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+The Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Féval
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Bossu, Volume 4
+ Aventures de cape et d'épée
+
+Author: Paul Féval
+
+Release Date: November 17, 2010 [EBook #34354]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU ***
+
+
+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced
+from images generously made available by The Internet
+Archive/Canadian Libraries)
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+ Au lecteur
+
+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.
+
+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+ LE BOSSU.
+
+
+ Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
+ rue de Schaerbeck, 12.
+
+
+ COLLECTION HETZEL.
+
+
+ LE BOSSU
+
+ AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE
+
+
+ PAR
+
+
+ PAUL FÉVAL.
+
+ 4
+
+ Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
+ interdite pour la France.
+
+
+ LEIPZIG,
+
+ ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
+
+ 1857
+
+
+
+
+LE PALAIS-ROYAL.
+
+(SUITE.)
+
+
+
+
+II
+
+--Entretien particulier.--
+
+
+La silhouette de Philippe d'Orléans et celle de son bossu ne se
+montrèrent plus aux rideaux du cabinet. Le prince venait de se rasseoir;
+le bossu restait debout devant lui, dans une attitude respectueuse, mais
+ferme.
+
+Le cabinet du régent avait quatre fenêtres, deux sur le jardin, deux sur
+la cour des Fontaines.
+
+On y arrivait par trois entrées, dont l'une était publique; la grande
+antichambre, les deux autres dérobées. Mais c'était là le secret de la
+comédie. Après l'opéra, ces demoiselles, bien qu'elles n'eussent à
+traverser que la cour aux Ris, arrivaient à la porte du duc d'Orléans,
+précédées de lanternes à manche et faisaient battre la porte à toute
+volée! Cossé, Brissac, Gonzague, la Fare et le marquis de Bonnivet, ce
+bâtard de Gouffier que la duchesse de Berry avait pris à son service
+«pour avoir un outil à couper les oreilles,» venaient frapper à l'autre
+porte en plein jour.
+
+L'une de ces issues s'ouvrait sur la cour aux Ris, l'autre sur la cour
+des Fontaines, déjà dessinée en partie par la maison du financier Maret
+de Fonbonne et le pavillon Riault. La première avait pour concierge une
+brave vieille, ancienne chanteuse de l'Opéra, la seconde était gardée
+par le Bréant, ex-palefrenier de Monsieur. C'étaient de bonnes places.
+Le Bréant était en outre l'un des surveillants du jardin, où il avait
+une loge, derrière le rond-point de Diane.
+
+C'est la voix de le Bréant que nous avons entendue, au fond du corridor
+noir, quand le bossu entra par la cour des Fontaines.
+
+On l'attendait en effet. Le régent était seul. Le régent était soucieux.
+
+Le régent avait encore sa robe de chambre, bien que la fête fût
+commencée depuis longtemps; ses cheveux, qu'il avait très-beaux,
+étaient en papillotes, et il portait de ces gants préparés pour
+entretenir la blancheur des mains. Sa mère, dans ses Mémoires, dit que
+ce goût excessif pour le soin de sa personne lui venait de Monsieur.
+Monsieur, en effet, jusqu'aux derniers jours de sa vie, fut autant et
+plus coquet qu'une femme.
+
+Le régent avait dépassé sa quarante-cinquième année. On lui eût donné
+quelque peu davantage, à cause de la fatigue extrême qui jetait comme un
+voile sur ses traits. Il était beau néanmoins; son visage avait de la
+noblesse et du charme; ses yeux, d'une douceur toute féminine,
+peignaient la bonté poussée jusqu'à la faiblesse.
+
+Sa taille se voûtait légèrement quand il ne représentait point. Ses
+lèvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui
+est comme un héritage dans la maison d'Orléans.
+
+La princesse palatine sa mère lui avait donné quelque chose de sa
+bonhomie allemande et de son esprit argent comptant;--mais elle avait
+gardé la meilleure part.--Si l'on en croit ce que cette excellente femme
+dit d'elle-même dans ses Souvenirs, chef-d'oeuvre de rondeur et
+d'originalité, elle n'avait eu garde de lui donner la beauté qu'elle
+n'avait point.
+
+Sur certains tempéraments d'élite, la débauche laisse peu de traces: il
+y a des hommes de fer. Philippe d'Orléans n'était point de ceux-là. Son
+visage et toute l'habitude de son corps disaient énergiquement quelle
+fatigue lui laissait l'orgie.--On pouvait pronostiquer déjà que cette
+vie, prodiguée, usait ses dernières ressources, et que la mort guettait
+là quelque part, au fond d'un flacon de Champagne ou dans la ruelle de
+l'alcôve.
+
+Le bossu trouva au seuil du cabinet un seul valet de chambre qui
+l'introduisit.
+
+--C'est vous qui m'avez écrit d'Espagne? demanda le régent, qui le toisa
+d'un coup d'oeil.
+
+--Non, monseigneur, répondit le bossu respectueusement.
+
+--Et de Bruxelles?
+
+--Non plus de Bruxelles.
+
+--Et de Paris?
+
+--Pas davantage.
+
+Le régent lui jeta un second coup d'oeil.
+
+--Il m'étonnait que vous fussiez à Lagardère..., murmura-t-il.
+
+Le bossu salua en souriant.
+
+--Monsieur, dit le régent avec douceur et gravité, je n'ai point voulu
+faire allusion à ce que vous pensez... je n'ai jamais vu ce Lagardère.
+
+--Monseigneur, repartit le bossu qui souriait toujours, on l'appelait le
+beau Lagardère, quand il était chevau-léger de votre royal oncle... je
+n'ai jamais pu être ni beau ni chevau-léger.
+
+Il ne plaisait point au duc d'Orléans d'appuyer sur ce sujet.
+
+--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.
+
+--Maître Louis, monseigneur, dans ma maison... Au dehors, les gens comme
+moi n'ont d'autre nom que le sobriquet qu'on leur donne...
+
+--Où demeurez-vous?
+
+--Très-loin.
+
+--C'est un refus de me dire votre demeure.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+Philippe d'Orléans releva sur lui son oeil sévère et prononça tout
+bas:
+
+--J'ai une police, monsieur... Elle passe pour être habile... Je puis
+aisément savoir...
+
+--Du moment que Votre Altesse semble y tenir, interrompit le bossu, je
+fais taire ma répugnance... je demeure en l'hôtel de M. le prince de
+Gonzague.
+
+--A l'hôtel de Gonzague! répéta le régent étonné.
+
+Le bossu salua et dit froidement:
+
+--Les loyers y sont chers.
+
+Le régent semblait réfléchir.
+
+--Il y a longtemps, fit-il, bien longtemps que j'entendis parler pour la
+première fois de ce Lagardère... C'était autrefois un spadassin
+effronté...
+
+--Il a fait de son mieux depuis lors pour expier ses folies.
+
+--Que lui êtes-vous?
+
+--Rien... et tout... il n'a point d'amis.
+
+--Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?
+
+--Parce qu'il m'avait sous la main.
+
+--Si je voulais le voir... où le trouverais-je?
+
+--Je ne puis répondre à cette question, monseigneur.
+
+--Cependant...
+
+--Vous avez une police... Elle passe pour habile... Essayez!
+
+--Est-ce un défi, monsieur?
+
+--Est-ce une menace, monseigneur?... Dans une heure d'ici, Henri de
+Lagardère peut être à l'abri de vos recherches... Et la démarche qu'il a
+faite pour l'acquit de sa conscience, jamais il ne la renouvellera.
+
+--Il l'a donc faite à contre-coeur, cette démarche? demanda Philippe
+d'Orléans.
+
+--A contre-coeur... c'est le mot, repartit le bossu.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le bonheur entier de son existence est l'enjeu de cette
+partie, qu'il aurait pu ne pas jouer...
+
+--Et qui l'a forcé à la jouer, cette partie?
+
+--Un serment.
+
+--Fait à qui?
+
+--A un homme qui allait mourir.
+
+--Et cet homme s'appelait?
+
+--Vous le savez bien, monseigneur... Cet homme s'appelait Philippe de
+Lorraine, duc de Nevers.
+
+Le régent laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
+
+--Voilà vingt ans de cela!... murmura-t-il d'une voix véritablement
+altérée; je n'ai rien oublié... rien!... Je l'aimais, mon pauvre
+Philippe... il m'aimait!... Depuis qu'on me l'a tué, je ne sais pas si
+j'ai touché la main d'un ami sincère!...
+
+Le bossu le dévorait du regard. Une émotion puissante était sur ses
+traits.--Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, mais il se contint
+par un violent effort. Son visage redevint impassible.
+
+Philippe d'Orléans se redressa et dit avec lenteur:
+
+--J'étais le plus proche parent de M. le duc de Nevers... Ma soeur a
+épousé son cousin, M. le duc de Lorraine... Comme prince et comme allié,
+je dois protection à sa veuve qui, du reste, est la femme d'un de mes
+plus chers amis... Si sa fille existe, je promets qu'elle sera une riche
+héritière, et qu'elle épousera un prince si elle veut... Quant au
+meurtre de mon pauvre Philippe, on dit que je n'ai qu'une vertu, c'est
+l'oubli de l'injure... Et cela est vrai: la pensée de la vengeance naît
+et meurt en moi à la même minute... Mais moi aussi, je fis un serment,
+quand on vint me dire: Philippe est mort... A l'heure qu'il est, je
+conduis l'État... Punir l'assassin de Nevers ne sera plus vengeance,
+mais justice!
+
+Le bossu s'inclina en silence. Philippe d'Orléans reprit:
+
+--Il me reste plusieurs choses à savoir... Pourquoi ce Lagardère a-t-il
+tardé si longtemps à s'adresser à moi?
+
+--Parce qu'il s'était dit: Au jour où je me dessaisirai de ma tutelle,
+je veux que mademoiselle de Nevers soit femme, et qu'elle puisse
+connaître ses amis et ses ennemis.
+
+--Il a les preuves de ce qu'il avance?
+
+--Il les a, sauf une seule.
+
+--Laquelle?
