summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--34560-0.txt8519
-rw-r--r--34560-0.zipbin0 -> 168927 bytes
-rw-r--r--34560-8.txt8519
-rw-r--r--34560-8.zipbin0 -> 167421 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 17054 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/34560-0.txt b/34560-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..0dd0691
--- /dev/null
+++ b/34560-0.txt
@@ -0,0 +1,8519 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mon oncle Benjamin
+
+Author: Claude Tillier
+
+Release Date: December 4, 2010 [EBook #34560]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+MON ONCLE BENJAMIN
+
+CLAUDE TILLIER
+
+1862
+
+
+
+
+I
+
+CE QU'ÉTAIT MON ONCLE
+
+
+Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; que
+trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits
+et des jours, de l'hiver et du printemps?... Toujours le même ciel, le
+même soleil; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes;
+toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les
+mêmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le
+machiniste de l'Opéra en sait plus que lui.
+
+Encore des personnalités! dites-vous; voilà maintenant que vous faites
+des personnalités contre Dieu. Que voulez-vous! Dieu est, à la vérité,
+un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que ses
+fonctions ne soient pas une sinécure; mais je n'ai pas peur qu'il aille
+réclamer contre moi à la jurisprudence Bourdeau des dommages-intérêts de
+quoi faire bâtir une église, pour le préjudice que j'aurai porté à son
+honneur.
+
+Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux à l'égard
+de sa réputation qu'il ne l'est lui-même; mais voilà précisément ce que
+je trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirs
+s'arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutes
+personnelles? Ont-ils une procuration signée Jehovah qui les y autorise?
+Croyez-vous qu'il soit bien content quand la police correctionnelle lui
+prend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement des
+malheureux, pour un délit de quelques syllabes? Qu'est-ce qui prouve,
+d'ailleurs, à ces messieurs que Dieu ait été offensé? Il est là présent,
+attaché à sa croix, tandis qu'ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu'ils
+l'interrogent; s'il répond affirmativement, je consens à avoir tort.
+Savez-vous pourquoi il a fait choir du trône la dynastie des Capets,
+cette vieille et auguste salade de rois qu'avait imprégnée tant d'huile
+sainte? Je le sais, moi, et je vais vous le dire. C'est parce qu'elle a
+fait la loi sur le sacrilége.
+
+Mais ce n'est pas là la question.
+
+Qu'est-ce que vivre? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et
+recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette
+besogne, cela finit par devenir bien insipide.
+
+Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours,
+les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les
+soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire; tous
+conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu'ils seraient beaucoup
+mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place.
+
+Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux? Toutes nos entreprises
+n'ont qu'un commencement; la maison que nous édifions est pour nos
+héritiers; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour
+envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits
+enfants. Nous nous disons: Voilà la journée finie; nous allumons notre
+lampe, nous attisons notre feu; nous nous apprêtons à passer une douce
+et paisible soirée au coin de notre âtre: Pan! pan! quelqu'un frappe à
+la porte; qui est là? C'est la mort: il faut partir. Quand nous avons
+tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et
+d'alcool, nous n'avons pas un écu; quand nous n'avons plus ni dents ni
+estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire
+à une femme: «Je t'aime!» à notre second baiser c'est une vieille
+décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu'ils s'écroulent: ils
+ressemblent à ces fourmilières qu'élèvent, avec de grands efforts, de
+pauvres insectes; quand il ne faut plus qu'un fétu pour les achever, un
+bœuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce
+que vous appelez la couche végétale de ce globe, c'est mille et mille
+linceuls superposés l'un sur l'autre par les générations. Ces grands
+noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de
+monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui
+résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de
+vous la poussière de mille choses détruites avant d'être achevées.
+
+J'ai quarante ans; j'ai déjà passé par quatre professions: j'ai été
+maître d'études, soldat, maître d'école, et me voilà journaliste. J'ai
+été sur la terre et sur l'Océan, sous la tente et au coin de l'âtre,
+entre les barreaux d'une prison et au milieu des espaces libres de ce
+monde; j'ai obéi et j'ai commandé; j'ai eu des moments d'opulence et des
+années de misère. On m'a aimé et on m'a haï; on m'a applaudi et on m'a
+tourné en dérision. J'ai été fils et père, amant et époux; j'ai passé
+par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les
+poètes. Je n'ai trouvé, dans aucun de ces états, que j'eusse beaucoup à
+me féliciter d'être enfermé dans la peau d'un homme plutôt que dans
+celle d'un loup ou d'un renard, plutôt que dans la coquille d'une
+huître, dans l'écorce d'un arbre ou dans la pellicule d'une pomme de
+terre. Peut-être si j'étais rentier, rentier à cinquante mille francs
+surtout, je penserais différemment.
+
+En attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a été
+faite tout exprès pour la douleur; il n'a que cinq sens pour percevoir
+le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son
+corps; en quelque endroit qu'on le pique, il saigne; en quelque endroit
+qu'on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les
+entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance; cependant, le poumon
+s'enflamme et le fait tousser; le foie s'obstrue et lui donne la fièvre;
+les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf,
+un muscle, un tendon sous la peau qui ne puisse vous faire crier de
+douleur.
+
+Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise
+pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l'invoquer, il tombe
+dedans une fiente d'hirondelle qui les dessèche; vous allez au bal, une
+entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un
+matelas; aujourd'hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe,
+un grand poète: un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous
+saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain vous ne serez qu'un
+pauvre fou.
+
+La douleur se tient derrière tous vos plaisirs; vous êtes des rats
+gourmands qu'elle attire à elle avec un lardon d'agréable odeur. Vous
+êtes à l'ombre de votre jardin, et vous vous écriez: Oh! la belle rose!
+et la rose vous pique; oh! le beau fruit! il y a une guêpe dedans; et le
+fruit vous mord.
+
+Vous dites: Dieu nous a faits pour le servir et l'aimer. Cela n'est pas
+vrai: il vous a faits pour souffrir. L'homme qui ne souffre pas est une
+machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton
+de la nature. La mort n'est pas seulement la fin de la vie, elle en est
+le remède. On n'est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous
+m'en croyez, au lieu d'un paletot neuf, allez vous commander un
+cercueil. C'est le seul habit qui ne gêne pas.
+
+Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une idée
+philosophique ou pour un paradoxe, cela m'est certes bien égal. Mais je
+vous prie au moins de l'agréer comme une préface; car je ne saurais vous
+en faire une meilleure ni qui convienne mieux à la triste et lamentable
+histoire que je vais avoir l'honneur de vous raconter.
+
+Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu'à la deuxième
+génération, comme celle d'un prince ou d'un héros dont on fait l'oraison
+funèbre. Vous n'y perdrez peut-être pas. Les mœurs de ce temps-là
+valaient bien les nôtres: le peuple portait des fers, mais il dansait
+avec, et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes.
+
+Car, faites-y attention, la gaîté s'accoste toujours de la servitude.
+C'est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a créé
+spécialement pour ceux qui sont sous la dépendance d'un maître ou sous
+la dure et lourde main de la pauvreté. Ce bien, il l'a fait pour les
+consoler de leurs misères, comme il a fait certaines herbes pour fleurir
+entre les pavés qu'on foule aux pieds, certains oiseaux, pour chanter
+sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour
+sourire sur les masures qui font la grimace.
+
+La gaîté passe, ainsi que l'hirondelle, par-dessus les grands toits qui
+resplendissent. Elle s'arrête dans les cours des colléges, à la porte
+des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un
+beau papillon, sur la plume de l'écolier qui griffonne ses pensums. Elle
+trinque à la cantine avec les vieux grenadiers; et jamais elle ne chante
+si haut--quand on la laisse chanter toutefois--qu'entre les noires
+murailles où l'on renferme des malheureux.
+
+Du reste, la gaîté du pauvre est une espèce d'orgueil. J'ai été pauvre
+entre les plus pauvres; eh bien! je trouvais du plaisir à dire à la
+Fortune: Je ne me courberai pas sous ta main; je mangerai mon pain dur
+aussi fièrement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves; je
+porterai ma misère comme les rois portent leur diadème; frappe tant que
+tu voudras, frappe encore: je répondrai à tes flagellations par des
+sarcasmes! je serai comme l'arbre qui fleurit quand on le coupe par le
+pied; comme la colonne dont l'aigle de métal reluit au soleil tandis que
+la pioche est à sa base!
+
+Chers lecteurs, soyez contents de ces explications, je ne saurais vous
+en fournir de plus raisonnables.
+
+Quelle différence de cet âge avec le nôtre! l'homme constitutionnel
+n'est pas rieur, tant s'en faut.
+
+Il est hypocrite, avare et profondément égoïste; à quelque question
+qu'il se heurte le front, son front sonne comme un tiroir plein de gros
+sous.
+
+Il est prétentieux et bouffi de vanité; l'épicier appelle le confiseur,
+son voisin, son honorable ami, et le confiseur prie l'épicier d'agréer
+l'assurance de la considération distinguée avec laquelle il a l'honneur
+d'être, etc., etc.
+
+L'homme constitutionnel a la manie de vouloir se distinguer du peuple.
+Le peuple est en blouse de coton bleu, et le fils en manteau d'Elbeuf.
+Aucun sacrifice ne coûte à l'homme constitutionnel pour assouvir sa
+manie de paraître quelque chose. Il veut ressembler aux bâtons
+flottants. Il vit de pain et d'eau; il se passe de feu en hiver, de
+bière en été, pour avoir un habit de drap fin, un gilet de cachemire,
+des gants jaunes. Quand on le regarde comme un homme comme il faut, il
+se regarde, lui, comme un grand homme.
+
+Il est guindé et compassé, il ne crie point, il ne rit pas tout haut, il
+ne sait où cracher, il ne fait pas un geste qui dépasse l'autre. Il dit
+très-bien bonjour monsieur, bonjour madame. Cela c'est de la bonne
+tenue; or, qu'est-ce que la bonne tenue? Un vernis menteur qu'on étale
+sur un morceau de bois, afin de le faire passer pour un jonc. On se
+tient ainsi devant les dames, soit, mais devant Dieu, comment
+faudra-t-il se tenir?
+
+Il est pédant; il supplée à l'esprit qu'il n'a pas par le purisme du
+langage, comme une bonne ménagère supplée aux meubles qui lui manquent
+par l'ordre et la propreté.
+
+Il est toujours au régime. S'il assiste à un banquet, il est muet et
+préoccupé; il avale un bouchon pour un morceau de pain, et se sert de la
+crême pour de la sauce blanche. Il attend, pour boire, que l'on porte un
+toast. Il a toujours un journal dans sa poche; il ne parle que de
+traités de commerce et de lignes de chemins de fer, et il ne rit qu'à la
+Chambre.
+
+Mais, à l'époque où je vous ramène, les mœurs des petites villes
+n'étaient pas encore fardées d'élégance; elles étaient pleines d'un
+charmant laisser-aller et d'une simplicité tout aimable. Le caractère de
+cet heureux âge, c'était l'insouciance. Tous ces hommes, navires ou
+coquilles de noix, s'abandonnaient, les yeux fermés, au courant de la
+vie, sans s'inquiéter où ils aborderaient.
+
+Les bourgeois ne sollicitaient pas d'emplois; ils ne thésaurisaient pas;
+ils vivaient chez eux dans une joyeuse abondance, et dépensaient leurs
+revenus jusqu'au dernier louis. Les marchands, rares alors,
+s'enrichissaient lentement, sans y mettre beaucoup du leur, et par la
+seule force des choses; les ouvriers travaillaient, non pour amasser,
+mais pour mettre les deux bouts l'un à côté de l'autre; ils n'avaient
+point sur leurs talons cette terrible concurrence qui nous presse, qui
+nous crie sans cesse: Allons donc! Aussi, ne s'en donnaient-ils qu'à
+leur aise; ils avaient nourri leurs pères, et quand ils étaient vieux,
+leurs enfants devaient les nourrir à leur tour.
+
+Tel était le sans-façon de cette société en goguette, que tout le
+barreau et que les membres du tribunal eux-mêmes allaient au cabaret et
+y faisaient publiquement des orgies: de peur qu'on en ignorât, ils
+auraient volontiers appendu leur bonnet carré aux rameaux du bouchon.
+Tous ces gens, grands comme petits, semblaient n'avoir d'autres affaires
+que de s'amuser; ils ne s'ingéniaient qu'à mettre une bonne farce à
+exécution, ou à imaginer un bon conte. Ceux qui avaient alors de
+l'esprit, au lieu de le dépenser en intrigues, le dépensaient en
+plaisanteries.
+
+Les oisifs, et ils étaient en grand nombre, se rassemblaient sur la
+place publique; le jour de marché était pour eux un jour de comédie. Les
+paysans qui venaient apporter leurs provisions à la ville étaient leurs
+martyrs; ils leur faisaient les cruautés les plus bouffonnes et les plus
+spirituelles; tous les voisins accouraient pour avoir leur part du
+spectacle. La police correctionnelle d'aujourd'hui prendrait les choses
+sur le ton du réquisitoire; mais la justice d'alors s'amusait comme les
+autres de ces scènes burlesques, et bien souvent elle y prenait un rôle.
+
+Mon grand-père, donc, était porteur de contraintes; ma grand'mère était
+une petite femme à laquelle on reprochait de ne pouvoir voir, quand elle
+allait à l'église, si le bénitier était plein. Elle est restée dans ma
+mémoire comme une petite fille de soixante ans. Au bout de six ans de
+mariage, elle avait déjà cinq enfants, tant garçons que filles; tout
+cela vivait avec le chétif bénéfice de mon grand-père, et se portait à
+merveille. On dînait sept avec trois harengs, mais on avait le pain et
+le vin à discrétion, car mon grand-père avait une petite vigne qui était
+une source intarissable de vin blanc. Tous ces enfants étaient utilisés
+par ma grand'mère selon leur âge et leurs forces. L'aîné, qui était mon
+père, s'appelait Gaspard; il lavait la vaisselle et allait à la
+boucherie: il n'y avait pas de caniche dans la ville mieux apprivoisé
+que lui; le cadet balayait la chambre; le troisième tenait le quatrième
+sur ses bras, et le cinquième se roulait dans son berceau. Pendant ce
+temps-là, ma grand'mère était à l'église, ou causait chez la voisine. Au
+demeurant, tout allait bien; on arrivait cahin-caha, sans faire de
+dettes, jusqu'au bout de l'année. Les garçons étaient forts, les filles
+n'étaient pas mal, et le père et la mère étaient heureux.
+
+Mon oncle Benjamin était domicilié chez sa sœur; il avait cinq pieds dix
+pouces, portait une grande épée au côté, avait un habit de ratine
+écarlate, une culotte de même couleur et de même étoffe, des bas de soie
+gris de perle, et des souliers à boucles d'argent; sur son habit
+frétillait une grande queue noire, presque aussi longue que son épée,
+qui, allant et venant sans cesse, l'avait badigeonné de poudre, de sorte
+que l'habit de mon oncle ressemblait, avec ses teintes roses et
+blanches, à une brique sur champ écaillée. Mon oncle était médecin,
+voilà pourquoi il avait une épée. Je ne sais si les malades avaient
+grande confiance en lui; mais lui, Benjamin, avait peu de confiance dans
+la médecine: il disait souvent qu'un médecin avait assez fait quand il
+n'avait pas tué son malade. Quand mon oncle Benjamin avait reçu quelque
+pièce de trente sous, il allait acheter une grosse carpe, et la donnait
+à sa sœur pour lui faire une matelotte dont se régalait toute la
+famille. Mon oncle Benjamin, au dire de tous ceux qui l'ont connu, était
+l'homme le plus gai, le plus drôle, le plus spirituel du pays, et il en
+eût été le plus... Comment dirais-je pour ne pas manquer de respect à la
+mémoire de mon grand-oncle?... il en eût été le moins sobre, si le
+tambour de la ville, le nommé Cicéron, n'eût partagé sa gloire.
+
+Toutefois, mon oncle Benjamin n'était pas ce que vous appelez
+trivialement un ivrogne, gardez-vous de le croire. C'était un épicurien
+qui poussait la philosophie jusqu'à l'ivresse, et voilà tout. Il avait
+un estomac plein d'élévation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour
+lui-même, mais pour cette folie de quelques heures qu'il procure, folie
+qui déraisonne chez l'homme d'esprit d'une manière si naïve, si
+piquante, si originale, qu'on voudrait toujours raisonner ainsi. S'il
+eût pu s'enivrer en lisant la messe, il eût lu la messe tous les jours.
+Mon oncle Benjamin avait des principes: il prétendait qu'un homme à jeun
+était un homme encore endormi; que l'ivresse eût été un des plus grands
+bienfaits du Créateur, si elle n'eût fait mal à la tête; et que la seule
+chose qui donnât à l'homme la supériorité sur la brute, c'était la
+faculté de s'enivrer.
+
+La raison, disait mon oncle, ce n'est rien; c'est la puissance de sentir
+les maux présents, de se souvenir des maux passés, et de prévoir les
+maux à venir. Le privilége d'abdiquer sa raison est seul quelque chose.
+Vous dites que l'homme qui noie sa raison dans le vin s'abrutit: c'est
+un orgueil de caste qui vous fait tenir ce propos. Croyez-vous donc que
+la condition de la brute soit pire que la vôtre? Quand vous êtes
+tourmenté par la faim, vous voudriez bien être ce bœuf qui paît dans
+l'herbe jusqu'au ventre; quand vous êtes en prison, vous voudriez bien
+être l'oiseau qui fend d'une aile libre l'azur des cieux; quand vous
+êtes sur le point d'être exproprié, vous voudriez bien être ce vilain
+limaçon auquel personne ne dispute sa coquille.
+
+L'égalité que vous rêvez, la brute en est en possession. Il n'y a, dans
+les forêts, ni rois, ni nobles, ni tiers-état. Le problème de la vie
+commune que cherchent en vain vos philosophes, de pauvres insectes, les
+fourmis, les abeilles, l'ont résolu depuis des milliers de siècles. Les
+animaux n'ont point de médecins; ils ne sont ni borgnes, ni bossus, ni
+boiteux, ni bancals, et ils n'ont pas peur de l'enfer.
+
+Mon oncle Benjamin avait vingt-huit ans. Il y avait trois ans qu'il
+exerçait la médecine; mais la médecine ne lui avait pas fait des rentes,
+bien loin de là: il devait trois habits d'écarlate à son marchand de
+drap, trois années d'accommodage à son perruquier, et il avait dans
+chacune des auberges les plus renommées de la ville un joli petit
+mémoire, sur lequel il n'y avait que quelques médecines de précautions à
+déduire.
+
+Ma grand'mère avait trois ans de plus que Benjamin; elle l'avait bercé
+sur ses genoux, porté dans ses bras, et elle se regardait comme son
+mentor. Elle lui achetait ses cravates et ses mouchoirs de poche, lui
+raccommodait ses chemises et lui donnait de bons conseils qu'il écoutait
+fort attentivement, il faut lui rendre cette justice, mais dont il ne
+faisait pas le moindre usage.
+
+Tous les soirs, régulièrement après souper, elle l'engageait à prendre
+femme.
+
+--Fi! disait Benjamin, pour avoir six enfants comme Machecourt--c'est
+ainsi qu'il appelait mon grand-père--et dîner avec les nageoires d'un
+hareng!
+
+--Mais, malheureux, tu auras au moins du pain!
+
+--Oui, du pain qui sera trop levé aujourd'hui, demain pas assez, et qui
+après-demain aura la rougeole! Du pain! qu'est-ce que c'est que cela?
+C'est bon pour empêcher de mourir, mais ce n'est pas bon pour faire
+vivre. Je serai, ma foi, bien avancé quand j'aurai une femme qui
+trouvera que je mets trop de sucre dans mes fioles et trop de poudre
+dans ma queue; qui viendra me chercher à l'auberge, qui me fouillera
+quand je serai couché, et qui s'achètera trois mantelets pendant que moi
+un habit.
+
+--Mais tes créanciers, Benjamin, comment feras-tu pour les payer?
+
+--D'abord, tant qu'on a du crédit, c'est comme si on était riche, et
+quand vos créanciers sont pétris d'une bonne pâte de créanciers, qu'ils
+sont patients, c'est comme si on n'en avait pas. Ensuite, que me faut-il
+pour me mettre au courant? Une bonne maladie épidémique. Dieu est bon,
+ma chère sœur, et ne laissera pas dans l'embarras celui qui raccommode
+son plus bel ouvrage.
+
+--Oui, disait mon grand-père, et qui le met si bien hors de service
+qu'il faut le porter en terre.
+
+--Eh bien! répondait mon oncle, c'est là l'utilité des médecins; sans
+eux le monde serait trop peuplé.
+
+À quoi servirait-il que Dieu se donnât la peine de nous envoyer des
+maladies, s'il se trouvait des hommes qui pussent les guérir?
+
+--À ce compte, tu es un malhonnête homme; tu voles leur argent à ceux
+qui t'appellent.
+
+--Non, je ne le leur vole pas, parce que je les rassure, que je leur
+donne l'espoir, et que je trouve toujours moyen de les faire rire. Cela
+vaut bien quelque chose.
+
+Ma grand'mère, voyant que la conversation avait changé d'objet, prenait
+le parti de s'endormir.
+
+
+
+II
+
+POURQUOI MON ONCLE SE DÉCIDA À SE MARIER
+
+
+Cependant, une catastrophe terrible, que je vais avoir l'honneur de vous
+raconter tout de suite, ébranla les résolutions de Benjamin.
+
+Un jour, mon cousin Page, avocat au bailliage de Clamecy, vint l'inviter
+avec Machecourt à faire la Saint-Yves. Le dîner devait avoir lieu à une
+guinguette renommée, située à deux portées de fusil du faubourg; les
+convives étaient d'ailleurs gens choisis. Benjamin n'aurait pas donné
+cette soirée pour toute une semaine de sa vie ordinaire. Aussi, après
+vêpres, mon grand-père, paré de son habit de noce, et mon oncle, l'épée
+au côté, étaient-ils au rendez-vous.
+
+Les convives étaient presque tous réunis. Saint-Yves était
+magnifiquement représenté dans cette assemblée. Il y avait d'abord
+l'avocat Page, qui ne plaidait jamais qu'entre deux vins; le greffier du
+tribunal, qui s'était habitué à écrire en dormant; le procureur Rapin,
+qui, ayant reçu en présent d'un plaideur une feuillette de vin piqué, le
+fit assigner pour qu'il eût à lui en faire tenir une meilleure; le
+notaire Arthus, qui avait mangé un saumon à son dessert; Millot-Rataut,
+poète et tailleur, auteur du Grand-Noël; un vieil architecte qui, depuis
+vingt ans, ne s'était pas dégrisé; M. Minxit, médecin des environs, qui
+consultait les urines; deux ou trois commerçants notables... par leur
+gaîté et leur appétit, et quelques chasseurs qui avaient abondamment
+pourvu la table de gibier.
+
+À la vue de Benjamin, tous les convives poussèrent une acclamation et
+déclarèrent qu'il fallait se mettre à table.
+
+Pendant les deux premiers services, tout alla bien. Mon oncle était
+charmant d'esprit et de saillies; mais, au dessert, les têtes
+s'exaltèrent: tous se mirent à crier à la fois. Bientôt la conversation
+ne fut plus qu'un cliquetis d'épigrammes, de gros mots, de saillies
+éclatant ensemble et cherchant à s'étouffer l'une l'autre, tout cela
+faisait un bruit semblable à une douzaine de verres qui s'entrechoquent
+à la fois.
+
+--Messieurs, s'écria l'avocat Page, il faut que je vous régale de mon
+dernier plaidoyer. Voici l'affaire:
+
+«Deux ânes s'étaient pris de querelle dans un pré. Le maître de l'un,
+mauvais garnement s'il en est, accourt et bâtonne l'autre âne. Mais ce
+quadrupède n'était pas endurant; il mord notre homme au petit doigt. Le
+propriétaire de l'âne qui a mordu est cité par-devant M. le bailli comme
+responsable des faits et gestes de sa bête.
+
+«J'étais l'avocat du défendeur. Avant d'arriver à la question de fait,
+dis-je au bailli, je dois vous éclairer sur la moralité de l'âne que je
+défends et sur celle du plaignant. Notre âne est un quadrupède tout à
+fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent,
+et le garde-champêtre a pour lui une grande considération. Or, je défie
+l'homme qui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre âne est
+porteur d'un certificat du maire de sa commune,--et ce certificat
+existait en effet,--qui atteste sa moralité et sa bonne conduite. Si le
+plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons à lui
+payer mille écus de dommages-intérêts.»
+
+--Que Saint-Yves te bénisse! dit mon oncle; il faut que le poète
+Millot-Rataut nous chante son Grand-Noël:
+
+ À genoux, chrétiens, à genoux!
+
+Voilà qui est éminemment lyrique. Ce ne peut être que le Saint-Esprit
+qui lui ait inspiré ce beau vers.
+
+--Fais-en donc autant, toi, s'écria le tailleur, qui avait le bourgogne
+très-irascible.
+
+--Pas si bête, répondit mon oncle.
+
+--Silence! interrompit l'avocat Page, frappant de toutes ses forces sur
+la table; je déclare à la cour que je veux achever mon plaidoyer.
+
+--Tout à l'heure, dît mon oncle; tu n'es pas encore assez ivre pour
+plaider.
+
+--Et moi je te dis que je plaiderai de suite: Qui es-tu, toi, cinq pieds
+dix pouces, pour empêcher un avocat de parler?
+
+--Prends garde, Page, fit le notaire Arthus, tu n'es qu'un homme de
+plume, et tu as affaire à un homme d'épée!
+
+--Il t'appartient bien, à toi, homme de fourchette, mangeur de saumon,
+de parler des hommes d'épée; pour que tu fisses peur à quelqu'un, toi,
+il faudrait qu'il fût cuit.
+
+--Benjamin est, en effet, terrible, dit l'architecte. Il est comme le
+lion: d'un coup de sa queue il pourrait terrasser un homme.
+
+--Messieurs, dit mon grand-père en se levant, je me porte garant pour
+mon beau-frère, il n'a jamais répandu de sang qu'avec sa lancette.
+
+--Oserais-tu bien soutenir cela, Machecourt?
+
+--Et toi, Benjamin, oserais-tu bien soutenir le contraire?
+
+--Alors, tu vas me donner satisfaction à l'instant même de cette
+insulte; et comme nous n'avons ici qu'une épée, qui est la mienne, je
+vais garder le fourreau et tu vas prendre la lame.
+
+Mon grand-père, qui aimait beaucoup son beau-frère, pour ne point le
+contrarier accepta la proposition. Comme les deux adversaires se
+levaient:
+
+--Un instant, messieurs, dit l'avocat Page, il faut régler les
+conditions du combat.
+
+--Je propose que chacun des deux adversaires, de peur de choir avant le
+temps, tienne son témoin par le bras.
+
+--Adopté! s'écrièrent tous les convives.
+
+Bientôt Benjamin et Machecourt sont en présence.
+
+--Y es-tu, Benjamin?
+
+--Et toi, Machecourt?
+
+De son premier coup d'épée, mon grand-père coupa par le milieu le
+fourreau de Benjamin comme si ç'eût été un salsifis, et lui fit sur le
+poignet une entaille qui devait le forcer, au moins pendant huit jours,
+à boire de la main gauche.
+
+--Le maladroit! s'écria Benjamin, il m'a entamé.
+
+--Eh! pourquoi, répondit mon grand-père avec une bonhomie charmante,
+as-tu une épée qui coupe?
+
+--C'est égal, je veux ma revanche, et j'ai encore assez, pour te faire
+demander grâce, de la moitié de ce fourreau.
+
+--Non, Benjamin, reprit mon grand-père, c'est à ton tour à prendre
+l'épée. Si tu me lardes, nous serons manche à manche, et nous ne
+jouerons plus.
+
+Les convives, dégrisés par cet accident, voulaient revenir en ville.
+
+--Non, messieurs! s'écria Benjamin de sa voix de stentor, que chacun
+retourne à sa place; j'ai une proposition à vous faire. Machecourt, pour
+son coup d'essai s'est conduit de la manière la plus brillante; il est
+en état de se mesurer avec le plus meurtrier des barbiers, pourvu que
+celui-ci lui cède l'épée et garde le fourreau. Je propose de le nommer
+prévôt d'armes; ce n'est qu'à cette condition que je pourrai le laisser
+vivre; et même, si vous vous rendez à mon avis, je me déciderai à lui
+tendre la main gauche, attendu qu'il m'a estropié de la droite.
+
+--Benjamin a raison! s'écrièrent une foule de voix; bravo, Benjamin! il
+faut recevoir Machecourt prévôt d'armes. Et chacun de courir à sa place,
+et Benjamin de demander un second dessert.
+
+Cependant, la nouvelle de cet accident s'était répandue à Clamecy. En
+passant de bouche en bouche, elle s'était merveilleusement grossie, et
+quand elle arriva à ma grand'mère, elle avait pris les proportions
+gigantesques d'un meurtre commis par son mari sur la personne de son
+frère.
+
+Ma grand'mère, dans un corps d'une aune de long, portait un caractère
+plein de fermeté et d'énergie. Elle n'alla point chez ses voisins
+pousser de grands cris et se faire jeter du vinaigre à la figure. Avec
+cette présence d'esprit que donne la douleur aux âmes fortes, elle vit
+de suite ce qu'elle avait à faire. Elle fit coucher ses enfants, prit
+tout l'argent qu'il y avait à la maison et le peu de bijoux qu'elle
+possédait, afin de fournir à son mari les moyens de sortir du pays s'il
+y avait lieu, fit un paquet de linge propre à faire des bandes et de la
+charpie pour panser le blessé en cas qu'il fût encore vivant; tira un
+matelas de son lit et pria un voisin de la suivre avec; puis,
+s'enveloppant dans sa cape, elle se dirigea sans chanceler vers la
+fatale guinguette.
+
+À l'entrée du faubourg, elle rencontra son mari qu'on ramenait en
+triomphe couronné de bouchons. Il était appuyé sur le bras gauche de
+Benjamin, qui criait à gorge déployée:
+
+«À tous présents faisons connaître que le sieur Machecourt, huissier à
+la verge de Sa Majesté, vient d'être nommé prévôt d'armes, en
+récompense...»
+
+--Chien d'ivrogne! s'écria ma grand'mère en apercevant Benjamin; et, ne
+pouvant résister à l'émotion qui depuis une heure l'étouffait, elle
+tomba sur le pavé. Il fallut la reporter chez elle sur le matelas
+qu'elle avait destiné à son frère.
+
+Pour celui-ci, il ne se souvint de sa blessure que le lendemain matin en
+mettant son habit; mais sa sœur avait une grosse fièvre. Elle fut huit
+jours dangereusement malade, et durant ce temps, Benjamin ne quitta pas
+son chevet. Quand elle fut capable de l'entendre, il lui promit qu'il
+allait mener dorénavant une vie plus réglée, et qu'il songeait
+décidément à payer ses dettes et à se marier.
+
+Ma grand'mère fut bientôt rétablie. Elle chargea son mari de se mettre
+en quête d'une femme pour Benjamin.
+
+À quelque temps de là, par un soir du mois de novembre, mon grand-père
+arrivait crotté jusqu'à l'échine, mais rayonnant.
+
+--J'ai trouvé au delà de ce que nous espérions, s'écriait l'excellent
+homme, en pressant les mains de son beau-frère; Benjamin, te voilà riche
+maintenant, tu pourras manger des matelottes tant que tu voudras.
+
+--Mais, qu'as-tu donc trouvé? faisaient, chacun de leur côté, ma
+grand'mère et Benjamin.
+
+--Une fille unique, une riche héritière, la fille du père Minxit, avec
+lequel nous avons fait la Saint Yves il y a un mois!
+
+--De ce médecin de village qui consulte les urines?
+
+--Précisément. Il t'accepte sans restriction; il est charmé de ton
+esprit: il te croit très-propre, par ton allure et ta faconde, à le
+seconder dans son industrie.
+
+--Diable! faisait Benjamin en se grattant la tête, c'est que je ne me
+soucie pas de consulter les urines.
+
+--Eh! grand niais! une fois que tu seras le gendre du père Minxit, tu
+l'enverras promener avec ses fioles et tu amèneras ta femme à Clamecy.
+
+--Oui, mais c'est que Mlle Minxit est rousse.
+
+--Elle n'est que blonde, Benjamin, je t'en donne ma parole d'honneur.
+
+--On dirait, tant elle est piolée, qu'on lui a jeté une poignée de son
+par la figure.
+
+--Je l'ai vue ce soir, je t'assure que ce n'est presque rien.
+
+--Avec, cela, elle a cinq pieds trois pouces; je crains véritablement de
+gâter la race humaine: nous ferons des enfants qui seront grands comme
+des perches.
+
+--Tout ce que tu dis là ce sont de mauvaises plaisanteries, faisait ma
+grand'mère; j'ai rencontré hier ton marchand de drap, il veut absolument
+être payé, et tu sais bien que ton perruquier ne veut plus t'accommoder.
+
+--Ainsi vous voulez, ma chère sœur, que j'épouse Mlle Minxit; mais vous
+ne savez pas, vous, ce que cela veut dire Minxit.
+
+--Et toi Machecourt, le sais-tu?
+
+--Sans doute je le sais; cela veut dire le père Minxit.
+
+--As-tu lu Horace, Machecourt?
+
+--Non, Benjamin.
+
+--Eh bien! Horace a dit: _Num minxit patrios cineres_. C'est ce coquin
+de prétérit défini qui me révolte! avec cela que ma chère sœur n'est
+plus malade. M. Minxit, Mme Minxit, M. Rathery Benjamin Minxit, le petit
+Jean Rathery Minxit, le petit Pierre Rathery Minxit, la petite Adèle
+Rathery Minxit, la petite Annette Rathery Minxit. Eh! mais, dans notre
+famille, il y aura de quoi faire tourner un moulin. Puis, à te parler
+franchement, je ne me soucie guère de me marier. Il y a bien une chanson
+qui dit:
+
+ ... qu'on est heureux
+ Dans les liens du mariage!
+
+Mais cette chanson ne sait ce qu'elle chante. Ce ne peut être qu'un
+célibataire qui en soit l'auteur.
+
+ ... qu'on est heureux
+ Dans les liens du mariage!
+
+Cela serait bon, Machecourt, si l'homme était libre de se choisir une
+compagne; mais les nécessités de la vie sociale nous forcent toujours
+d'épouser d'une manière ridicule et contraire à nos penchants. L'homme
+épouse une dot et la femme une profession. Puis, quand on a fait la noce
+avec tous ses beaux dimanches, qu'on est rentré dans la solitude de son
+ménage, on s'aperçoit qu'on ne se convient pas. L'un est avare et
+l'autre prodigue, la femme est coquette et le mari jaloux, l'un aime à
+la bise et l'autre à droit vent: on voudrait être à mille lieues l'un du
+l'autre; mais il faut vivre dans le cercle de fer où on s'est enfermé,
+et rester ensemble _usque ad vitam æternam_.
+
+--Est-ce qu'il est gris? dit mon grand-père à l'oreille de sa femme.
+
+--Pourquoi? répondit celle-ci.
+
+--C'est qu'il parle avec bon sens.
+
+Cependant on fit entendre raison à mon oncle, et il fut convenu qu'il
+irait le lendemain dimanche voir Mlle Minxit.
+
+
+
+
+III
+
+COMMENT MON ONCLE FIT LA RENCONTRE D'UN VIEUX SERGENT ET D'UN CANICHE,
+CE QUI L'EMPÊCHA D'ALLER CHEZ M. MINXIT.
+
+
+Le lendemain, à huit heures du matin, mon oncle était frais et
+accommodé; il n'attendait plus pour partir qu'une paire de souliers que
+devait lui apporter Cicéron, ce fameux préconiseur dont nous avons déjà
+parlé, et qui cumulait la profession de cordonnier avec celle de
+tambour.
+
+Cicéron ne tarda pas à arriver. À cette époque de bonne franquette,
+c'était la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une
+maison, qu'on ne le laissât pas sortir sans lui avoir fait boire
+quelques verres de vin. C'était d'un mauvais genre, j'en conviens; mais
+ces procédés bienveillants rapprochaient les conditions; le pauvre
+savait gré au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le
+jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la révolution, d'admirables
+dévouements de serviteurs envers leurs maîtres, de fermiers envers leurs
+seigneurs, d'ouvriers envers leurs patrons, qui, à notre époque de
+morgue insolente et de ridicule orgueil, ne se reproduiraient
+certainement plus.
+
+Benjamin pria sa sœur d'aller tirer une bouteille de vin blanc pour
+trinquer avec Cicéron. Sa sœur en tira une, puis deux, puis trois et
+jusqu'à sept.
+
+--Ma chère sœur, je vous en prie, encore une bouteille.
+
+--Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que tu en es à la huitième.
+
+--Vous savez bien, chère sœur, que nous ne comptons pas ensemble.
+
+--Mais tu ne sais pas, toi, que tu as un voyage à faire.
+
+--Encore cette dernière bouteille, et je pars.
+
+--Oui, tu es dans un bel état de partir; et si on venait te chercher
+pour visiter un malade.
+
+--Que vous savez peu, ma bonne sœur, apprécier les effets du vin!... On
+voit bien que vous ne buvez que les eaux limpides du Beuvron. Faut-il
+partir? mon centre de gravité est toujours à la même place. Faut-il
+saigner?... Mais à propos, ma sœur, il faut que je vous saigne:
+Machecourt me l'a recommandé en partant. Vous vous plaigniez ce matin
+d'un grand mal de tête, une saignée vous fera du bien. Et Benjamin de
+tirer sa trousse, et ma grand'mère de s'armer des pincettes.
+
+--Diable! vous faites un malade bien récalcitrant. Eh bien! transigeons;
+je ne vous saignerai point, et vous irez nous tirer une huitième
+bouteille de vin.
+
+--Je n'en tirerai pas un verre.
+
+--Ce sera donc moi qui la tirerais, dit Benjamin; et, prenant la
+bouteille, il se dirigea vers la cave.
+
+Ma grand'mère, ne voyant rien de mieux à faire pour l'arrêter, se pendit
+à sa queue; mais Benjamin, sans s'occuper de cet incident, s'en alla à
+la cave d'un pas aussi ferme que s'il n'eût eu qu'un paquet d'oignons au
+bout de la queue, et revint avec sa bouteille pleine.
+
+--Eh bien! ma chère sœur, c'était bien la peine d'aller deux à la cave
+pour une méchante bouteille de vin blanc; mais je dois vous prévenir que
+si vous persistiez dans ces mauvaises habitudes, vous me forceriez à
+faire couper ma queue.
+
+Cependant Benjamin, qui, tout à l'heure, regardait comme une corvée
+assommante le voyage de Corvol, s'obstinait maintenant à partir. Ma
+grand'mère, pour lui en ôter la possibilité, avait enfermé ses souliers
+dans l'armoire.
+
+--Je vous dis que je partirai!
+
+--Je te dis que tu ne partiras pas!
+
+--Voulez-vous que je vous porte chez M. Minxit au bout de ma queue?
+
+Tel était le dialogue qui avait lieu entre le frère et la sœur, quand
+mon grand-père arriva. Il mit fin à la discussion en déclarant que le
+lendemain il avait besoin d'aller à la Chapelle, et qu'il emmènerait
+Benjamin avec lui.
+
+Mon grand-père était sur pied avant le jour. Quand il eut griffonné son
+exploit et écrit au bas: «dont le coût est de six francs quatre sous six
+deniers,» il essuya sa plume sur la manche de sa houppelande, serra
+précieusement ses lunettes dans leur fourreau, et alla éveiller
+Benjamin. Celui-ci dormait comme le prince de Condé,--si le prince ne
+faisait semblant de dormir,--la veille d'une bataille.
+
+--Allons, eh! Benjamin, debout; il fait grand jour.
+
+--Tu te trompes, répondit Benjamin avec un grognement et se retournant
+du côté du mur, il fait nuit noire.
+
+--Lève la tête, tu verras la clarté du soleil sur le plancher.
+
+--Je te dis, moi, que c'est la clarté du réverbère.
+
+--Ah çà! est-ce que tu ne voudrais pas partir?
+
+--Non; j'ai rêvé toute la nuit de pain dur et de piquette, et si nous
+nous mettions en route, il pourrait nous arriver malheur.
+
+--Eh bien! je te déclare, moi, que, si dans dix minutes tu n'es pas
+levé, je t'envoie ta chère sœur; si au contraire tu es levé, je perce ce
+quartaut de vin vieux que tu sais bien.
+
+--Tu es sûr que c'est du Pouilly, n'est-ce pas? dit Benjamin, se mettant
+sur son séant; tu m'en donnes ta parole d'honneur.
+
+--Oui, foi d'huissier.
+
+--Alors va percer ton quartaut; mais je te préviens que s'il nous arrive
+malencontre en route, c'est toi qui en répondras à ma chère sœur.
+
+Une heure après, mon oncle et mon grand-père étaient sur le chemin de
+Mulot. À quelque distance de la ville, ils rencontrèrent deux petits
+paysans dont l'un portait un lapin sous son bras et l'autre avait deux
+poules dans son panier. Le premier disait à son compagnon:
+
+--Si tu veux dire à M. Cliquet que mon lapin est un lapin de garenne et
+que tu me l'as vu prendre au lacet, tu seras mon camarade.
+
+--Je le veux bien, répondit celui-ci, mais à condition que tu diras à
+Mme Deby que mes poules pondent deux fois par jour et qu'elles font des
+œufs gros comme des œufs de cane.
+
+--Vous êtes deux petits larrons, dit mon grand-père; je vous ferai tirer
+l'un de ces jours les oreilles par M. le commissaire de police.
+
+--Et moi, mes amis, dit Benjamin, je vous prie d'accepter chacun cette
+pièce de douze deniers.
+
+--Voilà de la générosité bien placée, dit mon grand-père haussant les
+épaules: tu donneras sans doute du plat de ton épée au premier pauvre
+honnête que tu rencontreras, puisque tu prostitues ta monnaie à ces deux
+vauriens.
+
+--Vauriens pour toi, Machecourt, qui ne vois que la pellicule de chaque
+chose; mais pour moi ce sont deux philosophes. Ils viennent d'inventer
+une machine qui, bien organisée, ferait la fortune de dix honnêtes gens.
+
+--Et quelle est donc la machine, dit mon grand-père d'un air
+d'incrédulité, que viennent d'inventer ces deux philosophes que je
+rosserais d'importance, moi, si nous avions le temps de nous arrêter?
+
+--Cette machine est simple, dit mon oncle: la voici telle qu'elle se
+comporte:
+
+Nous sommes dix amis qui, au lieu de nous réunir pour déjeuner, nous
+réunissons pour faire fortune.
+
+Cela vaut au moins la peine de se réunir, interrompit mon grand-père.
+
+--Nous sommes, tous les dix, intelligents, adroits, rusés même au
+besoin. Nous avons le verbe haut, la discussion prestigieuse; nous
+manions la parole avec la même adresse qu'un escamoteur manie ses
+muscades. Pour la moralité de la chose, nous sommes tous capables dans
+notre profession, et les personnes de bonne volonté peuvent dire, sans
+trop se compromettre, que nous valons mieux que nos confrères.
+
+Nous formons, en tout bien et tout honneur, une société pour nous
+préconiser les uns les autres, pour insuffler, pour faire mousser et
+bulliférer notre petit mérite.
+
+--J'entends, dit mon grand-père, l'un vend de la mort-aux-rats et n'a
+qu'une grosse caisse, l'autre du thé suisse et n'a qu'une paire de
+cimbales. Vous réunissez vos moyens de faire du bruit, et...
+
+--C'est cela même, interrompit Benjamin. Tu conçois que si la machine
+fonctionne convenablement, chacun des sociétaires a autour de lui neuf
+instruments qui font un vacarme épouvantable.
+
+Nous sommes neuf qui disons: L'avocat Page boit trop, mais je crois que
+ce diable d'homme fait infuser les feuilles de la coutume du Nivernais
+dans son vin, qu'il a mis la logique en bouteille. Toutes les causes
+qu'il lui convient de gagner il les gagne; et l'autre jour, il a fait
+obtenir de forts dommages-intérêts à un gentilhomme qui avait assommé un
+paysan.
+
+L'huissier Parlanta est un peu retors; mais c'est l'Annibal des
+huissiers; sa contrainte par corps est inévitable; pour lui échapper, il
+faudrait que son débiteur n'eût pas de corps. Il vous mettrait la main
+sur l'épaule d'un duc et pair.
+
+Pour Benjamin Rathery, c'est un homme sans souci qui se moque de tout et
+rit au nez de la fièvre, un homme, si vous le voulez, d'assiette et de
+bouteille; mais c'est précisément à cause de cela que je le préférerais
+à ses confrères. Il n'a pas l'air de ces médecins sinistres dont le
+registre est un cimetière; il est trop gai et digère trop bien pour
+avoir beaucoup d'actes de décès à se reprocher.
+
+Ainsi chacun des sociétaires se trouve multiplié par 9...
+
+--Oui, dit mon grand-père, mais cela te donnera-t-il neuf habits rouges?
+neuf fois Benjamin Rathery, qu'est-ce que cela fait?
+
+--Ça fait neuf cents fois Machecourt! répliqua vivement Benjamin. Mais
+laisse-moi finir ma démonstration, tu plaisanteras après.
+
+Voilà neuf réclames vivantes qui s'insinuent partout, qui vous répètent
+le lendemain, sous une autre forme, ce qu'elles vous ont dit la veille;
+neuf affiches qui parlent, qui arrêtent les passants par le bras; neuf
+enseignes qui se promènent par la ville, qui discutent, qui font des
+dilemmes, des enthymènes, et se moquent de vous si vous n'êtes point de
+leur avis.
+
+Il résulte de là que la réputation de Page, de Rapin, de Rathery, qui se
+traînait péniblement dans l'enceinte de leur petite ville, comme un
+avocat dans un cercle vicieux, prend tout à coup un essor étourdissant.
+Hier elle n'avait pas de pieds, aujourd'hui elle a des ailes. Elle se
+dilate comme un gaz quand on a ouvert le bocal où il était enferme. Elle
+s'épand par toute la province. Les clients arrivent à ces gens-là de
+tous les points du bailliage; ils arrivent du sud et de l'aquilon, de
+l'aurore et du couchant, comme dans l'Apocalypse les élus arrivent à la
+ville de Jérusalem. Au bout de cinq à six ans, Benjamin Rathery est à la
+tête d'une belle fortune qu'il dépense, avec grand fracas de verres et
+de bouteilles, en déjeuners et en dîners; toi, Machecourt, tu n'es plus
+porteur de contraintes: je t'achète une charge de bailli. Ta femme est
+couverte de soie et de dentelles comme une sainte Renne; ton aîné, qui
+est déjà enfant de chœur, entre au séminaire; ton cadet, qui est
+malingreux et jaune comme un serin des Canaries, étudie la médecine: je
+lui cède ma réputation et mes vieux clients, et je l'entretiens d'habits
+rouges. De ton puîné nous faisons un robin. Ta fille aînée épouse un
+homme de plume. Nous marions la plus jeune à un gros bourgeois, et le
+lendemain de la noce nous mettons la machine au grenier.
+
+--Oui, mais ta machine a un petit défaut, elle n'est pas à l'usage des
+honnêtes gens.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que.
+
+--Mais enfin?
+
+--Parce que l'effet en est immoral.
+
+--Pourrais-tu me prouver cela par or et par donc?
+
+--Va te promener avec tes or et tes donc. Toi qui es un savant, tu
+raisonnes avec ton esprit; moi qui suis un pauvre porteur de
+contraintes, je sens avec ma conscience. Je soutiens que tout homme qui
+acquiert sa fortune par d'autres moyens que par son travail et ses
+talents, n'en est pas légitime possesseur.
+
+--C'est très-bien ce que tu dis là, Machecourt! s'écria mon oncle; tu as
+parfaitement raison! La conscience, c'est la meilleure de toutes les
+logiques, et le charlatanisme, sous quelque forme qu'il se déguise, est
+toujours une escroquerie. Eh bien! brisons notre machine, et n'en
+parlons plus.
+
+Tout en devisant ainsi ils approchaient du village de Moulot; ils
+aperçurent, sur le seuil d'une porte de vigne, une espèce de soldat
+encadré profondément entre des ronces, dont les touffes brunes et
+rouges, meurtries par la gelée, tombaient pêle-mêle comme une chevelure
+en désordre. Cet homme avait sur sa tête un morceau de chapeau à cornes,
+sans cocarde; sa figure en ruine avait une teinte pierreuse, cette
+teinte dorée qu'ont les vieux monuments au soleil. Deux grandes
+moustaches blanches encadraient sa bouche, comme deux parenthèses. Il
+était couvert d'un vieil uniforme; sur une des manches s'étendait
+transversalement un vieux galon effacé. L'autre manche, dépouillée de
+son insigne, n'offrait plus qu'un rectangle qui se distinguait du reste
+de l'étoffe par une laine plus neuve et d'une nuance plus foncée. Ses
+jambes nues, enflées par le froid, étaient rouges comme des betteraves.
+Il laissait tomber d'une gourde quelques gouttes d'eau-de-vie sur de
+vieux morceaux de pain noir; un caniche, de la grande espèce, était
+assis devant lui sur son derrière, et suivait tous ses mouvements,
+pareil à un muet qui écoute avec ses yeux les ordres que lui donne son
+maître.
+
+Mon oncle eût plutôt passé outre devant un bouchon que devant cet homme.
+S'arrêtant sur le bord du chemin:
+
+--Camarade, dit-il, voilà un mauvais déjeuner!
+
+--J'en ai fait de plus mauvais encore, mais Fontenoy et moi nous avons
+bon appétit.
+
+--Qui Fontenoy?
+
+--Mon chien, ce caniche que vous voyez.
+
+--Diable! voilà un beau nom pour un chien. Au fait, la gloire est bien
+pour les rois, pourquoi ne serait-elle pas pour les caniches?
+
+--C'est son nom de guerre, poursuivit le sergent; son nom de famille est
+Azor.
+
+--Eh! pourquoi l'appelez-vous Fontenoy!
+
+--Parce qu'à la bataille de Fontenoy il a fait un capitaine anglais
+prisonnier.
+
+--Eh! comment donc cela? fit mon oncle tout émerveillé.
+
+--D'une manière fort simple, en l'arrêtant par une des basques de son
+habit jusqu'à ce que je pusse lui mettre la main sur l'épaule; tel qu'il
+est, Fontenoy a été mis à l'ordre de l'armée, et a eu l'honneur d'être
+présenté à Louis XV, qui a daigné me dire: «Sergent Duranton, vous avez
+là un beau chien!»
+
+--Voilà un roi bien affable pour les quadrupèdes: je m'étonne qu'il
+n'ait pas donné des lettres de noblesse à votre caniche. Comment se
+fait-il que vous ayez quitté le service d'un si bon roi?
+
+--Parce qu'on m'a fait un passe-droit, dit le sergent, l'œil rutilant et
+la narine gonflée de colère; il y a dix ans que j'ai ces guenilles d'or
+sur le bras; j'ai fait toutes les campagnes de Maurice de Saxe, et j'ai
+sur le corps plus de cicatrices qu'il n'en faudrait pour faire deux
+états de service; ils m'avaient promis l'épaulette; mais nommer officier
+le fils d'un tisserand, ç'eût été un scandale à faire horripiler toutes
+les ailes de pigeon du royaume de France et de Navarre. Ils m'ont fait
+passer sur le corps une espèce de petit chevalier tout frais éclos de sa
+coquille de page. Ça saura se faire tuer tout de même, car ils sont
+braves, on ne peut pas leur refuser cela; mais ça ne sait pas dire:
+Tête... droite!
+
+À cette parole de la théorie fortement accentuée par le sergent, le
+caniche tourna militairement la tête à droite.
+
+--Tout beau! Fontenoy, fit son maître; tu oublies que nous sommes
+retirés du service; et il reprit: Je n'ai pu passer cela au roi
+très-chrétien; dès ce moment, je me suis brouillé avec lui, et je lui ai
+demandé mon congé, qu'il m'a gracieusement accordé.
+
+--Vous avez bien fait, brave homme, s'écria Benjamin en frappant sur
+l'épaule du vieux soldat, geste imprudent qui faillit le faire dévorer
+par le caniche. Si mon approbation peut vous être agréable; je vous la
+donne sans restriction; les nobles n'ont jamais nui à mon avancement;
+mais cela n'empêche pas que je les haïsse de tout mon cœur.
+
+--En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon
+grand-père.
+
+--Dis plutôt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est
+la plus absurde de toutes les choses; c'est une révolte flagrante du
+despotisme contre le Créateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que
+les autres les herbes de la prairie, et a-t-il gravé des écussons sur
+l'aile des oiseaux ou sur le pelage des bêtes fauves? Que signifient ces
+hommes supérieurs que fait un roi par lettres-patentes, comme il fait un
+gabeleur et un regrattier? «À dater d'aujourd'hui, vous reconnaîtrez le
+sieur tel pour un homme supérieur. Signé Louis XV, et plus bas
+Choiseul.» Oh! que voilà une supériorité bien établie!
+
+Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie
+à cette majesté; un chapon avec l'oie et il était fait marquis; il n'eût
+fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les
+descendants de ces hommes ont le privilége de nous bâtonner, nous dont
+les ancêtres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir à un roi une aile de
+volaille!
+
+Et voyez un peu à quoi tiennent les grandeurs de ce monde: si l'oie eût
+été un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y eût mis une pincée de sel
+de plus ou une pincée de poivre de moins, qu'il fût tombé un peu de suie
+dans la lèchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'eût
+servie un peu plus tôt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble
+de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille
+grandeur! Oh! je voudrais, comme Caligula le voulait du peuple romain,
+que la France n'eût qu'une seule paire de joues pour la souffleter.
+
+Mais, dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux
+deux lettres que ces gens mettent devant leur nom? ajoutent-elles un
+pouce à leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang? plus de
+moëlle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête? pourraient-ils
+manier une épée plus lourde que la tienne? ce _de_ merveilleux guérit-il
+les écrouelles? préserve-t-il son titulaire de la colique quand il a
+trop dîné, ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces
+comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui, malgré la
+place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des
+simples lettres? Si un duc et pair et un bûcheron étaient ensemble dans
+une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert de Sahara, je
+voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble?
+
+Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnets de
+coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux et contre toi? Viennent-ils au
+monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté? ont-ils ses cicatrices
+gravées sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de
+père en fils, comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui
+s'éteint? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort
+sont-ils des chênes?
+
+Quand j'apprends que le roi a créé une famille noble, il me semble voir
+un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui
+infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que
+quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois,
+il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs,
+pour que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont,
+relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux
+badauds un avant-goût des magnificences du spectacle. Un roi sans
+noblesse, ce serait un salon sans antichambre; mais cette friandise de
+leur amour-propre leur coûtera cher. Il est impossible que vingt
+millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'État, pour
+que quelques milliers de courtisans soient quelque chose: quiconque a
+semé des priviléges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas
+loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le
+ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la
+protection de leurs valets.
+
+--Eh! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Tout d'une haleine?
+
+--Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant en cela? Mon grand-père
+avait un broc qui tenait une pinte et demie, et mon oncle le vidait tout
+d'un trait: il appelait cela faire des tirades.
+
+--Et ses paroles, comment ont-elles été conservées?
+
+--Mon grand-père les a écrites.
+
+--Il avait donc là, en plein champ, tout ce qu'il fallait pour écrire?
+
+--Quelle bêtise! un huissier.
+
+--Et le sergent a-t-il encore quelque chose à dire?
+
+--Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui réponde.
+
+Or donc, le sergent dit:
+
+--Il y a trois mois que je suis en route; je vais de ferme en ferme, et
+j'y reste tant qu'on veut me supporter. Je fais faire l'exercice aux
+enfants; je raconte nos campagnes aux hommes et Fontenoy amuse les
+femmes avec ses gambades. Je ne suis pas pressé d'arriver, car je ne
+sais pas trop où je vais. Ils me renvoient dans mes foyers, et je n'ai
+pas de foyer. Il y a longtemps que le four de mon père est défoncé, et
+j'ai les bras plus creux et plus rouillés que deux vieux canons de
+fusil. Je crois tout de même que je retournerai dans mon village. Ce
+n'est pas que j'espère y être mieux qu'en tout autre pays. La terre y
+est aussi dure qu'ailleurs, on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les
+ornières. Mais qu'importe? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de
+malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le
+vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent, et,
+ajouta-t-il, ils auront bien la charité d'apporter, sur ma fosse, un peu
+de soupe à Fontenoy jusqu'à ce qu'il soit mort de chagrin, car Fontenoy
+ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il
+me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy.
+
+--Eh! voilà le sort qu'ils vous ont fait, répondit Benjamin. En vérité,
+les rois sont les plus égoïstes de tous les êtres. Si les serpents, dont
+nos poètes parlent si mal, avaient une littérature, ils feraient des
+rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant
+fait le cœur des rois, un chien l'emporta, et que ne voulant pas
+recommencer sa besogne, il mit une pierre à la place. Cela me paraît
+assez vraisemblable Pour les Capets, c'est peut-être un oignon de lis
+qu'ils ont à la place du cœur; je défie qu'on me prouve le contraire.
+
+Parce qu'on a fait à ces gens-là une croix sur le front avec de l'huile,
+leur personne est auguste, ils sont majesté, ils sont NOUS, au lieu de
+JE, ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les égratignait
+en leur passant leur chemise, il serait sacrilége. Leurs petits sont des
+altesses; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau
+tiendrait sous une cage à poulet, ils sont des hauteurs très-hautes, des
+montagnes sérénissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les
+mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel
+respect aurions-nous donc pour les anchois, qui marinent dans l'huile
+jusqu'à ce qu'on les mange!
+
+Chez la caste des sires, l'orgueil va jusqu'à la démence. On les compare
+à Jupiter tenant la foudre, et ils ne se trouvent pas trop honorés de la
+comparaison. La foudre de moins, et ils se fâcheraient. Cependant
+Jupiter a la goutte, et il faut deux valets pour le mener à sa table ou
+à son lit. Le rimeur Boileau a, de son autorité privée, a ordonné aux
+vents de se taire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV:
+
+ Et vous, Vents, faites silence,
+ Je vais parler de Louis!
+
+Et Louis n'a rien vu en cela que de très-naturel; seulement il n'a pas
+songé d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis
+pour apaiser les tempêtes.
+
+Ils croient tous, les pauvres fous, que l'espace de terre où ils règnent
+est à eux; que Dieu le donna à Eudes, fonds et tréfonds, pour en jouir,
+sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur
+dise que Dieu a fait la Seine tout exprès pour alimenter le grand bassin
+des Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces
+millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une propriété dont on ne
+saurait, sous peine de pendaison, leur contester le titre; les uns sont
+venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir
+dans leurs querelles; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide et plus
+rose, pour leur procréer des maîtresses. Tout cela résulte évidemment de
+la croix qu'un vieil archevêque, de sa main caduque, leur a faite sur le
+front.
+
+Ils vous prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent
+un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la tête
+d'une cocarde, puis ils lui disent: Mon confrère de Prusse a des torts
+envers moi, tu vas courir sus à tous ses sujets. Je les ai fait
+prévenir, par mon huissier qu'on appelle un héraut, que le 1er avril
+prochain tu auras l'honneur de te présenter sur la frontière pour les
+égorger, et qu'ils eussent à se tenir prêts pour te recevoir. Entre
+monarques, ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au
+premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des
+hommes, je t'en préviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de
+la race humaine à la couleur de leur uniforme. Tâche de bien faire ton
+devoir; car je serai là, assis sur mon trône, qui te regarderai. Si tu
+remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera
+sous les fenêtres de mon palais, je descendrai en grand uniforme, et je
+vous dirai: «Soldats! je suis content de vous!» Si vous êtes cent mille
+hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au
+cas où tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien
+arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille afin qu'elle
+puisse te pleurer, et que tes frères puissent hériter de toi. Si tu
+perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent; mais si
+tu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'échapper au boulet,
+quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton
+congé, et tu iras crever où tu voudras, cela ne me regardera plus.
+
+--Voilà bien l'affaire, dit le sergent; quand ils ont extrait de notre
+sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de côté,
+comme le vigneron jette sur le fumier le marc du raisin après en avoir
+pressuré la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit
+qu'il vient de manger.
+
+--C'est très-mal à eux, fit Machecourt dont l'esprit était à Corvol, et
+qui eût voulu y voir son beau-frère.
+
+--Machecourt, dit Benjamin, le regardant de travers, choisis mieux tes
+expressions; il n'y a pas ici matière à plaisanterie. Oui, quand je vois
+ces fiers soldats qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays,
+obligés, comme ce pauvre vieux Cicéron, de passer le reste de leur vie
+dans une échoppe de savetier, tandis qu'un tas de pantins dorés
+accaparent tout l'argent de l'impôt, et que des prostituées ont pour
+s'envelopper négligemment le matin des cachemires dont un seul vaut tous
+les vêtements d'une pauvre ménagère, je suis exaspéré contre les rois;
+si j'étais Dieu, je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et
+je les condamnerais à faire mille ans de service dans la lune, avec
+toutes leurs iniquités dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux.
+
+Après avoir repris haleine et s'être essuyé le front, car il suait, mon
+digne grand-oncle, d'émotion et de colère, il tira mon grand-père à part
+et lui dit:
+
+--Si nous faisions déjeuner avec nous chez Manette ce brave homme et ce
+glorieux caniche?
+
+--Heim! heim! objecta mon grand-père.
+
+--Que diable! répliqua Benjamin, on ne rencontre pas tous les jours un
+caniche qui a fait un capitaine anglais prisonnier, et tous les jours on
+donne des fêtes politiques à des gens qui ne valent pas cet honorable
+quadrupède.
+
+-Mais, as-tu de l'argent? dit mon grand-père; moi je n'ai qu'une pièce
+de trente sous que ta sœur m'a donnée ce matin, parce que, je crois,
+elle n'est pas bien marquée, et elle m'a bien recommandé de lui en
+rapporter au moins la moitié.
+
+--Moi, je n'ai pas un sou; mais je suis médecin de Manette, de même
+qu'elle est de temps en temps ma cabaretière, et nous nous faisons
+mutuellement crédit.
+
+--Seulement le médecin de Manette?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait?
+
+--Rien; mais je te préviens que je ne veux pas rester plus d'une heure
+chez Manette.
+
+Mon oncle déclina donc son invitation au sergent. Celui-ci accepta sans
+cérémonie et se plaça joyeusement entre mon oncle et mon grand-père, ce
+qui s'appelle, en style de soldat, emboîter le pas.
+
+Un taureau qu'un paysan menait au pré venait à eux. Offusqué sans doute
+par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle
+esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il
+franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il eût exécuté un
+entrechat, un large fossé qui séparait la route des champs. Le taureau,
+qui tenait sans doute à faire des estafilades à l'habit rouge, voulut
+opérer comme mon oncle; maïs il tomba au milieu du fossé. C'est bien
+fait, dit Benjamin, voilà ce que c'est de chercher querelle à ceux qui
+ne songent pas à toi! Mais le quadrupède, obstiné comme un Russe qui
+monte à l'assaut, ne se rebuta pas pour ce mauvais succès; enfonçant ses
+sabots dans la terre à moitié dégelée, il cherchait à grimper le talus.
+Mon oncle, voyant cela, tira son épée, et tandis qu'il lardait de son
+mieux le mufle de l'animal, il appelait le paysan, et s'écriait:
+Bonhomme, arrêtez votre bête, sinon je vous préviens que je lui passe
+mon épée au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa
+tomber son épée dans le fossé. Ôte ton habit et jette-le-lui bien vite!
+s'écria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi!
+Gzzi! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jeta sur le taureau, et
+comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colère de l'animal
+se tourna alors contre le chien; mais, tandis qu'il faisait rage de ses
+cornes, le paysan arriva, et parvint à passer un nœud coulant autour des
+jambes de derrière du taureau. Cette habile manœuvre eut un plein succès
+et mit fin aux hostilités.
+
+Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se
+moquer de lui; mais celui-ci était pâle comme un linge et tremblait sur
+ses jambes.
+
+--Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que
+je te saigne; et toi, mon brave Fontenoy, tu as fait aujourd'hui une
+plus jolie fable que celle de La Fontaine, intitulée _la Colombe et la
+Fourmi_. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est jamais perdu. La
+plupart du temps, le bienfaiteur est dans la nécessité de faire crédit
+longtemps à l'obligé; mais lui, Fontenoy, m'a payé d'avance. Qui diable
+m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obligation à un caniche?
+
+Moulot est caché entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive
+gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans
+laquelle mord la route de La Chapelle. Quelques maisons du village
+étaient déjà remontées sur le bord du chemin, blanches et endimanchées
+comme des paysannes qui vont dans un lieu fréquenté par le beau monde;
+de ce nombre était le cabaret de Manette. À l'aspect du bouchon qui
+pendait, couvert de gloire, à la lucarne du grenier, Benjamin se mit à
+chanter de sa voix de stentor:
+
+ Amis, il faut faire une pause,
+ J'aperçois l'ombre d'un bouchon.
+
+À cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur
+le seuil de sa porte.
+
+Manette était une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, toute
+blanche, mais peut-être un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues
+une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de
+vin.
+
+--Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre
+jolie cabaretière comme arrhes du bon déjeuner qu'elle va nous préparer
+tout de suite.
+
+--Oui-dà! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrière, vous n'êtes
+pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit.
+
+--Il paraît, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà
+répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxit qui en ait parlé;
+donc, il tient à m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reçoit pas
+aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la
+négociation fût rompue.
+
+Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de Mlle Minxit; avez-vous du
+poisson?
+
+--Du poisson! fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Minxit.
+
+--Je vous le répète, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites
+attention à ce que vous allez me répondre.
+
+--Eh bien! dit Manette, mon mari est allé à la pêche, et il reviendra
+bientôt.
+
+--Bientôt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de
+tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette
+de tous les œufs qui sont dans votre poulailler.
+
+Le déjeuner fut bientôt prêt; pendant que l'omelette allait, venait et
+sautait dans la poêle, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque
+aussitôt expédiée que servie. Une poule met six mois pour faire douze
+œufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et
+en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette.
+
+--Voyez, disait Benjamin, comme la décomposition va plus vite que la
+recomposition; les contrées couvertes d'une nombreuse population
+s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait
+maigrir sa nourrice; le bœuf ne rend pas à la prairie toute l'herbe
+qu'il lui a prise; les cendres du chêne que nous brûlons ne retournent
+pas en chêne à la forêt; le zéphir ne rapporte pas au rosier les
+feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle; la bougie
+qui tombe devant nous ne retombe pas en rosée de cire sur la terre; les
+fleuves dépouillent incessamment les continents et vont perdre au sein
+des mers les choses qu'ils enlèvent à leurs rivages; la plupart des
+montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crânes chauves; les
+Alpes nous montrent à nu leurs ossements déchirés; l'intérieur de
+l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable; l'Espagne est une vaste
+bruyère, et l'Italie un grand ossuaire où il ne reste qu'une couche de
+cendre. Partout où les grands peuples ont passé, ils ont laissé la
+stérilité sur leurs traces. Cette terre parée de verdure et de fleurs,
+c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est
+condamnée. Un temps viendra où elle ne sera plus qu'une masse inerte,
+morte, glacée, une grande pierre sépulcrale sur laquelle Dieu écrira:
+«Ci-gît le genre humain.» En attendant, messieurs, profitons des biens
+que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mère, buvons à sa
+bonne existence.
+
+On en vint au jambon; mon grand-père mangeait par devoir, parce qu'il
+faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour
+faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser; mais le
+sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis à table que pour cela,
+et il ne sonnait mot.
+
+À table, Benjamin était un grand homme; mais son noble estomac n'était
+pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes
+qualités.
+
+Il regardait faire le sergent de l'air de dépit d'un homme surpassé,
+comme César eût regardé, du haut du Capitole, Bonaparte gagnant la
+bataille de Marengo. Après avoir contemplé pendant quelque temps son
+homme en silence, il jugea à propos de lui adresser ces paroles:
+
+--Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect,
+vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant
+au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est
+au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un
+besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un
+vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de
+riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons
+mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or,
+je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois
+même que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprès de vous
+qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arthus en personne: je crois même
+que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile.
+
+-C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et
+demain.
+
+--Permettez-moi donc de vous servir, pour après-demain, cette dernière
+tranche de jambon.
+
+--Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout.
+
+--Eh bien! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de
+l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau,
+deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans
+votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus.
+
+--Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les
+vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à
+Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les
+jours de noce comme les jours de jeûne.
+
+--Vous avez là, en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui,
+dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre?
+
+--Monsieur!... fit le sergent, jetant rapidement la main sur son
+caniche.
+
+--Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en
+disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au
+pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son
+enfant.
+
+--Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse aimer un
+chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui
+valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf
+qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh
+bien! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête
+de veau, et, le soir même, je l'ai fait passer sous la roue du moulin.
+
+--Ce que tu dis là ne prouve rien; toi, tu as une femme et six enfants,
+c'est bien assez de besogne pour toi d'aimer tout ce monde sans t'aller
+prendre d'une affection romanesque pour un caniche; mais je te parle,
+moi, d'un pauvre diable isolé parmi les hommes et qui n'a pour toute
+parenté que son chien. Mets un homme avec un chien dans une île déserte;
+mets, dans une autre île déserte une femme avec son enfant, je te parie
+qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable
+toutefois, autant que la femme aimera son enfant.
+
+--Je conçois, répondit mon grand-père, qu'un voyageur ait un chien pour
+lui tenir compagnie; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre
+ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journée. Mais qu'un
+homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrétien, voilà
+ce que je nie, voilà ce qui n'est pas possible!
+
+--Et moi je te dis que dans telles circonstances données, tu aimerais
+même un serpent à sonnettes; la fibre aimante chez l'homme ne peut
+rester complétement inerte. L'homme a horreur du vide; qu'on observe
+avec attention l'égoïste le plus endurci, on finira par trouver, comme
+une petite fleur entre des pierres, une affection cachée sous un pli de
+son âme.
+
+Règle générale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque
+chose. Le dragon qui n'a pas de maîtresse aime son cheval; la jeune
+fille qui n'a pas d'amant, aime son oiseau; le prisonnier, qui ne peut
+décemment aimer son geôlier, aime l'araignée qui file sa toile à la
+lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui dans un rayon
+de soleil. Quand nous ne trouvons rien d'animé où puissent se prendre
+nos affections, nous aimons la matière brute, une bague, une tabatière,
+un arbre, une fleur: le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et
+l'antiquaire pour ses camées.
+
+En ce moment, le mari de Manette entra avec une grosse anguille dans son
+sac.
+
+--Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voilà l'heure de dîner, si nous
+dînions avec cette anguille?
+
+--C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dînerons chez M.
+Minxit.
+
+--Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille?
+
+--Moi, dit le sergent, je ne suis pas pressé d'arriver; comme je ne vais
+pas plus là qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu à mon gîte.
+
+--Très-bien parlé! Et le respectable caniche, quelle est son opinion à
+cet égard?
+
+Le caniche regarda Benjamin, et remua deux ou trois fois la queue.
+
+--Bien! qui ne dit mot consent: ainsi, Machecourt, nous voilà trois
+contre toi, il faut que tu te rendes à l'opinion de la majorité. La
+majorité, vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde cela. Mets
+dix philosophes d'un côté et onze imbéciles de l'autre, les imbéciles
+l'emporteront.
+
+--L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-père, et si Manette
+a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelote. Mais,
+diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse.
+
+--Fais bien attention à ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement
+que quelqu'un me prête son bras pour me reconduire à Clamecy; si tu
+t'affranchissais de ce pieux devoir, je ne te tiendrais plus pour mon
+beau-frère.
+
+Or, comme Machecourt tenait beaucoup à être le beau-frère de Benjamin,
+il resta.
+
+L'anguille étant prête, on se remit à table. La matelote de Manette
+était un chef-d'œuvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais
+les chefs-d'œuvre de cuisinier sont œuvres éphémères; on leur donne à
+peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on
+puisse comparer aux produits culinaires: ce sont les produits du
+journalisme; et encore, un ragoût peut se réchauffer, une terrine de
+foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de
+lui ses admirateurs; mais un article de journal n'a pas de lendemain. On
+n'en est pas à la fin qu'on a oublié le commencement; et, quand on l'a
+parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la
+table quand on a dîné. Aussi, je ne comprends pas que l'homme qui a une
+valeur littéraire consente à perdre son talent dans les obscurs travaux
+du journalisme; comment lui, qui peut écrire sur du parchemin, se
+résout-il à griffonner sur le papier brouillard d'un journal! Certes, ce
+ne doit pas être pour lui un petit crève-cœur, quand il voit les
+feuillets où il amis sa pensée, tomber sans bruit avec ces mille
+feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses
+branches.
+
+Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle
+philosophait. Benjamin ne s'aperçut qu'il faisait nuit que quand Manette
+vint apporter une chandelle allumée sur la table. Alors, sans attendre
+les observations de Machecourt, qui du reste était peu capable de faire
+observer quelque chose, il déclara que c'en était assez comme cela pour
+un jour, et qu'il fallait retourner à Clamecy.
+
+Le sergent et mon grand-père sortirent les premiers. Manette arrêta mon
+oncle sur le seuil de la porte:
+
+--M. Rathery, lui dit-elle, voilà!
+
+--Qu'est-ce que ce griffonnage? dit mon oncle. «Le 10 août, trois
+bouteilles de vin et un fromage à la crême; le 1er septembre, avec M.
+Page, neuf bouteilles et un plat de poisson.» Dieu me pardonne, je crois
+que c'est un mémoire!
+
+--Sans doute, dit Manette; je vois bien qu'il est temps de régler nos
+comptes, et j'espère que vous m'enverrez le vôtre ces jours-ci.
+
+--Moi, Manette, je n'ai pas de compte à vous faire. Belle corvée, ma
+foi, que de toucher le bras blanc et potelé d'une jolie femme comme vous
+l'êtes!
+
+--Vous dites cela pour vous moquer de moi, M. Rathery, fit Manette,
+tressaillant d'aise.
+
+--Je le dis parce que c'est vrai, parce que je le pense, répondit mon
+oncle. Pour ton mémoire, ma pauvre Manette, il arrive dans un moment
+fatal: je suis obligé de te déclarer que je n'ai pas un petit écu à
+l'heure qu'il est; mais, tiens, voilà ma montre, tu la garderas jusqu'à
+ce que je t'aie remboursée. Ça se trouve on ne peut mieux, elle ne va
+plus depuis hier.
+
+Manette se mit à pleurer et déchira le mémoire. Mon oncle l'embrassa sur
+la joue, sur le front, sur les yeux, partout où il put la rencontrer.
+
+--Benjamin, lui dit Manette se penchant vers son oreille, si vous avez
+besoin d'argent, dites-le-moi.
+
+--Non! non! Manette, répondit vivement mon oncle, je n'ai pas besoin de
+ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur
+que tu me donnes! mais ce serait une indignité; je serais vil comme une
+prostituée; et il embrassa Manette comme la première fois.
+
+--Ouais! ne vous gênez pas, M. Rathery, fit Jean-Pierre qui entrait.
+
+--Tiens! tu étais là, toi, Jean-Pierre? Est-ce que tu serais jaloux, par
+hasard? Je te préviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux.
+
+--Mais il me semble que j'en ai bien le droit d'être jaloux.
+
+--Imbécile! tu prends toujours les choses à l'envers. Ces messieurs
+m'ont chargé de témoigner à la femme leur satisfaction pour l'excellente
+matelote qu'elle nous a faite, et je m'acquittais de la commission.
+
+--Vous aviez un bon moyen, ce me semble, de témoigner votre satisfaction
+à Manette, c'était de la payer, entendez-vous?
+
+--D'abord, Jean-Pierre, nous n'avons pas affaire à toi: c'est Manette
+qui est ici la cabaretière; quant à te payer, sois tranquille, c'est moi
+qui me charge de l'écot: tu sais qu'il n'y a rien à perdre avec moi; et
+d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais te passer de
+suite mon épée au travers du corps. Cela te convient-il, Jean-Pierre? Et
+en disant cela il sortit.
+
+Benjamin jusqu'alors n'avait été que surexcité, il renfermait tous les
+éléments de l'ivresse sans être encore ivre. Mais en sortant du cabaret
+de Manette, le froid le saisit au cerveau et aux jambes.
+
+--Holà! eh! Machecourt, où es-tu!
+
+--Me voici, qui te tiens par le revers de ton habit.
+
+--Tu me tiens, c'est bien, ça me fait honneur; c'est une flatterie que
+tu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en état de soutenir mon
+hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui; mais maintenant je
+suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dîné trop longtemps.
+Je t'ai retenu ton bras; je te somme de venir me l'offrir.
+
+--Dans un autre temps, oui, dit Machecourt; mais il y a une difficulté,
+c'est que je ne puis marcher moi-même.
+
+--Alors, tu as forfait à l'honneur, tu as manqué au plus sacré des
+devoirs; je t'avais retenu ton bras, tu devais te ménager pour nous
+deux; mais je te pardonne ta faiblesse. _Homo sum_... c'est-à-dire, je
+te pardonne à une condition: c'est que tu vas m'aller chercher de suite
+le garde-champêtre et deux paysans portant des flambeaux pour me
+reconduire à Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi
+l'autre.
+
+--Mais il est manchot, l'officier rural, dit mon grand-père.
+
+--Alors le bras valide m'appartient; tout ce que je puis faire pour toi,
+c'est de te permettre de te tenir à ma queue, et tu prendras garde de
+défaire le ruban. Si cela t'arrange mieux, monte sur le dos du caniche.
+
+--Messieurs, dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout
+près de vous? Moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement
+épargnés, je les mets à votre disposition.
+
+--Vous êtes un brave homme, sergent, dit mon oncle prenant le bras droit
+du vieux soldat.
+
+--Un excellent homme, dit mon grand-père prenant le bras gauche.
+
+--Je me charge de votre avenir, sergent.
+
+--Et moi aussi, sergent, je m'en charge, quoique, à vrai dire, toute
+charge dans ce moment-ci...
+
+--Je vous apprendrai à arracher les dents, sergent.
+
+--Et moi, sergent, j'enseignerai à votre caniche à être garnisaire.
+
+--Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires.
+
+--Dans trois mois votre caniche, s'il se conduit bien, pourra gagner
+trente sous par jour.
+
+--Le sergent fera sur toi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux
+chicots tout délabrés qui te tourmentent, nous t'en arracherons un tous
+les deux jours de peur de te fatiguer, et quand nous aurons fini pour
+les chicots, nous t'arracherons les gencives.
+
+--Et moi je mettrai mon garnissaire au service de tes créanciers,
+mauvais payeur! je vais t'instruire d'avance des devoirs que tu auras à
+remplir envers lui. Tu lui dois le matin du pain et du fromage, ou, dans
+la saison, une botte de petites raves; à dîner, la soupe et le bouilli,
+et à souper, un rôti et une salade; la salade peut se remplacer par un
+petit verre. Tu auras soin qu'il ne dépérisse pas entre tes mains; car
+rien ne fait honneur à un débiteur comme un garnissaire bien gras. De
+son côté, il doit se conduire honnêtement envers toi; il n'a pas le
+droit de te troubler dans tes occupations, de jouer, par exemple, de la
+clarinette, ou de donner du cor de chasse.
+
+--En attendant, j'offre un gîte au sergent à la maison. Tu ne me
+désapprouveras pas, n'est-ce pas, Machecourt?
+
+--Pas précisément, mais j'ai grand'peur que ta chère sœur ne te
+désavoue.
+
+--Ah çà, messieurs, dit le sergent, entendons-nous, ne m'exposez pas à
+recevoir un affront; car, je vous en préviens, il faudrait que l'un ou
+l'autre m'en fît compte.
+
+--Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas échéait, ce
+serait à moi que vous vous adresseriez; car, pour Machecourt, il ne sait
+se battre que quand son adversaire lui cède la lame de son épée et garde
+le fourreau.
+
+Tout en philosophant ainsi, ils arrivèrent à la porte de la maison. Mon
+grand-père ne se souciait pas d'entrer le premier, et mon oncle ne
+voulait entrer que le second. Pour arranger la chose, ils entrèrent tous
+deux ensemble, s'entrechoquant comme deux gourdes qu'on porte au bout
+d'un bâton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la
+chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrière-garde.
+
+--Ma chère sœur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous présenter un élève
+en chirurgie et un...
+
+--Benjamin s'apprête à te dire des bêtises, interrompit mon grand-père:
+ne l'écoute pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement,
+et que nous avons rencontré à la porte.
+
+Ma grand'mère était une bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait
+que de crier bien fort ça la grandissait. Elle avait la meilleure envie
+du monde de se mettre en colère, et elle en avait d'autant plus envie
+qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu
+qu'elle descendait d'un robin; la présence d'un étranger la contint.
+
+Elle offrit à souper au sergent. Celui-ci ayant refusé, et pour cause,
+elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec
+recommandation de lui donner à déjeuner le lendemain avant qu'il se
+remît en route.
+
+Mon grand-père pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme
+paisible qu'il était, quand s'élevait une bourrasque conjugale. Ce qui
+peut, jusqu'à un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est
+qu'il avait toujours tort.
+
+Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front plissé de sa femme;
+aussi le sergent était encore sur le seuil de la porte, que déjà il
+avait gagné son lit où il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il
+était incapable d'une telle lâcheté. Un sermon en cinq points, comme une
+partie d'écarté, ne l'eût pas fait coucher une minute avant son heure.
+Il voulait bien que sa sœur le grondât, mais il ne consentait pas à la
+craindre. Il attendait la tempête qui allait éclater avec l'indifférence
+d'un écueil, les deux mains dans ses poches, le dos appuyé contre le
+manteau de la cheminée, et chantonnant entre ses lèvres:
+
+ Malbrough s'en va-t'en guerre
+ Mironton, mironton, mirontaine!
+ Malbrough s'en va-t'en guerre,
+ Savoir s'il reviendra.
+
+Ma grand'mère eut à peine éconduit le sergent, qu'impatiente d'en venir
+aux mains, elle vint se placer en face de Benjamin:
+
+--Eh bien! Benjamin, es-tu content de ta journée? te trouves-tu bien
+comme cela? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc?
+
+--Merci, chère sœur. Comme vous le dites très-élégamment, ma journée est
+finie.
+
+--Belle journée, en effet; il en faudrait beaucoup comme celle-là pour
+payer tes dettes. Te reste t-il au moins assez de raison pour me dire
+comment vous a reçus M. Minxit?
+
+--_Mironton, mironton, mirontaine_, chère sœur, fit Benjamin.
+
+--Ah! _mironton, mironton, mirontaine_, s'écria ma grand'mère, attends!
+je vais t'en donner, moi, du _mironton, mirontaine_; et elle s'empara
+des pincettes. Mon oncle recula de trois pas et tira son épée.
