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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/34560-0.txt b/34560-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0dd0691 --- /dev/null +++ b/34560-0.txt @@ -0,0 +1,8519 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mon oncle Benjamin + +Author: Claude Tillier + +Release Date: December 4, 2010 [EBook #34560] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +MON ONCLE BENJAMIN + +CLAUDE TILLIER + +1862 + + + + +I + +CE QU'ÉTAIT MON ONCLE + + +Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; que +trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits +et des jours, de l'hiver et du printemps?... Toujours le même ciel, le +même soleil; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes; +toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les +mêmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le +machiniste de l'Opéra en sait plus que lui. + +Encore des personnalités! dites-vous; voilà maintenant que vous faites +des personnalités contre Dieu. Que voulez-vous! Dieu est, à la vérité, +un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que ses +fonctions ne soient pas une sinécure; mais je n'ai pas peur qu'il aille +réclamer contre moi à la jurisprudence Bourdeau des dommages-intérêts de +quoi faire bâtir une église, pour le préjudice que j'aurai porté à son +honneur. + +Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux à l'égard +de sa réputation qu'il ne l'est lui-même; mais voilà précisément ce que +je trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirs +s'arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutes +personnelles? Ont-ils une procuration signée Jehovah qui les y autorise? +Croyez-vous qu'il soit bien content quand la police correctionnelle lui +prend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement des +malheureux, pour un délit de quelques syllabes? Qu'est-ce qui prouve, +d'ailleurs, à ces messieurs que Dieu ait été offensé? Il est là présent, +attaché à sa croix, tandis qu'ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu'ils +l'interrogent; s'il répond affirmativement, je consens à avoir tort. +Savez-vous pourquoi il a fait choir du trône la dynastie des Capets, +cette vieille et auguste salade de rois qu'avait imprégnée tant d'huile +sainte? Je le sais, moi, et je vais vous le dire. C'est parce qu'elle a +fait la loi sur le sacrilége. + +Mais ce n'est pas là la question. + +Qu'est-ce que vivre? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et +recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette +besogne, cela finit par devenir bien insipide. + +Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours, +les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les +soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire; tous +conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu'ils seraient beaucoup +mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place. + +Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux? Toutes nos entreprises +n'ont qu'un commencement; la maison que nous édifions est pour nos +héritiers; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour +envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits +enfants. Nous nous disons: Voilà la journée finie; nous allumons notre +lampe, nous attisons notre feu; nous nous apprêtons à passer une douce +et paisible soirée au coin de notre âtre: Pan! pan! quelqu'un frappe à +la porte; qui est là ? C'est la mort: il faut partir. Quand nous avons +tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et +d'alcool, nous n'avons pas un écu; quand nous n'avons plus ni dents ni +estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire +à une femme: «Je t'aime!» à notre second baiser c'est une vieille +décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu'ils s'écroulent: ils +ressemblent à ces fourmilières qu'élèvent, avec de grands efforts, de +pauvres insectes; quand il ne faut plus qu'un fétu pour les achever, un +bÅ“uf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce +que vous appelez la couche végétale de ce globe, c'est mille et mille +linceuls superposés l'un sur l'autre par les générations. Ces grands +noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de +monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui +résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de +vous la poussière de mille choses détruites avant d'être achevées. + +J'ai quarante ans; j'ai déjà passé par quatre professions: j'ai été +maître d'études, soldat, maître d'école, et me voilà journaliste. J'ai +été sur la terre et sur l'Océan, sous la tente et au coin de l'âtre, +entre les barreaux d'une prison et au milieu des espaces libres de ce +monde; j'ai obéi et j'ai commandé; j'ai eu des moments d'opulence et des +années de misère. On m'a aimé et on m'a haï; on m'a applaudi et on m'a +tourné en dérision. J'ai été fils et père, amant et époux; j'ai passé +par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les +poètes. Je n'ai trouvé, dans aucun de ces états, que j'eusse beaucoup à +me féliciter d'être enfermé dans la peau d'un homme plutôt que dans +celle d'un loup ou d'un renard, plutôt que dans la coquille d'une +huître, dans l'écorce d'un arbre ou dans la pellicule d'une pomme de +terre. Peut-être si j'étais rentier, rentier à cinquante mille francs +surtout, je penserais différemment. + +En attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a été +faite tout exprès pour la douleur; il n'a que cinq sens pour percevoir +le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son +corps; en quelque endroit qu'on le pique, il saigne; en quelque endroit +qu'on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les +entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance; cependant, le poumon +s'enflamme et le fait tousser; le foie s'obstrue et lui donne la fièvre; +les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf, +un muscle, un tendon sous la peau qui ne puisse vous faire crier de +douleur. + +Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise +pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l'invoquer, il tombe +dedans une fiente d'hirondelle qui les dessèche; vous allez au bal, une +entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un +matelas; aujourd'hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe, +un grand poète: un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous +saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain vous ne serez qu'un +pauvre fou. + +La douleur se tient derrière tous vos plaisirs; vous êtes des rats +gourmands qu'elle attire à elle avec un lardon d'agréable odeur. Vous +êtes à l'ombre de votre jardin, et vous vous écriez: Oh! la belle rose! +et la rose vous pique; oh! le beau fruit! il y a une guêpe dedans; et le +fruit vous mord. + +Vous dites: Dieu nous a faits pour le servir et l'aimer. Cela n'est pas +vrai: il vous a faits pour souffrir. L'homme qui ne souffre pas est une +machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton +de la nature. La mort n'est pas seulement la fin de la vie, elle en est +le remède. On n'est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous +m'en croyez, au lieu d'un paletot neuf, allez vous commander un +cercueil. C'est le seul habit qui ne gêne pas. + +Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une idée +philosophique ou pour un paradoxe, cela m'est certes bien égal. Mais je +vous prie au moins de l'agréer comme une préface; car je ne saurais vous +en faire une meilleure ni qui convienne mieux à la triste et lamentable +histoire que je vais avoir l'honneur de vous raconter. + +Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu'à la deuxième +génération, comme celle d'un prince ou d'un héros dont on fait l'oraison +funèbre. Vous n'y perdrez peut-être pas. Les mÅ“urs de ce temps-là +valaient bien les nôtres: le peuple portait des fers, mais il dansait +avec, et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes. + +Car, faites-y attention, la gaîté s'accoste toujours de la servitude. +C'est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a créé +spécialement pour ceux qui sont sous la dépendance d'un maître ou sous +la dure et lourde main de la pauvreté. Ce bien, il l'a fait pour les +consoler de leurs misères, comme il a fait certaines herbes pour fleurir +entre les pavés qu'on foule aux pieds, certains oiseaux, pour chanter +sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour +sourire sur les masures qui font la grimace. + +La gaîté passe, ainsi que l'hirondelle, par-dessus les grands toits qui +resplendissent. Elle s'arrête dans les cours des colléges, à la porte +des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un +beau papillon, sur la plume de l'écolier qui griffonne ses pensums. Elle +trinque à la cantine avec les vieux grenadiers; et jamais elle ne chante +si haut--quand on la laisse chanter toutefois--qu'entre les noires +murailles où l'on renferme des malheureux. + +Du reste, la gaîté du pauvre est une espèce d'orgueil. J'ai été pauvre +entre les plus pauvres; eh bien! je trouvais du plaisir à dire à la +Fortune: Je ne me courberai pas sous ta main; je mangerai mon pain dur +aussi fièrement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves; je +porterai ma misère comme les rois portent leur diadème; frappe tant que +tu voudras, frappe encore: je répondrai à tes flagellations par des +sarcasmes! je serai comme l'arbre qui fleurit quand on le coupe par le +pied; comme la colonne dont l'aigle de métal reluit au soleil tandis que +la pioche est à sa base! + +Chers lecteurs, soyez contents de ces explications, je ne saurais vous +en fournir de plus raisonnables. + +Quelle différence de cet âge avec le nôtre! l'homme constitutionnel +n'est pas rieur, tant s'en faut. + +Il est hypocrite, avare et profondément égoïste; à quelque question +qu'il se heurte le front, son front sonne comme un tiroir plein de gros +sous. + +Il est prétentieux et bouffi de vanité; l'épicier appelle le confiseur, +son voisin, son honorable ami, et le confiseur prie l'épicier d'agréer +l'assurance de la considération distinguée avec laquelle il a l'honneur +d'être, etc., etc. + +L'homme constitutionnel a la manie de vouloir se distinguer du peuple. +Le peuple est en blouse de coton bleu, et le fils en manteau d'Elbeuf. +Aucun sacrifice ne coûte à l'homme constitutionnel pour assouvir sa +manie de paraître quelque chose. Il veut ressembler aux bâtons +flottants. Il vit de pain et d'eau; il se passe de feu en hiver, de +bière en été, pour avoir un habit de drap fin, un gilet de cachemire, +des gants jaunes. Quand on le regarde comme un homme comme il faut, il +se regarde, lui, comme un grand homme. + +Il est guindé et compassé, il ne crie point, il ne rit pas tout haut, il +ne sait où cracher, il ne fait pas un geste qui dépasse l'autre. Il dit +très-bien bonjour monsieur, bonjour madame. Cela c'est de la bonne +tenue; or, qu'est-ce que la bonne tenue? Un vernis menteur qu'on étale +sur un morceau de bois, afin de le faire passer pour un jonc. On se +tient ainsi devant les dames, soit, mais devant Dieu, comment +faudra-t-il se tenir? + +Il est pédant; il supplée à l'esprit qu'il n'a pas par le purisme du +langage, comme une bonne ménagère supplée aux meubles qui lui manquent +par l'ordre et la propreté. + +Il est toujours au régime. S'il assiste à un banquet, il est muet et +préoccupé; il avale un bouchon pour un morceau de pain, et se sert de la +crême pour de la sauce blanche. Il attend, pour boire, que l'on porte un +toast. Il a toujours un journal dans sa poche; il ne parle que de +traités de commerce et de lignes de chemins de fer, et il ne rit qu'à la +Chambre. + +Mais, à l'époque où je vous ramène, les mÅ“urs des petites villes +n'étaient pas encore fardées d'élégance; elles étaient pleines d'un +charmant laisser-aller et d'une simplicité tout aimable. Le caractère de +cet heureux âge, c'était l'insouciance. Tous ces hommes, navires ou +coquilles de noix, s'abandonnaient, les yeux fermés, au courant de la +vie, sans s'inquiéter où ils aborderaient. + +Les bourgeois ne sollicitaient pas d'emplois; ils ne thésaurisaient pas; +ils vivaient chez eux dans une joyeuse abondance, et dépensaient leurs +revenus jusqu'au dernier louis. Les marchands, rares alors, +s'enrichissaient lentement, sans y mettre beaucoup du leur, et par la +seule force des choses; les ouvriers travaillaient, non pour amasser, +mais pour mettre les deux bouts l'un à côté de l'autre; ils n'avaient +point sur leurs talons cette terrible concurrence qui nous presse, qui +nous crie sans cesse: Allons donc! Aussi, ne s'en donnaient-ils qu'à +leur aise; ils avaient nourri leurs pères, et quand ils étaient vieux, +leurs enfants devaient les nourrir à leur tour. + +Tel était le sans-façon de cette société en goguette, que tout le +barreau et que les membres du tribunal eux-mêmes allaient au cabaret et +y faisaient publiquement des orgies: de peur qu'on en ignorât, ils +auraient volontiers appendu leur bonnet carré aux rameaux du bouchon. +Tous ces gens, grands comme petits, semblaient n'avoir d'autres affaires +que de s'amuser; ils ne s'ingéniaient qu'à mettre une bonne farce à +exécution, ou à imaginer un bon conte. Ceux qui avaient alors de +l'esprit, au lieu de le dépenser en intrigues, le dépensaient en +plaisanteries. + +Les oisifs, et ils étaient en grand nombre, se rassemblaient sur la +place publique; le jour de marché était pour eux un jour de comédie. Les +paysans qui venaient apporter leurs provisions à la ville étaient leurs +martyrs; ils leur faisaient les cruautés les plus bouffonnes et les plus +spirituelles; tous les voisins accouraient pour avoir leur part du +spectacle. La police correctionnelle d'aujourd'hui prendrait les choses +sur le ton du réquisitoire; mais la justice d'alors s'amusait comme les +autres de ces scènes burlesques, et bien souvent elle y prenait un rôle. + +Mon grand-père, donc, était porteur de contraintes; ma grand'mère était +une petite femme à laquelle on reprochait de ne pouvoir voir, quand elle +allait à l'église, si le bénitier était plein. Elle est restée dans ma +mémoire comme une petite fille de soixante ans. Au bout de six ans de +mariage, elle avait déjà cinq enfants, tant garçons que filles; tout +cela vivait avec le chétif bénéfice de mon grand-père, et se portait à +merveille. On dînait sept avec trois harengs, mais on avait le pain et +le vin à discrétion, car mon grand-père avait une petite vigne qui était +une source intarissable de vin blanc. Tous ces enfants étaient utilisés +par ma grand'mère selon leur âge et leurs forces. L'aîné, qui était mon +père, s'appelait Gaspard; il lavait la vaisselle et allait à la +boucherie: il n'y avait pas de caniche dans la ville mieux apprivoisé +que lui; le cadet balayait la chambre; le troisième tenait le quatrième +sur ses bras, et le cinquième se roulait dans son berceau. Pendant ce +temps-là , ma grand'mère était à l'église, ou causait chez la voisine. Au +demeurant, tout allait bien; on arrivait cahin-caha, sans faire de +dettes, jusqu'au bout de l'année. Les garçons étaient forts, les filles +n'étaient pas mal, et le père et la mère étaient heureux. + +Mon oncle Benjamin était domicilié chez sa sÅ“ur; il avait cinq pieds dix +pouces, portait une grande épée au côté, avait un habit de ratine +écarlate, une culotte de même couleur et de même étoffe, des bas de soie +gris de perle, et des souliers à boucles d'argent; sur son habit +frétillait une grande queue noire, presque aussi longue que son épée, +qui, allant et venant sans cesse, l'avait badigeonné de poudre, de sorte +que l'habit de mon oncle ressemblait, avec ses teintes roses et +blanches, à une brique sur champ écaillée. Mon oncle était médecin, +voilà pourquoi il avait une épée. Je ne sais si les malades avaient +grande confiance en lui; mais lui, Benjamin, avait peu de confiance dans +la médecine: il disait souvent qu'un médecin avait assez fait quand il +n'avait pas tué son malade. Quand mon oncle Benjamin avait reçu quelque +pièce de trente sous, il allait acheter une grosse carpe, et la donnait +à sa sÅ“ur pour lui faire une matelotte dont se régalait toute la +famille. Mon oncle Benjamin, au dire de tous ceux qui l'ont connu, était +l'homme le plus gai, le plus drôle, le plus spirituel du pays, et il en +eût été le plus... Comment dirais-je pour ne pas manquer de respect à la +mémoire de mon grand-oncle?... il en eût été le moins sobre, si le +tambour de la ville, le nommé Cicéron, n'eût partagé sa gloire. + +Toutefois, mon oncle Benjamin n'était pas ce que vous appelez +trivialement un ivrogne, gardez-vous de le croire. C'était un épicurien +qui poussait la philosophie jusqu'à l'ivresse, et voilà tout. Il avait +un estomac plein d'élévation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour +lui-même, mais pour cette folie de quelques heures qu'il procure, folie +qui déraisonne chez l'homme d'esprit d'une manière si naïve, si +piquante, si originale, qu'on voudrait toujours raisonner ainsi. S'il +eût pu s'enivrer en lisant la messe, il eût lu la messe tous les jours. +Mon oncle Benjamin avait des principes: il prétendait qu'un homme à jeun +était un homme encore endormi; que l'ivresse eût été un des plus grands +bienfaits du Créateur, si elle n'eût fait mal à la tête; et que la seule +chose qui donnât à l'homme la supériorité sur la brute, c'était la +faculté de s'enivrer. + +La raison, disait mon oncle, ce n'est rien; c'est la puissance de sentir +les maux présents, de se souvenir des maux passés, et de prévoir les +maux à venir. Le privilége d'abdiquer sa raison est seul quelque chose. +Vous dites que l'homme qui noie sa raison dans le vin s'abrutit: c'est +un orgueil de caste qui vous fait tenir ce propos. Croyez-vous donc que +la condition de la brute soit pire que la vôtre? Quand vous êtes +tourmenté par la faim, vous voudriez bien être ce bÅ“uf qui paît dans +l'herbe jusqu'au ventre; quand vous êtes en prison, vous voudriez bien +être l'oiseau qui fend d'une aile libre l'azur des cieux; quand vous +êtes sur le point d'être exproprié, vous voudriez bien être ce vilain +limaçon auquel personne ne dispute sa coquille. + +L'égalité que vous rêvez, la brute en est en possession. Il n'y a, dans +les forêts, ni rois, ni nobles, ni tiers-état. Le problème de la vie +commune que cherchent en vain vos philosophes, de pauvres insectes, les +fourmis, les abeilles, l'ont résolu depuis des milliers de siècles. Les +animaux n'ont point de médecins; ils ne sont ni borgnes, ni bossus, ni +boiteux, ni bancals, et ils n'ont pas peur de l'enfer. + +Mon oncle Benjamin avait vingt-huit ans. Il y avait trois ans qu'il +exerçait la médecine; mais la médecine ne lui avait pas fait des rentes, +bien loin de là : il devait trois habits d'écarlate à son marchand de +drap, trois années d'accommodage à son perruquier, et il avait dans +chacune des auberges les plus renommées de la ville un joli petit +mémoire, sur lequel il n'y avait que quelques médecines de précautions à +déduire. + +Ma grand'mère avait trois ans de plus que Benjamin; elle l'avait bercé +sur ses genoux, porté dans ses bras, et elle se regardait comme son +mentor. Elle lui achetait ses cravates et ses mouchoirs de poche, lui +raccommodait ses chemises et lui donnait de bons conseils qu'il écoutait +fort attentivement, il faut lui rendre cette justice, mais dont il ne +faisait pas le moindre usage. + +Tous les soirs, régulièrement après souper, elle l'engageait à prendre +femme. + +--Fi! disait Benjamin, pour avoir six enfants comme Machecourt--c'est +ainsi qu'il appelait mon grand-père--et dîner avec les nageoires d'un +hareng! + +--Mais, malheureux, tu auras au moins du pain! + +--Oui, du pain qui sera trop levé aujourd'hui, demain pas assez, et qui +après-demain aura la rougeole! Du pain! qu'est-ce que c'est que cela? +C'est bon pour empêcher de mourir, mais ce n'est pas bon pour faire +vivre. Je serai, ma foi, bien avancé quand j'aurai une femme qui +trouvera que je mets trop de sucre dans mes fioles et trop de poudre +dans ma queue; qui viendra me chercher à l'auberge, qui me fouillera +quand je serai couché, et qui s'achètera trois mantelets pendant que moi +un habit. + +--Mais tes créanciers, Benjamin, comment feras-tu pour les payer? + +--D'abord, tant qu'on a du crédit, c'est comme si on était riche, et +quand vos créanciers sont pétris d'une bonne pâte de créanciers, qu'ils +sont patients, c'est comme si on n'en avait pas. Ensuite, que me faut-il +pour me mettre au courant? Une bonne maladie épidémique. Dieu est bon, +ma chère sÅ“ur, et ne laissera pas dans l'embarras celui qui raccommode +son plus bel ouvrage. + +--Oui, disait mon grand-père, et qui le met si bien hors de service +qu'il faut le porter en terre. + +--Eh bien! répondait mon oncle, c'est là l'utilité des médecins; sans +eux le monde serait trop peuplé. + +À quoi servirait-il que Dieu se donnât la peine de nous envoyer des +maladies, s'il se trouvait des hommes qui pussent les guérir? + +--À ce compte, tu es un malhonnête homme; tu voles leur argent à ceux +qui t'appellent. + +--Non, je ne le leur vole pas, parce que je les rassure, que je leur +donne l'espoir, et que je trouve toujours moyen de les faire rire. Cela +vaut bien quelque chose. + +Ma grand'mère, voyant que la conversation avait changé d'objet, prenait +le parti de s'endormir. + + + +II + +POURQUOI MON ONCLE SE DÉCIDA À SE MARIER + + +Cependant, une catastrophe terrible, que je vais avoir l'honneur de vous +raconter tout de suite, ébranla les résolutions de Benjamin. + +Un jour, mon cousin Page, avocat au bailliage de Clamecy, vint l'inviter +avec Machecourt à faire la Saint-Yves. Le dîner devait avoir lieu à une +guinguette renommée, située à deux portées de fusil du faubourg; les +convives étaient d'ailleurs gens choisis. Benjamin n'aurait pas donné +cette soirée pour toute une semaine de sa vie ordinaire. Aussi, après +vêpres, mon grand-père, paré de son habit de noce, et mon oncle, l'épée +au côté, étaient-ils au rendez-vous. + +Les convives étaient presque tous réunis. Saint-Yves était +magnifiquement représenté dans cette assemblée. Il y avait d'abord +l'avocat Page, qui ne plaidait jamais qu'entre deux vins; le greffier du +tribunal, qui s'était habitué à écrire en dormant; le procureur Rapin, +qui, ayant reçu en présent d'un plaideur une feuillette de vin piqué, le +fit assigner pour qu'il eût à lui en faire tenir une meilleure; le +notaire Arthus, qui avait mangé un saumon à son dessert; Millot-Rataut, +poète et tailleur, auteur du Grand-Noël; un vieil architecte qui, depuis +vingt ans, ne s'était pas dégrisé; M. Minxit, médecin des environs, qui +consultait les urines; deux ou trois commerçants notables... par leur +gaîté et leur appétit, et quelques chasseurs qui avaient abondamment +pourvu la table de gibier. + +À la vue de Benjamin, tous les convives poussèrent une acclamation et +déclarèrent qu'il fallait se mettre à table. + +Pendant les deux premiers services, tout alla bien. Mon oncle était +charmant d'esprit et de saillies; mais, au dessert, les têtes +s'exaltèrent: tous se mirent à crier à la fois. Bientôt la conversation +ne fut plus qu'un cliquetis d'épigrammes, de gros mots, de saillies +éclatant ensemble et cherchant à s'étouffer l'une l'autre, tout cela +faisait un bruit semblable à une douzaine de verres qui s'entrechoquent +à la fois. + +--Messieurs, s'écria l'avocat Page, il faut que je vous régale de mon +dernier plaidoyer. Voici l'affaire: + +«Deux ânes s'étaient pris de querelle dans un pré. Le maître de l'un, +mauvais garnement s'il en est, accourt et bâtonne l'autre âne. Mais ce +quadrupède n'était pas endurant; il mord notre homme au petit doigt. Le +propriétaire de l'âne qui a mordu est cité par-devant M. le bailli comme +responsable des faits et gestes de sa bête. + +«J'étais l'avocat du défendeur. Avant d'arriver à la question de fait, +dis-je au bailli, je dois vous éclairer sur la moralité de l'âne que je +défends et sur celle du plaignant. Notre âne est un quadrupède tout à +fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent, +et le garde-champêtre a pour lui une grande considération. Or, je défie +l'homme qui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre âne est +porteur d'un certificat du maire de sa commune,--et ce certificat +existait en effet,--qui atteste sa moralité et sa bonne conduite. Si le +plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons à lui +payer mille écus de dommages-intérêts.» + +--Que Saint-Yves te bénisse! dit mon oncle; il faut que le poète +Millot-Rataut nous chante son Grand-Noël: + + À genoux, chrétiens, à genoux! + +Voilà qui est éminemment lyrique. Ce ne peut être que le Saint-Esprit +qui lui ait inspiré ce beau vers. + +--Fais-en donc autant, toi, s'écria le tailleur, qui avait le bourgogne +très-irascible. + +--Pas si bête, répondit mon oncle. + +--Silence! interrompit l'avocat Page, frappant de toutes ses forces sur +la table; je déclare à la cour que je veux achever mon plaidoyer. + +--Tout à l'heure, dît mon oncle; tu n'es pas encore assez ivre pour +plaider. + +--Et moi je te dis que je plaiderai de suite: Qui es-tu, toi, cinq pieds +dix pouces, pour empêcher un avocat de parler? + +--Prends garde, Page, fit le notaire Arthus, tu n'es qu'un homme de +plume, et tu as affaire à un homme d'épée! + +--Il t'appartient bien, à toi, homme de fourchette, mangeur de saumon, +de parler des hommes d'épée; pour que tu fisses peur à quelqu'un, toi, +il faudrait qu'il fût cuit. + +--Benjamin est, en effet, terrible, dit l'architecte. Il est comme le +lion: d'un coup de sa queue il pourrait terrasser un homme. + +--Messieurs, dit mon grand-père en se levant, je me porte garant pour +mon beau-frère, il n'a jamais répandu de sang qu'avec sa lancette. + +--Oserais-tu bien soutenir cela, Machecourt? + +--Et toi, Benjamin, oserais-tu bien soutenir le contraire? + +--Alors, tu vas me donner satisfaction à l'instant même de cette +insulte; et comme nous n'avons ici qu'une épée, qui est la mienne, je +vais garder le fourreau et tu vas prendre la lame. + +Mon grand-père, qui aimait beaucoup son beau-frère, pour ne point le +contrarier accepta la proposition. Comme les deux adversaires se +levaient: + +--Un instant, messieurs, dit l'avocat Page, il faut régler les +conditions du combat. + +--Je propose que chacun des deux adversaires, de peur de choir avant le +temps, tienne son témoin par le bras. + +--Adopté! s'écrièrent tous les convives. + +Bientôt Benjamin et Machecourt sont en présence. + +--Y es-tu, Benjamin? + +--Et toi, Machecourt? + +De son premier coup d'épée, mon grand-père coupa par le milieu le +fourreau de Benjamin comme si ç'eût été un salsifis, et lui fit sur le +poignet une entaille qui devait le forcer, au moins pendant huit jours, +à boire de la main gauche. + +--Le maladroit! s'écria Benjamin, il m'a entamé. + +--Eh! pourquoi, répondit mon grand-père avec une bonhomie charmante, +as-tu une épée qui coupe? + +--C'est égal, je veux ma revanche, et j'ai encore assez, pour te faire +demander grâce, de la moitié de ce fourreau. + +--Non, Benjamin, reprit mon grand-père, c'est à ton tour à prendre +l'épée. Si tu me lardes, nous serons manche à manche, et nous ne +jouerons plus. + +Les convives, dégrisés par cet accident, voulaient revenir en ville. + +--Non, messieurs! s'écria Benjamin de sa voix de stentor, que chacun +retourne à sa place; j'ai une proposition à vous faire. Machecourt, pour +son coup d'essai s'est conduit de la manière la plus brillante; il est +en état de se mesurer avec le plus meurtrier des barbiers, pourvu que +celui-ci lui cède l'épée et garde le fourreau. Je propose de le nommer +prévôt d'armes; ce n'est qu'à cette condition que je pourrai le laisser +vivre; et même, si vous vous rendez à mon avis, je me déciderai à lui +tendre la main gauche, attendu qu'il m'a estropié de la droite. + +--Benjamin a raison! s'écrièrent une foule de voix; bravo, Benjamin! il +faut recevoir Machecourt prévôt d'armes. Et chacun de courir à sa place, +et Benjamin de demander un second dessert. + +Cependant, la nouvelle de cet accident s'était répandue à Clamecy. En +passant de bouche en bouche, elle s'était merveilleusement grossie, et +quand elle arriva à ma grand'mère, elle avait pris les proportions +gigantesques d'un meurtre commis par son mari sur la personne de son +frère. + +Ma grand'mère, dans un corps d'une aune de long, portait un caractère +plein de fermeté et d'énergie. Elle n'alla point chez ses voisins +pousser de grands cris et se faire jeter du vinaigre à la figure. Avec +cette présence d'esprit que donne la douleur aux âmes fortes, elle vit +de suite ce qu'elle avait à faire. Elle fit coucher ses enfants, prit +tout l'argent qu'il y avait à la maison et le peu de bijoux qu'elle +possédait, afin de fournir à son mari les moyens de sortir du pays s'il +y avait lieu, fit un paquet de linge propre à faire des bandes et de la +charpie pour panser le blessé en cas qu'il fût encore vivant; tira un +matelas de son lit et pria un voisin de la suivre avec; puis, +s'enveloppant dans sa cape, elle se dirigea sans chanceler vers la +fatale guinguette. + +À l'entrée du faubourg, elle rencontra son mari qu'on ramenait en +triomphe couronné de bouchons. Il était appuyé sur le bras gauche de +Benjamin, qui criait à gorge déployée: + +«À tous présents faisons connaître que le sieur Machecourt, huissier à +la verge de Sa Majesté, vient d'être nommé prévôt d'armes, en +récompense...» + +--Chien d'ivrogne! s'écria ma grand'mère en apercevant Benjamin; et, ne +pouvant résister à l'émotion qui depuis une heure l'étouffait, elle +tomba sur le pavé. Il fallut la reporter chez elle sur le matelas +qu'elle avait destiné à son frère. + +Pour celui-ci, il ne se souvint de sa blessure que le lendemain matin en +mettant son habit; mais sa sÅ“ur avait une grosse fièvre. Elle fut huit +jours dangereusement malade, et durant ce temps, Benjamin ne quitta pas +son chevet. Quand elle fut capable de l'entendre, il lui promit qu'il +allait mener dorénavant une vie plus réglée, et qu'il songeait +décidément à payer ses dettes et à se marier. + +Ma grand'mère fut bientôt rétablie. Elle chargea son mari de se mettre +en quête d'une femme pour Benjamin. + +À quelque temps de là , par un soir du mois de novembre, mon grand-père +arrivait crotté jusqu'à l'échine, mais rayonnant. + +--J'ai trouvé au delà de ce que nous espérions, s'écriait l'excellent +homme, en pressant les mains de son beau-frère; Benjamin, te voilà riche +maintenant, tu pourras manger des matelottes tant que tu voudras. + +--Mais, qu'as-tu donc trouvé? faisaient, chacun de leur côté, ma +grand'mère et Benjamin. + +--Une fille unique, une riche héritière, la fille du père Minxit, avec +lequel nous avons fait la Saint Yves il y a un mois! + +--De ce médecin de village qui consulte les urines? + +--Précisément. Il t'accepte sans restriction; il est charmé de ton +esprit: il te croit très-propre, par ton allure et ta faconde, à le +seconder dans son industrie. + +--Diable! faisait Benjamin en se grattant la tête, c'est que je ne me +soucie pas de consulter les urines. + +--Eh! grand niais! une fois que tu seras le gendre du père Minxit, tu +l'enverras promener avec ses fioles et tu amèneras ta femme à Clamecy. + +--Oui, mais c'est que Mlle Minxit est rousse. + +--Elle n'est que blonde, Benjamin, je t'en donne ma parole d'honneur. + +--On dirait, tant elle est piolée, qu'on lui a jeté une poignée de son +par la figure. + +--Je l'ai vue ce soir, je t'assure que ce n'est presque rien. + +--Avec, cela, elle a cinq pieds trois pouces; je crains véritablement de +gâter la race humaine: nous ferons des enfants qui seront grands comme +des perches. + +--Tout ce que tu dis là ce sont de mauvaises plaisanteries, faisait ma +grand'mère; j'ai rencontré hier ton marchand de drap, il veut absolument +être payé, et tu sais bien que ton perruquier ne veut plus t'accommoder. + +--Ainsi vous voulez, ma chère sÅ“ur, que j'épouse Mlle Minxit; mais vous +ne savez pas, vous, ce que cela veut dire Minxit. + +--Et toi Machecourt, le sais-tu? + +--Sans doute je le sais; cela veut dire le père Minxit. + +--As-tu lu Horace, Machecourt? + +--Non, Benjamin. + +--Eh bien! Horace a dit: _Num minxit patrios cineres_. C'est ce coquin +de prétérit défini qui me révolte! avec cela que ma chère sÅ“ur n'est +plus malade. M. Minxit, Mme Minxit, M. Rathery Benjamin Minxit, le petit +Jean Rathery Minxit, le petit Pierre Rathery Minxit, la petite Adèle +Rathery Minxit, la petite Annette Rathery Minxit. Eh! mais, dans notre +famille, il y aura de quoi faire tourner un moulin. Puis, à te parler +franchement, je ne me soucie guère de me marier. Il y a bien une chanson +qui dit: + + ... qu'on est heureux + Dans les liens du mariage! + +Mais cette chanson ne sait ce qu'elle chante. Ce ne peut être qu'un +célibataire qui en soit l'auteur. + + ... qu'on est heureux + Dans les liens du mariage! + +Cela serait bon, Machecourt, si l'homme était libre de se choisir une +compagne; mais les nécessités de la vie sociale nous forcent toujours +d'épouser d'une manière ridicule et contraire à nos penchants. L'homme +épouse une dot et la femme une profession. Puis, quand on a fait la noce +avec tous ses beaux dimanches, qu'on est rentré dans la solitude de son +ménage, on s'aperçoit qu'on ne se convient pas. L'un est avare et +l'autre prodigue, la femme est coquette et le mari jaloux, l'un aime à +la bise et l'autre à droit vent: on voudrait être à mille lieues l'un du +l'autre; mais il faut vivre dans le cercle de fer où on s'est enfermé, +et rester ensemble _usque ad vitam æternam_. + +--Est-ce qu'il est gris? dit mon grand-père à l'oreille de sa femme. + +--Pourquoi? répondit celle-ci. + +--C'est qu'il parle avec bon sens. + +Cependant on fit entendre raison à mon oncle, et il fut convenu qu'il +irait le lendemain dimanche voir Mlle Minxit. + + + + +III + +COMMENT MON ONCLE FIT LA RENCONTRE D'UN VIEUX SERGENT ET D'UN CANICHE, +CE QUI L'EMPÊCHA D'ALLER CHEZ M. MINXIT. + + +Le lendemain, à huit heures du matin, mon oncle était frais et +accommodé; il n'attendait plus pour partir qu'une paire de souliers que +devait lui apporter Cicéron, ce fameux préconiseur dont nous avons déjà +parlé, et qui cumulait la profession de cordonnier avec celle de +tambour. + +Cicéron ne tarda pas à arriver. À cette époque de bonne franquette, +c'était la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une +maison, qu'on ne le laissât pas sortir sans lui avoir fait boire +quelques verres de vin. C'était d'un mauvais genre, j'en conviens; mais +ces procédés bienveillants rapprochaient les conditions; le pauvre +savait gré au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le +jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la révolution, d'admirables +dévouements de serviteurs envers leurs maîtres, de fermiers envers leurs +seigneurs, d'ouvriers envers leurs patrons, qui, à notre époque de +morgue insolente et de ridicule orgueil, ne se reproduiraient +certainement plus. + +Benjamin pria sa sÅ“ur d'aller tirer une bouteille de vin blanc pour +trinquer avec Cicéron. Sa sÅ“ur en tira une, puis deux, puis trois et +jusqu'à sept. + +--Ma chère sÅ“ur, je vous en prie, encore une bouteille. + +--Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que tu en es à la huitième. + +--Vous savez bien, chère sÅ“ur, que nous ne comptons pas ensemble. + +--Mais tu ne sais pas, toi, que tu as un voyage à faire. + +--Encore cette dernière bouteille, et je pars. + +--Oui, tu es dans un bel état de partir; et si on venait te chercher +pour visiter un malade. + +--Que vous savez peu, ma bonne sÅ“ur, apprécier les effets du vin!... On +voit bien que vous ne buvez que les eaux limpides du Beuvron. Faut-il +partir? mon centre de gravité est toujours à la même place. Faut-il +saigner?... Mais à propos, ma sÅ“ur, il faut que je vous saigne: +Machecourt me l'a recommandé en partant. Vous vous plaigniez ce matin +d'un grand mal de tête, une saignée vous fera du bien. Et Benjamin de +tirer sa trousse, et ma grand'mère de s'armer des pincettes. + +--Diable! vous faites un malade bien récalcitrant. Eh bien! transigeons; +je ne vous saignerai point, et vous irez nous tirer une huitième +bouteille de vin. + +--Je n'en tirerai pas un verre. + +--Ce sera donc moi qui la tirerais, dit Benjamin; et, prenant la +bouteille, il se dirigea vers la cave. + +Ma grand'mère, ne voyant rien de mieux à faire pour l'arrêter, se pendit +à sa queue; mais Benjamin, sans s'occuper de cet incident, s'en alla à +la cave d'un pas aussi ferme que s'il n'eût eu qu'un paquet d'oignons au +bout de la queue, et revint avec sa bouteille pleine. + +--Eh bien! ma chère sÅ“ur, c'était bien la peine d'aller deux à la cave +pour une méchante bouteille de vin blanc; mais je dois vous prévenir que +si vous persistiez dans ces mauvaises habitudes, vous me forceriez à +faire couper ma queue. + +Cependant Benjamin, qui, tout à l'heure, regardait comme une corvée +assommante le voyage de Corvol, s'obstinait maintenant à partir. Ma +grand'mère, pour lui en ôter la possibilité, avait enfermé ses souliers +dans l'armoire. + +--Je vous dis que je partirai! + +--Je te dis que tu ne partiras pas! + +--Voulez-vous que je vous porte chez M. Minxit au bout de ma queue? + +Tel était le dialogue qui avait lieu entre le frère et la sÅ“ur, quand +mon grand-père arriva. Il mit fin à la discussion en déclarant que le +lendemain il avait besoin d'aller à la Chapelle, et qu'il emmènerait +Benjamin avec lui. + +Mon grand-père était sur pied avant le jour. Quand il eut griffonné son +exploit et écrit au bas: «dont le coût est de six francs quatre sous six +deniers,» il essuya sa plume sur la manche de sa houppelande, serra +précieusement ses lunettes dans leur fourreau, et alla éveiller +Benjamin. Celui-ci dormait comme le prince de Condé,--si le prince ne +faisait semblant de dormir,--la veille d'une bataille. + +--Allons, eh! Benjamin, debout; il fait grand jour. + +--Tu te trompes, répondit Benjamin avec un grognement et se retournant +du côté du mur, il fait nuit noire. + +--Lève la tête, tu verras la clarté du soleil sur le plancher. + +--Je te dis, moi, que c'est la clarté du réverbère. + +--Ah çà ! est-ce que tu ne voudrais pas partir? + +--Non; j'ai rêvé toute la nuit de pain dur et de piquette, et si nous +nous mettions en route, il pourrait nous arriver malheur. + +--Eh bien! je te déclare, moi, que, si dans dix minutes tu n'es pas +levé, je t'envoie ta chère sÅ“ur; si au contraire tu es levé, je perce ce +quartaut de vin vieux que tu sais bien. + +--Tu es sûr que c'est du Pouilly, n'est-ce pas? dit Benjamin, se mettant +sur son séant; tu m'en donnes ta parole d'honneur. + +--Oui, foi d'huissier. + +--Alors va percer ton quartaut; mais je te préviens que s'il nous arrive +malencontre en route, c'est toi qui en répondras à ma chère sÅ“ur. + +Une heure après, mon oncle et mon grand-père étaient sur le chemin de +Mulot. À quelque distance de la ville, ils rencontrèrent deux petits +paysans dont l'un portait un lapin sous son bras et l'autre avait deux +poules dans son panier. Le premier disait à son compagnon: + +--Si tu veux dire à M. Cliquet que mon lapin est un lapin de garenne et +que tu me l'as vu prendre au lacet, tu seras mon camarade. + +--Je le veux bien, répondit celui-ci, mais à condition que tu diras à +Mme Deby que mes poules pondent deux fois par jour et qu'elles font des +Å“ufs gros comme des Å“ufs de cane. + +--Vous êtes deux petits larrons, dit mon grand-père; je vous ferai tirer +l'un de ces jours les oreilles par M. le commissaire de police. + +--Et moi, mes amis, dit Benjamin, je vous prie d'accepter chacun cette +pièce de douze deniers. + +--Voilà de la générosité bien placée, dit mon grand-père haussant les +épaules: tu donneras sans doute du plat de ton épée au premier pauvre +honnête que tu rencontreras, puisque tu prostitues ta monnaie à ces deux +vauriens. + +--Vauriens pour toi, Machecourt, qui ne vois que la pellicule de chaque +chose; mais pour moi ce sont deux philosophes. Ils viennent d'inventer +une machine qui, bien organisée, ferait la fortune de dix honnêtes gens. + +--Et quelle est donc la machine, dit mon grand-père d'un air +d'incrédulité, que viennent d'inventer ces deux philosophes que je +rosserais d'importance, moi, si nous avions le temps de nous arrêter? + +--Cette machine est simple, dit mon oncle: la voici telle qu'elle se +comporte: + +Nous sommes dix amis qui, au lieu de nous réunir pour déjeuner, nous +réunissons pour faire fortune. + +Cela vaut au moins la peine de se réunir, interrompit mon grand-père. + +--Nous sommes, tous les dix, intelligents, adroits, rusés même au +besoin. Nous avons le verbe haut, la discussion prestigieuse; nous +manions la parole avec la même adresse qu'un escamoteur manie ses +muscades. Pour la moralité de la chose, nous sommes tous capables dans +notre profession, et les personnes de bonne volonté peuvent dire, sans +trop se compromettre, que nous valons mieux que nos confrères. + +Nous formons, en tout bien et tout honneur, une société pour nous +préconiser les uns les autres, pour insuffler, pour faire mousser et +bulliférer notre petit mérite. + +--J'entends, dit mon grand-père, l'un vend de la mort-aux-rats et n'a +qu'une grosse caisse, l'autre du thé suisse et n'a qu'une paire de +cimbales. Vous réunissez vos moyens de faire du bruit, et... + +--C'est cela même, interrompit Benjamin. Tu conçois que si la machine +fonctionne convenablement, chacun des sociétaires a autour de lui neuf +instruments qui font un vacarme épouvantable. + +Nous sommes neuf qui disons: L'avocat Page boit trop, mais je crois que +ce diable d'homme fait infuser les feuilles de la coutume du Nivernais +dans son vin, qu'il a mis la logique en bouteille. Toutes les causes +qu'il lui convient de gagner il les gagne; et l'autre jour, il a fait +obtenir de forts dommages-intérêts à un gentilhomme qui avait assommé un +paysan. + +L'huissier Parlanta est un peu retors; mais c'est l'Annibal des +huissiers; sa contrainte par corps est inévitable; pour lui échapper, il +faudrait que son débiteur n'eût pas de corps. Il vous mettrait la main +sur l'épaule d'un duc et pair. + +Pour Benjamin Rathery, c'est un homme sans souci qui se moque de tout et +rit au nez de la fièvre, un homme, si vous le voulez, d'assiette et de +bouteille; mais c'est précisément à cause de cela que je le préférerais +à ses confrères. Il n'a pas l'air de ces médecins sinistres dont le +registre est un cimetière; il est trop gai et digère trop bien pour +avoir beaucoup d'actes de décès à se reprocher. + +Ainsi chacun des sociétaires se trouve multiplié par 9... + +--Oui, dit mon grand-père, mais cela te donnera-t-il neuf habits rouges? +neuf fois Benjamin Rathery, qu'est-ce que cela fait? + +--Ça fait neuf cents fois Machecourt! répliqua vivement Benjamin. Mais +laisse-moi finir ma démonstration, tu plaisanteras après. + +Voilà neuf réclames vivantes qui s'insinuent partout, qui vous répètent +le lendemain, sous une autre forme, ce qu'elles vous ont dit la veille; +neuf affiches qui parlent, qui arrêtent les passants par le bras; neuf +enseignes qui se promènent par la ville, qui discutent, qui font des +dilemmes, des enthymènes, et se moquent de vous si vous n'êtes point de +leur avis. + +Il résulte de là que la réputation de Page, de Rapin, de Rathery, qui se +traînait péniblement dans l'enceinte de leur petite ville, comme un +avocat dans un cercle vicieux, prend tout à coup un essor étourdissant. +Hier elle n'avait pas de pieds, aujourd'hui elle a des ailes. Elle se +dilate comme un gaz quand on a ouvert le bocal où il était enferme. Elle +s'épand par toute la province. Les clients arrivent à ces gens-là de +tous les points du bailliage; ils arrivent du sud et de l'aquilon, de +l'aurore et du couchant, comme dans l'Apocalypse les élus arrivent à la +ville de Jérusalem. Au bout de cinq à six ans, Benjamin Rathery est à la +tête d'une belle fortune qu'il dépense, avec grand fracas de verres et +de bouteilles, en déjeuners et en dîners; toi, Machecourt, tu n'es plus +porteur de contraintes: je t'achète une charge de bailli. Ta femme est +couverte de soie et de dentelles comme une sainte Renne; ton aîné, qui +est déjà enfant de chÅ“ur, entre au séminaire; ton cadet, qui est +malingreux et jaune comme un serin des Canaries, étudie la médecine: je +lui cède ma réputation et mes vieux clients, et je l'entretiens d'habits +rouges. De ton puîné nous faisons un robin. Ta fille aînée épouse un +homme de plume. Nous marions la plus jeune à un gros bourgeois, et le +lendemain de la noce nous mettons la machine au grenier. + +--Oui, mais ta machine a un petit défaut, elle n'est pas à l'usage des +honnêtes gens. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que. + +--Mais enfin? + +--Parce que l'effet en est immoral. + +--Pourrais-tu me prouver cela par or et par donc? + +--Va te promener avec tes or et tes donc. Toi qui es un savant, tu +raisonnes avec ton esprit; moi qui suis un pauvre porteur de +contraintes, je sens avec ma conscience. Je soutiens que tout homme qui +acquiert sa fortune par d'autres moyens que par son travail et ses +talents, n'en est pas légitime possesseur. + +--C'est très-bien ce que tu dis là , Machecourt! s'écria mon oncle; tu as +parfaitement raison! La conscience, c'est la meilleure de toutes les +logiques, et le charlatanisme, sous quelque forme qu'il se déguise, est +toujours une escroquerie. Eh bien! brisons notre machine, et n'en +parlons plus. + +Tout en devisant ainsi ils approchaient du village de Moulot; ils +aperçurent, sur le seuil d'une porte de vigne, une espèce de soldat +encadré profondément entre des ronces, dont les touffes brunes et +rouges, meurtries par la gelée, tombaient pêle-mêle comme une chevelure +en désordre. Cet homme avait sur sa tête un morceau de chapeau à cornes, +sans cocarde; sa figure en ruine avait une teinte pierreuse, cette +teinte dorée qu'ont les vieux monuments au soleil. Deux grandes +moustaches blanches encadraient sa bouche, comme deux parenthèses. Il +était couvert d'un vieil uniforme; sur une des manches s'étendait +transversalement un vieux galon effacé. L'autre manche, dépouillée de +son insigne, n'offrait plus qu'un rectangle qui se distinguait du reste +de l'étoffe par une laine plus neuve et d'une nuance plus foncée. Ses +jambes nues, enflées par le froid, étaient rouges comme des betteraves. +Il laissait tomber d'une gourde quelques gouttes d'eau-de-vie sur de +vieux morceaux de pain noir; un caniche, de la grande espèce, était +assis devant lui sur son derrière, et suivait tous ses mouvements, +pareil à un muet qui écoute avec ses yeux les ordres que lui donne son +maître. + +Mon oncle eût plutôt passé outre devant un bouchon que devant cet homme. +S'arrêtant sur le bord du chemin: + +--Camarade, dit-il, voilà un mauvais déjeuner! + +--J'en ai fait de plus mauvais encore, mais Fontenoy et moi nous avons +bon appétit. + +--Qui Fontenoy? + +--Mon chien, ce caniche que vous voyez. + +--Diable! voilà un beau nom pour un chien. Au fait, la gloire est bien +pour les rois, pourquoi ne serait-elle pas pour les caniches? + +--C'est son nom de guerre, poursuivit le sergent; son nom de famille est +Azor. + +--Eh! pourquoi l'appelez-vous Fontenoy! + +--Parce qu'à la bataille de Fontenoy il a fait un capitaine anglais +prisonnier. + +--Eh! comment donc cela? fit mon oncle tout émerveillé. + +--D'une manière fort simple, en l'arrêtant par une des basques de son +habit jusqu'à ce que je pusse lui mettre la main sur l'épaule; tel qu'il +est, Fontenoy a été mis à l'ordre de l'armée, et a eu l'honneur d'être +présenté à Louis XV, qui a daigné me dire: «Sergent Duranton, vous avez +là un beau chien!» + +--Voilà un roi bien affable pour les quadrupèdes: je m'étonne qu'il +n'ait pas donné des lettres de noblesse à votre caniche. Comment se +fait-il que vous ayez quitté le service d'un si bon roi? + +--Parce qu'on m'a fait un passe-droit, dit le sergent, l'Å“il rutilant et +la narine gonflée de colère; il y a dix ans que j'ai ces guenilles d'or +sur le bras; j'ai fait toutes les campagnes de Maurice de Saxe, et j'ai +sur le corps plus de cicatrices qu'il n'en faudrait pour faire deux +états de service; ils m'avaient promis l'épaulette; mais nommer officier +le fils d'un tisserand, ç'eût été un scandale à faire horripiler toutes +les ailes de pigeon du royaume de France et de Navarre. Ils m'ont fait +passer sur le corps une espèce de petit chevalier tout frais éclos de sa +coquille de page. Ça saura se faire tuer tout de même, car ils sont +braves, on ne peut pas leur refuser cela; mais ça ne sait pas dire: +Tête... droite! + +À cette parole de la théorie fortement accentuée par le sergent, le +caniche tourna militairement la tête à droite. + +--Tout beau! Fontenoy, fit son maître; tu oublies que nous sommes +retirés du service; et il reprit: Je n'ai pu passer cela au roi +très-chrétien; dès ce moment, je me suis brouillé avec lui, et je lui ai +demandé mon congé, qu'il m'a gracieusement accordé. + +--Vous avez bien fait, brave homme, s'écria Benjamin en frappant sur +l'épaule du vieux soldat, geste imprudent qui faillit le faire dévorer +par le caniche. Si mon approbation peut vous être agréable; je vous la +donne sans restriction; les nobles n'ont jamais nui à mon avancement; +mais cela n'empêche pas que je les haïsse de tout mon cÅ“ur. + +--En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon +grand-père. + +--Dis plutôt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est +la plus absurde de toutes les choses; c'est une révolte flagrante du +despotisme contre le Créateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que +les autres les herbes de la prairie, et a-t-il gravé des écussons sur +l'aile des oiseaux ou sur le pelage des bêtes fauves? Que signifient ces +hommes supérieurs que fait un roi par lettres-patentes, comme il fait un +gabeleur et un regrattier? «À dater d'aujourd'hui, vous reconnaîtrez le +sieur tel pour un homme supérieur. Signé Louis XV, et plus bas +Choiseul.» Oh! que voilà une supériorité bien établie! + +Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie +à cette majesté; un chapon avec l'oie et il était fait marquis; il n'eût +fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les +descendants de ces hommes ont le privilége de nous bâtonner, nous dont +les ancêtres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir à un roi une aile de +volaille! + +Et voyez un peu à quoi tiennent les grandeurs de ce monde: si l'oie eût +été un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y eût mis une pincée de sel +de plus ou une pincée de poivre de moins, qu'il fût tombé un peu de suie +dans la lèchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'eût +servie un peu plus tôt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble +de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille +grandeur! Oh! je voudrais, comme Caligula le voulait du peuple romain, +que la France n'eût qu'une seule paire de joues pour la souffleter. + +Mais, dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux +deux lettres que ces gens mettent devant leur nom? ajoutent-elles un +pouce à leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang? plus de +moëlle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête? pourraient-ils +manier une épée plus lourde que la tienne? ce _de_ merveilleux guérit-il +les écrouelles? préserve-t-il son titulaire de la colique quand il a +trop dîné, ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces +comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui, malgré la +place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des +simples lettres? Si un duc et pair et un bûcheron étaient ensemble dans +une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert de Sahara, je +voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble? + +Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnets de +coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux et contre toi? Viennent-ils au +monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté? ont-ils ses cicatrices +gravées sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de +père en fils, comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui +s'éteint? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort +sont-ils des chênes? + +Quand j'apprends que le roi a créé une famille noble, il me semble voir +un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui +infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que +quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois, +il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs, +pour que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont, +relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux +badauds un avant-goût des magnificences du spectacle. Un roi sans +noblesse, ce serait un salon sans antichambre; mais cette friandise de +leur amour-propre leur coûtera cher. Il est impossible que vingt +millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'État, pour +que quelques milliers de courtisans soient quelque chose: quiconque a +semé des priviléges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas +loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le +ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la +protection de leurs valets. + +--Eh! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela? + +--Pourquoi pas? + +--Tout d'une haleine? + +--Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant en cela? Mon grand-père +avait un broc qui tenait une pinte et demie, et mon oncle le vidait tout +d'un trait: il appelait cela faire des tirades. + +--Et ses paroles, comment ont-elles été conservées? + +--Mon grand-père les a écrites. + +--Il avait donc là , en plein champ, tout ce qu'il fallait pour écrire? + +--Quelle bêtise! un huissier. + +--Et le sergent a-t-il encore quelque chose à dire? + +--Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui réponde. + +Or donc, le sergent dit: + +--Il y a trois mois que je suis en route; je vais de ferme en ferme, et +j'y reste tant qu'on veut me supporter. Je fais faire l'exercice aux +enfants; je raconte nos campagnes aux hommes et Fontenoy amuse les +femmes avec ses gambades. Je ne suis pas pressé d'arriver, car je ne +sais pas trop où je vais. Ils me renvoient dans mes foyers, et je n'ai +pas de foyer. Il y a longtemps que le four de mon père est défoncé, et +j'ai les bras plus creux et plus rouillés que deux vieux canons de +fusil. Je crois tout de même que je retournerai dans mon village. Ce +n'est pas que j'espère y être mieux qu'en tout autre pays. La terre y +est aussi dure qu'ailleurs, on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les +ornières. Mais qu'importe? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de +malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le +vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent, et, +ajouta-t-il, ils auront bien la charité d'apporter, sur ma fosse, un peu +de soupe à Fontenoy jusqu'à ce qu'il soit mort de chagrin, car Fontenoy +ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il +me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy. + +--Eh! voilà le sort qu'ils vous ont fait, répondit Benjamin. En vérité, +les rois sont les plus égoïstes de tous les êtres. Si les serpents, dont +nos poètes parlent si mal, avaient une littérature, ils feraient des +rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant +fait le cÅ“ur des rois, un chien l'emporta, et que ne voulant pas +recommencer sa besogne, il mit une pierre à la place. Cela me paraît +assez vraisemblable Pour les Capets, c'est peut-être un oignon de lis +qu'ils ont à la place du cÅ“ur; je défie qu'on me prouve le contraire. + +Parce qu'on a fait à ces gens-là une croix sur le front avec de l'huile, +leur personne est auguste, ils sont majesté, ils sont NOUS, au lieu de +JE, ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les égratignait +en leur passant leur chemise, il serait sacrilége. Leurs petits sont des +altesses; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau +tiendrait sous une cage à poulet, ils sont des hauteurs très-hautes, des +montagnes sérénissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les +mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel +respect aurions-nous donc pour les anchois, qui marinent dans l'huile +jusqu'à ce qu'on les mange! + +Chez la caste des sires, l'orgueil va jusqu'à la démence. On les compare +à Jupiter tenant la foudre, et ils ne se trouvent pas trop honorés de la +comparaison. La foudre de moins, et ils se fâcheraient. Cependant +Jupiter a la goutte, et il faut deux valets pour le mener à sa table ou +à son lit. Le rimeur Boileau a, de son autorité privée, a ordonné aux +vents de se taire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV: + + Et vous, Vents, faites silence, + Je vais parler de Louis! + +Et Louis n'a rien vu en cela que de très-naturel; seulement il n'a pas +songé d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis +pour apaiser les tempêtes. + +Ils croient tous, les pauvres fous, que l'espace de terre où ils règnent +est à eux; que Dieu le donna à Eudes, fonds et tréfonds, pour en jouir, +sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur +dise que Dieu a fait la Seine tout exprès pour alimenter le grand bassin +des Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces +millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une propriété dont on ne +saurait, sous peine de pendaison, leur contester le titre; les uns sont +venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir +dans leurs querelles; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide et plus +rose, pour leur procréer des maîtresses. Tout cela résulte évidemment de +la croix qu'un vieil archevêque, de sa main caduque, leur a faite sur le +front. + +Ils vous prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent +un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la tête +d'une cocarde, puis ils lui disent: Mon confrère de Prusse a des torts +envers moi, tu vas courir sus à tous ses sujets. Je les ai fait +prévenir, par mon huissier qu'on appelle un héraut, que le 1er avril +prochain tu auras l'honneur de te présenter sur la frontière pour les +égorger, et qu'ils eussent à se tenir prêts pour te recevoir. Entre +monarques, ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au +premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des +hommes, je t'en préviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de +la race humaine à la couleur de leur uniforme. Tâche de bien faire ton +devoir; car je serai là , assis sur mon trône, qui te regarderai. Si tu +remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera +sous les fenêtres de mon palais, je descendrai en grand uniforme, et je +vous dirai: «Soldats! je suis content de vous!» Si vous êtes cent mille +hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au +cas où tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien +arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille afin qu'elle +puisse te pleurer, et que tes frères puissent hériter de toi. Si tu +perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent; mais si +tu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'échapper au boulet, +quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton +congé, et tu iras crever où tu voudras, cela ne me regardera plus. + +--Voilà bien l'affaire, dit le sergent; quand ils ont extrait de notre +sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de côté, +comme le vigneron jette sur le fumier le marc du raisin après en avoir +pressuré la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit +qu'il vient de manger. + +--C'est très-mal à eux, fit Machecourt dont l'esprit était à Corvol, et +qui eût voulu y voir son beau-frère. + +--Machecourt, dit Benjamin, le regardant de travers, choisis mieux tes +expressions; il n'y a pas ici matière à plaisanterie. Oui, quand je vois +ces fiers soldats qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays, +obligés, comme ce pauvre vieux Cicéron, de passer le reste de leur vie +dans une échoppe de savetier, tandis qu'un tas de pantins dorés +accaparent tout l'argent de l'impôt, et que des prostituées ont pour +s'envelopper négligemment le matin des cachemires dont un seul vaut tous +les vêtements d'une pauvre ménagère, je suis exaspéré contre les rois; +si j'étais Dieu, je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et +je les condamnerais à faire mille ans de service dans la lune, avec +toutes leurs iniquités dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux. + +Après avoir repris haleine et s'être essuyé le front, car il suait, mon +digne grand-oncle, d'émotion et de colère, il tira mon grand-père à part +et lui dit: + +--Si nous faisions déjeuner avec nous chez Manette ce brave homme et ce +glorieux caniche? + +--Heim! heim! objecta mon grand-père. + +--Que diable! répliqua Benjamin, on ne rencontre pas tous les jours un +caniche qui a fait un capitaine anglais prisonnier, et tous les jours on +donne des fêtes politiques à des gens qui ne valent pas cet honorable +quadrupède. + +-Mais, as-tu de l'argent? dit mon grand-père; moi je n'ai qu'une pièce +de trente sous que ta sÅ“ur m'a donnée ce matin, parce que, je crois, +elle n'est pas bien marquée, et elle m'a bien recommandé de lui en +rapporter au moins la moitié. + +--Moi, je n'ai pas un sou; mais je suis médecin de Manette, de même +qu'elle est de temps en temps ma cabaretière, et nous nous faisons +mutuellement crédit. + +--Seulement le médecin de Manette? + +--Qu'est-ce que cela te fait? + +--Rien; mais je te préviens que je ne veux pas rester plus d'une heure +chez Manette. + +Mon oncle déclina donc son invitation au sergent. Celui-ci accepta sans +cérémonie et se plaça joyeusement entre mon oncle et mon grand-père, ce +qui s'appelle, en style de soldat, emboîter le pas. + +Un taureau qu'un paysan menait au pré venait à eux. Offusqué sans doute +par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle +esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il +franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il eût exécuté un +entrechat, un large fossé qui séparait la route des champs. Le taureau, +qui tenait sans doute à faire des estafilades à l'habit rouge, voulut +opérer comme mon oncle; maïs il tomba au milieu du fossé. C'est bien +fait, dit Benjamin, voilà ce que c'est de chercher querelle à ceux qui +ne songent pas à toi! Mais le quadrupède, obstiné comme un Russe qui +monte à l'assaut, ne se rebuta pas pour ce mauvais succès; enfonçant ses +sabots dans la terre à moitié dégelée, il cherchait à grimper le talus. +Mon oncle, voyant cela, tira son épée, et tandis qu'il lardait de son +mieux le mufle de l'animal, il appelait le paysan, et s'écriait: +Bonhomme, arrêtez votre bête, sinon je vous préviens que je lui passe +mon épée au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa +tomber son épée dans le fossé. Ôte ton habit et jette-le-lui bien vite! +s'écria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi! +Gzzi! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jeta sur le taureau, et +comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colère de l'animal +se tourna alors contre le chien; mais, tandis qu'il faisait rage de ses +cornes, le paysan arriva, et parvint à passer un nÅ“ud coulant autour des +jambes de derrière du taureau. Cette habile manÅ“uvre eut un plein succès +et mit fin aux hostilités. + +Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se +moquer de lui; mais celui-ci était pâle comme un linge et tremblait sur +ses jambes. + +--Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que +je te saigne; et toi, mon brave Fontenoy, tu as fait aujourd'hui une +plus jolie fable que celle de La Fontaine, intitulée _la Colombe et la +Fourmi_. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est jamais perdu. La +plupart du temps, le bienfaiteur est dans la nécessité de faire crédit +longtemps à l'obligé; mais lui, Fontenoy, m'a payé d'avance. Qui diable +m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obligation à un caniche? + +Moulot est caché entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive +gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans +laquelle mord la route de La Chapelle. Quelques maisons du village +étaient déjà remontées sur le bord du chemin, blanches et endimanchées +comme des paysannes qui vont dans un lieu fréquenté par le beau monde; +de ce nombre était le cabaret de Manette. À l'aspect du bouchon qui +pendait, couvert de gloire, à la lucarne du grenier, Benjamin se mit à +chanter de sa voix de stentor: + + Amis, il faut faire une pause, + J'aperçois l'ombre d'un bouchon. + +À cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur +le seuil de sa porte. + +Manette était une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, toute +blanche, mais peut-être un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues +une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de +vin. + +--Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre +jolie cabaretière comme arrhes du bon déjeuner qu'elle va nous préparer +tout de suite. + +--Oui-dà ! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrière, vous n'êtes +pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit. + +--Il paraît, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà +répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxit qui en ait parlé; +donc, il tient à m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reçoit pas +aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la +négociation fût rompue. + +Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de Mlle Minxit; avez-vous du +poisson? + +--Du poisson! fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Minxit. + +--Je vous le répète, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites +attention à ce que vous allez me répondre. + +--Eh bien! dit Manette, mon mari est allé à la pêche, et il reviendra +bientôt. + +--Bientôt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de +tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette +de tous les Å“ufs qui sont dans votre poulailler. + +Le déjeuner fut bientôt prêt; pendant que l'omelette allait, venait et +sautait dans la poêle, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque +aussitôt expédiée que servie. Une poule met six mois pour faire douze +Å“ufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et +en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette. + +--Voyez, disait Benjamin, comme la décomposition va plus vite que la +recomposition; les contrées couvertes d'une nombreuse population +s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait +maigrir sa nourrice; le bÅ“uf ne rend pas à la prairie toute l'herbe +qu'il lui a prise; les cendres du chêne que nous brûlons ne retournent +pas en chêne à la forêt; le zéphir ne rapporte pas au rosier les +feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle; la bougie +qui tombe devant nous ne retombe pas en rosée de cire sur la terre; les +fleuves dépouillent incessamment les continents et vont perdre au sein +des mers les choses qu'ils enlèvent à leurs rivages; la plupart des +montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crânes chauves; les +Alpes nous montrent à nu leurs ossements déchirés; l'intérieur de +l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable; l'Espagne est une vaste +bruyère, et l'Italie un grand ossuaire où il ne reste qu'une couche de +cendre. Partout où les grands peuples ont passé, ils ont laissé la +stérilité sur leurs traces. Cette terre parée de verdure et de fleurs, +c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est +condamnée. Un temps viendra où elle ne sera plus qu'une masse inerte, +morte, glacée, une grande pierre sépulcrale sur laquelle Dieu écrira: +«Ci-gît le genre humain.» En attendant, messieurs, profitons des biens +que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mère, buvons à sa +bonne existence. + +On en vint au jambon; mon grand-père mangeait par devoir, parce qu'il +faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour +faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser; mais le +sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis à table que pour cela, +et il ne sonnait mot. + +À table, Benjamin était un grand homme; mais son noble estomac n'était +pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes +qualités. + +Il regardait faire le sergent de l'air de dépit d'un homme surpassé, +comme César eût regardé, du haut du Capitole, Bonaparte gagnant la +bataille de Marengo. Après avoir contemplé pendant quelque temps son +homme en silence, il jugea à propos de lui adresser ces paroles: + +--Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect, +vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant +au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est +au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un +besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un +vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de +riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons +mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or, +je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois +même que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprès de vous +qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arthus en personne: je crois même +que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile. + +-C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et +demain. + +--Permettez-moi donc de vous servir, pour après-demain, cette dernière +tranche de jambon. + +--Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout. + +--Eh bien! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de +l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau, +deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans +votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus. + +--Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les +vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à +Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les +jours de noce comme les jours de jeûne. + +--Vous avez là , en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui, +dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre? + +--Monsieur!... fit le sergent, jetant rapidement la main sur son +caniche. + +--Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en +disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au +pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son +enfant. + +--Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse aimer un +chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui +valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf +qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh +bien! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête +de veau, et, le soir même, je l'ai fait passer sous la roue du moulin. + +--Ce que tu dis là ne prouve rien; toi, tu as une femme et six enfants, +c'est bien assez de besogne pour toi d'aimer tout ce monde sans t'aller +prendre d'une affection romanesque pour un caniche; mais je te parle, +moi, d'un pauvre diable isolé parmi les hommes et qui n'a pour toute +parenté que son chien. Mets un homme avec un chien dans une île déserte; +mets, dans une autre île déserte une femme avec son enfant, je te parie +qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable +toutefois, autant que la femme aimera son enfant. + +--Je conçois, répondit mon grand-père, qu'un voyageur ait un chien pour +lui tenir compagnie; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre +ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journée. Mais qu'un +homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrétien, voilà +ce que je nie, voilà ce qui n'est pas possible! + +--Et moi je te dis que dans telles circonstances données, tu aimerais +même un serpent à sonnettes; la fibre aimante chez l'homme ne peut +rester complétement inerte. L'homme a horreur du vide; qu'on observe +avec attention l'égoïste le plus endurci, on finira par trouver, comme +une petite fleur entre des pierres, une affection cachée sous un pli de +son âme. + +Règle générale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque +chose. Le dragon qui n'a pas de maîtresse aime son cheval; la jeune +fille qui n'a pas d'amant, aime son oiseau; le prisonnier, qui ne peut +décemment aimer son geôlier, aime l'araignée qui file sa toile à la +lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui dans un rayon +de soleil. Quand nous ne trouvons rien d'animé où puissent se prendre +nos affections, nous aimons la matière brute, une bague, une tabatière, +un arbre, une fleur: le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et +l'antiquaire pour ses camées. + +En ce moment, le mari de Manette entra avec une grosse anguille dans son +sac. + +--Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voilà l'heure de dîner, si nous +dînions avec cette anguille? + +--C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dînerons chez M. +Minxit. + +--Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille? + +--Moi, dit le sergent, je ne suis pas pressé d'arriver; comme je ne vais +pas plus là qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu à mon gîte. + +--Très-bien parlé! Et le respectable caniche, quelle est son opinion à +cet égard? + +Le caniche regarda Benjamin, et remua deux ou trois fois la queue. + +--Bien! qui ne dit mot consent: ainsi, Machecourt, nous voilà trois +contre toi, il faut que tu te rendes à l'opinion de la majorité. La +majorité, vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde cela. Mets +dix philosophes d'un côté et onze imbéciles de l'autre, les imbéciles +l'emporteront. + +--L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-père, et si Manette +a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelote. Mais, +diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse. + +--Fais bien attention à ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement +que quelqu'un me prête son bras pour me reconduire à Clamecy; si tu +t'affranchissais de ce pieux devoir, je ne te tiendrais plus pour mon +beau-frère. + +Or, comme Machecourt tenait beaucoup à être le beau-frère de Benjamin, +il resta. + +L'anguille étant prête, on se remit à table. La matelote de Manette +était un chef-d'Å“uvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais +les chefs-d'Å“uvre de cuisinier sont Å“uvres éphémères; on leur donne à +peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on +puisse comparer aux produits culinaires: ce sont les produits du +journalisme; et encore, un ragoût peut se réchauffer, une terrine de +foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de +lui ses admirateurs; mais un article de journal n'a pas de lendemain. On +n'en est pas à la fin qu'on a oublié le commencement; et, quand on l'a +parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la +table quand on a dîné. Aussi, je ne comprends pas que l'homme qui a une +valeur littéraire consente à perdre son talent dans les obscurs travaux +du journalisme; comment lui, qui peut écrire sur du parchemin, se +résout-il à griffonner sur le papier brouillard d'un journal! Certes, ce +ne doit pas être pour lui un petit crève-cÅ“ur, quand il voit les +feuillets où il amis sa pensée, tomber sans bruit avec ces mille +feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses +branches. + +Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle +philosophait. Benjamin ne s'aperçut qu'il faisait nuit que quand Manette +vint apporter une chandelle allumée sur la table. Alors, sans attendre +les observations de Machecourt, qui du reste était peu capable de faire +observer quelque chose, il déclara que c'en était assez comme cela pour +un jour, et qu'il fallait retourner à Clamecy. + +Le sergent et mon grand-père sortirent les premiers. Manette arrêta mon +oncle sur le seuil de la porte: + +--M. Rathery, lui dit-elle, voilà ! + +--Qu'est-ce que ce griffonnage? dit mon oncle. «Le 10 août, trois +bouteilles de vin et un fromage à la crême; le 1er septembre, avec M. +Page, neuf bouteilles et un plat de poisson.» Dieu me pardonne, je crois +que c'est un mémoire! + +--Sans doute, dit Manette; je vois bien qu'il est temps de régler nos +comptes, et j'espère que vous m'enverrez le vôtre ces jours-ci. + +--Moi, Manette, je n'ai pas de compte à vous faire. Belle corvée, ma +foi, que de toucher le bras blanc et potelé d'une jolie femme comme vous +l'êtes! + +--Vous dites cela pour vous moquer de moi, M. Rathery, fit Manette, +tressaillant d'aise. + +--Je le dis parce que c'est vrai, parce que je le pense, répondit mon +oncle. Pour ton mémoire, ma pauvre Manette, il arrive dans un moment +fatal: je suis obligé de te déclarer que je n'ai pas un petit écu à +l'heure qu'il est; mais, tiens, voilà ma montre, tu la garderas jusqu'à +ce que je t'aie remboursée. Ça se trouve on ne peut mieux, elle ne va +plus depuis hier. + +Manette se mit à pleurer et déchira le mémoire. Mon oncle l'embrassa sur +la joue, sur le front, sur les yeux, partout où il put la rencontrer. + +--Benjamin, lui dit Manette se penchant vers son oreille, si vous avez +besoin d'argent, dites-le-moi. + +--Non! non! Manette, répondit vivement mon oncle, je n'ai pas besoin de +ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur +que tu me donnes! mais ce serait une indignité; je serais vil comme une +prostituée; et il embrassa Manette comme la première fois. + +--Ouais! ne vous gênez pas, M. Rathery, fit Jean-Pierre qui entrait. + +--Tiens! tu étais là , toi, Jean-Pierre? Est-ce que tu serais jaloux, par +hasard? Je te préviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux. + +--Mais il me semble que j'en ai bien le droit d'être jaloux. + +--Imbécile! tu prends toujours les choses à l'envers. Ces messieurs +m'ont chargé de témoigner à la femme leur satisfaction pour l'excellente +matelote qu'elle nous a faite, et je m'acquittais de la commission. + +--Vous aviez un bon moyen, ce me semble, de témoigner votre satisfaction +à Manette, c'était de la payer, entendez-vous? + +--D'abord, Jean-Pierre, nous n'avons pas affaire à toi: c'est Manette +qui est ici la cabaretière; quant à te payer, sois tranquille, c'est moi +qui me charge de l'écot: tu sais qu'il n'y a rien à perdre avec moi; et +d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais te passer de +suite mon épée au travers du corps. Cela te convient-il, Jean-Pierre? Et +en disant cela il sortit. + +Benjamin jusqu'alors n'avait été que surexcité, il renfermait tous les +éléments de l'ivresse sans être encore ivre. Mais en sortant du cabaret +de Manette, le froid le saisit au cerveau et aux jambes. + +--Holà ! eh! Machecourt, où es-tu! + +--Me voici, qui te tiens par le revers de ton habit. + +--Tu me tiens, c'est bien, ça me fait honneur; c'est une flatterie que +tu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en état de soutenir mon +hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui; mais maintenant je +suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dîné trop longtemps. +Je t'ai retenu ton bras; je te somme de venir me l'offrir. + +--Dans un autre temps, oui, dit Machecourt; mais il y a une difficulté, +c'est que je ne puis marcher moi-même. + +--Alors, tu as forfait à l'honneur, tu as manqué au plus sacré des +devoirs; je t'avais retenu ton bras, tu devais te ménager pour nous +deux; mais je te pardonne ta faiblesse. _Homo sum_... c'est-à -dire, je +te pardonne à une condition: c'est que tu vas m'aller chercher de suite +le garde-champêtre et deux paysans portant des flambeaux pour me +reconduire à Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi +l'autre. + +--Mais il est manchot, l'officier rural, dit mon grand-père. + +--Alors le bras valide m'appartient; tout ce que je puis faire pour toi, +c'est de te permettre de te tenir à ma queue, et tu prendras garde de +défaire le ruban. Si cela t'arrange mieux, monte sur le dos du caniche. + +--Messieurs, dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout +près de vous? Moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement +épargnés, je les mets à votre disposition. + +--Vous êtes un brave homme, sergent, dit mon oncle prenant le bras droit +du vieux soldat. + +--Un excellent homme, dit mon grand-père prenant le bras gauche. + +--Je me charge de votre avenir, sergent. + +--Et moi aussi, sergent, je m'en charge, quoique, à vrai dire, toute +charge dans ce moment-ci... + +--Je vous apprendrai à arracher les dents, sergent. + +--Et moi, sergent, j'enseignerai à votre caniche à être garnisaire. + +--Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires. + +--Dans trois mois votre caniche, s'il se conduit bien, pourra gagner +trente sous par jour. + +--Le sergent fera sur toi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux +chicots tout délabrés qui te tourmentent, nous t'en arracherons un tous +les deux jours de peur de te fatiguer, et quand nous aurons fini pour +les chicots, nous t'arracherons les gencives. + +--Et moi je mettrai mon garnissaire au service de tes créanciers, +mauvais payeur! je vais t'instruire d'avance des devoirs que tu auras à +remplir envers lui. Tu lui dois le matin du pain et du fromage, ou, dans +la saison, une botte de petites raves; à dîner, la soupe et le bouilli, +et à souper, un rôti et une salade; la salade peut se remplacer par un +petit verre. Tu auras soin qu'il ne dépérisse pas entre tes mains; car +rien ne fait honneur à un débiteur comme un garnissaire bien gras. De +son côté, il doit se conduire honnêtement envers toi; il n'a pas le +droit de te troubler dans tes occupations, de jouer, par exemple, de la +clarinette, ou de donner du cor de chasse. + +--En attendant, j'offre un gîte au sergent à la maison. Tu ne me +désapprouveras pas, n'est-ce pas, Machecourt? + +--Pas précisément, mais j'ai grand'peur que ta chère sÅ“ur ne te +désavoue. + +--Ah çà , messieurs, dit le sergent, entendons-nous, ne m'exposez pas à +recevoir un affront; car, je vous en préviens, il faudrait que l'un ou +l'autre m'en fît compte. + +--Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas échéait, ce +serait à moi que vous vous adresseriez; car, pour Machecourt, il ne sait +se battre que quand son adversaire lui cède la lame de son épée et garde +le fourreau. + +Tout en philosophant ainsi, ils arrivèrent à la porte de la maison. Mon +grand-père ne se souciait pas d'entrer le premier, et mon oncle ne +voulait entrer que le second. Pour arranger la chose, ils entrèrent tous +deux ensemble, s'entrechoquant comme deux gourdes qu'on porte au bout +d'un bâton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la +chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrière-garde. + +--Ma chère sÅ“ur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous présenter un élève +en chirurgie et un... + +--Benjamin s'apprête à te dire des bêtises, interrompit mon grand-père: +ne l'écoute pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement, +et que nous avons rencontré à la porte. + +Ma grand'mère était une bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait +que de crier bien fort ça la grandissait. Elle avait la meilleure envie +du monde de se mettre en colère, et elle en avait d'autant plus envie +qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu +qu'elle descendait d'un robin; la présence d'un étranger la contint. + +Elle offrit à souper au sergent. Celui-ci ayant refusé, et pour cause, +elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec +recommandation de lui donner à déjeuner le lendemain avant qu'il se +remît en route. + +Mon grand-père pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme +paisible qu'il était, quand s'élevait une bourrasque conjugale. Ce qui +peut, jusqu'à un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est +qu'il avait toujours tort. + +Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front plissé de sa femme; +aussi le sergent était encore sur le seuil de la porte, que déjà il +avait gagné son lit où il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il +était incapable d'une telle lâcheté. Un sermon en cinq points, comme une +partie d'écarté, ne l'eût pas fait coucher une minute avant son heure. +Il voulait bien que sa sÅ“ur le grondât, mais il ne consentait pas à la +craindre. Il attendait la tempête qui allait éclater avec l'indifférence +d'un écueil, les deux mains dans ses poches, le dos appuyé contre le +manteau de la cheminée, et chantonnant entre ses lèvres: + + Malbrough s'en va-t'en guerre + Mironton, mironton, mirontaine! + Malbrough s'en va-t'en guerre, + Savoir s'il reviendra. + +Ma grand'mère eut à peine éconduit le sergent, qu'impatiente d'en venir +aux mains, elle vint se placer en face de Benjamin: + +--Eh bien! Benjamin, es-tu content de ta journée? te trouves-tu bien +comme cela? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc? + +--Merci, chère sÅ“ur. Comme vous le dites très-élégamment, ma journée est +finie. + +--Belle journée, en effet; il en faudrait beaucoup comme celle-là pour +payer tes dettes. Te reste t-il au moins assez de raison pour me dire +comment vous a reçus M. Minxit? + +--_Mironton, mironton, mirontaine_, chère sÅ“ur, fit Benjamin. + +--Ah! _mironton, mironton, mirontaine_, s'écria ma grand'mère, attends! +je vais t'en donner, moi, du _mironton, mirontaine_; et elle s'empara +des pincettes. Mon oncle recula de trois pas et tira son épée. + +--Chère sÅ“ur, dit-il en se mettant en garde, je vous rends responsable +de tout le sang qui va être répandu ici. Mais ma grand'mère, quoiqu'elle +descendît d'un robin, n'avait pas peur d'une épée; elle porta à son +frère un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui fit lâcher sa +lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce blessé +de sa main gauche. Pour mon grand-père, quoiqu'il fût bon entre les +meilleurs, il étouffait de rire sous ses draps. Il ne put s'empêcher de +dire à mon oncle: + +--Eh bien! comment trouves-tu cette botte-là ? Cette fois tu avais bien +le fourreau et la lame: tu ne peux pas dire que les armes n'étaient pas +égales. + +--Hélas! non, Machecourt, elles ne l'étaient pas, il aurait fallu pour +cela que j'eusse la pelle. C'est égal, ta femme, car je ne puis plus +dire ma chère sÅ“ur, mérite de porter, au lieu d'une quenouille, use +paire de pincettes au côté. Avec une paire de pincettes elle gagnerait +des batailles. Je suis vaincu, j'en conviens, et je dois subir la loi du +vainqueur. Eh bien! non, nous ne sommes pas allés jusqu'à Corvol; nous +nous sommes arrêtés chez Manette. + +--Toujours chez Manette, une femme mariée! tu n'as pas honte, Benjamin, +d'une telle conduite? + +--Honte! et pourquoi, chère sÅ“ur? Du moment qu'une cabaretière est +mariée, est-ce qu'on ne peut plus déjeuner chez elle? Ce n'est pas là ma +manière de voir, moi: pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de +sexe, n'est-ce pas, Machecourt? + +--Que je la rencontre au marché, ta Manette, je la traiterai, la +péronnelle qu'elle est, comme elle le mérite! + +--Chère sÅ“ur, quand vous rencontrerez Manette au marché, achetez-lui des +fromages à la crême tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez... + +--Eh bien! si je l'insultais, que me ferais-tu? + +--Je vous quitterais, je passerais aux îles, et j'emmènerais Machecourt, +je vous en préviens. + +Ma grand'mère comprit que tous ses emportements n'aboutiraient à rien, +et elle prit de suite son parti. + +--Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle; tu as +aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain, c'est moi qui te +conduirai chez M. Minxit, et nous verrons si tu t'arrêteras en route. + +--_Mironton, mironton, mirontaine_, faisait Benjamin en allant se +coucher. + +L'idée de la démarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil +ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il +rêvait tout haut, et voici ce qu'il disait: + +Vous dites, sergent, que vous avez dîné comme un roi. Ce n'est pas cela +le mot, c'est une litote que vous faites. Vous avez dîné mieux qu'un +empereur. Les rois et les empereurs, malgré toute leur puissance, ne +peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous, sergent, +tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau +truffé. Cependant elle a chatouillé plus agréablement vos houppes +nerveuses qu'un perdreau truffé ne chatouillerait celles du roi: +pourquoi cela? Parce que le palais de Sa Majesté est blasé sur les +truffes, tandis que le vôtre n'a pas l'habitude des matelotes. + +Ma chère sÅ“ur me dit: Benjamin, fais quelque chose pour devenir riche. +Benjamin, épouse Mlle Minxit pour avoir une bonne dot. À quoi cela me +servira-t-il? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il +a à vivre, se donne-t-il la peine de se bâtir un nid? Je suis convaincu, +moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de +l'année, le gueux et le riche ont eu la même somme de bonheur. Bonne ou +mauvaise, chaque individu s'habitue à sa situation. Le boiteux ne +s'aperçoit pas qu'il va sur une béquille; et le riche qu'il a un +équipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit +autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille +au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut +considérer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manÅ“uvre qui est assis sur +son banc devant sa chaumière ne se trouve-t-il pas aussi bien que le roi +sur l'édredon de son fauteuil? Gros-Jean ne mange-t-il pas la soupe aux +choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux écrevisses? et +le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille où il s'épanouit +que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfumée +de son lit? Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que +le banquier qui a trouvé un louis, et le pauvre paysan qui hérite d'un +arpent de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armées ont +conquis une province et qui fait entonner un _Te Deum_ par son peuple! + +Tout mal ici-bas se compense par un bien, et tout bien qui s'étale est +atténué par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des +compensations; s'il a donné à l'un de bons dîners, à l'autre il donne un +peu plus d'appétit, et cela rétablit l'équilibre. Au riche il a donné la +crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En +nous envoyant dans ce lieu d'exil, il nous a fait à tous un bagage à peu +près égal de misère et de bien-être; s'il en était autrement, il ne +serait pas juste, car tous les hommes sont ses enfants. + +Et pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le +pauvre? Il ne travaille point! eh bien! il n'a pas le plaisir de se +reposer. + +Il a de beaux habits; mais tout l'agrément en revient à celui qui le +regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour +le saint lui-même ou pour ses adorateurs? Au reste, n'est-on pas aussi +bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de tiretaine? + +Le riche a deux, trois, quatre, dix valets à son service. Eh! mon Dieu! +que fait cette quantité de membres inutiles qu'on ajoute +orgueilleusement à son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire +le service de notre personne? L'homme habitué à se faire servir, c'est +un malheureux perclus de tous ses membres qu'il faut faire manger et +boire. + +Ce riche a un hôtel à la ville et un château à la campagne; mais +qu'importe le château quand le maître est à l'hôtel, et l'hôtel quand il +est au château? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres +lorsqu'il ne peut être que dans une seule à la fois? + +Attenant son château, il a pour promener ses rêveries un grand parc clos +par un mur à chaux et à sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il +n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close +que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que +son grand parc? + +Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses +eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent, comme des +emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se +promène librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et +plus liquide que son canal? + +Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bardent ses allées, +soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent +cinquante-six espèces; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans +l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies +toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines, les +haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent +les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont +l'horticulteur seul peut deviner le mérite! + +Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez; +il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il +ait la propriété exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques +ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux +qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux +insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il +empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud +ne s'y tapisse sous la mousse? + +Le riche donne des fêtes; mais est-ce que les danses sous les vieux +tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des fêtes? + +Le riche a un équipage. Il a un équipage, le malheureux! mais il est +donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur +ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court après les +papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus +agréable situation? Un équipage! mais c'est une infirmité que vous avez; +qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et +vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se +faisaient mener au bal en litière: pauvres gens qui avaient des jambes +pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient +souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous +croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est +qu'une servitude que sa vanité lui impose. S'il en était autrement, +pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot +d'épines et qu'un âne porterait surabondamment, feraient-ils atteler +quatre chevaux à leur carrosse? + +Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la +cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gré d'un +beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi, comme un damné +qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée, ou que je suis +lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un +côté l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de +venir m'offrir une voiture! + +À ces mots, mon oncle se réveilla. + +--Quoi, dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut? + +--Qu'a donc cela d'étonnant? Mme Georges Sand a bien fait rêver tout +haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M. +Golbéry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre, pendant une heure, +d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? Et +nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une +révolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher +pendant le jour, par compensation, il philosophait en rêvant. Voilà +comment j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le +résultat. + + + + +IV + +COMMENT MON ONCLE SE FIT PASSER POUR LE JUIF-ERRANT, ET CE QU'IL EN +ADVINT. + + +Cependant ma grand'mère avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle +ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de +l'année; elle avait attaché sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le +plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui était large comme la +main et au delà ; elle avait apprêté son mantelet de taffetas noir brodé +d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son +manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait +le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut +ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de +M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy, avait +coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le +vulgaire des ânes. + +Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'âne de M. Durand, +ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros +oreiller bien blanc, était attaché devant la porte et mangeait sa +provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une +chaise. + +Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là , pour boire un verre +de vin blanc avec lui. Sa sÅ“ur lui ayant dit qu'il était sorti: + +--J'espère au moins, ajouta-t-il, ma bonne sÅ“ur, que vous me ferez +l'amitié de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de +mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs. + +Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le ratafia, au contraire; +elle agréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la +carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné, +de ne pas battre ses frères; à Prémoins, qui était indisposé, de +demander quand il aurait certains besoins, et avoir donné sa tâche de +tricot à la Surgie, elle monta sur son bourriquet. + +Vive la terre et le soleil! les voisines s'étaient mises sur leur porte +pour la voir partir; car, à cette époque, voir une femme de la classe +moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont +chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes, et sur lequel il +établissait un système. + +Benjamin, bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un +pavot qui s'étale au soleil du matin après une nuit d'orage, allait +derrière, lâchant de temps en temps par un _ut_ de poitrine un vigoureux +_ahï_, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapière. + +L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle, allait +très-bien, il allait trop bien même au gré de ma grand'mère, qui montait +et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, à +quelque distance de l'endroit où le chemin de Moulot se sépare de la +route de la Chapelle pour se rendre à son humble destination, elle +s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal +ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du +fourneau; son grelot qui, jusque-là , avait jeté un _drelin dindin_ si +fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs +entrecoupés, pareils à une voix qui agonise. + +Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci +avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un +moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des +nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma +grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne +méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son +insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était +un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un +moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui +plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait +commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et +de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son +âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les +grandes entreprises. + +Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux +chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu, +il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère +poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui +donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de +lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu +rendre hommage à son grand caractère. + +Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les +Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a +jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient +tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des +coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les +uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les +quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce +mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à +Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce +prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne +tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de +badauds. + +Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de +son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée +d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait +dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une +demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait +avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de +vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain. + +Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt +au premier rang. + +--Que fais-tu là , malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le +poing. + +--Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le +Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la +beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai +résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse: +Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en +prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de +m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux. + +L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa +réponse à sa sÅ“ur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe +imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement +d'orgueil circula dans l'assemblée. + +--M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore +quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous +montrait le poing? + +--Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte +Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur +cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle +est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet. + +--Et pourquoi l'enfant Jésus n'est-il pas avec elle? + +--Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât, parce que dans ce moment-ci il a +la petite-vérole. + +Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin; mais mon +oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot; le danger +l'électrisait, et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées +avec une dextérité admirable, ce qui ne l'empêchait pas de temps en +temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la +vérité, il en était déjà , à sa septième demi-bouteille. + +Le maître d'école du lieu, en sa qualité de savant, se présenta le +premier dans la lice. + +--Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de +barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes +très-barbu, et partout on vous représente avec une grande barbe blanche +qui vous descend jusqu'à la ceinture. + +--C'était trop salissant, M. le maître. J'ai demandé au bon Dieu la +permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait +passer dans ma queue. + +--Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous +raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter? + +--Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie +le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du +bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi. + +--Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien +chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la +fois! + +--Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et +en s'inclinant profondément, bénissons les décrets de Dieu; c'est +probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche. + +--Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment +on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant +comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos? + +--Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, respectable +pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqué de la main des hommes; +tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un léger habit de +serge rouge, et à la Toussaint un habit épais de velours écarlate. + +--Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses +blondes, il faut que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze +jours que la Toussaint est passée, et votre habit est déjà tout râpé et +tout blanc sur les coutures. + +Malheureusement le père du petit philosophe se trouvait à côté de lui. +Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup +de pied au derrière, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce +petit garçon auquel son maître d'école négligeait d'apprendre sa +religion. + +--Messieurs, s'écria le maître d'école, je vous prends tous à témoin, et +M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation: il +attaque continuellement les autorités du village, je m'en vais le +prendre par sa langue. + +--Oui, dit Nicolas, en voilà une belle autorité! Attaque-moi quand tu +voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M. +le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demandé quel +était le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a répondu que +c'était Pharaon: la mère Pintot en est témoin. + +--Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi; je +serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût entre vous +l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas entièrement +poussée, attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a +induit le petit Charlot en erreur. M. le maître ignorait cette +particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses +élèves. J'espère que M. Nicolas est content de cette explication. + + + + +V + +MON ONCLE FAIT UN MIRACLE. + + +Mon oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne +qui cherchait à se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les +jeunes filles au moins autant que Jésus-Christ aimait les petits +enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher. + +--Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle +révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui +porter de la crême, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit +la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des +miracles. + +--Sans doute, répondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles. + +--En ce cas pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade +depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît? + +--Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il +faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne +vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux +joues, le damné pécheur qu'il était. + +--Tiens! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que +le Juif-Errant embrasse les femmes? + +Il se retourna et aperçut Manette. + +--Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par +an: voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez, +vous serez la troisième. + +L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire +passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était +immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de +Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et +l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé +en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de +l'imagination, à Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh! +qui sait? peut-être la génération future prendrait-elle la chose au +sérieux. S'il allait être canonisé! si l'on faisait de sa personne un +gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une +place dans l'almanach, un _Ora pro nobis_ dans les litanies! s'il +devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui +souhaitait sa fête avec de l'encens, qu'on le couronnât de fleurs, qu'on +le décorât de rubans, qu'on lui mît un raisin mûr entre les mains! si on +enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier +pour le débarbouiller toutes les semaines! s'il guérissait de la peste +ou de la rage! Mais le tout était de le mener à bien, ce miracle. +Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y +prendrait-il? Et s'il échouait, il serait honni, bafoué, vilipendé, +peut-être battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il +avait si bien commencée... Ah! bast! dit mon oncle en se versant un +grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira: _Audaces +fortuna juvat_; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à +moitié fait. + +Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète, +une longue queue de Moulotats; étant entré dans la maison, il vit sur +son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir +manger son oreille; il demanda comment cet accident lui était survenu, +si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire. + +--Ça lui est arrivé ce matin en déjeunant, répondit sa femme, comme il +voulait casser une noix entre ses dents. + +--Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous +appelé quelqu'un? + +--Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une +attaque de paralysie. + +--On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie +comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné? + +--Cette drogue qui est dans cette fiole. + +Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique, +et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet. + +--Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes +capable de faire le miracle que nous vous demandons. + +--Des miracles comme celui-là , répondit Benjamin, j'en ferais cent par +jour si j'en étais fourni. + +Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de +plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé +dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait +enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place; +car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce +que mon oncle, avec son coup d'Å“il gris qui s'enfonçait comme un clou +dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara +qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené, +d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille. + +Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le +père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont +la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la +protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le +miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour +l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon, +mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui +répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de +l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle +fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en +trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il +déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester +plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la +sainte Vierge; et il alla rejoindre sa sÅ“ur, qui se chauffait les pieds +dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un +picotin à sa bourrique. + +Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser +de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la +route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant, +plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de +cette épreuve difficile flattait son orgueil de sÅ“ur, et elle se disait +qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou +trois mille francs de rente par-dessus le marché. + +Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire même celui +du bourriquet, était déjà arrivé à la Chapelle. Quand ils entrèrent dans +le bourg, les femmes se tenaient agenouillées à la porte de leurs +maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait. + + + + +VI + +M. MINXIT + + +Monsieur Minxit accueillit très-bien mon oncle et ma grand'mère. M. +Minxit était médecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, passé sa +belle jeunesse dans la société des cadavres. La médecine lui était +poussée un beau jour dans la tête comme un champignon: s'il savait la +médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais +songé à lui faire faire ses humanités; il ne savait que le latin de ses +bocaux, et encore, s'il s'en fût rapporté à l'étiquette, il aurait +souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très-belle +bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il +disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de +l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux +ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton, +sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms +célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion, +c'est que toutes les fois qu'on demandait à M. Minxit à voir sa +bibliothèque, il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un +homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à +défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la +vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait +persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères, et il +s'adonna à la divination des urines. Après vingt ans d'étude dans cette +science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de +celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout +venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son +urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans +les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mot. + +M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans +s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans +et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent +d'en imposer à la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi +insaisissable qu'il est impossible de l'écrire, d'enseigner ou de +contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple opérateur, fait +tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand +homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, à +plusieurs, a tenu lieu de génie; que Napoléon a possédé, entre tous les +hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement +charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel +on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait +un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de +M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était +pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent +avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il +s'était acquis une très-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent +de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si +cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y +trouvaient toujours table ouverte. + +Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient être amis aussitôt qu'ils se +rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient +parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour +me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme +deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits, +les mêmes goûts, les mêmes passions, la même manière de voir, les mêmes +opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille +petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous +autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a +point de philosophie au milieu des misères d'ici-bas, c'est un homme qui +va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef +un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur +opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur +rôle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces +gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot; ils +voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de +différence entre eux que quelques rides. C'étaient deux arbres de même +espèce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sève, +mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs et qui produisent les +mêmes fruits. Aussi le beau-père futur avait-il pris son gendre dans une +prodigieuse amitié, et le gendre professait-il pour le beau-père une +haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait +l'alliance de M. Minxit qu'à son corps défendant, par un effort de +raison et pour ne pas désobliger sa chère sÅ“ur. + +M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il fût +aimé de sa fille; car tout père, si bon qu'il soit, s'aime lui-même dans +la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent +contribuer à son bien être; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord +beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare, +il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la +soude à un écusson; s'il aime les échecs, il la donne à un joueur +d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un +pour faire sa partie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il +possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie +ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des +roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis à donner +à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les +graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents +trouvent, dans leur âme et conscience, leur fille heureuse, cela suffit: +c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en +faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton, +s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pas son +mari, mais elle s'habituera à l'aimer: avec de la patience on vient à +bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari +qu'elle n'aime pas: c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son +Å“il; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos. +Quelques-unes se laissent mourir à la peine; d'autres vont chercher +ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel +on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné +une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il +laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité +prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents. + +Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et +français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il +faudrait bien certainement que le jocko leur fît des sommations +respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent +pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voilà de +détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre +manière de sentir à la place de celle d'un autre: c'est vouloir +substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est +qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut épouser un +singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui +refuser la faculté d'être heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quand +elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe +l'égratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous? +C'est qu'elle aime mieux être égratignée que caressée. Si, d'ailleurs, +son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle +saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le +long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet +reproche-t-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de +la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface +du fleuve. + +Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur +fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit +peut-être électeur, avec lequel il puisse parler littérature ou +politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui +donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la +promenade. + +M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses +meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans +ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le força +de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et +plantée d'arbres qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité +de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela était +très-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et +en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser Mlle Minxit. + +Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop +longue que de vingt lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde +ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente +il y en a vingt-cinq, elle savait parler très-pertinemment de mille +petites choses insignifiantes, et faisait très-bien les fromages à la +crême; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à +mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait déplu, c'est qu'il +l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne. + +--Voilà ma propriété, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle +sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus... + +--Entendons-nous, fit mon oncle, êtes-vous bien sûr que Mlle Arabelle +n'a aucune répugnance à m'épouser? + +--Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin. +N'es-tu pas joli garçon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux +et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le +marché? + +--Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont +capricieuses, et je me suis laissé dire que Mlle Arabelle avait une +inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé. + +--Un hobereau, dit M. Minxit, une espèce de mousquetaire qui a mangé, en +chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait +laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai +rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eût dévoré +ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil +être. Avec cela, c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces +jours il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne. + +--Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet être est aimé +d'Arabelle. + +--Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour +s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du +peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire +et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientèle, et +supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination +des urines. + +--Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux +pas consulter les urines. + +--Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va, +Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à +son fils: Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais tout +ce qu'il faut de présente d'esprit, d'imagination, de perspicacité et +même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre +métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais qu'est-ce +qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te +le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart +des médecins pour tromper leurs clients?--Tiens, voilà mon fifre qui +vient probablement m'annoncer l'arrivée de quelques fioles. Je vais te +donner un échantillon de mon art. + +Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau? + +--C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter. + +--Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser? + +--Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombée +sur un perron et a roulé quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se +rappelle pas au juste le nombre. + +--Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle. +C'est égal, je remédierai à cela. Benjamin, va m'attendre dans la +cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui +consulte les urines. + +M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq +minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé, courbaturé, une +cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet. + +--Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je +suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me débotte +bien vite et qu'on me bassine mon lit. + +--M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui présentant sa fiole. + +--Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je +n'en peux plus. Voilà comme vous êtes tous; c'est toujours au moment où +j'arrive de campagne que vous venez me consulter. + +--Mon père, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas +à revenir demain. + +--Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement +contrarié; et s'approchant de la fenêtre: cela, c'est de l'urine de ta +femme, n'est-ce pas? + +--C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan. + +--Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole. + +--Voilà qui est on ne peut mieux deviné. + +--Sur un perron, n'est-il pas vrai? + +--Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit? + +--Et elle a roulé quatre marches. + +--Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxit; elle en a bien roulé cinq. + +--Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron, +et tu verras qu'il n'y en a que quatre. + +--Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas +évité une. + +--Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole; +cependant, il n'y a bien là -dedans que quatre marches. À propos, m'as-tu +apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise? + +--J'en ai jeté un peu à terre, parce que la fiole était trop pleine. + +--Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la +cause du déficit: c'est la cinquième marche que tu as renversée, +maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roulé cinq +marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et +autant de fioles, le tout étiqueté en latin. + +--J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une +abondante saignée. + +--Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la +route, oui; mais une chute sur un perron, voilà toujours comme cela se +traite. + +Une jeune fille vint après le paysan. + +--Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mère? + +--Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et +je venais vous demander ce qu'elle doit faire. + +--Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez +pas le sou pour acheter des remèdes! + +--Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis +huit jours. + +--Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t-elle d'être malade? + +--Soyez tranquille, M. Minxit; aussitôt que mon père travaillera, vous +serez payé de vos visites: il m'a bien chargée de vous le dire. + +--Bon! voilà encore une autre sottise! Il est donc fou ton père de +vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!... Pour qui me +prend-il donc, ton imbécile de père?... Tu iras ce soir avec ton âne +chercher un sac de mouture à mon moulin, et tu vas emporter un panier de +vin vieux avec un quartier de mouton; voilà , pour le moment, ce qu'il +faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent +point, tu me le feras dire. Va, mon enfant. + +--Eh bien! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des +urines? + +--Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit; voilà ce qui vous +excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de +perron autrement que par la saignée. + +--Alors, tu n'es qu'un conscrit en médecine; tu ne sais donc pas qu'il +faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez? + +Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu +aurais fait un joli sujet. + + + + +VII + +CE QUI SE DIT À LA TABLE DE M. MINXIT + + +L'heure du dîner arriva; quoique M. Minxit n'eût invité que quelques +personnes autres que celles à nous connues, le curé, le tabellion et un +de ses confrères du voisinage, la table était chargée d'une profusion de +canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au +milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse +de leur plat leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une +certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé +sur nos vignobles comme sur notre société, ont conservé leur +aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée. + +--Mais, dit mon oncle à M. Minxit, à l'aspect de cette abondance +homérique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait à rassasier +une compagnie de dragons après la grande manÅ“uvre. Est-ce que par hasard +vous attendez notre ami Arthus? + +--J'aurais fait mettre une broche de plus, répondit en riant M. Minxit. +Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela, il se trouvera bien +des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à -dire ma +musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles, +est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe, moi, +que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de +dîner. + +--C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion +philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il +eût eu contre eux une inimitié personnelle. + +Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le +monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et +très-bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit. + +--Fifre, dit celui-ci à un des valets qui servaient à table, fais +apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec +armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres. + +La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit, +ayant décoiffé quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son +verre plein: + +--Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier +médecin du bailliage; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie +de l'aimer comme vous m'aimez.--Allez, musique! + +Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et +de clarinettes éclata dans la salle, et mon oncle se trouva obligé de +demander grâce pour les convives. + +Cette notification, un peu trop officielle et trop prématurée, fit faire +à Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait +bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autour de lui, +ne s'aperçut de rien; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma +grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin +n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était +au moins pour sa sÅ“ur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il +faisait à son frère, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si +elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale, +l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de +M. Minxit, c'était la haute considération dont lui, M. Minxit, jouissait +dans toute la contrée. + +Benjamin crut que sa sÅ“ur avait dit une sottise, et il se hâta +d'ajouter: + +--Et aussi les grâces et les charmes de toute espèce dont Mlle Arabelle +est si abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui +sera son époux des jours filés d'or et de soie. + +Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste +compliment, le seul qu'il eût encore dépensé avec Mlle Minxit et que sa +sÅ“ur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement +une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de +Bourgogne. + +Il y avait là trois médecins; on devait parler médecine, et on en parla. + +--Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre +était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi... +quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensez-vous du docteur +Arnout, de Clamecy? + +--Demandez cela à Benjamin, dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi. + +--Oh! M. Minxit, répondit mon oncle; un concurrent!... + +--Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes +concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata. + +--Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe +perruque. + +--Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudrait-il pas un +médecin à queue? + +--La question est d'autant plus délicate que vous avez vous-même une +perruque, M. Fata; mais je vais tâcher de m'expliquer sans blesser +l'amour-propre de qui que ce soit. + +Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tête, qui a fouillé +tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels mots grecs +viennent les cinq à six cents maladies qui atteignent notre pauvre +humanité. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais +pas lui confier mon petit doigt à guérir; je donnerais la préférence à +un bateleur intelligent, car sa science à lui, c'est une lanterne qui +n'est pas éclairée. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il +serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et +cela est surtout vrai de la médecine, qui est une science conjecturale. +Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains: +ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait à l'homme d'esprit +des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout +nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent +pas: c'est la perspicacité et l'intelligence. + +--Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse. + +--Oh! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me vient une +excellente idée: auriez-vous une place vacante dans votre musique? + +--Pour qui donc? dit M. Minxit. + +--Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, répondit +Benjamin. + +--Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés? + +--Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement. + +--Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux +sergent, en attendant que mon maître de musique l'ait mis au courant +d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues. + +--À propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il +a une figure rissolée comme un poulet qui sort de la broche; on dirait +qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne: +vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il +est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont +nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se +placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer +pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolongé ses +jours jusqu'à cet âge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont +il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce +précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la +fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer. + +--Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la médecine à grand +orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon +service, soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché. + +En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à +mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui +arrachaient la queue de son âne, et que, comme il avait voulu les +disperser à coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pièces +avec le tranchant de leurs ongles. + +--Je vois ce que c'est, dit mon oncle, éclatant de rire: elles arrachent +les crins de l'âne de la sainte Vierge pour faire des reliques. + +M. Minxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire. + +--Messieurs, s'écria-t-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous +sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous +en fassiez un saint. + +--Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y +rencontrerais aucun de vous. + +--Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mère après avoir ri elle-même; cela +ne me fait pas rire, moi; voilà toujours le résultat des mauvaises +farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son âne, si nous ne le lui +rendons tel qu'il nous l'a confié. + +--En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer +que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi,--et ma queue +vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'âne de M. +Durand--serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'eût +tué tout entier? + +--Assurément non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne +t'en estimerais pas une obole de moins. + +Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une +posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop +étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient +à genoux. + +--Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit à +Benjamin. + +--Rien de plus facile, répondit celui-ci. + +Il se mit alors à la fenêtre et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient +tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester +deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne +manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le +peuple se retira satisfait. + +--Voilà , dit le curé, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup +d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon +prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la +queue crottée d'un bourriquet? + +--Mais, pasteur, répondit Benjamin, vous qui êtes à table si philosophe, +n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du +papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint +Maurice? + +--Ce sont des reliques épuisées, poursuivit M. Minxit; il y a plus de +cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de +s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal. +Moi-même, je les prendrais pour faire de l'_album græcum_ s'il voulait +me les céder à juste prix. + +--Qu'est-ce que c'est que cela de l'_album græcum_? fit naïvement ma +grand'mère. + +--Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du _blanc grec_: je +regrette de ne pouvoir vous en dire davantage. + +--Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont +l'Å“il était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au +pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias +de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de +son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je +suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les +bottes à l'écuyère de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le +pasteur fût plus tolérant, et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens +la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une +marque d'ignorance que de trop croire. + +--Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez +au Juif-Errant? + +--Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice? + +--Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata, croyez-vous au +Juif-Errant? + +--Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac. + +--Pour vous, respectable M. Minxit... + +--Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère, excepté qu'au +lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre. + +--Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère +bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses +éternelles pérégrinations. + +--Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous? + +--Oh! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce +que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute; +parce que les évangéltstes qui ont écrit son histoire sont des hommes +dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient +pas d'intérêt à tromper leur prochain, et que, quand bien même ils +l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir. + +Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile +n'était, comme le _Télémaque_, qu'une espèce de roman philosophique et +religieux, à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le +trouble et la division à la surface de la terre; qui devait séparer +l'époux de l'épouse, les enfants de leurs pères; qui réhabilitait la +pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître; qui heurtait toutes +les idées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été +méprisé, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait +été honoré; qui renversait la vieille religion des païens, et sur ses +débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de +charpentier... + +--M. le curé, dit M. Minxit, votre période est trop longue: il faut la +couper par un verre de vin. + +M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit: + +--À l'apparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense +cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime +qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de +leurs éternelles réclamations. + +--Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est +pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des +bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrèrent aux portes de la +ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche. + +Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces +évangélistes, à l'inspiration près, que sont-ils? des hommes de rien; +des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de +contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour +vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des +hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en +suis bien sûr, étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et +les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le +bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le +magistrat déférerait le serment. + +Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois, +ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et +il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents +ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce +commune d'un enfant de cinq ans. + +Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs +concitoyens: peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas +un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de +s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds, +avec une espèce de damné, plus misérable cent fois qu'un galérien, +auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui +de la bière fraîche? Et même, à bien prendre la chose, ils ont agi, en +publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur +intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haute +opinion de leur valeur poétique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai +mainte fois surpris le grand-noël autour d'un morceau de fromage de +Brie, est un Virgile en comparaison d'eux. + +Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens, +quand bien même ils l'auraient voulu; si les faits célébrés dans leur +complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les +habitants de Bruxelles eussent réclamé; la police eût cherché sur ses +registres si un sieur Isaac Laquedem n'était pas passé tel jour à +Bruxelles, et, elle eût réclamé; les cordonniers, dont le procédé brutal +du Juif-Errant, qui tirait lui-même de la manicle, a déshonoré à tout +jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût +été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de +la capitale du Brabant. + +D'ailleurs, sous le rapport de la crédibilité, la complainte du +Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages; elle n'est point +tombée du ciel comme un aérolithe; elle a une date précise: le premier +exemplaire a été déposé à la bibliothèque royale, bien et dûment revêtu +du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile +cependant n'a point de date. À la complainte de Bruxelles est joint le +portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes à +l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille +qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est venue jusqu'à nous. +La complainte du Juif-Errant a été écrite dans un siècle éclairé, +investigateur, plus disposé à retrancher de ses croyances qu'à ajouter; +l'Évangile, au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé, +on ne sait par qui, au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de +grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la +plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de +superstition et de barbarie. + +--Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les +bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du +Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin +pour le Juif-Errant; vous avez même, en cette qualité, fait en présence +de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre démonstration +pèche donc par un côté, et vos règles, relativement à la certitude +historique, ne sont pas infaillibles. + +--L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tête. Je +conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi +bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant. + +--Ah ça! interrompit ma grand'mère, qui allait toujours au fait, +j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin? + +--Sans doute, ma chère sÅ“ur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant +plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut +croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de +l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais, +fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux +dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le +Juif-Errant? + +Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque +poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe +est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître. + +Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile +légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie. + +Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre +haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à +l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif +n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des +tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui +aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un +fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois +le tour du monde. + +Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné +sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les +confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de +l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence +repoussait d'elle-même. + +Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif, +obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux: +il dépense peu. + +Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas +plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par +la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la +consommation des siècles à la surface de la terre. + +À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au +Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que +celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot +le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les +uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur +l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un +poireau au menton. + +Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent +et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas +aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi; +cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée +si elle n'était pas mariée à l'église. + +Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de +ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui +accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le +déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a +des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et, +pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En +définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est +celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré. + +Il était nuit et plus que nuit, quand ma grand'mère déclara qu'elle +voulait partir. + +--Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition, dit M. Minxit, +c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de +chasse que je décrète en son honneur: il faut bien qu'il fasse +connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans. + +--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de +la chasse. Je distinguerais très-bien un civet ou un râble de lièvre +d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son +grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un +lapin courant. + +--Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu +viennes: il faut bien connaître un peu de tout. + +--Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos +instruments de musique. + +--Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le +payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais, pour éviter +tout accident, tu chasseras avec ton épée. + +--Eh bien! je promets, dit mon oncle. + +Et, là -dessus, il prit congé, avec sa chère sÅ“ur, de M. Minxit. + +--Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mère quand ils furent sur le +chemin, que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille? + +--Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le +vouloir, répondit sèchement ma grand'mère. + +--Mais... + +--Mais... prenez garde à l'âne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de +votée épée; voilà tout ce que je vous demande. + +--Vous me boudez, ma sÅ“ur; je voudrais savoir pourquoi? + +--Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop +discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle. +Maintenant, laissez-moi tranquille. + + + + +VIII + +COMMENT MON ONCLE EMBRASSA UN MARQUIS. + + +Le samedi suivant, mon oncle alla coucher à Corvol. + +On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit était accompagné de +tous ses gens et de plusieurs amis, dont le confrère Fasta faisait +partie. C'était par un de ces jours splendides que le sombre hiver, +semblable à un geôlier qui sourit, donne de temps en temps à la terre; +février semblait avoir emprunté au mois d'avril son soleil; le ciel +était limpide, et le vent du midi emplissait l'atmosphère d'une molle +tiédeur; la rivière fumait au loin entre les saules, la gelée blanche du +malin pendait en gouttelettes aux branches des buissons; les petits +pâtres chantaient pour la première fois de l'année dans les prés, et les +ruisselets qui descendent de la montagne du Flez, réveillés par la +chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies. + +--M. Fata, dit mon oncle, voilà une belle journée! Est-ce que nous la +passerons entre les rameaux mouillés des bois? + +--Ce n'est pas mon avis, confrère, répondit celui-ci. Si vous voulez +venir chez moi, je vous montrerai un enfant à quatre têtes que j'ai +serré dans un bocal. M. Minxit m'en offre trois cents francs. + +--Vous feriez bien de le lui céder, dit mon oncle, et de mettre du +cassis à la place. + +Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux +petites lieues de là à Varzy, il se décida à suivre le confrère. Ils +quittèrent donc, Fata et lui, le gros des chasseurs, et s'enfoncèrent +dans un chemin de travers qui s'égarait dans la prairie. Bientôt ils se +trouvèrent vis-à -vis Saint-Pierre-du-Mont. Or, Saint-Pierre-du-Mont est +un gros monticule situé sur la route de Clamecy à Varzy. Il est à sa +base revêtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu à +son sommet. Vous diriez une grande motte de terre soulevée dans la +plaine par une taupe gigantesque. Sur son crâne pelé et teigneux était +alors un reste de château féodal, aujourd'hui remplacé par une élégante +maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux: car c'est ainsi +que, par un travail insensible, les Å“uvres de l'homme, comme celle de la +nature, se décomposent et recomposent. + +Les murs du castel étaient démantelés, ses créneaux édentés en maints +endroits; les tours semblaient avoir été cassées par le milieu, et elles +étaient réduites à l'état de tronçons; ses fossés, taris à moitié, +étaient encombrés par de grandes herbes et une forêt de roseaux, et son +pont-levis avait fait place à un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce +vieux débris de la féodalité attristait tous les environs; les +chaumières avaient reculé devant lui; les unes étaient allées sur le +coteau voisin former le village de Flez, les autres étaient descendues +dans la vallée et s'étaient groupées en hameau le long de la route. + +Le maître de cette vieille gentilhommière était alors un certain marquis +de Cambyse. M. de Cambyse était grand, épais, fortement charpenté et +avait la force d'un géant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de +chair. Il était d'un caractère violent, emporté, susceptible jusqu'à +l'excès, ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui +allait jusqu'à la sottise; il était d'ailleurs entiché de sa noblesse et +s'imaginait que les Cambyse étaient une Å“uvre hors ligne dans la +création. + +Il avait été quelque temps officier de mousquetaires, je ne sais de +quelle couleur; mais il était mal à son aise à la cour: sa volonté s'y +trouvait comprimée, sa violence ne pouvait y faire explosion, et il +était d'ailleurs étouffé au milieu de cette poussière de hobereaux qui +chatoyaient et tourbillonnaient autour du trône. Il était revenu dans +ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emporté un à +un les vieux privilèges de la noblesse; mais, lui, il les avait gardés +de fait et il les exerçait dans toute leur plénitude. Il était encore +maître absolu non-seulement de ses domaines, mais encore dans tout le +pays des environs. C'était, à la rondache près, un véritable seigneur +féodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles +étaient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes, foulait +leurs récoltes aux pieds de ses valets, et faisait mille avanies aux +bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne. + +Il faisait du despotisme et de la violence par caprice, par +divertissement et surtout par amour propre. Afin d'être le personnage le +plus éminent du pays, il avait voulu en être le plus méchant. Il ne +savait pas de meilleures manières pour démontrer sa supériorité aux gens +que de les opprimer. Pour être célèbre, il s'était fait méchant. C'était +au volume près, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa présence +entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des +créanciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer. +Telle était la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouvé dans le +pays un huissier pour l'assigner. Un seul, le père Ballivet, avait osé +lui remettre une cédule en main propre et parlant à sa personne, mais il +y avait risqué sa vie. Honneur donc au généreux père Ballivet, huissier +royal, qui exploitait pour tout le monde et deux lieues au delà , ainsi +que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de +ce grand huissier. + +Voici du reste comment il s'y était pris. Il avait empaqueté sa cédule +dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetées et l'avait +présentée à M. de Cambyse comme un paquet venant du château de Vilaine. +Tandis que le marquis démaillotait l'exploit, il s'était esquivé sans +bruit, avait gagné la grande porte et avait enfourché son cheval qu'il +avait attaché à un arbre à quelque distance du château. Quand le marquis +eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir été la +dupe d'un huissier, il ordonna à ses domestiques de courir sur ses +traces; mais le père Ballivet était hors de leur portée et se moquait +d'eux par un geste que je ne puis reproduire ici. + +Du reste, M. de Cambyse ne se faisait guère plus de scrupule de +décharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait déjà +détérioré deux ou trois, qu'on appelait dans le pays les estropiés de M. +de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient été +victimes de ses très-mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne fût pas +encore bien vieux, il y avait déjà dans la vie de cet honorable seigneur +assez de sanglantes espiègleries pour faire deux forçats à perpétuité; +mais sa famille était bien à la cour: la protection de ses nobles +cousins le mettait à l'abri de toute poursuite. Et au fait, chacun prend +son plaisir où il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait à +Versailles de si doux et de si joyeux ébats, tandis qu'il donnait des +fêtes aux gentilshommes de sa cour, ne voulait pas que ses gentilshommes +de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il eût été +très-contrarié que les paysans à faire crier sous le bâton, ou les +bourgeois à désoler leur eussent fait faute. Louis, dit le Bien-Aimé, +tenait à mériter l'amour que lui avaient décerné ses sujets. Ainsi donc, +il est bien entendu que le marquis de Cambyse était inviolable comme un +roi constitutionnel, et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni +maréchaussée. + +Benjamin aimait à déclamer contre M. de Cambyse; il l'appelait le +Gessler des environs, et il manifestait souvent le désir de se trouver +en la présence de cet homme; ses souhaits ne furent que trop tôt +accomplis, comme vous allez le voir. + +Mon oncle, en sa qualité de philosophe, se mit en contemplation devant +les vieux créneaux noirs et ébréchés qui déchiraient l'azur du ciel. + +--M. Rathery, lui dit le confrère le tirant par la manche, il ne fait +pas bon autour de ce château, je vous en préviens. + +--Comment, M. Fata, vous aussi vous avez peur d'un marquis? + +--Mais, M. Rathery, c'est que je suis, moi, un médecin à perruque. + +--Voilà comme ils sont tous! s'écria mon oncle, donnant un libre cours à +son indignation; ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme, +et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore +s'aplatissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage +ne trébuche! + +--Que voulez-vous, M. Rathery, contre la force... + +--Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! Vous ressemblez au +bÅ“uf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie à +l'abattoir. Oh! le peuple est lâche! il est lâche! je le dis avec +amertume, comme une mère dit que son enfant a mauvais cÅ“ur. Toujours il +abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifiés pour lui, et s'il +manque une corde pour les pendre, il se charge de la fournir. Deux mille +ans ont passé sur la cendre des Gracques, et dix-sept cent cinquante ans +sur le gibet de Jésus-Christ, et c'est toujours le même peuple. Il a +quelquefois des lubies de courage; il jette le feu par la bouche et les +naseaux; mais la servitude est son état normal et il y revient toujours, +comme un serin apprivoisé revient toujours à sa cage. Vous voyez passer +le torrent gonflé par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve. +Vous repassez le lendemain, et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet +d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laissé de +son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort +quand il veut l'être; mais prenez-y garde, sa force ne dure qu'un +instant: ceux qui s'appuient sur lui bâtissent leur maison sur la face +glacée d'un lac. + +En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la route, +suivi de chiens aboyants et d'une longue traînée de valets. Fata pâlit. + +--M. de Cambyse! dit-il à mon oncle; et il salua profondément; mais +Benjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne. + +Or, rien n'était plus propre à choquer le terrible marquis que +l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la +lisière de ses domaines et en présence de son château. C'était +d'ailleurs d'un très-mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux. + +--Manant! dit-il à mon oncle avec son air de gentilhomme pourquoi ne me +salues-tu pas? + +--Toi-même, répondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son Å“il +gris, pourquoi ne m'as-tu pas salué? + +--Ne sais-tu pas que je suis le marquis de Cambyse, seigneur de tout ce +pays? + +--Et toi, ignores-tu que je suis Benjamin Rathery, docteur en médecine +de Clamecy? + +--Vraiment, dit le marquis, tu es carabin? je l'en fais mon compliment; +voilà un beau titre que tu as là . + +--C'est un titre qui vaut bien le tien! pour l'acquérir, il m'a fallu +subir de longues et sérieuses études. Mais toi, ce de que tu mets devant +ton nom, que t'a-t-il coûté? Le roi peut faire vingt marquis par jour, +mais je le défie, avec sa toute-puissance, de faire un médecin; un +médecin a son utilité, tu le reconnaîtras peut-être plus tard; mais un +marquis, à quoi cela sert-il? + +M. le marquis de Cambyse avait bien déjeuné ce jour-là . Il était de +bonne humeur.--Voilà , dit-il à son intendant, un plaisant original; +j'aime mieux l'avoir rencontré qu'un chevreuil. Et celui-là , ajouta-t-il +en montrant Fata du doigt, quel est-il? + +--M. Fata, de Varzy, monseigneur, dit le médecin faisant une seconde +génuflexion. + +--Fata, dit mon oncle, vous êtes un polisson, je m'en doutais; mais vous +me rendrez compte de ce procédé. + +--Ah ça! dit le marquis à Fata, est-ce que tu connais cet homme? + +--Très-peu, M. le marquis, je vous le jure; je ne le connaissais que +pour avoir dîné avec lui chez M. Minxit; mais du moment qu'il manque aux +égards dus à la noblesse, je ne le connais plus. + +--Et moi, dit mon oncle, je commence à te connaître. + +--Comment, monsieur Fata de Varzy, poursuivit le marquis, est-ce que +vous dînez chez ce drôle de Minxit? + +--Oh! par hasard, monseigneur, un jour que je passais par Corvol! Je +sais bien que ce Minxit n'est pas un homme à voir; c'est une tête +brûlée, un homme entiché de sa fortune et qui se croit autant qu'un +gentilhomme.--Haie! haie! qui m'a frappé de son pied par derrière? + +--Moi, dit Benjamin, de la part de M. Minxit. + +--Maintenant, dit le marquis, vous n'avez rien à faire ici, M. Fata, +laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ainsi donc, ajouta-t-il, +s'adressant à mon oncle, tu persistes, toi, à ne pas me saluer? + +--Si tu me salues le premier, je te saluerai le second, dit Benjamin. + +--Et c'est là ton dernier mot? + +--Oui! + +--Tu as bien réfléchi à ce que tu fais? + +--Écoute, dit mon oncle, je veux avoir de la déférence pour ton titre et +te prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'étiquette. +Alors il tira un gros sou de sa poche, et le faisant tourner en l'air: +Demande pile ou face, dit-il au marquis; gentilhomme ou médecin, celui +que le sort désignera saluera le premier; il n'y aura pas à y revenir. + +--Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous +manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse? Si +j'étais à sa place, il y a longtemps que je vous aurais bâtonné. + +--Mon ami, répondit Benjamin, mêlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur +vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils. + +En ce moment un garde-chasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de +main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin était +d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait +encore aux lèvres le gros sourire qu'y avait fait épanouir son +espièglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme à +la banderolle moitié dans le fossé, moitié dans la haie qui abordait la +route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position +amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y +opposa.--Il faut, dit-il, que le drôle apprenne que le droit d'insolence +n'appartient pas aux vilains. + +Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de +n'avoir pas cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais bien que c'est +vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'être +obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la +force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se +fait, c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une +machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait +violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux +ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une +obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des +martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter +dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je +dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme +un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre +ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé; car +c'est à vous, à vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste. +Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que +je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais +bien qu'après cette formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en +vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose +qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous +forcer de commettre un acte préjudiciable à la nation; car nous n'avons +pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt +public. + +Mais enfin, telle n'était pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait +ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et +ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé +par derrière, empêtré dans son épée, protestait cependant de toute sa +force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de +distribuer à droite et à gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans +les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à +son secours; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses +interpellations, et même ils rirent de son martyre pour faire leur cour +au marquis. + +Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on +fermât la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on +apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il +commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon +pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours +fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard. + +Le brave intendant opina à vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit +heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis était de bonne +humeur; il avait même, à ce qu'il paraît, une pointe de sillery dans la +tête. + +--As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin. + +--Viens avec moi, répondit celui-ci, avec ton épée, à trente pas de ton +château, et je te ferai connaître mes moyens de défense. + +Alors le marquis se leva et dit: + +--La justice, après en avoir délibéré, condamne l'individu ici présent à +embrasser M. le marquis de Cambyse, seigneur de tous ces environs, +ex-lieutenant de mousquetaires, capitaine louvetier du bailliage de +Clamecy, etc., etc., dans un endroit que mondit seigneur de Cambyse va +lui faire connaître. Et en même temps il défaisait son haut-de-chausses. +La valetaille comprit son intention; elle se mit à applaudir de toutes +ses forces et à crier: Vive M. le marquis de Cambyse! + +Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colère; il dit plus tard qu'il +avait craint d'être frappé d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient +en joue, et ils avaient reçu ordre du marquis de tirer à son premier +signal. + +--Une fois, deux fois, dit celui-ci. + +Benjamin savait le marquis homme à exécuter sa menace, il ne voulut pas +courir la chance d'un coup de fusil, et... quelques secondes après, la +justice du marquis était satisfaite. + +--C'est très-bien, dit M. de Cambyse, je suis content de toi; +maintenant, tu peux te vanter d'avoir embrassé un marquis. + +Il le fit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes jusqu'à la +porte cochère. Benjamin s'enfuit, pareil à un chien auquel un mauvais +garnement a attaché un sabot à la queue. Comme il était sur la route de +Corvol, il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla +droit chez M. Minxit. + + + + +IX + +M. MINXIT SE PRÉPARE À LA GUERRE. + + +Or, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui, par la renommée sans +doute qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à +Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour +délivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis +et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une +guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les +lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes. + +La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes; la musique, à +cheval et armée de fusils de toutes sortes, était déjà rangée en +bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur, +avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs +s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée, sur lequel M. +Minxit avait écrit, en lettres moulées, afin que personne n'en ignorât: +La liberté de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'était là son +ultimatum. + +En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets +de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de +l'endroit munis chacun de leur échelle. + +La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour +combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en +plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les +choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des +poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum. + +Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à +la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante +les préparatifs du départ. + +C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M. +Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il +dit à ses soldats: + +--Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur +vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au +temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de +cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce +qu'il en est: + +Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain; +ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi +ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt +de vos femmes et de vos enfants--ceux qui en ont--que vous allez +combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit +devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et +quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura +une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il +vous en récompensera généreusement. + +Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous +avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de +délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous +bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes. +Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre +courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être +invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les +blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à +Cambyse! destruction à sa gentilhommière!... + +--Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte +de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en +latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live. + +À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M. +Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à +manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus +circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes +d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires. + +M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre, +et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que +par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu +calmée:--Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le +commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de +Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties +et du chiendent. + +--Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la +montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois à +votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons +nuitamment les murailles du château; nous nous emparerons de Cambyse et +de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit +Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous. + +--Voilà qui est bien pensé, répondît M. Minxit; nous avons une bonne +lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une +heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons. + +--Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien +pris de la journée, moi, et il me conviendrait assez de déjeuner avant +de partir. + +--Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on +distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine. + +--C'est cela, répondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever +pendant que je vais prendre ma réfection. + +Heureusement pour la gentilhommière du marquis, l'avocat Page, qui +revenait d'une expertise, vint demander à dîner à M. Minxit. + +--Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais +vous enrôler dans notre expédition. + +--Quelle expédition? dit Page, qui n'avait pas étudié le droit pour +faire la guerre. + +Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se +venger. + +--Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne +le pensez. D'abord, quant au succès, espérez-vous, avec sept à huit +hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de trente domestiques, +commandés par un lieutenant de mousquetaires? + +--Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit. + +--Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse +est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de +Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose, +toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans +doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous +faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne +plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un +bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de +nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses +entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc +qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et +cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un +marquis. + +Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la +vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose +ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté; +mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte +de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or, +comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur? +Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne +connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés? +Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les +morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui +proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis +avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est +l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un +boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on +s'indigne? + +Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de +celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais +si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si, +au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la +peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue +toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne +de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau +précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus +que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait +le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce +souvenir. + +Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est +toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on +nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il +sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts +malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut +l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en +cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort +envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint +Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense. + +Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un +cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice +héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page +avait raison. + +--Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre +votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on +ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le +roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes +abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous +seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros; +mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris, +des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la +brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin +défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit? +Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser. + +--Que me racontes-tu là ? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de +quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes +cassées. + +--Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre, +lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix +à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que, +pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez +aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition. + +--Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures +personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de +l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine. + +--Belle raison pour encourir dix ans de galères! Non, M. Minxit, la +postérité ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez à vous, songez à +votre fille, à votre Arabelle chérie: quel plaisir aurait-elle à faire +de si bons fromages à la crême, quand vous ne seriez plus là pour les +manger? + +Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son +effet. + +--Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence +de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et dès lors, en fait d'honneur, +nous sommes solidaires l'un pour l'autre. + +--Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon Å“il sera toujours +ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un +chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul +et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma +rapière, ou bien je le bâtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme +les anciens preux, de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur +jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne +conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire à +mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand +l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation. + +--Non pas, répondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte +pas ce serment impie: il faut au contraire que tu épouses ma fille; tu +te vengeras aussi bien après qu'auparavant. + +--Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec +le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre +d'épouser votre fille pour la laisser veuve peut-être le lendemain de +ses noces. + +Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle; mais voyant +qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume et +à licencier son armée. Ainsi finit cette grande expédition, qui coûta +peu de sang à l'humanité, mais beaucoup de vin à M. Minxit. + + + + +X + +COMMENT MON ONCLE SE FIT EMBRASSER PAR LE MARQUIS. + + +Benjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la +maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut +Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant +aimé rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M. +Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se décida à faire +contre fortune bon cÅ“ur: il vint à mon oncle. + +--Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable +monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en êtes-vous +tiré avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous fît un +mauvais parti, et je n'en ai pas fermé l'Å“il de la nuit. + +--Fata, dit M. Minxit, gardez vos obséquiosités pour le marquis quand +vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit à M. de Cambyse que +vous ne connaissiez plus Benjamin? + +--Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit. + +--Est-il vrai que vous ayez dit au même marquis que je n'étais pas un +homme à voir? + +--Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien +je vous estime, mon ami. + +--J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le +sang-froid glacial d'un juge. + +--C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons régler son compte. + +--Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger. +Tenez, voilà ma houssine; pour l'honneur du corps, défendez-vous: un +médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus. + +--J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me +donnera lui coûtera cher. + +--Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache; +tiens, _Fata, fatorum_, destin, providence des anciens, tiens, tiens, +tiens! + +Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger +Fata; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est +dramatique comme un homme qu'on maltraite. + +--Messieurs, s'écriait Fata, je me mets sous votre protection. + +Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considération +dont il jouissait, avait à peu près droit de basse justice dans le +village. + +--Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des +violences exercées sur ma personne; je suis docteur en médecine. + +--Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui +ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices à +montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le féroce roturier +qu'il était. + +--Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à +M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le +salue. + +--Tu diras à Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma +maison est plus solide que son château, et que, s'il veut venir sur le +plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme. + +Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M. +Minxit par-devant le bailli pour répondre des violences commises sur sa +personne; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait, +bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus. + +Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy, sa sÅ“ur lui remit une lettre +timbrée de Paris, de la teneur suivante: + + «Monsieur Rathery, + + «Je sais de bonne part que vous allez épouser Mlle Minxit; je vous + le défends expressément. + + »Vte de Pont-Cassé.» + +Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin; +il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à cette missive: + + «Monsieur le vicomte, + + »Vous pouvez aller............... + + »Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai + l'honneur d'être, + + »Votre humble et dévoué serviteur, + + »_B. Rathery._» + +Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait +d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de cette réticence; mais +je vous ai toujours donné une idée de la fermeté, de la netteté, du nerf +et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine +d'écrire. + +Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant +s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il fit +aiguiser son épée et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de +Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et +qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille +perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son +quartier-général dans une espèce de cabaret situé sur le bord de la +route de Clamecy, vis-à -vis le château de M. de Cambyse. Le maître du +logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt à venir +en aide à son prochain, quand il était fracturé, déclina sa profession +et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa +famille désolée à rétablir en leur lieu et place les deux fragments du +tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration des deux +grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le +cabaret. + +Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une +haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit à +observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M. +Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là , et il n'avait +encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de +M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit +à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la +réponse affirmative de la servante, il monta à la chambre de mon oncle, +et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins à M. le +marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord +tenté de refuser. Mais il réfléchit que cette circonstance pouvait +favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le +domestique. + +Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était +dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie à +une violente inquiétude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se +tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. À l'arrivée de mon +oncle, le marquis leva la tête et lui dit: + +--J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier; j'ai su +que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je +n'aie pas l'honneur de vous connaître, persuadé que vous ne me +refuseriez pas votre secours. + +--Nous le devons à tout le monde, répondit mon oncle avec un sang-froid +glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi +bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste. + +--Cet homme m'effraie, dit le marquis à sa femme, faites-le sortir. + +--Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se +hasarder de venir au château; puisque vous avez celui-ci, sachez au +moins le garder. + +Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et +secoua la tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit. + +--Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne +l'aurions cru? + +--Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix +solennelle, mais le mal serait, en effet, très-grave si on ne prenait de +suite des mesures nécessaires pour le combattre. Vous avez avalé une +arête de saumon, et c'est une arête de la queue, là où elles sont le +plus vénéneuses. + +--Cela est vrai, dît la marquise étonnée; mais comment avez-vous +découvert cela? + +--Par l'inspection de la gorge, madame. + +Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant +devant la salle à manger, dont la porte était ouverte, il avait vu sur +la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé, et +il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait +appartenu l'arête avalée. + +--Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante +d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses. + +--Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je +serais fâché que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de +la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du +mancenillier, une substance si âcre, si corrosive, que si cette arête +restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle +produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître, et +l'opération deviendrait impossible. + +--En ce cas, docteur, opérez tout de suite, je vous en supplie, dit le +marquis de plus en plus effrayé. + +--Un instant, dît mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le +désirez; il y a une petite formalité à remplir. + +--Remplissez-la donc bien vite et commencez. + +--C'est que cette formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez +l'accomplir. + +--Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur! +veux-tu me laisser mourir là faute d'agir? + +--J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder +une proposition comme celle que j'ai à vous faire? Avec un marquis! avec +un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Égypte!... + +--Je crois, misérable! que tu profites de ma position pour te moquer de +moi! s'écria le marquis, revenant à la violence de son caractère. + +--Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous +souvenez-vous d'un homme que vous fîtes, il y a trois mois, traîner dans +votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et +auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à +un autre homme? + +--Un homme à qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi; je te +reconnais à tes cinq pieds dix pouces. + +--Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous +regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne +rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant +réparation de l'insulte que vous lui avez faite. + +--Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu +évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite. + +--Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur +d'un honnête homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais +insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur +qu'il me faut. Une réparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse? + +--Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux étaient attachés sur +l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale +demi-heure; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai +par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que +j'ai eu tort de vous avoir offensé. + +--Diable! Tu as bientôt payé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a +insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort, +et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien avec ta société de +hobereaux, du niais qui se serait contenté de cette apparence de +satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses; +le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé +en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme tu échappes à celle +du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi. +Je t'ai embrassé, il faut que tu m'embrasses. + +--As-tu donc oublié, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse? + +--Tu as bien oublié, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu, +tous les hommes sont égaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni +petit insulté. + +--Laquais, dit le marquis, auquel la colère avait fait oublier le +prétendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on +lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici. + +--Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue +impossible, et dans une heure vous serez mort. + +--Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon +coureur? + +--Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera +juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise. + +--Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez +inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir à pardonner qu'à se +venger? + +--Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grâce, je vous prie de +croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je +ne vous garderais pas rancune. + +Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien à gagner +avec mon oncle, elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la +nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour +se décider. + +Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient +dans sa chambre de se retirer. + +--Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je +l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de +Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte, +il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le +droit de se retirer. + +Le marquis jeta un coup d'Å“il sur la pendule et vit qu'il ne lui restait +plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas: + +--Allez donc vite, Pierre, dit-il, exécutez les ordres de monsieur; ne +voyez-vous pas qu'il est le seul maître ici pour le moment? + +Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que +l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas +commencer qu'il ne fût présent. + + * * * * * + +--Bien, dit Benjamin; maintenant nous voilà quittes, et tout est oublié; +et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge. + +Il fit l'extraction de l'arête très-vite et très-bien, et la remit entre +les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité: + +--Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air. + +--Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois +enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis +qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre +qui s'écriait: + +--Arrêtez, M. Benjamin Rathery! de grâce, venez recevoir mes +remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous +paie votre opération. + +Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles +paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis. + +--Landry, lui dit-il, mes compliments à madame la marquise, et rassurez +M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon: elles ne sont pas plus +vénéneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler; +qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou +trois jours il sera guéri. + +Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à +droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle +est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de +la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa +porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe. + +--Nous sommes vengés! s'écria-t-il. + +Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses +et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que +s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues +deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui +n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin, +exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la +gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au +soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté +ponctuellement. + + + + +XI + +COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP À LE SAISIR. + + +Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais, +le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître, +avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu: + +«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui +s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a +si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.» + +--Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur +voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer +d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses +fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement +et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le +gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait +envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec +_les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer_... +Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe! + +Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en +conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma +discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en +mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce +qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence... +Cinquante écus!... Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer +que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur +en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin +jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure +de ma journée: voilà de la magnificence! + +Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais, +lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a +quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à +entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai, +de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut. +Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer +au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent. +Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas +pour mille francs... mille francs à prendre, bien entendu, après ma +mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était +chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son +arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende +honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il +aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le +dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux, +son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il +m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon +individu, et qu'on la transférât au Panthéon... quand le peuple aura un +Panthéon, bien entendu. + +Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le +bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la +postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me +fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs, +c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma +chère sÅ“ur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec +cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui +sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme +d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée. + +La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui +annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à +nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle; +malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents +historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le +marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet. + +Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits +rouges entra avec une pancarte à la main. + +--Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore +votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu! +voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par cÅ“ur: six +aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de +doublure et trois garnitures de boulons ciselés? + +--C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante +livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un +gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture! + +--S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre +temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien, +monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent. + +--Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que +j'arrive dans un moment favorable. Voilà , sur cette table, un sac qui +doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre... + +--Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet +argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la +lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait +faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand, +si vous voulez en prendre connaissance... + +--Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je +désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous +appartiendra. + +--Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me +demandez, je voudrais le savoir moi-même. + +--Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de +suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées +contre vous. + +--Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur +quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui? + +--De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait +à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me +remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que +je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des +querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire +payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de +ganache. + +--Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes +heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de +lui faire le plus tôt possible mes compliments. + +--Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu +grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que +si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que +vous seriez à l'hôtel Boutron. + +--Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne +voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré +envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu +deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride; +Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous, +vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous +fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de +nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà +ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle; +si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma +pratique. + +--Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes +obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer. + +--Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement +obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos +clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter +est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu; +vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50 +écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que +vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous +êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au +médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place. +Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10 +sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les +voilà : je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas +de sitôt une pareille occasion. + +--Comme à -compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers. + +--Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai +besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je +destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention +de vous y inviter quoique vous soyez père de famille. + +--Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je +n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai +contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter +de suite. + +--Eh bien! voilà précisément ce dont je me plains, M. Bonteint, vous +n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais +inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:--M. Rathery, je +suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais +répondu:--Saisissez vous-même, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin +d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous +être agréable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi +aujourd'hui, saisissez-moi à l'instant même, ne vous gênez pas; tout ce +que j'ai est à votre disposition: je vous permets d'empaqueter, +d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici. + +--Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon... + +--Comment donc, M. Bonteint, mais enchanté d'être saisi par vos mains; +je vais même vous aider à me saisir. + +Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode, à laquelle +pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant +deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir: + +--Tenez, dit-il à Bonteint, en les lui présentant, vous ne perdrez pas +tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne +par-dessus le marché. + +--Ouais! répondit M. Bonteint. + +--Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse. +Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin; +la loi ne vous permet pas de toucher là . Ce sont les outils de ma +profession, et j'ai le droit de les conserver. + +--Pourtant... fit M. Bonteint. + +--Voilà maintenant un tire-bouchon à manche d'ébène et incrusté +d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le +soustrais à mes créanciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous. + +--Mais, répliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus +besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon +butin. + +--Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez, +voilà , sur cette planche de vieilles fioles à médecine, dont +quelques-unes sont fêlées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je +vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans. + +Sur cette autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous +coûtera que la peine de l'aller dénicher, et il pourra très-bien vous +servir d'enseigne. + +--M. Rathery! fit Bonteint. + +--Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne +sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne +portez encore qu'un faux toupet. + +--Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'écria Bonteint de plus en plus irrité. + +--Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid +imperturbable, un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin. +Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous, à Mme Bonteint et à +vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de +mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être +le plus long de la création, sans excepter l'immense serpent boa. Vous +le coterez, du reste, ce que vous voudrez. + +--Décidément vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la +moindre valeur. + +--Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de +recors à payer. Tenez, voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul +toute votre créance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou +trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en +forme de tabatière; quand on aura mis à l'entour un cercle d'or, et +qu'on y aura ajouté quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau à +offrir à Mme Bonteint pour le jour de sa fête. + +Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte. + +--Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit; comme +vous êtes pressé, M. Bonteint! je ne vous ai encore montré que la +moindre partie de mes trésors; tenez, voici une vieille gravure +représentant Hippocrate, le père de la médecine; je vous garantis la +ressemblance; plus, trois volumes dépareillés de la _Gazette médicale_, +qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver. + +--Encore une fois, M. Rathery... + +--Eh mon Dieu, ne vous fâchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivés à +l'objet le plus précieux de mon mobilier. + +Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits +rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un +nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant, avec un essaim +d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre. + +--Tenez, lui dit-il, voilà les deux derniers habits que vous m'avez +vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint; ils se sont +fanés dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma +chère sÅ“ur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des Å“ufs à Pâques +à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous fisse une déduction de +la couleur. + +--Oh! pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est trop fort; +jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain matin, +vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery. + +--Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous +êtes en bonne santé. À propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue +que vous oubliez! + +Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui +riait aux éclats. + +--Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer +sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si +violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant. + +--Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fâche-t-il pas contre moi parce +que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus +que lui! + +--Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant +pis, car je venais te proposer un marché d'or. + +--Propose toujours, dit Benjamin. + +--C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne +dont une de ses béates lui a fait présent, parce qu'il a un catarrhe et +que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il +a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à mettre dans ses +meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière +tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que +je te propose. + +--Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire +qu'une bonne action; les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas +qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin? + +--Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en +a fait goûter, c'est du beaune de première qualité. + +--Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il? + +--Vingt-cinq francs, dit Page. + +--Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est +un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit. + +--C'est vingt-cinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs +pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice, +tu conviendras que ce n'est pas trop. + +--Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous +l'achèterions à nous deux. + +--Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu +de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se +retire... + +--Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne +faut plus penser à ton quartaut. + +Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir. + +En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un +gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec +enthousiasme sur les genoux de mon oncle. + +--Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché; +j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as +besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en +donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais +j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait +l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au +paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il +me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un +liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée +sur son marché. + +--Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée? + +--Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de +Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui +attend son argent. + +--Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le +rouleau par la chambre, vous et... c'est-à -dire, pardon, ma chère sÅ“ur, +pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter +votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer. + +--Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma +grand'mère. + +--Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de +trop. + +--Comment, de trop? reprit ma grand'mère, regardant Benjamin avec des +yeux ébahis. + +--Eh bien! oui, de trop, ma chère sÅ“ur, de trop, entendez-vous, de trop; +il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs: +comprenez-vous à cette heure? + +--Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait +fait un pareil tour!... + +--Oui, j'ai été assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne +peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai été assez +niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire +charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas +pour rester honnête homme! vos plus proches et vos plus chers sont +pourtant les premiers à vous induire en tentation. + +--Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de +soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un +côté, elles tombent en loques de l'autre. + +--Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous +les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce +pas, ma chère sÅ“ur? + +--Mais, tes créanciers, quant les paieras-tu? + +--Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire +mieux. + +--Et le marchand de toile, que lui dirai-je? + +--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de +chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il +choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux. + +--Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec +tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile. + +--Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta +chère sÅ“ur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie. + +Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa +main de fer à le faire crier: + +--Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un +noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même, +mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire +à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai +accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque +de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent +adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi, +nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page, +tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de +dire ma chère sÅ“ur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les +vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne +voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le +mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le +faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de cÅ“ur et +d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes +nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble +pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de +l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de +tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus +nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et +pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce +jour, et boire de la piquette le reste de ma vie! + +--Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas +de bourgogne. + +--Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne +à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M. +de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais +écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai +que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner +copieusement ce jour-là ; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta +et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs. + +Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M. +Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce +que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles. + + + + +XII + +COMMENT MON ONCLE APPENDIT M. SUSURRANS À UN CROCHET DE LA CUISINE. + + +Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes: elles jettent +autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au +vent comme une poussière, elles les envoient, ainsi que ces aumônes qui +montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs désolés, entre les +vieilles pierres des murailles fêlées, au milieu des ruines qui tombent +et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui +les féconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et après un rayon +pour les faire croître, un autre rayon pour les peindre. Les brises du +printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie; +voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent: mais quand les +brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes +humides, une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe +neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se +meurt, et qui en mourant nous sourit encore. + +Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent à des fleurs; mais +sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles: +la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous +prie, prolétaires, mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement +pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression, car, +pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la +plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces +dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles +par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la +femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le +genre humain et elles abdiquent. Napoléon, qui aimait beaucoup les +conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui +faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui +avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines!... Le fait +est que les enfants sont fort chers, et que cette dépense n'est pas à la +portée de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une +nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant +coûtent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite, +arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du +cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera +homme, les moustaches lui poussent et le voilà bachelier ès-lettres. +Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous +lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas à vous +apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la +ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des +invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez, +jusqu'à trente ans et au delà , de gants glacés, de cigares de la Havane +et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable!... +Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il +y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je +vous assure que l'hospice aurait presse! + +Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout +autrement: c'était l'âge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les +femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arrière-pensée à leurs +instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et +même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on +savait alors où les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs +d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée; +tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque +profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient +d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables +de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun +selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi +bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'à +présent pour être un homme de lettres, et avec une douzaine +d'alexandrins on était poète. + +Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de +l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle +faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais +seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma +grand'mère, quoi qu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à +son septième enfant. + +Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait +absolument que sa chère sÅ“ur assistât à sa noce, et il avait fait +consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailles de ma +grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc, +tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans +l'existence. Les six autres étaient tous vivants, tous enchantés d'être +au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots, à +l'autre une casquette; tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt +celui-là au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches +ils avaient leur chemise blanche et repassée; somme toute, ils se +portaient à merveille et fleurissaient dans leurs guenilles. + +Mon père, cependant, qui était l'aîné, était le plus beau et le mieux +nippé des six: cela tenait peut-être de ce que son oncle Benjamin lui +repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard +des pantalons, il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même +on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot, +qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de chÅ“ur, +et je le dis avec orgueil, il était un des meilleurs enfants de chÅ“ur du +diocèse: s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui +avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est +aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je +dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui +dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et +puis, vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être +l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine +de vivre? + +Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fonctions de lévite l'avantage +d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune +lui était arrivée: La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait +été mise à la réforme; ma grand'mère, avec ce coup-d'Å“il d'aigle que +vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y +avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon, et elle s'était +fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint +était peint au beau milieu; l'artiste l'avait représenté au moment où il +coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité +d'un mendiant; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de +ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été +mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux. + +L'habit avait été mené à bonne fin par une couturière de la rue des +Moulins. Il serait allé à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon +père; mais ma grand'mère l'avait fait faire de telle sorte qu'après +avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'être une seconde +fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit +bleu-de-ciel; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à +en payer la façon; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une belle +parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de +sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants +l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus +d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de +l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi +personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une +sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de +son habit; et, un jour, au _Dominius vobiscum_ du desservant, il +répondit, croyant parler à sa mère: Je vous dis que je ne porterai plus +votre habit bleu-de-ciel! + +Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche, +après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au val des +Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer +au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit +qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptême à faire. + +--Cela n'empêche pas, dit Benjamin; un autre le fera à ta place. + +--Oui, mais il faut que j'aille au catéchisme à une heure. + +--Je croyais que tu avais fait ta première communion? + +--C'est-à -dire que j'ai été tout prêt de la faire. C'est vous qui m'en +avez empêché en me faisant griser la veille de la cérémonie. + +--Et pourquoi te grisais-tu? + +--Parce que vous étiez gris vous-même; et que vous m'avez menacé de me +battre du plat de votre épée si je ne me grisais pas. + +--J'ai eu tort, dit Benjamin; mais, c'est égal, tu ne risques rien de +venir avec moi; je n'en ai que pour un moment; nous serons revenus avant +le catéchisme. + +--Comptez là -dessus, répondit Gaspard, où un autre n'en aurait que pour +une heure, vous en avez, vous, pour une demi-journée: vous vous arrêtez +à tous les bouchons. Et M. le curé m'a défendu d'aller avec vous, parce +que vous me donnez de mauvais exemples. + +--Eh bien! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous +inviterai pas à ma noce; si au contraire vous m'accordez cette faveur, +je vous donnerai une pièce de douze sous. + +--Donnez-la-moi tout de suite, dit Gaspard. + +--Et pourquoi la veux de suite, polisson? est-ce que tu te défies de ma +parole? + +--Non, mais c'est que je ne me soucie pas d'être votre créancier: j'ai +entendu dire dans la ville que vous ne payez personne, et qu'on ne veut +pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous. + +--Bien parlé, Gaspard, dit mon oncle; tiens, voilà quinze sous, et va +prévenir ma chère sÅ“ur que je t'emmène. + +Ma grand'mère s'avança jusque sur le seuil de la porte pour recommander +à Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait +qu'il lui servît pour la noce de son oncle. + +--Vous moquez-vous? dit Benjamin; est-il besoin de recommander sa +bannière à un enfant de chÅ“ur français? + +--Mon oncle, dit Gaspard, avant de vous mettre en route, je vous +préviens d'une chose, c'est que, si vous m'appelez encore +porte-bannière, oiseau bleu ou patron de Clamecy, je me sauve avec vos +quinze sous et je retourne jouer au bouchon. + +À l'entrée du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, épicier, tout +petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charbon et de salpêtre. +M. Susurrans avait une espèce de métairie au val des Rosiers; il s'en +revenait à Clamecy, portant sous son bras un toulon qu'il espérait bien +faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que +Mme Susurrans attendait pour les mettre à la broche. M. Susurrans +connaissait mon oncle et il l'estimait, car Benjamin achetait chez lui +le sucre dont il édulcorait ses drogues et la poudre qu'il mettait dans +ses cheveux. M. Susurrans lui proposa donc de venir à la ferme se +rafraîchir. Mon oncle, pour lequel la soif était un état normal, accepta +sans cérémonie. L'épicier et son client s'étaient établis au coin du +feu, chacun sur un escabeau; ils avaient mis le toulon entre eux deux, +mais ils ne le laissaient pas aigrir à sa place, et quand il n'était pas +dans les bras de l'un, il était aux lèvres de l'autre. + +--L'appétit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant: si nous mangions +les poulets? dit M. Susurrans. + +--En effet, répondit mon oncle, cela vous épargnera la peine de les +remporter, et je ne conçois pas comment vous avez pu vous charger de +cette corvée. + +--Et à quelle sauce les mangerons-nous? + +--À la plus tôt faite, dit Benjamin, et voici un excellent feu pour les +faire rôtir. + +--Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que +tout juste pour faire une soupe à l'oignon: nous n'avons pas de broche. + +Benjamin, comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu +par les circonstances. + +--Il ne sera pas dit, répondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous +n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en +croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon épée, et, Gaspard que +voilà la tournera par la garde. + +Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous, ami lecteur; mais +aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de +notre époque. + +Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la +besogne; au bout d'une heure, les poulets étaient rôtis à point. On +retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu; le couvert +fut dressé dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se +trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas +pour cela. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait +l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les +infortunées volailles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée, et +cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était, +ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le +cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être, mais +Benjamin, le grand Benjamin, avait conservé la meilleure partie de sa +raison, et prenait pitié de son adversaire; quant à Gaspard, auquel on +avait passé quelquefois le toulon, il alla un peu au delà des limites de +la tempérance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une +autre expression. + +Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le +cuvier. Il était alors quatre heures, et ils se disposaient à se mettre +en route. M. Susurrans, qui se souvenait très-bien qu'il devait apporter +des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa +canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus. + +--Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger. + +--Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangés: ils étaient +embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche. + +--Cela n'est pas vrai! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes +poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un +loup. + +--Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle; mais toujours est-il +que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voilà +les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si +cela vous convient. + +--Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point là les carcasses de +mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre. + +--Eh bien! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain à la maison, +et je vous les rendrai... + +--Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans, s'élevant sur la +pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle. + +--Ah çà , papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous +préviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie; et... + +--Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaçant +devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni ton neveu, que +vous ne m'ayez rendu mes poulets. + +--Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe la jambe à ce vieil +imbécile? + +--Inutile, Gaspard, inutile, mon ami, dit Benjamin; tu es un homme +d'église, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle. +Ah çà ! ajouta-t-il, une fois, deux fois, M. Susurrans, voulez-vous nous +laisser sortir? + +--Quand vous m'aurez rendu mes poulets, répondit M. Susurrans, faisant +demi-tour à gauche et présentant le bout de sa canne à mon oncle, comme +si c'eût été une baïonnette. + +Benjamin abaissa la canne de sa main, et prenant le petit homme par le +milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte à un +morceau de fer qui était au-dessus de la porte et auquel on suspendait +la batterie de cuisine. Susurrans, assimilé à un poêlon, se démenait +comme un scarabée attaché par une épingle à une tapisserie. Il hurlait +et gesticulait, criant tantôt au feu, tantôt à l'assassin. Mon oncle +avisa un almanach de Liège qui était sur la cheminée: + +--Tenez, dit-il, M. Susurrans, l'étude, a écrit Cicéron, est une +consolation dans toutes les situations de la vie; amusez-vous à étudier +jusqu'à ce qu'on soit venu vous dépendre; car, pour moi, je n'ai pas le +temps de faire conversation avec vous, et j'ai l'honneur de vous +souhaiter le bonsoir. + +À vingt pas de là , mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui +lui demanda pourquoi son maître criait au feu et à l'assassin. + +--C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre +maître, répondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui +était resté en arrière, il continua son chemin. + +Le temps s'était radouci; le ciel, auparavant resplendissant, était +devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas +encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée, qui +ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait +pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba +comme une éponge de cette pluie, et bientôt ses deux cornes devinrent +deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules. +Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la +recommandation de sa sÅ“ur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant. +Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon +oncle. À quelque distance de là , Benjamin et Gaspard rencontrèrent une +troupe de paysans qui revenaient de vêpres. À la vue du saint qui se +trouvait sur l'habit de Gaspard, la tête en bas et son cheval les quatre +fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel, les rustres poussèrent +d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées. +Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas +impunément bafouer par cette canaille. Il tira son épée; Gaspard, de son +côté, s'arma de pierres, et emporté par son ardeur, il s'élança à +l'avant-garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les +torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que, +pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée. + +--Gaspard, s'écria-t-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy, ton +saint qui est à l'envers; le casque de ton saint qui va tomber! + +Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put +supporter cette humiliation: il ôta son habit, le jeta à terre et le +foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer +de le ramasser et à le remettre; mais Gaspard se sauva à travers les +champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit +au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il était +un peu dégrisé, et il se ressouvenait très-distinctement qu'il avait +mangé ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les +vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme +nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais +ton, le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais +la force musculaire de Benjamin en imposait tellement à M. Susurrans +qu'il refusa tout net de se fâcher; il poussa même l'esprit de +contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle. + +Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le +milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page. + +--Où vas-tu ainsi? dit celui-ci à mon oncle. + +--Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dîner chez ma chère sÅ“ur. + +--Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi, à +l'hôtel du Dauphin. + +--Et si j'acceptais, à quelle circonstance devrais-je donc cet avantage? + +--Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois +de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à +dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le +carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur; +j'allais au-devant de toi pour t'en prévenir. C'est une aventure digne +de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie +en espérant que tu y prendrais un rôle. + +--C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conçue. +Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant, si l'honneur et la délicatesse me +permettent de faire le personnage de procureur. + +--À table, dit Page, le plus honnête homme est celui qui vide le plus +consciencieusement son verre. + +--Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire? + +--Je répondrai pour toi. + +--Et si demain il lui prend fantaisie de rendre visite à son procureur? + +--C'est chez toi que je le conduirai. + +--Tout cela c'est très-bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en +flatter, l'effigie d'un procureur. + +--Tu la prendras: tu as bien déjà su te faire passer pour le +Juif-Errant. + +--Et mon habit rouge? + +--Notre homme est un badaud de Paris: nous lui ferons croire que telles +sont en province les insignes des procureurs. + +--Et mon épée? + +--S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu tailles tes +plumes. + +--Mais, quel est donc son procureur à ton marchand de bois? + +--C'est Dulciter. Auras-tu l'inhumanité de me laisser dîner avec +Dulciter? + +--Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai +dîné pour lui, il m'attaquera en restitution. + +--Je plaiderai pour toi. Allons, viens, je suis sûr que le dîner est +servi. Mais, à propos, notre amphitryon m'a recommandé d'amener avec moi +le premier clerc de Dulciter: où diable vais-je pêcher un clerc de +Dulciter? + +Benjamin se mit à éclater d'un rire fou. + +--Oh! s'écria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire! tiens, +ajouta-t-il en mettant sa main sur l'épaule de M. Susurrans, voilà ton +clerc. + +--Fi donc! dit Page, un épicier!... + +--Qu'est-ce que cela fait? + +--Il sent le gruyère. + +--Tu n'es pas gourmet, Page: il sent la chandelle. + +--Mais il a soixante ans. + +--Nous le présenterons comme le doyen de la basoche. + +--Vous êtes des drôles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant à +son caractère impétueux; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de +cabarets. + +--Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave. + +--C'est possible, monsieur Rathery; mais je ne m'enivre pas toujours aux +dépens des autres, et je ne veux pas prendre part à vos flibusteries. + +--Il faut pourtant, dit mon oncle, que vous y preniez part ce soir, +sinon je dis partout où je vous ai accroché. + +--Et où l'as-tu accroché? fit Page. + +--Imagine-toi, dit Benjamin... + +--M. Rathery!... s'écria Susurrans, mettant un doigt sur sa bouche. + +--Eh bien! consentez-vous à venir avec nous? + +--Mais, considérez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassiné; +on me cherchera sur la route du val des Rosiers. + +--Tant mieux, on trouvera peut-être votre tricorne. + +--Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery! fit Susurrans en joignant +les mains. + +--Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant; vous me devez +une réparation, et moi je vous dois un dîner; d'un seul coup nous nous +acquitterons ensemble. + +--Souffrez au moins que j'aille prévenir ma femme. + +--Non pas, dit Benjamin se plaçant entre lui et Page; je connais madame +Susurrans pour l'avoir vue à son comptoir; elle vous enfermerait chez +vous à double tour, et je ne veux pas que vous nous échappiez: je ne +vous donnerais pas pour dix pistoles. + +--Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire à présent que je +suis clerc de procureur? + +--C'est vrai, dit Benjamin, vous ne pouvez vous présenter à notre client +avec un toulon. + +Ils étaient alors au milieu du pont de Beuvron: mon oncle prit le toulon +des mains de Susurrans, et le jeta à la rivière. + +--Coquin de Rathery, scélérat de Rathery! s'écria Susurrans, tu me +paieras mon toulon; il m'a coûté six livres, à moi; mais toi, tu sauras +ce qu'il te coûtera. + +--Monsieur Susurrans, dit Benjamin, prenant une pose majestueuse, +imitons le sage qui disait: _Omnia mecum porto_, c'est-à -dire: Tout ce +qui me gêne je le jette à la rivière. Tenez, voilà au bout de cette épée +un habit magnifique, l'habit des dimanches de mon neveu; un habit qui +pourrait figurer dans un musée, et qui a coûté de façon seulement trente +fois autant que votre misérable toulon; eh bien! moi, je le sacrifie +sans le moindre regret: jetez-le par-dessus le pont, et nous serons +quittes. + +Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lança l'habit +par-dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans: + +--Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes +prêts à entrer en scène. + +Mais l'homme propose et Dieu dispose: en montant l'escalier de +Vieille-Rome, ils se trouvèrent face à face avec madame Susurrans. +Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au-devant de lui avec +une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui +avaient tous deux une réputation suspecte, son inquiétude fit place à la +colère. + +--Enfin, monsieur, vous voilà ! s'écria-t-elle, c'est vraiment heureux; +j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir; vous menez là une jolie vie, +et vous donnez un bel exemple à votre fils! + +Puis, parcourant son mari d'un coup d'Å“il rapide, elle s'aperçut combien +il était incomplet. + +--Et vos poulets, monsieur! et ton chapeau, misérable! et ton toulon, +ivrogne! qu'en as-tu fait? + +--Madame, répondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons +mangés; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route. + +--Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais +retapé! + +--Oui, madame, il l'a perdu, et vous êtes bien heureuse, dans la +position où il était, qu'il n'ait pas aussi perdu sa perruque; quant au +toulon, on le lui a saisi à l'octroi, et la régie a déclaré +procès-verbal. + +Comme Page ne pouvait s'empêcher de rire: + +--Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez +débauché mon mari, et par-dessus le marché vous nous plaisantez. Vous +feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes, +M. Rathery. + +--Est-ce que je vous dois quelque chose, madame? répondit fièrement mon +oncle. + +--Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la +protection de sa femme, c'est lui qui m'a débauché: il m'a mangé mes +poulets avec son neveu; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jeté +mon toulon dans la rivière. Il voulait encore, l'infâme qu'il est, me +forcer à aller dîner avec lui au Dauphin, et à faire, à mon âge, le +personnage d'un clerc de procureur. + +Allez, indigne homme, je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le +prévenir que vous voulez dîner à sa place et à celle de son clerc. + +--Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il +ne sait ce qu'il dit; si vous m'en croyez, vous le ferez coucher +aussitôt que vous serez de retour à la maison, et vous lui ferez +prendre, de deux heures en deux heures, une décoction de camomille et de +fleur de tilleul; en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le +pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout. + +--Oh! scélérat, oh! coquin, oh! révolutionnaire, tu oses dire à ma femme +que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est toi qui es ivre! +Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras tout à l'heure +de ses nouvelles. + +--Vous devez vous apercevoir, madame, dit Page avec le plus grand +sang-froid du monde, que cet homme bat la campagne: vous manqueriez à +tous vos devoirs d'épouse, si vous ne faisiez prendre à votre mari de la +camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M. +Rathery, qui est assurément le médecin le plus habile du bailliage, et +qui répond aux insultes de ce fou en lui sauvant la vie. + +Susurrans allait recommencer ses imprécations. + +--Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison; vous +êtes ivre à ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la +porte en rentrant, et vous irez coucher où vous voudrez. + +--C'est cela, dirent ensemble Page et mon oncle; et ils riaient encore +lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Dauphin. La première personne qu'ils +rencontrèrent dans la cour fut M. Minxit, qui allait monter à cheval +pour retourner à Corvol. + +--Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez +pas ce soir, monsieur Minxit; vous allez souper avec nous; nous avons +perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui. + +--Puisque cela te fait plaisir, Benjamin... Garçon, ramenez mon cheval à +l'écurie, et dites qu'on me prépare un lit. + + + + +XIII + +COMMENT MON ONCLE PASSA LA NUIT EN PRIÈRES POUR L'HEUREUSE DÉLIVRANCE DE +SA SÅ’UR. + + +Mon temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose que le vôtre ne +l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable +souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une idée de +la manière dont ils soupèrent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du +Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains +pèlerins d'autrefois, qui faisaient vÅ“u de se rendre avec cette allure à +Jérusalem. En rentrant, il aperçut de la lumière dans la chambre de +Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il +entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mère était +alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de +mon oncle qu'on n'attendait pas à cette heure, vint le prévenir +officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se +rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que +sa sÅ“ur, la première année de son mariage, avait eu une couche +laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitôt le voilà qui se fond +en deux gouttières de larmes. + +--Hélas! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins, +ma chère sÅ“ur va mourir; hélas! elle va... + +--Madame Lalande! s'écria ma grand'mère du fond de son lit, mettez-moi +ce chien d'ivrogne à la porte. + +--Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le +moindre danger: l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure +votre sÅ“ur sera délivrée. + +Mais Benjamin criait toujours: Hélas! elle va mourir, ma chère sÅ“ur. + +Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas +son effet, crut devoir intervenir à son tour. + +--Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfant se présente par les +épaules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie. + +Ainsi parla mon grand-père. + +--Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frère, lui répondit mon oncle, je +t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller... + +Ma grand'mère, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de +rigueur de Machecourt à Benjamin, se décida à mettre elle-même celui-ci +à la porte. + +Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son +parti fut bientôt pris: il se décida, à aller coucher avec Page, qui +ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin. +Mais, en passant sur la place de l'église, l'idée lui vint de prier Dieu +pour l'heureuse délivrance de sa chère sÅ“ur; or, le temps s'était remis +à la gelée comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq à six +degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du +portail, joignît les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à +sa chère sÅ“ur, et il se mit à marmotter quelques bribes de prières. +Comme il entamait son second _Ave_, le sommeil le prit, et il se mit à +ronfler à l'instar de son ami Page, Le lendemain matin, à cinq heures, +lorsque le sacristain vint sonner l'_Angelus_, il aperçut quelque chose +d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord, +dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche +pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire +rentrer dans l'église; mais, s'étant approché davantage, à la lueur de +sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le +dos, et à l'extrémité du nez un filet de glace d'une demi-aune. + +--Holà , oh! monsieur Rathery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin. + +Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement sonner son +_Angelus_, et, quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M. +Rathery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur +ses épaules, et l'alla porter à sa sÅ“ur. Ma grand'mère était délivrée +depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle +reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas +devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures +chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur +zèle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à +peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer +sur le traversin, ses articulations se détendirent, l'exercice de la +parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du +vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronnée; quand il en eut bu la +moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait +liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du matin il +se portait le mieux du monde. Si M. le curé eût dressé procès-verbal de +ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût +probablement donné pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il +eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne +d'auberge. + +Une semaine et plus s'était écoulée depuis l'heureux accouchement de ma +grand'mère, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de +quarantaine que lui imposaient les canons de l'Église avait de graves +inconvénients pour elle en particulier et pour toute la famine en +général: d'abord lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon +scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne +pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce +qui était pour elle une cruelle privation; ensuite elle était obligée +d'envoyer Gaspard, enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché, à la +boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou +il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on +l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était +trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait, +Machecourt enrageait et ma grand'mère fouettait Gaspard. + +--Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-père, irrité d'être obligé, +par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans +ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même? + +--Pourquoi! pourquoi! répartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller +à la messe sans payer Mme Lalande. + +--Que diable aussi, chère sÅ“ur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour +accoucher que vous eussiez de l'argent? + +--Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi depuis un +mois il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres. + +--Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir +d'argent, six mois vous resteriez enfermée dans votre maison comme dans +un lazaret? + +--Oui, répliqua ma grand'mère, parce que si je sortais avant d'être +allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me +montrerait au doigt dans les rues. + +--En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge +pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que +Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui +avez fait un septième enfant. + +Heureusement l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva +accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe. + +En rentrant à la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle étendu +dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les +chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin chaud; car il faut +vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers +le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenait tous les matins une +ration qui aurait suffi à deux officiers de marine. Il disait, pour +justifier cet extra monstre, que sa température était encore au-dessous +de zéro. + +--Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander. + +--Un service! répondit Benjamin; et que puis-je faire, chère sÅ“ur, pour +vous être agréable? + +--Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin: il faut que tu sois parrain de +mon dernier. + +Benjamin, qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire cette +proposition prenait à l'improviste, secoua la tête et fit un gros +_mais_... + +--Comment, dit ma grand'mère, lui jetant un regard plein d'étincelles, +est-ce que tu me refuserais cela, par hasard? + +--Non pas, chère sÅ“ur, bien au contraire, mais... + +--Mais quoi? tu commences à m'impatienter avec tes _mais_... + +--C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne +saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions. + +--Belle difficulté! On te mettra au courant: je prierai le cousin +Guillaumot de te donner quelques leçons. + +--Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Guillaumot; mais, s'il +faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude +n'aille pas à mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-être de +prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant +de chÅ“ur, vous conviendrait parfaitement. + +--Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous +acceptiez l'invitation de votre sÅ“ur: c'est un devoir de famille dont +vous ne pouvez vous exempter. + +--Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois +pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez +autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas? + +--Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma +grand'mère et madame Lalande. + +--Tenez, ma chère sÅ“ur, poursuivit Benjamin, à vous parler franchement, +je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon +neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême; j'écouterai +avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour +de ma fête, et fût-il de Millot-Rataut, je m'engage à le trouver +charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque +année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou +une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même +flatté que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un +grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma +foi, non, chère sÅ“ur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y +oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rît au nez. Et d'ailleurs, +comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et +à ses Å“uvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux Å“uvres de Satan? +Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent +quelques-uns, à quoi bon un parrain? à quoi bon une marraine? à quoi bon +deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par +un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en +encourrais-je les conséquences? Notre âme étant ce que nous avons de +plus précieux, n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle +d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire +baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de +Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite? Attendez qu'il ait +vingt-cinq ans: au moins, il pourra répondre lui-même, et alors, s'il +lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix-huit +ans, votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'armée; jusqu'à +vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui +de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de +discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien +vous-même que cela n'est pas raisonnable. + +--Oh! ma chère dame, s'écria la sage-femme, épouvantée de la logique +hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné; gardez-vous bien de +le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur! + +--Madame Lalande, dît Benjamin d'un ton sévère, un cours d'accouchement +n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter +avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean +baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes +sèches des néophytes apportés de Jérusalem sur les bras de leur +nourrice? + +--Ma foi! dit madame Lalande, embarrassée de l'objection, j'aime mieux +le croire que d'y aller voir. + +--Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce +là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien! +puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser +ce dilemme... + +--Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma +grand'mère; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme? + +--Comment, madame, fit la sage-femme, piquée de l'observation de ma +grand'mère, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'épouse d'un +chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez, +monsieur Rathery, je vous écoute. + +--C'est fort inutile, répliqua sèchement ma grand'mère, j'ai décidé que +Benjamin serait parrain, et il le sera: il n'y a pas de dilemme au monde +qui puisse l'en exempter. + +--J'en appelle à Machecourt! s'écria Benjamin. + +--Machecourt t'a condamné d'avance: il est allé ce matin à Corvol +inviter mademoiselle Minxit à être la commère. + +--Ainsi donc, s'écria mon oncle, on dispose de moi sans mon +consentement: on n'a pas même l'honnêteté de me prévenir. Me prend-on +pour un homme empaillé, pour une gargamelle de pain d'épices? La belle +figure que vont faire mes cinq pieds dix pouces à côté des cinq pieds +trois pouces de Mlle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et +calibrée, d'un mât de cocagne couronné de rubans! Savez-vous que l'idée +d'aller à l'église côte à côte avec elle me tourmente depuis six mois, +et que j'ai failli, en vue de cette corvée, renoncer à l'avantage de +devenir son mari? + +--Voyez-vous, Mme Lalande, dit ma grand'mère, ce Benjamin comme il est +facétieux: il aime Mlle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il +se raille d'elle. + +--Hum! fit la sage-femme. + +Benjamin, qui n'avait pas songé à Mme Lalande, s'aperçut qu'il avait +fait un _lapsus linguæ_; pour échapper aux reproches de sa sÅ“ur, il se +hâta de déclarer qu'il consentait à tout ce qu'on voudrait exiger de +lui, et détala avant que la sage-femme fût partie. + +--Le baptême devait avoir lieu le dimanche suivant; ma grand'mère +s'était mise en frais pour cette cérémonie: elle avait autorisé +Machecourt à inviter à un dîner solennel tous ses amis et ceux de mon +oncle. Pour Benjamin, il était en mesure de faire face aux dépenses +qu'exige le rôle de parrain magnifique: il venait de recevoir du +gouvernement une gratification de cent francs pour le zèle qu'il avait +mis à propager l'inoculation dans le pays, et à réhabiliter la pomme de +terre, attaquée à la fois par les agronomes et les médecins. + + + + +XIV + +PLAIDOYER DE MON ONCLE DEVANT LE BAILLI. + + +Le samedi suivant, veille de la cérémonie du baptême, mon oncle était +cité à comparaître par-devant M. le bailli pour s'entendre condamner par +corps à payer au sieur Bonteint la somme de cent cinquante francs dix +sols six deniers, pour marchandises à lui vendues: ainsi s'exprimait la +cédule, dont le coût était de quatre francs cinq sols. + +Un autre que mon oncle eût déploré son sort sur tous les tons de +l'élégie; mais l'âme de ce grand homme était inaccessible aux atteintes +de la fortune. Ce tourbillon de misère que la société soulève autour +d'elle, cette vapeur de larmes dont elle est enveloppée, ne pouvaient +monter jusqu'à lui; il avait son corps au milieu des fanges de +l'humanité: quand il avait trop bu, il avait mal à la tête; quand il +avait marché trop longtemps, il était las; quand le chemin était trop +boueux, il se crottait jusqu'à l'échine; enfin, quand il n'avait pas +d'argent pour payer son écot, l'aubergiste le couchait sur son +grand-livre; mais, comme l'écueil dont le pied est battu par les vagues +et dont le front rayonne de soleil; comme l'oiseau qui a son nid dans +les buissons du chemin et qui vit au milieu de l'azur des cieux, son âme +planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine. Il +n'avait, lui, que deux besoins, la faim et la soif, et, si le firmament +fût tombé en éclats sur la terre, et qu'il y eût laissé une bouteille +intacte, mon oncle l'eût tranquillement vidée à la résurrection du genre +humain, écrasé sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le +passé n'était rien et l'avenir n'était pas encore quelque chose: il +comparait le passé à une bouteille vide, et l'avenir à un poulet prêt à +être mis à la broche.--Que m'importe, disait-il, quelle liqueur a +contenu la bouteille? et pour le poulet, pourquoi me ferais-je rôtir +moi-même à le faire passer et repasser devant l'âtre? Peut-être quand il +sera cuit à point, que le couvert sera dressé, que je me serai revêtu de +ma serviette, surviendra un molosse qui emportera la volaille fumante +entre ses dents. + + Éternité, néant, passé, sombres abîmes! + +s'écrie le poète; pour moi, tout ce que je voudrais retirer de ce sombre +abîme, c'est mon dernier habit rouge, s'il surnageait à ma portée; la +vie est tout entière dans le présent, et le présent c'est la minute qui +passe; or, que me fait à moi un bonheur ou un malheur d'une minute? +Voici un mendiant et un millionnaire; Dieu leur dit: Vous n'avez qu'une +minute à rester sur la terre; cette minute écoulée, il leur en accorde +une seconde, puis une troisième, et il les fait vivre ainsi jusqu'à +quatre-vingt-dix ans. Croyez-vous que l'un est bien plus heureux que +l'autre? Toutes les misères qui affligent l'homme, c'est lui-même qui en +est l'artisan. Les jouissances qu'il s'élabore ne valent pas le quart de +la peine qu'il se donne pour les acquérir. Il ressemble à un chasseur +qui bat toute la journée la campagne pour un lièvre étique ou une +carcasse de perdrix. Nous nous vantons de la supériorité de notre +intelligence!... Mais qu'importe que nous mesurions le cours des astres; +que nous puissions dire, à une seconde près, à quelle heure la lune se +trouvera entre la terre et le soleil; que nous parcourions les solitudes +de l'Océan avec des nageoires de bois ou avec des ailes de chanvre, si +nous ne savons pas jouir des biens que Dieu a mis dans notre existence. +Les animaux, que nous insultons du nom de brutes, en savent bien +autrement long que nous sur les choses de la vie. L'une se vautre dans +l'herbe et la broute sans s'inquiéter si elle repoussera; l'ours ne va +point garder les troupeaux d'un fermier afin d'avoir des mitaines et un +bonnet fourré pour son hiver; le lièvre ne se fait pas tambour d'un +régiment dans l'espoir de gagner du son pour ses vieux jours; le vautour +ne se fait pas facteur de la poste pour avoir autour de son cou chauve +un beau collier d'or; tous sont contents de ce que la nature leur a +donné, du lit qu'elle leur a préparé dans l'herbe des bois, du toit +qu'elle leur a fait avec les étoiles et l'azur du firmament. Aussitôt +qu'un rayon luit sur la plaine, l'oiseau se met à gazouiller sur la +branche, l'insecte bourdonne autour du buisson, le poisson se joue à la +surface de son étang, le lézard flâne sur les pierres chaudes de sa +masure; si quelque ondée tombe du nuage, chacun se réfugie dans son +asile et s'y endort paisiblement en attendant le soleil du lendemain. +Pourquoi l'homme n'en fait-il pas autant? N'en déplaise au grand roi +Salomon, la fourmi est le plus sot des animaux: au lieu de jouer dans la +prairie pendant la belle saison, de prendre sa part de cette magnifique +fête que le ciel, pendant six mois, donne à la terre, elle perd tout son +été à mettre l'un sur l'autre des petits brins de feuilles; puis, quand +sa cité est achevée, passe un vent qui la balaie de son aile. + +Benjamin, donc, fit griser l'huissier de Bonteint, et enveloppa de +l'onguent de la mère avec le papier timbré de la cédule. + +M. le bailli devant lequel devait comparaître mon oncle est un +personnage trop important pour que je néglige de vous faire son +portrait. D'ailleurs, mon grand-père, à son lit de mort, me l'a +expressément recommandé, et pour rien au monde je ne voudrais manquer à +ce pieux devoir. + +M. le bailli, donc, était né, comme tant d'autres, de parents pauvres. +Son premier lange avait été taillé dans une vieille capote de gendarme, +et il avait commencé ses études de jurisprudence par nettoyer le grand +sabre de monsieur son père, et par étriller son cheval rouge. Je ne +saurais vous expliquer comment, du dernier rang de la hiérarchie +judiciaire, M. le bailli s'était élevé à la plus haute magistrature du +pays; tout ce que je puis vous dire, c'est que le lézard parvient aussi +bien que l'aigle au sommet des grands rochers. M. le bailli, entre +autres manies, avait celle d'être un grand personnage. L'infériorité de +son origine faisait son désespoir. Il ne concevait pas comment un homme +comme lui n'était pas né gentilhomme. Il attribuait cela à une erreur du +Créateur. Il aurait donné sa femme, ses enfants et son greffier pour un +chétif morceau de blason. La nature avait été assez bonne mère envers M. +le bailli; à la vérité elle lui avait fait sa part d'intelligence ni +trop grosse ni trop petite; mais elle y avait ajouté une bonne dose +d'astuce et d'audace. M. le bailli n'était ni sot ni spirituel: il se +tenait sur la lisière des deux camps, avec cette différence, toutefois, +qu'il n'avait jamais posé le pied dans celui des gens d'esprit, mais que +sur le terrain facile et ouvert de l'autre, il faisait de fréquentes +excursions. Ne pouvant avoir l'esprit des hommes spirituels, M. le +bailli s'est contenté de celui des sots. Il faisait des calembours; ces +calembours, les procureurs et leurs femmes se faisaient un devoir de les +trouver fort jolis: son greffier était chargé de les répandre dans le +public, et même de les expliquer aux intelligences émoussées qui d'abord +n'en comprenaient pas le sens. Grâce à cet agréable talent de société, +M. le bailli s'était acquis, dans un certain monde, comme une réputation +d'homme d'esprit, mais cette réputation, mon oncle disait qu'il l'avait +payée en fausse monnaie. M. le bailli était-il honnête homme? Je +n'oserais vous dire le contraire. Vous savez que le code définit les +voleurs, et que la société tient pour honnêtes gens tous ceux qui sont +en dehors de la définition; or, M. le bailli n'était point défini par le +code. M. le bailli, à force d'intrigues, était parvenu à diriger +non-seulement les affaires, mais encore les plaisirs de la ville. Comme +magistrat, M. le bailli était un personnage assez peu recommandable. Il +comprenait bien la loi; mais quand elle contrariait ses aversions ou ses +sympathies, il la laissait dire. On l'accusait d'avoir à sa balance un +plateau d'or et un plateau de bois, et, au fait, je ne sais comment cela +arrivait, mais ses amis avaient toujours raison et ses ennemis toujours +tort. S'il s'agissait d'un délit, ceux-ci avaient encouru le maximum de +la peine; encore s'il avait pu le faire plus gros, il l'aurait amplifié +de bon cÅ“ur. Toutefois, la loi ne peut pas toujours fléchir: quand M. le +bailli se trouvait dans la nécessité de se prononcer contre un homme +dont il craignait ou espérait quelque chose, il se tirait d'affaire en +se récusant, et il faisait vanter par sa coterie son impartialité. M. le +bailli visait à l'admiration universelle: il détestait cordialement, +mais en secret, ceux qui l'effaçaient par une supériorité quelconque. Si +vous aviez l'air de croire à son importance, si vous alliez lui demander +sa protection, vous le rendiez le plus heureux du monde; mais si vous +lui refusiez un coup de votre chapeau, cette injure s'incrustait +profondément dans sa mémoire, elle y faisait plaie, et eussiez-vous vécu +cent ans et lui aussi, jamais il ne vous l'eût pardonnée. Malheur donc à +l'infortuné qui s'abstenait de saluer M. le bailli. Si quelque affaire +l'amenait devant son tribunal, il le poussait par quelque avanie bien +combinée à lui manquer de respect. La vengeance devenait alors pour lui +un devoir, et il faisait mettre notre homme en prison, tout en déplorant +la fatale nécessité que lui imposaient ses fonctions. Souvent même, pour +mieux faire croire à sa douleur, il avait l'hypocrisie de se mettre au +lit, et dans les grandes occasions, il allait jusqu'à la saignée. + +M. le bailli faisait la cour à Dieu comme aux puissances de la terre: il +ne se passait jamais de la grand'messe, et il se plaçait toujours au +beau milieu du banc d'Å“uvre. Cela lui rapportait tous les dimanches une +part de pain béni avec la protection du curé. S'il eût pu faire +constater par un procès-verbal qu'il avait assisté à l'office, sans +aucun doute il l'eût fait. Mais ces petits défauts étaient compensés +chez M. le bailli par de brillantes qualités: personne ne s'entendait +mieux que lui à organiser un bal aux frais de la ville ou un banquet en +l'honneur du duc de Nivernais. Dans ces jours solennels, il était +magnifique de majesté, d'appétit et de calembours: Lamoignon ou le +président Molé eussent été auprès de lui de bien petits hommes. + +En récompense des éminents services qu'il rendait à la ville, il +espérait, depuis dix ans, la croix de Saint-Louis, et quand, après ses +campagnes d'Amérique, Lafayette en fut décoré, il cria tout bas à +l'injustice. + +Tel était, au moral, M. le bailli; au physique, c'était un gros homme, +quoiqu'il n'eût pas encore atteint toute sa majesté; sa personne +ressemblait à une ellipse renflée par le bas: vous eussiez pu le +comparer à un Å“uf d'autruche qui eût eu deux jambes. La perfide nature, +qui a donné, sous un ciel de feu, au mancenilier un vaste et épais +ombrage, avait accordé à M. le bailli l'effigie d'un honnête homme; +aussi aimait-il beaucoup à poser, et c'était un beau jour dans sa vie +quand il pouvait aller, escorté de pompiers, du tribunal à l'église. M. +le bailli se tenait toujours raide comme une statue sur son piédestal: +si vous l'eussiez connu, vous eussiez dit qu'il avait un emplâtre de +poix de Bourgogne ou un vaste vésicatoire entre les deux épaules; il +allait dans la rue comme s'il eût porté un Saint-Sacrement; son pas +était invariable comme une demi-aune: une averse de hallebardes ne le +lui eût pas fait allonger d'un pouce; avec M. le bailli pour unique +instrument, un astronome eût pu mesurer un arc du méridien. + +Mon oncle ne haïssait point M. le bailli; il ne daignait pas même le +mépriser; mais, en présence de cette abjection morale, il éprouvait +comme un soulèvement de son âme; il disait quelquefois que cet homme lui +faisait l'effet d'un gros crapaud accroupi dans un fauteuil de velours. +Pour M. le bailli, il haïssait Benjamin avec toute l'énergie de son âme +bilieuse. Celui-ci ne l'ignorait pas, mais il s'en mettait peu en souci. +Pour ma grand'mère, craignant un conflit entre ces deux natures si +diverses, elle voulait que Benjamin s'abstînt de paraître à l'audience; +mais le grand homme, qui avait confiance dans la force de sa volonté, +avait dédaigné ce timide conseil; seulement, le samedi matin, il s'était +abstenu de prendre sa ration accoutumée de vin chaud. + +L'avocat de Bonteint prouva du reste que son client avait le droit de +réclamer contre mon oncle un jugement par corps. Quand il eut achevé et +parachevé sa démonstration, le bailli demanda à Benjamin ce qu'il avait +à alléguer pour sa défense. + +--Je n'ai qu'une simple observation à faire, dit mon oncle, mais elle +vaut mieux que tout le plaidoyer de monsieur, car elle est sans +réplique: j'ai cinq pieds neuf pouces au-dessus du niveau de la mer et +six pouces au-dessus du vulgaire des hommes; je pense... + +--Monsieur Rathery, interrompit le bailli, tout grand homme que vous +êtes, vous n'avez pas le droit de plaisanter avec la justice. + +--Si j'avais envie de plaisanter, dit mon oncle, ce ne serait pas avec +un personnage aussi puissant que M. le bailli, dont la justice, +d'ailleurs, ne plaisante pas; mais quand je dis que j'ai cinq pieds neuf +pouces au-dessus du niveau de la mer, ce n'est pas une plaisanterie que +je fais, c'est un moyen sérieux de défense que je présente. M. le bailli +peut me faire mesurer s'il doute de la vérité de ma déclaration. Je +pense donc... + +--M. Rathery, répliqua vivement le bailli, si vous continuez sur ce ton, +je serai obligé de vous retirer la parole. + +--Ce n'est pas la peine, répondit mon oncle, car voilà que j'ai fini. Je +pense donc, ajouta-t-il en précipitant ses syllabes l'une sur l'autre, +qu'on ne peut saisir au corps un homme de ma taille pour cinquante +misérables écus. + +--À votre compte, dit le bailli, la contrainte par corps ne pourrait +s'exercer que sur un de vos bras, une de vos jambes, peut-être bien même +sur votre queue. + +--D'abord, répliqua mon oncle, je ferai observer à M. le bailli que ma +queue n'est pas en cause; ensuite, je n'ai pas la prétention que +m'attribue M. le bailli: je suis né indivis, et je prétends bien rester +indivis toute ma vie; mais, comme le gage vaut au moins le double de la +créance, je prie M. le bailli d'ordonner que la sentence par corps ne +pourra être exécutée qu'après que Bonteint m'aura fourni trois autres +habits rouges. + +--M. Rathery, vous n'êtes pas ici au cabaret, je vous prie de vous +souvenir à qui vous parlez; vos propos deviennent aussi _inconsidérés_ +que votre personne. + +--M. le bailli, j'ai bonne mémoire, et je sais très-bien à qui je parle. +J'ai été trop soigneusement élevé par ma chère sÅ“ur dans la crainte de +Dieu et des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il +est ici question de cabaret, il est trop bien apprécié des honnêtes +gens, pour qu'il ait besoin que je le réhabilite. Si nous allons au +cabaret, nous, c'est que, quand nous avons soif, nous n'avons pas le +privilége de nous rafraîchir aux frais de la ville. Le cabaret, c'est la +cave de ceux qui n'en ont point, et la cave de ceux qui en ont une, ce +n'est autre chose qu'un cabaret sans bouchon. Il sied mal à ceux qui +boivent une bouteille de Bourgogne et autre chose à leur dîner, de +vilipender le pauvre diable qui se régale par-ci par-là , au cabaret, +d'une pinte de Croix-Pataux. Ces orgies officielles, où on s'enivre en +portant des toasts au roi et au duc de Nivernais, c'est tout simplement, +une euphonie à part, ce que le peuple appelle une ribotte. S'enivrer à +sa table, c'est plus décent; mais se griser au cabaret, c'est plus noble +et surtout plus profitable au trésor. Pour la considération qui +s'attache à ma personne, elle est moins étendue que celle que peut +revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suis +considéré que des honnêtes gens; mais... + +M. Rathery! s'écria le bailli, ne trouvant point, aux épigrammes dont le +harcelait mon oncle, de réponse meilleure et plus facile, vous êtes un +insolent! + +--Soit, répliqua Benjamin secouant un fétu qui s'était attaché au revers +de son habit; mais je dois, en conscience, prévenir M. le bailli que je +me suis renfermé ce matin dans les bornes de la plus stricte tempérance; +qu'ainsi, s'il cherchait à me faire sortir du respect que je dois à sa +robe, il en serait pour ses frais de provocation. + +--M. Rathery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses à la +justice; je vous condamne à trente sous d'amende. + +--Voilà trois francs, dit mon oncle, mettant un petit écu sur la table +verte du juge, payez-vous. + +--M. Rathery! s'écria le bailli exaspéré, sortez. + +--M. le bailli, j'ai l'honneur de vous saluer; mes compliments à madame +la baillive, s'il vous plaît. + +--Quarante sous d'amende de plus! hurla le juge. + +--Comment! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je présente +mes compliments à madame la baillive? Et il sortit. + +--Ce diable d'homme, disait le soir M. le bailli à sa femme, jamais je +ne me serais imaginé qu'il fût si modéré; mais qu'il se tienne bien, +j'ai lâché contre lui une contrainte par corps, et je parlerai à +Bonteint pour qu'il la fasse exécuter de suite. Il apprendra ce que +c'est que de me braver... Quand je l'inviterai aux fêtes données par la +ville, il fera chaud, et si je peux lui écorner sa clientèle... + +--Fi donc! M. le bailli, lui répondit sa femme, sont-ce là les +sentiments d'un homme de banc d'Å“uvres? Et que vous a donc fait M. +Rathery? c'est un homme si gai, si bien tourné, si aimable! + +--Ce qu'il m'a fait, madame la baillive? il a osé me rappeler que votre +beau-père était un gendarme, et d'ailleurs, il a plus d'esprit et il est +plus honnête homme que moi... croyez-vous que ce soit peu de chose? + +Le lendemain, mon oncle ne pensait plus à la contrainte par corps +obtenue contre lui; il se dirigeait vers l'église, poudré et solennel, +mademoiselle Minxit au côté droit et son épée au côté gauche; il était +suivi de Page, qui faisait le coquet dans son habit noisette, d'Arthus, +dont l'abdomen était enveloppé, jusqu'au delà de son diamètre, d'un +gilet à grands ramages, entre lesquels voltigeaient de petits oiseaux; +de Millot-Rataut, qui portait une perruque couleur de brique et dont les +tibias gris de lin étaient jaspés de noir, et d'un grand nombre d'autres +dont il ne me plaît pas de livrer les noms à la postérité. Parlanta seul +manquait à l'appel. Deux violons piaulaient à la tête du cortége; +Machecourt et sa femme fermaient la marche. Benjamin, toujours +magnifique, semait sur son passage les dragées et les liards de +l'inoculation. Gaspard, tout fier de lui servir de poche, se tenait à +ses cotés, portant dans un grand sac les dragées de la cérémonie. + + + + +XV + +COMMENT MON ONCLE FUT ARRÊTÉ PAR PARLANTA DANS SES FONCTIONS DE PARRAIN, +ET MIS EN PRISON. + + +Mais, voici bien une autre fête! Parlanta avait reçu de Bonteint et du +bailli l'ordre exprès d'exécuter la contrainte par corps pendant la +cérémonie. Il avait embusqué ses recors dans le vestibule du tribunal, +et lui-même attendait le cortége sous le portail de l'église. Aussitôt +qu'il vit le tricorne de mon oncle déboucher par l'escalier de +Vieille-Rome, il alla à lui, et le somma, au nom du roi, de le suivre en +prison. + +--Parlanta, répondit mon oncle, ce que tu fais là est peu conforme aux +règles de la politesse française. Ne pourrais-tu pas attendre à demain +pour opérer ma confiscation, et venir aujourd'hui dîner avec nous? + +--Si tu y tiens beaucoup, dit Parlanta, j'attendrai; mais je te préviens +que les ordres du bailli sont précis, et que je cours risque, si je +passe outre, d'encourir son ressentiment dans cette vie et dans l'autre. + +--Cela étant, fais ton devoir, dit Benjamin; et il alla prier Page de +prendre sa place à côté de Mlle Minxit; puis s'inclinant devant celle-ci +avec toute la grâce que comportaient ses cinq pieds neuf pouces: Vous +voyez, mademoiselle, lui dit-il, que je suis forcé de me séparer de +vous; je vous prie de croire qu'il ne faut rien moins qu'une sommation +au nom de Sa Majesté pour m'y déterminer. J'aurais voulu que Parlanta me +laissât jouir jusqu'au bout du bonheur de cette cérémonie; mais, ces +huissiers, ils sont comme la mort: ils saisissent leur proie partout où +elle se rencontre; ils l'arrachent violemment du bras de l'objet aimé, +comme un enfant qui arrache par ses ailes de gaze un papillon du calice +d'une rose. + +--C'est aussi désagréable pour moi que pour vous, dit Mlle Minxit, +faisant une grosse moue comme le poing: votre ami est un petit homme +rond comme une pelotte et qui porte une perruque à marteau; je vais +avoir l'air, à côté de lui, d'une grande perche. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? répliqua séchement Benjamin, offensé de +tant d'égoïsme; je ne puis ni vous rogner, ni amincir M. Page, ni lui +prêter ma queue. + +Benjamin prit congé de la société, et suivit Parlanta en sifflant son +air favori: + + Malbrough s'en va-t'en guerre. + +Il s'arrêta un moment sur le seuil de la prison pour jeter un dernier +regard sur ces espaces libres qui allaient se fermer derrière lui; il +aperçut sa sÅ“ur, immobile au bras de son mari, qui le suivait d'un +regard désolé; à cette vue, il tira violemment la porte derrière lui et +s'élança dans la cour. + +Le soir, mon grand-père et sa femme vinrent le voir; ils le trouvèrent +perché au haut d'un escalier, qui jetait à ses compagnons de captivité +le reste de ses dragées, et qui riait comme un bienheureux de les voir +se bousculer pour les prendre. + +--Que diable fais-tu là ? dit mon grand-père. + +--Tu le vois bien, répondit Benjamin, j'achève la cérémonie du baptême. +Ne trouves-tu pas que ces hommes, qui s'agitent à nos pieds pour +ramasser de fades sucreries, représentent fidèlement la société? +N'est-ce pas ainsi que les pauvres habitants de cette terre se poussent, +s'écrasent, se renversent, pour s'arracher les biens que Dieu a jetés au +milieu d'eux? N'est-ce pas ainsi que le fort foule le faible aux pieds, +ainsi que le faible saigne et crie, ainsi que celui qui a tout pris +insulte par sa superbe ironie à celui auquel il n'a rien laissé, ainsi, +enfin, que quand celui-ci ose se plaindre, l'autre lui donne de son pied +au derrière? Ces pauvres diables sont haletants, couverts de sueur; ils +ont les doigts meurtris, la figure déchirée, aucun n'est sorti de la +lutte sans une écorchure quelconque. S'ils avaient écouté leur intérêt +bien entendu plutôt que leurs farouches instincts de convoitise, au lieu +de se disputer ces dragées en ennemis, ne se les seraient-ils pas +partagées en frères? + +--C'est possible, dit Machecourt; mais tâche de ne pas trop t'ennuyer ce +soir et de bien dormir cette nuit, car demain matin tu seras libre. + +--Comment cela? fit Benjamin. + +--C'est, répondit Machecourt, que pour te tirer d'affaire, nous avons +vendu notre petite vigne de Choulot. + +--Et le contrat est-il signé? demanda Benjamin avec anxiété. + +--Pas encore, dit mon grand-père; mais nous avons rendez-vous pour le +signer ce soir. + +--Eh bien! toi, Machecourt, et vous, ma chère sÅ“ur, faites bien +attention à ce que je vais vous dire: Si vous vendez votre vigne pour me +tirer des griffes de Bonteint, le premier usage que je ferai de ma +liberté, ce sera de quitter votre maison, et de votre vie vous ne me +reverrez. + +--Cependant, dit Machecourt, il faut bien qu'il en soit ainsi: on est +frère ou on ne l'est pas. Je ne peux te laisser en prison quand j'ai +entre les mains des moyens de te rendre la liberté. Tu prends les choses +en philosophe, toi; mais moi je ne suis pas philosophe. Tant que tu +seras ici, je ne pourrai manger un morceau ni boire un verre de vin +blanc qui me profite. + +--Et moi, dit ma grand'mère, crois-tu que je pourrai m'habituer à ne +plus te voir? Est-ce que ce n'est pas à moi que notre mère t'a +recommandé à son lit de mort? est-ce que ce n'est pas moi qui t'ai +élevé? est-ce que je ne te regarde pas comme l'aîné de mes enfants? Et +ces pauvres enfants, c'est pitié de les voir; depuis que tu n'es plus +avec nous, on dirait qu'il y a un cercueil dans la maison. Ils voulaient +tous nous suivre pour te voir, et la petite Nanette n'a jamais voulu +toucher à sa croûte de pâté, disant qu'elle la gardait pour son oncle +Benjamin, qui était en prison, et qui n'avait que du pain noir à manger. + +--C'en est trop, dit Benjamin poussant mon grand-père par les épaules: +va-t'en, Machecourt, et vous aussi, ma chère sÅ“ur, allez-vous-en, je +vous en prie, car vous me feriez commettre une faiblesse; mais, je vous +en préviens, si vous vous avisez de vendre votre vigne pour payer ma +rançon, jamais de ma vie je ne vous reverrai. + +--Allons, grand niais! poursuivit ma grand'mère, est-ce qu'un frère ne +vaut pas mieux qu'une vigne? Ne ferais-tu pas pour nous ce que nous +faisons pour toi, si l'occasion se présentait, et quand tu seras riche, +ne nous aideras-tu pas à établir nos enfants? Avec ton état et tes +talents, tu peux nous rendre au centuple ce que nous te donnons +aujourd'hui. Et que dirait-on de nous, mon Dieu! dans le public, si nous +te laissions sous les verrous pour une dette de cent cinquante francs? +Allons, Benjamin, sois bon frère, ne nous rends pas tous malheureux en +t'obstinant à rester ici. + +Pendant que ma grand'mère parlait, Benjamin avait sa tête cachée entre +ses mains, et cherchait à comprimer les larmes qui s'amassaient sous sa +paupière. + +--Machecourt, s'écria-t-il tout à coup, je n'en puis plus, fais-moi +apporter un petit verre par Boutron, et viens m'embrasser. Tiens, dit-il +en le pressant sur sa poitrine à le faire crier, tu es le premier homme +que j'embrasse, et depuis la dernière fois que j'ai eu le fouet, voilà +les premières larmes que je verse. + +Et, en effet, il fondait en larmes, mon pauvre oncle; mais le geôlier +ayant apporté deux petits verres, il n'eut pas plutôt vidé le sien qu'il +devint calme et azuré comme un ciel d'avril après une averse. + +Ma grand'mère chercha de nouveau à l'attendrir; mais il resta froid sous +ses paroles comme un glaçon sous les rayons de la lune. La seule chose +qui le préoccupât, c'était que le geôlier l'eût vu pleurer. Il fallut +donc, bon gré, mal gré, que Machecourt gardât sa vigne. + + + + +XVI + +UN DÉJEUNER EN PRISON.--COMMENT MON ONCLE SORTIT DE PRISON. + + +Le lendemain matin, comme mon oncle se promenait dans la cour de la +prison, sifflant un air connu, Arthus entra, suivi de trois hommes qui +portaient des hottes couvertes de linges blanc. + +--Bonjour, Benjamin! s'écria-t-il, nous venons déjeuner avec toi, +puisque tu ne peux plus venir déjeuner avec nous. + +En même temps défilaient Page, Rapin, Guillerand, Millot-Rataut et +Machecourt. Parlanta se tenait en arrière un peu décontenancé; mon oncle +alla à lui, et lui prenant la main: + +--Eh bien! Parlanta, lui dit-il, est-ce que tu me gardes rancune de ce +que je t'ai fait hier manquer un bon dîner? + +--Au contraire, répondit Parlanta, j'avais peur que tu ne m'en voulusses +toi-même de ce que je ne t'avais pas laissé achever ton baptême. + +--Sais-tu bien, Benjamin, interrompit Page, que nous nous sommes cotisés +pour te tirer d'ici; mais, comme nous ne sommes pas en argent comptant, +nous faisons comme si l'argent n'était pas inventé: nous donnons à +Bonteint nos services respectifs, chacun selon sa profession. Moi je lui +plaiderai sa première affaire, Parlanta lui griffonnera deux +assignations, Arthus lui fera son testament, Rapin lui donnera deux ou +trois consultations qui lui coûteront plus cher qu'il ne pense; +Guillerand donnera, tant bien que mal, des leçons de grammaire à ses +enfants; Rataud, qui n'est rien, attendu qu'il est poète, s'engage sur +l'honneur à acheter chez lui tous les habits dont il aura besoin pendant +deux ans, ce qui selon moi et lui, ne l'engage pas à grand'chose. + +--Et Bonteint accepte-t-il? fit Benjamin. + +--Comment, dit Page, s'il accepte! il reçoit des valeurs pour plus de +cinq cents francs!... C'est Rapin qui a arrangé cette affaire hier avec +lui; il n'y a plus qu'à rédiger les conditions. + +--Eh bien! dit mon oncle, je veux prendre ma part de cette bonne action: +je m'engage, moi, à le traiter sans mémoire aucun des deux premières +maladies qui lui viendront. Si je le tue de la première, sa femme aura +la survivance pour la seconde. Quant à toi, Machecourt, je te permets de +souscrire pour un broc de vin blanc. + +Pendant ce temps-là , Arthus avait fait dresser la table chez le geôlier. +Il lirait lui-même de leur hotte ses plats qui s'étaient un peu +transvasés les uns dans les autres, et il les mettait dans leur ordre et +place sur la table. + +Quand tout fut arrangé à sa fantaisie: + +--Allons, s'écria-t-il, à table, et trève de bavardage, je n'aime pas à +être dérangé quand je mange, vous aurez tout le temps de jaser au +désert. + +Le déjeuner ne se ressentait nullement du lieu où il se célébrait. +Machecourt seul était un peu triste, car l'arrangement pris avec +Bonteint par les amis de mon oncle lui semblait une plaisanterie. + +--Allons donc, Machecourt, s'écria Benjamin, ton verre est toujours dans +ta main plein ou vide! est-ce moi qui suis, ou toi qui est prisonnier, +je te prie? À propos, messieurs, savez-vous que Machecourt a failli hier +commettre une bonne action: il voulait vendre sa bonne vigne de Choulot +pour payer ma rançon à Bonteint. + +--C'est magnifique! s'écria Page. + +--C'est succulent! dit Arthus. + +--C'est un trait comme j'en vois dans la morale en action, poursuivit +Guillerand. + +--Messieurs, interrompit Rapin, il faut honorer la vertu partout où on a +le bonheur de la posséder; je propose donc que toutes les fois que +Machecourt sera à table avec nous, il lui soit décerné un fauteuil. + +--Adopté! s'écrièrent ensemble tous les convives, et à la santé de +Machecourt! + +--Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la +prison. Ce chapon n'est-il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfumé +de ce côté-ci que de l'autre côté du guichet? + +--Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur où elle +est attachée, la chèvre ne sent pas son lien; mais quand la place est +nette, elle se tourmente et cherche à le rompre. + +--Aller de l'herbe qui croît dans la vallée, répondit mon oncle, à celle +qui croît sur la montagne, voilà la liberté de la chèvre; mais la +liberté de l'homme, c'est de ne faire que ce qui lui convient. Celui +dont on a confisqué le corps et auquel on laisse la faculté de penser à +son gré, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'âme captive +aux chaînes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de +tristes heures à contempler, à travers ses barreaux, le chemin qui fuit +dans la plaine et va se perdre sous les ombrages bleuâtres de quelque +lointaine forêt. Il voudrait être la pauvre femme qui mène sa vache le +long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bûcheron qui s'en va +couvert de ramées vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais +cette liberté d'être où l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant +qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrêté par un fossé, à qui +appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le +marchand dans sa boutique, l'employé, dans son bureau, le bourgeois +entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son +royaume, et Dieu lui-même entre cette circonférence glacée qui borne les +mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brûlé par +le soleil; voici de grands arbres qui étalent à côté de toi leurs hauts +étages de verdure, et qui secouent, comme par ironie, leurs feuilles +jaunes sur ta tête: tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un +instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui +tapisse leurs racines; mais entre eux et toi il y a six pieds de murs, +ou les barreaux acérés d'une grille. Arthus, Rapia et vous tous, qui +n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dîner après avoir déjeuné, je ne +sais si vous me comprenez; mais Millot-Rataut, qui est tailleur et qui +fait des noëls, me comprendra, lui. J'ai souvent désiré suivre, dans ses +pérégrinations vagabondes, le nuage qui s'en allait aux vents par le +ciel; souvent, quand, accoudé sur ma fenêtre, je suivais en rêvant la +lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu +m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystérieuses solitudes qui +passaient au-dessus de ma tête, et j'aurais donné tout au monde pour +m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pitons qui déchirent la +blanche surface de la planète: n'étais-je pas alors aussi captif sur la +terre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison? + +--Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose: la prison est trop +bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gâté, comme +cette nymphe qui donnait le fouet à l'Amour avec une rose. Si vous +permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa +bibliothèque, son salon, ce n'est plus un condamné qu'on punit, c'est un +bourgeois qui change de logis. Vous êtes là devant un bon feu, enchâssé +dans la ouate de votre robe de chambre; vous digérez les pieds sur vos +chenets, l'estomac tout parfumé de truffes et de champagne; la neige +voltige aux barreaux de votre fenêtre; vous, cependant, vous jetez vers +le plafond la blanche fumée de votre cigare; vous rêvez, vous pensez, +vous faites des châteaux en Espagne ou des vers; à côté de vous est +votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et que l'on congédie +définitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-t-il donc, +dites-le-moi, dans cette situation qui ressemble à une peine? +N'avez-vous pas ainsi passé, sans sortir de chez vous, des heures, des +jours, des semaines entières? Que fait cependant le juge qui a eu la +barbarie de vous condamner à ce supplice? Il est à l'audience depuis +onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui écoute les +patenôtres d'un avocat qui rabâche. Pendant ce temps, le catarrhe aux +griffes engourdies le saisit aux poumons, ou l'engelure de sa dent aiguë +le mord aux orteils. Vous dites que vous n'êtes pas libres!... au +contraire, vous êtes cent fois plus libres que dans votre maison: toute +votre journée vous appartient; vous vous levez, vous vous couchez quand +il vous plaît, vous faites ce qui vous convient, et vous n'êtes plus +obligés de vous faire la barbe. + +Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous que +Bonteint lui ait joué un si mauvais tour en le faisant enfermer ici? Il +était obligé de se lever souvent avant que les réverbères ne fussent +éteints; il allait, un bas à l'envers, de porte en porte, visiter la +langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-là . Quand il avait fini +d'un côté, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans +les chemins de traverse jusqu'à sa queue, et son paysan n'avait la +plupart du temps à lui offrir que du lait caillé et du pain violet. +Quand il était entré chez lui bien harassé, qu'il était bien établi dans +son lit, qu'il commençait à goûter les douceurs du premier sommeil, on +venait l'éveiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui +étouffait d'une indigestion, ou de la femme du bailli qui accouchait de +travers. Maintenant, le voici débarrassé de tout ce tracas. Il est ici +comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteint lui a fait une +petite rente qu'il mange en philosophe. C'est véritablement le pavot de +l'Évangile, qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri, +qui ne coud ni ne file et qui est vêtu d'une magnifique robe rouge. En +vérité, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son +bien-être de chercher à le tirer d'ici. + +--On est bien ici, soit, répondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant +être mal ailleurs. Cela ne m'empêchera pas de convenir, ainsi que vous +l'a démontré Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le +riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur +sans doute de crier à la loi, quand elle flagelle un malheureux: «Frappe +plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal;» mais il faut bien se garder +aussi de cette philanthropie inintelligente et myope qui ne voit rien au +delà de son infortune. De véritables philosophes comme Guillerand, comme +Millot-Rataut, comme Parlanta, en un mot, comme nous le sommes tous, ne +doivent considérer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considère un +champ de blé. C'est toujours du point de l'intérêt public qu'une +question sociale doit être examinée. + +Vous vous êtes distingué par un beau fait d'armes, et le roi vous décore +de la croix de Saint-Louis: croyez-vous que c'est parce qu'il tous veut +du bien et dans l'intérêt de votre gloire individuelle que Sa Majesté +vous autorise à porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hélas! +non, mon pauvre brave: c'est dans son intérêt d'abord et ensuite dans +celui de l'État; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud +dans les veines, vous voyant si généreusement récompensés, imitent votre +exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous +avez commis; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffèrent de +vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays +que vous avez tué. Le juge vous a condamné à mort et le roi a refusé de +vous faire grâce. Il ne vous reste plus maintenant qu'à rédiger votre +confession générale et à commencer votre complainte. Or, quel sentiment +a donc dicté au juge votre sentence? A-t-il voulu débarrasser la société +de vous, comme quand on tue un chien enragé, ou vous punir comme quand +on fouette un enfant maussade? D'abord, s'il n'eût voulu que vous +retrancher de la société, un cachot bien profond avec des portes bien +épaisses et une meurtrière pour toute fenêtre suffisaient très-bien pour +cela. Ensuite, le juge condamne souvent à la mort un homme qui a tenté +de se suicider, et à la prison un malheureux auquel il sait que la +prison sera hospitalière. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie à ces +deux vauriens précisément ce qu'ils demandent? qu'il fait à celui-ci, +pour lequel l'existence est une torture, l'opération de la vie, et qu'il +accorde à celui-là , qui n'a ni pain ni toit, un lieu de refuge? Le juge +ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui +seraient tentés d'imiter votre exemple. + +«Peuple, garde-toi de tuer,» voilà tout ce que signifie votre sentence. +Si vous pouviez mettre à votre place, sous le couteau, un mannequin qui +vous ressemblât, cela serait fort égal au juge; si même, après que le +bourreau vous a coupé la tête et l'a montrée au peuple, il pouvait vous +ressusciter, je suis bien sûr qu'il le ferait volontiers; car, au +demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa +cuisinière tuât un poulet sous ses yeux. + +On crie bien haut, et vous le proclamez vous-mêmes, qu'il vaut mieux +absoudre dix coupables que de condamner un innocent. C'est la plus +déplorable des absurdités qu'ait enfantée la philanthropie à la mode; +c'est un principe antisocial. Je soutiens, moi, qu'il vaut mieux +condamner dix innocents que d'absoudre un seul coupable. + +À ces mots, tous les convives crièrent haro sur mon oncle. + +--Non, parbleu! s'écria mon oncle, je ne plaisante pas, et ce sujet +n'est pas de ceux à la face desquels on puisse rire. J'exprime une +conviction ferme, puissante et depuis longtemps arrêtée. Toute la cité +s'apitoie sur le sort d'un innocent qui monte à l'échafaud; les gazettes +retentissant de lamentations, et vos poètes le prennent pour le martyr +de leurs drames. Mais, combien d'innocents périssent dans vos fleuves, +sur vos grands chemins, dans le creux de vos mines et jusque dans vos +ateliers, broyés sous la dent féroce de vos machines, ces gigantesques +animaux qui saisissent un homme par surprise et qui l'engloutissent sous +vos yeux sans que vous puissiez lui porter secours? Cependant leur mort +vous arrache à peine une exclamation; vous passez, et quelques pas plus +loin vous n'y pensez plus; vous ne songez pas même, en dînant, à en +parler à votre épouse. Le lendemain, la gazette l'enterre dans un coin +de sa feuille; elle jette sur lui quelques lignes de lourde prose, et +tout est fini! Pourquoi cette indifférence pour l'un et cette +surabondance de pitié pour l'autre? pourquoi sonner le glas de celui-ci +avec une clochette et le glas de celui-là avec une grosse cloche? Un +juge qui se trompe, est-ce un accident plus terrible qu'une diligence +qui verse ou qu'une machine qui se détraque? Mes innocents, à moi, ne +font-ils pas un aussi grand trou que les vôtres dans la société? ne +laissent-ils pas comme les vôtres une femme veuve et des enfants +orphelins? + +Sans doute il n'est pas agréable d'aller à l'échafaud pour un autre, et +moi qui vous parle, je conviens que si la chose m'arrivait, j'en serais +très-contrarié; mais par rapport à la société, qu'est-ce que ce peu de +sang que verse le bourreau? la goutte d'eau qui suinte d'un réservoir, +le gland meurtri qui tombe d'un chêne. Un innocent condamné par un juge, +c'est une conséquence de la distribution de la justice, comme la chute +d'un couvreur du haut d'une maison est la conséquence de ce que l'homme +s'abrite sous un toit. Sur mille bouteilles que coule un ouvrier, il en +casse au moins une; sur mille arrêts que rend un juge, il faut qu'il en +ait au moins un de travers: c'est un mal prévu, nécessaire, et contre +lequel il n'y aurait d'autre remède que de supprimer toute justice. Soit +une vieille femme qui épluche des lentilles: que diriez-vous d'elle si, +dans la crainte d'en jeter une bonne à terre, elle conservait toutes les +ordures qui s'y trouvent? N'en serait-il pas de même d'un juge qui, dans +la crainte de condamner un innocent, absoudrait dix coupables? + +Puis, la condamnation d'un innocent est chose rare: elle fait époque +dans les annales de la justice. Il est presque impossible qu'il se +réunisse contre un homme un concours fortuit de circonstances telles +qu'elles fassent peser sur lui des charges dont il ne puisse se +justifier. Quand bien même, du reste, il en serait ainsi, je soutiens, +moi, qu'il y a, dans la pose d'un accusé, dans son regard, dans son +geste, dans le son de sa voix, des éléments de conviction auxquels le +juge ne peut se soustraire. Puis, la mort d'un innocent, ce n'est qu'un +malheur particulier tandis que l'absolution d'un coupable est une +calamité publique. Le crime écoute à la porte de vos salles d'audience; +il sait ce qui se passe, il calcule les chances de salut que lui laisse +votre indulgence; il vous applaudit quand, par une circonspection +exagérée, il vous voit absoudre un coupable, car c'est lui-même que vous +absolvez. Il ne faut pas, sans doute, que la justice soit trop sévère; +mais quand elle est trop indulgente, elle abdique, elle s'annule +elle-même. Dès lors, les hommes prédestinés au crime s'abandonnent sans +crainte à leurs instincts, ils ne voient plus dans leurs rêves la face +sinistre du bourreau; entre eux et leurs victimes, il n'y a plus +d'échafaud qui se dresse; ils vous prennent votre argent pour peu qu'ils +en aient besoin, et votre vie pour peu qu'elle les gêne. Vous vous +applaudissez, bonhomme, d'avoir sauvé un innocent de la hache!... mais +vous en avez fait périr vingt par le poignard: c'est dix neuf meurtres +qui restent à votre compte. + +Et, maintenant, je reviens à la prison. La prison, pour qu'elle inspire +une salutaire terreur, doit être un lieu de gêne et de misère; +cependant, il y a en France quinze millions d'hommes qui sont plus +misérables dans leurs maisons que le prisonnier sous vos verrous. Trop +heureux l'homme des champs s'il connaissait son bonheur! dit le poète. +Cela est bon dans une églogue. L'homme des champs, c'est le chardon de +la montagne: il ne passe pas un ardent rayon de soleil qui ne le brûle, +pas un souffle de bise qui ne le morde, pas une averse qu'il ne +l'essuie; il travaille depuis l'angélus du matin jusqu'à celui du soir; +il a un vieux père, et il ne peut adoucir pour lui les rigueurs de la +vieillesse; il a une belle femme, et il ne peut lui donner que des +haillons; il a des enfants, marmaille affamée qui demande incessamment +du pain, et souvent il n'y en a pas une miette dans la huche. Le +prisonnier, au contraire, lui, est chaudement vêtu, il est suffisamment +nourri; avant d'avoir un morceau de pain à mettre sous la dent, il n'est +pas oblige de le gagner. Il rit, il chante, il joue, il dort tant qu'il +veut sur sa paille, et il est encore l'objet de la pitié publique. Des +personnes charitables s'organisent en société pour lui rendre sa prison +moins rude, et elles font si bien qu'au lieu d'une peine elles lui en +font une récompense. De belles dames font mijauter son pot et lui +trempent sa soupe; elles le moralisent avec du pain blanc et de la +viande. Assurément, à la liberté besogneuse des champs ou de l'atelier, +cet homme préférera la captivité insouciante et pleine de bon temps de +la prison. + +La prison, ce doit être l'enfer de la cité; je voudrais qu'elle s'élevât +au milieu de la place publique, sombre et vêtue de noir comme le juge; +qu'à travers ses petites fenêtres grillées elle jetât comme de sinistres +regards aux passants; qu'au lieu de chants il ne surgît de son enceinte +que des bruits de chaînes ou des aboiements de molosses; que le +vieillard craignît de se reposer sous ses murs; que l'enfant n'osât +jouer sous son ombre; que le bourgeois attardé se détournât de son +chemin pour l'éviter et s'éloignât d'elle comme il s'éloigne du +cimetière. Ce n'est qu'à cette condition que vous obtiendrez de la +prison le résultat que vous en attendez. + +Mon oncle discuterait peut-être encore, si M. Minxit ne fût arrivé pour +couper court à ses arguments. Le brave homme ruisselait de sueur, il +humait l'air comme un marsouin échoué sur la grève et était rouge comme +la trousse de mon oncle. + +--Benjamin, s'écria-t-il en s'essuyant le front, je venais te chercher +pour déjeuner avec moi. + +--Comment cela, monsieur Minxit? s'écrièrent tous les convives à la +fois. + +--Eh! parbleu, c'est que Benjamin est libre; voilà toute l'énigme. Ceci, +ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche et le remettant à Boutron, +c'est la quittance de Bonteint. + +--Bravo, monsieur Minxit! Et tout le monde se levant le verre à la main, +but à la santé de M. Minxit. Machecourt essaya de se lever; mais il +retomba sur sa chaise: la joie lui avait fait perdre l'usage de ses +sens. Benjamin jeta par hasard sur lui un coup d'Å“il: + +--Ah ça! Machecourt, s'exclama-t-il, est-ce que tu es fou? Bois à la +santé de Minxit, ou je te saigne à l'instant même. + +Machecourt se leva machinalement, vida son verre d'un seul trait et se +mit à pleurer. + +--Mon bon monsieur Minxit, poursuivit Benjamin, que j... + +--Bon, dit celui-ci, je vois ce que c'est: tu te disposes à me +remercier; eh bien! je t'en dispense, mon pauvre garçon; c'est pour mes +beaux yeux et non pour les tiens que je te tire d'ici; tu sais bien que +je ne peux me passer de toi. Allez, messieurs, dans toutes les actions +qui vous paraissent les plus généreuses, il n'y a que de l'égoïsme. Si +cette maxime n'est pas consolante, ce n'est pas ma faute; mais elle est +vraie. + +--Monsieur Boutron, fit Benjamin, la quittance de Bonteint est-elle en +règle? + +--Je n'y vois de défectueux qu'un gros pâté que l'honnête marchand de +drap y a ajouté sans doute pour paraphe. + +--En ce cas, messieurs, dit Benjamin, permettez que j'aille annoncer +moi-même cette bonne nouvelle à ma chère sÅ“ur. + +--Je te suis, dit Machecourt, je veux être témoin de sa joie; jamais je +n'ai été si heureux depuis le jour que Gaspard est venu au monde. + +--Vous permettrez..., dit M. Minxit se mettant à table. Monsieur +Boutron, un couvert. Du reste, messieurs, à charge de revanche: ce soir, +je vous invite à souper à Corvol. + +Cette proposition fut accueillie avec acclamation par tous les convives. +Après avoir déjeuné, ils se retirèrent au café en attendant l'heure de +partir. + + + + +XVII + +UN VOYAGE À CORVOL. + + +Le garçon vint prévenir mon oncle qu'il y avait à la porte une vieille +femme qui demandait à lui parler. + +--Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelque chose dont elle se +rafraîchisse. + +--Oui, répondit le garçon, mais c'est que la vieille n'est pas +ragoûtante du tout: elle est éraillée, et elle pleure des larmes grosses +comme mon petit doigt. + +--Elle pleure, s'écria mon oncle, et pourquoi, drôle, ne m'as-tu pas dit +cela tout de suite? Et il se hâta de sortir. + +La vieille femme qui réclamait mon oncle versait en effet de grosses +larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge. + +--Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de politesse qu'il +ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service? + +--Il faut, dit la vieille, que vous veniez à Sembert, voir mon fils qui +est malade. + +--Sembert!... ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est +à moitié chemin du ciel!... C'est égal, je passerai demain chez vous +dans la soirée. + +--Si vous ne venez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prêtre +avec sa croix noire qui viendra, et peut-être est-il déjà trop tard, car +mon fils est atteint du charbon. + +--Voilà qui est fâcheux pour votre fils et pour moi; mais, pour arranger +tout le monde, ne pourriez-vous vous adresser à mon confrère Arnout? + +--Je me suis adressée à lui; mais, comme il connaît notre misère et +qu'il sait qu'il ne sera pas payé de ses visites, il n'a pas voulu se +déranger. + +--Comment, dit mon oncle, vous n'avez pas de quoi payer votre médecin? +En ce cas, c'est autre chose, cela ma regarde. Je ne vous demande que le +temps d'aller vider un petit verre que j'ai laissé sur la table, et je +vous suis. À propos, nous aurons besoin de quinquina: tenez, voilà un +petit écu, allez chez Periez en acheter quelques onces, vous lui direz +que je n'ai pas eu le temps de faire l'ordonnance. + +Un quart d'heure après, mon oncle se hissait, côte à côte avec la +vieille femme, le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent +leurs racines dans le faubourg de Bethléem et se terminent par le vaste +plateau au faîte duquel le hameau de Sembert est perché. + +De leur côté, les hôtes de M. Minxit partaient dans une charrette +attelée de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Beuvron +s'étaient mis, leur chandelle à la main, sur le seuil de leur porte; +pour les voir passer, et c'était en effet un phénomène plus curieux que +celui d'une éclipse. Arthus chantait: _Aussitôt que la lumière_, +Guillerand: _Malbrough s'en va-t'en guerre_; et le poète Millot, qu'on +avait attaché à une ridelle de la voiture, parce qu'il ne paraissait pas +très-solide, entonnait son grand noël. M. Minxit s'était piqué d'une +magnificence extraordinaire: il donna à ses convives un souper mémorable +et dont on parle encore à Corvol. Malheureusement il avait tellement +prodigué les rasades, que dès le second service ses hôtes ne pouvaient +plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites; il était +harassé de fatigue et d'une humeur à tout massacrer; car son malade +avait trépassé entre ses mains, et il était tombé deux fois en route. +Mais il n'était chez lui ni chagrins ni contrariétés qui tinssent pied +devant une nappe bien blanche et parée de bouteilles; il se mit donc à +table comme si de rien n'eût été. + +--Tes amis, lui dit M. Minxit, sont des mazettes; pour des huissiers, +des fabriciens et des maîtres d'école, je les aurais cru plus solides; +je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du champagne. Tiens, voici +Machecourt qui ne te reconnaît plus, et Guillerand qui présente à Arthus +sa tabatière au lieu de son verre. + +--Que voulez-vous, répondit Benjamin, tout le monde n'est pas de votre +force, monsieur Minxit! + +--Oui, répliqua le brave homme, flatté du compliment; mais +qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lit +pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à +Clamecy. + +--Parbleu! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la +paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront, +vous les ferez porter sur cette litière; on les couvrira, de peur qu'ils +ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre +couche de petites raves pour la garantir de la gelée. + +--Tu as ma foi raison, dit M. Minxit. + +Il fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné +par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à +s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une +boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne +présenta pas de sérieuses difficultés; mais quand on en vint à Arthus, +on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à +mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de champagne; il se dirigea +à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir. + +Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils +ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il +fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les +débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir +déjeuné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille, +ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux. + +Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident +qui leur survint en route. La voiture, surexcitée par le fouet, versa +dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils +tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était +toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus. + +Benjamin, heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit +avait à dîner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres, +deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de +Pont-Cassé, mousquetaire rouge; l'autre était un mousquetaire de la même +couleur, ami de M. de Pont-Cassé, et que celui-ci avait invité à passer +quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cassé, dans +la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été +fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de +M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dît souvent que c'était +un insecte né de l'urine. Celle-ci s'était laissée piper par +l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau +avec ses plumes fanées, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon +oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M. +Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens, +n'était pas de cet avis; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui +eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin +qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il +croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce +qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux +gentilshommes et mortifier leur orgueil. + +Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En +sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient +le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste, +ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à +se préoccuper de si peu: cependant, en passant près d'eux, il ouït +très-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait à son compagnon: + +--Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit. + +Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le +trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il +se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en +spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien +entendu, et entra chez son ami le tabellion. + +--Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espèces de +homards empanachés qui m'ont insulté; pourriez-vous me dire à quelle +famille de crustacés appartiennent ces drôles? + +--Oh! diable, fit le tabellion quasi effrayé, n'allez pas tourner de ce +côté vos plaisanteries: l'un d'eux, M. de Pont-Cassé, est le plus +dangereux duelliste de notre époque, et de tous ceux qui sont allés avec +lui sur le pré, personne n'est encore revenu sain et sauf. + +--Nous verrons bien, dit mon oncle. + +Deux heures ayant sonné au clocher du bourg, il prit son ami le +tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit; la +société était déjà réunie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux +pour se mettre à table. + +Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un +pays conquis, s'emparèrent, de prime-abord, de la conversation. M. de +Pont-Cassé ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de +ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais +ouï choses si magnifiques, prenait un grand plaisir à ses discours. Mon +oncle s'en aperçut bien; mais, comme mademoiselle Minxit lui était +indifférente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune façon. M. de +Pont-Cassé, piqué du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui +adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence; mais mon oncle, +sûr de sa force, dédaignait d'y faire attention, et ne s'occupait que de +son verre et de son assiette. M. Minxit se scandalisa de la voracité +insoucieuse de son champion. + +--Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont-Cassé? s'écria le +bonhomme; à quoi penses-tu donc, Benjamin? + +--À dîner, M. Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est +pour cela que vous nous avez invités, je pense. + +M. de Pont-Cassé avait trop d'orgueil pour croire qu'on pût l'épargner; +il prit le silence de mon oncle pour un aveu de son infériorité, et il +en vint à des attaques plus directes. + +--Je vous ai entendu appeler de Rathery, dit-il à Benjamin; j'ai connu, +c'est-à -dire j'ai vu, car on ne connaît pas de pareilles gens, un +Rathery dans les palefreniers du roi: serait-ce par hasard votre parent? + +Mon oncle dressa les oreilles comme un cheval qui reçoit un coup de +fouet. + +--M. de Pont-Cassé, répondit-il, les Rathery ne se sont jamais faits +domestiques de cour sous quelque livrée que ce fût. Les Rathery ont +l'âme fière, monsieur; ils ne veulent manger que le pain qu'ils gagnent, +et ce sont eux qui paient, avec quelques millions d'autres, les gages de +cette valetaille de toutes couleurs qu'on veut bien appeler courtisans! + +Il se fit un silence solennel dans l'assemblée, et chacun applaudissait +mon oncle du regard. + +--Monsieur Minxit, ajouta-t-il, un morceau, s'il vous plaît, de ce pâté; +il est excellent, et je parierais bien que le lièvre avec lequel on l'a +fait n'était pas gentilhomme. + +--Monsieur, dit l'ami de M. de Pont-Cassé, prenant une attitude marquée, +que voulez-vous dire avec votre lièvre? + +--Qu'un gentilhomme, répondit froidement mon oncle, ne serait pas bon +dans un pâté; voilà tout ce que je voulais dire. + +--Messieurs, dit M. Minxit, il est bien entendu que vos discussions ne +doivent pas dépasser les bornes de la plaisanterie. + +--Entendu, dit M. de Pont-Cassé; à la rigueur, les allusions de M. _de_ +Rathery seraient bien de nature à offenser deux officiers du roi, qui +n'ont pas l'honneur d'être, comme lui, de la roture; cependant, à son +habit rouge et à sa grande épée, je l'avais pris d'abord pour l'un des +nôtres, et je tressaille encore, comme l'homme qui a été sur le point de +prendre un serpent pour une anguille, en songeant que j'ai failli +fraterniser avec lui. Il n'y a que cette grande queue qui frétille sur +ses épaules qui m'a détrompé. + +--Monsieur de Pont-Cassé! s'écria M. Minxit, je ne souffrirai point!... + +--Laissez, mon bon M. Minxit, fit mon oncle, l'insolence est l'arme de +ceux qui ne savent pas manier la flexible houssine de la plaisanterie; +pour moi, je n'ai aucune erreur à me reprocher à l'égard de M. de +Pont-Cassé, car je n'ai pas encore fait attention à lui. + +--À la bonne heure, fit M. Minxit. + +Le mousquetaire, qui se piquait d'être un mystificateur fort plaisant, +et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de +l'épée, la fortune est journalière, ne se découragea pas pour cela. + +--Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery, +savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous +ne pensez; je parierais mon cheval alezan brûlé contre votre habit +rouge, que vous avez tué plus de monde cette année que moi dans ma +dernière campagne. + +--Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cassé, répondit froidement mon oncle; +car cette année j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier +du charbon. + +--Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'écria M. Minxit ne pouvant plus +contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens +d'esprit ne sont pas à la cour. + +--Vous en êtes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, répondit +le mousquetaire, déguisant la mortification de sa défaite sous un front +serein. + +Pendant ce temps, tous les convives, excepté les deux gentilshommes, +présentaient leurs verres à Benjamin et entrechoquaient cordialement le +sien. + +--À la santé de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple méconnu et +insulté! s'écria M. Minxit. + +Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien +que Mlle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé; mais +il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour +faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures, il prit congé de M. +Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit +promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se +trouvait vis-à -vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles +qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son +illustre adorateur. + +Benjamin, par égard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre à +cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les +rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les +deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nullement, sans doute, à +dérober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait, +et il fallait bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence. + +--Je sais, disait M. de Pont-Cassé, un moyen de le faire déguerpir: je +lui enverrai un cartel. + +--Je le connais, répondait Arabelle, c'est un homme d'un orgueil +intraitable, et, fût-il sûr d'être tué sur place, il acceptera. + +--Tant mieux; alors je vous en débarrasserai pour toujours. + +--Oui, mais d'abord je ne veux pas être complice d'un meurtre; ensuite +mon père aime cet homme plus que moi peut-être qui suis sa fille unique; +je ne consentirai jamais à ce que vous tuiez le meilleur ami de mon +père. + +--Vous êtes charmante, Arabelle, avec vos scrupules; j'en ai tué plus +d'un pour un mot qui sonnait mal à mon oreille, et ce vilain, dont +l'esprit est féroce, s'est cruellement vengé de moi: je ne voudrais pas, +pour tout au monde, qu'on sût à la cour ce qui s'est dit ce soir à la +table de votre père. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me +contenterai de l'estropier. Si, par exemple, je lui coupais le nerf +tibio-rotulien, ce serait un vice rédhibitoire qui vous autoriserait +suffisamment à ne plus vouloir de lui pour votre époux. + +--Mais, vous-même, Hector, si vous succombiez! faisait Mlle Minxit de sa +voix la plus tendre. + +--Moi, qui ai mis à l'ombre les plus fins tireurs de l'armée: le brave +Bellerive, le terrible Desrivières, le redoutable de Châteaufort, je +succomberais par la rapière d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle +Arabelle, quand vous émettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que +je suis sûr de mes coups d'épée, comme vous de vos coups d'aiguille. +Désignez vous-même l'endroit où vous voulez qu'il soit frappé, je serai +enchanté de vous faire cette galanterie. + +Les voix s'éloignèrent; mon oncle sortit de sa cachette et se remit +tranquillement en route pour Clamecy, devisant en lui-même sur le parti +qu'il avait à prendre. + + + + +XVIII + +CE QUE DIT MON ONCLE EN LUI-MÊME SUR LE DUEL. + + +M. de Pont-Cassé veut m'estropier, il l'a promis à mademoiselle Minxit, +et un preux des mousquetaires n'est pas homme à manquer à sa parole. + +Voyons un peu, que vais-je faire dans cette circonstance? Dois-je me +laisser tuer par M. de Pont-Cassé avec la docilité d'un caniche +qu'explore le scalpel, ou déclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire? +Il entre dans l'intérêt de M. de Pont-Cassé que j'aille sur des +béquilles, soit; mais je ne vois pas bien, moi, pourquoi je lui ferais +ce plaisir. Je tiens très-peu à mademoiselle Minxit, bien qu'elle soit +parée d'une dot de cent mille francs; mais je tiens beaucoup à la +régularité de ma personne, et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli +garçon pour qu'on ne trouve pas cette prétention ridicule. Il faut, +dites-vous, qu'un homme provoqué en duel se batte; mais, s'il vous +plaît, où cela se trouve-t-il? est-ce dans les pandectes, dans les +capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou dans ceux +de l'Église. Et d'abord M. de Pont-Cassé, entre vous et moi, la partie +est-elle bien égale? Vous êtes mousquetaire et je suis médecin; vous +êtes un artiste en fait d'escrime, et moi je ne sais guère manier que le +bistouri et la lancette; vous ne vous faites pas plus de scrupule, à ce +qu'il paraît, de supprimer un membre à un homme que d'arracher une aile +à une mouche, et moi j'ai horreur du sang, surtout du sang artériel; +accepter votre cartel, ne serait-ce pas aussi ridicule de ma part que si +je consentais à courir sur la corde tendue d'après la provocation d'un +funambule, ou à traverser un bras de mer sur le défi d'un professeur de +natation? Et quand bien même les chances seraient égales entre nous, +quand on conclut un traité, il faut qu'on espère y gagner quelque chose; +or, si je vous tue, qu'y gagnerai-je? et si je suis tué par vous, qu'y +gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas, je +ferais un marché de dupe. + +Il faut, répétez-vous, que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi! +si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne +me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes, +et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge, +je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée! + +À votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui +avoir par mégarde marché sur le pied, vous écrit: «Monsieur +trouvez-vous, à telle heure, à tel endroit, afin que j'aie la +satisfaction de vous égorger, en réparation de l'insulte que vous m'avez +faite,» il faut qu'on se rende aux ordres du quidam et qu'on prenne bien +garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui +ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la +vie à leur père, et qui risquent leur vie dans un duel pour une parole +équivoque ou pour un regard de travers. Mais alors, qu'est-ce donc que +la vie? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort +peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui +passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier +aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma +vie à l'épée contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent +francs avec lui à l'impériale ou à la triomphe, je serais un homme perdu +de réputation: le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi +pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma +vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'être philosophe, je +réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes! + +Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge de nos actions? +Des épiciers qui vendent à faux poids, des drapiers qui aunent mal, des +tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des +rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et, +en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils +chantent; des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un +aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions. +Il serait beau, ma foi, que moi, qui suis médecin, je m'avisasse, parce +que ces badauds croient que saint Hubert guérit de la rage, d'envoyer un +hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la châsse de ce grand +saint! Choisissez, du reste, ceux qui se décorent du nom de sages, et +vous verrez comme ils sont conséquents avec eux-mêmes: leurs philosophes +jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du +Malabar qui se jettent toutes vives et toutes parées sur le bûcher de +leur époux, et quand deux hommes se coupent la gorge pour un fétu, ils +leur décernent une couronne d'intrépidité. + +Vous dites que je suis un lâche quand j'ai le bon sens de refuser un +cartel; mais, selon vous, la lâcheté, qu'est-ce donc? Si la lâcheté +consiste à reculer devant un danger inutile, où trouverez-vous un homme +courageux? qui de vous, quand son toit craque et flamboie au-dessus de +sa tête, reste à rêver tranquillement dans son lit? Qui, lorsqu'il est +sérieusement malade, n'appelle le médecin à son secours? qui, enfin, +lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche à s'accrocher aux arbustes du +rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il? Un lâche qui prêche la +témérité. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Rathery, ce soit lui, le +public, que M. de Pont-Cassé provoque en duel; combien y en aura-t-il +parmi cette foule qui oseront accepter son défi? Et d'ailleurs, est-ce +qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent +et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-là , le duel n'est-il pas le +plus absurde comme le plus barbare des préjugés? Que prouve cette +logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'épée bien +appliqué, n'est-ce pas là un magnifique argument? Parez tierce, parez +quarte, vous pouvez maintenant démontrer tout ce que vous voudrez. C'est +bien dommage, ma foi, quand le pape excommuniait comme hérétique le +mouvement de la terre autour du soleil, que Gallilée n'ait pas songé à +appeler Sa Sainteté en duel pour lui prouver que ce mouvement existait. + +Au moyen âge, le duel avait au moins un motif: il était la conséquence +d'une idée religieuse: nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour +laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du +combat était regardée comme un arrêt d'en haut; mais chez nous, qui +sommes, grâce au ciel, bien revenus de ces folles idées et qui ne +croyons à la justice temporelle de Dieu que sous bénéfice d'inventaire, +comment le duel peut-il se justifier, et à quoi sert-il? + +Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un +cartel; mais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous +défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, quel croyez-vous donc +que soit leur courage? Celui du boucher qui égorge un mouton qui a les +pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en +forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre. J'ai connu, moi, de ces +gens-là qui n'avaient pas seulement la fermeté de se faire arracher une +dent; et, dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obéir à leur +conscience contrairement à la volonté de l'homme dont ils dépendent? Que +le cannibale des îles du Nouveau Monde égorge des hommes de sa couleur +pour les faire rôtir et les manger quand ils seront cuits à point, je +conçois cela; mais toi, duelliste, cet homme que tu provoques, quand tu +l'auras tué, à quelle sauce mangeras-tu son cadavre? Tu es plus coupable +que l'assassin que la justice condamne à mourir sur l'échafaud; lui, du +moins, c'est la misère qui le pousse au meurtre, c'est peut-être un +sentiment louable dans sa cause, bien que déplorable dans ses +conséquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'épée à la +main? Est-ce la vanité? est-ce l'appétit du sang, ou bien la curiosité +de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te +représentes-tu une femme se jetant à moitié folle de douleur sur le +corps de son époux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de +noir de leurs lamentations, une mère qui demande à Dieu de la recevoir à +la place de son fils dans son cercueil? Et c'est toi qui, pour un +amour-propre de tigre, as fait toutes ces misères! Tu veux égorger si +nous ne te donnons pas le titre d'homme d'honneur! Mais tu n'es pas +digne du nom d'homme: tu n'es qu'une vipère qui mord pour le plaisir de +tuer sans profiter du mal qu'elle a fait, et encore la vipère se +respecte elle-même dans ses semblables. Quand ton adversaire est tombé, +tu t'agenouilles dans la boue détrempée par son sang, tu cherches à +étancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu étais +son meilleur ami; mais alors, pourquoi le tuais-tu donc, misérable? La +société a bien à faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui +remplaceront le sang que tu as fait couler? Toi, assassin à la mode, +toi, meurtrier comme il faut, tu trouves des hommes qui te pressent la +main, des mères de famille qui t'invitent à leurs fêtes; ces femmes qui +s'évanouissent à l'aspect du bourreau osent presser leurs lèvres sur les +tiennes et te laissent dormir la tête sur leur sein. Mais, ces hommes et +ces femmes, ils ne jugent des choses que par leur nom: l'homicide qui +s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel, +ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on +t'environne, combien de temps as tu pu en jouir? Là , haut, à côté de ton +nom, est écrit _homicide_. Tu as sur le front une tache de sang caillé +que les baisers de tes maîtresses n'effaceront point. Tu n'as point +trouvé de juges sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend +et qui ne se laissera pas prendre à tes grands mots d'honneur. Quant à +moi, je suis médecin, non pour tuer, mais pour guérir, entendez-vous, M. +de Pont-Cassé? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la +pointe de ma lancette seule que je puis vous en débarrasser. + +Ainsi raisonnait mon oncle en lui-même. Nous verrons bientôt comment il +mit sa doctrine en pratique. + +La nuit ne donne pas toujours de bons conseils; mon oncle se leva, le +lendemain, bien décidé à ne point s'aplatir devant les provocations de +M. de Pont-Cassé, et pour en avoir plus tôt fini avec son aventure, ce +jour-là même il partit pour Corvol. Soit qu'il fût à jeun, soit que la +transpiration se fît mal, soit que la digestion de la veille ne se fût +pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgré lui une mélancolie +inusitée. Il suivait, tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les +pentes étagées de la montagne de Beaumont; sa noble épée, qui tombait +autrefois avec une perpendiculaire rigoureuse le long de son fémur et +menaçait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'attitude triviale +d'une broche, semblait se conformer à sa triste pensée; son tricorne, +qui se tenait auparavant fier et debout sur son front, légèrement +incliné, était alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-même +préoccupé de sinistres idées; son Å“il de pierre s'était amolli. Il +contemplait, avec une sorte d'attendrissement, la vallée de Beuvron, qui +s'étendait raide et grelottante à ses pieds; ces grands noyers en deuil +qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages, à un vaste polype, les +longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses à leurs +panaches, et à la cime desquels se balançaient quelquefois de lourdes +grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissolé par la gelée, cette +rivière qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les +pelles du foulon, le donjon de la Postaillarie, grisâtre et vaporeux +comme une colonne de nuage, le vieux donjon féodal de Pressure, tapi +entre les roseaux bruns de ses fossés, et qui semblait avoir la fièvre, +les cheminées du village qui jetaient ensemble leur fumée légère et +chétive comme l'haleine d'un homme qui souffle entre ses doigts. Le +tic-tac du moulin, cet ami avec lequel il avait conversé si souvent +lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne, +était plein de notes sinistres, il semblait dire dans son langage +saccadé: + + Porteur de rapière, + Tu vas au cimetière. + +À quoi mon oncle répondait: + + Tic-tac indiscret, + Je vais où il me plaît; + Si c'est au trépas, + Ça n'te r'garde pas. + +Le temps, du reste, était sombre et malade: de gros nuages blancs, +poussés par la bise, se traînaient pesamment dans les cieux comme un +cygne blessé; la neige, dépolie par un jour grisâtre, était terne et +blafarde, et l'horizon était fermé de toutes parts par une ceinture de +brouillards qui se traînaient le long des montagnes. Il semblait à mon +oncle qu'il ne reverrait plus, éclairé par le joyeux soleil du printemps +et paré de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver +étendait maintenant un voile si épais de tristesse. + +M. Minxit était absent lorsque mon oncle arriva à Corvol. Il entra dans +le salon. M. de Pont-Cassé était installé, à côté d'Arabelle, sur un +sopha. Benjamin, sans faire attention à la moue de sa fiancée et aux +airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil, se croisa +les jambes et posa son chapeau sur une chaise, comme un homme qui n'est +pas pressé de partir. Lorsqu'on eut parlé quelque temps de la santé de +M. Minxit, des probabilités du dégel et de la grippe, Arabelle garda le +silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes +aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache à +grand peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de +Pont-Cassé se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant +résonner ses grands éperons sur le parquet; il semblait étudier en +lui-même de quelle façon il s'y prendrait pour chercher querelle à mon +oncle. Benjamin avait deviné ses intentions; mais il eut l'air de ne pas +faire attention à lui et s'empara d'un livre qui traînait sur un canapé: +d'abord, il se contenta de le feuilleter, observant M. de Pont-Cassé du +coin de l'Å“il; mais comme c'était un ouvrage de médecine, il se laissa +bientôt absorber par l'intérêt de sa lecture et oublia le mousquetaire. +Celui-ci était décidé à en finir; il s'arrêta devant mon oncle, et le +regardant de bas en haut: + +--Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites céans sont bien +longues?... + +--Il me semble pourtant, répondit mon oncle, que vous étiez ici avant +moi. + +--Et en même temps bien fréquentes, ajouta le mousquetaire. + +--Je vous assure, Monsieur, répliqua mon oncle, qu'elles le seraient +beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer. + +--Si c'est pour Mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le +mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la débarrasser de votre +longue personne. + +--Si Mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres à +me donner, elle le ferait d'une manière plus polie; en tout cas, +Monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se +soit expliquée elle-même, et que j'aie eu à ce sujet un entretien avec +M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre. + +L'officier fit encore quelques tours dans le salon, et se plaçant de +nouveau en face de mon oncle: + +--Je vous prie, Monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours +de votre lecture; j'aurais un mot à vous dire. + +--Puisque ce n'est qu'un mot, dit mon oncle, faisant un pli à la feuille +qu'il lisait, je puis bien perdre un moment à vous entendre. + +M. de Pont-Cassé était exaspéré du sang-froid de Benjamin. + +--Je vous déclare, lui dit-il, Monsieur Rathery, que si vous ne sortez à +l'instant même par cette porte, je vais vous faire sortir, moi, par +cette fenêtre. + +--Vraiment, fit mon oncle, eh bien! moi, Monsieur, je serai plus poli +que vous, je vais vous faire sortir par cette porte. Et prenant +l'officier par le milieu du corps, il le porta sur le palier et ferma +derrière lui la porte à double tour. + +Comme Mademoiselle Minxit tremblait: + +--Ne vous effrayez pas trop de moi, dit mon oncle; l'acte de violence +que je me suis permis envers cet homme était surabondamment justifié par +une longue série d'insultes; et d'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume, +je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne; je ne suis +pas de ces épouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de +celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute +jeune fille a reçu du ciel son trésor d'amour: il est juste quelle +choisisse l'homme avec lequel il lui plaît de le dépenser; nul n'a le +droit d'épancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches +perles de la jeunesse. À Dieu ne plaise qu'un vil appétit d'argent me +fasse commettre une mauvaise action! jusqu'ici j'ai vécu pauvre, je sais +les joies de la pauvreté et j'ignore les misères de la richesse; en +échangeant ma folle et rieuse indigence contre une opulence maussade et +hargneuse, peut-être ferais-je un mauvais marché; en tout cas je ne +voudrais pas que cette opulence m'arrivât avec une femme qui me +détesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincérité de +votre âme, si vous aimez M. de Pont-Cassé: j'ai besoin de votre réponse +pour régler ma conduite envers vous et envers votre père. + +Mademoiselle Minxit fut émue du ton de loyauté qu'avait mis Benjamin +dans ses paroles. + +--Si je vous avais connu avant M. de Pont-Cassé, c'est peut-être vous +que j'aimerais maintenant. + +--Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse, +mais de la sincérité que je vous demande; déclarez-moi franchement si +vous croyez être plus heureuse avec M. de Pont-Cassé qu'avec moi. + +--Que vous dirai-je, Monsieur Rathery, répondit Arabelle, une femme +n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est +toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas. + +--Je vous remercie, Mademoiselle, je sais à cette heure ce que j'ai à +faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir à déjeuner? l'estomac est +un égoïste qui ne compatit guère aux tribulations du cÅ“ur. + +Mon oncle déjeuna comme déjeunaient probablement Alexandre ou César la +veille d'une bataille. Il ne voulut pas attendre le retour de M. Minxit; +il ne se sentit pas le courage d'affronter sa mine désolée lorsqu'il +apprendrait que lui, Benjamin, qu'il traitait presque en fils, renonçait +à devenir son gendre; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son +héroïque détermination. + +À quelque distance du bourg, il aperçut l'ami de M. de Pont-Cassé qui se +promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le +mousquetaire s'avança à sa rencontre et lui dit: + +--Vous faites attendre bien longtemps, Monsieur, ceux qui ont une +réparation à vous demander. + +--C'est que je déjeunais, répondit mon oncle. + +--J'ai à vous remettre, de la part de M. de Pont-Cassé, une lettre dont +il m'a chargé de lui apporter la réponse. + +--Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme: «Monsieur, vu +l'énormité de l'outrage que vous m'avez fait...» Quel outrage! je l'ai +porté du salon sur un escalier; je voudrais bien qu'on m'outrageât ainsi +jusqu'à Clamecy; «je consens à croiser le fer avec vous.»--La grande +âme!... quoi! il daigne m'accorder la faveur d'être estropié par lui!... +voilà de la générosité où je ne m'y connais pas. «J'espère que vous vous +rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant.» Comment +donc! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais. +Vous pouvez dire à votre ami que s'il me met à l'ombre comme le brave +Desrivières, l'intrépide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on écrive sur +ma tombe en lettres d'or: _Ci-gît Benjamin Rathery, tué en duel par un +gentilhomme!_ «_Post-scriptum_.»--Tiens, le billet de votre ami a un +_post-scriptum_. «Je vous attendrai demain, à dix heures du matin, au +lieu dit la Chaume-des-Fertiaux.» + +--Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux! Parole d'honneur, un huissier ne +libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des-Fertiaux est à une +bonne lieue de Clamecy; moi, qui n'ai pas d'alezan brûlé, je n'ai pas le +temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se +rendre au lieu dit la Croix-des-Michelins, ce serait moi qui aurais +l'honneur de l'y attendre. + +--Et où se trouve cette Croix-des-Michelins? + +--Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait +que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu: de +cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majesté; devant lui il +verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et +leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans +une autre saison, le coup d'Å“il serait plus beau; mais je ne puis d'un +souffle faire renaître le printemps. À leurs pieds, la ville, avec ses +mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et +grimpe les pentes arides du Crot-Pinçon, comme un homme qu'on poursuit. +Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son +album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec +leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la +tour de Saint-Martin, vêtue de son aube de dentelles et parée de ses +bijoux de pierre. Cette tour vaut à elle seule une cathédrale. À côté +s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une +admirable hardiesse, ses grands contreforts taillés en arche. Votre ami +ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se +reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une +traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis... + +--Trève de plaisanterie, s'il vous plaît; je ne suis pas ici pour que +vous me montriez la lanterne magique. À demain donc à la +Croix-des-Michelins. + +--À demain!... Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne +puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette +d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi +pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les +beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose; +après demain je déjeune en ville: décemment je ne puis donner le pas à +un duel sur un déjeuner; jeudi je fais la ponction à un hydropique; +comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus +possible de faire l'opération, et le docteur Arnout la ferait mal; pour +vendredi... oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir +d'engagement pour ce jour-là , et je ne vois rien qui m'empêche de faire +la partie de votre ami. + +--Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous +la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner +l'ennui du rôle de spectateur. + +--Pourquoi non? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de +Pont-Cassé; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier, +s'il a le temps, et si cela vous arrange. + +--Insolent! fit le mousquetaire. + +--Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser: il a +une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche, +et, d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa +place. + +--Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'éloigna. + +Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt. +Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus +nette, une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait +comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui +avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un +garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon +oncle l'eût certainement inventé. + +Il y avait à peine un quart d'heure que la lettre était à la poste +lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mère, accompagné du +sergent, lequel était accompagné lui-même de deux masques, de deux +fleurets et de son respectable caniche. + +Benjamin déjeunait alors avec Machecourt d'un hareng et du vin blanc +patrimonial de Choulot. + +--Soyez le bienvenu, Monsieur Minxit, s'écria Benjamin, un morceau de ce +poisson de mer vous agréerait-il? + +--Fi donc! me prends-tu pour un batteur en grange? + +--Et vous, sergent? + +--Moi, j'ai renoncé à ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur +d'être dans la musique. + +--Mais, votre caniche, que penserait-il de cette tête? + +--Je vous remercie pour lui; mais je crois qu'il a peu de goût pour le +poisson de mer. + +--Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu. + +--Et une étuvée de carpes donc, surtout quand elle est au vin de +Bourgogne, interrompit M. Minxit. + +--Sans doute, dit Benjamin, sans doute; vous pourriez même parler d'un +civet de lièvre préparé de votre main; mais toujours est-il que le +hareng est excellent quand on n'a pas autre chose. À propos, il y a un +quart d'heure que j'ai mis pour vous une lettre à la poste; vous ne +l'avez probablement pas reçue, monsieur Minxit? + +--Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la réponse. Tu +prétends qu'Arabelle ne t'aime pas, et à cause de cela tu ne veux pas +l'épouser! + +--M. Rathery a raison, dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne +m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre +ménage était une véritable salle de police: au logement, quand l'un +voulait des navets dans la soupe, l'autre y mettait des carottes; à la +cantine, si je demandais du cassis, il faisait venir du genièvre. Nous +nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil à la meilleure place. +S'il avait un coup de pied à donner, c'était à mon caniche, et lorsqu'il +était mordu par une puce, c'était toujours de ce pauvre Azor qu'elle +provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes battus au clair de +la lune, parce qu'il prétendait coucher à la droite, et que moi je +prétendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me débarrasser de lui +j'ai été obligé de l'envoyer à l'hôpital. + +--Vous avez très-bien fait, sergent, dit mon oncle; quand les sergents +ne savent pas vivre ici-bas, on les envoie à perpétuité dans l'autre +monde. + +--Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent, +fit M. Minxit. Être aimé c'est plus qu'être riche, car c'est être +heureux; aussi je ne désapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin. +Tout ce que je réclame de toi, c'est que tu continues, comme par le +passé, à venir à Corvol. Parce que tu ne veux pas être mon gendre, ce +n'est pas une raison pour que tu cesses d'être mon ami. Tu ne seras plus +obligé de filer le parfait amour avec Arabelle, de tirer de l'eau pour +arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et +sur la supériorité de ses fromages à la crême. Nous déjeunerons, nous +dînerons, nous philosopherons, nous rirons: c'est un passe-temps qui en +vaut bien un autre. Tu aimes les truffes, j'en parfumerai tout mon +office; tu as une prédilection pour le Volnay, prédilection que, du +reste, je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave; s'il te +prend envie de chasser, je t'achèterai un fusil à deux coups et une +paire de lévriers. Je ne donne pas trois mois à Arabelle pour se +dégoûter de son gentilhomme et pour t'aimer à la folie: Acceptes-tu ou +n'acceptes-tu pas? Réponds-moi par oui ou par non; tu sais bien que je +n'aime point les doreurs de phrases. + +--Eh bien! oui, Monsieur Minxit, fit mon oncle. + +--Très-bien; je n'attendais pas moins de ton amitié. Et maintenant, tu +te bats en duel? + +--Qui diable a pu tous dire cela? s'écria mon oncle. Je sais que les +urines n'ont rien de caché pour vous; est-ce que vous auriez à mon insu +consulté mes urines? + +--Tu te bats avec M. de Pont-Cassé, mauvais plaisant; vous devez vous +rencontrer dans trois jours à la Croix-des-Michelins, et, au cas où tu +me débarrasserais de M. de Pont-Cassé, l'autre mousquetaire prendra sa +place: tu vois bien que je suis bien informé. + +--Comment, Benjamin! s'écria Machecourt, devenu plus pâle que son +assiette. + +--Comment, misérable! s'écria ma grand'mère, tu te bats en duel!... + +--Écoutez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chère sÅ“ur, et vous aussi, +Monsieur Minxit, la vérité est que je me bats avec M. de Pont-Cassé; ma +résolution est bien arrêtée. Ainsi, épargnez-vous des représentations +qui m'ennuieraient sans me faire renoncer à mon dessein. + +--Je ne viens, pas, répondit M. Minxit, mettre des obstacles à ton duel; +je viens, au contraire, t'apporter un moyen d'en sortir victorieusement, +et, de plus, de rendre ton nom célèbre dans toute la contrée. Le sergent +sait un coup superbe avec lequel il désarmerait dans une heure toute la +corporation des maîtres d'armes. Aussitôt qu'il aura bu un verre de vin +blanc, il te donnera la première leçon. Je le laisse avec toi jusqu'à +vendredi, et moi-même je resterai à te surveiller de peur que tu ne +perdes ton temps dans les auberges. + +--Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de votre coup, et, d'ailleurs, +si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais-je de triompher par +ce moyen de notre vicomte. Homère en rendant Achille invulnérable, lui a +ôté tout le mérite de sa vaillance. J'ai réfléchi: mon intention n'est +plus de me battre à l'épée. + +--Quoi! tu voudrais te battre au pistolet, imbécile!... si c'était avec +M. Arthus, qui est large comme une armoire, à la bonne heure. + +--Je ne me bats ni au pistolet ni à l'épée; je veux servir à ces +spadassins un duel de mon métier; je vous garde le plaisir de la +surprise, vous verrez, monsieur Minxit. + +--À la bonne heure! répondit celui-ci; mais apprends toujours mon coup: +c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut +avoir besoin. + +La chambre de mon oncle était au premier étage, au-dessus de celle +occupée par Machecourt. Après déjeuner, donc, il s'enferma dans sa +chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime; +mais la leçon ne fut pas de longue durée: au premier appel que fit +Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et +il passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, ébahi de la subite +disparition de son élève, resta le bras gauche moelleusement arrondi à +la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'attitude d'un +homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit, il fut pris d'une telle +envie de rire qu'il faillit en suffoquer. + +--Où est Rathery, s'écriait-il? qu'est devenu Rathery? sergent, +qu'avez-vous fait de Rathery? + +--Je vois bien la tête de M. Rathery, répondit le sergent; mais du +diable si je sais où sont ses jambes. + +Gaspard était seul alors dans la chambre de son père. D'abord il fut un +peu étonné de la brusque arrivée des jambes de son oncle, que certes il +n'attendait pas; mais bientôt sa surprise se changea en fous éclats de +rire qui se mêlèrent à ceux de M. Minxit. + +--Ohé! Gaspard, s'écria Benjamin qui l'entendait. + +--Ohé! mon cher oncle, répondit Gaspard. + +--Traîne jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton père, et mets-le sous mes +pieds, je t'en prie, Gaspard. + +--Je n'en ai pas le droit, répliqua le drôle, ma mère a défendu qu'on +montât dessus. + +--Veux-tu bien m'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix! + +--Ôtez vos souliers, et je vous l'apporterai. + +--Et comment veux-tu que j'ôte mes souliers? mes pieds sont au +rez-de-chaussée et mes mains au premier étage. + +--Eh bien! donnez-moi une pièce de vingt-quatre sous pour me payer de ma +peine. + +--Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le +fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus à mes épaules. + +--Crédit est mort, fit Gaspard; donnez-moi les trente sous de suite, +sinon point de fauteuil. + +Heureusement Machecourt arrivait en ce moment; il donna de son pied au +derrière de Gaspard et mit fin à la suspension de son beau-frère. +Benjamin alla achever sa leçon d'escrime chez Page, et il ferrailla si +bien qu'au bout de deux heures il était aussi habile que son maître. + + + + +XIX + +COMMENT MON ONCLE DÉSARMA TROIS FOIS M. DE PONT-CASSÉ + + +L'aurore, une aurore terne et grimaçante de Février, jetait à peine des +teintes plombées sur les murs de sa chambre, que mon oncle était déjà +debout. Il s'habilla à tâtons et descendit l'escalier en assourdissant +ses pas, car il craignait surtout de réveiller sa sÅ“ur; mais, comme il +allait franchir le palier, il sentit une main de femme se poser sur son +épaule. + +--Eh quoi! chère sÅ“ur, s'écria-t-il avec une sorte d'effroi, vous êtes +déjà éveillée? + +--Dis que je ne me suis pas encore endormie, Benjamin. Avant que tu ne +partes, j'ai voulu te dire adieu, peut-être un adieu suprême, Benjamin. +Conçois-tu ce que je souffre quand je songe que tu sors d'ici plein de +vie, de jeunesse et d'espérance, et que tu y rentreras peut-être porté +sur les bras de tes amis, et le corps traversé d'une épée? Ton dessein +est-il donc arrêté? Avant de le prendre, as-tu pensé au deuil que ta +mort allait causer dans cette triste maison? Pour toi, quand ta dernière +goutte de sang se sera écoulée, tout sera fini; mais nous, bien des +mois, bien des années se passeront avant que notre douleur soit tarie, +et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effacées que +nos larmes couleront toujours. + +Mon oncle s'éloignait sans répondre, et peut-être il pleurait; mais ma +grand'mère l'arrêta par le pan de son habit. + +--Cours donc à ton rendez-vous de meurtre, bête féroce! s'écria-t-elle, +ne fais pas attendre M. de Pont-Cassé; peut-être l'honneur exige-t-il +que tu partes sans embrasser ta sÅ“ur; mais prends du moins cette relique +que le cousin Guillaumot m'a prêtée; peut-être te préservera-t-elle des +dangers où tu vas te jeter si étourdiment! + +Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva. + +Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page +et Arthus et ils allèrent tous ensemble déjeuner dans un cabaret à +l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas +s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une âme qui arrive entre deux +vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause +qu'une pauvre âme qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le +sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le +pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et +deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand +feu avec les échalas de la vigne voisine, puis il demanda du café. + +M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur +fit de son mieux les honneurs de son bivouac. + +--Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et +chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu +attendre, mais il est à déjeuner avec ses témoins, et dans quelques +minutes il sera à votre disposition. + +En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure après, tenant Arthus et M. +Minxit par le bras et chantant à gorge déployée: + + Ma foi, c'est un triste soldat + Que celui qui ne sait pas boire. + +Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires. + +--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que +nous vous attendons. + +--Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère +que vous la trouverez légitime. + +--Ce qui vous excuse, c'est que vous êtes roturier et que voilà +probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme. + +--Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre +du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler +le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous +dérogions à cette habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant, +c'est tonique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du +mouvement à la pensée; si vous n'avez pas pris du café ce matin, les +armes ne sont pas égales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis +me mesurer avec vous. + +--Riez, monsieur, riez tant que vous pouvez rire; mais rira bien qui +rira le dernier, je vous en avertis. + +--Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le café est +tonique; c'est l'avis de plusieurs célèbres médecins, et moi-même je +l'administre comme stimulant dans certaines maladies. + +--Monsieur! + +--Et votre alezan brûlé? je suis bien étonné de ne pas le voir là ; +est-ce qu'il serait indisposé, par hasard? + +--Monsieur, dit le second mousquetaire, trève de plaisanterie; vous +n'avez pas sans doute oublié pourquoi vous êtes venu ici? + +--Ah! c'est vous, numéro deux? enchanté de renouveler connaissance avec +vous; en effet, je n'ai pas oublié pourquoi je viens ici, et la preuve, +ajouta-t-il en montrant la table sur laquelle la boîte était placée, +c'est que j'ai fait des préparatifs pour vous recevoir. + +--Eh qu'est-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se battre à +l'épée? + +--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas à l'épée! + +--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé, je suis l'insulté, j'ai le choix des +armes, je choisis l'épée. + +--C'est moi, monsieur, qui ai la priorité de l'insulte; je ne vous la +céderai pas, et je choisis les échecs. + +En même temps il ouvrit la boîte que le sergent avait apportée, et, en +ayant tiré un échiquier, il invita le gentilhomme à prendre place à la +table. + +M. de Pont-Cassé devint blême de colère. + +--Est-ce que par hasard vous voudriez me mystifier? s'écria-t-il. + +--Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie où deux hommes +mettent leur vie pour enjeu; pourquoi cette partie ne se jouerait-elle +pas aussi bien aux échecs qu'à l'épée? Du reste, si vous vous sentez +faible aux échecs, je suis prêt à vous jouer cela à l'écarté ou à la +triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir, +cela sera aussitôt fait. + +--Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cassé se contenant à peine, non pour +jouer ma vie comme une bouteille de bière, mais pour la défendre avec +mon épée. + +--Je conçois, dit mon oncle; vous êtes d'une force supérieure à l'épée, +et vous espérez avoir bon marché de moi, qui ne tiens jamais la mienne +que pour la mettre à mon côté. Est-ce donc là la loyauté d'un +gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui à la +faux, ou un batteur en grange avec un fléau, accepteriez-vous, je vous +prie? + +--Vous vous battrez à l'épée! s'écria M. de Pont-Cassé hors de lui, +sinon... ajouta-t-il en levant sa cravache. + +--Sinon quoi? dit mon oncle. + +--Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache. + +--Vous savez comme je réponds à vos menaces, répartit Benjamin. Eh bien! +non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme vous l'avez espéré. Si +vous persistez dans votre déloyale obstination, je croirai et je dirai +que vous avez spéculé sur votre adresse de spadassin, que c'est un +guet-apens que vous m'avez tendu, que vous êtes venu ici non pour +risquer votre vie contre la mienne, mais pour m'estropier, +entendez-vous, M. de Pont-Cassé? et je vous tiendrai pour un lâche, oui +pour un lâche, mon gentilhomme, pour un lâche, oui, pour un lâche! + +Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lèvres comme une vitre +qui tinte. + +Le gentilhomme n'en put supporter davantage; il tira son épée et se +précipita sur Benjamin. C'en était fait de celui-ci si le caniche, se +jetant sur M. de Pont-Cassé, n'eût dérangé la direction de son épée. Le +sergent ayant rappelé son chien: + +--Messieurs, s'écria mon oncle, je vous prends à témoins que, si +j'accepte le combat, c'est pour épargner un assassinat à cet homme. + +Et mettant à son tour sa rapière au vent, il soutint, sans rompre d'une +semelle, l'attaque impétueuse, de son adversaire. Le sergent, ne voyant +pas son coup intervenir, piétinait sur la neige comme un coursier lié à +un arbre, et tournait le poignet à se le démancher, afin d'indiquer à +Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour désarmer son homme. M. de +Pont-Cassé, exaspéré de la résistance inattendue qu'il éprouvait, avait +perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrière adresse; il ne +s'inquiétait plus de parer les coups que pouvait lui porter son +adversaire et ne cherchait qu'à le percer de son épée. + +--Monsieur de Pont-Cassé, lui dit mon oncle, vous auriez mieux fait de +jouer aux échecs; vous n'êtes jamais à la parade; il ne tiendrait qu'à +moi de vous tuer. + +--Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'êtes ici que pour cela. + +--J'aime mieux vous désarmer, fît mon oncle; et, passant rapidement son +épée sous celle-de son adversaire, d'un tour de son vigoureux poignet il +l'envoya au milieu de la haie. + +--Très-bien! bravo! s'écria le sergent, moi je ne l'aurais pas envoyée +si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leçons, vous seriez la +meilleure lame de France. + +M. de Pont-Cassé voulut recommencer le combat; comme les témoins s'y +opposaient: + +--Non, messieurs, dit mon oncle, la première fois ne compte pas, et il +n'y a pas de partie sans revanche; il faut que la réparation à laquelle +a droit monsieur soit complète. + +Les deux adversaires se remirent en garde; mais à la première botte +l'épée de M. de Pont-Cassé s'envola sur la route. Comme il courait la +ramasser: + +--Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix +sardonique, de la peine que je vous donne; mais ce n'est pas ma faute: +si vous aviez voulu jouer aux échecs, vous n'auriez pas eu la peine de +vous déranger. + +Une troisième fois le mousquetaire revint à la charge. + +--Assez! s'écrièrent les témoins, vous abusez de la générosité de M. +Rathery. + +--Point du tout, dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le +coup; permettez que je lui donne encore une leçon. + +En effet, la leçon ne se fit pas attendre, et l'épée de M. de Pont-Cassé +s'échappa pour la troisième fois de sa main. + +--Au moins, dit mon oncle, vous auriez bien dû amener un domestique pour +aller ramasser votre épée. + +--Vous êtes le démon en personne, dit celui-ci; j'aimerais mieux que +vous m'eussiez tué que de m'avoir traité d'une manière aussi +ignominieuse. + +--Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin, se tournant vers l'autre +mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous à ce +que je mette à exécution la promesse que je vous ai faite? + +--En aucune façon, dit le mousquetaire, à vous les honneurs de la +journée. Il n'y a pas de lâcheté à se retirer devant vous, puisque vous +ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas +gentilhomme, je vous tiens pour le meilleur tireur et pour l'homme le +plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer, +vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respectée. Si j'étais +roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez +quelque prix à mon amitié, je vous l'offre de tout mon cÅ“ur, et je vous +demande la vôtre en échange. + +Et il tendit la main à mon oncle, qui la serra cordialement dans la +sienne. M. de Pont-Cassé se tenait devant le foyer, morne et farouche, +l'Å“il plein de sombres éclairs et le front chargé d'une nuée d'orage. Il +prit le bras de son ami, fit un salut de glace à mon oncle et s'éloigna. + +Mon oncle avait hâte de retourner chez sa sÅ“ur, mais le bruit de sa +victoire s'était rapidement répandu dans le faubourg; à chaque instant +il était intercepté par un soi-disant ami qui venait le féliciter de son +beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu'à l'épaule, sous prétexte +de lui donner une poignée de main. Les gamins, cette poussière de la +population que soulève tout événement éclos dans la rue, venaient +tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs hourras. En quelques +instants, il devint le point central d'une foule horriblement +tumultueuse qui lui marchait sur les talons, éclaboussait ses bas de +soie et faisait tomber son tricorne dans la boue. Il pouvait encore +échanger quelques mots avec M. Minxit; mais sous prétexte de compléter +son triomphe, Cicéron, ce tambour que vous connaissez déjà , vint se +placer à la tête de la foule avec sa caisse, et se mit à battre la +charge de manière à faire écrouler le pont de Beuvron; encore fallut-il +que Benjamin lui donnât trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua +à son infortune, c'est qu'il ne fut point harangué. Voilà comment mon +oncle fut récompensé d'avoir joué sa vie en duel. + +--Si là -haut, à la Croix-des-Michelins, se disait-il à lui-même, j'avais +donné quelques louis à un malheureux mourant de faim, tous ces badauds +qui acclament maintenant autour de moi, me laisseraient passer fort +tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et à qui +s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si +rare et si précieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le +bonheur, les douces affections, les belles années et quelquefois la paix +du monde! Ce doigt levé qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il +donc pas arrêté? Cet enfant que l'on mène à l'église au bruit des +cloches sonnant à grande volée, ce bÅ“uf qu'on promène par la ville, paré +de fleurs et de rubans, ce veau à six pattes, ce boa empaillé, cette +citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet +aéronaute qui fait son ascension, cet escamoteur qui avale des muscades, +ce prince qui passe, cet évêque qui bénit, ce général qui revient d'une +lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te +crois célèbre, toi qui as semé tes idées dans les arides sillons d'un +livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du +noir d'ivoire et du blanc de céruse; mais tu serais bien plus célèbre +encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant à cette +gloire qui nous survit, elle n'appartient pas à tout le monde, j'en +conviens; mais la difficulté est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier +qui escompte l'immortalité, et dès demain je travaille à me rendre +immortel. + +Mon oncle voulut dîner en famille chez sa sÅ“ur avec M. Minxit; mais le +brave homme, quoique son cher Benjamin fût là , devant lui, sain, sauf et +victorieux, était triste et préoccupé. Ce que mon oncle avait dit le +matin de M. de Pont-Cassé lui revenait sans cesse à l'esprit. Il disait +qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui l'appelait vers Corvol. +Il était en proie à une agitation nerveuse, semblable à celle +qu'éprouvent les personnes qui, n'étant pas habituées au café, en ont +pris une forte dose. À chaque instant, il était obligé de quitter la +table et de faire un tour dans la chambre. Cet état de surexcitation +effraya Benjamin, et il l'engagea lui-même à partir. + + + + +XX + +ENLÈVEMENT ET MORT DE MADEMOISELLE MINXIT. + + +Toutefois, mon oncle reconduisit M. Minxit jusqu'à la +Croix-des-Michelins, et il revint se mettre au lit. Il était dans cet +anéantissement profond que produit un premier sommeil, lorsqu'il fut +réveillé par un heurt violent à sa porte. Ce coup frappa mon oncle d'une +commotion douloureuse. Il ouvrit sa fenêtre; la rue était noire comme un +fossé profond; cependant il reconnut M. Minxit, et il crut apercevoir +dans son attitude quelque chose de désolé. Il courut ouvrir la porte; à +peine le verrou fut-il tiré, que le digne homme se jeta dans sas bras et +éclata en larmes. + +--Eh bien! qu'est-ce, M. Minxit? Voyons, parlez! les pleurs +n'aboutissent à rien; du moins, ce n'est pas à vous qu'il est arrivé +malheur? + +--Partie! partie! s'écria M. Minxit, suffoqué par les sanglots... + +--Quoi! Arabelle est partie avec M. de Pont-Cassé? fit mon oncle, +devinant de suite de quoi il s'agissait. + +--Tu avais bien raison de m'avertir de me défier de lui; pourquoi aussi +ne l'as-tu pas tué? + +--Il est encore temps, dit Benjamin; mais, avant tout, il faut se mettre +à sa poursuite. + +--Et tu m'accompagneras, Benjamin; car en toi est toute ma force, tout +mon courage. + +--Comment, je vous accompagnerai! mais je vous accompagne de suite. Et, +à propos, avez-vous eu au moins l'idée de vous munir d'argent? + +--Je n'ai plus un écu comptant, mon ami: la malheureuse m'a emporté tout +l'argent qu'il y avait dans mon secrétaire. + +--Tant mieux! dit mon oncle, au moins vous serez sûr que d'ici que nous +l'ayons rattrapée elle ne manquera de rien. + +--Aussitôt qu'il fera jour, j'irai chercher des fonds chez mon banquier. + +--Oui, dit mon oncle, croyez-vous qu'ils s'amuseront à faire l'amour sur +les pelouses du chemin? Quand il fera jour, ils seront loin d'ici. Il +faut de suite aller réveiller votre banquier et frapper à sa porte +jusqu'à ce qu'il vous ait compté mille francs. Au lieu de quinze, il +vous fera payer vingt pour cent, voilà tout. + +--Mais quelle route ont-ils suivie? il faut toujours que nous attendions +le soleil pour prendre les renseignements. + +--En aucune façon, dit mon oncle; ils ont pris la route de Paris: M. de +Pont-Cassé ne peut aller qu'à Paris; je sais de bonne part que son congé +expire dans trois jours. Je vais de suite arrêter une voiture et deux +bons chevaux; vous me rejoindrez au Lion-d'Or. + +Comme mon oncle allait sortir: + +--Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit. + +--C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus; il fait si +noir que je ne m'en suis pas aperçu; mais dans cinq minutes je serai au +Lion-d'Or; je dirai adieu à ma chère sÅ“ur quand je serai revenu de notre +voyage. + +Une heure après, mon oncle et M. Minxit suivaient, dans une mauvaise +patache attelée de deux haridelles, l'exécrable chemin de traverse qui +menait alors de Clamecy à Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais, +la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il +était dix heures du matin lorsqu'ils arrivèrent à Courson. Sous le +porche de la Levrette, la seule auberge de l'endroit, un cercueil était +étalé, et tout un essaim de vieilles, hideuses et déguenillées, +croassaient à l'entour. + +--Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est +engagée à donner mille écus à M. le curé, pour être distribués aux +pauvres de la paroisse. + +--Cela nous passera devant le nez, mère Simone. + +--Si la jeune dame meurt, comme on le dit, le maître de la Levrette +s'emparera de tout, dit une troisième; nous ferions bien d'aller +chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession. + +Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que +cela signifiait. Celle-ci, fière d'avoir été distinguée par un étranger +qui avait une voiture à deux chevaux, jeta un regard de triomphe à ses +compagnes, et dit: + +--Vous avez bien fait de vous adresser à moi, mon bon monsieur, car je +sais mieux qu'elles tous les détails de cette histoire. Celui qui est +dans ce cercueil était ce matin dans cette voiture verte que vous voyez +là -bas sous la remise. C'était un grand seigneur, riche à millions, qui +allait avec une jeune dame à Paris, à la cour, que sais-je, moi? et il +s'est arrêté ici, et il restera dans ce pauvre cimetière à pourrir avec +ces paysans qu'il a tant méprisés. Il était jeune et beau, et moi, la +vieille Manette, qui suis toute éreintée et qui ne tiens plus à rien, +j'irai jeter de l'eau bénite sur sa tombe, et dans dix ans, si je vais +jusque-là , il faudra que sa pourriture fasse place à mes vieux os; car +ils ont beau être riches, tous ces grands messieurs, il faut toujours +qu'ils aillent où nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de +taffetas, leur dernier habit, ce sont toujours les planches de la bière; +ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont +faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de +lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur +la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, cette pensés fait du +bien; elle nous console d'être pauvres et nous venge de n'être pas +nobles. Du reste, c'est bien la faute à celui-ci, s'il est mort: il a +voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle était la plus +belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux; ils sont +allés se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis +une balle dans la tête. La jeune dame était enceinte, à ce qu'il paraît, +la pauvre femme! Quand elle a su que son mari était mort, le mal +d'enfant l'a prise, et elle ne vaut guère mieux à l'heure qu'il est que +son noble époux. Le docteur Débrit sort de sa chambre; comme c'est moi +qui lave son linge, je lui ai demandé des nouvelles de la jeune femme, +et il m'a répondu: Allez, mère Manette, j'aimerais encore mieux être +dans votre vieille peau ridée que dans la sienne. + +--Et ce grand seigneur, dit mon oncle, n'avait-il pas un habit rouge, +une perruque blonde et trois plumes à son chapeau? + +--Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez +connu, par hasard? + +--Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit. + +--Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et +n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure? + +--Elle a bien cinq pieds trois pouces, répondit la vieille, et elle a +une peau comme la coquille d'un Å“uf de dinde. + +M. Minxit s'évanouit. + +Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit +conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les +douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait +la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste +chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se +la disputât. + +Arabelle était là , gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit +les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide +et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue +sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa +respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva +son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les +battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la +garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit +comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme. + +--Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence; +ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que +j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père? + +--Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais +votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande +qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi. + +Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de +Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille. +Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent +dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit, +comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit +la main sur son cÅ“ur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses +lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était +fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet, +tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères +réflexions. + +En ce moment, un pas lourd et mal assuré se fit entendre dans +l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clef dans la serrure. C'était +M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait: + +--C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je +la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue. + +C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée, +et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant +mon oncle ne recula point devant cette nécessité. + +--Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle +repose, votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la +tuerait. + +--Je te dis, misérable, que je veux voir ma fille! s'écria M. Minxit; et +il fit un si violent effort contre la porte, que la gâche de la serrure +tomba sur le carreau. + +--Eh bien! dit Benjamin, espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre +fille dort d'un tranquille sommeil. Êtes-vous satisfait à présent, et +vous retirerez-vous? + +Le malheureux vieillard jeta un coup d'Å“il sur sa fille. + +--Tu as menti! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin, +elle ne dort pas: elle est morte! + +Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine. + +--Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! était-ce donc ainsi que +je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse +le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il ôte à un père +son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et +juste!...--Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle: +C'est toi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M. de +Pont-Cassé! sans toi, elle serait mariée et pleine de vie. + +--Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si +elle s'est amourachée d'un mousquetaire? + +Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le +cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort +de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa +veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner) +se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance +salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre +vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la +Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture +honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla +sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois +jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et +affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à +peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol. + + + + +XXI + +UN DERNIER FESTIN. + + +M. Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent +faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces +plantes vivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors +que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer +ce front de granit; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y +laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au delà de +sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était +encore plein de sève et de fleurs; mais le temps et le malheur +n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après +la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel +cette organisation puissante; une fièvre lente le minait sourdement. Il +avait renoncé à ces goûts bruyants qui avaient fait de sa vie une longue +partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras +inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur, +et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison +était muette et fermée comme une tombe, et à peine, par quelques +persiennes entr'ouvertes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur +le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des +venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de +l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et +formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre âme en +deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait +comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les +profondeurs les plus sombres de la forêt. La gaieté de mon oncle venait +échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses +joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il +l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle +avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce +printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien +à faire reverdir dans une âme désolée, et tandis que tout renaissait, le +pauvre homme se mourait lentement. + +C'était un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé +sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide, la terre était verte et +parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de +leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de +fleurs d'aubépines, murmurait sous les racines des saules. + +--Voilà une belle soirée, dit Benjamin, cherchant à tirer M. Minxit de +cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul. + +--Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan qui va +entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui +fume et où l'attendent ses enfants; mais pour le père qui porte le deuil +de sa fille, il n'y a plus de belles soirées. + +--Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a +pas, au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la +Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la +cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de +noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamnés à mettre leurs +vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur âge, +ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil. +Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que +pour pleurer, et toute âme a sa plaie, comme toute fleur a son insecte +qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli +qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées +et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit, +suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords +du lac de Genève, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xérès +à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople; dans un an vous +reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant. + +M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut +fini: + +--Combien ai-je encore de jours à vivre, Benjamin? lui dit-il. + +--Mais, fit mon oncle, abasourdi de la question et croyant avoir mal +entendu, que dites-vous, M. Minxit? + +--Je te demande, répéta M. Minxit, combien de jours il me reste encore à +vivre? + +--Diable! dit mon oncle, voici une question qui m'embarrasse fort. D'un +côté, je ne voudrais pas vous désobliger; de l'autre, je ne sais si la +prudence me permet de satisfaire votre désir. On n'annonce au condamné +la nouvelle de son exécution que quelques heures avant d'aller au +supplice, et vous... + +--C'est, interrompit M. Minxit, un service que j'impose à ton amitié, +parce que toi seul peut me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache +à quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son +porte-manteau. + +--Le voulez-vous donc franchement, sincèrement, M. Minxit? ne vous +effraierez-vous pas de l'arrêt que je vais prononcer; m'en donnez-vous +votre parole d'honneur? + +--Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxit. + +--Eh bien! alors, dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-même. + +Il examina la face tarie du vieillard; il interrogea sa prunelle terne +et dépolie, où la vie reflétait à peine quelques lueurs; il consulta son +pouls comme s'il en eût écouté les battements avec ses doigts, et il +garda quelque temps le silence; puis: + +--C'est aujourd'hui jeudi, dit-il; eh bien! lundi il y aura une maison +de plus en deuil à Corvol. + +--Très-bien diagnostiqué, dit M. Minxit; ce que tu viens de dire, je le +pensais; si tu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prédis +que tu feras une de nos célébrités médicales; mais, le dimanche +m'appartient-il tout entier? + +--Il vous appartient tant qu'il s'étend et se comporte, pourvu que vous +ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours. + +--Je n'en veux pas plus, dit M. Minxit. Rends-moi encore le service +d'inviter nos amis pour dimanche à un dîner solennel: je ne veux pas +m'en aller fâché avec la vie, et c'est le verre à la main que je +prétends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprès d'eux pour qu'ils +acceptent mon invitation, et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir. + +--J'irai moi-même les inviter, dit mon oncle, et je me fais fort +qu'aucun d'eux ne nous fera défaut. + +--Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Je ne veux pas être +enterré dans le cimetière de la paroisse; il est dans un fond, il est +froid et humide, et l'ombre de l'église s'étend sur toute sa surface +comme un crêpe, je serais mal en cet endroit, et tu sais que j'aime mes +aises. Je désire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce +ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson.--Il arracha une poignée +d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu où je veux qu'on me creuse mon +dernier gîte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chèvrefeuille, +afin que la verdure en soit entremêlée de fleurs, et tu iras quelquefois +y rêver à ton vieil ami. Afin que tu y viennes plus souvent, et aussi +pour qu'on ne dérange pas mon sommeil, je te laisse ce domaine et toutes +mes autres propriétés; mais c'est à deux conditions: la première, c'est +que tu habiteras la maison que je vais laisser vide, et la seconde, +c'est que tu continueras à mes clients les soins que depuis trente ans +je leur donnais. + +--J'accepte avec reconnaissance ce double héritage, dit mon oncle; mais +je vous préviens que je ne veux pas aller aux foires. + +--Accordé, répondit M. Minxit. + +--Quant à vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience +et d'après le système de Tissot, qui me paraît fondé sur l'expérience et +la raison. Allez, le premier qui s'en ira là -bas vous donnera de mes +nouvelles. + +--Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu à ce +ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront pas, à ces petits oiseaux +qui chantent, car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin. + +Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il +s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il +se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi +qu'il l'avait promis, était allé à Clamecy faire lui-même ses +invitations; pas un de ses amis n'avait manqué à ce funèbre appel, et à +quatre heures ils se trouvaient tous réunis dans le salon. M. Minxit ne +tarda pas à paraître, chancelant et appuyé sur le bras de mon oncle; il +leur serra à tous la main et les remercia affectueusement de s'être +conformés à son dernier désir, qui était, disait-il, le caprice d'un +moribond. + +Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si +heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse +était venue pour lui tout d'un coup. À sa vue tous versaient des larmes, +et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit. + +Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça, +comme à l'ordinaire, au bout de la table. + +--Messieurs, dit-il à ses convives, ce dîner est pour moi un dîner +suprême, je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des +verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire +plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaieté accoutumée. Il se +versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives. + +--À la santé de M. Minxit! dirent-ils tous ensemble. + +--Non, dit M. Minxit, pas à ma santé; à quoi sert un souhait qui ne peut +s'exaucer? mais à votre santé à vous tous, à votre prospérité, à votre +bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre. + +--M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop à cÅ“ur; je ne +l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu +une fille, une fille que j'allais mettre en pension chez les +religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment; mais je ne m'en +suis pas plus mal porté pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je +songeais que je n'avais plus de mois d'école à payer pour elle. + +--Une bouteille cassée dans ta cave, dit Arthus, ou un écolier retiré de +ta pension t'auraient causé plus de chagrin. + +--Il t'appartient bien, dit Millot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne +crains d'autres malheurs que de perdre l'appétit. + +--J'ai plus d'entrailles que toi, faiseur de noëls, répondit Arthus. + +--Oui, pour digérer, dit le poète. + +--Cela sert à quelque chose de bien digérer, répliqua Arthus; au moins, +quand vous allez en voiture, vos amis ne sont pas obligés de vous +attacher aux ridelles de peur de vous perdre en route. + +--Arthus, dit Millot, point de personnalités, je t'en prie. + +--Je sais, répondit Arthus, que tu me gardes rancune parce que je suis +tombé sur toi dans le chemin de Corvol; mais chante-moi ton grand noël, +et nous serons quittes. + +--Et moi je soutiens que mon noël est un beau morceau de poésie; veux-tu +que je te montre une lettre de monseigneur l'évêque qui m'en fait +compliment? + +--Oui, mets ton noël sur le gril, et tu verras ce qu'il vaudra. + +--Je te reconnais bien là , Arthus, tu n'estimes, toi, que ce qui est +rôti ou bouilli. + +--Que veux-tu? ma sensibilité, à moi, réside dans les houppes de mon +palais, et j'aime autant qu'elle soit là qu'ailleurs. Un appareil +digestif organisé solidement vaut-il moins, pour être heureux, qu'un +cerveau largement développé? Voilà la question. + +--Si nous nous en rapportions à un canard ou à un pourceau, je ne doute +pas qu'ils ne la décidassent en ta faveur; mais je prends Benjamin pour +arbitre. + +--Ton noël me convient beaucoup, dit mon oncle. + + À genoux, chrétiens, à genoux! + +C'est superbe. Quel chrétien pourrait refuser de s'agenouiller quand tu +lui en fais deux fois l'invitation dans un vers de huit syllabes; mais +je suis de l'avis d'Arthus, j'aime encore mieux une côtelette en +papillotte. + +--Une plaisanterie n'est pas une réponse, dit Millot. + +--Eh bien! crois-tu qu'il y ait une douleur morale qui fasse autant +souffrir qu'une rage de dents et qu'un mal d'oreilles? Si le corps +souffre plus vivement que l'âme, il doit également jouir avec plus +d'énergie; cela est logique, la douleur et le plaisir résultent de la +même faculté. + +--Le fait est, dit M. Minxit, que si j'avais le choix entre l'estomac de +M. Arthus et le cerveau maladif et suroxygéné de J.-J. Rousseau, +j'opterais pour l'estomac de M. Arthus. La sensibilité est le don de +souffrir; être sensible, c'est marcher pieds nus sur les cailloux +tranchants de la vie, c'est passer à travers la foule qui vous heurte et +vous coudoie, une plaie vive au côté. Ce qui fait le malheur des hommes, +ce sont les désirs non satisfaits. Or, toute âme qui sent trop, c'est un +ballon qui voudrait monter au ciel et qui ne peut dépasser les limites +de l'atmosphère. Donnez à un homme une bonne santé, un bon appétit, et +plongez son âme dans une somnolence perpétuelle, il sera le plus heureux +de tous les êtres. Développer son intelligence, c'est semer des épines +dans sa vie. Le paysan qui joue aux quittes est plus heureux que l'homme +d'esprit qui lit un beau livre. + +Tous les convives se turent à ce propos. + +--Parlanta, dit M. Minxit, où en est mon affaira avec Malthus? + +--Nous avons obtenu une contrainte par corps, répondit l'huissier. + +--Eh bien! tu jetteras au feu toute cette procédure, et Benjamin te +remboursera les frais. Et toi, Rapin, où en est mon procès avec le +clergé relativement à ma musique? + +--L'affaire est remise à huitaine, dit Rapin. + +--Alors ils me condamneront par défaut, répondit M. Minxit. + +--Mais, dit Rapin, il y aura peut-être une forte amende: le sacristain a +déposé que le sergent avait insulté le vicaire lorsqu'il l'avait sommé +d'évacuer la place de l'Église avec sa musique. + +--Cela n'est pas vrai, dit le sergent, j'ai seulement ordonné de jouer +l'air: _Où allez-vous, monsieur l'abbé?_ + +--En ce cas, dit M. Minxit, Benjamin bâtonnera le sacristain à la +première occasion; je veux que ce drôle ait de moi un souvenir. + +On était arrivé au dessert. M. Minxit fit faire un punch et mit dans son +verre quelques gouttes de la liqueur enflammée. + +--Cela vous fera du mal, M. Minxit, lui dit Machecourt. + +--Et quelle chose peut maintenant me faire du mal, mon bon Machecourt? +Il faut bien que je fasse mes adieux à tout ce qui m'a été cher dans la +vie. + +Cependant, ses forces diminuaient rapidement, et il ne pouvait plus +s'exprimer qu'à voix basse. + +--Vous savez, Messieurs, dit-il, que c'est à mon enterrement que je vous +ai conviés; je vous ai fait préparer à tous des lits, afin que vous vous +trouviez tout prêts demain matin à me conduire à ma dernière demeure. Je +ne veux point que ma mort soit pleurée. Au lieu de crêpes, vous porterez +une rose à votre habit, et après l'avoir trempée dans un verre de +Champagne, vous l'effeuillerez sur ma tombe: c'est la guérison d'un +malade, c'est la délivrance d'un captif que vous célébrez. Et, à propos, +ajouta-t-il, qui de vous se charge de mon oraison funèbre? + +--Ce sera Page, dirent quelques-uns. + +--Non, répondit M. Minxit, Page est avocat, et il faut dire la vérité +sur les tombes. Je préférerais que ce fût Benjamin. + +--Moi? dit Benjamin, vous savez bien que je ne suis pas orateur. + +--Tu l'es assez pour moi, répondit M. Minxit. Voyons, parle-moi comme si +j'étais couché dans mon cercueil, je serai bien aise d'entendre vivant +ce que dira de moi la postérité. + +--Ma foi! dit Benjamin, je ne sais trop ce que je vais dire. + +--Ce que tu voudras, mais dépêche-toi, car je sens que je m'en vais. + +--Eh bien! dit mon oncle: «Celui que nous déposons sous ce feuillage +laisse après lui d'unanimes regrets.» + +--Unanimes regrets ne vaut rien, dit M. Minxit, nul homme ne laisse +après lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut débiter +que dans une chaire. + +--Aimez-vous mieux «des amis qui le pleureront longtemps?» + +--C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui +nous aime loyalement et sans arrière-pensée, nous avons vingt ennemis +cachés dans l'ombre, qui attendent en silence, comme un chasseur en +embuscade, l'occasion de nous faire du mal; je suis sûr qu'il y a dans +ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort. + +--Eh bien! «laisse après lui des amis inconsolables,» dit mon oncle. + +--Inconsolables est encore un mensonge, répondit M. Minxit. Nous ne +savons, nous autres médecins, quelle partie de notre organisation +affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir; mais c'est une +maladie qui se guérit sans traitement, et bien vite. La plupart des +douleurs ne sont au cÅ“ur de l'homme que de légers esquarres qui tombent +presque aussitôt qu'ils sont formés. Il n'y a d'inconsolables que les +pères et les mères qui ont des enfants dans le cercueil. + +--«Qui garderont longtemps son souvenir;» cela vous conviendrait-il +mieux? + +--À la bonne heure! dit M. Minxit; et pour que ce souvenir reste plus +longtemps dans votre mémoire, je fonde, à perpétuité un dîner qui aura +lieu le jour de l'anniversaire de ma mort, et où vous viendrez tous +assister tant que vous serez dans le pays; Benjamin est chargé de +l'exécution de ma volonté. + +--Cela vaut mieux qu'un service, fit mon oncle; et il continua en ces +termes: «Je ne vous parlerai point de ses vertus...» + +--Mets _qualités_, dit M. Minxit: cela sent moins l'amplification. + +--«Ni de ses talents: vous avez tous été à même de les apprécier.» + +--Surtout Arthus, à qui j'ai gagné, l'an passé; quarante-cinq bouteilles +de bière au billard. + +--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon père: vous savez tous qu'il est +mort pour avoir trop aimé sa fille.» + +--Hélas! plût au ciel que cela fût vrai! répondit M. Minxit; mais une +vérité déplorable que je ne puis dissimuler, c'est que ma fille est +morte parce que je ne l'ai pas assez aimée. J'ai agi envers elle comme +un exécrable égoïste: elle aimait un noble, et je n'ai pas voulu qu'elle +l'épousât parce que je détestais les nobles; elle n'aimait pas Benjamin, +et j'ai voulu qu'il devînt mon gendre parce que je l'aimais. Mais +j'espère que Dieu me pardonnera. Ce n'est pas nous qui avons fait nos +passions, et nos passions dominent toujours notre raison. Il faut que +nous obéissions aux instincts qu'il nous a donnés, comme le canard obéit +à l'instinct impérieux qui l'entraîne vers la rivière. + +--«Il fut bon fils,» poursuivit mon oncle. + +--Qu'en sais-tu? répondit M. Minxit. Voilà pourtant comment se font les +épitaphes et les oraisons funèbres! Ces allées de tombes et de cyprès +qui s'étalent dans nos cimetières, ce ne sont que des pages pleines de +mensonges et de faussetés comme celles d'une gazette. Le fait est que je +n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère, et il ne m'est pas bien +démontré que je sois né de l'union d'un homme et d'une femme; mais je ne +me suis jamais plaint de l'abandon où l'on m'avait laissé; cela ne m'a +pas empêché de faire mon chemin; et si j'avais eu une famille, je ne +serais peut-être pas allé si loin: une famille vous gêne, vous +contrecarre de mille façons; il faut que vous obéissiez à ses idées et +non aux vôtres; vous n'êtes pas libre de suivre votre vocation, et dans +la voie où elle vous jette, souvent, dès le premier pas, vous vous +trouvez embourbé. + +--«Il fut bon époux,» dit mon oncle. + +--Ma foi, je n'en sais trop rien, dit M. Minxit; j'ai épousé ma femme +sans l'aimer, et je ne l'ai jamais beaucoup aimée; mais elle a fait avec +moi toutes ses volontés: quand elle voulait une robe, elle s'en achetait +une; quand un domestique lui déplaisait, elle le renvoyait. Si à ce +compte on est bon époux, tant mieux; mais je saurai bientôt ce que Dieu +en pense. + +--«Il a été bon citoyen, fit mon oncle: vous avez été témoins du zèle +avec lequel il a travaillé à répandre parmi le peuple des idées de +réforme et de liberté.» + +--Tu peux dire cela maintenant sans me compromettre. + +--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon ami...» + +--Mais alors, que diras-tu donc? fit M. Minxit. + +--Un peu de patience, dit Benjamin. «Il a su, par son intelligence, +s'attacher les faveurs de la fortune.» + +--Pas précisément par mon intelligence, dit M. Minxit, quoique la mienne +valût bien celle d'un autre; j'ai profité de la crédulité des hommes: il +faut avoir de l'audace plutôt que de l'intelligence pour cela. + +--«Et ses richesses ont toujours été au service des malheureux.» + +M. Minxit fit un signe d'assentiment. + +--«Il vécut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux +qui l'entouraient, et il est mort de même, entouré de ses amis, à la +suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe!» + +--C'est à peu près cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le +coup de l'étrier, et souhaitez-moi un bon voyage. + +Il ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le +suivre, mais il s'y opposa et exigea qu'on restât à table jusqu'au +lendemain. Une heure après il fit appeler Benjamin. Celui-ci accourut à +son chevet; M. Minxit n'eut que le temps de lui prendre la main et il +expira. + +Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entouré de ses amis et +suivi d'un long cortège de paysans, allait sortir de la maison. Le curé +se présenta à la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au +cimetière. + +--Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetière que M. Minxit a +l'intention d'aller; il va dans sa prairie, et personne n'a le droit de +l'en empêcher. + +Le prêtre objecta que la dépouille d'un chrétien ne pouvait reposer que +dans une terre bénite. + +--Est-ce que la terre où nous portons M. Minxit est moins bénite que la +vôtre? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans +le cimetière de la paroisse? + +--Voulez-vous donc, dit le curé, que votre ami soit damné? + +--Permettez, dit mon oncle: M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, à +moins que la cause n'ait été remise à huitaine, il est maintenant jugé. +Au cas où il serait damné, ce ne serait pas votre cérémonie funèbre qui +ferait révoquer son arrêt; et au cas où il serait sauvé, à quoi +servirait cette cérémonie? + +M. le curé s'écria que Benjamin était un impie et ordonna aux paysans de +se retirer. Tous obéirent, et les porteurs eux-mêmes étaient disposés à +en faire autant; mais mon oncle tira son épée et dit: + +--Les porteurs ont été payés pour porter le corps à son dernier gîte, et +il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur +besogne, ils auront chacun un petit écu; si, au contraire, l'un d'eux +refusait d'aller, je le battrai du plat de mon épée tant qu'il ne sera +pas sur le carreau. + +Les porteurs, plus effrayés encore des menaces de Benjamin que de celles +du curé, se résignèrent à marcher, et M. Minxit fut déposé dans sa fosse +avec toutes les formalités qu'il avait indiquées à Benjamin. + +À son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de +revenu. Peut-être verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa +fortune. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN *** + +***** This file should be named 34560-0.txt or 34560-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34560/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mon oncle Benjamin + +Author: Claude Tillier + +Release Date: December 4, 2010 [EBook #34560] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +MON ONCLE BENJAMIN + +CLAUDE TILLIER + +1862 + + + + +I + +CE QU'ÉTAIT MON ONCLE + + +Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; que +trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits +et des jours, de l'hiver et du printemps?... Toujours le même ciel, le +même soleil; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes; +toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les +mêmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le +machiniste de l'Opéra en sait plus que lui. + +Encore des personnalités! dites-vous; voilà maintenant que vous faites +des personnalités contre Dieu. Que voulez-vous! Dieu est, à la vérité, +un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que ses +fonctions ne soient pas une sinécure; mais je n'ai pas peur qu'il aille +réclamer contre moi à la jurisprudence Bourdeau des dommages-intérêts de +quoi faire bâtir une église, pour le préjudice que j'aurai porté à son +honneur. + +Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux à l'égard +de sa réputation qu'il ne l'est lui-même; mais voilà précisément ce que +je trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirs +s'arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutes +personnelles? Ont-ils une procuration signée Jehovah qui les y autorise? +Croyez-vous qu'il soit bien content quand la police correctionnelle lui +prend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement des +malheureux, pour un délit de quelques syllabes? Qu'est-ce qui prouve, +d'ailleurs, à ces messieurs que Dieu ait été offensé? Il est là présent, +attaché à sa croix, tandis qu'ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu'ils +l'interrogent; s'il répond affirmativement, je consens à avoir tort. +Savez-vous pourquoi il a fait choir du trône la dynastie des Capets, +cette vieille et auguste salade de rois qu'avait imprégnée tant d'huile +sainte? Je le sais, moi, et je vais vous le dire. C'est parce qu'elle a +fait la loi sur le sacrilége. + +Mais ce n'est pas là la question. + +Qu'est-ce que vivre? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et +recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette +besogne, cela finit par devenir bien insipide. + +Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours, +les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les +soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire; tous +conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu'ils seraient beaucoup +mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place. + +Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux? Toutes nos entreprises +n'ont qu'un commencement; la maison que nous édifions est pour nos +héritiers; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour +envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits +enfants. Nous nous disons: Voilà la journée finie; nous allumons notre +lampe, nous attisons notre feu; nous nous apprêtons à passer une douce +et paisible soirée au coin de notre âtre: Pan! pan! quelqu'un frappe à +la porte; qui est là? C'est la mort: il faut partir. Quand nous avons +tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et +d'alcool, nous n'avons pas un écu; quand nous n'avons plus ni dents ni +estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire +à une femme: «Je t'aime!» à notre second baiser c'est une vieille +décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu'ils s'écroulent: ils +ressemblent à ces fourmilières qu'élèvent, avec de grands efforts, de +pauvres insectes; quand il ne faut plus qu'un fétu pour les achever, un +boeuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce +que vous appelez la couche végétale de ce globe, c'est mille et mille +linceuls superposés l'un sur l'autre par les générations. Ces grands +noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de +monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui +résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de +vous la poussière de mille choses détruites avant d'être achevées. + +J'ai quarante ans; j'ai déjà passé par quatre professions: j'ai été +maître d'études, soldat, maître d'école, et me voilà journaliste. J'ai +été sur la terre et sur l'Océan, sous la tente et au coin de l'âtre, +entre les barreaux d'une prison et au milieu des espaces libres de ce +monde; j'ai obéi et j'ai commandé; j'ai eu des moments d'opulence et des +années de misère. On m'a aimé et on m'a haï; on m'a applaudi et on m'a +tourné en dérision. J'ai été fils et père, amant et époux; j'ai passé +par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les +poètes. Je n'ai trouvé, dans aucun de ces états, que j'eusse beaucoup à +me féliciter d'être enfermé dans la peau d'un homme plutôt que dans +celle d'un loup ou d'un renard, plutôt que dans la coquille d'une +huître, dans l'écorce d'un arbre ou dans la pellicule d'une pomme de +terre. Peut-être si j'étais rentier, rentier à cinquante mille francs +surtout, je penserais différemment. + +En attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a été +faite tout exprès pour la douleur; il n'a que cinq sens pour percevoir +le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son +corps; en quelque endroit qu'on le pique, il saigne; en quelque endroit +qu'on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les +entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance; cependant, le poumon +s'enflamme et le fait tousser; le foie s'obstrue et lui donne la fièvre; +les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf, +un muscle, un tendon sous la peau qui ne puisse vous faire crier de +douleur. + +Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise +pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l'invoquer, il tombe +dedans une fiente d'hirondelle qui les dessèche; vous allez au bal, une +entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un +matelas; aujourd'hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe, +un grand poète: un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous +saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain vous ne serez qu'un +pauvre fou. + +La douleur se tient derrière tous vos plaisirs; vous êtes des rats +gourmands qu'elle attire à elle avec un lardon d'agréable odeur. Vous +êtes à l'ombre de votre jardin, et vous vous écriez: Oh! la belle rose! +et la rose vous pique; oh! le beau fruit! il y a une guêpe dedans; et le +fruit vous mord. + +Vous dites: Dieu nous a faits pour le servir et l'aimer. Cela n'est pas +vrai: il vous a faits pour souffrir. L'homme qui ne souffre pas est une +machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton +de la nature. La mort n'est pas seulement la fin de la vie, elle en est +le remède. On n'est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous +m'en croyez, au lieu d'un paletot neuf, allez vous commander un +cercueil. C'est le seul habit qui ne gêne pas. + +Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une idée +philosophique ou pour un paradoxe, cela m'est certes bien égal. Mais je +vous prie au moins de l'agréer comme une préface; car je ne saurais vous +en faire une meilleure ni qui convienne mieux à la triste et lamentable +histoire que je vais avoir l'honneur de vous raconter. + +Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu'à la deuxième +génération, comme celle d'un prince ou d'un héros dont on fait l'oraison +funèbre. Vous n'y perdrez peut-être pas. Les moeurs de ce temps-là +valaient bien les nôtres: le peuple portait des fers, mais il dansait +avec, et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes. + +Car, faites-y attention, la gaîté s'accoste toujours de la servitude. +C'est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a créé +spécialement pour ceux qui sont sous la dépendance d'un maître ou sous +la dure et lourde main de la pauvreté. Ce bien, il l'a fait pour les +consoler de leurs misères, comme il a fait certaines herbes pour fleurir +entre les pavés qu'on foule aux pieds, certains oiseaux, pour chanter +sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour +sourire sur les masures qui font la grimace. + +La gaîté passe, ainsi que l'hirondelle, par-dessus les grands toits qui +resplendissent. Elle s'arrête dans les cours des colléges, à la porte +des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un +beau papillon, sur la plume de l'écolier qui griffonne ses pensums. Elle +trinque à la cantine avec les vieux grenadiers; et jamais elle ne chante +si haut--quand on la laisse chanter toutefois--qu'entre les noires +murailles où l'on renferme des malheureux. + +Du reste, la gaîté du pauvre est une espèce d'orgueil. J'ai été pauvre +entre les plus pauvres; eh bien! je trouvais du plaisir à dire à la +Fortune: Je ne me courberai pas sous ta main; je mangerai mon pain dur +aussi fièrement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves; je +porterai ma misère comme les rois portent leur diadème; frappe tant que +tu voudras, frappe encore: je répondrai à tes flagellations par des +sarcasmes! je serai comme l'arbre qui fleurit quand on le coupe par le +pied; comme la colonne dont l'aigle de métal reluit au soleil tandis que +la pioche est à sa base! + +Chers lecteurs, soyez contents de ces explications, je ne saurais vous +en fournir de plus raisonnables. + +Quelle différence de cet âge avec le nôtre! l'homme constitutionnel +n'est pas rieur, tant s'en faut. + +Il est hypocrite, avare et profondément égoïste; à quelque question +qu'il se heurte le front, son front sonne comme un tiroir plein de gros +sous. + +Il est prétentieux et bouffi de vanité; l'épicier appelle le confiseur, +son voisin, son honorable ami, et le confiseur prie l'épicier d'agréer +l'assurance de la considération distinguée avec laquelle il a l'honneur +d'être, etc., etc. + +L'homme constitutionnel a la manie de vouloir se distinguer du peuple. +Le peuple est en blouse de coton bleu, et le fils en manteau d'Elbeuf. +Aucun sacrifice ne coûte à l'homme constitutionnel pour assouvir sa +manie de paraître quelque chose. Il veut ressembler aux bâtons +flottants. Il vit de pain et d'eau; il se passe de feu en hiver, de +bière en été, pour avoir un habit de drap fin, un gilet de cachemire, +des gants jaunes. Quand on le regarde comme un homme comme il faut, il +se regarde, lui, comme un grand homme. + +Il est guindé et compassé, il ne crie point, il ne rit pas tout haut, il +ne sait où cracher, il ne fait pas un geste qui dépasse l'autre. Il dit +très-bien bonjour monsieur, bonjour madame. Cela c'est de la bonne +tenue; or, qu'est-ce que la bonne tenue? Un vernis menteur qu'on étale +sur un morceau de bois, afin de le faire passer pour un jonc. On se +tient ainsi devant les dames, soit, mais devant Dieu, comment +faudra-t-il se tenir? + +Il est pédant; il supplée à l'esprit qu'il n'a pas par le purisme du +langage, comme une bonne ménagère supplée aux meubles qui lui manquent +par l'ordre et la propreté. + +Il est toujours au régime. S'il assiste à un banquet, il est muet et +préoccupé; il avale un bouchon pour un morceau de pain, et se sert de la +crême pour de la sauce blanche. Il attend, pour boire, que l'on porte un +toast. Il a toujours un journal dans sa poche; il ne parle que de +traités de commerce et de lignes de chemins de fer, et il ne rit qu'à la +Chambre. + +Mais, à l'époque où je vous ramène, les moeurs des petites villes +n'étaient pas encore fardées d'élégance; elles étaient pleines d'un +charmant laisser-aller et d'une simplicité tout aimable. Le caractère de +cet heureux âge, c'était l'insouciance. Tous ces hommes, navires ou +coquilles de noix, s'abandonnaient, les yeux fermés, au courant de la +vie, sans s'inquiéter où ils aborderaient. + +Les bourgeois ne sollicitaient pas d'emplois; ils ne thésaurisaient pas; +ils vivaient chez eux dans une joyeuse abondance, et dépensaient leurs +revenus jusqu'au dernier louis. Les marchands, rares alors, +s'enrichissaient lentement, sans y mettre beaucoup du leur, et par la +seule force des choses; les ouvriers travaillaient, non pour amasser, +mais pour mettre les deux bouts l'un à côté de l'autre; ils n'avaient +point sur leurs talons cette terrible concurrence qui nous presse, qui +nous crie sans cesse: Allons donc! Aussi, ne s'en donnaient-ils qu'à +leur aise; ils avaient nourri leurs pères, et quand ils étaient vieux, +leurs enfants devaient les nourrir à leur tour. + +Tel était le sans-façon de cette société en goguette, que tout le +barreau et que les membres du tribunal eux-mêmes allaient au cabaret et +y faisaient publiquement des orgies: de peur qu'on en ignorât, ils +auraient volontiers appendu leur bonnet carré aux rameaux du bouchon. +Tous ces gens, grands comme petits, semblaient n'avoir d'autres affaires +que de s'amuser; ils ne s'ingéniaient qu'à mettre une bonne farce à +exécution, ou à imaginer un bon conte. Ceux qui avaient alors de +l'esprit, au lieu de le dépenser en intrigues, le dépensaient en +plaisanteries. + +Les oisifs, et ils étaient en grand nombre, se rassemblaient sur la +place publique; le jour de marché était pour eux un jour de comédie. Les +paysans qui venaient apporter leurs provisions à la ville étaient leurs +martyrs; ils leur faisaient les cruautés les plus bouffonnes et les plus +spirituelles; tous les voisins accouraient pour avoir leur part du +spectacle. La police correctionnelle d'aujourd'hui prendrait les choses +sur le ton du réquisitoire; mais la justice d'alors s'amusait comme les +autres de ces scènes burlesques, et bien souvent elle y prenait un rôle. + +Mon grand-père, donc, était porteur de contraintes; ma grand'mère était +une petite femme à laquelle on reprochait de ne pouvoir voir, quand elle +allait à l'église, si le bénitier était plein. Elle est restée dans ma +mémoire comme une petite fille de soixante ans. Au bout de six ans de +mariage, elle avait déjà cinq enfants, tant garçons que filles; tout +cela vivait avec le chétif bénéfice de mon grand-père, et se portait à +merveille. On dînait sept avec trois harengs, mais on avait le pain et +le vin à discrétion, car mon grand-père avait une petite vigne qui était +une source intarissable de vin blanc. Tous ces enfants étaient utilisés +par ma grand'mère selon leur âge et leurs forces. L'aîné, qui était mon +père, s'appelait Gaspard; il lavait la vaisselle et allait à la +boucherie: il n'y avait pas de caniche dans la ville mieux apprivoisé +que lui; le cadet balayait la chambre; le troisième tenait le quatrième +sur ses bras, et le cinquième se roulait dans son berceau. Pendant ce +temps-là, ma grand'mère était à l'église, ou causait chez la voisine. Au +demeurant, tout allait bien; on arrivait cahin-caha, sans faire de +dettes, jusqu'au bout de l'année. Les garçons étaient forts, les filles +n'étaient pas mal, et le père et la mère étaient heureux. + +Mon oncle Benjamin était domicilié chez sa soeur; il avait cinq pieds dix +pouces, portait une grande épée au côté, avait un habit de ratine +écarlate, une culotte de même couleur et de même étoffe, des bas de soie +gris de perle, et des souliers à boucles d'argent; sur son habit +frétillait une grande queue noire, presque aussi longue que son épée, +qui, allant et venant sans cesse, l'avait badigeonné de poudre, de sorte +que l'habit de mon oncle ressemblait, avec ses teintes roses et +blanches, à une brique sur champ écaillée. Mon oncle était médecin, +voilà pourquoi il avait une épée. Je ne sais si les malades avaient +grande confiance en lui; mais lui, Benjamin, avait peu de confiance dans +la médecine: il disait souvent qu'un médecin avait assez fait quand il +n'avait pas tué son malade. Quand mon oncle Benjamin avait reçu quelque +pièce de trente sous, il allait acheter une grosse carpe, et la donnait +à sa soeur pour lui faire une matelotte dont se régalait toute la +famille. Mon oncle Benjamin, au dire de tous ceux qui l'ont connu, était +l'homme le plus gai, le plus drôle, le plus spirituel du pays, et il en +eût été le plus... Comment dirais-je pour ne pas manquer de respect à la +mémoire de mon grand-oncle?... il en eût été le moins sobre, si le +tambour de la ville, le nommé Cicéron, n'eût partagé sa gloire. + +Toutefois, mon oncle Benjamin n'était pas ce que vous appelez +trivialement un ivrogne, gardez-vous de le croire. C'était un épicurien +qui poussait la philosophie jusqu'à l'ivresse, et voilà tout. Il avait +un estomac plein d'élévation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour +lui-même, mais pour cette folie de quelques heures qu'il procure, folie +qui déraisonne chez l'homme d'esprit d'une manière si naïve, si +piquante, si originale, qu'on voudrait toujours raisonner ainsi. S'il +eût pu s'enivrer en lisant la messe, il eût lu la messe tous les jours. +Mon oncle Benjamin avait des principes: il prétendait qu'un homme à jeun +était un homme encore endormi; que l'ivresse eût été un des plus grands +bienfaits du Créateur, si elle n'eût fait mal à la tête; et que la seule +chose qui donnât à l'homme la supériorité sur la brute, c'était la +faculté de s'enivrer. + +La raison, disait mon oncle, ce n'est rien; c'est la puissance de sentir +les maux présents, de se souvenir des maux passés, et de prévoir les +maux à venir. Le privilége d'abdiquer sa raison est seul quelque chose. +Vous dites que l'homme qui noie sa raison dans le vin s'abrutit: c'est +un orgueil de caste qui vous fait tenir ce propos. Croyez-vous donc que +la condition de la brute soit pire que la vôtre? Quand vous êtes +tourmenté par la faim, vous voudriez bien être ce boeuf qui paît dans +l'herbe jusqu'au ventre; quand vous êtes en prison, vous voudriez bien +être l'oiseau qui fend d'une aile libre l'azur des cieux; quand vous +êtes sur le point d'être exproprié, vous voudriez bien être ce vilain +limaçon auquel personne ne dispute sa coquille. + +L'égalité que vous rêvez, la brute en est en possession. Il n'y a, dans +les forêts, ni rois, ni nobles, ni tiers-état. Le problème de la vie +commune que cherchent en vain vos philosophes, de pauvres insectes, les +fourmis, les abeilles, l'ont résolu depuis des milliers de siècles. Les +animaux n'ont point de médecins; ils ne sont ni borgnes, ni bossus, ni +boiteux, ni bancals, et ils n'ont pas peur de l'enfer. + +Mon oncle Benjamin avait vingt-huit ans. Il y avait trois ans qu'il +exerçait la médecine; mais la médecine ne lui avait pas fait des rentes, +bien loin de là: il devait trois habits d'écarlate à son marchand de +drap, trois années d'accommodage à son perruquier, et il avait dans +chacune des auberges les plus renommées de la ville un joli petit +mémoire, sur lequel il n'y avait que quelques médecines de précautions à +déduire. + +Ma grand'mère avait trois ans de plus que Benjamin; elle l'avait bercé +sur ses genoux, porté dans ses bras, et elle se regardait comme son +mentor. Elle lui achetait ses cravates et ses mouchoirs de poche, lui +raccommodait ses chemises et lui donnait de bons conseils qu'il écoutait +fort attentivement, il faut lui rendre cette justice, mais dont il ne +faisait pas le moindre usage. + +Tous les soirs, régulièrement après souper, elle l'engageait à prendre +femme. + +--Fi! disait Benjamin, pour avoir six enfants comme Machecourt--c'est +ainsi qu'il appelait mon grand-père--et dîner avec les nageoires d'un +hareng! + +--Mais, malheureux, tu auras au moins du pain! + +--Oui, du pain qui sera trop levé aujourd'hui, demain pas assez, et qui +après-demain aura la rougeole! Du pain! qu'est-ce que c'est que cela? +C'est bon pour empêcher de mourir, mais ce n'est pas bon pour faire +vivre. Je serai, ma foi, bien avancé quand j'aurai une femme qui +trouvera que je mets trop de sucre dans mes fioles et trop de poudre +dans ma queue; qui viendra me chercher à l'auberge, qui me fouillera +quand je serai couché, et qui s'achètera trois mantelets pendant que moi +un habit. + +--Mais tes créanciers, Benjamin, comment feras-tu pour les payer? + +--D'abord, tant qu'on a du crédit, c'est comme si on était riche, et +quand vos créanciers sont pétris d'une bonne pâte de créanciers, qu'ils +sont patients, c'est comme si on n'en avait pas. Ensuite, que me faut-il +pour me mettre au courant? Une bonne maladie épidémique. Dieu est bon, +ma chère soeur, et ne laissera pas dans l'embarras celui qui raccommode +son plus bel ouvrage. + +--Oui, disait mon grand-père, et qui le met si bien hors de service +qu'il faut le porter en terre. + +--Eh bien! répondait mon oncle, c'est là l'utilité des médecins; sans +eux le monde serait trop peuplé. + +À quoi servirait-il que Dieu se donnât la peine de nous envoyer des +maladies, s'il se trouvait des hommes qui pussent les guérir? + +--À ce compte, tu es un malhonnête homme; tu voles leur argent à ceux +qui t'appellent. + +--Non, je ne le leur vole pas, parce que je les rassure, que je leur +donne l'espoir, et que je trouve toujours moyen de les faire rire. Cela +vaut bien quelque chose. + +Ma grand'mère, voyant que la conversation avait changé d'objet, prenait +le parti de s'endormir. + + + +II + +POURQUOI MON ONCLE SE DÉCIDA À SE MARIER + + +Cependant, une catastrophe terrible, que je vais avoir l'honneur de vous +raconter tout de suite, ébranla les résolutions de Benjamin. + +Un jour, mon cousin Page, avocat au bailliage de Clamecy, vint l'inviter +avec Machecourt à faire la Saint-Yves. Le dîner devait avoir lieu à une +guinguette renommée, située à deux portées de fusil du faubourg; les +convives étaient d'ailleurs gens choisis. Benjamin n'aurait pas donné +cette soirée pour toute une semaine de sa vie ordinaire. Aussi, après +vêpres, mon grand-père, paré de son habit de noce, et mon oncle, l'épée +au côté, étaient-ils au rendez-vous. + +Les convives étaient presque tous réunis. Saint-Yves était +magnifiquement représenté dans cette assemblée. Il y avait d'abord +l'avocat Page, qui ne plaidait jamais qu'entre deux vins; le greffier du +tribunal, qui s'était habitué à écrire en dormant; le procureur Rapin, +qui, ayant reçu en présent d'un plaideur une feuillette de vin piqué, le +fit assigner pour qu'il eût à lui en faire tenir une meilleure; le +notaire Arthus, qui avait mangé un saumon à son dessert; Millot-Rataut, +poète et tailleur, auteur du Grand-Noël; un vieil architecte qui, depuis +vingt ans, ne s'était pas dégrisé; M. Minxit, médecin des environs, qui +consultait les urines; deux ou trois commerçants notables... par leur +gaîté et leur appétit, et quelques chasseurs qui avaient abondamment +pourvu la table de gibier. + +À la vue de Benjamin, tous les convives poussèrent une acclamation et +déclarèrent qu'il fallait se mettre à table. + +Pendant les deux premiers services, tout alla bien. Mon oncle était +charmant d'esprit et de saillies; mais, au dessert, les têtes +s'exaltèrent: tous se mirent à crier à la fois. Bientôt la conversation +ne fut plus qu'un cliquetis d'épigrammes, de gros mots, de saillies +éclatant ensemble et cherchant à s'étouffer l'une l'autre, tout cela +faisait un bruit semblable à une douzaine de verres qui s'entrechoquent +à la fois. + +--Messieurs, s'écria l'avocat Page, il faut que je vous régale de mon +dernier plaidoyer. Voici l'affaire: + +«Deux ânes s'étaient pris de querelle dans un pré. Le maître de l'un, +mauvais garnement s'il en est, accourt et bâtonne l'autre âne. Mais ce +quadrupède n'était pas endurant; il mord notre homme au petit doigt. Le +propriétaire de l'âne qui a mordu est cité par-devant M. le bailli comme +responsable des faits et gestes de sa bête. + +«J'étais l'avocat du défendeur. Avant d'arriver à la question de fait, +dis-je au bailli, je dois vous éclairer sur la moralité de l'âne que je +défends et sur celle du plaignant. Notre âne est un quadrupède tout à +fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent, +et le garde-champêtre a pour lui une grande considération. Or, je défie +l'homme qui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre âne est +porteur d'un certificat du maire de sa commune,--et ce certificat +existait en effet,--qui atteste sa moralité et sa bonne conduite. Si le +plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons à lui +payer mille écus de dommages-intérêts.» + +--Que Saint-Yves te bénisse! dit mon oncle; il faut que le poète +Millot-Rataut nous chante son Grand-Noël: + + À genoux, chrétiens, à genoux! + +Voilà qui est éminemment lyrique. Ce ne peut être que le Saint-Esprit +qui lui ait inspiré ce beau vers. + +--Fais-en donc autant, toi, s'écria le tailleur, qui avait le bourgogne +très-irascible. + +--Pas si bête, répondit mon oncle. + +--Silence! interrompit l'avocat Page, frappant de toutes ses forces sur +la table; je déclare à la cour que je veux achever mon plaidoyer. + +--Tout à l'heure, dît mon oncle; tu n'es pas encore assez ivre pour +plaider. + +--Et moi je te dis que je plaiderai de suite: Qui es-tu, toi, cinq pieds +dix pouces, pour empêcher un avocat de parler? + +--Prends garde, Page, fit le notaire Arthus, tu n'es qu'un homme de +plume, et tu as affaire à un homme d'épée! + +--Il t'appartient bien, à toi, homme de fourchette, mangeur de saumon, +de parler des hommes d'épée; pour que tu fisses peur à quelqu'un, toi, +il faudrait qu'il fût cuit. + +--Benjamin est, en effet, terrible, dit l'architecte. Il est comme le +lion: d'un coup de sa queue il pourrait terrasser un homme. + +--Messieurs, dit mon grand-père en se levant, je me porte garant pour +mon beau-frère, il n'a jamais répandu de sang qu'avec sa lancette. + +--Oserais-tu bien soutenir cela, Machecourt? + +--Et toi, Benjamin, oserais-tu bien soutenir le contraire? + +--Alors, tu vas me donner satisfaction à l'instant même de cette +insulte; et comme nous n'avons ici qu'une épée, qui est la mienne, je +vais garder le fourreau et tu vas prendre la lame. + +Mon grand-père, qui aimait beaucoup son beau-frère, pour ne point le +contrarier accepta la proposition. Comme les deux adversaires se +levaient: + +--Un instant, messieurs, dit l'avocat Page, il faut régler les +conditions du combat. + +--Je propose que chacun des deux adversaires, de peur de choir avant le +temps, tienne son témoin par le bras. + +--Adopté! s'écrièrent tous les convives. + +Bientôt Benjamin et Machecourt sont en présence. + +--Y es-tu, Benjamin? + +--Et toi, Machecourt? + +De son premier coup d'épée, mon grand-père coupa par le milieu le +fourreau de Benjamin comme si ç'eût été un salsifis, et lui fit sur le +poignet une entaille qui devait le forcer, au moins pendant huit jours, +à boire de la main gauche. + +--Le maladroit! s'écria Benjamin, il m'a entamé. + +--Eh! pourquoi, répondit mon grand-père avec une bonhomie charmante, +as-tu une épée qui coupe? + +--C'est égal, je veux ma revanche, et j'ai encore assez, pour te faire +demander grâce, de la moitié de ce fourreau. + +--Non, Benjamin, reprit mon grand-père, c'est à ton tour à prendre +l'épée. Si tu me lardes, nous serons manche à manche, et nous ne +jouerons plus. + +Les convives, dégrisés par cet accident, voulaient revenir en ville. + +--Non, messieurs! s'écria Benjamin de sa voix de stentor, que chacun +retourne à sa place; j'ai une proposition à vous faire. Machecourt, pour +son coup d'essai s'est conduit de la manière la plus brillante; il est +en état de se mesurer avec le plus meurtrier des barbiers, pourvu que +celui-ci lui cède l'épée et garde le fourreau. Je propose de le nommer +prévôt d'armes; ce n'est qu'à cette condition que je pourrai le laisser +vivre; et même, si vous vous rendez à mon avis, je me déciderai à lui +tendre la main gauche, attendu qu'il m'a estropié de la droite. + +--Benjamin a raison! s'écrièrent une foule de voix; bravo, Benjamin! il +faut recevoir Machecourt prévôt d'armes. Et chacun de courir à sa place, +et Benjamin de demander un second dessert. + +Cependant, la nouvelle de cet accident s'était répandue à Clamecy. En +passant de bouche en bouche, elle s'était merveilleusement grossie, et +quand elle arriva à ma grand'mère, elle avait pris les proportions +gigantesques d'un meurtre commis par son mari sur la personne de son +frère. + +Ma grand'mère, dans un corps d'une aune de long, portait un caractère +plein de fermeté et d'énergie. Elle n'alla point chez ses voisins +pousser de grands cris et se faire jeter du vinaigre à la figure. Avec +cette présence d'esprit que donne la douleur aux âmes fortes, elle vit +de suite ce qu'elle avait à faire. Elle fit coucher ses enfants, prit +tout l'argent qu'il y avait à la maison et le peu de bijoux qu'elle +possédait, afin de fournir à son mari les moyens de sortir du pays s'il +y avait lieu, fit un paquet de linge propre à faire des bandes et de la +charpie pour panser le blessé en cas qu'il fût encore vivant; tira un +matelas de son lit et pria un voisin de la suivre avec; puis, +s'enveloppant dans sa cape, elle se dirigea sans chanceler vers la +fatale guinguette. + +À l'entrée du faubourg, elle rencontra son mari qu'on ramenait en +triomphe couronné de bouchons. Il était appuyé sur le bras gauche de +Benjamin, qui criait à gorge déployée: + +«À tous présents faisons connaître que le sieur Machecourt, huissier à +la verge de Sa Majesté, vient d'être nommé prévôt d'armes, en +récompense...» + +--Chien d'ivrogne! s'écria ma grand'mère en apercevant Benjamin; et, ne +pouvant résister à l'émotion qui depuis une heure l'étouffait, elle +tomba sur le pavé. Il fallut la reporter chez elle sur le matelas +qu'elle avait destiné à son frère. + +Pour celui-ci, il ne se souvint de sa blessure que le lendemain matin en +mettant son habit; mais sa soeur avait une grosse fièvre. Elle fut huit +jours dangereusement malade, et durant ce temps, Benjamin ne quitta pas +son chevet. Quand elle fut capable de l'entendre, il lui promit qu'il +allait mener dorénavant une vie plus réglée, et qu'il songeait +décidément à payer ses dettes et à se marier. + +Ma grand'mère fut bientôt rétablie. Elle chargea son mari de se mettre +en quête d'une femme pour Benjamin. + +À quelque temps de là, par un soir du mois de novembre, mon grand-père +arrivait crotté jusqu'à l'échine, mais rayonnant. + +--J'ai trouvé au delà de ce que nous espérions, s'écriait l'excellent +homme, en pressant les mains de son beau-frère; Benjamin, te voilà riche +maintenant, tu pourras manger des matelottes tant que tu voudras. + +--Mais, qu'as-tu donc trouvé? faisaient, chacun de leur côté, ma +grand'mère et Benjamin. + +--Une fille unique, une riche héritière, la fille du père Minxit, avec +lequel nous avons fait la Saint Yves il y a un mois! + +--De ce médecin de village qui consulte les urines? + +--Précisément. Il t'accepte sans restriction; il est charmé de ton +esprit: il te croit très-propre, par ton allure et ta faconde, à le +seconder dans son industrie. + +--Diable! faisait Benjamin en se grattant la tête, c'est que je ne me +soucie pas de consulter les urines. + +--Eh! grand niais! une fois que tu seras le gendre du père Minxit, tu +l'enverras promener avec ses fioles et tu amèneras ta femme à Clamecy. + +--Oui, mais c'est que Mlle Minxit est rousse. + +--Elle n'est que blonde, Benjamin, je t'en donne ma parole d'honneur. + +--On dirait, tant elle est piolée, qu'on lui a jeté une poignée de son +par la figure. + +--Je l'ai vue ce soir, je t'assure que ce n'est presque rien. + +--Avec, cela, elle a cinq pieds trois pouces; je crains véritablement de +gâter la race humaine: nous ferons des enfants qui seront grands comme +des perches. + +--Tout ce que tu dis là ce sont de mauvaises plaisanteries, faisait ma +grand'mère; j'ai rencontré hier ton marchand de drap, il veut absolument +être payé, et tu sais bien que ton perruquier ne veut plus t'accommoder. + +--Ainsi vous voulez, ma chère soeur, que j'épouse Mlle Minxit; mais vous +ne savez pas, vous, ce que cela veut dire Minxit. + +--Et toi Machecourt, le sais-tu? + +--Sans doute je le sais; cela veut dire le père Minxit. + +--As-tu lu Horace, Machecourt? + +--Non, Benjamin. + +--Eh bien! Horace a dit: _Num minxit patrios cineres_. C'est ce coquin +de prétérit défini qui me révolte! avec cela que ma chère soeur n'est +plus malade. M. Minxit, Mme Minxit, M. Rathery Benjamin Minxit, le petit +Jean Rathery Minxit, le petit Pierre Rathery Minxit, la petite Adèle +Rathery Minxit, la petite Annette Rathery Minxit. Eh! mais, dans notre +famille, il y aura de quoi faire tourner un moulin. Puis, à te parler +franchement, je ne me soucie guère de me marier. Il y a bien une chanson +qui dit: + + ... qu'on est heureux + Dans les liens du mariage! + +Mais cette chanson ne sait ce qu'elle chante. Ce ne peut être qu'un +célibataire qui en soit l'auteur. + + ... qu'on est heureux + Dans les liens du mariage! + +Cela serait bon, Machecourt, si l'homme était libre de se choisir une +compagne; mais les nécessités de la vie sociale nous forcent toujours +d'épouser d'une manière ridicule et contraire à nos penchants. L'homme +épouse une dot et la femme une profession. Puis, quand on a fait la noce +avec tous ses beaux dimanches, qu'on est rentré dans la solitude de son +ménage, on s'aperçoit qu'on ne se convient pas. L'un est avare et +l'autre prodigue, la femme est coquette et le mari jaloux, l'un aime à +la bise et l'autre à droit vent: on voudrait être à mille lieues l'un du +l'autre; mais il faut vivre dans le cercle de fer où on s'est enfermé, +et rester ensemble _usque ad vitam æternam_. + +--Est-ce qu'il est gris? dit mon grand-père à l'oreille de sa femme. + +--Pourquoi? répondit celle-ci. + +--C'est qu'il parle avec bon sens. + +Cependant on fit entendre raison à mon oncle, et il fut convenu qu'il +irait le lendemain dimanche voir Mlle Minxit. + + + + +III + +COMMENT MON ONCLE FIT LA RENCONTRE D'UN VIEUX SERGENT ET D'UN CANICHE, +CE QUI L'EMPÊCHA D'ALLER CHEZ M. MINXIT. + + +Le lendemain, à huit heures du matin, mon oncle était frais et +accommodé; il n'attendait plus pour partir qu'une paire de souliers que +devait lui apporter Cicéron, ce fameux préconiseur dont nous avons déjà +parlé, et qui cumulait la profession de cordonnier avec celle de +tambour. + +Cicéron ne tarda pas à arriver. À cette époque de bonne franquette, +c'était la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une +maison, qu'on ne le laissât pas sortir sans lui avoir fait boire +quelques verres de vin. C'était d'un mauvais genre, j'en conviens; mais +ces procédés bienveillants rapprochaient les conditions; le pauvre +savait gré au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le +jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la révolution, d'admirables +dévouements de serviteurs envers leurs maîtres, de fermiers envers leurs +seigneurs, d'ouvriers envers leurs patrons, qui, à notre époque de +morgue insolente et de ridicule orgueil, ne se reproduiraient +certainement plus. + +Benjamin pria sa soeur d'aller tirer une bouteille de vin blanc pour +trinquer avec Cicéron. Sa soeur en tira une, puis deux, puis trois et +jusqu'à sept. + +--Ma chère soeur, je vous en prie, encore une bouteille. + +--Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que tu en es à la huitième. + +--Vous savez bien, chère soeur, que nous ne comptons pas ensemble. + +--Mais tu ne sais pas, toi, que tu as un voyage à faire. + +--Encore cette dernière bouteille, et je pars. + +--Oui, tu es dans un bel état de partir; et si on venait te chercher +pour visiter un malade. + +--Que vous savez peu, ma bonne soeur, apprécier les effets du vin!... On +voit bien que vous ne buvez que les eaux limpides du Beuvron. Faut-il +partir? mon centre de gravité est toujours à la même place. Faut-il +saigner?... Mais à propos, ma soeur, il faut que je vous saigne: +Machecourt me l'a recommandé en partant. Vous vous plaigniez ce matin +d'un grand mal de tête, une saignée vous fera du bien. Et Benjamin de +tirer sa trousse, et ma grand'mère de s'armer des pincettes. + +--Diable! vous faites un malade bien récalcitrant. Eh bien! transigeons; +je ne vous saignerai point, et vous irez nous tirer une huitième +bouteille de vin. + +--Je n'en tirerai pas un verre. + +--Ce sera donc moi qui la tirerais, dit Benjamin; et, prenant la +bouteille, il se dirigea vers la cave. + +Ma grand'mère, ne voyant rien de mieux à faire pour l'arrêter, se pendit +à sa queue; mais Benjamin, sans s'occuper de cet incident, s'en alla à +la cave d'un pas aussi ferme que s'il n'eût eu qu'un paquet d'oignons au +bout de la queue, et revint avec sa bouteille pleine. + +--Eh bien! ma chère soeur, c'était bien la peine d'aller deux à la cave +pour une méchante bouteille de vin blanc; mais je dois vous prévenir que +si vous persistiez dans ces mauvaises habitudes, vous me forceriez à +faire couper ma queue. + +Cependant Benjamin, qui, tout à l'heure, regardait comme une corvée +assommante le voyage de Corvol, s'obstinait maintenant à partir. Ma +grand'mère, pour lui en ôter la possibilité, avait enfermé ses souliers +dans l'armoire. + +--Je vous dis que je partirai! + +--Je te dis que tu ne partiras pas! + +--Voulez-vous que je vous porte chez M. Minxit au bout de ma queue? + +Tel était le dialogue qui avait lieu entre le frère et la soeur, quand +mon grand-père arriva. Il mit fin à la discussion en déclarant que le +lendemain il avait besoin d'aller à la Chapelle, et qu'il emmènerait +Benjamin avec lui. + +Mon grand-père était sur pied avant le jour. Quand il eut griffonné son +exploit et écrit au bas: «dont le coût est de six francs quatre sous six +deniers,» il essuya sa plume sur la manche de sa houppelande, serra +précieusement ses lunettes dans leur fourreau, et alla éveiller +Benjamin. Celui-ci dormait comme le prince de Condé,--si le prince ne +faisait semblant de dormir,--la veille d'une bataille. + +--Allons, eh! Benjamin, debout; il fait grand jour. + +--Tu te trompes, répondit Benjamin avec un grognement et se retournant +du côté du mur, il fait nuit noire. + +--Lève la tête, tu verras la clarté du soleil sur le plancher. + +--Je te dis, moi, que c'est la clarté du réverbère. + +--Ah çà! est-ce que tu ne voudrais pas partir? + +--Non; j'ai rêvé toute la nuit de pain dur et de piquette, et si nous +nous mettions en route, il pourrait nous arriver malheur. + +--Eh bien! je te déclare, moi, que, si dans dix minutes tu n'es pas +levé, je t'envoie ta chère soeur; si au contraire tu es levé, je perce ce +quartaut de vin vieux que tu sais bien. + +--Tu es sûr que c'est du Pouilly, n'est-ce pas? dit Benjamin, se mettant +sur son séant; tu m'en donnes ta parole d'honneur. + +--Oui, foi d'huissier. + +--Alors va percer ton quartaut; mais je te préviens que s'il nous arrive +malencontre en route, c'est toi qui en répondras à ma chère soeur. + +Une heure après, mon oncle et mon grand-père étaient sur le chemin de +Mulot. À quelque distance de la ville, ils rencontrèrent deux petits +paysans dont l'un portait un lapin sous son bras et l'autre avait deux +poules dans son panier. Le premier disait à son compagnon: + +--Si tu veux dire à M. Cliquet que mon lapin est un lapin de garenne et +que tu me l'as vu prendre au lacet, tu seras mon camarade. + +--Je le veux bien, répondit celui-ci, mais à condition que tu diras à +Mme Deby que mes poules pondent deux fois par jour et qu'elles font des +oeufs gros comme des oeufs de cane. + +--Vous êtes deux petits larrons, dit mon grand-père; je vous ferai tirer +l'un de ces jours les oreilles par M. le commissaire de police. + +--Et moi, mes amis, dit Benjamin, je vous prie d'accepter chacun cette +pièce de douze deniers. + +--Voilà de la générosité bien placée, dit mon grand-père haussant les +épaules: tu donneras sans doute du plat de ton épée au premier pauvre +honnête que tu rencontreras, puisque tu prostitues ta monnaie à ces deux +vauriens. + +--Vauriens pour toi, Machecourt, qui ne vois que la pellicule de chaque +chose; mais pour moi ce sont deux philosophes. Ils viennent d'inventer +une machine qui, bien organisée, ferait la fortune de dix honnêtes gens. + +--Et quelle est donc la machine, dit mon grand-père d'un air +d'incrédulité, que viennent d'inventer ces deux philosophes que je +rosserais d'importance, moi, si nous avions le temps de nous arrêter? + +--Cette machine est simple, dit mon oncle: la voici telle qu'elle se +comporte: + +Nous sommes dix amis qui, au lieu de nous réunir pour déjeuner, nous +réunissons pour faire fortune. + +Cela vaut au moins la peine de se réunir, interrompit mon grand-père. + +--Nous sommes, tous les dix, intelligents, adroits, rusés même au +besoin. Nous avons le verbe haut, la discussion prestigieuse; nous +manions la parole avec la même adresse qu'un escamoteur manie ses +muscades. Pour la moralité de la chose, nous sommes tous capables dans +notre profession, et les personnes de bonne volonté peuvent dire, sans +trop se compromettre, que nous valons mieux que nos confrères. + +Nous formons, en tout bien et tout honneur, une société pour nous +préconiser les uns les autres, pour insuffler, pour faire mousser et +bulliférer notre petit mérite. + +--J'entends, dit mon grand-père, l'un vend de la mort-aux-rats et n'a +qu'une grosse caisse, l'autre du thé suisse et n'a qu'une paire de +cimbales. Vous réunissez vos moyens de faire du bruit, et... + +--C'est cela même, interrompit Benjamin. Tu conçois que si la machine +fonctionne convenablement, chacun des sociétaires a autour de lui neuf +instruments qui font un vacarme épouvantable. + +Nous sommes neuf qui disons: L'avocat Page boit trop, mais je crois que +ce diable d'homme fait infuser les feuilles de la coutume du Nivernais +dans son vin, qu'il a mis la logique en bouteille. Toutes les causes +qu'il lui convient de gagner il les gagne; et l'autre jour, il a fait +obtenir de forts dommages-intérêts à un gentilhomme qui avait assommé un +paysan. + +L'huissier Parlanta est un peu retors; mais c'est l'Annibal des +huissiers; sa contrainte par corps est inévitable; pour lui échapper, il +faudrait que son débiteur n'eût pas de corps. Il vous mettrait la main +sur l'épaule d'un duc et pair. + +Pour Benjamin Rathery, c'est un homme sans souci qui se moque de tout et +rit au nez de la fièvre, un homme, si vous le voulez, d'assiette et de +bouteille; mais c'est précisément à cause de cela que je le préférerais +à ses confrères. Il n'a pas l'air de ces médecins sinistres dont le +registre est un cimetière; il est trop gai et digère trop bien pour +avoir beaucoup d'actes de décès à se reprocher. + +Ainsi chacun des sociétaires se trouve multiplié par 9... + +--Oui, dit mon grand-père, mais cela te donnera-t-il neuf habits rouges? +neuf fois Benjamin Rathery, qu'est-ce que cela fait? + +--Ça fait neuf cents fois Machecourt! répliqua vivement Benjamin. Mais +laisse-moi finir ma démonstration, tu plaisanteras après. + +Voilà neuf réclames vivantes qui s'insinuent partout, qui vous répètent +le lendemain, sous une autre forme, ce qu'elles vous ont dit la veille; +neuf affiches qui parlent, qui arrêtent les passants par le bras; neuf +enseignes qui se promènent par la ville, qui discutent, qui font des +dilemmes, des enthymènes, et se moquent de vous si vous n'êtes point de +leur avis. + +Il résulte de là que la réputation de Page, de Rapin, de Rathery, qui se +traînait péniblement dans l'enceinte de leur petite ville, comme un +avocat dans un cercle vicieux, prend tout à coup un essor étourdissant. +Hier elle n'avait pas de pieds, aujourd'hui elle a des ailes. Elle se +dilate comme un gaz quand on a ouvert le bocal où il était enferme. Elle +s'épand par toute la province. Les clients arrivent à ces gens-là de +tous les points du bailliage; ils arrivent du sud et de l'aquilon, de +l'aurore et du couchant, comme dans l'Apocalypse les élus arrivent à la +ville de Jérusalem. Au bout de cinq à six ans, Benjamin Rathery est à la +tête d'une belle fortune qu'il dépense, avec grand fracas de verres et +de bouteilles, en déjeuners et en dîners; toi, Machecourt, tu n'es plus +porteur de contraintes: je t'achète une charge de bailli. Ta femme est +couverte de soie et de dentelles comme une sainte Renne; ton aîné, qui +est déjà enfant de choeur, entre au séminaire; ton cadet, qui est +malingreux et jaune comme un serin des Canaries, étudie la médecine: je +lui cède ma réputation et mes vieux clients, et je l'entretiens d'habits +rouges. De ton puîné nous faisons un robin. Ta fille aînée épouse un +homme de plume. Nous marions la plus jeune à un gros bourgeois, et le +lendemain de la noce nous mettons la machine au grenier. + +--Oui, mais ta machine a un petit défaut, elle n'est pas à l'usage des +honnêtes gens. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que. + +--Mais enfin? + +--Parce que l'effet en est immoral. + +--Pourrais-tu me prouver cela par or et par donc? + +--Va te promener avec tes or et tes donc. Toi qui es un savant, tu +raisonnes avec ton esprit; moi qui suis un pauvre porteur de +contraintes, je sens avec ma conscience. Je soutiens que tout homme qui +acquiert sa fortune par d'autres moyens que par son travail et ses +talents, n'en est pas légitime possesseur. + +--C'est très-bien ce que tu dis là, Machecourt! s'écria mon oncle; tu as +parfaitement raison! La conscience, c'est la meilleure de toutes les +logiques, et le charlatanisme, sous quelque forme qu'il se déguise, est +toujours une escroquerie. Eh bien! brisons notre machine, et n'en +parlons plus. + +Tout en devisant ainsi ils approchaient du village de Moulot; ils +aperçurent, sur le seuil d'une porte de vigne, une espèce de soldat +encadré profondément entre des ronces, dont les touffes brunes et +rouges, meurtries par la gelée, tombaient pêle-mêle comme une chevelure +en désordre. Cet homme avait sur sa tête un morceau de chapeau à cornes, +sans cocarde; sa figure en ruine avait une teinte pierreuse, cette +teinte dorée qu'ont les vieux monuments au soleil. Deux grandes +moustaches blanches encadraient sa bouche, comme deux parenthèses. Il +était couvert d'un vieil uniforme; sur une des manches s'étendait +transversalement un vieux galon effacé. L'autre manche, dépouillée de +son insigne, n'offrait plus qu'un rectangle qui se distinguait du reste +de l'étoffe par une laine plus neuve et d'une nuance plus foncée. Ses +jambes nues, enflées par le froid, étaient rouges comme des betteraves. +Il laissait tomber d'une gourde quelques gouttes d'eau-de-vie sur de +vieux morceaux de pain noir; un caniche, de la grande espèce, était +assis devant lui sur son derrière, et suivait tous ses mouvements, +pareil à un muet qui écoute avec ses yeux les ordres que lui donne son +maître. + +Mon oncle eût plutôt passé outre devant un bouchon que devant cet homme. +S'arrêtant sur le bord du chemin: + +--Camarade, dit-il, voilà un mauvais déjeuner! + +--J'en ai fait de plus mauvais encore, mais Fontenoy et moi nous avons +bon appétit. + +--Qui Fontenoy? + +--Mon chien, ce caniche que vous voyez. + +--Diable! voilà un beau nom pour un chien. Au fait, la gloire est bien +pour les rois, pourquoi ne serait-elle pas pour les caniches? + +--C'est son nom de guerre, poursuivit le sergent; son nom de famille est +Azor. + +--Eh! pourquoi l'appelez-vous Fontenoy! + +--Parce qu'à la bataille de Fontenoy il a fait un capitaine anglais +prisonnier. + +--Eh! comment donc cela? fit mon oncle tout émerveillé. + +--D'une manière fort simple, en l'arrêtant par une des basques de son +habit jusqu'à ce que je pusse lui mettre la main sur l'épaule; tel qu'il +est, Fontenoy a été mis à l'ordre de l'armée, et a eu l'honneur d'être +présenté à Louis XV, qui a daigné me dire: «Sergent Duranton, vous avez +là un beau chien!» + +--Voilà un roi bien affable pour les quadrupèdes: je m'étonne qu'il +n'ait pas donné des lettres de noblesse à votre caniche. Comment se +fait-il que vous ayez quitté le service d'un si bon roi? + +--Parce qu'on m'a fait un passe-droit, dit le sergent, l'oeil rutilant et +la narine gonflée de colère; il y a dix ans que j'ai ces guenilles d'or +sur le bras; j'ai fait toutes les campagnes de Maurice de Saxe, et j'ai +sur le corps plus de cicatrices qu'il n'en faudrait pour faire deux +états de service; ils m'avaient promis l'épaulette; mais nommer officier +le fils d'un tisserand, ç'eût été un scandale à faire horripiler toutes +les ailes de pigeon du royaume de France et de Navarre. Ils m'ont fait +passer sur le corps une espèce de petit chevalier tout frais éclos de sa +coquille de page. Ça saura se faire tuer tout de même, car ils sont +braves, on ne peut pas leur refuser cela; mais ça ne sait pas dire: +Tête... droite! + +À cette parole de la théorie fortement accentuée par le sergent, le +caniche tourna militairement la tête à droite. + +--Tout beau! Fontenoy, fit son maître; tu oublies que nous sommes +retirés du service; et il reprit: Je n'ai pu passer cela au roi +très-chrétien; dès ce moment, je me suis brouillé avec lui, et je lui ai +demandé mon congé, qu'il m'a gracieusement accordé. + +--Vous avez bien fait, brave homme, s'écria Benjamin en frappant sur +l'épaule du vieux soldat, geste imprudent qui faillit le faire dévorer +par le caniche. Si mon approbation peut vous être agréable; je vous la +donne sans restriction; les nobles n'ont jamais nui à mon avancement; +mais cela n'empêche pas que je les haïsse de tout mon coeur. + +--En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon +grand-père. + +--Dis plutôt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est +la plus absurde de toutes les choses; c'est une révolte flagrante du +despotisme contre le Créateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que +les autres les herbes de la prairie, et a-t-il gravé des écussons sur +l'aile des oiseaux ou sur le pelage des bêtes fauves? Que signifient ces +hommes supérieurs que fait un roi par lettres-patentes, comme il fait un +gabeleur et un regrattier? «À dater d'aujourd'hui, vous reconnaîtrez le +sieur tel pour un homme supérieur. Signé Louis XV, et plus bas +Choiseul.» Oh! que voilà une supériorité bien établie! + +Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie +à cette majesté; un chapon avec l'oie et il était fait marquis; il n'eût +fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les +descendants de ces hommes ont le privilége de nous bâtonner, nous dont +les ancêtres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir à un roi une aile de +volaille! + +Et voyez un peu à quoi tiennent les grandeurs de ce monde: si l'oie eût +été un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y eût mis une pincée de sel +de plus ou une pincée de poivre de moins, qu'il fût tombé un peu de suie +dans la lèchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'eût +servie un peu plus tôt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble +de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille +grandeur! Oh! je voudrais, comme Caligula le voulait du peuple romain, +que la France n'eût qu'une seule paire de joues pour la souffleter. + +Mais, dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux +deux lettres que ces gens mettent devant leur nom? ajoutent-elles un +pouce à leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang? plus de +moëlle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête? pourraient-ils +manier une épée plus lourde que la tienne? ce _de_ merveilleux guérit-il +les écrouelles? préserve-t-il son titulaire de la colique quand il a +trop dîné, ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces +comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui, malgré la +place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des +simples lettres? Si un duc et pair et un bûcheron étaient ensemble dans +une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert de Sahara, je +voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble? + +Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnets de +coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux et contre toi? Viennent-ils au +monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté? ont-ils ses cicatrices +gravées sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de +père en fils, comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui +s'éteint? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort +sont-ils des chênes? + +Quand j'apprends que le roi a créé une famille noble, il me semble voir +un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui +infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que +quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois, +il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs, +pour que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont, +relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux +badauds un avant-goût des magnificences du spectacle. Un roi sans +noblesse, ce serait un salon sans antichambre; mais cette friandise de +leur amour-propre leur coûtera cher. Il est impossible que vingt +millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'État, pour +que quelques milliers de courtisans soient quelque chose: quiconque a +semé des priviléges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas +loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le +ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la +protection de leurs valets. + +--Eh! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela? + +--Pourquoi pas? + +--Tout d'une haleine? + +--Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant en cela? Mon grand-père +avait un broc qui tenait une pinte et demie, et mon oncle le vidait tout +d'un trait: il appelait cela faire des tirades. + +--Et ses paroles, comment ont-elles été conservées? + +--Mon grand-père les a écrites. + +--Il avait donc là, en plein champ, tout ce qu'il fallait pour écrire? + +--Quelle bêtise! un huissier. + +--Et le sergent a-t-il encore quelque chose à dire? + +--Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui réponde. + +Or donc, le sergent dit: + +--Il y a trois mois que je suis en route; je vais de ferme en ferme, et +j'y reste tant qu'on veut me supporter. Je fais faire l'exercice aux +enfants; je raconte nos campagnes aux hommes et Fontenoy amuse les +femmes avec ses gambades. Je ne suis pas pressé d'arriver, car je ne +sais pas trop où je vais. Ils me renvoient dans mes foyers, et je n'ai +pas de foyer. Il y a longtemps que le four de mon père est défoncé, et +j'ai les bras plus creux et plus rouillés que deux vieux canons de +fusil. Je crois tout de même que je retournerai dans mon village. Ce +n'est pas que j'espère y être mieux qu'en tout autre pays. La terre y +est aussi dure qu'ailleurs, on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les +ornières. Mais qu'importe? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de +malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le +vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent, et, +ajouta-t-il, ils auront bien la charité d'apporter, sur ma fosse, un peu +de soupe à Fontenoy jusqu'à ce qu'il soit mort de chagrin, car Fontenoy +ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il +me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy. + +--Eh! voilà le sort qu'ils vous ont fait, répondit Benjamin. En vérité, +les rois sont les plus égoïstes de tous les êtres. Si les serpents, dont +nos poètes parlent si mal, avaient une littérature, ils feraient des +rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant +fait le coeur des rois, un chien l'emporta, et que ne voulant pas +recommencer sa besogne, il mit une pierre à la place. Cela me paraît +assez vraisemblable Pour les Capets, c'est peut-être un oignon de lis +qu'ils ont à la place du coeur; je défie qu'on me prouve le contraire. + +Parce qu'on a fait à ces gens-là une croix sur le front avec de l'huile, +leur personne est auguste, ils sont majesté, ils sont NOUS, au lieu de +JE, ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les égratignait +en leur passant leur chemise, il serait sacrilége. Leurs petits sont des +altesses; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau +tiendrait sous une cage à poulet, ils sont des hauteurs très-hautes, des +montagnes sérénissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les +mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel +respect aurions-nous donc pour les anchois, qui marinent dans l'huile +jusqu'à ce qu'on les mange! + +Chez la caste des sires, l'orgueil va jusqu'à la démence. On les compare +à Jupiter tenant la foudre, et ils ne se trouvent pas trop honorés de la +comparaison. La foudre de moins, et ils se fâcheraient. Cependant +Jupiter a la goutte, et il faut deux valets pour le mener à sa table ou +à son lit. Le rimeur Boileau a, de son autorité privée, a ordonné aux +vents de se taire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV: + + Et vous, Vents, faites silence, + Je vais parler de Louis! + +Et Louis n'a rien vu en cela que de très-naturel; seulement il n'a pas +songé d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis +pour apaiser les tempêtes. + +Ils croient tous, les pauvres fous, que l'espace de terre où ils règnent +est à eux; que Dieu le donna à Eudes, fonds et tréfonds, pour en jouir, +sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur +dise que Dieu a fait la Seine tout exprès pour alimenter le grand bassin +des Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces +millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une propriété dont on ne +saurait, sous peine de pendaison, leur contester le titre; les uns sont +venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir +dans leurs querelles; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide et plus +rose, pour leur procréer des maîtresses. Tout cela résulte évidemment de +la croix qu'un vieil archevêque, de sa main caduque, leur a faite sur le +front. + +Ils vous prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent +un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la tête +d'une cocarde, puis ils lui disent: Mon confrère de Prusse a des torts +envers moi, tu vas courir sus à tous ses sujets. Je les ai fait +prévenir, par mon huissier qu'on appelle un héraut, que le 1er avril +prochain tu auras l'honneur de te présenter sur la frontière pour les +égorger, et qu'ils eussent à se tenir prêts pour te recevoir. Entre +monarques, ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au +premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des +hommes, je t'en préviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de +la race humaine à la couleur de leur uniforme. Tâche de bien faire ton +devoir; car je serai là, assis sur mon trône, qui te regarderai. Si tu +remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera +sous les fenêtres de mon palais, je descendrai en grand uniforme, et je +vous dirai: «Soldats! je suis content de vous!» Si vous êtes cent mille +hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au +cas où tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien +arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille afin qu'elle +puisse te pleurer, et que tes frères puissent hériter de toi. Si tu +perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent; mais si +tu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'échapper au boulet, +quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton +congé, et tu iras crever où tu voudras, cela ne me regardera plus. + +--Voilà bien l'affaire, dit le sergent; quand ils ont extrait de notre +sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de côté, +comme le vigneron jette sur le fumier le marc du raisin après en avoir +pressuré la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit +qu'il vient de manger. + +--C'est très-mal à eux, fit Machecourt dont l'esprit était à Corvol, et +qui eût voulu y voir son beau-frère. + +--Machecourt, dit Benjamin, le regardant de travers, choisis mieux tes +expressions; il n'y a pas ici matière à plaisanterie. Oui, quand je vois +ces fiers soldats qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays, +obligés, comme ce pauvre vieux Cicéron, de passer le reste de leur vie +dans une échoppe de savetier, tandis qu'un tas de pantins dorés +accaparent tout l'argent de l'impôt, et que des prostituées ont pour +s'envelopper négligemment le matin des cachemires dont un seul vaut tous +les vêtements d'une pauvre ménagère, je suis exaspéré contre les rois; +si j'étais Dieu, je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et +je les condamnerais à faire mille ans de service dans la lune, avec +toutes leurs iniquités dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux. + +Après avoir repris haleine et s'être essuyé le front, car il suait, mon +digne grand-oncle, d'émotion et de colère, il tira mon grand-père à part +et lui dit: + +--Si nous faisions déjeuner avec nous chez Manette ce brave homme et ce +glorieux caniche? + +--Heim! heim! objecta mon grand-père. + +--Que diable! répliqua Benjamin, on ne rencontre pas tous les jours un +caniche qui a fait un capitaine anglais prisonnier, et tous les jours on +donne des fêtes politiques à des gens qui ne valent pas cet honorable +quadrupède. + +-Mais, as-tu de l'argent? dit mon grand-père; moi je n'ai qu'une pièce +de trente sous que ta soeur m'a donnée ce matin, parce que, je crois, +elle n'est pas bien marquée, et elle m'a bien recommandé de lui en +rapporter au moins la moitié. + +--Moi, je n'ai pas un sou; mais je suis médecin de Manette, de même +qu'elle est de temps en temps ma cabaretière, et nous nous faisons +mutuellement crédit. + +--Seulement le médecin de Manette? + +--Qu'est-ce que cela te fait? + +--Rien; mais je te préviens que je ne veux pas rester plus d'une heure +chez Manette. + +Mon oncle déclina donc son invitation au sergent. Celui-ci accepta sans +cérémonie et se plaça joyeusement entre mon oncle et mon grand-père, ce +qui s'appelle, en style de soldat, emboîter le pas. + +Un taureau qu'un paysan menait au pré venait à eux. Offusqué sans doute +par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle +esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il +franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il eût exécuté un +entrechat, un large fossé qui séparait la route des champs. Le taureau, +qui tenait sans doute à faire des estafilades à l'habit rouge, voulut +opérer comme mon oncle; maïs il tomba au milieu du fossé. C'est bien +fait, dit Benjamin, voilà ce que c'est de chercher querelle à ceux qui +ne songent pas à toi! Mais le quadrupède, obstiné comme un Russe qui +monte à l'assaut, ne se rebuta pas pour ce mauvais succès; enfonçant ses +sabots dans la terre à moitié dégelée, il cherchait à grimper le talus. +Mon oncle, voyant cela, tira son épée, et tandis qu'il lardait de son +mieux le mufle de l'animal, il appelait le paysan, et s'écriait: +Bonhomme, arrêtez votre bête, sinon je vous préviens que je lui passe +mon épée au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa +tomber son épée dans le fossé. Ôte ton habit et jette-le-lui bien vite! +s'écria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi! +Gzzi! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jeta sur le taureau, et +comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colère de l'animal +se tourna alors contre le chien; mais, tandis qu'il faisait rage de ses +cornes, le paysan arriva, et parvint à passer un noeud coulant autour des +jambes de derrière du taureau. Cette habile manoeuvre eut un plein succès +et mit fin aux hostilités. + +Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se +moquer de lui; mais celui-ci était pâle comme un linge et tremblait sur +ses jambes. + +--Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que +je te saigne; et toi, mon brave Fontenoy, tu as fait aujourd'hui une +plus jolie fable que celle de La Fontaine, intitulée _la Colombe et la +Fourmi_. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est jamais perdu. La +plupart du temps, le bienfaiteur est dans la nécessité de faire crédit +longtemps à l'obligé; mais lui, Fontenoy, m'a payé d'avance. Qui diable +m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obligation à un caniche? + +Moulot est caché entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive +gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans +laquelle mord la route de La Chapelle. Quelques maisons du village +étaient déjà remontées sur le bord du chemin, blanches et endimanchées +comme des paysannes qui vont dans un lieu fréquenté par le beau monde; +de ce nombre était le cabaret de Manette. À l'aspect du bouchon qui +pendait, couvert de gloire, à la lucarne du grenier, Benjamin se mit à +chanter de sa voix de stentor: + + Amis, il faut faire une pause, + J'aperçois l'ombre d'un bouchon. + +À cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur +le seuil de sa porte. + +Manette était une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, toute +blanche, mais peut-être un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues +une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de +vin. + +--Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre +jolie cabaretière comme arrhes du bon déjeuner qu'elle va nous préparer +tout de suite. + +--Oui-dà! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrière, vous n'êtes +pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit. + +--Il paraît, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà +répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxit qui en ait parlé; +donc, il tient à m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reçoit pas +aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la +négociation fût rompue. + +Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de Mlle Minxit; avez-vous du +poisson? + +--Du poisson! fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Minxit. + +--Je vous le répète, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites +attention à ce que vous allez me répondre. + +--Eh bien! dit Manette, mon mari est allé à la pêche, et il reviendra +bientôt. + +--Bientôt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de +tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette +de tous les oeufs qui sont dans votre poulailler. + +Le déjeuner fut bientôt prêt; pendant que l'omelette allait, venait et +sautait dans la poêle, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque +aussitôt expédiée que servie. Une poule met six mois pour faire douze +oeufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et +en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette. + +--Voyez, disait Benjamin, comme la décomposition va plus vite que la +recomposition; les contrées couvertes d'une nombreuse population +s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait +maigrir sa nourrice; le boeuf ne rend pas à la prairie toute l'herbe +qu'il lui a prise; les cendres du chêne que nous brûlons ne retournent +pas en chêne à la forêt; le zéphir ne rapporte pas au rosier les +feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle; la bougie +qui tombe devant nous ne retombe pas en rosée de cire sur la terre; les +fleuves dépouillent incessamment les continents et vont perdre au sein +des mers les choses qu'ils enlèvent à leurs rivages; la plupart des +montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crânes chauves; les +Alpes nous montrent à nu leurs ossements déchirés; l'intérieur de +l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable; l'Espagne est une vaste +bruyère, et l'Italie un grand ossuaire où il ne reste qu'une couche de +cendre. Partout où les grands peuples ont passé, ils ont laissé la +stérilité sur leurs traces. Cette terre parée de verdure et de fleurs, +c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est +condamnée. Un temps viendra où elle ne sera plus qu'une masse inerte, +morte, glacée, une grande pierre sépulcrale sur laquelle Dieu écrira: +«Ci-gît le genre humain.» En attendant, messieurs, profitons des biens +que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mère, buvons à sa +bonne existence. + +On en vint au jambon; mon grand-père mangeait par devoir, parce qu'il +faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour +faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser; mais le +sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis à table que pour cela, +et il ne sonnait mot. + +À table, Benjamin était un grand homme; mais son noble estomac n'était +pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes +qualités. + +Il regardait faire le sergent de l'air de dépit d'un homme surpassé, +comme César eût regardé, du haut du Capitole, Bonaparte gagnant la +bataille de Marengo. Après avoir contemplé pendant quelque temps son +homme en silence, il jugea à propos de lui adresser ces paroles: + +--Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect, +vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant +au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est +au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un +besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un +vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de +riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons +mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or, +je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois +même que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprès de vous +qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arthus en personne: je crois même +que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile. + +-C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et +demain. + +--Permettez-moi donc de vous servir, pour après-demain, cette dernière +tranche de jambon. + +--Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout. + +--Eh bien! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de +l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau, +deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans +votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus. + +--Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les +vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à +Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les +jours de noce comme les jours de jeûne. + +--Vous avez là, en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui, +dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre? + +--Monsieur!... fit le sergent, jetant rapidement la main sur son +caniche. + +--Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en +disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au +pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son +enfant. + +--Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse aimer un +chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui +valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf +qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh +bien! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête +de veau, et, le soir même, je l'ai fait passer sous la roue du moulin. + +--Ce que tu dis là ne prouve rien; toi, tu as une femme et six enfants, +c'est bien assez de besogne pour toi d'aimer tout ce monde sans t'aller +prendre d'une affection romanesque pour un caniche; mais je te parle, +moi, d'un pauvre diable isolé parmi les hommes et qui n'a pour toute +parenté que son chien. Mets un homme avec un chien dans une île déserte; +mets, dans une autre île déserte une femme avec son enfant, je te parie +qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable +toutefois, autant que la femme aimera son enfant. + +--Je conçois, répondit mon grand-père, qu'un voyageur ait un chien pour +lui tenir compagnie; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre +ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journée. Mais qu'un +homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrétien, voilà +ce que je nie, voilà ce qui n'est pas possible! + +--Et moi je te dis que dans telles circonstances données, tu aimerais +même un serpent à sonnettes; la fibre aimante chez l'homme ne peut +rester complétement inerte. L'homme a horreur du vide; qu'on observe +avec attention l'égoïste le plus endurci, on finira par trouver, comme +une petite fleur entre des pierres, une affection cachée sous un pli de +son âme. + +Règle générale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque +chose. Le dragon qui n'a pas de maîtresse aime son cheval; la jeune +fille qui n'a pas d'amant, aime son oiseau; le prisonnier, qui ne peut +décemment aimer son geôlier, aime l'araignée qui file sa toile à la +lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui dans un rayon +de soleil. Quand nous ne trouvons rien d'animé où puissent se prendre +nos affections, nous aimons la matière brute, une bague, une tabatière, +un arbre, une fleur: le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et +l'antiquaire pour ses camées. + +En ce moment, le mari de Manette entra avec une grosse anguille dans son +sac. + +--Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voilà l'heure de dîner, si nous +dînions avec cette anguille? + +--C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dînerons chez M. +Minxit. + +--Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille? + +--Moi, dit le sergent, je ne suis pas pressé d'arriver; comme je ne vais +pas plus là qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu à mon gîte. + +--Très-bien parlé! Et le respectable caniche, quelle est son opinion à +cet égard? + +Le caniche regarda Benjamin, et remua deux ou trois fois la queue. + +--Bien! qui ne dit mot consent: ainsi, Machecourt, nous voilà trois +contre toi, il faut que tu te rendes à l'opinion de la majorité. La +majorité, vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde cela. Mets +dix philosophes d'un côté et onze imbéciles de l'autre, les imbéciles +l'emporteront. + +--L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-père, et si Manette +a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelote. Mais, +diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse. + +--Fais bien attention à ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement +que quelqu'un me prête son bras pour me reconduire à Clamecy; si tu +t'affranchissais de ce pieux devoir, je ne te tiendrais plus pour mon +beau-frère. + +Or, comme Machecourt tenait beaucoup à être le beau-frère de Benjamin, +il resta. + +L'anguille étant prête, on se remit à table. La matelote de Manette +était un chef-d'oeuvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais +les chefs-d'oeuvre de cuisinier sont oeuvres éphémères; on leur donne à +peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on +puisse comparer aux produits culinaires: ce sont les produits du +journalisme; et encore, un ragoût peut se réchauffer, une terrine de +foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de +lui ses admirateurs; mais un article de journal n'a pas de lendemain. On +n'en est pas à la fin qu'on a oublié le commencement; et, quand on l'a +parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la +table quand on a dîné. Aussi, je ne comprends pas que l'homme qui a une +valeur littéraire consente à perdre son talent dans les obscurs travaux +du journalisme; comment lui, qui peut écrire sur du parchemin, se +résout-il à griffonner sur le papier brouillard d'un journal! Certes, ce +ne doit pas être pour lui un petit crève-coeur, quand il voit les +feuillets où il amis sa pensée, tomber sans bruit avec ces mille +feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses +branches. + +Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle +philosophait. Benjamin ne s'aperçut qu'il faisait nuit que quand Manette +vint apporter une chandelle allumée sur la table. Alors, sans attendre +les observations de Machecourt, qui du reste était peu capable de faire +observer quelque chose, il déclara que c'en était assez comme cela pour +un jour, et qu'il fallait retourner à Clamecy. + +Le sergent et mon grand-père sortirent les premiers. Manette arrêta mon +oncle sur le seuil de la porte: + +--M. Rathery, lui dit-elle, voilà! + +--Qu'est-ce que ce griffonnage? dit mon oncle. «Le 10 août, trois +bouteilles de vin et un fromage à la crême; le 1er septembre, avec M. +Page, neuf bouteilles et un plat de poisson.» Dieu me pardonne, je crois +que c'est un mémoire! + +--Sans doute, dit Manette; je vois bien qu'il est temps de régler nos +comptes, et j'espère que vous m'enverrez le vôtre ces jours-ci. + +--Moi, Manette, je n'ai pas de compte à vous faire. Belle corvée, ma +foi, que de toucher le bras blanc et potelé d'une jolie femme comme vous +l'êtes! + +--Vous dites cela pour vous moquer de moi, M. Rathery, fit Manette, +tressaillant d'aise. + +--Je le dis parce que c'est vrai, parce que je le pense, répondit mon +oncle. Pour ton mémoire, ma pauvre Manette, il arrive dans un moment +fatal: je suis obligé de te déclarer que je n'ai pas un petit écu à +l'heure qu'il est; mais, tiens, voilà ma montre, tu la garderas jusqu'à +ce que je t'aie remboursée. Ça se trouve on ne peut mieux, elle ne va +plus depuis hier. + +Manette se mit à pleurer et déchira le mémoire. Mon oncle l'embrassa sur +la joue, sur le front, sur les yeux, partout où il put la rencontrer. + +--Benjamin, lui dit Manette se penchant vers son oreille, si vous avez +besoin d'argent, dites-le-moi. + +--Non! non! Manette, répondit vivement mon oncle, je n'ai pas besoin de +ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur +que tu me donnes! mais ce serait une indignité; je serais vil comme une +prostituée; et il embrassa Manette comme la première fois. + +--Ouais! ne vous gênez pas, M. Rathery, fit Jean-Pierre qui entrait. + +--Tiens! tu étais là, toi, Jean-Pierre? Est-ce que tu serais jaloux, par +hasard? Je te préviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux. + +--Mais il me semble que j'en ai bien le droit d'être jaloux. + +--Imbécile! tu prends toujours les choses à l'envers. Ces messieurs +m'ont chargé de témoigner à la femme leur satisfaction pour l'excellente +matelote qu'elle nous a faite, et je m'acquittais de la commission. + +--Vous aviez un bon moyen, ce me semble, de témoigner votre satisfaction +à Manette, c'était de la payer, entendez-vous? + +--D'abord, Jean-Pierre, nous n'avons pas affaire à toi: c'est Manette +qui est ici la cabaretière; quant à te payer, sois tranquille, c'est moi +qui me charge de l'écot: tu sais qu'il n'y a rien à perdre avec moi; et +d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais te passer de +suite mon épée au travers du corps. Cela te convient-il, Jean-Pierre? Et +en disant cela il sortit. + +Benjamin jusqu'alors n'avait été que surexcité, il renfermait tous les +éléments de l'ivresse sans être encore ivre. Mais en sortant du cabaret +de Manette, le froid le saisit au cerveau et aux jambes. + +--Holà! eh! Machecourt, où es-tu! + +--Me voici, qui te tiens par le revers de ton habit. + +--Tu me tiens, c'est bien, ça me fait honneur; c'est une flatterie que +tu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en état de soutenir mon +hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui; mais maintenant je +suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dîné trop longtemps. +Je t'ai retenu ton bras; je te somme de venir me l'offrir. + +--Dans un autre temps, oui, dit Machecourt; mais il y a une difficulté, +c'est que je ne puis marcher moi-même. + +--Alors, tu as forfait à l'honneur, tu as manqué au plus sacré des +devoirs; je t'avais retenu ton bras, tu devais te ménager pour nous +deux; mais je te pardonne ta faiblesse. _Homo sum_... c'est-à-dire, je +te pardonne à une condition: c'est que tu vas m'aller chercher de suite +le garde-champêtre et deux paysans portant des flambeaux pour me +reconduire à Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi +l'autre. + +--Mais il est manchot, l'officier rural, dit mon grand-père. + +--Alors le bras valide m'appartient; tout ce que je puis faire pour toi, +c'est de te permettre de te tenir à ma queue, et tu prendras garde de +défaire le ruban. Si cela t'arrange mieux, monte sur le dos du caniche. + +--Messieurs, dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout +près de vous? Moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement +épargnés, je les mets à votre disposition. + +--Vous êtes un brave homme, sergent, dit mon oncle prenant le bras droit +du vieux soldat. + +--Un excellent homme, dit mon grand-père prenant le bras gauche. + +--Je me charge de votre avenir, sergent. + +--Et moi aussi, sergent, je m'en charge, quoique, à vrai dire, toute +charge dans ce moment-ci... + +--Je vous apprendrai à arracher les dents, sergent. + +--Et moi, sergent, j'enseignerai à votre caniche à être garnisaire. + +--Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires. + +--Dans trois mois votre caniche, s'il se conduit bien, pourra gagner +trente sous par jour. + +--Le sergent fera sur toi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux +chicots tout délabrés qui te tourmentent, nous t'en arracherons un tous +les deux jours de peur de te fatiguer, et quand nous aurons fini pour +les chicots, nous t'arracherons les gencives. + +--Et moi je mettrai mon garnissaire au service de tes créanciers, +mauvais payeur! je vais t'instruire d'avance des devoirs que tu auras à +remplir envers lui. Tu lui dois le matin du pain et du fromage, ou, dans +la saison, une botte de petites raves; à dîner, la soupe et le bouilli, +et à souper, un rôti et une salade; la salade peut se remplacer par un +petit verre. Tu auras soin qu'il ne dépérisse pas entre tes mains; car +rien ne fait honneur à un débiteur comme un garnissaire bien gras. De +son côté, il doit se conduire honnêtement envers toi; il n'a pas le +droit de te troubler dans tes occupations, de jouer, par exemple, de la +clarinette, ou de donner du cor de chasse. + +--En attendant, j'offre un gîte au sergent à la maison. Tu ne me +désapprouveras pas, n'est-ce pas, Machecourt? + +--Pas précisément, mais j'ai grand'peur que ta chère soeur ne te +désavoue. + +--Ah çà, messieurs, dit le sergent, entendons-nous, ne m'exposez pas à +recevoir un affront; car, je vous en préviens, il faudrait que l'un ou +l'autre m'en fît compte. + +--Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas échéait, ce +serait à moi que vous vous adresseriez; car, pour Machecourt, il ne sait +se battre que quand son adversaire lui cède la lame de son épée et garde +le fourreau. + +Tout en philosophant ainsi, ils arrivèrent à la porte de la maison. Mon +grand-père ne se souciait pas d'entrer le premier, et mon oncle ne +voulait entrer que le second. Pour arranger la chose, ils entrèrent tous +deux ensemble, s'entrechoquant comme deux gourdes qu'on porte au bout +d'un bâton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la +chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrière-garde. + +--Ma chère soeur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous présenter un élève +en chirurgie et un... + +--Benjamin s'apprête à te dire des bêtises, interrompit mon grand-père: +ne l'écoute pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement, +et que nous avons rencontré à la porte. + +Ma grand'mère était une bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait +que de crier bien fort ça la grandissait. Elle avait la meilleure envie +du monde de se mettre en colère, et elle en avait d'autant plus envie +qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu +qu'elle descendait d'un robin; la présence d'un étranger la contint. + +Elle offrit à souper au sergent. Celui-ci ayant refusé, et pour cause, +elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec +recommandation de lui donner à déjeuner le lendemain avant qu'il se +remît en route. + +Mon grand-père pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme +paisible qu'il était, quand s'élevait une bourrasque conjugale. Ce qui +peut, jusqu'à un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est +qu'il avait toujours tort. + +Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front plissé de sa femme; +aussi le sergent était encore sur le seuil de la porte, que déjà il +avait gagné son lit où il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il +était incapable d'une telle lâcheté. Un sermon en cinq points, comme une +partie d'écarté, ne l'eût pas fait coucher une minute avant son heure. +Il voulait bien que sa soeur le grondât, mais il ne consentait pas à la +craindre. Il attendait la tempête qui allait éclater avec l'indifférence +d'un écueil, les deux mains dans ses poches, le dos appuyé contre le +manteau de la cheminée, et chantonnant entre ses lèvres: + + Malbrough s'en va-t'en guerre + Mironton, mironton, mirontaine! + Malbrough s'en va-t'en guerre, + Savoir s'il reviendra. + +Ma grand'mère eut à peine éconduit le sergent, qu'impatiente d'en venir +aux mains, elle vint se placer en face de Benjamin: + +--Eh bien! Benjamin, es-tu content de ta journée? te trouves-tu bien +comme cela? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc? + +--Merci, chère soeur. Comme vous le dites très-élégamment, ma journée est +finie. + +--Belle journée, en effet; il en faudrait beaucoup comme celle-là pour +payer tes dettes. Te reste t-il au moins assez de raison pour me dire +comment vous a reçus M. Minxit? + +--_Mironton, mironton, mirontaine_, chère soeur, fit Benjamin. + +--Ah! _mironton, mironton, mirontaine_, s'écria ma grand'mère, attends! +je vais t'en donner, moi, du _mironton, mirontaine_; et elle s'empara +des pincettes. Mon oncle recula de trois pas et tira son épée. + +--Chère soeur, dit-il en se mettant en garde, je vous rends responsable +de tout le sang qui va être répandu ici. Mais ma grand'mère, quoiqu'elle +descendît d'un robin, n'avait pas peur d'une épée; elle porta à son +frère un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui fit lâcher sa +lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce blessé +de sa main gauche. Pour mon grand-père, quoiqu'il fût bon entre les +meilleurs, il étouffait de rire sous ses draps. Il ne put s'empêcher de +dire à mon oncle: + +--Eh bien! comment trouves-tu cette botte-là? Cette fois tu avais bien +le fourreau et la lame: tu ne peux pas dire que les armes n'étaient pas +égales. + +--Hélas! non, Machecourt, elles ne l'étaient pas, il aurait fallu pour +cela que j'eusse la pelle. C'est égal, ta femme, car je ne puis plus +dire ma chère soeur, mérite de porter, au lieu d'une quenouille, use +paire de pincettes au côté. Avec une paire de pincettes elle gagnerait +des batailles. Je suis vaincu, j'en conviens, et je dois subir la loi du +vainqueur. Eh bien! non, nous ne sommes pas allés jusqu'à Corvol; nous +nous sommes arrêtés chez Manette. + +--Toujours chez Manette, une femme mariée! tu n'as pas honte, Benjamin, +d'une telle conduite? + +--Honte! et pourquoi, chère soeur? Du moment qu'une cabaretière est +mariée, est-ce qu'on ne peut plus déjeuner chez elle? Ce n'est pas là ma +manière de voir, moi: pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de +sexe, n'est-ce pas, Machecourt? + +--Que je la rencontre au marché, ta Manette, je la traiterai, la +péronnelle qu'elle est, comme elle le mérite! + +--Chère soeur, quand vous rencontrerez Manette au marché, achetez-lui des +fromages à la crême tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez... + +--Eh bien! si je l'insultais, que me ferais-tu? + +--Je vous quitterais, je passerais aux îles, et j'emmènerais Machecourt, +je vous en préviens. + +Ma grand'mère comprit que tous ses emportements n'aboutiraient à rien, +et elle prit de suite son parti. + +--Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle; tu as +aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain, c'est moi qui te +conduirai chez M. Minxit, et nous verrons si tu t'arrêteras en route. + +--_Mironton, mironton, mirontaine_, faisait Benjamin en allant se +coucher. + +L'idée de la démarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil +ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il +rêvait tout haut, et voici ce qu'il disait: + +Vous dites, sergent, que vous avez dîné comme un roi. Ce n'est pas cela +le mot, c'est une litote que vous faites. Vous avez dîné mieux qu'un +empereur. Les rois et les empereurs, malgré toute leur puissance, ne +peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous, sergent, +tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau +truffé. Cependant elle a chatouillé plus agréablement vos houppes +nerveuses qu'un perdreau truffé ne chatouillerait celles du roi: +pourquoi cela? Parce que le palais de Sa Majesté est blasé sur les +truffes, tandis que le vôtre n'a pas l'habitude des matelotes. + +Ma chère soeur me dit: Benjamin, fais quelque chose pour devenir riche. +Benjamin, épouse Mlle Minxit pour avoir une bonne dot. À quoi cela me +servira-t-il? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il +a à vivre, se donne-t-il la peine de se bâtir un nid? Je suis convaincu, +moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de +l'année, le gueux et le riche ont eu la même somme de bonheur. Bonne ou +mauvaise, chaque individu s'habitue à sa situation. Le boiteux ne +s'aperçoit pas qu'il va sur une béquille; et le riche qu'il a un +équipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit +autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille +au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut +considérer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manoeuvre qui est assis sur +son banc devant sa chaumière ne se trouve-t-il pas aussi bien que le roi +sur l'édredon de son fauteuil? Gros-Jean ne mange-t-il pas la soupe aux +choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux écrevisses? et +le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille où il s'épanouit +que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfumée +de son lit? Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que +le banquier qui a trouvé un louis, et le pauvre paysan qui hérite d'un +arpent de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armées ont +conquis une province et qui fait entonner un _Te Deum_ par son peuple! + +Tout mal ici-bas se compense par un bien, et tout bien qui s'étale est +atténué par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des +compensations; s'il a donné à l'un de bons dîners, à l'autre il donne un +peu plus d'appétit, et cela rétablit l'équilibre. Au riche il a donné la +crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En +nous envoyant dans ce lieu d'exil, il nous a fait à tous un bagage à peu +près égal de misère et de bien-être; s'il en était autrement, il ne +serait pas juste, car tous les hommes sont ses enfants. + +Et pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le +pauvre? Il ne travaille point! eh bien! il n'a pas le plaisir de se +reposer. + +Il a de beaux habits; mais tout l'agrément en revient à celui qui le +regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour +le saint lui-même ou pour ses adorateurs? Au reste, n'est-on pas aussi +bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de tiretaine? + +Le riche a deux, trois, quatre, dix valets à son service. Eh! mon Dieu! +que fait cette quantité de membres inutiles qu'on ajoute +orgueilleusement à son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire +le service de notre personne? L'homme habitué à se faire servir, c'est +un malheureux perclus de tous ses membres qu'il faut faire manger et +boire. + +Ce riche a un hôtel à la ville et un château à la campagne; mais +qu'importe le château quand le maître est à l'hôtel, et l'hôtel quand il +est au château? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres +lorsqu'il ne peut être que dans une seule à la fois? + +Attenant son château, il a pour promener ses rêveries un grand parc clos +par un mur à chaux et à sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il +n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close +que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que +son grand parc? + +Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses +eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent, comme des +emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se +promène librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et +plus liquide que son canal? + +Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bardent ses allées, +soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent +cinquante-six espèces; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans +l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies +toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines, les +haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent +les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont +l'horticulteur seul peut deviner le mérite! + +Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez; +il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il +ait la propriété exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques +ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux +qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux +insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il +empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud +ne s'y tapisse sous la mousse? + +Le riche donne des fêtes; mais est-ce que les danses sous les vieux +tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des fêtes? + +Le riche a un équipage. Il a un équipage, le malheureux! mais il est +donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur +ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court après les +papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus +agréable situation? Un équipage! mais c'est une infirmité que vous avez; +qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et +vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se +faisaient mener au bal en litière: pauvres gens qui avaient des jambes +pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient +souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous +croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est +qu'une servitude que sa vanité lui impose. S'il en était autrement, +pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot +d'épines et qu'un âne porterait surabondamment, feraient-ils atteler +quatre chevaux à leur carrosse? + +Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la +cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gré d'un +beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi, comme un damné +qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée, ou que je suis +lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un +côté l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de +venir m'offrir une voiture! + +À ces mots, mon oncle se réveilla. + +--Quoi, dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut? + +--Qu'a donc cela d'étonnant? Mme Georges Sand a bien fait rêver tout +haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M. +Golbéry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre, pendant une heure, +d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? Et +nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une +révolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher +pendant le jour, par compensation, il philosophait en rêvant. Voilà +comment j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le +résultat. + + + + +IV + +COMMENT MON ONCLE SE FIT PASSER POUR LE JUIF-ERRANT, ET CE QU'IL EN +ADVINT. + + +Cependant ma grand'mère avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle +ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de +l'année; elle avait attaché sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le +plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui était large comme la +main et au delà; elle avait apprêté son mantelet de taffetas noir brodé +d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son +manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait +le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut +ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de +M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy, avait +coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le +vulgaire des ânes. + +Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'âne de M. Durand, +ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros +oreiller bien blanc, était attaché devant la porte et mangeait sa +provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une +chaise. + +Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là, pour boire un verre +de vin blanc avec lui. Sa soeur lui ayant dit qu'il était sorti: + +--J'espère au moins, ajouta-t-il, ma bonne soeur, que vous me ferez +l'amitié de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de +mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs. + +Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le ratafia, au contraire; +elle agréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la +carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné, +de ne pas battre ses frères; à Prémoins, qui était indisposé, de +demander quand il aurait certains besoins, et avoir donné sa tâche de +tricot à la Surgie, elle monta sur son bourriquet. + +Vive la terre et le soleil! les voisines s'étaient mises sur leur porte +pour la voir partir; car, à cette époque, voir une femme de la classe +moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont +chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes, et sur lequel il +établissait un système. + +Benjamin, bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un +pavot qui s'étale au soleil du matin après une nuit d'orage, allait +derrière, lâchant de temps en temps par un _ut_ de poitrine un vigoureux +_ahï_, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapière. + +L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle, allait +très-bien, il allait trop bien même au gré de ma grand'mère, qui montait +et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, à +quelque distance de l'endroit où le chemin de Moulot se sépare de la +route de la Chapelle pour se rendre à son humble destination, elle +s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal +ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du +fourneau; son grelot qui, jusque-là, avait jeté un _drelin dindin_ si +fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs +entrecoupés, pareils à une voix qui agonise. + +Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci +avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un +moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des +nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma +grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne +méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son +insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était +un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un +moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui +plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait +commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et +de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son +âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les +grandes entreprises. + +Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux +chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu, +il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère +poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui +donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de +lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu +rendre hommage à son grand caractère. + +Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les +Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a +jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient +tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des +coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les +uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les +quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce +mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à +Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce +prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne +tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de +badauds. + +Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de +son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée +d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait +dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une +demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait +avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de +vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain. + +Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt +au premier rang. + +--Que fais-tu là, malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le +poing. + +--Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le +Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la +beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai +résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse: +Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en +prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de +m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux. + +L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa +réponse à sa soeur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe +imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement +d'orgueil circula dans l'assemblée. + +--M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore +quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous +montrait le poing? + +--Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte +Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur +cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle +est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet. + +--Et pourquoi l'enfant Jésus n'est-il pas avec elle? + +--Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât, parce que dans ce moment-ci il a +la petite-vérole. + +Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin; mais mon +oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot; le danger +l'électrisait, et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées +avec une dextérité admirable, ce qui ne l'empêchait pas de temps en +temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la +vérité, il en était déjà, à sa septième demi-bouteille. + +Le maître d'école du lieu, en sa qualité de savant, se présenta le +premier dans la lice. + +--Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de +barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes +très-barbu, et partout on vous représente avec une grande barbe blanche +qui vous descend jusqu'à la ceinture. + +--C'était trop salissant, M. le maître. J'ai demandé au bon Dieu la +permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait +passer dans ma queue. + +--Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous +raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter? + +--Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie +le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du +bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi. + +--Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien +chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la +fois! + +--Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et +en s'inclinant profondément, bénissons les décrets de Dieu; c'est +probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche. + +--Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment +on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant +comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos? + +--Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, respectable +pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqué de la main des hommes; +tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un léger habit de +serge rouge, et à la Toussaint un habit épais de velours écarlate. + +--Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses +blondes, il faut que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze +jours que la Toussaint est passée, et votre habit est déjà tout râpé et +tout blanc sur les coutures. + +Malheureusement le père du petit philosophe se trouvait à côté de lui. +Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup +de pied au derrière, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce +petit garçon auquel son maître d'école négligeait d'apprendre sa +religion. + +--Messieurs, s'écria le maître d'école, je vous prends tous à témoin, et +M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation: il +attaque continuellement les autorités du village, je m'en vais le +prendre par sa langue. + +--Oui, dit Nicolas, en voilà une belle autorité! Attaque-moi quand tu +voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M. +le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demandé quel +était le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a répondu que +c'était Pharaon: la mère Pintot en est témoin. + +--Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi; je +serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût entre vous +l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas entièrement +poussée, attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a +induit le petit Charlot en erreur. M. le maître ignorait cette +particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses +élèves. J'espère que M. Nicolas est content de cette explication. + + + + +V + +MON ONCLE FAIT UN MIRACLE. + + +Mon oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne +qui cherchait à se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les +jeunes filles au moins autant que Jésus-Christ aimait les petits +enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher. + +--Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle +révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui +porter de la crême, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit +la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des +miracles. + +--Sans doute, répondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles. + +--En ce cas pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade +depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît? + +--Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il +faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne +vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux +joues, le damné pécheur qu'il était. + +--Tiens! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que +le Juif-Errant embrasse les femmes? + +Il se retourna et aperçut Manette. + +--Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par +an: voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez, +vous serez la troisième. + +L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire +passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était +immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de +Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et +l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé +en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de +l'imagination, à Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh! +qui sait? peut-être la génération future prendrait-elle la chose au +sérieux. S'il allait être canonisé! si l'on faisait de sa personne un +gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une +place dans l'almanach, un _Ora pro nobis_ dans les litanies! s'il +devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui +souhaitait sa fête avec de l'encens, qu'on le couronnât de fleurs, qu'on +le décorât de rubans, qu'on lui mît un raisin mûr entre les mains! si on +enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier +pour le débarbouiller toutes les semaines! s'il guérissait de la peste +ou de la rage! Mais le tout était de le mener à bien, ce miracle. +Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y +prendrait-il? Et s'il échouait, il serait honni, bafoué, vilipendé, +peut-être battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il +avait si bien commencée... Ah! bast! dit mon oncle en se versant un +grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira: _Audaces +fortuna juvat_; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à +moitié fait. + +Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète, +une longue queue de Moulotats; étant entré dans la maison, il vit sur +son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir +manger son oreille; il demanda comment cet accident lui était survenu, +si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire. + +--Ça lui est arrivé ce matin en déjeunant, répondit sa femme, comme il +voulait casser une noix entre ses dents. + +--Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous +appelé quelqu'un? + +--Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une +attaque de paralysie. + +--On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie +comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné? + +--Cette drogue qui est dans cette fiole. + +Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique, +et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet. + +--Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes +capable de faire le miracle que nous vous demandons. + +--Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par +jour si j'en étais fourni. + +Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de +plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé +dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait +enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place; +car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce +que mon oncle, avec son coup d'oeil gris qui s'enfonçait comme un clou +dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara +qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené, +d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille. + +Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le +père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont +la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la +protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le +miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour +l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon, +mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui +répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de +l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle +fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en +trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il +déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester +plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la +sainte Vierge; et il alla rejoindre sa soeur, qui se chauffait les pieds +dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un +picotin à sa bourrique. + +Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser +de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la +route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant, +plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de +cette épreuve difficile flattait son orgueil de soeur, et elle se disait +qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou +trois mille francs de rente par-dessus le marché. + +Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire même celui +du bourriquet, était déjà arrivé à la Chapelle. Quand ils entrèrent dans +le bourg, les femmes se tenaient agenouillées à la porte de leurs +maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait. + + + + +VI + +M. MINXIT + + +Monsieur Minxit accueillit très-bien mon oncle et ma grand'mère. M. +Minxit était médecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, passé sa +belle jeunesse dans la société des cadavres. La médecine lui était +poussée un beau jour dans la tête comme un champignon: s'il savait la +médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais +songé à lui faire faire ses humanités; il ne savait que le latin de ses +bocaux, et encore, s'il s'en fût rapporté à l'étiquette, il aurait +souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très-belle +bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il +disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de +l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux +ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton, +sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms +célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion, +c'est que toutes les fois qu'on demandait à M. Minxit à voir sa +bibliothèque, il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un +homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à +défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la +vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait +persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères, et il +s'adonna à la divination des urines. Après vingt ans d'étude dans cette +science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de +celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout +venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son +urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans +les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mot. + +M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans +s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans +et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent +d'en imposer à la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi +insaisissable qu'il est impossible de l'écrire, d'enseigner ou de +contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple opérateur, fait +tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand +homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, à +plusieurs, a tenu lieu de génie; que Napoléon a possédé, entre tous les +hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement +charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel +on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait +un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de +M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était +pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent +avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il +s'était acquis une très-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent +de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si +cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y +trouvaient toujours table ouverte. + +Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient être amis aussitôt qu'ils se +rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient +parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour +me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme +deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits, +les mêmes goûts, les mêmes passions, la même manière de voir, les mêmes +opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille +petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous +autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a +point de philosophie au milieu des misères d'ici-bas, c'est un homme qui +va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef +un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur +opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur +rôle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces +gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot; ils +voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de +différence entre eux que quelques rides. C'étaient deux arbres de même +espèce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sève, +mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs et qui produisent les +mêmes fruits. Aussi le beau-père futur avait-il pris son gendre dans une +prodigieuse amitié, et le gendre professait-il pour le beau-père une +haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait +l'alliance de M. Minxit qu'à son corps défendant, par un effort de +raison et pour ne pas désobliger sa chère soeur. + +M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il fût +aimé de sa fille; car tout père, si bon qu'il soit, s'aime lui-même dans +la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent +contribuer à son bien être; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord +beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare, +il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la +soude à un écusson; s'il aime les échecs, il la donne à un joueur +d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un +pour faire sa partie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il +possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie +ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des +roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis à donner +à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les +graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents +trouvent, dans leur âme et conscience, leur fille heureuse, cela suffit: +c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en +faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton, +s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pas son +mari, mais elle s'habituera à l'aimer: avec de la patience on vient à +bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari +qu'elle n'aime pas: c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son +oeil; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos. +Quelques-unes se laissent mourir à la peine; d'autres vont chercher +ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel +on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné +une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il +laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité +prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents. + +Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et +français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il +faudrait bien certainement que le jocko leur fît des sommations +respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent +pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voilà de +détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre +manière de sentir à la place de celle d'un autre: c'est vouloir +substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est +qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut épouser un +singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui +refuser la faculté d'être heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quand +elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe +l'égratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous? +C'est qu'elle aime mieux être égratignée que caressée. Si, d'ailleurs, +son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle +saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le +long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet +reproche-t-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de +la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface +du fleuve. + +Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur +fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit +peut-être électeur, avec lequel il puisse parler littérature ou +politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui +donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la +promenade. + +M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses +meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans +ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le força +de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et +plantée d'arbres qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité +de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela était +très-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et +en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser Mlle Minxit. + +Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop +longue que de vingt lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde +ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente +il y en a vingt-cinq, elle savait parler très-pertinemment de mille +petites choses insignifiantes, et faisait très-bien les fromages à la +crême; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à +mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait déplu, c'est qu'il +l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne. + +--Voilà ma propriété, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle +sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus... + +--Entendons-nous, fit mon oncle, êtes-vous bien sûr que Mlle Arabelle +n'a aucune répugnance à m'épouser? + +--Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin. +N'es-tu pas joli garçon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux +et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le +marché? + +--Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont +capricieuses, et je me suis laissé dire que Mlle Arabelle avait une +inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé. + +--Un hobereau, dit M. Minxit, une espèce de mousquetaire qui a mangé, en +chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait +laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai +rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eût dévoré +ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil +être. Avec cela, c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces +jours il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne. + +--Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet être est aimé +d'Arabelle. + +--Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour +s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du +peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire +et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientèle, et +supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination +des urines. + +--Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux +pas consulter les urines. + +--Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va, +Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à +son fils: Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais tout +ce qu'il faut de présente d'esprit, d'imagination, de perspicacité et +même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre +métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais qu'est-ce +qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te +le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart +des médecins pour tromper leurs clients?--Tiens, voilà mon fifre qui +vient probablement m'annoncer l'arrivée de quelques fioles. Je vais te +donner un échantillon de mon art. + +Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau? + +--C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter. + +--Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser? + +--Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombée +sur un perron et a roulé quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se +rappelle pas au juste le nombre. + +--Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle. +C'est égal, je remédierai à cela. Benjamin, va m'attendre dans la +cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui +consulte les urines. + +M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq +minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé, courbaturé, une +cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet. + +--Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je +suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me débotte +bien vite et qu'on me bassine mon lit. + +--M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui présentant sa fiole. + +--Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je +n'en peux plus. Voilà comme vous êtes tous; c'est toujours au moment où +j'arrive de campagne que vous venez me consulter. + +--Mon père, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas +à revenir demain. + +--Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement +contrarié; et s'approchant de la fenêtre: cela, c'est de l'urine de ta +femme, n'est-ce pas? + +--C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan. + +--Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole. + +--Voilà qui est on ne peut mieux deviné. + +--Sur un perron, n'est-il pas vrai? + +--Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit? + +--Et elle a roulé quatre marches. + +--Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxit; elle en a bien roulé cinq. + +--Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron, +et tu verras qu'il n'y en a que quatre. + +--Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas +évité une. + +--Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole; +cependant, il n'y a bien là-dedans que quatre marches. À propos, m'as-tu +apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise? + +--J'en ai jeté un peu à terre, parce que la fiole était trop pleine. + +--Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la +cause du déficit: c'est la cinquième marche que tu as renversée, +maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roulé cinq +marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et +autant de fioles, le tout étiqueté en latin. + +--J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une +abondante saignée. + +--Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la +route, oui; mais une chute sur un perron, voilà toujours comme cela se +traite. + +Une jeune fille vint après le paysan. + +--Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mère? + +--Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et +je venais vous demander ce qu'elle doit faire. + +--Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez +pas le sou pour acheter des remèdes! + +--Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis +huit jours. + +--Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t-elle d'être malade? + +--Soyez tranquille, M. Minxit; aussitôt que mon père travaillera, vous +serez payé de vos visites: il m'a bien chargée de vous le dire. + +--Bon! voilà encore une autre sottise! Il est donc fou ton père de +vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!... Pour qui me +prend-il donc, ton imbécile de père?... Tu iras ce soir avec ton âne +chercher un sac de mouture à mon moulin, et tu vas emporter un panier de +vin vieux avec un quartier de mouton; voilà, pour le moment, ce qu'il +faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent +point, tu me le feras dire. Va, mon enfant. + +--Eh bien! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des +urines? + +--Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit; voilà ce qui vous +excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de +perron autrement que par la saignée. + +--Alors, tu n'es qu'un conscrit en médecine; tu ne sais donc pas qu'il +faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez? + +Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu +aurais fait un joli sujet. + + + + +VII + +CE QUI SE DIT À LA TABLE DE M. MINXIT + + +L'heure du dîner arriva; quoique M. Minxit n'eût invité que quelques +personnes autres que celles à nous connues, le curé, le tabellion et un +de ses confrères du voisinage, la table était chargée d'une profusion de +canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au +milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse +de leur plat leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une +certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé +sur nos vignobles comme sur notre société, ont conservé leur +aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée. + +--Mais, dit mon oncle à M. Minxit, à l'aspect de cette abondance +homérique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait à rassasier +une compagnie de dragons après la grande manoeuvre. Est-ce que par hasard +vous attendez notre ami Arthus? + +--J'aurais fait mettre une broche de plus, répondit en riant M. Minxit. +Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela, il se trouvera bien +des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à-dire ma +musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles, +est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe, moi, +que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de +dîner. + +--C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion +philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il +eût eu contre eux une inimitié personnelle. + +Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le +monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et +très-bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit. + +--Fifre, dit celui-ci à un des valets qui servaient à table, fais +apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec +armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres. + +La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit, +ayant décoiffé quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son +verre plein: + +--Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier +médecin du bailliage; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie +de l'aimer comme vous m'aimez.--Allez, musique! + +Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et +de clarinettes éclata dans la salle, et mon oncle se trouva obligé de +demander grâce pour les convives. + +Cette notification, un peu trop officielle et trop prématurée, fit faire +à Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait +bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autour de lui, +ne s'aperçut de rien; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma +grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin +n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était +au moins pour sa soeur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il +faisait à son frère, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si +elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale, +l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de +M. Minxit, c'était la haute considération dont lui, M. Minxit, jouissait +dans toute la contrée. + +Benjamin crut que sa soeur avait dit une sottise, et il se hâta +d'ajouter: + +--Et aussi les grâces et les charmes de toute espèce dont Mlle Arabelle +est si abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui +sera son époux des jours filés d'or et de soie. + +Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste +compliment, le seul qu'il eût encore dépensé avec Mlle Minxit et que sa +soeur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement +une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de +Bourgogne. + +Il y avait là trois médecins; on devait parler médecine, et on en parla. + +--Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre +était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi... +quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensez-vous du docteur +Arnout, de Clamecy? + +--Demandez cela à Benjamin, dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi. + +--Oh! M. Minxit, répondit mon oncle; un concurrent!... + +--Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes +concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata. + +--Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe +perruque. + +--Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudrait-il pas un +médecin à queue? + +--La question est d'autant plus délicate que vous avez vous-même une +perruque, M. Fata; mais je vais tâcher de m'expliquer sans blesser +l'amour-propre de qui que ce soit. + +Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tête, qui a fouillé +tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels mots grecs +viennent les cinq à six cents maladies qui atteignent notre pauvre +humanité. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais +pas lui confier mon petit doigt à guérir; je donnerais la préférence à +un bateleur intelligent, car sa science à lui, c'est une lanterne qui +n'est pas éclairée. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il +serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et +cela est surtout vrai de la médecine, qui est une science conjecturale. +Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains: +ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait à l'homme d'esprit +des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout +nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent +pas: c'est la perspicacité et l'intelligence. + +--Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse. + +--Oh! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me vient une +excellente idée: auriez-vous une place vacante dans votre musique? + +--Pour qui donc? dit M. Minxit. + +--Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, répondit +Benjamin. + +--Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés? + +--Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement. + +--Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux +sergent, en attendant que mon maître de musique l'ait mis au courant +d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues. + +--À propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il +a une figure rissolée comme un poulet qui sort de la broche; on dirait +qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne: +vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il +est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont +nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se +placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer +pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolongé ses +jours jusqu'à cet âge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont +il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce +précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la +fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer. + +--Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la médecine à grand +orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon +service, soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché. + +En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à +mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui +arrachaient la queue de son âne, et que, comme il avait voulu les +disperser à coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pièces +avec le tranchant de leurs ongles. + +--Je vois ce que c'est, dit mon oncle, éclatant de rire: elles arrachent +les crins de l'âne de la sainte Vierge pour faire des reliques. + +M. Minxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire. + +--Messieurs, s'écria-t-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous +sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous +en fassiez un saint. + +--Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y +rencontrerais aucun de vous. + +--Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mère après avoir ri elle-même; cela +ne me fait pas rire, moi; voilà toujours le résultat des mauvaises +farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son âne, si nous ne le lui +rendons tel qu'il nous l'a confié. + +--En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer +que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi,--et ma queue +vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'âne de M. +Durand--serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'eût +tué tout entier? + +--Assurément non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne +t'en estimerais pas une obole de moins. + +Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une +posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop +étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient +à genoux. + +--Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit à +Benjamin. + +--Rien de plus facile, répondit celui-ci. + +Il se mit alors à la fenêtre et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient +tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester +deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne +manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le +peuple se retira satisfait. + +--Voilà, dit le curé, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup +d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon +prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la +queue crottée d'un bourriquet? + +--Mais, pasteur, répondit Benjamin, vous qui êtes à table si philosophe, +n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du +papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint +Maurice? + +--Ce sont des reliques épuisées, poursuivit M. Minxit; il y a plus de +cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de +s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal. +Moi-même, je les prendrais pour faire de l'_album græcum_ s'il voulait +me les céder à juste prix. + +--Qu'est-ce que c'est que cela de l'_album græcum_? fit naïvement ma +grand'mère. + +--Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du _blanc grec_: je +regrette de ne pouvoir vous en dire davantage. + +--Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont +l'oeil était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au +pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias +de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de +son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je +suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les +bottes à l'écuyère de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le +pasteur fût plus tolérant, et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens +la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une +marque d'ignorance que de trop croire. + +--Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez +au Juif-Errant? + +--Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice? + +--Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata, croyez-vous au +Juif-Errant? + +--Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac. + +--Pour vous, respectable M. Minxit... + +--Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère, excepté qu'au +lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre. + +--Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère +bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses +éternelles pérégrinations. + +--Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous? + +--Oh! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce +que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute; +parce que les évangéltstes qui ont écrit son histoire sont des hommes +dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient +pas d'intérêt à tromper leur prochain, et que, quand bien même ils +l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir. + +Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile +n'était, comme le _Télémaque_, qu'une espèce de roman philosophique et +religieux, à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le +trouble et la division à la surface de la terre; qui devait séparer +l'époux de l'épouse, les enfants de leurs pères; qui réhabilitait la +pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître; qui heurtait toutes +les idées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été +méprisé, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait +été honoré; qui renversait la vieille religion des païens, et sur ses +débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de +charpentier... + +--M. le curé, dit M. Minxit, votre période est trop longue: il faut la +couper par un verre de vin. + +M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit: + +--À l'apparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense +cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime +qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de +leurs éternelles réclamations. + +--Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est +pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des +bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrèrent aux portes de la +ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche. + +Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces +évangélistes, à l'inspiration près, que sont-ils? des hommes de rien; +des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de +contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour +vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des +hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en +suis bien sûr, étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et +les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le +bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le +magistrat déférerait le serment. + +Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois, +ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et +il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents +ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce +commune d'un enfant de cinq ans. + +Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs +concitoyens: peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas +un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de +s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds, +avec une espèce de damné, plus misérable cent fois qu'un galérien, +auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui +de la bière fraîche? Et même, à bien prendre la chose, ils ont agi, en +publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur +intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haute +opinion de leur valeur poétique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai +mainte fois surpris le grand-noël autour d'un morceau de fromage de +Brie, est un Virgile en comparaison d'eux. + +Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens, +quand bien même ils l'auraient voulu; si les faits célébrés dans leur +complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les +habitants de Bruxelles eussent réclamé; la police eût cherché sur ses +registres si un sieur Isaac Laquedem n'était pas passé tel jour à +Bruxelles, et, elle eût réclamé; les cordonniers, dont le procédé brutal +du Juif-Errant, qui tirait lui-même de la manicle, a déshonoré à tout +jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût +été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de +la capitale du Brabant. + +D'ailleurs, sous le rapport de la crédibilité, la complainte du +Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages; elle n'est point +tombée du ciel comme un aérolithe; elle a une date précise: le premier +exemplaire a été déposé à la bibliothèque royale, bien et dûment revêtu +du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile +cependant n'a point de date. À la complainte de Bruxelles est joint le +portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes à +l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille +qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est venue jusqu'à nous. +La complainte du Juif-Errant a été écrite dans un siècle éclairé, +investigateur, plus disposé à retrancher de ses croyances qu'à ajouter; +l'Évangile, au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé, +on ne sait par qui, au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de +grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la +plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de +superstition et de barbarie. + +--Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les +bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du +Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin +pour le Juif-Errant; vous avez même, en cette qualité, fait en présence +de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre démonstration +pèche donc par un côté, et vos règles, relativement à la certitude +historique, ne sont pas infaillibles. + +--L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tête. Je +conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi +bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant. + +--Ah ça! interrompit ma grand'mère, qui allait toujours au fait, +j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin? + +--Sans doute, ma chère soeur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant +plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut +croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de +l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais, +fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux +dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le +Juif-Errant? + +Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque +poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe +est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître. + +Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile +légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie. + +Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre +haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à +l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif +n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des +tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui +aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un +fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois +le tour du monde. + +Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné +sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les +confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de +l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence +repoussait d'elle-même. + +Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif, +obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux: +il dépense peu. + +Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas +plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par +la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la +consommation des siècles à la surface de la terre. + +À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au +Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que +celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot +le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les +uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur +l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un +poireau au menton. + +Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent +et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas +aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi; +cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée +si elle n'était pas mariée à l'église. + +Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de +ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui +accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le +déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a +des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et, +pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En +définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est +celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré. + +Il était nuit et plus que nuit, quand ma grand'mère déclara qu'elle +voulait partir. + +--Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition, dit M. Minxit, +c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de +chasse que je décrète en son honneur: il faut bien qu'il fasse +connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans. + +--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de +la chasse. Je distinguerais très-bien un civet ou un râble de lièvre +d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son +grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un +lapin courant. + +--Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu +viennes: il faut bien connaître un peu de tout. + +--Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos +instruments de musique. + +--Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le +payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais, pour éviter +tout accident, tu chasseras avec ton épée. + +--Eh bien! je promets, dit mon oncle. + +Et, là-dessus, il prit congé, avec sa chère soeur, de M. Minxit. + +--Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mère quand ils furent sur le +chemin, que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille? + +--Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le +vouloir, répondit sèchement ma grand'mère. + +--Mais... + +--Mais... prenez garde à l'âne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de +votée épée; voilà tout ce que je vous demande. + +--Vous me boudez, ma soeur; je voudrais savoir pourquoi? + +--Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop +discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle. +Maintenant, laissez-moi tranquille. + + + + +VIII + +COMMENT MON ONCLE EMBRASSA UN MARQUIS. + + +Le samedi suivant, mon oncle alla coucher à Corvol. + +On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit était accompagné de +tous ses gens et de plusieurs amis, dont le confrère Fasta faisait +partie. C'était par un de ces jours splendides que le sombre hiver, +semblable à un geôlier qui sourit, donne de temps en temps à la terre; +février semblait avoir emprunté au mois d'avril son soleil; le ciel +était limpide, et le vent du midi emplissait l'atmosphère d'une molle +tiédeur; la rivière fumait au loin entre les saules, la gelée blanche du +malin pendait en gouttelettes aux branches des buissons; les petits +pâtres chantaient pour la première fois de l'année dans les prés, et les +ruisselets qui descendent de la montagne du Flez, réveillés par la +chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies. + +--M. Fata, dit mon oncle, voilà une belle journée! Est-ce que nous la +passerons entre les rameaux mouillés des bois? + +--Ce n'est pas mon avis, confrère, répondit celui-ci. Si vous voulez +venir chez moi, je vous montrerai un enfant à quatre têtes que j'ai +serré dans un bocal. M. Minxit m'en offre trois cents francs. + +--Vous feriez bien de le lui céder, dit mon oncle, et de mettre du +cassis à la place. + +Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux +petites lieues de là à Varzy, il se décida à suivre le confrère. Ils +quittèrent donc, Fata et lui, le gros des chasseurs, et s'enfoncèrent +dans un chemin de travers qui s'égarait dans la prairie. Bientôt ils se +trouvèrent vis-à-vis Saint-Pierre-du-Mont. Or, Saint-Pierre-du-Mont est +un gros monticule situé sur la route de Clamecy à Varzy. Il est à sa +base revêtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu à +son sommet. Vous diriez une grande motte de terre soulevée dans la +plaine par une taupe gigantesque. Sur son crâne pelé et teigneux était +alors un reste de château féodal, aujourd'hui remplacé par une élégante +maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux: car c'est ainsi +que, par un travail insensible, les oeuvres de l'homme, comme celle de la +nature, se décomposent et recomposent. + +Les murs du castel étaient démantelés, ses créneaux édentés en maints +endroits; les tours semblaient avoir été cassées par le milieu, et elles +étaient réduites à l'état de tronçons; ses fossés, taris à moitié, +étaient encombrés par de grandes herbes et une forêt de roseaux, et son +pont-levis avait fait place à un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce +vieux débris de la féodalité attristait tous les environs; les +chaumières avaient reculé devant lui; les unes étaient allées sur le +coteau voisin former le village de Flez, les autres étaient descendues +dans la vallée et s'étaient groupées en hameau le long de la route. + +Le maître de cette vieille gentilhommière était alors un certain marquis +de Cambyse. M. de Cambyse était grand, épais, fortement charpenté et +avait la force d'un géant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de +chair. Il était d'un caractère violent, emporté, susceptible jusqu'à +l'excès, ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui +allait jusqu'à la sottise; il était d'ailleurs entiché de sa noblesse et +s'imaginait que les Cambyse étaient une oeuvre hors ligne dans la +création. + +Il avait été quelque temps officier de mousquetaires, je ne sais de +quelle couleur; mais il était mal à son aise à la cour: sa volonté s'y +trouvait comprimée, sa violence ne pouvait y faire explosion, et il +était d'ailleurs étouffé au milieu de cette poussière de hobereaux qui +chatoyaient et tourbillonnaient autour du trône. Il était revenu dans +ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emporté un à +un les vieux privilèges de la noblesse; mais, lui, il les avait gardés +de fait et il les exerçait dans toute leur plénitude. Il était encore +maître absolu non-seulement de ses domaines, mais encore dans tout le +pays des environs. C'était, à la rondache près, un véritable seigneur +féodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles +étaient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes, foulait +leurs récoltes aux pieds de ses valets, et faisait mille avanies aux +bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne. + +Il faisait du despotisme et de la violence par caprice, par +divertissement et surtout par amour propre. Afin d'être le personnage le +plus éminent du pays, il avait voulu en être le plus méchant. Il ne +savait pas de meilleures manières pour démontrer sa supériorité aux gens +que de les opprimer. Pour être célèbre, il s'était fait méchant. C'était +au volume près, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa présence +entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des +créanciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer. +Telle était la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouvé dans le +pays un huissier pour l'assigner. Un seul, le père Ballivet, avait osé +lui remettre une cédule en main propre et parlant à sa personne, mais il +y avait risqué sa vie. Honneur donc au généreux père Ballivet, huissier +royal, qui exploitait pour tout le monde et deux lieues au delà, ainsi +que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de +ce grand huissier. + +Voici du reste comment il s'y était pris. Il avait empaqueté sa cédule +dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetées et l'avait +présentée à M. de Cambyse comme un paquet venant du château de Vilaine. +Tandis que le marquis démaillotait l'exploit, il s'était esquivé sans +bruit, avait gagné la grande porte et avait enfourché son cheval qu'il +avait attaché à un arbre à quelque distance du château. Quand le marquis +eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir été la +dupe d'un huissier, il ordonna à ses domestiques de courir sur ses +traces; mais le père Ballivet était hors de leur portée et se moquait +d'eux par un geste que je ne puis reproduire ici. + +Du reste, M. de Cambyse ne se faisait guère plus de scrupule de +décharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait déjà +détérioré deux ou trois, qu'on appelait dans le pays les estropiés de M. +de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient été +victimes de ses très-mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne fût pas +encore bien vieux, il y avait déjà dans la vie de cet honorable seigneur +assez de sanglantes espiègleries pour faire deux forçats à perpétuité; +mais sa famille était bien à la cour: la protection de ses nobles +cousins le mettait à l'abri de toute poursuite. Et au fait, chacun prend +son plaisir où il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait à +Versailles de si doux et de si joyeux ébats, tandis qu'il donnait des +fêtes aux gentilshommes de sa cour, ne voulait pas que ses gentilshommes +de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il eût été +très-contrarié que les paysans à faire crier sous le bâton, ou les +bourgeois à désoler leur eussent fait faute. Louis, dit le Bien-Aimé, +tenait à mériter l'amour que lui avaient décerné ses sujets. Ainsi donc, +il est bien entendu que le marquis de Cambyse était inviolable comme un +roi constitutionnel, et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni +maréchaussée. + +Benjamin aimait à déclamer contre M. de Cambyse; il l'appelait le +Gessler des environs, et il manifestait souvent le désir de se trouver +en la présence de cet homme; ses souhaits ne furent que trop tôt +accomplis, comme vous allez le voir. + +Mon oncle, en sa qualité de philosophe, se mit en contemplation devant +les vieux créneaux noirs et ébréchés qui déchiraient l'azur du ciel. + +--M. Rathery, lui dit le confrère le tirant par la manche, il ne fait +pas bon autour de ce château, je vous en préviens. + +--Comment, M. Fata, vous aussi vous avez peur d'un marquis? + +--Mais, M. Rathery, c'est que je suis, moi, un médecin à perruque. + +--Voilà comme ils sont tous! s'écria mon oncle, donnant un libre cours à +son indignation; ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme, +et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore +s'aplatissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage +ne trébuche! + +--Que voulez-vous, M. Rathery, contre la force... + +--Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! Vous ressemblez au +boeuf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie à +l'abattoir. Oh! le peuple est lâche! il est lâche! je le dis avec +amertume, comme une mère dit que son enfant a mauvais coeur. Toujours il +abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifiés pour lui, et s'il +manque une corde pour les pendre, il se charge de la fournir. Deux mille +ans ont passé sur la cendre des Gracques, et dix-sept cent cinquante ans +sur le gibet de Jésus-Christ, et c'est toujours le même peuple. Il a +quelquefois des lubies de courage; il jette le feu par la bouche et les +naseaux; mais la servitude est son état normal et il y revient toujours, +comme un serin apprivoisé revient toujours à sa cage. Vous voyez passer +le torrent gonflé par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve. +Vous repassez le lendemain, et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet +d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laissé de +son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort +quand il veut l'être; mais prenez-y garde, sa force ne dure qu'un +instant: ceux qui s'appuient sur lui bâtissent leur maison sur la face +glacée d'un lac. + +En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la route, +suivi de chiens aboyants et d'une longue traînée de valets. Fata pâlit. + +--M. de Cambyse! dit-il à mon oncle; et il salua profondément; mais +Benjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne. + +Or, rien n'était plus propre à choquer le terrible marquis que +l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la +lisière de ses domaines et en présence de son château. C'était +d'ailleurs d'un très-mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux. + +--Manant! dit-il à mon oncle avec son air de gentilhomme pourquoi ne me +salues-tu pas? + +--Toi-même, répondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son oeil +gris, pourquoi ne m'as-tu pas salué? + +--Ne sais-tu pas que je suis le marquis de Cambyse, seigneur de tout ce +pays? + +--Et toi, ignores-tu que je suis Benjamin Rathery, docteur en médecine +de Clamecy? + +--Vraiment, dit le marquis, tu es carabin? je l'en fais mon compliment; +voilà un beau titre que tu as là. + +--C'est un titre qui vaut bien le tien! pour l'acquérir, il m'a fallu +subir de longues et sérieuses études. Mais toi, ce de que tu mets devant +ton nom, que t'a-t-il coûté? Le roi peut faire vingt marquis par jour, +mais je le défie, avec sa toute-puissance, de faire un médecin; un +médecin a son utilité, tu le reconnaîtras peut-être plus tard; mais un +marquis, à quoi cela sert-il? + +M. le marquis de Cambyse avait bien déjeuné ce jour-là. Il était de +bonne humeur.--Voilà, dit-il à son intendant, un plaisant original; +j'aime mieux l'avoir rencontré qu'un chevreuil. Et celui-là, ajouta-t-il +en montrant Fata du doigt, quel est-il? + +--M. Fata, de Varzy, monseigneur, dit le médecin faisant une seconde +génuflexion. + +--Fata, dit mon oncle, vous êtes un polisson, je m'en doutais; mais vous +me rendrez compte de ce procédé. + +--Ah ça! dit le marquis à Fata, est-ce que tu connais cet homme? + +--Très-peu, M. le marquis, je vous le jure; je ne le connaissais que +pour avoir dîné avec lui chez M. Minxit; mais du moment qu'il manque aux +égards dus à la noblesse, je ne le connais plus. + +--Et moi, dit mon oncle, je commence à te connaître. + +--Comment, monsieur Fata de Varzy, poursuivit le marquis, est-ce que +vous dînez chez ce drôle de Minxit? + +--Oh! par hasard, monseigneur, un jour que je passais par Corvol! Je +sais bien que ce Minxit n'est pas un homme à voir; c'est une tête +brûlée, un homme entiché de sa fortune et qui se croit autant qu'un +gentilhomme.--Haie! haie! qui m'a frappé de son pied par derrière? + +--Moi, dit Benjamin, de la part de M. Minxit. + +--Maintenant, dit le marquis, vous n'avez rien à faire ici, M. Fata, +laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ainsi donc, ajouta-t-il, +s'adressant à mon oncle, tu persistes, toi, à ne pas me saluer? + +--Si tu me salues le premier, je te saluerai le second, dit Benjamin. + +--Et c'est là ton dernier mot? + +--Oui! + +--Tu as bien réfléchi à ce que tu fais? + +--Écoute, dit mon oncle, je veux avoir de la déférence pour ton titre et +te prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'étiquette. +Alors il tira un gros sou de sa poche, et le faisant tourner en l'air: +Demande pile ou face, dit-il au marquis; gentilhomme ou médecin, celui +que le sort désignera saluera le premier; il n'y aura pas à y revenir. + +--Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous +manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse? Si +j'étais à sa place, il y a longtemps que je vous aurais bâtonné. + +--Mon ami, répondit Benjamin, mêlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur +vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils. + +En ce moment un garde-chasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de +main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin était +d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait +encore aux lèvres le gros sourire qu'y avait fait épanouir son +espièglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme à +la banderolle moitié dans le fossé, moitié dans la haie qui abordait la +route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position +amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y +opposa.--Il faut, dit-il, que le drôle apprenne que le droit d'insolence +n'appartient pas aux vilains. + +Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de +n'avoir pas cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais bien que c'est +vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'être +obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la +force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se +fait, c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une +machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait +violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux +ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une +obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des +martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter +dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je +dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme +un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre +ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé; car +c'est à vous, à vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste. +Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que +je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais +bien qu'après cette formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en +vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose +qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous +forcer de commettre un acte préjudiciable à la nation; car nous n'avons +pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt +public. + +Mais enfin, telle n'était pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait +ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et +ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé +par derrière, empêtré dans son épée, protestait cependant de toute sa +force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de +distribuer à droite et à gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans +les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à +son secours; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses +interpellations, et même ils rirent de son martyre pour faire leur cour +au marquis. + +Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on +fermât la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on +apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il +commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon +pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours +fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard. + +Le brave intendant opina à vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit +heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis était de bonne +humeur; il avait même, à ce qu'il paraît, une pointe de sillery dans la +tête. + +--As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin. + +--Viens avec moi, répondit celui-ci, avec ton épée, à trente pas de ton +château, et je te ferai connaître mes moyens de défense. + +Alors le marquis se leva et dit: + +--La justice, après en avoir délibéré, condamne l'individu ici présent à +embrasser M. le marquis de Cambyse, seigneur de tous ces environs, +ex-lieutenant de mousquetaires, capitaine louvetier du bailliage de +Clamecy, etc., etc., dans un endroit que mondit seigneur de Cambyse va +lui faire connaître. Et en même temps il défaisait son haut-de-chausses. +La valetaille comprit son intention; elle se mit à applaudir de toutes +ses forces et à crier: Vive M. le marquis de Cambyse! + +Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colère; il dit plus tard qu'il +avait craint d'être frappé d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient +en joue, et ils avaient reçu ordre du marquis de tirer à son premier +signal. + +--Une fois, deux fois, dit celui-ci. + +Benjamin savait le marquis homme à exécuter sa menace, il ne voulut pas +courir la chance d'un coup de fusil, et... quelques secondes après, la +justice du marquis était satisfaite. + +--C'est très-bien, dit M. de Cambyse, je suis content de toi; +maintenant, tu peux te vanter d'avoir embrassé un marquis. + +Il le fit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes jusqu'à la +porte cochère. Benjamin s'enfuit, pareil à un chien auquel un mauvais +garnement a attaché un sabot à la queue. Comme il était sur la route de +Corvol, il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla +droit chez M. Minxit. + + + + +IX + +M. MINXIT SE PRÉPARE À LA GUERRE. + + +Or, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui, par la renommée sans +doute qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à +Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour +délivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis +et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une +guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les +lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes. + +La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes; la musique, à +cheval et armée de fusils de toutes sortes, était déjà rangée en +bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur, +avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs +s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée, sur lequel M. +Minxit avait écrit, en lettres moulées, afin que personne n'en ignorât: +La liberté de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'était là son +ultimatum. + +En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets +de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de +l'endroit munis chacun de leur échelle. + +La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour +combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en +plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les +choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des +poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum. + +Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à +la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante +les préparatifs du départ. + +C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M. +Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il +dit à ses soldats: + +--Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur +vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au +temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de +cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce +qu'il en est: + +Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain; +ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi +ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt +de vos femmes et de vos enfants--ceux qui en ont--que vous allez +combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit +devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et +quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura +une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il +vous en récompensera généreusement. + +Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous +avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de +délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous +bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes. +Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre +courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être +invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les +blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à +Cambyse! destruction à sa gentilhommière!... + +--Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte +de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en +latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live. + +À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M. +Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à +manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus +circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes +d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires. + +M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre, +et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que +par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu +calmée:--Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le +commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de +Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties +et du chiendent. + +--Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la +montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois à +votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons +nuitamment les murailles du château; nous nous emparerons de Cambyse et +de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit +Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous. + +--Voilà qui est bien pensé, répondît M. Minxit; nous avons une bonne +lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une +heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons. + +--Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien +pris de la journée, moi, et il me conviendrait assez de déjeuner avant +de partir. + +--Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on +distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine. + +--C'est cela, répondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever +pendant que je vais prendre ma réfection. + +Heureusement pour la gentilhommière du marquis, l'avocat Page, qui +revenait d'une expertise, vint demander à dîner à M. Minxit. + +--Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais +vous enrôler dans notre expédition. + +--Quelle expédition? dit Page, qui n'avait pas étudié le droit pour +faire la guerre. + +Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se +venger. + +--Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne +le pensez. D'abord, quant au succès, espérez-vous, avec sept à huit +hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de trente domestiques, +commandés par un lieutenant de mousquetaires? + +--Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit. + +--Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse +est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de +Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose, +toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans +doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous +faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne +plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un +bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de +nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses +entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc +qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et +cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un +marquis. + +Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la +vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose +ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté; +mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte +de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or, +comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur? +Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne +connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés? +Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les +morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui +proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis +avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est +l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un +boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on +s'indigne? + +Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de +celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais +si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si, +au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la +peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue +toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne +de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau +précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus +que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait +le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce +souvenir. + +Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est +toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on +nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il +sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts +malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut +l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en +cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort +envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint +Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense. + +Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un +cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice +héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page +avait raison. + +--Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre +votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on +ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le +roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes +abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous +seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros; +mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris, +des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la +brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin +défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit? +Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser. + +--Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de +quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes +cassées. + +--Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre, +lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix +à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que, +pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez +aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition. + +--Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures +personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de +l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine. + +--Belle raison pour encourir dix ans de galères! Non, M. Minxit, la +postérité ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez à vous, songez à +votre fille, à votre Arabelle chérie: quel plaisir aurait-elle à faire +de si bons fromages à la crême, quand vous ne seriez plus là pour les +manger? + +Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son +effet. + +--Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence +de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et dès lors, en fait d'honneur, +nous sommes solidaires l'un pour l'autre. + +--Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon oeil sera toujours +ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un +chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul +et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma +rapière, ou bien je le bâtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme +les anciens preux, de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur +jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne +conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire à +mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand +l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation. + +--Non pas, répondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte +pas ce serment impie: il faut au contraire que tu épouses ma fille; tu +te vengeras aussi bien après qu'auparavant. + +--Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec +le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre +d'épouser votre fille pour la laisser veuve peut-être le lendemain de +ses noces. + +Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle; mais voyant +qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume et +à licencier son armée. Ainsi finit cette grande expédition, qui coûta +peu de sang à l'humanité, mais beaucoup de vin à M. Minxit. + + + + +X + +COMMENT MON ONCLE SE FIT EMBRASSER PAR LE MARQUIS. + + +Benjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la +maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut +Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant +aimé rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M. +Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se décida à faire +contre fortune bon coeur: il vint à mon oncle. + +--Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable +monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en êtes-vous +tiré avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous fît un +mauvais parti, et je n'en ai pas fermé l'oeil de la nuit. + +--Fata, dit M. Minxit, gardez vos obséquiosités pour le marquis quand +vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit à M. de Cambyse que +vous ne connaissiez plus Benjamin? + +--Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit. + +--Est-il vrai que vous ayez dit au même marquis que je n'étais pas un +homme à voir? + +--Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien +je vous estime, mon ami. + +--J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le +sang-froid glacial d'un juge. + +--C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons régler son compte. + +--Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger. +Tenez, voilà ma houssine; pour l'honneur du corps, défendez-vous: un +médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus. + +--J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me +donnera lui coûtera cher. + +--Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache; +tiens, _Fata, fatorum_, destin, providence des anciens, tiens, tiens, +tiens! + +Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger +Fata; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est +dramatique comme un homme qu'on maltraite. + +--Messieurs, s'écriait Fata, je me mets sous votre protection. + +Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considération +dont il jouissait, avait à peu près droit de basse justice dans le +village. + +--Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des +violences exercées sur ma personne; je suis docteur en médecine. + +--Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui +ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices à +montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le féroce roturier +qu'il était. + +--Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à +M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le +salue. + +--Tu diras à Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma +maison est plus solide que son château, et que, s'il veut venir sur le +plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme. + +Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M. +Minxit par-devant le bailli pour répondre des violences commises sur sa +personne; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait, +bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus. + +Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy, sa soeur lui remit une lettre +timbrée de Paris, de la teneur suivante: + + «Monsieur Rathery, + + «Je sais de bonne part que vous allez épouser Mlle Minxit; je vous + le défends expressément. + + »Vte de Pont-Cassé.» + +Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin; +il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à cette missive: + + «Monsieur le vicomte, + + »Vous pouvez aller............... + + »Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai + l'honneur d'être, + + »Votre humble et dévoué serviteur, + + »_B. Rathery._» + +Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait +d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de cette réticence; mais +je vous ai toujours donné une idée de la fermeté, de la netteté, du nerf +et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine +d'écrire. + +Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant +s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il fit +aiguiser son épée et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de +Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et +qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille +perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son +quartier-général dans une espèce de cabaret situé sur le bord de la +route de Clamecy, vis-à-vis le château de M. de Cambyse. Le maître du +logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt à venir +en aide à son prochain, quand il était fracturé, déclina sa profession +et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa +famille désolée à rétablir en leur lieu et place les deux fragments du +tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration des deux +grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le +cabaret. + +Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une +haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit à +observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M. +Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là, et il n'avait +encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de +M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit +à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la +réponse affirmative de la servante, il monta à la chambre de mon oncle, +et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins à M. le +marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord +tenté de refuser. Mais il réfléchit que cette circonstance pouvait +favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le +domestique. + +Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était +dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie à +une violente inquiétude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se +tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. À l'arrivée de mon +oncle, le marquis leva la tête et lui dit: + +--J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier; j'ai su +que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je +n'aie pas l'honneur de vous connaître, persuadé que vous ne me +refuseriez pas votre secours. + +--Nous le devons à tout le monde, répondit mon oncle avec un sang-froid +glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi +bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste. + +--Cet homme m'effraie, dit le marquis à sa femme, faites-le sortir. + +--Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se +hasarder de venir au château; puisque vous avez celui-ci, sachez au +moins le garder. + +Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et +secoua la tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit. + +--Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne +l'aurions cru? + +--Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix +solennelle, mais le mal serait, en effet, très-grave si on ne prenait de +suite des mesures nécessaires pour le combattre. Vous avez avalé une +arête de saumon, et c'est une arête de la queue, là où elles sont le +plus vénéneuses. + +--Cela est vrai, dît la marquise étonnée; mais comment avez-vous +découvert cela? + +--Par l'inspection de la gorge, madame. + +Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant +devant la salle à manger, dont la porte était ouverte, il avait vu sur +la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé, et +il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait +appartenu l'arête avalée. + +--Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante +d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses. + +--Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je +serais fâché que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de +la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du +mancenillier, une substance si âcre, si corrosive, que si cette arête +restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle +produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître, et +l'opération deviendrait impossible. + +--En ce cas, docteur, opérez tout de suite, je vous en supplie, dit le +marquis de plus en plus effrayé. + +--Un instant, dît mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le +désirez; il y a une petite formalité à remplir. + +--Remplissez-la donc bien vite et commencez. + +--C'est que cette formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez +l'accomplir. + +--Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur! +veux-tu me laisser mourir là faute d'agir? + +--J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder +une proposition comme celle que j'ai à vous faire? Avec un marquis! avec +un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Égypte!... + +--Je crois, misérable! que tu profites de ma position pour te moquer de +moi! s'écria le marquis, revenant à la violence de son caractère. + +--Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous +souvenez-vous d'un homme que vous fîtes, il y a trois mois, traîner dans +votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et +auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à +un autre homme? + +--Un homme à qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi; je te +reconnais à tes cinq pieds dix pouces. + +--Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous +regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne +rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant +réparation de l'insulte que vous lui avez faite. + +--Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu +évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite. + +--Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur +d'un honnête homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais +insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur +qu'il me faut. Une réparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse? + +--Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux étaient attachés sur +l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale +demi-heure; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai +par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que +j'ai eu tort de vous avoir offensé. + +--Diable! Tu as bientôt payé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a +insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort, +et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien avec ta société de +hobereaux, du niais qui se serait contenté de cette apparence de +satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses; +le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé +en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme tu échappes à celle +du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi. +Je t'ai embrassé, il faut que tu m'embrasses. + +--As-tu donc oublié, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse? + +--Tu as bien oublié, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu, +tous les hommes sont égaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni +petit insulté. + +--Laquais, dit le marquis, auquel la colère avait fait oublier le +prétendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on +lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici. + +--Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue +impossible, et dans une heure vous serez mort. + +--Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon +coureur? + +--Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera +juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise. + +--Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez +inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir à pardonner qu'à se +venger? + +--Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grâce, je vous prie de +croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je +ne vous garderais pas rancune. + +Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien à gagner +avec mon oncle, elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la +nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour +se décider. + +Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient +dans sa chambre de se retirer. + +--Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je +l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de +Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte, +il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le +droit de se retirer. + +Le marquis jeta un coup d'oeil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait +plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas: + +--Allez donc vite, Pierre, dit-il, exécutez les ordres de monsieur; ne +voyez-vous pas qu'il est le seul maître ici pour le moment? + +Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que +l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas +commencer qu'il ne fût présent. + + * * * * * + +--Bien, dit Benjamin; maintenant nous voilà quittes, et tout est oublié; +et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge. + +Il fit l'extraction de l'arête très-vite et très-bien, et la remit entre +les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité: + +--Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air. + +--Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois +enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis +qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre +qui s'écriait: + +--Arrêtez, M. Benjamin Rathery! de grâce, venez recevoir mes +remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous +paie votre opération. + +Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles +paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis. + +--Landry, lui dit-il, mes compliments à madame la marquise, et rassurez +M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon: elles ne sont pas plus +vénéneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler; +qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou +trois jours il sera guéri. + +Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à +droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle +est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de +la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa +porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe. + +--Nous sommes vengés! s'écria-t-il. + +Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses +et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que +s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues +deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui +n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin, +exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la +gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au +soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté +ponctuellement. + + + + +XI + +COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP À LE SAISIR. + + +Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais, +le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître, +avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu: + +«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui +s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a +si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.» + +--Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur +voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer +d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses +fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement +et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le +gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait +envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec +_les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer_... +Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe! + +Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en +conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma +discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en +mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce +qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence... +Cinquante écus!... Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer +que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur +en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin +jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure +de ma journée: voilà de la magnificence! + +Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais, +lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a +quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à +entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai, +de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut. +Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer +au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent. +Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas +pour mille francs... mille francs à prendre, bien entendu, après ma +mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était +chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son +arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende +honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il +aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le +dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux, +son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il +m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon +individu, et qu'on la transférât au Panthéon... quand le peuple aura un +Panthéon, bien entendu. + +Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le +bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la +postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me +fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs, +c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma +chère soeur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec +cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui +sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme +d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée. + +La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui +annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à +nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle; +malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents +historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le +marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet. + +Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits +rouges entra avec une pancarte à la main. + +--Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore +votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu! +voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par coeur: six +aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de +doublure et trois garnitures de boulons ciselés? + +--C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante +livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un +gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture! + +--S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre +temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien, +monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent. + +--Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que +j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui +doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre... + +--Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet +argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la +lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait +faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand, +si vous voulez en prendre connaissance... + +--Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je +désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous +appartiendra. + +--Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me +demandez, je voudrais le savoir moi-même. + +--Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de +suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées +contre vous. + +--Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur +quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui? + +--De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait +à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me +remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que +je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des +querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire +payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de +ganache. + +--Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes +heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de +lui faire le plus tôt possible mes compliments. + +--Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu +grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que +si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que +vous seriez à l'hôtel Boutron. + +--Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne +voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré +envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu +deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride; +Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous, +vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous +fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de +nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà +ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle; +si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma +pratique. + +--Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes +obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer. + +--Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement +obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos +clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter +est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu; +vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50 +écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que +vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous +êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au +médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place. +Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10 +sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les +voilà: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas +de sitôt une pareille occasion. + +--Comme à-compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers. + +--Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai +besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je +destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention +de vous y inviter quoique vous soyez père de famille. + +--Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je +n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai +contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter +de suite. + +--Eh bien! voilà précisément ce dont je me plains, M. Bonteint, vous +n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais +inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:--M. Rathery, je +suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais +répondu:--Saisissez vous-même, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin +d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous +être agréable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi +aujourd'hui, saisissez-moi à l'instant même, ne vous gênez pas; tout ce +que j'ai est à votre disposition: je vous permets d'empaqueter, +d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici. + +--Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon... + +--Comment donc, M. Bonteint, mais enchanté d'être saisi par vos mains; +je vais même vous aider à me saisir. + +Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode, à laquelle +pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant +deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir: + +--Tenez, dit-il à Bonteint, en les lui présentant, vous ne perdrez pas +tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne +par-dessus le marché. + +--Ouais! répondit M. Bonteint. + +--Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse. +Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin; +la loi ne vous permet pas de toucher là. Ce sont les outils de ma +profession, et j'ai le droit de les conserver. + +--Pourtant... fit M. Bonteint. + +--Voilà maintenant un tire-bouchon à manche d'ébène et incrusté +d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le +soustrais à mes créanciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous. + +--Mais, répliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus +besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon +butin. + +--Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez, +voilà, sur cette planche de vieilles fioles à médecine, dont +quelques-unes sont fêlées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je +vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans. + +Sur cette autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous +coûtera que la peine de l'aller dénicher, et il pourra très-bien vous +servir d'enseigne. + +--M. Rathery! fit Bonteint. + +--Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne +sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne +portez encore qu'un faux toupet. + +--Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'écria Bonteint de plus en plus irrité. + +--Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid +imperturbable, un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin. +Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous, à Mme Bonteint et à +vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de +mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être +le plus long de la création, sans excepter l'immense serpent boa. Vous +le coterez, du reste, ce que vous voudrez. + +--Décidément vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la +moindre valeur. + +--Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de +recors à payer. Tenez, voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul +toute votre créance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou +trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en +forme de tabatière; quand on aura mis à l'entour un cercle d'or, et +qu'on y aura ajouté quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau à +offrir à Mme Bonteint pour le jour de sa fête. + +Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte. + +--Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit; comme +vous êtes pressé, M. Bonteint! je ne vous ai encore montré que la +moindre partie de mes trésors; tenez, voici une vieille gravure +représentant Hippocrate, le père de la médecine; je vous garantis la +ressemblance; plus, trois volumes dépareillés de la _Gazette médicale_, +qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver. + +--Encore une fois, M. Rathery... + +--Eh mon Dieu, ne vous fâchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivés à +l'objet le plus précieux de mon mobilier. + +Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits +rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un +nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant, avec un essaim +d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre. + +--Tenez, lui dit-il, voilà les deux derniers habits que vous m'avez +vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint; ils se sont +fanés dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma +chère soeur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des oeufs à Pâques +à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous fisse une déduction de +la couleur. + +--Oh! pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est trop fort; +jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain matin, +vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery. + +--Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous +êtes en bonne santé. À propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue +que vous oubliez! + +Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui +riait aux éclats. + +--Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer +sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si +violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant. + +--Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fâche-t-il pas contre moi parce +que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus +que lui! + +--Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant +pis, car je venais te proposer un marché d'or. + +--Propose toujours, dit Benjamin. + +--C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne +dont une de ses béates lui a fait présent, parce qu'il a un catarrhe et +que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il +a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à mettre dans ses +meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière +tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que +je te propose. + +--Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire +qu'une bonne action; les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas +qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin? + +--Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en +a fait goûter, c'est du beaune de première qualité. + +--Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il? + +--Vingt-cinq francs, dit Page. + +--Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est +un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit. + +--C'est vingt-cinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs +pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice, +tu conviendras que ce n'est pas trop. + +--Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous +l'achèterions à nous deux. + +--Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu +de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se +retire... + +--Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne +faut plus penser à ton quartaut. + +Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir. + +En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un +gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec +enthousiasme sur les genoux de mon oncle. + +--Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché; +j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as +besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en +donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais +j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait +l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au +paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il +me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un +liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée +sur son marché. + +--Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée? + +--Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de +Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui +attend son argent. + +--Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le +rouleau par la chambre, vous et... c'est-à-dire, pardon, ma chère soeur, +pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter +votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer. + +--Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma +grand'mère. + +--Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de +trop. + +--Comment, de trop? reprit ma grand'mère, regardant Benjamin avec des +yeux ébahis. + +--Eh bien! oui, de trop, ma chère soeur, de trop, entendez-vous, de trop; +il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs: +comprenez-vous à cette heure? + +--Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait +fait un pareil tour!... + +--Oui, j'ai été assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne +peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai été assez +niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire +charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas +pour rester honnête homme! vos plus proches et vos plus chers sont +pourtant les premiers à vous induire en tentation. + +--Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de +soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un +côté, elles tombent en loques de l'autre. + +--Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous +les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce +pas, ma chère soeur? + +--Mais, tes créanciers, quant les paieras-tu? + +--Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire +mieux. + +--Et le marchand de toile, que lui dirai-je? + +--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de +chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il +choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux. + +--Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec +tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile. + +--Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta +chère soeur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie. + +Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa +main de fer à le faire crier: + +--Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un +noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même, +mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire +à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai +accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque +de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent +adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi, +nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page, +tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de +dire ma chère soeur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les +vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne +voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le +mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le +faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de coeur et +d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes +nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble +pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de +l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de +tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus +nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et +pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce +jour, et boire de la piquette le reste de ma vie! + +--Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas +de bourgogne. + +--Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne +à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M. +de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais +écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai +que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner +copieusement ce jour-là; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta +et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs. + +Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M. +Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce +que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles. + + + + +XII + +COMMENT MON ONCLE APPENDIT M. SUSURRANS À UN CROCHET DE LA CUISINE. + + +Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes: elles jettent +autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au +vent comme une poussière, elles les envoient, ainsi que ces aumônes qui +montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs désolés, entre les +vieilles pierres des murailles fêlées, au milieu des ruines qui tombent +et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui +les féconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et après un rayon +pour les faire croître, un autre rayon pour les peindre. Les brises du +printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie; +voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent: mais quand les +brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes +humides, une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe +neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se +meurt, et qui en mourant nous sourit encore. + +Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent à des fleurs; mais +sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles: +la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous +prie, prolétaires, mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement +pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression, car, +pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la +plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces +dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles +par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la +femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le +genre humain et elles abdiquent. Napoléon, qui aimait beaucoup les +conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui +faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui +avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines!... Le fait +est que les enfants sont fort chers, et que cette dépense n'est pas à la +portée de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une +nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant +coûtent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite, +arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du +cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera +homme, les moustaches lui poussent et le voilà bachelier ès-lettres. +Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous +lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas à vous +apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la +ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des +invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez, +jusqu'à trente ans et au delà, de gants glacés, de cigares de la Havane +et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable!... +Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il +y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je +vous assure que l'hospice aurait presse! + +Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout +autrement: c'était l'âge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les +femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arrière-pensée à leurs +instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et +même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on +savait alors où les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs +d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée; +tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque +profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient +d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables +de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun +selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi +bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'à +présent pour être un homme de lettres, et avec une douzaine +d'alexandrins on était poète. + +Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de +l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle +faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais +seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma +grand'mère, quoi qu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à +son septième enfant. + +Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait +absolument que sa chère soeur assistât à sa noce, et il avait fait +consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailles de ma +grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc, +tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans +l'existence. Les six autres étaient tous vivants, tous enchantés d'être +au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots, à +l'autre une casquette; tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt +celui-là au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches +ils avaient leur chemise blanche et repassée; somme toute, ils se +portaient à merveille et fleurissaient dans leurs guenilles. + +Mon père, cependant, qui était l'aîné, était le plus beau et le mieux +nippé des six: cela tenait peut-être de ce que son oncle Benjamin lui +repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard +des pantalons, il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même +on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot, +qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de choeur, +et je le dis avec orgueil, il était un des meilleurs enfants de choeur du +diocèse: s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui +avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est +aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je +dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui +dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et +puis, vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être +l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine +de vivre? + +Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fonctions de lévite l'avantage +d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune +lui était arrivée: La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait +été mise à la réforme; ma grand'mère, avec ce coup-d'oeil d'aigle que +vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y +avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon, et elle s'était +fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint +était peint au beau milieu; l'artiste l'avait représenté au moment où il +coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité +d'un mendiant; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de +ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été +mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux. + +L'habit avait été mené à bonne fin par une couturière de la rue des +Moulins. Il serait allé à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon +père; mais ma grand'mère l'avait fait faire de telle sorte qu'après +avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'être une seconde +fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit +bleu-de-ciel; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à +en payer la façon; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une belle +parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de +sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants +l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus +d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de +l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi +personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une +sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de +son habit; et, un jour, au _Dominius vobiscum_ du desservant, il +répondit, croyant parler à sa mère: Je vous dis que je ne porterai plus +votre habit bleu-de-ciel! + +Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche, +après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au val des +Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer +au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit +qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptême à faire. + +--Cela n'empêche pas, dit Benjamin; un autre le fera à ta place. + +--Oui, mais il faut que j'aille au catéchisme à une heure. + +--Je croyais que tu avais fait ta première communion? + +--C'est-à-dire que j'ai été tout prêt de la faire. C'est vous qui m'en +avez empêché en me faisant griser la veille de la cérémonie. + +--Et pourquoi te grisais-tu? + +--Parce que vous étiez gris vous-même; et que vous m'avez menacé de me +battre du plat de votre épée si je ne me grisais pas. + +--J'ai eu tort, dit Benjamin; mais, c'est égal, tu ne risques rien de +venir avec moi; je n'en ai que pour un moment; nous serons revenus avant +le catéchisme. + +--Comptez là-dessus, répondit Gaspard, où un autre n'en aurait que pour +une heure, vous en avez, vous, pour une demi-journée: vous vous arrêtez +à tous les bouchons. Et M. le curé m'a défendu d'aller avec vous, parce +que vous me donnez de mauvais exemples. + +--Eh bien! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous +inviterai pas à ma noce; si au contraire vous m'accordez cette faveur, +je vous donnerai une pièce de douze sous. + +--Donnez-la-moi tout de suite, dit Gaspard. + +--Et pourquoi la veux de suite, polisson? est-ce que tu te défies de ma +parole? + +--Non, mais c'est que je ne me soucie pas d'être votre créancier: j'ai +entendu dire dans la ville que vous ne payez personne, et qu'on ne veut +pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous. + +--Bien parlé, Gaspard, dit mon oncle; tiens, voilà quinze sous, et va +prévenir ma chère soeur que je t'emmène. + +Ma grand'mère s'avança jusque sur le seuil de la porte pour recommander +à Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait +qu'il lui servît pour la noce de son oncle. + +--Vous moquez-vous? dit Benjamin; est-il besoin de recommander sa +bannière à un enfant de choeur français? + +--Mon oncle, dit Gaspard, avant de vous mettre en route, je vous +préviens d'une chose, c'est que, si vous m'appelez encore +porte-bannière, oiseau bleu ou patron de Clamecy, je me sauve avec vos +quinze sous et je retourne jouer au bouchon. + +À l'entrée du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, épicier, tout +petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charbon et de salpêtre. +M. Susurrans avait une espèce de métairie au val des Rosiers; il s'en +revenait à Clamecy, portant sous son bras un toulon qu'il espérait bien +faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que +Mme Susurrans attendait pour les mettre à la broche. M. Susurrans +connaissait mon oncle et il l'estimait, car Benjamin achetait chez lui +le sucre dont il édulcorait ses drogues et la poudre qu'il mettait dans +ses cheveux. M. Susurrans lui proposa donc de venir à la ferme se +rafraîchir. Mon oncle, pour lequel la soif était un état normal, accepta +sans cérémonie. L'épicier et son client s'étaient établis au coin du +feu, chacun sur un escabeau; ils avaient mis le toulon entre eux deux, +mais ils ne le laissaient pas aigrir à sa place, et quand il n'était pas +dans les bras de l'un, il était aux lèvres de l'autre. + +--L'appétit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant: si nous mangions +les poulets? dit M. Susurrans. + +--En effet, répondit mon oncle, cela vous épargnera la peine de les +remporter, et je ne conçois pas comment vous avez pu vous charger de +cette corvée. + +--Et à quelle sauce les mangerons-nous? + +--À la plus tôt faite, dit Benjamin, et voici un excellent feu pour les +faire rôtir. + +--Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que +tout juste pour faire une soupe à l'oignon: nous n'avons pas de broche. + +Benjamin, comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu +par les circonstances. + +--Il ne sera pas dit, répondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous +n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en +croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon épée, et, Gaspard que +voilà la tournera par la garde. + +Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous, ami lecteur; mais +aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de +notre époque. + +Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la +besogne; au bout d'une heure, les poulets étaient rôtis à point. On +retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu; le couvert +fut dressé dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se +trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas +pour cela. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait +l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les +infortunées volailles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée, et +cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était, +ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le +cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être, mais +Benjamin, le grand Benjamin, avait conservé la meilleure partie de sa +raison, et prenait pitié de son adversaire; quant à Gaspard, auquel on +avait passé quelquefois le toulon, il alla un peu au delà des limites de +la tempérance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une +autre expression. + +Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le +cuvier. Il était alors quatre heures, et ils se disposaient à se mettre +en route. M. Susurrans, qui se souvenait très-bien qu'il devait apporter +des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa +canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus. + +--Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger. + +--Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangés: ils étaient +embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche. + +--Cela n'est pas vrai! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes +poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un +loup. + +--Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle; mais toujours est-il +que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voilà +les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si +cela vous convient. + +--Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point là les carcasses de +mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre. + +--Eh bien! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain à la maison, +et je vous les rendrai... + +--Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans, s'élevant sur la +pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle. + +--Ah çà, papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous +préviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie; et... + +--Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaçant +devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni ton neveu, que +vous ne m'ayez rendu mes poulets. + +--Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe la jambe à ce vieil +imbécile? + +--Inutile, Gaspard, inutile, mon ami, dit Benjamin; tu es un homme +d'église, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle. +Ah çà! ajouta-t-il, une fois, deux fois, M. Susurrans, voulez-vous nous +laisser sortir? + +--Quand vous m'aurez rendu mes poulets, répondit M. Susurrans, faisant +demi-tour à gauche et présentant le bout de sa canne à mon oncle, comme +si c'eût été une baïonnette. + +Benjamin abaissa la canne de sa main, et prenant le petit homme par le +milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte à un +morceau de fer qui était au-dessus de la porte et auquel on suspendait +la batterie de cuisine. Susurrans, assimilé à un poêlon, se démenait +comme un scarabée attaché par une épingle à une tapisserie. Il hurlait +et gesticulait, criant tantôt au feu, tantôt à l'assassin. Mon oncle +avisa un almanach de Liège qui était sur la cheminée: + +--Tenez, dit-il, M. Susurrans, l'étude, a écrit Cicéron, est une +consolation dans toutes les situations de la vie; amusez-vous à étudier +jusqu'à ce qu'on soit venu vous dépendre; car, pour moi, je n'ai pas le +temps de faire conversation avec vous, et j'ai l'honneur de vous +souhaiter le bonsoir. + +À vingt pas de là, mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui +lui demanda pourquoi son maître criait au feu et à l'assassin. + +--C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre +maître, répondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui +était resté en arrière, il continua son chemin. + +Le temps s'était radouci; le ciel, auparavant resplendissant, était +devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas +encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée, qui +ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait +pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba +comme une éponge de cette pluie, et bientôt ses deux cornes devinrent +deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules. +Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la +recommandation de sa soeur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant. +Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon +oncle. À quelque distance de là, Benjamin et Gaspard rencontrèrent une +troupe de paysans qui revenaient de vêpres. À la vue du saint qui se +trouvait sur l'habit de Gaspard, la tête en bas et son cheval les quatre +fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel, les rustres poussèrent +d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées. +Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas +impunément bafouer par cette canaille. Il tira son épée; Gaspard, de son +côté, s'arma de pierres, et emporté par son ardeur, il s'élança à +l'avant-garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les +torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que, +pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée. + +--Gaspard, s'écria-t-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy, ton +saint qui est à l'envers; le casque de ton saint qui va tomber! + +Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put +supporter cette humiliation: il ôta son habit, le jeta à terre et le +foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer +de le ramasser et à le remettre; mais Gaspard se sauva à travers les +champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit +au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il était +un peu dégrisé, et il se ressouvenait très-distinctement qu'il avait +mangé ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les +vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme +nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais +ton, le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais +la force musculaire de Benjamin en imposait tellement à M. Susurrans +qu'il refusa tout net de se fâcher; il poussa même l'esprit de +contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle. + +Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le +milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page. + +--Où vas-tu ainsi? dit celui-ci à mon oncle. + +--Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dîner chez ma chère soeur. + +--Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi, à +l'hôtel du Dauphin. + +--Et si j'acceptais, à quelle circonstance devrais-je donc cet avantage? + +--Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois +de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à +dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le +carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur; +j'allais au-devant de toi pour t'en prévenir. C'est une aventure digne +de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie +en espérant que tu y prendrais un rôle. + +--C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conçue. +Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant, si l'honneur et la délicatesse me +permettent de faire le personnage de procureur. + +--À table, dit Page, le plus honnête homme est celui qui vide le plus +consciencieusement son verre. + +--Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire? + +--Je répondrai pour toi. + +--Et si demain il lui prend fantaisie de rendre visite à son procureur? + +--C'est chez toi que je le conduirai. + +--Tout cela c'est très-bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en +flatter, l'effigie d'un procureur. + +--Tu la prendras: tu as bien déjà su te faire passer pour le +Juif-Errant. + +--Et mon habit rouge? + +--Notre homme est un badaud de Paris: nous lui ferons croire que telles +sont en province les insignes des procureurs. + +--Et mon épée? + +--S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu tailles tes +plumes. + +--Mais, quel est donc son procureur à ton marchand de bois? + +--C'est Dulciter. Auras-tu l'inhumanité de me laisser dîner avec +Dulciter? + +--Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai +dîné pour lui, il m'attaquera en restitution. + +--Je plaiderai pour toi. Allons, viens, je suis sûr que le dîner est +servi. Mais, à propos, notre amphitryon m'a recommandé d'amener avec moi +le premier clerc de Dulciter: où diable vais-je pêcher un clerc de +Dulciter? + +Benjamin se mit à éclater d'un rire fou. + +--Oh! s'écria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire! tiens, +ajouta-t-il en mettant sa main sur l'épaule de M. Susurrans, voilà ton +clerc. + +--Fi donc! dit Page, un épicier!... + +--Qu'est-ce que cela fait? + +--Il sent le gruyère. + +--Tu n'es pas gourmet, Page: il sent la chandelle. + +--Mais il a soixante ans. + +--Nous le présenterons comme le doyen de la basoche. + +--Vous êtes des drôles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant à +son caractère impétueux; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de +cabarets. + +--Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave. + +--C'est possible, monsieur Rathery; mais je ne m'enivre pas toujours aux +dépens des autres, et je ne veux pas prendre part à vos flibusteries. + +--Il faut pourtant, dit mon oncle, que vous y preniez part ce soir, +sinon je dis partout où je vous ai accroché. + +--Et où l'as-tu accroché? fit Page. + +--Imagine-toi, dit Benjamin... + +--M. Rathery!... s'écria Susurrans, mettant un doigt sur sa bouche. + +--Eh bien! consentez-vous à venir avec nous? + +--Mais, considérez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassiné; +on me cherchera sur la route du val des Rosiers. + +--Tant mieux, on trouvera peut-être votre tricorne. + +--Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery! fit Susurrans en joignant +les mains. + +--Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant; vous me devez +une réparation, et moi je vous dois un dîner; d'un seul coup nous nous +acquitterons ensemble. + +--Souffrez au moins que j'aille prévenir ma femme. + +--Non pas, dit Benjamin se plaçant entre lui et Page; je connais madame +Susurrans pour l'avoir vue à son comptoir; elle vous enfermerait chez +vous à double tour, et je ne veux pas que vous nous échappiez: je ne +vous donnerais pas pour dix pistoles. + +--Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire à présent que je +suis clerc de procureur? + +--C'est vrai, dit Benjamin, vous ne pouvez vous présenter à notre client +avec un toulon. + +Ils étaient alors au milieu du pont de Beuvron: mon oncle prit le toulon +des mains de Susurrans, et le jeta à la rivière. + +--Coquin de Rathery, scélérat de Rathery! s'écria Susurrans, tu me +paieras mon toulon; il m'a coûté six livres, à moi; mais toi, tu sauras +ce qu'il te coûtera. + +--Monsieur Susurrans, dit Benjamin, prenant une pose majestueuse, +imitons le sage qui disait: _Omnia mecum porto_, c'est-à-dire: Tout ce +qui me gêne je le jette à la rivière. Tenez, voilà au bout de cette épée +un habit magnifique, l'habit des dimanches de mon neveu; un habit qui +pourrait figurer dans un musée, et qui a coûté de façon seulement trente +fois autant que votre misérable toulon; eh bien! moi, je le sacrifie +sans le moindre regret: jetez-le par-dessus le pont, et nous serons +quittes. + +Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lança l'habit +par-dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans: + +--Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes +prêts à entrer en scène. + +Mais l'homme propose et Dieu dispose: en montant l'escalier de +Vieille-Rome, ils se trouvèrent face à face avec madame Susurrans. +Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au-devant de lui avec +une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui +avaient tous deux une réputation suspecte, son inquiétude fit place à la +colère. + +--Enfin, monsieur, vous voilà! s'écria-t-elle, c'est vraiment heureux; +j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir; vous menez là une jolie vie, +et vous donnez un bel exemple à votre fils! + +Puis, parcourant son mari d'un coup d'oeil rapide, elle s'aperçut combien +il était incomplet. + +--Et vos poulets, monsieur! et ton chapeau, misérable! et ton toulon, +ivrogne! qu'en as-tu fait? + +--Madame, répondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons +mangés; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route. + +--Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais +retapé! + +--Oui, madame, il l'a perdu, et vous êtes bien heureuse, dans la +position où il était, qu'il n'ait pas aussi perdu sa perruque; quant au +toulon, on le lui a saisi à l'octroi, et la régie a déclaré +procès-verbal. + +Comme Page ne pouvait s'empêcher de rire: + +--Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez +débauché mon mari, et par-dessus le marché vous nous plaisantez. Vous +feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes, +M. Rathery. + +--Est-ce que je vous dois quelque chose, madame? répondit fièrement mon +oncle. + +--Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la +protection de sa femme, c'est lui qui m'a débauché: il m'a mangé mes +poulets avec son neveu; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jeté +mon toulon dans la rivière. Il voulait encore, l'infâme qu'il est, me +forcer à aller dîner avec lui au Dauphin, et à faire, à mon âge, le +personnage d'un clerc de procureur. + +Allez, indigne homme, je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le +prévenir que vous voulez dîner à sa place et à celle de son clerc. + +--Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il +ne sait ce qu'il dit; si vous m'en croyez, vous le ferez coucher +aussitôt que vous serez de retour à la maison, et vous lui ferez +prendre, de deux heures en deux heures, une décoction de camomille et de +fleur de tilleul; en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le +pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout. + +--Oh! scélérat, oh! coquin, oh! révolutionnaire, tu oses dire à ma femme +que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est toi qui es ivre! +Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras tout à l'heure +de ses nouvelles. + +--Vous devez vous apercevoir, madame, dit Page avec le plus grand +sang-froid du monde, que cet homme bat la campagne: vous manqueriez à +tous vos devoirs d'épouse, si vous ne faisiez prendre à votre mari de la +camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M. +Rathery, qui est assurément le médecin le plus habile du bailliage, et +qui répond aux insultes de ce fou en lui sauvant la vie. + +Susurrans allait recommencer ses imprécations. + +--Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison; vous +êtes ivre à ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la +porte en rentrant, et vous irez coucher où vous voudrez. + +--C'est cela, dirent ensemble Page et mon oncle; et ils riaient encore +lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Dauphin. La première personne qu'ils +rencontrèrent dans la cour fut M. Minxit, qui allait monter à cheval +pour retourner à Corvol. + +--Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez +pas ce soir, monsieur Minxit; vous allez souper avec nous; nous avons +perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui. + +--Puisque cela te fait plaisir, Benjamin... Garçon, ramenez mon cheval à +l'écurie, et dites qu'on me prépare un lit. + + + + +XIII + +COMMENT MON ONCLE PASSA LA NUIT EN PRIÈRES POUR L'HEUREUSE DÉLIVRANCE DE +SA SOEUR. + + +Mon temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose que le vôtre ne +l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable +souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une idée de +la manière dont ils soupèrent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du +Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains +pèlerins d'autrefois, qui faisaient voeu de se rendre avec cette allure à +Jérusalem. En rentrant, il aperçut de la lumière dans la chambre de +Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il +entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mère était +alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de +mon oncle qu'on n'attendait pas à cette heure, vint le prévenir +officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se +rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que +sa soeur, la première année de son mariage, avait eu une couche +laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitôt le voilà qui se fond +en deux gouttières de larmes. + +--Hélas! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins, +ma chère soeur va mourir; hélas! elle va... + +--Madame Lalande! s'écria ma grand'mère du fond de son lit, mettez-moi +ce chien d'ivrogne à la porte. + +--Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le +moindre danger: l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure +votre soeur sera délivrée. + +Mais Benjamin criait toujours: Hélas! elle va mourir, ma chère soeur. + +Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas +son effet, crut devoir intervenir à son tour. + +--Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfant se présente par les +épaules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie. + +Ainsi parla mon grand-père. + +--Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frère, lui répondit mon oncle, je +t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller... + +Ma grand'mère, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de +rigueur de Machecourt à Benjamin, se décida à mettre elle-même celui-ci +à la porte. + +Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son +parti fut bientôt pris: il se décida, à aller coucher avec Page, qui +ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin. +Mais, en passant sur la place de l'église, l'idée lui vint de prier Dieu +pour l'heureuse délivrance de sa chère soeur; or, le temps s'était remis +à la gelée comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq à six +degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du +portail, joignît les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à +sa chère soeur, et il se mit à marmotter quelques bribes de prières. +Comme il entamait son second _Ave_, le sommeil le prit, et il se mit à +ronfler à l'instar de son ami Page, Le lendemain matin, à cinq heures, +lorsque le sacristain vint sonner l'_Angelus_, il aperçut quelque chose +d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord, +dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche +pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire +rentrer dans l'église; mais, s'étant approché davantage, à la lueur de +sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le +dos, et à l'extrémité du nez un filet de glace d'une demi-aune. + +--Holà, oh! monsieur Rathery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin. + +Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement sonner son +_Angelus_, et, quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M. +Rathery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur +ses épaules, et l'alla porter à sa soeur. Ma grand'mère était délivrée +depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle +reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas +devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures +chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur +zèle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à +peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer +sur le traversin, ses articulations se détendirent, l'exercice de la +parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du +vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronnée; quand il en eut bu la +moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait +liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du matin il +se portait le mieux du monde. Si M. le curé eût dressé procès-verbal de +ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût +probablement donné pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il +eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne +d'auberge. + +Une semaine et plus s'était écoulée depuis l'heureux accouchement de ma +grand'mère, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de +quarantaine que lui imposaient les canons de l'Église avait de graves +inconvénients pour elle en particulier et pour toute la famine en +général: d'abord lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon +scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne +pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce +qui était pour elle une cruelle privation; ensuite elle était obligée +d'envoyer Gaspard, enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché, à la +boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou +il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on +l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était +trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait, +Machecourt enrageait et ma grand'mère fouettait Gaspard. + +--Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-père, irrité d'être obligé, +par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans +ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même? + +--Pourquoi! pourquoi! répartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller +à la messe sans payer Mme Lalande. + +--Que diable aussi, chère soeur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour +accoucher que vous eussiez de l'argent? + +--Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi depuis un +mois il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres. + +--Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir +d'argent, six mois vous resteriez enfermée dans votre maison comme dans +un lazaret? + +--Oui, répliqua ma grand'mère, parce que si je sortais avant d'être +allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me +montrerait au doigt dans les rues. + +--En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge +pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que +Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui +avez fait un septième enfant. + +Heureusement l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva +accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe. + +En rentrant à la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle étendu +dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les +chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin chaud; car il faut +vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers +le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenait tous les matins une +ration qui aurait suffi à deux officiers de marine. Il disait, pour +justifier cet extra monstre, que sa température était encore au-dessous +de zéro. + +--Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander. + +--Un service! répondit Benjamin; et que puis-je faire, chère soeur, pour +vous être agréable? + +--Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin: il faut que tu sois parrain de +mon dernier. + +Benjamin, qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire cette +proposition prenait à l'improviste, secoua la tête et fit un gros +_mais_... + +--Comment, dit ma grand'mère, lui jetant un regard plein d'étincelles, +est-ce que tu me refuserais cela, par hasard? + +--Non pas, chère soeur, bien au contraire, mais... + +--Mais quoi? tu commences à m'impatienter avec tes _mais_... + +--C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne +saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions. + +--Belle difficulté! On te mettra au courant: je prierai le cousin +Guillaumot de te donner quelques leçons. + +--Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Guillaumot; mais, s'il +faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude +n'aille pas à mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-être de +prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant +de choeur, vous conviendrait parfaitement. + +--Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous +acceptiez l'invitation de votre soeur: c'est un devoir de famille dont +vous ne pouvez vous exempter. + +--Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois +pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez +autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas? + +--Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma +grand'mère et madame Lalande. + +--Tenez, ma chère soeur, poursuivit Benjamin, à vous parler franchement, +je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon +neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême; j'écouterai +avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour +de ma fête, et fût-il de Millot-Rataut, je m'engage à le trouver +charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque +année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou +une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même +flatté que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un +grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma +foi, non, chère soeur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y +oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rît au nez. Et d'ailleurs, +comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et +à ses oeuvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux oeuvres de Satan? +Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent +quelques-uns, à quoi bon un parrain? à quoi bon une marraine? à quoi bon +deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par +un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en +encourrais-je les conséquences? Notre âme étant ce que nous avons de +plus précieux, n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle +d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire +baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de +Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite? Attendez qu'il ait +vingt-cinq ans: au moins, il pourra répondre lui-même, et alors, s'il +lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix-huit +ans, votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'armée; jusqu'à +vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui +de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de +discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien +vous-même que cela n'est pas raisonnable. + +--Oh! ma chère dame, s'écria la sage-femme, épouvantée de la logique +hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné; gardez-vous bien de +le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur! + +--Madame Lalande, dît Benjamin d'un ton sévère, un cours d'accouchement +n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter +avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean +baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes +sèches des néophytes apportés de Jérusalem sur les bras de leur +nourrice? + +--Ma foi! dit madame Lalande, embarrassée de l'objection, j'aime mieux +le croire que d'y aller voir. + +--Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce +là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien! +puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser +ce dilemme... + +--Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma +grand'mère; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme? + +--Comment, madame, fit la sage-femme, piquée de l'observation de ma +grand'mère, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'épouse d'un +chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez, +monsieur Rathery, je vous écoute. + +--C'est fort inutile, répliqua sèchement ma grand'mère, j'ai décidé que +Benjamin serait parrain, et il le sera: il n'y a pas de dilemme au monde +qui puisse l'en exempter. + +--J'en appelle à Machecourt! s'écria Benjamin. + +--Machecourt t'a condamné d'avance: il est allé ce matin à Corvol +inviter mademoiselle Minxit à être la commère. + +--Ainsi donc, s'écria mon oncle, on dispose de moi sans mon +consentement: on n'a pas même l'honnêteté de me prévenir. Me prend-on +pour un homme empaillé, pour une gargamelle de pain d'épices? La belle +figure que vont faire mes cinq pieds dix pouces à côté des cinq pieds +trois pouces de Mlle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et +calibrée, d'un mât de cocagne couronné de rubans! Savez-vous que l'idée +d'aller à l'église côte à côte avec elle me tourmente depuis six mois, +et que j'ai failli, en vue de cette corvée, renoncer à l'avantage de +devenir son mari? + +--Voyez-vous, Mme Lalande, dit ma grand'mère, ce Benjamin comme il est +facétieux: il aime Mlle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il +se raille d'elle. + +--Hum! fit la sage-femme. + +Benjamin, qui n'avait pas songé à Mme Lalande, s'aperçut qu'il avait +fait un _lapsus linguæ_; pour échapper aux reproches de sa soeur, il se +hâta de déclarer qu'il consentait à tout ce qu'on voudrait exiger de +lui, et détala avant que la sage-femme fût partie. + +--Le baptême devait avoir lieu le dimanche suivant; ma grand'mère +s'était mise en frais pour cette cérémonie: elle avait autorisé +Machecourt à inviter à un dîner solennel tous ses amis et ceux de mon +oncle. Pour Benjamin, il était en mesure de faire face aux dépenses +qu'exige le rôle de parrain magnifique: il venait de recevoir du +gouvernement une gratification de cent francs pour le zèle qu'il avait +mis à propager l'inoculation dans le pays, et à réhabiliter la pomme de +terre, attaquée à la fois par les agronomes et les médecins. + + + + +XIV + +PLAIDOYER DE MON ONCLE DEVANT LE BAILLI. + + +Le samedi suivant, veille de la cérémonie du baptême, mon oncle était +cité à comparaître par-devant M. le bailli pour s'entendre condamner par +corps à payer au sieur Bonteint la somme de cent cinquante francs dix +sols six deniers, pour marchandises à lui vendues: ainsi s'exprimait la +cédule, dont le coût était de quatre francs cinq sols. + +Un autre que mon oncle eût déploré son sort sur tous les tons de +l'élégie; mais l'âme de ce grand homme était inaccessible aux atteintes +de la fortune. Ce tourbillon de misère que la société soulève autour +d'elle, cette vapeur de larmes dont elle est enveloppée, ne pouvaient +monter jusqu'à lui; il avait son corps au milieu des fanges de +l'humanité: quand il avait trop bu, il avait mal à la tête; quand il +avait marché trop longtemps, il était las; quand le chemin était trop +boueux, il se crottait jusqu'à l'échine; enfin, quand il n'avait pas +d'argent pour payer son écot, l'aubergiste le couchait sur son +grand-livre; mais, comme l'écueil dont le pied est battu par les vagues +et dont le front rayonne de soleil; comme l'oiseau qui a son nid dans +les buissons du chemin et qui vit au milieu de l'azur des cieux, son âme +planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine. Il +n'avait, lui, que deux besoins, la faim et la soif, et, si le firmament +fût tombé en éclats sur la terre, et qu'il y eût laissé une bouteille +intacte, mon oncle l'eût tranquillement vidée à la résurrection du genre +humain, écrasé sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le +passé n'était rien et l'avenir n'était pas encore quelque chose: il +comparait le passé à une bouteille vide, et l'avenir à un poulet prêt à +être mis à la broche.--Que m'importe, disait-il, quelle liqueur a +contenu la bouteille? et pour le poulet, pourquoi me ferais-je rôtir +moi-même à le faire passer et repasser devant l'âtre? Peut-être quand il +sera cuit à point, que le couvert sera dressé, que je me serai revêtu de +ma serviette, surviendra un molosse qui emportera la volaille fumante +entre ses dents. + + Éternité, néant, passé, sombres abîmes! + +s'écrie le poète; pour moi, tout ce que je voudrais retirer de ce sombre +abîme, c'est mon dernier habit rouge, s'il surnageait à ma portée; la +vie est tout entière dans le présent, et le présent c'est la minute qui +passe; or, que me fait à moi un bonheur ou un malheur d'une minute? +Voici un mendiant et un millionnaire; Dieu leur dit: Vous n'avez qu'une +minute à rester sur la terre; cette minute écoulée, il leur en accorde +une seconde, puis une troisième, et il les fait vivre ainsi jusqu'à +quatre-vingt-dix ans. Croyez-vous que l'un est bien plus heureux que +l'autre? Toutes les misères qui affligent l'homme, c'est lui-même qui en +est l'artisan. Les jouissances qu'il s'élabore ne valent pas le quart de +la peine qu'il se donne pour les acquérir. Il ressemble à un chasseur +qui bat toute la journée la campagne pour un lièvre étique ou une +carcasse de perdrix. Nous nous vantons de la supériorité de notre +intelligence!... Mais qu'importe que nous mesurions le cours des astres; +que nous puissions dire, à une seconde près, à quelle heure la lune se +trouvera entre la terre et le soleil; que nous parcourions les solitudes +de l'Océan avec des nageoires de bois ou avec des ailes de chanvre, si +nous ne savons pas jouir des biens que Dieu a mis dans notre existence. +Les animaux, que nous insultons du nom de brutes, en savent bien +autrement long que nous sur les choses de la vie. L'une se vautre dans +l'herbe et la broute sans s'inquiéter si elle repoussera; l'ours ne va +point garder les troupeaux d'un fermier afin d'avoir des mitaines et un +bonnet fourré pour son hiver; le lièvre ne se fait pas tambour d'un +régiment dans l'espoir de gagner du son pour ses vieux jours; le vautour +ne se fait pas facteur de la poste pour avoir autour de son cou chauve +un beau collier d'or; tous sont contents de ce que la nature leur a +donné, du lit qu'elle leur a préparé dans l'herbe des bois, du toit +qu'elle leur a fait avec les étoiles et l'azur du firmament. Aussitôt +qu'un rayon luit sur la plaine, l'oiseau se met à gazouiller sur la +branche, l'insecte bourdonne autour du buisson, le poisson se joue à la +surface de son étang, le lézard flâne sur les pierres chaudes de sa +masure; si quelque ondée tombe du nuage, chacun se réfugie dans son +asile et s'y endort paisiblement en attendant le soleil du lendemain. +Pourquoi l'homme n'en fait-il pas autant? N'en déplaise au grand roi +Salomon, la fourmi est le plus sot des animaux: au lieu de jouer dans la +prairie pendant la belle saison, de prendre sa part de cette magnifique +fête que le ciel, pendant six mois, donne à la terre, elle perd tout son +été à mettre l'un sur l'autre des petits brins de feuilles; puis, quand +sa cité est achevée, passe un vent qui la balaie de son aile. + +Benjamin, donc, fit griser l'huissier de Bonteint, et enveloppa de +l'onguent de la mère avec le papier timbré de la cédule. + +M. le bailli devant lequel devait comparaître mon oncle est un +personnage trop important pour que je néglige de vous faire son +portrait. D'ailleurs, mon grand-père, à son lit de mort, me l'a +expressément recommandé, et pour rien au monde je ne voudrais manquer à +ce pieux devoir. + +M. le bailli, donc, était né, comme tant d'autres, de parents pauvres. +Son premier lange avait été taillé dans une vieille capote de gendarme, +et il avait commencé ses études de jurisprudence par nettoyer le grand +sabre de monsieur son père, et par étriller son cheval rouge. Je ne +saurais vous expliquer comment, du dernier rang de la hiérarchie +judiciaire, M. le bailli s'était élevé à la plus haute magistrature du +pays; tout ce que je puis vous dire, c'est que le lézard parvient aussi +bien que l'aigle au sommet des grands rochers. M. le bailli, entre +autres manies, avait celle d'être un grand personnage. L'infériorité de +son origine faisait son désespoir. Il ne concevait pas comment un homme +comme lui n'était pas né gentilhomme. Il attribuait cela à une erreur du +Créateur. Il aurait donné sa femme, ses enfants et son greffier pour un +chétif morceau de blason. La nature avait été assez bonne mère envers M. +le bailli; à la vérité elle lui avait fait sa part d'intelligence ni +trop grosse ni trop petite; mais elle y avait ajouté une bonne dose +d'astuce et d'audace. M. le bailli n'était ni sot ni spirituel: il se +tenait sur la lisière des deux camps, avec cette différence, toutefois, +qu'il n'avait jamais posé le pied dans celui des gens d'esprit, mais que +sur le terrain facile et ouvert de l'autre, il faisait de fréquentes +excursions. Ne pouvant avoir l'esprit des hommes spirituels, M. le +bailli s'est contenté de celui des sots. Il faisait des calembours; ces +calembours, les procureurs et leurs femmes se faisaient un devoir de les +trouver fort jolis: son greffier était chargé de les répandre dans le +public, et même de les expliquer aux intelligences émoussées qui d'abord +n'en comprenaient pas le sens. Grâce à cet agréable talent de société, +M. le bailli s'était acquis, dans un certain monde, comme une réputation +d'homme d'esprit, mais cette réputation, mon oncle disait qu'il l'avait +payée en fausse monnaie. M. le bailli était-il honnête homme? Je +n'oserais vous dire le contraire. Vous savez que le code définit les +voleurs, et que la société tient pour honnêtes gens tous ceux qui sont +en dehors de la définition; or, M. le bailli n'était point défini par le +code. M. le bailli, à force d'intrigues, était parvenu à diriger +non-seulement les affaires, mais encore les plaisirs de la ville. Comme +magistrat, M. le bailli était un personnage assez peu recommandable. Il +comprenait bien la loi; mais quand elle contrariait ses aversions ou ses +sympathies, il la laissait dire. On l'accusait d'avoir à sa balance un +plateau d'or et un plateau de bois, et, au fait, je ne sais comment cela +arrivait, mais ses amis avaient toujours raison et ses ennemis toujours +tort. S'il s'agissait d'un délit, ceux-ci avaient encouru le maximum de +la peine; encore s'il avait pu le faire plus gros, il l'aurait amplifié +de bon coeur. Toutefois, la loi ne peut pas toujours fléchir: quand M. le +bailli se trouvait dans la nécessité de se prononcer contre un homme +dont il craignait ou espérait quelque chose, il se tirait d'affaire en +se récusant, et il faisait vanter par sa coterie son impartialité. M. le +bailli visait à l'admiration universelle: il détestait cordialement, +mais en secret, ceux qui l'effaçaient par une supériorité quelconque. Si +vous aviez l'air de croire à son importance, si vous alliez lui demander +sa protection, vous le rendiez le plus heureux du monde; mais si vous +lui refusiez un coup de votre chapeau, cette injure s'incrustait +profondément dans sa mémoire, elle y faisait plaie, et eussiez-vous vécu +cent ans et lui aussi, jamais il ne vous l'eût pardonnée. Malheur donc à +l'infortuné qui s'abstenait de saluer M. le bailli. Si quelque affaire +l'amenait devant son tribunal, il le poussait par quelque avanie bien +combinée à lui manquer de respect. La vengeance devenait alors pour lui +un devoir, et il faisait mettre notre homme en prison, tout en déplorant +la fatale nécessité que lui imposaient ses fonctions. Souvent même, pour +mieux faire croire à sa douleur, il avait l'hypocrisie de se mettre au +lit, et dans les grandes occasions, il allait jusqu'à la saignée. + +M. le bailli faisait la cour à Dieu comme aux puissances de la terre: il +ne se passait jamais de la grand'messe, et il se plaçait toujours au +beau milieu du banc d'oeuvre. Cela lui rapportait tous les dimanches une +part de pain béni avec la protection du curé. S'il eût pu faire +constater par un procès-verbal qu'il avait assisté à l'office, sans +aucun doute il l'eût fait. Mais ces petits défauts étaient compensés +chez M. le bailli par de brillantes qualités: personne ne s'entendait +mieux que lui à organiser un bal aux frais de la ville ou un banquet en +l'honneur du duc de Nivernais. Dans ces jours solennels, il était +magnifique de majesté, d'appétit et de calembours: Lamoignon ou le +président Molé eussent été auprès de lui de bien petits hommes. + +En récompense des éminents services qu'il rendait à la ville, il +espérait, depuis dix ans, la croix de Saint-Louis, et quand, après ses +campagnes d'Amérique, Lafayette en fut décoré, il cria tout bas à +l'injustice. + +Tel était, au moral, M. le bailli; au physique, c'était un gros homme, +quoiqu'il n'eût pas encore atteint toute sa majesté; sa personne +ressemblait à une ellipse renflée par le bas: vous eussiez pu le +comparer à un oeuf d'autruche qui eût eu deux jambes. La perfide nature, +qui a donné, sous un ciel de feu, au mancenilier un vaste et épais +ombrage, avait accordé à M. le bailli l'effigie d'un honnête homme; +aussi aimait-il beaucoup à poser, et c'était un beau jour dans sa vie +quand il pouvait aller, escorté de pompiers, du tribunal à l'église. M. +le bailli se tenait toujours raide comme une statue sur son piédestal: +si vous l'eussiez connu, vous eussiez dit qu'il avait un emplâtre de +poix de Bourgogne ou un vaste vésicatoire entre les deux épaules; il +allait dans la rue comme s'il eût porté un Saint-Sacrement; son pas +était invariable comme une demi-aune: une averse de hallebardes ne le +lui eût pas fait allonger d'un pouce; avec M. le bailli pour unique +instrument, un astronome eût pu mesurer un arc du méridien. + +Mon oncle ne haïssait point M. le bailli; il ne daignait pas même le +mépriser; mais, en présence de cette abjection morale, il éprouvait +comme un soulèvement de son âme; il disait quelquefois que cet homme lui +faisait l'effet d'un gros crapaud accroupi dans un fauteuil de velours. +Pour M. le bailli, il haïssait Benjamin avec toute l'énergie de son âme +bilieuse. Celui-ci ne l'ignorait pas, mais il s'en mettait peu en souci. +Pour ma grand'mère, craignant un conflit entre ces deux natures si +diverses, elle voulait que Benjamin s'abstînt de paraître à l'audience; +mais le grand homme, qui avait confiance dans la force de sa volonté, +avait dédaigné ce timide conseil; seulement, le samedi matin, il s'était +abstenu de prendre sa ration accoutumée de vin chaud. + +L'avocat de Bonteint prouva du reste que son client avait le droit de +réclamer contre mon oncle un jugement par corps. Quand il eut achevé et +parachevé sa démonstration, le bailli demanda à Benjamin ce qu'il avait +à alléguer pour sa défense. + +--Je n'ai qu'une simple observation à faire, dit mon oncle, mais elle +vaut mieux que tout le plaidoyer de monsieur, car elle est sans +réplique: j'ai cinq pieds neuf pouces au-dessus du niveau de la mer et +six pouces au-dessus du vulgaire des hommes; je pense... + +--Monsieur Rathery, interrompit le bailli, tout grand homme que vous +êtes, vous n'avez pas le droit de plaisanter avec la justice. + +--Si j'avais envie de plaisanter, dit mon oncle, ce ne serait pas avec +un personnage aussi puissant que M. le bailli, dont la justice, +d'ailleurs, ne plaisante pas; mais quand je dis que j'ai cinq pieds neuf +pouces au-dessus du niveau de la mer, ce n'est pas une plaisanterie que +je fais, c'est un moyen sérieux de défense que je présente. M. le bailli +peut me faire mesurer s'il doute de la vérité de ma déclaration. Je +pense donc... + +--M. Rathery, répliqua vivement le bailli, si vous continuez sur ce ton, +je serai obligé de vous retirer la parole. + +--Ce n'est pas la peine, répondit mon oncle, car voilà que j'ai fini. Je +pense donc, ajouta-t-il en précipitant ses syllabes l'une sur l'autre, +qu'on ne peut saisir au corps un homme de ma taille pour cinquante +misérables écus. + +--À votre compte, dit le bailli, la contrainte par corps ne pourrait +s'exercer que sur un de vos bras, une de vos jambes, peut-être bien même +sur votre queue. + +--D'abord, répliqua mon oncle, je ferai observer à M. le bailli que ma +queue n'est pas en cause; ensuite, je n'ai pas la prétention que +m'attribue M. le bailli: je suis né indivis, et je prétends bien rester +indivis toute ma vie; mais, comme le gage vaut au moins le double de la +créance, je prie M. le bailli d'ordonner que la sentence par corps ne +pourra être exécutée qu'après que Bonteint m'aura fourni trois autres +habits rouges. + +--M. Rathery, vous n'êtes pas ici au cabaret, je vous prie de vous +souvenir à qui vous parlez; vos propos deviennent aussi _inconsidérés_ +que votre personne. + +--M. le bailli, j'ai bonne mémoire, et je sais très-bien à qui je parle. +J'ai été trop soigneusement élevé par ma chère soeur dans la crainte de +Dieu et des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il +est ici question de cabaret, il est trop bien apprécié des honnêtes +gens, pour qu'il ait besoin que je le réhabilite. Si nous allons au +cabaret, nous, c'est que, quand nous avons soif, nous n'avons pas le +privilége de nous rafraîchir aux frais de la ville. Le cabaret, c'est la +cave de ceux qui n'en ont point, et la cave de ceux qui en ont une, ce +n'est autre chose qu'un cabaret sans bouchon. Il sied mal à ceux qui +boivent une bouteille de Bourgogne et autre chose à leur dîner, de +vilipender le pauvre diable qui se régale par-ci par-là, au cabaret, +d'une pinte de Croix-Pataux. Ces orgies officielles, où on s'enivre en +portant des toasts au roi et au duc de Nivernais, c'est tout simplement, +une euphonie à part, ce que le peuple appelle une ribotte. S'enivrer à +sa table, c'est plus décent; mais se griser au cabaret, c'est plus noble +et surtout plus profitable au trésor. Pour la considération qui +s'attache à ma personne, elle est moins étendue que celle que peut +revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suis +considéré que des honnêtes gens; mais... + +M. Rathery! s'écria le bailli, ne trouvant point, aux épigrammes dont le +harcelait mon oncle, de réponse meilleure et plus facile, vous êtes un +insolent! + +--Soit, répliqua Benjamin secouant un fétu qui s'était attaché au revers +de son habit; mais je dois, en conscience, prévenir M. le bailli que je +me suis renfermé ce matin dans les bornes de la plus stricte tempérance; +qu'ainsi, s'il cherchait à me faire sortir du respect que je dois à sa +robe, il en serait pour ses frais de provocation. + +--M. Rathery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses à la +justice; je vous condamne à trente sous d'amende. + +--Voilà trois francs, dit mon oncle, mettant un petit écu sur la table +verte du juge, payez-vous. + +--M. Rathery! s'écria le bailli exaspéré, sortez. + +--M. le bailli, j'ai l'honneur de vous saluer; mes compliments à madame +la baillive, s'il vous plaît. + +--Quarante sous d'amende de plus! hurla le juge. + +--Comment! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je présente +mes compliments à madame la baillive? Et il sortit. + +--Ce diable d'homme, disait le soir M. le bailli à sa femme, jamais je +ne me serais imaginé qu'il fût si modéré; mais qu'il se tienne bien, +j'ai lâché contre lui une contrainte par corps, et je parlerai à +Bonteint pour qu'il la fasse exécuter de suite. Il apprendra ce que +c'est que de me braver... Quand je l'inviterai aux fêtes données par la +ville, il fera chaud, et si je peux lui écorner sa clientèle... + +--Fi donc! M. le bailli, lui répondit sa femme, sont-ce là les +sentiments d'un homme de banc d'oeuvres? Et que vous a donc fait M. +Rathery? c'est un homme si gai, si bien tourné, si aimable! + +--Ce qu'il m'a fait, madame la baillive? il a osé me rappeler que votre +beau-père était un gendarme, et d'ailleurs, il a plus d'esprit et il est +plus honnête homme que moi... croyez-vous que ce soit peu de chose? + +Le lendemain, mon oncle ne pensait plus à la contrainte par corps +obtenue contre lui; il se dirigeait vers l'église, poudré et solennel, +mademoiselle Minxit au côté droit et son épée au côté gauche; il était +suivi de Page, qui faisait le coquet dans son habit noisette, d'Arthus, +dont l'abdomen était enveloppé, jusqu'au delà de son diamètre, d'un +gilet à grands ramages, entre lesquels voltigeaient de petits oiseaux; +de Millot-Rataut, qui portait une perruque couleur de brique et dont les +tibias gris de lin étaient jaspés de noir, et d'un grand nombre d'autres +dont il ne me plaît pas de livrer les noms à la postérité. Parlanta seul +manquait à l'appel. Deux violons piaulaient à la tête du cortége; +Machecourt et sa femme fermaient la marche. Benjamin, toujours +magnifique, semait sur son passage les dragées et les liards de +l'inoculation. Gaspard, tout fier de lui servir de poche, se tenait à +ses cotés, portant dans un grand sac les dragées de la cérémonie. + + + + +XV + +COMMENT MON ONCLE FUT ARRÊTÉ PAR PARLANTA DANS SES FONCTIONS DE PARRAIN, +ET MIS EN PRISON. + + +Mais, voici bien une autre fête! Parlanta avait reçu de Bonteint et du +bailli l'ordre exprès d'exécuter la contrainte par corps pendant la +cérémonie. Il avait embusqué ses recors dans le vestibule du tribunal, +et lui-même attendait le cortége sous le portail de l'église. Aussitôt +qu'il vit le tricorne de mon oncle déboucher par l'escalier de +Vieille-Rome, il alla à lui, et le somma, au nom du roi, de le suivre en +prison. + +--Parlanta, répondit mon oncle, ce que tu fais là est peu conforme aux +règles de la politesse française. Ne pourrais-tu pas attendre à demain +pour opérer ma confiscation, et venir aujourd'hui dîner avec nous? + +--Si tu y tiens beaucoup, dit Parlanta, j'attendrai; mais je te préviens +que les ordres du bailli sont précis, et que je cours risque, si je +passe outre, d'encourir son ressentiment dans cette vie et dans l'autre. + +--Cela étant, fais ton devoir, dit Benjamin; et il alla prier Page de +prendre sa place à côté de Mlle Minxit; puis s'inclinant devant celle-ci +avec toute la grâce que comportaient ses cinq pieds neuf pouces: Vous +voyez, mademoiselle, lui dit-il, que je suis forcé de me séparer de +vous; je vous prie de croire qu'il ne faut rien moins qu'une sommation +au nom de Sa Majesté pour m'y déterminer. J'aurais voulu que Parlanta me +laissât jouir jusqu'au bout du bonheur de cette cérémonie; mais, ces +huissiers, ils sont comme la mort: ils saisissent leur proie partout où +elle se rencontre; ils l'arrachent violemment du bras de l'objet aimé, +comme un enfant qui arrache par ses ailes de gaze un papillon du calice +d'une rose. + +--C'est aussi désagréable pour moi que pour vous, dit Mlle Minxit, +faisant une grosse moue comme le poing: votre ami est un petit homme +rond comme une pelotte et qui porte une perruque à marteau; je vais +avoir l'air, à côté de lui, d'une grande perche. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? répliqua séchement Benjamin, offensé de +tant d'égoïsme; je ne puis ni vous rogner, ni amincir M. Page, ni lui +prêter ma queue. + +Benjamin prit congé de la société, et suivit Parlanta en sifflant son +air favori: + + Malbrough s'en va-t'en guerre. + +Il s'arrêta un moment sur le seuil de la prison pour jeter un dernier +regard sur ces espaces libres qui allaient se fermer derrière lui; il +aperçut sa soeur, immobile au bras de son mari, qui le suivait d'un +regard désolé; à cette vue, il tira violemment la porte derrière lui et +s'élança dans la cour. + +Le soir, mon grand-père et sa femme vinrent le voir; ils le trouvèrent +perché au haut d'un escalier, qui jetait à ses compagnons de captivité +le reste de ses dragées, et qui riait comme un bienheureux de les voir +se bousculer pour les prendre. + +--Que diable fais-tu là? dit mon grand-père. + +--Tu le vois bien, répondit Benjamin, j'achève la cérémonie du baptême. +Ne trouves-tu pas que ces hommes, qui s'agitent à nos pieds pour +ramasser de fades sucreries, représentent fidèlement la société? +N'est-ce pas ainsi que les pauvres habitants de cette terre se poussent, +s'écrasent, se renversent, pour s'arracher les biens que Dieu a jetés au +milieu d'eux? N'est-ce pas ainsi que le fort foule le faible aux pieds, +ainsi que le faible saigne et crie, ainsi que celui qui a tout pris +insulte par sa superbe ironie à celui auquel il n'a rien laissé, ainsi, +enfin, que quand celui-ci ose se plaindre, l'autre lui donne de son pied +au derrière? Ces pauvres diables sont haletants, couverts de sueur; ils +ont les doigts meurtris, la figure déchirée, aucun n'est sorti de la +lutte sans une écorchure quelconque. S'ils avaient écouté leur intérêt +bien entendu plutôt que leurs farouches instincts de convoitise, au lieu +de se disputer ces dragées en ennemis, ne se les seraient-ils pas +partagées en frères? + +--C'est possible, dit Machecourt; mais tâche de ne pas trop t'ennuyer ce +soir et de bien dormir cette nuit, car demain matin tu seras libre. + +--Comment cela? fit Benjamin. + +--C'est, répondit Machecourt, que pour te tirer d'affaire, nous avons +vendu notre petite vigne de Choulot. + +--Et le contrat est-il signé? demanda Benjamin avec anxiété. + +--Pas encore, dit mon grand-père; mais nous avons rendez-vous pour le +signer ce soir. + +--Eh bien! toi, Machecourt, et vous, ma chère soeur, faites bien +attention à ce que je vais vous dire: Si vous vendez votre vigne pour me +tirer des griffes de Bonteint, le premier usage que je ferai de ma +liberté, ce sera de quitter votre maison, et de votre vie vous ne me +reverrez. + +--Cependant, dit Machecourt, il faut bien qu'il en soit ainsi: on est +frère ou on ne l'est pas. Je ne peux te laisser en prison quand j'ai +entre les mains des moyens de te rendre la liberté. Tu prends les choses +en philosophe, toi; mais moi je ne suis pas philosophe. Tant que tu +seras ici, je ne pourrai manger un morceau ni boire un verre de vin +blanc qui me profite. + +--Et moi, dit ma grand'mère, crois-tu que je pourrai m'habituer à ne +plus te voir? Est-ce que ce n'est pas à moi que notre mère t'a +recommandé à son lit de mort? est-ce que ce n'est pas moi qui t'ai +élevé? est-ce que je ne te regarde pas comme l'aîné de mes enfants? Et +ces pauvres enfants, c'est pitié de les voir; depuis que tu n'es plus +avec nous, on dirait qu'il y a un cercueil dans la maison. Ils voulaient +tous nous suivre pour te voir, et la petite Nanette n'a jamais voulu +toucher à sa croûte de pâté, disant qu'elle la gardait pour son oncle +Benjamin, qui était en prison, et qui n'avait que du pain noir à manger. + +--C'en est trop, dit Benjamin poussant mon grand-père par les épaules: +va-t'en, Machecourt, et vous aussi, ma chère soeur, allez-vous-en, je +vous en prie, car vous me feriez commettre une faiblesse; mais, je vous +en préviens, si vous vous avisez de vendre votre vigne pour payer ma +rançon, jamais de ma vie je ne vous reverrai. + +--Allons, grand niais! poursuivit ma grand'mère, est-ce qu'un frère ne +vaut pas mieux qu'une vigne? Ne ferais-tu pas pour nous ce que nous +faisons pour toi, si l'occasion se présentait, et quand tu seras riche, +ne nous aideras-tu pas à établir nos enfants? Avec ton état et tes +talents, tu peux nous rendre au centuple ce que nous te donnons +aujourd'hui. Et que dirait-on de nous, mon Dieu! dans le public, si nous +te laissions sous les verrous pour une dette de cent cinquante francs? +Allons, Benjamin, sois bon frère, ne nous rends pas tous malheureux en +t'obstinant à rester ici. + +Pendant que ma grand'mère parlait, Benjamin avait sa tête cachée entre +ses mains, et cherchait à comprimer les larmes qui s'amassaient sous sa +paupière. + +--Machecourt, s'écria-t-il tout à coup, je n'en puis plus, fais-moi +apporter un petit verre par Boutron, et viens m'embrasser. Tiens, dit-il +en le pressant sur sa poitrine à le faire crier, tu es le premier homme +que j'embrasse, et depuis la dernière fois que j'ai eu le fouet, voilà +les premières larmes que je verse. + +Et, en effet, il fondait en larmes, mon pauvre oncle; mais le geôlier +ayant apporté deux petits verres, il n'eut pas plutôt vidé le sien qu'il +devint calme et azuré comme un ciel d'avril après une averse. + +Ma grand'mère chercha de nouveau à l'attendrir; mais il resta froid sous +ses paroles comme un glaçon sous les rayons de la lune. La seule chose +qui le préoccupât, c'était que le geôlier l'eût vu pleurer. Il fallut +donc, bon gré, mal gré, que Machecourt gardât sa vigne. + + + + +XVI + +UN DÉJEUNER EN PRISON.--COMMENT MON ONCLE SORTIT DE PRISON. + + +Le lendemain matin, comme mon oncle se promenait dans la cour de la +prison, sifflant un air connu, Arthus entra, suivi de trois hommes qui +portaient des hottes couvertes de linges blanc. + +--Bonjour, Benjamin! s'écria-t-il, nous venons déjeuner avec toi, +puisque tu ne peux plus venir déjeuner avec nous. + +En même temps défilaient Page, Rapin, Guillerand, Millot-Rataut et +Machecourt. Parlanta se tenait en arrière un peu décontenancé; mon oncle +alla à lui, et lui prenant la main: + +--Eh bien! Parlanta, lui dit-il, est-ce que tu me gardes rancune de ce +que je t'ai fait hier manquer un bon dîner? + +--Au contraire, répondit Parlanta, j'avais peur que tu ne m'en voulusses +toi-même de ce que je ne t'avais pas laissé achever ton baptême. + +--Sais-tu bien, Benjamin, interrompit Page, que nous nous sommes cotisés +pour te tirer d'ici; mais, comme nous ne sommes pas en argent comptant, +nous faisons comme si l'argent n'était pas inventé: nous donnons à +Bonteint nos services respectifs, chacun selon sa profession. Moi je lui +plaiderai sa première affaire, Parlanta lui griffonnera deux +assignations, Arthus lui fera son testament, Rapin lui donnera deux ou +trois consultations qui lui coûteront plus cher qu'il ne pense; +Guillerand donnera, tant bien que mal, des leçons de grammaire à ses +enfants; Rataud, qui n'est rien, attendu qu'il est poète, s'engage sur +l'honneur à acheter chez lui tous les habits dont il aura besoin pendant +deux ans, ce qui selon moi et lui, ne l'engage pas à grand'chose. + +--Et Bonteint accepte-t-il? fit Benjamin. + +--Comment, dit Page, s'il accepte! il reçoit des valeurs pour plus de +cinq cents francs!... C'est Rapin qui a arrangé cette affaire hier avec +lui; il n'y a plus qu'à rédiger les conditions. + +--Eh bien! dit mon oncle, je veux prendre ma part de cette bonne action: +je m'engage, moi, à le traiter sans mémoire aucun des deux premières +maladies qui lui viendront. Si je le tue de la première, sa femme aura +la survivance pour la seconde. Quant à toi, Machecourt, je te permets de +souscrire pour un broc de vin blanc. + +Pendant ce temps-là, Arthus avait fait dresser la table chez le geôlier. +Il lirait lui-même de leur hotte ses plats qui s'étaient un peu +transvasés les uns dans les autres, et il les mettait dans leur ordre et +place sur la table. + +Quand tout fut arrangé à sa fantaisie: + +--Allons, s'écria-t-il, à table, et trève de bavardage, je n'aime pas à +être dérangé quand je mange, vous aurez tout le temps de jaser au +désert. + +Le déjeuner ne se ressentait nullement du lieu où il se célébrait. +Machecourt seul était un peu triste, car l'arrangement pris avec +Bonteint par les amis de mon oncle lui semblait une plaisanterie. + +--Allons donc, Machecourt, s'écria Benjamin, ton verre est toujours dans +ta main plein ou vide! est-ce moi qui suis, ou toi qui est prisonnier, +je te prie? À propos, messieurs, savez-vous que Machecourt a failli hier +commettre une bonne action: il voulait vendre sa bonne vigne de Choulot +pour payer ma rançon à Bonteint. + +--C'est magnifique! s'écria Page. + +--C'est succulent! dit Arthus. + +--C'est un trait comme j'en vois dans la morale en action, poursuivit +Guillerand. + +--Messieurs, interrompit Rapin, il faut honorer la vertu partout où on a +le bonheur de la posséder; je propose donc que toutes les fois que +Machecourt sera à table avec nous, il lui soit décerné un fauteuil. + +--Adopté! s'écrièrent ensemble tous les convives, et à la santé de +Machecourt! + +--Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la +prison. Ce chapon n'est-il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfumé +de ce côté-ci que de l'autre côté du guichet? + +--Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur où elle +est attachée, la chèvre ne sent pas son lien; mais quand la place est +nette, elle se tourmente et cherche à le rompre. + +--Aller de l'herbe qui croît dans la vallée, répondit mon oncle, à celle +qui croît sur la montagne, voilà la liberté de la chèvre; mais la +liberté de l'homme, c'est de ne faire que ce qui lui convient. Celui +dont on a confisqué le corps et auquel on laisse la faculté de penser à +son gré, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'âme captive +aux chaînes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de +tristes heures à contempler, à travers ses barreaux, le chemin qui fuit +dans la plaine et va se perdre sous les ombrages bleuâtres de quelque +lointaine forêt. Il voudrait être la pauvre femme qui mène sa vache le +long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bûcheron qui s'en va +couvert de ramées vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais +cette liberté d'être où l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant +qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrêté par un fossé, à qui +appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le +marchand dans sa boutique, l'employé, dans son bureau, le bourgeois +entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son +royaume, et Dieu lui-même entre cette circonférence glacée qui borne les +mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brûlé par +le soleil; voici de grands arbres qui étalent à côté de toi leurs hauts +étages de verdure, et qui secouent, comme par ironie, leurs feuilles +jaunes sur ta tête: tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un +instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui +tapisse leurs racines; mais entre eux et toi il y a six pieds de murs, +ou les barreaux acérés d'une grille. Arthus, Rapia et vous tous, qui +n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dîner après avoir déjeuné, je ne +sais si vous me comprenez; mais Millot-Rataut, qui est tailleur et qui +fait des noëls, me comprendra, lui. J'ai souvent désiré suivre, dans ses +pérégrinations vagabondes, le nuage qui s'en allait aux vents par le +ciel; souvent, quand, accoudé sur ma fenêtre, je suivais en rêvant la +lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu +m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystérieuses solitudes qui +passaient au-dessus de ma tête, et j'aurais donné tout au monde pour +m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pitons qui déchirent la +blanche surface de la planète: n'étais-je pas alors aussi captif sur la +terre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison? + +--Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose: la prison est trop +bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gâté, comme +cette nymphe qui donnait le fouet à l'Amour avec une rose. Si vous +permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa +bibliothèque, son salon, ce n'est plus un condamné qu'on punit, c'est un +bourgeois qui change de logis. Vous êtes là devant un bon feu, enchâssé +dans la ouate de votre robe de chambre; vous digérez les pieds sur vos +chenets, l'estomac tout parfumé de truffes et de champagne; la neige +voltige aux barreaux de votre fenêtre; vous, cependant, vous jetez vers +le plafond la blanche fumée de votre cigare; vous rêvez, vous pensez, +vous faites des châteaux en Espagne ou des vers; à côté de vous est +votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et que l'on congédie +définitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-t-il donc, +dites-le-moi, dans cette situation qui ressemble à une peine? +N'avez-vous pas ainsi passé, sans sortir de chez vous, des heures, des +jours, des semaines entières? Que fait cependant le juge qui a eu la +barbarie de vous condamner à ce supplice? Il est à l'audience depuis +onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui écoute les +patenôtres d'un avocat qui rabâche. Pendant ce temps, le catarrhe aux +griffes engourdies le saisit aux poumons, ou l'engelure de sa dent aiguë +le mord aux orteils. Vous dites que vous n'êtes pas libres!... au +contraire, vous êtes cent fois plus libres que dans votre maison: toute +votre journée vous appartient; vous vous levez, vous vous couchez quand +il vous plaît, vous faites ce qui vous convient, et vous n'êtes plus +obligés de vous faire la barbe. + +Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous que +Bonteint lui ait joué un si mauvais tour en le faisant enfermer ici? Il +était obligé de se lever souvent avant que les réverbères ne fussent +éteints; il allait, un bas à l'envers, de porte en porte, visiter la +langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-là. Quand il avait fini +d'un côté, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans +les chemins de traverse jusqu'à sa queue, et son paysan n'avait la +plupart du temps à lui offrir que du lait caillé et du pain violet. +Quand il était entré chez lui bien harassé, qu'il était bien établi dans +son lit, qu'il commençait à goûter les douceurs du premier sommeil, on +venait l'éveiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui +étouffait d'une indigestion, ou de la femme du bailli qui accouchait de +travers. Maintenant, le voici débarrassé de tout ce tracas. Il est ici +comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteint lui a fait une +petite rente qu'il mange en philosophe. C'est véritablement le pavot de +l'Évangile, qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri, +qui ne coud ni ne file et qui est vêtu d'une magnifique robe rouge. En +vérité, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son +bien-être de chercher à le tirer d'ici. + +--On est bien ici, soit, répondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant +être mal ailleurs. Cela ne m'empêchera pas de convenir, ainsi que vous +l'a démontré Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le +riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur +sans doute de crier à la loi, quand elle flagelle un malheureux: «Frappe +plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal;» mais il faut bien se garder +aussi de cette philanthropie inintelligente et myope qui ne voit rien au +delà de son infortune. De véritables philosophes comme Guillerand, comme +Millot-Rataut, comme Parlanta, en un mot, comme nous le sommes tous, ne +doivent considérer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considère un +champ de blé. C'est toujours du point de l'intérêt public qu'une +question sociale doit être examinée. + +Vous vous êtes distingué par un beau fait d'armes, et le roi vous décore +de la croix de Saint-Louis: croyez-vous que c'est parce qu'il tous veut +du bien et dans l'intérêt de votre gloire individuelle que Sa Majesté +vous autorise à porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hélas! +non, mon pauvre brave: c'est dans son intérêt d'abord et ensuite dans +celui de l'État; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud +dans les veines, vous voyant si généreusement récompensés, imitent votre +exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous +avez commis; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffèrent de +vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays +que vous avez tué. Le juge vous a condamné à mort et le roi a refusé de +vous faire grâce. Il ne vous reste plus maintenant qu'à rédiger votre +confession générale et à commencer votre complainte. Or, quel sentiment +a donc dicté au juge votre sentence? A-t-il voulu débarrasser la société +de vous, comme quand on tue un chien enragé, ou vous punir comme quand +on fouette un enfant maussade? D'abord, s'il n'eût voulu que vous +retrancher de la société, un cachot bien profond avec des portes bien +épaisses et une meurtrière pour toute fenêtre suffisaient très-bien pour +cela. Ensuite, le juge condamne souvent à la mort un homme qui a tenté +de se suicider, et à la prison un malheureux auquel il sait que la +prison sera hospitalière. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie à ces +deux vauriens précisément ce qu'ils demandent? qu'il fait à celui-ci, +pour lequel l'existence est une torture, l'opération de la vie, et qu'il +accorde à celui-là, qui n'a ni pain ni toit, un lieu de refuge? Le juge +ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui +seraient tentés d'imiter votre exemple. + +«Peuple, garde-toi de tuer,» voilà tout ce que signifie votre sentence. +Si vous pouviez mettre à votre place, sous le couteau, un mannequin qui +vous ressemblât, cela serait fort égal au juge; si même, après que le +bourreau vous a coupé la tête et l'a montrée au peuple, il pouvait vous +ressusciter, je suis bien sûr qu'il le ferait volontiers; car, au +demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa +cuisinière tuât un poulet sous ses yeux. + +On crie bien haut, et vous le proclamez vous-mêmes, qu'il vaut mieux +absoudre dix coupables que de condamner un innocent. C'est la plus +déplorable des absurdités qu'ait enfantée la philanthropie à la mode; +c'est un principe antisocial. Je soutiens, moi, qu'il vaut mieux +condamner dix innocents que d'absoudre un seul coupable. + +À ces mots, tous les convives crièrent haro sur mon oncle. + +--Non, parbleu! s'écria mon oncle, je ne plaisante pas, et ce sujet +n'est pas de ceux à la face desquels on puisse rire. J'exprime une +conviction ferme, puissante et depuis longtemps arrêtée. Toute la cité +s'apitoie sur le sort d'un innocent qui monte à l'échafaud; les gazettes +retentissant de lamentations, et vos poètes le prennent pour le martyr +de leurs drames. Mais, combien d'innocents périssent dans vos fleuves, +sur vos grands chemins, dans le creux de vos mines et jusque dans vos +ateliers, broyés sous la dent féroce de vos machines, ces gigantesques +animaux qui saisissent un homme par surprise et qui l'engloutissent sous +vos yeux sans que vous puissiez lui porter secours? Cependant leur mort +vous arrache à peine une exclamation; vous passez, et quelques pas plus +loin vous n'y pensez plus; vous ne songez pas même, en dînant, à en +parler à votre épouse. Le lendemain, la gazette l'enterre dans un coin +de sa feuille; elle jette sur lui quelques lignes de lourde prose, et +tout est fini! Pourquoi cette indifférence pour l'un et cette +surabondance de pitié pour l'autre? pourquoi sonner le glas de celui-ci +avec une clochette et le glas de celui-là avec une grosse cloche? Un +juge qui se trompe, est-ce un accident plus terrible qu'une diligence +qui verse ou qu'une machine qui se détraque? Mes innocents, à moi, ne +font-ils pas un aussi grand trou que les vôtres dans la société? ne +laissent-ils pas comme les vôtres une femme veuve et des enfants +orphelins? + +Sans doute il n'est pas agréable d'aller à l'échafaud pour un autre, et +moi qui vous parle, je conviens que si la chose m'arrivait, j'en serais +très-contrarié; mais par rapport à la société, qu'est-ce que ce peu de +sang que verse le bourreau? la goutte d'eau qui suinte d'un réservoir, +le gland meurtri qui tombe d'un chêne. Un innocent condamné par un juge, +c'est une conséquence de la distribution de la justice, comme la chute +d'un couvreur du haut d'une maison est la conséquence de ce que l'homme +s'abrite sous un toit. Sur mille bouteilles que coule un ouvrier, il en +casse au moins une; sur mille arrêts que rend un juge, il faut qu'il en +ait au moins un de travers: c'est un mal prévu, nécessaire, et contre +lequel il n'y aurait d'autre remède que de supprimer toute justice. Soit +une vieille femme qui épluche des lentilles: que diriez-vous d'elle si, +dans la crainte d'en jeter une bonne à terre, elle conservait toutes les +ordures qui s'y trouvent? N'en serait-il pas de même d'un juge qui, dans +la crainte de condamner un innocent, absoudrait dix coupables? + +Puis, la condamnation d'un innocent est chose rare: elle fait époque +dans les annales de la justice. Il est presque impossible qu'il se +réunisse contre un homme un concours fortuit de circonstances telles +qu'elles fassent peser sur lui des charges dont il ne puisse se +justifier. Quand bien même, du reste, il en serait ainsi, je soutiens, +moi, qu'il y a, dans la pose d'un accusé, dans son regard, dans son +geste, dans le son de sa voix, des éléments de conviction auxquels le +juge ne peut se soustraire. Puis, la mort d'un innocent, ce n'est qu'un +malheur particulier tandis que l'absolution d'un coupable est une +calamité publique. Le crime écoute à la porte de vos salles d'audience; +il sait ce qui se passe, il calcule les chances de salut que lui laisse +votre indulgence; il vous applaudit quand, par une circonspection +exagérée, il vous voit absoudre un coupable, car c'est lui-même que vous +absolvez. Il ne faut pas, sans doute, que la justice soit trop sévère; +mais quand elle est trop indulgente, elle abdique, elle s'annule +elle-même. Dès lors, les hommes prédestinés au crime s'abandonnent sans +crainte à leurs instincts, ils ne voient plus dans leurs rêves la face +sinistre du bourreau; entre eux et leurs victimes, il n'y a plus +d'échafaud qui se dresse; ils vous prennent votre argent pour peu qu'ils +en aient besoin, et votre vie pour peu qu'elle les gêne. Vous vous +applaudissez, bonhomme, d'avoir sauvé un innocent de la hache!... mais +vous en avez fait périr vingt par le poignard: c'est dix neuf meurtres +qui restent à votre compte. + +Et, maintenant, je reviens à la prison. La prison, pour qu'elle inspire +une salutaire terreur, doit être un lieu de gêne et de misère; +cependant, il y a en France quinze millions d'hommes qui sont plus +misérables dans leurs maisons que le prisonnier sous vos verrous. Trop +heureux l'homme des champs s'il connaissait son bonheur! dit le poète. +Cela est bon dans une églogue. L'homme des champs, c'est le chardon de +la montagne: il ne passe pas un ardent rayon de soleil qui ne le brûle, +pas un souffle de bise qui ne le morde, pas une averse qu'il ne +l'essuie; il travaille depuis l'angélus du matin jusqu'à celui du soir; +il a un vieux père, et il ne peut adoucir pour lui les rigueurs de la +vieillesse; il a une belle femme, et il ne peut lui donner que des +haillons; il a des enfants, marmaille affamée qui demande incessamment +du pain, et souvent il n'y en a pas une miette dans la huche. Le +prisonnier, au contraire, lui, est chaudement vêtu, il est suffisamment +nourri; avant d'avoir un morceau de pain à mettre sous la dent, il n'est +pas oblige de le gagner. Il rit, il chante, il joue, il dort tant qu'il +veut sur sa paille, et il est encore l'objet de la pitié publique. Des +personnes charitables s'organisent en société pour lui rendre sa prison +moins rude, et elles font si bien qu'au lieu d'une peine elles lui en +font une récompense. De belles dames font mijauter son pot et lui +trempent sa soupe; elles le moralisent avec du pain blanc et de la +viande. Assurément, à la liberté besogneuse des champs ou de l'atelier, +cet homme préférera la captivité insouciante et pleine de bon temps de +la prison. + +La prison, ce doit être l'enfer de la cité; je voudrais qu'elle s'élevât +au milieu de la place publique, sombre et vêtue de noir comme le juge; +qu'à travers ses petites fenêtres grillées elle jetât comme de sinistres +regards aux passants; qu'au lieu de chants il ne surgît de son enceinte +que des bruits de chaînes ou des aboiements de molosses; que le +vieillard craignît de se reposer sous ses murs; que l'enfant n'osât +jouer sous son ombre; que le bourgeois attardé se détournât de son +chemin pour l'éviter et s'éloignât d'elle comme il s'éloigne du +cimetière. Ce n'est qu'à cette condition que vous obtiendrez de la +prison le résultat que vous en attendez. + +Mon oncle discuterait peut-être encore, si M. Minxit ne fût arrivé pour +couper court à ses arguments. Le brave homme ruisselait de sueur, il +humait l'air comme un marsouin échoué sur la grève et était rouge comme +la trousse de mon oncle. + +--Benjamin, s'écria-t-il en s'essuyant le front, je venais te chercher +pour déjeuner avec moi. + +--Comment cela, monsieur Minxit? s'écrièrent tous les convives à la +fois. + +--Eh! parbleu, c'est que Benjamin est libre; voilà toute l'énigme. Ceci, +ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche et le remettant à Boutron, +c'est la quittance de Bonteint. + +--Bravo, monsieur Minxit! Et tout le monde se levant le verre à la main, +but à la santé de M. Minxit. Machecourt essaya de se lever; mais il +retomba sur sa chaise: la joie lui avait fait perdre l'usage de ses +sens. Benjamin jeta par hasard sur lui un coup d'oeil: + +--Ah ça! Machecourt, s'exclama-t-il, est-ce que tu es fou? Bois à la +santé de Minxit, ou je te saigne à l'instant même. + +Machecourt se leva machinalement, vida son verre d'un seul trait et se +mit à pleurer. + +--Mon bon monsieur Minxit, poursuivit Benjamin, que j... + +--Bon, dit celui-ci, je vois ce que c'est: tu te disposes à me +remercier; eh bien! je t'en dispense, mon pauvre garçon; c'est pour mes +beaux yeux et non pour les tiens que je te tire d'ici; tu sais bien que +je ne peux me passer de toi. Allez, messieurs, dans toutes les actions +qui vous paraissent les plus généreuses, il n'y a que de l'égoïsme. Si +cette maxime n'est pas consolante, ce n'est pas ma faute; mais elle est +vraie. + +--Monsieur Boutron, fit Benjamin, la quittance de Bonteint est-elle en +règle? + +--Je n'y vois de défectueux qu'un gros pâté que l'honnête marchand de +drap y a ajouté sans doute pour paraphe. + +--En ce cas, messieurs, dit Benjamin, permettez que j'aille annoncer +moi-même cette bonne nouvelle à ma chère soeur. + +--Je te suis, dit Machecourt, je veux être témoin de sa joie; jamais je +n'ai été si heureux depuis le jour que Gaspard est venu au monde. + +--Vous permettrez..., dit M. Minxit se mettant à table. Monsieur +Boutron, un couvert. Du reste, messieurs, à charge de revanche: ce soir, +je vous invite à souper à Corvol. + +Cette proposition fut accueillie avec acclamation par tous les convives. +Après avoir déjeuné, ils se retirèrent au café en attendant l'heure de +partir. + + + + +XVII + +UN VOYAGE À CORVOL. + + +Le garçon vint prévenir mon oncle qu'il y avait à la porte une vieille +femme qui demandait à lui parler. + +--Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelque chose dont elle se +rafraîchisse. + +--Oui, répondit le garçon, mais c'est que la vieille n'est pas +ragoûtante du tout: elle est éraillée, et elle pleure des larmes grosses +comme mon petit doigt. + +--Elle pleure, s'écria mon oncle, et pourquoi, drôle, ne m'as-tu pas dit +cela tout de suite? Et il se hâta de sortir. + +La vieille femme qui réclamait mon oncle versait en effet de grosses +larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge. + +--Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de politesse qu'il +ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service? + +--Il faut, dit la vieille, que vous veniez à Sembert, voir mon fils qui +est malade. + +--Sembert!... ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est +à moitié chemin du ciel!... C'est égal, je passerai demain chez vous +dans la soirée. + +--Si vous ne venez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prêtre +avec sa croix noire qui viendra, et peut-être est-il déjà trop tard, car +mon fils est atteint du charbon. + +--Voilà qui est fâcheux pour votre fils et pour moi; mais, pour arranger +tout le monde, ne pourriez-vous vous adresser à mon confrère Arnout? + +--Je me suis adressée à lui; mais, comme il connaît notre misère et +qu'il sait qu'il ne sera pas payé de ses visites, il n'a pas voulu se +déranger. + +--Comment, dit mon oncle, vous n'avez pas de quoi payer votre médecin? +En ce cas, c'est autre chose, cela ma regarde. Je ne vous demande que le +temps d'aller vider un petit verre que j'ai laissé sur la table, et je +vous suis. À propos, nous aurons besoin de quinquina: tenez, voilà un +petit écu, allez chez Periez en acheter quelques onces, vous lui direz +que je n'ai pas eu le temps de faire l'ordonnance. + +Un quart d'heure après, mon oncle se hissait, côte à côte avec la +vieille femme, le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent +leurs racines dans le faubourg de Bethléem et se terminent par le vaste +plateau au faîte duquel le hameau de Sembert est perché. + +De leur côté, les hôtes de M. Minxit partaient dans une charrette +attelée de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Beuvron +s'étaient mis, leur chandelle à la main, sur le seuil de leur porte; +pour les voir passer, et c'était en effet un phénomène plus curieux que +celui d'une éclipse. Arthus chantait: _Aussitôt que la lumière_, +Guillerand: _Malbrough s'en va-t'en guerre_; et le poète Millot, qu'on +avait attaché à une ridelle de la voiture, parce qu'il ne paraissait pas +très-solide, entonnait son grand noël. M. Minxit s'était piqué d'une +magnificence extraordinaire: il donna à ses convives un souper mémorable +et dont on parle encore à Corvol. Malheureusement il avait tellement +prodigué les rasades, que dès le second service ses hôtes ne pouvaient +plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites; il était +harassé de fatigue et d'une humeur à tout massacrer; car son malade +avait trépassé entre ses mains, et il était tombé deux fois en route. +Mais il n'était chez lui ni chagrins ni contrariétés qui tinssent pied +devant une nappe bien blanche et parée de bouteilles; il se mit donc à +table comme si de rien n'eût été. + +--Tes amis, lui dit M. Minxit, sont des mazettes; pour des huissiers, +des fabriciens et des maîtres d'école, je les aurais cru plus solides; +je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du champagne. Tiens, voici +Machecourt qui ne te reconnaît plus, et Guillerand qui présente à Arthus +sa tabatière au lieu de son verre. + +--Que voulez-vous, répondit Benjamin, tout le monde n'est pas de votre +force, monsieur Minxit! + +--Oui, répliqua le brave homme, flatté du compliment; mais +qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lit +pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à +Clamecy. + +--Parbleu! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la +paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront, +vous les ferez porter sur cette litière; on les couvrira, de peur qu'ils +ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre +couche de petites raves pour la garantir de la gelée. + +--Tu as ma foi raison, dit M. Minxit. + +Il fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné +par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à +s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une +boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne +présenta pas de sérieuses difficultés; mais quand on en vint à Arthus, +on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à +mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de champagne; il se dirigea +à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir. + +Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils +ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il +fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les +débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir +déjeuné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille, +ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux. + +Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident +qui leur survint en route. La voiture, surexcitée par le fouet, versa +dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils +tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était +toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus. + +Benjamin, heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit +avait à dîner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres, +deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de +Pont-Cassé, mousquetaire rouge; l'autre était un mousquetaire de la même +couleur, ami de M. de Pont-Cassé, et que celui-ci avait invité à passer +quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cassé, dans +la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été +fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de +M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dît souvent que c'était +un insecte né de l'urine. Celle-ci s'était laissée piper par +l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau +avec ses plumes fanées, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon +oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M. +Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens, +n'était pas de cet avis; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui +eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin +qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il +croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce +qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux +gentilshommes et mortifier leur orgueil. + +Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En +sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient +le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste, +ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à +se préoccuper de si peu: cependant, en passant près d'eux, il ouït +très-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait à son compagnon: + +--Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit. + +Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le +trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il +se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en +spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien +entendu, et entra chez son ami le tabellion. + +--Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espèces de +homards empanachés qui m'ont insulté; pourriez-vous me dire à quelle +famille de crustacés appartiennent ces drôles? + +--Oh! diable, fit le tabellion quasi effrayé, n'allez pas tourner de ce +côté vos plaisanteries: l'un d'eux, M. de Pont-Cassé, est le plus +dangereux duelliste de notre époque, et de tous ceux qui sont allés avec +lui sur le pré, personne n'est encore revenu sain et sauf. + +--Nous verrons bien, dit mon oncle. + +Deux heures ayant sonné au clocher du bourg, il prit son ami le +tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit; la +société était déjà réunie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux +pour se mettre à table. + +Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un +pays conquis, s'emparèrent, de prime-abord, de la conversation. M. de +Pont-Cassé ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de +ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais +ouï choses si magnifiques, prenait un grand plaisir à ses discours. Mon +oncle s'en aperçut bien; mais, comme mademoiselle Minxit lui était +indifférente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune façon. M. de +Pont-Cassé, piqué du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui +adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence; mais mon oncle, +sûr de sa force, dédaignait d'y faire attention, et ne s'occupait que de +son verre et de son assiette. M. Minxit se scandalisa de la voracité +insoucieuse de son champion. + +--Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont-Cassé? s'écria le +bonhomme; à quoi penses-tu donc, Benjamin? + +--À dîner, M. Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est +pour cela que vous nous avez invités, je pense. + +M. de Pont-Cassé avait trop d'orgueil pour croire qu'on pût l'épargner; +il prit le silence de mon oncle pour un aveu de son infériorité, et il +en vint à des attaques plus directes. + +--Je vous ai entendu appeler de Rathery, dit-il à Benjamin; j'ai connu, +c'est-à-dire j'ai vu, car on ne connaît pas de pareilles gens, un +Rathery dans les palefreniers du roi: serait-ce par hasard votre parent? + +Mon oncle dressa les oreilles comme un cheval qui reçoit un coup de +fouet. + +--M. de Pont-Cassé, répondit-il, les Rathery ne se sont jamais faits +domestiques de cour sous quelque livrée que ce fût. Les Rathery ont +l'âme fière, monsieur; ils ne veulent manger que le pain qu'ils gagnent, +et ce sont eux qui paient, avec quelques millions d'autres, les gages de +cette valetaille de toutes couleurs qu'on veut bien appeler courtisans! + +Il se fit un silence solennel dans l'assemblée, et chacun applaudissait +mon oncle du regard. + +--Monsieur Minxit, ajouta-t-il, un morceau, s'il vous plaît, de ce pâté; +il est excellent, et je parierais bien que le lièvre avec lequel on l'a +fait n'était pas gentilhomme. + +--Monsieur, dit l'ami de M. de Pont-Cassé, prenant une attitude marquée, +que voulez-vous dire avec votre lièvre? + +--Qu'un gentilhomme, répondit froidement mon oncle, ne serait pas bon +dans un pâté; voilà tout ce que je voulais dire. + +--Messieurs, dit M. Minxit, il est bien entendu que vos discussions ne +doivent pas dépasser les bornes de la plaisanterie. + +--Entendu, dit M. de Pont-Cassé; à la rigueur, les allusions de M. _de_ +Rathery seraient bien de nature à offenser deux officiers du roi, qui +n'ont pas l'honneur d'être, comme lui, de la roture; cependant, à son +habit rouge et à sa grande épée, je l'avais pris d'abord pour l'un des +nôtres, et je tressaille encore, comme l'homme qui a été sur le point de +prendre un serpent pour une anguille, en songeant que j'ai failli +fraterniser avec lui. Il n'y a que cette grande queue qui frétille sur +ses épaules qui m'a détrompé. + +--Monsieur de Pont-Cassé! s'écria M. Minxit, je ne souffrirai point!... + +--Laissez, mon bon M. Minxit, fit mon oncle, l'insolence est l'arme de +ceux qui ne savent pas manier la flexible houssine de la plaisanterie; +pour moi, je n'ai aucune erreur à me reprocher à l'égard de M. de +Pont-Cassé, car je n'ai pas encore fait attention à lui. + +--À la bonne heure, fit M. Minxit. + +Le mousquetaire, qui se piquait d'être un mystificateur fort plaisant, +et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de +l'épée, la fortune est journalière, ne se découragea pas pour cela. + +--Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery, +savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous +ne pensez; je parierais mon cheval alezan brûlé contre votre habit +rouge, que vous avez tué plus de monde cette année que moi dans ma +dernière campagne. + +--Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cassé, répondit froidement mon oncle; +car cette année j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier +du charbon. + +--Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'écria M. Minxit ne pouvant plus +contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens +d'esprit ne sont pas à la cour. + +--Vous en êtes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, répondit +le mousquetaire, déguisant la mortification de sa défaite sous un front +serein. + +Pendant ce temps, tous les convives, excepté les deux gentilshommes, +présentaient leurs verres à Benjamin et entrechoquaient cordialement le +sien. + +--À la santé de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple méconnu et +insulté! s'écria M. Minxit. + +Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien +que Mlle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé; mais +il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour +faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures, il prit congé de M. +Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit +promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se +trouvait vis-à-vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles +qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son +illustre adorateur. + +Benjamin, par égard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre à +cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les +rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les +deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nullement, sans doute, à +dérober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait, +et il fallait bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence. + +--Je sais, disait M. de Pont-Cassé, un moyen de le faire déguerpir: je +lui enverrai un cartel. + +--Je le connais, répondait Arabelle, c'est un homme d'un orgueil +intraitable, et, fût-il sûr d'être tué sur place, il acceptera. + +--Tant mieux; alors je vous en débarrasserai pour toujours. + +--Oui, mais d'abord je ne veux pas être complice d'un meurtre; ensuite +mon père aime cet homme plus que moi peut-être qui suis sa fille unique; +je ne consentirai jamais à ce que vous tuiez le meilleur ami de mon +père. + +--Vous êtes charmante, Arabelle, avec vos scrupules; j'en ai tué plus +d'un pour un mot qui sonnait mal à mon oreille, et ce vilain, dont +l'esprit est féroce, s'est cruellement vengé de moi: je ne voudrais pas, +pour tout au monde, qu'on sût à la cour ce qui s'est dit ce soir à la +table de votre père. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me +contenterai de l'estropier. Si, par exemple, je lui coupais le nerf +tibio-rotulien, ce serait un vice rédhibitoire qui vous autoriserait +suffisamment à ne plus vouloir de lui pour votre époux. + +--Mais, vous-même, Hector, si vous succombiez! faisait Mlle Minxit de sa +voix la plus tendre. + +--Moi, qui ai mis à l'ombre les plus fins tireurs de l'armée: le brave +Bellerive, le terrible Desrivières, le redoutable de Châteaufort, je +succomberais par la rapière d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle +Arabelle, quand vous émettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que +je suis sûr de mes coups d'épée, comme vous de vos coups d'aiguille. +Désignez vous-même l'endroit où vous voulez qu'il soit frappé, je serai +enchanté de vous faire cette galanterie. + +Les voix s'éloignèrent; mon oncle sortit de sa cachette et se remit +tranquillement en route pour Clamecy, devisant en lui-même sur le parti +qu'il avait à prendre. + + + + +XVIII + +CE QUE DIT MON ONCLE EN LUI-MÊME SUR LE DUEL. + + +M. de Pont-Cassé veut m'estropier, il l'a promis à mademoiselle Minxit, +et un preux des mousquetaires n'est pas homme à manquer à sa parole. + +Voyons un peu, que vais-je faire dans cette circonstance? Dois-je me +laisser tuer par M. de Pont-Cassé avec la docilité d'un caniche +qu'explore le scalpel, ou déclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire? +Il entre dans l'intérêt de M. de Pont-Cassé que j'aille sur des +béquilles, soit; mais je ne vois pas bien, moi, pourquoi je lui ferais +ce plaisir. Je tiens très-peu à mademoiselle Minxit, bien qu'elle soit +parée d'une dot de cent mille francs; mais je tiens beaucoup à la +régularité de ma personne, et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli +garçon pour qu'on ne trouve pas cette prétention ridicule. Il faut, +dites-vous, qu'un homme provoqué en duel se batte; mais, s'il vous +plaît, où cela se trouve-t-il? est-ce dans les pandectes, dans les +capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou dans ceux +de l'Église. Et d'abord M. de Pont-Cassé, entre vous et moi, la partie +est-elle bien égale? Vous êtes mousquetaire et je suis médecin; vous +êtes un artiste en fait d'escrime, et moi je ne sais guère manier que le +bistouri et la lancette; vous ne vous faites pas plus de scrupule, à ce +qu'il paraît, de supprimer un membre à un homme que d'arracher une aile +à une mouche, et moi j'ai horreur du sang, surtout du sang artériel; +accepter votre cartel, ne serait-ce pas aussi ridicule de ma part que si +je consentais à courir sur la corde tendue d'après la provocation d'un +funambule, ou à traverser un bras de mer sur le défi d'un professeur de +natation? Et quand bien même les chances seraient égales entre nous, +quand on conclut un traité, il faut qu'on espère y gagner quelque chose; +or, si je vous tue, qu'y gagnerai-je? et si je suis tué par vous, qu'y +gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas, je +ferais un marché de dupe. + +Il faut, répétez-vous, que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi! +si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne +me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes, +et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge, +je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée! + +À votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui +avoir par mégarde marché sur le pied, vous écrit: «Monsieur +trouvez-vous, à telle heure, à tel endroit, afin que j'aie la +satisfaction de vous égorger, en réparation de l'insulte que vous m'avez +faite,» il faut qu'on se rende aux ordres du quidam et qu'on prenne bien +garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui +ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la +vie à leur père, et qui risquent leur vie dans un duel pour une parole +équivoque ou pour un regard de travers. Mais alors, qu'est-ce donc que +la vie? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort +peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui +passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier +aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma +vie à l'épée contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent +francs avec lui à l'impériale ou à la triomphe, je serais un homme perdu +de réputation: le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi +pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma +vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'être philosophe, je +réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes! + +Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge de nos actions? +Des épiciers qui vendent à faux poids, des drapiers qui aunent mal, des +tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des +rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et, +en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils +chantent; des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un +aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions. +Il serait beau, ma foi, que moi, qui suis médecin, je m'avisasse, parce +que ces badauds croient que saint Hubert guérit de la rage, d'envoyer un +hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la châsse de ce grand +saint! Choisissez, du reste, ceux qui se décorent du nom de sages, et +vous verrez comme ils sont conséquents avec eux-mêmes: leurs philosophes +jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du +Malabar qui se jettent toutes vives et toutes parées sur le bûcher de +leur époux, et quand deux hommes se coupent la gorge pour un fétu, ils +leur décernent une couronne d'intrépidité. + +Vous dites que je suis un lâche quand j'ai le bon sens de refuser un +cartel; mais, selon vous, la lâcheté, qu'est-ce donc? Si la lâcheté +consiste à reculer devant un danger inutile, où trouverez-vous un homme +courageux? qui de vous, quand son toit craque et flamboie au-dessus de +sa tête, reste à rêver tranquillement dans son lit? Qui, lorsqu'il est +sérieusement malade, n'appelle le médecin à son secours? qui, enfin, +lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche à s'accrocher aux arbustes du +rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il? Un lâche qui prêche la +témérité. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Rathery, ce soit lui, le +public, que M. de Pont-Cassé provoque en duel; combien y en aura-t-il +parmi cette foule qui oseront accepter son défi? Et d'ailleurs, est-ce +qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent +et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-là, le duel n'est-il pas le +plus absurde comme le plus barbare des préjugés? Que prouve cette +logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'épée bien +appliqué, n'est-ce pas là un magnifique argument? Parez tierce, parez +quarte, vous pouvez maintenant démontrer tout ce que vous voudrez. C'est +bien dommage, ma foi, quand le pape excommuniait comme hérétique le +mouvement de la terre autour du soleil, que Gallilée n'ait pas songé à +appeler Sa Sainteté en duel pour lui prouver que ce mouvement existait. + +Au moyen âge, le duel avait au moins un motif: il était la conséquence +d'une idée religieuse: nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour +laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du +combat était regardée comme un arrêt d'en haut; mais chez nous, qui +sommes, grâce au ciel, bien revenus de ces folles idées et qui ne +croyons à la justice temporelle de Dieu que sous bénéfice d'inventaire, +comment le duel peut-il se justifier, et à quoi sert-il? + +Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un +cartel; mais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous +défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, quel croyez-vous donc +que soit leur courage? Celui du boucher qui égorge un mouton qui a les +pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en +forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre. J'ai connu, moi, de ces +gens-là qui n'avaient pas seulement la fermeté de se faire arracher une +dent; et, dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obéir à leur +conscience contrairement à la volonté de l'homme dont ils dépendent? Que +le cannibale des îles du Nouveau Monde égorge des hommes de sa couleur +pour les faire rôtir et les manger quand ils seront cuits à point, je +conçois cela; mais toi, duelliste, cet homme que tu provoques, quand tu +l'auras tué, à quelle sauce mangeras-tu son cadavre? Tu es plus coupable +que l'assassin que la justice condamne à mourir sur l'échafaud; lui, du +moins, c'est la misère qui le pousse au meurtre, c'est peut-être un +sentiment louable dans sa cause, bien que déplorable dans ses +conséquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'épée à la +main? Est-ce la vanité? est-ce l'appétit du sang, ou bien la curiosité +de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te +représentes-tu une femme se jetant à moitié folle de douleur sur le +corps de son époux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de +noir de leurs lamentations, une mère qui demande à Dieu de la recevoir à +la place de son fils dans son cercueil? Et c'est toi qui, pour un +amour-propre de tigre, as fait toutes ces misères! Tu veux égorger si +nous ne te donnons pas le titre d'homme d'honneur! Mais tu n'es pas +digne du nom d'homme: tu n'es qu'une vipère qui mord pour le plaisir de +tuer sans profiter du mal qu'elle a fait, et encore la vipère se +respecte elle-même dans ses semblables. Quand ton adversaire est tombé, +tu t'agenouilles dans la boue détrempée par son sang, tu cherches à +étancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu étais +son meilleur ami; mais alors, pourquoi le tuais-tu donc, misérable? La +société a bien à faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui +remplaceront le sang que tu as fait couler? Toi, assassin à la mode, +toi, meurtrier comme il faut, tu trouves des hommes qui te pressent la +main, des mères de famille qui t'invitent à leurs fêtes; ces femmes qui +s'évanouissent à l'aspect du bourreau osent presser leurs lèvres sur les +tiennes et te laissent dormir la tête sur leur sein. Mais, ces hommes et +ces femmes, ils ne jugent des choses que par leur nom: l'homicide qui +s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel, +ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on +t'environne, combien de temps as tu pu en jouir? Là, haut, à côté de ton +nom, est écrit _homicide_. Tu as sur le front une tache de sang caillé +que les baisers de tes maîtresses n'effaceront point. Tu n'as point +trouvé de juges sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend +et qui ne se laissera pas prendre à tes grands mots d'honneur. Quant à +moi, je suis médecin, non pour tuer, mais pour guérir, entendez-vous, M. +de Pont-Cassé? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la +pointe de ma lancette seule que je puis vous en débarrasser. + +Ainsi raisonnait mon oncle en lui-même. Nous verrons bientôt comment il +mit sa doctrine en pratique. + +La nuit ne donne pas toujours de bons conseils; mon oncle se leva, le +lendemain, bien décidé à ne point s'aplatir devant les provocations de +M. de Pont-Cassé, et pour en avoir plus tôt fini avec son aventure, ce +jour-là même il partit pour Corvol. Soit qu'il fût à jeun, soit que la +transpiration se fît mal, soit que la digestion de la veille ne se fût +pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgré lui une mélancolie +inusitée. Il suivait, tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les +pentes étagées de la montagne de Beaumont; sa noble épée, qui tombait +autrefois avec une perpendiculaire rigoureuse le long de son fémur et +menaçait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'attitude triviale +d'une broche, semblait se conformer à sa triste pensée; son tricorne, +qui se tenait auparavant fier et debout sur son front, légèrement +incliné, était alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-même +préoccupé de sinistres idées; son oeil de pierre s'était amolli. Il +contemplait, avec une sorte d'attendrissement, la vallée de Beuvron, qui +s'étendait raide et grelottante à ses pieds; ces grands noyers en deuil +qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages, à un vaste polype, les +longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses à leurs +panaches, et à la cime desquels se balançaient quelquefois de lourdes +grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissolé par la gelée, cette +rivière qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les +pelles du foulon, le donjon de la Postaillarie, grisâtre et vaporeux +comme une colonne de nuage, le vieux donjon féodal de Pressure, tapi +entre les roseaux bruns de ses fossés, et qui semblait avoir la fièvre, +les cheminées du village qui jetaient ensemble leur fumée légère et +chétive comme l'haleine d'un homme qui souffle entre ses doigts. Le +tic-tac du moulin, cet ami avec lequel il avait conversé si souvent +lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne, +était plein de notes sinistres, il semblait dire dans son langage +saccadé: + + Porteur de rapière, + Tu vas au cimetière. + +À quoi mon oncle répondait: + + Tic-tac indiscret, + Je vais où il me plaît; + Si c'est au trépas, + Ça n'te r'garde pas. + +Le temps, du reste, était sombre et malade: de gros nuages blancs, +poussés par la bise, se traînaient pesamment dans les cieux comme un +cygne blessé; la neige, dépolie par un jour grisâtre, était terne et +blafarde, et l'horizon était fermé de toutes parts par une ceinture de +brouillards qui se traînaient le long des montagnes. Il semblait à mon +oncle qu'il ne reverrait plus, éclairé par le joyeux soleil du printemps +et paré de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver +étendait maintenant un voile si épais de tristesse. + +M. Minxit était absent lorsque mon oncle arriva à Corvol. Il entra dans +le salon. M. de Pont-Cassé était installé, à côté d'Arabelle, sur un +sopha. Benjamin, sans faire attention à la moue de sa fiancée et aux +airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil, se croisa +les jambes et posa son chapeau sur une chaise, comme un homme qui n'est +pas pressé de partir. Lorsqu'on eut parlé quelque temps de la santé de +M. Minxit, des probabilités du dégel et de la grippe, Arabelle garda le +silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes +aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache à +grand peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de +Pont-Cassé se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant +résonner ses grands éperons sur le parquet; il semblait étudier en +lui-même de quelle façon il s'y prendrait pour chercher querelle à mon +oncle. Benjamin avait deviné ses intentions; mais il eut l'air de ne pas +faire attention à lui et s'empara d'un livre qui traînait sur un canapé: +d'abord, il se contenta de le feuilleter, observant M. de Pont-Cassé du +coin de l'oeil; mais comme c'était un ouvrage de médecine, il se laissa +bientôt absorber par l'intérêt de sa lecture et oublia le mousquetaire. +Celui-ci était décidé à en finir; il s'arrêta devant mon oncle, et le +regardant de bas en haut: + +--Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites céans sont bien +longues?... + +--Il me semble pourtant, répondit mon oncle, que vous étiez ici avant +moi. + +--Et en même temps bien fréquentes, ajouta le mousquetaire. + +--Je vous assure, Monsieur, répliqua mon oncle, qu'elles le seraient +beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer. + +--Si c'est pour Mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le +mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la débarrasser de votre +longue personne. + +--Si Mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres à +me donner, elle le ferait d'une manière plus polie; en tout cas, +Monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se +soit expliquée elle-même, et que j'aie eu à ce sujet un entretien avec +M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre. + +L'officier fit encore quelques tours dans le salon, et se plaçant de +nouveau en face de mon oncle: + +--Je vous prie, Monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours +de votre lecture; j'aurais un mot à vous dire. + +--Puisque ce n'est qu'un mot, dit mon oncle, faisant un pli à la feuille +qu'il lisait, je puis bien perdre un moment à vous entendre. + +M. de Pont-Cassé était exaspéré du sang-froid de Benjamin. + +--Je vous déclare, lui dit-il, Monsieur Rathery, que si vous ne sortez à +l'instant même par cette porte, je vais vous faire sortir, moi, par +cette fenêtre. + +--Vraiment, fit mon oncle, eh bien! moi, Monsieur, je serai plus poli +que vous, je vais vous faire sortir par cette porte. Et prenant +l'officier par le milieu du corps, il le porta sur le palier et ferma +derrière lui la porte à double tour. + +Comme Mademoiselle Minxit tremblait: + +--Ne vous effrayez pas trop de moi, dit mon oncle; l'acte de violence +que je me suis permis envers cet homme était surabondamment justifié par +une longue série d'insultes; et d'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume, +je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne; je ne suis +pas de ces épouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de +celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute +jeune fille a reçu du ciel son trésor d'amour: il est juste quelle +choisisse l'homme avec lequel il lui plaît de le dépenser; nul n'a le +droit d'épancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches +perles de la jeunesse. À Dieu ne plaise qu'un vil appétit d'argent me +fasse commettre une mauvaise action! jusqu'ici j'ai vécu pauvre, je sais +les joies de la pauvreté et j'ignore les misères de la richesse; en +échangeant ma folle et rieuse indigence contre une opulence maussade et +hargneuse, peut-être ferais-je un mauvais marché; en tout cas je ne +voudrais pas que cette opulence m'arrivât avec une femme qui me +détesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincérité de +votre âme, si vous aimez M. de Pont-Cassé: j'ai besoin de votre réponse +pour régler ma conduite envers vous et envers votre père. + +Mademoiselle Minxit fut émue du ton de loyauté qu'avait mis Benjamin +dans ses paroles. + +--Si je vous avais connu avant M. de Pont-Cassé, c'est peut-être vous +que j'aimerais maintenant. + +--Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse, +mais de la sincérité que je vous demande; déclarez-moi franchement si +vous croyez être plus heureuse avec M. de Pont-Cassé qu'avec moi. + +--Que vous dirai-je, Monsieur Rathery, répondit Arabelle, une femme +n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est +toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas. + +--Je vous remercie, Mademoiselle, je sais à cette heure ce que j'ai à +faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir à déjeuner? l'estomac est +un égoïste qui ne compatit guère aux tribulations du coeur. + +Mon oncle déjeuna comme déjeunaient probablement Alexandre ou César la +veille d'une bataille. Il ne voulut pas attendre le retour de M. Minxit; +il ne se sentit pas le courage d'affronter sa mine désolée lorsqu'il +apprendrait que lui, Benjamin, qu'il traitait presque en fils, renonçait +à devenir son gendre; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son +héroïque détermination. + +À quelque distance du bourg, il aperçut l'ami de M. de Pont-Cassé qui se +promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le +mousquetaire s'avança à sa rencontre et lui dit: + +--Vous faites attendre bien longtemps, Monsieur, ceux qui ont une +réparation à vous demander. + +--C'est que je déjeunais, répondit mon oncle. + +--J'ai à vous remettre, de la part de M. de Pont-Cassé, une lettre dont +il m'a chargé de lui apporter la réponse. + +--Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme: «Monsieur, vu +l'énormité de l'outrage que vous m'avez fait...» Quel outrage! je l'ai +porté du salon sur un escalier; je voudrais bien qu'on m'outrageât ainsi +jusqu'à Clamecy; «je consens à croiser le fer avec vous.»--La grande +âme!... quoi! il daigne m'accorder la faveur d'être estropié par lui!... +voilà de la générosité où je ne m'y connais pas. «J'espère que vous vous +rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant.» Comment +donc! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais. +Vous pouvez dire à votre ami que s'il me met à l'ombre comme le brave +Desrivières, l'intrépide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on écrive sur +ma tombe en lettres d'or: _Ci-gît Benjamin Rathery, tué en duel par un +gentilhomme!_ «_Post-scriptum_.»--Tiens, le billet de votre ami a un +_post-scriptum_. «Je vous attendrai demain, à dix heures du matin, au +lieu dit la Chaume-des-Fertiaux.» + +--Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux! Parole d'honneur, un huissier ne +libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des-Fertiaux est à une +bonne lieue de Clamecy; moi, qui n'ai pas d'alezan brûlé, je n'ai pas le +temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se +rendre au lieu dit la Croix-des-Michelins, ce serait moi qui aurais +l'honneur de l'y attendre. + +--Et où se trouve cette Croix-des-Michelins? + +--Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait +que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu: de +cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majesté; devant lui il +verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et +leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans +une autre saison, le coup d'oeil serait plus beau; mais je ne puis d'un +souffle faire renaître le printemps. À leurs pieds, la ville, avec ses +mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et +grimpe les pentes arides du Crot-Pinçon, comme un homme qu'on poursuit. +Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son +album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec +leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la +tour de Saint-Martin, vêtue de son aube de dentelles et parée de ses +bijoux de pierre. Cette tour vaut à elle seule une cathédrale. À côté +s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une +admirable hardiesse, ses grands contreforts taillés en arche. Votre ami +ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se +reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une +traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis... + +--Trève de plaisanterie, s'il vous plaît; je ne suis pas ici pour que +vous me montriez la lanterne magique. À demain donc à la +Croix-des-Michelins. + +--À demain!... Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne +puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette +d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi +pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les +beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose; +après demain je déjeune en ville: décemment je ne puis donner le pas à +un duel sur un déjeuner; jeudi je fais la ponction à un hydropique; +comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus +possible de faire l'opération, et le docteur Arnout la ferait mal; pour +vendredi... oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir +d'engagement pour ce jour-là, et je ne vois rien qui m'empêche de faire +la partie de votre ami. + +--Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous +la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner +l'ennui du rôle de spectateur. + +--Pourquoi non? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de +Pont-Cassé; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier, +s'il a le temps, et si cela vous arrange. + +--Insolent! fit le mousquetaire. + +--Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser: il a +une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche, +et, d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa +place. + +--Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'éloigna. + +Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt. +Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus +nette, une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait +comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui +avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un +garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon +oncle l'eût certainement inventé. + +Il y avait à peine un quart d'heure que la lettre était à la poste +lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mère, accompagné du +sergent, lequel était accompagné lui-même de deux masques, de deux +fleurets et de son respectable caniche. + +Benjamin déjeunait alors avec Machecourt d'un hareng et du vin blanc +patrimonial de Choulot. + +--Soyez le bienvenu, Monsieur Minxit, s'écria Benjamin, un morceau de ce +poisson de mer vous agréerait-il? + +--Fi donc! me prends-tu pour un batteur en grange? + +--Et vous, sergent? + +--Moi, j'ai renoncé à ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur +d'être dans la musique. + +--Mais, votre caniche, que penserait-il de cette tête? + +--Je vous remercie pour lui; mais je crois qu'il a peu de goût pour le +poisson de mer. + +--Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu. + +--Et une étuvée de carpes donc, surtout quand elle est au vin de +Bourgogne, interrompit M. Minxit. + +--Sans doute, dit Benjamin, sans doute; vous pourriez même parler d'un +civet de lièvre préparé de votre main; mais toujours est-il que le +hareng est excellent quand on n'a pas autre chose. À propos, il y a un +quart d'heure que j'ai mis pour vous une lettre à la poste; vous ne +l'avez probablement pas reçue, monsieur Minxit? + +--Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la réponse. Tu +prétends qu'Arabelle ne t'aime pas, et à cause de cela tu ne veux pas +l'épouser! + +--M. Rathery a raison, dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne +m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre +ménage était une véritable salle de police: au logement, quand l'un +voulait des navets dans la soupe, l'autre y mettait des carottes; à la +cantine, si je demandais du cassis, il faisait venir du genièvre. Nous +nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil à la meilleure place. +S'il avait un coup de pied à donner, c'était à mon caniche, et lorsqu'il +était mordu par une puce, c'était toujours de ce pauvre Azor qu'elle +provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes battus au clair de +la lune, parce qu'il prétendait coucher à la droite, et que moi je +prétendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me débarrasser de lui +j'ai été obligé de l'envoyer à l'hôpital. + +--Vous avez très-bien fait, sergent, dit mon oncle; quand les sergents +ne savent pas vivre ici-bas, on les envoie à perpétuité dans l'autre +monde. + +--Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent, +fit M. Minxit. Être aimé c'est plus qu'être riche, car c'est être +heureux; aussi je ne désapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin. +Tout ce que je réclame de toi, c'est que tu continues, comme par le +passé, à venir à Corvol. Parce que tu ne veux pas être mon gendre, ce +n'est pas une raison pour que tu cesses d'être mon ami. Tu ne seras plus +obligé de filer le parfait amour avec Arabelle, de tirer de l'eau pour +arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et +sur la supériorité de ses fromages à la crême. Nous déjeunerons, nous +dînerons, nous philosopherons, nous rirons: c'est un passe-temps qui en +vaut bien un autre. Tu aimes les truffes, j'en parfumerai tout mon +office; tu as une prédilection pour le Volnay, prédilection que, du +reste, je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave; s'il te +prend envie de chasser, je t'achèterai un fusil à deux coups et une +paire de lévriers. Je ne donne pas trois mois à Arabelle pour se +dégoûter de son gentilhomme et pour t'aimer à la folie: Acceptes-tu ou +n'acceptes-tu pas? Réponds-moi par oui ou par non; tu sais bien que je +n'aime point les doreurs de phrases. + +--Eh bien! oui, Monsieur Minxit, fit mon oncle. + +--Très-bien; je n'attendais pas moins de ton amitié. Et maintenant, tu +te bats en duel? + +--Qui diable a pu tous dire cela? s'écria mon oncle. Je sais que les +urines n'ont rien de caché pour vous; est-ce que vous auriez à mon insu +consulté mes urines? + +--Tu te bats avec M. de Pont-Cassé, mauvais plaisant; vous devez vous +rencontrer dans trois jours à la Croix-des-Michelins, et, au cas où tu +me débarrasserais de M. de Pont-Cassé, l'autre mousquetaire prendra sa +place: tu vois bien que je suis bien informé. + +--Comment, Benjamin! s'écria Machecourt, devenu plus pâle que son +assiette. + +--Comment, misérable! s'écria ma grand'mère, tu te bats en duel!... + +--Écoutez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chère soeur, et vous aussi, +Monsieur Minxit, la vérité est que je me bats avec M. de Pont-Cassé; ma +résolution est bien arrêtée. Ainsi, épargnez-vous des représentations +qui m'ennuieraient sans me faire renoncer à mon dessein. + +--Je ne viens, pas, répondit M. Minxit, mettre des obstacles à ton duel; +je viens, au contraire, t'apporter un moyen d'en sortir victorieusement, +et, de plus, de rendre ton nom célèbre dans toute la contrée. Le sergent +sait un coup superbe avec lequel il désarmerait dans une heure toute la +corporation des maîtres d'armes. Aussitôt qu'il aura bu un verre de vin +blanc, il te donnera la première leçon. Je le laisse avec toi jusqu'à +vendredi, et moi-même je resterai à te surveiller de peur que tu ne +perdes ton temps dans les auberges. + +--Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de votre coup, et, d'ailleurs, +si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais-je de triompher par +ce moyen de notre vicomte. Homère en rendant Achille invulnérable, lui a +ôté tout le mérite de sa vaillance. J'ai réfléchi: mon intention n'est +plus de me battre à l'épée. + +--Quoi! tu voudrais te battre au pistolet, imbécile!... si c'était avec +M. Arthus, qui est large comme une armoire, à la bonne heure. + +--Je ne me bats ni au pistolet ni à l'épée; je veux servir à ces +spadassins un duel de mon métier; je vous garde le plaisir de la +surprise, vous verrez, monsieur Minxit. + +--À la bonne heure! répondit celui-ci; mais apprends toujours mon coup: +c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut +avoir besoin. + +La chambre de mon oncle était au premier étage, au-dessus de celle +occupée par Machecourt. Après déjeuner, donc, il s'enferma dans sa +chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime; +mais la leçon ne fut pas de longue durée: au premier appel que fit +Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et +il passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, ébahi de la subite +disparition de son élève, resta le bras gauche moelleusement arrondi à +la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'attitude d'un +homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit, il fut pris d'une telle +envie de rire qu'il faillit en suffoquer. + +--Où est Rathery, s'écriait-il? qu'est devenu Rathery? sergent, +qu'avez-vous fait de Rathery? + +--Je vois bien la tête de M. Rathery, répondit le sergent; mais du +diable si je sais où sont ses jambes. + +Gaspard était seul alors dans la chambre de son père. D'abord il fut un +peu étonné de la brusque arrivée des jambes de son oncle, que certes il +n'attendait pas; mais bientôt sa surprise se changea en fous éclats de +rire qui se mêlèrent à ceux de M. Minxit. + +--Ohé! Gaspard, s'écria Benjamin qui l'entendait. + +--Ohé! mon cher oncle, répondit Gaspard. + +--Traîne jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton père, et mets-le sous mes +pieds, je t'en prie, Gaspard. + +--Je n'en ai pas le droit, répliqua le drôle, ma mère a défendu qu'on +montât dessus. + +--Veux-tu bien m'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix! + +--Ôtez vos souliers, et je vous l'apporterai. + +--Et comment veux-tu que j'ôte mes souliers? mes pieds sont au +rez-de-chaussée et mes mains au premier étage. + +--Eh bien! donnez-moi une pièce de vingt-quatre sous pour me payer de ma +peine. + +--Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le +fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus à mes épaules. + +--Crédit est mort, fit Gaspard; donnez-moi les trente sous de suite, +sinon point de fauteuil. + +Heureusement Machecourt arrivait en ce moment; il donna de son pied au +derrière de Gaspard et mit fin à la suspension de son beau-frère. +Benjamin alla achever sa leçon d'escrime chez Page, et il ferrailla si +bien qu'au bout de deux heures il était aussi habile que son maître. + + + + +XIX + +COMMENT MON ONCLE DÉSARMA TROIS FOIS M. DE PONT-CASSÉ + + +L'aurore, une aurore terne et grimaçante de Février, jetait à peine des +teintes plombées sur les murs de sa chambre, que mon oncle était déjà +debout. Il s'habilla à tâtons et descendit l'escalier en assourdissant +ses pas, car il craignait surtout de réveiller sa soeur; mais, comme il +allait franchir le palier, il sentit une main de femme se poser sur son +épaule. + +--Eh quoi! chère soeur, s'écria-t-il avec une sorte d'effroi, vous êtes +déjà éveillée? + +--Dis que je ne me suis pas encore endormie, Benjamin. Avant que tu ne +partes, j'ai voulu te dire adieu, peut-être un adieu suprême, Benjamin. +Conçois-tu ce que je souffre quand je songe que tu sors d'ici plein de +vie, de jeunesse et d'espérance, et que tu y rentreras peut-être porté +sur les bras de tes amis, et le corps traversé d'une épée? Ton dessein +est-il donc arrêté? Avant de le prendre, as-tu pensé au deuil que ta +mort allait causer dans cette triste maison? Pour toi, quand ta dernière +goutte de sang se sera écoulée, tout sera fini; mais nous, bien des +mois, bien des années se passeront avant que notre douleur soit tarie, +et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effacées que +nos larmes couleront toujours. + +Mon oncle s'éloignait sans répondre, et peut-être il pleurait; mais ma +grand'mère l'arrêta par le pan de son habit. + +--Cours donc à ton rendez-vous de meurtre, bête féroce! s'écria-t-elle, +ne fais pas attendre M. de Pont-Cassé; peut-être l'honneur exige-t-il +que tu partes sans embrasser ta soeur; mais prends du moins cette relique +que le cousin Guillaumot m'a prêtée; peut-être te préservera-t-elle des +dangers où tu vas te jeter si étourdiment! + +Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva. + +Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page +et Arthus et ils allèrent tous ensemble déjeuner dans un cabaret à +l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas +s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une âme qui arrive entre deux +vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause +qu'une pauvre âme qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le +sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le +pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et +deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand +feu avec les échalas de la vigne voisine, puis il demanda du café. + +M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur +fit de son mieux les honneurs de son bivouac. + +--Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et +chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu +attendre, mais il est à déjeuner avec ses témoins, et dans quelques +minutes il sera à votre disposition. + +En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure après, tenant Arthus et M. +Minxit par le bras et chantant à gorge déployée: + + Ma foi, c'est un triste soldat + Que celui qui ne sait pas boire. + +Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires. + +--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que +nous vous attendons. + +--Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère +que vous la trouverez légitime. + +--Ce qui vous excuse, c'est que vous êtes roturier et que voilà +probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme. + +--Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre +du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler +le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous +dérogions à cette habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant, +c'est tonique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du +mouvement à la pensée; si vous n'avez pas pris du café ce matin, les +armes ne sont pas égales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis +me mesurer avec vous. + +--Riez, monsieur, riez tant que vous pouvez rire; mais rira bien qui +rira le dernier, je vous en avertis. + +--Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le café est +tonique; c'est l'avis de plusieurs célèbres médecins, et moi-même je +l'administre comme stimulant dans certaines maladies. + +--Monsieur! + +--Et votre alezan brûlé? je suis bien étonné de ne pas le voir là; +est-ce qu'il serait indisposé, par hasard? + +--Monsieur, dit le second mousquetaire, trève de plaisanterie; vous +n'avez pas sans doute oublié pourquoi vous êtes venu ici? + +--Ah! c'est vous, numéro deux? enchanté de renouveler connaissance avec +vous; en effet, je n'ai pas oublié pourquoi je viens ici, et la preuve, +ajouta-t-il en montrant la table sur laquelle la boîte était placée, +c'est que j'ai fait des préparatifs pour vous recevoir. + +--Eh qu'est-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se battre à +l'épée? + +--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas à l'épée! + +--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé, je suis l'insulté, j'ai le choix des +armes, je choisis l'épée. + +--C'est moi, monsieur, qui ai la priorité de l'insulte; je ne vous la +céderai pas, et je choisis les échecs. + +En même temps il ouvrit la boîte que le sergent avait apportée, et, en +ayant tiré un échiquier, il invita le gentilhomme à prendre place à la +table. + +M. de Pont-Cassé devint blême de colère. + +--Est-ce que par hasard vous voudriez me mystifier? s'écria-t-il. + +--Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie où deux hommes +mettent leur vie pour enjeu; pourquoi cette partie ne se jouerait-elle +pas aussi bien aux échecs qu'à l'épée? Du reste, si vous vous sentez +faible aux échecs, je suis prêt à vous jouer cela à l'écarté ou à la +triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir, +cela sera aussitôt fait. + +--Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cassé se contenant à peine, non pour +jouer ma vie comme une bouteille de bière, mais pour la défendre avec +mon épée. + +--Je conçois, dit mon oncle; vous êtes d'une force supérieure à l'épée, +et vous espérez avoir bon marché de moi, qui ne tiens jamais la mienne +que pour la mettre à mon côté. Est-ce donc là la loyauté d'un +gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui à la +faux, ou un batteur en grange avec un fléau, accepteriez-vous, je vous +prie? + +--Vous vous battrez à l'épée! s'écria M. de Pont-Cassé hors de lui, +sinon... ajouta-t-il en levant sa cravache. + +--Sinon quoi? dit mon oncle. + +--Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache. + +--Vous savez comme je réponds à vos menaces, répartit Benjamin. Eh bien! +non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme vous l'avez espéré. Si +vous persistez dans votre déloyale obstination, je croirai et je dirai +que vous avez spéculé sur votre adresse de spadassin, que c'est un +guet-apens que vous m'avez tendu, que vous êtes venu ici non pour +risquer votre vie contre la mienne, mais pour m'estropier, +entendez-vous, M. de Pont-Cassé? et je vous tiendrai pour un lâche, oui +pour un lâche, mon gentilhomme, pour un lâche, oui, pour un lâche! + +Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lèvres comme une vitre +qui tinte. + +Le gentilhomme n'en put supporter davantage; il tira son épée et se +précipita sur Benjamin. C'en était fait de celui-ci si le caniche, se +jetant sur M. de Pont-Cassé, n'eût dérangé la direction de son épée. Le +sergent ayant rappelé son chien: + +--Messieurs, s'écria mon oncle, je vous prends à témoins que, si +j'accepte le combat, c'est pour épargner un assassinat à cet homme. + +Et mettant à son tour sa rapière au vent, il soutint, sans rompre d'une +semelle, l'attaque impétueuse, de son adversaire. Le sergent, ne voyant +pas son coup intervenir, piétinait sur la neige comme un coursier lié à +un arbre, et tournait le poignet à se le démancher, afin d'indiquer à +Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour désarmer son homme. M. de +Pont-Cassé, exaspéré de la résistance inattendue qu'il éprouvait, avait +perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrière adresse; il ne +s'inquiétait plus de parer les coups que pouvait lui porter son +adversaire et ne cherchait qu'à le percer de son épée. + +--Monsieur de Pont-Cassé, lui dit mon oncle, vous auriez mieux fait de +jouer aux échecs; vous n'êtes jamais à la parade; il ne tiendrait qu'à +moi de vous tuer. + +--Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'êtes ici que pour cela. + +--J'aime mieux vous désarmer, fît mon oncle; et, passant rapidement son +épée sous celle-de son adversaire, d'un tour de son vigoureux poignet il +l'envoya au milieu de la haie. + +--Très-bien! bravo! s'écria le sergent, moi je ne l'aurais pas envoyée +si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leçons, vous seriez la +meilleure lame de France. + +M. de Pont-Cassé voulut recommencer le combat; comme les témoins s'y +opposaient: + +--Non, messieurs, dit mon oncle, la première fois ne compte pas, et il +n'y a pas de partie sans revanche; il faut que la réparation à laquelle +a droit monsieur soit complète. + +Les deux adversaires se remirent en garde; mais à la première botte +l'épée de M. de Pont-Cassé s'envola sur la route. Comme il courait la +ramasser: + +--Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix +sardonique, de la peine que je vous donne; mais ce n'est pas ma faute: +si vous aviez voulu jouer aux échecs, vous n'auriez pas eu la peine de +vous déranger. + +Une troisième fois le mousquetaire revint à la charge. + +--Assez! s'écrièrent les témoins, vous abusez de la générosité de M. +Rathery. + +--Point du tout, dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le +coup; permettez que je lui donne encore une leçon. + +En effet, la leçon ne se fit pas attendre, et l'épée de M. de Pont-Cassé +s'échappa pour la troisième fois de sa main. + +--Au moins, dit mon oncle, vous auriez bien dû amener un domestique pour +aller ramasser votre épée. + +--Vous êtes le démon en personne, dit celui-ci; j'aimerais mieux que +vous m'eussiez tué que de m'avoir traité d'une manière aussi +ignominieuse. + +--Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin, se tournant vers l'autre +mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous à ce +que je mette à exécution la promesse que je vous ai faite? + +--En aucune façon, dit le mousquetaire, à vous les honneurs de la +journée. Il n'y a pas de lâcheté à se retirer devant vous, puisque vous +ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas +gentilhomme, je vous tiens pour le meilleur tireur et pour l'homme le +plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer, +vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respectée. Si j'étais +roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez +quelque prix à mon amitié, je vous l'offre de tout mon coeur, et je vous +demande la vôtre en échange. + +Et il tendit la main à mon oncle, qui la serra cordialement dans la +sienne. M. de Pont-Cassé se tenait devant le foyer, morne et farouche, +l'oeil plein de sombres éclairs et le front chargé d'une nuée d'orage. Il +prit le bras de son ami, fit un salut de glace à mon oncle et s'éloigna. + +Mon oncle avait hâte de retourner chez sa soeur, mais le bruit de sa +victoire s'était rapidement répandu dans le faubourg; à chaque instant +il était intercepté par un soi-disant ami qui venait le féliciter de son +beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu'à l'épaule, sous prétexte +de lui donner une poignée de main. Les gamins, cette poussière de la +population que soulève tout événement éclos dans la rue, venaient +tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs hourras. En quelques +instants, il devint le point central d'une foule horriblement +tumultueuse qui lui marchait sur les talons, éclaboussait ses bas de +soie et faisait tomber son tricorne dans la boue. Il pouvait encore +échanger quelques mots avec M. Minxit; mais sous prétexte de compléter +son triomphe, Cicéron, ce tambour que vous connaissez déjà, vint se +placer à la tête de la foule avec sa caisse, et se mit à battre la +charge de manière à faire écrouler le pont de Beuvron; encore fallut-il +que Benjamin lui donnât trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua +à son infortune, c'est qu'il ne fut point harangué. Voilà comment mon +oncle fut récompensé d'avoir joué sa vie en duel. + +--Si là-haut, à la Croix-des-Michelins, se disait-il à lui-même, j'avais +donné quelques louis à un malheureux mourant de faim, tous ces badauds +qui acclament maintenant autour de moi, me laisseraient passer fort +tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et à qui +s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si +rare et si précieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le +bonheur, les douces affections, les belles années et quelquefois la paix +du monde! Ce doigt levé qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il +donc pas arrêté? Cet enfant que l'on mène à l'église au bruit des +cloches sonnant à grande volée, ce boeuf qu'on promène par la ville, paré +de fleurs et de rubans, ce veau à six pattes, ce boa empaillé, cette +citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet +aéronaute qui fait son ascension, cet escamoteur qui avale des muscades, +ce prince qui passe, cet évêque qui bénit, ce général qui revient d'une +lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te +crois célèbre, toi qui as semé tes idées dans les arides sillons d'un +livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du +noir d'ivoire et du blanc de céruse; mais tu serais bien plus célèbre +encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant à cette +gloire qui nous survit, elle n'appartient pas à tout le monde, j'en +conviens; mais la difficulté est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier +qui escompte l'immortalité, et dès demain je travaille à me rendre +immortel. + +Mon oncle voulut dîner en famille chez sa soeur avec M. Minxit; mais le +brave homme, quoique son cher Benjamin fût là, devant lui, sain, sauf et +victorieux, était triste et préoccupé. Ce que mon oncle avait dit le +matin de M. de Pont-Cassé lui revenait sans cesse à l'esprit. Il disait +qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui l'appelait vers Corvol. +Il était en proie à une agitation nerveuse, semblable à celle +qu'éprouvent les personnes qui, n'étant pas habituées au café, en ont +pris une forte dose. À chaque instant, il était obligé de quitter la +table et de faire un tour dans la chambre. Cet état de surexcitation +effraya Benjamin, et il l'engagea lui-même à partir. + + + + +XX + +ENLÈVEMENT ET MORT DE MADEMOISELLE MINXIT. + + +Toutefois, mon oncle reconduisit M. Minxit jusqu'à la +Croix-des-Michelins, et il revint se mettre au lit. Il était dans cet +anéantissement profond que produit un premier sommeil, lorsqu'il fut +réveillé par un heurt violent à sa porte. Ce coup frappa mon oncle d'une +commotion douloureuse. Il ouvrit sa fenêtre; la rue était noire comme un +fossé profond; cependant il reconnut M. Minxit, et il crut apercevoir +dans son attitude quelque chose de désolé. Il courut ouvrir la porte; à +peine le verrou fut-il tiré, que le digne homme se jeta dans sas bras et +éclata en larmes. + +--Eh bien! qu'est-ce, M. Minxit? Voyons, parlez! les pleurs +n'aboutissent à rien; du moins, ce n'est pas à vous qu'il est arrivé +malheur? + +--Partie! partie! s'écria M. Minxit, suffoqué par les sanglots... + +--Quoi! Arabelle est partie avec M. de Pont-Cassé? fit mon oncle, +devinant de suite de quoi il s'agissait. + +--Tu avais bien raison de m'avertir de me défier de lui; pourquoi aussi +ne l'as-tu pas tué? + +--Il est encore temps, dit Benjamin; mais, avant tout, il faut se mettre +à sa poursuite. + +--Et tu m'accompagneras, Benjamin; car en toi est toute ma force, tout +mon courage. + +--Comment, je vous accompagnerai! mais je vous accompagne de suite. Et, +à propos, avez-vous eu au moins l'idée de vous munir d'argent? + +--Je n'ai plus un écu comptant, mon ami: la malheureuse m'a emporté tout +l'argent qu'il y avait dans mon secrétaire. + +--Tant mieux! dit mon oncle, au moins vous serez sûr que d'ici que nous +l'ayons rattrapée elle ne manquera de rien. + +--Aussitôt qu'il fera jour, j'irai chercher des fonds chez mon banquier. + +--Oui, dit mon oncle, croyez-vous qu'ils s'amuseront à faire l'amour sur +les pelouses du chemin? Quand il fera jour, ils seront loin d'ici. Il +faut de suite aller réveiller votre banquier et frapper à sa porte +jusqu'à ce qu'il vous ait compté mille francs. Au lieu de quinze, il +vous fera payer vingt pour cent, voilà tout. + +--Mais quelle route ont-ils suivie? il faut toujours que nous attendions +le soleil pour prendre les renseignements. + +--En aucune façon, dit mon oncle; ils ont pris la route de Paris: M. de +Pont-Cassé ne peut aller qu'à Paris; je sais de bonne part que son congé +expire dans trois jours. Je vais de suite arrêter une voiture et deux +bons chevaux; vous me rejoindrez au Lion-d'Or. + +Comme mon oncle allait sortir: + +--Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit. + +--C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus; il fait si +noir que je ne m'en suis pas aperçu; mais dans cinq minutes je serai au +Lion-d'Or; je dirai adieu à ma chère soeur quand je serai revenu de notre +voyage. + +Une heure après, mon oncle et M. Minxit suivaient, dans une mauvaise +patache attelée de deux haridelles, l'exécrable chemin de traverse qui +menait alors de Clamecy à Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais, +la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il +était dix heures du matin lorsqu'ils arrivèrent à Courson. Sous le +porche de la Levrette, la seule auberge de l'endroit, un cercueil était +étalé, et tout un essaim de vieilles, hideuses et déguenillées, +croassaient à l'entour. + +--Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est +engagée à donner mille écus à M. le curé, pour être distribués aux +pauvres de la paroisse. + +--Cela nous passera devant le nez, mère Simone. + +--Si la jeune dame meurt, comme on le dit, le maître de la Levrette +s'emparera de tout, dit une troisième; nous ferions bien d'aller +chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession. + +Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que +cela signifiait. Celle-ci, fière d'avoir été distinguée par un étranger +qui avait une voiture à deux chevaux, jeta un regard de triomphe à ses +compagnes, et dit: + +--Vous avez bien fait de vous adresser à moi, mon bon monsieur, car je +sais mieux qu'elles tous les détails de cette histoire. Celui qui est +dans ce cercueil était ce matin dans cette voiture verte que vous voyez +là-bas sous la remise. C'était un grand seigneur, riche à millions, qui +allait avec une jeune dame à Paris, à la cour, que sais-je, moi? et il +s'est arrêté ici, et il restera dans ce pauvre cimetière à pourrir avec +ces paysans qu'il a tant méprisés. Il était jeune et beau, et moi, la +vieille Manette, qui suis toute éreintée et qui ne tiens plus à rien, +j'irai jeter de l'eau bénite sur sa tombe, et dans dix ans, si je vais +jusque-là, il faudra que sa pourriture fasse place à mes vieux os; car +ils ont beau être riches, tous ces grands messieurs, il faut toujours +qu'ils aillent où nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de +taffetas, leur dernier habit, ce sont toujours les planches de la bière; +ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont +faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de +lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur +la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, cette pensés fait du +bien; elle nous console d'être pauvres et nous venge de n'être pas +nobles. Du reste, c'est bien la faute à celui-ci, s'il est mort: il a +voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle était la plus +belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux; ils sont +allés se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis +une balle dans la tête. La jeune dame était enceinte, à ce qu'il paraît, +la pauvre femme! Quand elle a su que son mari était mort, le mal +d'enfant l'a prise, et elle ne vaut guère mieux à l'heure qu'il est que +son noble époux. Le docteur Débrit sort de sa chambre; comme c'est moi +qui lave son linge, je lui ai demandé des nouvelles de la jeune femme, +et il m'a répondu: Allez, mère Manette, j'aimerais encore mieux être +dans votre vieille peau ridée que dans la sienne. + +--Et ce grand seigneur, dit mon oncle, n'avait-il pas un habit rouge, +une perruque blonde et trois plumes à son chapeau? + +--Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez +connu, par hasard? + +--Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit. + +--Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et +n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure? + +--Elle a bien cinq pieds trois pouces, répondit la vieille, et elle a +une peau comme la coquille d'un oeuf de dinde. + +M. Minxit s'évanouit. + +Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit +conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les +douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait +la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste +chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se +la disputât. + +Arabelle était là, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit +les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide +et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue +sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa +respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva +son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les +battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la +garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit +comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme. + +--Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence; +ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que +j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père? + +--Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais +votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande +qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi. + +Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de +Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille. +Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent +dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit, +comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit +la main sur son coeur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses +lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était +fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet, +tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères +réflexions. + +En ce moment, un pas lourd et mal assuré se fit entendre dans +l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clef dans la serrure. C'était +M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait: + +--C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je +la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue. + +C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée, +et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant +mon oncle ne recula point devant cette nécessité. + +--Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle +repose, votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la +tuerait. + +--Je te dis, misérable, que je veux voir ma fille! s'écria M. Minxit; et +il fit un si violent effort contre la porte, que la gâche de la serrure +tomba sur le carreau. + +--Eh bien! dit Benjamin, espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre +fille dort d'un tranquille sommeil. Êtes-vous satisfait à présent, et +vous retirerez-vous? + +Le malheureux vieillard jeta un coup d'oeil sur sa fille. + +--Tu as menti! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin, +elle ne dort pas: elle est morte! + +Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine. + +--Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! était-ce donc ainsi que +je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse +le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il ôte à un père +son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et +juste!...--Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle: +C'est toi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M. de +Pont-Cassé! sans toi, elle serait mariée et pleine de vie. + +--Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si +elle s'est amourachée d'un mousquetaire? + +Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le +cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort +de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa +veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner) +se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance +salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre +vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la +Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture +honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla +sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois +jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et +affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à +peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol. + + + + +XXI + +UN DERNIER FESTIN. + + +M. Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent +faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces +plantes vivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors +que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer +ce front de granit; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y +laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au delà de +sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était +encore plein de sève et de fleurs; mais le temps et le malheur +n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après +la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel +cette organisation puissante; une fièvre lente le minait sourdement. Il +avait renoncé à ces goûts bruyants qui avaient fait de sa vie une longue +partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras +inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur, +et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison +était muette et fermée comme une tombe, et à peine, par quelques +persiennes entr'ouvertes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur +le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des +venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de +l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et +formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre âme en +deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait +comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les +profondeurs les plus sombres de la forêt. La gaieté de mon oncle venait +échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses +joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il +l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle +avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce +printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien +à faire reverdir dans une âme désolée, et tandis que tout renaissait, le +pauvre homme se mourait lentement. + +C'était un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé +sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide, la terre était verte et +parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de +leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de +fleurs d'aubépines, murmurait sous les racines des saules. + +--Voilà une belle soirée, dit Benjamin, cherchant à tirer M. Minxit de +cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul. + +--Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan qui va +entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui +fume et où l'attendent ses enfants; mais pour le père qui porte le deuil +de sa fille, il n'y a plus de belles soirées. + +--Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a +pas, au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la +Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la +cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de +noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamnés à mettre leurs +vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur âge, +ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil. +Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que +pour pleurer, et toute âme a sa plaie, comme toute fleur a son insecte +qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli +qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées +et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit, +suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords +du lac de Genève, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xérès +à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople; dans un an vous +reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant. + +M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut +fini: + +--Combien ai-je encore de jours à vivre, Benjamin? lui dit-il. + +--Mais, fit mon oncle, abasourdi de la question et croyant avoir mal +entendu, que dites-vous, M. Minxit? + +--Je te demande, répéta M. Minxit, combien de jours il me reste encore à +vivre? + +--Diable! dit mon oncle, voici une question qui m'embarrasse fort. D'un +côté, je ne voudrais pas vous désobliger; de l'autre, je ne sais si la +prudence me permet de satisfaire votre désir. On n'annonce au condamné +la nouvelle de son exécution que quelques heures avant d'aller au +supplice, et vous... + +--C'est, interrompit M. Minxit, un service que j'impose à ton amitié, +parce que toi seul peut me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache +à quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son +porte-manteau. + +--Le voulez-vous donc franchement, sincèrement, M. Minxit? ne vous +effraierez-vous pas de l'arrêt que je vais prononcer; m'en donnez-vous +votre parole d'honneur? + +--Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxit. + +--Eh bien! alors, dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-même. + +Il examina la face tarie du vieillard; il interrogea sa prunelle terne +et dépolie, où la vie reflétait à peine quelques lueurs; il consulta son +pouls comme s'il en eût écouté les battements avec ses doigts, et il +garda quelque temps le silence; puis: + +--C'est aujourd'hui jeudi, dit-il; eh bien! lundi il y aura une maison +de plus en deuil à Corvol. + +--Très-bien diagnostiqué, dit M. Minxit; ce que tu viens de dire, je le +pensais; si tu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prédis +que tu feras une de nos célébrités médicales; mais, le dimanche +m'appartient-il tout entier? + +--Il vous appartient tant qu'il s'étend et se comporte, pourvu que vous +ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours. + +--Je n'en veux pas plus, dit M. Minxit. Rends-moi encore le service +d'inviter nos amis pour dimanche à un dîner solennel: je ne veux pas +m'en aller fâché avec la vie, et c'est le verre à la main que je +prétends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprès d'eux pour qu'ils +acceptent mon invitation, et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir. + +--J'irai moi-même les inviter, dit mon oncle, et je me fais fort +qu'aucun d'eux ne nous fera défaut. + +--Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Je ne veux pas être +enterré dans le cimetière de la paroisse; il est dans un fond, il est +froid et humide, et l'ombre de l'église s'étend sur toute sa surface +comme un crêpe, je serais mal en cet endroit, et tu sais que j'aime mes +aises. Je désire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce +ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson.--Il arracha une poignée +d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu où je veux qu'on me creuse mon +dernier gîte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chèvrefeuille, +afin que la verdure en soit entremêlée de fleurs, et tu iras quelquefois +y rêver à ton vieil ami. Afin que tu y viennes plus souvent, et aussi +pour qu'on ne dérange pas mon sommeil, je te laisse ce domaine et toutes +mes autres propriétés; mais c'est à deux conditions: la première, c'est +que tu habiteras la maison que je vais laisser vide, et la seconde, +c'est que tu continueras à mes clients les soins que depuis trente ans +je leur donnais. + +--J'accepte avec reconnaissance ce double héritage, dit mon oncle; mais +je vous préviens que je ne veux pas aller aux foires. + +--Accordé, répondit M. Minxit. + +--Quant à vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience +et d'après le système de Tissot, qui me paraît fondé sur l'expérience et +la raison. Allez, le premier qui s'en ira là-bas vous donnera de mes +nouvelles. + +--Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu à ce +ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront pas, à ces petits oiseaux +qui chantent, car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin. + +Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il +s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il +se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi +qu'il l'avait promis, était allé à Clamecy faire lui-même ses +invitations; pas un de ses amis n'avait manqué à ce funèbre appel, et à +quatre heures ils se trouvaient tous réunis dans le salon. M. Minxit ne +tarda pas à paraître, chancelant et appuyé sur le bras de mon oncle; il +leur serra à tous la main et les remercia affectueusement de s'être +conformés à son dernier désir, qui était, disait-il, le caprice d'un +moribond. + +Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si +heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse +était venue pour lui tout d'un coup. À sa vue tous versaient des larmes, +et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit. + +Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça, +comme à l'ordinaire, au bout de la table. + +--Messieurs, dit-il à ses convives, ce dîner est pour moi un dîner +suprême, je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des +verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire +plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaieté accoutumée. Il se +versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives. + +--À la santé de M. Minxit! dirent-ils tous ensemble. + +--Non, dit M. Minxit, pas à ma santé; à quoi sert un souhait qui ne peut +s'exaucer? mais à votre santé à vous tous, à votre prospérité, à votre +bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre. + +--M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop à coeur; je ne +l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu +une fille, une fille que j'allais mettre en pension chez les +religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment; mais je ne m'en +suis pas plus mal porté pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je +songeais que je n'avais plus de mois d'école à payer pour elle. + +--Une bouteille cassée dans ta cave, dit Arthus, ou un écolier retiré de +ta pension t'auraient causé plus de chagrin. + +--Il t'appartient bien, dit Millot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne +crains d'autres malheurs que de perdre l'appétit. + +--J'ai plus d'entrailles que toi, faiseur de noëls, répondit Arthus. + +--Oui, pour digérer, dit le poète. + +--Cela sert à quelque chose de bien digérer, répliqua Arthus; au moins, +quand vous allez en voiture, vos amis ne sont pas obligés de vous +attacher aux ridelles de peur de vous perdre en route. + +--Arthus, dit Millot, point de personnalités, je t'en prie. + +--Je sais, répondit Arthus, que tu me gardes rancune parce que je suis +tombé sur toi dans le chemin de Corvol; mais chante-moi ton grand noël, +et nous serons quittes. + +--Et moi je soutiens que mon noël est un beau morceau de poésie; veux-tu +que je te montre une lettre de monseigneur l'évêque qui m'en fait +compliment? + +--Oui, mets ton noël sur le gril, et tu verras ce qu'il vaudra. + +--Je te reconnais bien là, Arthus, tu n'estimes, toi, que ce qui est +rôti ou bouilli. + +--Que veux-tu? ma sensibilité, à moi, réside dans les houppes de mon +palais, et j'aime autant qu'elle soit là qu'ailleurs. Un appareil +digestif organisé solidement vaut-il moins, pour être heureux, qu'un +cerveau largement développé? Voilà la question. + +--Si nous nous en rapportions à un canard ou à un pourceau, je ne doute +pas qu'ils ne la décidassent en ta faveur; mais je prends Benjamin pour +arbitre. + +--Ton noël me convient beaucoup, dit mon oncle. + + À genoux, chrétiens, à genoux! + +C'est superbe. Quel chrétien pourrait refuser de s'agenouiller quand tu +lui en fais deux fois l'invitation dans un vers de huit syllabes; mais +je suis de l'avis d'Arthus, j'aime encore mieux une côtelette en +papillotte. + +--Une plaisanterie n'est pas une réponse, dit Millot. + +--Eh bien! crois-tu qu'il y ait une douleur morale qui fasse autant +souffrir qu'une rage de dents et qu'un mal d'oreilles? Si le corps +souffre plus vivement que l'âme, il doit également jouir avec plus +d'énergie; cela est logique, la douleur et le plaisir résultent de la +même faculté. + +--Le fait est, dit M. Minxit, que si j'avais le choix entre l'estomac de +M. Arthus et le cerveau maladif et suroxygéné de J.-J. Rousseau, +j'opterais pour l'estomac de M. Arthus. La sensibilité est le don de +souffrir; être sensible, c'est marcher pieds nus sur les cailloux +tranchants de la vie, c'est passer à travers la foule qui vous heurte et +vous coudoie, une plaie vive au côté. Ce qui fait le malheur des hommes, +ce sont les désirs non satisfaits. Or, toute âme qui sent trop, c'est un +ballon qui voudrait monter au ciel et qui ne peut dépasser les limites +de l'atmosphère. Donnez à un homme une bonne santé, un bon appétit, et +plongez son âme dans une somnolence perpétuelle, il sera le plus heureux +de tous les êtres. Développer son intelligence, c'est semer des épines +dans sa vie. Le paysan qui joue aux quittes est plus heureux que l'homme +d'esprit qui lit un beau livre. + +Tous les convives se turent à ce propos. + +--Parlanta, dit M. Minxit, où en est mon affaira avec Malthus? + +--Nous avons obtenu une contrainte par corps, répondit l'huissier. + +--Eh bien! tu jetteras au feu toute cette procédure, et Benjamin te +remboursera les frais. Et toi, Rapin, où en est mon procès avec le +clergé relativement à ma musique? + +--L'affaire est remise à huitaine, dit Rapin. + +--Alors ils me condamneront par défaut, répondit M. Minxit. + +--Mais, dit Rapin, il y aura peut-être une forte amende: le sacristain a +déposé que le sergent avait insulté le vicaire lorsqu'il l'avait sommé +d'évacuer la place de l'Église avec sa musique. + +--Cela n'est pas vrai, dit le sergent, j'ai seulement ordonné de jouer +l'air: _Où allez-vous, monsieur l'abbé?_ + +--En ce cas, dit M. Minxit, Benjamin bâtonnera le sacristain à la +première occasion; je veux que ce drôle ait de moi un souvenir. + +On était arrivé au dessert. M. Minxit fit faire un punch et mit dans son +verre quelques gouttes de la liqueur enflammée. + +--Cela vous fera du mal, M. Minxit, lui dit Machecourt. + +--Et quelle chose peut maintenant me faire du mal, mon bon Machecourt? +Il faut bien que je fasse mes adieux à tout ce qui m'a été cher dans la +vie. + +Cependant, ses forces diminuaient rapidement, et il ne pouvait plus +s'exprimer qu'à voix basse. + +--Vous savez, Messieurs, dit-il, que c'est à mon enterrement que je vous +ai conviés; je vous ai fait préparer à tous des lits, afin que vous vous +trouviez tout prêts demain matin à me conduire à ma dernière demeure. Je +ne veux point que ma mort soit pleurée. Au lieu de crêpes, vous porterez +une rose à votre habit, et après l'avoir trempée dans un verre de +Champagne, vous l'effeuillerez sur ma tombe: c'est la guérison d'un +malade, c'est la délivrance d'un captif que vous célébrez. Et, à propos, +ajouta-t-il, qui de vous se charge de mon oraison funèbre? + +--Ce sera Page, dirent quelques-uns. + +--Non, répondit M. Minxit, Page est avocat, et il faut dire la vérité +sur les tombes. Je préférerais que ce fût Benjamin. + +--Moi? dit Benjamin, vous savez bien que je ne suis pas orateur. + +--Tu l'es assez pour moi, répondit M. Minxit. Voyons, parle-moi comme si +j'étais couché dans mon cercueil, je serai bien aise d'entendre vivant +ce que dira de moi la postérité. + +--Ma foi! dit Benjamin, je ne sais trop ce que je vais dire. + +--Ce que tu voudras, mais dépêche-toi, car je sens que je m'en vais. + +--Eh bien! dit mon oncle: «Celui que nous déposons sous ce feuillage +laisse après lui d'unanimes regrets.» + +--Unanimes regrets ne vaut rien, dit M. Minxit, nul homme ne laisse +après lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut débiter +que dans une chaire. + +--Aimez-vous mieux «des amis qui le pleureront longtemps?» + +--C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui +nous aime loyalement et sans arrière-pensée, nous avons vingt ennemis +cachés dans l'ombre, qui attendent en silence, comme un chasseur en +embuscade, l'occasion de nous faire du mal; je suis sûr qu'il y a dans +ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort. + +--Eh bien! «laisse après lui des amis inconsolables,» dit mon oncle. + +--Inconsolables est encore un mensonge, répondit M. Minxit. Nous ne +savons, nous autres médecins, quelle partie de notre organisation +affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir; mais c'est une +maladie qui se guérit sans traitement, et bien vite. La plupart des +douleurs ne sont au coeur de l'homme que de légers esquarres qui tombent +presque aussitôt qu'ils sont formés. Il n'y a d'inconsolables que les +pères et les mères qui ont des enfants dans le cercueil. + +--«Qui garderont longtemps son souvenir;» cela vous conviendrait-il +mieux? + +--À la bonne heure! dit M. Minxit; et pour que ce souvenir reste plus +longtemps dans votre mémoire, je fonde, à perpétuité un dîner qui aura +lieu le jour de l'anniversaire de ma mort, et où vous viendrez tous +assister tant que vous serez dans le pays; Benjamin est chargé de +l'exécution de ma volonté. + +--Cela vaut mieux qu'un service, fit mon oncle; et il continua en ces +termes: «Je ne vous parlerai point de ses vertus...» + +--Mets _qualités_, dit M. Minxit: cela sent moins l'amplification. + +--«Ni de ses talents: vous avez tous été à même de les apprécier.» + +--Surtout Arthus, à qui j'ai gagné, l'an passé; quarante-cinq bouteilles +de bière au billard. + +--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon père: vous savez tous qu'il est +mort pour avoir trop aimé sa fille.» + +--Hélas! plût au ciel que cela fût vrai! répondit M. Minxit; mais une +vérité déplorable que je ne puis dissimuler, c'est que ma fille est +morte parce que je ne l'ai pas assez aimée. J'ai agi envers elle comme +un exécrable égoïste: elle aimait un noble, et je n'ai pas voulu qu'elle +l'épousât parce que je détestais les nobles; elle n'aimait pas Benjamin, +et j'ai voulu qu'il devînt mon gendre parce que je l'aimais. Mais +j'espère que Dieu me pardonnera. Ce n'est pas nous qui avons fait nos +passions, et nos passions dominent toujours notre raison. Il faut que +nous obéissions aux instincts qu'il nous a donnés, comme le canard obéit +à l'instinct impérieux qui l'entraîne vers la rivière. + +--«Il fut bon fils,» poursuivit mon oncle. + +--Qu'en sais-tu? répondit M. Minxit. Voilà pourtant comment se font les +épitaphes et les oraisons funèbres! Ces allées de tombes et de cyprès +qui s'étalent dans nos cimetières, ce ne sont que des pages pleines de +mensonges et de faussetés comme celles d'une gazette. Le fait est que je +n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère, et il ne m'est pas bien +démontré que je sois né de l'union d'un homme et d'une femme; mais je ne +me suis jamais plaint de l'abandon où l'on m'avait laissé; cela ne m'a +pas empêché de faire mon chemin; et si j'avais eu une famille, je ne +serais peut-être pas allé si loin: une famille vous gêne, vous +contrecarre de mille façons; il faut que vous obéissiez à ses idées et +non aux vôtres; vous n'êtes pas libre de suivre votre vocation, et dans +la voie où elle vous jette, souvent, dès le premier pas, vous vous +trouvez embourbé. + +--«Il fut bon époux,» dit mon oncle. + +--Ma foi, je n'en sais trop rien, dit M. Minxit; j'ai épousé ma femme +sans l'aimer, et je ne l'ai jamais beaucoup aimée; mais elle a fait avec +moi toutes ses volontés: quand elle voulait une robe, elle s'en achetait +une; quand un domestique lui déplaisait, elle le renvoyait. Si à ce +compte on est bon époux, tant mieux; mais je saurai bientôt ce que Dieu +en pense. + +--«Il a été bon citoyen, fit mon oncle: vous avez été témoins du zèle +avec lequel il a travaillé à répandre parmi le peuple des idées de +réforme et de liberté.» + +--Tu peux dire cela maintenant sans me compromettre. + +--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon ami...» + +--Mais alors, que diras-tu donc? fit M. Minxit. + +--Un peu de patience, dit Benjamin. «Il a su, par son intelligence, +s'attacher les faveurs de la fortune.» + +--Pas précisément par mon intelligence, dit M. Minxit, quoique la mienne +valût bien celle d'un autre; j'ai profité de la crédulité des hommes: il +faut avoir de l'audace plutôt que de l'intelligence pour cela. + +--«Et ses richesses ont toujours été au service des malheureux.» + +M. Minxit fit un signe d'assentiment. + +--«Il vécut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux +qui l'entouraient, et il est mort de même, entouré de ses amis, à la +suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe!» + +--C'est à peu près cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le +coup de l'étrier, et souhaitez-moi un bon voyage. + +Il ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le +suivre, mais il s'y opposa et exigea qu'on restât à table jusqu'au +lendemain. Une heure après il fit appeler Benjamin. Celui-ci accourut à +son chevet; M. Minxit n'eut que le temps de lui prendre la main et il +expira. + +Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entouré de ses amis et +suivi d'un long cortège de paysans, allait sortir de la maison. Le curé +se présenta à la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au +cimetière. + +--Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetière que M. Minxit a +l'intention d'aller; il va dans sa prairie, et personne n'a le droit de +l'en empêcher. + +Le prêtre objecta que la dépouille d'un chrétien ne pouvait reposer que +dans une terre bénite. + +--Est-ce que la terre où nous portons M. Minxit est moins bénite que la +vôtre? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans +le cimetière de la paroisse? + +--Voulez-vous donc, dit le curé, que votre ami soit damné? + +--Permettez, dit mon oncle: M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, à +moins que la cause n'ait été remise à huitaine, il est maintenant jugé. +Au cas où il serait damné, ce ne serait pas votre cérémonie funèbre qui +ferait révoquer son arrêt; et au cas où il serait sauvé, à quoi +servirait cette cérémonie? + +M. le curé s'écria que Benjamin était un impie et ordonna aux paysans de +se retirer. Tous obéirent, et les porteurs eux-mêmes étaient disposés à +en faire autant; mais mon oncle tira son épée et dit: + +--Les porteurs ont été payés pour porter le corps à son dernier gîte, et +il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur +besogne, ils auront chacun un petit écu; si, au contraire, l'un d'eux +refusait d'aller, je le battrai du plat de mon épée tant qu'il ne sera +pas sur le carreau. + +Les porteurs, plus effrayés encore des menaces de Benjamin que de celles +du curé, se résignèrent à marcher, et M. Minxit fut déposé dans sa fosse +avec toutes les formalités qu'il avait indiquées à Benjamin. + +À son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de +revenu. Peut-être verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa +fortune. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN *** + +***** This file should be named 34560-0.txt or 34560-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34560/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34560-8.zip b/34560-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..90c87b6 --- /dev/null +++ b/34560-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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