+
+--La preuve qui doit confondre l'assassin.
+
+--Il connaît l'assassin?
+
+--Il croit le connaître... et il a une marque certaine pour vérifier ses
+soupçons.
+
+--Cette marque ne peut servir de preuve?
+
+--Votre Altesse Royale en jugera... Quant à la naissance et à l'identité
+de la jeune fille, tout est en règle.
+
+Le régent réfléchissait.
+
+--Quel serment avait fait ce Lagardère? demanda-t-il après un silence.
+
+--Il avait promis d'être le père de l'enfant, répondit le bossu.
+
+--Il était donc là au moment de la mort?
+
+--Il était là... Nevers mourant lui confia la tutelle de sa fille.
+
+--Ce Lagardère tira-t-il l'épée pour défendre Nevers?
+
+--Il fit ce qu'il put... Après la mort du duc, il emporta l'enfant, bien
+qu'il fût seul désormais contre vingt...
+
+--Je sais qu'il n'y a point au monde de plus redoutable épée, murmura le
+régent. Mais il y a de l'obscurité dans vos réponses, monsieur... Si ce
+Lagardère assistait à la lutte, comment dites-vous qu'il a seulement des
+soupçons au sujet de l'assassin...?
+
+--Il faisait nuit noire. L'assassin était masqué. Il frappa par
+derrière.
+
+--Ce fut donc le maître lui-même qui frappa?
+
+--Ce fut le maître... Et Nevers tomba sur le coup en criant: Ami,
+venge-moi!
+
+--Et ce maître, poursuivit le régent avec une hésitation visible,
+n'était-ce point M. le marquis de Caylus-Tarrides?
+
+--M. le marquis de Caylus-Tarrides est mort depuis des années, répliqua
+le bossu; l'assassin est vivant... Votre Altesse Royale n'a qu'un mot à
+dire: Lagardère le lui montrera cette nuit.
+
+--Alors, fit le régent avec vivacité, ce Lagardère est à Paris?
+
+Le bossu se mordit la lèvre.
+
+--S'il est à Paris, ajouta le régent qui se leva, il est à moi!
+
+Sa main agita une sonnette, et il dit au valet qui entra:
+
+--Que M. de Machault vienne ici sur-le-champ!
+
+M. de Machault était le lieutenant de police.
+
+Le bossu avait repris son calme.
+
+--Monseigneur, dit-il en regardant sa montre, à l'heure où je vous
+parle, M. de Lagardère m'attend, hors de Paris, sur une route que je ne
+vous indiquerai point, dussiez-vous me donner la question. Voici onze
+heures de nuit qui vont sonner. Si M. de Lagardère ne reçoit de moi
+aucun message avant onze heures et demie, son cheval galopera vers la
+frontière. Il a des relais... Votre lieutenant de police n'y peut rien.
+
+--Vous serez otage! s'écria le régent.
+
+--Oh! moi, fit le bossu qui se prit à sourire; pour peu que vous teniez
+à me garder prisonnier, je suis en votre pouvoir!
+
+Il croisa ses bras sur sa poitrine. Le lieutenant de police entrait. Il
+était myope, et ne voyant point le bossu, il s'écria avant qu'on ne
+l'interrogeât:
+
+--Voici du nouveau!.... Votre Altesse Royale verra si l'on peut user de
+clémence envers de pareils brouillons! Je tiens la preuve de leurs
+intelligences avec Alberoni... Cellamare est là dedans jusqu'au cou...
+et M. de Villeroy... et M. de Villars et toute la vieille cour qui est
+avec le duc et la duchesse du Maine...
+
+--Silence! fit le régent.
+
+M. de Machault apercevait justement le bossu. Il s'arrêta tout
+interdit.
+
+Le régent fut une bonne minute avant de reprendre la parole. Pendant ce
+temps, il regarda plus d'une fois le bossu à la dérobée. Celui-ci ne
+sourcillait pas.
+
+--Machault, dit enfin le régent, je vous avais précisément appelé pour
+vous parler de M. le prince de Cellamare... et d'autres... Allez
+m'attendre, je vous prie, dans le premier cabinet.
+
+Machault lorgna curieusement le bossu et se dirigea vers la porte.
+
+Comme il allait franchir le seuil, le régent ajouta:
+
+--Faites-moi passer, je vous prie, un sauf-conduit tout scellé et
+contre-signé en blanc.
+
+Avant de sortir, M. de Machault lorgna encore.
+
+Le régent ne pouvait être bien longtemps si sérieux que cela.
+
+--Où diable va-t-on prendre des myopes pour les mettre à la tête de
+l'affût? grommela-t-il.
+
+Puis il ajouta:
+
+--M. le chevalier de Lagardère traite avec moi de puissance à puissance.
+Il m'envoie des ambassadeurs et me dicte lui-même, dans sa dernière
+missive, la teneur du sauf-conduit qu'il réclame... Il y a là-dessous,
+probablement, quelque intérêt en jeu... Ce chevalier de Lagardère
+exigera sans doute une récompense?...
+
+--Votre Altesse Royale se trompe, repartit le bossu;--M. de Lagardère
+n'exigera rien... Il ne serait pas au pouvoir du régent de France
+lui-même de récompenser le chevalier de Lagardère!
+
+--Peste! fit le duc--il faudra bien que nous voyions ce mystérieux et
+romanesque personnage... Il est capable d'avoir un succès fou à la cour,
+et de ramener la mode perdue des chevaliers errants!... Combien de temps
+nous faudra-t-il l'attendre?
+
+--Deux heures.
+
+--C'est au mieux!... Il servira d'intermède entre le ballet indien et le
+souper sauvage... Cela n'est point dans le programme...
+
+Le valet entra. Il apportait le sauf-conduit, contre-signé par le
+ministre Le Blanc et M. de Machault.
+
+Le régent remplit lui-même les blancs et signa.
+
+--M. de Lagardère,--reprit-il tout en écrivant,--n'avait point commis de
+ces fautes qu'on ne puisse pardonner. Le feu roi était sévère à
+l'endroit des duels; il avait raison. Les moeurs ont changé, Dieu
+merci! depuis ce temps, et les rapières tiennent mieux dans le
+fourreau... La grâce de M. de Lagardère sera enregistrée demain, et
+voici le sauf-conduit.
+
+Le bossu avança la main. Le régent ne lâcha point encore l'acte.
+
+--Vous préviendrez M. de Lagardère que toute violence de sa part rompra
+l'effet de ce parchemin.
+
+--Le temps de la violence est passé, prononça le bossu avec une sorte de
+solennité.
+
+--Qu'entendez-vous par là, monsieur?
+
+--J'entends que le chevalier de Lagardère n'aurait pu accepter cette
+clause, il y a deux jours.
+
+--Parce que?... fit le duc d'Orléans avec défiance et hauteur.
+
+--Parce que son serment le lui eût interdit.
+
+--Il avait donc juré autre chose que de servir de père à l'enfant?
+
+--Il avait juré de venger Nevers...
+
+Le bossu s'interrompit court.
+
+--Achevez, monsieur! ordonna le régent.
+
+--Le chevalier de Lagardère, répondit le bossu lentement,--au moment où
+il emportait la petite fille, avait dit aux assassins:--Vous mourrez
+tous de ma main! Ils étaient neuf. Le chevalier en avait reconnu sept...
+ceux-là sont morts...
+
+--De sa main? interrogea le régent qui pâlit.
+
+Le bossu s'inclina profondément en signe d'affirmation.
+
+--Et les deux autres? demanda encore le régent.
+
+Le bossu fit une pause avant de répondre.
+
+--Il est des têtes, monseigneur, que les chefs de gouvernement n'aiment
+point voir tomber sur l'échafaud, répondit-il enfin en regardant le
+prince en face,--le bruit que font ces têtes en tombant ébranle le
+trône... M. de Lagardère donnera le choix à Votre Altesse Royale. Il m'a
+chargé de le lui dire... le huitième assassin n'est qu'un valet: M. de
+Lagardère ne le compte pas... Le neuvième est le maître... Il faut que
+cet homme meure... Si Votre Altesse Royale ne veut pas du bourreau, on
+donnera une épée à cet homme, et cela regardera M. de Lagardère...
+
+Le régent tendit une seconde fois le parchemin.
+
+--La cause est juste, murmura-t-il;--je fais ceci en mémoire de mon
+pauvre Philippe... Si M. de Lagardère a besoin d'aide...
+
+--Monseigneur, M. de Lagardère ne demande qu'une seule chose à Votre
+Altesse Royale.
+
+--Quelle chose?
+
+--La discrétion... Un mot imprudent peut tout perdre.
+
+--Je serai muet.
+
+Le bossu salua profondément, mit le parchemin plié dans sa poche, et se
+dirigea vers la porte.
+
+--Donc, dans deux heures? dit le régent.
+
+--Dans deux heures!
+
+Et le bossu sortit.
+
+--As-tu ce qu'il te faut, petit homme? demanda le vieux concierge le
+Bréant, quand il vit revenir le bossu.
+
+Celui-ci glissa un double louis dans sa main.
+
+--Oui, dit-il, mais, à présent, je veux voir la fête.
+
+--Tête-bleu! s'écria le Bréant,--le beau danseur que voilà!
+
+--Je veux, en outre, continua le bossu, que tu me donnes la clef de ta
+loge dans le jardin.
+
+--Pourquoi faire, petit homme?
+
+Le bossu lui glissa un second double louis.
+
+--A-t-il de drôles de fantaisies, ce petit homme-là! fit le Bréant.
+Tiens, voici la clef de ma loge.
+
+--Je veux enfin, acheva le bossu, que tu portes dans ta loge le paquet
+que je t'ai confié ce matin.
+
+--Et y a-t-il encore un double louis pour la commission?
+
+--Il y en a deux.
+
+--Bravo!... oh! l'honnête petit homme!... Je suis sûr que c'est pour un
+rendez-vous d'amour...
+
+--Peut-être, fit le bossu en souriant.