+
+--Chère sœur, dit-il en se mettant en garde, je vous rends responsable
+de tout le sang qui va être répandu ici. Mais ma grand'mère, quoiqu'elle
+descendît d'un robin, n'avait pas peur d'une épée; elle porta à son
+frère un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui fit lâcher sa
+lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce blessé
+de sa main gauche. Pour mon grand-père, quoiqu'il fût bon entre les
+meilleurs, il étouffait de rire sous ses draps. Il ne put s'empêcher de
+dire à mon oncle:
+
+--Eh bien! comment trouves-tu cette botte-là? Cette fois tu avais bien
+le fourreau et la lame: tu ne peux pas dire que les armes n'étaient pas
+égales.
+
+--Hélas! non, Machecourt, elles ne l'étaient pas, il aurait fallu pour
+cela que j'eusse la pelle. C'est égal, ta femme, car je ne puis plus
+dire ma chère sœur, mérite de porter, au lieu d'une quenouille, use
+paire de pincettes au côté. Avec une paire de pincettes elle gagnerait
+des batailles. Je suis vaincu, j'en conviens, et je dois subir la loi du
+vainqueur. Eh bien! non, nous ne sommes pas allés jusqu'à Corvol; nous
+nous sommes arrêtés chez Manette.
+
+--Toujours chez Manette, une femme mariée! tu n'as pas honte, Benjamin,
+d'une telle conduite?
+
+--Honte! et pourquoi, chère sœur? Du moment qu'une cabaretière est
+mariée, est-ce qu'on ne peut plus déjeuner chez elle? Ce n'est pas là ma
+manière de voir, moi: pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de
+sexe, n'est-ce pas, Machecourt?
+
+--Que je la rencontre au marché, ta Manette, je la traiterai, la
+péronnelle qu'elle est, comme elle le mérite!
+
+--Chère sœur, quand vous rencontrerez Manette au marché, achetez-lui des
+fromages à la crême tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez...
+
+--Eh bien! si je l'insultais, que me ferais-tu?
+
+--Je vous quitterais, je passerais aux îles, et j'emmènerais Machecourt,
+je vous en préviens.
+
+Ma grand'mère comprit que tous ses emportements n'aboutiraient à rien,
+et elle prit de suite son parti.
+
+--Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle; tu as
+aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain, c'est moi qui te
+conduirai chez M. Minxit, et nous verrons si tu t'arrêteras en route.
+
+--_Mironton, mironton, mirontaine_, faisait Benjamin en allant se
+coucher.
+
+L'idée de la démarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil
+ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il
+rêvait tout haut, et voici ce qu'il disait:
+
+Vous dites, sergent, que vous avez dîné comme un roi. Ce n'est pas cela
+le mot, c'est une litote que vous faites. Vous avez dîné mieux qu'un
+empereur. Les rois et les empereurs, malgré toute leur puissance, ne
+peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous, sergent,
+tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau
+truffé. Cependant elle a chatouillé plus agréablement vos houppes
+nerveuses qu'un perdreau truffé ne chatouillerait celles du roi:
+pourquoi cela? Parce que le palais de Sa Majesté est blasé sur les
+truffes, tandis que le vôtre n'a pas l'habitude des matelotes.
+
+Ma chère sœur me dit: Benjamin, fais quelque chose pour devenir riche.
+Benjamin, épouse Mlle Minxit pour avoir une bonne dot. À quoi cela me
+servira-t-il? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il
+a à vivre, se donne-t-il la peine de se bâtir un nid? Je suis convaincu,
+moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de
+l'année, le gueux et le riche ont eu la même somme de bonheur. Bonne ou
+mauvaise, chaque individu s'habitue à sa situation. Le boiteux ne
+s'aperçoit pas qu'il va sur une béquille; et le riche qu'il a un
+équipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit
+autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille
+au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut
+considérer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manœuvre qui est assis sur
+son banc devant sa chaumière ne se trouve-t-il pas aussi bien que le roi
+sur l'édredon de son fauteuil? Gros-Jean ne mange-t-il pas la soupe aux
+choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux écrevisses? et
+le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille où il s'épanouit
+que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfumée
+de son lit? Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que
+le banquier qui a trouvé un louis, et le pauvre paysan qui hérite d'un
+arpent de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armées ont
+conquis une province et qui fait entonner un _Te Deum_ par son peuple!
+
+Tout mal ici-bas se compense par un bien, et tout bien qui s'étale est
+atténué par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des
+compensations; s'il a donné à l'un de bons dîners, à l'autre il donne un
+peu plus d'appétit, et cela rétablit l'équilibre. Au riche il a donné la
+crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En
+nous envoyant dans ce lieu d'exil, il nous a fait à tous un bagage à peu
+près égal de misère et de bien-être; s'il en était autrement, il ne
+serait pas juste, car tous les hommes sont ses enfants.
+
+Et pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le
+pauvre? Il ne travaille point! eh bien! il n'a pas le plaisir de se
+reposer.
+
+Il a de beaux habits; mais tout l'agrément en revient à celui qui le
+regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour
+le saint lui-même ou pour ses adorateurs? Au reste, n'est-on pas aussi
+bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de tiretaine?
+
+Le riche a deux, trois, quatre, dix valets à son service. Eh! mon Dieu!
+que fait cette quantité de membres inutiles qu'on ajoute
+orgueilleusement à son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire
+le service de notre personne? L'homme habitué à se faire servir, c'est
+un malheureux perclus de tous ses membres qu'il faut faire manger et
+boire.
+
+Ce riche a un hôtel à la ville et un château à la campagne; mais
+qu'importe le château quand le maître est à l'hôtel, et l'hôtel quand il
+est au château? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres
+lorsqu'il ne peut être que dans une seule à la fois?
+
+Attenant son château, il a pour promener ses rêveries un grand parc clos
+par un mur à chaux et à sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il
+n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close
+que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que
+son grand parc?
+
+Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses
+eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent, comme des
+emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se
+promène librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et
+plus liquide que son canal?
+
+Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bardent ses allées,
+soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent
+cinquante-six espèces; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans
+l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies
+toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines, les
+haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent
+les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont
+l'horticulteur seul peut deviner le mérite!
+
+Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez;
+il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il
+ait la propriété exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques
+ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux
+qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux
+insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il
+empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud
+ne s'y tapisse sous la mousse?
+
+Le riche donne des fêtes; mais est-ce que les danses sous les vieux
+tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des fêtes?
+
+Le riche a un équipage. Il a un équipage, le malheureux! mais il est
+donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur
+ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court après les
+papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus
+agréable situation? Un équipage! mais c'est une infirmité que vous avez;
+qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et
+vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se
+faisaient mener au bal en litière: pauvres gens qui avaient des jambes
+pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient
+souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous
+croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est
+qu'une servitude que sa vanité lui impose. S'il en était autrement,
+pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot
+d'épines et qu'un âne porterait surabondamment, feraient-ils atteler
+quatre chevaux à leur carrosse?
+
+Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la
+cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gré d'un
+beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi, comme un damné
+qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée, ou que je suis
+lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un
+côté l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de
+venir m'offrir une voiture!
+
+À ces mots, mon oncle se réveilla.
+
+--Quoi, dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut?
+
+--Qu'a donc cela d'étonnant? Mme Georges Sand a bien fait rêver tout
+haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M.
+Golbéry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre, pendant une heure,
+d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? Et
+nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une
+révolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher
+pendant le jour, par compensation, il philosophait en rêvant. Voilà
+comment j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le
+résultat.
+
+
+
+
+IV
+
+COMMENT MON ONCLE SE FIT PASSER POUR LE JUIF-ERRANT, ET CE QU'IL EN
+ADVINT.
+
+
+Cependant ma grand'mère avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle
+ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de
+l'année; elle avait attaché sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le
+plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui était large comme la
+main et au delà; elle avait apprêté son mantelet de taffetas noir brodé
+d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son
+manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait
+le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut
+ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de
+M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy, avait
+coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le
+vulgaire des ânes.
+
+Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'âne de M. Durand,
+ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros
+oreiller bien blanc, était attaché devant la porte et mangeait sa
+provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une
+chaise.
+
+Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là, pour boire un verre
+de vin blanc avec lui. Sa sœur lui ayant dit qu'il était sorti:
+
+--J'espère au moins, ajouta-t-il, ma bonne sœur, que vous me ferez
+l'amitié de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de
+mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs.
+
+Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le ratafia, au contraire;
+elle agréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la
+carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné,
+de ne pas battre ses frères; à Prémoins, qui était indisposé, de
+demander quand il aurait certains besoins, et avoir donné sa tâche de
+tricot à la Surgie, elle monta sur son bourriquet.
+
+Vive la terre et le soleil! les voisines s'étaient mises sur leur porte
+pour la voir partir; car, à cette époque, voir une femme de la classe
+moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont
+chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes, et sur lequel il
+établissait un système.
+
+Benjamin, bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un
+pavot qui s'étale au soleil du matin après une nuit d'orage, allait
+derrière, lâchant de temps en temps par un _ut_ de poitrine un vigoureux
+_ahï_, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapière.
+
+L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle, allait
+très-bien, il allait trop bien même au gré de ma grand'mère, qui montait
+et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, à
+quelque distance de l'endroit où le chemin de Moulot se sépare de la
+route de la Chapelle pour se rendre à son humble destination, elle
+s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal
+ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du
+fourneau; son grelot qui, jusque-là, avait jeté un _drelin dindin_ si
+fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs
+entrecoupés, pareils à une voix qui agonise.
+
+Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci
+avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un
+moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des
+nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma
+grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne
+méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son
+insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était
+un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un
+moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui
+plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait
+commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et
+de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son
+âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les
+grandes entreprises.
+
+Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux
+chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu,
+il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère
+poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui
+donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de
+lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu
+rendre hommage à son grand caractère.
+
+Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les
+Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a
+jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient
+tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des
+coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les
+uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les
+quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce
+mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à
+Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce
+prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne
+tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de
+badauds.
+
+Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de
+son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée
+d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait
+dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une
+demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait
+avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de
+vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain.
+
+Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt
+au premier rang.
+
+--Que fais-tu là, malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le
+poing.
+
+--Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le
+Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la
+beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai
+résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse:
+Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en
+prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de
+m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux.
+
+L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa
+réponse à sa sœur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe
+imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement
+d'orgueil circula dans l'assemblée.
+
+--M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore
+quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous
+montrait le poing?
+
+--Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte
+Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur
+cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle
+est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet.
+
+--Et pourquoi l'enfant Jésus n'est-il pas avec elle?
+
+--Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât, parce que dans ce moment-ci il a
+la petite-vérole.
+
+Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin; mais mon
+oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot; le danger
+l'électrisait, et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées
+avec une dextérité admirable, ce qui ne l'empêchait pas de temps en
+temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la
+vérité, il en était déjà, à sa septième demi-bouteille.
+
+Le maître d'école du lieu, en sa qualité de savant, se présenta le
+premier dans la lice.
+
+--Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de
+barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes
+très-barbu, et partout on vous représente avec une grande barbe blanche
+qui vous descend jusqu'à la ceinture.
+
+--C'était trop salissant, M. le maître. J'ai demandé au bon Dieu la
+permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait
+passer dans ma queue.
+
+--Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous
+raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter?
+
+--Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie
+le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du
+bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi.
+
+--Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien
+chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la
+fois!
+
+--Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et
+en s'inclinant profondément, bénissons les décrets de Dieu; c'est
+probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment
+on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant
+comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos?
+
+--Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, respectable
+pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqué de la main des hommes;
+tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un léger habit de
+serge rouge, et à la Toussaint un habit épais de velours écarlate.
+
+--Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses
+blondes, il faut que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze
+jours que la Toussaint est passée, et votre habit est déjà tout râpé et
+tout blanc sur les coutures.
+
+Malheureusement le père du petit philosophe se trouvait à côté de lui.
+Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup
+de pied au derrière, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce
+petit garçon auquel son maître d'école négligeait d'apprendre sa
+religion.
+
+--Messieurs, s'écria le maître d'école, je vous prends tous à témoin, et
+M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation: il
+attaque continuellement les autorités du village, je m'en vais le
+prendre par sa langue.
+
+--Oui, dit Nicolas, en voilà une belle autorité! Attaque-moi quand tu
+voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M.
+le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demandé quel
+était le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a répondu que
+c'était Pharaon: la mère Pintot en est témoin.
+
+--Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi; je
+serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût entre vous
+l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas entièrement
+poussée, attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a
+induit le petit Charlot en erreur. M. le maître ignorait cette
+particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses
+élèves. J'espère que M. Nicolas est content de cette explication.
+
+
+
+
+V
+
+MON ONCLE FAIT UN MIRACLE.
+
+
+Mon oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne
+qui cherchait à se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les
+jeunes filles au moins autant que Jésus-Christ aimait les petits
+enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle
+révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui
+porter de la crême, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit
+la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des
+miracles.
+
+--Sans doute, répondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles.
+
+--En ce cas pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade
+depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît?
+
+--Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il
+faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne
+vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux
+joues, le damné pécheur qu'il était.
+
+--Tiens! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que
+le Juif-Errant embrasse les femmes?
+
+Il se retourna et aperçut Manette.
+
+--Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par
+an: voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez,
+vous serez la troisième.
+
+L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire
+passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était
+immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de
+Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et
+l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé
+en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de
+l'imagination, à Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh!
+qui sait? peut-être la génération future prendrait-elle la chose au
+sérieux. S'il allait être canonisé! si l'on faisait de sa personne un
+gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une
+place dans l'almanach, un _Ora pro nobis_ dans les litanies! s'il
+devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui
+souhaitait sa fête avec de l'encens, qu'on le couronnât de fleurs, qu'on
+le décorât de rubans, qu'on lui mît un raisin mûr entre les mains! si on
+enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier
+pour le débarbouiller toutes les semaines! s'il guérissait de la peste
+ou de la rage! Mais le tout était de le mener à bien, ce miracle.
+Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y
+prendrait-il? Et s'il échouait, il serait honni, bafoué, vilipendé,
+peut-être battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il
+avait si bien commencée... Ah! bast! dit mon oncle en se versant un
+grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira: _Audaces
+fortuna juvat_; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à
+moitié fait.
+
+Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète,
+une longue queue de Moulotats; étant entré dans la maison, il vit sur
+son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir
+manger son oreille; il demanda comment cet accident lui était survenu,
+si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire.
+
+--Ça lui est arrivé ce matin en déjeunant, répondit sa femme, comme il
+voulait casser une noix entre ses dents.
+
+--Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous
+appelé quelqu'un?
+
+--Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une
+attaque de paralysie.
+
+--On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie
+comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné?
+
+--Cette drogue qui est dans cette fiole.
+
+Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique,
+et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.
+
+--Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes
+capable de faire le miracle que nous vous demandons.
+
+--Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par
+jour si j'en étais fourni.
+
+Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de
+plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé
+dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait
+enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place;
+car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce
+que mon oncle, avec son coup d'œil gris qui s'enfonçait comme un clou
+dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara
+qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené,
+d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille.
+
+Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le
+père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont
+la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la
+protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le
+miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour
+l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon,
+mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui
+répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de
+l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle
+fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en
+trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il
+déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester
+plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la
+sainte Vierge; et il alla rejoindre sa sœur, qui se chauffait les pieds
+dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un
+picotin à sa bourrique.
+
+Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser
+de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la
+route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant,
+plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de
+cette épreuve difficile flattait son orgueil de sœur, et elle se disait
+qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou
+trois mille francs de rente par-dessus le marché.
+
+Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire même celui
+du bourriquet, était déjà arrivé à la Chapelle. Quand ils entrèrent dans
+le bourg, les femmes se tenaient agenouillées à la porte de leurs
+maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait.
+
+
+
+
+VI
+
+M. MINXIT
+
+
+Monsieur Minxit accueillit très-bien mon oncle et ma grand'mère. M.
+Minxit était médecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, passé sa
+belle jeunesse dans la société des cadavres. La médecine lui était
+poussée un beau jour dans la tête comme un champignon: s'il savait la
+médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais
+songé à lui faire faire ses humanités; il ne savait que le latin de ses
+bocaux, et encore, s'il s'en fût rapporté à l'étiquette, il aurait
+souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très-belle
+bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il
+disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de
+l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux
+ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton,
+sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms
+célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion,
+c'est que toutes les fois qu'on demandait à M. Minxit à voir sa
+bibliothèque, il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un
+homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à
+défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la
+vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait
+persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères, et il
+s'adonna à la divination des urines. Après vingt ans d'étude dans cette
+science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de
+celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout
+venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son
+urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans
+les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mot.
+
+M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans
+s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans
+et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent
+d'en imposer à la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi
+insaisissable qu'il est impossible de l'écrire, d'enseigner ou de
+contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple opérateur, fait
+tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand
+homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, à
+plusieurs, a tenu lieu de génie; que Napoléon a possédé, entre tous les
+hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement
+charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel
+on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait
+un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de
+M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était
+pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent
+avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il
+s'était acquis une très-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent
+de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si
+cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y
+trouvaient toujours table ouverte.
+
+Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient être amis aussitôt qu'ils se
+rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient
+parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour
+me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme
+deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits,
+les mêmes goûts, les mêmes passions, la même manière de voir, les mêmes
+opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille
+petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous
+autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a
+point de philosophie au milieu des misères d'ici-bas, c'est un homme qui
+va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef
+un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur
+opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur
+rôle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces
+gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot; ils
+voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de
+différence entre eux que quelques rides. C'étaient deux arbres de même
+espèce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sève,
+mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs et qui produisent les
+mêmes fruits. Aussi le beau-père futur avait-il pris son gendre dans une
+prodigieuse amitié, et le gendre professait-il pour le beau-père une
+haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait
+l'alliance de M. Minxit qu'à son corps défendant, par un effort de
+raison et pour ne pas désobliger sa chère sœur.
+
+M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il fût
+aimé de sa fille; car tout père, si bon qu'il soit, s'aime lui-même dans
+la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent
+contribuer à son bien être; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord
+beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare,
+il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la
+soude à un écusson; s'il aime les échecs, il la donne à un joueur
+d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un
+pour faire sa partie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il
+possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie
+ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des
+roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis à donner
+à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les
+graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents
+trouvent, dans leur âme et conscience, leur fille heureuse, cela suffit:
+c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en
+faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton,
+s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pas son
+mari, mais elle s'habituera à l'aimer: avec de la patience on vient à
+bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari
+qu'elle n'aime pas: c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son
+œil; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos.
+Quelques-unes se laissent mourir à la peine; d'autres vont chercher
+ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel
+on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné
+une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il
+laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité
+prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents.
+
+Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et
+français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il
+faudrait bien certainement que le jocko leur fît des sommations
+respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent
+pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voilà de
+détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre
+manière de sentir à la place de celle d'un autre: c'est vouloir
+substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est
+qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut épouser un
+singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui
+refuser la faculté d'être heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quand
+elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe
+l'égratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous?
+C'est qu'elle aime mieux être égratignée que caressée. Si, d'ailleurs,
+son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle
+saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le
+long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet
+reproche-t-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de
+la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface
+du fleuve.
+
+Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur
+fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit
+peut-être électeur, avec lequel il puisse parler littérature ou
+politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui
+donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la
+promenade.
+
+M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses
+meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans
+ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le força
+de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et
+plantée d'arbres qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité
+de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela était
+très-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et
+en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser Mlle Minxit.
+
+Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop
+longue que de vingt lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde
+ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente
+il y en a vingt-cinq, elle savait parler très-pertinemment de mille
+petites choses insignifiantes, et faisait très-bien les fromages à la
+crême; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à
+mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait déplu, c'est qu'il
+l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne.
+
+--Voilà ma propriété, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle
+sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus...
+
+--Entendons-nous, fit mon oncle, êtes-vous bien sûr que Mlle Arabelle
+n'a aucune répugnance à m'épouser?
+
+--Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin.
+N'es-tu pas joli garçon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux
+et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le
+marché?
+
+--Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont
+capricieuses, et je me suis laissé dire que Mlle Arabelle avait une
+inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé.
+
+--Un hobereau, dit M. Minxit, une espèce de mousquetaire qui a mangé, en
+chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait
+laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai
+rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eût dévoré
+ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil
+être. Avec cela, c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces
+jours il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne.
+
+--Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet être est aimé
+d'Arabelle.
+
+--Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour
+s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du
+peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire
+et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientèle, et
+supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination
+des urines.
+
+--Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux
+pas consulter les urines.
+
+--Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va,
+Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à
+son fils: Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais tout
+ce qu'il faut de présente d'esprit, d'imagination, de perspicacité et
+même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre
+métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais qu'est-ce
+qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te
+le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart
+des médecins pour tromper leurs clients?--Tiens, voilà mon fifre qui
+vient probablement m'annoncer l'arrivée de quelques fioles. Je vais te
+donner un échantillon de mon art.
+
+Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau?
+
+--C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter.
+
+--Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser?
+
+--Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombée
+sur un perron et a roulé quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se
+rappelle pas au juste le nombre.
+
+--Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle.
+C'est égal, je remédierai à cela. Benjamin, va m'attendre dans la
+cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui
+consulte les urines.
+
+M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq
+minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé, courbaturé, une
+cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet.
+
+--Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je
+suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me débotte
+bien vite et qu'on me bassine mon lit.
+
+--M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui présentant sa fiole.
+
+--Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je
+n'en peux plus. Voilà comme vous êtes tous; c'est toujours au moment où
+j'arrive de campagne que vous venez me consulter.
+
+--Mon père, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas
+à revenir demain.
+
+--Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement
+contrarié; et s'approchant de la fenêtre: cela, c'est de l'urine de ta
+femme, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan.
+
+--Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole.
+
+--Voilà qui est on ne peut mieux deviné.
+
+--Sur un perron, n'est-il pas vrai?
+
+--Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit?
+
+--Et elle a roulé quatre marches.
+
+--Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxit; elle en a bien roulé cinq.
+
+--Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron,
+et tu verras qu'il n'y en a que quatre.
+
+--Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas
+évité une.
+
+--Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole;
+cependant, il n'y a bien là-dedans que quatre marches. À propos, m'as-tu
+apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise?
+
+--J'en ai jeté un peu à terre, parce que la fiole était trop pleine.
+
+--Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la
+cause du déficit: c'est la cinquième marche que tu as renversée,
+maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roulé cinq
+marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et
+autant de fioles, le tout étiqueté en latin.
+
+--J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une
+abondante saignée.
+
+--Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la
+route, oui; mais une chute sur un perron, voilà toujours comme cela se
+traite.
+
+Une jeune fille vint après le paysan.
+
+--Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mère?
+
+--Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et
+je venais vous demander ce qu'elle doit faire.
+
+--Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez
+pas le sou pour acheter des remèdes!
+
+--Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis
+huit jours.
+
+--Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t-elle d'être malade?
+
+--Soyez tranquille, M. Minxit; aussitôt que mon père travaillera, vous
+serez payé de vos visites: il m'a bien chargée de vous le dire.
+
+--Bon! voilà encore une autre sottise! Il est donc fou ton père de
+vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!... Pour qui me
+prend-il donc, ton imbécile de père?... Tu iras ce soir avec ton âne
+chercher un sac de mouture à mon moulin, et tu vas emporter un panier de
+vin vieux avec un quartier de mouton; voilà, pour le moment, ce qu'il
+faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent
+point, tu me le feras dire. Va, mon enfant.
+
+--Eh bien! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des
+urines?
+
+--Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit; voilà ce qui vous
+excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de
+perron autrement que par la saignée.
+
+--Alors, tu n'es qu'un conscrit en médecine; tu ne sais donc pas qu'il
+faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez?
+
+Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu
+aurais fait un joli sujet.
+
+
+
+
+VII
+
+CE QUI SE DIT À LA TABLE DE M. MINXIT
+
+
+L'heure du dîner arriva; quoique M. Minxit n'eût invité que quelques
+personnes autres que celles à nous connues, le curé, le tabellion et un
+de ses confrères du voisinage, la table était chargée d'une profusion de
+canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au
+milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse
+de leur plat leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une
+certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé
+sur nos vignobles comme sur notre société, ont conservé leur
+aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée.
+
+--Mais, dit mon oncle à M. Minxit, à l'aspect de cette abondance
+homérique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait à rassasier
+une compagnie de dragons après la grande manœuvre. Est-ce que par hasard
+vous attendez notre ami Arthus?
+
+--J'aurais fait mettre une broche de plus, répondit en riant M. Minxit.
+Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela, il se trouvera bien
+des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à-dire ma
+musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles,
+est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe, moi,
+que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de
+dîner.
+
+--C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion
+philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il
+eût eu contre eux une inimitié personnelle.
+
+Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le
+monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et
+très-bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit.
+
+--Fifre, dit celui-ci à un des valets qui servaient à table, fais
+apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec
+armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres.
+
+La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit,
+ayant décoiffé quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son
+verre plein:
+
+--Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier
+médecin du bailliage; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie
+de l'aimer comme vous m'aimez.--Allez, musique!
+
+Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et
+de clarinettes éclata dans la salle, et mon oncle se trouva obligé de
+demander grâce pour les convives.
+
+Cette notification, un peu trop officielle et trop prématurée, fit faire
+à Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait
+bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autour de lui,
+ne s'aperçut de rien; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma
+grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin
+n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était
+au moins pour sa sœur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il
+faisait à son frère, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si
+elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale,
+l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de
+M. Minxit, c'était la haute considération dont lui, M. Minxit, jouissait
+dans toute la contrée.
+
+Benjamin crut que sa sœur avait dit une sottise, et il se hâta
+d'ajouter:
+
+--Et aussi les grâces et les charmes de toute espèce dont Mlle Arabelle
+est si abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui
+sera son époux des jours filés d'or et de soie.
+
+Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste
+compliment, le seul qu'il eût encore dépensé avec Mlle Minxit et que sa
+sœur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement
+une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de
+Bourgogne.
+
+Il y avait là trois médecins; on devait parler médecine, et on en parla.
+
+--Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre
+était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi...
+quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensez-vous du docteur
+Arnout, de Clamecy?
+
+--Demandez cela à Benjamin, dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi.
+
+--Oh! M. Minxit, répondit mon oncle; un concurrent!...
+
+--Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes
+concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata.
+
+--Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe
+perruque.
+
+--Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudrait-il pas un
+médecin à queue?
+
+--La question est d'autant plus délicate que vous avez vous-même une
+perruque, M. Fata; mais je vais tâcher de m'expliquer sans blesser
+l'amour-propre de qui que ce soit.
+
+Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tête, qui a fouillé
+tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels mots grecs
+viennent les cinq à six cents maladies qui atteignent notre pauvre
+humanité. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais
+pas lui confier mon petit doigt à guérir; je donnerais la préférence à
+un bateleur intelligent, car sa science à lui, c'est une lanterne qui
+n'est pas éclairée. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il
+serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et
+cela est surtout vrai de la médecine, qui est une science conjecturale.
+Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains:
+ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait à l'homme d'esprit
+des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout
+nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent
+pas: c'est la perspicacité et l'intelligence.
+
+--Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse.
+
+--Oh! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me vient une
+excellente idée: auriez-vous une place vacante dans votre musique?
+
+--Pour qui donc? dit M. Minxit.
+
+--Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, répondit
+Benjamin.
+
+--Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés?
+
+--Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement.
+
+--Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux
+sergent, en attendant que mon maître de musique l'ait mis au courant
+d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues.
+
+--À propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il
+a une figure rissolée comme un poulet qui sort de la broche; on dirait
+qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne:
+vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il
+est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont
+nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se
+placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer
+pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolongé ses
+jours jusqu'à cet âge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont
+il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce
+précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la
+fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer.
+
+--Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la médecine à grand
+orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon
+service, soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché.
+
+En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à
+mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui
+arrachaient la queue de son âne, et que, comme il avait voulu les
+disperser à coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pièces
+avec le tranchant de leurs ongles.
+
+--Je vois ce que c'est, dit mon oncle, éclatant de rire: elles arrachent
+les crins de l'âne de la sainte Vierge pour faire des reliques.
+
+M. Minxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire.
+
+--Messieurs, s'écria-t-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous
+sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous
+en fassiez un saint.
+
+--Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y
+rencontrerais aucun de vous.
+
+--Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mère après avoir ri elle-même; cela
+ne me fait pas rire, moi; voilà toujours le résultat des mauvaises
+farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son âne, si nous ne le lui
+rendons tel qu'il nous l'a confié.
+
+--En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer
+que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi,--et ma queue
+vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'âne de M.
+Durand--serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'eût
+tué tout entier?
+
+--Assurément non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne
+t'en estimerais pas une obole de moins.
+
+Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une
+posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop
+étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient
+à genoux.
+
+--Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit à
+Benjamin.
+
+--Rien de plus facile, répondit celui-ci.
+
+Il se mit alors à la fenêtre et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient
+tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester
+deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne
+manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le
+peuple se retira satisfait.
+
+--Voilà, dit le curé, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup
+d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon
+prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la
+queue crottée d'un bourriquet?
+
+--Mais, pasteur, répondit Benjamin, vous qui êtes à table si philosophe,
+n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du
+papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint
+Maurice?
+
+--Ce sont des reliques épuisées, poursuivit M. Minxit; il y a plus de
+cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de
+s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal.
+Moi-même, je les prendrais pour faire de l'_album græcum_ s'il voulait
+me les céder à juste prix.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela de l'_album græcum_? fit naïvement ma
+grand'mère.
+
+--Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du _blanc grec_: je
+regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.
+
+--Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont
+l'œil était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au
+pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias
+de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de
+son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je
+suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les
+bottes à l'écuyère de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le
+pasteur fût plus tolérant, et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens
+la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une
+marque d'ignorance que de trop croire.
+
+--Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez
+au Juif-Errant?
+
+--Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice?
+
+--Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata, croyez-vous au
+Juif-Errant?
+
+--Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac.
+
+--Pour vous, respectable M. Minxit...
+
+--Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère, excepté qu'au
+lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre.
+
+--Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère
+bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses
+éternelles pérégrinations.
+
+--Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous?
+
+--Oh! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce
+que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute;
+parce que les évangéltstes qui ont écrit son histoire sont des hommes
+dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient
+pas d'intérêt à tromper leur prochain, et que, quand bien même ils
+l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir.
+
+Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile
+n'était, comme le _Télémaque_, qu'une espèce de roman philosophique et
+religieux, à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le
+trouble et la division à la surface de la terre; qui devait séparer
+l'époux de l'épouse, les enfants de leurs pères; qui réhabilitait la
+pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître; qui heurtait toutes
+les idées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été
+méprisé, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait
+été honoré; qui renversait la vieille religion des païens, et sur ses
+débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de
+charpentier...
+
+--M. le curé, dit M. Minxit, votre période est trop longue: il faut la
+couper par un verre de vin.
+
+M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit:
+
+--À l'apparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense
+cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime
+qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de
+leurs éternelles réclamations.
+
+--Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est
+pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des
+bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrèrent aux portes de la
+ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche.
+
+Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces
+évangélistes, à l'inspiration près, que sont-ils? des hommes de rien;
+des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de
+contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour
+vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des
+hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en
+suis bien sûr, étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et
+les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le
+bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le
+magistrat déférerait le serment.
+
+Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois,
+ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et
+il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents
+ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce
+commune d'un enfant de cinq ans.
+
+Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs
+concitoyens: peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas
+un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de
+s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds,
+avec une espèce de damné, plus misérable cent fois qu'un galérien,
+auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui
+de la bière fraîche? Et même, à bien prendre la chose, ils ont agi, en
+publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur
+intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haute
+opinion de leur valeur poétique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai
+mainte fois surpris le grand-noël autour d'un morceau de fromage de
+Brie, est un Virgile en comparaison d'eux.
+
+Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens,
+quand bien même ils l'auraient voulu; si les faits célébrés dans leur
+complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les
+habitants de Bruxelles eussent réclamé; la police eût cherché sur ses
+registres si un sieur Isaac Laquedem n'était pas passé tel jour à
+Bruxelles, et, elle eût réclamé; les cordonniers, dont le procédé brutal
+du Juif-Errant, qui tirait lui-même de la manicle, a déshonoré à tout
+jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût
+été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de
+la capitale du Brabant.
+
+D'ailleurs, sous le rapport de la crédibilité, la complainte du
+Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages; elle n'est point
+tombée du ciel comme un aérolithe; elle a une date précise: le premier
+exemplaire a été déposé à la bibliothèque royale, bien et dûment revêtu
+du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile
+cependant n'a point de date. À la complainte de Bruxelles est joint le
+portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes à
+l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille
+qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est venue jusqu'à nous.
+La complainte du Juif-Errant a été écrite dans un siècle éclairé,
+investigateur, plus disposé à retrancher de ses croyances qu'à ajouter;
+l'Évangile, au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé,
+on ne sait par qui, au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de
+grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la
+plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de
+superstition et de barbarie.
+
+--Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les
+bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du
+Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin
+pour le Juif-Errant; vous avez même, en cette qualité, fait en présence
+de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre démonstration
+pèche donc par un côté, et vos règles, relativement à la certitude
+historique, ne sont pas infaillibles.
+
+--L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tête. Je
+conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi
+bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant.
+
+--Ah ça! interrompit ma grand'mère, qui allait toujours au fait,
+j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin?
+
+--Sans doute, ma chère sœur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant
+plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut
+croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de
+l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais,
+fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux
+dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le
+Juif-Errant?
+
+Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque
+poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe
+est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.
+
+Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile
+légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie.
+
+Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre
+haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à
+l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif
+n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des
+tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui
+aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un
+fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois
+le tour du monde.
+
+Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné
+sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les
+confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de
+l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence
+repoussait d'elle-même.
+
+Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif,
+obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux:
+il dépense peu.
+
+Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas
+plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par
+la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la
+consommation des siècles à la surface de la terre.
+
+À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au
+Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que
+celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot
+le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les
+uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur
+l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un
+poireau au menton.
+
+Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent
+et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas
+aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi;
+cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée
+si elle n'était pas mariée à l'église.
+
+Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de
+ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui
+accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le
+déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a
+des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et,
+pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En
+définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est
+celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré.
+
+Il était nuit et plus que nuit, quand ma grand'mère déclara qu'elle
+voulait partir.
+
+--Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition, dit M. Minxit,
+c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de
+chasse que je décrète en son honneur: il faut bien qu'il fasse
+connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans.
+
+--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de
+la chasse. Je distinguerais très-bien un civet ou un râble de lièvre
+d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son
+grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un
+lapin courant.
+
+--Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu
+viennes: il faut bien connaître un peu de tout.
+
+--Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos
+instruments de musique.
+
+--Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le
+payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais, pour éviter
+tout accident, tu chasseras avec ton épée.
+
+--Eh bien! je promets, dit mon oncle.
+
+Et, là-dessus, il prit congé, avec sa chère sœur, de M. Minxit.
+
+--Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mère quand ils furent sur le
+chemin, que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille?
+
+--Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le
+vouloir, répondit sèchement ma grand'mère.
+
+--Mais...
+
+--Mais... prenez garde à l'âne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de
+votée épée; voilà tout ce que je vous demande.
+
+--Vous me boudez, ma sœur; je voudrais savoir pourquoi?
+
+--Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop
+discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle.
+Maintenant, laissez-moi tranquille.
+
+
+
+
+VIII
+
+COMMENT MON ONCLE EMBRASSA UN MARQUIS.
+
+
+Le samedi suivant, mon oncle alla coucher à Corvol.
+
+On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit était accompagné de
+tous ses gens et de plusieurs amis, dont le confrère Fasta faisait
+partie. C'était par un de ces jours splendides que le sombre hiver,
+semblable à un geôlier qui sourit, donne de temps en temps à la terre;
+février semblait avoir emprunté au mois d'avril son soleil; le ciel
+était limpide, et le vent du midi emplissait l'atmosphère d'une molle
+tiédeur; la rivière fumait au loin entre les saules, la gelée blanche du
+malin pendait en gouttelettes aux branches des buissons; les petits
+pâtres chantaient pour la première fois de l'année dans les prés, et les
+ruisselets qui descendent de la montagne du Flez, réveillés par la
+chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies.
+
+--M. Fata, dit mon oncle, voilà une belle journée! Est-ce que nous la
+passerons entre les rameaux mouillés des bois?
+
+--Ce n'est pas mon avis, confrère, répondit celui-ci. Si vous voulez
+venir chez moi, je vous montrerai un enfant à quatre têtes que j'ai
+serré dans un bocal. M. Minxit m'en offre trois cents francs.
+
+--Vous feriez bien de le lui céder, dit mon oncle, et de mettre du
+cassis à la place.
+
+Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux
+petites lieues de là à Varzy, il se décida à suivre le confrère. Ils
+quittèrent donc, Fata et lui, le gros des chasseurs, et s'enfoncèrent
+dans un chemin de travers qui s'égarait dans la prairie. Bientôt ils se
+trouvèrent vis-à-vis Saint-Pierre-du-Mont. Or, Saint-Pierre-du-Mont est
+un gros monticule situé sur la route de Clamecy à Varzy. Il est à sa
+base revêtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu à
+son sommet. Vous diriez une grande motte de terre soulevée dans la
+plaine par une taupe gigantesque. Sur son crâne pelé et teigneux était
+alors un reste de château féodal, aujourd'hui remplacé par une élégante
+maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux: car c'est ainsi
+que, par un travail insensible, les œuvres de l'homme, comme celle de la
+nature, se décomposent et recomposent.
+
+Les murs du castel étaient démantelés, ses créneaux édentés en maints
+endroits; les tours semblaient avoir été cassées par le milieu, et elles
+étaient réduites à l'état de tronçons; ses fossés, taris à moitié,
+étaient encombrés par de grandes herbes et une forêt de roseaux, et son
+pont-levis avait fait place à un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce
+vieux débris de la féodalité attristait tous les environs; les
+chaumières avaient reculé devant lui; les unes étaient allées sur le
+coteau voisin former le village de Flez, les autres étaient descendues
+dans la vallée et s'étaient groupées en hameau le long de la route.
+
+Le maître de cette vieille gentilhommière était alors un certain marquis
+de Cambyse. M. de Cambyse était grand, épais, fortement charpenté et
+avait la force d'un géant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de
+chair. Il était d'un caractère violent, emporté, susceptible jusqu'à
+l'excès, ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui
+allait jusqu'à la sottise; il était d'ailleurs entiché de sa noblesse et
+s'imaginait que les Cambyse étaient une œuvre hors ligne dans la
+création.
+
+Il avait été quelque temps officier de mousquetaires, je ne sais de
+quelle couleur; mais il était mal à son aise à la cour: sa volonté s'y
+trouvait comprimée, sa violence ne pouvait y faire explosion, et il
+était d'ailleurs étouffé au milieu de cette poussière de hobereaux qui
+chatoyaient et tourbillonnaient autour du trône. Il était revenu dans
+ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emporté un à
+un les vieux privilèges de la noblesse; mais, lui, il les avait gardés
+de fait et il les exerçait dans toute leur plénitude. Il était encore
+maître absolu non-seulement de ses domaines, mais encore dans tout le
+pays des environs. C'était, à la rondache près, un véritable seigneur
+féodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles
+étaient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes, foulait
+leurs récoltes aux pieds de ses valets, et faisait mille avanies aux
+bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne.
+
+Il faisait du despotisme et de la violence par caprice, par
+divertissement et surtout par amour propre. Afin d'être le personnage le
+plus éminent du pays, il avait voulu en être le plus méchant. Il ne
+savait pas de meilleures manières pour démontrer sa supériorité aux gens
+que de les opprimer. Pour être célèbre, il s'était fait méchant. C'était
+au volume près, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa présence
+entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des
+créanciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer.
+Telle était la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouvé dans le
+pays un huissier pour l'assigner. Un seul, le père Ballivet, avait osé
+lui remettre une cédule en main propre et parlant à sa personne, mais il
+y avait risqué sa vie. Honneur donc au généreux père Ballivet, huissier
+royal, qui exploitait pour tout le monde et deux lieues au delà, ainsi
+que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de
+ce grand huissier.
+
+Voici du reste comment il s'y était pris. Il avait empaqueté sa cédule
+dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetées et l'avait
+présentée à M. de Cambyse comme un paquet venant du château de Vilaine.
+Tandis que le marquis démaillotait l'exploit, il s'était esquivé sans
+bruit, avait gagné la grande porte et avait enfourché son cheval qu'il
+avait attaché à un arbre à quelque distance du château. Quand le marquis
+eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir été la
+dupe d'un huissier, il ordonna à ses domestiques de courir sur ses
+traces; mais le père Ballivet était hors de leur portée et se moquait
+d'eux par un geste que je ne puis reproduire ici.
+
+Du reste, M. de Cambyse ne se faisait guère plus de scrupule de
+décharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait déjà
+détérioré deux ou trois, qu'on appelait dans le pays les estropiés de M.
+de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient été
+victimes de ses très-mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne fût pas
+encore bien vieux, il y avait déjà dans la vie de cet honorable seigneur
+assez de sanglantes espiègleries pour faire deux forçats à perpétuité;
+mais sa famille était bien à la cour: la protection de ses nobles
+cousins le mettait à l'abri de toute poursuite. Et au fait, chacun prend
+son plaisir où il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait à
+Versailles de si doux et de si joyeux ébats, tandis qu'il donnait des
+fêtes aux gentilshommes de sa cour, ne voulait pas que ses gentilshommes
+de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il eût été
+très-contrarié que les paysans à faire crier sous le bâton, ou les
+bourgeois à désoler leur eussent fait faute. Louis, dit le Bien-Aimé,
+tenait à mériter l'amour que lui avaient décerné ses sujets. Ainsi donc,
+il est bien entendu que le marquis de Cambyse était inviolable comme un
+roi constitutionnel, et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni
+maréchaussée.
+
+Benjamin aimait à déclamer contre M. de Cambyse; il l'appelait le
+Gessler des environs, et il manifestait souvent le désir de se trouver
+en la présence de cet homme; ses souhaits ne furent que trop tôt
+accomplis, comme vous allez le voir.
+
+Mon oncle, en sa qualité de philosophe, se mit en contemplation devant
+les vieux créneaux noirs et ébréchés qui déchiraient l'azur du ciel.
+
+--M. Rathery, lui dit le confrère le tirant par la manche, il ne fait
+pas bon autour de ce château, je vous en préviens.
+
+--Comment, M. Fata, vous aussi vous avez peur d'un marquis?
+
+--Mais, M. Rathery, c'est que je suis, moi, un médecin à perruque.
+
+--Voilà comme ils sont tous! s'écria mon oncle, donnant un libre cours à
+son indignation; ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme,
+et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore
+s'aplatissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage
+ne trébuche!
+
+--Que voulez-vous, M. Rathery, contre la force...
+
+--Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! Vous ressemblez au
+bœuf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie à
+l'abattoir. Oh! le peuple est lâche! il est lâche! je le dis avec
+amertume, comme une mère dit que son enfant a mauvais cœur. Toujours il
+abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifiés pour lui, et s'il
+manque une corde pour les pendre, il se charge de la fournir. Deux mille
+ans ont passé sur la cendre des Gracques, et dix-sept cent cinquante ans
+sur le gibet de Jésus-Christ, et c'est toujours le même peuple. Il a
+quelquefois des lubies de courage; il jette le feu par la bouche et les
+naseaux; mais la servitude est son état normal et il y revient toujours,
+comme un serin apprivoisé revient toujours à sa cage. Vous voyez passer
+le torrent gonflé par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve.
+Vous repassez le lendemain, et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet
+d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laissé de
+son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort
+quand il veut l'être; mais prenez-y garde, sa force ne dure qu'un
+instant: ceux qui s'appuient sur lui bâtissent leur maison sur la face
+glacée d'un lac.
+
+En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la route,
+suivi de chiens aboyants et d'une longue traînée de valets. Fata pâlit.
+
+--M. de Cambyse! dit-il à mon oncle; et il salua profondément; mais
+Benjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne.
+
+Or, rien n'était plus propre à choquer le terrible marquis que
+l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la
+lisière de ses domaines et en présence de son château. C'était
+d'ailleurs d'un très-mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux.
+
+--Manant! dit-il à mon oncle avec son air de gentilhomme pourquoi ne me
+salues-tu pas?
+
+--Toi-même, répondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son œil
+gris, pourquoi ne m'as-tu pas salué?
+
+--Ne sais-tu pas que je suis le marquis de Cambyse, seigneur de tout ce
+pays?
+
+--Et toi, ignores-tu que je suis Benjamin Rathery, docteur en médecine
+de Clamecy?
+
+--Vraiment, dit le marquis, tu es carabin? je l'en fais mon compliment;
+voilà un beau titre que tu as là.
+
+--C'est un titre qui vaut bien le tien! pour l'acquérir, il m'a fallu
+subir de longues et sérieuses études. Mais toi, ce de que tu mets devant
+ton nom, que t'a-t-il coûté? Le roi peut faire vingt marquis par jour,
+mais je le défie, avec sa toute-puissance, de faire un médecin; un
+médecin a son utilité, tu le reconnaîtras peut-être plus tard; mais un
+marquis, à quoi cela sert-il?
+
+M. le marquis de Cambyse avait bien déjeuné ce jour-là. Il était de
+bonne humeur.--Voilà, dit-il à son intendant, un plaisant original;
+j'aime mieux l'avoir rencontré qu'un chevreuil. Et celui-là, ajouta-t-il
+en montrant Fata du doigt, quel est-il?
+
+--M. Fata, de Varzy, monseigneur, dit le médecin faisant une seconde
+génuflexion.
+
+--Fata, dit mon oncle, vous êtes un polisson, je m'en doutais; mais vous
+me rendrez compte de ce procédé.
+
+--Ah ça! dit le marquis à Fata, est-ce que tu connais cet homme?
+
+--Très-peu, M. le marquis, je vous le jure; je ne le connaissais que
+pour avoir dîné avec lui chez M. Minxit; mais du moment qu'il manque aux
+égards dus à la noblesse, je ne le connais plus.
+
+--Et moi, dit mon oncle, je commence à te connaître.
+
+--Comment, monsieur Fata de Varzy, poursuivit le marquis, est-ce que
+vous dînez chez ce drôle de Minxit?
+
+--Oh! par hasard, monseigneur, un jour que je passais par Corvol! Je
+sais bien que ce Minxit n'est pas un homme à voir; c'est une tête
+brûlée, un homme entiché de sa fortune et qui se croit autant qu'un
+gentilhomme.--Haie! haie! qui m'a frappé de son pied par derrière?
+
+--Moi, dit Benjamin, de la part de M. Minxit.
+
+--Maintenant, dit le marquis, vous n'avez rien à faire ici, M. Fata,
+laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ainsi donc, ajouta-t-il,
+s'adressant à mon oncle, tu persistes, toi, à ne pas me saluer?
+
+--Si tu me salues le premier, je te saluerai le second, dit Benjamin.
+
+--Et c'est là ton dernier mot?
+
+--Oui!
+
+--Tu as bien réfléchi à ce que tu fais?
+
+--Écoute, dit mon oncle, je veux avoir de la déférence pour ton titre et
+te prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'étiquette.
+Alors il tira un gros sou de sa poche, et le faisant tourner en l'air:
+Demande pile ou face, dit-il au marquis; gentilhomme ou médecin, celui
+que le sort désignera saluera le premier; il n'y aura pas à y revenir.
+
+--Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous
+manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse? Si
+j'étais à sa place, il y a longtemps que je vous aurais bâtonné.
+
+--Mon ami, répondit Benjamin, mêlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur
+vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils.
+
+En ce moment un garde-chasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de
+main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin était
+d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait
+encore aux lèvres le gros sourire qu'y avait fait épanouir son
+espièglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme à
+la banderolle moitié dans le fossé, moitié dans la haie qui abordait la
+route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position
+amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y
+opposa.--Il faut, dit-il, que le drôle apprenne que le droit d'insolence
+n'appartient pas aux vilains.
+
+Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de
+n'avoir pas cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais bien que c'est
+vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'être
+obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la
+force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se
+fait, c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une
+machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait
+violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux
+ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une
+obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des
+martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter
+dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je
+dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme
+un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre
+ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé; car
+c'est à vous, à vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste.
+Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que
+je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais
+bien qu'après cette formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en
+vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose
+qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous
+forcer de commettre un acte préjudiciable à la nation; car nous n'avons
+pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt
+public.
+
+Mais enfin, telle n'était pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait
+ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et
+ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé
+par derrière, empêtré dans son épée, protestait cependant de toute sa
+force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de
+distribuer à droite et à gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans
+les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à
+son secours; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses
+interpellations, et même ils rirent de son martyre pour faire leur cour
+au marquis.
+
+Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on
+fermât la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on
+apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il
+commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon
+pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours
+fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard.
+
+Le brave intendant opina à vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit
+heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis était de bonne
+humeur; il avait même, à ce qu'il paraît, une pointe de sillery dans la
+tête.
+
+--As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin.
+
+--Viens avec moi, répondit celui-ci, avec ton épée, à trente pas de ton
+château, et je te ferai connaître mes moyens de défense.
+
+Alors le marquis se leva et dit:
+
+--La justice, après en avoir délibéré, condamne l'individu ici présent à
+embrasser M. le marquis de Cambyse, seigneur de tous ces environs,
+ex-lieutenant de mousquetaires, capitaine louvetier du bailliage de
+Clamecy, etc., etc., dans un endroit que mondit seigneur de Cambyse va
+lui faire connaître. Et en même temps il défaisait son haut-de-chausses.
+La valetaille comprit son intention; elle se mit à applaudir de toutes
+ses forces et à crier: Vive M. le marquis de Cambyse!
+
+Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colère; il dit plus tard qu'il
+avait craint d'être frappé d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient
+en joue, et ils avaient reçu ordre du marquis de tirer à son premier
+signal.
+
+--Une fois, deux fois, dit celui-ci.
+
+Benjamin savait le marquis homme à exécuter sa menace, il ne voulut pas
+courir la chance d'un coup de fusil, et... quelques secondes après, la
+justice du marquis était satisfaite.
+
+--C'est très-bien, dit M. de Cambyse, je suis content de toi;
+maintenant, tu peux te vanter d'avoir embrassé un marquis.
+
+Il le fit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes jusqu'à la
+porte cochère. Benjamin s'enfuit, pareil à un chien auquel un mauvais
+garnement a attaché un sabot à la queue. Comme il était sur la route de
+Corvol, il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla
+droit chez M. Minxit.
+
+
+
+
+IX
+
+M. MINXIT SE PRÉPARE À LA GUERRE.
+
+
+Or, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui, par la renommée sans
+doute qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à
+Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour
+délivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis
+et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une
+guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les
+lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes.
+
+La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes; la musique, à
+cheval et armée de fusils de toutes sortes, était déjà rangée en
+bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur,
+avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs
+s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée, sur lequel M.
+Minxit avait écrit, en lettres moulées, afin que personne n'en ignorât:
+La liberté de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'était là son
+ultimatum.
+
+En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets
+de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de
+l'endroit munis chacun de leur échelle.
+
+La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour
+combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en
+plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les
+choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des
+poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum.
+
+Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à
+la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante
+les préparatifs du départ.
+
+C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M.
+Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il
+dit à ses soldats:
+
+--Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur
+vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au
+temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de
+cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce
+qu'il en est:
+
+Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain;
+ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi
+ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt
+de vos femmes et de vos enfants--ceux qui en ont--que vous allez
+combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit
+devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et
+quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura
+une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il
+vous en récompensera généreusement.
+
+Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous
+avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de
+délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous
+bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes.
+Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre
+courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être
+invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les
+blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à
+Cambyse! destruction à sa gentilhommière!...
+
+--Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte
+de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en
+latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live.
+
+À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M.
+Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à
+manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus
+circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes
+d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires.
+
+M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre,
+et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que
+par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu
+calmée:--Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le
+commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de
+Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties
+et du chiendent.
+
+--Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la
+montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois à
+votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons
+nuitamment les murailles du château; nous nous emparerons de Cambyse et
+de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit
+Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous.
+
+--Voilà qui est bien pensé, répondît M. Minxit; nous avons une bonne
+lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une
+heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons.
+
+--Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien
+pris de la journée, moi, et il me conviendrait assez de déjeuner avant
+de partir.
+
+--Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on
+distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine.
+
+--C'est cela, répondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever
+pendant que je vais prendre ma réfection.
+
+Heureusement pour la gentilhommière du marquis, l'avocat Page, qui
+revenait d'une expertise, vint demander à dîner à M. Minxit.
+
+--Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais
+vous enrôler dans notre expédition.
+
+--Quelle expédition? dit Page, qui n'avait pas étudié le droit pour
+faire la guerre.
+
+Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se
+venger.
+
+--Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne
+le pensez. D'abord, quant au succès, espérez-vous, avec sept à huit
+hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de trente domestiques,
+commandés par un lieutenant de mousquetaires?
+
+--Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit.
+
+--Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse
+est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de
+Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose,
+toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans
+doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous
+faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne
+plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un
+bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de
+nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses
+entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc
+qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et
+cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un
+marquis.
+
+Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la
+vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose
+ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté;
+mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte
+de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or,
+comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur?
+Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne
+connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés?
+Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les
+morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui
+proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis
+avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est
+l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un
+boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on
+s'indigne?
+
+Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de
+celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais
+si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si,
+au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la
+peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue
+toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne
+de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau
+précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus
+que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait
+le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce
+souvenir.
+
+Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est
+toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on
+nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il
+sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts
+malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut
+l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en
+cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort
+envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint
+Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense.
+
+Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un
+cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice
+héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page
+avait raison.
+
+--Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre
+votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on
+ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le
+roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes
+abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous
+seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros;
+mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris,
+des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la
+brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin
+défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit?
+Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser.
+
+--Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de
+quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes
+cassées.
+
+--Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre,
+lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix
+à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que,
+pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez
+aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition.
+
+--Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures
+personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de
+l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine.
+
+--Belle raison pour encourir dix ans de galères! Non, M. Minxit, la
+postérité ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez à vous, songez à
+votre fille, à votre Arabelle chérie: quel plaisir aurait-elle à faire
+de si bons fromages à la crême, quand vous ne seriez plus là pour les
+manger?
+
+Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son
+effet.
+
+--Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence
+de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et dès lors, en fait d'honneur,
+nous sommes solidaires l'un pour l'autre.
+
+--Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon œil sera toujours
+ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un
+chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul
+et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma
+rapière, ou bien je le bâtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme
+les anciens preux, de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur
+jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne
+conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire à
+mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand
+l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation.
+
+--Non pas, répondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte
+pas ce serment impie: il faut au contraire que tu épouses ma fille; tu
+te vengeras aussi bien après qu'auparavant.
+
+--Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec
+le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre
+d'épouser votre fille pour la laisser veuve peut-être le lendemain de
+ses noces.
+
+Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle; mais voyant
+qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume et
+à licencier son armée. Ainsi finit cette grande expédition, qui coûta
+peu de sang à l'humanité, mais beaucoup de vin à M. Minxit.
+
+
+
+
+X
+
+COMMENT MON ONCLE SE FIT EMBRASSER PAR LE MARQUIS.
+
+
+Benjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la
+maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut
+Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant
+aimé rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M.
+Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se décida à faire
+contre fortune bon cœur: il vint à mon oncle.
+
+--Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable
+monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en êtes-vous
+tiré avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous fît un
+mauvais parti, et je n'en ai pas fermé l'œil de la nuit.
+
+--Fata, dit M. Minxit, gardez vos obséquiosités pour le marquis quand
+vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit à M. de Cambyse que
+vous ne connaissiez plus Benjamin?
+
+--Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit.
+
+--Est-il vrai que vous ayez dit au même marquis que je n'étais pas un
+homme à voir?
+
+--Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien
+je vous estime, mon ami.
+
+--J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le
+sang-froid glacial d'un juge.
+
+--C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons régler son compte.
+
+--Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger.
+Tenez, voilà ma houssine; pour l'honneur du corps, défendez-vous: un
+médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus.
+
+--J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me
+donnera lui coûtera cher.
+
+--Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache;
+tiens, _Fata, fatorum_, destin, providence des anciens, tiens, tiens,
+tiens!
+
+Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger
+Fata; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est
+dramatique comme un homme qu'on maltraite.
+
+--Messieurs, s'écriait Fata, je me mets sous votre protection.
+
+Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considération
+dont il jouissait, avait à peu près droit de basse justice dans le
+village.
+
+--Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des
+violences exercées sur ma personne; je suis docteur en médecine.
+
+--Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui
+ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices à
+montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le féroce roturier
+qu'il était.
+
+--Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à
+M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le
+salue.
+
+--Tu diras à Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma
+maison est plus solide que son château, et que, s'il veut venir sur le
+plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme.
+
+Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M.
+Minxit par-devant le bailli pour répondre des violences commises sur sa
+personne; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait,
+bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus.
+
+Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy, sa sœur lui remit une lettre
+timbrée de Paris, de la teneur suivante:
+
+ «Monsieur Rathery,
+
+ «Je sais de bonne part que vous allez épouser Mlle Minxit; je vous
+ le défends expressément.
+
+ »Vte de Pont-Cassé.»
+
+Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin;
+il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à cette missive:
+
+ «Monsieur le vicomte,
+
+ »Vous pouvez aller...............
+
+ »Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai
+ l'honneur d'être,
+
+ »Votre humble et dévoué serviteur,
+
+ »_B. Rathery._»
+
+Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait
+d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de cette réticence; mais
+je vous ai toujours donné une idée de la fermeté, de la netteté, du nerf
+et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine
+d'écrire.
+
+Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant
+s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il fit
+aiguiser son épée et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de
+Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et
+qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille
+perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son
+quartier-général dans une espèce de cabaret situé sur le bord de la
+route de Clamecy, vis-à-vis le château de M. de Cambyse. Le maître du
+logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt à venir
+en aide à son prochain, quand il était fracturé, déclina sa profession
+et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa
+famille désolée à rétablir en leur lieu et place les deux fragments du
+tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration des deux
+grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le
+cabaret.
+
+Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une
+haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit à
+observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M.
+Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là, et il n'avait
+encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de
+M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit
+à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la
+réponse affirmative de la servante, il monta à la chambre de mon oncle,
+et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins à M. le
+marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord
+tenté de refuser. Mais il réfléchit que cette circonstance pouvait
+favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le
+domestique.
+
+Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était
+dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie à
+une violente inquiétude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se
+tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. À l'arrivée de mon
+oncle, le marquis leva la tête et lui dit:
+
+--J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier; j'ai su
+que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je
+n'aie pas l'honneur de vous connaître, persuadé que vous ne me
+refuseriez pas votre secours.
+
+--Nous le devons à tout le monde, répondit mon oncle avec un sang-froid
+glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi
+bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste.
+
+--Cet homme m'effraie, dit le marquis à sa femme, faites-le sortir.
+
+--Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se
+hasarder de venir au château; puisque vous avez celui-ci, sachez au
+moins le garder.
+
+Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et
+secoua la tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit.
+
+--Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne
+l'aurions cru?
+
+--Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix
+solennelle, mais le mal serait, en effet, très-grave si on ne prenait de
+suite des mesures nécessaires pour le combattre. Vous avez avalé une
+arête de saumon, et c'est une arête de la queue, là où elles sont le
+plus vénéneuses.
+
+--Cela est vrai, dît la marquise étonnée; mais comment avez-vous
+découvert cela?
+
+--Par l'inspection de la gorge, madame.
+
+Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant
+devant la salle à manger, dont la porte était ouverte, il avait vu sur
+la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé, et
+il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait
+appartenu l'arête avalée.
+
+--Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante
+d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses.
+
+--Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je
+serais fâché que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de
+la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du
+mancenillier, une substance si âcre, si corrosive, que si cette arête
+restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle
+produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître, et
+l'opération deviendrait impossible.
+
+--En ce cas, docteur, opérez tout de suite, je vous en supplie, dit le
+marquis de plus en plus effrayé.
+
+--Un instant, dît mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le
+désirez; il y a une petite formalité à remplir.
+
+--Remplissez-la donc bien vite et commencez.
+
+--C'est que cette formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez
+l'accomplir.
+
+--Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur!
+veux-tu me laisser mourir là faute d'agir?
+
+--J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder
+une proposition comme celle que j'ai à vous faire? Avec un marquis! avec
+un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Égypte!...
+
+--Je crois, misérable! que tu profites de ma position pour te moquer de
+moi! s'écria le marquis, revenant à la violence de son caractère.
+
+--Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous
+souvenez-vous d'un homme que vous fîtes, il y a trois mois, traîner dans
+votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et
+auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à
+un autre homme?
+
+--Un homme à qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi; je te
+reconnais à tes cinq pieds dix pouces.
+
+--Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous
+regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne
+rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant
+réparation de l'insulte que vous lui avez faite.
+
+--Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu
+évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite.
+
+--Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur
+d'un honnête homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais
+insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur
+qu'il me faut. Une réparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse?
+
+--Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux étaient attachés sur
+l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale
+demi-heure; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai
+par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que
+j'ai eu tort de vous avoir offensé.
+
+--Diable! Tu as bientôt payé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a
+insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort,
+et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien avec ta société de
+hobereaux, du niais qui se serait contenté de cette apparence de
+satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses;
+le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé
+en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme tu échappes à celle
+du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi.
+Je t'ai embrassé, il faut que tu m'embrasses.
+
+--As-tu donc oublié, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse?
+
+--Tu as bien oublié, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu,
+tous les hommes sont égaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni
+petit insulté.
+
+--Laquais, dit le marquis, auquel la colère avait fait oublier le
+prétendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on
+lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici.
+
+--Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue
+impossible, et dans une heure vous serez mort.
+
+--Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon
+coureur?
+
+--Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera
+juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise.
+
+--Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez
+inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir à pardonner qu'à se
+venger?
+
+--Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grâce, je vous prie de
+croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je
+ne vous garderais pas rancune.
+
+Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien à gagner
+avec mon oncle, elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la
+nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour
+se décider.
+
+Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient
+dans sa chambre de se retirer.
+
+--Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je
+l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de
+Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte,
+il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le
+droit de se retirer.
+
+Le marquis jeta un coup d'œil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait
+plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas:
+
+--Allez donc vite, Pierre, dit-il, exécutez les ordres de monsieur; ne
+voyez-vous pas qu'il est le seul maître ici pour le moment?
+
+Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que
+l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas
+commencer qu'il ne fût présent.
+
+ * * * * *
+
+--Bien, dit Benjamin; maintenant nous voilà quittes, et tout est oublié;
+et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge.
+
+Il fit l'extraction de l'arête très-vite et très-bien, et la remit entre
+les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité:
+
+--Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air.
+
+--Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois
+enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis
+qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre
+qui s'écriait:
+
+--Arrêtez, M. Benjamin Rathery! de grâce, venez recevoir mes
+remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous
+paie votre opération.
+
+Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles
+paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis.
+
+--Landry, lui dit-il, mes compliments à madame la marquise, et rassurez
+M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon: elles ne sont pas plus
+vénéneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler;
+qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou
+trois jours il sera guéri.
+
+Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à
+droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle
+est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de
+la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa
+porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe.
+
+--Nous sommes vengés! s'écria-t-il.
+
+Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses
+et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que
+s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues
+deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui
+n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin,
+exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la
+gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au
+soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté
+ponctuellement.
+
+
+
+
+XI
+
+COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP À LE SAISIR.
+
+
+Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais,
+le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître,
+avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu:
+
+«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui
+s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a
+si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.»
+
+--Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur
+voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer
+d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses
+fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement
+et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le
+gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait
+envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec
+_les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer_...
+Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe!
+
+Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en
+conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma
+discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en
+mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce
+qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence...
+Cinquante écus!... Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer
+que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur
+en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin
+jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure
+de ma journée: voilà de la magnificence!
+
+Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais,
+lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a
+quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à
+entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai,
+de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut.
+Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer
+au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent.
+Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas
+pour mille francs... mille francs à prendre, bien entendu, après ma
+mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était
+chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son
+arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende
+honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il
+aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le
+dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux,
+son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il
+m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon
+individu, et qu'on la transférât au Panthéon... quand le peuple aura un
+Panthéon, bien entendu.
+
+Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le
+bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la
+postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me
+fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs,
+c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma
+chère sœur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec
+cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui
+sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme
+d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée.
+
+La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui
+annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à
+nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle;
+malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents
+historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le
+marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.
+
+Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits
+rouges entra avec une pancarte à la main.
+
+--Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore
+votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu!
+voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par cœur: six
+aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de
+doublure et trois garnitures de boulons ciselés?
+
+--C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante
+livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un
+gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture!
+
+--S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre
+temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien,
+monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.
+
+--Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que
+j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui
+doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre...
+
+--Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet
+argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la
+lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait
+faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand,
+si vous voulez en prendre connaissance...
+
+--Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je
+désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous
+appartiendra.
+
+--Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me
+demandez, je voudrais le savoir moi-même.
+
+--Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de
+suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées
+contre vous.
+
+--Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur
+quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui?
+
+--De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait
+à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me
+remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que
+je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des
+querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire
+payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de
+ganache.
+
+--Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes
+heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de
+lui faire le plus tôt possible mes compliments.
+
+--Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu
+grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que
+si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que
+vous seriez à l'hôtel Boutron.
+
+--Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne
+voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré
+envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu
+deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride;
+Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous,
+vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous
+fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de
+nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà
+ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle;
+si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma
+pratique.
+
+--Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes
+obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer.
+
+--Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement
+obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos
+clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter
+est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu;
+vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50
+écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que
+vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous
+êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au
+médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place.
+Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10
+sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les
+voilà: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas
+de sitôt une pareille occasion.
+
+--Comme à-compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers.
+
+--Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai
+besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je
+destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention
+de vous y inviter quoique vous soyez père de famille.
+
+--Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je
+n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai
+contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter
+de suite.
+
+--Eh bien! voilà précisément ce dont je me plains, M. Bonteint, vous
+n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais
+inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:--M. Rathery, je
+suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais
+répondu:--Saisissez vous-même, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin
+d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous
+être agréable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi
+aujourd'hui, saisissez-moi à l'instant même, ne vous gênez pas; tout ce
+que j'ai est à votre disposition: je vous permets d'empaqueter,
+d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici.
+
+--Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon...
+
+--Comment donc, M. Bonteint, mais enchanté d'être saisi par vos mains;
+je vais même vous aider à me saisir.
+
+Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode, à laquelle
+pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant
+deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir:
+
+--Tenez, dit-il à Bonteint, en les lui présentant, vous ne perdrez pas
+tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne
+par-dessus le marché.
+
+--Ouais! répondit M. Bonteint.
+
+--Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse.
+Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin;
+la loi ne vous permet pas de toucher là. Ce sont les outils de ma
+profession, et j'ai le droit de les conserver.
+
+--Pourtant... fit M. Bonteint.
+
+--Voilà maintenant un tire-bouchon à manche d'ébène et incrusté
+d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le
+soustrais à mes créanciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous.
+
+--Mais, répliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus
+besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon
+butin.
+
+--Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez,
+voilà, sur cette planche de vieilles fioles à médecine, dont
+quelques-unes sont fêlées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je
+vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans.
+
+Sur cette autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous
+coûtera que la peine de l'aller dénicher, et il pourra très-bien vous
+servir d'enseigne.
+
+--M. Rathery! fit Bonteint.
+
+--Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne
+sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne
+portez encore qu'un faux toupet.
+
+--Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'écria Bonteint de plus en plus irrité.
+
+--Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid
+imperturbable, un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin.
+Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous, à Mme Bonteint et à
+vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de
+mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être
+le plus long de la création, sans excepter l'immense serpent boa. Vous
+le coterez, du reste, ce que vous voudrez.
+
+--Décidément vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la
+moindre valeur.
+
+--Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de
+recors à payer. Tenez, voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul
+toute votre créance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou
+trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en
+forme de tabatière; quand on aura mis à l'entour un cercle d'or, et
+qu'on y aura ajouté quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau à
+offrir à Mme Bonteint pour le jour de sa fête.
+
+Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte.
+
+--Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit; comme
+vous êtes pressé, M. Bonteint! je ne vous ai encore montré que la
+moindre partie de mes trésors; tenez, voici une vieille gravure
+représentant Hippocrate, le père de la médecine; je vous garantis la
+ressemblance; plus, trois volumes dépareillés de la _Gazette médicale_,
+qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver.
+
+--Encore une fois, M. Rathery...
+
+--Eh mon Dieu, ne vous fâchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivés à
+l'objet le plus précieux de mon mobilier.
+
+Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits
+rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un
+nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant, avec un essaim
+d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre.
+
+--Tenez, lui dit-il, voilà les deux derniers habits que vous m'avez
+vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint; ils se sont
+fanés dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma
+chère sœur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des œufs à Pâques
+à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous fisse une déduction de
+la couleur.
+
+--Oh! pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est trop fort;
+jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain matin,
+vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery.
+
+--Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous
+êtes en bonne santé. À propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue
+que vous oubliez!
+
+Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui
+riait aux éclats.
+
+--Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer
+sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si
+violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant.
+
+--Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fâche-t-il pas contre moi parce
+que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus
+que lui!
+
+--Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant
+pis, car je venais te proposer un marché d'or.
+
+--Propose toujours, dit Benjamin.
+
+--C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne
+dont une de ses béates lui a fait présent, parce qu'il a un catarrhe et
+que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il
+a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à mettre dans ses
+meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière
+tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que
+je te propose.
+
+--Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire
+qu'une bonne action; les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas
+qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin?
+
+--Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en
+a fait goûter, c'est du beaune de première qualité.
+
+--Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il?
+
+--Vingt-cinq francs, dit Page.
+
+--Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est
+un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit.
+
+--C'est vingt-cinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs
+pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice,
+tu conviendras que ce n'est pas trop.
+
+--Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous
+l'achèterions à nous deux.
+
+--Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu
+de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se
+retire...
+
+--Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne
+faut plus penser à ton quartaut.
+
+Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir.
+
+En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un
+gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec
+enthousiasme sur les genoux de mon oncle.
+
+--Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché;
+j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as
+besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en
+donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais
+j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait
+l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au
+paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il
+me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un
+liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée
+sur son marché.
+
+--Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée?
+
+--Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de
+Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui
+attend son argent.
+
+--Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le
+rouleau par la chambre, vous et... c'est-à-dire, pardon, ma chère sœur,
+pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter
+votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer.
+
+--Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma
+grand'mère.
+
+--Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de
+trop.
+
+--Comment, de trop? reprit ma grand'mère, regardant Benjamin avec des
+yeux ébahis.
+
+--Eh bien! oui, de trop, ma chère sœur, de trop, entendez-vous, de trop;
+il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs:
+comprenez-vous à cette heure?
+
+--Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait
+fait un pareil tour!...
+
+--Oui, j'ai été assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne
+peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai été assez
+niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire
+charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas
+pour rester honnête homme! vos plus proches et vos plus chers sont
+pourtant les premiers à vous induire en tentation.
+
+--Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de
+soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un
+côté, elles tombent en loques de l'autre.
+
+--Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous
+les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce
+pas, ma chère sœur?
+
+--Mais, tes créanciers, quant les paieras-tu?
+
+--Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire
+mieux.
+
+--Et le marchand de toile, que lui dirai-je?
+
+--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de
+chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il
+choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux.
+
+--Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec
+tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile.
+
+--Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta
+chère sœur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie.
+
+Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa
+main de fer à le faire crier:
+
+--Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un
+noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même,
+mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire
+à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai
+accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque
+de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent
+adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi,
+nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page,
+tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de
+dire ma chère sœur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les
+vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne
+voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le
+mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le
+faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de cœur et
+d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes
+nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble
+pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de
+l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de
+tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus
+nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et
+pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce
+jour, et boire de la piquette le reste de ma vie!
+
+--Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas
+de bourgogne.
+
+--Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne
+à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M.
+de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais
+écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai
+que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner
+copieusement ce jour-là; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta
+et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.
+
+Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M.
+Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce
+que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles.
+
+
+
+
+XII
+
+COMMENT MON ONCLE APPENDIT M. SUSURRANS À UN CROCHET DE LA CUISINE.
+
+
+Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes: elles jettent
+autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au
+vent comme une poussière, elles les envoient, ainsi que ces aumônes qui
+montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs désolés, entre les
+vieilles pierres des murailles fêlées, au milieu des ruines qui tombent
+et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui
+les féconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et après un rayon
+pour les faire croître, un autre rayon pour les peindre. Les brises du
+printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie;
+voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent: mais quand les
+brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes
+humides, une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe
+neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se
+meurt, et qui en mourant nous sourit encore.
+
+Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent à des fleurs; mais
+sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles:
+la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous
+prie, prolétaires, mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement
+pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression, car,
+pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la
+plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces
+dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles
+par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la
+femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le
+genre humain et elles abdiquent. Napoléon, qui aimait beaucoup les
+conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui
+faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui
+avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines!... Le fait
+est que les enfants sont fort chers, et que cette dépense n'est pas à la
+portée de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une
+nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant
+coûtent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite,
+arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du
+cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera
+homme, les moustaches lui poussent et le voilà bachelier ès-lettres.
+Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous
+lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas à vous
+apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la
+ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des
+invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez,
+jusqu'à trente ans et au delà, de gants glacés, de cigares de la Havane
+et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable!...
+Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il
+y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je
+vous assure que l'hospice aurait presse!
+
+Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout
+autrement: c'était l'âge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les
+femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arrière-pensée à leurs
+instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et
+même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on
+savait alors où les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs
+d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée;
+tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque
+profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient
+d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables
+de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun
+selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi
+bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'à
+présent pour être un homme de lettres, et avec une douzaine
+d'alexandrins on était poète.
+
+Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de
+l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle
+faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais
+seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma
+grand'mère, quoi qu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à
+son septième enfant.
+
+Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait
+absolument que sa chère sœur assistât à sa noce, et il avait fait
+consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailles de ma
+grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc,
+tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans
+l'existence. Les six autres étaient tous vivants, tous enchantés d'être
+au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots, à
+l'autre une casquette; tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt
+celui-là au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches
+ils avaient leur chemise blanche et repassée; somme toute, ils se
+portaient à merveille et fleurissaient dans leurs guenilles.
+
+Mon père, cependant, qui était l'aîné, était le plus beau et le mieux
+nippé des six: cela tenait peut-être de ce que son oncle Benjamin lui
+repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard
+des pantalons, il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même
+on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot,
+qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de chœur,
+et je le dis avec orgueil, il était un des meilleurs enfants de chœur du
+diocèse: s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui
+avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est
+aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je
+dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui
+dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et
+puis, vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être
+l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine
+de vivre?
+
+Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fonctions de lévite l'avantage
+d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune
+lui était arrivée: La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait
+été mise à la réforme; ma grand'mère, avec ce coup-d'œil d'aigle que
+vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y
+avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon, et elle s'était
+fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint
+était peint au beau milieu; l'artiste l'avait représenté au moment où il
+coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité
+d'un mendiant; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de
+ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été
+mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux.
+
+L'habit avait été mené à bonne fin par une couturière de la rue des
+Moulins. Il serait allé à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon
+père; mais ma grand'mère l'avait fait faire de telle sorte qu'après
+avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'être une seconde
+fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit
+bleu-de-ciel; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à
+en payer la façon; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une belle
+parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de
+sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants
+l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus
+d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de
+l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi
+personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une
+sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de
+son habit; et, un jour, au _Dominius vobiscum_ du desservant, il
+répondit, croyant parler à sa mère: Je vous dis que je ne porterai plus
+votre habit bleu-de-ciel!
+
+Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche,
+après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au val des
+Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer
+au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit
+qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptême à faire.
+
+--Cela n'empêche pas, dit Benjamin; un autre le fera à ta place.
+
+--Oui, mais il faut que j'aille au catéchisme à une heure.
+
+--Je croyais que tu avais fait ta première communion?
+
+--C'est-à-dire que j'ai été tout prêt de la faire. C'est vous qui m'en
+avez empêché en me faisant griser la veille de la cérémonie.
+
+--Et pourquoi te grisais-tu?
+
+--Parce que vous étiez gris vous-même; et que vous m'avez menacé de me
+battre du plat de votre épée si je ne me grisais pas.
+
+--J'ai eu tort, dit Benjamin; mais, c'est égal, tu ne risques rien de
+venir avec moi; je n'en ai que pour un moment; nous serons revenus avant
+le catéchisme.
+
+--Comptez là-dessus, répondit Gaspard, où un autre n'en aurait que pour
+une heure, vous en avez, vous, pour une demi-journée: vous vous arrêtez
+à tous les bouchons. Et M. le curé m'a défendu d'aller avec vous, parce
+que vous me donnez de mauvais exemples.
+
+--Eh bien! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous
+inviterai pas à ma noce; si au contraire vous m'accordez cette faveur,
+je vous donnerai une pièce de douze sous.
+
+--Donnez-la-moi tout de suite, dit Gaspard.
+
+--Et pourquoi la veux de suite, polisson? est-ce que tu te défies de ma
+parole?
+
+--Non, mais c'est que je ne me soucie pas d'être votre créancier: j'ai
+entendu dire dans la ville que vous ne payez personne, et qu'on ne veut
+pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous.
+
+--Bien parlé, Gaspard, dit mon oncle; tiens, voilà quinze sous, et va
+prévenir ma chère sœur que je t'emmène.
+
+Ma grand'mère s'avança jusque sur le seuil de la porte pour recommander
+à Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait
+qu'il lui servît pour la noce de son oncle.
+
+--Vous moquez-vous? dit Benjamin; est-il besoin de recommander sa
+bannière à un enfant de chœur français?
+
+--Mon oncle, dit Gaspard, avant de vous mettre en route, je vous
+préviens d'une chose, c'est que, si vous m'appelez encore
+porte-bannière, oiseau bleu ou patron de Clamecy, je me sauve avec vos
+quinze sous et je retourne jouer au bouchon.
+
+À l'entrée du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, épicier, tout
+petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charbon et de salpêtre.
+M. Susurrans avait une espèce de métairie au val des Rosiers; il s'en
+revenait à Clamecy, portant sous son bras un toulon qu'il espérait bien
+faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que
+Mme Susurrans attendait pour les mettre à la broche. M. Susurrans
+connaissait mon oncle et il l'estimait, car Benjamin achetait chez lui
+le sucre dont il édulcorait ses drogues et la poudre qu'il mettait dans
+ses cheveux. M. Susurrans lui proposa donc de venir à la ferme se
+rafraîchir. Mon oncle, pour lequel la soif était un état normal, accepta
+sans cérémonie. L'épicier et son client s'étaient établis au coin du
+feu, chacun sur un escabeau; ils avaient mis le toulon entre eux deux,
+mais ils ne le laissaient pas aigrir à sa place, et quand il n'était pas
+dans les bras de l'un, il était aux lèvres de l'autre.
+
+--L'appétit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant: si nous mangions
+les poulets? dit M. Susurrans.
+
+--En effet, répondit mon oncle, cela vous épargnera la peine de les
+remporter, et je ne conçois pas comment vous avez pu vous charger de
+cette corvée.
+
+--Et à quelle sauce les mangerons-nous?
+
+--À la plus tôt faite, dit Benjamin, et voici un excellent feu pour les
+faire rôtir.
+
+--Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que
+tout juste pour faire une soupe à l'oignon: nous n'avons pas de broche.
+
+Benjamin, comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu
+par les circonstances.
+
+--Il ne sera pas dit, répondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous
+n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en
+croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon épée, et, Gaspard que
+voilà la tournera par la garde.
+
+Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous, ami lecteur; mais
+aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de
+notre époque.
+
+Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la
+besogne; au bout d'une heure, les poulets étaient rôtis à point. On
+retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu; le couvert
+fut dressé dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se
+trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas
+pour cela. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait
+l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les
+infortunées volailles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée, et
+cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était,
+ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le
+cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être, mais
+Benjamin, le grand Benjamin, avait conservé la meilleure partie de sa
+raison, et prenait pitié de son adversaire; quant à Gaspard, auquel on
+avait passé quelquefois le toulon, il alla un peu au delà des limites de
+la tempérance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une
+autre expression.
+
+Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le
+cuvier. Il était alors quatre heures, et ils se disposaient à se mettre
+en route. M. Susurrans, qui se souvenait très-bien qu'il devait apporter
+des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa
+canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus.
+
+--Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger.
+
+--Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangés: ils étaient
+embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche.
+
+--Cela n'est pas vrai! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes
+poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un
+loup.
+
+--Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle; mais toujours est-il
+que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voilà
+les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si
+cela vous convient.
+
+--Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point là les carcasses de
+mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre.
+
+--Eh bien! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain à la maison,
+et je vous les rendrai...
+
+--Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans, s'élevant sur la
+pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle.
+
+--Ah çà, papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous
+préviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie; et...
+
+--Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaçant
+devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni ton neveu, que
+vous ne m'ayez rendu mes poulets.
+
+--Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe la jambe à ce vieil
+imbécile?
+
+--Inutile, Gaspard, inutile, mon ami, dit Benjamin; tu es un homme
+d'église, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle.
+Ah çà! ajouta-t-il, une fois, deux fois, M. Susurrans, voulez-vous nous
+laisser sortir?
+
+--Quand vous m'aurez rendu mes poulets, répondit M. Susurrans, faisant
+demi-tour à gauche et présentant le bout de sa canne à mon oncle, comme
+si c'eût été une baïonnette.
+
+Benjamin abaissa la canne de sa main, et prenant le petit homme par le
+milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte à un
+morceau de fer qui était au-dessus de la porte et auquel on suspendait
+la batterie de cuisine. Susurrans, assimilé à un poêlon, se démenait
+comme un scarabée attaché par une épingle à une tapisserie. Il hurlait
+et gesticulait, criant tantôt au feu, tantôt à l'assassin. Mon oncle
+avisa un almanach de Liège qui était sur la cheminée:
+
+--Tenez, dit-il, M. Susurrans, l'étude, a écrit Cicéron, est une
+consolation dans toutes les situations de la vie; amusez-vous à étudier
+jusqu'à ce qu'on soit venu vous dépendre; car, pour moi, je n'ai pas le
+temps de faire conversation avec vous, et j'ai l'honneur de vous
+souhaiter le bonsoir.
