRE XV.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Convenez que vous désirez savoir ce
+que pense de vous le Marquis. N'allez
+pas me dire: que me fait un
+étranger qui me voit en passant et
+par conséquent ne peut me juger.
+<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+Vous avez fait des frais pour lui, et
+ne m'accusez pas de présomption;
+l'amour propre y entrait sans doute
+pour une grande partie; mais l'amitié
+faisait l'autre. Vous vous disiez:
+il faut que je lui fasse voir que ma
+Victorine a du discernement, et qu'elle
+sait bien placer ses sentimens. Pour
+moi j'étais intérieurement glorieuse
+de vos succès, comme une tendre
+mère qui voit sa fille fixer tous les
+regards à un bal. Il vous trouve
+très aimable, et dit qu'il n'a jamais
+vu que vous, mettre de la grâce dans
+une dissertation; qu'il n'est que mon
+Emilie, dans qui la réflexion ne dessèche
+pas le sentiment; que vous approfondissez
+en vous jouant, en ayant
+l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous,
+a-t-il pu voir tout cela en si
+peu de temps? C'est qu'il faut savoir
+que je lui ai montré plusieurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
+de vos lettres, et votre présence a
+fait le reste; enfin, il dit que notre
+société forme un tout parfait, et que
+chacun de nous fait valoir l'autre
+par de légères oppositions, qui font
+ressortir nos diverses qualités. Etes-vous
+contente de ce jugement? Pour
+moi, j'ai eu un plaisir infini à vous
+entendre apprécier par un homme
+dont le goût naturel a été infiniment
+exercé dans les sociétés les plus
+distinguées; qui a connu ce qu'il
+y a de plus aimable dans un pays où
+le plus grand mérite était d'être aimable.
+Nous n'avons parlé que de
+vous depuis trois jours, et je dois
+épargner à votre modestie le récit
+de tout ce qui a été dit. Que vous
+dirai-je enfin, il a prétendu qu'il
+vous connoissait si bien, qu'il serait
+en état de faire votre portrait, nous
+l'avons pris au mot, et n'ayant pu se
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
+dédire, voici l'ouvrage qu'il nous a
+apporté ce matin, et qui ne manque
+pas de vérité.</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Emilie</span> se communique aisément,
+sa physionomie est expressive et
+animée, c'est ce qui m'enhardit à en
+faire le portrait. Ses yeux sont vifs
+et perçans; il y règne plus d'ardeur
+que de sensibilité, ils annoncent un
+esprit observateur, et cependant sa
+manière de sentir et de s'exprimer
+a quelquefois l'air d'une inspiration
+soudaine. Elle est libre et familière
+sans indécence; elle dit ouvertement
+ce qu'elle pense, même aux personnes
+intéressées, et peut-être est-ce plus
+par envie de montrer sa pénétration
+que par un effet de sa franchise. Au
+premier aspect elle inspire moins le
+désir de lui plaire que la crainte de
+lui déplaire. Elle donne l'envie de
+causer avec elle, et plus encore la
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
+curiosité de l'entendre: on croit d'abord
+feuilleter une brochure agréable,
+et l'on découvre bientôt que c'est un
+livre plein d'agrément et de solidité.»</p>
+
+<p>Etes-vous satisfaite de ce portrait,
+qui a tellement frappé ma
+mère, que ravie du talent de l'auteur,
+elle lui a demandé instamment de faire
+le mien. Les traits flatteurs qu'il
+renferme ne sont pas exacts, mais
+je crois que si les couleurs sont trop
+brillantes, elles ne sont pas sans quelque
+vérité. Il m'a prodigieusement
+embellie, voilà tout le tort du peintre.</p>
+
+<p>«Son visage rassemble tous les
+trésors de la santé et de la jeunesse.
+Son teint n'est pas celui d'une habitante
+des villes, c'est le teint qu'on
+suppose aux bergères des romans.
+Son regard est plus touchant que vif,
+et son esprit se manifeste particulièrement
+à la manière dont elle écoute,
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
+au choix des personnes ou des choses
+qui fixent son attention. Le son
+de sa voix a quelque chose de sensible
+qui se dirige vers le c&oelig;ur, et
+indique qu'il doit y avoir dans ses
+sentimens plus de profondeur que de
+vivacité. Elle a de la gaieté, est
+instruite, et personne peut-être ne
+peut juger exactement de l'étendue
+de son esprit; c'est une espèce de mystère;
+elle pense et sent pour un petit
+nombre, et il faut que son c&oelig;ur donne
+le signal à son esprit pour se
+montrer.»</p>
+
+<p>Ce dernier trait est celui qui me flatte
+le plus, et vous en devez reconnoître
+la vérité, car c'est avec mon Emilie
+que je montre le peu d'esprit que
+j'ai, et d'après cela, il est bien clair
+que c'est de la chaleur de mon ame
+qu'il tire toute sa force; sans elle il
+serait comme le feu renfermé dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span>
+un caillou; qui se douterait qu'il existe?</p>
+
+<p>Adieu, ma chère Emilie.</p>
+
+<h3 class="p4">LETTRE XVI.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p>
+
+<p class="p2">Je suis bien plus touchée, ma chère
+Victorine, de tout ce que vous me dites
+de sensible sur mon portrait que
+de l'ouvrage même. Votre amitié
+se peint dans l'occupation où vous
+êtes de moi, et elle vous inspire un
+aveuglement qui me flatte davantage
+par son principe, que par l'aspect
+séduisant sous lequel il m'invite à me
+voir. J'ai quelquefois fait des portraits,
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+et il m'a paru que lorsque le peintre
+est agréablement prévenu, et qu'il
+cherche néanmoins à peindre avec vérité,
+il ne fait que renforcer certains
+traits, et en diminuer d'autres; et
+avec du jugement et de l'impartialité
+on pourrait, à l'aide de son ouvrage
+flatteur, en faire un plus ressemblant
+et bien moins favorable. Pour mieux
+développer ma pensée je vais faire
+mon portrait, au vrai, d'après celui
+du Marquis. «<span class="smcap">Emilie</span> au premier
+abord se livre aisément, et il est aisé
+par conséquent de la peindre; ses yeux
+sont vifs sans aucune expression de
+sensibilité, ils semblent joindre ]a
+réflexion à la vivacité, mais la plupart
+de ses idées sont soudaines et
+n'ont point de suite; la familiarité de
+ses manières n'a pour limite que l'indécence;
+elle ne s'embarrasse pas de
+choquer les personnes, pourvu que ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+qu'elle dit soit une preuve de la pénétration;
+on est peu curieux de lui
+plaire, mais on craint sa malignité,
+on est sur ses gardes en causant avec
+elle, et il paraît plus sûr de l'écouter;
+elle offre d'abord l'image de l'étourderie,
+et cependant elle donne
+par fois l'idée d'une personne qui a
+réfléchi.»</p>
+
+<p>Que dites-vous de ce portrait, ma
+chère Victorine, un excellent peintre
+les combinerait tous les deux et
+peut-être sortirait-il de là un portrait
+ressemblant. Adieu, ma chère
+amie, je m'en rapporte à celui que
+l'amitié a gravé dans votre c&oelig;ur; tant
+mieux s'il est flatté, car ce sera l'illusion
+de l'amitié, tant mieux pour
+moi s'il ne l'est pas, car je vaudrai
+mieux que je ne crois. Dans tous les
+cas, j'ai quelque prix, soit par moi
+soit par l'amitié.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XVII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Il est naturel qu'on désire savoir l'effet
+qu'on a produit sur les personnes
+dont le suffrage est flatteur, et j'étais
+bien assurée que le Marquis était curieux
+de savoir ce que vous m'avez
+dit de lui; mais il craignait sans
+doute qu'il y eût de la présomption
+à penser qu'on s'en était occupé, et
+croiriez-vous que cela a produit une
+scène touchante. Mademoiselle Emilie
+a dû me trouver bien heureux,
+m'a-t-il dit en me voyant, moi pauvre
+<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+impotent, moi malheureux Emigré,
+proscrit de sa patrie, repoussé de la
+plupart des pays, établi si agréablement
+auprès de sa charmante amie,
+et recevant d'elle des soins.......
+Sa voix s'est altérée, il a eu de la
+peine à achever sa phrase, et j'ai vu
+une larme sur sa joue. Vous allez
+être surprise, Emilie; l'attendrissement
+m'a gagnée, et j'ai balbutié:
+mon oncle et ma mère, monsieur le
+Marquis, sont eux-mêmes.... Mon
+oncle qui était derrière moi a pris
+la parole. «Ne voilà-t-il pas encore
+des complimens.» Je me suis
+remise de mon trouble et tâchant de
+plaisanter pour n'y pas retomber, j'ai
+dit: tout au contraire, c'est un compliment
+que monsieur le Marquis cherche.
+Il désire de savoir ce que pense
+de lui ma chère Emilie. Mais
+que dites-vous du trouble que j'ai
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
+éprouvé?..... Et n'admirez-vous
+pas combien l'accent du sentiment fait
+impression sur l'ame. L'expression
+de la reconnaissance du Marquis a
+agi sympathiquement sur moi, et m'a
+singulièrement émue. Mon oncle a
+repris la parole et s'adressant au Marquis.
+Voilà comme sont les femmes,
+a-t-il dit, elles croient que l'homme
+le plus sensé met un prix infini
+à leur suffrage, et ma nièce pense
+que le Marquis souffrant cruellement
+et inquiet à tant de titres, s'occupe
+de ce que peut penser, et dire de lui
+une jeune Demoiselle qu'il n'a fait
+qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-être
+de sa vie. Il est bien certain
+qu'elles ont plus parlé de vous que
+de moi; mais enfin chacun a son temps,
+et quand vous aurez fait vingt campagnes,
+mon cher Marquis, écoutez
+si vous voulez aux portes, et vous
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
+n'entendrez pas les belles dames parler
+de vous, à moins que vous ne soyez
+un mari jaloux. Elles font toutes de
+même, à commencer par mademoiselle
+Emilie. Je ne sais si <i>philosophe</i> est
+féminin, mais enfin il ne me vient
+pas d'autre mot, je vous dirai donc
+que c'est une grande philosophe, et
+que cela n'empêche pas qu'elle n'ait
+une belle passion tout au travers du
+c&oelig;ur, en tout bien tout honneur,
+s'entend. C'est au reste une très-aimable
+personne, quoiqu'elle s'embrouille
+quelquefois dans la décomposition
+des sentimens. Ma nièce semble
+avoir le secret de l'entendre;
+mais je crois que moins elle la comprend,
+et plus elle la trouve sublime.