+
+--Si j'étais femme, moi, je t'aimerais malgré ta bosse... à cause de tes
+doubles louis... Mais, s'interrompit ici le bon vieux le Bréant; il faut
+une carte pour entrer là dedans... les piquets de gardes françaises ne
+plaisantent pas!...
+
+--J'ai la mienne, répliqua le bossu; porte seulement le paquet.
+
+--Tout de suite, mon petit homme. Reprends le corridor... tourne à
+droite, le vestibule est éclairé; tu descendras par le perron...
+Divertis-toi bien, et bonne chance!
+
+
+
+
+III
+
+--Un coup de lansquenet.--
+
+
+Dans le jardin, l'affluence augmentait sans cesse. On se pressait
+principalement du côté du rond-point de Diane, qui avoisinait les
+appartements de Son Altesse Royale; chacun voulait savoir pourquoi le
+régent se faisait attendre.
+
+Nous ne nous occuperons pas beaucoup de conspirations. Les intrigues de
+M. du Maine et de la princesse, sa femme, les menées du vieux parti
+Villeroy et de l'ambassade d'Espagne, bien que fertiles en incidents
+dramatiques, n'entrent point dans notre sujet. Il nous suffit de
+remarquer, en passant, que le régent était entouré d'ennemis. Le
+parlement le détestait et le méprisait au point de lui disputer en toute
+occasion la préséance; le clergé lui était généralement hostile à cause
+de l'affaire de la constitution; les vieux généraux et l'armée active ne
+pouvaient avoir que du dédain pour sa politique débonnaire; enfin, dans
+le conseil de régence même, il éprouvait de la part de certains membres
+une opposition systématique.
+
+On ne peut se dissimuler que la parade financière de Law lui fut d'un
+immense secours pour détourner l'animadversion publique.
+
+Personnellement, nul, excepté les princes légitimes, ne pouvait avoir
+une haine bien vigoureuse pour ce prince, appartenant au genre neutre,
+qui n'avait pas un grain de méchanceté dans le coeur, mais dont la
+bonté était un peu de l'insouciance. On ne déteste bien que les gens
+qu'on eût pu aimer fortement. Or, Philippe d'Orléans comptait des
+compagnons de plaisir et point d'amis.
+
+La banque de Law servit à acheter les princes. Le mot est dur, mais
+l'histoire, inflexible, ne permet point d'en choisir un autre. Une fois
+les princes achetés, les ducs suivirent et les légitimés restèrent dans
+l'isolement, n'ayant d'autre consolation que quelques visites _à la
+vieille_, comme on appelait alors madame de Maintenon déchue.
+
+M. de Toulouse se soumit franchement: c'était un honnête homme. M. du
+Maine et sa femme durent chercher un point d'appui à l'étranger.
+
+On dit qu'au temps où parurent les satires du poëte Lagrange, intitulées
+les _Philippiques_, le régent insista tellement auprès du duc de
+Saint-Simon, alors son familier, que ce duc consentit à lui en faire
+lecture.
+
+On dit que le régent écouta sans sourciller, et même en riant, les
+passages où le poëte, traînant dans la boue sa vie privée et de famille,
+le montre assis auprès de sa propre fille à la même table d'orgie.
+
+Mais on dit aussi qu'il pleura et qu'il s'évanouit à la lecture des vers
+qui l'accusaient d'avoir empoisonné successivement toute la postérité de
+Louis XIV.
+
+Il avait raison. Ces accusations, lors même qu'elles sont des calomnies,
+font sur le vulgaire une impression profonde. Il en reste toujours
+quelque chose, a dit Beaumarchais, qui savait à quoi s'en tenir.
+
+L'homme qui a parlé de la régence avec le plus de calme et le plus
+d'impartialité, c'est l'historiographe Duclos, dans ses _Mémoires
+secrets_. On voit bien que l'avis de Duclos est celui-ci: La régence du
+duc d'Orléans n'aurait pas tenu sans la banque de Law.
+
+Le jeune roi Louis XV était adoré. Son éducation était confiée à des
+mains hostiles au régent; d'ailleurs, dans le public indifférent, il y
+avait de sourdes inquiétudes sur la probité de ce prince. On craignait
+d'un instant à l'autre de voir disparaître l'arrière-petit-fils de Louis
+XIV, comme on avait vu disparaître son père et son aïeul.
+
+C'était là un admirable prétexte à conspirations. Certes, M. du Maine,
+M. de Villeroy, le prince de Cellamare, M. de Villars, Alberoni et le
+parti breton-espagnol n'intriguaient point pour leur propre intérêt. Fi
+donc! ils travaillaient pour soustraire le jeune roi aux funestes
+influences qui avaient abrégé la vie de ses parents.
+
+Philippe d'Orléans ne voulut opposer d'abord à ces attaques que son
+insouciance. Les meilleures fortifications sont de terre molle. Un
+simple matelas pare mieux la balle qu'un bouclier d'acier. Philippe
+d'Orléans put dormir tranquille assez longtemps derrière son
+insouciance.
+
+Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des
+assaillants qui l'entourait n'avait ni valeur ni vertu, il n'eut besoin
+que de se montrer.
+
+A l'époque où se continue notre histoire, Philippe d'Orléans était
+encore derrière son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule
+ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule
+clabaudait assez haut, tout près de son palais, sous ses fenêtres et
+jusque dans sa propre maison! Elle avait bien des choses à dire, la
+foule;--sauf ces infamies qui dépassaient le but, sauf ces accusations
+d'empoisonnement que l'existence même du jeune roi Louis XV démentait
+avec énergie, le régent ne prêtait que trop le flanc à la médisance. Sa
+vie était un éhonté scandale; sous son règne, la France ressemblait à
+l'un de ces grands vaisseaux désarmés qui s'en vont à la remorque d'un
+autre navire. Le remorqueur était l'Angleterre; enfin, malgré le succès
+de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la
+banqueroute prochaine de l'État trouvaient auditoire.
+
+Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du régent un parti de
+l'enthousiasme, la cabale mécontente ne manquait pas non plus:
+mécontents politiques, mécontents financiers, mécontents moraux ou
+d'instinct.
+
+A cette dernière classe, composée de tous ceux qui avaient été jeunes et
+brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et
+M. le baron de Barbanchois. Ce n'étaient pas de grands débris, mais ils
+se consolaient entre eux, déclarant que de leur temps les dames étaient
+bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le
+vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidèles et les
+cheminées moins sujettes à fumer.
+
+Ce genre d'opposition, remarquable par son innocence, était connu du
+temps d'Horace, qui appelle le vieillard courtisan du passé, _laudator
+temporis acti_.
+
+Mais disons tout de suite qu'on ne parlait pas beaucoup politique parmi
+cette foule dorée, souriante pimpante et masquée de velours qui
+traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup
+d'oeil aux décorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords
+du rond-point de Diane. On était tout à la fête, et si le nom de la
+duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c'était pour la
+plaindre d'être absente.
+
+Les grandes entrées commençaient à se faire. Le duc de Bourbon était là
+donnant la main à la princesse de Conti; le chancelier d'Aguesseau
+menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur d'Angleterre, se
+faisait faire la cour par l'abbé Dubois. Un bruit se répandit tout à
+coup dans les salons, dans les cours, sous les charmilles, un bruit fait
+pour affoler toutes ces dames, un bruit qui fit oublier le retard du
+régent et l'absence de ce bon M. Law lui-même!
+
+Le czar était au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la
+conduite du maréchal de Tessé, qu'on appelait son cornac, et suivi de
+trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.
+
+Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les
+fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de
+rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse
+surveillance.
+
+Il était logé à l'hôtel Lesdiguières, auprès de l'Arsenal. Le régent l'y
+traitait magnifiquement, mais la curiosité parisienne, violemment
+excitée par l'arrivée de ce sauvage souverain, n'avait pu encore
+s'assouvir, parce que le czar n'aimait point qu'on s'occupât de lui.
+Quand les passants s'avisaient de s'attrouper aux abords de son hôtel,
+il envoyait le pauvre Tessé avec ordre de charger.
+
+Cet infortuné maréchal eût mieux aimé faire dix campagnes. L'honneur
+qu'il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans.
+
+Pierre le Grand venait à Paris pour compléter son éducation de prince
+instaurateur et fondateur. Le régent n'avait point désiré cette terrible
+visite, mais il fit contre fortune bon coeur et essaya du moins
+d'éblouir le czar par la splendeur de son hospitalité. Cela n'était
+point aisé. Le czar ne voulait pas être ébloui. En entrant dans la
+magnifique chambre à coucher qu'on lui avait préparée à l'hôtel
+Lesdiguières, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et
+coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant
+familièrement avec les marchands, mais c'était incognito. La curiosité
+parisienne ne savait où le prendre.
+
+A cause de cela précisément et des choses bizarres qui se racontaient,
+la curiosité parisienne arrivait au délire. Les privilégiés qui avaient
+vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il était grand, très-bien fait,
+un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, très-animé, les
+yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, au moment
+où l'on y pensait le moins, un tic nerveux et convulsif décomposait
+tout à coup son visage. On attribuait cela au poison que l'écuyer Zoubow
+lui avait donné dans son enfance.
+
+Quand il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait
+gracieuse et charmante. On sait le prix des grâces que font les animaux
+féroces. La créature qui a le plus de succès à Paris est l'ours du
+Jardin des Plantes, parce que c'est un monstre de bonne humeur.
+
+Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite était assurément un
+animal plus étrange, plus fantastique, plus invraisemblable qu'un ours
+vert ou qu'un singe bleu.
+
+Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, maître d'hôtel du roi
+qu'on avait chargé de sa table, mais il n'aimait point les petits pieds.
+Il faisait par jour quatre repas, considérablement copieux. A chaque
+repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au
+dessert, sans compter la bière et la limonade entre deux. Ceci faisait
+journellement douze bouteilles de liquide capiteux.
+
+Le duc d'Antin, partant de là, affirmait que c'était l'homme le plus
+_capable_ de son siècle. Le jour où ce duc le traita en son château de
+Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever de table. On l'emporta à
+bras. Il avait trouvé le vin bon.
