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diff --git a/34559-8.txt b/34559-8.txt new file mode 100644 index 0000000..c7287c7 --- /dev/null +++ b/34559-8.txt @@ -0,0 +1,6400 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 5, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Bossu Volume 5 + Aventures de cape et d'épée + +Author: Paul Féval + +Release Date: December 4, 2010 [EBook #34559] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 5 *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + LE BOSSU. + + + Brucelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX, + rue de Schaerbeck, 12. + + + COLLECTION HETZEL. + + + LE BOSSU + + AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE + + + PAR + + + PAUL FÉVAL. + + 5 + + Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, + interdite pour la France. + + + LEIPZIG, + + ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR. + + 1857 + + + + +LE CONTRAT DE MARIAGE. + +(SUITE.) + + + + +II + +--Un coup de bourse sous la régence.-- + + +Le bossu était entré l'un des premiers à l'hôtel de Gonzague, et dès +l'ouverture des portes on l'avait vu arriver avec un petit +commissionnaire qui portait une chaise, un coffre, un oreiller et un +matelas. + +Le bossu meublait sa niche et voulait évidemment en faire son domicile, +comme il en avait le droit par son bail. + +Il avait, en effet, succédé aux droits de Médor, et Médor couchait dans +sa niche. + +Les locataires des cahutes du jardin de Gonzague eussent voulu des +jours de vingt-quatre heures. Le temps manquait à leur appétit de +négoce. En route pour aller chez eux ou en revenir, ils agiotaient; ils +se réunissaient pour dîner afin d'agioter en mangeant. Les heures seules +du sommeil étaient perdues. + +N'est-il pas humiliant de penser que l'homme, esclave d'un besoin +matériel, ne peut agioter en dormant! + +La veine était à la hausse. La fête du Palais-Royal avait produit un +immense effet. Bien entendu, personne, parmi ce petit peuple de +spéculateurs, n'avait mis le pied à la fête; mais quelques-uns, perchés +sur les terrasses des maisons voisines, avaient pu entrevoir le ballet. +On ne parlait que du ballet. La fille du Mississipi, puisant à l'urne de +son respectable père de l'eau qui se changeait en pièces d'or, voilà une +fine et charmante allégorie, quelque chose de vraiment français et qui +pouvait faire pressentir à quelle hauteur s'élèverait dans les siècles +suivants le génie dramatique du peuple qui, né malin, créa le +vaudeville! + +Au souper, entre la poire et le fromage, on avait accordé une nouvelle +création d'actions. C'étaient les _petites-filles_. Elles avaient déjà +dix pour cent de prime avant d'être gravées. Les _mères_ étaient +blanches, les _filles_ jaunes; les _petites-filles_ devaient être +bleues: couleur du ciel, du lointain, de l'espoir et des rêves! + +Il y a, quoi qu'on en dise, une large et profonde poésie dans un +registre à souche! + +En général, les boutiques qui faisaient le coin des rues baraquées +étaient des débits de boissons dont les maîtres vendaient le ratafia +d'une main et jouaient de l'autre. On buvait beaucoup: cela met de +l'entrain dans les transactions.--A chaque instant, on voyait les +spéculateurs heureux porter rasade aux gardes-françaises, postés en +sentinelles aux avenues principales. + +Ces tours de faction étaient très-recherchés. Cela valait une campagne +aux Porcherons. + +Incessamment, des portefaix et voituriers à bras amenaient des masses de +marchandises qu'on entassait dans les cases ou au dehors, au beau milieu +de la voie. Les ports étaient payés un prix fou. Une seule chose, de nos +jours, peut donner l'idée du tarif de la rue Quincampoix, c'est le tarif +de San-Francisco, la ville du _golden-fever_, où les malades de cette +_fièvre d'or_ payaient, dit-on, deux dollars pour faire cirer leurs +bottes. + +La rue Quincampoix avait du reste d'étonnants rapports avec la +Californie. Notre siècle n'a rien inventé en fait d'extravagances. + +Ce n'était ni l'or ni l'argent, ce n'étaient pas non plus les +marchandises qu'on recherchait; la vogue était aux petits papiers. Les +blanches, les jaunes, les _mères_, les _filles_, enfin ces chers anges +qui allaient naître, les _petites-filles_, les bleues, ces tendres +actions dont le berceau s'entourait déjà de tant de sollicitudes! voilà +ce qu'on demandait de toutes parts, à grands cris, voilà ce qu'on +voulait, voilà ce qui véritablement excitait le délire de tous! + +Veuillez réfléchir: un louis vaut vingt-quatre francs aujourd'hui, +demain il vaudra encore vingt-quatre francs, tandis qu'une +_petite-fille_ de mille livres qui, ce matin, ne vaut que cinq cents +pistoles, peut valoir deux mille écus demain soir. + +A bas la monnaie, lourde, vieille, immobile! vive le papier léger comme +l'air! le papier précieux, le papier magique qui accomplit, au fond même +du portefeuille, je ne sais quel travail d'alchimiste! Une statue à ce +bon M. Law! une statue haute comme le colosse de Rhodes! + +Ésope II, dit Jonas, est le bénéficiaire de cet engouement. Son dos, ce +pupitre commode dont lui avait fait cadeau la nature, ne chômait pas un +seul instant. Les pièces de six livres et les pistoles tombaient sans +relâche dans sa sacoche de cuir.--Mais ce gain le laissait impassible. +C'était déjà un financier endurci. + +Il n'était point gai, ce matin; il avait l'air malade. A ceux qui +avaient la bonté de l'interroger à ce sujet, il répondait: + +--Je me suis un peu trop fatigué cette nuit. + +--Où cela, Jonas, mon ami? + +--Chez M. le régent qui m'avait invité à sa fête. + +On riait, on signait, on payait: c'était une bénédiction! + +Vers dix heures du matin, une acclamation immense, terrible, +foudroyante, fit trembler les vitres de l'hôtel de Gonzague. Le canon +qui annonce la naissance des fils du souverain ne fait pas à beaucoup +près autant de bruit que cela. On battait des mains, on hurlait, les +chapeaux volaient en l'air, la joie avait des éclats et des spasmes, des +trépignements et des défaillances. + +Les actions bleues, les _petites-filles_, avaient vu le jour! Elles +sortaient toutes fraîches, toutes vierges, toutes mignonnes, des presses +de l'imprimerie royale. + +N'y avait-il pas de quoi faire crouler la rue Quincampoix? Les +_petites-filles_! les actions bleues! les dernières-nées, portant la +signature vénérable du sous-contrôleur Labastide! + +--A moi! dix de prime! quinze! + +--Vingt! à moi!... comptant, espèces! + +--Vingt-cinq payées en laine du Berry!... + +--En épices de l'Inde... en soie grége... en vins de Gascogne! + +--Ne foulez pas, mordieu, la mère!... Fi! à votre âge!... + +--Oh! le vilain qui malmène les femmes!... n'avez-vous pas de honte! + +--Gare! gare!... une partie de bouteilles de Rouen. + +--Gare! toiles de Quintin! plein la main... trente de prime! + +Cris de femmes bousculées, cris de petits hommes étouffés,--glapissement +de ténors,--grands murmures de basses-tailles. + +Horions échangés de bonne foi! + +Ces actions bleues avaient là un succès tout à fait digne d'elles. + +Oriol et Montaubert descendirent les marches du perron de l'hôtel. Ils +venaient d'avoir leur entrevue avec Gonzague qui les avait gourmandés +d'importance. Ils étaient silencieux et tout penauds. + +--Ce n'est plus un protecteur, dit Montaubert en touchant le sol du +jardin. + +--C'est un maître! grommela Oriol, et qui nous mène là où nous ne +voulions point aller!... j'ai bien envie... + +--Et moi donc! interrompit Navailles. + +Un valet à la livrée du prince les aborda, et leur remit à chacun un +paquet cacheté. + +Ils rompirent le sceau. Les paquets contenaient chacun une liasse +d'actions bleues. + +Oriol et Montaubert se regardèrent. + +--Palsambleu! fit le gros petit financier déjà tout ragaillardi, en +caressant son jabot de dentelles, j'appelle ceci une attention délicate! + +--Il a des façons d'agir, répliqua Montaubert attendri, qui +n'appartiennent qu'à lui! + +On compta les _petites-filles_ qui étaient en nombre raisonnable. + +--Mêlons! dit Montaubert. + +--Mêlons! accepta Oriol. + +Les scrupules étaient déjà loin. La gaieté revenait. + +Il y eut comme un écho derrière eux: + +--Mêlons! Mêlons! + +Toute la bande folle descendait le perron: Navailles, Taranne, Nocé, +Albret, Gironne et le reste. Chacun d'eux avait également trouvé, en +arrivant, un chasse-remords et une consolation. Ils se formèrent en +groupe. + +--Messieurs, dit Albret, voici des croquants de marchands qui ont des +écus jusque dans leurs bottes... En nous associant, nous pouvons tenir +le marché aujourd'hui et faire un coup de partie... + +Ce ne fut qu'une voix: + +--Associons-nous! Associons-nous! + +--En suis-je? demanda une petite voix aigrelette, qui semblait sortir de +la poche du grand baron de Batz. + +On se retourna. Le bossu était là prêtant son dos à un marchand de +faïence qui donnait le fond de son magasin pour une douzaine de +chiffons, et qui était heureux. + +--Au diable! fit Navailles en reculant, je n'aime pas cette créature! + +--Va plus loin! ordonna brutalement Gironne. + +--Messieurs, je suis votre serviteur, repartit le bossu avec politesse; +j'ai loué une place et le jardin est à moi comme à vous. + +--Quand je pense, dit Oriol, que ce démon qui nous a tant intrigués +cette nuit, n'est qu'un méchant pupitre ambulant... + +--Pensant... écoutant... parlant..., prononça le bossu en piquant +chacun de ces trois mots. + +Il salua, sourit et alla à ses affaires. + +Navailles le suivit du regard. + +--Hier, je n'avais pas peur de ce petit homme..., murmura-t-il. + +--C'est qu'hier, dit Montaubert à voix basse, nous pouvions encore +choisir notre chemin! + +--Ton idée, Albret, ton idée! s'écrièrent plusieurs voix. + +On se serra autour d'Albret qui parla pendant quelques minutes avec +vivacité. + +--C'est superbe! dit Gironne; je comprends. + +--C'est ziberpe! répéta le baron de Batz; ché gombrends... mais +egsbliguez-moi engore! + +--Eh! fit Nocé, c'est inutile!... à l'oeuvre!... Il faut que dans une +heure la rafle soit faite! + +Ils se dispersèrent aussitôt. La moitié environ sortit par la cour et la +rue Saint-Magloire, pour se rendre rue Quincampoix par le grand tour. +Les autres allèrent seuls ou par petits groupes, causant çà et là +bonnement des affaires du temps. + +Au bout d'un quart d'heure, environ, Taranne et Choisy rentrèrent par la +porte qui donnait rue Quincampoix. Ils firent une percée à grands coups +de coude, et interpellant Oriol qui causait avec Gironne: + +--Une fureur! s'écrièrent-ils,--une folie!... Elles font trente et +trente-cinq au cabaret de Venise... quarante et jusqu'à cinquante chez +Foulon... Dans une heure, elles feront cent... Achetez! achetez! + +Le bossu riait dans son coin. + +--On te donnera un os à ronger, petit, lui dit Nocé à l'oreille, sois +sage. + +--Merci, mon digne monsieur, répondit Ésope II humblement, c'est tout ce +qu'il me faut. + +Le bruit s'était cependant répandu en un clin d'oeil que les bleues +allaient faire cent avant la fin de la journée. Les acheteurs se +présentaient en foule. Albret, qui avait toutes les actions de +l'association dans son portefeuille, vendit en masse à cinquante, au +comptant; il se fit fort en outre pour une quantité considérable à +livrer au même taux sur le coup de deux heures. + +Alors, débouchèrent, par la même porte donnant sur la rue Quincampoix, +Oriol et Montaubert, avec des visages de deux aunes. + +--Messieurs, dit Oriol à ceux qui lui demandaient pourquoi cet air +consterné, je ne crois pas qu'il faille volontiers répéter ces fatales +nouvelles... cela ferait baisser les fonds... + +--Et quoi que nous en ayons, ajouta Montaubert avec un profond soupir, +la chose se fera toujours assez vite! + +--Manoeuvre! manoeuvre! cria un gros marchand qui avait ses poches +gonflées de _petites filles_. + +--La paix, Oriol! fit Montaubert, vous voyez à quoi vous nous exposez! + +Mais le cercle avide et compact de curieux se massait déjà autour +d'eux. + +--Parlez, messieurs, dites ce que vous savez! s'écria-t-on; c'est un +devoir d'honnête homme! + +Oriol et Montaubert restèrent muets comme des poissons. + +--Ché fais fus le tire, moi, dit le baron de Batz qui arrivait, tépâcle! +tépâcle! tépâcle! + +--Débâcle? pourquoi? + +--Manoeuvre, vous dit-on! + +--Silence, vous, le gros homme!... Pourquoi débâcle? + +--Ché sais bas! répondit gravement le baron; Zinguande bur zen te +paisse! + +--Cinquante pour cent de baisse! + +--En tix minides! + +--En dix minutes! mais c'est une dégringolade! + +--Ia! c'est eine técrincolate!... ein tésasdre!.. eine banigue!... + +--Messieurs! messieurs! dit Montaubert, tout beau!... n'exagérons +rien!... + +--Vingt bleues, quinze de prime! criait-on déjà aux alentours. + +--Quinze bleues, quinze!... à dix de prime et du temps... + +--Vingt-cinq au pair!... + +--Messieurs, messieurs! c'est de la folie!... l'enlèvement du jeune roi +n'est pas encore un fait officiel... + +--Rien ne prouve, ajouta Oriol, que M. Law ait pris la fuite... + +--Et que M. le régent soit prisonnier au palais royal! acheva Montaubert +d'un air profondément désolé. + +Il y eut un silence de stupeur, puis une grande clameur, composée de +mille cris. + +--Le jeune roi enlevé! M. Law en fuite! Le régent prisonnier! + +--Trente actions à cinquante de perte! + +--Quatre-vingts bleues à soixante! + +--A cent!... à cent cinquante... + +--Messieurs! messieurs! faisait Oriol, ne vous pressez pas. + +--Moi, je vends toutes les miennes à trois cents de perte! s'écria +Navailles qui n'en avait plus une seule, les prenez-vous? + +Oriol fit un geste d'énergique refus. + +Les bleues firent aussitôt quatre cents de perte. + +Montaubert continuait: + +--On ne surveillait pas assez les du Maine... ils avaient des +partisans... M. le chancelier d'Aguesseau était du coup, M. le cardinal +de Bissy, M. de Villeroy et le maréchal de Villars... ils ont eu de +l'argent par M. le prince de Cellamare... Judicaël de Malestroit, +marquis de Pontcallec, le plus riche gentilhomme de Bretagne, a pris le +jeune roi sur la route de Versailles et l'a emmené à Nantes... le roi +d'Espagne passe en ce moment les Pyrénées avec une armée de trois cent +mille hommes: c'est là un fait malheureusement avéré! + +Soixante bleues à cinq cents de perte! cria-t-on dans la foule toujours +croissante. + +--Messieurs, messieurs, ne vous pressez pas... il faut du temps pour +amener une armée des monts Pyrénéens jusqu'à Paris!... D'ailleurs, ce +sont des on dit... rien que des on dit!... + +--Tes on tit!... tes on tit!... répéta le baron de Batz; ch'ai engore +eine action... ché la tonne pur zing zents vrancs!... foilà! + +Personne ne voulut de l'action du baron de Batz, et les offres +recommencèrent à grands cris. + +--Au pis aller, reprit Oriol, si M. Law n'était pas en fuite... + +--Mais, demanda-t-on, qui détient le régent prisonnier? + +--Bon Dieu! répondit Montaubert, vous m'en demandez plus que je n'en +sais, mes bonnes gens! moi je n'achète ni ne vends, Dieu merci!... M. le +duc de Bourbon était mécontent, à ce qu'il paraît... on parle aussi du +clergé pour l'affaire de la constitution... il y en a qui prétendent que +le czar est mêlé à tout cela et veut se faire proclamer roi de France. + +Ce fut un cri d'horreur. Le baron de Batz proposa son action pour cent +écus. + +A ce moment de panique universelle, Albret, Taranne, Gironne et Nocé qui +avaient les fonds sociaux firent un petit achat et furent signalés +aussitôt. On se les montrait au doigt comme une partie carrée d'idiots. +Ils achetaient! En un clin-d'oeil, la foule les entoura, les assiégea, +les étouffa. + +--Ne leur dites pas vos nouvelles! fit-on à l'oreille d'Oriol et de +Montaubert. + +Le gros petit traitant avait grand'peine à s'empêcher de rire. + +--Les pauvres innocents! murmura-t-il. + +Puis il ajouta en s'adressant à la foule: + +--Je suis gentilhomme, mes amis; je vous ai dit mes nouvelles _gratis et +pro Deo_... faites-en ce que vous voudrez, je m'en lave les mains. + +Montaubert, poussant encore plus loin la complaisance, criait aux +innocents: + +--Achetez, mes amis, achetez; si ce sont de faux bruits, vous allez +faire une magnifique affaire. + +On signait deux à la fois sur le dos du bossu. Il recevait des deux +mains et ne voulait plus que de l'or. «Réaliser! réaliser!» c'était le +cri général. + +Ce qu'on appelait le pair pour les actions bleues ou _petites-filles_, +c'était 5,000 livres, taux de leur émission, bien que leur valeur +nominale ne fût que de mille livres. En vingt minutes, elles tombèrent à +quelques centaines de francs. + +Taranne et ses lieutenants firent rafle. Leurs portefeuilles se +gonflèrent comme le sac de cuir d'Ésope II, dit Jonas, lequel riait tout +tranquillement en prêtant son dos à ces fiévreuses transactions. + +Le tour était fait. Oriol et Montaubert disparurent. + +Bientôt, de toutes parts, des gens arrivèrent essoufflés: + +--M. Law est en son hôtel! + +--Le jeune roi est aux Tuileries! + +--Et M. le régent assiste présentement à son déjeuner! + +--Manoeuvre! manoeuvre! manoeuvre! + +--Manèfre! manèfre! manèfre! répéta le baron de Batz indigné; ché fus +tisais pien qué z'édaient tes manèfres... + +Il y eut des gens qui se pendirent. + +Sur le coup de deux heures, Albret se présenta pour livrer ses actions +vendues au taux de cinq mille cinquante francs. Malgré les gens pendus +et ceux qui firent banqueroute en se bornant à s'arracher les cheveux, +Albret réalisa encore un fabuleux bénéfice. + +En signant le dossier transfert sur le dos du bossu, Albret lui glissa +une bourse dans la main. Le bossu cria: + +--Viens ça, la Baleine! + +L'ancien soldat aux gardes vint, parce qu'il avait vu la bourse. Le +bossu la lui jeta au nez. + +Ceux de nos lecteurs qui trouveront le stratagème d'Oriol, Montaubert et +compagnie par trop élémentaire, n'ont qu'à lire les notes de Cl. Berger +sur les mémoires secrets de l'abbé de Choisy. Ils y verront des +manoeuvres bien plus grossières, couronnées d'un plein succès. + +Le récit de ces coquineries amusait les ruelles. On faisait sa +réputation d'homme d'esprit en même temps que sa fortune en montant ces +audacieuses escroqueries. + +C'étaient de bons tours qui faisaient rire tout le monde, excepté les +pendus. + +Pendant que nos habiles étaient à partager le butin quelque part, M. le +prince de Gonzague et son fidèle Peyrolles descendirent le perron de +l'hôtel. Le suzerain venait rendre visite à ses vassaux. L'agio avait +repris avec fureur. On jouait sur nouveaux frais. D'autres nouvelles, +plus ou moins controuvées, circulaient. La maison d'or, un instant +étourdie par un spasme, avait pris le dessus et se portait bien. + +M. de Gonzague tenait à la main une large enveloppe à laquelle pendaient +trois sceaux, retenus par les lacets de soie. Quand le bossu aperçut cet +objet, ses yeux s'ouvrirent tout grands, tandis que le sang montait +violemment à son visage pâle. + +Il ne bougea point et continua son office. Mais son regard était cloué, +désormais sur Peyrolles et Gonzague. + +--Que fait la princesse? demanda celui-ci. + +La princesse n'a pu fermer l'oeil de cette nuit, répondit le factotum; +sa camériste l'a entendue qui répétait: Si c'était pourtant la fille de +Nevers! + +--Vive Dieu! murmura Gonzague, en est-elle là déjà?... Si jamais elle +voyait cette belle fille, tout serait dit! + +--Il y a ressemblance? demanda Peyrolles. + +--Tu verras cela!... deux gouttes d'eau!... Te souviens-tu de Nevers? + +--Oui, répliqua Peyrolles; c'était un beau jeune homme! + +--Sa fille est belle comme un ange... le même regard... le même +sourire... + +--Est-ce qu'elle sourit déjà? + +--Elle est avec dona Cruz... elles se connaissent... Dona Cruz la +console... Cela m'a fait quelque chose de voir cette enfant-là!... Si +j'avais une fille comme elle, ami Peyrolles, je crois... Mais ce sont +des folies! s'interrompit-il; de quoi me repentirais-je? ai-je fait le +mal pour le mal?... J'ai mon but, j'y marche... S'il y a des +obstacles... + +--Tant pis pour les obstacles! murmura Peyrolles en riant. + +Gonzague passa le revers de sa main sur son front. + +Peyrolles toucha l'enveloppe scellée. + +--Monseigneur pense-t-il que nous ayons rencontré juste? + +--Il n'y a pas à en douter, répondit le prince; le cachet de Nevers et +le grand sceau de la chapelle paroissiale de Caylus-Tarrides. + +--Vous croyez que ce sont les pages arrachées au registre? + +--J'en suis sûr. + +--Monseigneur pourrait, du reste, vérifier le fait en ouvrant +l'enveloppe. + +--Y penses-tu! s'écria Gonzague, briser des cachets! de beaux cachets +intacts! Vive Dieu! chacun de ceux-ci vaut une douzaine de témoins... +nous briserons les sceaux, ami Peyrolles, quand il en sera temps, quand +nous représenterons au conseil de famille assemblé la véritable +héritière de Nevers... + +--La véritable?... répéta involontairement Peyrolles. + +--Celle qui doit être pour nous la véritable... et l'évidence sortira de +là tout d'une pièce! + +Peyrolles s'inclina. Le bossu regardait. + +--Mais, reprit le factotum; que ferons-nous de l'autre jeune fille, +monseigneur? + +--Damné bossu! s'écria l'agioteur qui signait en ce moment sur le dos +de Jonas; pourquoi remues-tu comme cela? + +Le bossu, en effet, avait fait un mouvement involontaire pour se +rapprocher de Gonzague. + +Celui-ci réfléchissait. + +--J'ai songé à tout cela, dit-il en se parlant à lui-même; que ferais-tu +de cette jeune fille, toi, ami Peyrolles, si tu étais à ma place? + +Le factotum eut son équivoque et bas sourire. + +--Non... non..., murmura Gonzague; dis-moi quel est le plus perdu... le +plus ruiné de tous nos satellites?... + +--Chaverny, répondit Peyrolles sans hésiter. + +--Tiens-toi donc tranquille, bossu! fit un nouvel endosseur. + +--Chaverny! répéta Gonzague dont le visage s'éclaira; je l'aime, ce +garçon-là!... mais il me gêne... cela me débarrasserait de lui! + + + + +III + +--Caprice de bossu.-- + + +Nos heureux spéculateurs, Taranne, Albret et compagnie ayant fini leurs +partages, commençaient à se remontrer dans la foule. Ils avaient grandi +de deux ou trois coudées. On les regardait avec respect. + +--Où donc est-il, ce cher Chaverny? demanda Gonzague. + +Au moment où M. de Peyrolles allait répondre, un tumulte affreux se fit +dans la cohue. Tout le monde se précipita vers le perron où des +gardes-françaises entraînaient un pauvre diable qu'ils avaient saisi aux +cheveux. + +--Fausse! disait-on, elle est fausse! + +--Et c'est une infamie!... falsifier le signe du crédit! + +--Profaner le symbole de la fortune publique! + +--Entraver les transactions! ruiner le commerce! + +--A l'eau! le faussaire! à l'eau! le misérable! + +Le gros petit traitant Oriol, Montaubert, Taranne et les autres criaient +comme des aigles. Avoir besoin d'être sans péché pour jeter la première +pierre, c'était bon du temps de Notre-Seigneur! + +On amena le pauvre malheureux terrifié, à demi mort, devant Gonzague. +Son crime était d'avoir passé au bleu une action blanche pour bénéficier +de la petite prime affectée temporairement aux titres à la mode. + +--Pitié! pitié! criait-il; je n'avais pas compris toute l'énormité de +mon crime! + +--Monseigneur! dit Peyrolles, on ne voit ici que des faussaires. + +--Monseigneur, ajouta Montaubert, il faut un exemple! + +Et la foule: + +--Horreur! Infamie! Un faux! Ah! le scélérat! point de pardon! + +--Qu'on le jette dehors! décida Gonzague en détournant les yeux. + +La foule s'empara aussitôt du pauvre diable, en criant: + +--A la rivière! à la rivière! + +Il était cinq heures du soir. Le premier son de la cloche de fermeture +tinta dans la rue Quincampoix. Les terribles accidents qui chaque jour +se renouvelaient avaient déterminé l'autorité à défendre les +négociations des actions après la brume tombée. C'était toujours +à ce dernier moment que le délire du jeu arrivait à son comble. Vous +eussiez dit une mêlée. On se prenait au collet, les clameurs se +croisaient si drues qu'on n'entendait plus qu'un seul et même hurlement. + +Dieu sait si le bossu avait de la besogne! mais son regard ne quittait +point M. de Gonzague. + +Il avait entendu ce nom de Chaverny. + +--On va fermer!... on ferme! criait la cohue. Dépêchons! dépêchons! + +Si Ésope II, dit Jonas, avait eu plusieurs douzaines de bosses, quelle +fortune! + +--Que vouliez-vous me dire du marquis de Chaverny, monseigneur? demanda +Peyrolles. + +Gonzague était en train de rendre un signe de tête protecteur et hautain +au salut de ses affidés. + +Il avait réellement grandi depuis la veille, par rapport à ceux qui +s'étaient rapetissés. + +--Chaverny, répéta-t-il d'un air distrait; ah oui... Chaverny... +Fais-moi penser tout à l'heure qu'il faut que je parle à ce bossu. + +--Et la jeune fille? n'est-il pas dangereux de la laisser au pavillon? + +--Très-dangereux... Elle n'y restera pas longtemps... Pendant que j'y +songe, ami Peyrolles, nous soupons chez dona Cruz... une réunion +d'intimes... que tout soit prêt... + +Il ajouta quelques mots à son oreille. Peyrolles s'inclina et dit: + +--Monseigneur, il suffit. + +--Bossu! s'écria un endosseur mécontent, tu trépignes comme un petit +fou!... tu ne sais plus ton métier... Messieurs, il nous faudra +reprendre la Baleine! + +Peyrolles s'éloignait; M. de Gonzague le rappela. + +--Et trouvez-moi Chaverny! dit-il, mort ou vif, je veux Chaverny. + +Le bossu secoua son dos sur lequel on était en train de signer. + +--Je suis las, dit-il, voici la cloche, j'ai besoin de repos. + +La cloche tintait en effet et les concierges passaient en faisant sonner +leurs grosses clefs. + +Quelques minutes après, on n'entendait plus d'autre bruit que celui des +cadenas que l'on fermait. Chaque locataire avait sa serrure, et les +marchandises non vendues ou échangées restaient dans les loges. Les +gardiens pressaient vivement les retardataires. + +Nos spéculateurs associés, Navailles, Taranne, Oriol, etc., s'étaient +approchés de Gonzague qu'ils entouraient chapeau bas. + +Gonzague avait les yeux fixés sur le bossu qui, assis sur un pavé à la +porte de sa niche, n'avait point l'air de se disposer à sortir. Il +comptait paisiblement le contenu de son grand sac de cuir et avait, en +apparence du moins, beaucoup de plaisir à cette besogne. + +--Nous sommes venus ce matin savoir des nouvelles de votre santé, +monsieur mon cousin, dit Navailles. + +--Et nous avons été heureux, ajouta Nocé, d'apprendre que vous ne vous +étiez point trop ressenti des fatigues de la fête d'hier. + +--Il y a quelque chose qui fatigue plus que le plaisir, messieurs, +répondit Gonzague, c'est l'inquiétude. + +--Le fait est, dit Oriol qui voulait à tout prix placer son mot; le fait +est que l'inquiétude... moi, je suis comme cela... quand on est +inquiet... + +Ordinairement, Gonzague était bon prince et venait au secours de ses +courtisans qui se noyaient, mais cette fois, il laissa Oriol perdre +plante. + +Le bossu riait sur son pavé. + +Quand il eut achevé de compter son argent, il tordit le cou à son sac de +cuir et l'attacha soigneusement avec une corde.