+Son amoureux est un brave jeune
+homme d'une très-bonne maison qui
+s'est alliée à la nôtre il y a plus de
+quatre-cents ans, et je ne me trompe
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
+pas, car c'était du temps de l'Empereur
+<span class="smcap">Henri V</span>. Nous étions <i>Guelfes</i>,
+et ils étaient <i>Gibelins</i> à toute
+outrance. Le petit dieu d'Amour
+n'en tint compte, et il en résulta une
+alliance mémorable par ses effets,
+parce qu'elle contribua à calmer les
+esprits dans la Westphalie. Mademoiselle
+Emilie sera, je crois, fort
+heureuse avec lui. Vous pensez bien
+que cette conversation me peinait singulièrement;
+mais vous savez aussi
+qu'on arrêterait plutôt un torrent
+que mon oncle, quand il est sur
+certains chapitres. Bon soir, mon
+Emilie.</p>
+
+<p><i>P.S.</i> Dites quelque chose d'honnête
+dans votre réponse pour notre
+héros blessé, que je puisse lui montrer;
+car il paraît mettre un grand
+prix à votre approbation, et parle de
+vous de manière à me satisfaire, ce
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
+qui n'est pas une petite tâche. Encore
+une fois, bon soir.</p>
+
+<h3 class="p4">LETTRE XVIII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">le Président de Longueil</span><br />
+<span class="smcap">au</span><br />
+<span class="smcap">Marquis de St. Alban.</span></p>
+
+<p class="p2">Je vous ai promis, mon cher et jeune
+ami, le détail des aventures de mon
+émigration, et en voici le tableau tracé
+avec la plus exacte vérité. Vous
+vous rappelez que j'étais en Provence
+pour le soutien de quelques droits à
+une succession considérable. Je n'avais
+pas tardé à voir le danger que
+je courais dans un pays où la vivacité
+<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
+des esprits se joignait à la fermentation
+générale, et je choisis Nice pour
+y attendre en sureté le dénouement
+de la scène tragique qui fixait l'attention
+de l'Europe. Plusieurs personnes
+distinguées de la Provence s'y
+étaient ainsi que moi réfugiées;
+j'étais dans cette ville à portée de recevoir
+promptement des nouvelles de
+France, et la douceur charmante du
+climat ainsi que la société de quelques
+personnes du pays et de mes compatriotes
+adoucissaient les regrets de
+mon exil, enfin l'espérance soutenait
+mon courage; mais la journée du
+10 Août et la captivité du Roi remplirent
+mon esprit des plus noirs
+pressentimens. Bientôt après une
+armée Française s'avança près du
+Var, jeta l'épouvante dans la ville
+de Nice et dans tout le Piémont. Une
+terreur panique s'empara des esprits,
+<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
+dès qu'on eut pénétré les dispositions
+des Français; chacun se hâta de prévenir
+leur arrivée, et de sortir de la
+ville. L'allarme fut si vive, la précipitation
+si grande, que l'on ne se
+donna pas le temps de rassembler le
+peu d'effets précieux qu'on aurait pu
+emporter; je fus du nombre de ceux
+qui prirent ce parti et je pensai que
+le plus sûr était de se rendre à Turin,
+où l'on avait lieu de croire que les
+Emigrés seraient accueillis favorablement.
+Dans peu d'heures le chemin
+du Col de Tende fut couvert de monde,
+de vieillards, d'enfans, de femmes
+grosses, d'autres qui portaient
+sur leurs bras leur enfant qu'elles
+nourrissaient; des magistrats, des évêques,
+des moines dispersés sur cette
+route fuyaient consternés. Un évêque
+de quatre-vingts-trois ans, entre
+autres, offrait le spectacle le plus
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
+touchant; hors d'état de marcher, il
+était porté par des prêtres qui se relayaient
+tour à tour; une femme d'un
+nom distingué se trouva au milieu du
+voyage pressée des douleurs de l'enfantement,
+et accoucha sur le chemin,
+dénuée de tout secours; pour comble
+de malheur, des soldats Piémontais
+entendant la nuit un grand bruit sur
+la route, et ne distingant rien, se figurèrent
+qu'un détachement de Patriotes
+arrivait sur eux, ils tirèrent et blessèrent
+plusieurs des personnes qui
+marchaient en avant de notre misérable
+troupe. La pluie survint et dura
+huit jours. Les chemins furent
+inondés, les rivières débordées, et
+tous les fléaux semblaient se rassembler
+contre des infortunés fugitifs;
+on craignait de se noyer à chaque pas;
+celui qui tombait et s'embourbait, invoquait
+envain du secours. Le malheur
+<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
+extrême rend l'homme barbare en
+concentrant tout son intérêt sur lui-même.
+Quelques uns avaient des
+charettes, d'autres des chevaux et
+des mulets; mais à peine arrivés à la
+Scarena, les troupes Piémontaises
+s'en emparèrent. On se flattait de
+trouver à Tende une auberge pour y
+prendre quelque repos; elle était
+occupée par ces troupes, et après
+une aussi longue marche, et tant de
+fatigues, il fallut passer la nuit en
+plein air, inondés de la pluie,
+les pieds dans l'eau; les cris, les
+pleurs des femmes et des enfans
+ajoutaient à l'horreur de cette situation,
+et l'espoir abandonnait tous les
+c&oelig;urs. Nous passames le Col de Tende,
+et des voitures venues de Turin
+offrirent un instant l'espoir d'achever
+plus heureusement notre route; mais
+la cupidité aveugle et barbare ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
+permit pas à un grand nombre de
+profiter de ce secours; on demanda
+un prix exorbitant de ces voitures, et
+il y en eut une qui fut payée cinquante
+louis pour deux journées de marche.
+La troupe infortunée arriva
+enfin à Turin; lieu si désiré et qui
+nous semblait devoir être le terme de
+nos malheurs; mais en arrivant, nous
+vimes affiché au coin des rues, un
+règlement qui défendait aux Français
+de séjourner plus de huit jours
+à Turin et dans les états du roi de
+Sardaigne. Les hommes qui étaient
+en état de servir prirent le parti de
+se rendre à l'armée de <span class="smcap">Condé</span>, au
+moyen de quelques secours qu'ils se
+procurèrent; les femmes, les enfans,
+les vieillards obtinrent ensuite la permission
+de rester; mais le séjour dans
+la ville était trop cher pour des personnes
+réduites à la plus affreuse
+<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
+misère. Il fallut se retirer dans les
+villages voisins, et je m'associai à une
+famille intéressante pour former un
+petit établissement dans une cabane
+de paysans où nous passames quatre
+mois ensevelis en quelque sorte sous
+les neiges. Plusieurs de mes compatriotes
+ne pouvaient subsister que
+de la bienfaisance des habitans, et ignorant
+la langue du pays leur situation
+seule invoquait la compassion. Les habitans,
+hommes grossiers, mais humains,
+étaient frappés de notre courage, de
+celui des femmes sur-tout, ainsi que
+de leur piété. Ils admiraient leur résignation
+à un sort si malheureux, et
+je partageais ce sentiment en voyant
+des femmes, qui peu de mois auparavant
+étaient au milieu de domestiques
+empressés de les servir, aller acheter
+des légumes, de la viande et faire
+ensuite la fonction de cuisinière. Dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+les premiers momens, on se livre à
+la douleur; mais la nécessité impérieuse
+subjugue bientôt les esprits;
+lorsqu'on sent qu'il est impossible de
+lutter contre elle, on rentre en soi-même
+alors pour y chercher des ressources,
+et le courage vient roidir
+l'ame qui se familiarise peu à peu
+avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit
+mois s'étaient écoulés pendant
+que nous étions dans cette triste habitation,
+il n'était pas à croire que
+cette dernière ressource nous serait
+enlevée; mais les Français s'étant
+emparés du mont St. Bernard menacèrent
+Turin; alors les Emigrés furent
+obligés par ordre du gouvernement
+de quitter le Piémont. Incertains
+du lieu où il nous serait permis
+de respirer, nous primes enfin la résolution
+de nous rendre à Venise. Nous
+louames une barque où s'entassèrent
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
+quatre-vingts personnes et nous suivimes
+le cours du Pô. Les combinaisons
+de la pauvreté industrieuse diminuèrent
+les frais que semblerait
+devoir coûter un aussi long voyage.
+Quinze francs par tête nous acquittèrent
+de tout. Je ne puis, pour
+l'honneur de l'humanité, passer sous
+silence la réception des habitans de
+tous les lieux où la barque s'arrêtait
+le soir. Dès la première soirée nous
+vimes à Casal, le curé, les magistrats
+et un grand nombre d'habitans qui s'étaient
+rendus sur la rive pour nous
+offrir leurs maisons et nous prodiguer
+les marques les plus touchantes d'intérêt;
+ils nous partagèrent entre eux
+pour nous donner des lits et un bon
+souper, et dans un quart-d'heure
+quatre-vingts personnes se trouvèrent
+réparties chez les plus considérables
+habitans qui regardaient comme un
+<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+bonheur de nous recevoir, et celui
+qui en avait un petit nombre enviait
+à un autre l'avantage qu'il avait de
+posséder une maison plus grande; jamais
+l'hospitalité ne fut exercée d'une
+manière plus cordiale, plus noble et
+plus touchante. C'est ainsi que nous
+fumes reçus à Cazal, Vérone, Plaisance,
+Cazal-maggiore, Borgo-forte
+etc. etc. Souvent même plusieurs
+de ceux qui nous avaient ainsi reçus
+prenaient le lendemain les devants,
+au moment de notre départ, et se
+rendant au lieu de la prochaine couchée,
+y prévenaient les habitans de
+notre arrivée, commandaient à souper
+dans les auberges et nous retrouvions
+en débarquant les personnes
+qui nous avaient reçus la veille, et qui
+avaient fait plusieurs lieues pour nous
+procurer de nouveaux secours; souvent
+aussi on remplissait la barque de
+<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
+provisions de tout genre. Si jamais
+les humains ont été ce qu'ils devraient
+être, un peuple de frères,
+c'est pendant notre route. Combien
+le récit de nos malheurs les attendrissait!
+Combien de fois nous avons
+vu leurs yeux se remplir de larmes
+en nous écoutant! On voyait pendant
+le repas, régner sur la famille qui
+nous recevait, une joie pareille à celle
+d'un jour de noces ou d'une fête occasionnée
+par le plus heureux événement.