+
+On se demanda ce qu'il fallait de bon vin pour mettre en cet état le
+robuste Sarmate?
+
+Ses moeurs amoureuses étaient encore plus excentriques que ses
+habitudes de table. Paris en parlait beaucoup; nous n'en parlerons
+point.
+
+Dès qu'on sut que le czar était dans le bal, il y eut beaucoup de
+remue-ménage. Cela n'était point dans le programme. Chacun le voulut
+voir. Comme personne ne savait dire précisément où il était, on suivait
+les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient
+se heurtant à tous les carrefours.
+
+Le Palais-Royal n'est pas la forêt de Bondy. On devait bien finir par le
+trouver!
+
+Tout ce mouvement inquiétait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrités
+sous la tente à l'indienne. Aucun d'eux n'avait lâché prise. L'or et les
+billets roulaient toujours sur le tapis.
+
+Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment.
+
+Chaverny, un peu pâle, riait encore, mais du bout des lèvres.
+
+--Dix mille écus! dit Peyrolles.
+
+--Je tiens, répliqua Chaverny.
+
+--Avec quoi? demanda Navailles.
+
+--Sur parole.
+
+--On ne joue pas sur parole chez le régent, dit M. de Tresmes qui
+passait.
+
+Et il ajouta d'un ton de dégoût profond:
+
+--C'est un véritable tripot!
+
+--Sur lequel vous n'avez pas votre dîme, M. le duc, riposta Chaverny qui
+le salua de la main.
+
+Un éclat de rire suivit cette réponse, et M. de Tresmes s'éloigna en
+haussant les épaules.
+
+Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixième sur tous les
+bénéfices des maisons où l'on donnait à jouer. Il avait la réputation de
+soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'était point
+déroger. L'hôtel de madame la princesse de Carignan était un des plus
+dangereux tripots de la capitale.
+
+--Dix mille écus! répéta Peyrolles.
+
+--Je tiens, fit une voix mâle parmi les joueurs.
+
+Et une liasse de billets de crédit tomba sur la table.
+
+On n'avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna.
+Personne autour de la table ne connaissait le tenant.
+
+C'était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque
+ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait étrangement
+avec l'élégance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de bouracan
+marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir terne et
+gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un sabre de
+marin.
+
+Était-ce l'ombre de Jean Bart? Il lui manquait la pipe.
+
+En un tour de cartes, Peyrolles eut gagné les dix mille écus.
+
+--Double! dit l'étranger.
+
+--Double! répéta Peyrolles, bien que ce fût intervertir les rôles.
+
+Une nouvelle poignée de billets tomba sur la table.
+
+Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches.
+
+Peyrolles gagna.
+
+--Double! dit le corsaire d'un ton de mauvaise humeur.
+
+--Double! soit!
+
+Les cartes se firent.
+
+--Palsambleu! dit Oriol, voilà quarante mille écus lestement perdus.
+
+--Double! disait cependant l'habit de bouracan marron.
+
+--Vous êtes donc bien riche, monsieur? demanda Peyrolles.
+
+L'homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille
+livres étaient sur la table.
+
+--Gagné, Peyrolles! s'écria le choeur des assistants.
+
+--Double!
+
+--Bravo! dit Chaverny, voilà un beau joueur.
+
+L'habit de bouracan écarta de deux vigoureux coups de coude les joueurs
+qui le séparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprès de lui.
+
+Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le
+demi-million.
+
+--Assez, dit l'homme au sabre.
+
+Puis, il ajouta froidement:
+
+--Donnez-moi de la place, messieurs.
+
+En même temps, il dégaina son sabre d'une main, tandis que l'autre
+saisissait l'oreille de Peyrolles.
+
+--Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.
+
+--Ne le voyez vous pas? répondit l'habit de bouracan sans s'émouvoir.
+Cet homme est un coquin...
+
+Peyrolles essayait de tirer son épée. Il était plus pâle qu'un cadavre.
+
+--Voilà de ces scènes, M. le baron! dit le vieux Barbanchois; nous en
+sommes là!
+
+--Que voulez-vous, M. le baron! répliqua la Hunaudaye; c'est la nouvelle
+mode!
+
+Ils prirent tous deux un air de lugubre résignation.
+
+Cependant l'homme au sabre n'était pas un manchot. Il savait se servir
+de son arme. Un moulinet rapide, exécuté selon l'art, fit reculer les
+joueurs. Un fendant sec et bien appliqué brisa en deux l'épée que
+Peyrolles était parvenu à dégainer.
+
+--Si tu bouges, dit l'homme au sabre, je ne réponds pas de toi; si tu ne
+bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles.
+
+Peyrolles poussait des cris étouffés. Il proposait de rendre l'argent.
+Que faut-il de temps à la foule pour s'amasser? Une cohue compacte se
+pressait déjà aux alentours.
+
+L'homme au sabre, prenant son arme à moitié, comme un rasoir,
+s'apprêtait à commencer froidement l'opération chirurgicale qu'il avait
+annoncée, lorsqu'un grand tumulte se fit à l'entrée de la tente
+indienne.
+
+Le général prince Kourakine, ambassadeur de Russie près de la cour de
+France, se précipita sous la tente impétueusement; il avait le visage
+inondé de sueur, ses cheveux et ses habits étaient en désordre.
+
+Derrière lui accourait le maréchal de Tessé, suivi de trente gardes du
+corps chargés de veiller sur la personne du czar.
+
+--Sire! sire! s'écrièrent en même temps le maréchal et Kourakine; au nom
+de Dieu! arrêtez!
+
+Tout le monde se regarda.
+
+Qui donc appelait-on sire?
+
+L'homme au sabre se retourna. Tessé se jeta entre lui et la victime.
+Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas.
+
+On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan était l'empereur
+de Russie.
+
+Celui-ci fronça le sourcil légèrement:
+
+--Que me voulez-vous? demanda-t-il à Tessé; je fais justice.
+
+Kourakine lui glissa quelques mots à l'oreille. Il lâcha aussitôt
+Peyrolles et se prit à sourire en rougissant un peu.
+
+--Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi... c'est un oubli.
+
+Il salua de la main la foule stupéfaite avec une grâce altière qui, ma
+foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entouré des gardes du
+corps.
+
+Ceux-ci étaient habitués à ses escapades. Ils passaient leur vie à
+courir sur ses traces.
+
+Peyrolles rétablit le désordre de sa toilette et mit froidement dans sa
+poche l'énorme somme que le czar n'avait point daigné reprendre.
+
+--Insulte de prince ne compte pas! dit-il en jetant à la ronde un regard
+à la fois cauteleux et impudent; je pense que personne ici n'a le
+moindre doute sur ma loyauté.
+
+Chacun s'éloigna de lui, tandis que Chaverny répliquait.
+
+--Des doutes?... Assurément non, M. de Peyrolles... nous sommes fixés
+parfaitement.
+
+--A la bonne heure! dit entre haut et bas le factotum; je ne suis pas
+homme à supporter un outrage...
+
+Tous ceux qui ne s'intéressaient point au jeu s'étaient élancés à la
+suite du czar. Ils furent désappointés. Le czar sortit du palais, sauta
+dans le premier carrosse venu, et s'en alla décoiffer ses trois
+bouteilles avant de se coucher.
+
+Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu'il poussa doucement
+hors du cercle et commença une banque.
+
+Oriol tira Chaverny à part:
+
+--Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d'un
+ton de mystère.
+
+--Demande, fit Chaverny.
+
+--Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied
+plat... Voici mon cas... Tout à l'heure, j'ai fait cent louis contre
+Taranne... Je crois qu'il ne m'a pas entendu...
+
+--Tu as gagné?
+
+--Non, j'ai perdu...
+
+--Tu as payé?
+
+--Non... puisque Taranne ne demande rien.
+
+Chaverny prit une pose de docteur.
+
+--Si tu avais gagné, interrogea-t-il, aurais-tu réclamé les cent louis?
+
+--Naturellement, répondit Oriol, puisque j'aurais été sûr d'avoir parié.
+
+--Le fait d'avoir perdu diminue-t-il cette certitude?
+
+--Non... mais si Taranne n'a pas entendu, il ne m'aurait pas payé...
+
+Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus.
+
+--Ça me paraissait plus facile au premier abord! fit-il avec gravité; le
+cas est complexe...
+
+--Il reste cinquante louis! cria Navailles.
+
+--Je tiens! dit Chaverny.
+
+--Comment! comment! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille.
+
+Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa d'un geste plein
+d'autorité.
+
+--La somme en litige doit être déposée en mains tierces, décida-t-il; je
+la prends... et partageant le différend par moitié, je me déclare
+redevable de cinquante louis à toi, cinquante louis à Taranne... Et je
+défie la mémoire du roi Salomon.
+
+Il jeta le portefeuille à Oriol décontenancé.
+
+--Je tiens! je tiens! répéta-t-il en retournant à la table de jeu.
+
+--Tu tiens mon argent! grommela Oriol; décidément, on serait mieux au
+coin d'un bois!
+
+--Messieurs! messieurs! dit Nocé qui arrivait du dehors; laissez là vos
+cartes, vous jouez sur un volcan! M. de Machault vient de découvrir
+trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte à celle de
+Catilina!... Le régent, effrayé, s'est enfermé avec le petit homme noir
+pour savoir la bonne aventure.
+
+--Bah! fit-on, le petit homme noir est sorcier?
+
+--Des pieds à la tête, répondit Nocé;--Il a prédit au régent que M. Law
+se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry
+épouserait ce faquin de Riom en secondes noces.
+
+--La paix! la paix! dirent les moins fous.
+
+Les autres éclatèrent de rire.
+
+--On ne parle que de cela, reprit Nocé; le petit homme noir a prédit
+aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal.
+
+--Par exemple!... fit Peyrolles.
+
+--Et que M. de Peyrolles, ajouta Nocé, deviendrait honnête homme avant
+de mourir!