--Puis, il se disposa à +rentrer dans sa cabane. + +--Allons, Jonas! lui dit un gardien; est-ce que tu comptes coucher ici? + +--Oui, mon ami, répondit le bossu; j'ai apporté ce qu'il me faut pour +cela. + +Le gardien éclata de rire. Ces messieurs l'imitèrent, sauf le prince de +Gonzague qui garda son grand sérieux. + +--Voyons! voyons! fit le gardien; pas de plaisanteries, mon petit homme! +Déguerpissons... et vite! + +Le bossu lui ferma la porte au nez. + +Comme le gardien frappait à grands coups de pied dans la niche, le bossu +montra sa tête pâlotte au petit oeil de boeuf qui était sous le +toit. + +--Justice! monseigneur! s'écria-t-il. + +--Justice! répétèrent joyeusement ces messieurs. + +--C'est dommage que Chaverny ne soit pas ici, ajouta Navailles; on +l'aurait chargé de rendre cette importante et grave sentence. + +Gonzague réclama le silence d'un geste: + +--Chacun doit sortir au son de cloche, dit-il, c'est le règlement. + +--Monseigneur, répliqua Ésope II dit Jonas du ton bref et précis d'un +avocat qui pose ses conclusions; je vous prie de vouloir bien considérer +que je ne suis pas dans la position de tout le monde... tout le monde +n'a pas loué la loge de votre chien... + +--Bien trouvé! crièrent les uns. + +Les autres dirent: + +--Que prouve cela? + +--Médor, répondit le bossu, avait-il coutume, oui ou non, de coucher +dans sa niche? + +--Bien trouvé! bien trouvé! + +--Si Médor avait, comme je puis le prouver, l'habitude de coucher dans +sa niche, moi qui suis substitué, moyennant trente mille livres, aux +droits et priviléges de Médor, je prétends faire comme lui et je ne +sortirai d'ici que si on m'expulse par la violence. + +Gonzague sourit cette fois. Il exprima son approbation par un signe de +tête. Le gardien se retira. + +--Viens ça, dit le prince. + +Jonas sortit aussitôt de sa niche. + +Il s'approcha et salua en homme de bonne compagnie. + +--Pourquoi veux-tu demeurer là dedans? lui demanda Gonzague. + +--Parce que la place est sûre et que j'ai de l'argent. + +--Penses-tu avoir fait une bonne affaire avec ta niche? + +--Une affaire d'or, monseigneur... je le savais d'avance. + +Gonzague lui mit la main sur l'épaule.--Le bossu poussa un petit cri de +douleur. + +Cela lui était arrivé déjà cette nuit dans le vestibule des appartements +du régent. + +--Qu'as-tu donc? demanda le prince étonné. + +--Un souvenir de bal, monseigneur... une courbature. + +--Il a trop dansé, firent ces messieurs. + +Gonzague tourna vers eux son regard où il y avait du dédain. + +--Vous êtes disposés à vous moquer, messieurs, dit-il; moi aussi +peut-être... mais que nous aurions grand tort et que celui-ci pourrait +bien plutôt se moquer de nous... + +--Ah!... monseigneur!... fit Jonas modestement. + +--Je vous le dis comme je le pense, messieurs, reprit Gonzague, voici +votre maître... + +On avait bonne envie de se récrier. + +--Voici votre maître! répéta le prince. Il m'a été plus utile à lui tout +seul que vous tous ensemble... il nous avait promis M. de Lagardère au +bal du régent... nous avons eu M. de Lagardère!... + +--Si monseigneur eût bien voulu nous charger..., commença Oriol. + +--Messieurs, reprit Gonzague sans lui répondre, on ne fait pas marcher +comme on veut M. de Lagardère... je souhaite que nous n'ayons pas +bientôt à nous en convaincre de nouveau. + +Tous les regards interrogèrent. + +--Nous pouvons parler ici la bouche ouverte, dit Gonzague; je compte +m'attacher ce garçon-là... j'ai confiance en lui... + +Le bossu se rengorgea fièrement à ce mot.--Le prince poursuivit: + +--J'ai confiance et je dirai devant lui, comme je le dirais devant vous, +messieurs: Si Lagardère n'est pas mort, nous sommes tous en danger de +périr! + +Il y eut un silence. Le bossu avait l'air le plus étonné de tous. + +--L'avez-vous donc laissé échapper? murmura-t-il. + +--Je ne sais... nos hommes tardent bien!... je suis inquiet... je +donnerais beaucoup pour savoir à quoi m'en tenir. + +Autour de lui, financiers et gentilshommes tâchaient de faire bonne +contenance. Il y en avait de braves: Navailles, Choisy, Nocé, Gironne, +Montaubert avaient fait leurs preuves.--Mais les trois traitants et +surtout Oriol étaient tout pâles. + +--Nous sommes, Dieu merci, assez nombreux et assez forts..., commença +Navailles. + +--Vous parlez sans savoir! interrompit Gonzague; je souhaite que +personne ici ne tremble plus que moi s'il nous faut enfin frapper un +grand coup. + +--De par Dieu! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts, nous sommes +tout à vous. + +--Messieurs, je le sais bien, répliqua le prince sèchement; je me suis +arrangé pour cela. + +S'il y eut des mécontents, on ne le vit point. + +--En attendant, reprit Gonzague, réglons le passé... L'ami, vous nous +avez rendu un grand service. + +--Qu'est-ce que cela, monseigneur? + +--Pas de modestie, je vous prie!... vous avez bien travaillé... demandez +votre salaire. + +Le bossu avait encore à la main son sac de cuir; il se prit à le +tortiller. + +--En vérité, balbutia-t-il, cela ne vaut pas la peine... + +--Tête-bleu! s'écria Gonzague. Tu veux donc nous demander une bien forte +récompense? + +Le bossu le regarda en face et ne répondit point. + +--Je te l'ai dit, continua le prince avec un commencement d'impatience; +je n'accepte rien pour rien, l'ami... Pour moi, tout service gratuit est +trop cher, car il cache une trahison... fais-toi payer, je le veux! + +--Allons, Jonas, mon ami! cria la bande; fais un souhait! Voici le roi +des génies!... + +--Puisque monseigneur l'exige, dit le bossu avec un embarras croissant; +mais comment faire cette demande à monseigneur...? + +Il baissa les yeux, tortilla son sac et balbutia: + +--Monseigneur va se moquer, j'en suis sûr!... + +--Cent louis que notre ami Jonas est amoureux! s'écria Navailles. + +Il y eut un long éclat de rire, Gonzague et le bossu furent les seuls +qui ne prirent point part à cette gaieté. + +Gonzague était convaincu qu'il aurait encore besoin du bossu. + +Gonzague était avide, mais non pas avare. L'argent ne lui coûtait rien; +à l'occasion, il savait le répandre à pleines mains. + +En ce moment, il voulait deux choses: acquérir ce mystérieux instrument +et le connaître.--Or, il manoeuvrait pour atteindre ce double but. + +Loin de le gêner, ses courtisans lui servaient à rendre plus évidente la +bienveillance qu'il montrait au petit homme. + +--Pourquoi ne serait-il pas amoureux? dit-il sérieusement; s'il est +amoureux et que cela dépende de moi, je jure qu'il sera heureux... il y +a des services qui ne se payent pas seulement avec de l'argent. + +--Monseigneur, prononça le bossu d'un ton pénétré; je vous remercie... +Amoureux, ambitieux, curieux... sais-je quel nom donner à la passion +qui me tourmente?... Ces gens rient... ils ont raison: moi je souffre. + +Gonzague lui tendit la main. Le bossu la baisa, mais ses lèvres +frémirent: + +Il poursuivit d'un ton si étrange, que nos roués perdirent leur gaieté: + +--Curieux, ambitieux, amoureux... qu'importe le nom du mal... la mort +est la mort, qu'elle vienne par la fièvre, par le poison, par l'épée. + +Il secoua tout à coup son épaisse chevelure, et son regard brilla. + +--L'homme est petit, dit-il, mais il remue le monde!... Avez-vous vu +parfois la mer, la grande mer en fureur? Avez-vous vu les vagues hautes +jeter follement leur écume à la face voilée du ciel?... Avez-vous +entendu cette voix rauque et profonde, plus profonde et plus rauque que +la voix du tonnerre lui-même... C'est immense, c'est immense!... Rien ne +résiste à cela, pas même le granit du rivage qui s'affaisse de temps en +temps, miné par la rude sape du flot... je vous le dis et vous le savez: +c'est immense!... Eh bien, il y a une planche qui flotte sur un gouffre, +une planche frêle qui tremble et gémit... sur la planche, qu'est-ce? Un +être plus frêle encore qui paraît de loin plus chétif que l'oiseau noir +du large... et l'oiseau a ses ailes... un être... un homme... il ne +tremble pas... je ne sais quelle magique puissance est sous sa +faiblesse... elle vient du ciel... ou de l'enfer... l'homme a dit, ce +nain tout nu, sans serres, sans toison, sans ailes, l'homme a dit: Je +veux; l'océan est vaincu!... + +On écoutait--le bossu, pour tous ceux qui l'entouraient, changeait de +physionomie. + +--L'homme est petit, reprit-il, tout petit!... Avez-vous vu parfois la +flamboyante chevelure de l'incendie? le ciel de cuivre où monte la fumée +comme une coupole épaisse et lourde?... Il fait nuit, nuit noire... mais +les édifices lointains sortent de l'ombre à cette autre et terrible +aurore... les murs voisins regardent, tout pâles... La façade, avez-vous +vu cela? C'est plein de grandeur et cela donne le frisson; la façade, +ajourée comme une grille, montre ses fenêtres sans châssis, ses portes +sans vantaux, tout ouvertes comme des trous derrière lesquels est +l'enfer,--et qui semblent la double ou triple rangée de dents de ce +monstre qu'on appelle le feu!... Tout cela est grand aussi, furieux +comme la tempête, menaçant comme la mer. Il n'y a pas à lutter contre +cela, non! Cela réduit le marbre en poussière, cela tord ou fond le +fer, cela fait des cendres avec le tronc géant des vieux chênes... Eh +bien! sur le mur incandescent qui fume et qui craque, parmi les flammes +dont la langue ondule et fouette, couchée par le vent complice, voici +une ombre, un objet noir, un insecte, un atome... c'est un homme... il +n'a pas peur du feu... pas plus du feu que de l'eau... il est le roi... +il dit: Je veux!... Le feu impuissant se dévore lui-même et meurt! + +Le bossu s'essuya le front. Il jeta un regard sournois autour de lui et +eut tout à coup ce petit rire sec et crépitant que nous lui connaissons. + +--Eh! eh! eh! eh!... fit-il tandis que son auditoire tressaillait; +jusqu'ici j'ai vécu une misérable vie... hé! hé! hé!... Je suis petit, +mais je suis homme!... Pourquoi ne serais-je pas amoureux, mes bons +maîtres? Pourquoi pas curieux? pourquoi pas ambitieux?... Je ne suis +plus jeune... Je n'ai jamais été jeune... Vous me trouvez laid, n'est-ce +pas?... J'étais plus laid encore autrefois... C'est le privilége de la +laideur: l'âge l'use comme la beauté... Vous perdez, je gagne... dans le +tombeau, nous serons tous pareils. + +Il ricana en regardant tour à tour chacun des affidés de Gonzague. + +--Quelque chose de pire que la laideur, reprit-il, c'est la pauvreté... +J'étais pauvre... je n'avais point de parents... je pense que mon père +et ma mère ont eu peur de moi le jour de ma naissance et qu'ils ont mis +mon berceau dehors... Quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu le ciel gris +sur ma tête, le ciel qui versait de l'eau froide sur mon pauvre petit +corps tremblotant... Quelle femme me donna son lait?... Je l'eusse +aimée... ne riez plus!... S'il est quelqu'un qui prie pour moi au ciel, +c'est elle... La première sensation dont je me souvienne, c'est la +douleur que donnent les coups... Ainsi appris-je que j'existais: par le +fouet qui déchira ma chair... Mon lit, c'était le pavé... Mon repas, +c'était ce que les chiens repus laissaient au coin de la borne... Bonne +école, messieurs, bonne école!... Si vous saviez comme je suis dur au +mal!... Le bien m'étonne et m'enivre comme la goutte de vin monte à la +tête de celui qui n'a jamais bu que de l'eau! + +--Tu dois haïr beaucoup, l'ami! murmura Gonzague. + +--Eh! eh!... beaucoup... oui, monseigneur... J'ai entendu çà et là des +heureux regretter leurs premières années... Moi, tout enfant, j'ai eu de +la colère dans le coeur... Savez-vous ce qui me faisait jaloux? +C'était la joie d'autrui... Les autres étaient beaux, les autres avaient +des pères et des mères... Avaient-ils du moins pitié, les autres, de +celui qui était seul et brisé? Non... tant mieux! ce qui a fait mon âme, +ce qui l'a durcie, ce qui l'a trempée, c'est la raillerie et c'est le +mépris... Cela tue quelquefois... cela ne m'a pas tué... la méchanceté +m'a révélé ma force... une fois fort, ai-je été méchant?... Mes bons +maîtres... ceux qui furent mes ennemis ne sont plus là pour le dire! + +Il y avait quelque chose de si étrange et de tellement inattendu dans +ces paroles, que chacun faisait silence. Nos roués, saisis à +l'improviste, avaient perdu leurs sourires moqueurs. Gonzague écoutait, +attentif et surpris. + +L'effet produit ressemblait au froid que donne une vague menace. + +--Dès que j'ai été fort, poursuivit le bossu, une envie m'a pris: j'ai +voulu être riche... Pendant dix ans, peut-être plus, j'ai travaillé au +milieu des rires et des huées... le premier denier est difficile à +gagner, le second moins, le troisième vient tout seul... Il faut douze +deniers pour faire un sou tournois, vingt sous pour faire une livre... +J'ai sué du sang pour conquérir mon premier louis d'or... je l'ai +gardé... Quand je suis las et découragé, je le contemple... Sa vue +ranime mon orgueil... c'est l'orgueil qui est la force de l'homme. + +Sou à sou, livre à livre, j'amassais. Je ne mangeais pas à ma faim; je +buvais mon content parce qu'il y a de l'eau gratis aux fontaines... +J'avais des haillons, je couchais sur la dure... Mon trésor +augmentait... J'amassais, j'amassais toujours! + +--Tu es donc avare! interrompit Gonzague avec empressement, comme s'il +eût eu intérêt ou plaisir à découvrir le côté faible de cet être +bizarre. + +Le bossu haussa les épaules. + +--Plût à Dieu! monseigneur! répondit-il; si seulement le ciel m'eût fait +avare! si seulement je pouvais aimer mes pauvres écus comme l'amant +adore sa maîtresse... c'est une passion, cela!... j'emploierais mon +existence à l'assouvir... Qu'est le bonheur, sinon un but dans la vie? +Un prétexte de s'efforcer et de vivre?... Mais n'est pas avare qui +veut... J'ai longtemps espéré que je deviendrais avare... je n'ai pas +pu... je ne suis pas avare!... + +Il poussa un gros soupir et croisa ses bras sur sa poitrine. + +--J'eus un jour de joie, continua-t-il, rien qu'un jour... Je venais de +compter mon trésor... Je passai un jour tout entier à me demander ce que +j'en ferais... J'avais le double, le triple de ce que je croyais... Je +répétais dans mon ivresse: Je suis riche! je suis riche... Je vais +acheter le bonheur... + +Je regardai autour de moi... personne... + +Je pris un miroir. Des rides et des cheveux blancs déjà! + +Déjà!... N'était-ce pas hier qu'on me battait enfant? + +--Le miroir ment! me dis-je. + +Je brisai le miroir.--Une voix me dit: + +--Tu as bien fait! ainsi doit-on traiter les effrontés qui parlent franc +ici-bas! + +Et la même voix encore: + +--L'or est beau! l'or est jeune! Sème l'or, bossu! Vieillard, sème l'or! +Tu récolteras jeunesse et beauté. + +Qui parlait ainsi, monseigneur?... Je vis bien que j'étais fou. + +Je sortis. J'allai au hasard par les rues, cherchant un regard +bienveillant, un visage pour me sourire. + +--Bossu! bossu! disaient les hommes à qui je tendais la main. + +--Bossu! bossu! répétaient les femmes vers qui s'élançait la pauvre +virginité de mon coeur. + +--Bossu! bossu! bossu! + +Et ils riaient. Ils mentent donc ceux qui disent que l'or est le roi du +monde!... + +--Il fallait le montrer, ton or! s'écria Navailles. + +Gonzague était tout pensif. + +--Je le montrai, reprit Ésope II dit Jonas; les mains se tendirent, non +point pour serrer la mienne, mais pour fouiller dans mes poches... je +voulais amener chez moi des amis, une maîtresse... je n'y attirai que +des voleurs!... + +Vous souriez encore... moi, je pleurai... je pleurai des larmes +sanglantes... mais je ne pleurai qu'une nuit. L'amitié, l'amour, +extravagances! à moi le plaisir! à moi la débauche! à moi tout ce qui du +moins se vend à tout le monde!... + +--L'ami, interrompit Gonzague avec froideur et fierté, saurai-je enfin +ce que vous voulez de moi? + +--J'y arrive, monseigneur, répliqua le bossu qui changea encore une fois +de ton; je sortis de nouveau de ma retraite, timide encore, mais +ardent... la passion de jouir s'allumait en moi: je devenais +philosophe... j'allai... j'errai... je me mis à la piste, flairant le +vent des carrefours pour deviner d'où soufflait le vent de la volupté +inconnue... + +--Eh bien? fit Gonzague. + +--Prince, répondit le bossu en s'inclinant, le vent venait de chez +vous! + + + + +IV + +--Gascon et Normand. + + +Ceci fut dit d'un ton allègre et gai. Ce diable de bossu semblait avoir +le privilége de régler le diapason de l'humeur générale. Les roués qui +entouraient Gonzague et Gonzague lui-même, tout à l'heure si sérieux, se +prirent incontinent à rire. + +--Ah! ah! fit le prince, le vent soufflait de chez nous? + +--Oui, monseigneur... j'accourus... dès le seuil j'ai senti que j'étais +au bon endroit... je ne sais quel parfum a saisi mon cerveau... sans +doute le parfum du noble et opulent plaisir... je me suis arrêté pour +savourer cela... cela enivre, monseigneur: j'aime cela. + +--Il n'est pas dégoûté, le seigneur Ésope! s'écria Navailles. + +--Quel connaisseur! fit Oriol. + +Le bossu le regarda en face. + +--Vous qui portez des fardeaux, la nuit, dit-il à voix basse, vous +comprendrez qu'on est capable de tout pour satisfaire un désir... + +Oriol pâlit. Montaubert s'écria: + +--Que veut-il dire?... + +--Expliquez-vous, l'ami! ordonna Gonzague. + +--Monseigneur, répliqua le bossu bonnement; l'explication ne sera pas +longue. Vous savez que j'ai eu l'honneur de quitter le Palais-Royal hier +en même temps que vous... J'ai vu deux gentilshommes attelés à une +civière; ce n'est pas la coutume: j'ai pensé qu'ils étaient bien payés +pour cela. + +--Et sait-il...? commença Oriol étourdiment: + +--Ce qu'il y avait dans la litière? interrompit le bossu, assurément... +il y avait un vieux seigneur ivre à qui j'ai prêté plus tard le secours +de mon bras pour regagner son hôtel. + +Gonzague baissa les yeux et changea de couleur. Une expression de +stupeur profonde se répandit sur tous les visages. + +--Et savez-vous aussi ce qu'est devenu M. de Lagardère? demanda Gonzague +à voix basse. + +--Gauthier Gendry a bonne lame et bonne poigne, répondit le bossu; +j'étais tout près de lui quand il a frappé... le coup était bien donné, +j'y engage ma parole... ceux que vous avez envoyés à la découverte vous +apprendront le reste... + +--Ils tardent bien!... + +--Il faut le temps!... maître Cocardasse et frère Passepoil... + +--Vous les connaissez donc?... interrompit Gonzague abasourdi. + +--Monseigneur, je connais un peu tout le monde... + +--Palsambleu! l'ami!... Savez-vous que je n'aime pas beaucoup ceux qui +connaissent tant de monde et tant de choses! + +--Cela peut être dangereux, monseigneur, j'en conviens, repartit +paisiblement le bossu; mais cela peut servir aussi... Soyons juste... si +je n'avais pas connu M. de Lagardère... + +--Du diable si je me servirais de cet homme-là! murmura Navailles +derrière Gonzague. + +Il croyait n'avoir point été entendu, mais le bossu répondit: + +--Vous auriez tort! + +Tout le monde, du reste, partageait l'opinion de Navailles. + +Gonzague hésitait. Le bossu poursuivit, comme s'il eût voulu jouer avec +son irrésolution: + +--Si l'on ne m'eût point interrompu, j'allais répondre d'avance à vos +soupçons... Quand je m'arrêtai au seuil de votre maison, monseigneur, +j'hésitais, moi aussi, je m'interrogeais, je doutais... C'était là le +paradis... le paradis que je voulais... non point celui de l'Église, +mais celui de Mahomet... toutes les délices réunies: les belles femmes +et le bon vin: les nymphes auréolées de fleurs, le nectar couronné de +mousse... Étais-je prêt à tout faire... tout... pour mériter l'entrée de +cet éden voluptueux?... pour abriter mon néant sous le pan de votre +manteau de prince?... Avant d'entrer, je me suis demandé cela. Et je +suis entré, monseigneur. + +--Parce que tu te sentais prêt à tout? interrogea Gonzague. + +--A tout! répondit le bossu résolûment. + +--Vive Dieu! quel furieux appétit de plaisirs et de noblesse! + +--Voici quarante ans que je rêve!... mes désirs couvent sous des cheveux +gris. + +--Écoute... la noblesse peut s'acheter... demande à Oriol. + +--Je ne veux point de la noblesse qui s'achète. + +--Demande à Oriol aussi ce que pèse un nom. + +Ésope II montra sa bosse d'un geste cynique: + +--Un nom pèse-t-il autant que cela?... + +Puis il reprit d'un accent plus sérieux: + +--Un nom... une bosse... deux fardeaux qui n'écrasent que les pauvres +d'esprit... je suis un trop petit personnage pour être comparé à un +financier d'importance comme M. Oriol... si son nom l'écrase, tant pis +pour lui!... ma bosse ne me gêne pas... le maréchal de Luxembourg est +bossu: l'ennemi a-t-il vu son dos à la bataille de Neerwinden? le héros +des comédies napolitaines, l'homme invincible à qui personne ne résiste, +Pulcinella est bossu par derrière et par devant... Tyrtée était boiteux +et bossu... bossu et boiteux était Vulcain, le forgeron de la foudre... +Ésope, dont vous me donnez le nom glorieux, avait sa bosse qui était la +sagesse... La bosse du géant Atlas était le monde... Sans placer la +mienne au même niveau que toutes ces illustres bosses, je dis qu'elle +vaut, au cours du jour, cinquante mille écus de rente... Que serais-je +sans elle? J'y tiens. Elle est d'or! + +--Il y a du moins de l'esprit dedans, l'ami, dit Gonzague; je te +promets que tu seras gentilhomme. + +--Grand merci, monseigneur... quand cela? + +--Peste! fit-on, il est pressé! + +--Il faut le temps, dit Gonzague. + +--Ils ont dit vrai, répliqua le bossu; je suis pressé... Monseigneur, +excusez-moi... vous venez de me dire que vous n'aimiez pas les services +gratuits... cela me met à l'aise pour réclamer mon salaire tout de +suite. + +--Tout de suite! se récria le prince, mais c'est impossible! + +--Permettez! il ne s'agit plus de gentilhommerie! + +Il se rapprocha, et d'un ton insinuant: + +--Pas n'est besoin d'être gentilhomme pour s'asseoir... auprès de M. +Oriol par exemple... au petit souper de cette nuit. + +Tout le monde éclata de rire, excepté Oriol et le prince. + +--Tu sais aussi cela? dit ce dernier en fronçant le sourcil. + +--Deux mots entendus par hasard, monseigneur..., murmura le bossu avec +humilité. + +Les autres criaient déjà: + +--On soupe donc? on soupe donc? + +--Ah! prince! fit le bossu d'un ton pénétré; c'est le supplice de +Tantale que j'endure!... une petite maison! mais je la devine, avec ses +issues dérobées, son jardin ombreux, ses boudoirs où le jour pénètre +plus doux à travers les draperies discrètes... il y a des peintures aux +plafonds: des nymphes et des Amours, des papillons et des roses... je +vois le salon doré! Je le vois, le salon des fêtes voluptueuses, tout +plein de baisers, tout plein de sourires... je vois les girandoles! +Elles m'éblouissent!... + +Il mit sa main au devant de ses yeux: + +--Je vois des fleurs; je respire leurs parfums... et qu'est-ce que cela +auprès du vin exquis débordant de la coupe, tandis qu'un essaim de +femmes adorables... + +--Il est ivre déjà, dit Navailles, avant même d'être invité. + +--C'est vrai, fit le bossu qui avait le front rouge et les yeux +flamboyants comme un satyre, je suis ivre. + +--Si monseigneur veut, glissa le gros Oriol à l'oreille de Gonzague, je +préviendrai mademoiselle Nivelle. + +--Elle est prévenue, répliqua le prince. + +Et comme s'il eût voulu exalter encore l'extravagant caprice du bossu: + +--Messieurs, ce n'est pas ici un souper comme les autres. + +--Qu'y aura-t-il donc?... aurons-nous le czar? + +--Devinez ce que nous aurons. + +--La comédie?... M. Law?... les singes de la foire Saint-Germain? + +--Mieux que cela, messieurs!... renoncez-vous? + +--Nous renonçons, répondirent-ils tous à la fois. + +--Il y aura une noce, dit Gonzague. + +Le bossu tressaillit, mais on mit cela sur le compte de sa bonne envie. + +--Une noce! répéta-t-il en effet, les mains jointes et les yeux tournés; +une noce à la fin d'un petit souper! + +--Une noce réelle, reprit Gonzague, un vrai mariage en grande cérémonie. + +--Et qui marie-t-on? fit l'assemblée d'une seule voix. + +Le bossu retenait son souffle. Au moment où Gonzague allait répondre, +Peyrolles parut sur le perron et s'écria: + +--Vivat! vivat! voici enfin nos hommes! + +Cocardasse et Passepoil étaient derrière lui, portant sur leurs visages +cette fierté calme qui va bien aux hommes utiles. + +--L'ami, dit Gonzague au bossu; nous n'avons pas fini tous deux... ne +vous éloignez pas. + +--Je reste aux ordres de monseigneur, répondit Ésope II qui se dirigea +vers sa niche. + +Il songeait. Sa tête travaillait. Quand il eut franchi le seuil de sa +niche et fermé la porte, il se laissa choir sur son matelas. + +--Un mariage, murmura-t-il, un scandale... mais ce ne peut être une +inutile parodie... cet homme ne fait rien sans but... qu'y a-t-il sous +cette profanation?... Sa trame m'échappe... et le temps presse... + +Sa tête disparut entre ses mains crispées. + +--Oh! qu'il le veuille ou non, reprit-il avec une étrange énergie, je +jure Dieu que je serai du souper! + +--Eh bien! eh bien! quelles nouvelles? criaient nos courtisans curieux. + +Les histoires de Lagardère commençaient à les intéresser +personnellement. + +--Ces deux braves ne veulent parler qu'à monseigneur, répondit +Peyrolles. + +Cocardasse et Passepoil, reposés par une bonne journée de sommeil sur la +table du cabaret de Venise, étaient frais comme des roses. Ils passèrent +fièrement à travers les rangs des roués de bas ordre et vinrent droit à +Gonzague qu'ils saluèrent avec la dignité folâtre de véritables maîtres +en fait d'armes. + +--Voyons, dit le prince, parlez vite. + +Cocardasse et Passepoil se tournèrent l'un vers l'autre. + +--A toi, mon noble ami, dit le Normand. + +--Je n'en ferai rien, mon bon, répliqua le Gascon, à toi. + +--Palsambleu, s'écria Gonzague, allez-vous nous tenir en suspens! + +Ils commencèrent alors tous deux à la fois, d'une voix haute et avec +volubilité. + +--Monseigneur, pour mériter l'honorable confiance... + +--La paix! fit le prince étourdi, parlez chacun à votre tour! + +Nouveau combat de politesse. Enfin Passepoil reprit: + +--Comme étant le plus jeune et le moins élevé en grade, j'obéis à mon +noble ami et je prends la parole... J'ai rempli ma mission avec bonheur, +je commence par le dire... si j'ai été plus heureux que mon noble ami, +cela ne dépend point de mon mérite... + +Cocardasse souriait d'un air fier et caressait son énorme moustache. + +Nous n'avons point oublié qu'il y avait défi de mensonge entre ces deux +aimables coquins. + +Avant de les voir lutter d'éloquence comme les Arcadiens de Virgile, +nous devons dire qu'ils n'étaient point sans inquiétude. En sortant du +cabaret de Venise, ils s'étaient rendus pour la seconde fois à la maison +de la rue du Chantre. + +Point de nouvelles de Lagardère. + +Qu'était-il devenu? Cocardasse et Passepoil étaient à ce sujet dans la +plus complète ignorance. + +--Soyez bref! ordonna Gonzague. + +--Concis et précis! ajouta Navailles. + +--Voici la chose en deux mots, dit frère Passepoil; la vérité n'est +jamais longue à exprimer... et ceux qui vont chercher midi à quatorze +heures, c'est pour enjôler le monde... tel est mon avis... Si je pense +ainsi, c'est que j'en ai sujet. L'expérience... mais ne nous +embrouillons pas. Je suis donc sorti ce matin avec les ordres de +monseigneur... mon noble ami et moi, nous nous sommes dit: Deux chances +valent mieux qu'une, suivons chacun notre piste... En conséquence de +quoi nous nous sommes séparés devant le marché des Innocents... Ce qu'a +fait mon noble ami, je l'ignore... Moi, je me suis rendu au Palais Royal +où les ouvriers enlevaient déjà les décors de la fête. On ne parlait là +que d'une chose. On avait trouvé une mare de sang entre la tente +indienne et la petite loge du jardinier-concierge, maître le Bréant... +Voilà donc qui est bon: j'étais sûr qu'un coup d'épée avait été donné... +Je suis allé inspecter la mare de sang qui m'a paru raisonnable... Puis +j'ai suivi une trace... ah! ah! il faut des yeux pour cela!... depuis la +tente indienne jusqu'à la rue Saint-Honoré, en passant par le vestibule +du pavillon de M. le régent... les valets me demandaient: L'ami, +qu'as-tu perdu?... Le portrait de ma maîtresse, répondais-je, et ils +riaient comme de plats coquins qu'ils sont... si j'avais fait faire le +portrait de toutes mes maîtresses, jarnicoton! je payerais un fier loyer +pour avoir où les mettre. + +--Abrége! fit Gonzague. + +--Monseigneur, je fais de mon mieux... Voilà donc qui est bon... Dans la +rue Saint-Honoré il passe tant de chevaux et de carrosses que la trace +était effacée... je poussai droit à l'eau. + +--Par où? interrompit le prince. + +--Par la rue de l'Oratoire, répondit Passepoil. + +Gonzague et ses affidés échangèrent un regard. Si Passepoil eût parlé de +la rue Pierre-Lescot, la folle aventure d'Oriol et de Montaubert étant +désormais connue, il aurait perdu du coup toute créance. + +Mais Lagardère avait bien pu descendre par la rue de l'Oratoire. + +Frère Passepoil reprit ingénument: + +--Je vous parle comme à mon confesseur, illustre prince... Les traces +recommençaient rue de l'Oratoire, et je les ai pu suivre jusqu'à la rive +du fleuve... Là, plus rien... cependant, il y avait des mariniers qui +causaient... je me suis approché... l'un deux qui avait l'accent picard +disait: Ils étaient trois; le gentilhomme était blessé; après lui avoir +coupé sa bourse, ils l'ont jeté du haut de la berge du Louvre. Mes +maîtres, ai-je demandé, s'il vous plaît, l'avez-vous vu ce +gentilhomme?... à quoi ils n'ont voulu répondre, pensant d'abord que +j'étais une mouche de M. le lieutenant. Mais j'ai ajouté: Je suis de la +maison de ce gentilhomme, qui se nomme de Saint-Saurin, natif de Brie, +et bon chrétien. Dieu ait son âme! ont-ils fait alors: nous l'avons +vu...