+
+À vingt pas de là, mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui
+lui demanda pourquoi son maître criait au feu et à l'assassin.
+
+--C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre
+maître, répondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui
+était resté en arrière, il continua son chemin.
+
+Le temps s'était radouci; le ciel, auparavant resplendissant, était
+devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas
+encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée, qui
+ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait
+pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba
+comme une éponge de cette pluie, et bientôt ses deux cornes devinrent
+deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules.
+Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la
+recommandation de sa sœur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant.
+Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon
+oncle. À quelque distance de là, Benjamin et Gaspard rencontrèrent une
+troupe de paysans qui revenaient de vêpres. À la vue du saint qui se
+trouvait sur l'habit de Gaspard, la tête en bas et son cheval les quatre
+fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel, les rustres poussèrent
+d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées.
+Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas
+impunément bafouer par cette canaille. Il tira son épée; Gaspard, de son
+côté, s'arma de pierres, et emporté par son ardeur, il s'élança à
+l'avant-garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les
+torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que,
+pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée.
+
+--Gaspard, s'écria-t-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy, ton
+saint qui est à l'envers; le casque de ton saint qui va tomber!
+
+Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put
+supporter cette humiliation: il ôta son habit, le jeta à terre et le
+foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer
+de le ramasser et à le remettre; mais Gaspard se sauva à travers les
+champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit
+au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il était
+un peu dégrisé, et il se ressouvenait très-distinctement qu'il avait
+mangé ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les
+vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme
+nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais
+ton, le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais
+la force musculaire de Benjamin en imposait tellement à M. Susurrans
+qu'il refusa tout net de se fâcher; il poussa même l'esprit de
+contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle.
+
+Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le
+milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page.
+
+--Où vas-tu ainsi? dit celui-ci à mon oncle.
+
+--Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dîner chez ma chère sœur.
+
+--Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi, à
+l'hôtel du Dauphin.
+
+--Et si j'acceptais, à quelle circonstance devrais-je donc cet avantage?
+
+--Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois
+de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à
+dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le
+carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur;
+j'allais au-devant de toi pour t'en prévenir. C'est une aventure digne
+de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie
+en espérant que tu y prendrais un rôle.
+
+--C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conçue.
+Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant, si l'honneur et la délicatesse me
+permettent de faire le personnage de procureur.
+
+--À table, dit Page, le plus honnête homme est celui qui vide le plus
+consciencieusement son verre.
+
+--Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire?
+
+--Je répondrai pour toi.
+
+--Et si demain il lui prend fantaisie de rendre visite à son procureur?
+
+--C'est chez toi que je le conduirai.
+
+--Tout cela c'est très-bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en
+flatter, l'effigie d'un procureur.
+
+--Tu la prendras: tu as bien déjà su te faire passer pour le
+Juif-Errant.
+
+--Et mon habit rouge?
+
+--Notre homme est un badaud de Paris: nous lui ferons croire que telles
+sont en province les insignes des procureurs.
+
+--Et mon épée?
+
+--S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu tailles tes
+plumes.
+
+--Mais, quel est donc son procureur à ton marchand de bois?
+
+--C'est Dulciter. Auras-tu l'inhumanité de me laisser dîner avec
+Dulciter?
+
+--Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai
+dîné pour lui, il m'attaquera en restitution.
+
+--Je plaiderai pour toi. Allons, viens, je suis sûr que le dîner est
+servi. Mais, à propos, notre amphitryon m'a recommandé d'amener avec moi
+le premier clerc de Dulciter: où diable vais-je pêcher un clerc de
+Dulciter?
+
+Benjamin se mit à éclater d'un rire fou.
+
+--Oh! s'écria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire! tiens,
+ajouta-t-il en mettant sa main sur l'épaule de M. Susurrans, voilà ton
+clerc.
+
+--Fi donc! dit Page, un épicier!...
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Il sent le gruyère.
+
+--Tu n'es pas gourmet, Page: il sent la chandelle.
+
+--Mais il a soixante ans.
+
+--Nous le présenterons comme le doyen de la basoche.
+
+--Vous êtes des drôles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant à
+son caractère impétueux; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de
+cabarets.
+
+--Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave.
+
+--C'est possible, monsieur Rathery; mais je ne m'enivre pas toujours aux
+dépens des autres, et je ne veux pas prendre part à vos flibusteries.
+
+--Il faut pourtant, dit mon oncle, que vous y preniez part ce soir,
+sinon je dis partout où je vous ai accroché.
+
+--Et où l'as-tu accroché? fit Page.
+
+--Imagine-toi, dit Benjamin...
+
+--M. Rathery!... s'écria Susurrans, mettant un doigt sur sa bouche.
+
+--Eh bien! consentez-vous à venir avec nous?
+
+--Mais, considérez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassiné;
+on me cherchera sur la route du val des Rosiers.
+
+--Tant mieux, on trouvera peut-être votre tricorne.
+
+--Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery! fit Susurrans en joignant
+les mains.
+
+--Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant; vous me devez
+une réparation, et moi je vous dois un dîner; d'un seul coup nous nous
+acquitterons ensemble.
+
+--Souffrez au moins que j'aille prévenir ma femme.
+
+--Non pas, dit Benjamin se plaçant entre lui et Page; je connais madame
+Susurrans pour l'avoir vue à son comptoir; elle vous enfermerait chez
+vous à double tour, et je ne veux pas que vous nous échappiez: je ne
+vous donnerais pas pour dix pistoles.
+
+--Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire à présent que je
+suis clerc de procureur?
+
+--C'est vrai, dit Benjamin, vous ne pouvez vous présenter à notre client
+avec un toulon.
+
+Ils étaient alors au milieu du pont de Beuvron: mon oncle prit le toulon
+des mains de Susurrans, et le jeta à la rivière.
+
+--Coquin de Rathery, scélérat de Rathery! s'écria Susurrans, tu me
+paieras mon toulon; il m'a coûté six livres, à moi; mais toi, tu sauras
+ce qu'il te coûtera.
+
+--Monsieur Susurrans, dit Benjamin, prenant une pose majestueuse,
+imitons le sage qui disait: _Omnia mecum porto_, c'est-à-dire: Tout ce
+qui me gêne je le jette à la rivière. Tenez, voilà au bout de cette épée
+un habit magnifique, l'habit des dimanches de mon neveu; un habit qui
+pourrait figurer dans un musée, et qui a coûté de façon seulement trente
+fois autant que votre misérable toulon; eh bien! moi, je le sacrifie
+sans le moindre regret: jetez-le par-dessus le pont, et nous serons
+quittes.
+
+Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lança l'habit
+par-dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans:
+
+--Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes
+prêts à entrer en scène.
+
+Mais l'homme propose et Dieu dispose: en montant l'escalier de
+Vieille-Rome, ils se trouvèrent face à face avec madame Susurrans.
+Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au-devant de lui avec
+une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui
+avaient tous deux une réputation suspecte, son inquiétude fit place à la
+colère.
+
+--Enfin, monsieur, vous voilà! s'écria-t-elle, c'est vraiment heureux;
+j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir; vous menez là une jolie vie,
+et vous donnez un bel exemple à votre fils!
+
+Puis, parcourant son mari d'un coup d'œil rapide, elle s'aperçut combien
+il était incomplet.
+
+--Et vos poulets, monsieur! et ton chapeau, misérable! et ton toulon,
+ivrogne! qu'en as-tu fait?
+
+--Madame, répondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons
+mangés; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route.
+
+--Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais
+retapé!
+
+--Oui, madame, il l'a perdu, et vous êtes bien heureuse, dans la
+position où il était, qu'il n'ait pas aussi perdu sa perruque; quant au
+toulon, on le lui a saisi à l'octroi, et la régie a déclaré
+procès-verbal.
+
+Comme Page ne pouvait s'empêcher de rire:
+
+--Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez
+débauché mon mari, et par-dessus le marché vous nous plaisantez. Vous
+feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes,
+M. Rathery.
+
+--Est-ce que je vous dois quelque chose, madame? répondit fièrement mon
+oncle.
+
+--Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la
+protection de sa femme, c'est lui qui m'a débauché: il m'a mangé mes
+poulets avec son neveu; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jeté
+mon toulon dans la rivière. Il voulait encore, l'infâme qu'il est, me
+forcer à aller dîner avec lui au Dauphin, et à faire, à mon âge, le
+personnage d'un clerc de procureur.
+
+Allez, indigne homme, je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le
+prévenir que vous voulez dîner à sa place et à celle de son clerc.
+
+--Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il
+ne sait ce qu'il dit; si vous m'en croyez, vous le ferez coucher
+aussitôt que vous serez de retour à la maison, et vous lui ferez
+prendre, de deux heures en deux heures, une décoction de camomille et de
+fleur de tilleul; en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le
+pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout.
+
+--Oh! scélérat, oh! coquin, oh! révolutionnaire, tu oses dire à ma femme
+que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est toi qui es ivre!
+Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras tout à l'heure
+de ses nouvelles.
+
+--Vous devez vous apercevoir, madame, dit Page avec le plus grand
+sang-froid du monde, que cet homme bat la campagne: vous manqueriez à
+tous vos devoirs d'épouse, si vous ne faisiez prendre à votre mari de la
+camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M.
+Rathery, qui est assurément le médecin le plus habile du bailliage, et
+qui répond aux insultes de ce fou en lui sauvant la vie.
+
+Susurrans allait recommencer ses imprécations.
+
+--Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison; vous
+êtes ivre à ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la
+porte en rentrant, et vous irez coucher où vous voudrez.
+
+--C'est cela, dirent ensemble Page et mon oncle; et ils riaient encore
+lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Dauphin. La première personne qu'ils
+rencontrèrent dans la cour fut M. Minxit, qui allait monter à cheval
+pour retourner à Corvol.
+
+--Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez
+pas ce soir, monsieur Minxit; vous allez souper avec nous; nous avons
+perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui.
+
+--Puisque cela te fait plaisir, Benjamin... Garçon, ramenez mon cheval à
+l'écurie, et dites qu'on me prépare un lit.
+
+
+
+
+XIII
+
+COMMENT MON ONCLE PASSA LA NUIT EN PRIÈRES POUR L'HEUREUSE DÉLIVRANCE DE
+SA SÅ’UR.
+
+
+Mon temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose que le vôtre ne
+l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable
+souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une idée de
+la manière dont ils soupèrent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du
+Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains
+pèlerins d'autrefois, qui faisaient vœu de se rendre avec cette allure à
+Jérusalem. En rentrant, il aperçut de la lumière dans la chambre de
+Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il
+entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mère était
+alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de
+mon oncle qu'on n'attendait pas à cette heure, vint le prévenir
+officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se
+rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que
+sa sœur, la première année de son mariage, avait eu une couche
+laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitôt le voilà qui se fond
+en deux gouttières de larmes.
+
+--Hélas! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins,
+ma chère sœur va mourir; hélas! elle va...
+
+--Madame Lalande! s'écria ma grand'mère du fond de son lit, mettez-moi
+ce chien d'ivrogne à la porte.
+
+--Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le
+moindre danger: l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure
+votre sœur sera délivrée.
+
+Mais Benjamin criait toujours: Hélas! elle va mourir, ma chère sœur.
+
+Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas
+son effet, crut devoir intervenir à son tour.
+
+--Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfant se présente par les
+épaules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie.
+
+Ainsi parla mon grand-père.
+
+--Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frère, lui répondit mon oncle, je
+t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller...
+
+Ma grand'mère, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de
+rigueur de Machecourt à Benjamin, se décida à mettre elle-même celui-ci
+à la porte.
+
+Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son
+parti fut bientôt pris: il se décida, à aller coucher avec Page, qui
+ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin.
+Mais, en passant sur la place de l'église, l'idée lui vint de prier Dieu
+pour l'heureuse délivrance de sa chère sœur; or, le temps s'était remis
+à la gelée comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq à six
+degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du
+portail, joignît les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à
+sa chère sœur, et il se mit à marmotter quelques bribes de prières.
+Comme il entamait son second _Ave_, le sommeil le prit, et il se mit à
+ronfler à l'instar de son ami Page, Le lendemain matin, à cinq heures,
+lorsque le sacristain vint sonner l'_Angelus_, il aperçut quelque chose
+d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord,
+dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche
+pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire
+rentrer dans l'église; mais, s'étant approché davantage, à la lueur de
+sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le
+dos, et à l'extrémité du nez un filet de glace d'une demi-aune.
+
+--Holà, oh! monsieur Rathery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin.
+
+Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement sonner son
+_Angelus_, et, quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M.
+Rathery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur
+ses épaules, et l'alla porter à sa sœur. Ma grand'mère était délivrée
+depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle
+reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas
+devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures
+chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur
+zèle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à
+peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer
+sur le traversin, ses articulations se détendirent, l'exercice de la
+parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du
+vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronnée; quand il en eut bu la
+moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait
+liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du matin il
+se portait le mieux du monde. Si M. le curé eût dressé procès-verbal de
+ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût
+probablement donné pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il
+eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne
+d'auberge.
+
+Une semaine et plus s'était écoulée depuis l'heureux accouchement de ma
+grand'mère, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de
+quarantaine que lui imposaient les canons de l'Église avait de graves
+inconvénients pour elle en particulier et pour toute la famine en
+général: d'abord lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon
+scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne
+pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce
+qui était pour elle une cruelle privation; ensuite elle était obligée
+d'envoyer Gaspard, enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché, à la
+boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou
+il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on
+l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était
+trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait,
+Machecourt enrageait et ma grand'mère fouettait Gaspard.
+
+--Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-père, irrité d'être obligé,
+par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans
+ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même?
+
+--Pourquoi! pourquoi! répartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller
+à la messe sans payer Mme Lalande.
+
+--Que diable aussi, chère sœur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour
+accoucher que vous eussiez de l'argent?
+
+--Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi depuis un
+mois il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres.
+
+--Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir
+d'argent, six mois vous resteriez enfermée dans votre maison comme dans
+un lazaret?
+
+--Oui, répliqua ma grand'mère, parce que si je sortais avant d'être
+allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me
+montrerait au doigt dans les rues.
+
+--En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge
+pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que
+Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui
+avez fait un septième enfant.
+
+Heureusement l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva
+accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe.
+
+En rentrant à la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle étendu
+dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les
+chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin chaud; car il faut
+vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers
+le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenait tous les matins une
+ration qui aurait suffi à deux officiers de marine. Il disait, pour
+justifier cet extra monstre, que sa température était encore au-dessous
+de zéro.
+
+--Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander.
+
+--Un service! répondit Benjamin; et que puis-je faire, chère sœur, pour
+vous être agréable?
+
+--Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin: il faut que tu sois parrain de
+mon dernier.
+
+Benjamin, qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire cette
+proposition prenait à l'improviste, secoua la tête et fit un gros
+_mais_...
+
+--Comment, dit ma grand'mère, lui jetant un regard plein d'étincelles,
+est-ce que tu me refuserais cela, par hasard?
+
+--Non pas, chère sœur, bien au contraire, mais...
+
+--Mais quoi? tu commences à m'impatienter avec tes _mais_...
+
+--C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne
+saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions.
+
+--Belle difficulté! On te mettra au courant: je prierai le cousin
+Guillaumot de te donner quelques leçons.
+
+--Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Guillaumot; mais, s'il
+faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude
+n'aille pas à mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-être de
+prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant
+de chœur, vous conviendrait parfaitement.
+
+--Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous
+acceptiez l'invitation de votre sœur: c'est un devoir de famille dont
+vous ne pouvez vous exempter.
+
+--Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois
+pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez
+autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas?
+
+--Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma
+grand'mère et madame Lalande.
+
+--Tenez, ma chère sœur, poursuivit Benjamin, à vous parler franchement,
+je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon
+neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême; j'écouterai
+avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour
+de ma fête, et fût-il de Millot-Rataut, je m'engage à le trouver
+charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque
+année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou
+une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même
+flatté que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un
+grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma
+foi, non, chère sœur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y
+oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rît au nez. Et d'ailleurs,
+comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et
+à ses œuvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux œuvres de Satan?
+Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent
+quelques-uns, à quoi bon un parrain? à quoi bon une marraine? à quoi bon
+deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par
+un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en
+encourrais-je les conséquences? Notre âme étant ce que nous avons de
+plus précieux, n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle
+d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire
+baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de
+Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite? Attendez qu'il ait
+vingt-cinq ans: au moins, il pourra répondre lui-même, et alors, s'il
+lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix-huit
+ans, votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'armée; jusqu'à
+vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui
+de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de
+discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien
+vous-même que cela n'est pas raisonnable.
+
+--Oh! ma chère dame, s'écria la sage-femme, épouvantée de la logique
+hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné; gardez-vous bien de
+le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur!
+
+--Madame Lalande, dît Benjamin d'un ton sévère, un cours d'accouchement
+n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter
+avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean
+baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes
+sèches des néophytes apportés de Jérusalem sur les bras de leur
+nourrice?
+
+--Ma foi! dit madame Lalande, embarrassée de l'objection, j'aime mieux
+le croire que d'y aller voir.
+
+--Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce
+là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien!
+puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser
+ce dilemme...
+
+--Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma
+grand'mère; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme?
+
+--Comment, madame, fit la sage-femme, piquée de l'observation de ma
+grand'mère, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'épouse d'un
+chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez,
+monsieur Rathery, je vous écoute.
+
+--C'est fort inutile, répliqua sèchement ma grand'mère, j'ai décidé que
+Benjamin serait parrain, et il le sera: il n'y a pas de dilemme au monde
+qui puisse l'en exempter.
+
+--J'en appelle à Machecourt! s'écria Benjamin.
+
+--Machecourt t'a condamné d'avance: il est allé ce matin à Corvol
+inviter mademoiselle Minxit à être la commère.
+
+--Ainsi donc, s'écria mon oncle, on dispose de moi sans mon
+consentement: on n'a pas même l'honnêteté de me prévenir. Me prend-on
+pour un homme empaillé, pour une gargamelle de pain d'épices? La belle
+figure que vont faire mes cinq pieds dix pouces à côté des cinq pieds
+trois pouces de Mlle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et
+calibrée, d'un mât de cocagne couronné de rubans! Savez-vous que l'idée
+d'aller à l'église côte à côte avec elle me tourmente depuis six mois,
+et que j'ai failli, en vue de cette corvée, renoncer à l'avantage de
+devenir son mari?
+
+--Voyez-vous, Mme Lalande, dit ma grand'mère, ce Benjamin comme il est
+facétieux: il aime Mlle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il
+se raille d'elle.
+
+--Hum! fit la sage-femme.
+
+Benjamin, qui n'avait pas songé à Mme Lalande, s'aperçut qu'il avait
+fait un _lapsus linguæ_; pour échapper aux reproches de sa sœur, il se
+hâta de déclarer qu'il consentait à tout ce qu'on voudrait exiger de
+lui, et détala avant que la sage-femme fût partie.
+
+--Le baptême devait avoir lieu le dimanche suivant; ma grand'mère
+s'était mise en frais pour cette cérémonie: elle avait autorisé
+Machecourt à inviter à un dîner solennel tous ses amis et ceux de mon
+oncle. Pour Benjamin, il était en mesure de faire face aux dépenses
+qu'exige le rôle de parrain magnifique: il venait de recevoir du
+gouvernement une gratification de cent francs pour le zèle qu'il avait
+mis à propager l'inoculation dans le pays, et à réhabiliter la pomme de
+terre, attaquée à la fois par les agronomes et les médecins.
+
+
+
+
+XIV
+
+PLAIDOYER DE MON ONCLE DEVANT LE BAILLI.
+
+
+Le samedi suivant, veille de la cérémonie du baptême, mon oncle était
+cité à comparaître par-devant M. le bailli pour s'entendre condamner par
+corps à payer au sieur Bonteint la somme de cent cinquante francs dix
+sols six deniers, pour marchandises à lui vendues: ainsi s'exprimait la
+cédule, dont le coût était de quatre francs cinq sols.
+
+Un autre que mon oncle eût déploré son sort sur tous les tons de
+l'élégie; mais l'âme de ce grand homme était inaccessible aux atteintes
+de la fortune. Ce tourbillon de misère que la société soulève autour
+d'elle, cette vapeur de larmes dont elle est enveloppée, ne pouvaient
+monter jusqu'à lui; il avait son corps au milieu des fanges de
+l'humanité: quand il avait trop bu, il avait mal à la tête; quand il
+avait marché trop longtemps, il était las; quand le chemin était trop
+boueux, il se crottait jusqu'à l'échine; enfin, quand il n'avait pas
+d'argent pour payer son écot, l'aubergiste le couchait sur son
+grand-livre; mais, comme l'écueil dont le pied est battu par les vagues
+et dont le front rayonne de soleil; comme l'oiseau qui a son nid dans
+les buissons du chemin et qui vit au milieu de l'azur des cieux, son âme
+planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine. Il
+n'avait, lui, que deux besoins, la faim et la soif, et, si le firmament
+fût tombé en éclats sur la terre, et qu'il y eût laissé une bouteille
+intacte, mon oncle l'eût tranquillement vidée à la résurrection du genre
+humain, écrasé sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le
+passé n'était rien et l'avenir n'était pas encore quelque chose: il
+comparait le passé à une bouteille vide, et l'avenir à un poulet prêt à
+être mis à la broche.--Que m'importe, disait-il, quelle liqueur a
+contenu la bouteille? et pour le poulet, pourquoi me ferais-je rôtir
+moi-même à le faire passer et repasser devant l'âtre? Peut-être quand il
+sera cuit à point, que le couvert sera dressé, que je me serai revêtu de
+ma serviette, surviendra un molosse qui emportera la volaille fumante
+entre ses dents.
+
+ Éternité, néant, passé, sombres abîmes!
+
+s'écrie le poète; pour moi, tout ce que je voudrais retirer de ce sombre
+abîme, c'est mon dernier habit rouge, s'il surnageait à ma portée; la
+vie est tout entière dans le présent, et le présent c'est la minute qui
+passe; or, que me fait à moi un bonheur ou un malheur d'une minute?
+Voici un mendiant et un millionnaire; Dieu leur dit: Vous n'avez qu'une
+minute à rester sur la terre; cette minute écoulée, il leur en accorde
+une seconde, puis une troisième, et il les fait vivre ainsi jusqu'à
+quatre-vingt-dix ans. Croyez-vous que l'un est bien plus heureux que
+l'autre? Toutes les misères qui affligent l'homme, c'est lui-même qui en
+est l'artisan. Les jouissances qu'il s'élabore ne valent pas le quart de
+la peine qu'il se donne pour les acquérir. Il ressemble à un chasseur
+qui bat toute la journée la campagne pour un lièvre étique ou une
+carcasse de perdrix. Nous nous vantons de la supériorité de notre
+intelligence!... Mais qu'importe que nous mesurions le cours des astres;
+que nous puissions dire, à une seconde près, à quelle heure la lune se
+trouvera entre la terre et le soleil; que nous parcourions les solitudes
+de l'Océan avec des nageoires de bois ou avec des ailes de chanvre, si
+nous ne savons pas jouir des biens que Dieu a mis dans notre existence.
+Les animaux, que nous insultons du nom de brutes, en savent bien
+autrement long que nous sur les choses de la vie. L'une se vautre dans
+l'herbe et la broute sans s'inquiéter si elle repoussera; l'ours ne va
+point garder les troupeaux d'un fermier afin d'avoir des mitaines et un
+bonnet fourré pour son hiver; le lièvre ne se fait pas tambour d'un
+régiment dans l'espoir de gagner du son pour ses vieux jours; le vautour
+ne se fait pas facteur de la poste pour avoir autour de son cou chauve
+un beau collier d'or; tous sont contents de ce que la nature leur a
+donné, du lit qu'elle leur a préparé dans l'herbe des bois, du toit
+qu'elle leur a fait avec les étoiles et l'azur du firmament. Aussitôt
+qu'un rayon luit sur la plaine, l'oiseau se met à gazouiller sur la
+branche, l'insecte bourdonne autour du buisson, le poisson se joue à la
+surface de son étang, le lézard flâne sur les pierres chaudes de sa
+masure; si quelque ondée tombe du nuage, chacun se réfugie dans son
+asile et s'y endort paisiblement en attendant le soleil du lendemain.
+Pourquoi l'homme n'en fait-il pas autant? N'en déplaise au grand roi
+Salomon, la fourmi est le plus sot des animaux: au lieu de jouer dans la
+prairie pendant la belle saison, de prendre sa part de cette magnifique
+fête que le ciel, pendant six mois, donne à la terre, elle perd tout son
+été à mettre l'un sur l'autre des petits brins de feuilles; puis, quand
+sa cité est achevée, passe un vent qui la balaie de son aile.
+
+Benjamin, donc, fit griser l'huissier de Bonteint, et enveloppa de
+l'onguent de la mère avec le papier timbré de la cédule.
+
+M. le bailli devant lequel devait comparaître mon oncle est un
+personnage trop important pour que je néglige de vous faire son
+portrait. D'ailleurs, mon grand-père, à son lit de mort, me l'a
+expressément recommandé, et pour rien au monde je ne voudrais manquer à
+ce pieux devoir.
+
+M. le bailli, donc, était né, comme tant d'autres, de parents pauvres.
+Son premier lange avait été taillé dans une vieille capote de gendarme,
+et il avait commencé ses études de jurisprudence par nettoyer le grand
+sabre de monsieur son père, et par étriller son cheval rouge. Je ne
+saurais vous expliquer comment, du dernier rang de la hiérarchie
+judiciaire, M. le bailli s'était élevé à la plus haute magistrature du
+pays; tout ce que je puis vous dire, c'est que le lézard parvient aussi
+bien que l'aigle au sommet des grands rochers. M. le bailli, entre
+autres manies, avait celle d'être un grand personnage. L'infériorité de
+son origine faisait son désespoir. Il ne concevait pas comment un homme
+comme lui n'était pas né gentilhomme. Il attribuait cela à une erreur du
+Créateur. Il aurait donné sa femme, ses enfants et son greffier pour un
+chétif morceau de blason. La nature avait été assez bonne mère envers M.
+le bailli; à la vérité elle lui avait fait sa part d'intelligence ni
+trop grosse ni trop petite; mais elle y avait ajouté une bonne dose
+d'astuce et d'audace. M. le bailli n'était ni sot ni spirituel: il se
+tenait sur la lisière des deux camps, avec cette différence, toutefois,
+qu'il n'avait jamais posé le pied dans celui des gens d'esprit, mais que
+sur le terrain facile et ouvert de l'autre, il faisait de fréquentes
+excursions. Ne pouvant avoir l'esprit des hommes spirituels, M. le
+bailli s'est contenté de celui des sots. Il faisait des calembours; ces
+calembours, les procureurs et leurs femmes se faisaient un devoir de les
+trouver fort jolis: son greffier était chargé de les répandre dans le
+public, et même de les expliquer aux intelligences émoussées qui d'abord
+n'en comprenaient pas le sens. Grâce à cet agréable talent de société,
+M. le bailli s'était acquis, dans un certain monde, comme une réputation
+d'homme d'esprit, mais cette réputation, mon oncle disait qu'il l'avait
+payée en fausse monnaie. M. le bailli était-il honnête homme? Je
+n'oserais vous dire le contraire. Vous savez que le code définit les
+voleurs, et que la société tient pour honnêtes gens tous ceux qui sont
+en dehors de la définition; or, M. le bailli n'était point défini par le
+code. M. le bailli, à force d'intrigues, était parvenu à diriger
+non-seulement les affaires, mais encore les plaisirs de la ville. Comme
+magistrat, M. le bailli était un personnage assez peu recommandable. Il
+comprenait bien la loi; mais quand elle contrariait ses aversions ou ses
+sympathies, il la laissait dire. On l'accusait d'avoir à sa balance un
+plateau d'or et un plateau de bois, et, au fait, je ne sais comment cela
+arrivait, mais ses amis avaient toujours raison et ses ennemis toujours
+tort. S'il s'agissait d'un délit, ceux-ci avaient encouru le maximum de
+la peine; encore s'il avait pu le faire plus gros, il l'aurait amplifié
+de bon cœur. Toutefois, la loi ne peut pas toujours fléchir: quand M. le
+bailli se trouvait dans la nécessité de se prononcer contre un homme
+dont il craignait ou espérait quelque chose, il se tirait d'affaire en
+se récusant, et il faisait vanter par sa coterie son impartialité. M. le
+bailli visait à l'admiration universelle: il détestait cordialement,
+mais en secret, ceux qui l'effaçaient par une supériorité quelconque. Si
+vous aviez l'air de croire à son importance, si vous alliez lui demander
+sa protection, vous le rendiez le plus heureux du monde; mais si vous
+lui refusiez un coup de votre chapeau, cette injure s'incrustait
+profondément dans sa mémoire, elle y faisait plaie, et eussiez-vous vécu
+cent ans et lui aussi, jamais il ne vous l'eût pardonnée. Malheur donc à
+l'infortuné qui s'abstenait de saluer M. le bailli. Si quelque affaire
+l'amenait devant son tribunal, il le poussait par quelque avanie bien
+combinée à lui manquer de respect. La vengeance devenait alors pour lui
+un devoir, et il faisait mettre notre homme en prison, tout en déplorant
+la fatale nécessité que lui imposaient ses fonctions. Souvent même, pour
+mieux faire croire à sa douleur, il avait l'hypocrisie de se mettre au
+lit, et dans les grandes occasions, il allait jusqu'à la saignée.
+
+M. le bailli faisait la cour à Dieu comme aux puissances de la terre: il
+ne se passait jamais de la grand'messe, et il se plaçait toujours au
+beau milieu du banc d'œuvre. Cela lui rapportait tous les dimanches une
+part de pain béni avec la protection du curé. S'il eût pu faire
+constater par un procès-verbal qu'il avait assisté à l'office, sans
+aucun doute il l'eût fait. Mais ces petits défauts étaient compensés
+chez M. le bailli par de brillantes qualités: personne ne s'entendait
+mieux que lui à organiser un bal aux frais de la ville ou un banquet en
+l'honneur du duc de Nivernais. Dans ces jours solennels, il était
+magnifique de majesté, d'appétit et de calembours: Lamoignon ou le
+président Molé eussent été auprès de lui de bien petits hommes.
+
+En récompense des éminents services qu'il rendait à la ville, il
+espérait, depuis dix ans, la croix de Saint-Louis, et quand, après ses
+campagnes d'Amérique, Lafayette en fut décoré, il cria tout bas à
+l'injustice.
+
+Tel était, au moral, M. le bailli; au physique, c'était un gros homme,
+quoiqu'il n'eût pas encore atteint toute sa majesté; sa personne
+ressemblait à une ellipse renflée par le bas: vous eussiez pu le
+comparer à un œuf d'autruche qui eût eu deux jambes. La perfide nature,
+qui a donné, sous un ciel de feu, au mancenilier un vaste et épais
+ombrage, avait accordé à M. le bailli l'effigie d'un honnête homme;
+aussi aimait-il beaucoup à poser, et c'était un beau jour dans sa vie
+quand il pouvait aller, escorté de pompiers, du tribunal à l'église. M.
+le bailli se tenait toujours raide comme une statue sur son piédestal:
+si vous l'eussiez connu, vous eussiez dit qu'il avait un emplâtre de
+poix de Bourgogne ou un vaste vésicatoire entre les deux épaules; il
+allait dans la rue comme s'il eût porté un Saint-Sacrement; son pas
+était invariable comme une demi-aune: une averse de hallebardes ne le
+lui eût pas fait allonger d'un pouce; avec M. le bailli pour unique
+instrument, un astronome eût pu mesurer un arc du méridien.
+
+Mon oncle ne haïssait point M. le bailli; il ne daignait pas même le
+mépriser; mais, en présence de cette abjection morale, il éprouvait
+comme un soulèvement de son âme; il disait quelquefois que cet homme lui
+faisait l'effet d'un gros crapaud accroupi dans un fauteuil de velours.
+Pour M. le bailli, il haïssait Benjamin avec toute l'énergie de son âme
+bilieuse. Celui-ci ne l'ignorait pas, mais il s'en mettait peu en souci.
+Pour ma grand'mère, craignant un conflit entre ces deux natures si
+diverses, elle voulait que Benjamin s'abstînt de paraître à l'audience;
+mais le grand homme, qui avait confiance dans la force de sa volonté,
+avait dédaigné ce timide conseil; seulement, le samedi matin, il s'était
+abstenu de prendre sa ration accoutumée de vin chaud.
+
+L'avocat de Bonteint prouva du reste que son client avait le droit de
+réclamer contre mon oncle un jugement par corps. Quand il eut achevé et
+parachevé sa démonstration, le bailli demanda à Benjamin ce qu'il avait
+à alléguer pour sa défense.
+
+--Je n'ai qu'une simple observation à faire, dit mon oncle, mais elle
+vaut mieux que tout le plaidoyer de monsieur, car elle est sans
+réplique: j'ai cinq pieds neuf pouces au-dessus du niveau de la mer et
+six pouces au-dessus du vulgaire des hommes; je pense...
+
+--Monsieur Rathery, interrompit le bailli, tout grand homme que vous
+êtes, vous n'avez pas le droit de plaisanter avec la justice.
+
+--Si j'avais envie de plaisanter, dit mon oncle, ce ne serait pas avec
+un personnage aussi puissant que M. le bailli, dont la justice,
+d'ailleurs, ne plaisante pas; mais quand je dis que j'ai cinq pieds neuf
+pouces au-dessus du niveau de la mer, ce n'est pas une plaisanterie que
+je fais, c'est un moyen sérieux de défense que je présente. M. le bailli
+peut me faire mesurer s'il doute de la vérité de ma déclaration. Je
+pense donc...
+
+--M. Rathery, répliqua vivement le bailli, si vous continuez sur ce ton,
+je serai obligé de vous retirer la parole.
+
+--Ce n'est pas la peine, répondit mon oncle, car voilà que j'ai fini. Je
+pense donc, ajouta-t-il en précipitant ses syllabes l'une sur l'autre,
+qu'on ne peut saisir au corps un homme de ma taille pour cinquante
+misérables écus.
+
+--À votre compte, dit le bailli, la contrainte par corps ne pourrait
+s'exercer que sur un de vos bras, une de vos jambes, peut-être bien même
+sur votre queue.
+
+--D'abord, répliqua mon oncle, je ferai observer à M. le bailli que ma
+queue n'est pas en cause; ensuite, je n'ai pas la prétention que
+m'attribue M. le bailli: je suis né indivis, et je prétends bien rester
+indivis toute ma vie; mais, comme le gage vaut au moins le double de la
+créance, je prie M. le bailli d'ordonner que la sentence par corps ne
+pourra être exécutée qu'après que Bonteint m'aura fourni trois autres
+habits rouges.
+
+--M. Rathery, vous n'êtes pas ici au cabaret, je vous prie de vous
+souvenir à qui vous parlez; vos propos deviennent aussi _inconsidérés_
+que votre personne.
+
+--M. le bailli, j'ai bonne mémoire, et je sais très-bien à qui je parle.
+J'ai été trop soigneusement élevé par ma chère sœur dans la crainte de
+Dieu et des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il
+est ici question de cabaret, il est trop bien apprécié des honnêtes
+gens, pour qu'il ait besoin que je le réhabilite. Si nous allons au
+cabaret, nous, c'est que, quand nous avons soif, nous n'avons pas le
+privilége de nous rafraîchir aux frais de la ville. Le cabaret, c'est la
+cave de ceux qui n'en ont point, et la cave de ceux qui en ont une, ce
+n'est autre chose qu'un cabaret sans bouchon. Il sied mal à ceux qui
+boivent une bouteille de Bourgogne et autre chose à leur dîner, de
+vilipender le pauvre diable qui se régale par-ci par-là, au cabaret,
+d'une pinte de Croix-Pataux. Ces orgies officielles, où on s'enivre en
+portant des toasts au roi et au duc de Nivernais, c'est tout simplement,
+une euphonie à part, ce que le peuple appelle une ribotte. S'enivrer à
+sa table, c'est plus décent; mais se griser au cabaret, c'est plus noble
+et surtout plus profitable au trésor. Pour la considération qui
+s'attache à ma personne, elle est moins étendue que celle que peut
+revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suis
+considéré que des honnêtes gens; mais...
+
+M. Rathery! s'écria le bailli, ne trouvant point, aux épigrammes dont le
+harcelait mon oncle, de réponse meilleure et plus facile, vous êtes un
+insolent!
+
+--Soit, répliqua Benjamin secouant un fétu qui s'était attaché au revers
+de son habit; mais je dois, en conscience, prévenir M. le bailli que je
+me suis renfermé ce matin dans les bornes de la plus stricte tempérance;
+qu'ainsi, s'il cherchait à me faire sortir du respect que je dois à sa
+robe, il en serait pour ses frais de provocation.
+
+--M. Rathery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses à la
+justice; je vous condamne à trente sous d'amende.
+
+--Voilà trois francs, dit mon oncle, mettant un petit écu sur la table
+verte du juge, payez-vous.
+
+--M. Rathery! s'écria le bailli exaspéré, sortez.
+
+--M. le bailli, j'ai l'honneur de vous saluer; mes compliments à madame
+la baillive, s'il vous plaît.
+
+--Quarante sous d'amende de plus! hurla le juge.
+
+--Comment! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je présente
+mes compliments à madame la baillive? Et il sortit.
+
+--Ce diable d'homme, disait le soir M. le bailli à sa femme, jamais je
+ne me serais imaginé qu'il fût si modéré; mais qu'il se tienne bien,
+j'ai lâché contre lui une contrainte par corps, et je parlerai à
+Bonteint pour qu'il la fasse exécuter de suite. Il apprendra ce que
+c'est que de me braver... Quand je l'inviterai aux fêtes données par la
+ville, il fera chaud, et si je peux lui écorner sa clientèle...
+
+--Fi donc! M. le bailli, lui répondit sa femme, sont-ce là les
+sentiments d'un homme de banc d'œuvres? Et que vous a donc fait M.
+Rathery? c'est un homme si gai, si bien tourné, si aimable!
+
+--Ce qu'il m'a fait, madame la baillive? il a osé me rappeler que votre
+beau-père était un gendarme, et d'ailleurs, il a plus d'esprit et il est
+plus honnête homme que moi... croyez-vous que ce soit peu de chose?
+
+Le lendemain, mon oncle ne pensait plus à la contrainte par corps
+obtenue contre lui; il se dirigeait vers l'église, poudré et solennel,
+mademoiselle Minxit au côté droit et son épée au côté gauche; il était
+suivi de Page, qui faisait le coquet dans son habit noisette, d'Arthus,
+dont l'abdomen était enveloppé, jusqu'au delà de son diamètre, d'un
+gilet à grands ramages, entre lesquels voltigeaient de petits oiseaux;
+de Millot-Rataut, qui portait une perruque couleur de brique et dont les
+tibias gris de lin étaient jaspés de noir, et d'un grand nombre d'autres
+dont il ne me plaît pas de livrer les noms à la postérité. Parlanta seul
+manquait à l'appel. Deux violons piaulaient à la tête du cortége;
+Machecourt et sa femme fermaient la marche. Benjamin, toujours
+magnifique, semait sur son passage les dragées et les liards de
+l'inoculation. Gaspard, tout fier de lui servir de poche, se tenait à
+ses cotés, portant dans un grand sac les dragées de la cérémonie.
+
+
+
+
+XV
+
+COMMENT MON ONCLE FUT ARRÊTÉ PAR PARLANTA DANS SES FONCTIONS DE PARRAIN,
+ET MIS EN PRISON.
+
+
+Mais, voici bien une autre fête! Parlanta avait reçu de Bonteint et du
+bailli l'ordre exprès d'exécuter la contrainte par corps pendant la
+cérémonie. Il avait embusqué ses recors dans le vestibule du tribunal,
+et lui-même attendait le cortége sous le portail de l'église. Aussitôt
+qu'il vit le tricorne de mon oncle déboucher par l'escalier de
+Vieille-Rome, il alla à lui, et le somma, au nom du roi, de le suivre en
+prison.
+
+--Parlanta, répondit mon oncle, ce que tu fais là est peu conforme aux
+règles de la politesse française. Ne pourrais-tu pas attendre à demain
+pour opérer ma confiscation, et venir aujourd'hui dîner avec nous?
+
+--Si tu y tiens beaucoup, dit Parlanta, j'attendrai; mais je te préviens
+que les ordres du bailli sont précis, et que je cours risque, si je
+passe outre, d'encourir son ressentiment dans cette vie et dans l'autre.
+
+--Cela étant, fais ton devoir, dit Benjamin; et il alla prier Page de
+prendre sa place à côté de Mlle Minxit; puis s'inclinant devant celle-ci
+avec toute la grâce que comportaient ses cinq pieds neuf pouces: Vous
+voyez, mademoiselle, lui dit-il, que je suis forcé de me séparer de
+vous; je vous prie de croire qu'il ne faut rien moins qu'une sommation
+au nom de Sa Majesté pour m'y déterminer. J'aurais voulu que Parlanta me
+laissât jouir jusqu'au bout du bonheur de cette cérémonie; mais, ces
+huissiers, ils sont comme la mort: ils saisissent leur proie partout où
+elle se rencontre; ils l'arrachent violemment du bras de l'objet aimé,
+comme un enfant qui arrache par ses ailes de gaze un papillon du calice
+d'une rose.
+
+--C'est aussi désagréable pour moi que pour vous, dit Mlle Minxit,
+faisant une grosse moue comme le poing: votre ami est un petit homme
+rond comme une pelotte et qui porte une perruque à marteau; je vais
+avoir l'air, à côté de lui, d'une grande perche.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? répliqua séchement Benjamin, offensé de
+tant d'égoïsme; je ne puis ni vous rogner, ni amincir M. Page, ni lui
+prêter ma queue.
+
+Benjamin prit congé de la société, et suivit Parlanta en sifflant son
+air favori:
+
+ Malbrough s'en va-t'en guerre.
+
+Il s'arrêta un moment sur le seuil de la prison pour jeter un dernier
+regard sur ces espaces libres qui allaient se fermer derrière lui; il
+aperçut sa sœur, immobile au bras de son mari, qui le suivait d'un
+regard désolé; à cette vue, il tira violemment la porte derrière lui et
+s'élança dans la cour.
+
+Le soir, mon grand-père et sa femme vinrent le voir; ils le trouvèrent
+perché au haut d'un escalier, qui jetait à ses compagnons de captivité
+le reste de ses dragées, et qui riait comme un bienheureux de les voir
+se bousculer pour les prendre.
+
+--Que diable fais-tu là? dit mon grand-père.
+
+--Tu le vois bien, répondit Benjamin, j'achève la cérémonie du baptême.
+Ne trouves-tu pas que ces hommes, qui s'agitent à nos pieds pour
+ramasser de fades sucreries, représentent fidèlement la société?
+N'est-ce pas ainsi que les pauvres habitants de cette terre se poussent,
+s'écrasent, se renversent, pour s'arracher les biens que Dieu a jetés au
+milieu d'eux? N'est-ce pas ainsi que le fort foule le faible aux pieds,
+ainsi que le faible saigne et crie, ainsi que celui qui a tout pris
+insulte par sa superbe ironie à celui auquel il n'a rien laissé, ainsi,
+enfin, que quand celui-ci ose se plaindre, l'autre lui donne de son pied
+au derrière? Ces pauvres diables sont haletants, couverts de sueur; ils
+ont les doigts meurtris, la figure déchirée, aucun n'est sorti de la
+lutte sans une écorchure quelconque. S'ils avaient écouté leur intérêt
+bien entendu plutôt que leurs farouches instincts de convoitise, au lieu
+de se disputer ces dragées en ennemis, ne se les seraient-ils pas
+partagées en frères?
+
+--C'est possible, dit Machecourt; mais tâche de ne pas trop t'ennuyer ce
+soir et de bien dormir cette nuit, car demain matin tu seras libre.
+
+--Comment cela? fit Benjamin.
+
+--C'est, répondit Machecourt, que pour te tirer d'affaire, nous avons
+vendu notre petite vigne de Choulot.
+
+--Et le contrat est-il signé? demanda Benjamin avec anxiété.
+
+--Pas encore, dit mon grand-père; mais nous avons rendez-vous pour le
+signer ce soir.
+
+--Eh bien! toi, Machecourt, et vous, ma chère sœur, faites bien
+attention à ce que je vais vous dire: Si vous vendez votre vigne pour me
+tirer des griffes de Bonteint, le premier usage que je ferai de ma
+liberté, ce sera de quitter votre maison, et de votre vie vous ne me
+reverrez.
+
+--Cependant, dit Machecourt, il faut bien qu'il en soit ainsi: on est
+frère ou on ne l'est pas. Je ne peux te laisser en prison quand j'ai
+entre les mains des moyens de te rendre la liberté. Tu prends les choses
+en philosophe, toi; mais moi je ne suis pas philosophe. Tant que tu
+seras ici, je ne pourrai manger un morceau ni boire un verre de vin
+blanc qui me profite.
+
+--Et moi, dit ma grand'mère, crois-tu que je pourrai m'habituer à ne
+plus te voir? Est-ce que ce n'est pas à moi que notre mère t'a
+recommandé à son lit de mort? est-ce que ce n'est pas moi qui t'ai
+élevé? est-ce que je ne te regarde pas comme l'aîné de mes enfants? Et
+ces pauvres enfants, c'est pitié de les voir; depuis que tu n'es plus
+avec nous, on dirait qu'il y a un cercueil dans la maison. Ils voulaient
+tous nous suivre pour te voir, et la petite Nanette n'a jamais voulu
+toucher à sa croûte de pâté, disant qu'elle la gardait pour son oncle
+Benjamin, qui était en prison, et qui n'avait que du pain noir à manger.
+
+--C'en est trop, dit Benjamin poussant mon grand-père par les épaules:
+va-t'en, Machecourt, et vous aussi, ma chère sœur, allez-vous-en, je
+vous en prie, car vous me feriez commettre une faiblesse; mais, je vous
+en préviens, si vous vous avisez de vendre votre vigne pour payer ma
+rançon, jamais de ma vie je ne vous reverrai.
+
+--Allons, grand niais! poursuivit ma grand'mère, est-ce qu'un frère ne
+vaut pas mieux qu'une vigne? Ne ferais-tu pas pour nous ce que nous
+faisons pour toi, si l'occasion se présentait, et quand tu seras riche,
+ne nous aideras-tu pas à établir nos enfants? Avec ton état et tes
+talents, tu peux nous rendre au centuple ce que nous te donnons
+aujourd'hui. Et que dirait-on de nous, mon Dieu! dans le public, si nous
+te laissions sous les verrous pour une dette de cent cinquante francs?
+Allons, Benjamin, sois bon frère, ne nous rends pas tous malheureux en
+t'obstinant à rester ici.
+
+Pendant que ma grand'mère parlait, Benjamin avait sa tête cachée entre
+ses mains, et cherchait à comprimer les larmes qui s'amassaient sous sa
+paupière.
+
+--Machecourt, s'écria-t-il tout à coup, je n'en puis plus, fais-moi
+apporter un petit verre par Boutron, et viens m'embrasser. Tiens, dit-il
+en le pressant sur sa poitrine à le faire crier, tu es le premier homme
+que j'embrasse, et depuis la dernière fois que j'ai eu le fouet, voilà
+les premières larmes que je verse.
+
+Et, en effet, il fondait en larmes, mon pauvre oncle; mais le geôlier
+ayant apporté deux petits verres, il n'eut pas plutôt vidé le sien qu'il
+devint calme et azuré comme un ciel d'avril après une averse.
+
+Ma grand'mère chercha de nouveau à l'attendrir; mais il resta froid sous
+ses paroles comme un glaçon sous les rayons de la lune. La seule chose
+qui le préoccupât, c'était que le geôlier l'eût vu pleurer. Il fallut
+donc, bon gré, mal gré, que Machecourt gardât sa vigne.
+
+
+
+
+XVI
+
+UN DÉJEUNER EN PRISON.--COMMENT MON ONCLE SORTIT DE PRISON.
+
+
+Le lendemain matin, comme mon oncle se promenait dans la cour de la
+prison, sifflant un air connu, Arthus entra, suivi de trois hommes qui
+portaient des hottes couvertes de linges blanc.
+
+--Bonjour, Benjamin! s'écria-t-il, nous venons déjeuner avec toi,
+puisque tu ne peux plus venir déjeuner avec nous.
+
+En même temps défilaient Page, Rapin, Guillerand, Millot-Rataut et
+Machecourt. Parlanta se tenait en arrière un peu décontenancé; mon oncle
+alla à lui, et lui prenant la main:
+
+--Eh bien! Parlanta, lui dit-il, est-ce que tu me gardes rancune de ce
+que je t'ai fait hier manquer un bon dîner?
+
+--Au contraire, répondit Parlanta, j'avais peur que tu ne m'en voulusses
+toi-même de ce que je ne t'avais pas laissé achever ton baptême.
+
+--Sais-tu bien, Benjamin, interrompit Page, que nous nous sommes cotisés
+pour te tirer d'ici; mais, comme nous ne sommes pas en argent comptant,
+nous faisons comme si l'argent n'était pas inventé: nous donnons à
+Bonteint nos services respectifs, chacun selon sa profession. Moi je lui
+plaiderai sa première affaire, Parlanta lui griffonnera deux
+assignations, Arthus lui fera son testament, Rapin lui donnera deux ou
+trois consultations qui lui coûteront plus cher qu'il ne pense;
+Guillerand donnera, tant bien que mal, des leçons de grammaire à ses
+enfants; Rataud, qui n'est rien, attendu qu'il est poète, s'engage sur
+l'honneur à acheter chez lui tous les habits dont il aura besoin pendant
+deux ans, ce qui selon moi et lui, ne l'engage pas à grand'chose.
+
+--Et Bonteint accepte-t-il? fit Benjamin.
+
+--Comment, dit Page, s'il accepte! il reçoit des valeurs pour plus de
+cinq cents francs!... C'est Rapin qui a arrangé cette affaire hier avec
+lui; il n'y a plus qu'à rédiger les conditions.
+
+--Eh bien! dit mon oncle, je veux prendre ma part de cette bonne action:
+je m'engage, moi, à le traiter sans mémoire aucun des deux premières
+maladies qui lui viendront. Si je le tue de la première, sa femme aura
+la survivance pour la seconde. Quant à toi, Machecourt, je te permets de
+souscrire pour un broc de vin blanc.
+
+Pendant ce temps-là, Arthus avait fait dresser la table chez le geôlier.
+Il lirait lui-même de leur hotte ses plats qui s'étaient un peu
+transvasés les uns dans les autres, et il les mettait dans leur ordre et
+place sur la table.
+
+Quand tout fut arrangé à sa fantaisie:
+
+--Allons, s'écria-t-il, à table, et trève de bavardage, je n'aime pas à
+être dérangé quand je mange, vous aurez tout le temps de jaser au
+désert.
+
+Le déjeuner ne se ressentait nullement du lieu où il se célébrait.
+Machecourt seul était un peu triste, car l'arrangement pris avec
+Bonteint par les amis de mon oncle lui semblait une plaisanterie.
+
+--Allons donc, Machecourt, s'écria Benjamin, ton verre est toujours dans
+ta main plein ou vide! est-ce moi qui suis, ou toi qui est prisonnier,
+je te prie? À propos, messieurs, savez-vous que Machecourt a failli hier
+commettre une bonne action: il voulait vendre sa bonne vigne de Choulot
+pour payer ma rançon à Bonteint.
+
+--C'est magnifique! s'écria Page.
+
+--C'est succulent! dit Arthus.
+
+--C'est un trait comme j'en vois dans la morale en action, poursuivit
+Guillerand.
+
+--Messieurs, interrompit Rapin, il faut honorer la vertu partout où on a
+le bonheur de la posséder; je propose donc que toutes les fois que
+Machecourt sera à table avec nous, il lui soit décerné un fauteuil.
+
+--Adopté! s'écrièrent ensemble tous les convives, et à la santé de
+Machecourt!
+
+--Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la
+prison. Ce chapon n'est-il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfumé
+de ce côté-ci que de l'autre côté du guichet?
+
+--Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur où elle
+est attachée, la chèvre ne sent pas son lien; mais quand la place est
+nette, elle se tourmente et cherche à le rompre.
+
+--Aller de l'herbe qui croît dans la vallée, répondit mon oncle, à celle
+qui croît sur la montagne, voilà la liberté de la chèvre; mais la
+liberté de l'homme, c'est de ne faire que ce qui lui convient. Celui
+dont on a confisqué le corps et auquel on laisse la faculté de penser à
+son gré, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'âme captive
+aux chaînes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de
+tristes heures à contempler, à travers ses barreaux, le chemin qui fuit
+dans la plaine et va se perdre sous les ombrages bleuâtres de quelque
+lointaine forêt. Il voudrait être la pauvre femme qui mène sa vache le
+long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bûcheron qui s'en va
+couvert de ramées vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais
+cette liberté d'être où l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant
+qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrêté par un fossé, à qui
+appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le
+marchand dans sa boutique, l'employé, dans son bureau, le bourgeois
+entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son
+royaume, et Dieu lui-même entre cette circonférence glacée qui borne les
+mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brûlé par
+le soleil; voici de grands arbres qui étalent à côté de toi leurs hauts
+étages de verdure, et qui secouent, comme par ironie, leurs feuilles
+jaunes sur ta tête: tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un
+instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui
+tapisse leurs racines; mais entre eux et toi il y a six pieds de murs,
+ou les barreaux acérés d'une grille. Arthus, Rapia et vous tous, qui
+n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dîner après avoir déjeuné, je ne
+sais si vous me comprenez; mais Millot-Rataut, qui est tailleur et qui
+fait des noëls, me comprendra, lui. J'ai souvent désiré suivre, dans ses
+pérégrinations vagabondes, le nuage qui s'en allait aux vents par le
+ciel; souvent, quand, accoudé sur ma fenêtre, je suivais en rêvant la
+lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu
+m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystérieuses solitudes qui
+passaient au-dessus de ma tête, et j'aurais donné tout au monde pour
+m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pitons qui déchirent la
+blanche surface de la planète: n'étais-je pas alors aussi captif sur la
+terre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison?
+
+--Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose: la prison est trop
+bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gâté, comme
+cette nymphe qui donnait le fouet à l'Amour avec une rose. Si vous
+permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa
+bibliothèque, son salon, ce n'est plus un condamné qu'on punit, c'est un
+bourgeois qui change de logis. Vous êtes là devant un bon feu, enchâssé
+dans la ouate de votre robe de chambre; vous digérez les pieds sur vos
+chenets, l'estomac tout parfumé de truffes et de champagne; la neige
+voltige aux barreaux de votre fenêtre; vous, cependant, vous jetez vers
+le plafond la blanche fumée de votre cigare; vous rêvez, vous pensez,
+vous faites des châteaux en Espagne ou des vers; à côté de vous est
+votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et que l'on congédie
+définitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-t-il donc,
+dites-le-moi, dans cette situation qui ressemble à une peine?
+N'avez-vous pas ainsi passé, sans sortir de chez vous, des heures, des
+jours, des semaines entières? Que fait cependant le juge qui a eu la
+barbarie de vous condamner à ce supplice? Il est à l'audience depuis
+onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui écoute les
+patenôtres d'un avocat qui rabâche. Pendant ce temps, le catarrhe aux
+griffes engourdies le saisit aux poumons, ou l'engelure de sa dent aiguë
+le mord aux orteils. Vous dites que vous n'êtes pas libres!... au
+contraire, vous êtes cent fois plus libres que dans votre maison: toute
+votre journée vous appartient; vous vous levez, vous vous couchez quand
+il vous plaît, vous faites ce qui vous convient, et vous n'êtes plus
+obligés de vous faire la barbe.
+
+Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous que
+Bonteint lui ait joué un si mauvais tour en le faisant enfermer ici? Il
+était obligé de se lever souvent avant que les réverbères ne fussent
+éteints; il allait, un bas à l'envers, de porte en porte, visiter la
+langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-là. Quand il avait fini
+d'un côté, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans
+les chemins de traverse jusqu'à sa queue, et son paysan n'avait la
+plupart du temps à lui offrir que du lait caillé et du pain violet.
+Quand il était entré chez lui bien harassé, qu'il était bien établi dans
+son lit, qu'il commençait à goûter les douceurs du premier sommeil, on
+venait l'éveiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui
+étouffait d'une indigestion, ou de la femme du bailli qui accouchait de
+travers. Maintenant, le voici débarrassé de tout ce tracas. Il est ici
+comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteint lui a fait une
+petite rente qu'il mange en philosophe. C'est véritablement le pavot de
+l'Évangile, qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri,
+qui ne coud ni ne file et qui est vêtu d'une magnifique robe rouge. En
+vérité, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son
+bien-être de chercher à le tirer d'ici.
+
+--On est bien ici, soit, répondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant
+être mal ailleurs. Cela ne m'empêchera pas de convenir, ainsi que vous
+l'a démontré Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le
+riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur
+sans doute de crier à la loi, quand elle flagelle un malheureux: «Frappe
+plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal;» mais il faut bien se garder
+aussi de cette philanthropie inintelligente et myope qui ne voit rien au
+delà de son infortune. De véritables philosophes comme Guillerand, comme
+Millot-Rataut, comme Parlanta, en un mot, comme nous le sommes tous, ne
+doivent considérer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considère un
+champ de blé. C'est toujours du point de l'intérêt public qu'une
+question sociale doit être examinée.
+
+Vous vous êtes distingué par un beau fait d'armes, et le roi vous décore
+de la croix de Saint-Louis: croyez-vous que c'est parce qu'il tous veut
+du bien et dans l'intérêt de votre gloire individuelle que Sa Majesté
+vous autorise à porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hélas!
+non, mon pauvre brave: c'est dans son intérêt d'abord et ensuite dans
+celui de l'État; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud
+dans les veines, vous voyant si généreusement récompensés, imitent votre
+exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous
+avez commis; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffèrent de
+vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays
+que vous avez tué. Le juge vous a condamné à mort et le roi a refusé de
+vous faire grâce. Il ne vous reste plus maintenant qu'à rédiger votre
+confession générale et à commencer votre complainte. Or, quel sentiment
+a donc dicté au juge votre sentence? A-t-il voulu débarrasser la société
+de vous, comme quand on tue un chien enragé, ou vous punir comme quand
+on fouette un enfant maussade? D'abord, s'il n'eût voulu que vous
+retrancher de la société, un cachot bien profond avec des portes bien
+épaisses et une meurtrière pour toute fenêtre suffisaient très-bien pour
+cela. Ensuite, le juge condamne souvent à la mort un homme qui a tenté
+de se suicider, et à la prison un malheureux auquel il sait que la
+prison sera hospitalière. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie à ces
+deux vauriens précisément ce qu'ils demandent? qu'il fait à celui-ci,
+pour lequel l'existence est une torture, l'opération de la vie, et qu'il
+accorde à celui-là, qui n'a ni pain ni toit, un lieu de refuge? Le juge
+ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui
+seraient tentés d'imiter votre exemple.
+
+«Peuple, garde-toi de tuer,» voilà tout ce que signifie votre sentence.
+Si vous pouviez mettre à votre place, sous le couteau, un mannequin qui
+vous ressemblât, cela serait fort égal au juge; si même, après que le
+bourreau vous a coupé la tête et l'a montrée au peuple, il pouvait vous
+ressusciter, je suis bien sûr qu'il le ferait volontiers; car, au
+demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa
+cuisinière tuât un poulet sous ses yeux.
+
+On crie bien haut, et vous le proclamez vous-mêmes, qu'il vaut mieux
+absoudre dix coupables que de condamner un innocent. C'est la plus
+déplorable des absurdités qu'ait enfantée la philanthropie à la mode;
+c'est un principe antisocial. Je soutiens, moi, qu'il vaut mieux
+condamner dix innocents que d'absoudre un seul coupable.
+
+À ces mots, tous les convives crièrent haro sur mon oncle.
+
+--Non, parbleu! s'écria mon oncle, je ne plaisante pas, et ce sujet
+n'est pas de ceux à la face desquels on puisse rire. J'exprime une
+conviction ferme, puissante et depuis longtemps arrêtée. Toute la cité
+s'apitoie sur le sort d'un innocent qui monte à l'échafaud; les gazettes
+retentissant de lamentations, et vos poètes le prennent pour le martyr
+de leurs drames. Mais, combien d'innocents périssent dans vos fleuves,
+sur vos grands chemins, dans le creux de vos mines et jusque dans vos
+ateliers, broyés sous la dent féroce de vos machines, ces gigantesques
+animaux qui saisissent un homme par surprise et qui l'engloutissent sous
+vos yeux sans que vous puissiez lui porter secours? Cependant leur mort
+vous arrache à peine une exclamation; vous passez, et quelques pas plus
+loin vous n'y pensez plus; vous ne songez pas même, en dînant, à en
+parler à votre épouse. Le lendemain, la gazette l'enterre dans un coin
+de sa feuille; elle jette sur lui quelques lignes de lourde prose, et
+tout est fini! Pourquoi cette indifférence pour l'un et cette
+surabondance de pitié pour l'autre? pourquoi sonner le glas de celui-ci
+avec une clochette et le glas de celui-là avec une grosse cloche? Un
+juge qui se trompe, est-ce un accident plus terrible qu'une diligence
+qui verse ou qu'une machine qui se détraque? Mes innocents, à moi, ne
+font-ils pas un aussi grand trou que les vôtres dans la société? ne
+laissent-ils pas comme les vôtres une femme veuve et des enfants
+orphelins?
+
+Sans doute il n'est pas agréable d'aller à l'échafaud pour un autre, et
+moi qui vous parle, je conviens que si la chose m'arrivait, j'en serais
+très-contrarié; mais par rapport à la société, qu'est-ce que ce peu de
+sang que verse le bourreau? la goutte d'eau qui suinte d'un réservoir,
+le gland meurtri qui tombe d'un chêne. Un innocent condamné par un juge,
+c'est une conséquence de la distribution de la justice, comme la chute
+d'un couvreur du haut d'une maison est la conséquence de ce que l'homme
+s'abrite sous un toit. Sur mille bouteilles que coule un ouvrier, il en
+casse au moins une; sur mille arrêts que rend un juge, il faut qu'il en
+ait au moins un de travers: c'est un mal prévu, nécessaire, et contre
+lequel il n'y aurait d'autre remède que de supprimer toute justice. Soit
+une vieille femme qui épluche des lentilles: que diriez-vous d'elle si,
+dans la crainte d'en jeter une bonne à terre, elle conservait toutes les
+ordures qui s'y trouvent? N'en serait-il pas de même d'un juge qui, dans
+la crainte de condamner un innocent, absoudrait dix coupables?
+
+Puis, la condamnation d'un innocent est chose rare: elle fait époque
+dans les annales de la justice. Il est presque impossible qu'il se
+réunisse contre un homme un concours fortuit de circonstances telles
+qu'elles fassent peser sur lui des charges dont il ne puisse se
+justifier. Quand bien même, du reste, il en serait ainsi, je soutiens,
+moi, qu'il y a, dans la pose d'un accusé, dans son regard, dans son
+geste, dans le son de sa voix, des éléments de conviction auxquels le
+juge ne peut se soustraire. Puis, la mort d'un innocent, ce n'est qu'un
+malheur particulier tandis que l'absolution d'un coupable est une
+calamité publique. Le crime écoute à la porte de vos salles d'audience;
+il sait ce qui se passe, il calcule les chances de salut que lui laisse
+votre indulgence; il vous applaudit quand, par une circonspection
+exagérée, il vous voit absoudre un coupable, car c'est lui-même que vous
+absolvez. Il ne faut pas, sans doute, que la justice soit trop sévère;
+mais quand elle est trop indulgente, elle abdique, elle s'annule
+elle-même. Dès lors, les hommes prédestinés au crime s'abandonnent sans
+crainte à leurs instincts, ils ne voient plus dans leurs rêves la face
+sinistre du bourreau; entre eux et leurs victimes, il n'y a plus
+d'échafaud qui se dresse; ils vous prennent votre argent pour peu qu'ils
+en aient besoin, et votre vie pour peu qu'elle les gêne. Vous vous
+applaudissez, bonhomme, d'avoir sauvé un innocent de la hache!... mais
+vous en avez fait périr vingt par le poignard: c'est dix neuf meurtres
+qui restent à votre compte.
+
+Et, maintenant, je reviens à la prison. La prison, pour qu'elle inspire
+une salutaire terreur, doit être un lieu de gêne et de misère;
+cependant, il y a en France quinze millions d'hommes qui sont plus
+misérables dans leurs maisons que le prisonnier sous vos verrous. Trop
+heureux l'homme des champs s'il connaissait son bonheur! dit le poète.
+Cela est bon dans une églogue. L'homme des champs, c'est le chardon de
+la montagne: il ne passe pas un ardent rayon de soleil qui ne le brûle,
+pas un souffle de bise qui ne le morde, pas une averse qu'il ne
+l'essuie; il travaille depuis l'angélus du matin jusqu'à celui du soir;
+il a un vieux père, et il ne peut adoucir pour lui les rigueurs de la
+vieillesse; il a une belle femme, et il ne peut lui donner que des
+haillons; il a des enfants, marmaille affamée qui demande incessamment
+du pain, et souvent il n'y en a pas une miette dans la huche. Le
+prisonnier, au contraire, lui, est chaudement vêtu, il est suffisamment
+nourri; avant d'avoir un morceau de pain à mettre sous la dent, il n'est
+pas oblige de le gagner. Il rit, il chante, il joue, il dort tant qu'il
+veut sur sa paille, et il est encore l'objet de la pitié publique. Des
+personnes charitables s'organisent en société pour lui rendre sa prison
+moins rude, et elles font si bien qu'au lieu d'une peine elles lui en
+font une récompense. De belles dames font mijauter son pot et lui
+trempent sa soupe; elles le moralisent avec du pain blanc et de la
+viande. Assurément, à la liberté besogneuse des champs ou de l'atelier,
+cet homme préférera la captivité insouciante et pleine de bon temps de
+la prison.
+
+La prison, ce doit être l'enfer de la cité; je voudrais qu'elle s'élevât
+au milieu de la place publique, sombre et vêtue de noir comme le juge;
+qu'à travers ses petites fenêtres grillées elle jetât comme de sinistres
+regards aux passants; qu'au lieu de chants il ne surgît de son enceinte
+que des bruits de chaînes ou des aboiements de molosses; que le
+vieillard craignît de se reposer sous ses murs; que l'enfant n'osât
+jouer sous son ombre; que le bourgeois attardé se détournât de son
+chemin pour l'éviter et s'éloignât d'elle comme il s'éloigne du
+cimetière. Ce n'est qu'à cette condition que vous obtiendrez de la
+prison le résultat que vous en attendez.
+
+Mon oncle discuterait peut-être encore, si M. Minxit ne fût arrivé pour
+couper court à ses arguments. Le brave homme ruisselait de sueur, il
+humait l'air comme un marsouin échoué sur la grève et était rouge comme
+la trousse de mon oncle.
+
+--Benjamin, s'écria-t-il en s'essuyant le front, je venais te chercher
+pour déjeuner avec moi.
+
+--Comment cela, monsieur Minxit? s'écrièrent tous les convives à la
+fois.
+
+--Eh! parbleu, c'est que Benjamin est libre; voilà toute l'énigme. Ceci,
+ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche et le remettant à Boutron,
+c'est la quittance de Bonteint.
+
+--Bravo, monsieur Minxit! Et tout le monde se levant le verre à la main,
+but à la santé de M. Minxit. Machecourt essaya de se lever; mais il
+retomba sur sa chaise: la joie lui avait fait perdre l'usage de ses
+sens. Benjamin jeta par hasard sur lui un coup d'œil:
+
+--Ah ça! Machecourt, s'exclama-t-il, est-ce que tu es fou? Bois à la
+santé de Minxit, ou je te saigne à l'instant même.
+
+Machecourt se leva machinalement, vida son verre d'un seul trait et se
+mit à pleurer.
+
+--Mon bon monsieur Minxit, poursuivit Benjamin, que j...
+
+--Bon, dit celui-ci, je vois ce que c'est: tu te disposes à me
+remercier; eh bien! je t'en dispense, mon pauvre garçon; c'est pour mes
+beaux yeux et non pour les tiens que je te tire d'ici; tu sais bien que
+je ne peux me passer de toi. Allez, messieurs, dans toutes les actions
+qui vous paraissent les plus généreuses, il n'y a que de l'égoïsme. Si
+cette maxime n'est pas consolante, ce n'est pas ma faute; mais elle est
+vraie.
+
+--Monsieur Boutron, fit Benjamin, la quittance de Bonteint est-elle en
+règle?
+
+--Je n'y vois de défectueux qu'un gros pâté que l'honnête marchand de
+drap y a ajouté sans doute pour paraphe.
+
+--En ce cas, messieurs, dit Benjamin, permettez que j'aille annoncer
+moi-même cette bonne nouvelle à ma chère sœur.
+
+--Je te suis, dit Machecourt, je veux être témoin de sa joie; jamais je
+n'ai été si heureux depuis le jour que Gaspard est venu au monde.
+
+--Vous permettrez..., dit M. Minxit se mettant à table. Monsieur
+Boutron, un couvert. Du reste, messieurs, à charge de revanche: ce soir,
+je vous invite à souper à Corvol.
+
+Cette proposition fut accueillie avec acclamation par tous les convives.
+Après avoir déjeuné, ils se retirèrent au café en attendant l'heure de
+partir.
+
+
+
+
+XVII
+
+UN VOYAGE À CORVOL.
+
+
+Le garçon vint prévenir mon oncle qu'il y avait à la porte une vieille
+femme qui demandait à lui parler.
+
+--Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelque chose dont elle se
+rafraîchisse.
+
+--Oui, répondit le garçon, mais c'est que la vieille n'est pas
+ragoûtante du tout: elle est éraillée, et elle pleure des larmes grosses
+comme mon petit doigt.
+
+--Elle pleure, s'écria mon oncle, et pourquoi, drôle, ne m'as-tu pas dit
+cela tout de suite? Et il se hâta de sortir.
+
+La vieille femme qui réclamait mon oncle versait en effet de grosses
+larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge.
+
+--Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de politesse qu'il
+ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service?
+
+--Il faut, dit la vieille, que vous veniez à Sembert, voir mon fils qui
+est malade.
+
+--Sembert!... ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est
+à moitié chemin du ciel!... C'est égal, je passerai demain chez vous
+dans la soirée.
+
+--Si vous ne venez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prêtre
+avec sa croix noire qui viendra, et peut-être est-il déjà trop tard, car
+mon fils est atteint du charbon.
+
+--Voilà qui est fâcheux pour votre fils et pour moi; mais, pour arranger
+tout le monde, ne pourriez-vous vous adresser à mon confrère Arnout?
+
+--Je me suis adressée à lui; mais, comme il connaît notre misère et
+qu'il sait qu'il ne sera pas payé de ses visites, il n'a pas voulu se
+déranger.
+
+--Comment, dit mon oncle, vous n'avez pas de quoi payer votre médecin?
+En ce cas, c'est autre chose, cela ma regarde. Je ne vous demande que le
+temps d'aller vider un petit verre que j'ai laissé sur la table, et je
+vous suis. À propos, nous aurons besoin de quinquina: tenez, voilà un
+petit écu, allez chez Periez en acheter quelques onces, vous lui direz
+que je n'ai pas eu le temps de faire l'ordonnance.
+
+Un quart d'heure après, mon oncle se hissait, côte à côte avec la
+vieille femme, le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent
+leurs racines dans le faubourg de Bethléem et se terminent par le vaste
+plateau au faîte duquel le hameau de Sembert est perché.
+
+De leur côté, les hôtes de M. Minxit partaient dans une charrette
+attelée de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Beuvron
+s'étaient mis, leur chandelle à la main, sur le seuil de leur porte;
+pour les voir passer, et c'était en effet un phénomène plus curieux que
+celui d'une éclipse. Arthus chantait: _Aussitôt que la lumière_,
+Guillerand: _Malbrough s'en va-t'en guerre_; et le poète Millot, qu'on
+avait attaché à une ridelle de la voiture, parce qu'il ne paraissait pas
+très-solide, entonnait son grand noël. M. Minxit s'était piqué d'une
+magnificence extraordinaire: il donna à ses convives un souper mémorable
+et dont on parle encore à Corvol. Malheureusement il avait tellement
+prodigué les rasades, que dès le second service ses hôtes ne pouvaient
+plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites; il était
+harassé de fatigue et d'une humeur à tout massacrer; car son malade
+avait trépassé entre ses mains, et il était tombé deux fois en route.
+Mais il n'était chez lui ni chagrins ni contrariétés qui tinssent pied
+devant une nappe bien blanche et parée de bouteilles; il se mit donc à
+table comme si de rien n'eût été.
+
+--Tes amis, lui dit M. Minxit, sont des mazettes; pour des huissiers,
+des fabriciens et des maîtres d'école, je les aurais cru plus solides;
+je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du champagne. Tiens, voici
+Machecourt qui ne te reconnaît plus, et Guillerand qui présente à Arthus
+sa tabatière au lieu de son verre.
+
+--Que voulez-vous, répondit Benjamin, tout le monde n'est pas de votre
+force, monsieur Minxit!
+
+--Oui, répliqua le brave homme, flatté du compliment; mais
+qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lit
+pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à
+Clamecy.
+
+--Parbleu! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la
+paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront,
+vous les ferez porter sur cette litière; on les couvrira, de peur qu'ils
+ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre
+couche de petites raves pour la garantir de la gelée.
+
+--Tu as ma foi raison, dit M. Minxit.
+
+Il fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné
+par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à
+s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une
+boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne
+présenta pas de sérieuses difficultés; mais quand on en vint à Arthus,
+on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à
+mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de champagne; il se dirigea
+à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir.
+
+Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils
+ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il
+fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les
+débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir
+déjeuné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille,
+ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux.
+
+Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident
+qui leur survint en route. La voiture, surexcitée par le fouet, versa
+dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils
+tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était
+toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus.
+
+Benjamin, heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit
+avait à dîner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres,
+deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de
+Pont-Cassé, mousquetaire rouge; l'autre était un mousquetaire de la même
+couleur, ami de M. de Pont-Cassé, et que celui-ci avait invité à passer
+quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cassé, dans
+la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été
+fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de
+M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dît souvent que c'était
+un insecte né de l'urine. Celle-ci s'était laissée piper par
+l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau
+avec ses plumes fanées, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon
+oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M.
+Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens,
+n'était pas de cet avis; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui
+eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin
+qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il
+croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce
+qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux
+gentilshommes et mortifier leur orgueil.
+
+Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En
+sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient
+le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste,
+ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à
+se préoccuper de si peu: cependant, en passant près d'eux, il ouït
+très-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait à son compagnon:
+
+--Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit.
+
+Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le
+trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il
+se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en
+spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien
+entendu, et entra chez son ami le tabellion.
+
+--Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espèces de
+homards empanachés qui m'ont insulté; pourriez-vous me dire à quelle
+famille de crustacés appartiennent ces drôles?
+
+--Oh! diable, fit le tabellion quasi effrayé, n'allez pas tourner de ce
+côté vos plaisanteries: l'un d'eux, M. de Pont-Cassé, est le plus
+dangereux duelliste de notre époque, et de tous ceux qui sont allés avec
+lui sur le pré, personne n'est encore revenu sain et sauf.
+
+--Nous verrons bien, dit mon oncle.
+
+Deux heures ayant sonné au clocher du bourg, il prit son ami le
+tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit; la
+société était déjà réunie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux
+pour se mettre à table.
+
+Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un
+pays conquis, s'emparèrent, de prime-abord, de la conversation. M. de
+Pont-Cassé ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de
+ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais
+ouï choses si magnifiques, prenait un grand plaisir à ses discours. Mon
+oncle s'en aperçut bien; mais, comme mademoiselle Minxit lui était
+indifférente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune façon. M. de
+Pont-Cassé, piqué du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui
+adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence; mais mon oncle,
+sûr de sa force, dédaignait d'y faire attention, et ne s'occupait que de
+son verre et de son assiette. M. Minxit se scandalisa de la voracité
+insoucieuse de son champion.
+
+--Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont-Cassé? s'écria le
+bonhomme; à quoi penses-tu donc, Benjamin?
+
+--À dîner, M. Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est
+pour cela que vous nous avez invités, je pense.
+
+M. de Pont-Cassé avait trop d'orgueil pour croire qu'on pût l'épargner;
+il prit le silence de mon oncle pour un aveu de son infériorité, et il
+en vint à des attaques plus directes.
+
+--Je vous ai entendu appeler de Rathery, dit-il à Benjamin; j'ai connu,
+c'est-à-dire j'ai vu, car on ne connaît pas de pareilles gens, un
+Rathery dans les palefreniers du roi: serait-ce par hasard votre parent?
+
+Mon oncle dressa les oreilles comme un cheval qui reçoit un coup de
+fouet.
+
+--M. de Pont-Cassé, répondit-il, les Rathery ne se sont jamais faits
+domestiques de cour sous quelque livrée que ce fût. Les Rathery ont
+l'âme fière, monsieur; ils ne veulent manger que le pain qu'ils gagnent,
+et ce sont eux qui paient, avec quelques millions d'autres, les gages de
+cette valetaille de toutes couleurs qu'on veut bien appeler courtisans!
+
+Il se fit un silence solennel dans l'assemblée, et chacun applaudissait
+mon oncle du regard.
+
+--Monsieur Minxit, ajouta-t-il, un morceau, s'il vous plaît, de ce pâté;
+il est excellent, et je parierais bien que le lièvre avec lequel on l'a
+fait n'était pas gentilhomme.
+
+--Monsieur, dit l'ami de M. de Pont-Cassé, prenant une attitude marquée,
+que voulez-vous dire avec votre lièvre?
+
+--Qu'un gentilhomme, répondit froidement mon oncle, ne serait pas bon
+dans un pâté; voilà tout ce que je voulais dire.
+
+--Messieurs, dit M. Minxit, il est bien entendu que vos discussions ne
+doivent pas dépasser les bornes de la plaisanterie.
+
+--Entendu, dit M. de Pont-Cassé; à la rigueur, les allusions de M. _de_
+Rathery seraient bien de nature à offenser deux officiers du roi, qui
+n'ont pas l'honneur d'être, comme lui, de la roture; cependant, à son
+habit rouge et à sa grande épée, je l'avais pris d'abord pour l'un des
+nôtres, et je tressaille encore, comme l'homme qui a été sur le point de
+prendre un serpent pour une anguille, en songeant que j'ai failli
+fraterniser avec lui. Il n'y a que cette grande queue qui frétille sur
+ses épaules qui m'a détrompé.
+
+--Monsieur de Pont-Cassé! s'écria M. Minxit, je ne souffrirai point!...
+
+--Laissez, mon bon M. Minxit, fit mon oncle, l'insolence est l'arme de
+ceux qui ne savent pas manier la flexible houssine de la plaisanterie;
+pour moi, je n'ai aucune erreur à me reprocher à l'égard de M. de
+Pont-Cassé, car je n'ai pas encore fait attention à lui.
+
+--À la bonne heure, fit M. Minxit.
+
+Le mousquetaire, qui se piquait d'être un mystificateur fort plaisant,
+et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de
+l'épée, la fortune est journalière, ne se découragea pas pour cela.
+
+--Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery,
+savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous
+ne pensez; je parierais mon cheval alezan brûlé contre votre habit
+rouge, que vous avez tué plus de monde cette année que moi dans ma
+dernière campagne.
+
+--Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cassé, répondit froidement mon oncle;
+car cette année j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier
+du charbon.
+
+--Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'écria M. Minxit ne pouvant plus
+contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens
+d'esprit ne sont pas à la cour.
+
+--Vous en êtes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, répondit
+le mousquetaire, déguisant la mortification de sa défaite sous un front
+serein.
+
+Pendant ce temps, tous les convives, excepté les deux gentilshommes,
+présentaient leurs verres à Benjamin et entrechoquaient cordialement le
+sien.
+
+--À la santé de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple méconnu et
+insulté! s'écria M. Minxit.
+
+Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien
+que Mlle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé; mais
+il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour
+faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures, il prit congé de M.
+Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit
+promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se
+trouvait vis-à-vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles
+qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son
+illustre adorateur.
+
+Benjamin, par égard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre à
+cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les
+rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les
+deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nullement, sans doute, à
+dérober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait,
+et il fallait bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence.
+
+--Je sais, disait M. de Pont-Cassé, un moyen de le faire déguerpir: je
+lui enverrai un cartel.
+
+--Je le connais, répondait Arabelle, c'est un homme d'un orgueil
+intraitable, et, fût-il sûr d'être tué sur place, il acceptera.
+
+--Tant mieux; alors je vous en débarrasserai pour toujours.
+
+--Oui, mais d'abord je ne veux pas être complice d'un meurtre; ensuite
+mon père aime cet homme plus que moi peut-être qui suis sa fille unique;
+je ne consentirai jamais à ce que vous tuiez le meilleur ami de mon
+père.
+
+--Vous êtes charmante, Arabelle, avec vos scrupules; j'en ai tué plus
+d'un pour un mot qui sonnait mal à mon oreille, et ce vilain, dont
+l'esprit est féroce, s'est cruellement vengé de moi: je ne voudrais pas,
+pour tout au monde, qu'on sût à la cour ce qui s'est dit ce soir à la
+table de votre père. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me
+contenterai de l'estropier. Si, par exemple, je lui coupais le nerf
+tibio-rotulien, ce serait un vice rédhibitoire qui vous autoriserait
+suffisamment à ne plus vouloir de lui pour votre époux.
+
+--Mais, vous-même, Hector, si vous succombiez! faisait Mlle Minxit de sa
+voix la plus tendre.
+
+--Moi, qui ai mis à l'ombre les plus fins tireurs de l'armée: le brave
+Bellerive, le terrible Desrivières, le redoutable de Châteaufort, je
+succomberais par la rapière d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle
+Arabelle, quand vous émettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que
+je suis sûr de mes coups d'épée, comme vous de vos coups d'aiguille.
+Désignez vous-même l'endroit où vous voulez qu'il soit frappé, je serai
+enchanté de vous faire cette galanterie.
+
+Les voix s'éloignèrent; mon oncle sortit de sa cachette et se remit
+tranquillement en route pour Clamecy, devisant en lui-même sur le parti
+qu'il avait à prendre.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CE QUE DIT MON ONCLE EN LUI-MÊME SUR LE DUEL.
+
+
+M. de Pont-Cassé veut m'estropier, il l'a promis à mademoiselle Minxit,
+et un preux des mousquetaires n'est pas homme à manquer à sa parole.
+
+Voyons un peu, que vais-je faire dans cette circonstance? Dois-je me
+laisser tuer par M. de Pont-Cassé avec la docilité d'un caniche
+qu'explore le scalpel, ou déclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire?