+
+Il y eut explosion de gaieté. Puis tout le monde déserta la table et
+vint à l'entrée de la tente, parce que Nocé, regardant par hasard du
+côté du perron, s'était écrié:
+
+--Tenez! tenez! le voilà! non pas le régent, mais le petit homme noir.
+
+Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement
+tordues, descendre à pas lents le perron du pavillon.--Un sergent de
+gardes françaises l'arrêta au bas des marches.--Le petit homme noir
+montra sa carte, sourit, salua et passa.
+
+
+
+
+IV
+
+--Souvenir des trois Philippe.--
+
+
+Le petit homme noir avait un binocle à la main. Il lorgnait la
+décoration de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec
+beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu
+qu'il était.--Il portait un masque de velours noir.
+
+A mesure qu'il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus
+d'attention,--mais celui qui regardait le mieux était sans contredit M.
+de Peyrolles.
+
+--Quelle diable de créature est-ce là? s'écria enfin Chaverny;--Eh
+mais!... on dirait...
+
+--Eh! oui!... fit Navailles.
+
+--Quoi donc? demanda le gros Oriol qui était myope.
+
+--L'homme de tantôt, répondit Chaverny.
+
+--L'homme aux dix mille écus!...
+
+--L'homme à la niche...
+
+--Ésope II, dit Jonas.
+
+--Pas possible! fit Oriol;--un pareil être dans le cabinet du régent!
+
+Peyrolles pensait:
+
+--Qu'a-t-il pu dire à Son Altesse Royale!... Je n'ai jamais eu bonne
+idée de ce drôle.
+
+Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire
+attention au groupe rassemblé devant l'entrée de la tente indienne. Il
+lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme
+noir d'humeur meilleure et plus poli.
+
+Déjà il était assez près pour qu'on pût l'entendre grommeler entre ses
+dents:
+
+--Charmant! charmant... tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse
+Royale pour faire ainsi les choses... Ah! je suis bien content d'avoir
+vu tout cela!... bien content!... bien content!...
+
+A l'intérieur de la tente des voix s'élevèrent. Une autre compagnie
+avait pris place autour de la table abandonnée par nos joueurs. Ceux-ci
+étaient presque tous des gens d'âge respectable et haut titrés.
+
+L'un d'eux dit:
+
+--Ce qui est arrivé, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui
+faisait doubler les postes par ordre exprès du régent.
+
+--Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes françaises dans la
+cour aux Ris...
+
+--Et le régent n'est pas abordable!
+
+--Machault est aux cent coups!
+
+--M. de Gonzague lui-même n'a pu obtenir un traître mot.
+
+Nos joueurs se prirent à écouter, mais les nouveaux venus baissèrent
+aussitôt la voix.
+
+--Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le
+pressentiment.
+
+--Demandez au sorcier, fit Nocé en riant.
+
+Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable.
+
+--Positivement, dit-il,--quelque chose... mais quoi?
+
+Il essuya son binocle avec soin.
+
+--Positivement, positivement, reprit-il;--quelque chose... quelque chose
+de fort inattendu... Eh! eh! eh!... s'interrompit-il en donnant à sa
+voix stridente et grêle un accent tout particulier de mystère;--je sors
+d'un endroit chaud... très-chaud... le froid me saisit... permettez-moi
+d'entrer là dedans, messieurs, je vous serai obligé...
+
+Il eut un petit frisson.
+
+Nos joueurs s'écartèrent.
+
+Tous les yeux étaient fixés sur le bossu.
+
+Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts.--Quand il aperçut le
+groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il
+secoua la tête d'un air content et dit:
+
+--Oui, oui... il y a quelque chose... le régent est soucieux... la garde
+est doublée... mais personne ne sait ce qu'il y a... M. le duc de Tresmes
+ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris... M. de Machault ne le
+sait pas, lui qui est lieutenant de police... le savez-vous, M. de
+Rohan-Chabot?... le savez-vous, M. de la Ferté-Senneterre?...--Et vous,
+messieurs, s'interrompit-il en se retournant vers nos seigneurs, qui
+reculèrent instinctivement; le savez-vous?
+
+Nul ne répondit.--MM. de Rohan-Chabot et de la Ferté-Senneterre ôtèrent
+leurs masques.--On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un
+inconnu à montrer son visage.
+
+Le bossu, riant et saluant, leur dit:
+
+--Messieurs, cela ne servirait à rien... vous ne m'avez jamais vu...
+
+--M. le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle,--connaissez-vous
+cet original?
+
+--Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye,--c'est un singulier olibrius.
+
+--Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu,--pour deviner ce
+qu'il y a... ce serait du temps perdu... il ne s'agit point des choses
+qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes
+pensées... il ne s'agit point des choses qui font l'objet de vos
+prudentes appréhensions, mes dignes messieurs...
+
+Ce disant, il regardait Rohan, la Ferté, les vieux seigneurs assis à la
+table.
+
+--Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les
+autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins
+légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire... il ne s'agit ni
+des menées de l'Espagne, ni des troubles de France, ni des méchantes
+humeurs du parlement, ni des petites éclipses de ce soleil que M. Law
+appelle son système... non, non... et cependant, le régent est
+soucieux... et cependant, on a doublé la garde.
+
+--Et de quoi s'agit-il, beau masque? demanda M. de Rohan-Chabot avec un
+mouvement d'impatience.
+
+Le bossu demeura un instant pensif. Sa tête s'inclina sur sa poitrine.
+Puis, se redressant tout à coup, et laissant échapper un éclat de rire
+sec:
+
+--Croyez-vous aux revenants?... demanda-t-il.
+
+Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu.
+Les soirs d'hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres
+pleurent à la bise, autour d'une haute cheminée de chêne noir sculpté,
+là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on
+fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre
+histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe qui met
+de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le
+manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses; on sait dans quel
+corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre
+il s'introduit quand l'horloge tinte le douzième coup, pour s'asseoir
+devant l'âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés.
+
+Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête
+des écus, parmi les éclats de rire douteurs et les sceptiques
+causeries, à deux pas de la table de jeu, il n'y avait point place pour
+ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'épée et même
+les esprits forts, ces spadassins de la pensée.
+
+Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu prononça ce
+mot _revenant_. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa
+gaieté donnait le frisson.
+
+Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le
+bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l'orchestre
+envoyait de loin.
+
+--Eh! eh! fit le bossu, qui croit aux revenants?... Personne, à midi,
+dans la rue... tout le monde, à minuit au fond de l'alcôve solitaire,
+quand la veilleuse s'est éteinte par hasard... Il y a une fleur qui
+s'ouvre au regard des étoiles... la conscience est une belle-de-nuit...
+Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.
+
+--Vous plaît-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque? prononça M.
+de Rohan-Chabot qui se leva.
+
+Le cercle s'était fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait
+au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles.
+
+--Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beaux l'un
+que l'autre; trêve de compliments... hé hé! ceci, voyez-vous, est une
+affaire de l'autre monde... un mort qui soulève la pierre de sa tombe...
+après vingt années, monsieur le duc...
+
+Il s'interrompit pour grommeler en ricanant:
+
+--Est-ce qu'on se souvient, ici, à la cour, des gens morts depuis vingt
+années?...
+
+--Mais que veut-il dire? s'écria Chaverny.
+
+--Je ne vous parle pas, M. le marquis, répliqua le petit homme; ce fut
+l'année de votre naissance... vous êtes trop jeune... je parle à ceux
+qui ont des cheveux gris.
+
+Et changeant tout à coup de ton, il ajouta:
+
+--C'était un galant seigneur... c'était un noble prince... jeune, brave,
+opulent, heureux, bien-aimé... visage d'archange, taille de héros... il
+avait tout... tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde!...
+
+--Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin.
+
+Le petit homme lui toucha du doigt l'épaule et dit doucement:
+
+--Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois,
+et qu'il y a des fêtes sans lendemain...
+
+Chaverny devint pâle. Le bossu l'écarta de la main et vint tout auprès
+de la table.
+
+--Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il, à vous M. de la
+Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de
+terre, s'il n'eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son
+genou...
+
+Le vieux baron resta bouche béante et si profondément ému que la parole
+lui manqua.
+
+--A vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de
+lui... à vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui fîtes créneler, à cause de
+lui, le logis de mademoiselle Féron, votre maîtresse... à vous, M. le
+duc de la Ferté, qui perdîtes un soir contre lui votre château de
+Senneterre... à vous, M. de la Vauguyon, dont l'épaule ne peut avoir
+oublié le bon coup d'épée...
+
+--Nevers! s'écrièrent vingt voix à la fois; Philippe de Nevers!
+
+Le bossu se découvrit et prononça lentement:
+
+--Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du
+château de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696!
+
+--Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu'on dit..., murmura M. de
+la Vauguyon.
+
+--Dans un guet-apens, ajouta la Ferté.
+
+--On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis
+de Caylus-Tarrides, père de madame la princesse de Gonzague.
+
+Parmi les jeunes gens:
+
+--Mon père m'a parlé de cela plus d'une fois, dit Navailles.
+
+--Mon père était l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny.
+
+Peyrolles écoutait et se faisait petit. Le bossu reprit d'une voix basse
+et profonde:
+
+--Assassiné lâchement... par derrière... dans un guet-apens... tout cela
+est vrai... mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides...
+
+--Et comment s'appelait-il donc? demanda-t-on de toutes parts.
+
+La fantaisie du petit homme noir n'était pas de répondre.
+
+Il poursuivit d'un ton railleur et léger, sous lequel perçait
+l'amertume:
+
+--Cela fit du bruit, messieurs!... Ah! peste! cela fit grand bruit!...
+On ne parla que de cela pendant toute une semaine... La semaine d'après,
+on en parla un peu moins... au bout du mois, ceux qui prononçaient
+encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise...
+
+--Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible...
+
+--Oui, oui... je sais... Son Altesse Royale était un des trois
+Philippe... Son Altesse Royale voulut venger son meilleur ami... mais
+le moyen?... Le château de Caylus est au bout du monde... la nuit du 24
+novembre garda son secret... Il va sans dire que M. le prince de
+Gonzague...--N'y a-t-il point ici, s'interrompit le petit homme noir, un
+digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom M. de Peyrolles?