--Comment était-il costumé, mes vrais amis?--Il avait un masque +noir sur la figure, et sur le corps un pourpoint de satin blanc. + +Il y eut un murmure. On échangea des signes. Gonzague secoua la tête +d'un air approbatif. + +Maître Cocardasse junior conservait seul son sourire sceptique. + +Il se disait: + +--La caillou est un fin normand, sandiéou!... mais apapur! apapur! notre +tour va venir! + +--Voilà donc qui est bon! poursuivit Passepoil, encouragé par le succès +de son conte; si je ne m'exprime pas comme un homme de plume: mon métier +est de tenir l'épée... et puis la présence de monseigneur m'intimide: je +suis trop franc pour le cacher... mais enfin, la vérité est la vérité... +fais ton devoir et moque-toi du qu'en dira-t-on!... Je descends le long +du Louvre, je passe entre la rivière et les Tuileries jusqu'à la porte +de la Conférence... Je suis le cours la Reine, la route de Billy, le +halage de Passy; je passe devant le Point-du-Jour et devant Sèvres... +j'avais mon idée, vous allez voir... J'arrivai au pont de Saint-Cloud... + +--Les filets!... murmura Oriol. + +--Les filets! répéta Passepoil en clignant de l'oeil; monsieur a mis +le doigt dessus. + +--Pas mal! pas mal! se disait maître Cocardasse; nous finirons par faire +quelque chose de c'ta couquin de Passepoil! + +--Et qu'as-tu trouvé dans les filets? demanda Gonzague qui fronça le +sourcil d'un air de doute. + +Frère Passepoil déboutonna son justaucorps.--Cocardasse ouvrait de +grands yeux.--Il ne s'attendait pas à cela. + +Ce que Passepoil tira de son justaucorps, ce n'était pas dans les filets +de Saint-Cloud qu'il l'avait trouvé. Il n'avait jamais vu les filets de +Saint-Cloud. Alors, comme aujourd'hui, les filets de Saint-Cloud étaient +peut-être une erreur populaire. + +Ce que Passepoil tira de son pourpoint, il l'avait trouvé dans +l'appartement particulier de Lagardère, lors de sa première visite, le +matin de ce jour. Il avait pris cela sans aucun dessein arrêté, +uniquement par la bonne habitude qu'il avait de ne rien laisser traîner. + +Cocardasse ne s'en était seulement pas aperçu. + +Ce n'était rien moins que le pourpoint de satin blanc, porté par +Lagardère au bal du régent. + +Passepoil l'avait trempé dans un seau d'eau, au cabaret de Venise. + +Il le tendit au prince de Gonzague, qui recula avec un mouvement +d'horreur. + +Chacun éprouva quelque chose de ce sentiment, car on reconnaissait +parfaitement la dépouille de Lagardère. + +--Monseigneur, dit Passepoil avec modestie,--le cadavre était trop +lourd;--je n'ai rapporté que cela!... + +--Ah! Capédébiou! pensa Cocardasse, je n'ai qu'à bien me tenir! + +--Et tu as vu le cadavre? demanda M. de Peyrolles. + +--Je vous prie, répondit frère Passepoil en se redressant, quels +troupeaux avons-nous gardés ensemble?... Je ne vous tutoie point... +mettez de côté cette familiarité malséante... sauf le bon plaisir de +monseigneur. + +--Réponds à la question, dit Gonzague. + +--L'eau est trouble et profonde, répliqua Passepoil; à Dieu ne plaise +que j'affirme un fait quand je n'ai point une complète certitude. + +--Eh donc! s'écria Cocardasse, je t'attendais là!... Si mon cousin avait +menti, sandiéou! je ne l'aurais revu de ma vie. + +Il s'approcha du Normand et lui donna l'accolade chevaleresque en +ajoutant: + +--Mais tu n'as pas menti, ma Caillou!... Dieuva!... comment le cadavre +serait-il aux filets de Saint-Cloud, puisque je viens de le voir à deux +bonnes lieues de là, en terre ferme! + +Passepoil baissa les yeux.--Tous les regards se tournèrent vers +Cocardasse. + +--Mon bon, reprit ce dernier en s'adressant toujours à son compagnon, +monseigneur va me permettre de rendre un éclatant hommage à ta +sincérité... les hommes tels que toi sont rares... et je suis fier de +t'avoir pour frère d'armes... + +--Laissez! dit Gonzague en l'interrompant, je veux adresser une question +à cet homme. + +Il montrait Passepoil qui était debout devant lui, l'innocence et la +candeur peintes sur le visage. + +--Et ces deux hommes? demanda le prince;--les défenseurs de la jeune +femme en domino rose?... + +--J'avoue, monseigneur, repartit Passepoil, que j'ai donné tout mon +temps à l'autre affaire. + +--Apapur! fit Cocardasse junior en haussant légèrement les épaules, ne +demandez pas à un bon garçon plus qu'il ne peut vous donner!... mon +camarade Passepoil a fait ce qu'il a pu, eh donc, entends-tu, +Passepoil?... Je t'approuve hautement!... je suis content de toi, ma +caillou!... mais je ne prétends pas dire que tu sois à ma hauteur! + +--Vous avez fait mieux? demanda Gonzague d'un air de défiance. + +--_Oun'per poc_! monseigneur, comme disent ceux de Florence!... quand +Cocardasse se mêle de chercher, sandiéou! il trouve autre chose que des +guenilles au fond de l'eau!... + +--Voyons ce que tu as fait... + +--D'abord, primo, j'ai causé avec les deux couquins, comme j'ai +l'avantage de causer avec vous en ce moment... Secondo, deuxièmement, +j'ai vu le corps... + +--Tu en es sûr? ne put s'empêcher de dire Gonzague. + +--En vérité! parlez!--Parlez! ajoutèrent les autres. + +Cocardasse mit le poing sur la hanche. + +--Procédons par ordre, dit-il; j'ai l'amour de mon état... et ceux qui +croient que le premier venu peut réussir dans notre partie, sont des +écervelés... on peut être dans les bons comme le cousin Passepoil sans +atteindre à mon niveau... il faut des dispositions naturelles, en plus +de l'acquis et des connaissances spéciales! de l'instinct, morbioux!... +du coup d'oeil!... du flair et l'oreille fine... bon pied, bon bras, +coeur solide! apapur! nous avons tout cela, Dieu merci!... En quittant +mon cher camarade, au marché des Innocents, je me suis dit: Eh donc! +Cocardasse, mon trésor, réfléchis un peu, je te prie... où trouve-t-on +les traîneurs de brette?... A la taverne... Bien!... Je cherchais deux +traîneurs de brette; j'ai été de porte en porte... j'ai mis le nez +partout... Connaissez-vous la Tête Noire, là-bas, rue Saint-Thomas?... +C'est toujours plein de ferraille... Vers deux heures, mes deux couquins +sont sortis de la Tête Noire... Adieu, pays, j'ai dit... Eh! bonjour, +Cocardasse!... je les connais tous comme père et mère... Va bien!... je +les ai menés sur la berge, de l'autre côté de Saint-Germain-l'Auxerrois, +dans l'ancien fossé de l'abbaye... Nous avons causé oun'per poc en +tierce et en quarte... Diou bon! Ceux-là ne défendront plus personne, ni +la nuit ni le jour!... + +--Vous les avez mis hors de combat? dit Gonzague qui ne comprenait +point. + +Cocardasse se fendit deux fois, faisant mine de détacher deux bottes à +fond coup sur coup. + +Puis il reprit sa posture grave et fière. + +--Voilà! dit-il effrontément; ils n'étaient que deux... j'en ai, +capédébiou! avalé bien d'autres. + + + + +V + +--L'invitation.-- + + +Passepoil regardait son noble ami avec une admiration mêlée +d'attendrissement. + +A peine Cocardasse était-il au début de sa menterie que cet honnête +Passepoil s'avouait déjà vaincu dans la sincérité de son coeur. + +Douce et bonne nature, âme modeste, sans fiel! Presque aussi +recommandable par ses humbles vertus que Cocardasse junior lui-même avec +toutes ses brillantes qualités. + +Les courtisans de Gonzague échangèrent des regards étonnés. Il y eut un +silence, coupé de longs chuchotements. + +Cocardasse redressait superbement les crocs gigantesques de sa +moustache. + +--Monseigneur m'avait donné deux commissions, reprit-il, et d'une!... +j'arrive à l'autre... Je m'étais dit en quittant Passepoil: Cocardasse, +ma caillou, réponds avec franchise: où trouve-t-on les cadavres?... Le +long de l'eau... Va bien!... Avant de chercher mes deux bagassas, j'ai +fait un petit tour de promenade le long de la Seine... il faut être +matinal: le soleil était déjà sur le Châtelet; rien au bord de la +Seine... Eh donc! la rivière ne charriait que des bouchons!... Pécaïre! +nous avions manqué le coche!... Ce n'était pas tout à fait de ma faute, +mais c'est égal, capédébiou! Je me suis dit comme cela: Cocardasse, ma +fille, tu périrais de honte si tu revenais vers ton illustre maître +comme oun'pigeoun, sans avoir rempli ses petites instructions... Va +bien! quand on a le fil, les ressources ne manquent pas, non!... j'ai +passé le Pont-Neuf, tout en me promenant les mains derrière le dos... et +je dis: Tron de l'air! que la statue d'Henri IV y fait bien là où elle +est... j'ai monté le faubourg Saint-Jacques... Hé! Passepoil! + +--Cocardasse? + +--Te souviens-tu, mon bon, de ce petit couquin de Provençal? le rousseau +Massabiou de la Cannebière, qui tirait les manteaux au tournant +Notre-Dame? + +--Il a été pendu! + +--Non pas, vivadiou!... Joli garçon!... bon vivant!... Massabiou gagne +sa vie à vendre aux chirurgiens de la chair fraîche... + +--Passez! dit Gonzague. + +--Eh! donc! monseigneur!... il n'y a pas de sot métier... mais si +j'abuse des instants de monseigneur, sandiéou! me voilà muet comme un +brochet!... + +--Arrivez au fait! ordonna Gonzague. + +--Le fait, c'est que j'ai rencontré le petit Massabiou qui descendait le +faubourg vers la rue des Mathurins... Adieu, Massabiou, petit, que j'ai +dit.--Adieu, Cocardasse, qu'il a fait.--La santé, clampin?--Tout +doucement... Et toi?--Tout doucement... et d'où viens, petit?--De +l'hôpital là-bas porter de la marchandise... + +Cocardasse fit une pause. Gonzague s'était retourné vers lui. + +Chacun écoutait avidement. + +Passepoil avait l'envie de fléchir les genoux pour adorer un petit peu +son noble ami. + +--Vous entendez, reprit Cocardasse, sûr désormais de son effet; la +caillou revenait de l'hôpital... et il avait encore son grand sac sur +l'épaule... Va bien, mon bon, j'ai dit... et pendant que Massabiou +descendait, moi j'ai continué de monter jusqu'au Val-de-Grâce. + +--Et là?... interrompit Gonzague; qu'as-tu trouvé? + +--J'ai trouvé maître Jean Petit, le chirurgien du roi, qui disséquait, +pour l'instruction de ses élèves, le cadavre vendu par l'ami +Massabiou... + +--Et tu l'as vu? + +--De mes deux yeux, sandiéou! + +--Lagardère?... + +--Oui bien! apapur!... en propre original... ses cheveux blonds... sa +taille... + +--Sa figure... + +--Le scalpel était dedans...--Mais le coup de couteau! reprit-il en +montrant son épaule d'un geste terrible de cynisme, parce qu'il voyait +le doute assombrir les visages; le coup!... Pour nous autres, les +blessures sont aussi reconnaissables que les visages. + +--C'est vrai, cela, dit Gonzague. + +On n'attendait que cela. Un long murmure de joie s'éleva parmi les +courtisans. + +--Il est mort! bien mort! + +Gonzague lui-même poussa un long soupir de soulagement, et répéta: + +--Bien mort! + +Il jeta sa bourse à Cocardasse qui fut entouré, interrogé, félicité. + +--Voilà qui va donner du montant au champagne! s'écria Oriol; tiens, +brave, prends ceci! + +Et chacun voulut faire quelque largesse au héros Cocardasse. Celui-ci, +malgré sa fierté, prenait de toute main... + +Un valet descendit les degrés du perron. Le jour était déjà bas. Le +valet tenait un flambeau d'une main, de l'autre un plat d'argent sur +lequel il y avait une lettre. + +--Pour monseigneur! dit le valet. + +Les courtisans s'écartèrent. Gonzague prit la lettre et l'ouvrit. + +On vit son visage changer, puis se remettre aussitôt. + +Il jeta sur Cocardasse un regard perçant. Frère Passepoil eut la chair +de poule. + +--Viens ça! dit Gonzague au spadassin. + +Cocardasse s'avança aussitôt. + +--Sais-tu lire? demanda le prince qui avait aux lèvres un sourire amer. + +Et pendant que Cocardasse épelait: + +--Messieurs, reprit Gonzague, voici des nouvelles toutes fraîches! + +--Des nouvelles du mort! s'écria Navailles; abondance de biens ne nuit +pas. + +--Que dit le défunt? demanda Oriol transformé en esprit fort. + +--Écoutez, vous allez le savoir... Lis tout haut, toi, prévôt! + +On fit cercle. Cocardasse n'était pas un homme très-lettré, mais il +savait lire en y mettant le temps. Néanmoins, en cette circonstance, il +lui fallut l'aide de frère Passepoil qui n'était pas beaucoup plus +savant que lui. + +--Accousta, mon bon! dit-il, j'ai la vue trouble! + +Passepoil s'approcha et jeta les yeux sur la lettre à son tour. Il +rougit, mais en vérité, on eût dit que c'était de plaisir. + +On eût dit également que Cocardasse junior avait grande peine à +s'empêcher de rire. + +Ce fut l'affaire d'un instant. Leurs coudes se rencontrèrent. Ils +s'étaient compris. + +--Voilà une histoire! s'écria le candide Passepoil. + +--Apapur! il faut le voir pour le croire! répondit le Gascon qui prit un +air consterné. + +--Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? cria-t-on de toutes parts. + +--Lis, Passepoil, la voix me manque!... Eh! donc! j'appelle cela un +miracle. + +--Lis, Cocardasse, j'en ai la chair de poule! + +Gonzague frappa du pied. Cocardasse se redressa et dit au domestique: + +--Éclaire! + +Quand il eut le flambeau à portée, il lut d'une voix haute et distincte: + + «Monsieur le prince, pour régler d'une fois nos comptes divers, je + m'invite à votre souper de ce soir... Je serai chez vous à neuf + heures...» + +--La signature! s'écrièrent dix voix en même temps. + +Cocardasse acheva sa lecture: + + «Chevalier Henri de Lagardère.» + +Chacun répéta ce nom qui désormais était un épouvantail. + +Un grand silence se fit. + +Dans l'enveloppe qui avait contenu la lettre, un objet se trouvait. +Gonzague l'avait pris. Personne n'en avait pu reconnaître la nature. +C'était un gant. + +C'était le gant que Lagardère avait arraché à Gonzague chez M. le +régent. + +Gonzague le serra. Il reprit la lettre des mains de Cocardasse. + +Peyrolles voulut lui parler, il le repoussa. + +--Eh bien! fit-il en s'adressant aux deux braves, que dites-vous de +cela? + +--Je dis, répliqua doucement Passepoil, que l'homme est sujet à faire +erreur... j'ai rapporté fidèlement la vérité... d'ailleurs ce pourpoint +est un témoignage irrécusable. + +--Et cette lettre, la récusez vous?... + +--Apapur! s'écria Cocardasse, moi je dis que lou coquin de Massabiou +peut certifier si je l'ai rencontré dans la rue Saint-Jacques!... qu'on +le fasse venir!... Maître Jean Petit est-il chirurgien du roi, oui ou +non? J'ai vu le corps!... j'ai reconnu la blessure... + +--Mais cette lettre!... fit Gonzague dont les sourcils se froncèrent. + +--Il y a longtemps que ces drôles vous trompent! murmura Peyrolles à son +oreille. + +Les courtisans de Gonzague s'agitaient et chuchotaient. + +--Ceci passe les bornes! disait le gros petit traitant Oriol; cet homme +est un sorcier! + +--C'est le diable! s'écria Navailles. + +Cocardasse dit tout bas, contenant la fièvre qui lui faisait battre le +coeur: + +--C'est un homme, capédébiou! pas vrai, mon bon! + +Passepoil lui serra la main à la dérobée et murmura: + +--C'est Lagardère! + +--Messieurs, reprit Gonzague d'une voix légèrement altérée, il y a +là-dessous quelque chose d'incompréhensible... nous sommes trahis... par +ces hommes sans doute... + +--Ah! monseigneur! protestèrent à la fois Cocardasse et Passepoil. + +--Silence! le défi qu'on m'envoie, je l'accepte. + +--Bravo! fit Navailles faiblement. + +--Bravo! bravo! répétèrent les autres à contre-coeur. + +--Si monseigneur me permet un conseil, dit Peyrolles, au lieu du souper +projeté... + +--On soupera, de par le ciel! interrompit Gonzague qui releva la tête. + +--Alors, insista Peyrolles, portes closes, à tout le moins. + +--Portes ouvertes... portes grandes ouvertes!... + +--A la bonne heure! dit encore Navailles. + +Il y avait là de vigoureuses lames: Navailles lui-même, Nocé, Choisy, +Gironne, Montaubert et d'autres. Les financiers étaient l'exception. + +--Vous portez tous l'épée, messieurs, reprit Gonzague. + +--Nous aussi! murmura Cocardasse en clignant de l'oeil à l'adresse de +Passepoil. + +--Saurez-vous vous en servir à l'occasion? demanda le prince. + +--Si cet homme vient seul..., commença Navailles sans prendre souci de +cacher sa répugnance. + +--Monseigneur! monseigneur! dit Peyrolles; ceci, croyez-moi, est affaire +à Gautier-Gendry et à ses cousins! + +Gonzague regardait ses affidés, les sourcils froncés et la lèvre +tremblante. + +--Sur ma vie! s'écria-t-il au dedans de lui-même; ils y viendront!... Je +les veux esclaves!... ou la Sainte-Barbe sautera! + +--Fais comme moi, dit tout bas Cocardasse junior à Passepoil; c'est le +moment! + +Ils s'avancèrent tous deux, solennellement drapés dans leurs manteaux de +bravaches et vinrent se camper au devant de Gonzague. + +--Monseigneur, dit Cocardasse, trente ans d'une conduite honorable, je +dirai même chevaleresque, militent en faveur de deux braves que les +apparences décevantes semblent accuser... ce n'est pas en un seul jour +que l'on ternit ainsi le lustre de toute une existence!... Regardez-nous +et regardez M. de Peyrolles, notre accusateur... + +Il était superbe, ce Cocardasse junior en disant cela. Son accent +ultra-gascon prêtait je ne sais quelle saveur à ces paroles choisies. +Quant à frère Passepoil, il était toujours bien beau de modestie et de +candeur. + +Ce malheureux Peyrolles semblait fait tout exprès pour servir de point +de comparaison. Depuis vingt-quatre heures sa pâleur chronique tournait +au vert-de-gris. C'était le type parfait de ces audacieux poltrons qui +frappent en tremblant, qui assassinent avec la colique. + +Gonzague songeait. Cocardasse reprit: + +--Monseigneur, vous qui êtes grand, vous qui êtes puissant, vous pouvez +juger de haut. Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous connaissez vos +dévoués serviteurs... souvenez-vous des fossés de Caylus où nous étions +ensemble... + +--La paix! s'écria Peyrolles épouvanté. + +Gonzague, sans s'émouvoir, dit en regardant ses amis: + +--Ces messieurs ont déjà tout deviné... s'ils ignorent quelque chose, +on le leur apprendra... Ces messieurs comptent sur nous comme nous +comptons sur eux. Il y a entre nous réciprocité d'indulgence... Nous +nous connaissons les uns les autres. + +M. de Gonzague appuya sur ces derniers mots. Y avait-il un seul de ces +roués qui n'eût quelque péché sur la conscience... Quelques-uns d'entre +eux avaient eu déjà besoin de Gonzague dans leurs démêlés avec les lois; +en outre, leur conduite de cette nuit les faisait complices. Oriol se +sentait défaillir... Navailles, Choisy et les autres gentilshommes +tenaient les yeux baissés. + +Si l'un d'eux eût protesté, tout était dit, les autres eussent suivi. +Mais nul ne protesta. + +Gonzague dut remercier le hasard qui avait éloigné le petit marquis de +Chaverny. + +Chaverny, malgré ses défauts, n'était point de ceux qu'on fait taire. +Gonzague pensait bien se débarrasser de lui cette nuit et pour +longtemps. + +--Je voulais seulement dire à monseigneur, reprit Cocardasse, que de +vieux serviteurs comme nous ne doivent point être condamnés +légèrement... Nous avons, Passepoil et moi, de nombreux ennemis, comme +tous les gens de mérite... Voici mon opinion que je soumets à +monseigneur avec ma franchise ordinaire; de deux choses l'une: ou le +chevalier de Lagardère est ressuscité, ce qui me paraît invraisemblable, +ou cette lettre est un faux, fabriqué par quelque coquin pour nuire à +deux honnêtes gens... J'ai dit. + +--Je craindrais d'ajouter un seul mot, dit frère Passepoil, tant mon +noble ami a rendu éloquemment ma pensée. + +--Vous ne serez pas punis, prononça Gonzague d'un air distrait; +éloignez-vous! + +Ils n'eurent garde de bouger. + +--Monseigneur ne nous a pas compris! fit Cocardasse avec dignité. + +Le Normand ajouta, la main sur son coeur: + +--Nous n'avons pas mérité d'être ainsi méconnus! + +--Vous serez payés!... fit Gonzague impatienté, que voulez-vous de +plus?... + +--Ce que nous voulons, monseigneur!... c'était Cocardasse qui parlait et +il avait dans la voix ce tremblement qui vient du coeur, ce que nous +voulons, c'est la preuve pleine et entière de notre innocence!... +Apapur! je vois que vous ne savez pas à qui vous avez affaire! + +--Non! dit Passepoil qui avait les larmes aux yeux tout naturellement et +par infirmité, non!... oh! non!... vous ne le savez pas! + +--Ce que nous voulons, c'est une justification éclatante... et pour y +arriver, voici ce que je vous propose: cette lettre dit que M. de +Lagardère ira vous trouver cette nuit jusque chez vous... nous +prétendons, nous, que M. de Lagardère est mort... Que l'événement soit +juge! nous nous rendons prisonniers... si nous avons menti et que +Lagardère vienne, nous consentons à mourir... n'est-il pas vrai, +Passepoil? + +--Avec joie! répondit le Normand, qui, pour le coup, fondit en larmes. + +--Si au contraire, reprit le Gascon, M. de Lagardère ne vient pas, +réparation d'honneur!... monseigneur ne refusera pas de permettre à deux +bons garçons de continuer à lui dévouer leurs existences... + +--Soit, dit Gonzague, vous nous suivrez au pavillon... l'événement +jugera. + +Les deux braves se précipitèrent sur ses mains et les baisèrent avec +effusion. + +--La justice de Dieu! prononcèrent-ils ensemble en se redressant comme +de vrais Romains. + +Mais ce n'était pas à eux que Gonzague faisait attention en ce moment. +Il contemplait avec dépit la piteuse mine de ses fidèles. + +--J'avais ordonné qu'on fît venir Chaverny, dit-il en se tournant vers +Peyrolles. + +Celui-ci sortit aussitôt. + +--Eh bien! messieurs, reprit le prince,--qu'avez-vous donc?... Dieu me +pardonne, vous voilà pâles et muets comme des fantômes!... + +--Le fait est, murmura Cocardasse, qu'ils ne sont pas d'une gaieté +folle... Eh donc! + +--Avez-vous peur? continua Gonzague. + +Les gentilshommes tressaillirent et Navailles dit: + +--Prenez garde, monseigneur! + +--Si vous n'avez pas peur, reprit le prince,--c'est donc que vous +répugnez à me suivre. + +Et comme on gardait le silence: + +--Prenez garde vous-mêmes, messieurs mes amis! s'écria-t-il; +souvenez-vous de ce que je vous disais hier dans la grand'salle de mon +hôtel... Obéissance passive!... je suis la tête, vous êtes le bras... Il +y a pacte entre nous... + +--Personne ne songe à rompre le pacte, dit Taranne, mais... + +--Point de mais!... je n'en veux pas!.. songez bien à ce que je vous ai +dit et à ce que je vais vous dire... hier, vous auriez pu vous séparer +de moi, aujourd'hui, non! vous avez mon secret... aujourd'hui, celui qui +n'est pas avec moi est contre moi... si quelqu'un de vous manquait à +l'appel, cette nuit... + +--Eh! fit Navailles, personne n'y manquera! + +--Tant mieux!... nous sommes tout prêts du but... Vous me croyez entamé; +depuis hier, j'ai grandi de moitié!... votre part a doublé... vous êtes +riches déjà sans le savoir autant que des ducs et pairs... Je veux que +ma fête soit complète; j'en ai besoin. + +--Elle le sera monseigneur, dit Montaubert qui était parmi les âmes +damnées. + +La promesse contenue dans les dernières paroles de Gonzague ranimait les +chancelants. + +--Je veux qu'elle soit joyeuse! ajouta-t-il. + +--Elle le sera, pardieu! elle le sera! + +--Moi, d'abord, dit le petit Oriol qui avait froid jusque dans la moelle +des os,--je me sens déjà tout guilleret... nous allons rire! + +--Nous allons rire! nous allons rire! répétèrent les autres prenant leur +parti en braves. + +Ce fut à ce moment que Peyrolles ramena Chaverny. + +--Pas un mot de ce qui vient de se passer, messieurs, dit Gonzague. + +--Chaverny! Chaverny! s'écria-t-on de toutes parts en affectant la plus +aimable gaieté,--arrive donc! on t'attend! + +A ce nom, le bossu qui était immobile comme une pierre au fond de sa +niche sembla s'éveiller. Sa tête s'encadra dans l'oeil-de-boeuf et +il regarda. + +Cocardasse et Passepoil l'aperçurent à la fois. + +--Attention! fit le Gascon. + +--On est à son affaire, répondit le Normand. + +--Voilà! voilà! fit Chaverny. + +--D'où viens-tu donc? demanda Navailles. + +--D'ici près... de l'autre côté de l'église... Ah! cousin! il vous faut +deux odalisques à la fois?... + +Gonzague pâlit. A l'oeil-de-boeuf, la figure du bossu s'éclaira, +puis disparut. + +Le bossu était derrière sa porte et contenait les battements de son +coeur à deux mains. + +Ce seul mot venait de le frapper comme un trait de lumière. + +--Fou! incorrigible fou! s'écria Gonzague presque gaiement. + +Sa pâleur avait fait place au sourire. + +--Mon Dieu! reprit Chaverny, l'indiscrétion n'est pas grande!... j'ai +tout simplement escaladé le mur pour faire un petit tour de promenade +dans le jardin d'Armide... Armide est double... il y a deux Armides... +manquant toutes les deux de Renaud! + +On s'étonnait de voir le prince si calme en face de cette insolente +escapade. + +--Et te plaisent-elles? demanda-t-il en riant. + +--Je les adore toutes deux!... Mais qu'y a-t-il, cousin? se reprit-il, +pourquoi m'avez-vous fait appeler? + +--Parce que tu es de noce, répliqua Gonzague. + +--Ah! bah! fit Chaverny, vraiment!... on se marie donc encore?... Et qui +se marie? + +--Une dot de cinquante mille écus. + +--Comptant?... + +--Comptant. + +--De beaux yeux, la cassette... avec qui? + +Son regard faisait le tour du cercle. + +--Devine! répliqua Gonzague qui riait toujours. + +--Voilà bien des mines de mariés, repartit Chaverny; je ne devine pas: +il y en a trop... Ah! si fait!... c'est peut-être moi? + +--Juste! fit Gonzague. + +Tout le monde éclata de rire. + +Le bossu ouvrit doucement la porte de sa niche et resta debout sur le +seuil. + +Sa figure avait changé d'expression: ce n'était plus cette tête pensive, +ce regard avide et profond: c'était Ésope II dit Jonas, le ricanement +vivant. + +--Et la dot? demanda Chaverny. + +--La voici, répondit Gonzague qui tira une liasse d'actions de son +pourpoint; elle est prête. + +Chaverny hésita un instant. Les autres le félicitaient en riant. + +Le bossu s'avança lentement et vint présenter son dos à Gonzague, après +lui avoir donné la plume trempée dans l'encre et la planchette. + +--Tu acceptes?... demanda Gonzague avant de signer les endos. + +--Ma foi oui, répondit le petit marquis; il faut bien se ranger. + +Gonzague signa. En signant, il dit au bossu: + +--Eh bien! l'ami, tiens-tu toujours à ta fantaisie? + +--Plus que jamais, monseigneur! + +Cocardasse et Passepoil regardaient cela bouche béante. + +--Pourquoi plus que jamais? demanda Gonzague. + +--Parce que je sais le nom du mari, monseigneur. + +--Et que t'importe ce nom? + +--Je ne saurais pas vous dire cela... Il est des choses qui ne +s'expliquent point... comment vous expliquer par exemple la conviction +où je suis que, sans moi, M. de Lagardère n'accomplira point sa promesse +fanfaronne?... + +--Tu as donc entendu? + +--Ma niche est là tout près... Monseigneur, je vous ai servi une fois. + +--Sers-moi deux fois et tu ne souhaiteras plus rien... + +--Cela dépend de vous, monseigneur! + +--Tiens, Chaverny, dit Gonzague en lui tendant les actions signées. + +Et, se tournant vers le bossu, il ajouta: + +--Tu seras de la noce, je t'invite! + +Tout le monde battit des mains, tandis que Cocardasse échangeait un +regard rapide avec Passepoil, en murmurant: + +--Le loup dans la bergerie! Capédébiou! ils ont raison: nous allons +rire! + +Tous les courtisans de Gonzague avaient entouré le bossu. Il partageait +les félicitations avec le marié. + +--Monseigneur, dit-il en s'inclinant pour remercier, je ferai de mon +mieux pour me rendre digne de cette haute faveur... Quant à ces +messieurs, nous avons déjà jouté de paroles... ils ont de l'esprit, mais +pas tant que moi... hé! hé! sans manquer au respect que je dois à +monseigneur, j'aurai le mot pour rire, je vous le promets... vous +verrez le bossu à table; il passe pour bon vivant... vous verrez! vous +verrez!... + + + + +VI + +--Le salon et le boudoir.