+Il entre dans l'intérêt de M. de Pont-Cassé que j'aille sur des
+béquilles, soit; mais je ne vois pas bien, moi, pourquoi je lui ferais
+ce plaisir. Je tiens très-peu à mademoiselle Minxit, bien qu'elle soit
+parée d'une dot de cent mille francs; mais je tiens beaucoup à la
+régularité de ma personne, et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli
+garçon pour qu'on ne trouve pas cette prétention ridicule. Il faut,
+dites-vous, qu'un homme provoqué en duel se batte; mais, s'il vous
+plaît, où cela se trouve-t-il? est-ce dans les pandectes, dans les
+capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou dans ceux
+de l'Église. Et d'abord M. de Pont-Cassé, entre vous et moi, la partie
+est-elle bien égale? Vous êtes mousquetaire et je suis médecin; vous
+êtes un artiste en fait d'escrime, et moi je ne sais guère manier que le
+bistouri et la lancette; vous ne vous faites pas plus de scrupule, à ce
+qu'il paraît, de supprimer un membre à un homme que d'arracher une aile
+à une mouche, et moi j'ai horreur du sang, surtout du sang artériel;
+accepter votre cartel, ne serait-ce pas aussi ridicule de ma part que si
+je consentais à courir sur la corde tendue d'après la provocation d'un
+funambule, ou à traverser un bras de mer sur le défi d'un professeur de
+natation? Et quand bien même les chances seraient égales entre nous,
+quand on conclut un traité, il faut qu'on espère y gagner quelque chose;
+or, si je vous tue, qu'y gagnerai-je? et si je suis tué par vous, qu'y
+gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas, je
+ferais un marché de dupe.
+
+Il faut, répétez-vous, que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi!
+si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne
+me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes,
+et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge,
+je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée!
+
+À votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui
+avoir par mégarde marché sur le pied, vous écrit: «Monsieur
+trouvez-vous, à telle heure, à tel endroit, afin que j'aie la
+satisfaction de vous égorger, en réparation de l'insulte que vous m'avez
+faite,» il faut qu'on se rende aux ordres du quidam et qu'on prenne bien
+garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui
+ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la
+vie à leur père, et qui risquent leur vie dans un duel pour une parole
+équivoque ou pour un regard de travers. Mais alors, qu'est-ce donc que
+la vie? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort
+peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui
+passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier
+aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma
+vie à l'épée contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent
+francs avec lui à l'impériale ou à la triomphe, je serais un homme perdu
+de réputation: le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi
+pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma
+vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'être philosophe, je
+réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes!
+
+Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge de nos actions?
+Des épiciers qui vendent à faux poids, des drapiers qui aunent mal, des
+tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des
+rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et,
+en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils
+chantent; des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un
+aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions.
+Il serait beau, ma foi, que moi, qui suis médecin, je m'avisasse, parce
+que ces badauds croient que saint Hubert guérit de la rage, d'envoyer un
+hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la châsse de ce grand
+saint! Choisissez, du reste, ceux qui se décorent du nom de sages, et
+vous verrez comme ils sont conséquents avec eux-mêmes: leurs philosophes
+jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du
+Malabar qui se jettent toutes vives et toutes parées sur le bûcher de
+leur époux, et quand deux hommes se coupent la gorge pour un fétu, ils
+leur décernent une couronne d'intrépidité.
+
+Vous dites que je suis un lâche quand j'ai le bon sens de refuser un
+cartel; mais, selon vous, la lâcheté, qu'est-ce donc? Si la lâcheté
+consiste à reculer devant un danger inutile, où trouverez-vous un homme
+courageux? qui de vous, quand son toit craque et flamboie au-dessus de
+sa tête, reste à rêver tranquillement dans son lit? Qui, lorsqu'il est
+sérieusement malade, n'appelle le médecin à son secours? qui, enfin,
+lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche à s'accrocher aux arbustes du
+rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il? Un lâche qui prêche la
+témérité. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Rathery, ce soit lui, le
+public, que M. de Pont-Cassé provoque en duel; combien y en aura-t-il
+parmi cette foule qui oseront accepter son défi? Et d'ailleurs, est-ce
+qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent
+et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-là, le duel n'est-il pas le
+plus absurde comme le plus barbare des préjugés? Que prouve cette
+logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'épée bien
+appliqué, n'est-ce pas là un magnifique argument? Parez tierce, parez
+quarte, vous pouvez maintenant démontrer tout ce que vous voudrez. C'est
+bien dommage, ma foi, quand le pape excommuniait comme hérétique le
+mouvement de la terre autour du soleil, que Gallilée n'ait pas songé à
+appeler Sa Sainteté en duel pour lui prouver que ce mouvement existait.
+
+Au moyen âge, le duel avait au moins un motif: il était la conséquence
+d'une idée religieuse: nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour
+laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du
+combat était regardée comme un arrêt d'en haut; mais chez nous, qui
+sommes, grâce au ciel, bien revenus de ces folles idées et qui ne
+croyons à la justice temporelle de Dieu que sous bénéfice d'inventaire,
+comment le duel peut-il se justifier, et à quoi sert-il?
+
+Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un
+cartel; mais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous
+défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, quel croyez-vous donc
+que soit leur courage? Celui du boucher qui égorge un mouton qui a les
+pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en
+forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre. J'ai connu, moi, de ces
+gens-là qui n'avaient pas seulement la fermeté de se faire arracher une
+dent; et, dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obéir à leur
+conscience contrairement à la volonté de l'homme dont ils dépendent? Que
+le cannibale des îles du Nouveau Monde égorge des hommes de sa couleur
+pour les faire rôtir et les manger quand ils seront cuits à point, je
+conçois cela; mais toi, duelliste, cet homme que tu provoques, quand tu
+l'auras tué, à quelle sauce mangeras-tu son cadavre? Tu es plus coupable
+que l'assassin que la justice condamne à mourir sur l'échafaud; lui, du
+moins, c'est la misère qui le pousse au meurtre, c'est peut-être un
+sentiment louable dans sa cause, bien que déplorable dans ses
+conséquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'épée à la
+main? Est-ce la vanité? est-ce l'appétit du sang, ou bien la curiosité
+de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te
+représentes-tu une femme se jetant à moitié folle de douleur sur le
+corps de son époux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de
+noir de leurs lamentations, une mère qui demande à Dieu de la recevoir à
+la place de son fils dans son cercueil? Et c'est toi qui, pour un
+amour-propre de tigre, as fait toutes ces misères! Tu veux égorger si
+nous ne te donnons pas le titre d'homme d'honneur! Mais tu n'es pas
+digne du nom d'homme: tu n'es qu'une vipère qui mord pour le plaisir de
+tuer sans profiter du mal qu'elle a fait, et encore la vipère se
+respecte elle-même dans ses semblables. Quand ton adversaire est tombé,
+tu t'agenouilles dans la boue détrempée par son sang, tu cherches à
+étancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu étais
+son meilleur ami; mais alors, pourquoi le tuais-tu donc, misérable? La
+société a bien à faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui
+remplaceront le sang que tu as fait couler? Toi, assassin à la mode,
+toi, meurtrier comme il faut, tu trouves des hommes qui te pressent la
+main, des mères de famille qui t'invitent à leurs fêtes; ces femmes qui
+s'évanouissent à l'aspect du bourreau osent presser leurs lèvres sur les
+tiennes et te laissent dormir la tête sur leur sein. Mais, ces hommes et
+ces femmes, ils ne jugent des choses que par leur nom: l'homicide qui
+s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel,
+ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on
+t'environne, combien de temps as tu pu en jouir? Là, haut, à côté de ton
+nom, est écrit _homicide_. Tu as sur le front une tache de sang caillé
+que les baisers de tes maîtresses n'effaceront point. Tu n'as point
+trouvé de juges sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend
+et qui ne se laissera pas prendre à tes grands mots d'honneur. Quant à
+moi, je suis médecin, non pour tuer, mais pour guérir, entendez-vous, M.
+de Pont-Cassé? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la
+pointe de ma lancette seule que je puis vous en débarrasser.
+
+Ainsi raisonnait mon oncle en lui-même. Nous verrons bientôt comment il
+mit sa doctrine en pratique.
+
+La nuit ne donne pas toujours de bons conseils; mon oncle se leva, le
+lendemain, bien décidé à ne point s'aplatir devant les provocations de
+M. de Pont-Cassé, et pour en avoir plus tôt fini avec son aventure, ce
+jour-là même il partit pour Corvol. Soit qu'il fût à jeun, soit que la
+transpiration se fît mal, soit que la digestion de la veille ne se fût
+pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgré lui une mélancolie
+inusitée. Il suivait, tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les
+pentes étagées de la montagne de Beaumont; sa noble épée, qui tombait
+autrefois avec une perpendiculaire rigoureuse le long de son fémur et
+menaçait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'attitude triviale
+d'une broche, semblait se conformer à sa triste pensée; son tricorne,
+qui se tenait auparavant fier et debout sur son front, légèrement
+incliné, était alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-même
+préoccupé de sinistres idées; son œil de pierre s'était amolli. Il
+contemplait, avec une sorte d'attendrissement, la vallée de Beuvron, qui
+s'étendait raide et grelottante à ses pieds; ces grands noyers en deuil
+qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages, à un vaste polype, les
+longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses à leurs
+panaches, et à la cime desquels se balançaient quelquefois de lourdes
+grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissolé par la gelée, cette
+rivière qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les
+pelles du foulon, le donjon de la Postaillarie, grisâtre et vaporeux
+comme une colonne de nuage, le vieux donjon féodal de Pressure, tapi
+entre les roseaux bruns de ses fossés, et qui semblait avoir la fièvre,
+les cheminées du village qui jetaient ensemble leur fumée légère et
+chétive comme l'haleine d'un homme qui souffle entre ses doigts. Le
+tic-tac du moulin, cet ami avec lequel il avait conversé si souvent
+lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne,
+était plein de notes sinistres, il semblait dire dans son langage
+saccadé:
+
+ Porteur de rapière,
+ Tu vas au cimetière.
+
+À quoi mon oncle répondait:
+
+ Tic-tac indiscret,
+ Je vais où il me plaît;
+ Si c'est au trépas,
+ Ça n'te r'garde pas.
+
+Le temps, du reste, était sombre et malade: de gros nuages blancs,
+poussés par la bise, se traînaient pesamment dans les cieux comme un
+cygne blessé; la neige, dépolie par un jour grisâtre, était terne et
+blafarde, et l'horizon était fermé de toutes parts par une ceinture de
+brouillards qui se traînaient le long des montagnes. Il semblait à mon
+oncle qu'il ne reverrait plus, éclairé par le joyeux soleil du printemps
+et paré de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver
+étendait maintenant un voile si épais de tristesse.
+
+M. Minxit était absent lorsque mon oncle arriva à Corvol. Il entra dans
+le salon. M. de Pont-Cassé était installé, à côté d'Arabelle, sur un
+sopha. Benjamin, sans faire attention à la moue de sa fiancée et aux
+airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil, se croisa
+les jambes et posa son chapeau sur une chaise, comme un homme qui n'est
+pas pressé de partir. Lorsqu'on eut parlé quelque temps de la santé de
+M. Minxit, des probabilités du dégel et de la grippe, Arabelle garda le
+silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes
+aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache à
+grand peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de
+Pont-Cassé se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant
+résonner ses grands éperons sur le parquet; il semblait étudier en
+lui-même de quelle façon il s'y prendrait pour chercher querelle à mon
+oncle. Benjamin avait deviné ses intentions; mais il eut l'air de ne pas
+faire attention à lui et s'empara d'un livre qui traînait sur un canapé:
+d'abord, il se contenta de le feuilleter, observant M. de Pont-Cassé du
+coin de l'œil; mais comme c'était un ouvrage de médecine, il se laissa
+bientôt absorber par l'intérêt de sa lecture et oublia le mousquetaire.
+Celui-ci était décidé à en finir; il s'arrêta devant mon oncle, et le
+regardant de bas en haut:
+
+--Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites céans sont bien
+longues?...
+
+--Il me semble pourtant, répondit mon oncle, que vous étiez ici avant
+moi.
+
+--Et en même temps bien fréquentes, ajouta le mousquetaire.
+
+--Je vous assure, Monsieur, répliqua mon oncle, qu'elles le seraient
+beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer.
+
+--Si c'est pour Mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le
+mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la débarrasser de votre
+longue personne.
+
+--Si Mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres à
+me donner, elle le ferait d'une manière plus polie; en tout cas,
+Monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se
+soit expliquée elle-même, et que j'aie eu à ce sujet un entretien avec
+M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre.
+
+L'officier fit encore quelques tours dans le salon, et se plaçant de
+nouveau en face de mon oncle:
+
+--Je vous prie, Monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours
+de votre lecture; j'aurais un mot à vous dire.
+
+--Puisque ce n'est qu'un mot, dit mon oncle, faisant un pli à la feuille
+qu'il lisait, je puis bien perdre un moment à vous entendre.
+
+M. de Pont-Cassé était exaspéré du sang-froid de Benjamin.
+
+--Je vous déclare, lui dit-il, Monsieur Rathery, que si vous ne sortez à
+l'instant même par cette porte, je vais vous faire sortir, moi, par
+cette fenêtre.
+
+--Vraiment, fit mon oncle, eh bien! moi, Monsieur, je serai plus poli
+que vous, je vais vous faire sortir par cette porte. Et prenant
+l'officier par le milieu du corps, il le porta sur le palier et ferma
+derrière lui la porte à double tour.
+
+Comme Mademoiselle Minxit tremblait:
+
+--Ne vous effrayez pas trop de moi, dit mon oncle; l'acte de violence
+que je me suis permis envers cet homme était surabondamment justifié par
+une longue série d'insultes; et d'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume,
+je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne; je ne suis
+pas de ces épouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de
+celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute
+jeune fille a reçu du ciel son trésor d'amour: il est juste quelle
+choisisse l'homme avec lequel il lui plaît de le dépenser; nul n'a le
+droit d'épancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches
+perles de la jeunesse. À Dieu ne plaise qu'un vil appétit d'argent me
+fasse commettre une mauvaise action! jusqu'ici j'ai vécu pauvre, je sais
+les joies de la pauvreté et j'ignore les misères de la richesse; en
+échangeant ma folle et rieuse indigence contre une opulence maussade et
+hargneuse, peut-être ferais-je un mauvais marché; en tout cas je ne
+voudrais pas que cette opulence m'arrivât avec une femme qui me
+détesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincérité de
+votre âme, si vous aimez M. de Pont-Cassé: j'ai besoin de votre réponse
+pour régler ma conduite envers vous et envers votre père.
+
+Mademoiselle Minxit fut émue du ton de loyauté qu'avait mis Benjamin
+dans ses paroles.
+
+--Si je vous avais connu avant M. de Pont-Cassé, c'est peut-être vous
+que j'aimerais maintenant.
+
+--Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse,
+mais de la sincérité que je vous demande; déclarez-moi franchement si
+vous croyez être plus heureuse avec M. de Pont-Cassé qu'avec moi.
+
+--Que vous dirai-je, Monsieur Rathery, répondit Arabelle, une femme
+n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est
+toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas.
+
+--Je vous remercie, Mademoiselle, je sais à cette heure ce que j'ai à
+faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir à déjeuner? l'estomac est
+un égoïste qui ne compatit guère aux tribulations du cœur.
+
+Mon oncle déjeuna comme déjeunaient probablement Alexandre ou César la
+veille d'une bataille. Il ne voulut pas attendre le retour de M. Minxit;
+il ne se sentit pas le courage d'affronter sa mine désolée lorsqu'il
+apprendrait que lui, Benjamin, qu'il traitait presque en fils, renonçait
+à devenir son gendre; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son
+héroïque détermination.
+
+À quelque distance du bourg, il aperçut l'ami de M. de Pont-Cassé qui se
+promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le
+mousquetaire s'avança à sa rencontre et lui dit:
+
+--Vous faites attendre bien longtemps, Monsieur, ceux qui ont une
+réparation à vous demander.
+
+--C'est que je déjeunais, répondit mon oncle.
+
+--J'ai à vous remettre, de la part de M. de Pont-Cassé, une lettre dont
+il m'a chargé de lui apporter la réponse.
+
+--Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme: «Monsieur, vu
+l'énormité de l'outrage que vous m'avez fait...» Quel outrage! je l'ai
+porté du salon sur un escalier; je voudrais bien qu'on m'outrageât ainsi
+jusqu'à Clamecy; «je consens à croiser le fer avec vous.»--La grande
+âme!... quoi! il daigne m'accorder la faveur d'être estropié par lui!...
+voilà de la générosité où je ne m'y connais pas. «J'espère que vous vous
+rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant.» Comment
+donc! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais.
+Vous pouvez dire à votre ami que s'il me met à l'ombre comme le brave
+Desrivières, l'intrépide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on écrive sur
+ma tombe en lettres d'or: _Ci-gît Benjamin Rathery, tué en duel par un
+gentilhomme!_ «_Post-scriptum_.»--Tiens, le billet de votre ami a un
+_post-scriptum_. «Je vous attendrai demain, à dix heures du matin, au
+lieu dit la Chaume-des-Fertiaux.»
+
+--Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux! Parole d'honneur, un huissier ne
+libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des-Fertiaux est à une
+bonne lieue de Clamecy; moi, qui n'ai pas d'alezan brûlé, je n'ai pas le
+temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se
+rendre au lieu dit la Croix-des-Michelins, ce serait moi qui aurais
+l'honneur de l'y attendre.
+
+--Et où se trouve cette Croix-des-Michelins?
+
+--Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait
+que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu: de
+cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majesté; devant lui il
+verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et
+leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans
+une autre saison, le coup d'œil serait plus beau; mais je ne puis d'un
+souffle faire renaître le printemps. À leurs pieds, la ville, avec ses
+mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et
+grimpe les pentes arides du Crot-Pinçon, comme un homme qu'on poursuit.
+Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son
+album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec
+leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la
+tour de Saint-Martin, vêtue de son aube de dentelles et parée de ses
+bijoux de pierre. Cette tour vaut à elle seule une cathédrale. À côté
+s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une
+admirable hardiesse, ses grands contreforts taillés en arche. Votre ami
+ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se
+reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une
+traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis...
+
+--Trève de plaisanterie, s'il vous plaît; je ne suis pas ici pour que
+vous me montriez la lanterne magique. À demain donc à la
+Croix-des-Michelins.
+
+--À demain!... Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne
+puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette
+d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi
+pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les
+beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose;
+après demain je déjeune en ville: décemment je ne puis donner le pas à
+un duel sur un déjeuner; jeudi je fais la ponction à un hydropique;
+comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus
+possible de faire l'opération, et le docteur Arnout la ferait mal; pour
+vendredi... oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir
+d'engagement pour ce jour-là, et je ne vois rien qui m'empêche de faire
+la partie de votre ami.
+
+--Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous
+la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner
+l'ennui du rôle de spectateur.
+
+--Pourquoi non? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de
+Pont-Cassé; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier,
+s'il a le temps, et si cela vous arrange.
+
+--Insolent! fit le mousquetaire.
+
+--Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser: il a
+une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche,
+et, d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa
+place.
+
+--Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'éloigna.
+
+Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt.
+Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus
+nette, une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait
+comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui
+avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un
+garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon
+oncle l'eût certainement inventé.
+
+Il y avait à peine un quart d'heure que la lettre était à la poste
+lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mère, accompagné du
+sergent, lequel était accompagné lui-même de deux masques, de deux
+fleurets et de son respectable caniche.
+
+Benjamin déjeunait alors avec Machecourt d'un hareng et du vin blanc
+patrimonial de Choulot.
+
+--Soyez le bienvenu, Monsieur Minxit, s'écria Benjamin, un morceau de ce
+poisson de mer vous agréerait-il?
+
+--Fi donc! me prends-tu pour un batteur en grange?
+
+--Et vous, sergent?
+
+--Moi, j'ai renoncé à ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur
+d'être dans la musique.
+
+--Mais, votre caniche, que penserait-il de cette tête?
+
+--Je vous remercie pour lui; mais je crois qu'il a peu de goût pour le
+poisson de mer.
+
+--Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu.
+
+--Et une étuvée de carpes donc, surtout quand elle est au vin de
+Bourgogne, interrompit M. Minxit.
+
+--Sans doute, dit Benjamin, sans doute; vous pourriez même parler d'un
+civet de lièvre préparé de votre main; mais toujours est-il que le
+hareng est excellent quand on n'a pas autre chose. À propos, il y a un
+quart d'heure que j'ai mis pour vous une lettre à la poste; vous ne
+l'avez probablement pas reçue, monsieur Minxit?
+
+--Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la réponse. Tu
+prétends qu'Arabelle ne t'aime pas, et à cause de cela tu ne veux pas
+l'épouser!
+
+--M. Rathery a raison, dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne
+m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre
+ménage était une véritable salle de police: au logement, quand l'un
+voulait des navets dans la soupe, l'autre y mettait des carottes; à la
+cantine, si je demandais du cassis, il faisait venir du genièvre. Nous
+nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil à la meilleure place.
+S'il avait un coup de pied à donner, c'était à mon caniche, et lorsqu'il
+était mordu par une puce, c'était toujours de ce pauvre Azor qu'elle
+provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes battus au clair de
+la lune, parce qu'il prétendait coucher à la droite, et que moi je
+prétendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me débarrasser de lui
+j'ai été obligé de l'envoyer à l'hôpital.
+
+--Vous avez très-bien fait, sergent, dit mon oncle; quand les sergents
+ne savent pas vivre ici-bas, on les envoie à perpétuité dans l'autre
+monde.
+
+--Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent,
+fit M. Minxit. Être aimé c'est plus qu'être riche, car c'est être
+heureux; aussi je ne désapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin.
+Tout ce que je réclame de toi, c'est que tu continues, comme par le
+passé, à venir à Corvol. Parce que tu ne veux pas être mon gendre, ce
+n'est pas une raison pour que tu cesses d'être mon ami. Tu ne seras plus
+obligé de filer le parfait amour avec Arabelle, de tirer de l'eau pour
+arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et
+sur la supériorité de ses fromages à la crême. Nous déjeunerons, nous
+dînerons, nous philosopherons, nous rirons: c'est un passe-temps qui en
+vaut bien un autre. Tu aimes les truffes, j'en parfumerai tout mon
+office; tu as une prédilection pour le Volnay, prédilection que, du
+reste, je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave; s'il te
+prend envie de chasser, je t'achèterai un fusil à deux coups et une
+paire de lévriers. Je ne donne pas trois mois à Arabelle pour se
+dégoûter de son gentilhomme et pour t'aimer à la folie: Acceptes-tu ou
+n'acceptes-tu pas? Réponds-moi par oui ou par non; tu sais bien que je
+n'aime point les doreurs de phrases.
+
+--Eh bien! oui, Monsieur Minxit, fit mon oncle.
+
+--Très-bien; je n'attendais pas moins de ton amitié. Et maintenant, tu
+te bats en duel?
+
+--Qui diable a pu tous dire cela? s'écria mon oncle. Je sais que les
+urines n'ont rien de caché pour vous; est-ce que vous auriez à mon insu
+consulté mes urines?
+
+--Tu te bats avec M. de Pont-Cassé, mauvais plaisant; vous devez vous
+rencontrer dans trois jours à la Croix-des-Michelins, et, au cas où tu
+me débarrasserais de M. de Pont-Cassé, l'autre mousquetaire prendra sa
+place: tu vois bien que je suis bien informé.
+
+--Comment, Benjamin! s'écria Machecourt, devenu plus pâle que son
+assiette.
+
+--Comment, misérable! s'écria ma grand'mère, tu te bats en duel!...
+
+--Écoutez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chère sœur, et vous aussi,
+Monsieur Minxit, la vérité est que je me bats avec M. de Pont-Cassé; ma
+résolution est bien arrêtée. Ainsi, épargnez-vous des représentations
+qui m'ennuieraient sans me faire renoncer à mon dessein.
+
+--Je ne viens, pas, répondit M. Minxit, mettre des obstacles à ton duel;
+je viens, au contraire, t'apporter un moyen d'en sortir victorieusement,
+et, de plus, de rendre ton nom célèbre dans toute la contrée. Le sergent
+sait un coup superbe avec lequel il désarmerait dans une heure toute la
+corporation des maîtres d'armes. Aussitôt qu'il aura bu un verre de vin
+blanc, il te donnera la première leçon. Je le laisse avec toi jusqu'à
+vendredi, et moi-même je resterai à te surveiller de peur que tu ne
+perdes ton temps dans les auberges.
+
+--Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de votre coup, et, d'ailleurs,
+si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais-je de triompher par
+ce moyen de notre vicomte. Homère en rendant Achille invulnérable, lui a
+ôté tout le mérite de sa vaillance. J'ai réfléchi: mon intention n'est
+plus de me battre à l'épée.
+
+--Quoi! tu voudrais te battre au pistolet, imbécile!... si c'était avec
+M. Arthus, qui est large comme une armoire, à la bonne heure.
+
+--Je ne me bats ni au pistolet ni à l'épée; je veux servir à ces
+spadassins un duel de mon métier; je vous garde le plaisir de la
+surprise, vous verrez, monsieur Minxit.
+
+--À la bonne heure! répondit celui-ci; mais apprends toujours mon coup:
+c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut
+avoir besoin.
+
+La chambre de mon oncle était au premier étage, au-dessus de celle
+occupée par Machecourt. Après déjeuner, donc, il s'enferma dans sa
+chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime;
+mais la leçon ne fut pas de longue durée: au premier appel que fit
+Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et
+il passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, ébahi de la subite
+disparition de son élève, resta le bras gauche moelleusement arrondi à
+la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'attitude d'un
+homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit, il fut pris d'une telle
+envie de rire qu'il faillit en suffoquer.
+
+--Où est Rathery, s'écriait-il? qu'est devenu Rathery? sergent,
+qu'avez-vous fait de Rathery?
+
+--Je vois bien la tête de M. Rathery, répondit le sergent; mais du
+diable si je sais où sont ses jambes.
+
+Gaspard était seul alors dans la chambre de son père. D'abord il fut un
+peu étonné de la brusque arrivée des jambes de son oncle, que certes il
+n'attendait pas; mais bientôt sa surprise se changea en fous éclats de
+rire qui se mêlèrent à ceux de M. Minxit.
+
+--Ohé! Gaspard, s'écria Benjamin qui l'entendait.
+
+--Ohé! mon cher oncle, répondit Gaspard.
+
+--Traîne jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton père, et mets-le sous mes
+pieds, je t'en prie, Gaspard.
+
+--Je n'en ai pas le droit, répliqua le drôle, ma mère a défendu qu'on
+montât dessus.
+
+--Veux-tu bien m'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix!
+
+--Ôtez vos souliers, et je vous l'apporterai.
+
+--Et comment veux-tu que j'ôte mes souliers? mes pieds sont au
+rez-de-chaussée et mes mains au premier étage.
+
+--Eh bien! donnez-moi une pièce de vingt-quatre sous pour me payer de ma
+peine.
+
+--Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le
+fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus à mes épaules.
+
+--Crédit est mort, fit Gaspard; donnez-moi les trente sous de suite,
+sinon point de fauteuil.
+
+Heureusement Machecourt arrivait en ce moment; il donna de son pied au
+derrière de Gaspard et mit fin à la suspension de son beau-frère.
+Benjamin alla achever sa leçon d'escrime chez Page, et il ferrailla si
+bien qu'au bout de deux heures il était aussi habile que son maître.
+
+
+
+
+XIX
+
+COMMENT MON ONCLE DÉSARMA TROIS FOIS M. DE PONT-CASSÉ
+
+
+L'aurore, une aurore terne et grimaçante de Février, jetait à peine des
+teintes plombées sur les murs de sa chambre, que mon oncle était déjà
+debout. Il s'habilla à tâtons et descendit l'escalier en assourdissant
+ses pas, car il craignait surtout de réveiller sa sœur; mais, comme il
+allait franchir le palier, il sentit une main de femme se poser sur son
+épaule.
+
+--Eh quoi! chère sœur, s'écria-t-il avec une sorte d'effroi, vous êtes
+déjà éveillée?
+
+--Dis que je ne me suis pas encore endormie, Benjamin. Avant que tu ne
+partes, j'ai voulu te dire adieu, peut-être un adieu suprême, Benjamin.
+Conçois-tu ce que je souffre quand je songe que tu sors d'ici plein de
+vie, de jeunesse et d'espérance, et que tu y rentreras peut-être porté
+sur les bras de tes amis, et le corps traversé d'une épée? Ton dessein
+est-il donc arrêté? Avant de le prendre, as-tu pensé au deuil que ta
+mort allait causer dans cette triste maison? Pour toi, quand ta dernière
+goutte de sang se sera écoulée, tout sera fini; mais nous, bien des
+mois, bien des années se passeront avant que notre douleur soit tarie,
+et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effacées que
+nos larmes couleront toujours.
+
+Mon oncle s'éloignait sans répondre, et peut-être il pleurait; mais ma
+grand'mère l'arrêta par le pan de son habit.
+
+--Cours donc à ton rendez-vous de meurtre, bête féroce! s'écria-t-elle,
+ne fais pas attendre M. de Pont-Cassé; peut-être l'honneur exige-t-il
+que tu partes sans embrasser ta sœur; mais prends du moins cette relique
+que le cousin Guillaumot m'a prêtée; peut-être te préservera-t-elle des
+dangers où tu vas te jeter si étourdiment!
+
+Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva.
+
+Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page
+et Arthus et ils allèrent tous ensemble déjeuner dans un cabaret à
+l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas
+s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une âme qui arrive entre deux
+vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause
+qu'une pauvre âme qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le
+sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le
+pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et
+deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand
+feu avec les échalas de la vigne voisine, puis il demanda du café.
+
+M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur
+fit de son mieux les honneurs de son bivouac.
+
+--Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et
+chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu
+attendre, mais il est à déjeuner avec ses témoins, et dans quelques
+minutes il sera à votre disposition.
+
+En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure après, tenant Arthus et M.
+Minxit par le bras et chantant à gorge déployée:
+
+ Ma foi, c'est un triste soldat
+ Que celui qui ne sait pas boire.
+
+Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires.
+
+--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que
+nous vous attendons.
+
+--Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère
+que vous la trouverez légitime.
+
+--Ce qui vous excuse, c'est que vous êtes roturier et que voilà
+probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme.
+
+--Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre
+du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler
+le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous
+dérogions à cette habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant,
+c'est tonique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du
+mouvement à la pensée; si vous n'avez pas pris du café ce matin, les
+armes ne sont pas égales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis
+me mesurer avec vous.
+
+--Riez, monsieur, riez tant que vous pouvez rire; mais rira bien qui
+rira le dernier, je vous en avertis.
+
+--Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le café est
+tonique; c'est l'avis de plusieurs célèbres médecins, et moi-même je
+l'administre comme stimulant dans certaines maladies.
+
+--Monsieur!
+
+--Et votre alezan brûlé? je suis bien étonné de ne pas le voir là;
+est-ce qu'il serait indisposé, par hasard?
+
+--Monsieur, dit le second mousquetaire, trève de plaisanterie; vous
+n'avez pas sans doute oublié pourquoi vous êtes venu ici?
+
+--Ah! c'est vous, numéro deux? enchanté de renouveler connaissance avec
+vous; en effet, je n'ai pas oublié pourquoi je viens ici, et la preuve,
+ajouta-t-il en montrant la table sur laquelle la boîte était placée,
+c'est que j'ai fait des préparatifs pour vous recevoir.
+
+--Eh qu'est-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se battre à
+l'épée?
+
+--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas à l'épée!
+
+--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé, je suis l'insulté, j'ai le choix des
+armes, je choisis l'épée.
+
+--C'est moi, monsieur, qui ai la priorité de l'insulte; je ne vous la
+céderai pas, et je choisis les échecs.
+
+En même temps il ouvrit la boîte que le sergent avait apportée, et, en
+ayant tiré un échiquier, il invita le gentilhomme à prendre place à la
+table.
+
+M. de Pont-Cassé devint blême de colère.
+
+--Est-ce que par hasard vous voudriez me mystifier? s'écria-t-il.
+
+--Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie où deux hommes
+mettent leur vie pour enjeu; pourquoi cette partie ne se jouerait-elle
+pas aussi bien aux échecs qu'à l'épée? Du reste, si vous vous sentez
+faible aux échecs, je suis prêt à vous jouer cela à l'écarté ou à la
+triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir,
+cela sera aussitôt fait.
+
+--Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cassé se contenant à peine, non pour
+jouer ma vie comme une bouteille de bière, mais pour la défendre avec
+mon épée.
+
+--Je conçois, dit mon oncle; vous êtes d'une force supérieure à l'épée,
+et vous espérez avoir bon marché de moi, qui ne tiens jamais la mienne
+que pour la mettre à mon côté. Est-ce donc là la loyauté d'un
+gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui à la
+faux, ou un batteur en grange avec un fléau, accepteriez-vous, je vous
+prie?
+
+--Vous vous battrez à l'épée! s'écria M. de Pont-Cassé hors de lui,
+sinon... ajouta-t-il en levant sa cravache.
+
+--Sinon quoi? dit mon oncle.
+
+--Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache.
+
+--Vous savez comme je réponds à vos menaces, répartit Benjamin. Eh bien!
+non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme vous l'avez espéré. Si
+vous persistez dans votre déloyale obstination, je croirai et je dirai
+que vous avez spéculé sur votre adresse de spadassin, que c'est un
+guet-apens que vous m'avez tendu, que vous êtes venu ici non pour
+risquer votre vie contre la mienne, mais pour m'estropier,
+entendez-vous, M. de Pont-Cassé? et je vous tiendrai pour un lâche, oui
+pour un lâche, mon gentilhomme, pour un lâche, oui, pour un lâche!
+
+Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lèvres comme une vitre
+qui tinte.
+
+Le gentilhomme n'en put supporter davantage; il tira son épée et se
+précipita sur Benjamin. C'en était fait de celui-ci si le caniche, se
+jetant sur M. de Pont-Cassé, n'eût dérangé la direction de son épée. Le
+sergent ayant rappelé son chien:
+
+--Messieurs, s'écria mon oncle, je vous prends à témoins que, si
+j'accepte le combat, c'est pour épargner un assassinat à cet homme.
+
+Et mettant à son tour sa rapière au vent, il soutint, sans rompre d'une
+semelle, l'attaque impétueuse, de son adversaire. Le sergent, ne voyant
+pas son coup intervenir, piétinait sur la neige comme un coursier lié à
+un arbre, et tournait le poignet à se le démancher, afin d'indiquer à
+Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour désarmer son homme. M. de
+Pont-Cassé, exaspéré de la résistance inattendue qu'il éprouvait, avait
+perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrière adresse; il ne
+s'inquiétait plus de parer les coups que pouvait lui porter son
+adversaire et ne cherchait qu'à le percer de son épée.
+
+--Monsieur de Pont-Cassé, lui dit mon oncle, vous auriez mieux fait de
+jouer aux échecs; vous n'êtes jamais à la parade; il ne tiendrait qu'à
+moi de vous tuer.
+
+--Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'êtes ici que pour cela.
+
+--J'aime mieux vous désarmer, fît mon oncle; et, passant rapidement son
+épée sous celle-de son adversaire, d'un tour de son vigoureux poignet il
+l'envoya au milieu de la haie.
+
+--Très-bien! bravo! s'écria le sergent, moi je ne l'aurais pas envoyée
+si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leçons, vous seriez la
+meilleure lame de France.
+
+M. de Pont-Cassé voulut recommencer le combat; comme les témoins s'y
+opposaient:
+
+--Non, messieurs, dit mon oncle, la première fois ne compte pas, et il
+n'y a pas de partie sans revanche; il faut que la réparation à laquelle
+a droit monsieur soit complète.
+
+Les deux adversaires se remirent en garde; mais à la première botte
+l'épée de M. de Pont-Cassé s'envola sur la route. Comme il courait la
+ramasser:
+
+--Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix
+sardonique, de la peine que je vous donne; mais ce n'est pas ma faute:
+si vous aviez voulu jouer aux échecs, vous n'auriez pas eu la peine de
+vous déranger.
+
+Une troisième fois le mousquetaire revint à la charge.
+
+--Assez! s'écrièrent les témoins, vous abusez de la générosité de M.
+Rathery.
+
+--Point du tout, dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le
+coup; permettez que je lui donne encore une leçon.
+
+En effet, la leçon ne se fit pas attendre, et l'épée de M. de Pont-Cassé
+s'échappa pour la troisième fois de sa main.
+
+--Au moins, dit mon oncle, vous auriez bien dû amener un domestique pour
+aller ramasser votre épée.
+
+--Vous êtes le démon en personne, dit celui-ci; j'aimerais mieux que
+vous m'eussiez tué que de m'avoir traité d'une manière aussi
+ignominieuse.
+
+--Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin, se tournant vers l'autre
+mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous à ce
+que je mette à exécution la promesse que je vous ai faite?
+
+--En aucune façon, dit le mousquetaire, à vous les honneurs de la
+journée. Il n'y a pas de lâcheté à se retirer devant vous, puisque vous
+ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas
+gentilhomme, je vous tiens pour le meilleur tireur et pour l'homme le
+plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer,
+vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respectée. Si j'étais
+roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez
+quelque prix à mon amitié, je vous l'offre de tout mon cœur, et je vous
+demande la vôtre en échange.
+
+Et il tendit la main à mon oncle, qui la serra cordialement dans la
+sienne. M. de Pont-Cassé se tenait devant le foyer, morne et farouche,
+l'œil plein de sombres éclairs et le front chargé d'une nuée d'orage. Il
+prit le bras de son ami, fit un salut de glace à mon oncle et s'éloigna.
+
+Mon oncle avait hâte de retourner chez sa sœur, mais le bruit de sa
+victoire s'était rapidement répandu dans le faubourg; à chaque instant
+il était intercepté par un soi-disant ami qui venait le féliciter de son
+beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu'à l'épaule, sous prétexte
+de lui donner une poignée de main. Les gamins, cette poussière de la
+population que soulève tout événement éclos dans la rue, venaient
+tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs hourras. En quelques
+instants, il devint le point central d'une foule horriblement
+tumultueuse qui lui marchait sur les talons, éclaboussait ses bas de
+soie et faisait tomber son tricorne dans la boue. Il pouvait encore
+échanger quelques mots avec M. Minxit; mais sous prétexte de compléter
+son triomphe, Cicéron, ce tambour que vous connaissez déjà, vint se
+placer à la tête de la foule avec sa caisse, et se mit à battre la
+charge de manière à faire écrouler le pont de Beuvron; encore fallut-il
+que Benjamin lui donnât trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua
+à son infortune, c'est qu'il ne fut point harangué. Voilà comment mon
+oncle fut récompensé d'avoir joué sa vie en duel.
+
+--Si là-haut, à la Croix-des-Michelins, se disait-il à lui-même, j'avais
+donné quelques louis à un malheureux mourant de faim, tous ces badauds
+qui acclament maintenant autour de moi, me laisseraient passer fort
+tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et à qui
+s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si
+rare et si précieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le
+bonheur, les douces affections, les belles années et quelquefois la paix
+du monde! Ce doigt levé qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il
+donc pas arrêté? Cet enfant que l'on mène à l'église au bruit des
+cloches sonnant à grande volée, ce bœuf qu'on promène par la ville, paré
+de fleurs et de rubans, ce veau à six pattes, ce boa empaillé, cette
+citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet
+aéronaute qui fait son ascension, cet escamoteur qui avale des muscades,
+ce prince qui passe, cet évêque qui bénit, ce général qui revient d'une
+lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te
+crois célèbre, toi qui as semé tes idées dans les arides sillons d'un
+livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du
+noir d'ivoire et du blanc de céruse; mais tu serais bien plus célèbre
+encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant à cette
+gloire qui nous survit, elle n'appartient pas à tout le monde, j'en
+conviens; mais la difficulté est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier
+qui escompte l'immortalité, et dès demain je travaille à me rendre
+immortel.
+
+Mon oncle voulut dîner en famille chez sa sœur avec M. Minxit; mais le
+brave homme, quoique son cher Benjamin fût là, devant lui, sain, sauf et
+victorieux, était triste et préoccupé. Ce que mon oncle avait dit le
+matin de M. de Pont-Cassé lui revenait sans cesse à l'esprit. Il disait
+qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui l'appelait vers Corvol.
+Il était en proie à une agitation nerveuse, semblable à celle
+qu'éprouvent les personnes qui, n'étant pas habituées au café, en ont
+pris une forte dose. À chaque instant, il était obligé de quitter la
+table et de faire un tour dans la chambre. Cet état de surexcitation
+effraya Benjamin, et il l'engagea lui-même à partir.
+
+
+
+
+XX
+
+ENLÈVEMENT ET MORT DE MADEMOISELLE MINXIT.
+
+
+Toutefois, mon oncle reconduisit M. Minxit jusqu'à la
+Croix-des-Michelins, et il revint se mettre au lit. Il était dans cet
+anéantissement profond que produit un premier sommeil, lorsqu'il fut
+réveillé par un heurt violent à sa porte. Ce coup frappa mon oncle d'une
+commotion douloureuse. Il ouvrit sa fenêtre; la rue était noire comme un
+fossé profond; cependant il reconnut M. Minxit, et il crut apercevoir
+dans son attitude quelque chose de désolé. Il courut ouvrir la porte; à
+peine le verrou fut-il tiré, que le digne homme se jeta dans sas bras et
+éclata en larmes.
+
+--Eh bien! qu'est-ce, M. Minxit? Voyons, parlez! les pleurs
+n'aboutissent à rien; du moins, ce n'est pas à vous qu'il est arrivé
+malheur?
+
+--Partie! partie! s'écria M. Minxit, suffoqué par les sanglots...
+
+--Quoi! Arabelle est partie avec M. de Pont-Cassé? fit mon oncle,
+devinant de suite de quoi il s'agissait.
+
+--Tu avais bien raison de m'avertir de me défier de lui; pourquoi aussi
+ne l'as-tu pas tué?
+
+--Il est encore temps, dit Benjamin; mais, avant tout, il faut se mettre
+à sa poursuite.
+
+--Et tu m'accompagneras, Benjamin; car en toi est toute ma force, tout
+mon courage.
+
+--Comment, je vous accompagnerai! mais je vous accompagne de suite. Et,
+à propos, avez-vous eu au moins l'idée de vous munir d'argent?
+
+--Je n'ai plus un écu comptant, mon ami: la malheureuse m'a emporté tout
+l'argent qu'il y avait dans mon secrétaire.
+
+--Tant mieux! dit mon oncle, au moins vous serez sûr que d'ici que nous
+l'ayons rattrapée elle ne manquera de rien.
+
+--Aussitôt qu'il fera jour, j'irai chercher des fonds chez mon banquier.
+
+--Oui, dit mon oncle, croyez-vous qu'ils s'amuseront à faire l'amour sur
+les pelouses du chemin? Quand il fera jour, ils seront loin d'ici. Il
+faut de suite aller réveiller votre banquier et frapper à sa porte
+jusqu'à ce qu'il vous ait compté mille francs. Au lieu de quinze, il
+vous fera payer vingt pour cent, voilà tout.
+
+--Mais quelle route ont-ils suivie? il faut toujours que nous attendions
+le soleil pour prendre les renseignements.
+
+--En aucune façon, dit mon oncle; ils ont pris la route de Paris: M. de
+Pont-Cassé ne peut aller qu'à Paris; je sais de bonne part que son congé
+expire dans trois jours. Je vais de suite arrêter une voiture et deux
+bons chevaux; vous me rejoindrez au Lion-d'Or.
+
+Comme mon oncle allait sortir:
+
+--Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit.
+
+--C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus; il fait si
+noir que je ne m'en suis pas aperçu; mais dans cinq minutes je serai au
+Lion-d'Or; je dirai adieu à ma chère sœur quand je serai revenu de notre
+voyage.
+
+Une heure après, mon oncle et M. Minxit suivaient, dans une mauvaise
+patache attelée de deux haridelles, l'exécrable chemin de traverse qui
+menait alors de Clamecy à Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais,
+la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il
+était dix heures du matin lorsqu'ils arrivèrent à Courson. Sous le
+porche de la Levrette, la seule auberge de l'endroit, un cercueil était
+étalé, et tout un essaim de vieilles, hideuses et déguenillées,
+croassaient à l'entour.
+
+--Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est
+engagée à donner mille écus à M. le curé, pour être distribués aux
+pauvres de la paroisse.
+
+--Cela nous passera devant le nez, mère Simone.
+
+--Si la jeune dame meurt, comme on le dit, le maître de la Levrette
+s'emparera de tout, dit une troisième; nous ferions bien d'aller
+chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession.
+
+Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que
+cela signifiait. Celle-ci, fière d'avoir été distinguée par un étranger
+qui avait une voiture à deux chevaux, jeta un regard de triomphe à ses
+compagnes, et dit:
+
+--Vous avez bien fait de vous adresser à moi, mon bon monsieur, car je
+sais mieux qu'elles tous les détails de cette histoire. Celui qui est
+dans ce cercueil était ce matin dans cette voiture verte que vous voyez
+là-bas sous la remise. C'était un grand seigneur, riche à millions, qui
+allait avec une jeune dame à Paris, à la cour, que sais-je, moi? et il
+s'est arrêté ici, et il restera dans ce pauvre cimetière à pourrir avec
+ces paysans qu'il a tant méprisés. Il était jeune et beau, et moi, la
+vieille Manette, qui suis toute éreintée et qui ne tiens plus à rien,
+j'irai jeter de l'eau bénite sur sa tombe, et dans dix ans, si je vais
+jusque-là, il faudra que sa pourriture fasse place à mes vieux os; car
+ils ont beau être riches, tous ces grands messieurs, il faut toujours
+qu'ils aillent où nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de
+taffetas, leur dernier habit, ce sont toujours les planches de la bière;
+ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont
+faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de
+lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur
+la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, cette pensés fait du
+bien; elle nous console d'être pauvres et nous venge de n'être pas
+nobles. Du reste, c'est bien la faute à celui-ci, s'il est mort: il a
+voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle était la plus
+belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux; ils sont
+allés se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis
+une balle dans la tête. La jeune dame était enceinte, à ce qu'il paraît,
+la pauvre femme! Quand elle a su que son mari était mort, le mal
+d'enfant l'a prise, et elle ne vaut guère mieux à l'heure qu'il est que
+son noble époux. Le docteur Débrit sort de sa chambre; comme c'est moi
+qui lave son linge, je lui ai demandé des nouvelles de la jeune femme,
+et il m'a répondu: Allez, mère Manette, j'aimerais encore mieux être
+dans votre vieille peau ridée que dans la sienne.
+
+--Et ce grand seigneur, dit mon oncle, n'avait-il pas un habit rouge,
+une perruque blonde et trois plumes à son chapeau?
+
+--Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez
+connu, par hasard?
+
+--Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit.
+
+--Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et
+n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure?
+
+--Elle a bien cinq pieds trois pouces, répondit la vieille, et elle a
+une peau comme la coquille d'un œuf de dinde.
+
+M. Minxit s'évanouit.
+
+Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit
+conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les
+douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait
+la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste
+chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se
+la disputât.
+
+Arabelle était là, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit
+les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide
+et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue
+sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa
+respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva
+son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les
+battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la
+garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit
+comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme.
+
+--Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence;
+ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que
+j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père?
+
+--Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais
+votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande
+qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.
+
+Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de
+Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille.
+Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent
+dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit,
+comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit
+la main sur son cœur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses
+lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était
+fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet,
+tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères
+réflexions.
+
+En ce moment, un pas lourd et mal assuré se fit entendre dans
+l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clef dans la serrure. C'était
+M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait:
+
+--C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je
+la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue.
+
+C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée,
+et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant
+mon oncle ne recula point devant cette nécessité.
+
+--Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle
+repose, votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la
+tuerait.
+
+--Je te dis, misérable, que je veux voir ma fille! s'écria M. Minxit; et
+il fit un si violent effort contre la porte, que la gâche de la serrure
+tomba sur le carreau.
+
+--Eh bien! dit Benjamin, espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre
+fille dort d'un tranquille sommeil. Êtes-vous satisfait à présent, et
+vous retirerez-vous?
+
+Le malheureux vieillard jeta un coup d'œil sur sa fille.
+
+--Tu as menti! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin,
+elle ne dort pas: elle est morte!
+
+Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine.
+
+--Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! était-ce donc ainsi que
+je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse
+le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il ôte à un père
+son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et
+juste!...--Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle:
+C'est toi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M. de
+Pont-Cassé! sans toi, elle serait mariée et pleine de vie.
+
+--Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si
+elle s'est amourachée d'un mousquetaire?
+
+Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le
+cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort
+de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa
+veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner)
+se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance
+salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre
+vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la
+Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture
+honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla
+sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois
+jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et
+affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à
+peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol.
+
+
+
+
+XXI
+
+UN DERNIER FESTIN.
+
+
+M. Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent
+faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces
+plantes vivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors
+que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer
+ce front de granit; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y
+laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au delà de
+sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était
+encore plein de sève et de fleurs; mais le temps et le malheur
+n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après
+la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel
+cette organisation puissante; une fièvre lente le minait sourdement. Il
+avait renoncé à ces goûts bruyants qui avaient fait de sa vie une longue
+partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras
+inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur,
+et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison
+était muette et fermée comme une tombe, et à peine, par quelques
+persiennes entr'ouvertes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur
+le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des
+venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de
+l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et
+formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre âme en
+deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait
+comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les
+profondeurs les plus sombres de la forêt. La gaieté de mon oncle venait
+échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses
+joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il
+l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle
+avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce
+printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien
+à faire reverdir dans une âme désolée, et tandis que tout renaissait, le
+pauvre homme se mourait lentement.
+
+C'était un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé
+sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide, la terre était verte et
+parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de
+leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de
+fleurs d'aubépines, murmurait sous les racines des saules.
+
+--Voilà une belle soirée, dit Benjamin, cherchant à tirer M. Minxit de
+cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul.
+
+--Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan qui va
+entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui
+fume et où l'attendent ses enfants; mais pour le père qui porte le deuil
+de sa fille, il n'y a plus de belles soirées.
+
+--Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a
+pas, au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la
+Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la
+cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de
+noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamnés à mettre leurs
+vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur âge,
+ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil.
+Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que
+pour pleurer, et toute âme a sa plaie, comme toute fleur a son insecte
+qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli
+qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées
+et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit,
+suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords
+du lac de Genève, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xérès
+à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople; dans un an vous
+reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant.
+
+M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut
+fini:
+
+--Combien ai-je encore de jours à vivre, Benjamin? lui dit-il.
+
+--Mais, fit mon oncle, abasourdi de la question et croyant avoir mal
+entendu, que dites-vous, M. Minxit?
+
+--Je te demande, répéta M. Minxit, combien de jours il me reste encore à
+vivre?
+
+--Diable! dit mon oncle, voici une question qui m'embarrasse fort. D'un
+côté, je ne voudrais pas vous désobliger; de l'autre, je ne sais si la
+prudence me permet de satisfaire votre désir. On n'annonce au condamné
+la nouvelle de son exécution que quelques heures avant d'aller au
+supplice, et vous...
+
+--C'est, interrompit M. Minxit, un service que j'impose à ton amitié,
+parce que toi seul peut me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache
+à quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son
+porte-manteau.
+
+--Le voulez-vous donc franchement, sincèrement, M. Minxit? ne vous
+effraierez-vous pas de l'arrêt que je vais prononcer; m'en donnez-vous
+votre parole d'honneur?
+
+--Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxit.
+
+--Eh bien! alors, dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-même.
+
+Il examina la face tarie du vieillard; il interrogea sa prunelle terne
+et dépolie, où la vie reflétait à peine quelques lueurs; il consulta son
+pouls comme s'il en eût écouté les battements avec ses doigts, et il
+garda quelque temps le silence; puis:
+
+--C'est aujourd'hui jeudi, dit-il; eh bien! lundi il y aura une maison
+de plus en deuil à Corvol.
+
+--Très-bien diagnostiqué, dit M. Minxit; ce que tu viens de dire, je le
+pensais; si tu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prédis
+que tu feras une de nos célébrités médicales; mais, le dimanche
+m'appartient-il tout entier?
+
+--Il vous appartient tant qu'il s'étend et se comporte, pourvu que vous
+ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours.
+
+--Je n'en veux pas plus, dit M. Minxit. Rends-moi encore le service
+d'inviter nos amis pour dimanche à un dîner solennel: je ne veux pas
+m'en aller fâché avec la vie, et c'est le verre à la main que je
+prétends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprès d'eux pour qu'ils
+acceptent mon invitation, et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir.
+
+--J'irai moi-même les inviter, dit mon oncle, et je me fais fort
+qu'aucun d'eux ne nous fera défaut.
+
+--Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Je ne veux pas être
+enterré dans le cimetière de la paroisse; il est dans un fond, il est
+froid et humide, et l'ombre de l'église s'étend sur toute sa surface
+comme un crêpe, je serais mal en cet endroit, et tu sais que j'aime mes
+aises. Je désire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce
+ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson.--Il arracha une poignée
+d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu où je veux qu'on me creuse mon
+dernier gîte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chèvrefeuille,
+afin que la verdure en soit entremêlée de fleurs, et tu iras quelquefois
+y rêver à ton vieil ami. Afin que tu y viennes plus souvent, et aussi
+pour qu'on ne dérange pas mon sommeil, je te laisse ce domaine et toutes
+mes autres propriétés; mais c'est à deux conditions: la première, c'est
+que tu habiteras la maison que je vais laisser vide, et la seconde,
+c'est que tu continueras à mes clients les soins que depuis trente ans
+je leur donnais.
+
+--J'accepte avec reconnaissance ce double héritage, dit mon oncle; mais
+je vous préviens que je ne veux pas aller aux foires.
+
+--Accordé, répondit M. Minxit.
+
+--Quant à vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience
+et d'après le système de Tissot, qui me paraît fondé sur l'expérience et
+la raison. Allez, le premier qui s'en ira là-bas vous donnera de mes
+nouvelles.
+
+--Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu à ce
+ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront pas, à ces petits oiseaux
+qui chantent, car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin.
+
+Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il
+s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il
+se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi
+qu'il l'avait promis, était allé à Clamecy faire lui-même ses
+invitations; pas un de ses amis n'avait manqué à ce funèbre appel, et à
+quatre heures ils se trouvaient tous réunis dans le salon. M. Minxit ne
+tarda pas à paraître, chancelant et appuyé sur le bras de mon oncle; il
+leur serra à tous la main et les remercia affectueusement de s'être
+conformés à son dernier désir, qui était, disait-il, le caprice d'un
+moribond.
+
+Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si
+heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse
+était venue pour lui tout d'un coup. À sa vue tous versaient des larmes,
+et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit.
+
+Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça,
+comme à l'ordinaire, au bout de la table.
+
+--Messieurs, dit-il à ses convives, ce dîner est pour moi un dîner
+suprême, je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des
+verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire
+plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaieté accoutumée. Il se
+versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives.
+
+--À la santé de M. Minxit! dirent-ils tous ensemble.
+
+--Non, dit M. Minxit, pas à ma santé; à quoi sert un souhait qui ne peut
+s'exaucer? mais à votre santé à vous tous, à votre prospérité, à votre
+bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre.
+
+--M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop à cœur; je ne
+l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu
+une fille, une fille que j'allais mettre en pension chez les
+religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment; mais je ne m'en
+suis pas plus mal porté pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je
+songeais que je n'avais plus de mois d'école à payer pour elle.
+
+--Une bouteille cassée dans ta cave, dit Arthus, ou un écolier retiré de
+ta pension t'auraient causé plus de chagrin.
+
+--Il t'appartient bien, dit Millot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne
+crains d'autres malheurs que de perdre l'appétit.
+
+--J'ai plus d'entrailles que toi, faiseur de noëls, répondit Arthus.
+
+--Oui, pour digérer, dit le poète.
+
+--Cela sert à quelque chose de bien digérer, répliqua Arthus; au moins,
+quand vous allez en voiture, vos amis ne sont pas obligés de vous
+attacher aux ridelles de peur de vous perdre en route.
+
+--Arthus, dit Millot, point de personnalités, je t'en prie.
+
+--Je sais, répondit Arthus, que tu me gardes rancune parce que je suis
+tombé sur toi dans le chemin de Corvol; mais chante-moi ton grand noël,
+et nous serons quittes.
+
+--Et moi je soutiens que mon noël est un beau morceau de poésie; veux-tu
+que je te montre une lettre de monseigneur l'évêque qui m'en fait
+compliment?
+
+--Oui, mets ton noël sur le gril, et tu verras ce qu'il vaudra.
+
+--Je te reconnais bien là, Arthus, tu n'estimes, toi, que ce qui est
+rôti ou bouilli.
+
+--Que veux-tu? ma sensibilité, à moi, réside dans les houppes de mon
+palais, et j'aime autant qu'elle soit là qu'ailleurs. Un appareil
+digestif organisé solidement vaut-il moins, pour être heureux, qu'un
+cerveau largement développé? Voilà la question.
+
+--Si nous nous en rapportions à un canard ou à un pourceau, je ne doute
+pas qu'ils ne la décidassent en ta faveur; mais je prends Benjamin pour
+arbitre.
+
+--Ton noël me convient beaucoup, dit mon oncle.
+
+ À genoux, chrétiens, à genoux!
+
+C'est superbe. Quel chrétien pourrait refuser de s'agenouiller quand tu
+lui en fais deux fois l'invitation dans un vers de huit syllabes; mais
+je suis de l'avis d'Arthus, j'aime encore mieux une côtelette en
+papillotte.
+
+--Une plaisanterie n'est pas une réponse, dit Millot.
+
+--Eh bien! crois-tu qu'il y ait une douleur morale qui fasse autant
+souffrir qu'une rage de dents et qu'un mal d'oreilles? Si le corps
+souffre plus vivement que l'âme, il doit également jouir avec plus
+d'énergie; cela est logique, la douleur et le plaisir résultent de la
+même faculté.
+
+--Le fait est, dit M. Minxit, que si j'avais le choix entre l'estomac de
+M. Arthus et le cerveau maladif et suroxygéné de J.-J. Rousseau,
+j'opterais pour l'estomac de M. Arthus. La sensibilité est le don de
+souffrir; être sensible, c'est marcher pieds nus sur les cailloux
+tranchants de la vie, c'est passer à travers la foule qui vous heurte et
+vous coudoie, une plaie vive au côté. Ce qui fait le malheur des hommes,
+ce sont les désirs non satisfaits. Or, toute âme qui sent trop, c'est un
+ballon qui voudrait monter au ciel et qui ne peut dépasser les limites
+de l'atmosphère. Donnez à un homme une bonne santé, un bon appétit, et
+plongez son âme dans une somnolence perpétuelle, il sera le plus heureux
+de tous les êtres. Développer son intelligence, c'est semer des épines
+dans sa vie. Le paysan qui joue aux quittes est plus heureux que l'homme
+d'esprit qui lit un beau livre.
+
+Tous les convives se turent à ce propos.
+
+--Parlanta, dit M. Minxit, où en est mon affaira avec Malthus?
+
+--Nous avons obtenu une contrainte par corps, répondit l'huissier.
+
+--Eh bien! tu jetteras au feu toute cette procédure, et Benjamin te
+remboursera les frais. Et toi, Rapin, où en est mon procès avec le
+clergé relativement à ma musique?
+
+--L'affaire est remise à huitaine, dit Rapin.
+
+--Alors ils me condamneront par défaut, répondit M. Minxit.
+
+--Mais, dit Rapin, il y aura peut-être une forte amende: le sacristain a
+déposé que le sergent avait insulté le vicaire lorsqu'il l'avait sommé
+d'évacuer la place de l'Église avec sa musique.
+
+--Cela n'est pas vrai, dit le sergent, j'ai seulement ordonné de jouer
+l'air: _Où allez-vous, monsieur l'abbé?_
+
+--En ce cas, dit M. Minxit, Benjamin bâtonnera le sacristain à la
+première occasion; je veux que ce drôle ait de moi un souvenir.
+
+On était arrivé au dessert. M. Minxit fit faire un punch et mit dans son
+verre quelques gouttes de la liqueur enflammée.
+
+--Cela vous fera du mal, M. Minxit, lui dit Machecourt.
+
+--Et quelle chose peut maintenant me faire du mal, mon bon Machecourt?
+Il faut bien que je fasse mes adieux à tout ce qui m'a été cher dans la
+vie.
+
+Cependant, ses forces diminuaient rapidement, et il ne pouvait plus
+s'exprimer qu'à voix basse.
+
+--Vous savez, Messieurs, dit-il, que c'est à mon enterrement que je vous
+ai conviés; je vous ai fait préparer à tous des lits, afin que vous vous
+trouviez tout prêts demain matin à me conduire à ma dernière demeure. Je
+ne veux point que ma mort soit pleurée. Au lieu de crêpes, vous porterez
+une rose à votre habit, et après l'avoir trempée dans un verre de
+Champagne, vous l'effeuillerez sur ma tombe: c'est la guérison d'un
+malade, c'est la délivrance d'un captif que vous célébrez. Et, à propos,
+ajouta-t-il, qui de vous se charge de mon oraison funèbre?
+
+--Ce sera Page, dirent quelques-uns.
+
+--Non, répondit M. Minxit, Page est avocat, et il faut dire la vérité
+sur les tombes. Je préférerais que ce fût Benjamin.
+
+--Moi? dit Benjamin, vous savez bien que je ne suis pas orateur.
+
+--Tu l'es assez pour moi, répondit M. Minxit. Voyons, parle-moi comme si
+j'étais couché dans mon cercueil, je serai bien aise d'entendre vivant
+ce que dira de moi la postérité.
+
+--Ma foi! dit Benjamin, je ne sais trop ce que je vais dire.
+
+--Ce que tu voudras, mais dépêche-toi, car je sens que je m'en vais.
+
+--Eh bien! dit mon oncle: «Celui que nous déposons sous ce feuillage
+laisse après lui d'unanimes regrets.»
+
+--Unanimes regrets ne vaut rien, dit M. Minxit, nul homme ne laisse
+après lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut débiter
+que dans une chaire.
+
+--Aimez-vous mieux «des amis qui le pleureront longtemps?»
+
+--C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui
+nous aime loyalement et sans arrière-pensée, nous avons vingt ennemis
+cachés dans l'ombre, qui attendent en silence, comme un chasseur en
+embuscade, l'occasion de nous faire du mal; je suis sûr qu'il y a dans
+ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort.
+
+--Eh bien! «laisse après lui des amis inconsolables,» dit mon oncle.
+
+--Inconsolables est encore un mensonge, répondit M. Minxit. Nous ne
+savons, nous autres médecins, quelle partie de notre organisation
+affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir; mais c'est une
+maladie qui se guérit sans traitement, et bien vite. La plupart des
+douleurs ne sont au cœur de l'homme que de légers esquarres qui tombent
+presque aussitôt qu'ils sont formés. Il n'y a d'inconsolables que les
+pères et les mères qui ont des enfants dans le cercueil.
+
+--«Qui garderont longtemps son souvenir;» cela vous conviendrait-il
+mieux?
+
+--À la bonne heure! dit M. Minxit; et pour que ce souvenir reste plus
+longtemps dans votre mémoire, je fonde, à perpétuité un dîner qui aura
+lieu le jour de l'anniversaire de ma mort, et où vous viendrez tous
+assister tant que vous serez dans le pays; Benjamin est chargé de
+l'exécution de ma volonté.
+
+--Cela vaut mieux qu'un service, fit mon oncle; et il continua en ces
+termes: «Je ne vous parlerai point de ses vertus...»
+
+--Mets _qualités_, dit M. Minxit: cela sent moins l'amplification.
+
+--«Ni de ses talents: vous avez tous été à même de les apprécier.»
+
+--Surtout Arthus, à qui j'ai gagné, l'an passé; quarante-cinq bouteilles
+de bière au billard.
+
+--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon père: vous savez tous qu'il est
+mort pour avoir trop aimé sa fille.»
+
+--Hélas! plût au ciel que cela fût vrai! répondit M. Minxit; mais une
+vérité déplorable que je ne puis dissimuler, c'est que ma fille est
+morte parce que je ne l'ai pas assez aimée. J'ai agi envers elle comme
+un exécrable égoïste: elle aimait un noble, et je n'ai pas voulu qu'elle
+l'épousât parce que je détestais les nobles; elle n'aimait pas Benjamin,
+et j'ai voulu qu'il devînt mon gendre parce que je l'aimais. Mais
+j'espère que Dieu me pardonnera. Ce n'est pas nous qui avons fait nos
+passions, et nos passions dominent toujours notre raison. Il faut que
+nous obéissions aux instincts qu'il nous a donnés, comme le canard obéit
+à l'instinct impérieux qui l'entraîne vers la rivière.
+
+--«Il fut bon fils,» poursuivit mon oncle.
+
+--Qu'en sais-tu? répondit M. Minxit. Voilà pourtant comment se font les
+épitaphes et les oraisons funèbres! Ces allées de tombes et de cyprès
+qui s'étalent dans nos cimetières, ce ne sont que des pages pleines de
+mensonges et de faussetés comme celles d'une gazette. Le fait est que je
+n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère, et il ne m'est pas bien
+démontré que je sois né de l'union d'un homme et d'une femme; mais je ne
+me suis jamais plaint de l'abandon où l'on m'avait laissé; cela ne m'a
+pas empêché de faire mon chemin; et si j'avais eu une famille, je ne
+serais peut-être pas allé si loin: une famille vous gêne, vous
+contrecarre de mille façons; il faut que vous obéissiez à ses idées et
+non aux vôtres; vous n'êtes pas libre de suivre votre vocation, et dans
+la voie où elle vous jette, souvent, dès le premier pas, vous vous
+trouvez embourbé.
+
+--«Il fut bon époux,» dit mon oncle.
+
+--Ma foi, je n'en sais trop rien, dit M. Minxit; j'ai épousé ma femme
+sans l'aimer, et je ne l'ai jamais beaucoup aimée; mais elle a fait avec
+moi toutes ses volontés: quand elle voulait une robe, elle s'en achetait
+une; quand un domestique lui déplaisait, elle le renvoyait. Si à ce
+compte on est bon époux, tant mieux; mais je saurai bientôt ce que Dieu
+en pense.
+
+--«Il a été bon citoyen, fit mon oncle: vous avez été témoins du zèle
+avec lequel il a travaillé à répandre parmi le peuple des idées de
+réforme et de liberté.»
+
+--Tu peux dire cela maintenant sans me compromettre.
+
+--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon ami...»
+
+--Mais alors, que diras-tu donc? fit M. Minxit.
+
+--Un peu de patience, dit Benjamin. «Il a su, par son intelligence,
+s'attacher les faveurs de la fortune.»
+
+--Pas précisément par mon intelligence, dit M. Minxit, quoique la mienne
+valût bien celle d'un autre; j'ai profité de la crédulité des hommes: il
+faut avoir de l'audace plutôt que de l'intelligence pour cela.
+
+--«Et ses richesses ont toujours été au service des malheureux.»
+
+M. Minxit fit un signe d'assentiment.
+
+--«Il vécut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux
+qui l'entouraient, et il est mort de même, entouré de ses amis, à la
+suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe!»
+
+--C'est à peu près cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le
+coup de l'étrier, et souhaitez-moi un bon voyage.
+
+Il ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le
+suivre, mais il s'y opposa et exigea qu'on restât à table jusqu'au
+lendemain. Une heure après il fit appeler Benjamin. Celui-ci accourut à
+son chevet; M. Minxit n'eut que le temps de lui prendre la main et il
+expira.
+
+Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entouré de ses amis et
+suivi d'un long cortège de paysans, allait sortir de la maison. Le curé
+se présenta à la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au
+cimetière.
+
+--Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetière que M. Minxit a
+l'intention d'aller; il va dans sa prairie, et personne n'a le droit de
+l'en empêcher.
+
+Le prêtre objecta que la dépouille d'un chrétien ne pouvait reposer que
+dans une terre bénite.
+
+--Est-ce que la terre où nous portons M. Minxit est moins bénite que la
+vôtre? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans
+le cimetière de la paroisse?
+
+--Voulez-vous donc, dit le curé, que votre ami soit damné?
+
+--Permettez, dit mon oncle: M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, à
+moins que la cause n'ait été remise à huitaine, il est maintenant jugé.
+Au cas où il serait damné, ce ne serait pas votre cérémonie funèbre qui
+ferait révoquer son arrêt; et au cas où il serait sauvé, à quoi
+servirait cette cérémonie?
+
+M. le curé s'écria que Benjamin était un impie et ordonna aux paysans de
+se retirer. Tous obéirent, et les porteurs eux-mêmes étaient disposés à
+en faire autant; mais mon oncle tira son épée et dit:
+
+--Les porteurs ont été payés pour porter le corps à son dernier gîte, et
+il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur
+besogne, ils auront chacun un petit écu; si, au contraire, l'un d'eux
+refusait d'aller, je le battrai du plat de mon épée tant qu'il ne sera
+pas sur le carreau.
+
+Les porteurs, plus effrayés encore des menaces de Benjamin que de celles
+du curé, se résignèrent à marcher, et M. Minxit fut déposé dans sa fosse
+avec toutes les formalités qu'il avait indiquées à Benjamin.
+
+À son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de
+revenu. Peut-être verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa
+fortune.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN ***
+
+***** This file should be named 34560-0.txt or 34560-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34560/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/34560-0.zip b/34560-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..7f9bb04
--- /dev/null
+++ b/34560-0.zip
Binary files differ
diff --git a/34560-8.txt b/34560-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..ab0ec6a
--- /dev/null
+++ b/34560-8.txt
@@ -0,0 +1,8519 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mon oncle Benjamin
+
+Author: Claude Tillier
+
+Release Date: December 4, 2010 [EBook #34560]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+MON ONCLE BENJAMIN
+
+CLAUDE TILLIER
+
+1862
+
+
+
+
+I
+
+CE QU'ÉTAIT MON ONCLE
+
+
+Je ne sais pas, en vérité, pourquoi l'homme tient tant à la vie; que
+trouve-t-il donc de si agréable dans cette insipide succession des nuits
+et des jours, de l'hiver et du printemps?... Toujours le même ciel, le
+même soleil; toujours les mêmes prés verts et les mêmes champs jaunes;
+toujours les mêmes discours de la couronne, les mêmes fripons et les
+mêmes dupes. Si Dieu n'a pu faire mieux, c'est un triste ouvrier, et le
+machiniste de l'Opéra en sait plus que lui.
+
+Encore des personnalités! dites-vous; voilà maintenant que vous faites
+des personnalités contre Dieu. Que voulez-vous! Dieu est, à la vérité,
+un fonctionnaire, et un haut fonctionnaire encore, bien que ses
+fonctions ne soient pas une sinécure; mais je n'ai pas peur qu'il aille
+réclamer contre moi à la jurisprudence Bourdeau des dommages-intérêts de
+quoi faire bâtir une église, pour le préjudice que j'aurai porté à son
+honneur.
+
+Je sais bien que messieurs du parquet sont plus chatouilleux à l'égard
+de sa réputation qu'il ne l'est lui-même; mais voilà précisément ce que
+je trouve mauvais. En vertu de quel titre ces hommes noirs
+s'arrogent-ils le droit de venger des injures qui lui sont toutes
+personnelles? Ont-ils une procuration signée Jehovah qui les y autorise?
+Croyez-vous qu'il soit bien content quand la police correctionnelle lui
+prend dans la main son tonnerre et en foudroie brutalement des
+malheureux, pour un délit de quelques syllabes? Qu'est-ce qui prouve,
+d'ailleurs, à ces messieurs que Dieu ait été offensé? Il est là présent,
+attaché à sa croix, tandis qu'ils sont, eux, dans leur fauteuil. Qu'ils
+l'interrogent; s'il répond affirmativement, je consens à avoir tort.
+Savez-vous pourquoi il a fait choir du trône la dynastie des Capets,
+cette vieille et auguste salade de rois qu'avait imprégnée tant d'huile
+sainte? Je le sais, moi, et je vais vous le dire. C'est parce qu'elle a
+fait la loi sur le sacrilége.
+
+Mais ce n'est pas là la question.
+
+Qu'est-ce que vivre? Se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et
+recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu'on fait cette
+besogne, cela finit par devenir bien insipide.
+
+Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours,
+les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les
+soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire; tous
+conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu'ils seraient beaucoup
+mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place.
+
+Vivre, cela vaut-il la peine d'ouvrir les yeux? Toutes nos entreprises
+n'ont qu'un commencement; la maison que nous édifions est pour nos
+héritiers; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour
+envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits
+enfants. Nous nous disons: Voilà la journée finie; nous allumons notre
+lampe, nous attisons notre feu; nous nous apprêtons à passer une douce
+et paisible soirée au coin de notre âtre: Pan! pan! quelqu'un frappe à
+la porte; qui est là? C'est la mort: il faut partir. Quand nous avons
+tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et
+d'alcool, nous n'avons pas un écu; quand nous n'avons plus ni dents ni
+estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire
+à une femme: «Je t'aime!» à notre second baiser c'est une vieille
+décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu'ils s'écroulent: ils
+ressemblent à ces fourmilières qu'élèvent, avec de grands efforts, de
+pauvres insectes; quand il ne faut plus qu'un fétu pour les achever, un
+boeuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce
+que vous appelez la couche végétale de ce globe, c'est mille et mille
+linceuls superposés l'un sur l'autre par les générations. Ces grands
+noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de
+monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui
+résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de
+vous la poussière de mille choses détruites avant d'être achevées.
+
+J'ai quarante ans; j'ai déjà passé par quatre professions: j'ai été
+maître d'études, soldat, maître d'école, et me voilà journaliste. J'ai
+été sur la terre et sur l'Océan, sous la tente et au coin de l'âtre,
+entre les barreaux d'une prison et au milieu des espaces libres de ce
+monde; j'ai obéi et j'ai commandé; j'ai eu des moments d'opulence et des
+années de misère. On m'a aimé et on m'a haï; on m'a applaudi et on m'a
+tourné en dérision. J'ai été fils et père, amant et époux; j'ai passé
+par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les
+poètes. Je n'ai trouvé, dans aucun de ces états, que j'eusse beaucoup à
+me féliciter d'être enfermé dans la peau d'un homme plutôt que dans
+celle d'un loup ou d'un renard, plutôt que dans la coquille d'une
+huître, dans l'écorce d'un arbre ou dans la pellicule d'une pomme de
+terre. Peut-être si j'étais rentier, rentier à cinquante mille francs
+surtout, je penserais différemment.
+
+En attendant, mon opinion est que l'homme est une machine qui a été
+faite tout exprès pour la douleur; il n'a que cinq sens pour percevoir
+le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son
+corps; en quelque endroit qu'on le pique, il saigne; en quelque endroit
+qu'on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les
+entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance; cependant, le poumon
+s'enflamme et le fait tousser; le foie s'obstrue et lui donne la fièvre;
+les entrailles se tordent et font la colique. Vous n'avez pas un nerf,
+un muscle, un tendon sous la peau qui ne puisse vous faire crier de
+douleur.
+
+Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise
+pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l'invoquer, il tombe
+dedans une fiente d'hirondelle qui les dessèche; vous allez au bal, une
+entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un
+matelas; aujourd'hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe,
+un grand poète: un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous
+saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain vous ne serez qu'un
+pauvre fou.
+
+La douleur se tient derrière tous vos plaisirs; vous êtes des rats
+gourmands qu'elle attire à elle avec un lardon d'agréable odeur. Vous
+êtes à l'ombre de votre jardin, et vous vous écriez: Oh! la belle rose!
+et la rose vous pique; oh! le beau fruit! il y a une guêpe dedans; et le
+fruit vous mord.
+
+Vous dites: Dieu nous a faits pour le servir et l'aimer. Cela n'est pas
+vrai: il vous a faits pour souffrir. L'homme qui ne souffre pas est une
+machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton
+de la nature. La mort n'est pas seulement la fin de la vie, elle en est
+le remède. On n'est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous
+m'en croyez, au lieu d'un paletot neuf, allez vous commander un
+cercueil. C'est le seul habit qui ne gêne pas.
+
+Ce que je viens de vous dire, vous le prendrez pour une idée
+philosophique ou pour un paradoxe, cela m'est certes bien égal. Mais je
+vous prie au moins de l'agréer comme une préface; car je ne saurais vous
+en faire une meilleure ni qui convienne mieux à la triste et lamentable
+histoire que je vais avoir l'honneur de vous raconter.
+
+Vous me permettrez de faire remonter mon histoire jusqu'à la deuxième
+génération, comme celle d'un prince ou d'un héros dont on fait l'oraison
+funèbre. Vous n'y perdrez peut-être pas. Les moeurs de ce temps-là
+valaient bien les nôtres: le peuple portait des fers, mais il dansait
+avec, et leur faisait rendre comme un bruit de castagnettes.
+
+Car, faites-y attention, la gaîté s'accoste toujours de la servitude.
+C'est un bien que Dieu, le grand faiseur de compensations, a créé
+spécialement pour ceux qui sont sous la dépendance d'un maître ou sous
+la dure et lourde main de la pauvreté. Ce bien, il l'a fait pour les
+consoler de leurs misères, comme il a fait certaines herbes pour fleurir
+entre les pavés qu'on foule aux pieds, certains oiseaux, pour chanter
+sur les vieilles tours, comme il a fait la belle verdure du lierre pour
+sourire sur les masures qui font la grimace.
+
+La gaîté passe, ainsi que l'hirondelle, par-dessus les grands toits qui
+resplendissent. Elle s'arrête dans les cours des colléges, à la porte
+des casernes, sur les dalles moisies des prisons. Elle se pose, comme un
+beau papillon, sur la plume de l'écolier qui griffonne ses pensums. Elle
+trinque à la cantine avec les vieux grenadiers; et jamais elle ne chante
+si haut--quand on la laisse chanter toutefois--qu'entre les noires
+murailles où l'on renferme des malheureux.
+
+Du reste, la gaîté du pauvre est une espèce d'orgueil. J'ai été pauvre
+entre les plus pauvres; eh bien! je trouvais du plaisir à dire à la
+Fortune: Je ne me courberai pas sous ta main; je mangerai mon pain dur
+aussi fièrement que le dictateur Fabricius mangeait ses raves; je
+porterai ma misère comme les rois portent leur diadème; frappe tant que
+tu voudras, frappe encore: je répondrai à tes flagellations par des
+sarcasmes! je serai comme l'arbre qui fleurit quand on le coupe par le
+pied; comme la colonne dont l'aigle de métal reluit au soleil tandis que
+la pioche est à sa base!
+
+Chers lecteurs, soyez contents de ces explications, je ne saurais vous
+en fournir de plus raisonnables.
+
+Quelle différence de cet âge avec le nôtre! l'homme constitutionnel
+n'est pas rieur, tant s'en faut.
+
+Il est hypocrite, avare et profondément égoïste; à quelque question
+qu'il se heurte le front, son front sonne comme un tiroir plein de gros
+sous.
+
+Il est prétentieux et bouffi de vanité; l'épicier appelle le confiseur,
+son voisin, son honorable ami, et le confiseur prie l'épicier d'agréer
+l'assurance de la considération distinguée avec laquelle il a l'honneur
+d'être, etc., etc.
+
+L'homme constitutionnel a la manie de vouloir se distinguer du peuple.
+Le peuple est en blouse de coton bleu, et le fils en manteau d'Elbeuf.
+Aucun sacrifice ne coûte à l'homme constitutionnel pour assouvir sa
+manie de paraître quelque chose. Il veut ressembler aux bâtons
+flottants. Il vit de pain et d'eau; il se passe de feu en hiver, de
+bière en été, pour avoir un habit de drap fin, un gilet de cachemire,
+des gants jaunes. Quand on le regarde comme un homme comme il faut, il
+se regarde, lui, comme un grand homme.
+
+Il est guindé et compassé, il ne crie point, il ne rit pas tout haut, il
+ne sait où cracher, il ne fait pas un geste qui dépasse l'autre. Il dit
+très-bien bonjour monsieur, bonjour madame. Cela c'est de la bonne
+tenue; or, qu'est-ce que la bonne tenue? Un vernis menteur qu'on étale
+sur un morceau de bois, afin de le faire passer pour un jonc. On se
+tient ainsi devant les dames, soit, mais devant Dieu, comment
+faudra-t-il se tenir?
+
+Il est pédant; il supplée à l'esprit qu'il n'a pas par le purisme du
+langage, comme une bonne ménagère supplée aux meubles qui lui manquent
+par l'ordre et la propreté.
+
+Il est toujours au régime. S'il assiste à un banquet, il est muet et
+préoccupé; il avale un bouchon pour un morceau de pain, et se sert de la
+crême pour de la sauce blanche. Il attend, pour boire, que l'on porte un
+toast. Il a toujours un journal dans sa poche; il ne parle que de
+traités de commerce et de lignes de chemins de fer, et il ne rit qu'à la
+Chambre.
+
+Mais, à l'époque où je vous ramène, les moeurs des petites villes
+n'étaient pas encore fardées d'élégance; elles étaient pleines d'un
+charmant laisser-aller et d'une simplicité tout aimable. Le caractère de
+cet heureux âge, c'était l'insouciance. Tous ces hommes, navires ou
+coquilles de noix, s'abandonnaient, les yeux fermés, au courant de la
+vie, sans s'inquiéter où ils aborderaient.
+
+Les bourgeois ne sollicitaient pas d'emplois; ils ne thésaurisaient pas;
+ils vivaient chez eux dans une joyeuse abondance, et dépensaient leurs
+revenus jusqu'au dernier louis. Les marchands, rares alors,
+s'enrichissaient lentement, sans y mettre beaucoup du leur, et par la
+seule force des choses; les ouvriers travaillaient, non pour amasser,
+mais pour mettre les deux bouts l'un à côté de l'autre; ils n'avaient
+point sur leurs talons cette terrible concurrence qui nous presse, qui
+nous crie sans cesse: Allons donc! Aussi, ne s'en donnaient-ils qu'à
+leur aise; ils avaient nourri leurs pères, et quand ils étaient vieux,
+leurs enfants devaient les nourrir à leur tour.
+
+Tel était le sans-façon de cette société en goguette, que tout le
+barreau et que les membres du tribunal eux-mêmes allaient au cabaret et
+y faisaient publiquement des orgies: de peur qu'on en ignorât, ils
+auraient volontiers appendu leur bonnet carré aux rameaux du bouchon.
+Tous ces gens, grands comme petits, semblaient n'avoir d'autres affaires
+que de s'amuser; ils ne s'ingéniaient qu'à mettre une bonne farce à
+exécution, ou à imaginer un bon conte. Ceux qui avaient alors de
+l'esprit, au lieu de le dépenser en intrigues, le dépensaient en
+plaisanteries.
+
+Les oisifs, et ils étaient en grand nombre, se rassemblaient sur la
+place publique; le jour de marché était pour eux un jour de comédie. Les
+paysans qui venaient apporter leurs provisions à la ville étaient leurs
+martyrs; ils leur faisaient les cruautés les plus bouffonnes et les plus
+spirituelles; tous les voisins accouraient pour avoir leur part du
+spectacle. La police correctionnelle d'aujourd'hui prendrait les choses
+sur le ton du réquisitoire; mais la justice d'alors s'amusait comme les
+autres de ces scènes burlesques, et bien souvent elle y prenait un rôle.