+
+Oriol et Nocé se rangèrent pour découvrir le factotum un peu
+décontenancé.
+
+--J'allais ajouter, reprit le bossu: il va sans dire que M. le prince de
+Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et
+terre pour venger son ami... Mais tout fut inutile... nul indice!...
+nulle preuve!... Bon gré mal gré, il fallut s'en remettre au temps,
+c'est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable!...
+
+Peyrolles n'avait plus qu'une pensée: s'esquiver pour aller prévenir
+Gonzague. Il resta pour savoir jusqu'où le bossu pousserait l'audace
+dans sa trahison.
+
+Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du 24 novembre,
+éprouvait un peu la sensation d'un homme qu'on étrangle.
+
+Le bossu avait raison. La cour n'a point de mémoire. Les morts de vingt
+années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance
+tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d'une sorte de trinité dont
+deux membres étaient vivants et tout-puissants: Philippe d'Orléans et
+Philippe de Gonzague.
+
+Le fait certain, c'est que vous eussiez dit, à voir l'intérêt éveillé
+sur toutes les physionomies, qu'il était question d'un meurtre commis
+hier.
+
+Si l'intention du bossu avait été de ressusciter l'émotion de ce drame
+mystérieux et lointain, il avait succès complet.
+
+--Eh! eh! fit-il en jetant à la ronde un coup d'oeil rapide et
+perçant; eh! eh!... s'en remettre au Ciel, c'est le pis aller... je sais
+des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource... Eh!
+eh! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal... le Ciel a
+des yeux encore meilleurs que ceux de la police... le ciel est
+patient... il a le temps... il tarde parfois... des jours se passent,
+des mois, des années... mais quand l'heure est venue...
+
+Il s'arrêta. Sa voix vibrait sourdement.
+
+L'impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la
+subissait comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût
+été dirigée contre tout le monde à la fois.
+
+Il n'y avait là qu'un coupable, un subalterne, un instrument:
+Peyrolles.
+
+Tous les autres frémissaient.
+
+L'armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop
+jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s'agitait sous le poids de je
+ne sais quelle oppression pénible.
+
+Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne
+mystérieuse qui les attachait au maître? Devinaient-ils que l'épée de
+Damoclès allait pendre, soutenue par un fil, sur la tête de Gonzague
+lui-même?
+
+On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur.
+
+--Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que
+ce soit tôt ou tard... un homme... un messager du tombeau... un fantôme
+sort de terre, parce que Dieu le veut; cet homme accomplit, malgré lui
+parfois, la mission fatale... S'il est fort, il frappe... s'il est
+faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du
+glaive, il se glisse, il rampe, il va... jusqu'à ce qu'il arrive à
+mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et tout
+bas ou tout haut, à l'heure dite, le vengeur étonné entend tomber des
+nuages le nom révélé du meurtrier.
+
+Il y eut un grand et solennel silence.
+
+--Quel nom? demanda M. de Rohan-Chabot.
+
+--Le connaissons-nous? firent Chaverny et Navailles.
+
+Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole. Ce fut d'une
+voix saccadée qu'il poursuivit:
+
+--Si vous le connaissez?... Qu'importe!... qu'êtes-vous?... que
+pouvez-vous?... Le nom de l'assassin vous épouvanterait comme un coup de
+tonnerre... Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est
+assis... Tout à l'heure, la voix est tombée des nuages... «Altesse!
+l'assassin est là!...» et le vengeur a tressailli... «Altesse, dans
+cette foule dorée, l'assassin!...» et le vengeur a ouvert les yeux,
+regardant la foule qui passait sous sa fenêtre... «Altesse! hier à votre
+table, à votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin
+s'assoira!» et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses
+convives... «Altesse! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous
+tend sa main sanglante...» et le vengeur s'est levé en disant: «Par le
+Dieu vivant, justice sera faite!»
+
+On vit une chose étrange. Tous ceux qui étaient là, les plus grands et
+les plus nobles, se jetèrent des regards de défiance.
+
+--Voilà pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d'un ton leste et
+tranchant, le régent de France est soucieux ce soir... et voilà
+pourquoi la garde du palais est doublée.
+
+Il salua et fit mine de sortir.
+
+--Ce nom? s'écria Chaverny.
+
+--Ce fameux nom? appuya Oriol.
+
+--Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l'impudent bouffon s'est
+moqué de vous?
+
+Le bossu s'était arrêté au seuil de la tente. Il mit le binocle à
+l'oeil et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas en riant
+de son petit rire sec comme un cri de crécelle.
+
+--La la! fit-il, voilà que vous n'osez plus vous approcher les uns des
+autres... chacun croit que son voisin est le meurtrier... touchant effet
+de la mutuelle estime!... Messieurs, les temps sont bien changés, la
+mode n'y est plus... De nos jours, on ne se tue plus guère avec ces
+armes brutales de l'ancien régime: le pistolet ou l'épée... nos âmes
+sont dans nos portefeuilles; pour tuer un homme, il suffit de vider sa
+poche... Eh! eh! eh!... Dieu merci, les assassins sont rares à la cour
+du Régent!... ne vous écartez pas ainsi les uns des autres... l'assassin
+n'est pas là... Eh! eh! eh! s'interrompit-il, tournant le dos aux vieux
+seigneurs pour s'adresser seulement à la bande de Gonzague, vous voici
+maintenant avec des mines d'une aune... avez-vous donc des remords?...
+Voulez-vous que je vous égaye un petit peu?... Tenez! voici M. de
+Peyrolles qui se sauve: il perd beaucoup... savez-vous où se rend M. de
+Peyrolles?
+
+Celui-ci disparaissait déjà derrière les massifs des fleurs, dans la
+direction du palais.
+
+Chaverny toucha le bras du bossu.
+
+--Le régent sait-il le nom? demanda-t-il.
+
+--Eh! monsieur le marquis, répliqua le petit homme noir, nous n'en
+sommes plus là!... nous rions! mon fantôme est de bonne humeur. Il a
+bien vu que le tragique n'est point ici de mode; il passe à la
+comédie... et comme il sait tout, ce diable de fantôme... les choses du
+présent comme celles du passé... il est venu dans la fête... eh! eh!
+eh!... ici, vous comprenez bien... et il attend Son Altesse Royale pour
+lui montrer au doigt...
+
+Son doigt tendu piquait le vide.
+
+--Au doigt, vous entendez... les mains habiles après les mains
+sanglantes... la petite pièce suit toujours la grande... il faut se
+délasser en riant du poison ou du poignard... au doigt, messieurs, au
+doigt, les adroits gentilshommes qui font sauter la coupe à cette vaste
+table de lansquenet où M. Law a l'honneur de tenir la banque.
+
+Il se découvrit dévotement, au nom de Law, et poursuivit:
+
+--Au doigt, les pipeurs de dés, les chevaliers de l'agio, les danseurs
+de la rue Quincampoix, au doigt!... M. le régent est bon prince, et le
+préjugé ne l'étouffe point... mais il ne sait pas tout... s'il savait
+tout, il aurait grande honte.
+
+Un murmure s'éleva parmi nos joueurs.
+
+M. de Rohan dit:
+
+--Ceci est la vérité!
+
+--Bravo! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de
+Barbanchois.
+
+--N'est-ce pas, messieurs, reprit le bossu; la vérité, cela se dit
+toujours en riant... Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors,
+mais ils se retiennent par respect pour votre âge... Je m'en rapporte à
+MM. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres... belle jeunesse où la
+noblesse un peu déchue se mêle à la roture mal savonnée... comme les
+fils de diverses couleurs dans le tricot poivre et sel... Pour Dieu! ne
+vous fâchez pas, mes illustres maîtres: nous sommes au bal masqué, et je
+ne suis qu'un pauvre bossu... Demain, vous me jetterez un écu pour
+acheter mon dos transformé en pupitre... Vous haussez les épaules? à la
+bonne heure! je ne mérite en conscience que votre dédain!
+
+Chaverny prit le bras de Navailles.
+
+--Que faire à ce drôle!... grommela-t-il; allons-nous-en!
+
+Les vieux seigneurs riaient de bon coeur. Nos joueurs s'éloignèrent
+les uns après les autres.
+
+--Et après avoir montré au doigt, reprit le bossu qui se retourna vers
+Rohan-Chabot et ses vénérables compagnons, les fabricants de fausses
+nouvelles, les réaliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs
+de la baisse... toute l'armée des saltimbanques qui bivaque à l'hôtel de
+Gonzague, je montrerai encore à M. le régent... au doigt, messieurs, au
+doigt!... les ambitions déçues, les rancunes envenimées... au doigt!...
+ceux dont l'égoïsme ou l'orgueil ne peut s'habituer au silence... les
+cabaleurs inquiets, les écervelés en cheveux blancs qui voudraient
+ressusciter la Fronde... les suivants de madame du Maine... les habitués
+de l'hôtel de Cellamare... au doigt!... les conspirateurs ridicules ou
+odieux qui vont entraîner la France dans je ne sais quelle guerre
+extravagante pour reconquérir des places perdues ou des honneurs
+regrettés!... les calomniateurs de ce qui est, les polichinelles qui
+s'intitulent eux-mêmes les débris du grand siècle, les Géronte...
+
+Le bossu n'avait plus d'auditeurs. Les deux derniers, Barbanchois et la
+Hunaudaye s'éloignaient clopin-clopant, savoir: le baron de la
+Hunaudaye, goutteux de la jambe droite; le baron de Barbanchois, podagre
+de la jambe gauche.
+
+Le petit homme noir eut un rire silencieux.
+
+--Au doigt!... au doigt!... murmura-t-il.
+
+Puis il tira de sa poche un parchemin scellé aux armes de la couronne,
+et s'assit pour le lire à la table de jeu restée vide.
+
+Le parchemin commençait par ces mots:
+
+«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.»