+Chacun s'empressait de nous
+offrir ce qu'il y avait de meilleur en
+fruit, en vin, en gibier, et l'attention
+était portée jusqu'à offrir aux
+femmes des bouquets des plus belles
+fleurs. Au milieu de ces marques
+de sentiment et de générosité, mes
+idées quelquefois se portaient sur
+Paris, où le sang coulait à grands
+flots, où le peuple furieux traînait
+<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
+dans les rues des corps déchirés, promenait
+sur des piques des têtes dégoûtantes
+de sang. Je me demandais
+si c'étaient les mêmes êtres que ceux
+qui nous recevaient avec tant de bienveillance,
+qui nous montraient une si
+vive et si touchante sensibilité. J'ajouterai
+à ce tableau de l'humanité,
+sous son plus bel aspect, un trait qui
+le terminera dignement. Nous trouvames,
+en sortant de la barque à Crémone,
+un homme que nous avons appris
+être un négociant, et qui nous
+suivit à l'auberge. L'intérêt qu'il
+prenait aux malheureux Emigrés,
+était peint dans ses yeux et se manifestait
+par ses gestes. Après nous
+avoir offert en général ses services, il
+resta quelque temps en silence avec
+l'air d'un homme embarrassé, qui
+balance à s'expliquer; une dame de
+notre compagnie descendit pour parler
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
+à l'aubergiste, et il la suivit. Elle
+rentra quelque temps après, et nous
+conta que ce monsieur, qui avait paru
+s'intéresser si vivement à nous, l'avait
+priée d'entrer un instant dans une petite
+salle en bas, et que là, il avait
+tiré deux rouleaux de cinquante louis
+en la suppliant de les accepter et de
+les partager avec ceux de ses compagnons
+de voyage qui en avaient
+le plus de besoin. Cette dame nous
+ajouta qu'elle les avait refusés, que le
+monsieur avait insisté à plusieurs reprises,
+avait tâché même de lui mettre
+dans sa main les deux rouleaux,
+et qu'enfin, il était sorti aussi affligé
+de ses refus qu'elle était touchée de
+son offre généreuse. Nous admirames
+ce noble procédé; mais la dame
+fut blâmée de n'en avoir pas profité
+pour aider plusieurs prêtres qui étaient
+sans ressources. Nous attendions un
+<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+souper frugal que nous avions commandé,
+et l'on s'impatientait de la
+lenteur de l'hôte lorsqu'il entra avec
+l'air d'un empressement respectueux,
+une serviette sur l'épaule comme un
+maître d'hôtel, et nous dit que le
+souper était servi dans la pièce voisine.
+Nous y passames, et nous trouvames
+la pièce éclairée de bougies et
+la table couverte d'une grande quantité
+de plats et plusieurs bouteilles
+de vin sur un buffet; à côté étaient
+de très-beaux fruits, des confitures,
+des biscuits et deux où trois sortes
+de vins de liqueur; l'hôte voyant notre
+surprise, nous dit que tout avait
+été ordonné et payé par un monsieur
+de la ville qui était entré avec nous
+à l'auberge. Il ne voulut pas nous
+apprendre son nom et se borna à nous
+dire que c'était un négociant fort riche,
+et un des plus honnête homme
+<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
+qu'il y eût dans toute la Lombardie.
+Le lendemain aucun des garçons de
+l'auberge ne voulut recevoir la plus
+petite gratification, et nous arrivames
+à la barque suivis de plusieurs
+personnes qui s'attendrissaient à la
+vue des enfans, des prêtres, des
+vieillards, et levaient les mains au
+ciel en nous souhaitant toute sorte de
+prospérités. Nous cherchames en vain
+parmi ces personnes, le généreux
+inconnu. Il avait cru sans doute devoir
+se dérober à notre reconnaissance;
+mais de nouveaux bienfaits de sa
+part nous attendaient dans la barque,
+elle était remplie de provisions de
+tout genre.</p>
+
+<p>Fatigué de lire les horreurs de la
+Révolution, mon jeune ami aura sans
+doute du plaisir en lisant les détails
+de faits qui honorent l'humanité, et
+de douces larmes succèderont aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
+pleurs amers qui ont inondé souvent
+ses yeux.</p>
+
+<p>J'ai demeuré un mois à Venise où
+s'était retiré un de mes amis. J'y
+trouvai mon valet de chambre qui
+m'y attendait depuis huit mois, et
+qui avait sauvé de Nice ma vaisselle
+et une somme assez considérable. Il
+lui avait fallu autant de courage et
+d'adresse que de fidélité, pour me
+rendre le service qui me met à portée
+de vivre dans l'aisance. Le peuple
+Vénitien est bon et obligeant, et
+il n'est point de secours qu'il n'ait offert
+et donné aux Français qui en
+avaient besoin. Je me contenterai de
+vous citer un trait de l'hospitalière
+bonté de cette nation. Un des prêtres
+qui étaient venus avec nous, disait
+depuis quinze jours la messe dans une
+paroisse, et c'était son unique moyen
+de subsister; un jour il fut suivi au
+<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
+sortir de l'église, par un homme enveloppé
+d'un manteau, et lorsqu'il
+fut près de la porte l'homme s'approcha
+de lui et lui demanda de vouloir
+bien lui dire une messe le lendemain
+à une chapelle qu'il désigna.
+Le prêtre lui promit de faire ce qu'il
+désirait, et l'homme au manteau s'approchant
+alors de plus près, voilà
+monsieur, dit-il, la rétribution que
+je vous prie d'accepter pour votre
+messe et au même instant il lui mit
+dans la main un papier qui enveloppait
+deux médailles d'or de quinze
+ducats. Le prêtre voulut se défendre
+de les recevoir; mais l'homme au
+manteau le quitta aussitôt, et passant
+par une petite ruelle, disparut à
+ses yeux.</p>
+
+<p>Je serais resté à Venise si l'air humide
+n'avait pas été contraire à ma santé. J'ai
+quelque temps été en suspens sur le
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
+lieu où je me fixerais; enfin je me
+suis déterminé à venir à ***. On
+y est plus à portée qu'en Italie d'être
+instruit de ce qui se passe en
+France, et on y a bien plus de ressources
+pour la lecture; enfin le Gouvernement
+y laisse les Emigrés en
+paix.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XIX.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewestein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Le courrier ne part qu'après-demain,
+et je ne puis attendre si long-temps
+pour apprendre à ma chère
+Emilie, que le hasard m'a fait voir
+ce matin à Francfort, un officier qui
+est dépêché de l'armée à Vienne,
+qui m'a dit que le cher Baron jouissait
+de la meilleure santé, et n'avait
+pas été blessé comme quelques gazettes
+l'ont annoncé; mais un de ses
+parens du même nom, et c'est ce qui
+a donné lieu à l'erreur. Je n'ai pas
+<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+lû ces gazettes; mais comme elles
+pourraient vous parvenir, je ne perds
+pas un instant pour prévenir l'inquiétude
+qu'elles auraient causée à mon
+Emilie. Il faudrait en vérité que la
+génération actuelle eût reçu des ames
+plus fortes ou insensibles pour résister
+aux troubles et aux spectacles terribles
+de la malheureuse époque où
+nous vivons. Je viens de lire les
+<i>confessions</i> de <span class="smcap">Rousseau</span>, qui a l'art
+d'intéresser en racontant des faits minutieux,
+et qu'un autre ne serait pas
+tenté de relever; et je songeais après
+cette lecture aux circonstances présentes;
+je me disais: quelle énergique
+peinture n'aurait pas faite un si grand
+homme d'événemens qui demanderaient
+toute la pénétration de son esprit observateur,
+pour en démêler les causes,
+et toute la vigueur et la clarté de son
+style pour les bien expliquer; mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
+en y réfléchissant plus attentivement,
+j'ai pensé que son ame sensible aurait
+été flétrie par des spectacles pleins
+d'horreur, et affaissée sous le poids de
+tant de maux. C'est dans le sein de
+la paix qu'il est descendu dans son
+c&oelig;ur pour y chercher des sentimens
+doux et touchans, pour en saisir si
+habilement toutes les nuances; il a
+pu alors choisir des expressions convenables
+et proportionnées. Les mots
+atroces, affreux, terribles, monstrueux,
+mille et mille fois répétés,
+employés à chaque instant deviennent
+insignifians, et il faudrait d'autres expressions
+pour exprimer un <i>crescendo</i>
+de crimes et d'infortunes qui va à
+l'infini. Le plus simple récit fait alors
+plus d'effet; et je l'ai éprouvé ce matin.
+Ma sensibilité a été singulièrement
+affectée par un exposé simple et
+naturel des malheurs des Emigrés.
+<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+Un officier qui a su que le marquis
+de <span class="smcap">St. Alban</span> est ici, est venu le
+voir; nous avons parlé des Emigrés.
+Plusieurs, nous a-t-il dit, sont réduits
+à vivre, du métier de garçon
+charpentier ou menuisier; les plus
+heureux sont ceux qui enseignent à
+danser, qui montrent la géographie
+ou le Français, ceux-là sont des
+<i>Milords</i>; ce fut son expression. Un
+des meilleurs gentilshommes de ma
+province, ajouta-t-il, vend dans une
+petite ville du ratafiat, je l'ai vu en
+tablier dans sa baraque, et ce qui vous
+surprendra, il a l'air content. Le
+Français commence par être abattu,
+il reprend courage, et à la moindre
+ressource il passe à la gaieté. Le Marquis
+lui a demandé en baissant la voix
+s'il pourrait lui être utile; l'officier
+a tout de suite dit, en prenant un ton
+animé et sensible, comme pour rendre
+<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
+toute la compagnie témoin de la générosité
+du Marquis, je vous remercie
+infiniment, et il lui a serré fortement
+la main, je suis très-reconnaissant
+de vos offres; mais j'ai eu le
+bonheur de me tirer d'affaire; j'enseigne
+la musique et je puis dire, avec
+un grand succès; je gagne à ce métier
+vingt ducats par mois; mais ce n'est
+pas tout, j'ai le plaisir de me trouver
+avec de très-jolies demoiselles et de
+les entendre chanter. Il ne m'en
+coûte rien pour ma nourriture, parce
+que je suis invité tous les jours chez
+l'une ou l'autre de mes écolières, parmi
+lesquelles il y en a de charmantes;
+nous faisons aussi de très-jolis
+concerts, ainsi vous voyez que je ne
+suis point à plaindre. Un instant
+après il a dit, ayant eu l'air de réfléchir:
+puisque monsieur le Marquis est
+disposé à obliger ses compatriotes, je
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
+vais, s'il le permet, lui fournir une
+occasion d'exercer sa générosité envers
+un homme malheureux et très-respectable.
+Quel est-il? Si ce n'est
+point un mistère, a dit le Marquis,
+qui s'attendait à entendre nommer un
+officier ou un gentilhomme. C'est mon
+confesseur a répondu le jeune homme.
+Nous nous sommes regardés en souriant.
+Oui, a-t-il dit, mon confesseur.
+Je vous avouerai qu'il y a long-temps
+que je n'en fais pas d'usage;
+mais je n'en suis pas moins reconnaissant
+des bons conseils qu'il m'a
+donnés autrefois, et de l'intérêt qu'il
+me témoignait lorsque ma mère me
+faisait aller à confesse, et il fallait
+bien y aller, car mon précepteur
+m'accompagnait. C'est un vieux prêtre
+infirme, et qui est menacé d'être
+aveugle. Je l'ai trouvé ici et je tâche
+de le secourir dans son malheureux
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
+état. Nous étions disposés à rire au
+début de cette histoire, ensuite les larmes
+aux yeux chacun a remis à l'officier,
+une petite offrande, déterminée
+par le plus touchant intérêt. L'officier
+sautait de joie à mesure que
+les ducats arrivaient dans ses mains;
+il les regardait avec un plaisir singulier,
+et remerciait chacun de nous avec
+la plus sensible expression de reconnaissance.