+
+Mon grand-père, donc, était porteur de contraintes; ma grand'mère était
+une petite femme à laquelle on reprochait de ne pouvoir voir, quand elle
+allait à l'église, si le bénitier était plein. Elle est restée dans ma
+mémoire comme une petite fille de soixante ans. Au bout de six ans de
+mariage, elle avait déjà cinq enfants, tant garçons que filles; tout
+cela vivait avec le chétif bénéfice de mon grand-père, et se portait à
+merveille. On dînait sept avec trois harengs, mais on avait le pain et
+le vin à discrétion, car mon grand-père avait une petite vigne qui était
+une source intarissable de vin blanc. Tous ces enfants étaient utilisés
+par ma grand'mère selon leur âge et leurs forces. L'aîné, qui était mon
+père, s'appelait Gaspard; il lavait la vaisselle et allait à la
+boucherie: il n'y avait pas de caniche dans la ville mieux apprivoisé
+que lui; le cadet balayait la chambre; le troisième tenait le quatrième
+sur ses bras, et le cinquième se roulait dans son berceau. Pendant ce
+temps-là, ma grand'mère était à l'église, ou causait chez la voisine. Au
+demeurant, tout allait bien; on arrivait cahin-caha, sans faire de
+dettes, jusqu'au bout de l'année. Les garçons étaient forts, les filles
+n'étaient pas mal, et le père et la mère étaient heureux.
+
+Mon oncle Benjamin était domicilié chez sa soeur; il avait cinq pieds dix
+pouces, portait une grande épée au côté, avait un habit de ratine
+écarlate, une culotte de même couleur et de même étoffe, des bas de soie
+gris de perle, et des souliers à boucles d'argent; sur son habit
+frétillait une grande queue noire, presque aussi longue que son épée,
+qui, allant et venant sans cesse, l'avait badigeonné de poudre, de sorte
+que l'habit de mon oncle ressemblait, avec ses teintes roses et
+blanches, à une brique sur champ écaillée. Mon oncle était médecin,
+voilà pourquoi il avait une épée. Je ne sais si les malades avaient
+grande confiance en lui; mais lui, Benjamin, avait peu de confiance dans
+la médecine: il disait souvent qu'un médecin avait assez fait quand il
+n'avait pas tué son malade. Quand mon oncle Benjamin avait reçu quelque
+pièce de trente sous, il allait acheter une grosse carpe, et la donnait
+à sa soeur pour lui faire une matelotte dont se régalait toute la
+famille. Mon oncle Benjamin, au dire de tous ceux qui l'ont connu, était
+l'homme le plus gai, le plus drôle, le plus spirituel du pays, et il en
+eût été le plus... Comment dirais-je pour ne pas manquer de respect à la
+mémoire de mon grand-oncle?... il en eût été le moins sobre, si le
+tambour de la ville, le nommé Cicéron, n'eût partagé sa gloire.
+
+Toutefois, mon oncle Benjamin n'était pas ce que vous appelez
+trivialement un ivrogne, gardez-vous de le croire. C'était un épicurien
+qui poussait la philosophie jusqu'à l'ivresse, et voilà tout. Il avait
+un estomac plein d'élévation et de noblesse. Il aimait le vin, non pour
+lui-même, mais pour cette folie de quelques heures qu'il procure, folie
+qui déraisonne chez l'homme d'esprit d'une manière si naïve, si
+piquante, si originale, qu'on voudrait toujours raisonner ainsi. S'il
+eût pu s'enivrer en lisant la messe, il eût lu la messe tous les jours.
+Mon oncle Benjamin avait des principes: il prétendait qu'un homme à jeun
+était un homme encore endormi; que l'ivresse eût été un des plus grands
+bienfaits du Créateur, si elle n'eût fait mal à la tête; et que la seule
+chose qui donnât à l'homme la supériorité sur la brute, c'était la
+faculté de s'enivrer.
+
+La raison, disait mon oncle, ce n'est rien; c'est la puissance de sentir
+les maux présents, de se souvenir des maux passés, et de prévoir les
+maux à venir. Le privilége d'abdiquer sa raison est seul quelque chose.
+Vous dites que l'homme qui noie sa raison dans le vin s'abrutit: c'est
+un orgueil de caste qui vous fait tenir ce propos. Croyez-vous donc que
+la condition de la brute soit pire que la vôtre? Quand vous êtes
+tourmenté par la faim, vous voudriez bien être ce boeuf qui paît dans
+l'herbe jusqu'au ventre; quand vous êtes en prison, vous voudriez bien
+être l'oiseau qui fend d'une aile libre l'azur des cieux; quand vous
+êtes sur le point d'être exproprié, vous voudriez bien être ce vilain
+limaçon auquel personne ne dispute sa coquille.
+
+L'égalité que vous rêvez, la brute en est en possession. Il n'y a, dans
+les forêts, ni rois, ni nobles, ni tiers-état. Le problème de la vie
+commune que cherchent en vain vos philosophes, de pauvres insectes, les
+fourmis, les abeilles, l'ont résolu depuis des milliers de siècles. Les
+animaux n'ont point de médecins; ils ne sont ni borgnes, ni bossus, ni
+boiteux, ni bancals, et ils n'ont pas peur de l'enfer.
+
+Mon oncle Benjamin avait vingt-huit ans. Il y avait trois ans qu'il
+exerçait la médecine; mais la médecine ne lui avait pas fait des rentes,
+bien loin de là: il devait trois habits d'écarlate à son marchand de
+drap, trois années d'accommodage à son perruquier, et il avait dans
+chacune des auberges les plus renommées de la ville un joli petit
+mémoire, sur lequel il n'y avait que quelques médecines de précautions à
+déduire.
+
+Ma grand'mère avait trois ans de plus que Benjamin; elle l'avait bercé
+sur ses genoux, porté dans ses bras, et elle se regardait comme son
+mentor. Elle lui achetait ses cravates et ses mouchoirs de poche, lui
+raccommodait ses chemises et lui donnait de bons conseils qu'il écoutait
+fort attentivement, il faut lui rendre cette justice, mais dont il ne
+faisait pas le moindre usage.
+
+Tous les soirs, régulièrement après souper, elle l'engageait à prendre
+femme.
+
+--Fi! disait Benjamin, pour avoir six enfants comme Machecourt--c'est
+ainsi qu'il appelait mon grand-père--et dîner avec les nageoires d'un
+hareng!
+
+--Mais, malheureux, tu auras au moins du pain!
+
+--Oui, du pain qui sera trop levé aujourd'hui, demain pas assez, et qui
+après-demain aura la rougeole! Du pain! qu'est-ce que c'est que cela?
+C'est bon pour empêcher de mourir, mais ce n'est pas bon pour faire
+vivre. Je serai, ma foi, bien avancé quand j'aurai une femme qui
+trouvera que je mets trop de sucre dans mes fioles et trop de poudre
+dans ma queue; qui viendra me chercher à l'auberge, qui me fouillera
+quand je serai couché, et qui s'achètera trois mantelets pendant que moi
+un habit.
+
+--Mais tes créanciers, Benjamin, comment feras-tu pour les payer?
+
+--D'abord, tant qu'on a du crédit, c'est comme si on était riche, et
+quand vos créanciers sont pétris d'une bonne pâte de créanciers, qu'ils
+sont patients, c'est comme si on n'en avait pas. Ensuite, que me faut-il
+pour me mettre au courant? Une bonne maladie épidémique. Dieu est bon,
+ma chère soeur, et ne laissera pas dans l'embarras celui qui raccommode
+son plus bel ouvrage.
+
+--Oui, disait mon grand-père, et qui le met si bien hors de service
+qu'il faut le porter en terre.
+
+--Eh bien! répondait mon oncle, c'est là l'utilité des médecins; sans
+eux le monde serait trop peuplé.
+
+À quoi servirait-il que Dieu se donnât la peine de nous envoyer des
+maladies, s'il se trouvait des hommes qui pussent les guérir?
+
+--À ce compte, tu es un malhonnête homme; tu voles leur argent à ceux
+qui t'appellent.
+
+--Non, je ne le leur vole pas, parce que je les rassure, que je leur
+donne l'espoir, et que je trouve toujours moyen de les faire rire. Cela
+vaut bien quelque chose.
+
+Ma grand'mère, voyant que la conversation avait changé d'objet, prenait
+le parti de s'endormir.
+
+
+
+II
+
+POURQUOI MON ONCLE SE DÉCIDA À SE MARIER
+
+
+Cependant, une catastrophe terrible, que je vais avoir l'honneur de vous
+raconter tout de suite, ébranla les résolutions de Benjamin.
+
+Un jour, mon cousin Page, avocat au bailliage de Clamecy, vint l'inviter
+avec Machecourt à faire la Saint-Yves. Le dîner devait avoir lieu à une
+guinguette renommée, située à deux portées de fusil du faubourg; les
+convives étaient d'ailleurs gens choisis. Benjamin n'aurait pas donné
+cette soirée pour toute une semaine de sa vie ordinaire. Aussi, après
+vêpres, mon grand-père, paré de son habit de noce, et mon oncle, l'épée
+au côté, étaient-ils au rendez-vous.
+
+Les convives étaient presque tous réunis. Saint-Yves était
+magnifiquement représenté dans cette assemblée. Il y avait d'abord
+l'avocat Page, qui ne plaidait jamais qu'entre deux vins; le greffier du
+tribunal, qui s'était habitué à écrire en dormant; le procureur Rapin,
+qui, ayant reçu en présent d'un plaideur une feuillette de vin piqué, le
+fit assigner pour qu'il eût à lui en faire tenir une meilleure; le
+notaire Arthus, qui avait mangé un saumon à son dessert; Millot-Rataut,
+poète et tailleur, auteur du Grand-Noël; un vieil architecte qui, depuis
+vingt ans, ne s'était pas dégrisé; M. Minxit, médecin des environs, qui
+consultait les urines; deux ou trois commerçants notables... par leur
+gaîté et leur appétit, et quelques chasseurs qui avaient abondamment
+pourvu la table de gibier.
+
+À la vue de Benjamin, tous les convives poussèrent une acclamation et
+déclarèrent qu'il fallait se mettre à table.
+
+Pendant les deux premiers services, tout alla bien. Mon oncle était
+charmant d'esprit et de saillies; mais, au dessert, les têtes
+s'exaltèrent: tous se mirent à crier à la fois. Bientôt la conversation
+ne fut plus qu'un cliquetis d'épigrammes, de gros mots, de saillies
+éclatant ensemble et cherchant à s'étouffer l'une l'autre, tout cela
+faisait un bruit semblable à une douzaine de verres qui s'entrechoquent
+à la fois.
+
+--Messieurs, s'écria l'avocat Page, il faut que je vous régale de mon
+dernier plaidoyer. Voici l'affaire:
+
+«Deux ânes s'étaient pris de querelle dans un pré. Le maître de l'un,
+mauvais garnement s'il en est, accourt et bâtonne l'autre âne. Mais ce
+quadrupède n'était pas endurant; il mord notre homme au petit doigt. Le
+propriétaire de l'âne qui a mordu est cité par-devant M. le bailli comme
+responsable des faits et gestes de sa bête.
+
+«J'étais l'avocat du défendeur. Avant d'arriver à la question de fait,
+dis-je au bailli, je dois vous éclairer sur la moralité de l'âne que je
+défends et sur celle du plaignant. Notre âne est un quadrupède tout à
+fait inoffensif; il jouit de l'estime de tous ceux qui le connaissent,
+et le garde-champêtre a pour lui une grande considération. Or, je défie
+l'homme qui est notre partie adverse d'en dire autant. Notre âne est
+porteur d'un certificat du maire de sa commune,--et ce certificat
+existait en effet,--qui atteste sa moralité et sa bonne conduite. Si le
+plaignant peut produire un pareil certificat, nous consentons à lui
+payer mille écus de dommages-intérêts.»
+
+--Que Saint-Yves te bénisse! dit mon oncle; il faut que le poète
+Millot-Rataut nous chante son Grand-Noël:
+
+ À genoux, chrétiens, à genoux!
+
+Voilà qui est éminemment lyrique. Ce ne peut être que le Saint-Esprit
+qui lui ait inspiré ce beau vers.
+
+--Fais-en donc autant, toi, s'écria le tailleur, qui avait le bourgogne
+très-irascible.
+
+--Pas si bête, répondit mon oncle.
+
+--Silence! interrompit l'avocat Page, frappant de toutes ses forces sur
+la table; je déclare à la cour que je veux achever mon plaidoyer.
+
+--Tout à l'heure, dît mon oncle; tu n'es pas encore assez ivre pour
+plaider.
+
+--Et moi je te dis que je plaiderai de suite: Qui es-tu, toi, cinq pieds
+dix pouces, pour empêcher un avocat de parler?
+
+--Prends garde, Page, fit le notaire Arthus, tu n'es qu'un homme de
+plume, et tu as affaire à un homme d'épée!
+
+--Il t'appartient bien, à toi, homme de fourchette, mangeur de saumon,
+de parler des hommes d'épée; pour que tu fisses peur à quelqu'un, toi,
+il faudrait qu'il fût cuit.
+
+--Benjamin est, en effet, terrible, dit l'architecte. Il est comme le
+lion: d'un coup de sa queue il pourrait terrasser un homme.
+
+--Messieurs, dit mon grand-père en se levant, je me porte garant pour
+mon beau-frère, il n'a jamais répandu de sang qu'avec sa lancette.
+
+--Oserais-tu bien soutenir cela, Machecourt?
+
+--Et toi, Benjamin, oserais-tu bien soutenir le contraire?
+
+--Alors, tu vas me donner satisfaction à l'instant même de cette
+insulte; et comme nous n'avons ici qu'une épée, qui est la mienne, je
+vais garder le fourreau et tu vas prendre la lame.
+
+Mon grand-père, qui aimait beaucoup son beau-frère, pour ne point le
+contrarier accepta la proposition. Comme les deux adversaires se
+levaient:
+
+--Un instant, messieurs, dit l'avocat Page, il faut régler les
+conditions du combat.
+
+--Je propose que chacun des deux adversaires, de peur de choir avant le
+temps, tienne son témoin par le bras.
+
+--Adopté! s'écrièrent tous les convives.
+
+Bientôt Benjamin et Machecourt sont en présence.
+
+--Y es-tu, Benjamin?
+
+--Et toi, Machecourt?
+
+De son premier coup d'épée, mon grand-père coupa par le milieu le
+fourreau de Benjamin comme si ç'eût été un salsifis, et lui fit sur le
+poignet une entaille qui devait le forcer, au moins pendant huit jours,
+à boire de la main gauche.
+
+--Le maladroit! s'écria Benjamin, il m'a entamé.
+
+--Eh! pourquoi, répondit mon grand-père avec une bonhomie charmante,
+as-tu une épée qui coupe?
+
+--C'est égal, je veux ma revanche, et j'ai encore assez, pour te faire
+demander grâce, de la moitié de ce fourreau.
+
+--Non, Benjamin, reprit mon grand-père, c'est à ton tour à prendre
+l'épée. Si tu me lardes, nous serons manche à manche, et nous ne
+jouerons plus.
+
+Les convives, dégrisés par cet accident, voulaient revenir en ville.
+
+--Non, messieurs! s'écria Benjamin de sa voix de stentor, que chacun
+retourne à sa place; j'ai une proposition à vous faire. Machecourt, pour
+son coup d'essai s'est conduit de la manière la plus brillante; il est
+en état de se mesurer avec le plus meurtrier des barbiers, pourvu que
+celui-ci lui cède l'épée et garde le fourreau. Je propose de le nommer
+prévôt d'armes; ce n'est qu'à cette condition que je pourrai le laisser
+vivre; et même, si vous vous rendez à mon avis, je me déciderai à lui
+tendre la main gauche, attendu qu'il m'a estropié de la droite.
+
+--Benjamin a raison! s'écrièrent une foule de voix; bravo, Benjamin! il
+faut recevoir Machecourt prévôt d'armes. Et chacun de courir à sa place,
+et Benjamin de demander un second dessert.
+
+Cependant, la nouvelle de cet accident s'était répandue à Clamecy. En
+passant de bouche en bouche, elle s'était merveilleusement grossie, et
+quand elle arriva à ma grand'mère, elle avait pris les proportions
+gigantesques d'un meurtre commis par son mari sur la personne de son
+frère.
+
+Ma grand'mère, dans un corps d'une aune de long, portait un caractère
+plein de fermeté et d'énergie. Elle n'alla point chez ses voisins
+pousser de grands cris et se faire jeter du vinaigre à la figure. Avec
+cette présence d'esprit que donne la douleur aux âmes fortes, elle vit
+de suite ce qu'elle avait à faire. Elle fit coucher ses enfants, prit
+tout l'argent qu'il y avait à la maison et le peu de bijoux qu'elle
+possédait, afin de fournir à son mari les moyens de sortir du pays s'il
+y avait lieu, fit un paquet de linge propre à faire des bandes et de la
+charpie pour panser le blessé en cas qu'il fût encore vivant; tira un
+matelas de son lit et pria un voisin de la suivre avec; puis,
+s'enveloppant dans sa cape, elle se dirigea sans chanceler vers la
+fatale guinguette.
+
+À l'entrée du faubourg, elle rencontra son mari qu'on ramenait en
+triomphe couronné de bouchons. Il était appuyé sur le bras gauche de
+Benjamin, qui criait à gorge déployée:
+
+«À tous présents faisons connaître que le sieur Machecourt, huissier à
+la verge de Sa Majesté, vient d'être nommé prévôt d'armes, en
+récompense...»
+
+--Chien d'ivrogne! s'écria ma grand'mère en apercevant Benjamin; et, ne
+pouvant résister à l'émotion qui depuis une heure l'étouffait, elle
+tomba sur le pavé. Il fallut la reporter chez elle sur le matelas
+qu'elle avait destiné à son frère.
+
+Pour celui-ci, il ne se souvint de sa blessure que le lendemain matin en
+mettant son habit; mais sa soeur avait une grosse fièvre. Elle fut huit
+jours dangereusement malade, et durant ce temps, Benjamin ne quitta pas
+son chevet. Quand elle fut capable de l'entendre, il lui promit qu'il
+allait mener dorénavant une vie plus réglée, et qu'il songeait
+décidément à payer ses dettes et à se marier.
+
+Ma grand'mère fut bientôt rétablie. Elle chargea son mari de se mettre
+en quête d'une femme pour Benjamin.
+
+À quelque temps de là, par un soir du mois de novembre, mon grand-père
+arrivait crotté jusqu'à l'échine, mais rayonnant.
+
+--J'ai trouvé au delà de ce que nous espérions, s'écriait l'excellent
+homme, en pressant les mains de son beau-frère; Benjamin, te voilà riche
+maintenant, tu pourras manger des matelottes tant que tu voudras.
+
+--Mais, qu'as-tu donc trouvé? faisaient, chacun de leur côté, ma
+grand'mère et Benjamin.
+
+--Une fille unique, une riche héritière, la fille du père Minxit, avec
+lequel nous avons fait la Saint Yves il y a un mois!
+
+--De ce médecin de village qui consulte les urines?
+
+--Précisément. Il t'accepte sans restriction; il est charmé de ton
+esprit: il te croit très-propre, par ton allure et ta faconde, à le
+seconder dans son industrie.
+
+--Diable! faisait Benjamin en se grattant la tête, c'est que je ne me
+soucie pas de consulter les urines.
+
+--Eh! grand niais! une fois que tu seras le gendre du père Minxit, tu
+l'enverras promener avec ses fioles et tu amèneras ta femme à Clamecy.
+
+--Oui, mais c'est que Mlle Minxit est rousse.
+
+--Elle n'est que blonde, Benjamin, je t'en donne ma parole d'honneur.
+
+--On dirait, tant elle est piolée, qu'on lui a jeté une poignée de son
+par la figure.
+
+--Je l'ai vue ce soir, je t'assure que ce n'est presque rien.
+
+--Avec, cela, elle a cinq pieds trois pouces; je crains véritablement de
+gâter la race humaine: nous ferons des enfants qui seront grands comme
+des perches.
+
+--Tout ce que tu dis là ce sont de mauvaises plaisanteries, faisait ma
+grand'mère; j'ai rencontré hier ton marchand de drap, il veut absolument
+être payé, et tu sais bien que ton perruquier ne veut plus t'accommoder.
+
+--Ainsi vous voulez, ma chère soeur, que j'épouse Mlle Minxit; mais vous
+ne savez pas, vous, ce que cela veut dire Minxit.
+
+--Et toi Machecourt, le sais-tu?
+
+--Sans doute je le sais; cela veut dire le père Minxit.
+
+--As-tu lu Horace, Machecourt?
+
+--Non, Benjamin.
+
+--Eh bien! Horace a dit: _Num minxit patrios cineres_. C'est ce coquin
+de prétérit défini qui me révolte! avec cela que ma chère soeur n'est
+plus malade. M. Minxit, Mme Minxit, M. Rathery Benjamin Minxit, le petit
+Jean Rathery Minxit, le petit Pierre Rathery Minxit, la petite Adèle
+Rathery Minxit, la petite Annette Rathery Minxit. Eh! mais, dans notre
+famille, il y aura de quoi faire tourner un moulin. Puis, à te parler
+franchement, je ne me soucie guère de me marier. Il y a bien une chanson
+qui dit:
+
+ ... qu'on est heureux
+ Dans les liens du mariage!
+
+Mais cette chanson ne sait ce qu'elle chante. Ce ne peut être qu'un
+célibataire qui en soit l'auteur.
+
+ ... qu'on est heureux
+ Dans les liens du mariage!
+
+Cela serait bon, Machecourt, si l'homme était libre de se choisir une
+compagne; mais les nécessités de la vie sociale nous forcent toujours
+d'épouser d'une manière ridicule et contraire à nos penchants. L'homme
+épouse une dot et la femme une profession. Puis, quand on a fait la noce
+avec tous ses beaux dimanches, qu'on est rentré dans la solitude de son
+ménage, on s'aperçoit qu'on ne se convient pas. L'un est avare et
+l'autre prodigue, la femme est coquette et le mari jaloux, l'un aime à
+la bise et l'autre à droit vent: on voudrait être à mille lieues l'un du
+l'autre; mais il faut vivre dans le cercle de fer où on s'est enfermé,
+et rester ensemble _usque ad vitam æternam_.
+
+--Est-ce qu'il est gris? dit mon grand-père à l'oreille de sa femme.
+
+--Pourquoi? répondit celle-ci.
+
+--C'est qu'il parle avec bon sens.
+
+Cependant on fit entendre raison à mon oncle, et il fut convenu qu'il
+irait le lendemain dimanche voir Mlle Minxit.
+
+
+
+
+III
+
+COMMENT MON ONCLE FIT LA RENCONTRE D'UN VIEUX SERGENT ET D'UN CANICHE,
+CE QUI L'EMPÊCHA D'ALLER CHEZ M. MINXIT.
+
+
+Le lendemain, à huit heures du matin, mon oncle était frais et
+accommodé; il n'attendait plus pour partir qu'une paire de souliers que
+devait lui apporter Cicéron, ce fameux préconiseur dont nous avons déjà
+parlé, et qui cumulait la profession de cordonnier avec celle de
+tambour.
+
+Cicéron ne tarda pas à arriver. À cette époque de bonne franquette,
+c'était la coutume, quand un ouvrier apportait de l'ouvrage dans une
+maison, qu'on ne le laissât pas sortir sans lui avoir fait boire
+quelques verres de vin. C'était d'un mauvais genre, j'en conviens; mais
+ces procédés bienveillants rapprochaient les conditions; le pauvre
+savait gré au riche des concessions qu'il lui faisait, et ne le
+jalousait point. Aussi a-t-on vu, pendant la révolution, d'admirables
+dévouements de serviteurs envers leurs maîtres, de fermiers envers leurs
+seigneurs, d'ouvriers envers leurs patrons, qui, à notre époque de
+morgue insolente et de ridicule orgueil, ne se reproduiraient
+certainement plus.
+
+Benjamin pria sa soeur d'aller tirer une bouteille de vin blanc pour
+trinquer avec Cicéron. Sa soeur en tira une, puis deux, puis trois et
+jusqu'à sept.
+
+--Ma chère soeur, je vous en prie, encore une bouteille.
+
+--Mais tu ne sais donc pas, malheureux, que tu en es à la huitième.
+
+--Vous savez bien, chère soeur, que nous ne comptons pas ensemble.
+
+--Mais tu ne sais pas, toi, que tu as un voyage à faire.
+
+--Encore cette dernière bouteille, et je pars.
+
+--Oui, tu es dans un bel état de partir; et si on venait te chercher
+pour visiter un malade.
+
+--Que vous savez peu, ma bonne soeur, apprécier les effets du vin!... On
+voit bien que vous ne buvez que les eaux limpides du Beuvron. Faut-il
+partir? mon centre de gravité est toujours à la même place. Faut-il
+saigner?... Mais à propos, ma soeur, il faut que je vous saigne:
+Machecourt me l'a recommandé en partant. Vous vous plaigniez ce matin
+d'un grand mal de tête, une saignée vous fera du bien. Et Benjamin de
+tirer sa trousse, et ma grand'mère de s'armer des pincettes.
+
+--Diable! vous faites un malade bien récalcitrant. Eh bien! transigeons;
+je ne vous saignerai point, et vous irez nous tirer une huitième
+bouteille de vin.
+
+--Je n'en tirerai pas un verre.
+
+--Ce sera donc moi qui la tirerais, dit Benjamin; et, prenant la
+bouteille, il se dirigea vers la cave.
+
+Ma grand'mère, ne voyant rien de mieux à faire pour l'arrêter, se pendit
+à sa queue; mais Benjamin, sans s'occuper de cet incident, s'en alla à
+la cave d'un pas aussi ferme que s'il n'eût eu qu'un paquet d'oignons au
+bout de la queue, et revint avec sa bouteille pleine.
+
+--Eh bien! ma chère soeur, c'était bien la peine d'aller deux à la cave
+pour une méchante bouteille de vin blanc; mais je dois vous prévenir que
+si vous persistiez dans ces mauvaises habitudes, vous me forceriez à
+faire couper ma queue.
+
+Cependant Benjamin, qui, tout à l'heure, regardait comme une corvée
+assommante le voyage de Corvol, s'obstinait maintenant à partir. Ma
+grand'mère, pour lui en ôter la possibilité, avait enfermé ses souliers
+dans l'armoire.
+
+--Je vous dis que je partirai!
+
+--Je te dis que tu ne partiras pas!
+
+--Voulez-vous que je vous porte chez M. Minxit au bout de ma queue?
+
+Tel était le dialogue qui avait lieu entre le frère et la soeur, quand
+mon grand-père arriva. Il mit fin à la discussion en déclarant que le
+lendemain il avait besoin d'aller à la Chapelle, et qu'il emmènerait
+Benjamin avec lui.
+
+Mon grand-père était sur pied avant le jour. Quand il eut griffonné son
+exploit et écrit au bas: «dont le coût est de six francs quatre sous six
+deniers,» il essuya sa plume sur la manche de sa houppelande, serra
+précieusement ses lunettes dans leur fourreau, et alla éveiller
+Benjamin. Celui-ci dormait comme le prince de Condé,--si le prince ne
+faisait semblant de dormir,--la veille d'une bataille.
+
+--Allons, eh! Benjamin, debout; il fait grand jour.
+
+--Tu te trompes, répondit Benjamin avec un grognement et se retournant
+du côté du mur, il fait nuit noire.
+
+--Lève la tête, tu verras la clarté du soleil sur le plancher.
+
+--Je te dis, moi, que c'est la clarté du réverbère.
+
+--Ah çà! est-ce que tu ne voudrais pas partir?
+
+--Non; j'ai rêvé toute la nuit de pain dur et de piquette, et si nous
+nous mettions en route, il pourrait nous arriver malheur.
+
+--Eh bien! je te déclare, moi, que, si dans dix minutes tu n'es pas
+levé, je t'envoie ta chère soeur; si au contraire tu es levé, je perce ce
+quartaut de vin vieux que tu sais bien.
+
+--Tu es sûr que c'est du Pouilly, n'est-ce pas? dit Benjamin, se mettant
+sur son séant; tu m'en donnes ta parole d'honneur.
+
+--Oui, foi d'huissier.
+
+--Alors va percer ton quartaut; mais je te préviens que s'il nous arrive
+malencontre en route, c'est toi qui en répondras à ma chère soeur.
+
+Une heure après, mon oncle et mon grand-père étaient sur le chemin de
+Mulot. À quelque distance de la ville, ils rencontrèrent deux petits
+paysans dont l'un portait un lapin sous son bras et l'autre avait deux
+poules dans son panier. Le premier disait à son compagnon:
+
+--Si tu veux dire à M. Cliquet que mon lapin est un lapin de garenne et
+que tu me l'as vu prendre au lacet, tu seras mon camarade.
+
+--Je le veux bien, répondit celui-ci, mais à condition que tu diras à
+Mme Deby que mes poules pondent deux fois par jour et qu'elles font des
+oeufs gros comme des oeufs de cane.
+
+--Vous êtes deux petits larrons, dit mon grand-père; je vous ferai tirer
+l'un de ces jours les oreilles par M. le commissaire de police.
+
+--Et moi, mes amis, dit Benjamin, je vous prie d'accepter chacun cette
+pièce de douze deniers.
+
+--Voilà de la générosité bien placée, dit mon grand-père haussant les
+épaules: tu donneras sans doute du plat de ton épée au premier pauvre
+honnête que tu rencontreras, puisque tu prostitues ta monnaie à ces deux
+vauriens.
+
+--Vauriens pour toi, Machecourt, qui ne vois que la pellicule de chaque
+chose; mais pour moi ce sont deux philosophes. Ils viennent d'inventer
+une machine qui, bien organisée, ferait la fortune de dix honnêtes gens.
+
+--Et quelle est donc la machine, dit mon grand-père d'un air
+d'incrédulité, que viennent d'inventer ces deux philosophes que je
+rosserais d'importance, moi, si nous avions le temps de nous arrêter?
+
+--Cette machine est simple, dit mon oncle: la voici telle qu'elle se
+comporte:
+
+Nous sommes dix amis qui, au lieu de nous réunir pour déjeuner, nous
+réunissons pour faire fortune.
+
+Cela vaut au moins la peine de se réunir, interrompit mon grand-père.
+
+--Nous sommes, tous les dix, intelligents, adroits, rusés même au
+besoin. Nous avons le verbe haut, la discussion prestigieuse; nous
+manions la parole avec la même adresse qu'un escamoteur manie ses
+muscades. Pour la moralité de la chose, nous sommes tous capables dans
+notre profession, et les personnes de bonne volonté peuvent dire, sans
+trop se compromettre, que nous valons mieux que nos confrères.
+
+Nous formons, en tout bien et tout honneur, une société pour nous
+préconiser les uns les autres, pour insuffler, pour faire mousser et
+bulliférer notre petit mérite.
+
+--J'entends, dit mon grand-père, l'un vend de la mort-aux-rats et n'a
+qu'une grosse caisse, l'autre du thé suisse et n'a qu'une paire de
+cimbales. Vous réunissez vos moyens de faire du bruit, et...
+
+--C'est cela même, interrompit Benjamin. Tu conçois que si la machine
+fonctionne convenablement, chacun des sociétaires a autour de lui neuf
+instruments qui font un vacarme épouvantable.
+
+Nous sommes neuf qui disons: L'avocat Page boit trop, mais je crois que
+ce diable d'homme fait infuser les feuilles de la coutume du Nivernais
+dans son vin, qu'il a mis la logique en bouteille. Toutes les causes
+qu'il lui convient de gagner il les gagne; et l'autre jour, il a fait
+obtenir de forts dommages-intérêts à un gentilhomme qui avait assommé un
+paysan.
+
+L'huissier Parlanta est un peu retors; mais c'est l'Annibal des
+huissiers; sa contrainte par corps est inévitable; pour lui échapper, il
+faudrait que son débiteur n'eût pas de corps. Il vous mettrait la main
+sur l'épaule d'un duc et pair.
+
+Pour Benjamin Rathery, c'est un homme sans souci qui se moque de tout et
+rit au nez de la fièvre, un homme, si vous le voulez, d'assiette et de
+bouteille; mais c'est précisément à cause de cela que je le préférerais
+à ses confrères. Il n'a pas l'air de ces médecins sinistres dont le
+registre est un cimetière; il est trop gai et digère trop bien pour
+avoir beaucoup d'actes de décès à se reprocher.
+
+Ainsi chacun des sociétaires se trouve multiplié par 9...
+
+--Oui, dit mon grand-père, mais cela te donnera-t-il neuf habits rouges?
+neuf fois Benjamin Rathery, qu'est-ce que cela fait?
+
+--Ça fait neuf cents fois Machecourt! répliqua vivement Benjamin. Mais
+laisse-moi finir ma démonstration, tu plaisanteras après.
+
+Voilà neuf réclames vivantes qui s'insinuent partout, qui vous répètent
+le lendemain, sous une autre forme, ce qu'elles vous ont dit la veille;
+neuf affiches qui parlent, qui arrêtent les passants par le bras; neuf
+enseignes qui se promènent par la ville, qui discutent, qui font des
+dilemmes, des enthymènes, et se moquent de vous si vous n'êtes point de
+leur avis.
+
+Il résulte de là que la réputation de Page, de Rapin, de Rathery, qui se
+traînait péniblement dans l'enceinte de leur petite ville, comme un
+avocat dans un cercle vicieux, prend tout à coup un essor étourdissant.
+Hier elle n'avait pas de pieds, aujourd'hui elle a des ailes. Elle se
+dilate comme un gaz quand on a ouvert le bocal où il était enferme. Elle
+s'épand par toute la province. Les clients arrivent à ces gens-là de
+tous les points du bailliage; ils arrivent du sud et de l'aquilon, de
+l'aurore et du couchant, comme dans l'Apocalypse les élus arrivent à la
+ville de Jérusalem. Au bout de cinq à six ans, Benjamin Rathery est à la
+tête d'une belle fortune qu'il dépense, avec grand fracas de verres et
+de bouteilles, en déjeuners et en dîners; toi, Machecourt, tu n'es plus
+porteur de contraintes: je t'achète une charge de bailli. Ta femme est
+couverte de soie et de dentelles comme une sainte Renne; ton aîné, qui
+est déjà enfant de choeur, entre au séminaire; ton cadet, qui est
+malingreux et jaune comme un serin des Canaries, étudie la médecine: je
+lui cède ma réputation et mes vieux clients, et je l'entretiens d'habits
+rouges. De ton puîné nous faisons un robin. Ta fille aînée épouse un
+homme de plume. Nous marions la plus jeune à un gros bourgeois, et le
+lendemain de la noce nous mettons la machine au grenier.
+
+--Oui, mais ta machine a un petit défaut, elle n'est pas à l'usage des
+honnêtes gens.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que.
+
+--Mais enfin?
+
+--Parce que l'effet en est immoral.
+
+--Pourrais-tu me prouver cela par or et par donc?
+
+--Va te promener avec tes or et tes donc. Toi qui es un savant, tu
+raisonnes avec ton esprit; moi qui suis un pauvre porteur de
+contraintes, je sens avec ma conscience. Je soutiens que tout homme qui
+acquiert sa fortune par d'autres moyens que par son travail et ses
+talents, n'en est pas légitime possesseur.
+
+--C'est très-bien ce que tu dis là, Machecourt! s'écria mon oncle; tu as
+parfaitement raison! La conscience, c'est la meilleure de toutes les
+logiques, et le charlatanisme, sous quelque forme qu'il se déguise, est
+toujours une escroquerie. Eh bien! brisons notre machine, et n'en
+parlons plus.
+
+Tout en devisant ainsi ils approchaient du village de Moulot; ils
+aperçurent, sur le seuil d'une porte de vigne, une espèce de soldat
+encadré profondément entre des ronces, dont les touffes brunes et
+rouges, meurtries par la gelée, tombaient pêle-mêle comme une chevelure
+en désordre. Cet homme avait sur sa tête un morceau de chapeau à cornes,
+sans cocarde; sa figure en ruine avait une teinte pierreuse, cette
+teinte dorée qu'ont les vieux monuments au soleil. Deux grandes
+moustaches blanches encadraient sa bouche, comme deux parenthèses. Il
+était couvert d'un vieil uniforme; sur une des manches s'étendait
+transversalement un vieux galon effacé. L'autre manche, dépouillée de
+son insigne, n'offrait plus qu'un rectangle qui se distinguait du reste
+de l'étoffe par une laine plus neuve et d'une nuance plus foncée. Ses
+jambes nues, enflées par le froid, étaient rouges comme des betteraves.
+Il laissait tomber d'une gourde quelques gouttes d'eau-de-vie sur de
+vieux morceaux de pain noir; un caniche, de la grande espèce, était
+assis devant lui sur son derrière, et suivait tous ses mouvements,
+pareil à un muet qui écoute avec ses yeux les ordres que lui donne son
+maître.
+
+Mon oncle eût plutôt passé outre devant un bouchon que devant cet homme.
+S'arrêtant sur le bord du chemin:
+
+--Camarade, dit-il, voilà un mauvais déjeuner!
+
+--J'en ai fait de plus mauvais encore, mais Fontenoy et moi nous avons
+bon appétit.
+
+--Qui Fontenoy?
+
+--Mon chien, ce caniche que vous voyez.
+
+--Diable! voilà un beau nom pour un chien. Au fait, la gloire est bien
+pour les rois, pourquoi ne serait-elle pas pour les caniches?
+
+--C'est son nom de guerre, poursuivit le sergent; son nom de famille est
+Azor.
+
+--Eh! pourquoi l'appelez-vous Fontenoy!
+
+--Parce qu'à la bataille de Fontenoy il a fait un capitaine anglais
+prisonnier.
+
+--Eh! comment donc cela? fit mon oncle tout émerveillé.
+
+--D'une manière fort simple, en l'arrêtant par une des basques de son
+habit jusqu'à ce que je pusse lui mettre la main sur l'épaule; tel qu'il
+est, Fontenoy a été mis à l'ordre de l'armée, et a eu l'honneur d'être
+présenté à Louis XV, qui a daigné me dire: «Sergent Duranton, vous avez
+là un beau chien!»
+
+--Voilà un roi bien affable pour les quadrupèdes: je m'étonne qu'il
+n'ait pas donné des lettres de noblesse à votre caniche. Comment se
+fait-il que vous ayez quitté le service d'un si bon roi?
+
+--Parce qu'on m'a fait un passe-droit, dit le sergent, l'oeil rutilant et
+la narine gonflée de colère; il y a dix ans que j'ai ces guenilles d'or
+sur le bras; j'ai fait toutes les campagnes de Maurice de Saxe, et j'ai
+sur le corps plus de cicatrices qu'il n'en faudrait pour faire deux
+états de service; ils m'avaient promis l'épaulette; mais nommer officier
+le fils d'un tisserand, ç'eût été un scandale à faire horripiler toutes
+les ailes de pigeon du royaume de France et de Navarre. Ils m'ont fait
+passer sur le corps une espèce de petit chevalier tout frais éclos de sa
+coquille de page. Ça saura se faire tuer tout de même, car ils sont
+braves, on ne peut pas leur refuser cela; mais ça ne sait pas dire:
+Tête... droite!
+
+À cette parole de la théorie fortement accentuée par le sergent, le
+caniche tourna militairement la tête à droite.
+
+--Tout beau! Fontenoy, fit son maître; tu oublies que nous sommes
+retirés du service; et il reprit: Je n'ai pu passer cela au roi
+très-chrétien; dès ce moment, je me suis brouillé avec lui, et je lui ai
+demandé mon congé, qu'il m'a gracieusement accordé.
+
+--Vous avez bien fait, brave homme, s'écria Benjamin en frappant sur
+l'épaule du vieux soldat, geste imprudent qui faillit le faire dévorer
+par le caniche. Si mon approbation peut vous être agréable; je vous la
+donne sans restriction; les nobles n'ont jamais nui à mon avancement;
+mais cela n'empêche pas que je les haïsse de tout mon coeur.
+
+--En ce cas, c'est une haine toute platonique, interrompit mon
+grand-père.
+
+--Dis plutôt une haine toute philosophique, Machecourt. La noblesse est
+la plus absurde de toutes les choses; c'est une révolte flagrante du
+despotisme contre le Créateur. Dieu a-t-il fait plus hautes les unes que
+les autres les herbes de la prairie, et a-t-il gravé des écussons sur
+l'aile des oiseaux ou sur le pelage des bêtes fauves? Que signifient ces
+hommes supérieurs que fait un roi par lettres-patentes, comme il fait un
+gabeleur et un regrattier? «À dater d'aujourd'hui, vous reconnaîtrez le
+sieur tel pour un homme supérieur. Signé Louis XV, et plus bas
+Choiseul.» Oh! que voilà une supériorité bien établie!
+
+Un vilain est fait comte par Henri IV, parce qu'il a servi une bonne oie
+à cette majesté; un chapon avec l'oie et il était fait marquis; il n'eût
+fallu ni plus d'encre ni plus de parchemin pour cela. Maintenant les
+descendants de ces hommes ont le privilége de nous bâtonner, nous dont
+les ancêtres n'ont jamais eu l'occasion d'offrir à un roi une aile de
+volaille!
+
+Et voyez un peu à quoi tiennent les grandeurs de ce monde: si l'oie eût
+été un peu plus ou un peu moins cuite, qu'on y eût mis une pincée de sel
+de plus ou une pincée de poivre de moins, qu'il fût tombé un peu de suie
+dans la lèchefrite ou un peu de cendre sur les tartines, qu'on l'eût
+servie un peu plus tôt ou un peu plus tard, il y avait une famille noble
+de moins en France! Et le peuple courbe le front devant une pareille
+grandeur! Oh! je voudrais, comme Caligula le voulait du peuple romain,
+que la France n'eût qu'une seule paire de joues pour la souffleter.
+
+Mais, dis-moi donc, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux
+deux lettres que ces gens mettent devant leur nom? ajoutent-elles un
+pouce à leur taille? ont-ils plus de fer que toi dans le sang? plus de
+moëlle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête? pourraient-ils
+manier une épée plus lourde que la tienne? ce _de_ merveilleux guérit-il
+les écrouelles? préserve-t-il son titulaire de la colique quand il a
+trop dîné, ou de l'ivresse quand il a trop bu? Ne vois-tu pas que ces
+comtes, ces barons, ces marquis, sont des majuscules qui, malgré la
+place qu'elles occupent dans la ligne, n'ont toujours que la valeur des
+simples lettres? Si un duc et pair et un bûcheron étaient ensemble dans
+une savane de l'Amérique, ou au milieu du grand désert de Sahara, je
+voudrais bien savoir lequel des deux serait le plus noble?
+
+Leur trisaïeul maniait la rondache, et ton père faisait des bonnets de
+coton, qu'est-ce que cela prouve pour eux et contre toi? Viennent-ils au
+monde avec la rondache de leur trisaïeul au côté? ont-ils ses cicatrices
+gravées sur leur peau? Qu'est-ce que cette grandeur qui se transmet de
+père en fils, comme une bougie neuve qu'on allume à une bougie qui
+s'éteint? Les champignons qui naissent sur les débris d'un chêne mort
+sont-ils des chênes?
+
+Quand j'apprends que le roi a créé une famille noble, il me semble voir
+un cultivateur planter dans son champ un grand niais de pavot qui
+infectera vingt sillons de sa graine, et ne rapportera tous les ans que
+quatre grandes feuilles rouges. Cependant, tant qu'il y aura des rois,
+il y aura des nobles. Les rois font des comtes, des marquis, des ducs,
+pour que l'admiration monte jusqu'à eux par degrés. Les nobles, ce sont,
+relativement à eux, les bagatelles de la porte, la parade qui donne aux
+badauds un avant-goût des magnificences du spectacle. Un roi sans
+noblesse, ce serait un salon sans antichambre; mais cette friandise de
+leur amour-propre leur coûtera cher. Il est impossible que vingt
+millions d'hommes consentent toujours à n'être rien dans l'État, pour
+que quelques milliers de courtisans soient quelque chose: quiconque a
+semé des priviléges doit recueillir des révolutions. Le temps n'est pas
+loin peut-être où tous ces brillants écussons seront traînés dans le
+ruisseau, et où ceux qui s'en décorent maintenant auront besoin de la
+protection de leurs valets.
+
+--Eh! me dites-vous, votre oncle Benjamin a dit tout cela?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Tout d'une haleine?
+
+--Sans doute. Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant en cela? Mon grand-père
+avait un broc qui tenait une pinte et demie, et mon oncle le vidait tout
+d'un trait: il appelait cela faire des tirades.
+
+--Et ses paroles, comment ont-elles été conservées?
+
+--Mon grand-père les a écrites.
+
+--Il avait donc là, en plein champ, tout ce qu'il fallait pour écrire?
+
+--Quelle bêtise! un huissier.
+
+--Et le sergent a-t-il encore quelque chose à dire?
+
+--Certainement. Il faut bien qu'il parle pour que mon oncle lui réponde.
+
+Or donc, le sergent dit:
+
+--Il y a trois mois que je suis en route; je vais de ferme en ferme, et
+j'y reste tant qu'on veut me supporter. Je fais faire l'exercice aux
+enfants; je raconte nos campagnes aux hommes et Fontenoy amuse les
+femmes avec ses gambades. Je ne suis pas pressé d'arriver, car je ne
+sais pas trop où je vais. Ils me renvoient dans mes foyers, et je n'ai
+pas de foyer. Il y a longtemps que le four de mon père est défoncé, et
+j'ai les bras plus creux et plus rouillés que deux vieux canons de
+fusil. Je crois tout de même que je retournerai dans mon village. Ce
+n'est pas que j'espère y être mieux qu'en tout autre pays. La terre y
+est aussi dure qu'ailleurs, on n'y boit pas l'eau-de-vie dans les
+ornières. Mais qu'importe? j'y vais toujours. C'est comme un caprice de
+malade. Je serai la garnison du pays. S'ils ne veulent pas nourrir le
+vieux soldat, il faudra bien au moins qu'ils l'enterrent, et,
+ajouta-t-il, ils auront bien la charité d'apporter, sur ma fosse, un peu
+de soupe à Fontenoy jusqu'à ce qu'il soit mort de chagrin, car Fontenoy
+ne me laissera pas en aller tout seul. Quand nous sommes seuls et qu'il
+me regarde, il me promet cela, ce bon Fontenoy.
+
+--Eh! voilà le sort qu'ils vous ont fait, répondit Benjamin. En vérité,
+les rois sont les plus égoïstes de tous les êtres. Si les serpents, dont
+nos poètes parlent si mal, avaient une littérature, ils feraient des
+rois le symbole de l'ingratitude. J'ai lu quelque part que Dieu ayant
+fait le coeur des rois, un chien l'emporta, et que ne voulant pas
+recommencer sa besogne, il mit une pierre à la place. Cela me paraît
+assez vraisemblable Pour les Capets, c'est peut-être un oignon de lis
+qu'ils ont à la place du coeur; je défie qu'on me prouve le contraire.
+
+Parce qu'on a fait à ces gens-là une croix sur le front avec de l'huile,
+leur personne est auguste, ils sont majesté, ils sont NOUS, au lieu de
+JE, ils ne peuvent mal faire; si leur valet de chambre les égratignait
+en leur passant leur chemise, il serait sacrilége. Leurs petits sont des
+altesses; eux, ces marmots, qu'une femme porte au poing, dont le berceau
+tiendrait sous une cage à poulet, ils sont des hauteurs très-hautes, des
+montagnes sérénissimes. On ferait volontiers dorer par le bout les
+mamelles de leur nourrice. Si tel est l'effet d'un peu d'huile, quel
+respect aurions-nous donc pour les anchois, qui marinent dans l'huile
+jusqu'à ce qu'on les mange!
+
+Chez la caste des sires, l'orgueil va jusqu'à la démence. On les compare
+à Jupiter tenant la foudre, et ils ne se trouvent pas trop honorés de la
+comparaison. La foudre de moins, et ils se fâcheraient. Cependant
+Jupiter a la goutte, et il faut deux valets pour le mener à sa table ou
+à son lit. Le rimeur Boileau a, de son autorité privée, a ordonné aux
+vents de se taire, attendu qu'il allait parler de Louis XIV:
+
+ Et vous, Vents, faites silence,
+ Je vais parler de Louis!
+
+Et Louis n'a rien vu en cela que de très-naturel; seulement il n'a pas
+songé d'ordonner aux commandants de ses vaisseaux de parler de Louis
+pour apaiser les tempêtes.
+
+Ils croient tous, les pauvres fous, que l'espace de terre où ils règnent
+est à eux; que Dieu le donna à Eudes, fonds et tréfonds, pour en jouir,
+sans trouble ni obstacle, lui et ses descendants. Qu'un courtisan leur
+dise que Dieu a fait la Seine tout exprès pour alimenter le grand bassin
+des Tuileries, ils le tiendront pour homme d'esprit. Ils regardent ces
+millions d'hommes qui sont autour d'eux comme une propriété dont on ne
+saurait, sous peine de pendaison, leur contester le titre; les uns sont
+venus au monde pour leur fournir de l'argent, les autres pour mourir
+dans leurs querelles; quelques-uns, qui ont le sang plus limpide et plus
+rose, pour leur procréer des maîtresses. Tout cela résulte évidemment de
+la croix qu'un vieil archevêque, de sa main caduque, leur a faite sur le
+front.
+
+Ils vous prennent un homme dans la force de la jeunesse, ils lui mettent
+un fusil entre les mains, un sac sur le dos, ils le marquent à la tête
+d'une cocarde, puis ils lui disent: Mon confrère de Prusse a des torts
+envers moi, tu vas courir sus à tous ses sujets. Je les ai fait
+prévenir, par mon huissier qu'on appelle un héraut, que le 1er avril
+prochain tu auras l'honneur de te présenter sur la frontière pour les
+égorger, et qu'ils eussent à se tenir prêts pour te recevoir. Entre
+monarques, ce sont des égards qu'on se doit. Tu croiras peut-être au
+premier aspect que nos ennemis sont des hommes; mais ce ne sont pas des
+hommes, je t'en préviens, ce sont des Prussiens; tu les distingueras de
+la race humaine à la couleur de leur uniforme. Tâche de bien faire ton
+devoir; car je serai là, assis sur mon trône, qui te regarderai. Si tu
+remportes la victoire, quand vous reviendrez en France, on vous amènera
+sous les fenêtres de mon palais, je descendrai en grand uniforme, et je
+vous dirai: «Soldats! je suis content de vous!» Si vous êtes cent mille
+hommes, tu auras pour ta part un cent millième de ces six paroles. Au
+cas où tu resterais sur le champ de bataille, ce qui pourrait fort bien
+arriver, j'enverrai ton extrait mortuaire à ta famille afin qu'elle
+puisse te pleurer, et que tes frères puissent hériter de toi. Si tu
+perds un bras ou une jambe, je te les paierai ce qu'ils valent; mais si
+tu as le bonheur ou le malheur, comme tu voudras, d'échapper au boulet,
+quand tu n'auras plus la force de porter ton sac, je te donnerai ton
+congé, et tu iras crever où tu voudras, cela ne me regardera plus.
+
+--Voilà bien l'affaire, dit le sergent; quand ils ont extrait de notre
+sang ce phosphore dont ils font leur gloire, ils nous jettent de côté,
+comme le vigneron jette sur le fumier le marc du raisin après en avoir
+pressuré la liqueur; comme l'enfant jette au ruisseau le noyau du fruit
+qu'il vient de manger.
+
+--C'est très-mal à eux, fit Machecourt dont l'esprit était à Corvol, et
+qui eût voulu y voir son beau-frère.
+
+--Machecourt, dit Benjamin, le regardant de travers, choisis mieux tes
+expressions; il n'y a pas ici matière à plaisanterie. Oui, quand je vois
+ces fiers soldats qui ont fait de leur sang la gloire de leur pays,
+obligés, comme ce pauvre vieux Cicéron, de passer le reste de leur vie
+dans une échoppe de savetier, tandis qu'un tas de pantins dorés
+accaparent tout l'argent de l'impôt, et que des prostituées ont pour
+s'envelopper négligemment le matin des cachemires dont un seul vaut tous
+les vêtements d'une pauvre ménagère, je suis exaspéré contre les rois;
+si j'étais Dieu, je leur mettrais sur le corps un uniforme de plomb, et
+je les condamnerais à faire mille ans de service dans la lune, avec
+toutes leurs iniquités dans leur sac. Les empereurs seraient caporaux.
+
+Après avoir repris haleine et s'être essuyé le front, car il suait, mon
+digne grand-oncle, d'émotion et de colère, il tira mon grand-père à part
+et lui dit:
+
+--Si nous faisions déjeuner avec nous chez Manette ce brave homme et ce
+glorieux caniche?
+
+--Heim! heim! objecta mon grand-père.
+
+--Que diable! répliqua Benjamin, on ne rencontre pas tous les jours un
+caniche qui a fait un capitaine anglais prisonnier, et tous les jours on
+donne des fêtes politiques à des gens qui ne valent pas cet honorable
+quadrupède.
+
+-Mais, as-tu de l'argent? dit mon grand-père; moi je n'ai qu'une pièce
+de trente sous que ta soeur m'a donnée ce matin, parce que, je crois,
+elle n'est pas bien marquée, et elle m'a bien recommandé de lui en
+rapporter au moins la moitié.
+
+--Moi, je n'ai pas un sou; mais je suis médecin de Manette, de même
+qu'elle est de temps en temps ma cabaretière, et nous nous faisons
+mutuellement crédit.
+
+--Seulement le médecin de Manette?
+
+--Qu'est-ce que cela te fait?
+
+--Rien; mais je te préviens que je ne veux pas rester plus d'une heure
+chez Manette.
+
+Mon oncle déclina donc son invitation au sergent. Celui-ci accepta sans
+cérémonie et se plaça joyeusement entre mon oncle et mon grand-père, ce
+qui s'appelle, en style de soldat, emboîter le pas.
+
+Un taureau qu'un paysan menait au pré venait à eux. Offusqué sans doute
+par l'habit rouge de Benjamin, il fondit brusquement sur lui. Mon oncle
+esquiva ses cornes, et comme il avait des articulations d'acier, il
+franchit d'un saut, sans faire plus d'effort que s'il eût exécuté un
+entrechat, un large fossé qui séparait la route des champs. Le taureau,
+qui tenait sans doute à faire des estafilades à l'habit rouge, voulut
+opérer comme mon oncle; maïs il tomba au milieu du fossé. C'est bien
+fait, dit Benjamin, voilà ce que c'est de chercher querelle à ceux qui
+ne songent pas à toi! Mais le quadrupède, obstiné comme un Russe qui
+monte à l'assaut, ne se rebuta pas pour ce mauvais succès; enfonçant ses
+sabots dans la terre à moitié dégelée, il cherchait à grimper le talus.
+Mon oncle, voyant cela, tira son épée, et tandis qu'il lardait de son
+mieux le mufle de l'animal, il appelait le paysan, et s'écriait:
+Bonhomme, arrêtez votre bête, sinon je vous préviens que je lui passe
+mon épée au travers du corps! Mais, tout en parlant ainsi, il laissa
+tomber son épée dans le fossé. Ôte ton habit et jette-le-lui bien vite!
+s'écria Machecourt. Sauvez-vous dans les vignes, disait le paysan. Gzzi!
+Gzzi! Fontenoy, fit le sergent. Le caniche se jeta sur le taureau, et
+comme il savait son monde, il le mordit au jarret. La colère de l'animal
+se tourna alors contre le chien; mais, tandis qu'il faisait rage de ses
+cornes, le paysan arriva, et parvint à passer un noeud coulant autour des
+jambes de derrière du taureau. Cette habile manoeuvre eut un plein succès
+et mit fin aux hostilités.
+
+Benjamin redescendit sur la route; il croyait que Machecourt allait se
+moquer de lui; mais celui-ci était pâle comme un linge et tremblait sur
+ses jambes.
+
+--Allons, Machecourt, remets-toi, dit mon oncle, ou bien il faudra que
+je te saigne; et toi, mon brave Fontenoy, tu as fait aujourd'hui une
+plus jolie fable que celle de La Fontaine, intitulée _la Colombe et la
+Fourmi_. Vous voyez, messieurs, qu'un bienfait n'est jamais perdu. La
+plupart du temps, le bienfaiteur est dans la nécessité de faire crédit
+longtemps à l'obligé; mais lui, Fontenoy, m'a payé d'avance. Qui diable
+m'aurait dit que j'aurais jamais de l'obligation à un caniche?
+
+Moulot est caché entre une touffe de saules et de peupliers sur la rive
+gauche du ruisseau du Beuvron, au pied d'une grosse colline, dans
+laquelle mord la route de La Chapelle. Quelques maisons du village
+étaient déjà remontées sur le bord du chemin, blanches et endimanchées
+comme des paysannes qui vont dans un lieu fréquenté par le beau monde;
+de ce nombre était le cabaret de Manette. À l'aspect du bouchon qui
+pendait, couvert de gloire, à la lucarne du grenier, Benjamin se mit à
+chanter de sa voix de stentor:
+
+ Amis, il faut faire une pause,
+ J'aperçois l'ombre d'un bouchon.
+
+À cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur
+le seuil de sa porte.
+
+Manette était une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, toute
+blanche, mais peut-être un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues
+une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de
+vin.
+
+--Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre
+jolie cabaretière comme arrhes du bon déjeuner qu'elle va nous préparer
+tout de suite.
+
+--Oui-dà! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrière, vous n'êtes
+pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit.
+
+--Il paraît, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà
+répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxit qui en ait parlé;
+donc, il tient à m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reçoit pas
+aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la
+négociation fût rompue.
+
+Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de Mlle Minxit; avez-vous du
+poisson?
+
+--Du poisson! fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Minxit.
+
+--Je vous le répète, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites
+attention à ce que vous allez me répondre.
+
+--Eh bien! dit Manette, mon mari est allé à la pêche, et il reviendra
+bientôt.
+
+--Bientôt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de
+tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette
+de tous les oeufs qui sont dans votre poulailler.
+
+Le déjeuner fut bientôt prêt; pendant que l'omelette allait, venait et
+sautait dans la poêle, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque
+aussitôt expédiée que servie. Une poule met six mois pour faire douze
+oeufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et
+en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette.
+
+--Voyez, disait Benjamin, comme la décomposition va plus vite que la
+recomposition; les contrées couvertes d'une nombreuse population
+s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait
+maigrir sa nourrice; le boeuf ne rend pas à la prairie toute l'herbe
+qu'il lui a prise; les cendres du chêne que nous brûlons ne retournent
+pas en chêne à la forêt; le zéphir ne rapporte pas au rosier les
+feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle; la bougie
+qui tombe devant nous ne retombe pas en rosée de cire sur la terre; les
+fleuves dépouillent incessamment les continents et vont perdre au sein
+des mers les choses qu'ils enlèvent à leurs rivages; la plupart des
+montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crânes chauves; les
+Alpes nous montrent à nu leurs ossements déchirés; l'intérieur de
+l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable; l'Espagne est une vaste
+bruyère, et l'Italie un grand ossuaire où il ne reste qu'une couche de
+cendre. Partout où les grands peuples ont passé, ils ont laissé la
+stérilité sur leurs traces. Cette terre parée de verdure et de fleurs,
+c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est
+condamnée. Un temps viendra où elle ne sera plus qu'une masse inerte,
+morte, glacée, une grande pierre sépulcrale sur laquelle Dieu écrira:
+«Ci-gît le genre humain.» En attendant, messieurs, profitons des biens
+que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mère, buvons à sa
+bonne existence.
+
+On en vint au jambon; mon grand-père mangeait par devoir, parce qu'il
+faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour
+faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser; mais le
+sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis à table que pour cela,
+et il ne sonnait mot.
+
+À table, Benjamin était un grand homme; mais son noble estomac n'était
+pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes
+qualités.
+
+Il regardait faire le sergent de l'air de dépit d'un homme surpassé,
+comme César eût regardé, du haut du Capitole, Bonaparte gagnant la
+bataille de Marengo. Après avoir contemplé pendant quelque temps son
+homme en silence, il jugea à propos de lui adresser ces paroles:
+
+--Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect,
+vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant
+au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est
+au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un
+besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un
+vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de
+riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons
+mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or,
+je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois
+même que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprès de vous
+qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arthus en personne: je crois même
+que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile.
+
+-C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et
+demain.
+
+--Permettez-moi donc de vous servir, pour après-demain, cette dernière
+tranche de jambon.
+
+--Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout.
+
+--Eh bien! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de
+l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau,
+deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans
+votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus.
+
+--Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les
+vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à
+Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les
+jours de noce comme les jours de jeûne.
+
+--Vous avez là, en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui,
+dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre?
+
+--Monsieur!... fit le sergent, jetant rapidement la main sur son
+caniche.
+
+--Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en
+disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au
+pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son
+enfant.
+
+--Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse aimer un
+chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui
+valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf
+qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh
+bien! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête
+de veau, et, le soir même, je l'ai fait passer sous la roue du moulin.
+
+--Ce que tu dis là ne prouve rien; toi, tu as une femme et six enfants,
+c'est bien assez de besogne pour toi d'aimer tout ce monde sans t'aller
+prendre d'une affection romanesque pour un caniche; mais je te parle,
+moi, d'un pauvre diable isolé parmi les hommes et qui n'a pour toute
+parenté que son chien. Mets un homme avec un chien dans une île déserte;
+mets, dans une autre île déserte une femme avec son enfant, je te parie
+qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable
+toutefois, autant que la femme aimera son enfant.
+
+--Je conçois, répondit mon grand-père, qu'un voyageur ait un chien pour
+lui tenir compagnie; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre
+ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journée. Mais qu'un
+homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrétien, voilà
+ce que je nie, voilà ce qui n'est pas possible!
+
+--Et moi je te dis que dans telles circonstances données, tu aimerais
+même un serpent à sonnettes; la fibre aimante chez l'homme ne peut
+rester complétement inerte. L'homme a horreur du vide; qu'on observe
+avec attention l'égoïste le plus endurci, on finira par trouver, comme
+une petite fleur entre des pierres, une affection cachée sous un pli de
+son âme.
+
+Règle générale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque
+chose. Le dragon qui n'a pas de maîtresse aime son cheval; la jeune
+fille qui n'a pas d'amant, aime son oiseau; le prisonnier, qui ne peut
+décemment aimer son geôlier, aime l'araignée qui file sa toile à la
+lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui dans un rayon
+de soleil. Quand nous ne trouvons rien d'animé où puissent se prendre
+nos affections, nous aimons la matière brute, une bague, une tabatière,
+un arbre, une fleur: le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et
+l'antiquaire pour ses camées.
+
+En ce moment, le mari de Manette entra avec une grosse anguille dans son
+sac.
+
+--Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voilà l'heure de dîner, si nous
+dînions avec cette anguille?
+
+--C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dînerons chez M.
+Minxit.
+
+--Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille?
+
+--Moi, dit le sergent, je ne suis pas pressé d'arriver; comme je ne vais
+pas plus là qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu à mon gîte.
+
+--Très-bien parlé! Et le respectable caniche, quelle est son opinion à
+cet égard?
+
+Le caniche regarda Benjamin, et remua deux ou trois fois la queue.
+
+--Bien! qui ne dit mot consent: ainsi, Machecourt, nous voilà trois
+contre toi, il faut que tu te rendes à l'opinion de la majorité. La
+majorité, vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde cela. Mets
+dix philosophes d'un côté et onze imbéciles de l'autre, les imbéciles
+l'emporteront.
+
+--L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-père, et si Manette
+a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelote. Mais,
+diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse.
+
+--Fais bien attention à ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement
+que quelqu'un me prête son bras pour me reconduire à Clamecy; si tu
+t'affranchissais de ce pieux devoir, je ne te tiendrais plus pour mon
+beau-frère.
+
+Or, comme Machecourt tenait beaucoup à être le beau-frère de Benjamin,
+il resta.
+
+L'anguille étant prête, on se remit à table. La matelote de Manette
+était un chef-d'oeuvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais
+les chefs-d'oeuvre de cuisinier sont oeuvres éphémères; on leur donne à
+peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on
+puisse comparer aux produits culinaires: ce sont les produits du
+journalisme; et encore, un ragoût peut se réchauffer, une terrine de
+foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de
+lui ses admirateurs; mais un article de journal n'a pas de lendemain. On
+n'en est pas à la fin qu'on a oublié le commencement; et, quand on l'a
+parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la
+table quand on a dîné. Aussi, je ne comprends pas que l'homme qui a une
+valeur littéraire consente à perdre son talent dans les obscurs travaux
+du journalisme; comment lui, qui peut écrire sur du parchemin, se
+résout-il à griffonner sur le papier brouillard d'un journal! Certes, ce
+ne doit pas être pour lui un petit crève-coeur, quand il voit les
+feuillets où il amis sa pensée, tomber sans bruit avec ces mille
+feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses
+branches.
+
+Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle
+philosophait. Benjamin ne s'aperçut qu'il faisait nuit que quand Manette
+vint apporter une chandelle allumée sur la table. Alors, sans attendre
+les observations de Machecourt, qui du reste était peu capable de faire
+observer quelque chose, il déclara que c'en était assez comme cela pour
+un jour, et qu'il fallait retourner à Clamecy.
+
+Le sergent et mon grand-père sortirent les premiers. Manette arrêta mon
+oncle sur le seuil de la porte:
+
+--M. Rathery, lui dit-elle, voilà!
+
+--Qu'est-ce que ce griffonnage? dit mon oncle. «Le 10 août, trois
+bouteilles de vin et un fromage à la crême; le 1er septembre, avec M.
+Page, neuf bouteilles et un plat de poisson.» Dieu me pardonne, je crois
+que c'est un mémoire!
+
+--Sans doute, dit Manette; je vois bien qu'il est temps de régler nos
+comptes, et j'espère que vous m'enverrez le vôtre ces jours-ci.
+
+--Moi, Manette, je n'ai pas de compte à vous faire. Belle corvée, ma
+foi, que de toucher le bras blanc et potelé d'une jolie femme comme vous
+l'êtes!
+
+--Vous dites cela pour vous moquer de moi, M. Rathery, fit Manette,
+tressaillant d'aise.
+
+--Je le dis parce que c'est vrai, parce que je le pense, répondit mon
+oncle. Pour ton mémoire, ma pauvre Manette, il arrive dans un moment
+fatal: je suis obligé de te déclarer que je n'ai pas un petit écu à
+l'heure qu'il est; mais, tiens, voilà ma montre, tu la garderas jusqu'à
+ce que je t'aie remboursée. Ça se trouve on ne peut mieux, elle ne va
+plus depuis hier.
+
+Manette se mit à pleurer et déchira le mémoire. Mon oncle l'embrassa sur
+la joue, sur le front, sur les yeux, partout où il put la rencontrer.
+
+--Benjamin, lui dit Manette se penchant vers son oreille, si vous avez
+besoin d'argent, dites-le-moi.
+
+--Non! non! Manette, répondit vivement mon oncle, je n'ai pas besoin de
+ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur
+que tu me donnes! mais ce serait une indignité; je serais vil comme une
+prostituée; et il embrassa Manette comme la première fois.
+
+--Ouais! ne vous gênez pas, M. Rathery, fit Jean-Pierre qui entrait.
+
+--Tiens! tu étais là, toi, Jean-Pierre? Est-ce que tu serais jaloux, par
+hasard? Je te préviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux.
+
+--Mais il me semble que j'en ai bien le droit d'être jaloux.
+
+--Imbécile! tu prends toujours les choses à l'envers. Ces messieurs
+m'ont chargé de témoigner à la femme leur satisfaction pour l'excellente
+matelote qu'elle nous a faite, et je m'acquittais de la commission.
+
+--Vous aviez un bon moyen, ce me semble, de témoigner votre satisfaction
+à Manette, c'était de la payer, entendez-vous?
+
+--D'abord, Jean-Pierre, nous n'avons pas affaire à toi: c'est Manette
+qui est ici la cabaretière; quant à te payer, sois tranquille, c'est moi
+qui me charge de l'écot: tu sais qu'il n'y a rien à perdre avec moi; et
+d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais te passer de
+suite mon épée au travers du corps. Cela te convient-il, Jean-Pierre? Et
+en disant cela il sortit.
+
+Benjamin jusqu'alors n'avait été que surexcité, il renfermait tous les
+éléments de l'ivresse sans être encore ivre. Mais en sortant du cabaret
+de Manette, le froid le saisit au cerveau et aux jambes.
+
+--Holà! eh! Machecourt, où es-tu!
+
+--Me voici, qui te tiens par le revers de ton habit.
+
+--Tu me tiens, c'est bien, ça me fait honneur; c'est une flatterie que
+tu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en état de soutenir mon
+hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui; mais maintenant je
+suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dîné trop longtemps.
+Je t'ai retenu ton bras; je te somme de venir me l'offrir.
+
+--Dans un autre temps, oui, dit Machecourt; mais il y a une difficulté,
+c'est que je ne puis marcher moi-même.
+
+--Alors, tu as forfait à l'honneur, tu as manqué au plus sacré des
+devoirs; je t'avais retenu ton bras, tu devais te ménager pour nous
+deux; mais je te pardonne ta faiblesse. _Homo sum_... c'est-à-dire, je
+te pardonne à une condition: c'est que tu vas m'aller chercher de suite
+le garde-champêtre et deux paysans portant des flambeaux pour me
+reconduire à Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi
+l'autre.
+
+--Mais il est manchot, l'officier rural, dit mon grand-père.
+
+--Alors le bras valide m'appartient; tout ce que je puis faire pour toi,
+c'est de te permettre de te tenir à ma queue, et tu prendras garde de
+défaire le ruban. Si cela t'arrange mieux, monte sur le dos du caniche.
+
+--Messieurs, dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout
+près de vous? Moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement
+épargnés, je les mets à votre disposition.
+
+--Vous êtes un brave homme, sergent, dit mon oncle prenant le bras droit
+du vieux soldat.
+
+--Un excellent homme, dit mon grand-père prenant le bras gauche.
+
+--Je me charge de votre avenir, sergent.
+
+--Et moi aussi, sergent, je m'en charge, quoique, à vrai dire, toute
+charge dans ce moment-ci...
+
+--Je vous apprendrai à arracher les dents, sergent.
+
+--Et moi, sergent, j'enseignerai à votre caniche à être garnisaire.
+
+--Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires.
+
+--Dans trois mois votre caniche, s'il se conduit bien, pourra gagner
+trente sous par jour.
+
+--Le sergent fera sur toi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux
+chicots tout délabrés qui te tourmentent, nous t'en arracherons un tous
+les deux jours de peur de te fatiguer, et quand nous aurons fini pour
+les chicots, nous t'arracherons les gencives.
+
+--Et moi je mettrai mon garnissaire au service de tes créanciers,
+mauvais payeur! je vais t'instruire d'avance des devoirs que tu auras à
+remplir envers lui. Tu lui dois le matin du pain et du fromage, ou, dans
+la saison, une botte de petites raves; à dîner, la soupe et le bouilli,
+et à souper, un rôti et une salade; la salade peut se remplacer par un
+petit verre. Tu auras soin qu'il ne dépérisse pas entre tes mains; car
+rien ne fait honneur à un débiteur comme un garnissaire bien gras. De
+son côté, il doit se conduire honnêtement envers toi; il n'a pas le
+droit de te troubler dans tes occupations, de jouer, par exemple, de la
+clarinette, ou de donner du cor de chasse.
+
+--En attendant, j'offre un gîte au sergent à la maison. Tu ne me
+désapprouveras pas, n'est-ce pas, Machecourt?
+
+--Pas précisément, mais j'ai grand'peur que ta chère soeur ne te
+désavoue.
+
+--Ah çà, messieurs, dit le sergent, entendons-nous, ne m'exposez pas à
+recevoir un affront; car, je vous en préviens, il faudrait que l'un ou
+l'autre m'en fît compte.
+
+--Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas échéait, ce
+serait à moi que vous vous adresseriez; car, pour Machecourt, il ne sait
+se battre que quand son adversaire lui cède la lame de son épée et garde
+le fourreau.
+
+Tout en philosophant ainsi, ils arrivèrent à la porte de la maison. Mon
+grand-père ne se souciait pas d'entrer le premier, et mon oncle ne
+voulait entrer que le second. Pour arranger la chose, ils entrèrent tous
+deux ensemble, s'entrechoquant comme deux gourdes qu'on porte au bout
+d'un bâton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la
+chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrière-garde.
+
+--Ma chère soeur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous présenter un élève
+en chirurgie et un...
+
+--Benjamin s'apprête à te dire des bêtises, interrompit mon grand-père:
+ne l'écoute pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement,
+et que nous avons rencontré à la porte.
+
+Ma grand'mère était une bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait
+que de crier bien fort ça la grandissait. Elle avait la meilleure envie
+du monde de se mettre en colère, et elle en avait d'autant plus envie
+qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu
+qu'elle descendait d'un robin; la présence d'un étranger la contint.
+
+Elle offrit à souper au sergent. Celui-ci ayant refusé, et pour cause,
+elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec
+recommandation de lui donner à déjeuner le lendemain avant qu'il se
+remît en route.
+
+Mon grand-père pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme
+paisible qu'il était, quand s'élevait une bourrasque conjugale. Ce qui
+peut, jusqu'à un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est
+qu'il avait toujours tort.
+
+Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front plissé de sa femme;
+aussi le sergent était encore sur le seuil de la porte, que déjà il
+avait gagné son lit où il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il
+était incapable d'une telle lâcheté. Un sermon en cinq points, comme une
+partie d'écarté, ne l'eût pas fait coucher une minute avant son heure.
+Il voulait bien que sa soeur le grondât, mais il ne consentait pas à la
+craindre. Il attendait la tempête qui allait éclater avec l'indifférence
+d'un écueil, les deux mains dans ses poches, le dos appuyé contre le
+manteau de la cheminée, et chantonnant entre ses lèvres:
+
+ Malbrough s'en va-t'en guerre
+ Mironton, mironton, mirontaine!
+ Malbrough s'en va-t'en guerre,
+ Savoir s'il reviendra.
+
+Ma grand'mère eut à peine éconduit le sergent, qu'impatiente d'en venir
+aux mains, elle vint se placer en face de Benjamin:
+
+--Eh bien! Benjamin, es-tu content de ta journée? te trouves-tu bien
+comme cela? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc?
+
+--Merci, chère soeur. Comme vous le dites très-élégamment, ma journée est
+finie.
+
+--Belle journée, en effet; il en faudrait beaucoup comme celle-là pour
+payer tes dettes. Te reste t-il au moins assez de raison pour me dire
+comment vous a reçus M. Minxit?
+
+--_Mironton, mironton, mirontaine_, chère soeur, fit Benjamin.
+
+--Ah! _mironton, mironton, mirontaine_, s'écria ma grand'mère, attends!
+je vais t'en donner, moi, du _mironton, mirontaine_; et elle s'empara
+des pincettes. Mon oncle recula de trois pas et tira son épée.
+
+--Chère soeur, dit-il en se mettant en garde, je vous rends responsable
+de tout le sang qui va être répandu ici. Mais ma grand'mère, quoiqu'elle
+descendît d'un robin, n'avait pas peur d'une épée; elle porta à son
+frère un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui fit lâcher sa
+lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce blessé
+de sa main gauche. Pour mon grand-père, quoiqu'il fût bon entre les
+meilleurs, il étouffait de rire sous ses draps. Il ne put s'empêcher de
+dire à mon oncle:
+
+--Eh bien! comment trouves-tu cette botte-là? Cette fois tu avais bien
+le fourreau et la lame: tu ne peux pas dire que les armes n'étaient pas
+égales.
+
+--Hélas! non, Machecourt, elles ne l'étaient pas, il aurait fallu pour
+cela que j'eusse la pelle. C'est égal, ta femme, car je ne puis plus
+dire ma chère soeur, mérite de porter, au lieu d'une quenouille, use
+paire de pincettes au côté. Avec une paire de pincettes elle gagnerait
+des batailles. Je suis vaincu, j'en conviens, et je dois subir la loi du
+vainqueur. Eh bien! non, nous ne sommes pas allés jusqu'à Corvol; nous
+nous sommes arrêtés chez Manette.
+
+--Toujours chez Manette, une femme mariée! tu n'as pas honte, Benjamin,
+d'une telle conduite?
+
+--Honte! et pourquoi, chère soeur? Du moment qu'une cabaretière est
+mariée, est-ce qu'on ne peut plus déjeuner chez elle? Ce n'est pas là ma
+manière de voir, moi: pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de
+sexe, n'est-ce pas, Machecourt?
+
+--Que je la rencontre au marché, ta Manette, je la traiterai, la
+péronnelle qu'elle est, comme elle le mérite!
+
+--Chère soeur, quand vous rencontrerez Manette au marché, achetez-lui des
+fromages à la crême tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez...
+
+--Eh bien! si je l'insultais, que me ferais-tu?
+
+--Je vous quitterais, je passerais aux îles, et j'emmènerais Machecourt,
+je vous en préviens.
+
+Ma grand'mère comprit que tous ses emportements n'aboutiraient à rien,
+et elle prit de suite son parti.
+
+--Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle; tu as
+aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain, c'est moi qui te
+conduirai chez M. Minxit, et nous verrons si tu t'arrêteras en route.
+
+--_Mironton, mironton, mirontaine_, faisait Benjamin en allant se
+coucher.
+
+L'idée de la démarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil
+ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il
+rêvait tout haut, et voici ce qu'il disait:
+
+Vous dites, sergent, que vous avez dîné comme un roi. Ce n'est pas cela
+le mot, c'est une litote que vous faites. Vous avez dîné mieux qu'un
+empereur. Les rois et les empereurs, malgré toute leur puissance, ne
+peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous, sergent,
+tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau
+truffé. Cependant elle a chatouillé plus agréablement vos houppes
+nerveuses qu'un perdreau truffé ne chatouillerait celles du roi:
+pourquoi cela? Parce que le palais de Sa Majesté est blasé sur les
+truffes, tandis que le vôtre n'a pas l'habitude des matelotes.
+
+Ma chère soeur me dit: Benjamin, fais quelque chose pour devenir riche.
+Benjamin, épouse Mlle Minxit pour avoir une bonne dot. À quoi cela me
+servira-t-il? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il
+a à vivre, se donne-t-il la peine de se bâtir un nid? Je suis convaincu,
+moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de
+l'année, le gueux et le riche ont eu la même somme de bonheur. Bonne ou
+mauvaise, chaque individu s'habitue à sa situation. Le boiteux ne
+s'aperçoit pas qu'il va sur une béquille; et le riche qu'il a un
+équipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit
+autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille
+au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut
+considérer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manoeuvre qui est assis sur
+son banc devant sa chaumière ne se trouve-t-il pas aussi bien que le roi
+sur l'édredon de son fauteuil? Gros-Jean ne mange-t-il pas la soupe aux
+choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux écrevisses? et
+le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille où il s'épanouit
+que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfumée
+de son lit? Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que
+le banquier qui a trouvé un louis, et le pauvre paysan qui hérite d'un
+arpent de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armées ont
+conquis une province et qui fait entonner un _Te Deum_ par son peuple!
+
+Tout mal ici-bas se compense par un bien, et tout bien qui s'étale est
+atténué par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des
+compensations; s'il a donné à l'un de bons dîners, à l'autre il donne un
+peu plus d'appétit, et cela rétablit l'équilibre. Au riche il a donné la
+crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En
+nous envoyant dans ce lieu d'exil, il nous a fait à tous un bagage à peu
+près égal de misère et de bien-être; s'il en était autrement, il ne
+serait pas juste, car tous les hommes sont ses enfants.
+
+Et pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le
+pauvre? Il ne travaille point! eh bien! il n'a pas le plaisir de se
+reposer.
+
+Il a de beaux habits; mais tout l'agrément en revient à celui qui le
+regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour
+le saint lui-même ou pour ses adorateurs? Au reste, n'est-on pas aussi
+bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de tiretaine?
+
+Le riche a deux, trois, quatre, dix valets à son service. Eh! mon Dieu!
+que fait cette quantité de membres inutiles qu'on ajoute
+orgueilleusement à son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire
+le service de notre personne? L'homme habitué à se faire servir, c'est
+un malheureux perclus de tous ses membres qu'il faut faire manger et
+boire.
+
+Ce riche a un hôtel à la ville et un château à la campagne; mais
+qu'importe le château quand le maître est à l'hôtel, et l'hôtel quand il
+est au château? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres
+lorsqu'il ne peut être que dans une seule à la fois?
+
+Attenant son château, il a pour promener ses rêveries un grand parc clos
+par un mur à chaux et à sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il
+n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close
+que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que
+son grand parc?
+
+Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses
+eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent, comme des
+emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se
+promène librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et
+plus liquide que son canal?
+
+Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bardent ses allées,
+soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent
+cinquante-six espèces; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans
+l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies
+toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines, les
+haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent
+les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont
+l'horticulteur seul peut deviner le mérite!
+
+Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez;
+il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il
+ait la propriété exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques
+ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux
+qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux
+insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il
+empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud
+ne s'y tapisse sous la mousse?
+
+Le riche donne des fêtes; mais est-ce que les danses sous les vieux
+tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des fêtes?
+
+Le riche a un équipage. Il a un équipage, le malheureux! mais il est
+donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur
+ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court après les
+papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus
+agréable situation? Un équipage! mais c'est une infirmité que vous avez;
+qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et
+vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se
+faisaient mener au bal en litière: pauvres gens qui avaient des jambes
+pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient
+souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous
+croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est
+qu'une servitude que sa vanité lui impose. S'il en était autrement,
+pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot
+d'épines et qu'un âne porterait surabondamment, feraient-ils atteler
+quatre chevaux à leur carrosse?
+
+Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la
+cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gré d'un
+beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi, comme un damné
+qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée, ou que je suis
+lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un
+côté l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de
+venir m'offrir une voiture!
+
+À ces mots, mon oncle se réveilla.
+
+--Quoi, dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut?
+
+--Qu'a donc cela d'étonnant? Mme Georges Sand a bien fait rêver tout
+haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M.
+Golbéry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre, pendant une heure,
+d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? Et
+nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une
+révolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher
+pendant le jour, par compensation, il philosophait en rêvant. Voilà
+comment j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le
+résultat.
+
+
+
+
+IV
+
+COMMENT MON ONCLE SE FIT PASSER POUR LE JUIF-ERRANT, ET CE QU'IL EN
+ADVINT.
+
+
+Cependant ma grand'mère avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle
+ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de
+l'année; elle avait attaché sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le
+plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui était large comme la
+main et au delà; elle avait apprêté son mantelet de taffetas noir brodé
+d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son
+manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait
+le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut
+ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de
+M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy, avait
+coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le
+vulgaire des ânes.
+
+Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'âne de M. Durand,
+ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros
+oreiller bien blanc, était attaché devant la porte et mangeait sa
+provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une
+chaise.