-- + + +Il existait encore sous le règne de Louis-Philippe, dans la rue +Folie-Méricourt, à Paris, un échantillon parfait de cette petite et +précieuse architecture des premières années de la régence. Il y avait là +dedans un peu de fantaisie, un peu de grec, un peu de chinois. Les +ordonnances faisaient ce qu'elles pouvaient pour se rattacher à +quelqu'un des quatre styles helléniques, mais l'ensemble tenait du +kiosque et les lignes fuyaient tout autrement qu'au Parthénon. + +C'étaient des bonbonnières dans toute l'acception du mot. Au Fidèle +Berger on fabrique encore quantité de ces boîtes en carton à renflures +turques ou siamoises, hexagones pour la plupart, et dont la forme +heureuse fait le ravissement des acheteurs de bon goût. + +La petite maison de Gonzague avait la figure d'un kiosque, déguisé en +temple. La Vénus poudrée du XVIIIe siècle y eût choisi ses autels. + +Un petit péristyle blanc, flanqué de deux petites galeries blanches, +dont les colonnes corinthiennes supportaient un premier étage caché +derrière une terrasse. Le second étage, sortant tout à coup des +proportions carrées du bâtiment, s'élevait en belvédère à six pans +surmonté d'une toiture en chapeau chinois. + +C'était hardi, selon l'opinion des amateurs d'alors. + +Les possesseurs de certaines villas _délicieuses_, répandues autour de +Paris, pensent avoir inventé ce style macaron. Ils sont dans l'erreur: +le chapeau chinois et le belvédère datent de l'enfance de Louis XV. +Seulement, l'or jeté à profusion donnait aux excentricités d'alors un +aspect que nos villas économiques, quoique _délicieuses_, ne peuvent +point avoir. + +L'extérieur de ces cages à jolis oiseaux pouvait être blâmé par un goût +sévère; mais il était mignon, coquet, élégant. Quant à l'intérieur, +personne n'ignore les sommes extravagantes qu'un grand seigneur aimait à +enfouir dans sa petite maison. + +M. le prince de Gonzague, plus riche, lui tout seul, qu'une +demi-douzaine de très-grands seigneurs ensemble, n'avait pu manquer de +sacrifier à cette mode fastueuse. Sa Folie passait pour une merveille. + +C'était un grand salon hexagone, dont les six pans formaient les +fondations du belvédère. Quatre portes s'ouvraient sur quatre chambres +ou boudoirs qui eussent été de formes trapézoïdes sans les +serres-enclaves qui les régularisaient. Les deux autres portes, qui +étaient en même temps des fenêtres, donnaient sur des terrasses ouvertes +et chargées de fleurs. + +Nous avons peur de nous exprimer mal. Cette forme était un raffinement +exquis dont le Paris de la régence offrait tout au plus trois ou quatre +exemples. Pour être mieux compris, nous prierons le lecteur de se +figurer un premier étage qui serait un parterre, et de tailler dans ce +parterre, sans s'occuper des rognures, une pièce centrale à six pans, +escortés de quatre boudoirs carrés, placés comme les ailes d'un moulin à +vent: les deux pans principaux s'ouvraient sur des terrasses. Les +rognures, telles quelles ou modifiées par l'adjonction de cabinets, +formaient un parterre intérieur, communiquant avec les deux terrasses en +laissant pénétrer, dès qu'on le voulait, l'air avec le jour. + +Le duc d'Antin avait dessiné lui-même cette mignarde croix de +Saint-André pour la folie supplémentaire qu'il avait au hameau de +Miromesnil. + +Dans le salon de la Folie-Gonzague, le plafond et les frises étaient de +Vanloo l'aîné et de son fils Jean-Baptiste qui tenait alors le sceptre +de la peinture française. Deux jeunes gens, dont l'un n'avait encore que +quinze ans, Carle Vanloo, frère cadet de Jean-Baptiste, et Jacques +Boucher avaient eu les panneaux. Ce dernier, élève du vieux maître +Lemoine, fut célèbre du coup, tant il mit de charme et de voluptueux +abandon dans ses deux compositions: les _Filets de Vulcain_ et la +_Naissance de Vénus_. L'ornement des quatre boudoirs consistait en +copies de l'Albane et de Primatice, confiées au pinceau de Louis Vanloo, +le père. + +C'était princier dans toute la force du terme. Les deux terrasses en +marbre blanc avaient des sculptures antiques: on n'en voulait point +d'autre, et l'escalier, aussi de marbre, était cité comme le +chef-d'oeuvre d'Oppenort. + +Il était huit heures du soir, environ. Le souper promis avait lieu. Le +salon était plein de lumières et de fleurs. La table resplendissait sous +le lustre, et le désordre des mets prouvait que l'action était déjà +depuis longtemps engagée. + +Les convives étaient nos roués à la suite, parmi lesquels le petit +marquis de Chaverny se distinguait par une ivresse prématurée. On +n'était encore qu'au second service, et déjà il avait perdu à peu près +complétement la raison. + +Choisy, Navailles, Montaubert, Taranne et Albret avaient meilleure tête, +car ils se tenaient droit encore et gardaient conscience des folies +qu'ils pouvaient dire. + +Il y avait des dames, bien entendu, et bien entendu, ces dames +appartenaient en majeure partie à l'Opéra: noble institution qui, depuis +tantôt deux cents ans, n'a jamais failli à fournir en abondance tout ce +qui concerne son état. + +C'était d'abord mademoiselle Fleury, reine de la fête, pour qui M. de +Gonzague avait des bontés; c'étaient ensuite mademoiselle Nivelle, la +fille du Mississipi, la grosse et ronde Cidalise, bonne fille, nature +d'éponge, qui absorbait madrigaux et mots spirituels pour les rendre en +sottises, pour peu qu'on la pressât; mademoiselle Desbois, mademoiselle +Dorbigny et cinq ou six autres demoiselles, également ennemies de la +gêne et des préjugés. + +Elles étaient toutes belles, jeunes, gaies, folles et prêtes à rire, +même quand elles avaient envie de pleurer; telle est la qualité de +l'emploi: on ne prend pas un avocat pour qu'il ne plaide point. Une +danseuse triste est un pernicieux produit qu'il faut laisser pour +compte. + +Certaines gens pensent que le plus lugubre point de ces existences +navrantes et parfois navrées qui frétillent dans la gaze rose comme le +poisson dans la poêle, c'est de n'avoir point le droit de pleurer. + +Gonzague était absent. On venait de le mander au Palais-Royal. + +Outre le siége qui l'attendait, il y avait trois autres siéges vides. + +D'abord celui de dona Cruz qui s'était sauvée lors du départ de +Gonzague. + +Nous disions tout à l'heure que mademoiselle Fleury était la reine de la +fête: ceci doit être entendu en l'absence de dona Cruz. + +Dona Cruz avait ensorcelé tout le monde autour de la table, bien qu'elle +eût empêché l'entretien d'arriver à ce haut diapason qu'atteignait, +dit-on, dès le premier service, une orgie de la régence. + +On ne savait pas bien au juste si le prince de Gonzague avait forcé dona +Cruz à venir, ou si la charmante fille avait forcé le prince à lui faire +place. La chose certaine, c'est qu'elle avait été éblouissante, et que +tout le monde l'adorait, sauf le bon petit Oriol qui restait fidèlement +l'esclave de mademoiselle Nivelle. + +Le second siége vide n'avait point encore été occupé. + +Le troisième appartenait au bossu Ésope II, dit Jonas, que Chaverny +venait de vaincre en combat singulier, à coup de verres de champagne. + +Au moment où nous entrons, Chaverny, abusant de sa victoire, entassait +des manteaux et des douillettes, des mantes de femme, sur le corps de ce +malheureux bossu, enseveli dans une immense bergère. + +Le bossu, ivre-mort, ne se plaignait point. Il était complétement caché +sous ce monceau de dépouilles, et Dieu sait qu'il courait grand risque +d'étouffer. + +Au reste, c'était bien fait! Le bossu n'avait point tenu ce qu'il avait +promis. Il s'était montré taciturne, maussade, inquiet, préoccupé. A +quoi pouvait penser ce pupitre? + +Ces dames l'avaient lutiné vainement. Dona Cruz elle-même ayant voulu +lui parler de trop près, le bossu avait reculé son siége comme un +malotru qu'il était. + +A bas le bossu! C'était bien la dernière fois qu'il assistait à +semblable fête! + +Une question que l'on s'était adressée plusieurs fois avant d'être ivre, +c'était à savoir pourquoi dona Cruz elle-même y assistait. + +Gonzague avait l'habitude de ne rien faire au hasard. Jusqu'alors il +avait caché cette dona Cruz aussi soigneusement que s'il eût été son +tuteur espagnol. Et maintenant, il la faisait souper avec une douzaine +de vauriens... C'était pour le moins fort étrange. + +Chaverny avait demandé si c'était là sa femme; Gonzague avait secoué la +tête négativement. Chaverny avait voulu savoir où était sa fiancée; on +lui avait répondu: Patience. + +Quel avantage Gonzague pouvait-il avoir à traiter ainsi une jeune fille +qu'il voulait produire à la cour sous le nom de mademoiselle de Nevers? + +C'était son secret. Gonzague disait ce qu'il lui plaisait de dire, rien +de plus. + +On avait bu en conscience. Ces dames étaient fort animées, excepté la +Nivelle qui avait le vin mélancolique. Cidalise et Desbois chantaient +la gaudriole; la Fleury s'égosillait à demander les violons. + +Oriol, rond comme une boule, racontait des prouesses d'amour auxquelles +personne ne voulait croire. Les autres buvaient, riaient, chantaient; le +vin était exquis, la chère délicieuse: nul ne gardait souvenir des +menaces qui planaient sur ce festin de Balthazar. + +M. de Peyrolles seul conservait sa figure de carême-prenant. La gaieté +générale, qu'elle fût ou non de bon aloi, ne le gagnait pas. + +--Est-ce que personne n'aura la charité de faire taire monsieur Oriol? +demanda la Nivelle d'un ton triste et ennuyé. + +Sur dix femmes galantes, il y en a cinq pour le moins qui ont cette +manière de se divertir. + +--La paix! Oriol, fit-on. + +--Je ne parle pas si haut que Chaverny, répondit le gros petit traitant; +Nivelle est jalouse... Je ne lui dirai plus mes fredaines. + +--Innocent!... murmura la Nivelle qui se gargarisait avec un verre de +champagne. + +--Des bleues? demanda Cidalise à Fleury. + +--Deux bleues et une blanche. + +--Et tu le reverras?... + +--Jamais... Il n'en a plus. + +--Mesdames, dit la Desbois, je vous dénonce le petit Mailly qui veut +être aimé pour lui-même. + +--Quelle horreur! fit tout d'une voix la partie féminine de l'assemblée. + +En face de cette prétention blasphématoire, volontiers eussent-elles +répété comme M. le baron de Barbanchois: + +--Où allons-nous! où allons-nous! + +Chaverny était revenu s'asseoir. + +--Si ce coquin d'Ésope s'éveille, dit-il, je le noie!... + +Son regard alourdi fit le tour de la table. + +--Je ne vois plus la divinité de notre Olympe, s'écria-t-il; j'ai besoin +de sa présence pour vous expliquer ma position. + +--Pas d'explications, au nom du ciel! fit Cidalise. + +--J'en ai besoin, reprit Chaverny qui chancelait sur son fauteuil; c'est +une affaire de délicatesse... Cinquante mille écus! ne voilà-t-il pas le +Pérou!... Si je n'étais pas amoureux... + +--Amoureux de qui? interrompit Navailles; tu ne connais pas ta +fiancée!... + +--Voilà l'erreur!... Je vais vous expliquer ma position. + +--Non, non!... si, si!... gronda le choeur. + +--Une petite blonde ravissante, contait Oriol à Choisy, qui dormait; +elle me suivait comme un bichon. Impossible de me débarrasser +d'elle!... Vous sentez, j'avais peur que Nivelle ne nous rencontrât +ensemble... Au fond, il n'y a pas de tigresse pour être jalouse comme +cette Nivelle... Enfin, vers trois heures du matin... + +--Alors, cria Chaverny, si vous ne voulez pas me laisser, dites-moi où +est dona Cruz... Je veux dona Cruz. + +--Dona Cruz! dona Cruz! répéta-t-on de toutes parts; Chaverny a raison! +Il nous faut dona Cruz. + +--Vous pourriez bien dire mademoiselle de Nevers! prononça sèchement +Peyrolles. + +Un long éclat de rire couvrit sa voix, et chacun répéta: + +--Mademoiselle de Nevers! c'est juste! mademoiselle de Nevers. + +On se leva en tumulte. + +--Ma position..., commença Chaverny. + +Tout le monde se sauva de lui et courut à la porte par où dona Cruz +était sortie. + +--Oriol!... fit la Nivelle; ici, tout de suite! + +Le gros petit traitant ne se fit point prier; il eût voulu seulement que +cette familiarité n'échappât à personne. + +--Asseyez-vous près de moi, ordonna Nivelle en bâillant à se fendre la +mâchoire, et contez-moi l'histoire de Peau-d'Ane: j'ai sommeil. + +--Il était une fois..., commença le docile Oriol. + +--As-tu joué aujourd'hui? demanda Cidalise à Desbois. + +--Ne m'en parle pas!... Sans Lafleur, mon laquais, j'aurais été obligé +de vendre mes diamants! + +--Lafleur!... comment?... + +--Lafleur est millionnaire depuis hier et me protége depuis ce matin. + +--Je l'ai vu! s'écria la Fleury; il a, ma foi, fort bon air!... + +--Il a la maison du vicomte de Villedieu qui s'est pendu. + +--Il a acheté les équipages du marquis de Bellegarde qui est en fuite. + +--On parle de lui! + +--Je crois bien! Il a fait une chose adorable... une distraction à la +Brancas!... Aujourd'hui, comme il sortait de la Maison d'Or, son +carrosse l'attendait dans la rue... l'habitude l'a emporté... il est +monté derrière... + +--Dona Cruz! dona Cruz! criaient ces messieurs. + +Chaverny frappa à la porte du boudoir où l'on supposait que la charmante +Espagnole s'était retirée. + +--Si vous ne venez pas, menaça Chaverny, nous faisons le siége. + +--Oui, oui!... un siége! + +--Messieurs, messieurs!... disait Peyrolles. + +Chaverny le saisit au collet. + +--Si tu ne te tais pas, toi, hibou! s'écria-t-il,--nous nous servons de +toi comme d'un bélier pour enfoncer la porte! + +Dona Cruz n'était point dans le boudoir, dont elle avait fermé la porte +à clef en se retirant. Le boudoir communiquait avec le rez-de-chaussée +par un escalier dérobé.--Dona Cruz était descendue au rez-de-chaussée où +se trouvait sa chambre à coucher. + +Sur le sofa, la pauvre Aurore était là toute tremblante et les yeux +fatigués de larmes. + +Il y avait quinze heures qu'Aurore était dans cette maison. Sans dona +Cruz, elle fût morte de chagrin et de peur. + +Dona Cruz était déjà venue la voir deux fois depuis le commencement du +souper. + +--Quelles nouvelles? demanda Aurore d'une voix faible. + +--M. de Gonzague vient d'être mandé au palais, répondit dona Cruz. Tu +as tort d'avoir peur, va, pauvre petite soeur: là-haut ce n'est pas +bien terrible... et si je ne te savais pas ici, inquiète, triste, +accablée, je m'amuserais de tout mon coeur. + +--Que fait-on dans ce salon?... le bruit vient jusqu'ici... + +--Des folies... on rit à gorge déployée... le champagne coule... ces +gentilshommes sont gais, spirituels, charmants... un surtout que l'on +nomme Chaverny... + +Aurore passa le revers de sa main sur son front comme pour rappeler un +souvenir. + +--Chaverny! répéta-t-elle. + +--Tout jeune... tout brillant... ne craignant ni Dieu ni +diable!...--Mais il m'est défendu de m'occuper trop de lui, +s'interrompit-elle;--il est fiancé! + +--Ah! fit Aurore d'un ton distrait. + +--Devine avec qui, petite soeur. + +--Je ne sais... que m'importe cela? + +--Il t'importe assurément... c'est avec toi que le jeune marquis de +Chaverny est fiancé! + +Aurore releva lentement sa tête pâle et sourit tristement. + +--Je ne plaisante pas! insista dona Cruz. + +--De ses nouvelles, à lui, murmura Aurore--ma soeur! ma petite Flor! +ne m'apportes-tu point de ses nouvelles? + +--Je ne sais rien... absolument rien. + +La belle tête d'Aurore retomba sur sa poitrine, tandis qu'elle +poursuivait en pleurant: + +--Hier, ces hommes ont dit, lorsqu'ils nous attaquèrent: Il est mort... +Lagardère est mort! + +--Quant à cela, fit dona Cruz, moi je suis sûre qu'il n'est pas mort! + +--Qui te donne cette certitude? demanda vivement Aurore. + +--Deux choses: la première, c'est qu'ils ont encore peur de lui +là-haut... la seconde, c'est cette femme qu'ils ont voulu me donner pour +mère... + +--Son ennemie?... Celle que j'ai vue la nuit dernière au Palais-Royal? + +--Oui, son ennemie... d'après ta description, je l'ai bien reconnue... +La seconde raison, disais-je, c'est que cette femme le poursuit +toujours: son acharnement n'a point diminué... Quand j'ai été me +plaindre aujourd'hui à M. de Gonzague du singulier traitement qu'on +m'avait fait subir chez toi, je l'ai vue, cette femme, et je l'ai +entendue: elle disait à un seigneur en cheveux blancs qui sortait de +chez elle: Cela me regarde; c'est mon devoir et c'est mon droit; j'ai +les yeux ouverts; il ne m'échappera pas!... et quand la vingt-quatrième +heure sonnera, il sera arrêté, fallût-il pour cela ma propre main! + +--Oh! dit Aurore,--ce ne peut être que la même femme!... je la reconnais +à sa haine... et voilà plus d'une fois que l'idée me vient... + +--Quelle idée? demanda dona Cruz. + +--Rien... je ne sais... je suis folle! + +--Il me reste une chose à te dire, reprit dona Cruz avec +hésitation;--c'est presque un message que je t'apporte... M. de Gonzague +a été bon pour moi, mais je n'ai plus de confiance en M. de Gonzague.... +Toi, je t'aime de plus en plus, ma pauvre petite Aurore. + +Elle s'assit sur le sofa auprès de sa compagne et poursuivit: + +--M. de Gonzague m'a certainement dit cela pour que je te le répète... + +--Que t'a-t-il dit? interrogea Aurore. + +--Tout à l'heure, répondit dona Cruz, quand tu m'as interrompue pour me +parler de ton beau chevalier, Henri de Lagardère, j'en étais à +t'apprendre qu'on voulait te marier avec le jeune marquis de Chaverny. + +--Mais de quel droit me marier? + +--Je l'ignore... mais on ne semble pas se préoccuper beaucoup de la +question de savoir si l'on a droit ou non... Gonzague a lié conversation +avec moi... Dans le cours de l'entretien, il a glissé ces paroles: «Si +elle se montre obéissante, elle sauvera d'un mortel danger tout ce +qu'elle a de plus cher au monde.» + +--Lagardère!... s'écria Aurore. + +--Je crois, répondit l'ancienne gitanita, qu'il voulait parler de +Lagardère. + +Aurore cacha sa tête entre ses mains. + +--Il y a comme un brouillard sur ma pensée! murmura-t-elle;--Dieu +n'aura-t-il point pitié de moi? + +Dona Cruz l'attira contre son coeur. + +--N'est-ce pas Dieu qui m'a mise là près de toi! fit-elle doucement;--je +ne suis qu'une femme, mais je suis forte et n'ai pas peur de mourir... +s'ils t'attaquaient, Aurore, tu aurais quelqu'un pour te défendre. + +--Aurore lui rendit son étreinte.--On commençait à entendre les voix +tumultueuses de ceux qui appelaient dona Cruz. + +--Il faut que je m'en aille, dit celle-ci! + +Puis, sentant qu'Aurore tremblait tout à coup dans ses bras: + +--Pauvre chère enfant! reprit-elle,--comme la voilà pâle... + +--J'ai peur, ici, quand je suis toute seule, balbutia Aurore;--ces +valets, ces servantes... tout me fait peur... + +--Tu n'as rien à craindre, répondit dona Cruz;--ces valets, ces +servantes savent que je t'aime... ils croient que mon pouvoir est grand +sur l'esprit de Gonzague... + +Elle s'interrompit et parut réfléchir. + +--Il y a des instants où je le crois moi-même, poursuivit-elle;--l'idée +me vient parfois que Gonzague a besoin de moi... + +A l'étage supérieur le bruit redoublait. + +Dona Cruz se leva et reprit le verre de champagne qu'elle avait déposé +sur la table. + +--Conseille-moi... Guide-moi! dit Aurore. + +--Rien n'est perdu s'il a vraiment besoin de moi! s'écria dona Cruz. Il +faut gagner du temps... + +--Mais ce mariage... je préférerais mille fois la mort! + +--Il est toujours temps de mourir, chère petite soeur! + +Comme elle faisait un mouvement pour se retirer, Aurore la retint par sa +robe. + +--Vas-tu donc m'abandonner tout de suite? dit-elle. + +--Ne les entends-tu pas?... ils m'appellent!... Mais, fit-elle en se +ravisant tout à coup, t'ai-je parlé du bossu? + +--Non, répondit Aurore,--quel bossu? + +--Celui qui me fit sortir d'ici hier au soir par des chemins que je ne +connaissais pas moi-même... celui qui me conduisit jusqu'à la porte de +ta maison... il est ici! + +--Au souper? + +--Au souper... Comme je me suis souvenue de ce que tu m'as dit... de cet +étrange personnage qui seul est admis dans la retraite de ton beau +Lagardère... + +--Ce doit être le même! fit Aurore. + +--J'en jurerais!... je me suis rapprochée de lui pour lui dire que, le +cas échéant, il pouvait compter sur moi. + +--Eh bien?... + +--C'est le bossu le plus bizarre qui ait abusé jamais du droit de +caprice!... il a fait semblant de ne me point reconnaître: impossible de +tirer de lui une parole! il était tout entier à ces dames qui +s'amusaient de lui et le faisaient boire furieusement... si bien qu'il +est tombé sous la table. + +--Il y a donc des femmes en haut? demanda Aurore. + +--Je crois bien! répondit dona Cruz. + +--Quelles femmes? + +--De grandes dames, répliqua la gitanita de bonne foi;--va! ce sont bien +là les Parisiennes que j'avais rêvées dans notre Madrid!... Point de +voiles jaloux! point de dentelles prudes!... les dames de la cour, ici, +chantent, rient, boivent, jurent comme des mousquetaires... c'est +charmant!... + +--Es-tu bien sûre que ce soient des dames de la cour? + +Dona Cruz fut presque offensée. + +--Je voudrais bien les voir, dit encore Aurore. Sans être vue, +ajouta-t-elle en rougissant. + +--Et ne voudrais-tu point voir aussi ce joli petit marquis de Chaverny? +demanda dona Cruz avec un peu de moquerie. + +--Si fait, répondit Aurore simplement;--je voudrais bien le voir. + +La gitanita, sans lui donner le temps de la réflexion, la saisit par le +bras en riant et l'entraîna vers l'escalier dérobé. + +Les clameurs de l'orgie s'engouffraient dans l'étroit couloir. Aurore +faillit tomber dix fois avant d'arriver au boudoir du premier étage. + +Là, les deux jeunes filles n'étaient plus séparées de la fête que par +l'épaisseur d'une porte. + +On entendait vingt voix qui criaient, parmi le choc des verres et les +éclats de rire. + +--Faisons le siége du boudoir! à l'assaut! à l'assaut! + + + + +VII + +--Une place vide.