+
+Au bas était la signature de Louis, duc d'Orléans, régent, avec les
+contre-seings du secrétaire d'État le Blanc et de M. de Machault,
+lieutenant de police.
+
+--Voilà qui est parfait, dit le petit homme après l'avoir parcouru; pour
+la première fois, depuis vingt ans, nous pouvons lever la tête, regarder
+les gens en face, et jeter notre nom à la tête de ceux qui nous
+poursuivent. Je promets bien que nous en userons.
+
+
+
+
+V
+
+--Les dominos roses.--
+
+
+Entre le protocole et les signatures, le parchemin scellé aux armes de
+France contenait un sauf-conduit fort en règle, accordé par le
+gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu
+roi.
+
+Cet acte, conçu dans la forme la plus large, adoptée récemment pour les
+agents diplomatiques non publiquement accrédités, donnait au chevalier
+de Lagardère licence d'aller et venir partout dans le royaume sous la
+garantie de l'autorité, et de quitter le territoire français en toute
+sécurité, tôt ou tard, et quoi qu'il advînt.
+
+--Quoi qu'il advienne, répéta plusieurs fois le bossu. M. le régent peut
+avoir des travers; mais il est honnête homme et tient à sa parole...
+Quoi qu'il advienne, avec ceci, Lagardère a carte blanche... Nous allons
+lui faire faire son entrée... Et Dieu veuille qu'il manoeuvre comme il
+faut!
+
+Il consulta sa montre et se leva.
+
+La tente indienne avait deux entrées. A quelques pas de la seconde
+issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait, à travers les
+massifs, à la loge de maître le Bréant, concierge et gardien du jardin.
+On avait profité de la loge comme de tout le reste pour le décor. La
+façade, enjolivée, recevait la lumière d'un réflecteur placé dans le
+feuillage d'un grand tilleul et terminait de ce côté le paysage.
+
+D'ordinaire, le soir, c'était un endroit isolé, très-couvert et
+très-sombre, spécialement surveillé par messieurs les gardes françaises.
+
+Comme le bossu sortait de la tente, il vit en avant du massif l'armée
+entière de Gonzague qui s'était reformée là après sa déroute. On causait
+de lui, précisément. Oriol, Taranne, Nocé, Navailles et autres, riaient
+du mieux qu'ils pouvaient, mais Chaverny était pensif.
+
+Le bossu n'avait pas de temps à perdre, apparemment, car il alla droit à
+eux.
+
+Il mit le binocle à l'oeil et fit mine d'admirer le décor, comme au
+moment de son entrée.
+
+--Il n'y a que M. le régent pour faire ainsi les choses, grommelait-il;
+charmant... charmant...
+
+Nos joueurs s'écartèrent pour le laisser passer.
+
+Il fit mine de les reconnaître tout à coup.
+
+--Ah! ah! s'écria-t-il; les autres sont partis aussi... au doigt!... eh!
+eh! eh!... au doigt!... la liberté du bal masqué... Messieurs, je suis
+bien votre serviteur.
+
+Personne n'était resté sur sa route, excepté Chaverny. Le bossu lui ôta
+son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l'arrêta.
+
+Cela fit rire le bataillon sacré de Gonzague.
+
+--Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol.
+
+--Chaverny a trouvé son maître! ajouta Navailles.
+
+--Un plus caustique et un plus bavard que lui!
+
+Chaverny disait au petit homme noir:
+
+--Un mot, s'il vous plaît, monsieur.
+
+--Tous les mots que vous voudrez, marquis.
+
+--Ces paroles que vous avez prononcées: Il y a des fêtes qui n'ont point
+de lendemain, s'appliquaient-elles à moi personnellement?
+
+--Personnellement à vous.
+
+--Veuillez me les traduire, monsieur.
+
+--Marquis, je n'ai pas le temps.
+
+--Si je vous y contraignais...
+
+--Marquis, je vous en défie... M. de Chaverny tuant en combat singulier
+Ésope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague...
+ce serait pour mettre le comble à votre renommée!
+
+Chaverny fit néanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il
+avança la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les
+siennes.
+
+--Marquis, prononça-t-il à voix basse, vous valez mieux que vos actes...
+Dans mes courses en ce beau pays d'Espagne où tous les deux nous avons
+voyagé, je vis une fois un fait assez bizarre... un noble genet de
+guerre, conquis par des marchands juifs et parqué parmi les mulets de
+charge... c'était à Oviédo. Quand je repassai par là, le genet était
+mort à la peine... Marquis, vous n'êtes point à votre place: vous
+mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine à devenir un coquin!
+
+Il s'inclina et passa. On ne le vit bientôt plus derrière les arbustes.
+
+Chaverny était resté immobile, la tête penchée sur sa poitrine.
+
+--Enfin, le voilà parti! s'écria Oriol.
+
+--C'est le diable en personne que ce petit homme! fit Navailles.
+
+--Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux!
+
+--Mais quel jeu joue donc ce bossu d'enfer?
+
+--Chaverny, que t'a-t-il dit?
+
+--Chaverny, conte-nous cela!
+
+Ils l'entouraient. Chaverny les regarda d'un air absorbé.
+
+Et, sans savoir qu'il parlait, il murmura:
+
+--Il y a des fêtes qui n'ont point de lendemain!
+
+La musique se taisait dans les salons. C'était entre deux menuets. La
+foule n'en était que plus compacte dans le jardin, où nombre d'intrigues
+mignonnes se nouaient.
+
+M. de Gonzague, las de faire antichambre, s'était rendu dans les salons.
+Sa bonne grâce et l'éclat de sa parole lui donnaient grande faveur
+auprès des dames, qui disaient volontiers que Philippe de Gonzague,
+pauvre et de menue noblesse, eût encore fait un cavalier accompli.
+
+Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gâtaient point
+l'affaire.
+
+Bien qu'il vécût dans l'intimité du régent, il n'affectait point ces
+manières débraillées qui étaient alors si fort à la mode. Sa parole
+était courtoise et réservée, ses façons dignes. Le diable cependant n'y
+perdait rien.
+
+Madame la duchesse d'Orléans le tenait en haute estime, et ce bon abbé
+de Fleury, précepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait
+grâce, n'était pas éloigné de le regarder comme un saint.
+
+Ce qui s'était passé aujourd'hui même, à l'hôtel de Gonzague, avait été
+raconté amplement et diversement par les gazetiers de la cour. Ces dames
+trouvaient en général que la conduite de Gonzague à l'égard de sa femme
+dépassait les bornes de l'héroïsme. C'était un apôtre que cet homme et
+un martyr.
+
+Vingt années de souffrance patiente! Vingt années de douceur inépuisable
+en face d'un infatigable dédain!
+
+L'histoire ancienne a consigné des faits bien moins beaux que celui-là!
+
+Les princesses savaient déjà le magnifique mouvement d'éloquence que M.
+de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mère du régent,
+qui était _bon homme_, lui donna franchement sa grosse main bavaroise;
+la duchesse d'Orléans le fit complimenter; la belle petite abbesse de
+Chelles lui promit ses prières et la duchesse de Berry lui dit qu'il
+était un niais sublime.
+
+Quant à cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider
+pour avoir fait le malheur d'un si digne homme!
+
+C'est en Italie, vous le savez bien, que Molière trouva cet admirable
+nom de Tartufe.
+
+Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup, dans l'embrasure
+d'une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D'ordinaire la
+physionomie de ce fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais
+aujourd'hui, c'était comme un vivant signal de détresse.
+
+Il était blême, il avait l'air effaré; il essuyait avec son mouchoir la
+sueur de ses tempes.
+
+Gonzague l'appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint à
+l'ordre. Il prononça quelques mots à l'oreille de son maître.
+
+Celui-ci se leva vivement, et avec une présence d'esprit qui
+n'appartient qu'à ces superbes coquins d'outre-monts:
+
+--Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d'entrer dans le bal...
+je vais courir à sa rencontre.
+
+Peyrolles lui-même fut étonné.
+
+--Où la trouverai-je? lui demanda Gonzague.
+
+Peyrolles n'en savait rien assurément. Il s'inclina et prit les devants.
+
+--Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons! dit la mère du régent
+avec un juron joli qu'elle avait apporté de Bavière.
+
+Les princesses regardaient d'un oeil attendri la retraite précipitée
+de Gonzague.
+
+Le pauvre homme!
+
+--Que me veux-tu? demanda-t-il à Peyrolles dès qu'ils furent seuls.
+
+--Le bossu est ici, dans le bal, répondit le factotum.
+
+--Parbleu! je le sais bien, puisque c'est moi qui lui ai donné la carte.
+
+--Vous n'avez pas eu de renseignements sur ce bossu?
+
+--Où veux-tu que j'en aie pris?
+
+--Je me défie de lui.
+
+--Défie-toi si tu veux... Est-ce tout?
+
+--Il a entretenu le régent ce soir pendant plus d'une demi-heure...
+
+--Le régent!... reprit Gonzague d'un air étonné.
+
+Mais il se remit tout de suite, et ajouta:
+
+--C'est que sans doute il avait beaucoup de choses à lui dire.
+
+--Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles; et je vous en fais
+juge.
+
+Ici, le factotum raconta la scène qui venait d'avoir lieu sous la tente
+indienne.
+
+Quand il eut fini, Gonzague se prit à rire avec pitié.
+
+--Ces bossus ont tous de l'esprit! dit-il négligemment;--mais un esprit
+bizarre et difforme comme leur corps... ils posent... ils jouent sans
+cesse d'inutiles comédies... Celui qui brûla le temple d'Éphèse pour
+faire parler de lui devait avoir une bosse!
+
+--Voilà tout ce que vous en donnez!... s'écria Peyrolles.
+
+--A moins, poursuivit Gonzague qui réfléchissait, à moins que ce bossu
+ne veuille se faire acheter très-cher...
+
+--Il nous trahit, monseigneur! dit Peyrolles avec énergie.
+
+Gonzague le regarda en souriant et par dessus l'épaule.