+
+Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là, pour boire un verre
+de vin blanc avec lui. Sa soeur lui ayant dit qu'il était sorti:
+
+--J'espère au moins, ajouta-t-il, ma bonne soeur, que vous me ferez
+l'amitié de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de
+mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs.
+
+Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le ratafia, au contraire;
+elle agréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la
+carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné,
+de ne pas battre ses frères; à Prémoins, qui était indisposé, de
+demander quand il aurait certains besoins, et avoir donné sa tâche de
+tricot à la Surgie, elle monta sur son bourriquet.
+
+Vive la terre et le soleil! les voisines s'étaient mises sur leur porte
+pour la voir partir; car, à cette époque, voir une femme de la classe
+moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont
+chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes, et sur lequel il
+établissait un système.
+
+Benjamin, bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un
+pavot qui s'étale au soleil du matin après une nuit d'orage, allait
+derrière, lâchant de temps en temps par un _ut_ de poitrine un vigoureux
+_ahï_, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapière.
+
+L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle, allait
+très-bien, il allait trop bien même au gré de ma grand'mère, qui montait
+et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, à
+quelque distance de l'endroit où le chemin de Moulot se sépare de la
+route de la Chapelle pour se rendre à son humble destination, elle
+s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal
+ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du
+fourneau; son grelot qui, jusque-là, avait jeté un _drelin dindin_ si
+fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs
+entrecoupés, pareils à une voix qui agonise.
+
+Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci
+avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un
+moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des
+nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma
+grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne
+méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son
+insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était
+un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un
+moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui
+plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait
+commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et
+de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son
+âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les
+grandes entreprises.
+
+Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux
+chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu,
+il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère
+poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui
+donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de
+lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu
+rendre hommage à son grand caractère.
+
+Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les
+Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a
+jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient
+tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des
+coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les
+uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les
+quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce
+mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à
+Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce
+prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne
+tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de
+badauds.
+
+Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de
+son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée
+d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait
+dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une
+demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait
+avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de
+vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain.
+
+Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt
+au premier rang.
+
+--Que fais-tu là, malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le
+poing.
+
+--Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le
+Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la
+beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai
+résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse:
+Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en
+prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de
+m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux.
+
+L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa
+réponse à sa soeur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe
+imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement
+d'orgueil circula dans l'assemblée.
+
+--M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore
+quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous
+montrait le poing?
+
+--Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte
+Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur
+cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle
+est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet.
+
+--Et pourquoi l'enfant Jésus n'est-il pas avec elle?
+
+--Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât, parce que dans ce moment-ci il a
+la petite-vérole.
+
+Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin; mais mon
+oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot; le danger
+l'électrisait, et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées
+avec une dextérité admirable, ce qui ne l'empêchait pas de temps en
+temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la
+vérité, il en était déjà, à sa septième demi-bouteille.
+
+Le maître d'école du lieu, en sa qualité de savant, se présenta le
+premier dans la lice.
+
+--Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de
+barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes
+très-barbu, et partout on vous représente avec une grande barbe blanche
+qui vous descend jusqu'à la ceinture.
+
+--C'était trop salissant, M. le maître. J'ai demandé au bon Dieu la
+permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait
+passer dans ma queue.
+
+--Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous
+raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter?
+
+--Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie
+le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du
+bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi.
+
+--Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien
+chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la
+fois!
+
+--Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et
+en s'inclinant profondément, bénissons les décrets de Dieu; c'est
+probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment
+on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant
+comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos?
+
+--Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, respectable
+pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqué de la main des hommes;
+tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un léger habit de
+serge rouge, et à la Toussaint un habit épais de velours écarlate.
+
+--Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses
+blondes, il faut que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze
+jours que la Toussaint est passée, et votre habit est déjà tout râpé et
+tout blanc sur les coutures.
+
+Malheureusement le père du petit philosophe se trouvait à côté de lui.
+Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup
+de pied au derrière, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce
+petit garçon auquel son maître d'école négligeait d'apprendre sa
+religion.
+
+--Messieurs, s'écria le maître d'école, je vous prends tous à témoin, et
+M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation: il
+attaque continuellement les autorités du village, je m'en vais le
+prendre par sa langue.
+
+--Oui, dit Nicolas, en voilà une belle autorité! Attaque-moi quand tu
+voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M.
+le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demandé quel
+était le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a répondu que
+c'était Pharaon: la mère Pintot en est témoin.
+
+--Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi; je
+serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût entre vous
+l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas entièrement
+poussée, attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a
+induit le petit Charlot en erreur. M. le maître ignorait cette
+particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses
+élèves. J'espère que M. Nicolas est content de cette explication.
+
+
+
+
+V
+
+MON ONCLE FAIT UN MIRACLE.
+
+
+Mon oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne
+qui cherchait à se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les
+jeunes filles au moins autant que Jésus-Christ aimait les petits
+enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher.
+
+--Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle
+révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui
+porter de la crême, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit
+la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des
+miracles.
+
+--Sans doute, répondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles.
+
+--En ce cas pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade
+depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît?
+
+--Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il
+faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne
+vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux
+joues, le damné pécheur qu'il était.
+
+--Tiens! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que
+le Juif-Errant embrasse les femmes?
+
+Il se retourna et aperçut Manette.
+
+--Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par
+an: voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez,
+vous serez la troisième.
+
+L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire
+passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était
+immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de
+Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et
+l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé
+en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de
+l'imagination, à Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh!
+qui sait? peut-être la génération future prendrait-elle la chose au
+sérieux. S'il allait être canonisé! si l'on faisait de sa personne un
+gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une
+place dans l'almanach, un _Ora pro nobis_ dans les litanies! s'il
+devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui
+souhaitait sa fête avec de l'encens, qu'on le couronnât de fleurs, qu'on
+le décorât de rubans, qu'on lui mît un raisin mûr entre les mains! si on
+enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier
+pour le débarbouiller toutes les semaines! s'il guérissait de la peste
+ou de la rage! Mais le tout était de le mener à bien, ce miracle.
+Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y
+prendrait-il? Et s'il échouait, il serait honni, bafoué, vilipendé,
+peut-être battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il
+avait si bien commencée... Ah! bast! dit mon oncle en se versant un
+grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira: _Audaces
+fortuna juvat_; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à
+moitié fait.
+
+Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète,
+une longue queue de Moulotats; étant entré dans la maison, il vit sur
+son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir
+manger son oreille; il demanda comment cet accident lui était survenu,
+si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire.
+
+--Ça lui est arrivé ce matin en déjeunant, répondit sa femme, comme il
+voulait casser une noix entre ses dents.
+
+--Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous
+appelé quelqu'un?
+
+--Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une
+attaque de paralysie.
+
+--On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie
+comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné?
+
+--Cette drogue qui est dans cette fiole.
+
+Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique,
+et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.
+
+--Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes
+capable de faire le miracle que nous vous demandons.
+
+--Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par
+jour si j'en étais fourni.
+
+Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de
+plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé
+dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait
+enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place;
+car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce
+que mon oncle, avec son coup d'oeil gris qui s'enfonçait comme un clou
+dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara
+qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené,
+d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille.
+
+Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le
+père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont
+la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la
+protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le
+miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour
+l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon,
+mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui
+répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de
+l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle
+fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en
+trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il
+déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester
+plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la
+sainte Vierge; et il alla rejoindre sa soeur, qui se chauffait les pieds
+dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un
+picotin à sa bourrique.
+
+Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser
+de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la
+route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant,
+plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de
+cette épreuve difficile flattait son orgueil de soeur, et elle se disait
+qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou
+trois mille francs de rente par-dessus le marché.
+
+Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire même celui
+du bourriquet, était déjà arrivé à la Chapelle. Quand ils entrèrent dans
+le bourg, les femmes se tenaient agenouillées à la porte de leurs
+maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait.
+
+
+
+
+VI
+
+M. MINXIT
+
+
+Monsieur Minxit accueillit très-bien mon oncle et ma grand'mère. M.
+Minxit était médecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, passé sa
+belle jeunesse dans la société des cadavres. La médecine lui était
+poussée un beau jour dans la tête comme un champignon: s'il savait la
+médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais
+songé à lui faire faire ses humanités; il ne savait que le latin de ses
+bocaux, et encore, s'il s'en fût rapporté à l'étiquette, il aurait
+souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très-belle
+bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il
+disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de
+l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux
+ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton,
+sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms
+célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion,
+c'est que toutes les fois qu'on demandait à M. Minxit à voir sa
+bibliothèque, il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un
+homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à
+défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la
+vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait
+persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères, et il
+s'adonna à la divination des urines. Après vingt ans d'étude dans cette
+science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de
+celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout
+venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son
+urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans
+les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mot.
+
+M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans
+s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans
+et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent
+d'en imposer à la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi
+insaisissable qu'il est impossible de l'écrire, d'enseigner ou de
+contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple opérateur, fait
+tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand
+homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, à
+plusieurs, a tenu lieu de génie; que Napoléon a possédé, entre tous les
+hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement
+charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel
+on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait
+un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de
+M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était
+pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent
+avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il
+s'était acquis une très-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent
+de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si
+cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y
+trouvaient toujours table ouverte.
+
+Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient être amis aussitôt qu'ils se
+rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient
+parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour
+me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme
+deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits,
+les mêmes goûts, les mêmes passions, la même manière de voir, les mêmes
+opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille
+petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous
+autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a
+point de philosophie au milieu des misères d'ici-bas, c'est un homme qui
+va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef
+un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur
+opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur
+rôle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces
+gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot; ils
+voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de
+différence entre eux que quelques rides. C'étaient deux arbres de même
+espèce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sève,
+mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs et qui produisent les
+mêmes fruits. Aussi le beau-père futur avait-il pris son gendre dans une
+prodigieuse amitié, et le gendre professait-il pour le beau-père une
+haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait
+l'alliance de M. Minxit qu'à son corps défendant, par un effort de
+raison et pour ne pas désobliger sa chère soeur.
+
+M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il fût
+aimé de sa fille; car tout père, si bon qu'il soit, s'aime lui-même dans
+la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent
+contribuer à son bien être; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord
+beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare,
+il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la
+soude à un écusson; s'il aime les échecs, il la donne à un joueur
+d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un
+pour faire sa partie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il
+possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie
+ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des
+roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis à donner
+à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les
+graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents
+trouvent, dans leur âme et conscience, leur fille heureuse, cela suffit:
+c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en
+faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton,
+s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pas son
+mari, mais elle s'habituera à l'aimer: avec de la patience on vient à
+bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari
+qu'elle n'aime pas: c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son
+oeil; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos.
+Quelques-unes se laissent mourir à la peine; d'autres vont chercher
+ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel
+on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné
+une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il
+laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité
+prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents.
+
+Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et
+français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il
+faudrait bien certainement que le jocko leur fît des sommations
+respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent
+pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voilà de
+détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre
+manière de sentir à la place de celle d'un autre: c'est vouloir
+substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est
+qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut épouser un
+singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui
+refuser la faculté d'être heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quand
+elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe
+l'égratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous?
+C'est qu'elle aime mieux être égratignée que caressée. Si, d'ailleurs,
+son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle
+saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le
+long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet
+reproche-t-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de
+la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface
+du fleuve.
+
+Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur
+fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit
+peut-être électeur, avec lequel il puisse parler littérature ou
+politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui
+donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la
+promenade.
+
+M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses
+meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans
+ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le força
+de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et
+plantée d'arbres qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité
+de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela était
+très-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et
+en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser Mlle Minxit.
+
+Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop
+longue que de vingt lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde
+ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente
+il y en a vingt-cinq, elle savait parler très-pertinemment de mille
+petites choses insignifiantes, et faisait très-bien les fromages à la
+crême; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à
+mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait déplu, c'est qu'il
+l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne.
+
+--Voilà ma propriété, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle
+sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus...
+
+--Entendons-nous, fit mon oncle, êtes-vous bien sûr que Mlle Arabelle
+n'a aucune répugnance à m'épouser?
+
+--Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin.
+N'es-tu pas joli garçon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux
+et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le
+marché?
+
+--Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont
+capricieuses, et je me suis laissé dire que Mlle Arabelle avait une
+inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé.
+
+--Un hobereau, dit M. Minxit, une espèce de mousquetaire qui a mangé, en
+chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait
+laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai
+rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eût dévoré
+ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil
+être. Avec cela, c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces
+jours il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne.
+
+--Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet être est aimé
+d'Arabelle.
+
+--Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour
+s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du
+peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire
+et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientèle, et
+supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination
+des urines.
+
+--Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux
+pas consulter les urines.
+
+--Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va,
+Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à
+son fils: Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais tout
+ce qu'il faut de présente d'esprit, d'imagination, de perspicacité et
+même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre
+métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais qu'est-ce
+qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te
+le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart
+des médecins pour tromper leurs clients?--Tiens, voilà mon fifre qui
+vient probablement m'annoncer l'arrivée de quelques fioles. Je vais te
+donner un échantillon de mon art.
+
+Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau?
+
+--C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter.
+
+--Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser?
+
+--Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombée
+sur un perron et a roulé quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se
+rappelle pas au juste le nombre.
+
+--Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle.
+C'est égal, je remédierai à cela. Benjamin, va m'attendre dans la
+cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui
+consulte les urines.
+
+M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq
+minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé, courbaturé, une
+cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet.
+
+--Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je
+suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me débotte
+bien vite et qu'on me bassine mon lit.
+
+--M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui présentant sa fiole.
+
+--Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je
+n'en peux plus. Voilà comme vous êtes tous; c'est toujours au moment où
+j'arrive de campagne que vous venez me consulter.
+
+--Mon père, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas
+à revenir demain.
+
+--Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement
+contrarié; et s'approchant de la fenêtre: cela, c'est de l'urine de ta
+femme, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan.
+
+--Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole.
+
+--Voilà qui est on ne peut mieux deviné.
+
+--Sur un perron, n'est-il pas vrai?
+
+--Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit?
+
+--Et elle a roulé quatre marches.
+
+--Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxit; elle en a bien roulé cinq.
+
+--Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron,
+et tu verras qu'il n'y en a que quatre.
+
+--Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas
+évité une.
+
+--Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole;
+cependant, il n'y a bien là-dedans que quatre marches. À propos, m'as-tu
+apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise?
+
+--J'en ai jeté un peu à terre, parce que la fiole était trop pleine.
+
+--Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la
+cause du déficit: c'est la cinquième marche que tu as renversée,
+maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roulé cinq
+marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et
+autant de fioles, le tout étiqueté en latin.
+
+--J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une
+abondante saignée.
+
+--Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la
+route, oui; mais une chute sur un perron, voilà toujours comme cela se
+traite.
+
+Une jeune fille vint après le paysan.
+
+--Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mère?
+
+--Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et
+je venais vous demander ce qu'elle doit faire.
+
+--Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez
+pas le sou pour acheter des remèdes!
+
+--Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis
+huit jours.
+
+--Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t-elle d'être malade?
+
+--Soyez tranquille, M. Minxit; aussitôt que mon père travaillera, vous
+serez payé de vos visites: il m'a bien chargée de vous le dire.
+
+--Bon! voilà encore une autre sottise! Il est donc fou ton père de
+vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!... Pour qui me
+prend-il donc, ton imbécile de père?... Tu iras ce soir avec ton âne
+chercher un sac de mouture à mon moulin, et tu vas emporter un panier de
+vin vieux avec un quartier de mouton; voilà, pour le moment, ce qu'il
+faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent
+point, tu me le feras dire. Va, mon enfant.
+
+--Eh bien! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des
+urines?
+
+--Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit; voilà ce qui vous
+excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de
+perron autrement que par la saignée.
+
+--Alors, tu n'es qu'un conscrit en médecine; tu ne sais donc pas qu'il
+faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez?
+
+Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu
+aurais fait un joli sujet.
+
+
+
+
+VII
+
+CE QUI SE DIT À LA TABLE DE M. MINXIT
+
+
+L'heure du dîner arriva; quoique M. Minxit n'eût invité que quelques
+personnes autres que celles à nous connues, le curé, le tabellion et un
+de ses confrères du voisinage, la table était chargée d'une profusion de
+canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au
+milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse
+de leur plat leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une
+certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé
+sur nos vignobles comme sur notre société, ont conservé leur
+aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée.
+
+--Mais, dit mon oncle à M. Minxit, à l'aspect de cette abondance
+homérique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait à rassasier
+une compagnie de dragons après la grande manoeuvre. Est-ce que par hasard
+vous attendez notre ami Arthus?
+
+--J'aurais fait mettre une broche de plus, répondit en riant M. Minxit.
+Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela, il se trouvera bien
+des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à-dire ma
+musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles,
+est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe, moi,
+que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de
+dîner.
+
+--C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion
+philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il
+eût eu contre eux une inimitié personnelle.
+
+Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le
+monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et
+très-bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit.
+
+--Fifre, dit celui-ci à un des valets qui servaient à table, fais
+apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec
+armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres.
+
+La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit,
+ayant décoiffé quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son
+verre plein:
+
+--Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier
+médecin du bailliage; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie
+de l'aimer comme vous m'aimez.--Allez, musique!
+
+Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et
+de clarinettes éclata dans la salle, et mon oncle se trouva obligé de
+demander grâce pour les convives.
+
+Cette notification, un peu trop officielle et trop prématurée, fit faire
+à Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait
+bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autour de lui,
+ne s'aperçut de rien; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma
+grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin
+n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était
+au moins pour sa soeur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il
+faisait à son frère, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si
+elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale,
+l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de
+M. Minxit, c'était la haute considération dont lui, M. Minxit, jouissait
+dans toute la contrée.
+
+Benjamin crut que sa soeur avait dit une sottise, et il se hâta
+d'ajouter:
+
+--Et aussi les grâces et les charmes de toute espèce dont Mlle Arabelle
+est si abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui
+sera son époux des jours filés d'or et de soie.
+
+Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste
+compliment, le seul qu'il eût encore dépensé avec Mlle Minxit et que sa
+soeur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement
+une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de
+Bourgogne.
+
+Il y avait là trois médecins; on devait parler médecine, et on en parla.
+
+--Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre
+était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi...
+quoiqu'on ait fait certaines cures... mais que pensez-vous du docteur
+Arnout, de Clamecy?
+
+--Demandez cela à Benjamin, dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi.
+
+--Oh! M. Minxit, répondit mon oncle; un concurrent!...
+
+--Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes
+concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata.
+
+--Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe
+perruque.
+
+--Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudrait-il pas un
+médecin à queue?
+
+--La question est d'autant plus délicate que vous avez vous-même une
+perruque, M. Fata; mais je vais tâcher de m'expliquer sans blesser
+l'amour-propre de qui que ce soit.
+
+Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tête, qui a fouillé
+tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels mots grecs
+viennent les cinq à six cents maladies qui atteignent notre pauvre
+humanité. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais
+pas lui confier mon petit doigt à guérir; je donnerais la préférence à
+un bateleur intelligent, car sa science à lui, c'est une lanterne qui
+n'est pas éclairée. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il
+serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et
+cela est surtout vrai de la médecine, qui est une science conjecturale.
+Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains:
+ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait à l'homme d'esprit
+des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout
+nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent
+pas: c'est la perspicacité et l'intelligence.
+
+--Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse.
+
+--Oh! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me vient une
+excellente idée: auriez-vous une place vacante dans votre musique?
+
+--Pour qui donc? dit M. Minxit.
+
+--Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, répondit
+Benjamin.
+
+--Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés?
+
+--Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement.
+
+--Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux
+sergent, en attendant que mon maître de musique l'ait mis au courant
+d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues.
+
+--À propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il
+a une figure rissolée comme un poulet qui sort de la broche; on dirait
+qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne:
+vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il
+est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont
+nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se
+placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer
+pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolongé ses
+jours jusqu'à cet âge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont
+il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce
+précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la
+fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer.
+
+--Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la médecine à grand
+orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon
+service, soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché.
+
+En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à
+mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui
+arrachaient la queue de son âne, et que, comme il avait voulu les
+disperser à coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pièces
+avec le tranchant de leurs ongles.
+
+--Je vois ce que c'est, dit mon oncle, éclatant de rire: elles arrachent
+les crins de l'âne de la sainte Vierge pour faire des reliques.
+
+M. Minxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire.
+
+--Messieurs, s'écria-t-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous
+sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous
+en fassiez un saint.
+
+--Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y
+rencontrerais aucun de vous.
+
+--Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mère après avoir ri elle-même; cela
+ne me fait pas rire, moi; voilà toujours le résultat des mauvaises
+farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son âne, si nous ne le lui
+rendons tel qu'il nous l'a confié.
+
+--En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer
+que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi,--et ma queue
+vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'âne de M.
+Durand--serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'eût
+tué tout entier?
+
+--Assurément non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne
+t'en estimerais pas une obole de moins.
+
+Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une
+posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop
+étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient
+à genoux.
+
+--Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit à
+Benjamin.
+
+--Rien de plus facile, répondit celui-ci.
+
+Il se mit alors à la fenêtre et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient
+tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester
+deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne
+manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le
+peuple se retira satisfait.
+
+--Voilà, dit le curé, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup
+d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon
+prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la
+queue crottée d'un bourriquet?
+
+--Mais, pasteur, répondit Benjamin, vous qui êtes à table si philosophe,
+n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du
+papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint
+Maurice?
+
+--Ce sont des reliques épuisées, poursuivit M. Minxit; il y a plus de
+cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de
+s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal.
+Moi-même, je les prendrais pour faire de l'_album græcum_ s'il voulait
+me les céder à juste prix.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela de l'_album græcum_? fit naïvement ma
+grand'mère.
+
+--Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est du _blanc grec_: je
+regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.
+
+--Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont
+l'oeil était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au
+pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias
+de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de
+son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je
+suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les
+bottes à l'écuyère de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le
+pasteur fût plus tolérant, et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens
+la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une
+marque d'ignorance que de trop croire.
+
+--Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez
+au Juif-Errant?
+
+--Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice?
+
+--Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata, croyez-vous au
+Juif-Errant?
+
+--Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac.
+
+--Pour vous, respectable M. Minxit...
+
+--Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère, excepté qu'au
+lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre.
+
+--Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère
+bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses
+éternelles pérégrinations.
+
+--Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous?
+
+--Oh! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce
+que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute;
+parce que les évangéltstes qui ont écrit son histoire sont des hommes
+dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient
+pas d'intérêt à tromper leur prochain, et que, quand bien même ils
+l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir.
+
+Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile
+n'était, comme le _Télémaque_, qu'une espèce de roman philosophique et
+religieux, à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le
+trouble et la division à la surface de la terre; qui devait séparer
+l'époux de l'épouse, les enfants de leurs pères; qui réhabilitait la
+pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître; qui heurtait toutes
+les idées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été
+méprisé, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait
+été honoré; qui renversait la vieille religion des païens, et sur ses
+débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de
+charpentier...
+
+--M. le curé, dit M. Minxit, votre période est trop longue: il faut la
+couper par un verre de vin.
+
+M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit:
+
+--À l'apparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense
+cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime
+qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de
+leurs éternelles réclamations.
+
+--Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est
+pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des
+bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrèrent aux portes de la
+ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche.
+
+Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces
+évangélistes, à l'inspiration près, que sont-ils? des hommes de rien;
+des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de
+contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour
+vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des
+hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en
+suis bien sûr, étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et
+les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le
+bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le
+magistrat déférerait le serment.
+
+Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois,
+ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et
+il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents
+ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce
+commune d'un enfant de cinq ans.
+
+Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs
+concitoyens: peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas
+un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de
+s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds,
+avec une espèce de damné, plus misérable cent fois qu'un galérien,
+auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui
+de la bière fraîche? Et même, à bien prendre la chose, ils ont agi, en
+publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur
+intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haute
+opinion de leur valeur poétique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai
+mainte fois surpris le grand-noël autour d'un morceau de fromage de
+Brie, est un Virgile en comparaison d'eux.
+
+Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens,
+quand bien même ils l'auraient voulu; si les faits célébrés dans leur
+complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les
+habitants de Bruxelles eussent réclamé; la police eût cherché sur ses
+registres si un sieur Isaac Laquedem n'était pas passé tel jour à
+Bruxelles, et, elle eût réclamé; les cordonniers, dont le procédé brutal
+du Juif-Errant, qui tirait lui-même de la manicle, a déshonoré à tout
+jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût
+été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de
+la capitale du Brabant.
+
+D'ailleurs, sous le rapport de la crédibilité, la complainte du
+Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages; elle n'est point
+tombée du ciel comme un aérolithe; elle a une date précise: le premier
+exemplaire a été déposé à la bibliothèque royale, bien et dûment revêtu
+du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile
+cependant n'a point de date. À la complainte de Bruxelles est joint le
+portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes à
+l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille
+qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est venue jusqu'à nous.
+La complainte du Juif-Errant a été écrite dans un siècle éclairé,
+investigateur, plus disposé à retrancher de ses croyances qu'à ajouter;
+l'Évangile, au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé,
+on ne sait par qui, au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de
+grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la
+plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de
+superstition et de barbarie.
+
+--Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les
+bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du
+Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin
+pour le Juif-Errant; vous avez même, en cette qualité, fait en présence
+de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre démonstration
+pèche donc par un côté, et vos règles, relativement à la certitude
+historique, ne sont pas infaillibles.
+
+--L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tête. Je
+conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi
+bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant.
+
+--Ah ça! interrompit ma grand'mère, qui allait toujours au fait,
+j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin?
+
+--Sans doute, ma chère soeur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant
+plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut
+croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de
+l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais,
+fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux
+dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le
+Juif-Errant?
+
+Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque
+poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe
+est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.
+
+Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile
+légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie.
+
+Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre
+haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à
+l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif
+n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des
+tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui
+aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un
+fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois
+le tour du monde.
+
+Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné
+sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les
+confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de
+l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence
+repoussait d'elle-même.
+
+Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif,
+obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux:
+il dépense peu.
+
+Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas
+plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par
+la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la
+consommation des siècles à la surface de la terre.
+
+À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au
+Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que
+celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot
+le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les
+uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur
+l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un
+poireau au menton.
+
+Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent
+et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas
+aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi;
+cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée
+si elle n'était pas mariée à l'église.
+
+Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de
+ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui
+accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le
+déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a
+des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et,
+pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En
+définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est
+celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré.
+
+Il était nuit et plus que nuit, quand ma grand'mère déclara qu'elle
+voulait partir.
+
+--Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition, dit M. Minxit,
+c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de
+chasse que je décrète en son honneur: il faut bien qu'il fasse
+connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans.
+
+--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de
+la chasse. Je distinguerais très-bien un civet ou un râble de lièvre
+d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son
+grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un
+lapin courant.
+
+--Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu
+viennes: il faut bien connaître un peu de tout.
+
+--Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos
+instruments de musique.
+
+--Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le
+payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais, pour éviter
+tout accident, tu chasseras avec ton épée.
+
+--Eh bien! je promets, dit mon oncle.
+
+Et, là-dessus, il prit congé, avec sa chère soeur, de M. Minxit.
+
+--Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mère quand ils furent sur le
+chemin, que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille?
+
+--Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le
+vouloir, répondit sèchement ma grand'mère.
+
+--Mais...
+
+--Mais... prenez garde à l'âne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de
+votée épée; voilà tout ce que je vous demande.
+
+--Vous me boudez, ma soeur; je voudrais savoir pourquoi?
+
+--Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop
+discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle.
+Maintenant, laissez-moi tranquille.
+
+
+
+
+VIII
+
+COMMENT MON ONCLE EMBRASSA UN MARQUIS.
+
+
+Le samedi suivant, mon oncle alla coucher à Corvol.
+
+On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit était accompagné de
+tous ses gens et de plusieurs amis, dont le confrère Fasta faisait
+partie. C'était par un de ces jours splendides que le sombre hiver,
+semblable à un geôlier qui sourit, donne de temps en temps à la terre;
+février semblait avoir emprunté au mois d'avril son soleil; le ciel
+était limpide, et le vent du midi emplissait l'atmosphère d'une molle
+tiédeur; la rivière fumait au loin entre les saules, la gelée blanche du
+malin pendait en gouttelettes aux branches des buissons; les petits
+pâtres chantaient pour la première fois de l'année dans les prés, et les
+ruisselets qui descendent de la montagne du Flez, réveillés par la
+chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies.
+
+--M. Fata, dit mon oncle, voilà une belle journée! Est-ce que nous la
+passerons entre les rameaux mouillés des bois?
+
+--Ce n'est pas mon avis, confrère, répondit celui-ci. Si vous voulez
+venir chez moi, je vous montrerai un enfant à quatre têtes que j'ai
+serré dans un bocal. M. Minxit m'en offre trois cents francs.
+
+--Vous feriez bien de le lui céder, dit mon oncle, et de mettre du
+cassis à la place.
+
+Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux
+petites lieues de là à Varzy, il se décida à suivre le confrère. Ils
+quittèrent donc, Fata et lui, le gros des chasseurs, et s'enfoncèrent
+dans un chemin de travers qui s'égarait dans la prairie. Bientôt ils se
+trouvèrent vis-à-vis Saint-Pierre-du-Mont. Or, Saint-Pierre-du-Mont est
+un gros monticule situé sur la route de Clamecy à Varzy. Il est à sa
+base revêtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu à
+son sommet. Vous diriez une grande motte de terre soulevée dans la
+plaine par une taupe gigantesque. Sur son crâne pelé et teigneux était
+alors un reste de château féodal, aujourd'hui remplacé par une élégante
+maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux: car c'est ainsi
+que, par un travail insensible, les oeuvres de l'homme, comme celle de la
+nature, se décomposent et recomposent.
+
+Les murs du castel étaient démantelés, ses créneaux édentés en maints
+endroits; les tours semblaient avoir été cassées par le milieu, et elles
+étaient réduites à l'état de tronçons; ses fossés, taris à moitié,
+étaient encombrés par de grandes herbes et une forêt de roseaux, et son
+pont-levis avait fait place à un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce
+vieux débris de la féodalité attristait tous les environs; les
+chaumières avaient reculé devant lui; les unes étaient allées sur le
+coteau voisin former le village de Flez, les autres étaient descendues
+dans la vallée et s'étaient groupées en hameau le long de la route.
+
+Le maître de cette vieille gentilhommière était alors un certain marquis
+de Cambyse. M. de Cambyse était grand, épais, fortement charpenté et
+avait la force d'un géant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de
+chair. Il était d'un caractère violent, emporté, susceptible jusqu'à
+l'excès, ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui
+allait jusqu'à la sottise; il était d'ailleurs entiché de sa noblesse et
+s'imaginait que les Cambyse étaient une oeuvre hors ligne dans la
+création.
+
+Il avait été quelque temps officier de mousquetaires, je ne sais de
+quelle couleur; mais il était mal à son aise à la cour: sa volonté s'y
+trouvait comprimée, sa violence ne pouvait y faire explosion, et il
+était d'ailleurs étouffé au milieu de cette poussière de hobereaux qui
+chatoyaient et tourbillonnaient autour du trône. Il était revenu dans
+ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emporté un à
+un les vieux privilèges de la noblesse; mais, lui, il les avait gardés
+de fait et il les exerçait dans toute leur plénitude. Il était encore
+maître absolu non-seulement de ses domaines, mais encore dans tout le
+pays des environs. C'était, à la rondache près, un véritable seigneur
+féodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles
+étaient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes, foulait
+leurs récoltes aux pieds de ses valets, et faisait mille avanies aux
+bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne.
+
+Il faisait du despotisme et de la violence par caprice, par
+divertissement et surtout par amour propre. Afin d'être le personnage le
+plus éminent du pays, il avait voulu en être le plus méchant. Il ne
+savait pas de meilleures manières pour démontrer sa supériorité aux gens
+que de les opprimer. Pour être célèbre, il s'était fait méchant. C'était
+au volume près, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa présence
+entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des
+créanciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer.
+Telle était la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouvé dans le
+pays un huissier pour l'assigner. Un seul, le père Ballivet, avait osé
+lui remettre une cédule en main propre et parlant à sa personne, mais il
+y avait risqué sa vie. Honneur donc au généreux père Ballivet, huissier
+royal, qui exploitait pour tout le monde et deux lieues au delà, ainsi
+que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de
+ce grand huissier.
+
+Voici du reste comment il s'y était pris. Il avait empaqueté sa cédule
+dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetées et l'avait
+présentée à M. de Cambyse comme un paquet venant du château de Vilaine.
+Tandis que le marquis démaillotait l'exploit, il s'était esquivé sans
+bruit, avait gagné la grande porte et avait enfourché son cheval qu'il
+avait attaché à un arbre à quelque distance du château. Quand le marquis
+eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir été la
+dupe d'un huissier, il ordonna à ses domestiques de courir sur ses
+traces; mais le père Ballivet était hors de leur portée et se moquait
+d'eux par un geste que je ne puis reproduire ici.
+
+Du reste, M. de Cambyse ne se faisait guère plus de scrupule de
+décharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait déjà
+détérioré deux ou trois, qu'on appelait dans le pays les estropiés de M.
+de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient été
+victimes de ses très-mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne fût pas
+encore bien vieux, il y avait déjà dans la vie de cet honorable seigneur
+assez de sanglantes espiègleries pour faire deux forçats à perpétuité;
+mais sa famille était bien à la cour: la protection de ses nobles
+cousins le mettait à l'abri de toute poursuite. Et au fait, chacun prend
+son plaisir où il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait à
+Versailles de si doux et de si joyeux ébats, tandis qu'il donnait des
+fêtes aux gentilshommes de sa cour, ne voulait pas que ses gentilshommes
+de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il eût été
+très-contrarié que les paysans à faire crier sous le bâton, ou les
+bourgeois à désoler leur eussent fait faute. Louis, dit le Bien-Aimé,
+tenait à mériter l'amour que lui avaient décerné ses sujets. Ainsi donc,
+il est bien entendu que le marquis de Cambyse était inviolable comme un
+roi constitutionnel, et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni
+maréchaussée.
+
+Benjamin aimait à déclamer contre M. de Cambyse; il l'appelait le
+Gessler des environs, et il manifestait souvent le désir de se trouver
+en la présence de cet homme; ses souhaits ne furent que trop tôt
+accomplis, comme vous allez le voir.
+
+Mon oncle, en sa qualité de philosophe, se mit en contemplation devant
+les vieux créneaux noirs et ébréchés qui déchiraient l'azur du ciel.
+
+--M. Rathery, lui dit le confrère le tirant par la manche, il ne fait
+pas bon autour de ce château, je vous en préviens.
+
+--Comment, M. Fata, vous aussi vous avez peur d'un marquis?
+
+--Mais, M. Rathery, c'est que je suis, moi, un médecin à perruque.
+
+--Voilà comme ils sont tous! s'écria mon oncle, donnant un libre cours à
+son indignation; ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme,
+et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore
+s'aplatissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage
+ne trébuche!
+
+--Que voulez-vous, M. Rathery, contre la force...
+
+--Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! Vous ressemblez au
+boeuf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie à
+l'abattoir. Oh! le peuple est lâche! il est lâche! je le dis avec
+amertume, comme une mère dit que son enfant a mauvais coeur. Toujours il
+abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifiés pour lui, et s'il
+manque une corde pour les pendre, il se charge de la fournir. Deux mille
+ans ont passé sur la cendre des Gracques, et dix-sept cent cinquante ans
+sur le gibet de Jésus-Christ, et c'est toujours le même peuple. Il a
+quelquefois des lubies de courage; il jette le feu par la bouche et les
+naseaux; mais la servitude est son état normal et il y revient toujours,
+comme un serin apprivoisé revient toujours à sa cage. Vous voyez passer
+le torrent gonflé par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve.
+Vous repassez le lendemain, et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet
+d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laissé de
+son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort
+quand il veut l'être; mais prenez-y garde, sa force ne dure qu'un
+instant: ceux qui s'appuient sur lui bâtissent leur maison sur la face
+glacée d'un lac.
+
+En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la route,
+suivi de chiens aboyants et d'une longue traînée de valets. Fata pâlit.
+
+--M. de Cambyse! dit-il à mon oncle; et il salua profondément; mais
+Benjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne.
+
+Or, rien n'était plus propre à choquer le terrible marquis que
+l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la
+lisière de ses domaines et en présence de son château. C'était
+d'ailleurs d'un très-mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux.
+
+--Manant! dit-il à mon oncle avec son air de gentilhomme pourquoi ne me
+salues-tu pas?
+
+--Toi-même, répondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son oeil
+gris, pourquoi ne m'as-tu pas salué?
+
+--Ne sais-tu pas que je suis le marquis de Cambyse, seigneur de tout ce
+pays?
+
+--Et toi, ignores-tu que je suis Benjamin Rathery, docteur en médecine
+de Clamecy?
+
+--Vraiment, dit le marquis, tu es carabin? je l'en fais mon compliment;
+voilà un beau titre que tu as là.
+
+--C'est un titre qui vaut bien le tien! pour l'acquérir, il m'a fallu
+subir de longues et sérieuses études. Mais toi, ce de que tu mets devant
+ton nom, que t'a-t-il coûté? Le roi peut faire vingt marquis par jour,
+mais je le défie, avec sa toute-puissance, de faire un médecin; un
+médecin a son utilité, tu le reconnaîtras peut-être plus tard; mais un
+marquis, à quoi cela sert-il?
+
+M. le marquis de Cambyse avait bien déjeuné ce jour-là. Il était de
+bonne humeur.--Voilà, dit-il à son intendant, un plaisant original;
+j'aime mieux l'avoir rencontré qu'un chevreuil. Et celui-là, ajouta-t-il
+en montrant Fata du doigt, quel est-il?
+
+--M. Fata, de Varzy, monseigneur, dit le médecin faisant une seconde
+génuflexion.
+
+--Fata, dit mon oncle, vous êtes un polisson, je m'en doutais; mais vous
+me rendrez compte de ce procédé.
+
+--Ah ça! dit le marquis à Fata, est-ce que tu connais cet homme?
+
+--Très-peu, M. le marquis, je vous le jure; je ne le connaissais que
+pour avoir dîné avec lui chez M. Minxit; mais du moment qu'il manque aux
+égards dus à la noblesse, je ne le connais plus.
+
+--Et moi, dit mon oncle, je commence à te connaître.
+
+--Comment, monsieur Fata de Varzy, poursuivit le marquis, est-ce que
+vous dînez chez ce drôle de Minxit?
+
+--Oh! par hasard, monseigneur, un jour que je passais par Corvol! Je
+sais bien que ce Minxit n'est pas un homme à voir; c'est une tête
+brûlée, un homme entiché de sa fortune et qui se croit autant qu'un
+gentilhomme.--Haie! haie! qui m'a frappé de son pied par derrière?
+
+--Moi, dit Benjamin, de la part de M. Minxit.
+
+--Maintenant, dit le marquis, vous n'avez rien à faire ici, M. Fata,
+laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ainsi donc, ajouta-t-il,
+s'adressant à mon oncle, tu persistes, toi, à ne pas me saluer?
+
+--Si tu me salues le premier, je te saluerai le second, dit Benjamin.
+
+--Et c'est là ton dernier mot?
+
+--Oui!
+
+--Tu as bien réfléchi à ce que tu fais?
+
+--Écoute, dit mon oncle, je veux avoir de la déférence pour ton titre et
+te prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'étiquette.
+Alors il tira un gros sou de sa poche, et le faisant tourner en l'air:
+Demande pile ou face, dit-il au marquis; gentilhomme ou médecin, celui
+que le sort désignera saluera le premier; il n'y aura pas à y revenir.
+
+--Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous
+manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse? Si
+j'étais à sa place, il y a longtemps que je vous aurais bâtonné.
+
+--Mon ami, répondit Benjamin, mêlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur
+vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils.
+
+En ce moment un garde-chasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de
+main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin était
+d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait
+encore aux lèvres le gros sourire qu'y avait fait épanouir son
+espièglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme à
+la banderolle moitié dans le fossé, moitié dans la haie qui abordait la
+route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position
+amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y
+opposa.--Il faut, dit-il, que le drôle apprenne que le droit d'insolence
+n'appartient pas aux vilains.
+
+Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de
+n'avoir pas cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais bien que c'est
+vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'être
+obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la
+force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se
+fait, c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une
+machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait
+violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux
+ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une
+obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des
+martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter
+dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je
+dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme
+un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre
+ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé; car
+c'est à vous, à vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste.
+Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que
+je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais
+bien qu'après cette formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en
+vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose
+qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous
+forcer de commettre un acte préjudiciable à la nation; car nous n'avons
+pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt
+public.
+
+Mais enfin, telle n'était pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait
+ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et
+ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé
+par derrière, empêtré dans son épée, protestait cependant de toute sa
+force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de
+distribuer à droite et à gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans
+les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à
+son secours; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses
+interpellations, et même ils rirent de son martyre pour faire leur cour
+au marquis.
+
+Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on
+fermât la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on
+apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il
+commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon
+pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours
+fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard.
+
+Le brave intendant opina à vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit
+heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis était de bonne
+humeur; il avait même, à ce qu'il paraît, une pointe de sillery dans la
+tête.
+
+--As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin.
+
+--Viens avec moi, répondit celui-ci, avec ton épée, à trente pas de ton
+château, et je te ferai connaître mes moyens de défense.
+
+Alors le marquis se leva et dit:
+
+--La justice, après en avoir délibéré, condamne l'individu ici présent à
+embrasser M. le marquis de Cambyse, seigneur de tous ces environs,
+ex-lieutenant de mousquetaires, capitaine louvetier du bailliage de
+Clamecy, etc., etc., dans un endroit que mondit seigneur de Cambyse va
+lui faire connaître. Et en même temps il défaisait son haut-de-chausses.
+La valetaille comprit son intention; elle se mit à applaudir de toutes
+ses forces et à crier: Vive M. le marquis de Cambyse!
+
+Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colère; il dit plus tard qu'il
+avait craint d'être frappé d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient
+en joue, et ils avaient reçu ordre du marquis de tirer à son premier
+signal.
+
+--Une fois, deux fois, dit celui-ci.
+
+Benjamin savait le marquis homme à exécuter sa menace, il ne voulut pas
+courir la chance d'un coup de fusil, et... quelques secondes après, la
+justice du marquis était satisfaite.
+
+--C'est très-bien, dit M. de Cambyse, je suis content de toi;
+maintenant, tu peux te vanter d'avoir embrassé un marquis.
+
+Il le fit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes jusqu'à la
+porte cochère. Benjamin s'enfuit, pareil à un chien auquel un mauvais
+garnement a attaché un sabot à la queue. Comme il était sur la route de
+Corvol, il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla
+droit chez M. Minxit.
+
+
+
+
+IX
+
+M. MINXIT SE PRÉPARE À LA GUERRE.
+
+
+Or, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui, par la renommée sans
+doute qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à
+Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour
+délivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis
+et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une
+guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les
+lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes.
+
+La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes; la musique, à
+cheval et armée de fusils de toutes sortes, était déjà rangée en
+bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur,
+avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs
+s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée, sur lequel M.
+Minxit avait écrit, en lettres moulées, afin que personne n'en ignorât:
+La liberté de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'était là son
+ultimatum.
+
+En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets
+de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de
+l'endroit munis chacun de leur échelle.
+
+La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour
+combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en
+plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les
+choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des
+poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum.
+
+Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à
+la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante
+les préparatifs du départ.
+
+C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M.
+Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il
+dit à ses soldats:
+
+--Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur
+vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au
+temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de
+cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce
+qu'il en est:
+
+Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain;
+ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi
+ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt
+de vos femmes et de vos enfants--ceux qui en ont--que vous allez
+combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit
+devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et
+quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura
+une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il
+vous en récompensera généreusement.
+
+Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous
+avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de
+délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous
+bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes.
+Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre
+courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être
+invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les
+blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à
+Cambyse! destruction à sa gentilhommière!...
+
+--Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte
+de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en
+latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live.
+
+À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M.
+Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à
+manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus
+circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes
+d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires.
+
+M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre,
+et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que
+par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu
+calmée:--Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le
+commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de
+Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties
+et du chiendent.
+
+--Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la
+montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois à
+votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons
+nuitamment les murailles du château; nous nous emparerons de Cambyse et
+de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit
+Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous.
+
+--Voilà qui est bien pensé, répondît M. Minxit; nous avons une bonne
+lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une
+heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons.
+
+--Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien
+pris de la journée, moi, et il me conviendrait assez de déjeuner avant
+de partir.
+
+--Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on
+distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine.
+
+--C'est cela, répondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever
+pendant que je vais prendre ma réfection.
+
+Heureusement pour la gentilhommière du marquis, l'avocat Page, qui
+revenait d'une expertise, vint demander à dîner à M. Minxit.
+
+--Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais
+vous enrôler dans notre expédition.
+
+--Quelle expédition? dit Page, qui n'avait pas étudié le droit pour
+faire la guerre.
+
+Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se
+venger.
+
+--Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne
+le pensez. D'abord, quant au succès, espérez-vous, avec sept à huit
+hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de trente domestiques,
+commandés par un lieutenant de mousquetaires?
+
+--Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit.
+
+--Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse
+est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de
+Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose,
+toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans
+doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous
+faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne
+plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un
+bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de
+nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses
+entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc
+qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et
+cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un
+marquis.
+
+Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la
+vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose
+ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté;
+mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte
+de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or,
+comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur?
+Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne
+connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés?
+Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les
+morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui
+proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis
+avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est
+l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un
+boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on
+s'indigne?
+
+Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de
+celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais
+si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si,
+au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la
+peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue
+toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne
+de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau
+précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus
+que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait
+le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce
+souvenir.
+
+Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est
+toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on
+nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il
+sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts
+malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut
+l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en
+cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort
+envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint
+Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense.
+
+Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un
+cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice
+héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page
+avait raison.
+
+--Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre
+votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on
+ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le
+roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes
+abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous
+seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros;
+mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris,
+des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la
+brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin
+défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit?
+Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser.
+
+--Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de
+quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes
+cassées.
+
+--Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre,
+lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix
+à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que,
+pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez
+aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition.
+
+--Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures
+personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de
+l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine.
+
+--Belle raison pour encourir dix ans de galères! Non, M. Minxit, la
+postérité ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez à vous, songez à
+votre fille, à votre Arabelle chérie: quel plaisir aurait-elle à faire
+de si bons fromages à la crême, quand vous ne seriez plus là pour les
+manger?
+
+Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son
+effet.
+
+--Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence
+de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et dès lors, en fait d'honneur,
+nous sommes solidaires l'un pour l'autre.
+
+--Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon oeil sera toujours
+ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un
+chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul
+et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma
+rapière, ou bien je le bâtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme
+les anciens preux, de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur
+jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne
+conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire à
+mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand
+l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation.
+
+--Non pas, répondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte
+pas ce serment impie: il faut au contraire que tu épouses ma fille; tu
+te vengeras aussi bien après qu'auparavant.
+
+--Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec
+le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre
+d'épouser votre fille pour la laisser veuve peut-être le lendemain de
+ses noces.
+
+Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle; mais voyant
+qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume et
+à licencier son armée. Ainsi finit cette grande expédition, qui coûta
+peu de sang à l'humanité, mais beaucoup de vin à M. Minxit.
+
+
+
+
+X
+
+COMMENT MON ONCLE SE FIT EMBRASSER PAR LE MARQUIS.
+
+
+Benjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la
+maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut
+Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant
+aimé rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M.
+Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se décida à faire
+contre fortune bon coeur: il vint à mon oncle.
+
+--Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable
+monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en êtes-vous
+tiré avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous fît un
+mauvais parti, et je n'en ai pas fermé l'oeil de la nuit.
+
+--Fata, dit M. Minxit, gardez vos obséquiosités pour le marquis quand
+vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit à M. de Cambyse que
+vous ne connaissiez plus Benjamin?
+
+--Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit.
+
+--Est-il vrai que vous ayez dit au même marquis que je n'étais pas un
+homme à voir?
+
+--Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien
+je vous estime, mon ami.
+
+--J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le
+sang-froid glacial d'un juge.
+
+--C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons régler son compte.
+
+--Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger.
+Tenez, voilà ma houssine; pour l'honneur du corps, défendez-vous: un
+médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus.
+
+--J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me
+donnera lui coûtera cher.
+
+--Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache;
+tiens, _Fata, fatorum_, destin, providence des anciens, tiens, tiens,
+tiens!
+
+Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger
+Fata; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est
+dramatique comme un homme qu'on maltraite.
+
+--Messieurs, s'écriait Fata, je me mets sous votre protection.
+
+Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considération
+dont il jouissait, avait à peu près droit de basse justice dans le
+village.
+
+--Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des
+violences exercées sur ma personne; je suis docteur en médecine.
+
+--Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui
+ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices à
+montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le féroce roturier
+qu'il était.
+
+--Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à
+M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le
+salue.
+
+--Tu diras à Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma
+maison est plus solide que son château, et que, s'il veut venir sur le
+plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme.
+
+Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M.
+Minxit par-devant le bailli pour répondre des violences commises sur sa
+personne; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait,
+bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus.
+
+Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy, sa soeur lui remit une lettre
+timbrée de Paris, de la teneur suivante:
+
+ «Monsieur Rathery,
+
+ «Je sais de bonne part que vous allez épouser Mlle Minxit; je vous
+ le défends expressément.
+
+ »Vte de Pont-Cassé.»
+
+Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin;
+il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à cette missive:
+
+ «Monsieur le vicomte,
+
+ »Vous pouvez aller...............
+
+ »Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai
+ l'honneur d'être,
+
+ »Votre humble et dévoué serviteur,
+
+ »_B. Rathery._»
+
+Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait
+d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de cette réticence; mais
+je vous ai toujours donné une idée de la fermeté, de la netteté, du nerf
+et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine
+d'écrire.
+
+Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant
+s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il fit
+aiguiser son épée et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de
+Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et
+qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille
+perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son
+quartier-général dans une espèce de cabaret situé sur le bord de la
+route de Clamecy, vis-à-vis le château de M. de Cambyse. Le maître du
+logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt à venir
+en aide à son prochain, quand il était fracturé, déclina sa profession
+et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa
+famille désolée à rétablir en leur lieu et place les deux fragments du
+tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration des deux
+grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le
+cabaret.
+
+Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une
+haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit à
+observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M.
+Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là, et il n'avait
+encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de
+M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit
+à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la
+réponse affirmative de la servante, il monta à la chambre de mon oncle,
+et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins à M. le
+marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord
+tenté de refuser. Mais il réfléchit que cette circonstance pouvait
+favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le
+domestique.
+
+Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était
+dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie à
+une violente inquiétude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se
+tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. À l'arrivée de mon
+oncle, le marquis leva la tête et lui dit:
+
+--J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier; j'ai su
+que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je
+n'aie pas l'honneur de vous connaître, persuadé que vous ne me
+refuseriez pas votre secours.
+
+--Nous le devons à tout le monde, répondit mon oncle avec un sang-froid
+glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi
+bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste.
+
+--Cet homme m'effraie, dit le marquis à sa femme, faites-le sortir.
+
+--Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se
+hasarder de venir au château; puisque vous avez celui-ci, sachez au
+moins le garder.
+
+Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et
+secoua la tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit.
+
+--Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne
+l'aurions cru?
+
+--Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix
+solennelle, mais le mal serait, en effet, très-grave si on ne prenait de
+suite des mesures nécessaires pour le combattre. Vous avez avalé une
+arête de saumon, et c'est une arête de la queue, là où elles sont le
+plus vénéneuses.
+
+--Cela est vrai, dît la marquise étonnée; mais comment avez-vous
+découvert cela?
+
+--Par l'inspection de la gorge, madame.
+
+Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant
+devant la salle à manger, dont la porte était ouverte, il avait vu sur
+la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé, et
+il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait
+appartenu l'arête avalée.
+
+--Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante
+d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses.
+
+--Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je
+serais fâché que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de
+la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du
+mancenillier, une substance si âcre, si corrosive, que si cette arête
+restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle
+produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître, et
+l'opération deviendrait impossible.
+
+--En ce cas, docteur, opérez tout de suite, je vous en supplie, dit le
+marquis de plus en plus effrayé.
+
+--Un instant, dît mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le
+désirez; il y a une petite formalité à remplir.
+
+--Remplissez-la donc bien vite et commencez.
+
+--C'est que cette formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez
+l'accomplir.
+
+--Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur!
+veux-tu me laisser mourir là faute d'agir?
+
+--J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder
+une proposition comme celle que j'ai à vous faire? Avec un marquis! avec
+un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Égypte!...
+
+--Je crois, misérable! que tu profites de ma position pour te moquer de
+moi! s'écria le marquis, revenant à la violence de son caractère.
+
+--Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous
+souvenez-vous d'un homme que vous fîtes, il y a trois mois, traîner dans
+votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et
+auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à
+un autre homme?
+
+--Un homme à qui j'ai fait baiser... En effet, c'est toi; je te
+reconnais à tes cinq pieds dix pouces.
+
+--Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous
+regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne
+rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant
+réparation de l'insulte que vous lui avez faite.
+
+--Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu
+évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite.
+
+--Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur
+d'un honnête homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais
+insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur
+qu'il me faut. Une réparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse?
+
+--Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux étaient attachés sur
+l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale
+demi-heure; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai
+par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que
+j'ai eu tort de vous avoir offensé.
+
+--Diable! Tu as bientôt payé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a
+insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort,
+et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien avec ta société de
+hobereaux, du niais qui se serait contenté de cette apparence de
+satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses;
+le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé
+en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme tu échappes à celle
+du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi.
+Je t'ai embrassé, il faut que tu m'embrasses.
+
+--As-tu donc oublié, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse?
+
+--Tu as bien oublié, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu,
+tous les hommes sont égaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni
+petit insulté.
+
+--Laquais, dit le marquis, auquel la colère avait fait oublier le
+prétendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on
+lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici.
+
+--Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue
+impossible, et dans une heure vous serez mort.
+
+--Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon
+coureur?
+
+--Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera
+juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise.
+
+--Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez
+inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir à pardonner qu'à se
+venger?
+
+--Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grâce, je vous prie de
+croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je
+ne vous garderais pas rancune.
+
+Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien à gagner
+avec mon oncle, elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la
+nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour
+se décider.
+
+Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient
+dans sa chambre de se retirer.
+
+--Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je
+l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de
+Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte,
+il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le
+droit de se retirer.
+
+Le marquis jeta un coup d'oeil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait
+plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas:
+
+--Allez donc vite, Pierre, dit-il, exécutez les ordres de monsieur; ne
+voyez-vous pas qu'il est le seul maître ici pour le moment?
+
+Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que
+l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas
+commencer qu'il ne fût présent.
+
+ * * * * *
+
+--Bien, dit Benjamin; maintenant nous voilà quittes, et tout est oublié;
+et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge.
+
+Il fit l'extraction de l'arête très-vite et très-bien, et la remit entre
+les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité:
+
+--Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air.
+
+--Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois
+enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis
+qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre
+qui s'écriait:
+
+--Arrêtez, M. Benjamin Rathery! de grâce, venez recevoir mes
+remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous
+paie votre opération.
+
+Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles
+paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis.
+
+--Landry, lui dit-il, mes compliments à madame la marquise, et rassurez
+M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon: elles ne sont pas plus
+vénéneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler;
+qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou
+trois jours il sera guéri.
+
+Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à
+droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle
+est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de
+la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa
+porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe.
+
+--Nous sommes vengés! s'écria-t-il.
+
+Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses
+et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que
+s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues
+deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui
+n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin,
+exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la
+gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au
+soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté
+ponctuellement.
+
+
+
+
+XI
+
+COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP À LE SAISIR.
+
+
+Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais,
+le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître,
+avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu:
+
+«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui
+s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a
+si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.»
+
+--Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur
+voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer
+d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses
+fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement
+et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le
+gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait
+envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec
+_les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer_...
+Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe!
+
+Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en
+conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma
+discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en
+mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce
+qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence...
+Cinquante écus!... Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer
+que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur
+en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin
+jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure
+de ma journée: voilà de la magnificence!
+
+Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais,
+lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a
+quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à
+entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai,
+de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut.
+Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer
+au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent.
+Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas
+pour mille francs... mille francs à prendre, bien entendu, après ma
+mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était
+chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son
+arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende
+honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il
+aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le
+dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux,
+son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il
+m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon
+individu, et qu'on la transférât au Panthéon... quand le peuple aura un
+Panthéon, bien entendu.
+
+Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le
+bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la
+postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me
+fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs,
+c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma
+chère soeur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec
+cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui
+sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme
+d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée.
+
+La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui
+annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à
+nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle;
+malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents
+historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le
+marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.
+
+Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits
+rouges entra avec une pancarte à la main.
+
+--Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore
+votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu!
+voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par coeur: six
+aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de
+doublure et trois garnitures de boulons ciselés?
+
+--C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante
+livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un
+gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture!
+
+--S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre
+temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien,
+monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.
+
+--Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que
+j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui
+doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre...
+
+--Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet
+argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la
+lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait
+faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand,
+si vous voulez en prendre connaissance...
+
+--Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je
+désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous
+appartiendra.
+
+--Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me
+demandez, je voudrais le savoir moi-même.
+
+--Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de
+suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées
+contre vous.
+
+--Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur
+quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui?
+
+--De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait
+à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me
+remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que
+je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des
+querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire
+payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de
+ganache.
+
+--Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes
+heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de
+lui faire le plus tôt possible mes compliments.
+
+--Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu
+grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que
+si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que
+vous seriez à l'hôtel Boutron.
+
+--Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne
+voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré
+envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu
+deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride;
+Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous,
+vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous
+fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de
+nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà
+ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle;
+si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma
+pratique.
+
+--Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes
+obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer.
+
+--Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement
+obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos
+clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter
+est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu;
+vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50
+écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que
+vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous
+êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au
+médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place.
+Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10
+sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les
+voilà: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas
+de sitôt une pareille occasion.
+
+--Comme à-compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers.
+
+--Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai
+besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je
+destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention
+de vous y inviter quoique vous soyez père de famille.
+
+--Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je
+n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai
+contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter
+de suite.
+
+--Eh bien! voilà précisément ce dont je me plains, M. Bonteint, vous
+n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais
+inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:--M. Rathery, je
+suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais
+répondu:--Saisissez vous-même, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin
+d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous
+être agréable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi
+aujourd'hui, saisissez-moi à l'instant même, ne vous gênez pas; tout ce
+que j'ai est à votre disposition: je vous permets d'empaqueter,
+d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici.
+
+--Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon...
+
+--Comment donc, M. Bonteint, mais enchanté d'être saisi par vos mains;
+je vais même vous aider à me saisir.
+
+Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode, à laquelle
+pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant
+deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir:
+
+--Tenez, dit-il à Bonteint, en les lui présentant, vous ne perdrez pas
+tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne
+par-dessus le marché.
+
+--Ouais! répondit M. Bonteint.
+
+--Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse.
+Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin;
+la loi ne vous permet pas de toucher là. Ce sont les outils de ma
+profession, et j'ai le droit de les conserver.
+
+--Pourtant... fit M. Bonteint.
+
+--Voilà maintenant un tire-bouchon à manche d'ébène et incrusté
+d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le
+soustrais à mes créanciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous.
+
+--Mais, répliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus
+besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon
+butin.
+
+--Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez,
+voilà, sur cette planche de vieilles fioles à médecine, dont
+quelques-unes sont fêlées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je
+vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans.
+
+Sur cette autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous
+coûtera que la peine de l'aller dénicher, et il pourra très-bien vous
+servir d'enseigne.
+
+--M. Rathery! fit Bonteint.
+
+--Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne
+sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne
+portez encore qu'un faux toupet.
+
+--Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'écria Bonteint de plus en plus irrité.
+
+--Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid
+imperturbable, un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin.
+Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous, à Mme Bonteint et à
+vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de
+mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être
+le plus long de la création, sans excepter l'immense serpent boa. Vous
+le coterez, du reste, ce que vous voudrez.
+
+--Décidément vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la
+moindre valeur.
+
+--Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de
+recors à payer. Tenez, voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul
+toute votre créance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou
+trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en
+forme de tabatière; quand on aura mis à l'entour un cercle d'or, et
+qu'on y aura ajouté quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau à
+offrir à Mme Bonteint pour le jour de sa fête.
+
+Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte.
+
+--Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit; comme
+vous êtes pressé, M. Bonteint! je ne vous ai encore montré que la
+moindre partie de mes trésors; tenez, voici une vieille gravure
+représentant Hippocrate, le père de la médecine; je vous garantis la
+ressemblance; plus, trois volumes dépareillés de la _Gazette médicale_,
+qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver.
+
+--Encore une fois, M. Rathery...
+
+--Eh mon Dieu, ne vous fâchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivés à
+l'objet le plus précieux de mon mobilier.
+
+Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits
+rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un
+nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant, avec un essaim
+d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre.
+
+--Tenez, lui dit-il, voilà les deux derniers habits que vous m'avez
+vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint; ils se sont
+fanés dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma
+chère soeur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des oeufs à Pâques
+à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous fisse une déduction de
+la couleur.
+
+--Oh! pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est trop fort;
+jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain matin,
+vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery.
+
+--Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous
+êtes en bonne santé. À propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue
+que vous oubliez!
+
+Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui
+riait aux éclats.
+
+--Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer
+sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si
+violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant.
+
+--Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fâche-t-il pas contre moi parce
+que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus
+que lui!
+
+--Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant
+pis, car je venais te proposer un marché d'or.
+
+--Propose toujours, dit Benjamin.
+
+--C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne
+dont une de ses béates lui a fait présent, parce qu'il a un catarrhe et
+que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il
+a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à mettre dans ses
+meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière
+tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que
+je te propose.
+
+--Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire
+qu'une bonne action; les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas
+qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin?
+
+--Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en
+a fait goûter, c'est du beaune de première qualité.
+
+--Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il?
+
+--Vingt-cinq francs, dit Page.
+
+--Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est
+un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit.
+
+--C'est vingt-cinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs
+pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice,
+tu conviendras que ce n'est pas trop.
+
+--Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous
+l'achèterions à nous deux.
+
+--Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu
+de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se
+retire...
+
+--Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne
+faut plus penser à ton quartaut.
+
+Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir.
+
+En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un
+gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec
+enthousiasme sur les genoux de mon oncle.
+
+--Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché;
+j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as
+besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en
+donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais
+j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait
+l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au
+paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il
+me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un
+liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée
+sur son marché.
+
+--Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée?
+
+--Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de
+Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui
+attend son argent.
+
+--Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le
+rouleau par la chambre, vous et... c'est-à-dire, pardon, ma chère soeur,
+pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter
+votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer.
+
+--Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma
+grand'mère.
+
+--Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de
+trop.
+
+--Comment, de trop? reprit ma grand'mère, regardant Benjamin avec des
+yeux ébahis.
+
+--Eh bien! oui, de trop, ma chère soeur, de trop, entendez-vous, de trop;
+il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs:
+comprenez-vous à cette heure?
+
+--Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait
+fait un pareil tour!...
+
+--Oui, j'ai été assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne
+peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai été assez
+niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire
+charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas
+pour rester honnête homme! vos plus proches et vos plus chers sont
+pourtant les premiers à vous induire en tentation.
+
+--Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de
+soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un
+côté, elles tombent en loques de l'autre.
+
+--Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous
+les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce
+pas, ma chère soeur?
+
+--Mais, tes créanciers, quant les paieras-tu?
+
+--Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire
+mieux.
+
+--Et le marchand de toile, que lui dirai-je?
+
+--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de
+chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il
+choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux.
+
+--Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec
+tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile.
+
+--Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta
+chère soeur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie.
+
+Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa
+main de fer à le faire crier:
+
+--Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un
+noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même,
+mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire
+à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai
+accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque
+de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent
+adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi,
+nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page,
+tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de
+dire ma chère soeur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les
+vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne
+voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le
+mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le
+faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de coeur et
+d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes
+nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble
+pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de
+l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de
+tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus
+nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et
+pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce
+jour, et boire de la piquette le reste de ma vie!
+
+--Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas
+de bourgogne.
+
+--Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne
+à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M.
+de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais
+écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai
+que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner
+copieusement ce jour-là; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta
+et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.
+
+Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M.
+Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce
+que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles.
+
+
+
+
+XII
+
+COMMENT MON ONCLE APPENDIT M. SUSURRANS À UN CROCHET DE LA CUISINE.
+
+
+Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes: elles jettent
+autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au
+vent comme une poussière, elles les envoient, ainsi que ces aumônes qui
+montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs désolés, entre les
+vieilles pierres des murailles fêlées, au milieu des ruines qui tombent
+et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui
+les féconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et après un rayon
+pour les faire croître, un autre rayon pour les peindre. Les brises du
+printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie;
+voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent: mais quand les
+brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes
+humides, une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe
+neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se
+meurt, et qui en mourant nous sourit encore.
+
+Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent à des fleurs; mais
+sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles:
+la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous
+prie, prolétaires, mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement
+pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression, car,
+pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la
+plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces
+dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles
+par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la
+femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le
+genre humain et elles abdiquent. Napoléon, qui aimait beaucoup les
+conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui
+faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui
+avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines!... Le fait
+est que les enfants sont fort chers, et que cette dépense n'est pas à la
+portée de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une
+nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant
+coûtent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite,
+arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du
+cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera
+homme, les moustaches lui poussent et le voilà bachelier ès-lettres.
+Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous
+lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas à vous
+apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la
+ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des
+invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez,
+jusqu'à trente ans et au delà, de gants glacés, de cigares de la Havane
+et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable!...
+Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il
+y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je
+vous assure que l'hospice aurait presse!
+
+Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout
+autrement: c'était l'âge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les
+femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arrière-pensée à leurs
+instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et
+même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on
+savait alors où les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs
+d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée;
+tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque
+profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient
+d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables
+de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun
+selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi
+bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'à
+présent pour être un homme de lettres, et avec une douzaine
+d'alexandrins on était poète.
+
+Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de
+l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle
+faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais
+seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma
+grand'mère, quoi qu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à
+son septième enfant.
+
+Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait
+absolument que sa chère soeur assistât à sa noce, et il avait fait
+consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailles de ma
+grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc,
+tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans
+l'existence. Les six autres étaient tous vivants, tous enchantés d'être
+au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots, à
+l'autre une casquette; tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt
+celui-là au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches
+ils avaient leur chemise blanche et repassée; somme toute, ils se
+portaient à merveille et fleurissaient dans leurs guenilles.
+
+Mon père, cependant, qui était l'aîné, était le plus beau et le mieux
+nippé des six: cela tenait peut-être de ce que son oncle Benjamin lui
+repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard
+des pantalons, il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même
+on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot,
+qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de choeur,
+et je le dis avec orgueil, il était un des meilleurs enfants de choeur du
+diocèse: s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui
+avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est
+aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je
+dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui
+dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et
+puis, vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être
+l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine
+de vivre?
+
+Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fonctions de lévite l'avantage
+d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune
+lui était arrivée: La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait
+été mise à la réforme; ma grand'mère, avec ce coup-d'oeil d'aigle que
+vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y
+avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon, et elle s'était
+fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint
+était peint au beau milieu; l'artiste l'avait représenté au moment où il
+coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité
+d'un mendiant; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de
+ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été
+mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux.
+
+L'habit avait été mené à bonne fin par une couturière de la rue des
+Moulins. Il serait allé à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon
+père; mais ma grand'mère l'avait fait faire de telle sorte qu'après
+avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'être une seconde
+fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit
+bleu-de-ciel; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à
+en payer la façon; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une belle
+parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de
+sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants
+l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus
+d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de
+l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi
+personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une
+sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de
+son habit; et, un jour, au _Dominius vobiscum_ du desservant, il
+répondit, croyant parler à sa mère: Je vous dis que je ne porterai plus
+votre habit bleu-de-ciel!
+
+Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche,
+après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au val des
+Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer
+au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit
+qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptême à faire.
+
+--Cela n'empêche pas, dit Benjamin; un autre le fera à ta place.
+
+--Oui, mais il faut que j'aille au catéchisme à une heure.
+
+--Je croyais que tu avais fait ta première communion?
+
+--C'est-à-dire que j'ai été tout prêt de la faire. C'est vous qui m'en
+avez empêché en me faisant griser la veille de la cérémonie.
+
+--Et pourquoi te grisais-tu?
+
+--Parce que vous étiez gris vous-même; et que vous m'avez menacé de me
+battre du plat de votre épée si je ne me grisais pas.
+
+--J'ai eu tort, dit Benjamin; mais, c'est égal, tu ne risques rien de
+venir avec moi; je n'en ai que pour un moment; nous serons revenus avant
+le catéchisme.
+
+--Comptez là-dessus, répondit Gaspard, où un autre n'en aurait que pour
+une heure, vous en avez, vous, pour une demi-journée: vous vous arrêtez
+à tous les bouchons. Et M. le curé m'a défendu d'aller avec vous, parce
+que vous me donnez de mauvais exemples.
+
+--Eh bien! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous
+inviterai pas à ma noce; si au contraire vous m'accordez cette faveur,
+je vous donnerai une pièce de douze sous.
+
+--Donnez-la-moi tout de suite, dit Gaspard.
+
+--Et pourquoi la veux de suite, polisson? est-ce que tu te défies de ma
+parole?
+
+--Non, mais c'est que je ne me soucie pas d'être votre créancier: j'ai
+entendu dire dans la ville que vous ne payez personne, et qu'on ne veut
+pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous.
+
+--Bien parlé, Gaspard, dit mon oncle; tiens, voilà quinze sous, et va
+prévenir ma chère soeur que je t'emmène.
+
+Ma grand'mère s'avança jusque sur le seuil de la porte pour recommander
+à Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait
+qu'il lui servît pour la noce de son oncle.
+
+--Vous moquez-vous? dit Benjamin; est-il besoin de recommander sa
+bannière à un enfant de choeur français?
+
+--Mon oncle, dit Gaspard, avant de vous mettre en route, je vous
+préviens d'une chose, c'est que, si vous m'appelez encore
+porte-bannière, oiseau bleu ou patron de Clamecy, je me sauve avec vos
+quinze sous et je retourne jouer au bouchon.
+
+À l'entrée du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, épicier, tout
+petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charbon et de salpêtre.
+M. Susurrans avait une espèce de métairie au val des Rosiers; il s'en
+revenait à Clamecy, portant sous son bras un toulon qu'il espérait bien
+faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que
+Mme Susurrans attendait pour les mettre à la broche. M. Susurrans
+connaissait mon oncle et il l'estimait, car Benjamin achetait chez lui
+le sucre dont il édulcorait ses drogues et la poudre qu'il mettait dans
+ses cheveux. M. Susurrans lui proposa donc de venir à la ferme se
+rafraîchir. Mon oncle, pour lequel la soif était un état normal, accepta
+sans cérémonie. L'épicier et son client s'étaient établis au coin du
+feu, chacun sur un escabeau; ils avaient mis le toulon entre eux deux,
+mais ils ne le laissaient pas aigrir à sa place, et quand il n'était pas
+dans les bras de l'un, il était aux lèvres de l'autre.
+
+--L'appétit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant: si nous mangions
+les poulets? dit M. Susurrans.
+
+--En effet, répondit mon oncle, cela vous épargnera la peine de les
+remporter, et je ne conçois pas comment vous avez pu vous charger de
+cette corvée.
+
+--Et à quelle sauce les mangerons-nous?
+
+--À la plus tôt faite, dit Benjamin, et voici un excellent feu pour les
+faire rôtir.
+
+--Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que
+tout juste pour faire une soupe à l'oignon: nous n'avons pas de broche.
+
+Benjamin, comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu
+par les circonstances.
+
+--Il ne sera pas dit, répondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous
+n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en
+croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon épée, et, Gaspard que
+voilà la tournera par la garde.
+
+Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous, ami lecteur; mais
+aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de
+notre époque.
+
+Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la
+besogne; au bout d'une heure, les poulets étaient rôtis à point. On
+retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu; le couvert
+fut dressé dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se
+trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas
+pour cela. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait
+l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les
+infortunées volailles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée, et
+cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était,
+ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le
+cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être, mais
+Benjamin, le grand Benjamin, avait conservé la meilleure partie de sa
+raison, et prenait pitié de son adversaire; quant à Gaspard, auquel on
+avait passé quelquefois le toulon, il alla un peu au delà des limites de
+la tempérance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une
+autre expression.
+
+Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le
+cuvier. Il était alors quatre heures, et ils se disposaient à se mettre
+en route. M. Susurrans, qui se souvenait très-bien qu'il devait apporter
+des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa
+canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus.
+
+--Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger.
+
+--Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangés: ils étaient
+embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche.
+
+--Cela n'est pas vrai! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes
+poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un
+loup.
+
+--Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle; mais toujours est-il
+que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voilà
+les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si
+cela vous convient.
+
+--Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point là les carcasses de
+mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre.
+
+--Eh bien! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain à la maison,
+et je vous les rendrai...
+
+--Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans, s'élevant sur la
+pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle.
+
+--Ah çà, papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous
+préviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie; et...
+
+--Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaçant
+devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni ton neveu, que
+vous ne m'ayez rendu mes poulets.
+
+--Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe la jambe à ce vieil
+imbécile?
+
+--Inutile, Gaspard, inutile, mon ami, dit Benjamin; tu es un homme
+d'église, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle.
+Ah çà! ajouta-t-il, une fois, deux fois, M. Susurrans, voulez-vous nous
+laisser sortir?
+
+--Quand vous m'aurez rendu mes poulets, répondit M. Susurrans, faisant
+demi-tour à gauche et présentant le bout de sa canne à mon oncle, comme
+si c'eût été une baïonnette.
+
+Benjamin abaissa la canne de sa main, et prenant le petit homme par le
+milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte à un
+morceau de fer qui était au-dessus de la porte et auquel on suspendait
+la batterie de cuisine. Susurrans, assimilé à un poêlon, se démenait
+comme un scarabée attaché par une épingle à une tapisserie. Il hurlait
+et gesticulait, criant tantôt au feu, tantôt à l'assassin. Mon oncle
+avisa un almanach de Liège qui était sur la cheminée:
+
+--Tenez, dit-il, M. Susurrans, l'étude, a écrit Cicéron, est une
+consolation dans toutes les situations de la vie; amusez-vous à étudier
+jusqu'à ce qu'on soit venu vous dépendre; car, pour moi, je n'ai pas le
+temps de faire conversation avec vous, et j'ai l'honneur de vous
+souhaiter le bonsoir.
+
+À vingt pas de là, mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui
+lui demanda pourquoi son maître criait au feu et à l'assassin.
+
+--C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre
+maître, répondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui
+était resté en arrière, il continua son chemin.
+
+Le temps s'était radouci; le ciel, auparavant resplendissant, était
+devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas
+encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée, qui
+ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait
+pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba
+comme une éponge de cette pluie, et bientôt ses deux cornes devinrent
+deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules.
+Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la
+recommandation de sa soeur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant.
+Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon
+oncle. À quelque distance de là, Benjamin et Gaspard rencontrèrent une
+troupe de paysans qui revenaient de vêpres. À la vue du saint qui se
+trouvait sur l'habit de Gaspard, la tête en bas et son cheval les quatre
+fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel, les rustres poussèrent
+d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées.
+Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas
+impunément bafouer par cette canaille. Il tira son épée; Gaspard, de son
+côté, s'arma de pierres, et emporté par son ardeur, il s'élança à
+l'avant-garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les
+torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que,
+pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée.
+
+--Gaspard, s'écria-t-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy, ton
+saint qui est à l'envers; le casque de ton saint qui va tomber!
+
+Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put
+supporter cette humiliation: il ôta son habit, le jeta à terre et le
+foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer
+de le ramasser et à le remettre; mais Gaspard se sauva à travers les
+champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit
+au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il était
+un peu dégrisé, et il se ressouvenait très-distinctement qu'il avait
+mangé ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les
+vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme
+nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais
+ton, le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais
+la force musculaire de Benjamin en imposait tellement à M. Susurrans
+qu'il refusa tout net de se fâcher; il poussa même l'esprit de
+contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle.
+
+Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le
+milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page.
+
+--Où vas-tu ainsi? dit celui-ci à mon oncle.
+
+--Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dîner chez ma chère soeur.
+
+--Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi, à
+l'hôtel du Dauphin.
+
+--Et si j'acceptais, à quelle circonstance devrais-je donc cet avantage?
+
+--Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois
+de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à
+dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le
+carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur;
+j'allais au-devant de toi pour t'en prévenir. C'est une aventure digne
+de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie
+en espérant que tu y prendrais un rôle.
+
+--C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conçue.
+Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant, si l'honneur et la délicatesse me
+permettent de faire le personnage de procureur.
+
+--À table, dit Page, le plus honnête homme est celui qui vide le plus
+consciencieusement son verre.
+
+--Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire?
+
+--Je répondrai pour toi.
+
+--Et si demain il lui prend fantaisie de rendre visite à son procureur?
+
+--C'est chez toi que je le conduirai.
+
+--Tout cela c'est très-bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en
+flatter, l'effigie d'un procureur.
+
+--Tu la prendras: tu as bien déjà su te faire passer pour le
+Juif-Errant.
+
+--Et mon habit rouge?
+
+--Notre homme est un badaud de Paris: nous lui ferons croire que telles
+sont en province les insignes des procureurs.
+
+--Et mon épée?
+
+--S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu tailles tes
+plumes.
+
+--Mais, quel est donc son procureur à ton marchand de bois?
+
+--C'est Dulciter. Auras-tu l'inhumanité de me laisser dîner avec
+Dulciter?
+
+--Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai
+dîné pour lui, il m'attaquera en restitution.
+
+--Je plaiderai pour toi. Allons, viens, je suis sûr que le dîner est
+servi. Mais, à propos, notre amphitryon m'a recommandé d'amener avec moi
+le premier clerc de Dulciter: où diable vais-je pêcher un clerc de
+Dulciter?
+
+Benjamin se mit à éclater d'un rire fou.
+
+--Oh! s'écria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire! tiens,
+ajouta-t-il en mettant sa main sur l'épaule de M. Susurrans, voilà ton
+clerc.
+
+--Fi donc! dit Page, un épicier!...
+
+--Qu'est-ce que cela fait?
+
+--Il sent le gruyère.
+
+--Tu n'es pas gourmet, Page: il sent la chandelle.
+
+--Mais il a soixante ans.
+
+--Nous le présenterons comme le doyen de la basoche.
+
+--Vous êtes des drôles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant à
+son caractère impétueux; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de
+cabarets.
+
+--Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave.
+
+--C'est possible, monsieur Rathery; mais je ne m'enivre pas toujours aux
+dépens des autres, et je ne veux pas prendre part à vos flibusteries.
+
+--Il faut pourtant, dit mon oncle, que vous y preniez part ce soir,
+sinon je dis partout où je vous ai accroché.
+
+--Et où l'as-tu accroché? fit Page.
+
+--Imagine-toi, dit Benjamin...
+
+--M. Rathery!... s'écria Susurrans, mettant un doigt sur sa bouche.
+
+--Eh bien! consentez-vous à venir avec nous?
+
+--Mais, considérez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassiné;
+on me cherchera sur la route du val des Rosiers.
+
+--Tant mieux, on trouvera peut-être votre tricorne.
+
+--Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery! fit Susurrans en joignant
+les mains.
+
+--Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant; vous me devez
+une réparation, et moi je vous dois un dîner; d'un seul coup nous nous
+acquitterons ensemble.
+
+--Souffrez au moins que j'aille prévenir ma femme.
+
+--Non pas, dit Benjamin se plaçant entre lui et Page; je connais madame
+Susurrans pour l'avoir vue à son comptoir; elle vous enfermerait chez
+vous à double tour, et je ne veux pas que vous nous échappiez: je ne
+vous donnerais pas pour dix pistoles.
+
+--Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire à présent que je
+suis clerc de procureur?
+
+--C'est vrai, dit Benjamin, vous ne pouvez vous présenter à notre client
+avec un toulon.
+
+Ils étaient alors au milieu du pont de Beuvron: mon oncle prit le toulon
+des mains de Susurrans, et le jeta à la rivière.
+
+--Coquin de Rathery, scélérat de Rathery! s'écria Susurrans, tu me
+paieras mon toulon; il m'a coûté six livres, à moi; mais toi, tu sauras
+ce qu'il te coûtera.
+
+--Monsieur Susurrans, dit Benjamin, prenant une pose majestueuse,
+imitons le sage qui disait: _Omnia mecum porto_, c'est-à-dire: Tout ce
+qui me gêne je le jette à la rivière. Tenez, voilà au bout de cette épée
+un habit magnifique, l'habit des dimanches de mon neveu; un habit qui
+pourrait figurer dans un musée, et qui a coûté de façon seulement trente
+fois autant que votre misérable toulon; eh bien! moi, je le sacrifie
+sans le moindre regret: jetez-le par-dessus le pont, et nous serons
+quittes.
+
+Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lança l'habit
+par-dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans:
+
+--Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes
+prêts à entrer en scène.
+
+Mais l'homme propose et Dieu dispose: en montant l'escalier de
+Vieille-Rome, ils se trouvèrent face à face avec madame Susurrans.
+Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au-devant de lui avec
+une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui
+avaient tous deux une réputation suspecte, son inquiétude fit place à la
+colère.
+
+--Enfin, monsieur, vous voilà! s'écria-t-elle, c'est vraiment heureux;
+j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir; vous menez là une jolie vie,
+et vous donnez un bel exemple à votre fils!
+
+Puis, parcourant son mari d'un coup d'oeil rapide, elle s'aperçut combien
+il était incomplet.
+
+--Et vos poulets, monsieur! et ton chapeau, misérable! et ton toulon,
+ivrogne! qu'en as-tu fait?
+
+--Madame, répondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons
+mangés; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route.
+
+--Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais
+retapé!
+
+--Oui, madame, il l'a perdu, et vous êtes bien heureuse, dans la
+position où il était, qu'il n'ait pas aussi perdu sa perruque; quant au
+toulon, on le lui a saisi à l'octroi, et la régie a déclaré
+procès-verbal.