+Ce pauvre homme avec
+cela aura de quoi vivre six mois, disait-il.
+Nous lui avons promis de
+continuer à donner des secours à son
+malheureux confesseur, et il est sorti
+enchanté d'aller lui porter une aussi
+bonne nouvelle.</p>
+
+<p>Le Marquis va toujours de mieux
+en mieux; heureusement que l'os
+n'était point entamé, et dans peu de
+jours il se servira de son bras. Nous
+voyons avec peine approcher le moment
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+où il nous quittera. Il a l'air de se
+plaire parmi nous, et la reconnaissance
+qu'il nous témoigne surpasse de beaucoup
+nos soins. Je ne sais quelquefois
+si je dois m'applaudir d'avoir fait
+connaissance avec le Marquis, et si
+je n'éprouverai pas pour la société,
+ce qui arriva à votre père pour la
+bonne chère. Il fit à Vienne, chez
+l'ambassadeur de France, un très-bon
+dîner accommodé à la Française, et
+il fut quelque temps à trouver la
+cuisine Allemande détestable. Je n'avais
+pas idée de la conversation avant
+d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu
+disserter; mais converser agréablement
+sans s'appesantir sur les
+objets, mêler l'enjouement à la gravité,
+se proportionner aux personnes
+qui écoutent, prêter de l'intérêt aux
+sujets arides, approfondir les objets
+en ayant l'air de les effleurer, savoir
+<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
+passer d'un ton à un autre, voilà, ma
+chère Emilie, ce que je trouve dans
+la conversation du Marquis, et j'ai
+passé des heures délicieuses avec lui,
+sur-tout lorsque vous étiez en
+tiers: mon c&oelig;ur et mon esprit alors
+n'avaient plus rien à désirer. Adieu,
+mon Emilie; je vous embrasse bien
+tendrement.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XX.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewenstein.</span></p>
+
+<p class="p2">Combien votre amitié me touche, ma
+chère Victorine, et combien m'a été
+utile en ce moment votre officieuse
+prévoyance! Je venais de lire la gazette
+qui met au nombre des blessés
+mon cher Baron; j'étais toute entière
+à l'inquiétude la plus déchirante
+lorsque votre lettre m'est arrivée.
+Vous avez prévu la douleur qui m'accablait,
+vous ne vous êtes occupée que
+pour la guérir, je vous dois mon repos,
+<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+et qu'un bienfait a de prix quand
+il vient d'une main chère! Mais, ma
+tendre amie, rassurée en ce moment
+sur le passé, que l'avenir est inquiétant!
+Cette malheureuse guerre durera-t-elle
+encore long-temps? Les
+transes continuelles qu'elle me fait
+éprouver ne peuvent se décrire; des
+grades, des rubans peuvent-ils servir
+de compensation à tant d'inquiétudes.
+La paix, l'union, les douceurs d'une
+tendre intimité ne sont-elles pas mille
+fois au-dessus du vain plaisir de faire
+parler de soi, d'entendre les autres
+parler de ce qu'on aime? Je ne suis
+pas politique, peut-être les intérêts
+de mon c&oelig;ur font-ils illusion à mon
+esprit, mais je suis bien tentée d'être
+de l'avis d'un homme d'esprit, qui
+soutenait chez ma mère, que les Puissances
+n'auraient pas dû se mêler des
+affaires des Français, qu'il aurait été
+<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+plus sage de laisser se consumer leur
+feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il,
+en citant un ancien, <i>l'attiser avec
+l'épée</i>. On dit que c'était le sentiment
+de l'impératrice de Russie; si
+cela est, je dois être bien fière. Ce
+sentiment n'est peut-être pas celui
+du marquis de <span class="smcap">St. Alban</span>. Les Emigrés
+veulent que les Puissances fassent
+les plus grands efforts, déploient
+toutes leurs ressources pour détruire
+jusqu'au germe de la révolution Française,
+dont la contagion suivant eux,
+menace tous les pays; peut-être
+ont-ils raison; peut-être aussi sont-ils
+aveuglés par leur ressentiment
+et l'intérêt, qui leur inspirent une
+impatience bien excusable. Je pense
+comme eux qu'il importe à l'humanité
+d'éteindre l'incendie qui consume
+la France, et peut s'étendre dans le
+reste de l'Europe; mais je diffère avec
+<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
+eux sur les moyens. La guerre est
+le plus grand des fléaux, et la main
+de tout souverain qui signe un manifeste
+pour la commencer doit trembler.
+Il faudrait dans un tel instant
+mettre sous ses yeux le tableau d'un
+champ de bataille, où le sang coule
+de toutes parts; des monceaux de cadavres,
+des milliers de blessés, remplissant
+l'air des cris de la douleur;
+il faudrait lui peindre les angoisses des
+femmes, des mères, des s&oelig;urs d'une
+partie de ses sujets, attendant l'arrivée
+de chaque courrier avec une inquiétude
+déchirante, osant à peine
+parcourir les détails même des victoires,
+et fixer leur regards sur des
+lauriers teints du sang de leurs proches
+et de leurs amis. Les plus brillans
+succès sont-ils un dédommagement
+de tant de désastres. Souvenez-vous,
+ma chère Victorine, qu'en
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+lisant le siècle de Louis XIV, nous lui
+fimes l'application de ces vers sublimes
+de <span class="smcap">Corneille</span>.</p>
+
+<p class="font90 left35">«A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent,<br />
+L'état est florissant, mais les peuples gémissent,<br />
+Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits<br />
+Et la gloire du trône accable les sujets.»</p>
+
+<p>Adieu, je respire depuis votre lettre;
+mais je ne puis songer de sang
+froid à la guerre. Je déteste tous les
+conquérans et je voudrais que l'univers
+ne fut habité que par ces bons
+Quakers, qui ont en horreur l'effusion
+du sang. J'embrasse mille fois ma
+charmante Victorine, j'espère la voir
+incessament et lui faire lire dans mes
+yeux, dans toute ma personne, le
+sentiment de reconnaissance qu'elle
+<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
+ajoute à une tendresse que je croyais
+au-dessus de tout; mais le c&oelig;ur le
+plus aimant a donc toujours quelque
+vide que découvrent de nouvelles et
+vives émotions; le mien ne semblait
+pas pouvoir vous aimer davantage,
+et c'est cependant ce que je crois
+éprouver depuis votre lettre.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXI.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">le Marquis de St. Alban</span><br />
+<span class="smcap">au</span><br />
+<span class="smcap">Président de Longueil.</span></p>
+
+<p class="p2">J'ai lû, mon respectable ami, avec
+le plus vif intérêt le récit de vos
+aventures. Les Français dispersés
+sur toute la terre présentent une variété
+infinie de scènes touchantes,
+trop souvent tragiques, et dont plusieurs
+sont romanesques. Ils ont tout
+éprouvé: humiliations, refus inhumains,
+intérêt touchant, secours imprévus,
+persécutions impolitiques,
+compassion stérile. Mes généreux
+hôtes m'ont trouvé les larmes aux
+<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
+yeux, hier, en entrant chez moi;
+votre lettre était sur la table, on a
+craint que je n'eusse reçu de fâcheuses
+nouvelles, et essayant en vain de
+les rassurer j'ai pris le parti de leur
+en faire la lecture. Tous les visages
+étaient attentifs, et il n'y a pas
+eu un trait intéressant de votre récit
+qui n'ait produit la plus vive impression;
+des larmes d'attendrissement ont
+coulées à plusieurs reprises, à la description
+de la généreuse réception
+des habitans des rives du Pô. Le
+Commandeur pleurait en criant bravo;
+il trépignoit de joie, comme s'il eût
+été sur le rivage à vous attendre;
+on le voyait prêt à courir pour vous
+précéder le lendemain et vous retrouver.
+La Comtesse, les yeux inondés
+de pleurs au récit des procédés
+de ce bon négociant de Cremone, était
+d'une beauté ravissante. Je n'avais
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
+jamais eu le spectacle d'une belle
+femme qui pleure d'attendrissement;
+quelle différence d'avec les larmes
+de la douleur qui ne sortent qu'en
+déformant le visage, qu'elles paraissent
+silloner; ici la beauté de chacun
+de ses traits semblait, si je puis parler
+ainsi, s'épanouir pour recevoir la
+céleste rosée qui les inondait. Le brave
+homme, disait le Commandeur, je
+lui donnerais la moitié de mon château,
+s'il était dans le besoin; la mère
+disait, l'excellent homme, heureusement
+il s'en trouve encore de tels.