-- + + +M. de Peyrolles, représentant peu accrédité du maître de céans, voyait +son autorité complétement méconnue. Chaverny et deux ou trois autres lui +avaient déjà demandé des nouvelles de son oreille. Il était désormais +impuissant à réprimer le tumulte. + +De l'autre côté de la porte, Aurore, plus morte que vive, regrettait +amèrement d'avoir quitté sa retraite. + +Dona Cruz riait, l'espiègle et l'intrépide,--il eût fallu, pour +l'effrayer, bien autre chose que cela! + +Elle souffla les bougies qui éclairaient le boudoir, non point pour +elle, mais pour que, du salon, personne ne pût voir sa compagne. + +--Regarde, dit-elle en montrant le trou de la serrure. + +Mais l'humeur curieuse d'Aurore était passée. + +--Allez-vous nous laisser longtemps pour cette demoiselle? demanda +Cidalise. + +--Voilà qui en vaut la peine! ajouta la Desbois. + +--Elles sont jalouses, les marquises! pensa tout haut dona Cruz. + +Aurore avait l'oeil à la serrure. + +--Cela, des marquises! fit-elle avec doute. + +Dona Cruz haussa les épaules d'un air capable et dit: + +--Tu ne connais pas la cour! + +--Dona Cruz! dona Cruz! nous voulons dona Cruz! criait-on dans le salon. + +La gitanita eut un naïf et orgueilleux sourire. + +--Ils me veulent!... murmura-t-elle. + +On secoua la porte. Aurore se recula vivement. Dona Cruz mit l'oeil à +la serrure à son tour. + +--Oh! oh! oh! s'écria-t-elle en éclatant de rire, quelle bonne figure a +ce pauvre Peyrolles. + +--La porte résiste, dit Navailles. + +--J'ai entendu parler, ajouta Nocé. + +--Un levier!... une pince!... + +--Pourquoi pas du canon?... demanda la Nivelle en s'éveillant à demi. + +Oriol se pâma. + +--J'ai mieux que cela! s'écria Chaverny, une sérénade!... + +--Avec les verres, les couteaux, les bouteilles et les assiettes, +enchérit Oriol en regardant sa Nivelle. + +Celle-ci sommeillait de nouveau. + +--Il est charmant, le petit marquis! murmura dona Cruz. + +--Lequel est-ce? demanda Aurore en se rapprochant de la porte. + +--Mais je ne vois plus le bossu, dit la gitanita au lieu de répondre... + +--Y êtes-vous? criait en ce moment Chaverny. + +Aurore, qui avait maintenant l'oeil à la serrure, faisait tous ses +efforts pour reconnaître son galant de la calle Major à Madrid. La +confusion était si grande dans le salon qu'elle n'y pouvait point +parvenir. + +--Lequel est-ce? répéta-t-elle. + +--Le plus ivre de tous, répliqua cette fois dona Cruz. + +--Nous y sommes! nous y sommes! gronda le choeur des exécutants. + +Ils s'étaient levés presque tous, les dames aussi, chacun tenait à la +main son instrument d'accompagnement. Cidalise avait un réchaud, sur +lequel la Desbois frappait. C'était, avant même qu'eût commencé le +chant, un charivari épouvantable. + +Peyrolles ayant essayé une observation timide, fut saisi par Navailles +et Gironne, et provisoirement accroché à un portemanteau. + +--Qui est-ce qui chante? + +--Chaverny! Chaverny! c'est Chaverny qui chante! + +Et le petit marquis, poussé de main en main, fut jeté contre la porte. + +Aurore le reconnut en ce moment et se rejeta violemment en arrière. + +--Bah! fit dona Cruz; parce qu'il est un peu gris?... C'est la mode de +la cour... il est charmant! + +Chaverny réclama le silence d'un geste aviné. On se tut. + +--Mesdames et messieurs, dit-il, je tiens avant tout à vous expliquer ma +position. + +Il y eut une tempête de huées. + +--Pas de discours!... Chante ou tais-toi! + +--Ma position est simple, bien qu'au premier abord elle puisse +sembler... + +--A bas Chaverny!... un gage!... accrochons Chaverny auprès de +Peyrolles. + +--Pourquoi veux-je vous expliquer ma position? reprenait le petit +marquis avec l'imperturbable ténacité de l'ivresse. C'est que la +morale... + +--A bas la morale!... + +--C'est que les circonstances... + +--A bas les circonstances!... + +Cidalise, la Desbois et la Fleury étaient comme trois louves autour de +lui. Nivelle dormait. + +--Si tu chantes, reprit Nocé, on te laissera expliquer ta position. + +--Le jurez-vous? demanda Chaverny sérieusement. + +Chacun prit la pose d'un Horace à la scène du serment. + +--Nous le jurons! nous le jurons!... + +--Alors, dit Chaverny, laissez-moi expliquer ma position auparavant. + +Dona Cruz se tenait les côtes. + +Mais les gens du salon se fâchaient. On parlait de pendre Chaverny par +les pieds, en dehors de la fenêtre. + +Le XVIIIe siècle aussi avait de bien agréables plaisanteries. + +--Ce ne sera pas long, continuait le petit marquis; au fond ma position +est bien claire. Je ne connais pas ma femme, ainsi je ne peux pas la +détester... j'aime les femmes en général... c'est donc un mariage +d'inclination. + +Vingt voix éclatant comme un tonnerre, se mirent à hurler: + +--Chante! chante! chante! + +Chaverny prit une assiette et un couteau des mains de Taranne. + +--Ce sont de petits vers, dit-il, composés par un jeune homme... + +--Chante! chante! chante! + +--Ce sont de simples couplets... attention au refrain! + +Il chanta en s'accompagnant sobrement sur son assiette: + + Qu'une femme + Ait deux maris, + On la blâme + Et moi j'en ris. + + Mais un mâle bigame + A mon sens est infâme, + Car aujourd'hui la femme + Est hors de prix + A Paris! + +--Pas trop mal! pas trop mal! fit la censure. + +--Oriol connaît le cours du jour! + +--Au refrain! au refrain! + + Mais un mâle bigame + A mon sens est infâme + Car aujourd'hui la femme + Est hors de prix + A Paris! + +--Qui est ce qui me donne à boire? dit Nivelle en sursaut. + +--Comment trouvez-vous cela, charmante? demanda Oriol. + +--C'est bête comme tout!... bravo! bravo! + +--Mais n'aie donc pas peur! disait à la pauvre Aurore dona Cruz qui la +tenait embrassée. + +--Le second couplet!... Courage, Chaverny! + +Il continua: + + A la banque + Du bon régent + Rien ne manque + Sinon l'argent... + +A cet irrévérencieux début, Peyrolles fit un haut-le-corps si désespéré +qu'il se décrocha lui-même et tomba à plat ventre. + +--Messieurs! messieurs! au nom de M. le prince de Gonzague!... fit-il en +se relevant. + +Mais on ne l'entendait pas. + +--C'est faux! criaient les uns. + +--Calomnie! calomnie! + +--M. Law a tous les trésors du Pérou dans sa cave! + +--Pas de politique! + +--Si fait!... Non pas! + +--Vive Chaverny!... A bas Chaverny! + +--Bâillonnez-le!... Laissez-le continuer!... + +Et ces dames qui cassaient fanatiquement les assiettes et les verres! + +--Chaverny, viens m'embrasser! cria Nivelle. + +--Par exemple! protesta le gros petit traitant. + +--Il fait la hausse pour nous! grommela Nivelle en refermant les yeux; +il est gentil, ce petit marquis!... il a dit que la femme est hors de +prix à Paris... ce n'est pas encore assez cher... Les hommes sont des +pot-au-feu! Tant que je vois un homme garder une pistole au fond de son +sac, moi, ça m'énerve! + +Dans le boudoir, Aurore, le visage caché derrière ses deux mains, +disait d'une voix altérée: + +--J'ai froid... j'ai froid jusqu'au fond de l'âme... l'idée qu'on veut +me livrer à un pareil homme!... + +--Va! dit dona Cruz! Il ne te mangerait pas!... je me chargerais bien, +moi, de le rendre doux comme un agneau... Tu ne le trouves donc pas bien +gentil? + +--Viens! emmène-moi!... Je veux passer le reste de la nuit en prières... + +Elle chancelait. Dona Cruz la soutint dans ses bras. + +La gitanita était bien le meilleur petit coeur qui fût au monde, mais +elle ne partageait point du tout les répulsions de sa compagne. + +C'était bien là le Paris qu'elle avait rêvé. + +--Viens donc, dit-elle, pendant que Chaverny, profitant d'une courte +échappée de silence, demandait avec larmes qu'on lui permît d'expliquer +sa position. + +En descendant l'escalier, dona Cruz dit: + +--Petite soeur, gagnons du temps... fais semblant d'obéir, +crois-moi... plutôt que de te laisser dans l'embarras je l'épouserais, +moi, le Chaverny. + +--Tu ferais cela pour moi!... s'écria Aurore dans un élan de naïve +gratitude. + +--Mon Dieu oui... Allons... prie, puisque cela te console... dès que je +pourrai m'échapper, je viendrai te revoir. + +Elle remonta l'escalier, le pied leste, le coeur léger, en brandissant +déjà son verre de champagne. + +--Certes..., murmurait-elle, pour l'obliger... Avec ce Chaverny on +passerait sa vie à rire... quoi de mieux! + +En arrivant à la porte du boudoir, elle s'arrêta pour écouter. + +Chaverny disait d'un accent indigné: + +--M'avez-vous promis, oui ou non, que je pourrais expliquer ma +position?... + +--Jamais!... Chaverny abuse de sa position!... à la porte!... + +--Décidément, messieurs, fit Navailles en ce moment, il faut donner +l'assaut!... la petite se moque de nous. + +Dona Cruz saisit ce moment pour ouvrir la porte. + +Elle parut sur le seuil, souriante et gaie, levant son verre au-dessus +de sa tête. + +Il y eut un long et bruyant applaudissement. + +--Allons donc! messieurs! dit-elle en tendant son verre vide; un peu +d'entrain!... est-ce que vous croyez que vous faites du bruit?... + +--Nous tâchons, fit Oriol. + +--Vous êtes de pauvres tapageurs, reprit dona Cruz qui vida son verre +d'un trait; on ne vous entend pas seulement derrière cette porte! + +--Est-ce vrai? s'écrièrent nos roués humiliés. + +Ils se croyaient de taille à empêcher Paris de dormir. + +Chaverny contemplait dona Cruz avec admiration. + +--Délicieuse! murmurait-il, adorable! + +Oriol voulut répéter ces mots qui lui semblaient jolis, mais Nivelle se +réveilla pour le pincer jusqu'au sang. + +--Voulez-vous bien vous taire! dit-elle. + +--Oui, ma charmante! répondit le docile Oriol. + +Il essaya de s'esquiver, mais la fille du Mississipi le retint par la +manche. + +--A l'amende! fit-elle; une bleue! + +Oriol tira son portefeuille et donna une action toute neuve, tandis que +Nivelle chantonnait: + + Car aujourd'hui, la femme + Est hors de prix, + A Paris! + +Dona Cruz cependant cherchait des yeux le bossu. Son instinct lui disait +que, malgré ses rebuffades, cet homme était un secret allié. + +Mais elle n'avait là personne à qui adresser une question. + +Elle dit seulement, pour savoir si le bossu avait accompagné Gonzague: + +--Où donc est monseigneur? + +--Son carrosse est de retour, répondit Peyrolles qui rentrait; +monseigneur donne des ordres. + +--Pour les violons, sans doute, ajouta Cidalise. + +--Allons nous vraiment danser? s'écria la gitanita déjà rouge de +plaisir. + +La Desbois et la Fleury lui jetèrent un dédaigneux regard. + +--J'ai vu un temps, dit sentencieusement Nivelle, où nous trouvions +toujours quelque chose sous nos assiettes quand nous venions ici. + +Elle releva son assiette et reprit: + +--Néant! pas le moindre grain de mil!... Ah! mes belles, la régence +baisse!... + +--La régence vieillit!... appuya Cidalise. + +--La régence se fane!... Quand nous aurions eu chacune deux ou trois +bleues au dessert, Gonzague aurait-il été plus pauvre? + +--Qu'est-ce que c'est que des bleues? demanda dona Cruz. + +Que dire pour peindre la stupéfaction générale? Figurez-vous, de nos +jours, un souper à la Maison dorée, un souper composé de rats et de +Tortoniens, et figurez-vous une de ces dames ignorant ce que c'est que +le crédit mobilier! + +C'est impossible. Eh bien, la candeur de dona Cruz était tout aussi +invraisemblable. + +Chaverny fouilla précipitamment dans sa poche où était la dot. Il prit +une douzaine d'actions qu'il mit dans la main de la gitanita. + +--Merci, fit-elle, M. de Gonzague vous les rendra. + +Puis, éparpillant les actions devant Nivelle et les autres, elle ajouta +avec une grâce charmante: + +--Mesdames, voilà votre dessert! + +Ces dames prirent les actions et déclarèrent que cette petite était +détestable. + +--Voyons! voyons! poursuivit dona Cruz, il ne faut pas que monseigneur +nous trouve endormis!... à la santé de M. le marquis de Chaverny!... +votre verre, marquis! + +Celui-ci tendit son verre et poussa un profond soupir. + +--Si vous saviez!... murmura-t-il; si je pouvais vous dire... + +Il but, et pendant cela, Navailles s'écria: + +--Prenez garde! il va vous expliquer sa position. + +--Pas à vous! répliqua Chaverny; je ne veux pour auditeur que la +charmante dona Cruz!... vous n'êtes pas dignes de comprendre... + +--C'est pourtant bien simple, interrompit Nivelle, votre position est +celle d'un homme gris! + +Tout le monde éclata de rire. On crut que le gros petit Oriol allait +étouffer. + +--Morbleu! fit le marquis en brisant son verre sur la table, y a-t-il +ici quelqu'un d'assez hardi pour se moquer de moi!... Dona Cruz! je ne +plaisante pas!... vous êtes ici comme une étoile du ciel, égarée parmi +des lampions!... + +Bruyante protestation de ces dames! + +--C'est trop fort!... trop fort, dit Oriol. + +--Tais-toi, fit Chaverny; la comparaison ne peut blesser que les +lampions... d'ailleurs, je ne vous parle pas à vous autres... je somme +M. de Peyrolles d'arrêter vos indécentes vociférations... et j'ajoute +qu'il ne m'a jamais plu qu'un instant dans sa vie... c'est quand il +était accroché au portemanteau... il était bien!.. + +Il eut un attendrissement involontaire et ajouta les larmes aux yeux: + +--Ah!.. il était très-bien!... Mais pour en revenir à ma position, +s'interrompit-il en prenant les deux mains de dona Cruz. + +--Je la sais sur le bout des doigts. M. le marquis, fit la gitanita; +vous épousez cette nuit une femme charmante... + +--Charmante?... interrogea le choeur. + +--Charmante! répéta dona Cruz; jeune, spirituelle, bonne, et n'ayant pas +la moindre idée des bleues... + +--Une épigramme! fit Nivelle, cela se forme! + +--Vous montez en chaise de poste, continua dona Cruz en s'adressant +toujours à Chaverny, vous enlevez votre femme... + +--Ah!... interrompit le petit marquis; si c'était vous, adorable +enfant!... + +Dona Cruz lui emplit son verre jusqu'aux bords. + +--Messieurs, dit Chaverny avant de boire, dona Cruz vient d'éclairer ma +position... je ne l'aurais pas mieux fait moi-même... cette position est +romanesque... + +--Buvez donc? fit la gitanita en riant. + +--Permettez... depuis longtemps déjà je nourris une pensée!... + +--Voyons! voyons la pensée de Chaverny! + +Il se leva et prit une pose d'orateur. + +--Messieurs, dit-il; voici plusieurs siéges vides... Celui-ci +appartient à mon cousin de Gonzague... celui-ci au bossu... ils ont été +occupés tous deux... mais celui-là... + +Il montrait un fauteuil placé juste en face de celui de Gonzague, et +dans lequel en effet, depuis le commencement du souper personne ne +s'était assis. + +--Voici la pensée que j'ai, poursuivit Chaverny; je veux que ce siége +soit occupé!... je veux qu'on y mette la mariée! + +--C'est juste! c'est juste! cria-t-on de toutes part; l'idée de Chaverny +est raisonnable!... La mariée! la mariée!... + +Dona Cruz voulut saisir le bras du petit marquis, mais rien n'était +capable de le distraire. + +--Que diable! grommela-t-il en se tenant à la table et la figure inondée +de ses cheveux, je ne suis pas ivre, peut-être! + +--Buvez et taisez-vous! lui glissa dona Cruz à l'oreille. + +--Je veux bien boire, astre divin... oui... Dieu m'est témoin que je +veux bien boire... mais je ne veux pas me taire!... mon idée est +juste... elle découle ma position... je demande la mariée... car... +écoutez donc vous autres! + +--Écoutez! Écoutez!... Il est beau comme le dieu de l'Éloquence! + +Ce fut Nivelle qui s'éveilla tout à fait pour dire cela. + +Chaverny frappa du poing la table et continua en criant plus fort: + +--Je dis qu'il est absurde... absurde!... + +--Bravo, Chaverny!... superbe, Chaverny! + +--Absurde!... de laisser une place vide... + +--Magnifique!... magnifique!... Bravo, Chaverny. + +L'assistance entière applaudissait. Le petit marquis faisait des efforts +extravagants pour suivre sa pensée. + +--De laisser une place vide, acheva-t-il en se cramponnant à la nappe, +si l'on n'attend pas quelqu'un! + +Au moment où une salve de bravos allait accueillir cette laborieuse +conclusion, Gonzague parut à la porte de la galerie et dit: + +--Aussi attend-on quelqu'un! + + + + +VIII + +--Une pêche et un bouquet.-- + + +La figure de M. le prince de Gonzague parut à chacun sévère et même +soucieuse. On posa ses verres sur la table et le sourire s'évanouit. + +--Cousin, dit Chaverny, retombé au fond de son fauteuil; je vous +attendais pour vous parler un peu de ma position... + +Gonzague vint jusqu'à la table et lui prit le verre qu'il était en train +de porter à ses lèvres. + +--Ne bois plus! dit-il d'un ton sec. + +--Par exemple! protesta Chaverny. + +Gonzague jeta le verre par la fenêtre et répéta: + +--Ne bois plus. + +Chaverny le regardait avec de gros yeux étonnés. + +Les convives se rassirent. La pâleur avait déjà remplacé sur plus d'un +visage les vives couleurs et l'ivresse naissante. + +Il y avait une pensée qu'on avait tenue à l'écart depuis le commencement +de cette fête, mais qui planait dans l'air. + +L'aspect soucieux de M. de Gonzague la ramenait. + +Peyrolles essaya de se glisser vers son maître, mais dona Cruz le +prévint. + +--Un mot, s'il vous plaît, monseigneur, dit-elle. + +Gonzague lui baisa la main et la suivit à l'écart. + +--Que veut dire cela? murmura Nivelle. + +--Je crois, ajouta Cidalise, que nous n'aurons point les violons. + +--Ce ne peut être une banqueroute, insinua la Desbois; Gonzague est trop +riche! + +--On voit des choses si étranges!... répliqua Nivelle. + +Ces messieurs ne se mêlaient point à l'entretien. La plupart avaient +les yeux sur la nappe et semblaient réfléchir. + +Chaverny seul chantait je ne sais quel pont-neuf égrillard et ne prenait +point garde à cette sombre inquiétude qui venait d'envahir tout à coup +le salon. + +Oriol grommela à l'oreille de Peyrolles: + +--Est-ce que nous aurions de mauvaises nouvelles? + +Le factotum lui tourna le dos. + +--Oriol!... appela Nivelle. + +Le gros petit traitant se rendit à l'ordre aussitôt, et la fille du +Mississipi lui dit: + +--Quand le prince en aura fini avec cette petite, vous irez lui dire que +nous demandons les violons... + +--Mais..., voulut objecter Oriol. + +--La paix! vous irez! Je le veux! + +Le prince n'en avait pas fini, et à mesure que le silence durait, +l'impression de gêne et de tristesse devenait plus évidente. + +Ce n'était pas une franche gaieté que celle qui avait régné dans cet +essai d'orgie. Si le lecteur a pu croire que nos gens se divertissaient +de bon coeur, c'est que nous n'avons point réussi dans notre peinture. + +Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu. Le vin avait monté le diapason +des voix et rougi les visages, mais l'inquiétude n'avait pas cessé +d'exister un seul instant derrière les éclats de cette joie mensongère. + +Et pour la faire tomber à plat, toute cette allégresse factice, il avait +suffi du sourcil froncé de Gonzague. + +Ce que le gros Oriol avait dit, tout le monde le pensait. + +--Il y avait de mauvaises nouvelles! + +Gonzague baisa pour la seconde fois la main de dona Cruz. + +--Avez-vous confiance en moi? lui dit-il d'un ton paternel. + +--Certes, monseigneur, répondit la gitanita dont le regard était +suppliant, mais c'est ma seule amie... ma soeur!... + +--Je ne sais rien vous refuser, chère enfant... Dans une heure, quoi +qu'il arrive, elle aura sa liberté. + +--Est-ce vrai, cela, monseigneur? s'écria dona Cruz toute joyeuse; +laissez-moi lui annoncer ce grand bonheur!... + +--Non... pas maintenant... restez!... Lui avez-vous dit mon désir?... + +--Ce mariage?... oui, sans doute... mais elle a de vives répugnances... + +--Monseigneur..., balbutia Oriol qu'un signe impérieux de la Nivelle +avait mis en mouvement; pardon si je vous dérange... mais ces dames +réclament les violons. + +--Laissez! dit Gonzague qui l'écarta de la main. + +--Il y a quelque chose! murmura Nivelle. + +Gonzague reprit en serrant les deux mains de dona Cruz: + +--Je ne vous dis qu'une chose, j'aurais voulu sauver celui qu'elle +aime... + +--Mais, monseigneur!... s'écria dona Cruz; si vous vouliez m'expliquer +en quoi ce mariage est utile à M. de Lagardère, je rapporterais vos +paroles à ma pauvre Aurore... + +--C'est un fait, interrompit Gonzague; je ne puis rien ajouter à mon +affirmation... Pensez-vous que je sois le maître des événements?... En +tout cas je vous promets qu'il n'y aura point de contrainte. + +Il voulut s'éloigner; dona Cruz le retint. + +--Je vous en prie, dit-elle, donnez-moi la permission de retourner près +d'elle... vos réticences me font peur! + +En ce moment, répondit Gonzague, j'ai besoin de vous. + +--De moi!... répéta la gitanita étonnée. + +--Il va se dire ici des paroles que ces dames ne doivent point entendre. + +--Et moi?... les entendrai-je? + +--Non... ces paroles n'ont point trait à votre amie... Vous êtes ici +chez vous; faites votre devoir de maîtresse de maison... emmenez ces +dames dans le salon de Mars... + +--Je suis prête à vous obéir, monseigneur. + +Gonzague la remercia et regagna la table. Chacun cherchait à lire sur +son visage. + +Il fit signe à Nivelle qui s'approcha de lui. + +--Vous voyez bien cette enfant, dit-il en montrant dona Cruz qui restait +toute pensive à l'autre bout du salon, tâchez de la distraire et faites +qu'elle ne prenne point attention à ce qui va se passer ici. + +--Vous nous chassez, monseigneur? + +--Tout à l'heure on vous rappellera... il y a dans le petit salon une +corbeille de mariage. + +--J'ai compris, monseigneur... Nous donnez-vous Oriol? + +--Non; pas même Oriol... allez!... + +--Mes belles petites, dit la Nivelle, voici dona Cruz qui veut nous +emmener voir la toilette de la mariée. + +Ces dames se levèrent toutes à la fois et entrèrent précédées par la +gitanita dans le petit salon de Mars qui faisait face au boudoir où +nous avons vu naguère les deux amies. + +Il y avait en effet, dans le petit salon, une corbeille de mariage. Ces +dames l'entourèrent. + +Gonzague donna un coup d'oeil à Peyrolles qui alla fermer les portes +derrière elles. + +A peine la porte fut-elle fermée que dona Cruz s'en rapprocha, mais la +Nivelle courut à elle et la ramena par la main. + +--C'est à vous de nous montrer tout cela, bel ange, dit-elle; nous ne +vous tenons pas quitte! + +Dans le salon il n'y avait plus que des hommes. + +Gonzague vint prendre place au milieu d'un silence profond. Ce silence +même éveilla le petit marquis de Chaverny. + +--Eh bien! Eh bien! fit-il, où sont ces dames? + +Et comme personne ne répondait: + +--Je me souviens bien, murmura-t-il en se parlant à lui-même, que j'ai +vu deux ravissantes créatures dans le jardin... mais dois-je vraiment +épouser l'une d'elles? ou n'est-ce qu'un rêve?... ma foi, je n'en sais +rien!... Cousin! s'interrompit-il brusquement, il fait lugubre ici!... +je vais avec les dames... + +--Reste! ordonna Gonzague. + +Puis promenant son regard sur l'assemblée: + +--Avons-nous notre sang-froid, messieurs? demanda-t-il. + +--Tout notre sang-froid, lui fut-il répondu. + +--Pardieu! s'écria Chaverny, c'est toi, cousin, qui as voulu nous faire +boire! + +Il avait raison. Le mot sang-froid avait ici pour Gonzague une +signification purement relative: il lui fallait des têtes échauffées et +des bras sains. + +Excepté Chaverny, tout le monde était à point. + +Gonzague avait déjà regardé le petit marquis en secouant la tête d'un +air mécontent. Il consulta la pendule et reprit: + +--Nous avons juste une demi-heure pour causer... Trêve de folies... je +parle pour vous, marquis! + +Celui-ci, au moment où Gonzague lui avait ordonné de rester, s'était +rassis, non sur son siége, mais sur la nappe. + +--Ne vous inquiétez pas de moi, cousin, dit-il en prenant la gravité des +ivrognes; souhaitez seulement que personne ne soit plus gris que moi!... +je suis préoccupé de ma position: c'est tout simple... + +--Messieurs, interrompit Gonzague, nous nous passerons de lui, s'il le +faut. Voici le fait: En ce moment, une jeune fille nous gêne... nous +gêne, entendez-vous?... nous gêne tous... car nos intérêts sont +désormais unis bien plus étroitement que vous ne pensez... On peut dire +que votre fortune est la mienne... et j'ai pris mes mesures pour que le +lien qui nous unit fût une véritable chaîne. + +--Nous ne saurions tenir de trop près à monseigneur, dit Montaubert. + +--Certes, certes, fit-on. + +Mais il n'y avait pas d'élan. + +--Cette jeune fille,... reprit Gonzague. + +--Puisque les circonstances semblent s'aggraver, dit Navailles, nous +avons le droit de chercher la lumière... cette jeune fille enlevée hier +par vos hommes est-elle la même que celle dont on parlait chez M. le +régent?... + +--Celle que M. de Lagardère avait promis de conduire au Palais? ajouta +Choisy. + +--Mademoiselle de Nevers, enfin! conclut Nocé. + +On vit Chaverny changer de visage. On l'entendit répéter tout bas d'un +accent étrange: + +--Mademoiselle de Nevers! + +Gonzague fronça le sourcil. + +--Que vous importe son nom? dit-il avec un mouvement de colère; elle +nous gêne... elle doit être écartée de notre chemin. + +On fit silence. Chaverny prit son verre, mais il le déposa sans avoir +bu. + +Gonzague reprit avec lenteur: + +--J'ai horreur du sang, messieurs mes amis, autant et plus que vous... +l'épée ne m'a jamais réussi... En conséquence je ne veux plus de +l'épée... je suis pour la douceur... Chaverny, je dépense cinquante +mille écus et les frais de ton voyage pour garder la paix de ma +conscience! + +--C'est cher, grommela Peyrolles. + +--Je ne comprends pas, dit Chaverny. + +--Tu vas comprendre... Je laisse une chance à cette belle enfant. + +--Est-ce mademoiselle de Nevers? demanda le petit marquis, reprenant +machinalement son verre. + +--Si tu lui plais..., commença Gonzague au lieu de répondre. + +--Quant à cela, interrompit Chaverny en buvant, on lui plaira! + +--Tant mieux!... en ce cas elle t'épouse de son plein gré... + +--Je ne le veux pas autrement! dit Chaverny. + +--Ni moi non plus! fit Gonzague qui avait aux lèvres un sourire +équivoque; une fois mariés, tu emmènes ta femme au fond de quelque +province... tu fais durer la lune de miel éternellement... à moins que +tu ne préfères revenir seul... dans un temps moral... + +--Et si elle refuse? demanda le petit marquis. + +--Si elle refuse?... ma conscience ne me reprochera rien... elle sera +libre... + +Gonzague baissa les yeux malgré lui en prononçant ce dernier mot. + +--Vous disiez, murmura Chaverny, qu'elle n'avait qu'une chance... si +elle accepte ma main, elle vit... si elle refuse, elle est libre... je +ne comprends pas! + +--C'est que tu es ivre! répliqua sèchement Gonzague. + +Les autres gardaient un silence profond. + +Sous ces lustres étincelants qui éclairaient les riantes peintures du +plafond et des murailles, parmi ces flacons vides et ces fleurs fanées, +je ne sais quelle sinistre impression planait. + +De temps en temps, on entendait le rire des femmes dans le salon voisin. + +Ce rire faisait mal. + +Gonzague seul avait le front haut et la gaieté aux lèvres. + +--Vous, messieurs, reprit-il, je suis sûr que vous me comprenez? + +Personne ne répondit, pas même ce coquin endurci, M. de Peyrolles. + +--Il faut donc une explication, continua Gonzague en souriant; elle sera +courte, car nous n'avons pas le temps... Posons d'abord l'axiome de la +situation: l'existence de cette enfant nous ruine de fond en comble... +Ne prenez pas ces airs sceptiques... cela est... Si demain, je perdais +l'héritage de Nevers, après-demain nous serions en fuite. + +--Nous!... se récria-t-on de toutes parts. + +--Vous, mes maîtres! repartit Gonzague qui se redressa; vous tous sans +exception... Il ne s'agit plus de vos anciennes peccadilles... le prince +de Gonzague a suivi la mode: il a des livres comme le moindre +marchand... vous êtes tous sur les livres du prince de Gonzague... +Peyrolles sait arranger admirablement ces choses-là! ma banqueroute +entraînerait votre perte complète... + +Tous les regards se tournèrent vers Peyrolles qui ne broncha pas. + +--En outre, poursuivit le prince, après ce qui s'est passé hier...