+
+Comme Page ne pouvait s'empêcher de rire:
+
+--Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez
+débauché mon mari, et par-dessus le marché vous nous plaisantez. Vous
+feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes,
+M. Rathery.
+
+--Est-ce que je vous dois quelque chose, madame? répondit fièrement mon
+oncle.
+
+--Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la
+protection de sa femme, c'est lui qui m'a débauché: il m'a mangé mes
+poulets avec son neveu; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jeté
+mon toulon dans la rivière. Il voulait encore, l'infâme qu'il est, me
+forcer à aller dîner avec lui au Dauphin, et à faire, à mon âge, le
+personnage d'un clerc de procureur.
+
+Allez, indigne homme, je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le
+prévenir que vous voulez dîner à sa place et à celle de son clerc.
+
+--Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il
+ne sait ce qu'il dit; si vous m'en croyez, vous le ferez coucher
+aussitôt que vous serez de retour à la maison, et vous lui ferez
+prendre, de deux heures en deux heures, une décoction de camomille et de
+fleur de tilleul; en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le
+pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout.
+
+--Oh! scélérat, oh! coquin, oh! révolutionnaire, tu oses dire à ma femme
+que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est toi qui es ivre!
+Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras tout à l'heure
+de ses nouvelles.
+
+--Vous devez vous apercevoir, madame, dit Page avec le plus grand
+sang-froid du monde, que cet homme bat la campagne: vous manqueriez à
+tous vos devoirs d'épouse, si vous ne faisiez prendre à votre mari de la
+camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M.
+Rathery, qui est assurément le médecin le plus habile du bailliage, et
+qui répond aux insultes de ce fou en lui sauvant la vie.
+
+Susurrans allait recommencer ses imprécations.
+
+--Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison; vous
+êtes ivre à ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la
+porte en rentrant, et vous irez coucher où vous voudrez.
+
+--C'est cela, dirent ensemble Page et mon oncle; et ils riaient encore
+lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Dauphin. La première personne qu'ils
+rencontrèrent dans la cour fut M. Minxit, qui allait monter à cheval
+pour retourner à Corvol.
+
+--Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez
+pas ce soir, monsieur Minxit; vous allez souper avec nous; nous avons
+perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui.
+
+--Puisque cela te fait plaisir, Benjamin... Garçon, ramenez mon cheval à
+l'écurie, et dites qu'on me prépare un lit.
+
+
+
+
+XIII
+
+COMMENT MON ONCLE PASSA LA NUIT EN PRIÈRES POUR L'HEUREUSE DÉLIVRANCE DE
+SA SOEUR.
+
+
+Mon temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose que le vôtre ne
+l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable
+souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une idée de
+la manière dont ils soupèrent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du
+Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains
+pèlerins d'autrefois, qui faisaient voeu de se rendre avec cette allure à
+Jérusalem. En rentrant, il aperçut de la lumière dans la chambre de
+Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il
+entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mère était
+alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de
+mon oncle qu'on n'attendait pas à cette heure, vint le prévenir
+officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se
+rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que
+sa soeur, la première année de son mariage, avait eu une couche
+laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitôt le voilà qui se fond
+en deux gouttières de larmes.
+
+--Hélas! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins,
+ma chère soeur va mourir; hélas! elle va...
+
+--Madame Lalande! s'écria ma grand'mère du fond de son lit, mettez-moi
+ce chien d'ivrogne à la porte.
+
+--Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le
+moindre danger: l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure
+votre soeur sera délivrée.
+
+Mais Benjamin criait toujours: Hélas! elle va mourir, ma chère soeur.
+
+Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas
+son effet, crut devoir intervenir à son tour.
+
+--Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfant se présente par les
+épaules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie.
+
+Ainsi parla mon grand-père.
+
+--Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frère, lui répondit mon oncle, je
+t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller...
+
+Ma grand'mère, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de
+rigueur de Machecourt à Benjamin, se décida à mettre elle-même celui-ci
+à la porte.
+
+Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son
+parti fut bientôt pris: il se décida, à aller coucher avec Page, qui
+ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin.
+Mais, en passant sur la place de l'église, l'idée lui vint de prier Dieu
+pour l'heureuse délivrance de sa chère soeur; or, le temps s'était remis
+à la gelée comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq à six
+degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du
+portail, joignît les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à
+sa chère soeur, et il se mit à marmotter quelques bribes de prières.
+Comme il entamait son second _Ave_, le sommeil le prit, et il se mit à
+ronfler à l'instar de son ami Page, Le lendemain matin, à cinq heures,
+lorsque le sacristain vint sonner l'_Angelus_, il aperçut quelque chose
+d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord,
+dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche
+pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire
+rentrer dans l'église; mais, s'étant approché davantage, à la lueur de
+sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le
+dos, et à l'extrémité du nez un filet de glace d'une demi-aune.
+
+--Holà, oh! monsieur Rathery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin.
+
+Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement sonner son
+_Angelus_, et, quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M.
+Rathery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur
+ses épaules, et l'alla porter à sa soeur. Ma grand'mère était délivrée
+depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle
+reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas
+devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures
+chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur
+zèle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à
+peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer
+sur le traversin, ses articulations se détendirent, l'exercice de la
+parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du
+vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronnée; quand il en eut bu la
+moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait
+liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du matin il
+se portait le mieux du monde. Si M. le curé eût dressé procès-verbal de
+ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût
+probablement donné pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il
+eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne
+d'auberge.
+
+Une semaine et plus s'était écoulée depuis l'heureux accouchement de ma
+grand'mère, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de
+quarantaine que lui imposaient les canons de l'Église avait de graves
+inconvénients pour elle en particulier et pour toute la famine en
+général: d'abord lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon
+scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne
+pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce
+qui était pour elle une cruelle privation; ensuite elle était obligée
+d'envoyer Gaspard, enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché, à la
+boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou
+il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on
+l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était
+trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait,
+Machecourt enrageait et ma grand'mère fouettait Gaspard.
+
+--Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-père, irrité d'être obligé,
+par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans
+ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même?
+
+--Pourquoi! pourquoi! répartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller
+à la messe sans payer Mme Lalande.
+
+--Que diable aussi, chère soeur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour
+accoucher que vous eussiez de l'argent?
+
+--Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi depuis un
+mois il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres.
+
+--Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir
+d'argent, six mois vous resteriez enfermée dans votre maison comme dans
+un lazaret?
+
+--Oui, répliqua ma grand'mère, parce que si je sortais avant d'être
+allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me
+montrerait au doigt dans les rues.
+
+--En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge
+pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que
+Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui
+avez fait un septième enfant.
+
+Heureusement l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva
+accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe.
+
+En rentrant à la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle étendu
+dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les
+chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin chaud; car il faut
+vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers
+le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenait tous les matins une
+ration qui aurait suffi à deux officiers de marine. Il disait, pour
+justifier cet extra monstre, que sa température était encore au-dessous
+de zéro.
+
+--Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander.
+
+--Un service! répondit Benjamin; et que puis-je faire, chère soeur, pour
+vous être agréable?
+
+--Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin: il faut que tu sois parrain de
+mon dernier.
+
+Benjamin, qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire cette
+proposition prenait à l'improviste, secoua la tête et fit un gros
+_mais_...
+
+--Comment, dit ma grand'mère, lui jetant un regard plein d'étincelles,
+est-ce que tu me refuserais cela, par hasard?
+
+--Non pas, chère soeur, bien au contraire, mais...
+
+--Mais quoi? tu commences à m'impatienter avec tes _mais_...
+
+--C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne
+saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions.
+
+--Belle difficulté! On te mettra au courant: je prierai le cousin
+Guillaumot de te donner quelques leçons.
+
+--Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Guillaumot; mais, s'il
+faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude
+n'aille pas à mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-être de
+prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant
+de choeur, vous conviendrait parfaitement.
+
+--Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous
+acceptiez l'invitation de votre soeur: c'est un devoir de famille dont
+vous ne pouvez vous exempter.
+
+--Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois
+pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez
+autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas?
+
+--Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma
+grand'mère et madame Lalande.
+
+--Tenez, ma chère soeur, poursuivit Benjamin, à vous parler franchement,
+je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon
+neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême; j'écouterai
+avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour
+de ma fête, et fût-il de Millot-Rataut, je m'engage à le trouver
+charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque
+année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou
+une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même
+flatté que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un
+grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma
+foi, non, chère soeur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y
+oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rît au nez. Et d'ailleurs,
+comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et
+à ses oeuvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux oeuvres de Satan?
+Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent
+quelques-uns, à quoi bon un parrain? à quoi bon une marraine? à quoi bon
+deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par
+un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en
+encourrais-je les conséquences? Notre âme étant ce que nous avons de
+plus précieux, n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle
+d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire
+baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de
+Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite? Attendez qu'il ait
+vingt-cinq ans: au moins, il pourra répondre lui-même, et alors, s'il
+lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix-huit
+ans, votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'armée; jusqu'à
+vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui
+de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de
+discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien
+vous-même que cela n'est pas raisonnable.
+
+--Oh! ma chère dame, s'écria la sage-femme, épouvantée de la logique
+hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné; gardez-vous bien de
+le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur!
+
+--Madame Lalande, dît Benjamin d'un ton sévère, un cours d'accouchement
+n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter
+avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean
+baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes
+sèches des néophytes apportés de Jérusalem sur les bras de leur
+nourrice?
+
+--Ma foi! dit madame Lalande, embarrassée de l'objection, j'aime mieux
+le croire que d'y aller voir.
+
+--Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce
+là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien!
+puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser
+ce dilemme...
+
+--Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma
+grand'mère; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme?
+
+--Comment, madame, fit la sage-femme, piquée de l'observation de ma
+grand'mère, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'épouse d'un
+chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez,
+monsieur Rathery, je vous écoute.
+
+--C'est fort inutile, répliqua sèchement ma grand'mère, j'ai décidé que
+Benjamin serait parrain, et il le sera: il n'y a pas de dilemme au monde
+qui puisse l'en exempter.
+
+--J'en appelle à Machecourt! s'écria Benjamin.
+
+--Machecourt t'a condamné d'avance: il est allé ce matin à Corvol
+inviter mademoiselle Minxit à être la commère.
+
+--Ainsi donc, s'écria mon oncle, on dispose de moi sans mon
+consentement: on n'a pas même l'honnêteté de me prévenir. Me prend-on
+pour un homme empaillé, pour une gargamelle de pain d'épices? La belle
+figure que vont faire mes cinq pieds dix pouces à côté des cinq pieds
+trois pouces de Mlle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et
+calibrée, d'un mât de cocagne couronné de rubans! Savez-vous que l'idée
+d'aller à l'église côte à côte avec elle me tourmente depuis six mois,
+et que j'ai failli, en vue de cette corvée, renoncer à l'avantage de
+devenir son mari?
+
+--Voyez-vous, Mme Lalande, dit ma grand'mère, ce Benjamin comme il est
+facétieux: il aime Mlle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il
+se raille d'elle.
+
+--Hum! fit la sage-femme.
+
+Benjamin, qui n'avait pas songé à Mme Lalande, s'aperçut qu'il avait
+fait un _lapsus linguæ_; pour échapper aux reproches de sa soeur, il se
+hâta de déclarer qu'il consentait à tout ce qu'on voudrait exiger de
+lui, et détala avant que la sage-femme fût partie.
+
+--Le baptême devait avoir lieu le dimanche suivant; ma grand'mère
+s'était mise en frais pour cette cérémonie: elle avait autorisé
+Machecourt à inviter à un dîner solennel tous ses amis et ceux de mon
+oncle. Pour Benjamin, il était en mesure de faire face aux dépenses
+qu'exige le rôle de parrain magnifique: il venait de recevoir du
+gouvernement une gratification de cent francs pour le zèle qu'il avait
+mis à propager l'inoculation dans le pays, et à réhabiliter la pomme de
+terre, attaquée à la fois par les agronomes et les médecins.
+
+
+
+
+XIV
+
+PLAIDOYER DE MON ONCLE DEVANT LE BAILLI.
+
+
+Le samedi suivant, veille de la cérémonie du baptême, mon oncle était
+cité à comparaître par-devant M. le bailli pour s'entendre condamner par
+corps à payer au sieur Bonteint la somme de cent cinquante francs dix
+sols six deniers, pour marchandises à lui vendues: ainsi s'exprimait la
+cédule, dont le coût était de quatre francs cinq sols.
+
+Un autre que mon oncle eût déploré son sort sur tous les tons de
+l'élégie; mais l'âme de ce grand homme était inaccessible aux atteintes
+de la fortune. Ce tourbillon de misère que la société soulève autour
+d'elle, cette vapeur de larmes dont elle est enveloppée, ne pouvaient
+monter jusqu'à lui; il avait son corps au milieu des fanges de
+l'humanité: quand il avait trop bu, il avait mal à la tête; quand il
+avait marché trop longtemps, il était las; quand le chemin était trop
+boueux, il se crottait jusqu'à l'échine; enfin, quand il n'avait pas
+d'argent pour payer son écot, l'aubergiste le couchait sur son
+grand-livre; mais, comme l'écueil dont le pied est battu par les vagues
+et dont le front rayonne de soleil; comme l'oiseau qui a son nid dans
+les buissons du chemin et qui vit au milieu de l'azur des cieux, son âme
+planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine. Il
+n'avait, lui, que deux besoins, la faim et la soif, et, si le firmament
+fût tombé en éclats sur la terre, et qu'il y eût laissé une bouteille
+intacte, mon oncle l'eût tranquillement vidée à la résurrection du genre
+humain, écrasé sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le
+passé n'était rien et l'avenir n'était pas encore quelque chose: il
+comparait le passé à une bouteille vide, et l'avenir à un poulet prêt à
+être mis à la broche.--Que m'importe, disait-il, quelle liqueur a
+contenu la bouteille? et pour le poulet, pourquoi me ferais-je rôtir
+moi-même à le faire passer et repasser devant l'âtre? Peut-être quand il
+sera cuit à point, que le couvert sera dressé, que je me serai revêtu de
+ma serviette, surviendra un molosse qui emportera la volaille fumante
+entre ses dents.
+
+ Éternité, néant, passé, sombres abîmes!
+
+s'écrie le poète; pour moi, tout ce que je voudrais retirer de ce sombre
+abîme, c'est mon dernier habit rouge, s'il surnageait à ma portée; la
+vie est tout entière dans le présent, et le présent c'est la minute qui
+passe; or, que me fait à moi un bonheur ou un malheur d'une minute?
+Voici un mendiant et un millionnaire; Dieu leur dit: Vous n'avez qu'une
+minute à rester sur la terre; cette minute écoulée, il leur en accorde
+une seconde, puis une troisième, et il les fait vivre ainsi jusqu'à
+quatre-vingt-dix ans. Croyez-vous que l'un est bien plus heureux que
+l'autre? Toutes les misères qui affligent l'homme, c'est lui-même qui en
+est l'artisan. Les jouissances qu'il s'élabore ne valent pas le quart de
+la peine qu'il se donne pour les acquérir. Il ressemble à un chasseur
+qui bat toute la journée la campagne pour un lièvre étique ou une
+carcasse de perdrix. Nous nous vantons de la supériorité de notre
+intelligence!... Mais qu'importe que nous mesurions le cours des astres;
+que nous puissions dire, à une seconde près, à quelle heure la lune se
+trouvera entre la terre et le soleil; que nous parcourions les solitudes
+de l'Océan avec des nageoires de bois ou avec des ailes de chanvre, si
+nous ne savons pas jouir des biens que Dieu a mis dans notre existence.
+Les animaux, que nous insultons du nom de brutes, en savent bien
+autrement long que nous sur les choses de la vie. L'une se vautre dans
+l'herbe et la broute sans s'inquiéter si elle repoussera; l'ours ne va
+point garder les troupeaux d'un fermier afin d'avoir des mitaines et un
+bonnet fourré pour son hiver; le lièvre ne se fait pas tambour d'un
+régiment dans l'espoir de gagner du son pour ses vieux jours; le vautour
+ne se fait pas facteur de la poste pour avoir autour de son cou chauve
+un beau collier d'or; tous sont contents de ce que la nature leur a
+donné, du lit qu'elle leur a préparé dans l'herbe des bois, du toit
+qu'elle leur a fait avec les étoiles et l'azur du firmament. Aussitôt
+qu'un rayon luit sur la plaine, l'oiseau se met à gazouiller sur la
+branche, l'insecte bourdonne autour du buisson, le poisson se joue à la
+surface de son étang, le lézard flâne sur les pierres chaudes de sa
+masure; si quelque ondée tombe du nuage, chacun se réfugie dans son
+asile et s'y endort paisiblement en attendant le soleil du lendemain.
+Pourquoi l'homme n'en fait-il pas autant? N'en déplaise au grand roi
+Salomon, la fourmi est le plus sot des animaux: au lieu de jouer dans la
+prairie pendant la belle saison, de prendre sa part de cette magnifique
+fête que le ciel, pendant six mois, donne à la terre, elle perd tout son
+été à mettre l'un sur l'autre des petits brins de feuilles; puis, quand
+sa cité est achevée, passe un vent qui la balaie de son aile.
+
+Benjamin, donc, fit griser l'huissier de Bonteint, et enveloppa de
+l'onguent de la mère avec le papier timbré de la cédule.
+
+M. le bailli devant lequel devait comparaître mon oncle est un
+personnage trop important pour que je néglige de vous faire son
+portrait. D'ailleurs, mon grand-père, à son lit de mort, me l'a
+expressément recommandé, et pour rien au monde je ne voudrais manquer à
+ce pieux devoir.
+
+M. le bailli, donc, était né, comme tant d'autres, de parents pauvres.
+Son premier lange avait été taillé dans une vieille capote de gendarme,
+et il avait commencé ses études de jurisprudence par nettoyer le grand
+sabre de monsieur son père, et par étriller son cheval rouge. Je ne
+saurais vous expliquer comment, du dernier rang de la hiérarchie
+judiciaire, M. le bailli s'était élevé à la plus haute magistrature du
+pays; tout ce que je puis vous dire, c'est que le lézard parvient aussi
+bien que l'aigle au sommet des grands rochers. M. le bailli, entre
+autres manies, avait celle d'être un grand personnage. L'infériorité de
+son origine faisait son désespoir. Il ne concevait pas comment un homme
+comme lui n'était pas né gentilhomme. Il attribuait cela à une erreur du
+Créateur. Il aurait donné sa femme, ses enfants et son greffier pour un
+chétif morceau de blason. La nature avait été assez bonne mère envers M.
+le bailli; à la vérité elle lui avait fait sa part d'intelligence ni
+trop grosse ni trop petite; mais elle y avait ajouté une bonne dose
+d'astuce et d'audace. M. le bailli n'était ni sot ni spirituel: il se
+tenait sur la lisière des deux camps, avec cette différence, toutefois,
+qu'il n'avait jamais posé le pied dans celui des gens d'esprit, mais que
+sur le terrain facile et ouvert de l'autre, il faisait de fréquentes
+excursions. Ne pouvant avoir l'esprit des hommes spirituels, M. le
+bailli s'est contenté de celui des sots. Il faisait des calembours; ces
+calembours, les procureurs et leurs femmes se faisaient un devoir de les
+trouver fort jolis: son greffier était chargé de les répandre dans le
+public, et même de les expliquer aux intelligences émoussées qui d'abord
+n'en comprenaient pas le sens. Grâce à cet agréable talent de société,
+M. le bailli s'était acquis, dans un certain monde, comme une réputation
+d'homme d'esprit, mais cette réputation, mon oncle disait qu'il l'avait
+payée en fausse monnaie. M. le bailli était-il honnête homme? Je
+n'oserais vous dire le contraire. Vous savez que le code définit les
+voleurs, et que la société tient pour honnêtes gens tous ceux qui sont
+en dehors de la définition; or, M. le bailli n'était point défini par le
+code. M. le bailli, à force d'intrigues, était parvenu à diriger
+non-seulement les affaires, mais encore les plaisirs de la ville. Comme
+magistrat, M. le bailli était un personnage assez peu recommandable. Il
+comprenait bien la loi; mais quand elle contrariait ses aversions ou ses
+sympathies, il la laissait dire. On l'accusait d'avoir à sa balance un
+plateau d'or et un plateau de bois, et, au fait, je ne sais comment cela
+arrivait, mais ses amis avaient toujours raison et ses ennemis toujours
+tort. S'il s'agissait d'un délit, ceux-ci avaient encouru le maximum de
+la peine; encore s'il avait pu le faire plus gros, il l'aurait amplifié
+de bon coeur. Toutefois, la loi ne peut pas toujours fléchir: quand M. le
+bailli se trouvait dans la nécessité de se prononcer contre un homme
+dont il craignait ou espérait quelque chose, il se tirait d'affaire en
+se récusant, et il faisait vanter par sa coterie son impartialité. M. le
+bailli visait à l'admiration universelle: il détestait cordialement,
+mais en secret, ceux qui l'effaçaient par une supériorité quelconque. Si
+vous aviez l'air de croire à son importance, si vous alliez lui demander
+sa protection, vous le rendiez le plus heureux du monde; mais si vous
+lui refusiez un coup de votre chapeau, cette injure s'incrustait
+profondément dans sa mémoire, elle y faisait plaie, et eussiez-vous vécu
+cent ans et lui aussi, jamais il ne vous l'eût pardonnée. Malheur donc à
+l'infortuné qui s'abstenait de saluer M. le bailli. Si quelque affaire
+l'amenait devant son tribunal, il le poussait par quelque avanie bien
+combinée à lui manquer de respect. La vengeance devenait alors pour lui
+un devoir, et il faisait mettre notre homme en prison, tout en déplorant
+la fatale nécessité que lui imposaient ses fonctions. Souvent même, pour
+mieux faire croire à sa douleur, il avait l'hypocrisie de se mettre au
+lit, et dans les grandes occasions, il allait jusqu'à la saignée.
+
+M. le bailli faisait la cour à Dieu comme aux puissances de la terre: il
+ne se passait jamais de la grand'messe, et il se plaçait toujours au
+beau milieu du banc d'oeuvre. Cela lui rapportait tous les dimanches une
+part de pain béni avec la protection du curé. S'il eût pu faire
+constater par un procès-verbal qu'il avait assisté à l'office, sans
+aucun doute il l'eût fait. Mais ces petits défauts étaient compensés
+chez M. le bailli par de brillantes qualités: personne ne s'entendait
+mieux que lui à organiser un bal aux frais de la ville ou un banquet en
+l'honneur du duc de Nivernais. Dans ces jours solennels, il était
+magnifique de majesté, d'appétit et de calembours: Lamoignon ou le
+président Molé eussent été auprès de lui de bien petits hommes.
+
+En récompense des éminents services qu'il rendait à la ville, il
+espérait, depuis dix ans, la croix de Saint-Louis, et quand, après ses
+campagnes d'Amérique, Lafayette en fut décoré, il cria tout bas à
+l'injustice.
+
+Tel était, au moral, M. le bailli; au physique, c'était un gros homme,
+quoiqu'il n'eût pas encore atteint toute sa majesté; sa personne
+ressemblait à une ellipse renflée par le bas: vous eussiez pu le
+comparer à un oeuf d'autruche qui eût eu deux jambes. La perfide nature,
+qui a donné, sous un ciel de feu, au mancenilier un vaste et épais
+ombrage, avait accordé à M. le bailli l'effigie d'un honnête homme;
+aussi aimait-il beaucoup à poser, et c'était un beau jour dans sa vie
+quand il pouvait aller, escorté de pompiers, du tribunal à l'église. M.
+le bailli se tenait toujours raide comme une statue sur son piédestal:
+si vous l'eussiez connu, vous eussiez dit qu'il avait un emplâtre de
+poix de Bourgogne ou un vaste vésicatoire entre les deux épaules; il
+allait dans la rue comme s'il eût porté un Saint-Sacrement; son pas
+était invariable comme une demi-aune: une averse de hallebardes ne le
+lui eût pas fait allonger d'un pouce; avec M. le bailli pour unique
+instrument, un astronome eût pu mesurer un arc du méridien.
+
+Mon oncle ne haïssait point M. le bailli; il ne daignait pas même le
+mépriser; mais, en présence de cette abjection morale, il éprouvait
+comme un soulèvement de son âme; il disait quelquefois que cet homme lui
+faisait l'effet d'un gros crapaud accroupi dans un fauteuil de velours.
+Pour M. le bailli, il haïssait Benjamin avec toute l'énergie de son âme
+bilieuse. Celui-ci ne l'ignorait pas, mais il s'en mettait peu en souci.
+Pour ma grand'mère, craignant un conflit entre ces deux natures si
+diverses, elle voulait que Benjamin s'abstînt de paraître à l'audience;
+mais le grand homme, qui avait confiance dans la force de sa volonté,
+avait dédaigné ce timide conseil; seulement, le samedi matin, il s'était
+abstenu de prendre sa ration accoutumée de vin chaud.
+
+L'avocat de Bonteint prouva du reste que son client avait le droit de
+réclamer contre mon oncle un jugement par corps. Quand il eut achevé et
+parachevé sa démonstration, le bailli demanda à Benjamin ce qu'il avait
+à alléguer pour sa défense.
+
+--Je n'ai qu'une simple observation à faire, dit mon oncle, mais elle
+vaut mieux que tout le plaidoyer de monsieur, car elle est sans
+réplique: j'ai cinq pieds neuf pouces au-dessus du niveau de la mer et
+six pouces au-dessus du vulgaire des hommes; je pense...
+
+--Monsieur Rathery, interrompit le bailli, tout grand homme que vous
+êtes, vous n'avez pas le droit de plaisanter avec la justice.
+
+--Si j'avais envie de plaisanter, dit mon oncle, ce ne serait pas avec
+un personnage aussi puissant que M. le bailli, dont la justice,
+d'ailleurs, ne plaisante pas; mais quand je dis que j'ai cinq pieds neuf
+pouces au-dessus du niveau de la mer, ce n'est pas une plaisanterie que
+je fais, c'est un moyen sérieux de défense que je présente. M. le bailli
+peut me faire mesurer s'il doute de la vérité de ma déclaration. Je
+pense donc...
+
+--M. Rathery, répliqua vivement le bailli, si vous continuez sur ce ton,
+je serai obligé de vous retirer la parole.
+
+--Ce n'est pas la peine, répondit mon oncle, car voilà que j'ai fini. Je
+pense donc, ajouta-t-il en précipitant ses syllabes l'une sur l'autre,
+qu'on ne peut saisir au corps un homme de ma taille pour cinquante
+misérables écus.
+
+--À votre compte, dit le bailli, la contrainte par corps ne pourrait
+s'exercer que sur un de vos bras, une de vos jambes, peut-être bien même
+sur votre queue.
+
+--D'abord, répliqua mon oncle, je ferai observer à M. le bailli que ma
+queue n'est pas en cause; ensuite, je n'ai pas la prétention que
+m'attribue M. le bailli: je suis né indivis, et je prétends bien rester
+indivis toute ma vie; mais, comme le gage vaut au moins le double de la
+créance, je prie M. le bailli d'ordonner que la sentence par corps ne
+pourra être exécutée qu'après que Bonteint m'aura fourni trois autres
+habits rouges.
+
+--M. Rathery, vous n'êtes pas ici au cabaret, je vous prie de vous
+souvenir à qui vous parlez; vos propos deviennent aussi _inconsidérés_
+que votre personne.
+
+--M. le bailli, j'ai bonne mémoire, et je sais très-bien à qui je parle.
+J'ai été trop soigneusement élevé par ma chère soeur dans la crainte de
+Dieu et des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il
+est ici question de cabaret, il est trop bien apprécié des honnêtes
+gens, pour qu'il ait besoin que je le réhabilite. Si nous allons au
+cabaret, nous, c'est que, quand nous avons soif, nous n'avons pas le
+privilége de nous rafraîchir aux frais de la ville. Le cabaret, c'est la
+cave de ceux qui n'en ont point, et la cave de ceux qui en ont une, ce
+n'est autre chose qu'un cabaret sans bouchon. Il sied mal à ceux qui
+boivent une bouteille de Bourgogne et autre chose à leur dîner, de
+vilipender le pauvre diable qui se régale par-ci par-là, au cabaret,
+d'une pinte de Croix-Pataux. Ces orgies officielles, où on s'enivre en
+portant des toasts au roi et au duc de Nivernais, c'est tout simplement,
+une euphonie à part, ce que le peuple appelle une ribotte. S'enivrer à
+sa table, c'est plus décent; mais se griser au cabaret, c'est plus noble
+et surtout plus profitable au trésor. Pour la considération qui
+s'attache à ma personne, elle est moins étendue que celle que peut
+revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suis
+considéré que des honnêtes gens; mais...
+
+M. Rathery! s'écria le bailli, ne trouvant point, aux épigrammes dont le
+harcelait mon oncle, de réponse meilleure et plus facile, vous êtes un
+insolent!
+
+--Soit, répliqua Benjamin secouant un fétu qui s'était attaché au revers
+de son habit; mais je dois, en conscience, prévenir M. le bailli que je
+me suis renfermé ce matin dans les bornes de la plus stricte tempérance;
+qu'ainsi, s'il cherchait à me faire sortir du respect que je dois à sa
+robe, il en serait pour ses frais de provocation.
+
+--M. Rathery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses à la
+justice; je vous condamne à trente sous d'amende.
+
+--Voilà trois francs, dit mon oncle, mettant un petit écu sur la table
+verte du juge, payez-vous.
+
+--M. Rathery! s'écria le bailli exaspéré, sortez.
+
+--M. le bailli, j'ai l'honneur de vous saluer; mes compliments à madame
+la baillive, s'il vous plaît.
+
+--Quarante sous d'amende de plus! hurla le juge.
+
+--Comment! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je présente
+mes compliments à madame la baillive? Et il sortit.
+
+--Ce diable d'homme, disait le soir M. le bailli à sa femme, jamais je
+ne me serais imaginé qu'il fût si modéré; mais qu'il se tienne bien,
+j'ai lâché contre lui une contrainte par corps, et je parlerai à
+Bonteint pour qu'il la fasse exécuter de suite. Il apprendra ce que
+c'est que de me braver... Quand je l'inviterai aux fêtes données par la
+ville, il fera chaud, et si je peux lui écorner sa clientèle...
+
+--Fi donc! M. le bailli, lui répondit sa femme, sont-ce là les
+sentiments d'un homme de banc d'oeuvres? Et que vous a donc fait M.
+Rathery? c'est un homme si gai, si bien tourné, si aimable!
+
+--Ce qu'il m'a fait, madame la baillive? il a osé me rappeler que votre
+beau-père était un gendarme, et d'ailleurs, il a plus d'esprit et il est
+plus honnête homme que moi... croyez-vous que ce soit peu de chose?
+
+Le lendemain, mon oncle ne pensait plus à la contrainte par corps
+obtenue contre lui; il se dirigeait vers l'église, poudré et solennel,
+mademoiselle Minxit au côté droit et son épée au côté gauche; il était
+suivi de Page, qui faisait le coquet dans son habit noisette, d'Arthus,
+dont l'abdomen était enveloppé, jusqu'au delà de son diamètre, d'un
+gilet à grands ramages, entre lesquels voltigeaient de petits oiseaux;
+de Millot-Rataut, qui portait une perruque couleur de brique et dont les
+tibias gris de lin étaient jaspés de noir, et d'un grand nombre d'autres
+dont il ne me plaît pas de livrer les noms à la postérité. Parlanta seul
+manquait à l'appel. Deux violons piaulaient à la tête du cortége;
+Machecourt et sa femme fermaient la marche. Benjamin, toujours
+magnifique, semait sur son passage les dragées et les liards de
+l'inoculation. Gaspard, tout fier de lui servir de poche, se tenait à
+ses cotés, portant dans un grand sac les dragées de la cérémonie.
+
+
+
+
+XV
+
+COMMENT MON ONCLE FUT ARRÊTÉ PAR PARLANTA DANS SES FONCTIONS DE PARRAIN,
+ET MIS EN PRISON.
+
+
+Mais, voici bien une autre fête! Parlanta avait reçu de Bonteint et du
+bailli l'ordre exprès d'exécuter la contrainte par corps pendant la
+cérémonie. Il avait embusqué ses recors dans le vestibule du tribunal,
+et lui-même attendait le cortége sous le portail de l'église. Aussitôt
+qu'il vit le tricorne de mon oncle déboucher par l'escalier de
+Vieille-Rome, il alla à lui, et le somma, au nom du roi, de le suivre en
+prison.
+
+--Parlanta, répondit mon oncle, ce que tu fais là est peu conforme aux
+règles de la politesse française. Ne pourrais-tu pas attendre à demain
+pour opérer ma confiscation, et venir aujourd'hui dîner avec nous?
+
+--Si tu y tiens beaucoup, dit Parlanta, j'attendrai; mais je te préviens
+que les ordres du bailli sont précis, et que je cours risque, si je
+passe outre, d'encourir son ressentiment dans cette vie et dans l'autre.
+
+--Cela étant, fais ton devoir, dit Benjamin; et il alla prier Page de
+prendre sa place à côté de Mlle Minxit; puis s'inclinant devant celle-ci
+avec toute la grâce que comportaient ses cinq pieds neuf pouces: Vous
+voyez, mademoiselle, lui dit-il, que je suis forcé de me séparer de
+vous; je vous prie de croire qu'il ne faut rien moins qu'une sommation
+au nom de Sa Majesté pour m'y déterminer. J'aurais voulu que Parlanta me
+laissât jouir jusqu'au bout du bonheur de cette cérémonie; mais, ces
+huissiers, ils sont comme la mort: ils saisissent leur proie partout où
+elle se rencontre; ils l'arrachent violemment du bras de l'objet aimé,
+comme un enfant qui arrache par ses ailes de gaze un papillon du calice
+d'une rose.
+
+--C'est aussi désagréable pour moi que pour vous, dit Mlle Minxit,
+faisant une grosse moue comme le poing: votre ami est un petit homme
+rond comme une pelotte et qui porte une perruque à marteau; je vais
+avoir l'air, à côté de lui, d'une grande perche.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? répliqua séchement Benjamin, offensé de
+tant d'égoïsme; je ne puis ni vous rogner, ni amincir M. Page, ni lui
+prêter ma queue.
+
+Benjamin prit congé de la société, et suivit Parlanta en sifflant son
+air favori:
+
+ Malbrough s'en va-t'en guerre.
+
+Il s'arrêta un moment sur le seuil de la prison pour jeter un dernier
+regard sur ces espaces libres qui allaient se fermer derrière lui; il
+aperçut sa soeur, immobile au bras de son mari, qui le suivait d'un
+regard désolé; à cette vue, il tira violemment la porte derrière lui et
+s'élança dans la cour.
+
+Le soir, mon grand-père et sa femme vinrent le voir; ils le trouvèrent
+perché au haut d'un escalier, qui jetait à ses compagnons de captivité
+le reste de ses dragées, et qui riait comme un bienheureux de les voir
+se bousculer pour les prendre.
+
+--Que diable fais-tu là? dit mon grand-père.
+
+--Tu le vois bien, répondit Benjamin, j'achève la cérémonie du baptême.
+Ne trouves-tu pas que ces hommes, qui s'agitent à nos pieds pour
+ramasser de fades sucreries, représentent fidèlement la société?
+N'est-ce pas ainsi que les pauvres habitants de cette terre se poussent,
+s'écrasent, se renversent, pour s'arracher les biens que Dieu a jetés au
+milieu d'eux? N'est-ce pas ainsi que le fort foule le faible aux pieds,
+ainsi que le faible saigne et crie, ainsi que celui qui a tout pris
+insulte par sa superbe ironie à celui auquel il n'a rien laissé, ainsi,
+enfin, que quand celui-ci ose se plaindre, l'autre lui donne de son pied
+au derrière? Ces pauvres diables sont haletants, couverts de sueur; ils
+ont les doigts meurtris, la figure déchirée, aucun n'est sorti de la
+lutte sans une écorchure quelconque. S'ils avaient écouté leur intérêt
+bien entendu plutôt que leurs farouches instincts de convoitise, au lieu
+de se disputer ces dragées en ennemis, ne se les seraient-ils pas
+partagées en frères?
+
+--C'est possible, dit Machecourt; mais tâche de ne pas trop t'ennuyer ce
+soir et de bien dormir cette nuit, car demain matin tu seras libre.
+
+--Comment cela? fit Benjamin.
+
+--C'est, répondit Machecourt, que pour te tirer d'affaire, nous avons
+vendu notre petite vigne de Choulot.
+
+--Et le contrat est-il signé? demanda Benjamin avec anxiété.
+
+--Pas encore, dit mon grand-père; mais nous avons rendez-vous pour le
+signer ce soir.
+
+--Eh bien! toi, Machecourt, et vous, ma chère soeur, faites bien
+attention à ce que je vais vous dire: Si vous vendez votre vigne pour me
+tirer des griffes de Bonteint, le premier usage que je ferai de ma
+liberté, ce sera de quitter votre maison, et de votre vie vous ne me
+reverrez.
+
+--Cependant, dit Machecourt, il faut bien qu'il en soit ainsi: on est
+frère ou on ne l'est pas. Je ne peux te laisser en prison quand j'ai
+entre les mains des moyens de te rendre la liberté. Tu prends les choses
+en philosophe, toi; mais moi je ne suis pas philosophe. Tant que tu
+seras ici, je ne pourrai manger un morceau ni boire un verre de vin
+blanc qui me profite.
+
+--Et moi, dit ma grand'mère, crois-tu que je pourrai m'habituer à ne
+plus te voir? Est-ce que ce n'est pas à moi que notre mère t'a
+recommandé à son lit de mort? est-ce que ce n'est pas moi qui t'ai
+élevé? est-ce que je ne te regarde pas comme l'aîné de mes enfants? Et
+ces pauvres enfants, c'est pitié de les voir; depuis que tu n'es plus
+avec nous, on dirait qu'il y a un cercueil dans la maison. Ils voulaient
+tous nous suivre pour te voir, et la petite Nanette n'a jamais voulu
+toucher à sa croûte de pâté, disant qu'elle la gardait pour son oncle
+Benjamin, qui était en prison, et qui n'avait que du pain noir à manger.
+
+--C'en est trop, dit Benjamin poussant mon grand-père par les épaules:
+va-t'en, Machecourt, et vous aussi, ma chère soeur, allez-vous-en, je
+vous en prie, car vous me feriez commettre une faiblesse; mais, je vous
+en préviens, si vous vous avisez de vendre votre vigne pour payer ma
+rançon, jamais de ma vie je ne vous reverrai.
+
+--Allons, grand niais! poursuivit ma grand'mère, est-ce qu'un frère ne
+vaut pas mieux qu'une vigne? Ne ferais-tu pas pour nous ce que nous
+faisons pour toi, si l'occasion se présentait, et quand tu seras riche,
+ne nous aideras-tu pas à établir nos enfants? Avec ton état et tes
+talents, tu peux nous rendre au centuple ce que nous te donnons
+aujourd'hui. Et que dirait-on de nous, mon Dieu! dans le public, si nous
+te laissions sous les verrous pour une dette de cent cinquante francs?
+Allons, Benjamin, sois bon frère, ne nous rends pas tous malheureux en
+t'obstinant à rester ici.
+
+Pendant que ma grand'mère parlait, Benjamin avait sa tête cachée entre
+ses mains, et cherchait à comprimer les larmes qui s'amassaient sous sa
+paupière.
+
+--Machecourt, s'écria-t-il tout à coup, je n'en puis plus, fais-moi
+apporter un petit verre par Boutron, et viens m'embrasser. Tiens, dit-il
+en le pressant sur sa poitrine à le faire crier, tu es le premier homme
+que j'embrasse, et depuis la dernière fois que j'ai eu le fouet, voilà
+les premières larmes que je verse.
+
+Et, en effet, il fondait en larmes, mon pauvre oncle; mais le geôlier
+ayant apporté deux petits verres, il n'eut pas plutôt vidé le sien qu'il
+devint calme et azuré comme un ciel d'avril après une averse.
+
+Ma grand'mère chercha de nouveau à l'attendrir; mais il resta froid sous
+ses paroles comme un glaçon sous les rayons de la lune. La seule chose
+qui le préoccupât, c'était que le geôlier l'eût vu pleurer. Il fallut
+donc, bon gré, mal gré, que Machecourt gardât sa vigne.
+
+
+
+
+XVI
+
+UN DÉJEUNER EN PRISON.--COMMENT MON ONCLE SORTIT DE PRISON.
+
+
+Le lendemain matin, comme mon oncle se promenait dans la cour de la
+prison, sifflant un air connu, Arthus entra, suivi de trois hommes qui
+portaient des hottes couvertes de linges blanc.
+
+--Bonjour, Benjamin! s'écria-t-il, nous venons déjeuner avec toi,
+puisque tu ne peux plus venir déjeuner avec nous.
+
+En même temps défilaient Page, Rapin, Guillerand, Millot-Rataut et
+Machecourt. Parlanta se tenait en arrière un peu décontenancé; mon oncle
+alla à lui, et lui prenant la main:
+
+--Eh bien! Parlanta, lui dit-il, est-ce que tu me gardes rancune de ce
+que je t'ai fait hier manquer un bon dîner?
+
+--Au contraire, répondit Parlanta, j'avais peur que tu ne m'en voulusses
+toi-même de ce que je ne t'avais pas laissé achever ton baptême.
+
+--Sais-tu bien, Benjamin, interrompit Page, que nous nous sommes cotisés
+pour te tirer d'ici; mais, comme nous ne sommes pas en argent comptant,
+nous faisons comme si l'argent n'était pas inventé: nous donnons à
+Bonteint nos services respectifs, chacun selon sa profession. Moi je lui
+plaiderai sa première affaire, Parlanta lui griffonnera deux
+assignations, Arthus lui fera son testament, Rapin lui donnera deux ou
+trois consultations qui lui coûteront plus cher qu'il ne pense;
+Guillerand donnera, tant bien que mal, des leçons de grammaire à ses
+enfants; Rataud, qui n'est rien, attendu qu'il est poète, s'engage sur
+l'honneur à acheter chez lui tous les habits dont il aura besoin pendant
+deux ans, ce qui selon moi et lui, ne l'engage pas à grand'chose.
+
+--Et Bonteint accepte-t-il? fit Benjamin.
+
+--Comment, dit Page, s'il accepte! il reçoit des valeurs pour plus de
+cinq cents francs!... C'est Rapin qui a arrangé cette affaire hier avec
+lui; il n'y a plus qu'à rédiger les conditions.
+
+--Eh bien! dit mon oncle, je veux prendre ma part de cette bonne action:
+je m'engage, moi, à le traiter sans mémoire aucun des deux premières
+maladies qui lui viendront. Si je le tue de la première, sa femme aura
+la survivance pour la seconde. Quant à toi, Machecourt, je te permets de
+souscrire pour un broc de vin blanc.
+
+Pendant ce temps-là, Arthus avait fait dresser la table chez le geôlier.
+Il lirait lui-même de leur hotte ses plats qui s'étaient un peu
+transvasés les uns dans les autres, et il les mettait dans leur ordre et
+place sur la table.
+
+Quand tout fut arrangé à sa fantaisie:
+
+--Allons, s'écria-t-il, à table, et trève de bavardage, je n'aime pas à
+être dérangé quand je mange, vous aurez tout le temps de jaser au
+désert.
+
+Le déjeuner ne se ressentait nullement du lieu où il se célébrait.
+Machecourt seul était un peu triste, car l'arrangement pris avec
+Bonteint par les amis de mon oncle lui semblait une plaisanterie.
+
+--Allons donc, Machecourt, s'écria Benjamin, ton verre est toujours dans
+ta main plein ou vide! est-ce moi qui suis, ou toi qui est prisonnier,
+je te prie? À propos, messieurs, savez-vous que Machecourt a failli hier
+commettre une bonne action: il voulait vendre sa bonne vigne de Choulot
+pour payer ma rançon à Bonteint.
+
+--C'est magnifique! s'écria Page.
+
+--C'est succulent! dit Arthus.
+
+--C'est un trait comme j'en vois dans la morale en action, poursuivit
+Guillerand.
+
+--Messieurs, interrompit Rapin, il faut honorer la vertu partout où on a
+le bonheur de la posséder; je propose donc que toutes les fois que
+Machecourt sera à table avec nous, il lui soit décerné un fauteuil.
+
+--Adopté! s'écrièrent ensemble tous les convives, et à la santé de
+Machecourt!
+
+--Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la
+prison. Ce chapon n'est-il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfumé
+de ce côté-ci que de l'autre côté du guichet?
+
+--Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur où elle
+est attachée, la chèvre ne sent pas son lien; mais quand la place est
+nette, elle se tourmente et cherche à le rompre.
+
+--Aller de l'herbe qui croît dans la vallée, répondit mon oncle, à celle
+qui croît sur la montagne, voilà la liberté de la chèvre; mais la
+liberté de l'homme, c'est de ne faire que ce qui lui convient. Celui
+dont on a confisqué le corps et auquel on laisse la faculté de penser à
+son gré, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'âme captive
+aux chaînes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de
+tristes heures à contempler, à travers ses barreaux, le chemin qui fuit
+dans la plaine et va se perdre sous les ombrages bleuâtres de quelque
+lointaine forêt. Il voudrait être la pauvre femme qui mène sa vache le
+long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bûcheron qui s'en va
+couvert de ramées vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais
+cette liberté d'être où l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant
+qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrêté par un fossé, à qui
+appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le
+marchand dans sa boutique, l'employé, dans son bureau, le bourgeois
+entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son
+royaume, et Dieu lui-même entre cette circonférence glacée qui borne les
+mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brûlé par
+le soleil; voici de grands arbres qui étalent à côté de toi leurs hauts
+étages de verdure, et qui secouent, comme par ironie, leurs feuilles
+jaunes sur ta tête: tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un
+instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui
+tapisse leurs racines; mais entre eux et toi il y a six pieds de murs,
+ou les barreaux acérés d'une grille. Arthus, Rapia et vous tous, qui
+n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dîner après avoir déjeuné, je ne
+sais si vous me comprenez; mais Millot-Rataut, qui est tailleur et qui
+fait des noëls, me comprendra, lui. J'ai souvent désiré suivre, dans ses
+pérégrinations vagabondes, le nuage qui s'en allait aux vents par le
+ciel; souvent, quand, accoudé sur ma fenêtre, je suivais en rêvant la
+lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu
+m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystérieuses solitudes qui
+passaient au-dessus de ma tête, et j'aurais donné tout au monde pour
+m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pitons qui déchirent la
+blanche surface de la planète: n'étais-je pas alors aussi captif sur la
+terre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison?
+
+--Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose: la prison est trop
+bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gâté, comme
+cette nymphe qui donnait le fouet à l'Amour avec une rose. Si vous
+permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa
+bibliothèque, son salon, ce n'est plus un condamné qu'on punit, c'est un
+bourgeois qui change de logis. Vous êtes là devant un bon feu, enchâssé
+dans la ouate de votre robe de chambre; vous digérez les pieds sur vos
+chenets, l'estomac tout parfumé de truffes et de champagne; la neige
+voltige aux barreaux de votre fenêtre; vous, cependant, vous jetez vers
+le plafond la blanche fumée de votre cigare; vous rêvez, vous pensez,
+vous faites des châteaux en Espagne ou des vers; à côté de vous est
+votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et que l'on congédie
+définitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-t-il donc,
+dites-le-moi, dans cette situation qui ressemble à une peine?
+N'avez-vous pas ainsi passé, sans sortir de chez vous, des heures, des
+jours, des semaines entières? Que fait cependant le juge qui a eu la
+barbarie de vous condamner à ce supplice? Il est à l'audience depuis
+onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui écoute les
+patenôtres d'un avocat qui rabâche. Pendant ce temps, le catarrhe aux
+griffes engourdies le saisit aux poumons, ou l'engelure de sa dent aiguë
+le mord aux orteils. Vous dites que vous n'êtes pas libres!... au
+contraire, vous êtes cent fois plus libres que dans votre maison: toute
+votre journée vous appartient; vous vous levez, vous vous couchez quand
+il vous plaît, vous faites ce qui vous convient, et vous n'êtes plus
+obligés de vous faire la barbe.
+
+Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous que
+Bonteint lui ait joué un si mauvais tour en le faisant enfermer ici? Il
+était obligé de se lever souvent avant que les réverbères ne fussent
+éteints; il allait, un bas à l'envers, de porte en porte, visiter la
+langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-là. Quand il avait fini
+d'un côté, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans
+les chemins de traverse jusqu'à sa queue, et son paysan n'avait la
+plupart du temps à lui offrir que du lait caillé et du pain violet.
+Quand il était entré chez lui bien harassé, qu'il était bien établi dans
+son lit, qu'il commençait à goûter les douceurs du premier sommeil, on
+venait l'éveiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui
+étouffait d'une indigestion, ou de la femme du bailli qui accouchait de
+travers. Maintenant, le voici débarrassé de tout ce tracas. Il est ici
+comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteint lui a fait une
+petite rente qu'il mange en philosophe. C'est véritablement le pavot de
+l'Évangile, qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri,
+qui ne coud ni ne file et qui est vêtu d'une magnifique robe rouge. En
+vérité, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son
+bien-être de chercher à le tirer d'ici.
+
+--On est bien ici, soit, répondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant
+être mal ailleurs. Cela ne m'empêchera pas de convenir, ainsi que vous
+l'a démontré Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le
+riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur
+sans doute de crier à la loi, quand elle flagelle un malheureux: «Frappe
+plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal;» mais il faut bien se garder
+aussi de cette philanthropie inintelligente et myope qui ne voit rien au
+delà de son infortune. De véritables philosophes comme Guillerand, comme
+Millot-Rataut, comme Parlanta, en un mot, comme nous le sommes tous, ne
+doivent considérer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considère un
+champ de blé. C'est toujours du point de l'intérêt public qu'une
+question sociale doit être examinée.
+
+Vous vous êtes distingué par un beau fait d'armes, et le roi vous décore
+de la croix de Saint-Louis: croyez-vous que c'est parce qu'il tous veut
+du bien et dans l'intérêt de votre gloire individuelle que Sa Majesté
+vous autorise à porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hélas!
+non, mon pauvre brave: c'est dans son intérêt d'abord et ensuite dans
+celui de l'État; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud
+dans les veines, vous voyant si généreusement récompensés, imitent votre
+exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous
+avez commis; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffèrent de
+vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays
+que vous avez tué. Le juge vous a condamné à mort et le roi a refusé de
+vous faire grâce. Il ne vous reste plus maintenant qu'à rédiger votre
+confession générale et à commencer votre complainte. Or, quel sentiment
+a donc dicté au juge votre sentence? A-t-il voulu débarrasser la société
+de vous, comme quand on tue un chien enragé, ou vous punir comme quand
+on fouette un enfant maussade? D'abord, s'il n'eût voulu que vous
+retrancher de la société, un cachot bien profond avec des portes bien
+épaisses et une meurtrière pour toute fenêtre suffisaient très-bien pour
+cela. Ensuite, le juge condamne souvent à la mort un homme qui a tenté
+de se suicider, et à la prison un malheureux auquel il sait que la
+prison sera hospitalière. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie à ces
+deux vauriens précisément ce qu'ils demandent? qu'il fait à celui-ci,
+pour lequel l'existence est une torture, l'opération de la vie, et qu'il
+accorde à celui-là, qui n'a ni pain ni toit, un lieu de refuge? Le juge
+ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui
+seraient tentés d'imiter votre exemple.
+
+«Peuple, garde-toi de tuer,» voilà tout ce que signifie votre sentence.
+Si vous pouviez mettre à votre place, sous le couteau, un mannequin qui
+vous ressemblât, cela serait fort égal au juge; si même, après que le
+bourreau vous a coupé la tête et l'a montrée au peuple, il pouvait vous
+ressusciter, je suis bien sûr qu'il le ferait volontiers; car, au
+demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa
+cuisinière tuât un poulet sous ses yeux.
+
+On crie bien haut, et vous le proclamez vous-mêmes, qu'il vaut mieux
+absoudre dix coupables que de condamner un innocent. C'est la plus
+déplorable des absurdités qu'ait enfantée la philanthropie à la mode;
+c'est un principe antisocial. Je soutiens, moi, qu'il vaut mieux
+condamner dix innocents que d'absoudre un seul coupable.
+
+À ces mots, tous les convives crièrent haro sur mon oncle.
+
+--Non, parbleu! s'écria mon oncle, je ne plaisante pas, et ce sujet
+n'est pas de ceux à la face desquels on puisse rire. J'exprime une
+conviction ferme, puissante et depuis longtemps arrêtée. Toute la cité
+s'apitoie sur le sort d'un innocent qui monte à l'échafaud; les gazettes
+retentissant de lamentations, et vos poètes le prennent pour le martyr
+de leurs drames. Mais, combien d'innocents périssent dans vos fleuves,
+sur vos grands chemins, dans le creux de vos mines et jusque dans vos
+ateliers, broyés sous la dent féroce de vos machines, ces gigantesques
+animaux qui saisissent un homme par surprise et qui l'engloutissent sous
+vos yeux sans que vous puissiez lui porter secours? Cependant leur mort
+vous arrache à peine une exclamation; vous passez, et quelques pas plus
+loin vous n'y pensez plus; vous ne songez pas même, en dînant, à en
+parler à votre épouse. Le lendemain, la gazette l'enterre dans un coin
+de sa feuille; elle jette sur lui quelques lignes de lourde prose, et
+tout est fini! Pourquoi cette indifférence pour l'un et cette
+surabondance de pitié pour l'autre? pourquoi sonner le glas de celui-ci
+avec une clochette et le glas de celui-là avec une grosse cloche? Un
+juge qui se trompe, est-ce un accident plus terrible qu'une diligence
+qui verse ou qu'une machine qui se détraque? Mes innocents, à moi, ne
+font-ils pas un aussi grand trou que les vôtres dans la société? ne
+laissent-ils pas comme les vôtres une femme veuve et des enfants
+orphelins?
+
+Sans doute il n'est pas agréable d'aller à l'échafaud pour un autre, et
+moi qui vous parle, je conviens que si la chose m'arrivait, j'en serais
+très-contrarié; mais par rapport à la société, qu'est-ce que ce peu de
+sang que verse le bourreau? la goutte d'eau qui suinte d'un réservoir,
+le gland meurtri qui tombe d'un chêne. Un innocent condamné par un juge,
+c'est une conséquence de la distribution de la justice, comme la chute
+d'un couvreur du haut d'une maison est la conséquence de ce que l'homme
+s'abrite sous un toit. Sur mille bouteilles que coule un ouvrier, il en
+casse au moins une; sur mille arrêts que rend un juge, il faut qu'il en
+ait au moins un de travers: c'est un mal prévu, nécessaire, et contre
+lequel il n'y aurait d'autre remède que de supprimer toute justice. Soit
+une vieille femme qui épluche des lentilles: que diriez-vous d'elle si,
+dans la crainte d'en jeter une bonne à terre, elle conservait toutes les
+ordures qui s'y trouvent? N'en serait-il pas de même d'un juge qui, dans
+la crainte de condamner un innocent, absoudrait dix coupables?
+
+Puis, la condamnation d'un innocent est chose rare: elle fait époque
+dans les annales de la justice. Il est presque impossible qu'il se
+réunisse contre un homme un concours fortuit de circonstances telles
+qu'elles fassent peser sur lui des charges dont il ne puisse se
+justifier. Quand bien même, du reste, il en serait ainsi, je soutiens,
+moi, qu'il y a, dans la pose d'un accusé, dans son regard, dans son
+geste, dans le son de sa voix, des éléments de conviction auxquels le
+juge ne peut se soustraire. Puis, la mort d'un innocent, ce n'est qu'un
+malheur particulier tandis que l'absolution d'un coupable est une
+calamité publique. Le crime écoute à la porte de vos salles d'audience;
+il sait ce qui se passe, il calcule les chances de salut que lui laisse
+votre indulgence; il vous applaudit quand, par une circonspection
+exagérée, il vous voit absoudre un coupable, car c'est lui-même que vous
+absolvez. Il ne faut pas, sans doute, que la justice soit trop sévère;
+mais quand elle est trop indulgente, elle abdique, elle s'annule
+elle-même. Dès lors, les hommes prédestinés au crime s'abandonnent sans
+crainte à leurs instincts, ils ne voient plus dans leurs rêves la face
+sinistre du bourreau; entre eux et leurs victimes, il n'y a plus
+d'échafaud qui se dresse; ils vous prennent votre argent pour peu qu'ils
+en aient besoin, et votre vie pour peu qu'elle les gêne. Vous vous
+applaudissez, bonhomme, d'avoir sauvé un innocent de la hache!... mais
+vous en avez fait périr vingt par le poignard: c'est dix neuf meurtres
+qui restent à votre compte.
+
+Et, maintenant, je reviens à la prison. La prison, pour qu'elle inspire
+une salutaire terreur, doit être un lieu de gêne et de misère;
+cependant, il y a en France quinze millions d'hommes qui sont plus
+misérables dans leurs maisons que le prisonnier sous vos verrous. Trop
+heureux l'homme des champs s'il connaissait son bonheur! dit le poète.
+Cela est bon dans une églogue. L'homme des champs, c'est le chardon de
+la montagne: il ne passe pas un ardent rayon de soleil qui ne le brûle,
+pas un souffle de bise qui ne le morde, pas une averse qu'il ne
+l'essuie; il travaille depuis l'angélus du matin jusqu'à celui du soir;
+il a un vieux père, et il ne peut adoucir pour lui les rigueurs de la
+vieillesse; il a une belle femme, et il ne peut lui donner que des
+haillons; il a des enfants, marmaille affamée qui demande incessamment
+du pain, et souvent il n'y en a pas une miette dans la huche. Le
+prisonnier, au contraire, lui, est chaudement vêtu, il est suffisamment
+nourri; avant d'avoir un morceau de pain à mettre sous la dent, il n'est
+pas oblige de le gagner. Il rit, il chante, il joue, il dort tant qu'il
+veut sur sa paille, et il est encore l'objet de la pitié publique. Des
+personnes charitables s'organisent en société pour lui rendre sa prison
+moins rude, et elles font si bien qu'au lieu d'une peine elles lui en
+font une récompense. De belles dames font mijauter son pot et lui
+trempent sa soupe; elles le moralisent avec du pain blanc et de la
+viande. Assurément, à la liberté besogneuse des champs ou de l'atelier,
+cet homme préférera la captivité insouciante et pleine de bon temps de
+la prison.
+
+La prison, ce doit être l'enfer de la cité; je voudrais qu'elle s'élevât
+au milieu de la place publique, sombre et vêtue de noir comme le juge;
+qu'à travers ses petites fenêtres grillées elle jetât comme de sinistres
+regards aux passants; qu'au lieu de chants il ne surgît de son enceinte
+que des bruits de chaînes ou des aboiements de molosses; que le
+vieillard craignît de se reposer sous ses murs; que l'enfant n'osât
+jouer sous son ombre; que le bourgeois attardé se détournât de son
+chemin pour l'éviter et s'éloignât d'elle comme il s'éloigne du
+cimetière. Ce n'est qu'à cette condition que vous obtiendrez de la
+prison le résultat que vous en attendez.
+
+Mon oncle discuterait peut-être encore, si M. Minxit ne fût arrivé pour
+couper court à ses arguments. Le brave homme ruisselait de sueur, il
+humait l'air comme un marsouin échoué sur la grève et était rouge comme
+la trousse de mon oncle.
+
+--Benjamin, s'écria-t-il en s'essuyant le front, je venais te chercher
+pour déjeuner avec moi.
+
+--Comment cela, monsieur Minxit? s'écrièrent tous les convives à la
+fois.
+
+--Eh! parbleu, c'est que Benjamin est libre; voilà toute l'énigme. Ceci,
+ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche et le remettant à Boutron,
+c'est la quittance de Bonteint.
+
+--Bravo, monsieur Minxit! Et tout le monde se levant le verre à la main,
+but à la santé de M. Minxit. Machecourt essaya de se lever; mais il
+retomba sur sa chaise: la joie lui avait fait perdre l'usage de ses
+sens. Benjamin jeta par hasard sur lui un coup d'oeil:
+
+--Ah ça! Machecourt, s'exclama-t-il, est-ce que tu es fou? Bois à la
+santé de Minxit, ou je te saigne à l'instant même.
+
+Machecourt se leva machinalement, vida son verre d'un seul trait et se
+mit à pleurer.
+
+--Mon bon monsieur Minxit, poursuivit Benjamin, que j...
+
+--Bon, dit celui-ci, je vois ce que c'est: tu te disposes à me
+remercier; eh bien! je t'en dispense, mon pauvre garçon; c'est pour mes
+beaux yeux et non pour les tiens que je te tire d'ici; tu sais bien que
+je ne peux me passer de toi. Allez, messieurs, dans toutes les actions
+qui vous paraissent les plus généreuses, il n'y a que de l'égoïsme. Si
+cette maxime n'est pas consolante, ce n'est pas ma faute; mais elle est
+vraie.
+
+--Monsieur Boutron, fit Benjamin, la quittance de Bonteint est-elle en
+règle?
+
+--Je n'y vois de défectueux qu'un gros pâté que l'honnête marchand de
+drap y a ajouté sans doute pour paraphe.
+
+--En ce cas, messieurs, dit Benjamin, permettez que j'aille annoncer
+moi-même cette bonne nouvelle à ma chère soeur.
+
+--Je te suis, dit Machecourt, je veux être témoin de sa joie; jamais je
+n'ai été si heureux depuis le jour que Gaspard est venu au monde.
+
+--Vous permettrez..., dit M. Minxit se mettant à table. Monsieur
+Boutron, un couvert. Du reste, messieurs, à charge de revanche: ce soir,
+je vous invite à souper à Corvol.
+
+Cette proposition fut accueillie avec acclamation par tous les convives.
+Après avoir déjeuné, ils se retirèrent au café en attendant l'heure de
+partir.
+
+
+
+
+XVII
+
+UN VOYAGE À CORVOL.
+
+
+Le garçon vint prévenir mon oncle qu'il y avait à la porte une vieille
+femme qui demandait à lui parler.
+
+--Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelque chose dont elle se
+rafraîchisse.
+
+--Oui, répondit le garçon, mais c'est que la vieille n'est pas
+ragoûtante du tout: elle est éraillée, et elle pleure des larmes grosses
+comme mon petit doigt.
+
+--Elle pleure, s'écria mon oncle, et pourquoi, drôle, ne m'as-tu pas dit
+cela tout de suite? Et il se hâta de sortir.
+
+La vieille femme qui réclamait mon oncle versait en effet de grosses
+larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge.
+
+--Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de politesse qu'il
+ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service?
+
+--Il faut, dit la vieille, que vous veniez à Sembert, voir mon fils qui
+est malade.
+
+--Sembert!... ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est
+à moitié chemin du ciel!... C'est égal, je passerai demain chez vous
+dans la soirée.
+
+--Si vous ne venez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prêtre
+avec sa croix noire qui viendra, et peut-être est-il déjà trop tard, car
+mon fils est atteint du charbon.
+
+--Voilà qui est fâcheux pour votre fils et pour moi; mais, pour arranger
+tout le monde, ne pourriez-vous vous adresser à mon confrère Arnout?
+
+--Je me suis adressée à lui; mais, comme il connaît notre misère et
+qu'il sait qu'il ne sera pas payé de ses visites, il n'a pas voulu se
+déranger.
+
+--Comment, dit mon oncle, vous n'avez pas de quoi payer votre médecin?
+En ce cas, c'est autre chose, cela ma regarde. Je ne vous demande que le
+temps d'aller vider un petit verre que j'ai laissé sur la table, et je
+vous suis. À propos, nous aurons besoin de quinquina: tenez, voilà un
+petit écu, allez chez Periez en acheter quelques onces, vous lui direz
+que je n'ai pas eu le temps de faire l'ordonnance.
+
+Un quart d'heure après, mon oncle se hissait, côte à côte avec la
+vieille femme, le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent
+leurs racines dans le faubourg de Bethléem et se terminent par le vaste
+plateau au faîte duquel le hameau de Sembert est perché.
+
+De leur côté, les hôtes de M. Minxit partaient dans une charrette
+attelée de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Beuvron
+s'étaient mis, leur chandelle à la main, sur le seuil de leur porte;
+pour les voir passer, et c'était en effet un phénomène plus curieux que
+celui d'une éclipse. Arthus chantait: _Aussitôt que la lumière_,
+Guillerand: _Malbrough s'en va-t'en guerre_; et le poète Millot, qu'on
+avait attaché à une ridelle de la voiture, parce qu'il ne paraissait pas
+très-solide, entonnait son grand noël. M. Minxit s'était piqué d'une
+magnificence extraordinaire: il donna à ses convives un souper mémorable
+et dont on parle encore à Corvol. Malheureusement il avait tellement
+prodigué les rasades, que dès le second service ses hôtes ne pouvaient
+plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites; il était
+harassé de fatigue et d'une humeur à tout massacrer; car son malade
+avait trépassé entre ses mains, et il était tombé deux fois en route.
+Mais il n'était chez lui ni chagrins ni contrariétés qui tinssent pied
+devant une nappe bien blanche et parée de bouteilles; il se mit donc à
+table comme si de rien n'eût été.
+
+--Tes amis, lui dit M. Minxit, sont des mazettes; pour des huissiers,
+des fabriciens et des maîtres d'école, je les aurais cru plus solides;
+je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du champagne. Tiens, voici
+Machecourt qui ne te reconnaît plus, et Guillerand qui présente à Arthus
+sa tabatière au lieu de son verre.
+
+--Que voulez-vous, répondit Benjamin, tout le monde n'est pas de votre
+force, monsieur Minxit!
+
+--Oui, répliqua le brave homme, flatté du compliment; mais
+qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lit
+pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à
+Clamecy.
+
+--Parbleu! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la
+paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront,
+vous les ferez porter sur cette litière; on les couvrira, de peur qu'ils
+ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre
+couche de petites raves pour la garantir de la gelée.
+
+--Tu as ma foi raison, dit M. Minxit.
+
+Il fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné
+par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à
+s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une
+boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne
+présenta pas de sérieuses difficultés; mais quand on en vint à Arthus,
+on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à
+mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de champagne; il se dirigea
+à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir.
+
+Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils
+ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il
+fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les
+débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir
+déjeuné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille,
+ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux.
+
+Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident
+qui leur survint en route. La voiture, surexcitée par le fouet, versa
+dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils
+tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était
+toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus.
+
+Benjamin, heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit
+avait à dîner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres,
+deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de
+Pont-Cassé, mousquetaire rouge; l'autre était un mousquetaire de la même
+couleur, ami de M. de Pont-Cassé, et que celui-ci avait invité à passer
+quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cassé, dans
+la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été
+fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de
+M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dît souvent que c'était
+un insecte né de l'urine. Celle-ci s'était laissée piper par
+l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau
+avec ses plumes fanées, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon
+oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M.
+Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens,
+n'était pas de cet avis; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui
+eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin
+qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il
+croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce
+qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux
+gentilshommes et mortifier leur orgueil.
+
+Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En
+sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient
+le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste,
+ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à
+se préoccuper de si peu: cependant, en passant près d'eux, il ouït
+très-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait à son compagnon:
+
+--Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit.
+
+Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le
+trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il
+se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en
+spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien
+entendu, et entra chez son ami le tabellion.
+
+--Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espèces de
+homards empanachés qui m'ont insulté; pourriez-vous me dire à quelle
+famille de crustacés appartiennent ces drôles?
+
+--Oh! diable, fit le tabellion quasi effrayé, n'allez pas tourner de ce
+côté vos plaisanteries: l'un d'eux, M. de Pont-Cassé, est le plus
+dangereux duelliste de notre époque, et de tous ceux qui sont allés avec
+lui sur le pré, personne n'est encore revenu sain et sauf.
+
+--Nous verrons bien, dit mon oncle.
+
+Deux heures ayant sonné au clocher du bourg, il prit son ami le
+tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit; la
+société était déjà réunie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux
+pour se mettre à table.
+
+Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un
+pays conquis, s'emparèrent, de prime-abord, de la conversation. M. de
+Pont-Cassé ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de
+ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais
+ouï choses si magnifiques, prenait un grand plaisir à ses discours. Mon
+oncle s'en aperçut bien; mais, comme mademoiselle Minxit lui était
+indifférente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune façon. M. de
+Pont-Cassé, piqué du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui
+adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence; mais mon oncle,
+sûr de sa force, dédaignait d'y faire attention, et ne s'occupait que de
+son verre et de son assiette. M. Minxit se scandalisa de la voracité
+insoucieuse de son champion.
+
+--Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont-Cassé? s'écria le
+bonhomme; à quoi penses-tu donc, Benjamin?
+
+--À dîner, M. Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est
+pour cela que vous nous avez invités, je pense.
+
+M. de Pont-Cassé avait trop d'orgueil pour croire qu'on pût l'épargner;
+il prit le silence de mon oncle pour un aveu de son infériorité, et il
+en vint à des attaques plus directes.
+
+--Je vous ai entendu appeler de Rathery, dit-il à Benjamin; j'ai connu,
+c'est-à-dire j'ai vu, car on ne connaît pas de pareilles gens, un
+Rathery dans les palefreniers du roi: serait-ce par hasard votre parent?
+
+Mon oncle dressa les oreilles comme un cheval qui reçoit un coup de
+fouet.
+
+--M. de Pont-Cassé, répondit-il, les Rathery ne se sont jamais faits
+domestiques de cour sous quelque livrée que ce fût. Les Rathery ont
+l'âme fière, monsieur; ils ne veulent manger que le pain qu'ils gagnent,
+et ce sont eux qui paient, avec quelques millions d'autres, les gages de
+cette valetaille de toutes couleurs qu'on veut bien appeler courtisans!
+
+Il se fit un silence solennel dans l'assemblée, et chacun applaudissait
+mon oncle du regard.
+
+--Monsieur Minxit, ajouta-t-il, un morceau, s'il vous plaît, de ce pâté;
+il est excellent, et je parierais bien que le lièvre avec lequel on l'a
+fait n'était pas gentilhomme.
+
+--Monsieur, dit l'ami de M. de Pont-Cassé, prenant une attitude marquée,
+que voulez-vous dire avec votre lièvre?
+
+--Qu'un gentilhomme, répondit froidement mon oncle, ne serait pas bon
+dans un pâté; voilà tout ce que je voulais dire.
+
+--Messieurs, dit M. Minxit, il est bien entendu que vos discussions ne
+doivent pas dépasser les bornes de la plaisanterie.
+
+--Entendu, dit M. de Pont-Cassé; à la rigueur, les allusions de M. _de_
+Rathery seraient bien de nature à offenser deux officiers du roi, qui
+n'ont pas l'honneur d'être, comme lui, de la roture; cependant, à son
+habit rouge et à sa grande épée, je l'avais pris d'abord pour l'un des
+nôtres, et je tressaille encore, comme l'homme qui a été sur le point de
+prendre un serpent pour une anguille, en songeant que j'ai failli
+fraterniser avec lui. Il n'y a que cette grande queue qui frétille sur
+ses épaules qui m'a détrompé.
+
+--Monsieur de Pont-Cassé! s'écria M. Minxit, je ne souffrirai point!...
+
+--Laissez, mon bon M. Minxit, fit mon oncle, l'insolence est l'arme de
+ceux qui ne savent pas manier la flexible houssine de la plaisanterie;
+pour moi, je n'ai aucune erreur à me reprocher à l'égard de M. de
+Pont-Cassé, car je n'ai pas encore fait attention à lui.
+
+--À la bonne heure, fit M. Minxit.
+
+Le mousquetaire, qui se piquait d'être un mystificateur fort plaisant,
+et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de
+l'épée, la fortune est journalière, ne se découragea pas pour cela.
+
+--Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery,
+savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous
+ne pensez; je parierais mon cheval alezan brûlé contre votre habit
+rouge, que vous avez tué plus de monde cette année que moi dans ma
+dernière campagne.
+
+--Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cassé, répondit froidement mon oncle;
+car cette année j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier
+du charbon.
+
+--Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'écria M. Minxit ne pouvant plus
+contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens
+d'esprit ne sont pas à la cour.
+
+--Vous en êtes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, répondit
+le mousquetaire, déguisant la mortification de sa défaite sous un front
+serein.
+
+Pendant ce temps, tous les convives, excepté les deux gentilshommes,
+présentaient leurs verres à Benjamin et entrechoquaient cordialement le
+sien.
+
+--À la santé de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple méconnu et
+insulté! s'écria M. Minxit.
+
+Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien
+que Mlle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé; mais
+il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour
+faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures, il prit congé de M.
+Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit
+promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se
+trouvait vis-à-vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles
+qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son
+illustre adorateur.
+
+Benjamin, par égard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre à
+cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les
+rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les
+deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nullement, sans doute, à
+dérober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait,
+et il fallait bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence.
+
+--Je sais, disait M. de Pont-Cassé, un moyen de le faire déguerpir: je
+lui enverrai un cartel.
+
+--Je le connais, répondait Arabelle, c'est un homme d'un orgueil
+intraitable, et, fût-il sûr d'être tué sur place, il acceptera.
+
+--Tant mieux; alors je vous en débarrasserai pour toujours.
+
+--Oui, mais d'abord je ne veux pas être complice d'un meurtre; ensuite
+mon père aime cet homme plus que moi peut-être qui suis sa fille unique;
+je ne consentirai jamais à ce que vous tuiez le meilleur ami de mon
+père.
+
+--Vous êtes charmante, Arabelle, avec vos scrupules; j'en ai tué plus
+d'un pour un mot qui sonnait mal à mon oreille, et ce vilain, dont
+l'esprit est féroce, s'est cruellement vengé de moi: je ne voudrais pas,
+pour tout au monde, qu'on sût à la cour ce qui s'est dit ce soir à la
+table de votre père. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me
+contenterai de l'estropier. Si, par exemple, je lui coupais le nerf
+tibio-rotulien, ce serait un vice rédhibitoire qui vous autoriserait
+suffisamment à ne plus vouloir de lui pour votre époux.
+
+--Mais, vous-même, Hector, si vous succombiez! faisait Mlle Minxit de sa
+voix la plus tendre.
+
+--Moi, qui ai mis à l'ombre les plus fins tireurs de l'armée: le brave
+Bellerive, le terrible Desrivières, le redoutable de Châteaufort, je
+succomberais par la rapière d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle
+Arabelle, quand vous émettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que
+je suis sûr de mes coups d'épée, comme vous de vos coups d'aiguille.
+Désignez vous-même l'endroit où vous voulez qu'il soit frappé, je serai
+enchanté de vous faire cette galanterie.
+
+Les voix s'éloignèrent; mon oncle sortit de sa cachette et se remit
+tranquillement en route pour Clamecy, devisant en lui-même sur le parti
+qu'il avait à prendre.
+
+
+
+
+XVIII
+
+CE QUE DIT MON ONCLE EN LUI-MÊME SUR LE DUEL.
+
+
+M. de Pont-Cassé veut m'estropier, il l'a promis à mademoiselle Minxit,
+et un preux des mousquetaires n'est pas homme à manquer à sa parole.
+
+Voyons un peu, que vais-je faire dans cette circonstance? Dois-je me
+laisser tuer par M. de Pont-Cassé avec la docilité d'un caniche
+qu'explore le scalpel, ou déclinerai-je l'honneur qu'il daigne me faire?
+Il entre dans l'intérêt de M. de Pont-Cassé que j'aille sur des
+béquilles, soit; mais je ne vois pas bien, moi, pourquoi je lui ferais
+ce plaisir. Je tiens très-peu à mademoiselle Minxit, bien qu'elle soit
+parée d'une dot de cent mille francs; mais je tiens beaucoup à la
+régularité de ma personne, et je suis, j'ose m'en flatter, assez joli
+garçon pour qu'on ne trouve pas cette prétention ridicule. Il faut,
+dites-vous, qu'un homme provoqué en duel se batte; mais, s'il vous
+plaît, où cela se trouve-t-il? est-ce dans les pandectes, dans les
+capitulaires de Charlemagne, dans les commandements de Dieu ou dans ceux
+de l'Église. Et d'abord M. de Pont-Cassé, entre vous et moi, la partie
+est-elle bien égale? Vous êtes mousquetaire et je suis médecin; vous
+êtes un artiste en fait d'escrime, et moi je ne sais guère manier que le
+bistouri et la lancette; vous ne vous faites pas plus de scrupule, à ce
+qu'il paraît, de supprimer un membre à un homme que d'arracher une aile
+à une mouche, et moi j'ai horreur du sang, surtout du sang artériel;
+accepter votre cartel, ne serait-ce pas aussi ridicule de ma part que si
+je consentais à courir sur la corde tendue d'après la provocation d'un
+funambule, ou à traverser un bras de mer sur le défi d'un professeur de
+natation? Et quand bien même les chances seraient égales entre nous,
+quand on conclut un traité, il faut qu'on espère y gagner quelque chose;
+or, si je vous tue, qu'y gagnerai-je? et si je suis tué par vous, qu'y
+gagnerai-je encore? Vous le voyez donc bien, dans les deux cas, je
+ferais un marché de dupe.
+
+Il faut, répétez-vous, que tout homme provoqué en duel se batte. Quoi!
+si un meurtrier de grand chemin m'arrêtait à la corne d'un bois, je ne
+me ferais aucun scrupule de lui échapper à l'aide de mes bonnes jambes,
+et quand c'est un meurtrier de salon qui me met un cartel sous la gorge,
+je me croirais obligé d'aller me jeter sur la pointe de son épée!
+
+À votre compte, quand un individu, que vous ne connaissez que pour lui
+avoir par mégarde marché sur le pied, vous écrit: «Monsieur
+trouvez-vous, à telle heure, à tel endroit, afin que j'aie la
+satisfaction de vous égorger, en réparation de l'insulte que vous m'avez
+faite,» il faut qu'on se rende aux ordres du quidam et qu'on prenne bien
+garde encore de le faire attendre. Chose étrange! il y a des hommes qui
+ne risqueraient pas mille francs pour sauver l'honneur à leur ami, la
+vie à leur père, et qui risquent leur vie dans un duel pour une parole
+équivoque ou pour un regard de travers. Mais alors, qu'est-ce donc que
+la vie? ce n'est donc plus un bien sans lequel tous les autres sont fort
+peu de chose? c'est donc un haillon qu'on jette au chiffonnier qui
+passe, ou une pièce de monnaie effacée qu'on abandonne au premier
+aveugle qui vient chanter sous votre fenêtre? Ils exigent que je joue ma
+vie à l'épée contre celle de M. de Pont-Cassé, et si je jouais cent
+francs avec lui à l'impériale ou à la triomphe, je serais un homme perdu
+de réputation: le moindre savetier d'entre eux ne voudrait pas de moi
+pour gendre. Il faut donc, selon eux, que je sois plus prodigue de ma
+vie que de mon argent? Et moi qui me pique d'être philosophe, je
+réglerais ma conscience sur l'opinion de tels casuistes!
+
+Au fait, qu'est-ce donc que ce public qui s'établit juge de nos actions?
+Des épiciers qui vendent à faux poids, des drapiers qui aunent mal, des
+tailleurs qui habillent leurs marmots aux dépens de leurs pratiques, des
+rentiers qui font l'usure, des mères de famille qui ont des amants, et,
+en somme, un tas de grillons et de cigales qui ne savent ce qu'ils
+chantent; des niais qui disent oui et non sans savoir pourquoi, un
+aréopage d'imbéciles qui n'est pas capable de motiver ses conclusions.
+Il serait beau, ma foi, que moi, qui suis médecin, je m'avisasse, parce
+que ces badauds croient que saint Hubert guérit de la rage, d'envoyer un
+hydrophobe dans les Ardennes s'agenouiller devant la châsse de ce grand
+saint! Choisissez, du reste, ceux qui se décorent du nom de sages, et
+vous verrez comme ils sont conséquents avec eux-mêmes: leurs philosophes
+jettent les hauts cris lorsqu'on leur parle de ces pauvres femmes du
+Malabar qui se jettent toutes vives et toutes parées sur le bûcher de
+leur époux, et quand deux hommes se coupent la gorge pour un fétu, ils
+leur décernent une couronne d'intrépidité.
+
+Vous dites que je suis un lâche quand j'ai le bon sens de refuser un
+cartel; mais, selon vous, la lâcheté, qu'est-ce donc? Si la lâcheté
+consiste à reculer devant un danger inutile, où trouverez-vous un homme
+courageux? qui de vous, quand son toit craque et flamboie au-dessus de
+sa tête, reste à rêver tranquillement dans son lit? Qui, lorsqu'il est
+sérieusement malade, n'appelle le médecin à son secours? qui, enfin,
+lorsqu'il tombe dans un fleuve, ne cherche à s'accrocher aux arbustes du
+rivage? Encore une fois, ce public, qu'est-il? Un lâche qui prêche la
+témérité. Supposons qu'au lieu de moi, Benjamin Rathery, ce soit lui, le
+public, que M. de Pont-Cassé provoque en duel; combien y en aura-t-il
+parmi cette foule qui oseront accepter son défi? Et d'ailleurs, est-ce
+qu'il y a pour le philosophe d'autre public que les hommes qui pensent
+et qui raisonnent? Or, aux yeux de ces gens-là, le duel n'est-il pas le
+plus absurde comme le plus barbare des préjugés? Que prouve cette
+logique qu'on apprend dans une salle d'armes? Un coup d'épée bien
+appliqué, n'est-ce pas là un magnifique argument? Parez tierce, parez
+quarte, vous pouvez maintenant démontrer tout ce que vous voudrez. C'est
+bien dommage, ma foi, quand le pape excommuniait comme hérétique le
+mouvement de la terre autour du soleil, que Gallilée n'ait pas songé à
+appeler Sa Sainteté en duel pour lui prouver que ce mouvement existait.
+
+Au moyen âge, le duel avait au moins un motif: il était la conséquence
+d'une idée religieuse: nos grands parents croyaient Dieu trop juste pour
+laisser l'innocent tomber sous les coups du coupable, et l'issue du
+combat était regardée comme un arrêt d'en haut; mais chez nous, qui
+sommes, grâce au ciel, bien revenus de ces folles idées et qui ne
+croyons à la justice temporelle de Dieu que sous bénéfice d'inventaire,
+comment le duel peut-il se justifier, et à quoi sert-il?