+La Comtesse tendait les bras comme
+pour y recevoir cet honnête Cremonois,
+et je crois que s'il eût été là,
+elle n'aurait pu s'empêcher de l'embrasser.</p>
+
+<p>Après cette intéressante lecture,
+vous jugez qu'il a été fort question
+des Emigrés; on a raconté quelques
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
+histoires dont plusieurs étaient d'un
+genre bien opposé à celle de votre
+voyage. Une carte géographique était
+sur ma table, et l'on a parcouru les
+divers pays où nos compatriotes sont
+accueillis ou tolérés; il est venue à ce
+sujet une assez singulière idée à la
+Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que
+cette carte serve d'indication du sort
+dont jouissent les Emigrés dans les
+différens états de l'Europe; ils seront
+peints de diverses couleurs; et leur
+site sera analogue au traitement dont
+ils jouissent; ainsi les pays où ils
+auraient été mal accueillis seront en
+couleur noire et des montagnes arides,
+des torrens dévastateurs désigneront
+l'âpreté du climat; dans ceux où
+ils auront été bien reçus, on verra
+des prairies émaillés de fleurs et des
+verts bocages; mais il faut une légende
+au bas de la carte pour donner
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
+des explications. On a fort applaudi
+à cette idée, et la Comtesse a été prendre
+ses crayons.</p>
+
+<p>Elle s'est mise à dessiner, et pendant ce temps,
+essayant de faire les
+légendes, j'ai senti la difficulté de
+leur donner le style court et serré
+qu'exige le genre lapidaire. Il m'a
+donc fallu, n'ayant pas le temps d'être
+court, faire un récit historique.</p>
+
+<p>Voici celui de la Russie.</p>
+
+<p>Louis XIV a prodigué des secours
+à un roi qu'on avait précipité du
+trône; la générosité de son ame et le
+noble orgueil de son rang ont déterminé
+les bienfaits; mais si la souveraine
+de Russie s'est empressée d'adoucir
+les malheurs d'une famille
+auguste, <span class="smcap">Catherine</span>, femme sensible
+et généreuse, a tendu une main
+bienfaisante à l'humanité souffrante;
+<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
+son trésor a été la caisse des malheureux;
+ils ont trouvé une nouvelle
+patrie dans ses états, et ont reçu
+d'elle des terres et des fonds pour
+les faire cultiver.</p>
+
+<p class="center p2">La légende de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Les malheureux Français fuyant
+leurs maisons en feu, poursuivis par
+le fer des brigands et la hâche des
+bourreaux, sont venus chercher un
+asile chez leurs anciens rivaux.</p>
+
+<p>La politique, l'intérêt ont cédé
+aussitôt aux cris de l'humanité désolée;
+les dons du Roi, ceux des Grands, des
+Anglais de toutes les classes, au moyen
+de nombreuses souscriptions ont produit
+des secours immenses pour une
+foule prodigieuse d'hommes, de femmes,
+de prêtres, d'enfans sans asile
+et sans subsistance; enfin pour rendre
+ces bienfaits durables et en assurer
+<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
+l'équitable distribution, ils ont établi
+les plus sages précautions, avec cette
+méthode précise du génie calculateur
+qui les caractérise; ils ont su distinguer,
+naissance, services, âge; enfin
+le malheur et les talens, la valeur,
+la vertu ont été pour tous les Français
+des lettres de naturalisation.</p>
+
+<p>La Prusse est à remarquer pour les
+secours que le Roi a prodigués aux
+Emigrés Français; plusieurs vivent
+de ses bienfaits, ou de ceux des princes
+de sa maison. Beaucoup de jeunes
+gens ont été placés dans ses troupes,
+et un grand nombre dans des
+maisons d'éducation, aux frais de sa
+Majesté.<a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
+La retraite modeste et simple d'un
+héros, <i>Rhinsberg</i> est aussi distinguée
+sur cette carte; on y voit comme dans
+les champs Elyséens, quelques ombres
+heureuses échappées à la fureur d'un
+gouvernement barbare, s'entretenant
+sous des ombrages frais de leur malheureuse
+patrie, célébrant les vertus
+<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
+et les talens de leur auguste bienfaiteur;
+ils sont auprès d'une pyramide,
+et j'y lis le nom de l'éloquent et généreux
+<span class="smcap">Malesherbes</span>. C'est à toi
+qu'elle est consacrée, ministre du plus
+vertueux des rois, défenseur du meilleur
+des hommes.</p>
+
+<p><i>Brunswick</i> doit être désigné sur cette
+carte, comme un des pays où l'hospitalité
+envers les Français est la plus noblement
+exercée; on croit souvent se
+trouver à la cour de France quand on
+voit l'illustre souverain de <i>Brunswick</i>
+entouré de généraux, de ministres, de
+magistrats et de prélats Français. Ses
+bienfaits préviennent les besoins, et à
+la noble simplicité de ses manières il
+semblerait que ce sont les dons de l'amitié.</p>
+
+<p>Je n'aurais malheureusement pas à
+m'étendre beaucoup, mon respectable
+ami, sur cette idée de la Comtesse,
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
+que j'ai saisie avec empressement.
+Ce court tableau est tracé par la vérité,
+et joint à celui de votre voyage,
+il forme un agréable contraste avec
+tant de scènes d'horreur. Je vous
+écris cette lettre en quelque sorte en
+commun; vous êtes connu dans le
+château de <i>Loewenstein</i> comme si vous
+y aviez long-temps habité, et la
+Comtesse et le Commandeur ont pour
+vous, non-seulement de l'estime, mais
+de l'amitié, et ce dernier sentiment,
+passez-moi cette vanité, est dû à
+celle dont vous m'honorez. Adieu,
+mon respectable ami, conservez-moi
+vos bontés.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A"><span class="label">[A]</span></a> Cette lettre a été écrite en 1793, et
+depuis cette époque, le roi de Prusse
+a donné des terres à plusieurs Emigrés
+Français dans l'intérieur de ses états,
+et dans le nouvelle partie de la Pologne,
+acquise par le dernier partage.
+Une congrégation de religieuses a demandé
+un asile, et le Roi leur a accordé
+une maison où elles vivent facilement
+du travail de leurs mains, et
+selon leur institut. Enfin les Emigrés,
+que distingue leur mérite littéraire,
+ont obtenu dans l'académie de Berlin
+des places auxquelles sont attachés des
+appointemens.</p></div>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">Le Président de Longueil.</span><br />
+<span class="smcap">au</span><br />
+<span class="smcap">Marquis de St. Alban</span></p>
+
+<p class="p2 right">à <i>Dusseldorff</i>.</p>
+
+<p>Je ne vous parle point en ce moment
+de la France, ni de l'armée, parce
+que vous êtes plus à portée que moi
+d'en être promptement instruit. Je
+ne sais au reste quelles sont vos conjectures,
+mais les miennes se perdent
+dans le plus vaste et le plus noir horizon.
+Je vous écrirai amplement à
+ce sujet dans quelque temps; pour
+le moment, parlons de nous et de nos
+amis. Le temps où nous vivons
+<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+ressère les intérêts et les sentimens
+dans le plus petit cercle, et l'ame
+cicatrisée de tous côtés n'a plus
+que quelques points de sensibilité.
+N'êtes-vous pas affligé et étonné de
+n'avoir point de nouvelles de la duchesse
+de <span class="smcap">Monjustin</span>. J'ai fait de
+tous côtés des perquisitions sans pouvoir
+rien apprendre à son sujet. Je
+sais seulement qu'elle a été en Angleterre;
+mais on n'a pas pu me dire
+si elle y est encore, et je suis porté
+à croire qu'elle a changé de nom.
+Ses affaires étaient très-dérangées
+avant la Révolution, tout son bien
+est en terres, et il est à craindre
+qu'elle n'ait pas emporté des fonds
+suffisans. Quelquefois je crains que
+la détresse où elle a pu se trouver ne
+l'ait forcée de rentrer en France, et
+alors je frémis. Plusieurs Emigrés
+ont pris ce parti par le même motif
+<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
+et les malheureux ont payé de leur
+vie cette funeste rentrée dans leur
+patrie. Il y a quinze ans que je suis
+attaché à la duchesse de <span class="smcap">Monjustin</span>;
+vous connaissez ses rares qualités, sa
+raison, son esprit, ses agrémens; jugez
+donc de mes regrets; sa société
+faisait le charme de ma vie, et si je
+pouvais me rejoindre à elle et à mon
+jeune ami; si je les pouvais voir
+dans une situation supportable, je
+défierais la fortune; et la Révolution
+n'affecterait en moi que le sujet
+fidelle, et que l'ami de l'humanité.
+Lorsque les fonds que vous avez seront
+épuisés, adressez-vous à moi,
+mon cher Marquis; ce serait faire
+outrage à l'amitié que de ne pas en
+recevoir les dons, et cette fausse discrétion
+ne serait en vérité honneur
+ni à votre esprit, ni à votre c&oelig;ur.
+Songez donc que je suis plus riche
+<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
+que je ne l'ai jamais été, quoique j'aye
+perdu trente fois la valeur de ce qui
+me reste: on n'est riche que de ce
+dont on jouit. La plupart des choses
+que j'ai perdues n'étaient pas des
+jouissances pour moi: j'avais un
+grand hôtel où j'habitais un très-petit
+appartement; beaucoup de chevaux,
+et je n'en employais que quatre
+ou cinq; je donnais de grands
+dîners, et ils m'ennuyaient; les spectacles,
+après une fréquentation de
+vingt ans, étaient moins un plaisir
+pour moi qu'un emploi du temps,
+et les loges que j'y avais étaient
+plutôt des moyens d'obliger que de
+m'amuser. Si l'on ôtait de la jouissance
+d'une grande fortune, ce qui
+n'est qu'au profit de la vanité, il y
+aurait bien peu de différence réelle
+entre le sort de l'homme le plus opulent
+et de celui qui jouit d'une
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
+honnête aisance. L'homme riche a
+plus envie de briller que de jouir,
+et vous savez que je ne cherchais
+pas l'éclat dans ma dépense; mais ce
+qui m'affecte le plus cruellement,
+c'est la séparation peut-être éternelle
+de quelques amis; ce sont les
+dangers qu'ils courent, enfin c'est
+ce déchirement qu'on éprouve quand
+on est enlevé subitement à toutes ses
+habitudes, à tout ce qui nous est
+cher; quand on se trouve transporté
+au milieu d'hommes indifférens,
+et dont on ignore jusqu'à la langue.
+Toutes les pages du livre de ma vie
+semblent effacées; il faut recommencer
+à me faire connaître, à me faire estimer,
+si je veux entretenir quelque
+commerce avec des gens aux
+yeux desquels ma position me rend
+d'abord suspect, parce qu'ils craignent
+que je ne leur devienne à
+<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span>
+charge. Je me dis souvent: je n'intéresse
+aucun de ceux que je vois;
+je puis vivre, souffrir, mourir, sans
+exciter un sentiment, sans qu'il y
+ait une larme de versée; mon esprit
+et mon c&oelig;ur me sont inutiles et à
+charge par leurs besoins. Je ne puis
+ni converser sur les objets dont je
+me suis occupé, ni m'attacher à personne,
+et mes avances seraient regardées
+comme des calculs intéressés.
+Mon c&oelig;ur est surchargé de son propre
+poids, il voudrait se répandre et
+il est arrêté par l'indifférence qu'on
+lui oppose, douloureusement froissé
+par la défiance; ou, si je sors dans
+les rues je m'apperçois souvent que
+je suis pour le peuple un objet de
+haine ou de mépris; car, il ne faut
+s'aveugler sur ses dispositions.
+Il admire les succès des brigands appelés
+Patriotes, et les mots décevans
+<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
+d'égalité, et de liberté chatouillent
+son c&oelig;ur et lui inspirent de l'éloignement
+pour ce qu'on appelle les Aristocrates.
+Il contemple avec plaisir
+leur chûte et croit s'élever de toute
+la hauteur dont on les a précipités.
+J'ai été assez heureux pour emporter
+quelques fonds qui me mettent à portée
+de vivre dans l'aisance, et cette
+aisance est une immense richesse comparée
+à la détresse de la plupart de
+nos compatriotes. Celui de nous qui
+peut avoir la plus grossière subsistance
+assurée, est un homme fortuné: on a
+dit avec raison, que pour être content
+de son état il fallait regarder en bas;
+aujourd'hui, qui le dirait! c'est en
+portant ses regards jusqu'à la plus
+sublime élévation. Quel est l'homme
+dont la vie et la liberté sont assurées,
+qui ne doive pas se trouver heureux
+en se rappelant l'infortuné <span class="smcap">Louis XVI</span>;
+<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
+tout homme, de quelque classe qu'il
+soit, était en quelque sorte familiarisé
+avec l'idée de la possibilité de périr
+sur un échafaud, l'histoire en fournit
+mille exemples, et l'innocence n'a
+souvent pas suffi pour échapper à un
+tel sort; mais un roi!.... qui peut
+se faire une idée des affreuses pensées,
+des sentimens d'étonnement et
+d'horreur qui ont rempli son esprit et
+son c&oelig;ur quand il a passé, captif, au
+milieu d'un peuple furieux qu'il avait
+vu, pendant vingt ans, se précipiter
+sur son passage pour le contempler
+avec délices; pour faire retentir l'air
+des plus touchantes acclamations.