--Mais +point de menaces! s'interrompit-il, vous êtes liés solidement, voilà +tout!... et vous me suivrez dans l'adversité comme des compagnons +fidèles... il s'agit donc de savoir si vous êtes bien pressés de me +donner cette marque de dévouement? + +On ne répondit point encore. + +Le sourire de Gonzague devint plus ouvertement railleur. + +--Vous voyez bien que vous me comprenez, dit-il; avais-je tort de +compter sur votre intelligence?... La jeune fille sera libre... je l'ai +dit et je le maintiens... libre de sortir d'ici... d'aller où bon lui +semblera... oui, messieurs... cela vous étonne!... + +Tous les yeux stupéfaits l'interrogeaient. + +Chaverny buvait lentement et d'un air sombre. + +Il y eut un long silence. + +Gonzague emplit pour la première fois son verre et ceux de ses voisins. + +--Je vous l'ai dit souvent, messieurs mes amis, reprit-il d'un ton +léger, les bonnes coutumes, les belles manières, la poésie splendide, +les parfums exquis, tout cela nous vient d'Italie... On n'étudie pas +assez l'Italie!... Écoutez et tâchez de profiter. + +Il but une gorgée de champagne et continua: + +--Voici une anecdote de ma jeunesse... douces années qui ne reviennent +plus... Le comte Annibal Canozza, des princes Amalfi, était mon +cousin... un joyeux vivant, ma foi, et qui fit avec moi plus d'une +équipée... Il était riche, très-riche... jugez-en: il avait, mon cousin +Annibal, quatre châteaux sur le Tibre, vingt fermes en Lombardie, deux +palais à Florence, deux à Milan, deux à Rome et toute la célèbre +vaisselle d'or des cardinaux Allaria, nos oncles vénérés... J'étais +l'héritier unique et direct de mon cousin Canozza... mais il n'avait que +vingt-sept ans et promettait de vivre un siècle... je ne vis jamais plus +belle santé que la sienne... Vous prenez froid, messieurs mes amis: +buvez, je vous prie, une rasade pour vous remettre le coeur. + +On obéit, on avait besoin de cela. + +--Un soir, poursuivit M. de Gonzague, j'invitai mon cousin Canozza à ma +vigne à Spolète... un site enchanteur! et des treilles!... nous passâmes +la soirée sur la terrasse, humant la brise parfumée et causant, je +crois, de l'immortalité de l'âme... Canozza était un stoïcien, sauf le +vin et les femmes... Il me quitta frais et dispos, par un beau clair de +lune... il me semble le voir encore monter dans son carrosse... +assurément, il était libre, n'est-ce pas? bien libre d'aller, lui aussi, +où bon lui semblerait... à un bal... à un souper... il y a de tout cela +en Italie, à un rendez-vous d'amour... mais libre aussi d'y rester. + +Il acheva son verre. Et comme tous les yeux l'interrogeaient, il acheva: + +--Le comte Canozza, mon cousin, usa de cette dernière liberté, il y +resta! + +Un mouvement se fit parmi les convives. Chaverny serrait son verre +convulsivement. + +--Il y resta!... répéta-t-il. + +Gonzague prit une pêche dans une corbeille de fruits et la lui jeta. La +pêche resta sur les genoux du petit marquis. + +--Étudie l'Italie, cousin! reprit Gonzague. + +Puis se ravisant: + +--Chaverny, continua-t-il,--est trop ivre pour me comprendre... et c'est +peut-être tant mieux... Étudiez l'Italie, messieurs... + +En parlant, il roulait des pêches à la ronde. Chaque convive en avait +une. + +Puis il dit, d'un ton bref et sec: + +--J'avais oublié de mentionner cette circonstance frivole: avant de me +quitter, le comte Annibal Canozza, mon cousin, avait partagé une pêche +avec moi... + +Chaque convive déposa précipitamment le fruit qu'il tenait à la main. + +Gonzague emplit de nouveau son verre.--Chaverny fit de même. + +--Étudiez l'Italie! répéta pour la troisième fois le prince;--Là +seulement, on sait vivre... Il y a cent ans qu'on ne s'y sert plus du +stylet idiot... à quoi bon la violence?... En Italie, par exemple, vous +désirez écarter une jeune fille qui fait obstacle sur votre route... +c'est notre cas... vous faites choix d'un galant homme qui consent à +l'épouser et à l'emmener je ne sais où... très-loin... c'est encore +notre cas... Accepte-t-elle? tout est dit... Refuse-t-elle?... c'est son +droit, en Italie comme ici... alors, vous vous inclinez jusqu'à terre, +demandant pardon de la liberté grande... vous la reconduisez avec +respect... Tout en la reconduisant, par galanterie pure, vous lui faites +accepter un bouquet... + +Ce disant, M. de Gonzague prit un bouquet de fleurs naturelles au +surtout qui ornait la table. + +--Peut-on refuser un bouquet? poursuivit-il en arrangeant les +fleurs;--elle s'éloigne... libre, assurément, tout comme mon cousin +Annibal, d'aller où bon lui semblera... chez son amant, chez son amie, +chez elle... mais libre aussi d'y rester... + +Il tendit le bouquet...--Tous les convives reculèrent en frémissant. + +--Elle y reste!... fit Chaverny entre ses dents serrées. + +--Elle y reste, prononça froidement Gonzague qui le regardait en face. + +Chaverny se leva. + +--Ces fleurs sont empoisonnées!... s'écria-t-il. + +--Assieds-toi, fit Gonzague en éclatant de rire;--tu es ivre. + +Chaverny passa sa main sur son front qui dégouttait de sueur. + +--Oui, murmura-t-il;--je dois être ivre!... s'il en était autrement... + +Il chancela. Sa tête tournait. + + + + +IX + +--Le neuvième coup.-- + + +Gonzague promena sur les convives un regard de maître. + +--Il n'a pas la tête à lui, murmura-t-il; je l'excuse... mais s'il en +était un parmi vous... + +--Elle acceptera!... balbutia Navailles pour l'acquit de sa conscience. + +C'était peu; les autres n'en firent pas autant. + +La menace de ruine avait porté; depuis Oriol, abruti par la terreur, +jusqu'à Nocé, Gironne, Choisy et autres qui étaient gentilshommes, on ne +voyait là que misérables esclaves. + +La honte est comme les morts de Burger qui vont vite. + +Et c'est surtout en ces siècles trafiquants que la chute est rapide et +profonde. + +Gonzague savait qu'il lui était permis désormais de tout oser. Ces gens +étaient tous ses complices. Il avait une armée. + +Gonzague remit le bouquet à sa place. + +--Assez sur ce sujet, dit-il, nous sommes d'accord. Il est quelque chose +de plus grave... neuf heures ne sont point sonnées... + +--Monseigneur a-t-il appris du nouveau? demanda Peyrolles. + +--Rien!... J'ai seulement pris mes mesures... Tous les abords du +pavillon sont gardés... Gauthier Gendry, avec cinq hommes, garde le bout +de la ruelle... La Baleine et deux autres sont en dehors de la porte du +jardin... Lavergne et cinq hommes font sentinelle dans le jardin... Au +vestibule, nous avons nos domestiques en armes... + +--Et ces deux drôles?... demanda Navailles. + +--Cocardasse et Passepoil?... Je ne leur ai point donné de poste... ils +attendent comme nous... Ils sont là! + +Il montrait l'entrée de la galerie où l'on avait éteint les lustres lors +de son arrivée; la porte de la galerie était grande ouverte depuis ce +même instant. + +--Qui attendent-ils et qui attendons-nous? demanda tout à coup Chaverny +dont l'oeil morne eut un éclair d'intelligence. + +--Tu n'étais pas là, hier, quand j'ai reçu cette lettre, cousin, dit +Gonzague. + +--Non... qui attendez-vous? + +--Quelqu'un pour remplir ce siége, répliqua le prince en montrant le +fauteuil resté vide depuis le commencement du souper. + +--La ruelle, les jardins, le vestibule, l'escalier, tout cela plein +d'estafiers! prononça Chaverny avec un geste de mépris; tout cela pour +un seul homme. + +--Cet homme s'appelle Lagardère, dit Gonzague avec une emphase +involontaire. + +--Lagardère! répéta Chaverny. + +Puis, se parlant à lui-même: + +--Je le hais!... ajouta-t-il; mais il m'a tenu sous lui... renversé... +et il a eu pitié de moi! + +Gonzague se pencha pour l'écouter mieux, et secoua de nouveau la tête. + +Puis il se redressa. + +--Messieurs, dit-il, pensez-vous que les précautions prises soient +suffisantes? + +Chaverny haussa les épaules et se mit à rire. + +--Vingt contre un! murmura Navailles, c'est honnête. + +--Parbleu! s'écria Oriol rassuré par le compte de cette formidable +garnison, nous n'avions pas peur! + +--Pensez-vous, reprit Gonzague, que vingt hommes pour l'attendre, le +surprendre, le saisir vivant ou mort, ce soit assez? + +--Trop! monseigneur, c'est trop! s'écriait-on de toutes parts. + +--Alors, vous me répondrez d'avance que nul ne me reprochera d'avoir +manqué de prudence?... + +--Je me porte caution pour tous! s'écria Chaverny; ce qui manque, ce +n'est pas la prudence! + +--J'avais besoin de ce témoignage, dit Gonzague; et maintenant, +voulez-vous que je vous dise mon avis à moi?... + +--Dites, monseigneur, dites! + +Ils s'étaient remis à boire. + +M. le prince de Gonzague se leva. + +--Mon avis, prononça-t-il d'une voix haute et grave, c'est que rien n'y +fera... Rien!... je connais l'homme!... Lagardère a dit: A neuf heures, +je serai parmi vous... à neuf heures, nous verrons Lagardère face à +face... Je le sais... j'en jurerais!... il n'y a pas d'armée qui puisse +empêcher Lagardère de venir au rendez-vous assigné... Descendra-t-il par +la cheminée, sautera-t-il par la fenêtre, surgira-t-il du plancher, je +ne sais... mais à l'heure dite... ni avant ni après... nous le verrons +s'asseoir à cette table. + +--Pardieu! s'écria Chaverny, qu'on me le donne!... mais homme contre +homme... + +--Tais-toi! interrompit Gonzague durement, je n'aime les combats de nain +contre géant qu'à la foire. Cette conviction est chez moi si profonde, +messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les autres convives, que tout +à l'heure j'éprouvais la trempe de ma rapière... + +Il dégaina, et fit plier sa lame d'acier souple et brillante. + +--L'heure vient, acheva-t-il en regardant la pendule du coin de +l'oeil; faites comme moi... Je vous engage fort à ne compter que sur +vos épées! + +Tous les regards suivirent le sien et interrogèrent le cadran de la +magnifique pendule à poids qui grondait dans sa caisse de bois de rose. + +L'aiguille allait marquer neuf heures. + +Les convives coururent prendre leurs épées déposées çà et là sur les +meubles. + +--Qu'on me le donne! répétait Chaverny; seul à seul. + +--Où vas-tu? demanda Gonzague à Peyrolles qui se dirigeait vers la +galerie. + +--Fermer cette porte, répondit le prudent factotum. + +--Laisse cette porte!... J'ai dit qu'elle resterait grande ouverte... +grande ouverte elle restera. C'est un signal, messieurs, continua-t-il +en s'adressant aux convives en armes... si les deux battants se +referment, réjouissez-vous: cela voudra dire: L'ennemi a succombé!... +mais tant qu'ils restent ouverts, veillez! + +Peyrolles se mit au dernier rang avec Oriol, Taranne et les financiers. +Auprès de Gonzague se tenaient Choisy, Navailles, Nocé, Gironne, tous +les gentilshommes. Chaverny était de l'autre côté de la salle et le plus +près de la porte. + +Ils avaient tous l'épée à la main. Tous les regards étaient ardemment +fixés sur la galerie sombre. + +Certes, cette attente inquiète et solennelle donnait une grande idée de +l'homme qui allait venir. + +La pendule eut ce grondement sourd que rendent les rouages à l'instant +où l'heure va sonner. + +--Vous y êtes, messieurs? dit-il l'oeil sur la porte. + +--Nous y sommes! fut-il répondu tout d'une voix. + +Ils venaient de se compter. Le nombre fait souvent le courage. + +Gonzague, qui avait la pointe de sa rapière fichée dans le parquet, prit +son verre sur la table, et dit d'un air fanfaron, au moment même où +sonnait le premier coup de neuf heures: + +--A la santé de M. de Lagardère... le verre d'une main, l'épée de +l'autre! + +Il leva son verre. + +--Le verre d'une main!... l'épée de l'autre! répéta le choeur sourd. + +Puis ils restèrent muets; la tasse emplie jusqu'aux bords, la brette au +poing. + +Ils attendaient, l'oeil au guet, l'oreille attentive. + +Pendant ce grand silence, un bruit de fer se fit au dehors. + +L'horloge sonnait lentement. Elle fut un siècle à tinter ses neuf coups. + +Au huitième, ce bruit de fer qui avait lieu au dehors cessa. Au +neuvième, les deux battants de la porte se refermèrent brusquement. + +Il y eut un hourra prolongé. Les épées s'abaissèrent. + +--A Lagardère, mort! cria Gonzague. + +--A Lagardère, mort! répétèrent les convives en vidant leurs verres d'un +trait. + +Chaverny seul ne bougea point et garda le silence. + +Mais on vit tout à coup Gonzague tressaillir au moment où il portait son +verre à ses lèvres. + +Au milieu de la chambre, les capes et les manteaux entassés sur le bossu +oscillèrent et se soulevèrent. + +Gonzague ne songeait plus au bossu. Il ignorait d'ailleurs la fin de sa +folle équipée. + +Gonzague avait dit: Je ne sais pas s'il sautera par la fenêtre, s'il +tombera par la cheminée, s'il surgira du sol; mais à l'heure dite, il +sera parmi nous. + +A la vue de cette masse qui remuait, il s'arrêta de boire et tomba en +garde. + +Un éclat de rire sec et strident sortit de dessous les manteaux. + +--Je suis des vôtres! fit une voix grêle, me voici! me voici! + +Ce n'était pas Lagardère. + +Gonzague se prit à rire et murmura: + +--C'est notre ami, le bossu. + +Celui-ci sautilla sur ses pieds, saisit un verre et se mêlant aux +buveurs qui trinquaient: + +--A Lagardère! dit-il; le poltron aura su que j'étais ici!... il n'aura +pas osé venir!... + +--Au bossu! au bossu! cria le choeur en riant; vive le bossu! + +--Eh! eh! messieurs, fit celui-ci avec simplicité, quelqu'un qui ne +connaîtrait pas comme moi votre vaillance, et qui vous verrait si +joyeux, croirait que vous avez eu une belle peur!... Mais que veulent +ces deux braves? + +Il montrait devant la porte de la galerie, Cocardasse et Passepoil +immobiles comme deux statues. Ils avaient l'air triomphant. + +--Nous venons apporter nos têtes, dit le Gascon hypocritement. + +--Frappez! ajouta le Normand; envoyez deux âmes de plus au ciel! + +--Réparation d'honneur! s'écria gaiement Gonzague; qu'on donne un verre +de vin à ces braves; ils trinqueront avec nous! + +Chaverny les regardait avec ce dégoût qu'on a en avisant le bourreau. Il +s'éloigna de la table quand ils s'en approchèrent. + +--Sur ma parole! dit-il à Choisy, qui se trouvait près de lui, je crois +que si Lagardère fût venu, je me serais mis avec lui! + +--Chut! fit Choisy. + +Le bossu, qui avait entendu, montra du doigt Chaverny à Gonzague et lui +demanda: + +--Monseigneur est-il bien sûr de cet homme-là? + +--Non, répondit le prince. + +Cocardasse et Passepoil trinquaient avec ces messieurs. Chaverny, +dégrisé, les écoutait. + +Passepoil parlait de pourpoint blanc ensanglanté; Cocardasse racontait +de nouveau l'histoire de l'amphithéâtre du Val-de-Grâce. + +--Mais tout cela est infâme! dit Chaverny en poussant droit à Gonzague; +mais il est évident qu'on parle ici d'un homme assassiné! + +--Hein!... fit le bossu en feignant un étonnement profond; d'où vient +celui-ci?... + +Cocardasse, insolent et moqueur, présentait en ce moment son verre à +Chaverny, qui se détourna avec horreur! + +--Palsambleu! fit encore Ésope II, ce gentilhomme me paraît avoir de +singulières répugnances! + +Les autres convives étaient muets. Gonzague mit sa main sur l'épaule de +Chaverny. + +--Prends garde, cousin!... murmura-t-il; tu as trop bu!... + +--Au contraire, monseigneur, fit Ésope II à son oreille, je trouve, moi, +que le cousin n'a pas bu assez... croyez-moi... je m'y connais!... + +Gonzague fixa sur lui son oeil soupçonneux. + +Le bossu riait et secouait la tête doucement, comme un homme sûr de son +fait. + +--C'est bien, dit Gonzague; tu as peut-être raison... Je te le livre. + +--Merci, monseigneur, répondit Ésope II. + +Puis s'approchant du petit marquis, le verre à la main, il ajouta: + +--Dédaignerez-vous aussi de trinquer avec moi?... C'est une revanche! + +Chaverny se mit à rire et tendit son verre. + +--A vos noces, beau fiancé! s'écria le bossu. + +Ils s'assirent en face l'un de l'autre, entourés déjà de leurs parrains +et juges du camp. Le duel bachique recommençait entre eux. + +Dans ce salon, où l'orgie avait fait long feu jusqu'alors, chacun avait +un poids de moins sur le coeur: un poids énorme! Lagardère était mort +puisqu'il avait manqué à sa parole fanfaronne. Lagardère vivant et +désertant le rendez-vous assigné, c'était l'impossible! + +Gonzague lui-même, ne doutait plus. Et s'il ordonna à Peyrolles de faire +une ronde au dehors et d'inspecter les sentinelles, c'était excès de +prudence italienne. + +Précaution ne nuit jamais. Les estafiers échelonnés au dehors étaient +payés pour la nuit entière. Il n'en coûtait rien de les laisser à leur +poste. + +Plus on avait eu peur, plus on était joyeux. C'était le vrai +commencement de la fête. L'appétit naissait; la soif aussi. La gaieté +refoulée faisait invasion de toutes parts. + +Tubleu! nos gentilshommes ne se souvenaient plus d'avoir tremblé; nos +financiers étaient braves comme César. + +Cependant à tout ridicule comme à toute faute, il faut un bouc +émissaire. Le pauvre gros Oriol avait été choisi pour victime: il +expiait la poltronnerie générale. On le harcelait, on le pillait: tous +les frissons, toutes les pâleurs, toutes les défaillances étaient +accumulés sur sa tête. + +Oriol seul avait tremblé: ceci fut bien convenu entre ces messieurs. + +Il se débattait comme un beau diable et proposait des duels à tout le +monde. + +--Ces dames! ces dames! cria-t-on, pourquoi ne fait-on pas revenir ces +dames? + +Sur un signe de Gonzague, Nocé alla ouvrir la porte du boudoir. + +Ce fut comme une nuée d'oiseaux s'élançant hors de la volière. Elles +entrèrent parlant toutes à la fois, se plaignant de la longue attente, +riant, criant, minaudant. + +Nivelle dit à Gonzague en montrant dona Cruz: + +--Voici une petite curieuse!... Je l'ai bien arrachée dix fois au trou +de la serrure. + +--Mon Dieu! répondit le prince innocemment, qu'aurait-elle pu voir?... +Nous vous avons éloignées, charmantes, dans votre propre intérêt... Vous +n'aimez pas les discussions d'affaires. + +--Nous a-t-on rappelées pour quelque chose? s'écria la Desbois. + +--Est-ce enfin la noce? demanda la Fleury. + +Et Cidalise, prenant d'une main le menton brun de Cocardasse junior, de +l'autre la joue rougissante d'Amable Passepoil, fit cette question +hardie: + +--Est-ce vous qui êtes les violons? + +--Capédébiou! répliqua Cocardasse, roide comme un piquet, nous sommes +des gentilshommes, la belle! + +Frère Passepoil tressaillit de la tête aux pieds au contact de cette +main douce qui avait bonne odeur. + +Il voulut parler, la voix lui manqua. + +--Mesdames, disait cependant Gonzague qui baisait les bouts des doigts +de dona Cruz, nous ne voulons point avoir de secrets pour vous... si +nous nous sommes privés un instant de votre présence, c'était pour +régler les préliminaires de ce mariage qui doit avoir lieu cette nuit. + +--C'est donc vrai! s'écrièrent d'une voix toutes ces folles, nous allons +avoir la comédie. + +Gonzague protesta d'un geste. + +--Il s'agit d'une union sérieuse, prononça-t-il gravement. + +Comme si le lieu même et l'entourage ne lui donnaient pas d'avance un +suffisant démenti, il se pencha vers dona Cruz et ajouta: + +--Il est temps d'aller prévenir votre amie. + +Dona Cruz le regarda d'un air inquiet. + +--Vous m'avez fait une promesse, monseigneur, murmura-t-elle. + +--Tout ce que j'ai promis, je le tiendrai, répondit Gonzague. + +Puis en reconduisant dona Cruz vers la porte, il ajouta: + +--Elle peut refuser... Je ne m'en dédis point... mais, pour elle-même... +et pour un autre que je ne veux pas nommer, souhaitez qu'elle accepte! + +Dona Cruz ignorait le sort de Lagardère et Gonzague comptait là-dessus. +Dona Cruz ne pouvait pas mesurer la profonde hypocrisie de ce tartufe +païen. Cependant elle s'arrêta avant de passer le seuil. + +--Monseigneur, dit-elle avec un accent de prière; je ne doute point que +vous n'ayez pour agir des motifs nobles et dignes de vous... mais ce +sont de bien étranges choses qui se passent depuis hier... Nous sommes +là deux pauvres jeunes filles et nous n'avons point l'expérience qu'il +faut pour deviner ces énigmes... Par amitié pour moi, monseigneur, par +compassion pour cette pauvre enfant que j'aime et qui se désole, +dites-moi un mot... un mot qui explique... un seul mot qui puisse +m'éclairer et servir d'argument contre ses résistances... Je serais bien +forte, si je pouvais lui dire en quoi ce mariage peut sauvegarder la vie +de celui qu'elle aime... + +Gonzague l'interrompit: + +--N'avez-vous pas confiance en moi, dona Cruz? dit-il d'un ton de +reproche; et n'a-t-elle point confiance en vous?... J'affirme, vous +croyez: affirmez, elle croira. Et faites vite! acheva-t-il en donnant à +ses paroles un accent plus impérieux; je vous attends. + +Il salua et dona Cruz se retira. + +En ce moment, un grand tumulte se faisait dans le salon. Ce n'étaient +que clameurs joyeuses et retentissants éclats de rire. + +--Bravo! Chaverny! disaient les uns. + +--Hardi! le bossu! criaient les autres. + +--Le verre de Chaverny était plus plein! + +--Ne trichons pas!.. C'est un combat à mort! + +Et les femmes: + +--Ils vont se tuer!.. Ils sont fous!... + +--Ce petit bossu est un diable! + +--S'il a autant d'actions bleues qu'on le dit, murmura la Nivelle; moi, +d'abord, j'ai toujours eu un faible pour les bossus! + +--Mais voyez donc ce qu'ils absorbent! + +--Deux entonnoirs!... deux madrépores!... + +--Deux gouffres!.. Bravo! Chaverny. + +--Hardi, le bossu!.. deux abîmes! + +Ils étaient là en face l'un de l'autre, Ésope II dit Jonas et le petit +marquis, entourés d'un cercle qui allait toujours s'épaississant. +C'était la seconde fois qu'ils en venaient aux mains. + +L'invasion des moeurs anglaises, qui date de cette époque, avait mis à +la mode ces tournois de la bouteille. + +Auprès d'eux, une douzaine de flacons vides témoignait des vaillants +coups portés, ou plutôt avalés de part et d'autre. + +Chaverny était livide; ses yeux déjà injectés de sang semblaient vouloir +s'échapper de leurs orbites, mais il avait l'habitude de ces joutes. +C'était, malgré l'élégance de sa taille et le peu de capacité apparente +de son estomac, un buveur redoutable. On ne comptait plus ses exploits. + +Le bossu, au contraire, montrait un teint animé. Ses yeux brillaient +d'un éclat extraordinaire. Il s'agitait; il parlait, ce qui est, comme +chacun sait, une condition mauvaise. + +Le bavardage enivre presque autant que le vin. + +Tout champion de la bouteille doit être muet, dans une rencontre +sérieuse; voyez les poissons. + +Les chances semblaient être du côté du petit marquis. + +--Cent pistoles pour Chaverny! cria Navailles; le bossu va retourner +sous les manteaux. + +--Je tiens, riposta le bossu qui chancela sur son fauteuil. + +--Mon portefeuille pour le marquis, fit la Nivelle qui vit cela. + +--Combien dans le portefeuille? demanda Ésope II entre deux lampées. + +--Cinq actions bleues... toute ma fortune, hélas! + +--Je les tiens contre dix! s'écria le bossu; passez du vin! + +--Laquelle aimerais-tu le mieux? demanda Passepoil à l'oreille de son +noble ami. + +Il regardait tour à tour Cidalise, Nivelle, Fleury, Desbois et les +autres. + +--Le pécaïre va se noyer, vivadious! répondit Cocardasse junior qui ne +quittait pas des yeux le bossu. Je n'ai jamais vu qu'un seul homme boire +comme cela! + +Ésope II quitta son siége et s'assit sur la nappe. + +--N'avez vous pas de plus grands verres? s'écria-t-il en jetant le sien +au loin; avec ces coquilles de noisettes, nous pourrions rester là +jusqu'à demain! + + + + +X + +--Triomphe du bossu.-- + + +C'était encore cette chambre du rez-de-chaussée, où nous avons vu Aurore +et dona Cruz aux premières heures du petit souper. Aurore était seule, +agenouillée sur le tapis; mais elle ne priait pas. + +Le bruit qui venait du premier étage avait redoublé depuis quelques +instants. C'était le combat singulier entre Chaverny et le bossu. Aurore +n'y prenait point garde. + +Elle songeait. Ses beaux yeux, fatigués par les larmes, s'égaraient dans +le vide. Elle ne donna point attention, tant était profonde sa rêverie, +au bruit léger que fit dona Cruz en entrant dans la chambre. + +Celle-ci s'approcha sur la pointe des pieds et vint baiser ses cheveux +par derrière. + +Aurore tourna la tête lentement; le coeur de la gitanita se serra en +voyant ces pauvres joues pâles et ces yeux éteints déjà par les pleurs. + +--Je viens te chercher, dit-elle. + +--Je suis prête, répondit Aurore. + +Dona Cruz ne s'attendait point à cela. + +--Tu as réfléchi, depuis tantôt? + +--J'ai prié... Quand on prie, les choses obscures deviennent claires... + +Dona Cruz se rapprocha vivement. + +--Dis-moi ce que tu as deviné? fit-elle. + +Il y avait là encore plus d'intérêt affectueux que de curiosité. + +--Je suis prête, répéta Aurore; prête à mourir. + +--Mais il ne s'agit pas de mourir, pauvre petite soeur... + +--Il y a longtemps, interrompit Aurore d'un ton de morne découragement, +que j'ai eu cette idée pour la première fois... C'est moi qui suis son +malheur, c'est moi qui suis le danger dont il est menacé sans cesse... +C'est moi qui suis son mauvais ange... Sans moi, il serait libre, il +serait tranquille, il serait heureux! + +Dona Cruz l'écoutait et ne la comprenait pas. + +--Pourquoi, reprit Aurore en essuyant une larme, pourquoi n'ai-je pas +fait hier ce que je médite aujourd'hui?... Pourquoi ne me suis-je pas +enfuie de la maison?... Pourquoi ne suis-je pas morte?... + +--Que dis-tu là!... s'écria la gitanita. + +--Tu ne peux savoir, Flor ma soeur chérie, la différence qu'il y a +entre hier et aujourd'hui... J'ai fait un rêve, depuis hier... J'ai vu +s'entr'ouvrir pour moi le paradis... Une vie tout entière de belles +joies et de saintes délices m'est apparue... Il m'aimait, Flor!... + +--Ne le sais-tu donc que depuis hier? demanda dona Cruz. + +--Si je l'avais su plus tôt, Dieu seul peut dire si nous eussions +affronté les inutiles dangers de ce voyage... Je doutais... J'avais +peur... Oh! folles que nous sommes, ma soeur!... Il faudrait frémir, +et non s'extasier, quand s'offrent à nous ces grandes allégresses qui +feraient descendre sur terre les félicités... Cela est impossible, +vois-tu... Le bonheur n'est point ici-bas. + +--Mais qu'as-tu résolu? interrompit la gitanita dont la vocation +n'allait point dans le sens du mysticisme. + +--Obéir, répondit Aurore, afin de le sauver. + +Dona Cruz se leva enchantée. + +--Partons! s'écria-t-elle; partons... le prince nous attend. + +Puis, s'interrompant tout à coup, tandis qu'un nuage voilait son +sourire: + +--Sais-tu, dit-elle, que je passe ma vie à faire de l'héroïsme avec +toi!... Je n'aime pas comme toi, certes, mais j'aime à ma manière, et je +te trouve toujours sur mon chemin. + +Le regard étonné d'Aurore l'interrogeait. + +--Ne t'inquiète pas trop, reprit dona Cruz en souriant; moi, je n'en +mourrai pas, je te le promets... Je compte aimer ainsi plus d'une fois +avant de mourir... mais il est certain que, sans toi, je n'eusse pas +renoncé ainsi au roi des chevaliers errants... au beau Lagardère!... Il +est certain encore qu'après le beau Lagardère, le seul homme qui m'ait +fait battre le coeur, c'est cet étourdi de Chaverny... + +--Quoi? voulut dire Aurore. + +--Je sais! je sais!... Sa conduite peut paraître légère... mais que +veux-tu?... Sauf Lagardère, moi, je déteste les saints... Ce monstre de +petit marquis me trotte dans la cervelle... + +Aurore lui prit la main en souriant. + +--Petite soeur, dit-elle, ton coeur vaut mieux que tes paroles... +Et pourquoi, d'ailleurs, aurais-tu ces délicatesses altières des grandes +races?... + +Dona Cruz se pinça les lèvres. + +--Il paraît, murmura-t-elle, que tu ne crois pas à ma haute naissance? + +--C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers, répondit Aurore avec calme. + +La gitanita ouvrit de grands yeux. + +--Lagardère te l'a dit? murmura-t-elle sans même songer à faire des +objections. + +Celle-là n'était pas ambitieuse! + +--Non, répondit Aurore; et c'est là le seul tort que je puisse lui +reprocher en sa vie... S'il me l'eût dit?... + +--Mais alors, fit dona Cruz, qui