+
+Vous craignez qu'on vous accuse de manquer de courage si vous refusez un
+cartel; mais ces malheureux qui font le métier d'égorgeurs et qui vous
+défient parce qu'ils se croient sûrs de vous tuer, quel croyez-vous donc
+que soit leur courage? Celui du boucher qui égorge un mouton qui a les
+pattes liées, celui du chasseur qui tire sans pitié sur un lièvre en
+forme ou sur l'oiseau qui chante sur son arbre. J'ai connu, moi, de ces
+gens-là qui n'avaient pas seulement la fermeté de se faire arracher une
+dent; et, dans le nombre, combien y en a-t-il qui oseraient obéir à leur
+conscience contrairement à la volonté de l'homme dont ils dépendent? Que
+le cannibale des îles du Nouveau Monde égorge des hommes de sa couleur
+pour les faire rôtir et les manger quand ils seront cuits à point, je
+conçois cela; mais toi, duelliste, cet homme que tu provoques, quand tu
+l'auras tué, à quelle sauce mangeras-tu son cadavre? Tu es plus coupable
+que l'assassin que la justice condamne à mourir sur l'échafaud; lui, du
+moins, c'est la misère qui le pousse au meurtre, c'est peut-être un
+sentiment louable dans sa cause, bien que déplorable dans ses
+conséquences. Toi, cependant, qu'est-ce donc qui t'a mis l'épée à la
+main? Est-ce la vanité? est-ce l'appétit du sang, ou bien la curiosité
+de voir comment un homme se tord dans les convulsions de l'agonie? Te
+représentes-tu une femme se jetant à moitié folle de douleur sur le
+corps de son époux, des enfants remplissant la maison veuve et tendue de
+noir de leurs lamentations, une mère qui demande à Dieu de la recevoir à
+la place de son fils dans son cercueil? Et c'est toi qui, pour un
+amour-propre de tigre, as fait toutes ces misères! Tu veux égorger si
+nous ne te donnons pas le titre d'homme d'honneur! Mais tu n'es pas
+digne du nom d'homme: tu n'es qu'une vipère qui mord pour le plaisir de
+tuer sans profiter du mal qu'elle a fait, et encore la vipère se
+respecte elle-même dans ses semblables. Quand ton adversaire est tombé,
+tu t'agenouilles dans la boue détrempée par son sang, tu cherches à
+étancher les blessures que tu as faites, tu le secours comme si tu étais
+son meilleur ami; mais alors, pourquoi le tuais-tu donc, misérable? La
+société a bien à faire maintenant de tes remords! Sont-ce tes larmes qui
+remplaceront le sang que tu as fait couler? Toi, assassin à la mode,
+toi, meurtrier comme il faut, tu trouves des hommes qui te pressent la
+main, des mères de famille qui t'invitent à leurs fêtes; ces femmes qui
+s'évanouissent à l'aspect du bourreau osent presser leurs lèvres sur les
+tiennes et te laissent dormir la tête sur leur sein. Mais, ces hommes et
+ces femmes, ils ne jugent des choses que par leur nom: l'homicide qui
+s'appelle assassinat, ils en ont horreur, et celui qui s'appelle duel,
+ils l'applaudissent. Toutefois, ces applaudissements dont on
+t'environne, combien de temps as tu pu en jouir? Là, haut, à côté de ton
+nom, est écrit _homicide_. Tu as sur le front une tache de sang caillé
+que les baisers de tes maîtresses n'effaceront point. Tu n'as point
+trouvé de juges sur la terre; mais il est au ciel un juge qui t'attend
+et qui ne se laissera pas prendre à tes grands mots d'honneur. Quant à
+moi, je suis médecin, non pour tuer, mais pour guérir, entendez-vous, M.
+de Pont-Cassé? Si vous avez du sang dans les veines, c'est avec la
+pointe de ma lancette seule que je puis vous en débarrasser.
+
+Ainsi raisonnait mon oncle en lui-même. Nous verrons bientôt comment il
+mit sa doctrine en pratique.
+
+La nuit ne donne pas toujours de bons conseils; mon oncle se leva, le
+lendemain, bien décidé à ne point s'aplatir devant les provocations de
+M. de Pont-Cassé, et pour en avoir plus tôt fini avec son aventure, ce
+jour-là même il partit pour Corvol. Soit qu'il fût à jeun, soit que la
+transpiration se fît mal, soit que la digestion de la veille ne se fût
+pas bien accomplie, il se sentait infiltrer malgré lui une mélancolie
+inusitée. Il suivait, tout pensif, comme l'Hippolyte de Racine, les
+pentes étagées de la montagne de Beaumont; sa noble épée, qui tombait
+autrefois avec une perpendiculaire rigoureuse le long de son fémur et
+menaçait la terre de sa pointe, affectant maintenant l'attitude triviale
+d'une broche, semblait se conformer à sa triste pensée; son tricorne,
+qui se tenait auparavant fier et debout sur son front, légèrement
+incliné, était alors assis tout penaud sur sa nuque et semblait lui-même
+préoccupé de sinistres idées; son oeil de pierre s'était amolli. Il
+contemplait, avec une sorte d'attendrissement, la vallée de Beuvron, qui
+s'étendait raide et grelottante à ses pieds; ces grands noyers en deuil
+qui ressemblaient, avec leurs noirs branchages, à un vaste polype, les
+longs peupliers qui n'avaient plus que quelques feuilles rousses à leurs
+panaches, et à la cime desquels se balançaient quelquefois de lourdes
+grappes de corbeaux, ce taillis fauve tout rissolé par la gelée, cette
+rivière qui s'en allait toute noire entre ses rives de neige vers les
+pelles du foulon, le donjon de la Postaillarie, grisâtre et vaporeux
+comme une colonne de nuage, le vieux donjon féodal de Pressure, tapi
+entre les roseaux bruns de ses fossés, et qui semblait avoir la fièvre,
+les cheminées du village qui jetaient ensemble leur fumée légère et
+chétive comme l'haleine d'un homme qui souffle entre ses doigts. Le
+tic-tac du moulin, cet ami avec lequel il avait conversé si souvent
+lorsqu'il revenait de Corvol par les beaux clairs de lune de l'automne,
+était plein de notes sinistres, il semblait dire dans son langage
+saccadé:
+
+ Porteur de rapière,
+ Tu vas au cimetière.
+
+À quoi mon oncle répondait:
+
+ Tic-tac indiscret,
+ Je vais où il me plaît;
+ Si c'est au trépas,
+ Ça n'te r'garde pas.
+
+Le temps, du reste, était sombre et malade: de gros nuages blancs,
+poussés par la bise, se traînaient pesamment dans les cieux comme un
+cygne blessé; la neige, dépolie par un jour grisâtre, était terne et
+blafarde, et l'horizon était fermé de toutes parts par une ceinture de
+brouillards qui se traînaient le long des montagnes. Il semblait à mon
+oncle qu'il ne reverrait plus, éclairé par le joyeux soleil du printemps
+et paré de ses festons de verdure, ce paysage sur lequel l'hiver
+étendait maintenant un voile si épais de tristesse.
+
+M. Minxit était absent lorsque mon oncle arriva à Corvol. Il entra dans
+le salon. M. de Pont-Cassé était installé, à côté d'Arabelle, sur un
+sopha. Benjamin, sans faire attention à la moue de sa fiancée et aux
+airs provocateurs du mousquetaire, se jeta dans un fauteuil, se croisa
+les jambes et posa son chapeau sur une chaise, comme un homme qui n'est
+pas pressé de partir. Lorsqu'on eut parlé quelque temps de la santé de
+M. Minxit, des probabilités du dégel et de la grippe, Arabelle garda le
+silence, et mon oncle n'en sut plus tirer que quelques monosyllabes
+aigres et criards comme les notes qu'un apprenti musicien arrache à
+grand peine, et d'intervalle en intervalle, de sa clarinette. M. de
+Pont-Cassé se promenait dans le salon, frisant ses moustaches et faisant
+résonner ses grands éperons sur le parquet; il semblait étudier en
+lui-même de quelle façon il s'y prendrait pour chercher querelle à mon
+oncle. Benjamin avait deviné ses intentions; mais il eut l'air de ne pas
+faire attention à lui et s'empara d'un livre qui traînait sur un canapé:
+d'abord, il se contenta de le feuilleter, observant M. de Pont-Cassé du
+coin de l'oeil; mais comme c'était un ouvrage de médecine, il se laissa
+bientôt absorber par l'intérêt de sa lecture et oublia le mousquetaire.
+Celui-ci était décidé à en finir; il s'arrêta devant mon oncle, et le
+regardant de bas en haut:
+
+--Savez-vous, monsieur, lui dit-il, que vos visites céans sont bien
+longues?...
+
+--Il me semble pourtant, répondit mon oncle, que vous étiez ici avant
+moi.
+
+--Et en même temps bien fréquentes, ajouta le mousquetaire.
+
+--Je vous assure, Monsieur, répliqua mon oncle, qu'elles le seraient
+beaucoup moins si je croyais devoir toujours vous y rencontrer.
+
+--Si c'est pour Mademoiselle Minxit que vous venez ici, poursuivit le
+mousquetaire, elle vous prie par ma bouche de la débarrasser de votre
+longue personne.
+
+--Si Mademoiselle Minxit, qui n'est pas mousquetaire, avait des ordres à
+me donner, elle le ferait d'une manière plus polie; en tout cas,
+Monsieur, vous trouverez bon que j'attende, pour me retirer, qu'elle se
+soit expliquée elle-même, et que j'aie eu à ce sujet un entretien avec
+M. Minxit. Et mon oncle continua son chapitre.
+
+L'officier fit encore quelques tours dans le salon, et se plaçant de
+nouveau en face de mon oncle:
+
+--Je vous prie, Monsieur, lui dit-il, d'interrompre un moment le cours
+de votre lecture; j'aurais un mot à vous dire.
+
+--Puisque ce n'est qu'un mot, dit mon oncle, faisant un pli à la feuille
+qu'il lisait, je puis bien perdre un moment à vous entendre.
+
+M. de Pont-Cassé était exaspéré du sang-froid de Benjamin.
+
+--Je vous déclare, lui dit-il, Monsieur Rathery, que si vous ne sortez à
+l'instant même par cette porte, je vais vous faire sortir, moi, par
+cette fenêtre.
+
+--Vraiment, fit mon oncle, eh bien! moi, Monsieur, je serai plus poli
+que vous, je vais vous faire sortir par cette porte. Et prenant
+l'officier par le milieu du corps, il le porta sur le palier et ferma
+derrière lui la porte à double tour.
+
+Comme Mademoiselle Minxit tremblait:
+
+--Ne vous effrayez pas trop de moi, dit mon oncle; l'acte de violence
+que je me suis permis envers cet homme était surabondamment justifié par
+une longue série d'insultes; et d'ailleurs, ajouta-t-il avec amertume,
+je ne vous embarrasserai pas longtemps de ma longue personne; je ne suis
+pas de ces épouseurs de dot qui prennent une jeune femme aux bras de
+celui qu'elle aime et l'attachent brutalement au pied de leur lit. Toute
+jeune fille a reçu du ciel son trésor d'amour: il est juste quelle
+choisisse l'homme avec lequel il lui plaît de le dépenser; nul n'a le
+droit d'épancher sur le chemin et de fouler sous ses pieds les blanches
+perles de la jeunesse. À Dieu ne plaise qu'un vil appétit d'argent me
+fasse commettre une mauvaise action! jusqu'ici j'ai vécu pauvre, je sais
+les joies de la pauvreté et j'ignore les misères de la richesse; en
+échangeant ma folle et rieuse indigence contre une opulence maussade et
+hargneuse, peut-être ferais-je un mauvais marché; en tout cas je ne
+voudrais pas que cette opulence m'arrivât avec une femme qui me
+détesterait. Je vous prie donc de me dire, dans toute la sincérité de
+votre âme, si vous aimez M. de Pont-Cassé: j'ai besoin de votre réponse
+pour régler ma conduite envers vous et envers votre père.
+
+Mademoiselle Minxit fut émue du ton de loyauté qu'avait mis Benjamin
+dans ses paroles.
+
+--Si je vous avais connu avant M. de Pont-Cassé, c'est peut-être vous
+que j'aimerais maintenant.
+
+--Mademoiselle, interrompit mon oncle, ce n'est pas de la politesse,
+mais de la sincérité que je vous demande; déclarez-moi franchement si
+vous croyez être plus heureuse avec M. de Pont-Cassé qu'avec moi.
+
+--Que vous dirai-je, Monsieur Rathery, répondit Arabelle, une femme
+n'est pas toujours heureuse avec celui qu'elle aime; mais elle est
+toujours malheureuse avec celui qu'elle n'aime pas.
+
+--Je vous remercie, Mademoiselle, je sais à cette heure ce que j'ai à
+faire. Maintenant, voulez-vous me faire servir à déjeuner? l'estomac est
+un égoïste qui ne compatit guère aux tribulations du coeur.
+
+Mon oncle déjeuna comme déjeunaient probablement Alexandre ou César la
+veille d'une bataille. Il ne voulut pas attendre le retour de M. Minxit;
+il ne se sentit pas le courage d'affronter sa mine désolée lorsqu'il
+apprendrait que lui, Benjamin, qu'il traitait presque en fils, renonçait
+à devenir son gendre; il aimait mieux l'informer, par une lettre, de son
+héroïque détermination.
+
+À quelque distance du bourg, il aperçut l'ami de M. de Pont-Cassé qui se
+promenait majestueusement de long en large sur le chemin. Le
+mousquetaire s'avança à sa rencontre et lui dit:
+
+--Vous faites attendre bien longtemps, Monsieur, ceux qui ont une
+réparation à vous demander.
+
+--C'est que je déjeunais, répondit mon oncle.
+
+--J'ai à vous remettre, de la part de M. de Pont-Cassé, une lettre dont
+il m'a chargé de lui apporter la réponse.
+
+--Voyons donc ce que marque cet estimable gentilhomme: «Monsieur, vu
+l'énormité de l'outrage que vous m'avez fait...» Quel outrage! je l'ai
+porté du salon sur un escalier; je voudrais bien qu'on m'outrageât ainsi
+jusqu'à Clamecy; «je consens à croiser le fer avec vous.»--La grande
+âme!... quoi! il daigne m'accorder la faveur d'être estropié par lui!...
+voilà de la générosité où je ne m'y connais pas. «J'espère que vous vous
+rendrez digne de l'honneur que je vous fais en l'acceptant.» Comment
+donc! mais ce serait de ma part une noire ingratitude, si je refusais.
+Vous pouvez dire à votre ami que s'il me met à l'ombre comme le brave
+Desrivières, l'intrépide Bellerive, etc., etc., je veux qu'on écrive sur
+ma tombe en lettres d'or: _Ci-gît Benjamin Rathery, tué en duel par un
+gentilhomme!_ «_Post-scriptum_.»--Tiens, le billet de votre ami a un
+_post-scriptum_. «Je vous attendrai demain, à dix heures du matin, au
+lieu dit la Chaume-des-Fertiaux.»
+
+--Au lieu dit la Chaume-des-Fertiaux! Parole d'honneur, un huissier ne
+libellerait pas mieux. Mais, c'est que la Chaume-des-Fertiaux est à une
+bonne lieue de Clamecy; moi, qui n'ai pas d'alezan brûlé, je n'ai pas le
+temps de faire tant de chemin pour me battre. Si votre ami daignait se
+rendre au lieu dit la Croix-des-Michelins, ce serait moi qui aurais
+l'honneur de l'y attendre.
+
+--Et où se trouve cette Croix-des-Michelins?
+
+--Sur le chemin de Corvol, au sommet du faubourg de Beuvron. Il faudrait
+que votre ami fût bien pessimiste pour qu'il n'agréât pas ce lieu: de
+cette place, il jouit d'un panorama digne d'une majesté; devant lui il
+verra les monts de Sembert avec leurs terrasses chargées de vignes, et
+leurs grands crânes chauves portant à leur nuque la forêt de Frace. Dans
+une autre saison, le coup d'oeil serait plus beau; mais je ne puis d'un
+souffle faire renaître le printemps. À leurs pieds, la ville, avec ses
+mille panaches de fumée qui ondoie, se presse entre ses deux rivières et
+grimpe les pentes arides du Crot-Pinçon, comme un homme qu'on poursuit.
+Si votre ami a quelque talent pour le dessin, il pourra enrichir son
+album de ce point de vue. Entre ces grands pignons, semblables, avec
+leurs mousses sombres, à des pièces de velours cramoisi, se dresse la
+tour de Saint-Martin, vêtue de son aube de dentelles et parée de ses
+bijoux de pierre. Cette tour vaut à elle seule une cathédrale. À côté
+s'étend la vieille basilique qui jette à droite et à gauche, avec une
+admirable hardiesse, ses grands contreforts taillés en arche. Votre ami
+ne pourra s'empêcher de la comparer à une gigantesque araignée se
+reposant sur ses longues pattes. Vers le midi, courent, comme une
+traînée de sombres nuages, les montagnes bleuâtres du Morvand, puis...
+
+--Trève de plaisanterie, s'il vous plaît; je ne suis pas ici pour que
+vous me montriez la lanterne magique. À demain donc à la
+Croix-des-Michelins.
+
+--À demain!... Un instant; l'affaire n'est pas si pressée qu'elle ne
+puisse se remettre. Demain je vais à Dornecy goûter d'une feuillette
+d'un vin vieux que Page se propose d'acheter; il s'en rapporte à moi
+pour la qualité et pour le prix, et vous sentez que je ne peux, pour les
+beaux yeux de votre ami, manquer aux devoirs que l'amitié m'impose;
+après demain je déjeune en ville: décemment je ne puis donner le pas à
+un duel sur un déjeuner; jeudi je fais la ponction à un hydropique;
+comme votre ami veut m'estropier, plus tard il ne me serait plus
+possible de faire l'opération, et le docteur Arnout la ferait mal; pour
+vendredi... oui, c'est un jour maigre, je ne crois point avoir
+d'engagement pour ce jour-là, et je ne vois rien qui m'empêche de faire
+la partie de votre ami.
+
+--Il faut bien en passer par ce que vous exigez; du moins, me ferez-vous
+la faveur de vous faire accompagner par un second, afin de m'épargner
+l'ennui du rôle de spectateur.
+
+--Pourquoi non? Je sais que vous êtes une paire d'amis, vous et M. de
+Pont-Cassé; je serais fâché de vous dépareiller. J'amènerai mon barbier,
+s'il a le temps, et si cela vous arrange.
+
+--Insolent! fit le mousquetaire.
+
+--Ce barbier, répondit mon oncle, n'est pas un homme à mépriser: il a
+une rapière assez longue pour mettre quatre mousquetaires à la broche,
+et, d'ailleurs, si vous me préférez à lui, je tiendrai volontiers sa
+place.
+
+--Je prends acte de vos paroles, dit le mousquetaire; et il s'éloigna.
+
+Mon oncle, aussitôt qu'il fut levé, alla quérir l'encrier de Machecourt.
+Il se mit à composer, avec son plus beau style et sa bâtarde la plus
+nette, une magnifique épître à M. Minxit, dans laquelle il lui déduisait
+comme quoi il ne pouvait plus devenir son gendre. Mon grand-père, qui
+avait eu l'avantage de la lire, m'a affirmé qu'elle eût fait pleurer un
+garde-chiourme. Si le point d'exclamation n'eût pas existé alors, mon
+oncle l'eût certainement inventé.
+
+Il y avait à peine un quart d'heure que la lettre était à la poste
+lorsque M. Minxit en personne arriva chez ma grand'mère, accompagné du
+sergent, lequel était accompagné lui-même de deux masques, de deux
+fleurets et de son respectable caniche.
+
+Benjamin déjeunait alors avec Machecourt d'un hareng et du vin blanc
+patrimonial de Choulot.
+
+--Soyez le bienvenu, Monsieur Minxit, s'écria Benjamin, un morceau de ce
+poisson de mer vous agréerait-il?
+
+--Fi donc! me prends-tu pour un batteur en grange?
+
+--Et vous, sergent?
+
+--Moi, j'ai renoncé à ces sortes de choses depuis que j'ai l'honneur
+d'être dans la musique.
+
+--Mais, votre caniche, que penserait-il de cette tête?
+
+--Je vous remercie pour lui; mais je crois qu'il a peu de goût pour le
+poisson de mer.
+
+--Il est vrai qu'un hareng ne vaut pas un brochet au bleu.
+
+--Et une étuvée de carpes donc, surtout quand elle est au vin de
+Bourgogne, interrompit M. Minxit.
+
+--Sans doute, dit Benjamin, sans doute; vous pourriez même parler d'un
+civet de lièvre préparé de votre main; mais toujours est-il que le
+hareng est excellent quand on n'a pas autre chose. À propos, il y a un
+quart d'heure que j'ai mis pour vous une lettre à la poste; vous ne
+l'avez probablement pas reçue, monsieur Minxit?
+
+--Non, dit M. Minxit, mais je viens t'en apporter la réponse. Tu
+prétends qu'Arabelle ne t'aime pas, et à cause de cela tu ne veux pas
+l'épouser!
+
+--M. Rathery a raison, dit le sergent. J'avais un camarade de lit qui ne
+m'aimait pas et auquel je rendais bien cordialement la pareille; notre
+ménage était une véritable salle de police: au logement, quand l'un
+voulait des navets dans la soupe, l'autre y mettait des carottes; à la
+cantine, si je demandais du cassis, il faisait venir du genièvre. Nous
+nous disputions pour savoir qui mettrait son fusil à la meilleure place.
+S'il avait un coup de pied à donner, c'était à mon caniche, et lorsqu'il
+était mordu par une puce, c'était toujours de ce pauvre Azor qu'elle
+provenait. Imaginez-vous qu'un jour nous nous sommes battus au clair de
+la lune, parce qu'il prétendait coucher à la droite, et que moi je
+prétendais qu'il devait prendre la gauche. Pour me débarrasser de lui
+j'ai été obligé de l'envoyer à l'hôpital.
+
+--Vous avez très-bien fait, sergent, dit mon oncle; quand les sergents
+ne savent pas vivre ici-bas, on les envoie à perpétuité dans l'autre
+monde.
+
+--Il y a bien quelque chose de bon dans ce que vient de dire le sergent,
+fit M. Minxit. Être aimé c'est plus qu'être riche, car c'est être
+heureux; aussi je ne désapprouve point tes scrupules, mon cher Benjamin.
+Tout ce que je réclame de toi, c'est que tu continues, comme par le
+passé, à venir à Corvol. Parce que tu ne veux pas être mon gendre, ce
+n'est pas une raison pour que tu cesses d'être mon ami. Tu ne seras plus
+obligé de filer le parfait amour avec Arabelle, de tirer de l'eau pour
+arroser ses fleurs, de t'extasier sur les manchettes qu'elle me brode et
+sur la supériorité de ses fromages à la crême. Nous déjeunerons, nous
+dînerons, nous philosopherons, nous rirons: c'est un passe-temps qui en
+vaut bien un autre. Tu aimes les truffes, j'en parfumerai tout mon
+office; tu as une prédilection pour le Volnay, prédilection que, du
+reste, je ne partage point, j'en aurai toujours dans ma cave; s'il te
+prend envie de chasser, je t'achèterai un fusil à deux coups et une
+paire de lévriers. Je ne donne pas trois mois à Arabelle pour se
+dégoûter de son gentilhomme et pour t'aimer à la folie: Acceptes-tu ou
+n'acceptes-tu pas? Réponds-moi par oui ou par non; tu sais bien que je
+n'aime point les doreurs de phrases.
+
+--Eh bien! oui, Monsieur Minxit, fit mon oncle.
+
+--Très-bien; je n'attendais pas moins de ton amitié. Et maintenant, tu
+te bats en duel?
+
+--Qui diable a pu tous dire cela? s'écria mon oncle. Je sais que les
+urines n'ont rien de caché pour vous; est-ce que vous auriez à mon insu
+consulté mes urines?
+
+--Tu te bats avec M. de Pont-Cassé, mauvais plaisant; vous devez vous
+rencontrer dans trois jours à la Croix-des-Michelins, et, au cas où tu
+me débarrasserais de M. de Pont-Cassé, l'autre mousquetaire prendra sa
+place: tu vois bien que je suis bien informé.
+
+--Comment, Benjamin! s'écria Machecourt, devenu plus pâle que son
+assiette.
+
+--Comment, misérable! s'écria ma grand'mère, tu te bats en duel!...
+
+--Écoutez-moi, toi, Machecourt, vous, ma chère soeur, et vous aussi,
+Monsieur Minxit, la vérité est que je me bats avec M. de Pont-Cassé; ma
+résolution est bien arrêtée. Ainsi, épargnez-vous des représentations
+qui m'ennuieraient sans me faire renoncer à mon dessein.
+
+--Je ne viens, pas, répondit M. Minxit, mettre des obstacles à ton duel;
+je viens, au contraire, t'apporter un moyen d'en sortir victorieusement,
+et, de plus, de rendre ton nom célèbre dans toute la contrée. Le sergent
+sait un coup superbe avec lequel il désarmerait dans une heure toute la
+corporation des maîtres d'armes. Aussitôt qu'il aura bu un verre de vin
+blanc, il te donnera la première leçon. Je le laisse avec toi jusqu'à
+vendredi, et moi-même je resterai à te surveiller de peur que tu ne
+perdes ton temps dans les auberges.
+
+--Mais, dit mon oncle, je n'ai que faire de votre coup, et, d'ailleurs,
+si votre coup est infaillible, quelle gloire aurais-je de triompher par
+ce moyen de notre vicomte. Homère en rendant Achille invulnérable, lui a
+ôté tout le mérite de sa vaillance. J'ai réfléchi: mon intention n'est
+plus de me battre à l'épée.
+
+--Quoi! tu voudrais te battre au pistolet, imbécile!... si c'était avec
+M. Arthus, qui est large comme une armoire, à la bonne heure.
+
+--Je ne me bats ni au pistolet ni à l'épée; je veux servir à ces
+spadassins un duel de mon métier; je vous garde le plaisir de la
+surprise, vous verrez, monsieur Minxit.
+
+--À la bonne heure! répondit celui-ci; mais apprends toujours mon coup:
+c'est une arme qui ne t'embarrassera pas, et on ne sait de quoi on peut
+avoir besoin.
+
+La chambre de mon oncle était au premier étage, au-dessus de celle
+occupée par Machecourt. Après déjeuner, donc, il s'enferma dans sa
+chambre avec le sergent et M. Minxit pour commencer son cours d'escrime;
+mais la leçon ne fut pas de longue durée: au premier appel que fit
+Benjamin, le plancher vermoulu de Machecourt se creva sous ses pieds, et
+il passa au travers jusqu'aux aisselles. Le sergent, ébahi de la subite
+disparition de son élève, resta le bras gauche moelleusement arrondi à
+la hauteur de l'oreille, et le bras droit tendu dans l'attitude d'un
+homme qui va porter une botte. Pour M. Minxit, il fut pris d'une telle
+envie de rire qu'il faillit en suffoquer.
+
+--Où est Rathery, s'écriait-il? qu'est devenu Rathery? sergent,
+qu'avez-vous fait de Rathery?
+
+--Je vois bien la tête de M. Rathery, répondit le sergent; mais du
+diable si je sais où sont ses jambes.
+
+Gaspard était seul alors dans la chambre de son père. D'abord il fut un
+peu étonné de la brusque arrivée des jambes de son oncle, que certes il
+n'attendait pas; mais bientôt sa surprise se changea en fous éclats de
+rire qui se mêlèrent à ceux de M. Minxit.
+
+--Ohé! Gaspard, s'écria Benjamin qui l'entendait.
+
+--Ohé! mon cher oncle, répondit Gaspard.
+
+--Traîne jusqu'ici le fauteuil de cuir de ton père, et mets-le sous mes
+pieds, je t'en prie, Gaspard.
+
+--Je n'en ai pas le droit, répliqua le drôle, ma mère a défendu qu'on
+montât dessus.
+
+--Veux-tu bien m'apporter ce fauteuil, maudit porte-croix!
+
+--Ôtez vos souliers, et je vous l'apporterai.
+
+--Et comment veux-tu que j'ôte mes souliers? mes pieds sont au
+rez-de-chaussée et mes mains au premier étage.
+
+--Eh bien! donnez-moi une pièce de vingt-quatre sous pour me payer de ma
+peine.
+
+--Je t'en donnerai une de trente, mon bon Gaspard, mais de suite le
+fauteuil, je t'en prie, mes bras ne tiennent plus à mes épaules.
+
+--Crédit est mort, fit Gaspard; donnez-moi les trente sous de suite,
+sinon point de fauteuil.
+
+Heureusement Machecourt arrivait en ce moment; il donna de son pied au
+derrière de Gaspard et mit fin à la suspension de son beau-frère.
+Benjamin alla achever sa leçon d'escrime chez Page, et il ferrailla si
+bien qu'au bout de deux heures il était aussi habile que son maître.
+
+
+
+
+XIX
+
+COMMENT MON ONCLE DÉSARMA TROIS FOIS M. DE PONT-CASSÉ
+
+
+L'aurore, une aurore terne et grimaçante de Février, jetait à peine des
+teintes plombées sur les murs de sa chambre, que mon oncle était déjà
+debout. Il s'habilla à tâtons et descendit l'escalier en assourdissant
+ses pas, car il craignait surtout de réveiller sa soeur; mais, comme il
+allait franchir le palier, il sentit une main de femme se poser sur son
+épaule.
+
+--Eh quoi! chère soeur, s'écria-t-il avec une sorte d'effroi, vous êtes
+déjà éveillée?
+
+--Dis que je ne me suis pas encore endormie, Benjamin. Avant que tu ne
+partes, j'ai voulu te dire adieu, peut-être un adieu suprême, Benjamin.
+Conçois-tu ce que je souffre quand je songe que tu sors d'ici plein de
+vie, de jeunesse et d'espérance, et que tu y rentreras peut-être porté
+sur les bras de tes amis, et le corps traversé d'une épée? Ton dessein
+est-il donc arrêté? Avant de le prendre, as-tu pensé au deuil que ta
+mort allait causer dans cette triste maison? Pour toi, quand ta dernière
+goutte de sang se sera écoulée, tout sera fini; mais nous, bien des
+mois, bien des années se passeront avant que notre douleur soit tarie,
+et les larmes blanches de ta croix seront depuis longtemps effacées que
+nos larmes couleront toujours.
+
+Mon oncle s'éloignait sans répondre, et peut-être il pleurait; mais ma
+grand'mère l'arrêta par le pan de son habit.
+
+--Cours donc à ton rendez-vous de meurtre, bête féroce! s'écria-t-elle,
+ne fais pas attendre M. de Pont-Cassé; peut-être l'honneur exige-t-il
+que tu partes sans embrasser ta soeur; mais prends du moins cette relique
+que le cousin Guillaumot m'a prêtée; peut-être te préservera-t-elle des
+dangers où tu vas te jeter si étourdiment!
+
+Mon oncle jeta la relique dans sa poche et s'esquiva.
+
+Il courut éveiller M. Minxit à son auberge. Ils prirent en passant Page
+et Arthus et ils allèrent tous ensemble déjeuner dans un cabaret à
+l'extrémité du Beuvron. Mon oncle, s'il devait succomber, ne voulait pas
+s'en aller l'estomac vide. Il disait qu'une âme qui arrive entre deux
+vins au tribunal de Dieu a plus de hardiesse et plaide mieux sa cause
+qu'une pauvre âme qui n'est pleine que de tisane et d'eau sucrée. Le
+sergent assistait au déjeuner; lorsqu'on fut au dessert, mon oncle le
+pria d'aller à la Croix-des-Michelins porter une table, une boîte et
+deux chaises dont il avait besoin pour son duel, et d'y allumer un grand
+feu avec les échalas de la vigne voisine, puis il demanda du café.
+
+M. de Pont-Cassé et son ami ne tardèrent pas d'arriver. Le sergent leur
+fit de son mieux les honneurs de son bivouac.
+
+--Messieurs, dit-il, donnez-vous la peine de vous asseoir, et
+chauffez-vous. M. Rathery vous prie de l'excuser s'il vous fait un peu
+attendre, mais il est à déjeuner avec ses témoins, et dans quelques
+minutes il sera à votre disposition.
+
+En effet, Benjamin arrivait un quart d'heure après, tenant Arthus et M.
+Minxit par le bras et chantant à gorge déployée:
+
+ Ma foi, c'est un triste soldat
+ Que celui qui ne sait pas boire.
+
+Mon oncle salua gracieusement les deux adversaires.
+
+--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé avec hauteur, il y a vingt minutes que
+nous vous attendons.
+
+--Le sergent a dû vous expliquer la cause de notre retard, et j'espère
+que vous la trouverez légitime.
+
+--Ce qui vous excuse, c'est que vous êtes roturier et que voilà
+probablement la première fois que vous avez affaire à un gentilhomme.
+
+--Que voulez-vous, nous avons coutume, nous autres roturiers, de prendre
+du café après chacun de nos repas, et parce que vous vous faites appeler
+le vicomte de Pont-Cassé, ce n'est pas une raison pour que nous
+dérogions à cette habitude. Le café, voyez-vous, c'est bienfaisant,
+c'est tonique, ça surexcite agréablement le cerveau, ça donne du
+mouvement à la pensée; si vous n'avez pas pris du café ce matin, les
+armes ne sont pas égales, et je ne sais pas si, en conscience, je puis
+me mesurer avec vous.
+
+--Riez, monsieur, riez tant que vous pouvez rire; mais rira bien qui
+rira le dernier, je vous en avertis.
+
+--Monsieur, reprit Benjamin, je ne ris pas quand je dis que le café est
+tonique; c'est l'avis de plusieurs célèbres médecins, et moi-même je
+l'administre comme stimulant dans certaines maladies.
+
+--Monsieur!
+
+--Et votre alezan brûlé? je suis bien étonné de ne pas le voir là;
+est-ce qu'il serait indisposé, par hasard?
+
+--Monsieur, dit le second mousquetaire, trève de plaisanterie; vous
+n'avez pas sans doute oublié pourquoi vous êtes venu ici?
+
+--Ah! c'est vous, numéro deux? enchanté de renouveler connaissance avec
+vous; en effet, je n'ai pas oublié pourquoi je viens ici, et la preuve,
+ajouta-t-il en montrant la table sur laquelle la boîte était placée,
+c'est que j'ai fait des préparatifs pour vous recevoir.
+
+--Eh qu'est-il besoin de cet appareil d'escamoteur pour se battre à
+l'épée?
+
+--Mais, dit mon oncle, c'est que je ne me bats pas à l'épée!
+
+--Monsieur, dit M. de Pont-Cassé, je suis l'insulté, j'ai le choix des
+armes, je choisis l'épée.
+
+--C'est moi, monsieur, qui ai la priorité de l'insulte; je ne vous la
+céderai pas, et je choisis les échecs.
+
+En même temps il ouvrit la boîte que le sergent avait apportée, et, en
+ayant tiré un échiquier, il invita le gentilhomme à prendre place à la
+table.
+
+M. de Pont-Cassé devint blême de colère.
+
+--Est-ce que par hasard vous voudriez me mystifier? s'écria-t-il.
+
+--Point du tout, fit mon oncle; tout duel est une partie où deux hommes
+mettent leur vie pour enjeu; pourquoi cette partie ne se jouerait-elle
+pas aussi bien aux échecs qu'à l'épée? Du reste, si vous vous sentez
+faible aux échecs, je suis prêt à vous jouer cela à l'écarté ou à la
+triomphe. En cinq points, si vous le voulez, sans revanche ni repentir,
+cela sera aussitôt fait.
+
+--Je suis venu ici, dit M. de Pont-Cassé se contenant à peine, non pour
+jouer ma vie comme une bouteille de bière, mais pour la défendre avec
+mon épée.
+
+--Je conçois, dit mon oncle; vous êtes d'une force supérieure à l'épée,
+et vous espérez avoir bon marché de moi, qui ne tiens jamais la mienne
+que pour la mettre à mon côté. Est-ce donc là la loyauté d'un
+gentilhomme? Si un faucheur vous proposait de se battre avec lui à la
+faux, ou un batteur en grange avec un fléau, accepteriez-vous, je vous
+prie?
+
+--Vous vous battrez à l'épée! s'écria M. de Pont-Cassé hors de lui,
+sinon... ajouta-t-il en levant sa cravache.
+
+--Sinon quoi? dit mon oncle.
+
+--Sinon je vous coupe la figure avec ma cravache.
+
+--Vous savez comme je réponds à vos menaces, répartit Benjamin. Eh bien!
+non, monsieur, ce duel ne s'accomplira pas comme vous l'avez espéré. Si
+vous persistez dans votre déloyale obstination, je croirai et je dirai
+que vous avez spéculé sur votre adresse de spadassin, que c'est un
+guet-apens que vous m'avez tendu, que vous êtes venu ici non pour
+risquer votre vie contre la mienne, mais pour m'estropier,
+entendez-vous, M. de Pont-Cassé? et je vous tiendrai pour un lâche, oui
+pour un lâche, mon gentilhomme, pour un lâche, oui, pour un lâche!
+
+Et les paroles de mon oncle vibraient entre ses lèvres comme une vitre
+qui tinte.
+
+Le gentilhomme n'en put supporter davantage; il tira son épée et se
+précipita sur Benjamin. C'en était fait de celui-ci si le caniche, se
+jetant sur M. de Pont-Cassé, n'eût dérangé la direction de son épée. Le
+sergent ayant rappelé son chien:
+
+--Messieurs, s'écria mon oncle, je vous prends à témoins que, si
+j'accepte le combat, c'est pour épargner un assassinat à cet homme.
+
+Et mettant à son tour sa rapière au vent, il soutint, sans rompre d'une
+semelle, l'attaque impétueuse, de son adversaire. Le sergent, ne voyant
+pas son coup intervenir, piétinait sur la neige comme un coursier lié à
+un arbre, et tournait le poignet à se le démancher, afin d'indiquer à
+Benjamin le mouvement qu'il devait faire pour désarmer son homme. M. de
+Pont-Cassé, exaspéré de la résistance inattendue qu'il éprouvait, avait
+perdu son sang-froid et avec lui sa meurtrière adresse; il ne
+s'inquiétait plus de parer les coups que pouvait lui porter son
+adversaire et ne cherchait qu'à le percer de son épée.
+
+--Monsieur de Pont-Cassé, lui dit mon oncle, vous auriez mieux fait de
+jouer aux échecs; vous n'êtes jamais à la parade; il ne tiendrait qu'à
+moi de vous tuer.
+
+--Tuez, monsieur, dit le mousquetaire, vous n'êtes ici que pour cela.
+
+--J'aime mieux vous désarmer, fît mon oncle; et, passant rapidement son
+épée sous celle-de son adversaire, d'un tour de son vigoureux poignet il
+l'envoya au milieu de la haie.
+
+--Très-bien! bravo! s'écria le sergent, moi je ne l'aurais pas envoyée
+si loin. Si vous aviez seulement six mois de mes leçons, vous seriez la
+meilleure lame de France.
+
+M. de Pont-Cassé voulut recommencer le combat; comme les témoins s'y
+opposaient:
+
+--Non, messieurs, dit mon oncle, la première fois ne compte pas, et il
+n'y a pas de partie sans revanche; il faut que la réparation à laquelle
+a droit monsieur soit complète.
+
+Les deux adversaires se remirent en garde; mais à la première botte
+l'épée de M. de Pont-Cassé s'envola sur la route. Comme il courait la
+ramasser:
+
+--Je vous demande bien pardon, M. le comte, lui dit Benjamin de sa voix
+sardonique, de la peine que je vous donne; mais ce n'est pas ma faute:
+si vous aviez voulu jouer aux échecs, vous n'auriez pas eu la peine de
+vous déranger.
+
+Une troisième fois le mousquetaire revint à la charge.
+
+--Assez! s'écrièrent les témoins, vous abusez de la générosité de M.
+Rathery.
+
+--Point du tout, dit mon oncle, monsieur veut sans doute apprendre le
+coup; permettez que je lui donne encore une leçon.
+
+En effet, la leçon ne se fit pas attendre, et l'épée de M. de Pont-Cassé
+s'échappa pour la troisième fois de sa main.
+
+--Au moins, dit mon oncle, vous auriez bien dû amener un domestique pour
+aller ramasser votre épée.
+
+--Vous êtes le démon en personne, dit celui-ci; j'aimerais mieux que
+vous m'eussiez tué que de m'avoir traité d'une manière aussi
+ignominieuse.
+
+--Et vous, mon gentilhomme, dit Benjamin, se tournant vers l'autre
+mousquetaire, vous voyez que mon barbier n'est pas ici. Tenez-vous à ce
+que je mette à exécution la promesse que je vous ai faite?
+
+--En aucune façon, dit le mousquetaire, à vous les honneurs de la
+journée. Il n'y a pas de lâcheté à se retirer devant vous, puisque vous
+ne portez point le fer sur le vaincu. Bien que vous ne soyez pas
+gentilhomme, je vous tiens pour le meilleur tireur et pour l'homme le
+plus honorable que je connaisse; car votre adversaire voulait vous tuer,
+vous avez eu sa vie entre vos mains et vous l'avez respectée. Si j'étais
+roi, vous seriez au moins duc et pair. Et, maintenant, si vous attachez
+quelque prix à mon amitié, je vous l'offre de tout mon coeur, et je vous
+demande la vôtre en échange.
+
+Et il tendit la main à mon oncle, qui la serra cordialement dans la
+sienne. M. de Pont-Cassé se tenait devant le foyer, morne et farouche,
+l'oeil plein de sombres éclairs et le front chargé d'une nuée d'orage. Il
+prit le bras de son ami, fit un salut de glace à mon oncle et s'éloigna.
+
+Mon oncle avait hâte de retourner chez sa soeur, mais le bruit de sa
+victoire s'était rapidement répandu dans le faubourg; à chaque instant
+il était intercepté par un soi-disant ami qui venait le féliciter de son
+beau fait d'armes et lui secouer le bras jusqu'à l'épaule, sous prétexte
+de lui donner une poignée de main. Les gamins, cette poussière de la
+population que soulève tout événement éclos dans la rue, venaient
+tourbillonner autour de lui et l'assourdir de leurs hourras. En quelques
+instants, il devint le point central d'une foule horriblement
+tumultueuse qui lui marchait sur les talons, éclaboussait ses bas de
+soie et faisait tomber son tricorne dans la boue. Il pouvait encore
+échanger quelques mots avec M. Minxit; mais sous prétexte de compléter
+son triomphe, Cicéron, ce tambour que vous connaissez déjà, vint se
+placer à la tête de la foule avec sa caisse, et se mit à battre la
+charge de manière à faire écrouler le pont de Beuvron; encore fallut-il
+que Benjamin lui donnât trente sous pour son vacarme. Tout ce qui manqua
+à son infortune, c'est qu'il ne fut point harangué. Voilà comment mon
+oncle fut récompensé d'avoir joué sa vie en duel.
+
+--Si là-haut, à la Croix-des-Michelins, se disait-il à lui-même, j'avais
+donné quelques louis à un malheureux mourant de faim, tous ces badauds
+qui acclament maintenant autour de moi, me laisseraient passer fort
+tranquille. Qu'est-ce donc, mon Dieu, que la gloire, et à qui
+s'adresse-t-elle! Ce bruit qu'on fait autour d'un nom, est-ce un bien si
+rare et si précieux qu'il faille sacrifier, pour l'avoir, le repos, le
+bonheur, les douces affections, les belles années et quelquefois la paix
+du monde! Ce doigt levé qui vous montre au public, sur qui ne s'est-il
+donc pas arrêté? Cet enfant que l'on mène à l'église au bruit des
+cloches sonnant à grande volée, ce boeuf qu'on promène par la ville, paré
+de fleurs et de rubans, ce veau à six pattes, ce boa empaillé, cette
+citrouille monstre, cet acrobate qui marche sur un fil d'archal, cet
+aéronaute qui fait son ascension, cet escamoteur qui avale des muscades,
+ce prince qui passe, cet évêque qui bénit, ce général qui revient d'une
+lointaine victoire, n'ont-ils pas eu tous leur moment de gloire? Tu te
+crois célèbre, toi qui as semé tes idées dans les arides sillons d'un
+livre, qui as fait des hommes avec du marbre, et des passions avec du
+noir d'ivoire et du blanc de céruse; mais tu serais bien plus célèbre
+encore si tu avais un nez long seulement de six pouces. Quant à cette
+gloire qui nous survit, elle n'appartient pas à tout le monde, j'en
+conviens; mais la difficulté est d'en jouir. Qu'on me trouve un banquier
+qui escompte l'immortalité, et dès demain je travaille à me rendre
+immortel.
+
+Mon oncle voulut dîner en famille chez sa soeur avec M. Minxit; mais le
+brave homme, quoique son cher Benjamin fût là, devant lui, sain, sauf et
+victorieux, était triste et préoccupé. Ce que mon oncle avait dit le
+matin de M. de Pont-Cassé lui revenait sans cesse à l'esprit. Il disait
+qu'il avait dans les oreilles comme une voix qui l'appelait vers Corvol.
+Il était en proie à une agitation nerveuse, semblable à celle
+qu'éprouvent les personnes qui, n'étant pas habituées au café, en ont
+pris une forte dose. À chaque instant, il était obligé de quitter la
+table et de faire un tour dans la chambre. Cet état de surexcitation
+effraya Benjamin, et il l'engagea lui-même à partir.
+
+
+
+
+XX
+
+ENLÈVEMENT ET MORT DE MADEMOISELLE MINXIT.
+
+
+Toutefois, mon oncle reconduisit M. Minxit jusqu'à la
+Croix-des-Michelins, et il revint se mettre au lit. Il était dans cet
+anéantissement profond que produit un premier sommeil, lorsqu'il fut
+réveillé par un heurt violent à sa porte. Ce coup frappa mon oncle d'une
+commotion douloureuse. Il ouvrit sa fenêtre; la rue était noire comme un
+fossé profond; cependant il reconnut M. Minxit, et il crut apercevoir
+dans son attitude quelque chose de désolé. Il courut ouvrir la porte; à
+peine le verrou fut-il tiré, que le digne homme se jeta dans sas bras et
+éclata en larmes.
+
+--Eh bien! qu'est-ce, M. Minxit? Voyons, parlez! les pleurs
+n'aboutissent à rien; du moins, ce n'est pas à vous qu'il est arrivé
+malheur?
+
+--Partie! partie! s'écria M. Minxit, suffoqué par les sanglots...
+
+--Quoi! Arabelle est partie avec M. de Pont-Cassé? fit mon oncle,
+devinant de suite de quoi il s'agissait.
+
+--Tu avais bien raison de m'avertir de me défier de lui; pourquoi aussi
+ne l'as-tu pas tué?
+
+--Il est encore temps, dit Benjamin; mais, avant tout, il faut se mettre
+à sa poursuite.
+
+--Et tu m'accompagneras, Benjamin; car en toi est toute ma force, tout
+mon courage.
+
+--Comment, je vous accompagnerai! mais je vous accompagne de suite. Et,
+à propos, avez-vous eu au moins l'idée de vous munir d'argent?
+
+--Je n'ai plus un écu comptant, mon ami: la malheureuse m'a emporté tout
+l'argent qu'il y avait dans mon secrétaire.
+
+--Tant mieux! dit mon oncle, au moins vous serez sûr que d'ici que nous
+l'ayons rattrapée elle ne manquera de rien.
+
+--Aussitôt qu'il fera jour, j'irai chercher des fonds chez mon banquier.
+
+--Oui, dit mon oncle, croyez-vous qu'ils s'amuseront à faire l'amour sur
+les pelouses du chemin? Quand il fera jour, ils seront loin d'ici. Il
+faut de suite aller réveiller votre banquier et frapper à sa porte
+jusqu'à ce qu'il vous ait compté mille francs. Au lieu de quinze, il
+vous fera payer vingt pour cent, voilà tout.
+
+--Mais quelle route ont-ils suivie? il faut toujours que nous attendions
+le soleil pour prendre les renseignements.
+
+--En aucune façon, dit mon oncle; ils ont pris la route de Paris: M. de
+Pont-Cassé ne peut aller qu'à Paris; je sais de bonne part que son congé
+expire dans trois jours. Je vais de suite arrêter une voiture et deux
+bons chevaux; vous me rejoindrez au Lion-d'Or.
+
+Comme mon oncle allait sortir:
+
+--Mais tu es en chemise, lui dit M. Minxit.
+
+--C'est parbleu vrai, dit Benjamin, je n'y songeais plus; il fait si
+noir que je ne m'en suis pas aperçu; mais dans cinq minutes je serai au
+Lion-d'Or; je dirai adieu à ma chère soeur quand je serai revenu de notre
+voyage.
+
+Une heure après, mon oncle et M. Minxit suivaient, dans une mauvaise
+patache attelée de deux haridelles, l'exécrable chemin de traverse qui
+menait alors de Clamecy à Auxerre. Le jour, l'hiver passe encore; mais,
+la nuit, il est horrible. Quelque diligence qu'ils eussent faite, il
+était dix heures du matin lorsqu'ils arrivèrent à Courson. Sous le
+porche de la Levrette, la seule auberge de l'endroit, un cercueil était
+étalé, et tout un essaim de vieilles, hideuses et déguenillées,
+croassaient à l'entour.
+
+--Je tiens du sacristain Gobi, disait l'une, que la jeune dame s'est
+engagée à donner mille écus à M. le curé, pour être distribués aux
+pauvres de la paroisse.
+
+--Cela nous passera devant le nez, mère Simone.
+
+--Si la jeune dame meurt, comme on le dit, le maître de la Levrette
+s'emparera de tout, dit une troisième; nous ferions bien d'aller
+chercher le bailli pour qu'il veille sur notre succession.
+
+Mon oncle appela une de ces vieilles, et la pria de lui expliquer ce que
+cela signifiait. Celle-ci, fière d'avoir été distinguée par un étranger
+qui avait une voiture à deux chevaux, jeta un regard de triomphe à ses
+compagnes, et dit:
+
+--Vous avez bien fait de vous adresser à moi, mon bon monsieur, car je
+sais mieux qu'elles tous les détails de cette histoire. Celui qui est
+dans ce cercueil était ce matin dans cette voiture verte que vous voyez
+là-bas sous la remise. C'était un grand seigneur, riche à millions, qui
+allait avec une jeune dame à Paris, à la cour, que sais-je, moi? et il
+s'est arrêté ici, et il restera dans ce pauvre cimetière à pourrir avec
+ces paysans qu'il a tant méprisés. Il était jeune et beau, et moi, la
+vieille Manette, qui suis toute éreintée et qui ne tiens plus à rien,
+j'irai jeter de l'eau bénite sur sa tombe, et dans dix ans, si je vais
+jusque-là, il faudra que sa pourriture fasse place à mes vieux os; car
+ils ont beau être riches, tous ces grands messieurs, il faut toujours
+qu'ils aillent où nous allons; ils ont beau s'attifer de velours et de
+taffetas, leur dernier habit, ce sont toujours les planches de la bière;
+ils ont beau soigner et parfumer leur peau, les vers de la terre sont
+faits pour eux comme pour nous. Dire que moi, la vieille laveuse de
+lessive, je pourrai, quand cela me fera plaisir, aller m'accroupir sur
+la tombe d'un gentilhomme! Allez, mon bon monsieur, cette pensés fait du
+bien; elle nous console d'être pauvres et nous venge de n'être pas
+nobles. Du reste, c'est bien la faute à celui-ci, s'il est mort: il a
+voulu s'emparer de la chambre d'un voyageur, parce qu'elle était la plus
+belle de l'auberge; il s'en est suivi du grabuge entre eux; ils sont
+allés se battre dans le jardin de la Levrette, et le voyageur lui a mis
+une balle dans la tête. La jeune dame était enceinte, à ce qu'il paraît,
+la pauvre femme! Quand elle a su que son mari était mort, le mal
+d'enfant l'a prise, et elle ne vaut guère mieux à l'heure qu'il est que
+son noble époux. Le docteur Débrit sort de sa chambre; comme c'est moi
+qui lave son linge, je lui ai demandé des nouvelles de la jeune femme,
+et il m'a répondu: Allez, mère Manette, j'aimerais encore mieux être
+dans votre vieille peau ridée que dans la sienne.
+
+--Et ce grand seigneur, dit mon oncle, n'avait-il pas un habit rouge,
+une perruque blonde et trois plumes à son chapeau?
+
+--Il avait bien tout cela, mon bon monsieur; est-ce que vous l'auriez
+connu, par hasard?
+
+--Non, dit mon oncle; mais je l'ai peut-être vu en quelque endroit.
+
+--Et la jeune dame, dit M. Minxit, n'est-elle pas de haute taille, et
+n'a-t-elle pas des taches de rougeur par la figure?
+
+--Elle a bien cinq pieds trois pouces, répondit la vieille, et elle a
+une peau comme la coquille d'un oeuf de dinde.
+
+M. Minxit s'évanouit.
+
+Benjamin emporta M. Minxit dans son lit et le saigna; puis il se fit
+conduire auprès d'Arabelle; car la belle dame qui devait mourir dans les
+douleurs de l'enfantement, c'était la fille de M. Minxit. Elle occupait
+la chambre que son amant lui avait conquise au prix de sa vie, triste
+chambre en vérité, et dont la possession ne valait pas la peine qu'on se
+la disputât.
+
+Arabelle était là, gisant dans un lit de serge verte. Mon oncle ouvrit
+les rideaux et la contempla quelque temps en silence. Une pâleur humide
+et mate, semblable à celle d'une statue de marbre blanc, était répandue
+sur son visage. Ses yeux à demi ouverts étaient fanés et sans regard, sa
+respiration s'échappait par sanglots de sa poitrine. Benjamin souleva
+son bras qui pendait immobile le long du lit; ayant interrogé les
+battements de son pouls, il secoua tristement la tête et ordonna à la
+garde d'aller quérir le docteur Débrit. Arabelle, à sa voix, tressaillit
+comme un cadavre qui éprouve les premières atteintes du galvanisme.
+
+--Où suis-je? dit-elle en promenant autour d'elle un regard en démence;
+ai-je donc été le sujet d'un sinistre rêve? Est-ce vous, M. Rathery, que
+j'entends, et suis-je encore à Corvol, dans la maison de mon père?
+
+--Vous n'êtes point dans la maison de votre père, dit mon oncle; mais
+votre père est ici. Il est prêt à vous pardonner; il ne vous demande
+qu'une chose, c'est que vous vous laissiez vivre afin qu'il vive aussi.
+
+Les regards d'Arabelle s'arrêtèrent par hasard sur l'uniforme de M. de
+Pont-Cassé, qu'on avait suspendu, encore trempé de sang, à la muraille.
+Elle essaya de se mettre sur son séant; mais ses membres se tordirent
+dans une horrible convulsion, et elle retomba lourdement sur son lit,
+comme retombe un cadavre qu'on a soulevé dans son cercueil. Benjamin mit
+la main sur son coeur, il ne battait plus; il approcha un miroir de ses
+lèvres, la glace resta nette et brillante. Misère et bonheur, tout était
+fini pour la pauvre Arabelle. Benjamin restait debout à son chevet,
+tenant sa main dans la sienne, et plongé dans un abîme d'amères
+réflexions.
+
+En ce moment, un pas lourd et mal assuré se fit entendre dans
+l'escalier. Benjamin se hâta de tourner la clef dans la serrure. C'était
+M. Minxit qui frappait à la porte et s'écriait:
+
+--C'est moi, Benjamin, ouvre-moi; je veux voir ma fille; il faut que je
+la voie; elle ne peut mourir sans que je l'aie vue.
+
+C'est une cruelle chose que de supposer vivante une personne trépassée,
+et de lui attribuer des actes comme si elle existait encore. Cependant
+mon oncle ne recula point devant cette nécessité.
+
+--Retirez-vous, M. Minxit, je vous en supplie; Arabelle va mieux; elle
+repose, votre présence subite pourrait provoquer une crise qui la
+tuerait.
+
+--Je te dis, misérable, que je veux voir ma fille! s'écria M. Minxit; et
+il fit un si violent effort contre la porte, que la gâche de la serrure
+tomba sur le carreau.
+
+--Eh bien! dit Benjamin, espérant encore l'abuser, vous le voyez, votre
+fille dort d'un tranquille sommeil. Êtes-vous satisfait à présent, et
+vous retirerez-vous?
+
+Le malheureux vieillard jeta un coup d'oeil sur sa fille.
+
+--Tu as menti! s'écria-t-il d'une voix qui fit tressaillir Benjamin,
+elle ne dort pas: elle est morte!
+
+Il se jeta sur son corps et la pressa convulsivement contre sa poitrine.
+
+--Arabelle! criait-il, Arabelle! Arabelle! Oh! était-ce donc ainsi que
+je devais la retrouver, elle, ma fille, mon unique enfant! Dieu laisse
+le front du meurtrier se couvrir de cheveux blancs et il ôte à un père
+son seul enfant! comment peut-on nous dire que Dieu est bon et
+juste!...--Puis sa douleur se changeant en colère contre mon oncle:
+C'est toi, misérable Rathery, qui es cause que je l'ai refusée à M. de
+Pont-Cassé! sans toi, elle serait mariée et pleine de vie.
+
+--Plaisantez-vous? dit mon oncle. Est-ce que c'est ma faute, à moi, si
+elle s'est amourachée d'un mousquetaire?
+
+Toutes les passions, ce n'est que du sang qui se précipite vers le
+cerveau. La raison de M. Minxit se fût brisée sans doute sous l'effort
+de cette puissante douleur; mais, dans le paroxysme de son délire, sa
+veine à peine fermée (on se rappelle que mon oncle venait de le saigner)
+se rouvrit. Benjamin laissa couler le sang, et bientôt une défaillance
+salutaire succéda à cette surabondance de vie et sauva le pauvre
+vieillard. Benjamin donna des ordres et de l'argent au maître de la
+Levrette pour qu'Arabelle et son amant reçussent une sépulture
+honorable; puis il revint s'établir au chevet de M. Minxit, et veilla
+sur lui comme une mère sur son enfant malade. M. Minxit resta trois
+jours entre la vie et la tombe; mais, grâce aux soins habiles et
+affectueux de mon oncle, cette fièvre qui le dévorait s'amortit peu à
+peu, et bientôt il fut en état d'être transporté à Corvol.
+
+
+
+
+XXI
+
+UN DERNIER FESTIN.
+
+
+M. Minxit avait une de ces constitutions antédiluviennes qui semblent
+faites d'une matière plus solide que les nôtres. C'était une de ces
+plantes vivaces qui conservent encore une végétation vigoureuse, alors
+que les autres sont flétries par l'hiver. Les rides n'avaient pu entamer
+ce front de granit; les années s'étaient accumulées sur sa tête sans y
+laisser aucune trace de décadence. Il était resté jeune jusqu'au delà de
+sa soixantième année, et son hiver, comme celui des tropiques, était
+encore plein de sève et de fleurs; mais le temps et le malheur
+n'oublient personne. La mort de sa fille venant après sa fuite et après
+la révélation subite de sa grossesse, avait frappé d'un coup mortel
+cette organisation puissante; une fièvre lente le minait sourdement. Il
+avait renoncé à ces goûts bruyants qui avaient fait de sa vie une longue
+partie de fête. Il avait mis de côté la médecine comme un embarras
+inutile. Les compagnons de sa longue jeunesse respectaient sa douleur,
+et, sans cesser de l'aimer, ils avaient cessé de le voir. Sa maison
+était muette et fermée comme une tombe, et à peine, par quelques
+persiennes entr'ouvertes, jetait-elle à la dérobée quelques regards sur
+le village. Les cours ne retentissaient plus du bruit des allants et des
+venants; les premières herbes du printemps s'étaient emparées de
+l'avenue, de hautes plantes domestiques croissaient le long des murs et
+formaient à l'entour comme un lambris de verdure. Cette pauvre âme en
+deuil n'avait plus besoin que d'obscurité et de silence. Il avait fait
+comme la bête fauve qui se retire, lorsqu'elle veut mourir dans les
+profondeurs les plus sombres de la forêt. La gaieté de mon oncle venait
+échouer contre cette incurable mélancolie. M. Minxit ne répondait à ses
+joyeusetés que par un morne et triste sourire, comme pour lui dire qu'il
+l'avait compris et qu'il le remerciait de sa bonne intention. Mon oncle
+avait compté sur le printemps pour le ramener à la vie; mais ce
+printemps qui revêt toute terre aride de fleurs et de verdure, n'a rien
+à faire reverdir dans une âme désolée, et tandis que tout renaissait, le
+pauvre homme se mourait lentement.
+
+C'était un soir du mois de Mai. Il se promenait dans sa prairie, appuyé
+sur le bras de Benjamin. Le ciel était limpide, la terre était verte et
+parfumée, les demoiselles voltigeaient avec un harmonieux frôlement de
+leurs ailes entre les roseaux du ruisseau, et l'eau, toute couverte de
+fleurs d'aubépines, murmurait sous les racines des saules.
+
+--Voilà une belle soirée, dit Benjamin, cherchant à tirer M. Minxit de
+cette sombre rêverie qui enveloppait son esprit comme un linceul.
+
+--Oui, répondit celui-ci, une belle soirée pour le pauvre paysan qui va
+entre deux haies fleuries, sa pioche sur l'épaule, vers sa chaumière qui
+fume et où l'attendent ses enfants; mais pour le père qui porte le deuil
+de sa fille, il n'y a plus de belles soirées.
+
+--Et à quel foyer, dit mon oncle, n'y a-t-il pas une place vide? qui n'a
+pas, au champ de repos, un tertre de gazon où, tous les ans, à la
+Toussaint, il vient verser de pieuses larmes? Et dans les rues de la
+cité, quelle foule, si rose et si dorée qu'elle soit, n'est tachée de
+noir? Quand les fils vieillissent, ils sont condamnés à mettre leurs
+vieux parents dans la tombe; quand ils meurent au milieu de leur âge,
+ils laissent une mère désolée à genoux auprès de leur cercueil.
+Croyez-moi, les yeux de l'homme ont été faits bien moins pour voir que
+pour pleurer, et toute âme a sa plaie, comme toute fleur a son insecte
+qui la ronge. Mais aussi, dans le chemin de la vie, Dieu a mis l'oubli
+qui suit à pas lents la mort, qui efface les épitaphes qu'elle a tracées
+et répare les ruines qu'elle a faites. Voulez-vous, mon cher M. Minxit,
+suivre un bon conseil? Croyez-moi, allez manger des carpes sur les bords
+du lac de Genève, du macaroni de Naples en Italie, boire du vin de Xérès
+à Cadix, et savourer des glaces à Constantinople; dans un an vous
+reviendrez aussi rond et aussi joufflu que vous l'étiez avant.
+
+M. Minxit laissa pérorer mon oncle tant qu'il voulut, et quand il eut
+fini:
+
+--Combien ai-je encore de jours à vivre, Benjamin? lui dit-il.
+
+--Mais, fit mon oncle, abasourdi de la question et croyant avoir mal
+entendu, que dites-vous, M. Minxit?
+
+--Je te demande, répéta M. Minxit, combien de jours il me reste encore à
+vivre?
+
+--Diable! dit mon oncle, voici une question qui m'embarrasse fort. D'un
+côté, je ne voudrais pas vous désobliger; de l'autre, je ne sais si la
+prudence me permet de satisfaire votre désir. On n'annonce au condamné
+la nouvelle de son exécution que quelques heures avant d'aller au
+supplice, et vous...
+
+--C'est, interrompit M. Minxit, un service que j'impose à ton amitié,
+parce que toi seul peut me le rendre. Il faut bien que le voyageur sache
+à quelle heure il doit partir, afin qu'il puisse faire son
+porte-manteau.
+
+--Le voulez-vous donc franchement, sincèrement, M. Minxit? ne vous
+effraierez-vous pas de l'arrêt que je vais prononcer; m'en donnez-vous
+votre parole d'honneur?
+
+--Je t'en donne ma parole d'honneur, dit M. Minxit.
+
+--Eh bien! alors, dit mon oncle, je vais faire comme pour moi-même.
+
+Il examina la face tarie du vieillard; il interrogea sa prunelle terne
+et dépolie, où la vie reflétait à peine quelques lueurs; il consulta son
+pouls comme s'il en eût écouté les battements avec ses doigts, et il
+garda quelque temps le silence; puis:
+
+--C'est aujourd'hui jeudi, dit-il; eh bien! lundi il y aura une maison
+de plus en deuil à Corvol.
+
+--Très-bien diagnostiqué, dit M. Minxit; ce que tu viens de dire, je le
+pensais; si tu trouves jamais l'occasion de te produire, je te prédis
+que tu feras une de nos célébrités médicales; mais, le dimanche
+m'appartient-il tout entier?
+
+--Il vous appartient tant qu'il s'étend et se comporte, pourvu que vous
+ne fassiez rien qui avance le terme de vos jours.
+
+--Je n'en veux pas plus, dit M. Minxit. Rends-moi encore le service
+d'inviter nos amis pour dimanche à un dîner solennel: je ne veux pas
+m'en aller fâché avec la vie, et c'est le verre à la main que je
+prétends lui faire mes adieux. Tu insisteras auprès d'eux pour qu'ils
+acceptent mon invitation, et tu leur en feras, s'il le faut, un devoir.
+
+--J'irai moi-même les inviter, dit mon oncle, et je me fais fort
+qu'aucun d'eux ne nous fera défaut.
+
+--Maintenant, passons à un autre ordre d'idées. Je ne veux pas être
+enterré dans le cimetière de la paroisse; il est dans un fond, il est
+froid et humide, et l'ombre de l'église s'étend sur toute sa surface
+comme un crêpe, je serais mal en cet endroit, et tu sais que j'aime mes
+aises. Je désire que tu m'ensevelisses dans ma prairie, au bord de ce
+ruisseau dont j'aime l'harmonieuse chanson.--Il arracha une poignée
+d'herbe et dit: Tiens, voici le lieu où je veux qu'on me creuse mon
+dernier gîte. Tu y planteras un berceau de vigne et de chèvrefeuille,
+afin que la verdure en soit entremêlée de fleurs, et tu iras quelquefois
+y rêver à ton vieil ami. Afin que tu y viennes plus souvent, et aussi
+pour qu'on ne dérange pas mon sommeil, je te laisse ce domaine et toutes
+mes autres propriétés; mais c'est à deux conditions: la première, c'est
+que tu habiteras la maison que je vais laisser vide, et la seconde,
+c'est que tu continueras à mes clients les soins que depuis trente ans
+je leur donnais.
+
+--J'accepte avec reconnaissance ce double héritage, dit mon oncle; mais
+je vous préviens que je ne veux pas aller aux foires.
+
+--Accordé, répondit M. Minxit.
+
+--Quant à vos clients, ajouta Benjamin, je les traiterai en conscience
+et d'après le système de Tissot, qui me paraît fondé sur l'expérience et
+la raison. Allez, le premier qui s'en ira là-bas vous donnera de mes
+nouvelles.
+
+--Je sens le froid du soir qui me gagne; il est temps de dire adieu à ce
+ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront pas, à ces petits oiseaux
+qui chantent, car nous ne reviendrons plus ici que lundi matin.
+
+Le lendemain il s'enferma avec son ami le tabellion; le jour suivant il
+s'affaissa de plus en plus et garda le lit; mais, le dimanche venu, il
+se leva, se fit poudrer, et mit son plus bel habit. Benjamin, ainsi
+qu'il l'avait promis, était allé à Clamecy faire lui-même ses
+invitations; pas un de ses amis n'avait manqué à ce funèbre appel, et à
+quatre heures ils se trouvaient tous réunis dans le salon. M. Minxit ne
+tarda pas à paraître, chancelant et appuyé sur le bras de mon oncle; il
+leur serra à tous la main et les remercia affectueusement de s'être
+conformés à son dernier désir, qui était, disait-il, le caprice d'un
+moribond.
+
+Cet homme qu'ils avaient vu, il y avait quelque temps, si gai, si
+heureux, si plein de vie, la douleur l'avait brisé, et la vieillesse
+était venue pour lui tout d'un coup. À sa vue tous versaient des larmes,
+et Arthus lui-même sentit subitement s'évanouir son appétit.
+
+Un domestique annonça que le dîner était servi. M. Minxit se plaça,
+comme à l'ordinaire, au bout de la table.
+
+--Messieurs, dit-il à ses convives, ce dîner est pour moi un dîner
+suprême, je veux que mes derniers regards ne s'arrêtent que sur des
+verres pleins et sur des visages riants; si vous voulez me faire
+plaisir, c'est de donner un libre cours à votre gaieté accoutumée. Il se
+versa quelques gouttes de bourgogne et tendit son verre à ses convives.
+
+--À la santé de M. Minxit! dirent-ils tous ensemble.
+
+--Non, dit M. Minxit, pas à ma santé; à quoi sert un souhait qui ne peut
+s'exaucer? mais à votre santé à vous tous, à votre prospérité, à votre
+bonheur, et que Dieu garde ceux qui ont des enfants de les perdre.
+
+--M. Minxit, dit Guillerand, a aussi pris les choses trop à coeur; je ne
+l'aurais pas cru susceptible de mourir de chagrin. Moi aussi j'ai perdu
+une fille, une fille que j'allais mettre en pension chez les
+religieuses. Cela m'a fait de la peine pour le moment; mais je ne m'en
+suis pas plus mal porté pour cela, et quelquefois, je l'avoue, je
+songeais que je n'avais plus de mois d'école à payer pour elle.
+
+--Une bouteille cassée dans ta cave, dit Arthus, ou un écolier retiré de
+ta pension t'auraient causé plus de chagrin.
+
+--Il t'appartient bien, dit Millot, de parler ainsi, toi, Arthus, qui ne
+crains d'autres malheurs que de perdre l'appétit.
+
+--J'ai plus d'entrailles que toi, faiseur de noëls, répondit Arthus.
+
+--Oui, pour digérer, dit le poète.
+
+--Cela sert à quelque chose de bien digérer, répliqua Arthus; au moins,
+quand vous allez en voiture, vos amis ne sont pas obligés de vous
+attacher aux ridelles de peur de vous perdre en route.
+
+--Arthus, dit Millot, point de personnalités, je t'en prie.
+
+--Je sais, répondit Arthus, que tu me gardes rancune parce que je suis
+tombé sur toi dans le chemin de Corvol; mais chante-moi ton grand noël,
+et nous serons quittes.
+
+--Et moi je soutiens que mon noël est un beau morceau de poésie; veux-tu
+que je te montre une lettre de monseigneur l'évêque qui m'en fait
+compliment?
+
+--Oui, mets ton noël sur le gril, et tu verras ce qu'il vaudra.
+
+--Je te reconnais bien là, Arthus, tu n'estimes, toi, que ce qui est
+rôti ou bouilli.
+
+--Que veux-tu? ma sensibilité, à moi, réside dans les houppes de mon
+palais, et j'aime autant qu'elle soit là qu'ailleurs. Un appareil
+digestif organisé solidement vaut-il moins, pour être heureux, qu'un
+cerveau largement développé? Voilà la question.
+
+--Si nous nous en rapportions à un canard ou à un pourceau, je ne doute
+pas qu'ils ne la décidassent en ta faveur; mais je prends Benjamin pour
+arbitre.
+
+--Ton noël me convient beaucoup, dit mon oncle.
+
+ À genoux, chrétiens, à genoux!
+
+C'est superbe. Quel chrétien pourrait refuser de s'agenouiller quand tu
+lui en fais deux fois l'invitation dans un vers de huit syllabes; mais
+je suis de l'avis d'Arthus, j'aime encore mieux une côtelette en
+papillotte.
+
+--Une plaisanterie n'est pas une réponse, dit Millot.
+
+--Eh bien! crois-tu qu'il y ait une douleur morale qui fasse autant
+souffrir qu'une rage de dents et qu'un mal d'oreilles? Si le corps
+souffre plus vivement que l'âme, il doit également jouir avec plus
+d'énergie; cela est logique, la douleur et le plaisir résultent de la
+même faculté.
+
+--Le fait est, dit M. Minxit, que si j'avais le choix entre l'estomac de
+M. Arthus et le cerveau maladif et suroxygéné de J.-J. Rousseau,
+j'opterais pour l'estomac de M. Arthus. La sensibilité est le don de
+souffrir; être sensible, c'est marcher pieds nus sur les cailloux
+tranchants de la vie, c'est passer à travers la foule qui vous heurte et
+vous coudoie, une plaie vive au côté. Ce qui fait le malheur des hommes,
+ce sont les désirs non satisfaits. Or, toute âme qui sent trop, c'est un
+ballon qui voudrait monter au ciel et qui ne peut dépasser les limites
+de l'atmosphère. Donnez à un homme une bonne santé, un bon appétit, et
+plongez son âme dans une somnolence perpétuelle, il sera le plus heureux
+de tous les êtres. Développer son intelligence, c'est semer des épines
+dans sa vie. Le paysan qui joue aux quittes est plus heureux que l'homme
+d'esprit qui lit un beau livre.
+
+Tous les convives se turent à ce propos.
+
+--Parlanta, dit M. Minxit, où en est mon affaira avec Malthus?
+
+--Nous avons obtenu une contrainte par corps, répondit l'huissier.
+
+--Eh bien! tu jetteras au feu toute cette procédure, et Benjamin te
+remboursera les frais. Et toi, Rapin, où en est mon procès avec le
+clergé relativement à ma musique?
+
+--L'affaire est remise à huitaine, dit Rapin.
+
+--Alors ils me condamneront par défaut, répondit M. Minxit.
+
+--Mais, dit Rapin, il y aura peut-être une forte amende: le sacristain a
+déposé que le sergent avait insulté le vicaire lorsqu'il l'avait sommé
+d'évacuer la place de l'Église avec sa musique.
+
+--Cela n'est pas vrai, dit le sergent, j'ai seulement ordonné de jouer
+l'air: _Où allez-vous, monsieur l'abbé?_
+
+--En ce cas, dit M. Minxit, Benjamin bâtonnera le sacristain à la
+première occasion; je veux que ce drôle ait de moi un souvenir.
+
+On était arrivé au dessert. M. Minxit fit faire un punch et mit dans son
+verre quelques gouttes de la liqueur enflammée.
+
+--Cela vous fera du mal, M. Minxit, lui dit Machecourt.
+
+--Et quelle chose peut maintenant me faire du mal, mon bon Machecourt?
+Il faut bien que je fasse mes adieux à tout ce qui m'a été cher dans la
+vie.
+
+Cependant, ses forces diminuaient rapidement, et il ne pouvait plus
+s'exprimer qu'à voix basse.
+
+--Vous savez, Messieurs, dit-il, que c'est à mon enterrement que je vous
+ai conviés; je vous ai fait préparer à tous des lits, afin que vous vous
+trouviez tout prêts demain matin à me conduire à ma dernière demeure. Je
+ne veux point que ma mort soit pleurée. Au lieu de crêpes, vous porterez
+une rose à votre habit, et après l'avoir trempée dans un verre de
+Champagne, vous l'effeuillerez sur ma tombe: c'est la guérison d'un
+malade, c'est la délivrance d'un captif que vous célébrez. Et, à propos,
+ajouta-t-il, qui de vous se charge de mon oraison funèbre?
+
+--Ce sera Page, dirent quelques-uns.
+
+--Non, répondit M. Minxit, Page est avocat, et il faut dire la vérité
+sur les tombes. Je préférerais que ce fût Benjamin.
+
+--Moi? dit Benjamin, vous savez bien que je ne suis pas orateur.
+
+--Tu l'es assez pour moi, répondit M. Minxit. Voyons, parle-moi comme si
+j'étais couché dans mon cercueil, je serai bien aise d'entendre vivant
+ce que dira de moi la postérité.
+
+--Ma foi! dit Benjamin, je ne sais trop ce que je vais dire.
+
+--Ce que tu voudras, mais dépêche-toi, car je sens que je m'en vais.
+
+--Eh bien! dit mon oncle: «Celui que nous déposons sous ce feuillage
+laisse après lui d'unanimes regrets.»
+
+--Unanimes regrets ne vaut rien, dit M. Minxit, nul homme ne laisse
+après lui d'unanimes regrets. C'est un mensonge qu'on ne peut débiter
+que dans une chaire.
+
+--Aimez-vous mieux «des amis qui le pleureront longtemps?»
+
+--C'est moins ambitieux, mais ce n'est pas plus exact. Pour un ami qui
+nous aime loyalement et sans arrière-pensée, nous avons vingt ennemis
+cachés dans l'ombre, qui attendent en silence, comme un chasseur en
+embuscade, l'occasion de nous faire du mal; je suis sûr qu'il y a dans
+ce village bien des gens qui se trouveront heureux de ma mort.
+
+--Eh bien! «laisse après lui des amis inconsolables,» dit mon oncle.
+
+--Inconsolables est encore un mensonge, répondit M. Minxit. Nous ne
+savons, nous autres médecins, quelle partie de notre organisation
+affecte la douleur, ni comment elle nous fait souffrir; mais c'est une
+maladie qui se guérit sans traitement, et bien vite. La plupart des
+douleurs ne sont au coeur de l'homme que de légers esquarres qui tombent
+presque aussitôt qu'ils sont formés. Il n'y a d'inconsolables que les
+pères et les mères qui ont des enfants dans le cercueil.
+
+--«Qui garderont longtemps son souvenir;» cela vous conviendrait-il
+mieux?
+
+--À la bonne heure! dit M. Minxit; et pour que ce souvenir reste plus
+longtemps dans votre mémoire, je fonde, à perpétuité un dîner qui aura
+lieu le jour de l'anniversaire de ma mort, et où vous viendrez tous
+assister tant que vous serez dans le pays; Benjamin est chargé de
+l'exécution de ma volonté.
+
+--Cela vaut mieux qu'un service, fit mon oncle; et il continua en ces
+termes: «Je ne vous parlerai point de ses vertus...»
+
+--Mets _qualités_, dit M. Minxit: cela sent moins l'amplification.
+
+--«Ni de ses talents: vous avez tous été à même de les apprécier.»
+
+--Surtout Arthus, à qui j'ai gagné, l'an passé; quarante-cinq bouteilles
+de bière au billard.
+
+--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon père: vous savez tous qu'il est
+mort pour avoir trop aimé sa fille.»
+
+--Hélas! plût au ciel que cela fût vrai! répondit M. Minxit; mais une
+vérité déplorable que je ne puis dissimuler, c'est que ma fille est
+morte parce que je ne l'ai pas assez aimée. J'ai agi envers elle comme
+un exécrable égoïste: elle aimait un noble, et je n'ai pas voulu qu'elle
+l'épousât parce que je détestais les nobles; elle n'aimait pas Benjamin,
+et j'ai voulu qu'il devînt mon gendre parce que je l'aimais. Mais
+j'espère que Dieu me pardonnera. Ce n'est pas nous qui avons fait nos
+passions, et nos passions dominent toujours notre raison. Il faut que
+nous obéissions aux instincts qu'il nous a donnés, comme le canard obéit
+à l'instinct impérieux qui l'entraîne vers la rivière.
+
+--«Il fut bon fils,» poursuivit mon oncle.
+
+--Qu'en sais-tu? répondit M. Minxit. Voilà pourtant comment se font les
+épitaphes et les oraisons funèbres! Ces allées de tombes et de cyprès
+qui s'étalent dans nos cimetières, ce ne sont que des pages pleines de
+mensonges et de faussetés comme celles d'une gazette. Le fait est que je
+n'ai jamais connu ni mon père ni ma mère, et il ne m'est pas bien
+démontré que je sois né de l'union d'un homme et d'une femme; mais je ne
+me suis jamais plaint de l'abandon où l'on m'avait laissé; cela ne m'a
+pas empêché de faire mon chemin; et si j'avais eu une famille, je ne
+serais peut-être pas allé si loin: une famille vous gêne, vous
+contrecarre de mille façons; il faut que vous obéissiez à ses idées et
+non aux vôtres; vous n'êtes pas libre de suivre votre vocation, et dans
+la voie où elle vous jette, souvent, dès le premier pas, vous vous
+trouvez embourbé.
+
+--«Il fut bon époux,» dit mon oncle.
+
+--Ma foi, je n'en sais trop rien, dit M. Minxit; j'ai épousé ma femme
+sans l'aimer, et je ne l'ai jamais beaucoup aimée; mais elle a fait avec
+moi toutes ses volontés: quand elle voulait une robe, elle s'en achetait
+une; quand un domestique lui déplaisait, elle le renvoyait. Si à ce
+compte on est bon époux, tant mieux; mais je saurai bientôt ce que Dieu
+en pense.
+
+--«Il a été bon citoyen, fit mon oncle: vous avez été témoins du zèle
+avec lequel il a travaillé à répandre parmi le peuple des idées de
+réforme et de liberté.»
+
+--Tu peux dire cela maintenant sans me compromettre.
+
+--«Je ne vous dirai pas qu'il fut bon ami...»
+
+--Mais alors, que diras-tu donc? fit M. Minxit.
+
+--Un peu de patience, dit Benjamin. «Il a su, par son intelligence,
+s'attacher les faveurs de la fortune.»
+
+--Pas précisément par mon intelligence, dit M. Minxit, quoique la mienne
+valût bien celle d'un autre; j'ai profité de la crédulité des hommes: il
+faut avoir de l'audace plutôt que de l'intelligence pour cela.
+
+--«Et ses richesses ont toujours été au service des malheureux.»
+
+M. Minxit fit un signe d'assentiment.
+
+--«Il vécut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux
+qui l'entouraient, et il est mort de même, entouré de ses amis, à la
+suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe!»
+
+--C'est à peu près cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le
+coup de l'étrier, et souhaitez-moi un bon voyage.
+
+Il ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le
+suivre, mais il s'y opposa et exigea qu'on restât à table jusqu'au
+lendemain. Une heure après il fit appeler Benjamin. Celui-ci accourut à
+son chevet; M. Minxit n'eut que le temps de lui prendre la main et il
+expira.
+
+Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entouré de ses amis et
+suivi d'un long cortège de paysans, allait sortir de la maison. Le curé
+se présenta à la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au
+cimetière.
+
+--Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetière que M. Minxit a
+l'intention d'aller; il va dans sa prairie, et personne n'a le droit de
+l'en empêcher.
+
+Le prêtre objecta que la dépouille d'un chrétien ne pouvait reposer que
+dans une terre bénite.
+
+--Est-ce que la terre où nous portons M. Minxit est moins bénite que la
+vôtre? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans
+le cimetière de la paroisse?
+
+--Voulez-vous donc, dit le curé, que votre ami soit damné?
+
+--Permettez, dit mon oncle: M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, à
+moins que la cause n'ait été remise à huitaine, il est maintenant jugé.
+Au cas où il serait damné, ce ne serait pas votre cérémonie funèbre qui
+ferait révoquer son arrêt; et au cas où il serait sauvé, à quoi
+servirait cette cérémonie?
+
+M. le curé s'écria que Benjamin était un impie et ordonna aux paysans de
+se retirer. Tous obéirent, et les porteurs eux-mêmes étaient disposés à
+en faire autant; mais mon oncle tira son épée et dit:
+
+--Les porteurs ont été payés pour porter le corps à son dernier gîte, et
+il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur
+besogne, ils auront chacun un petit écu; si, au contraire, l'un d'eux
+refusait d'aller, je le battrai du plat de mon épée tant qu'il ne sera
+pas sur le carreau.
+
+Les porteurs, plus effrayés encore des menaces de Benjamin que de celles
+du curé, se résignèrent à marcher, et M. Minxit fut déposé dans sa fosse
+avec toutes les formalités qu'il avait indiquées à Benjamin.
+
+À son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de
+revenu. Peut-être verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa
+fortune.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mon oncle Benjamin, by Claude Tillier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MON ONCLE BENJAMIN ***
+
+***** This file should be named 34560-0.txt or 34560-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34560/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/34560-8.zip b/34560-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..90c87b6
--- /dev/null
+++ b/34560-8.zip
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..bef656c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #34560 (https://www.gutenberg.org/ebooks/34560)