+Qui peut dire si son c&oelig;ur n'a pas été
+ouvert à l'espoir, et combien il a été
+cruellement trompé, lorsque pendant
+cette longue route il n'a entendu aucune
+voix s'élever en sa faveur,
+aucun bruit avant-coureur d'un
+<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
+généreux effort; enfin arrivé au
+terme fatal, il s'est flatté sans doute,
+que peut-être ce peuple ne résisterait
+pas à la voix de son roi qui paraissait
+en suppliant devant lui; mais
+la plus atroce barbarie fait retentir
+l'air d'un bruit affreux qui couvre
+ses faibles accens; enfin le crime
+comble l'intervalle immense qui est
+entre le trône et l'échafaud, entre
+le supplice et l'innocence. Cette affreuse
+image me revient sans cesse
+dans la pensée, et le jour et la nuit.
+A tout ce qu'elle a de déchirant pour
+le c&oelig;ur, se joint un tel étonnement
+pour l'esprit, que je suis quelquefois
+tenté de croire que cette terrible catastrophe
+n'est qu'un songe affreux.
+Je reviens à vous, mon cher et jeune
+ami, et j'exige de votre attachement
+que vous me disiez au plutôt l'état
+de vos affaires, et ce qui vous reste,
+<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+et ce que vous attendez. J'ai quelque
+argent à votre service, pour le moment,
+sans nuire à mes arrangemens,
+sans rien diminuer de ma dépense.
+Songez que je vous tiens lieu de
+père et que j'en ai toute la tendresse.
+Adieu, pour aujourd'hui.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXIII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Ecoutez, écoutez ma chère Emilie,
+une scène du plus grand genre dont
+vous êtes la cause sans le savoir.
+Nous étions à prendre le thé dans le
+sallon lorsqu'on m'a apporté un billet
+de vous, écrit il y a deux jours,
+pour m'annoncer cette marchande
+qui fait si bien les fleurs artificielles,
+et j'ai proposé à ma mère de la faire
+entrer, en lui disant qu'on m'avait
+assuré qu'elles égalaient presque en
+fraîcheur et en vivacité les fleurs
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+naturelles. Un instant après est entrée
+une jeune fille avec deux grands
+cartons. Les fleurs ont été étalées
+sur une petite table auprès de ma
+mère; la <span class="smcap">Warberg</span> n'a fait qu'un
+saut jusqu'à nous pour voir les fleurs,
+et je ne puis vous rendre ses exclamations;
+elle regardait de tous ses
+yeux, avait envie de tout; combien
+cela Mademoiselle?.... Et celle-ci,
+et celle-là? La marchande avait à
+peine le temps de répondre à ses
+mille et une questions. Dans ce moment
+nous apperçevons le Marquis,
+qui se trouvant beaucoup mieux, avait
+voulu nous causer une agréable surprise,
+et qui traversait la cour, appuyé
+sur son valet de chambre, pour
+se rendre dans le sallon. Nous nous
+levons aussitôt pour aller au devant
+de lui et le féliciter. Une voiture
+était rangée près de la porte du
+<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+vestibule, et nous apperçevons dans
+le fond une femme d'une figure fort
+agréable. On s'empresse de témoigner
+au Marquis la joie de le trouver en si
+bon état, et prêt à entrer, il porte
+ses yeux du côté de la voiture, et
+s'avance vers elle en disant: quoi c'est
+vous madame la Duchesse?... Et la
+femme de répondre sans le moindre
+embarras, c'est moi-même mon cousin.
+Tout le monde est surpris; mon
+oncle, sur-tout, semble pétrifié et
+demeure un instant les yeux fixes et
+la bouche ouverte. On demande au
+Marquis, par quel hasard cette dame,
+qu'il appelle madame la Duchesse,
+attend dans la cour sans entrer. Il
+s'approche d'elle, lui parle à demi-voix,
+et revient nous dire, c'est une
+de ces aventures de roman que produit
+la Révolution; madame la duchesse
+de <span class="smcap">Monjustin</span> vend des
+<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
+fleurs, voilà le mystère, et elle attend
+une ouvrière qui est allée en porter
+dans le sallon; nous nous avançons
+vers la Duchesse, et après bien des
+instances nous l'engageons à entrer.
+On garde ensuite un instant le silence,
+et la Duchesse d'un air tranquille et
+résigné, s'adressant à mon oncle qui
+était dans l'attitude d'un homme qui
+attend le dénouement d'une grande
+aventure, lui dit: je ne suis pas la
+seule, monsieur, que la Révolution
+ait réduite à un sort pareil ou plus
+fâcheux, et je me trouve heureuse
+d'avoir un petit talent qui écarte de
+moi la misère. Mon oncle lève les
+bras au ciel en croisant ses mains, et
+demande au Marquis si elle est de la
+famille du maréchal de ..... la
+femme de son petit-fils. Mon oncle
+s'écrie, la petite-fille du maréchal
+de ..... que j'ai vu commander les
+<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
+armées Françaises en 17... qui lui
+auroit dit que sa petite-fille serait
+réduite à vendre des fleurs? La Révolution,
+lui dit le Marquis, a fait
+du monde un grand bal masqué, où
+des princes paraissent sous des habits
+de paysans, et des valets sont habillés
+en empereurs; ma cousine s'est
+résignée avec courage à son sort. Il
+y en a, reprit la Duchesse, de bien
+plus à plaindre que moi; ce sont les
+vieilles femmes et celles qui n'ont
+aucune ressources dans leur industrie;
+je frémis en songeant qu'un peu
+plutôt ou plus tard, elles n'auront
+rien à attendre que de la compassion
+charitable. Le Marquis lui demanda
+des nouvelles de plusieurs personnes,
+et comme il ne lui parla ni de mari, ni
+d'enfans, je jugeai qu'elle était veuve
+et n'avait pas d'enfans: je ne me suis
+pas trompée. Madame de <span class="smcap">Warberg</span>
+<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
+n'osait plus acheter, et ne jetait que
+des regards furtifs sur ces belles
+fleurs qu'elle avait tant admirées;
+comment dire à une Duchesse: cela
+est trop cher? Comment lui mettre
+de l'argent dans la main? La Duchesse
+s'en apperçut et lui dit en
+souriant: il ne faut pas madame, si
+mon nom ne me sert pas, qu'il me
+nuise. Vous paraissiez disposée à
+acheter des fleurs; le prix est sur
+chacune, cela vous épargnera l'embarras
+de marchander. Madame de <span class="smcap">Warberg</span>
+s'enhardit, choisit plusieurs
+fleurs, fort belles, regarda le prix,
+tira sa bourse et mit en rougissant
+l'argent dans le carton. Je suivis
+son exemple; mais sans en acheter
+une grande quantité, comme c'était
+mon premier mouvement; je craignis
+d'avoir l'air, par pure générosité,
+d'augmenter ses profits. Comme je
+<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span>
+lui témoignais mon admiration de son
+courage, elle m'a dit une chose qui
+m'a frappée. Quand on ôte, Madame,
+du malheur, l'humiliation, il perd ce
+qu'il a peut-être de plus douloureux,
+et comment être humilié d'un malheur
+général? Qui ne serait pas honteux
+de paraître en chemise dans la
+rue?.... Mais, supposé que le feu
+prenne à votre maison, aux maisons
+voisines, on ne songera pas en fuyant
+le danger, à la manière dont on est
+vêtu. Mais, dit mon oncle, madame
+la Duchesse aurait trouvé dans tous
+les pays, des gens qui se seraient empressés
+de la secourir, sans s'abbaisser....
+Ah! Monsieur, lui dit-elle,
+ces services-là ne sont que
+pour un temps, et quand les malheurs
+durent, la générosité se lasse;
+n'est-il pas plus satisfaisant de pouvoir
+se suffire à soi-même, et de
+<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+n'avoir d'obligations à personne? Ma
+foi, dit-il, Madame, vous avez raison,
+et ce n'est pas là de l'orgueil, mais
+une noble et estimable fierté; il se
+détourna en même temps pour cacher
+ses larmes. J'allai à lui et prête moi-même
+à pleurer, je lui pris la main
+et ne pus que lui dire, mon bon
+oncle!... La Duchesse reprit la parole,
+et dit: on ne peut se refuser à
+une vérité constante, c'est que si on
+enlève à l'homme le plus riche tout
+ce qu'il possède, il est forcé de revenir
+à l'état de nature, et de travailler
+pour subsister. J'ai lû qu'en
+Turquie on fait, dans leur jeunesse,
+apprendre un métier aux Sultans;
+c'est peut-être par le souvenir des
+fréquentes révolutions qui précipitent
+du trône les monarques de l'Asie
+qu'on a cru devoir adopter cet
+usage; est-il aujourd'hui en Europe
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
+un homme, quelqu'élevé qu'il soit, qui
+puisse assurer qu'il ne sera pas réduit
+à faire usage de son industrie?
+<span class="smcap">Rousseau</span> avait raison dans son superbe
+ouvrage sur l'éducation, de
+faire apprendre un métier à <i>Emile</i>.
+On s'en est moqué, on a fait des
+railleries d'un héros menuisier. Combien
+de gens de qualité, de gens
+riches seraient heureux aujourd'hui
+d'avoir été élevé comme <i>Emile</i>?
+Quelle modération, ma chère amie!
+quelle sagesse! ce ne sont pas là des
+mots; c'est le courage et la vertu
+en action. J'ai voulu l'engager à
+passer la journée avec nous; mais
+il n'y a pas eu moyen de l'y déterminer:
+elle avait des affaires à Francfort
+et devait s'y trouver de bonne
+heure le lendemain; mais elle nous
+a promis de s'arranger pour venir la
+semaine prochaine, et nous accorder
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
+deux jours; de grâce venez-y, ma
+chère amie; je m'honorerai à ses
+yeux de votre amitié, et puisqu'elle
+vous connaît, elle me sera un titre
+pour prétendre à la sienne. Sa douceur,
+son courage, sa noble simplicité
+ont enchanté toute la maison; le
+Marquis, après avoir loué la courageuse
+résignation de sa cousine, nous
+dit: mesdames je vous conseille de
+vous presser de faire provision de
+fleurs; car ma cousine me fera certainement
+la grâce de partager ma
+petite fortune. De tout mon c&oelig;ur,
+dit-elle; mais prenez garde de vous
+aveugler sur vos espérances et d'en
+croire le succès trop prochain; je serais
+fâchée de vous faire dépenser
+trop vite un argent qu'il serait prudent
+de ménager pour l'avenir. Dès
+ce moment le produit de mes fleurs
+est pour les pauvres, et elle me pria
+<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
+de me charger de celui de madame
+de <span class="smcap">Warberg</span>. Ensuite elle ajouta:
+je crois, mon cousin, que tout bien
+considéré, je ne dois pas renoncer
+entièrement à mes travaux; il y a
+tant de malheureux à soulager, ce
+serait un vol que je leur ferais que
+de ne pas exercer mon petit talent.