donc? + +--Personne... Je le sais, voilà tout... Depuis hier, les divers +événements qui se sont passés depuis mon enfance ont pris pour moi une +nouvelle signification. Je me suis souvenue; j'ai comparé; la +conséquence s'est dégagée d'elle-même... L'enfant qui dormait dans les +fossés de Caylus pendant qu'on assassinait son père, c'était moi... Je +vois encore le regard de mon ami, quand nous visitâmes ce lieu funeste: +c'était moi... Mon ami ne me fit-il pas baiser le visage de marbre de +Nevers au cimetière Saint-Magloire?... Et ce Gonzague dont le nom me +poursuivit depuis mon enfance, ce Gonzague qui aujourd'hui va me porter +le dernier coup, n'est-il pas le mari de la veuve de Nevers?... + +--Puisque c'est lui, interrompit la gitanita, qui voulait me rendre à ma +mère... + +--Ma pauvre Flor, nous n'expliquerons pas tout, je le sais bien. Nous +sommes des enfants, et Dieu nous a gardé notre bon coeur: comment +sonder l'abîme des perversités, et à quoi bon? Ce que Gonzague voulait +faire de toi, je l'ignore; mais tu étais un instrument dans ses mains... +Depuis hier, j'ai vu cela... Et depuis que je te parle, tu le vois +toi-même. + +--C'est vrai, murmura dona Cruz qui avait les paupières demi-closes et +les sourcils froncés. + +--Hier seulement, reprit Aurore, Henri m'a avoué qu'il m'aimait... + +--Hier seulement?... interrompit la gitanita au comble de la surprise. + +--Pourquoi cela?... Il y avait donc un obstacle entre nous?... Et quel +pouvait être cet obstacle, sinon l'honneur ombrageux et scrupuleux de +l'homme le plus loyal qui soit au monde: c'était la grandeur de ma +naissance; c'était l'opulence de mon héritage qui l'éloignait de moi! + +Dona Cruz sourit. Aurore la regarda en face, et l'expression de son +charmant visage fut une fierté sévère. + +--Faut-il me repentir de t'avoir parlé comme je l'ai fait? +murmura-t-elle. + +--Ne me gronde pas, fit la gitanita qui lui jeta les deux bras autour du +cou; je souriais en songeant que je n'aurais point deviné cet +obstacle-là, moi qui ne suis pas princesse. + +--Plût à Dieu qu'il en fût ainsi de moi! s'écria Aurore les larmes aux +yeux; la grandeur a ses joies et ses souffrances... Moi qui vais mourir +à vingt ans, de la grandeur je n'aurai connu que les larmes! + +Elle ferma d'un geste caressant la bouche de sa compagne qui allait +protester encore, et reprit: + +--Je suis calme. J'ai foi en la bonté de Dieu qui ne nous éprouve pas au +delà des limites de ce monde... Si je parle de mourir, ne crains pas que +je puisse hâter ma dernière heure... Le suicide est un crime: un crime +qu'on ne peut expier et qui ferme la porte du ciel... Si je n'allais pas +au ciel, où l'attendrais-je?... Non... d'autres se chargeront de ma +délivrance; ceci, je ne le devine point: je le sais. + +Dona Cruz était toute pâle. + +--Que sais-tu? interrogea-t-elle d'une voix altérée. + +--J'étais ici, toute seule, répondit lentement Aurore; je réfléchissais +à tout ce que je viens de dire... et à d'autres choses encore... Les +preuves abondaient.... C'est parce que je suis mademoiselle de Nevers +qu'on m'a enlevée hier; c'est parce que je suis mademoiselle de Nevers +que la princesse de Gonzague poursuit de sa haine Henri, mon ami... Et +sais-tu, Flor, c'est cette dernière pensée qui m'a pris tout mon +courage... L'idée de me trouver entre ma mère et lui, tous deux ennemis, +m'a traversé le coeur comme un coup de poignard... L'heure viendrait +où il faudrait choisir... que sais-je? Depuis que je connais le nom de +mon père, j'ai l'âme de mon père. Le devoir m'apparaît pour la première +fois, et sa voix, la voix du devoir, est déjà en moi aussi impérieuse +que la voix du bonheur lui-même... Je ne sais rien ici-bas qui fût +capable, hier, de me séparer d'Henri... aujourd'hui... + +--Aujourd'hui?... répéta dona Cruz voyant qu'elle s'arrêtait. + +Aurore détourna la tête pour essuyer une larme. + +Dona Cruz la regardait tout émue. + +Dona Cruz abandonnait ces brillantes illusions que Gonzague avait fait +naître en elle, sans efforts et sans regrets. Elle était comme l'enfant +qui sourit au réveil aux chimères dorées d'un beau songe. + +--Ma petite soeur, reprit-elle, tu es Aurore de Nevers; je le crois... +Et il n'y a pas beaucoup de duchesses pour avoir des filles comme toi... +Mais tu as prononcé tout à l'heure des paroles qui m'inquiètent et qui +me font peur. + +--Quelles paroles? demanda Aurore. + +--Tu as dit, répliqua dona Cruz:--D'autres se chargeront de ma +délivrance!... + +--J'oubliais..., fit Aurore; j'étais donc ici toute seule, la tête +pleine et brûlante... C'est la fièvre sans doute qui m'a donné ce +courage... Je suis sortie de cette chambre... J'ai pris le chemin que tu +m'avais montré... l'escalier dérobé, le couloir... et je me suis +retrouvé dans ce boudoir où nous étions toutes deux naguère... Je me +suis approchée de la porte derrière laquelle ces hommes t'appelaient, le +bruit avait cessé. J'ai mis mon oeil à la serrure. Il n'y avait plus +aucune femme autour de la table. + +--On nous avait éloignées..., dit dona Cruz. + +--Sais-tu pourquoi, ma petite Flor? + +--Gonzague nous a dit..., commença la gitanita. + +--Ah! fit Aurore en frissonnant, cet homme qui semblait commander aux +autres, c'était donc Gonzague? + +--C'était le prince de Gonzague. + +--Je ne sais pas ce qu'il vous a dit, reprit Aurore; mais il a dû +mentir. + +--Pourquoi supposes-tu cela, petite soeur? + +--Parce que, s'il avait dit vrai, tu ne viendrais pas me chercher, ma +Flor chérie! + +--Quelle est donc la vérité?... Tu me rendras folle! + +Il y eut un silence, pendant lequel Aurore sembla rêver, le front appuyé +contre le sein de sa compagne. + +--As-tu remarqué, dit-elle, ces bouquets de fleurs qui ornent la table? + +--Oui... de belles fleurs. + +--Et Gonzague ne t'a-t-il pas répété:--Si elle refuse, elle sera libre! + +--Ce sont ses propres paroles. + +--Eh bien, poursuivit Aurore en posant sa main sur celle de dona Cruz, +c'était ce Gonzague qui parlait quand j'ai regardé par le trou de la +serrure... Les convives l'écoutaient immobiles, muets, tous la pâleur au +front. J'ai mis mon oreille à la place de mon oeil... J'ai entendu... + +Un bruit se fit du côté de la porte. + +--Tu as entendu?... répéta dona Cruz. + +Aurore ne répondit point. La figure blême et doucereuse de M. de +Peyrolles se montrait sur le seuil. + +--Eh bien! mesdames, dit-il, on vous attend! + +Aurore se leva aussitôt. + +--Je suis prête, dit-elle. + +En montant l'escalier, dona Cruz se rapprocha d'elle et dit tout bas: + +--Achève!... Que parlais-tu de ces fleurs? + +Aurore lui serra la main doucement et répondit avec un calme sourire: + +--De belles fleurs! Tu l'as dit... M. de Gonzague a des galanteries de +grand seigneur... En refusant, non-seulement je serai libre... mais +j'aurai un bouquet de ces belles fleurs... + +Dona Cruz la regarda fixement. Elle sentait qu'il y avait derrière ces +paroles quelque chose de menaçant et de tragique. Mais elle ne devinait +point. + +--Bravo! bossu!... On te nommera roi des tanches! + +--Tiens bon, Chaverny! ferme! ferme! + +--Chaverny vient de verser un demi-verre sur ses dentelles!... C'est +triché! + +--Au moins Ésope II boit rubis sur l'ongle! + +On apportait les grands verres demandés par le bossu. Il y eut un long +cri de joie: c'étaient deux _vidrecomes_ de Bohème dont on se servait +l'été pour les boissons à la glace. Chacun d'eux tenait bien une pinte. + +Le bossu versa dans le sien une bouteille de champagne. Chaverny voulut +l'imiter; mais sa main tremblait. + +--Vas-tu me faire perdre mes cinq petites filles! s'écria la Nivelle. + +--Comme elle aurait bien prononcé le _qu'il mourût_, cette Nivelle! dit +Navailles. + +--Dame! riposta la fille du Mississipi, on a assez de peine à gagner son +argent! + +Il y avait foule de paris engagés dans le cercle, et chacun était un peu +de l'avis de la Nivelle. La Fleury qui n'était point joueuse, ayant +risqué l'avis qu'il était temps de mettre le holà, il y eut un cri +général de réprobation. + +--Nous ne sommes qu'au commencement, dit le bossu en riant; aidez M. le +marquis à remplir son verre. + +Nocé, Choisy, Gironne et Oriol étaient autour de Chaverny. On remplit +son vidrecome jusqu'aux bords. + +--Eh! donc! soupira Cocardasse junior, c'est perdre le vin du bon Dieu! + +Passepoil se tenait à quatre pour résister à ses passions. Ses yeux +blancs caressaient tour à tour la Nivelle, la Fleury, la Desbois. Il +murmurait à vide des paroles enflammées, il se trémoussait, il suait +sang et eau. + +Certes, cette organisation riche et tendre est faite pour inspirer +beaucoup d'intérêt. + +--A votre santé! messieurs! dit le bossu qui leva son énorme verre. + +--A votre santé, balbutia Chaverny. + +Gironne et Nocé soutenaient son bras tremblotant. + +Le bossu reprit en saluant à la ronde: + +--Cette rasade doit être bue d'un trait et sans reprendre haleine. + +--C'est un bijou que ce pécaïre! pensa Cocardasse. + +--Vous aller le tuer?... dirent quelques voix de femmes. + +--Ferme, marquis! ferme, ferme! cria Nivelle pour ses actions. + +Le bossu approcha le verre de ses lèvres et but sans se presser, mais +d'une seule lampée. + +On battit des mains avec fureur. + +Chaverny, déjà soutenu par ses parrains, absorba aussi son vidrecome, +mais chacun put augurer que c'était son dernier effort. + +--Encore un! proposa le bossu dispos et gai en tendant son verre vide. + +--Encore dix! répondit Chaverny chancelant. + +--Tiens bon, marquis! s'écrièrent les joueurs; ne regarde pas le +lustre. + +Il eut un rire idiot. + +--Restez tranquilles, balbutia-t-il; arrêtez la balançoire... et +empêchez la table de tourner. + +Nivelle prit aussitôt son parti. Elle était brave. + +Elle mit un retentissant baiser sur la joue du bossu,--un baiser qui +retentit jusqu'au fond du coeur sensible de Passepoil et faillit le +faire tomber en syncope. + +--Petit trésor, dit-elle, c'était pour rire... On m'étranglerait plutôt +que de me faire parier contre toi! + +Elle fourra son portefeuille dans sa poche et passa, accablant Chaverny +d'un dédaigneux regard. + +--Allons! allons! fit le bossu; à boire! j'ai soif. + +--A boire! répéta le petit marquis; je boirais la mer!... Arrêtez la +balançoire! + +Les verres s'emplirent. Le bossu prit le sien d'une main ferme. + +--A la santé de ces dames! s'écria-t-il. + +--A la santé de ces dames! murmura Passepoil à l'oreille de Nivelle. + +La fille du Mississipi le regarda du haut en bas. Passepoil laissa +échapper un roucoulement, ses pistoles chantèrent d'elles-mêmes dans son +gousset.--Nivelle sourit et dit: + +--Pourquoi pas, mon brave? + +Cette Nivelle, affable et pleine d'aménité, ne repoussait jamais les +gens du commun quand ils avaient la poche garnie. + +Chaverny fit un suprême effort pour lever son verre. Le vidrecome plein +s'échappa de sa main tremblante, à la grande indignation de Cocardasse. + +--Apapur! grommela-t-il, on devrait mettre en prison ceux qui perdent le +vin. + +--A recommencer! dirent les tenants de Chaverny. + +Le bossu offrit galamment son vidrecome qu'on remplit. + +Mais les paupières de Chaverny se prirent à battre comme les ailes de +ces papillons martyrs que les enfants clouent à la tapisserie avec une +épingle. C'est la fin. + +--Tu faiblis, Chaverny! s'écria Oriol. + +--Chaverny, tu pâlis! ajouta Navailles. + +--Chaverny! tu chancelles! Chaverny, tu t'en vas! + +--Hourra! le petit homme!... vive Ésope II! + +--Portons le bossu en triomphe! + +Ce fut un tumulte général, puis un grand silence. + +On avait cessé de soutenir Chaverny. + +Son corps se prit à vaciller sur le fauteuil, tandis que ses mains +amollies essayaient en vain de saisir un point d'appui. + +--On n'avait pas dit que la maison tomberait..., murmura-t-il; la maison +avait l'air solide... Ce n'est pas de jeu! + +--Chaverny bat la campagne... + +--Chaverny menace ruine..., Chaverny perd plante... + +--Submergé, Chaverny... Chaverny disparu! + +Chaverny venait de glisser sous la table.--Un second hourra retentit. + +Le bossu triomphant leva le verre qu'on venait d'emplir pour le vaincu +et l'avala, debout sur la nappe.--Il était ferme comme un roc. + +La salle faillit crouler sous les applaudissements. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le prince de Gonzague qui s'approcha. + +Ésope II sauta lestement à bas de la table. + +--Vous me l'avez donné, monseigneur, dit-il. + +--Où est Chaverny? fit encore Gonzague. + +Le bossu poussa du pied les jambes du petit marquis qui passaient. + +--Le voici! répondit-il. + +Gonzague fronça le sourcil et murmura: + +--Ivre mort!... c'est trop... Nous avions besoin de lui. + +--Pour les fiançailles, monseigneur? repartit le bossu qui chiffonna, ma +foi, son jabot en grand seigneur et salua en jetant son feutre sous +l'aisselle. + +--Oui, pour les fiançailles, répondit Gonzague. + +--Palsambleu! fit Ésope II d'un ton dégagé, un de perdu, un de +retrouvé... Tel que vous me voyez, monseigneur, je ne serais pas fâché +de m'établir et je m'offre à faire votre affaire. + +Un grand éclat de rire accueillit cette proposition inattendue. Gonzague +regardait attentivement le bossu qui s'était campé devant lui, tenant +toujours un vidrecome à la main. + +--Sais-tu ce qu'il faudrait faire pour remplacer celui qui est là? +demanda tout bas Gonzague en montrant Chaverny. + +--Oui, répondit le bossu; je sais ce qu'il faudrait faire. + +Et, te sens-tu de force...? commença le prince. + +Ésope II eut un sourire à la fois orgueilleux et cruel. + +--Vous ne me connaissez pas, monseigneur, dit-il; j'ai fait mieux que +cela! + + + + +XI + +--Fleurs d'Italie.-- + + +On entourait de nouveau la table. On avait recommencé à boire. + +--Bonne idée! disait-on à la ronde, marions le bossu au lieu de +Chaverny. + +--C'est bien plus amusant!... Le bossu fera un mari superbe! + +--Et la figure de Chaverny quand il va se réveiller veuf! + +Oriol fraternisait avec Amable Passepoil, sur l'ordre de mademoiselle +Nivelle qui avait pris ce débutant timide sous sa haute protection. On +n'avait plus de ces ridicules délicatesses: Cocardasse junior trinquait +avec tout le monde. + +Il trouvait cela tout simple et n'en était pas plus fier. Ici, comme +partout, Cocardasse junior se comportait avec une dignité au-dessus de +tout éloge. + +Apapur! le gros petit Oriol, ayant voulu le tutoyer, fut remis +sévèrement à sa place. + +Le prince de Gonzague et le bossu étaient un peu à l'écart. Le prince +considérait toujours le petit homme avec attention et semblait scruter +sa pensée secrète à travers le masque moqueur qui couvrait son visage. + +--Monseigneur, dit le bossu, quelles garanties vous faut-il? + +--Je veux savoir d'abord, répondit Gonzague, ce que tu as deviné. + +--Je n'ai rien deviné... J'étais là... J'ai entendu la parabole de la +pêche, l'histoire des fleurs et le panégyrique de l'Italie! + +Gonzague suivit de l'oeil son doigt pointu qui montrait la bergère où +les manteaux étaient encore amoncelés. + +--C'est juste, murmura-t-il, tu étais là... Pourquoi cette comédie? + +--Je voulais savoir... et je voulais réfléchir... Ce Chaverny n'était +point votre fait. + +--C'est vrai... J'avais un faible pour lui. + +--La faiblesse est toujours un tort, parce qu'elle fait naître toujours +un danger... Ce Chaverny dort maintenant... mais il s'éveillera... + +--Savoir!... murmura Gonzague. Mais laissons-là ce Chaverny... Que +dis-tu de la parabole de la pêche? + +--C'est joli... mais trop fort pour vos poltrons. + +--Et de l'histoire des fleurs? + +--Gracieux... mais toujours trop fort... ils ont eu peur! + +--Je ne te parle pas de ces messieurs, dit Gonzague; je les connais +mieux que toi... + +--Savoir! interrompit à son tour le bossu. + +Gonzague se prit à sourire en le regardant. + +--Réponds pour toi-même, continua-t-il. + +--Tout ce qui vient d'Italie me plaît, fit Ésope II; je n'ai jamais ouï +conter d'anecdote plus réjouissante que celle du comte Canozza à la +vigne de Spolète... mais je ne l'aurais pas dite à ces messieurs. + +--Tu te crois donc beaucoup plus fort que ces messieurs? demanda +Gonzague. + +Ésope II eut un sourire suffisant et ne daigna même pas répondre. + +--Eh bien! demanda de loin Navailles, est-ce arrangé le mariage? + +Un geste de Gonzague lui imposa silence. La Nivelle dit: + +--Ça doit avoir gros comme soi de bleues, cette petite espèce... Moi, je +l'épouserais! + +--Vous seriez madame Ésope II! fit Oriol piqué au vif. + +--Madame Jonas!... ajouta Nocé. + +--Bah! fit Nivelle qui montra du doigt Cocardasse junior, Plutus est le +roi des dieux... Voyez-vous bien ce bon garçon?... avec un peu de poudre +du Mississipi, je me chargerais d'en faire un courtisan! + +Cocardasse se rengorgea et dit à Passepoil qui fut jaloux: + +--La Pécaïre a le goût fin!... Elle en tient pour moi, capédébiou! + +--Qu'as-tu de plus que Chaverny? demandait en ce moment Gonzague. + +--Des précédents, répondit le bossu; j'ai déjà été marié. + +--Ah!... fit Gonzague dont le regard devint plus perçant. + +Ésope II se caressa le menton et ne baissa point les yeux. + +--J'ai été marié, répéta-t-il, et je suis veuf. + +--Ah!... fit encore Gonzague, en quoi cela te donne-t-il un avantage sur +Chaverny? + +La figure du bossu se rembrunit légèrement. + +--Ma femme était belle, prononça-t-il en baissant la voix; très-belle! + +--Et jeune? demanda Gonzague. + +--Toute jeune... son père était pauvre. + +--Je comprends... l'aimais-tu? + +--A la rage!... mais notre union fut courte. + +La figure du bossu devenait de plus en plus sombre. + +--Combien de temps dura votre ménage? interrompit Gonzague. + +--Deux nuits et un jour, répondit Ésope II. + +--Voilà qui est étrange!... explique-toi. + +Le petit homme eut un rire forcé. + +--Pourquoi m'expliquer, si vous me comprenez?... murmura-t-il. + +--Je ne te comprends pas, fit le prince. + +Le bossu baissa les yeux et sembla hésiter. + +--Après tout, dit-il, je me suis peut-être trompé... Vous n'aviez +peut-être besoin que d'un Chaverny! + +--Explique-toi, te dis-je! répéta impérieusement Gonzague. + +--Avez-vous expliqué l'histoire du comte Canozza?... + +Le prince lui mit la main sur l'épaule. + +--Après la première nuit, poursuivit le bossu, je lui donnai un jour +pour réfléchir et s'habituer à ma tournure... Elle ne put pas. + +--Et alors?... fit Gonzague, qui le considérait avidement. + +Le bossu saisit un verre sur un guéridon et se prit à regarder le prince +en face. Leurs yeux se choquèrent. Ceux du bossu exprimèrent tout à coup +une cruauté si implacable, que le prince murmura: + +--Si jeune... si belle... tu n'eus pas pitié? + +Le bossu, d'un mouvement convulsif, écrasa le verre sur un guéridon. + +--Je veux qu'on m'aime! dit-il avec un accent de véritable férocité; +tant pis pour celles qui ne peuvent pas! + +Gonzague resta un instant silencieux. Le bossu avait repris sa mine +froide et railleuse. + +--Holà! messieurs, s'écria tout à coup le prince qui poussa du pied +Chaverny endormi, qu'on emporte cet homme! + +La poitrine d'Ésope II se souleva. Il fit effort pour cacher son +triomphe. + +Navailles, Nocé, Choisy, tous les amis du petit marquis voulurent tenter +un dernier effort en sa faveur. Ils le secouèrent; ils l'appelèrent. +Taranne lui donna le fouet, Oriol lui jeta une carafe d'eau au +visage.--Ces dames eurent la charité de le pincer jusqu'au sang. + +Et tous criaient, ardents à la besogne: + +--Éveille-toi! Chaverny, éveille-toi! on te prend ta femme. + +--Et tu seras obligé de restituer la dot! ajouta Nivelle, toujours +occupée de pensées solides. + +--Chaverny! Chaverny! éveille-toi! + +Vains efforts! Cocardasse junior et Amable Passepoil, chargeant le +vaincu sur leurs épaules, l'emportèrent dans les ténèbres extérieures. + +Gonzague leur avait fait un signe.--Quand ils passèrent près d'Ésope II, +celui-ci dit tout bas: + +--Pas un cheveu de sa tête... sur votre vie! et la lettre à son adresse! + +Cocardasse et Passepoil sortirent avec leur fardeau. + +--Nous avons fait ce que nous avons pu, dit Navailles. + +--Nous avons été fidèles à l'amitié jusqu'au bout, ajouta Oriol. + +--Mais, en définitive, le mariage du bossu est bien plus drôle! décida +Nocé. + +--Marions le bossu! Marions le bossu! criaient ces dames. + +Ésope II sauta d'un bond sur la table. + +--Silence! fit-on de toutes parts, voici Jonas qui va prononcer un +discours. + +--Mesdames et messieurs, dit le bossu en gesticulant comme un avocat en +la grand'chambre; je suis touché jusqu'au fond de l'âme de l'intérêt +flatteur que vous daignez me témoigner... Certes, la conscience de mon +peu de mérite devrait me rendre muet... + +--Très-bien! fit Navailles;--il parle comme un livre! + +--Jonas, dit Nivelle, votre modestie fait encore mieux ressortir vos +talents. + +--Bravo, Ésope II! bravo! bravo! + +--Merci, mesdames! merci, messieurs! votre indulgence me donne du +courage. Je veux tâcher de m'en rendre digne, ainsi que des bontés de +l'illustre prince à qui je devrai ma compagne... + +--Très-bien!... Bravo, Ésope!... un peu plus de voix! + +--Quelques gestes de la main gauche! demanda Navailles. + +--Un couplet de circonstance! cria la Desbois. + +--Un pas de menuet!... une gigue sur la nappe! + +--Si tu n'es pas un ingrat, Jonas, dit Nocé d'un ton +pénétré,--déclame-nous la scène d'Achille et d'Agamemnon! + +--Mesdames et messieurs, répondit gravement Ésope II,--ce sont là des +vieilleries... je compte vous témoigner ma reconnaissance par quelque +chose de mieux... Je compte vous donner la comédie nouvelle... une +première représentation! + +--Les oeuvres de Jonas!... bravissimo!... Il a fait une comédie! + +--Mesdames et messieurs, je vais du moins la faire... Ce sera un +impromptu... Je prétends vous montrer comment l'art de la séduction, +plus fort que la nature elle-même... + +Pour le coup, les vitres du salon grincèrent. Une immense acclamation +s'éleva. + +--Il va nous donner une leçon! criait-on. + +--_L'art de plaire_, par Ésope II, dit Jonas! + +--Il a dans sa poche la ceinture de Vénus! + +--Les jeux, les ris, les grâces et le dard du jeune Cupidon! + +--Bravo! bossu!... Bossu, tu es superbe! + +Il salua à la ronde et acheva en souriant: + +--Qu'on m'amène ma jeune épouse et je ferai de mon mieux pour divertir +la société! + +--Je te fais engager à l'Opéra, si tu veux! s'écria Nivelle +enthousiasmée;--on manque de queues rouges! + +--La femme du bossu! vociféraient ces messieurs;--servez la femme du +bossu! + +En ce moment, la porte du boudoir s'ouvrit.--Gonzague réclama le +silence. + +Dona Cruz entra, soutenant Aurore chancelante et plus pâle qu'une +morte.--M. de Peyrolles suivait. + +Il y eut un long murmure d'admiration à la vue d'Aurore. Au premier +abord, ces messieurs oublièrent toute cette gaieté folle qu'ils venaient +de se promettre. + +Le bossu lui-même ne trouva point d'écho, lorsqu'il dit, le binocle à +l'oeil et d'un accent cynique: + +--Corbleu! ma femme est belle! + +Au fond de tous ces coeurs, plutôt engourdis que perdus, un sentiment +de compassion s'éveillait. + +Un instant, les femmes elles-mêmes eurent pitié, tant il y avait de +douleur profonde et de douce résignation sur cet adorable visage de +vierge! + +Gonzague fronça le sourcil en regardant son armée. Taranne, Montaubert, +Albret, les âmes damnées, eurent honte de leur émotion et dirent: + +--Est-il heureux, ce diable de bossu! + +C'était l'avis de frère Passepoil qui rentrait en compagnie de +Cocardasse, son noble ami. Mais ce premier mouvement de convoitise fit +place à l'étonnement quand il reconnut, ainsi que Cocardasse, les deux +jeunes filles de la rue du Chantre. + +La jeune fille que le Gascon avait vue au bras de Lagardère à Barcelone, +la jeune fille que frère Passepoil avait vue au bras de Lagardère à +Bruxelles. + +Ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans le secret de la comédie: ce qui +allait se passer restait pour eux un mystère.--Mais ils savaient qu'il +allait se passer quelque chose d'étrange. + +Ils se touchèrent le coude. Le regard qu'ils échangèrent voulait dire: +Attention! + +Ils n'avaient pas besoin d'éprouver leurs rapières pour savoir qu'elles +ne tenaient point au fourreau. + +A un coup d'oeil que le bossu lui lança, Cocardasse répondit par un +léger signe de tête. + +--Eh donc! grommela t-il en s'adressant à Passepoil,--il veut savoir si +sa lettre est remise;--nous n'avions pas loin à courir. + +Dona Cruz cherchait des yeux Chaverny. + +--Peut-être que le prince a changé d'avis..., murmura-t-elle à +l'oreille de sa compagne;--je ne vois point M. le marquis. + +Aurore ne releva point ses paupières baissées. On la vit seulement +secouer la tête avec tristesse. + +Évidemment, elle n'espérait point de merci. + +Quand Gonzague se tourna vers elle, dona Cruz la prit par la main et la +fit avancer. + +Ce Gonzague était très-pâle bien qu'il affectât de sourire. + +Le bossu se tenait à ses côtés, faisant ce qu'il pouvait pour prendre +une pose galante et tortillant son jabot d'un air vainqueur. + +Les yeux de dona Cruz rencontrèrent les siens. Elle voulut mettre une +interrogation dans son regard. Le bossu demeura impassible. + +--Ma chère enfant, dit Gonzague dont la voix parut à tous légèrement +altérée,--mademoiselle de Nevers vous a-t-elle dit ce que nous attendons +de vous? + +Aurore répondit sans relever les yeux,--mais la tête haute et la voix +ferme: + +--C'est moi qui suis mademoiselle de Nevers. + +Le bossu tressaillit si violemment, que son émotion fut remarquée, au +milieu même de la surprise générale. + +--Palsambleu! s'écria-t-il en dominant aussitôt son trouble;--ma femme +est de bonne maison! + +--Sa femme! répéta dona Cruz. + +On chuchotait d'un bout à l'autre du salon. + +Les femmes n'avaient point pour cette nouvelle venue l'animadversion +jalouse qu'elles témoignaient naguère à la gitanita. Sur cette tête +candide et charmante dans sa fierté le nom de Nevers leur semblait à sa +place. + +Gonzague se tourna vers dona Cruz et lui dit avec colère: + +--Est-ce vous qui avez mis ce mensonge dans l'esprit de cette pauvre +enfant? + +--Ah! fit le bossu désappointé;--c'est donc un mensonge?... Tant pis!... +j'aurais aimé à m'allier avec la maison de Nevers. + +Quelques rires éclatèrent.--Mais il y avait un froid. + +Peyrolles était sombre comme un bedeau en deuil. + +--Ce n'est pas moi, répliqua dona Cruz que le courroux du prince +effrayait peu;--mais s'il était vrai?... + +Gonzague haussa les épaules avec dédain. + +--Où est M. le marquis de Chaverny? reprit la gitanita,--et que +signifient les paroles de cet homme? + +Elle montrait le bossu qui faisait bonne contenance au milieu du groupe +des courtisans. + +--Mademoiselle de Nevers, répondit Gonzague,--votre rôle en tout ceci +est fini... si vous êtes en humeur de déserter vos droits, je suis là, +Dieu, merci, pour les sauvegarder... Je suis votre tuteur... Ceux qui +nous entourent appartiennent tous au tribunal de famille qui s'est +rassemblé hier en mon hôtel... C'en est presque la majorité... Si +j'eusse écouté l'avis général, peut-être me serais-je montré moins +clément envers une imposture hardie, effrontée... mais j'ai jugé suivant +la bonté de mon coeur et les tranquilles habitudes de ma vie... Je +n'ai point voulu donner une portée tragique à des choses qui sont du +domaine de la comédie. + +Il s'arrêta.