+Qu'en pensent ces dames? Nous fumes
+de son avis. J'en ferai, dit-elle,
+un amusement au lieu d'un travail
+forcé. Nous l'avons tous reconduite
+à sa petite voiture; mon oncle lui
+donnait la main, et en la quittant la
+regardait avec des yeux de tendresse
+et d'admiration. Vous pensez bien
+qu'il n'a pas été question d'autre chose
+toute la soirée, et chacun de nous,
+à sa manière, a fourni son contingent
+à un chapitre sur les vicissitudes de
+la fortune. Adieu, pour aujourd'hui.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXIV.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">le Marquis de St. Alban.</span><br />
+<span class="smcap">au</span><br />
+<span class="smcap">Président de Longueil.</span></p>
+
+<p class="p2">Je m'empresse de vous apprendre,
+mon cher Président, que votre amie
+est retrouvée. Madame de <span class="smcap">Monjustin</span>
+vous écrit par le courrier une
+lettre qui vous apprendra comment
+je l'ai rencontrée, et ne vous laissera
+rien ignorer de tout ce qui l'intéresse.
+Les maîtres de la maison, instruits
+de l'état de la marchande de fleurs,
+l'ont accueillie avec la plus grande
+considération. Le titre de Duchesse
+n'a pas été auprès du bon Commandeur
+<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
+une faible recommandation; mais il a
+fallu bien peu de temps à madame de
+<span class="smcap">Monjustin</span> pour exciter ensuite
+pour sa personne le plus vif intérêt,
+et même de l'admiration. Madame la
+comtesse de <span class="smcap">Loewenstein</span>, à qui je
+parle souvent de vous, est enchantée
+de la connaissance de la Duchesse, et
+partage votre joie. Je voudrais,
+m'a-t-elle dit, être à sa place pour
+éprouver tout ce que l'amitié doit
+avoir de plus doux, dans un moment
+où l'on revoit une personne pour qui
+on a tremblé tant de fois. Madame
+de <span class="smcap">Loewenstein</span> est avide de sentimens,
+comme un ambitieux l'est
+d'honneurs et de distinctions, un
+avare d'argent; jugez par là, mon
+cher Président, du bonheur d'un homme
+qui aurait excité dans son ame
+un tendre sentiment. S'il suffit d'en
+connaître l'étendue pour le mériter,
+<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
+personne n'en est plus digne que votre
+ami. Chaque jour me fait découvrir
+de nouvelles qualités dans cette
+intéressante femme. Le charme de
+sa société écarte loin de moi jusqu'à
+l'idée du malheur. Je crois être dans
+un séjour enchanté, et chaque jour
+que j'ai à rester ici, est une partie
+d'un trésor dont je regrette d'avancer
+la perte. Je vois avec peine avancer
+ma guérison, quand je songe qu'elle
+sera le terme de mon bonheur. Adieu,
+mon cher Président, je finis à votre
+exemple en disant, <i>Vale et ama</i>.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXV.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">La marchande de fleurs est, ma
+chère Emilie, l'intime amie de ce
+Président, dont nous parle si souvent
+le Marquis; il me l'avait peint comme
+un des sept sages de la Grèce;
+mais les sages sont donc aussi sensibles
+à l'amour; car je crois que le
+Président a été plus que l'ami de la
+Duchesse, et que leur liaison a pris
+avec le temps la couleur de l'amitié;
+ne pourrait-on pas appliquer à un
+<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
+tel sentiment ce que dit le célèbre
+fabuliste des Français. <i>C'est le soir
+d'un beau jour.</i> Cette comparaison
+ne serait pas moins juste que l'autre;
+car les belles soirées succèdent
+à des chaleurs brûlantes. Il y
+a long-temps que la Duchesse a
+perdu son mari, ainsi je ne lui fais
+pas de tort en supposant qu'elle ait
+aimé un homme estimable. La Duchesse
+a montré une grande satisfaction
+en apprenant que le Président
+avait échappé aux fureurs démocratiques,
+et qu'il était dans une situation
+supportable du côté de la fortune.
+Le Parlement a été presque entièrement
+immolé, et le Président, à
+ce qu'elle m'a dit, était un homme
+trop marquant par sa naissance, ses talens,
+et enfin par son zèle, pour n'avoir
+pas été une des premières victimes.
+Je n'ai pu m'empêcher de dire
+<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
+à madame de <span class="smcap">Montjustin</span> que je
+voudrais être à sa place pour jouir
+d'un bonheur aussi vif. Elle m'a répondu
+en m'embrassant, et a eu l'air
+de s'attendrir sur moi. Je ne saurais
+vous exprimer ce qui était dans ses
+regards, peut-être lui en demanderai-je
+quelque jour l'explication. Le
+Marquis est heureux dans les personnes
+de son ami et de sa cousine. Je crois
+qu'il les regarde aussi avec la même
+envie que moi; car son ame est sensible
+et je vous avouerai que je n'ai
+trouvé que lui qui m'ait parlé <i>sentiment</i>
+d'une manière attachante et
+vraie. La plupart des hommes cherchent
+à montrer de l'esprit lorsqu'ils
+en parlent, ou bien s'expriment avec
+une chaleur exagérée. On voit que
+ce que dit le Marquis part de l'ame,
+et on le croirait profondément sensible
+au seul son de sa voix, à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+manière dont il prononce le mot
+<i>d'aimer</i>. Adieu, ma chère amie,
+raisonnez sur tout cela à votre charmante
+manière, votre Victorine vous
+embrasse mille et mille fois.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXVI.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">la C<sup>esse</sup> de Loewestein.</span></p>
+
+<p class="p2">J'avais entendu dire que la personne
+qui faisait les fleurs dont je vous ai
+parlé, avait eu en France de la fortune,
+et que la Révolution l'avait réduite
+à faire usage de ce talent pour
+vivre; mais j'étais bien loin de la
+soupçonner d'être une si grande dame.
+Elle vient quelquefois à Mayence,
+où elle a une amie, et elle y fait apporter
+des fleurs par la jeune fille
+que vous avez vue. Un jour j'allai
+chez elle, et comme elle était sortie,
+<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+l'hôtesse me mena à la chambre de
+la Duchesse. Je la trouvai lisant un
+volume de <span class="smcap">Voltaire</span>, un autre était
+sur la table, et contenait <i>Zadig</i> ou la
+Destinée. Je lui dis qu'il y avait
+beaucoup de philosophie dans ce petit
+roman, et elle me répondit, il
+faut bien croire à une destinée qui
+se joue de tous les desseins des hommes,
+élève ce qui est bas et abaisse
+ce qui est élevé. Et elle cita à ce
+sujet ces vers que je la priai de
+m'écrire, et qu'elle me dit être de
+<span class="smcap">Corneille</span>.</p>
+
+<p class="left35 font90">«Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite,<br />
+«Que suivant que d'en haut son bras la précipite;<br />
+«Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir.</p>
+
+<p>Je lui dis: il faut convenir, Madame,
+qu'il y a peu de marchandes de
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
+fleurs en état de faire de pareilles
+citations. Elle se mit à sourire et je
+n'osai lui faire aucune question. Je
+suis retournée deux fois chez elle sans
+la rencontrer, et la dernière fois je
+remis à la jeune ouvrière un billet
+pour vous. Vous avez dû trouver la
+figure de la Duchesse intéressante et
+spirituelle, et à présent que je sais
+son état, je trouve ses manières très
+nobles: mais préjugé! préjugé! il y
+a deux jours que j'aurais dit <i>décentes</i>.
+J'ai beaucoup d'impatience de la revoir,
+et ce n'est pas pour lui faire
+mon compliment; car la grandeur
+dans sa situation n'est qu'un fardeau
+importun et embarrassant. Mon
+goût pour les aventures de roman
+me fera chercher à former une liaison
+avec elle, et je donnerai l'essor
+à mes sentimens d'intérêt et de bienveillance,
+bien faciles à se changer
+<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
+en amitié. Enfin lorsqu'elle viendra
+ici je l'engagerai à loger chez
+ma mère qui, depuis votre lettre,
+m'a témoigné beaucoup d'empressement
+pour la voir. Adieu, ma chère
+Comtesse.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXVII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La même a la même.</span></p>
+
+<p class="p2">Mon bonheur a amené ici ma cousine.
+Ce début vous surprend; cette cousine,
+vieille fille, bavarde, ennuyeuse
+avec solennité, fatigante dans ses
+empressemens, et se faisant valoir
+pour les plus petites choses, disant
+sans cesse: «Convenez que sans moi
+vous auriez payé votre robe deux
+ducats de plus; si je ne m'étais
+trouvée là vous tombiez dans le
+fossé; vous auriez encore la fièvre
+si je ne vous eusse forcée à prendre
+du quinquina. Ce bal où l'on désirait
+tant d'aller, la bonne maman
+<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+était malade, on se désolait; mais
+heureusement on a une cousine qui
+arrive toujours à propos; elle offre
+de se charger de la conduite
+d'Emilie, de la mener à ce bal,
+de la ramener; qu'est-ce qu'on y
+voit, ah! ah!».... En voilà
+assez; dis-je, ma cousine: Je sais
+toutes les obligations que je vous
+ai; et je suis obligée de lui mettre
+la main sur la bouche. A quoi sert
+tout ce préambule, à vous dire que
+ma cousine a proposé de me mener
+chez vous; et d'y rester ce qu'on
+appelle un jour franc. Je partirai donc
+après-demain, ma chère Victorine, et
+nous passerons ensemble quarante-huit
+heures. On dit que la durée
+est une grande question en philosophie,
+et je n'en suis pas surprise;
+du moins si c'est comme je l'entends;
+une opération qui dure six minutes
+<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
+est d'une longueur insupportable, et
+six minutes sont un éclair pour celui
+qui goûte un plaisir, vif: ôtez
+huit heures de sommeil, reste quarante,
+formant deux-mille-quatre
+cents minutes que nous passerons ensemble.
+Quel philosophe m'en dira
+la juste durée! Ah! qu'il se passe
+de choses dans l'ame d'une personne
+qui sent vivement! c'est sans doute
+à ce sujet, de la durée du temps,
+ce qu'on rapporte de <span class="smcap">Mahomet</span>,
+à ce que je crois: il sort de son lit,
+s'élève dans les airs, parcourt des
+mondes infinis, et il rentre chez lui
+que sa place dans son lit, n'était pas
+encore refroidie, et qu'une caraffe,
+qu'il avait laissé renversée, et répandant
+l'eau qu'elle contenait, n'était
+pas encore vide. C'est pour le coup
+que vous allez dire avec raison,
+quel déluge de métaphysique! Mais
+<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
+pourquoi m'en vouloir, n'est-ce pas
+mon c&oelig;ur, ingrate, qui me rend métaphysicienne?
+N'est-ce pas le bonheur
+de vous voir qui m'inspire tant
+de beaux calculs? L'avare qui compte
+son argent, tantôt le voit en ducats,
+tantôt en écus, et enfin en florins, en
+kreutzer, pour en grossir la somme
+à ses yeux. Adieu, ma chère Victorine,
+et quel bonheur j'aurai dans
+trente-six heures en disant, bonjour
+chère Victorine!</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXVIII.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">Le Marquis de St. Alban</span><br />
+<span class="smcap">a la</span><br />
+<span class="smcap">Duchesse de Montjustin.</span></p>
+
+<p class="p2">Ma santé se rétablit de jour en jour,
+grâce aux soins qui me sont prodigués,
+et à un excellent chirurgien.
+Je ne serai certainement point estropié,
+voilà ce qu'il y a d'intéressant,
+ma chère cousine. La paisible et
+charmante habitation où m'a conduit
+un génie bienfaisant, n'est plus aussi
+solitaire que vous l'avez vue: le père
+et le mari de la Comtesse sont arrivés
+de Vienne; l'inquiétude règne
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
+dans la maison, le père craint de
+rendre un domaine assez considérable
+dont il jouissait depuis près de
+trente ans, avec les fruits perçus
+depuis ce temps. Les frais du procès
+ajouteraient encore aux embarras,
+parce qu'il faut les payer incessament;
+à la vérité on compte un
+peu sur le bon Commandeur. Je
+partage les alarmes de sa famille et
+pénétré de reconnaissance, j'oublie
+depuis deux jours mes malheurs.
+Le père de la Comtesse est un
+homme de soixante ans, il n'a point
+servi et n'a presque jamais quitté
+son château; il connaît peu le monde,
+et il a mauvaise opinion des hommes,
+par l'effet d'une disposition misanthropique,
+sans philosophie, et par
+de mauvais procédés qu'il a éprouvés,
+et qui ont laissé de profondes
+impressions dans son ame; du reste
+<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
+il est attaché scrupuleusement à ses
+devoirs, à sa religion jusqu'à la superstition;
+occupé de l'administration
+de son bien, et entier dans ses volontés;
+il aime sa femme parce que
+la religion et la morale le prescrivent;
+mais sa fille, ce n'est ni la morale
+ni la religion, c'est cette irrésistible
+attraction qui est dans le moindre de
+ses mouvemens. Il me reste à vous
+donner une idée du mari: il a une
+de ces figures qu'on croit avoir vue partout,
+et qu'on a remarquée nulle
+part; il a servi quelques années;
+et sa famille désirant que son nom
+se perpétuât l'a engagé à se marier
+avec la charmante Victorine qui est
+de la même maison. Il paraît sentir
+son infériorité; mais il croit que la
+dignité de mari suffit pour faire disparaître
+toutes les inégalités personnelles;
+il ne faudrait pas je crois
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span>
+rassembler beaucoup de circonstances
+pour exciter en lui de la jalousie:
+tel est l'heureux mortel qui
+possède Victorine; mais que dis-je,
+un tel bonheur n'est pas sans partage;
+il ne possède que la plus petite
+partie de cette femme divine:
+il ne sait la langue ni de son esprit
+ni de son c&oelig;ur. Elle verra donc
+passer ses beaux jours sans avoir
+embelli l'existence d'un mortel digne
+d'elle, sans avoir donné l'essor aux
+sentimens de son ame sublime et
+aimante, sans avoir participé au charmant
+concert de deux esprits et de
+deux c&oelig;urs, se répondant et s'éclairant
+mutuellement! Les nouveaux
+arrivés m'ont fait des politesses à
+leur manière, le père avec assez de
+franchise, le mari avec une sorte de
+contrainte. La conduite de la Comtesse
+avec son mari répond à la justesse
+<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
+de son discernement, à cette connaissance,
+j'oserais dire, à cet instinct
+des plus délicates convenances: elle
+ne cherche point à le faire valoir
+en protectrice; mais sait faire en-sorte
+qu'il ne paraisse jamais à son
+désavantage; elle ne cherche point à
+faire à lui ou aux autres, illusion
+sur ses sentimens, et se borne à des
+manières qui caractérisent l'amitié
+et l'estime, enfin elle ne montre rien
+d'hypocrite ni d'exagéré, et rien qui
+puisse donner l'idée du mépris. Le
+temps va arriver où je serai obligé
+de quitter cette aimable société. Je
+ne puis rien comparer dans ma vie
+au charme des jours que j'ai passés
+ici. Il y a quelque temps qu'ayant
+horriblement souffert, je m'endormis
+profondément; à mon réveil, mes
+yeux se portèrent vers une glace
+qui est en face du sopha sur lequel
+<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
+je suis pendant la journée, et cette
+glace m'offrit une femme vêtue de
+blanc; ses cheveux épars et bouclés
+tombaient sur un cou d'albâtre entouré
+d'un rang de perles, une rose
+était à quelque distance et s'élevait
+et s'abaissait:... deux bras arrondis
+par l'amour étaient nuds jusqu'au
+coude, et des mains d'une blancheur
+éblouissante parfilaient des fils d'or.
+Je restai quelques moments sans faire
+connaître que j'étais éveillé et je vis
+cette figure céleste jeter des regards
+d'intérêt de mon côté; ils ont pénétré,
+ces regards, jusqu'au plus profond
+de mon c&oelig;ur; je ne me croyais
+plus sur la terre, et j'étais transporté
+au milieu des anges. Sa mère était
+près d'elle et contemplait avec délice
+sa charmante fille, et un vieillard respectable
+lisait et s'arrêtait quelquefois
+pour jeter sur elle un regard de
+<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
+satisfaction. Chacun m'exprima à
+mon réveil, d'une manière touchante
+ses craintes et le plus tendre intérêt.
+Ce réveil, ce tableau, car c'en était
+un, puisque je ne les voyais tous que
+dans la glace, seront sans cesse présens
+à mon esprit. Adieu, ma chère
+cousine. Parlez-moi un peu de vos
+amis de Francfort, en échange de
+tous les détails que je vous envoie,
+sur une société qui suspend par momens
+le sentiment de mes malheurs.
+Encore une fois je me reproche d'être
+heureux; mais qui sait ce que me
+garde l'avenir, et si je ne payerai
+pas bien cher cet éclair de bonheur.</p>
+
+<p class="p4"><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p>
+
+<h3>LETTRE XXIX.</h3>
+<hr class="c5" />
+<p class="center"><span class="smcap">La C<sup>esse</sup> de Loewenstein</span><br />
+<span class="smcap">a</span><br />
+<span class="smcap">M<sup>elle</sup> Emilie de Wergentheim.</span></p>
+
+<p class="p2">Le procès répand toujours un nuage
+de tristesse sur toute ma famille, et
+je suis forcée aussi de prendre un air
+inquiet pour ne pas désobliger mes
+parens: mais au fond je ne mets pas
+assez de prix à la fortune pour être
+fort affectée. Ce qui me touche véritablement
+c'est l'embarras où se
+trouverait mon père pour subvenir
+aux frais du procès. Le marquis de
+St. <span class="smcap">Alban</span> qui me croit plus inquiète
+<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
+que je ne le suis, partage avec vivacité
+le chagrin général, et ce qu'il y
+a de bon, c'est que c'est moi qui fais
+effort pour le consoler. Il avance
+dans sa guérison, et partira dans huit
+ou dix jours pour Francfort; ce sera
+pour moi, et je crois aussi pour ma
+mère, une véritable privation, et
+peut-être aurait-il mieux valu que
+je ne l'eusse pas connu. Nos bons
+Allemands me paraissent un peu plus
+maussades depuis son séjour ici, et
+nos agréables me sont encore plus
+insupportables; mon mari s'en est
+sans doute apperçu, et sur ce que je
+n'étais pas aussi enthousiasmée que
+lui du prince de **** que nous
+avons vu deux ou trois fois l'hiver
+dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur,
+il faut être Français pour
+plaire à madame: voilà ses mots;
+mais il y avait dans le son de sa voix
+<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
+quelque chose d'aigre, et dans ses
+regards une intention que je ne puis
+vous rendre. Je crois que la présence
+du Marquis lui est à charge:
+les malheureux sont toujours importuns
+à certaines personnes, à presque
+tous les hommes; le calcul de l'intérêt
+est en entier contre eux; l'intérêt
+étend ses vues dans l'avenir, et
+craint qu'on ne se fasse un titre d'un
+léger bienfait pour en exiger de nouveaux.
+Mon mari a toujours été
+porté à l'économie; il en sent en ce
+moment encore plus la nécessité, et il
+s'exagère la faible dépense que le séjour
+du Marquis occasionne: voilà je
+crois la source de son humeur contre
+lui, et il n'a d'ailleurs jamais aimé
+les Français. Elle n'aura plus de
+fondement dans peu, car le Marquis
+part pour Francfort, où il a quelques
+misérables débris de sa fortune à
+<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
+rassembler. J'aurai besoin de quelque
+temps après son départ, pour me remettre
+au ton ordinaires des conversations,
+et m'habituer à des sociétés,
+sans intérêt. Avec vous et avec le Marquis
+nous parlons une autre langue.
+Je remplacerai le Marquis par des livres,
+et quand vous serez mariée,
+ma chère amie, les occasions fréquentes
+de nous voir ne me laisseront rien
+à désirer. Adieu, mon unique, tendre
+et adorable amie.</p>
+
+<p class="center p4"><i><b>Fin du tome premier.</b></i></p>
+
+<p class="p4">Liste des modifications:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="toc">
+<tr>
+ <td>page &nbsp;36:</td>
+ <td>Fielding remplacé par Fiedling (dans un roman de Fielding on élève des doutes)</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>page &nbsp;40:</td>
+ <td>existé remplacé par existée (sans _Clarisse_ elle n'aurait pas existé»)</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>page 119: </td>
+ <td>tombée remplacée par tombé (elle y était tombé malade)</td>
+</tr>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Émigré, by Gabriel Sénac de Meilhan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÉMIGRÉ ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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