--Dona Cruz ne comprenait point: ces paroles étaient pour +elle de vains sons. + +Peut-être Aurore comprenait-elle mieux, car un sourire triste et amer +vint autour de ses lèvres. + +Gonzague promena son regard sur l'assemblée. Tous les yeux étaient +baissés, sauf ceux des femmes qui écoutaient curieusement et ceux du +bossu qui semblait attendre impatiemment la fin de cette homélie. + +--Je parle ainsi pour vous seule, mademoiselle de Nevers, reprit +Gonzague s'adressant toujours à dona Cruz,--car vous seule ici avez +besoin d'être persuadée... Mes honorables amis et conseils partagent mon +opinion; ma bouche exprime toute leur pensée. + +Nul ne protesta. Gonzague poursuivit: + +--Ce que j'ai dit précédemment sur mon dessein d'éloigner tout châtiment +trop sévère, vous explique la présence de nos belles amies... S'il +s'agissait d'une punition proportionnée à sa faute, elles ne seraient +point ici... + +--Mais quelle faute?... demanda Nivelle,--nous sommes sur le gril, +monseigneur! + +--Quelle faute? répéta Gonzague faisant mine de réprouver un mouvement +d'indignation;--c'est assurément une faute grave... la loi la qualifie +crime... que de s'introduire dans une famille illustre pour combler +frauduleusement le vide causé par l'absence ou par la mort... + +--Mais la pauvre Aurore n'a rien fait..., voulut s'écrier dona Cruz. + +--Silence! interrompit Gonzague;--il faut un maître et un frein à cette +belle coureuse d'aventures... Dieu m'est témoin que je ne lui veux point +de mal... Je dépense une notable somme pour dénouer gaiement son +Odyssée... je la marie... + +--A la bonne heure! fit Ésope II, voici la conclusion. + +--Et je lui dis, continua Gonzague en prenant la main du bossu: Voici un +honnête homme qui vous aime et qui aspire à l'honneur d'être votre +époux. + +--Mais vous m'avez trompée, monsieur! s'écria la gitanita rouge de +colère; mais ce n'est pas celui-là... Est-ce qu'il est possible de se +donner à un être pareil? + +--S'il a beaucoup de bleues..., pensa Nivelle entre haut et bas. + +--Pas flatteur!... pas flatteur du tout! murmura Ésope II; mais j'espère +que la jeune personne changera bientôt d'avis. + +--Vous! fit dona Cruz, je vous devine!... C'est vous qui emmêlez tous +les fils de cette intrigue... C'est vous, je le devine bien maintenant, +qui avez dénoncé la retraite d'Aurore... + +--Eh! eh!... fit le bossu d'un air content de lui-même; eh! eh! eh!... +j'en suis pardieu bien capable!... Monseigneur, cette jeune fille a le +défaut du bavardage... Elle a empêché ma femme de répondre... + +--Si c'était encore le marquis de Chaverny..., commença dona Cruz. + +--Laisse, petite soeur, dit Aurore de ce ton ferme et glacé qu'elle +avait pris dès l'abord; si c'était M. de Chaverny, je le refuserais +comme je refuse celui-ci. + +Le bossu ne parut point déconcerté le moins du monde. + +--Bel ange, dit-il, ce n'est pas votre dernier mot. + +La gitanita se mit entre lui et Aurore. Elle ne demandait pas mieux que +de se battre avec quelqu'un. + +M. de Gonzague avait repris son air insoucieux et hautain. + +--Point de réponse? fit le bossu en avançant d'un pas, le chapeau sous +le bras, la main au jabot. C'est que vous ne me connaissez pas, ma toute +belle!... Je suis capable de passer ma vie entière à vos genoux! + +--Quant à cela, c'est trop, fit la Nivelle. + +Les autres femmes écoutaient et attendaient. Il y a chez les femmes un +sens supérieur qui ressemble à la seconde vue; elles sentaient je ne +sais quel drame lugubre sous cette farce qui, malgré l'effort du bouffon +principal, se déroulait si péniblement. + +Ces messieurs, qui savaient à quoi s'en tenir, grimaçaient la gaieté. + +Mais la gaieté ne vient pas à bille nommée.--La gaieté rebelle tenait +rigueur. + +Quand le bossu parlait, sa voix aigre et grinçante agaçait les nerfs de +tous,--quand le bossu se taisait, le silence était sinistre. + +--Eh bien, messieurs! dit tout à coup Gonzague, pourquoi ne boit-on +plus? + +Les verres s'emplirent à bas bruit. Personne n'avait soif. + +--Écoutez-moi, belle enfant! disait cependant le bossu; je serai votre +petit mari... votre amant... votre esclave! + +--C'est un rêve affreux! fit dona Cruz; quant à moi, j'aimerais mieux +mourir! + +Gonzague frappa du pied; son regard menaça sa protégée. + +--Monseigneur, dit Aurore avec le calme du désespoir; ne prolongez point +ceci;--je sais que le chevalier Henri de Lagardère est mort... + +Pour la seconde fois, le bossu tressaillit comme s'il eût reçu un choc +soudain.--Il ne parla plus. + +Un silence profond régna dans le salon. + +--Mais qui donc vous a si bien instruite, mademoiselle? demanda Gonzague +avec une grave courtoisie. + +--Ne m'interrogez pas, monseigneur... Arrivons au dénoûment de ceci qui +est marqué d'avance. Je l'accepte... Je le désire. + +Gonzague sembla hésiter. Il ne s'attendait pas à ce qu'on lui demandât +le bouquet d'Italie.--La main d'Aurore avait fait un visible mouvement +vers les fleurs. + +Gonzague regardait cette fille toute jeune et si belle. + +--Préférez-vous un autre époux?... murmura-t-il en se penchant à son +oreille. + +--Vous m'avez fait dire, monseigneur, répondit Aurore, que si je +refusais, je serais libre. Je réclame l'accomplissement de votre parole. + +--Et vous savez...? commença Gonzague toujours à voix basse. + +--Je sais, interrompit Aurore qui releva enfin sur lui son regard de +sainte, et j'attends que vous m'offriez ces fleurs! + + + + +XII + +--La fascination.-- + + +Pour ne point comprendre ce que la situation avait de terrible, il n'y +avait là que dona Cruz et ces dames. + +Toute la partie mâle de l'assemblée, financiers et gentilshommes, +avaient le frisson dans les veines. + +Cocardasse et Passepoil avaient les yeux fixés sur le bossu comme deux +chiens tombés en arrêt. + +En présence de ces femmes étonnées, inquiètes, curieuses, en présence de +ces hommes, énervés par le dégoût, mais qui n'avaient point ce qu'il +fallait de force pour rompre leur chaîne, Aurore seule était calme. + +Aurore avait cette douce et radieuse beauté, cette tristesse profonde, +mais résignée, de la sainte qui subit son épreuve suprême sur cette +terre de deuil et qui déjà regarde le ciel. + +La main de Gonzague s'était tendue vers les fleurs, mais la main de +Gonzague retomba. + +Cette situation le prenait à l'improviste. Il s'était attendu à une +lutte quelconque, à la suite de laquelle ces fleurs données +ostensiblement à la jeune fille eussent scellé la complicité de ses +adhérents. + +Mais en face de cette belle et douce créature, la perversité de Gonzague +s'étonna. Ce qui restait de coeur au fond de sa poitrine se +souleva.--Le comte Canozza était un homme. + +Le bossu fixait sur lui son regard étincelant. + +Trois heures de nuit sonnèrent à la pendule. + +Au milieu du profond silence, une voix s'éleva derrière Gonzague. + +Il y avait là un coquin dont le coeur desséché ne pouvait plus battre. +M. de Peyrolles dit à son maître: + +--Le tribunal de famille se rassemble demain... + +Gonzague détourna la tête et murmura: + +--Fais ce que tu voudras. + +Peyrolles prit aussitôt le bouquet de fleurs dont Gonzague lui-même +avait révélé la destination. + +Dona Cruz, saisie d'une vague crainte, dit à l'oreille d'Aurore: + +--Que me parlais-tu de ces fleurs?.... + +--Mademoiselle, prononçait en ce moment Peyrolles, vous êtes libre... +Toutes ces dames ont un bouquet... Permettez que je vous offre... + +Il fit cela gauchement--son visage, à cette heure, suait l'infamie. + +Aurore, cependant, avança la main pour prendre les fleurs... + +--Capédébiou! fit Cocardasse qui s'essuya le front; il y a là quelque +diablerie. + +Dona Cruz, qui regardait Peyrolles avidement, s'élança d'instinct, mais +une autre main l'avait prévenue. + +Peyrolles, repoussé rudement, recula jusqu'à la cloison. Le bouquet +s'échappa de ses mains, et le bossu le foula aux pieds froidement. + +Toutes les poitrines furent déchargées d'un fardeau. + +--Qu'est-ce à dire? s'écria Peyrolles qui mit l'épée à la main. + +Gonzague regarda le bossu avec défiance. + +--Pas de fleurs! dit celui-ci; moi seul ai désormais le droit de faire +de ces cadeaux à ma fiancée... Que diable! vous voilà tous consternés +comme des gens qui ont vu tomber la foudre... Rien n'est tombé qu'un +bouquet de fleurs fanées... J'ai laissé aller les choses pour avoir tout +le mérite de la victoire... Rengainez, l'ami,... et vite! + +Il s'adressait à Peyrolles. + +--Monseigneur, reprit-il, ordonnez à ce chevalier de la triste figure de +ne point troubler nos plaisirs... Bonté du ciel! je vous admire!... vous +jetez comme cela le manche après la cognée... vous rompez les +négociations... Permettez-moi de ne pas renoncer si vite! + +--Il a raison! il a raison! s'écria-t-on de toutes parts. + +Chacun se raccrochait à ce moyen de sortir du noir.--La gaieté n'avait +pu prendre dans le salon de Gonzague cette nuit. + +Il va sans dire que Gonzague lui-même n'espérait rien de la tentative du +bossu. + +Cela lui donnait seulement quelques minutes pour réfléchir. C'était +précieux. + +--J'ai raison, pardieu! je le sais bien, poursuivit Ésope II; que vous +ai-je promis? Une leçon d'escrime amoureuse... Et vous agissez sans moi! +Et vous ne me laissez même pas dire un mot!... Cette jeune fille me +plaît; je la veux; je l'aurai! + +--A la bonne heure! fit Navailles; voilà qui est parler! + +--Voyons, dit le gros petit traitant, arrondissant avec soin sa phrase, +voyons si tu es aussi fort aux tournois d'amour qu'aux luttes bachiques! + +--Nous serons juges, ajouta Nocé; entame la bataille. + +Le bossu regarda Aurore, puis le cercle qui les entourait. + +Aurore, épuisée par le suprême effort qu'elle venait de faire, +s'affaissait entre les bras de dona Cruz. Cocardasse roula vers elle un +fauteuil. Aurore s'y laissa tomber. + +--Les apparences ne sont pas pour ce pauvre Ésope II! murmura Nocé. + +Comme Gonzague ne riait pas, on restait sérieux. + +Les femmes ne s'occupaient que d'Aurore, excepté Nivelle qui pensait: + +--J'ai idée que ce petit homme est un Crésus! + +--Monseigneur, dit le bossu, permettez-moi de vous adresser une +requête... Vous êtes trop haut placé assurément pour avoir voulu vous +jouer de moi... Si l'on dit à un homme: Courez! Il ne faut pas +commencer par lui lier les deux jambes... la première condition du +succès dans un assaut galant, c'est la solitude... Où vîtes-vous une +femme se rendre quand elle se voit entourée de regards curieux? Soyez +juste: c'est là l'impossible! + +--Il a raison! fit encore le choeur des convives. + +--Tout ce monde l'effraye, reprit Ésope II; moi-même, je perds une +partie de mes moyens, car, en amour, le tendre, le passionné, +l'entraînant est toujours tout près du ridicule... Comment trouver de +ces accents qui enivrent les faibles femmes en présence d'un auditoire +moqueur? + +Il était vraiment drôle, ce petit homme, prononçant son discours d'un +air avantageux et fat, le poing sur la hanche et la main au jabot. + +Sans le sinistre vent qui soufflait cette nuit dans la petite maison de +Gonzague, on aurait bien ri! + +On rit un peu. Navailles dit à Gonzague: + +--Accordez-lui sa requête, monseigneur. + +--Que demande-t-il? fit Gonzague toujours distrait et soucieux. + +--Qu'on nous laisse seuls, ma fiancée et moi; répondit le bossu; j'ai +quelques petits talents... je ne vous demande que cinq minutes pour +faire taire les répugnances de cette charmante enfant! + +--Cinq minutes! se récria-t-on; comme il y va!... On ne peut pas lui +refuser cela, monseigneur! + +Gonzague gardait le silence.--Le bossu s'approcha de lui tout à coup et +lui dit à l'oreille: + +--Monseigneur, on vous observe!... vous puniriez de mort celui qui vous +trahirait comme vous vous trahissez vous-même! + +--Merci, l'ami, répondit le prince qui changea de visage; l'avis est +bon... nous aurons décidément un gros compte à régler ensemble... et je +crois que tu seras grand seigneur avant de mourir!--Messieurs, +reprit-il, je songeais à vous... Nous avons gagné cette nuit une +terrible partie... Demain, suivant toute apparence, nous serons au bout +de nos peines... mais il ne faut pas échouer en entrant dans le port... +Pardonnez ma distraction et suivez-moi. + +Il s'était fait un visage riant. Toutes les physionomies s'éclairèrent. + +--N'allons pas trop loin, dirent ces dames; il faut jouir du coup +d'oeil! + +--Dans la galerie! opina Nocé; nous laisserons la porte entre-bâillée. + +--En besogne, Jonas!... Tu as le champ libre! + +--Surpasse-toi, bossu! Nous te donnons dix minutes au lieu de cinq!... +montre à la main! + +--Messieurs, dit Oriol, les paris sont ouverts. + +On jouait sur tout et à propos de tout.--Le cours des gageures fut coté +à un contre cent pour Ésope II, dit Jonas. + +En passant auprès de Cocardasse et de Passepoil, Gonzague leur dit: + +--Pour une bonne somme, retourneriez-vous bien en Espagne? + +--Nous ferions tout pour obéir à monseigneur, répliquèrent nos deux +braves. + +--Ne vous éloignez donc pas! fit le prince en se mêlant à la foule de +ses affidés. + +Cocardasse et Passepoil n'avaient garde. + +Quand tout le monde eut quitté le salon, le bossu se tourna vers la +porte de la galerie derrière laquelle on voyait une triple rangée de +têtes curieuses. + +--Bien! fit-il d'un air guilleret, très-bien!... comme cela vous ne me +gênez pas du tout... Ne pariez pas trop contre moi... et consultez vos +montres! J'oubliais une chose, s'interrompit-il en traversant le salon +pour se rapprocher de la galerie; où est monseigneur? + +--Ici, répondit Gonzague; qu'y a-t-il? + +--Avez-vous un notaire tout prêt? demanda le bossu avec un magnifique +sérieux. + +Pour le coup, personne n'y put tenir. Il y eut un franc éclat de gaieté +dans la galerie. + +--Rira bien qui rira le dernier! murmura Ésope II. + +Gonzague répliqua, non sans un mouvement d'impatience: + +--Fais vite, l'ami, et ne t'inquiète point... Il y a un notaire royal +dans ma chambre. + +Le bossu salua et revint vers les deux femmes groupées. + +Dona Cruz le regardait venir avec une sorte d'effroi. Aurore avait +toujours les yeux baissés. + +Le bossu vint se mettre à genoux devant le fauteuil d'Aurore. + +Gonzague, au lieu de regarder ce spectacle qui avait tant de succès +auprès de ses affidés, se promenait à l'écart au bras de Peyrolles. + +Ils allèrent s'accouder tout au bout de la galerie. + +--D'Espagne, disait Peyrolles, on peut revenir. + +--On meurt en Espagne comme à Paris, murmura Gonzague. + +Il reprit après un court silence: + +--Ici, l'occasion est manquée... Ces femmes devineraient... Dona Cruz +parlerait... + +--Chaverny?... commença M. de Peyrolles. + +--Celui-là sera muet, interrompit Gonzague. + +Ils échangèrent un regard dans l'ombre et Peyrolles ne demanda point +d'autre explication. + +--Il faut, poursuivit Gonzague,--qu'au sortir d'ici, elle soit libre... +absolument libre... jusqu'au détour de la rue... + +Peyrolles se pencha tout à coup en avant et prêta l'oreille. + +--C'est le guet qui passe, dit Gonzague. + +Un bruit d'armes se faisait au dehors. + +Mais ce bruit s'étouffa sous le grand murmure qui s'éleva tout à coup +dans la galerie. + +--C'est étonnant! s'écriait-on;--c'est prodigieux! + +--Avons-nous la berlue?... que diable lui dit-il? + +--Parbleu! fit Nivelle,--ce n'est pas difficile à deviner!... Il lui +fait le compte des actions qu'il a! + +--Mais voyez donc!... dit Navailles;--qui a parié cent contre un? + +--Personne, répondit Oriol;--Je ne gagerais seulement pas à cinquante... +fais-tu vingt-cinq. + +--Pas, s'il vous plaît!... Voyez donc! + +Le bossu était à genoux auprès du fauteuil d'Aurore. + +Dona Cruz voulut se mettre entre deux.--Le bossu l'écarta en disant: + +--Laissez... je ne lui ferai pas de mal. + +Il avait parlé bas. Sa voix était si étrangement changée que dona Cruz +s'écarta comme malgré elle et ouvrit de grands yeux. + +Au lieu des accents stridents et discords qu'on était accoutumé à +entendre sortir de cette bouche, c'était une voix mâle et douce, +harmonieuse et profonde. + +Cette voix prononça le nom d'Aurore. + +Dona Cruz sentit sa jeune compagne tressaillir faiblement entre ses +bras. + +Puis elle l'entendit murmurer: + +--Je rêve!... + +--Aurore!... répéta le bossu toujours à genoux. + +La jeune fille se couvrit la tête de ses mains. + +De grosses larmes coulèrent entre ses doigts qui tremblaient. + +Ceux qui regardaient dona Cruz par la porte entr'ouverte croyaient +assister à une sorte de fascination. + +Dona Cruz était debout, la tête rejetée en arrière, la bouche béante, +les yeux fixes. + +--Par le ciel! s'écria Navailles,--voilà qui tient du miracle. + +--Chut!... regardez!... l'autre semble attirée comme par un irrésistible +pouvoir. + +--Le bossu a un talisman... un charme... + +Nivelle seule donnait un nom au charme et au talisman... Cette jolie +fille, immuable en ses opinions, croyait au surnaturel pouvoir des +actions bleues. + +C'était vrai, ce que l'on disait derrière la porte,--Aurore se penchait, +comme malgré elle, vers la voix qui l'appelait. + +--Je rêve!... Je rêve!... balbutiait-elle parmi ses sanglots;--c'est +affreux... je sais qu'il n'est plus! + +--Aurore! répéta le bossu pour la troisième fois. + +Et comme dona Cruz allait ouvrir la bouche, il lui imposa silence d'un +geste impérieux. + +--Ne tournez pas la tête, reprit-il doucement en s'adressant à +mademoiselle de Nevers;--nous sommes ici au bord même de l'abîme... un +mouvement... un geste... tout est perdu! + +Dona Cruz fut obligée de s'asseoir auprès d'Aurore. Ses jambes +chancelaient. + +--Je donnerais vingt louis pour savoir ce qu'il leur dit! s'écria +Navailles. + +--Palsambleu! fit Oriol,--je commence à croire... Et cependant, il ne +lui a rien donné à boire. + +--Cent pistoles pour le bossu, au pair! proposa Nocé. + +Ésope II, dit Jonas, poursuivait: + +--Vous ne rêvez point, Aurore... votre coeur ne vous a point +trompée... C'est moi. + +--Vous!... murmura la jeune fille;--je n'ose ouvrir les yeux... Flor, ma +soeur... regarde! + +Dona Cruz la baisa au front pour lui dire plus bas et de plus près: + +--C'est lui! + +Aurore entr'ouvrit ses doigts et glissa un regard. Son coeur sauta +dans sa poitrine, mais elle parvint à étouffer son premier cri.--Elle +demeura immobile. + +--Les hommes qui ne croient pas au ciel, dit le bossu après avoir lancé +un coup d'oeil rapide vers la porte,--croient à l'enfer... Ils sont +faciles à tromper... pourvu qu'on feigne le mal... Obéissez, non pas à +votre coeur, Aurore, ma bien-aimée, mais à je ne sais quelle bizarre +attraction qui est, suivant eux, l'oeuvre du démon... Soyez comme +fascinée par cette main qui vous conjure... + +Il fit quelques passes au-dessus du front d'Aurore, laquelle se pencha +vers lui obéissante. + +--Elle y vient! s'écria Navailles stupéfait. + +--Elle y vient! répétèrent tous les convives. + +Et le gros Oriol s'élançant tout essoufflé, vers la balustrade: + +--Vous perdez le plus beau, monseigneur! s'écria-t-il;--du diable si +cela ne vaut pas la peine d'être vu! + +Gonzague se laissa entraîner vers la porte. + +--Chut!... chut!... ne les troublons pas! disait-on au moment où le +prince arrivait. + +On lui fit place.--Il demeura muet d'étonnement. + +Le bossu continuait ses passes. Aurore, entraînée et charmée, +s'inclinait de plus en plus vers lui. + +Le bossu avait eu raison. Ces hommes qui ne croyaient point en Dieu +avaient grande foi en ces billevesées qui venaient d'Italie: les +philtres, les charmes, les pouvoirs occultes, la magie. + +Gonzague murmura, Gonzague, l'esprit fort: + +--Cet homme possède un maléfice! + +Passepoil, qui était auprès de lui, se signa ostensiblement et +Cocardasse junior grommela: + +--Lou couquin a de la graisse de pendu!... apapur, cela se voit! + +--Ta main..., disait cependant le bossu;--lentement... bien lentement... +comme si une invincible puissance te forçait à me la donner malgré +toi... + +La main d'Aurore se détacha de son visage et descendit par un mouvement +automatique. + +Si les gens de la galerie avaient pu voir son adorable sourire! + +Ce qu'ils voyaient, c'était son sein agité, sa jolie tête renversée dans +les masses de ses cheveux. + +Ils regardaient maintenant le bossu avec une sorte d'épouvante. + +--Capédébiou! fit Cocardasse,--elle donne sa main, la pécaïre! + +Et tous répétèrent avec un ébahissement profond: + +--Il fait d'elle tout ce qu'il veut!... quel démon! + +--Apapur! ajouta Cocardasse en adressant un coup d'oeil à +Passepoil,--ces choses-là, il faut les voir pour y croire! + +--Quand je les vois, moi, dit M. de Peyrolles derrière Gonzague,--je n'y +crois point. + +--Eh! pardieu! protesta-t-on de toutes parts,--on ne peut pas nier +l'évidence pourtant! + +Peyrolles secoua la tête d'un air chagrin. + +--Ne négligeons rien, continuait le bossu, qui avait ses raisons sans +doute pour compter sur la simplicité de dona Cruz;--Gonzague et son âme +damnée sont là maintenant... Il s'agit de les tromper aussi... Quand ta +main va toucher la mienne, Aurore, il faut tressaillir et jeter autour +de toi un regard stupéfait... Bien! + +--J'ai joué cela dans _la Belle et la Bête_ à l'Opéra, dit Nivelle qui +haussa les épaules;--j'étais plus étonnée que cette petite... n'est-ce +pas, Oriol? + +--Vous étiez charmante, comme toujours, répondit le gros petit +financier;--mais quel choc la pauvre enfant a éprouvé quand leurs mains +se sont rencontrées! + +--Preuve qu'il y a antipathie et domination diabolique! prononça +gravement Taranne. + +Le baron de Batz, qui n'était pas un ignorant, dit: + +--Ia! andibadie! Ia! Ia!... Tôminazion tiapolique!... sacramente! + +--Maintenant, reprenait le bossu,--tourne-toi vers moi... tout d'une +pièce... lentement... lentement... + +Il se leva et la domina du regard. + +--Lève-toi, poursuivit-il,--comme un automate... Bien!... regarde-moi... +Fais un pas... et laisse toi tomber dans mes bras. + +Aurore obéit encore,--dona Cruz restait immobile comme une statue. + +Il y eut derrière la porte, qui s'ouvrit toute grande, un tonnerre +d'applaudissements. + +La charmante tête d'Aurore s'appuyait contre la poitrine d'Ésope II, dit +Jonas. + +--Juste cinq minutes! s'écria Navailles;--montre à la main! + +--Est ce qu'il a changé la jolie senorita en statue de sel? demanda +Nocé. + +Le flot des spectateurs envahissait le salon en tumulte. + +On entendit le petit rire sec du bossu qui disait en s'adressant à +Gonzague: + +--Monseigneur, ce n'est pas plus difficile que cela! + +--Monseigneur, disait de son côté Peyrolles,--il y a ici quelque chose +d'incompréhensible... ce drôle doit être un adroit jongleur. + +--As-tu peur qu'il ne t'escamote ta tête? demanda Gonzague. + +Puis se tournant vers Ésope II, dit Jonas, il ajouta: + +--Bravo! l'ami... nous donneras-tu ta recette? + +--Elle est à vendre, monseigneur, répliqua le bossu. + +--Et cela tiendra-t-il jusqu'au mariage? + +--Jusqu'au mariage, oui... mais pas au delà. + +--Combien le vends-tu, ton talisman, bossu? s'écria Oriol. + +--Presque rien... mais il faut pour s'en servir une denrée qui coûte +cher. + +--Quelle denrée? demanda encore le gros petit financier. + +--De l'esprit, répondit Ésope II.--Allez donc d'abord au marché, mon +gentilhomme. + +Oriol fit le plongeon dans la foule. On battit des mains. Choisy, Nocé, +Navailles entourèrent dona Cruz et l'interrogèrent avidement. + +--Qu'a-t-il dit?... Parlait-il latin?... Avait-il à la main quelque +fiole? + +--Il parlait hébreu! répondit la gitanita qui se remettait par degrés. + +--Et cette jolie fille le comprenait?... + +--Couramment... il a fourré sa main gauche dans son sein et en a tiré +quelque chose qui ressemblait... comment dirais-je? + +--A une corne de bouc? à un miroir magique? à un grimoire? + +--A une liasse d'actions plutôt? demanda Nivelle. + +--Cela ressemblait à un mouchoir de poche, repartit la gitanita qui +tourna le dos. + +--Pardieu! tu fais un homme précieux, l'ami, dit Gonzague qui lui mit la +main sur l'épaule;--je t'admire! + +--Pour un débutant, n'est-ce pas, monseigneur?... fit Ésope II avec un +sourire modeste. Mais, s'interrompit-il,--priez ces messieurs de se +reculer un peu... à distance!... à distance!... Qu'on n'aille pas me +l'effaroucher... j'ai eu assez de peine... Où est le notaire? + +--Qu'on fasse venir le notaire royal! ordonna M. de Gonzague. + + + FIN DU TOME CINQUIÈME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES + +DU CINQUIÈME VOLUME. + + + Pages. + LE CONTRAT DE MARIAGE. + + (Suite.) + + II. Un coup de bourse sous la régence 5 + + III. Caprice de bossu 25 + + IV. Gascon et Normand 47 + + V. L'invitation 67 + + VI. Le salon et le boudoir 89 + + VII. Une place vide 111 + + VIII. Une pêche et un bouquet 129 + + IX. Le neuvième coup 147 + + X. Triomphe du bossu 165 + + XI. Fleurs d'Italie 183 + + XII. La fascination 203 + + +FIN DE LA TABLE. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + page 10: «Ces actions bleues-là avaient» remplacé par «Ces actions + bleues avaient là» + page 15: «compacte» remplacé par «compact» (Mais le cercle avide + et compact) + page 21: «lacs» par «lacets» (retenus par les lacets de soie) + page 27: «brune» par «brume» (après la brume tombée.) + page 30: «soignement» par «soigneusement» (l'attacha soigneusement) + page 41: «un» par «une» (vingt sous pour faire une livre...) + page 68: «Tron de l'aër!» par «Tron de l'air!» + page 89: «quatres» par «quatre» (un des quatre styles helléniques) + page 90: «siamoisies» par «siamoises» (à renflures turques ou + siamoises) + page 103: «sûr» par «sûre» (je suis sûre qu'il n'est pas mort!) + page 112: «le trou de de la serrure» par «le trou de la serrure» + page 114: «coeur» par «choeur» (gronda le choeur des exécutants) + page 121: «Il» par «Ils» (Ils se croyaient) + page 125: «lontemps» par «longtemps» (depuis longtemps déjà je + nourris une pensée) + page 127: «vite» par« vide» (De laisser une place vide) + page 133: «tous» par «tout» (En tout cas je vous promets) + page 141: «suivriez» par «suivrez» (et vous me suivrez dans + l'adversité) + page 162: «mumura» par« murmura» (murmura la Nivelle) + : «Il» par «Ils» (Ils étaient là en face) + page 221: «amenda» par «demanda» (demanda Nivelle.) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu Volume 5, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU VOLUME 5 *** + +***** This file should be named 34559-8.txt or 34559-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/5/34559/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by The +Internet Archive/Canadian Libraries) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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