+
+--Mon pauvre garçon, murmura-t-il, nous aurons grand'peine à faire
+quelque chose de toi... tu n'as pas encore deviné que ce bossu fait du
+zèle dans nos intérêts?
+
+--Non!... j'avoue, monseigneur, que je n'ai pas deviné cela.
+
+--Je n'aime pas le zèle, poursuivit Gonzague; le bossu sera tancé
+vertement... mais il n'en est pas moins sûr et certain qu'il nous donne
+une excellente idée...
+
+--Si monseigneur daignait m'expliquer...
+
+Ils étaient sous la charmille qui occupait l'emplacement actuel de la
+rue Montpensier. Gonzague prit familièrement le bras de son factotum.
+
+--Avant tout, répliqua-t-il, dis-moi ce qui s'est passé rue du Chantre.
+
+--Vos ordres ont été ponctuellement exécutés, répondit Peyrolles; je ne
+suis entré au palais qu'après avoir vu de mes yeux la litière qui se
+dirigeait vers Saint-Magloire.
+
+--Et dona Cruz?
+
+--Dona Cruz doit être ici...
+
+--Tu la chercheras!... ces dames l'attendent... j'ai tout préparé...
+elle va avoir un prodigieux succès... Maintenant, revenons au bossu...
+qu'a-t-il dit au régent?
+
+--Voilà ce que nous ne savons pas!
+
+--Moi, je le sais... ou du moins je le devine... Il a dit au régent:
+L'assassin de Nevers existe...
+
+--Chut! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment
+de la tête aux pieds.
+
+--Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s'émouvoir; l'assassin de
+Nevers existe... quel intérêt ai-je à le cacher, moi, le mari de la
+veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le légitime vengeur!...
+l'assassin de Nevers existe! je voudrais que la cour tout entière fût là
+pour m'entendre!...
+
+Peyrolles suait à grosses gouttes.
+
+--Et puisqu'il existe, continua Gonzague, palsambleu! nous le
+trouverons!
+
+Il s'arrêta pour regarder son factotum en face.
+
+Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face.
+
+--As-tu compris? fit Gonzague.
+
+--Je comprends que c'est jouer avec le feu, monseigneur...
+
+--Voilà l'idée du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout à
+coup: elle est bonne, sur ma parole!... Seulement, pourquoi l'a-t-il eue
+et de quel droit se mêle-t-il d'être plus avisé que nous?... Nous
+éclaircirons cela... Ceux qui ont tant d'esprit sont voués à une mort
+précoce...
+
+Peyrolles releva la tête vivement. On cessait enfin de lui parler
+hébreu.
+
+--Est-ce pour cette nuit? murmura-t-il.
+
+Ils arrivaient à l'arcade centrale de la charmille, par où l'on
+apercevait la longue échappée des bosquets illuminés et la statue du
+dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d'eau envoyait ses gerbes
+irisées. Une femme en sévère toilette de cour, recouverte d'un vaste
+domino noir, et masquée, venait à eux par l'autre bout de la charmille.
+Elle était au bras d'un vieillard à cheveux blancs.
+
+Au moment de passer l'arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le
+contraignit à s'effacer dans l'ombre.
+
+La femme masquée et le vieillard franchirent l'arcade.
+
+--L'as-tu reconnue? demanda Gonzague.
+
+--Non, répondit le factotum.
+
+--Mon cher président, disait en ce moment la femme masquée, veuillez ne
+pas m'accompagner plus loin.
+
+--Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette
+nuit? demanda le vieillard.
+
+--Dans une heure, vous me retrouverez à cette place...
+
+--C'est le président de Lamoignon! murmura Peyrolles.
+
+Le président salua et se perdit dans une allée latérale.
+
+Gonzague dit:
+
+--Madame la princesse m'a tout l'air de n'avoir pas encore trouvé ce
+qu'elle cherche... ne la perdons pas de vue!
+
+La femme masquée, qui était en effet madame la princesse de Gonzague,
+rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le
+bassin.
+
+La foule entrait en fièvre de nouveau. On annonçait l'entrée du régent
+et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume.
+
+Le petit roi ne comptait pas encore.
+
+--Monseigneur ne m'a pas fait l'honneur de me répondre, insista
+cependant Peyrolles: ce bossu... sera-ce pour cette nuit?
+
+--Ah çà! il te fait donc bien peur, ce bossu?
+
+--Si vous l'aviez entendu comme moi...
+
+--Parler de tombeaux qui s'ouvrent... de fantômes?... Je connais tout
+cela... Je veux causer avec ce bossu... Non, ce ne sera pas pour cette
+nuit... cette nuit, s'il tient la promesse qu'il nous a faite... et il
+la tiendra, j'en réponds!... nous tiendrons, nous, la promesse qu'il a
+faite au régent en notre nom... Un homme va venir dans cette fête... ce
+terrible ennemi de toute ma vie... celui qui vous fait tous trembler
+comme des femmes...
+
+--Lagardère!... murmura Peyrolles.
+
+--A celui-là, sous les lustres allumés, en présence de cette foule
+vaguement émue déjà et qui attend je ne sais quel grand drame avant la
+nuit, à celui-là, nous arracherons son masque et nous dirons: Voici
+l'assassin de Nevers!...
+
+--As-tu vu? demanda Navailles.
+
+--Sur mon honneur! on dirait madame la princesse, répondit Gironne.
+
+--Seule dans cette foule... sans cavalier ni page!...
+
+--Elle cherche quelqu'un...
+
+--Corbieu! la belle fille! s'écria Chaverny réveillé de sa mélancolie.
+
+--Où cela?... en domino rose?... C'est Vénus en personne pour le coup!
+
+--C'est mademoiselle de Choisy qui me cherche, dit Nocé.
+
+--Le fat! s'écria Chaverny. Ne vois-tu pas que c'est la maréchale de
+Tessé, qui est en quête de moi, tandis que son vaillant époux court
+après le czar?
+
+--Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy!
+
+--Cent pour la maréchale!...
+
+--Allons lui demander si elle est la maréchale ou mademoiselle de
+Choisy!
+
+Les deux fous s'élancèrent à la fois. Ils s'aperçurent seulement alors
+que la belle inconnue était suivie à distance par deux gaillards à
+rapières d'une aune et demie, qui s'en allaient le poing sur la hanche
+et le nez au vent sous leur masque.
+
+--Peste! firent-ils ensemble; ce n'est ni mademoiselle de Choisy ni la
+maréchale... c'est une aventure!
+
+Ils étaient tous rassemblés non loin du bassin. Une visite aux dressoirs
+chargés de liqueurs et de pâtisseries les avait remis en bonne humeur.
+
+Oriol, le nouveau gentilhomme, brûlait d'envie de faire quelque action
+d'éclat pour gagner ses éperons.
+
+--Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point
+plutôt mademoiselle Nivelle?
+
+On lui faisait cette niche de ne jamais répondre quand il parlait de
+mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dépensé pour elle
+cinquante mille écus.
+
+Sans les méchantes plaisanteries dont l'amour accable les gros petits
+financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde.
+
+La belle inconnue avait l'air fort dépaysée au milieu de cette cohue.
+Son regard interrogeait tous les groupes.
+
+Le masque était impuissant à déguiser son embarras.
+
+Les deux grands gaillards allaient côte à côte à dix ou douze pas
+derrière elle.
+
+--Marchons droit, frère Passepoil!
+
+--Cocardasse, mon noble ami, marchons droit!
+
+Capédébiou! Il ne s'agissait pas de plaisanter! Le diable de bossu leur
+avait parlé au nom de Lagardère.
+
+Quelque chose leur disait que l'oeil d'un surveillant sévère était sur
+eux. Ils étaient graves et roides comme des soldats en faction.
+
+Pour pouvoir circuler dans le bal en exécution des ordres du bossu, ils
+avaient été reprendre leurs pourpoints neufs et délivrer par la même
+occasion dame Françoise et Berrichon son petit-fils.
+
+Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule,
+cherchait en vain Henri, son ami.
+
+Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de
+l'aborder, car les regards de tous ces écervelés la brûlaient et la peur
+la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d'une de ces
+grandes dames qui, dans cette fête, étaient chez elles?
+
+Aurore n'osa pas.
+
+D'ailleurs, elle avait hâte d'atteindre ce rond-point de Diane qui était
+le lieu du rendez-vous.
+
+--Messieurs, dit Chaverny, ce n'est ni mademoiselle de Choisy, ni la
+maréchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions...
+c'est une beauté merveilleuse et toute neuve... Une petite bourgeoise
+n'aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son âme au
+démon, qu'elle n'atteindrait point à cette grâce enchanteresse, une dame
+de la cour n'aurait garde d'éprouver ce charmant embarras... Je fais une
+proposition.
+
+--Voyons ta proposition, marquis? s'écria-t-on de toutes parts.
+
+Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny.
+
+--Elle cherche quelqu'un, n'est-ce pas? reprit celui-ci.
+
+--On peut l'affirmer, répondit Nocé.
+
+--Sans trop s'avancer, ajouta Navailles.
+
+Et tous les autres:
+
+--Oui, oui, elle cherche quelqu'un.
+
+--Eh bien! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu'un-là est un heureux
+coquin.
+
+--Accordé!.. mais ce n'est pas une proposition.
+
+--Il est injuste, reprit le petit marquis, qu'un pareil trésor soit
+accaparé par un quidam qui ne fait point partie de notre vénérable
+confrérie.
+
+--Injuste! répondit-on, inique! criant! abusif!
+
+--Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point
+celui qu'elle cherche.
+
+--Bravo! s'écria-t-on de toutes parts.
+
+--Voici pour le coup Chaverny ressuscité!
+
+--Item..., poursuivit le petit marquis, je propose qu'à la place du
+quidam, la belle enfant trouve l'un de nous.
+
+--Bravo encore! bravissimo! vive Chaverny!
+
+On faillit le porter en triomphe.
+
+--Mais, fit Navailles, lequel d'entre nous trouvera-t-elle?
+
+--Moi! Moi! Moi! fit tout le monde à la fois, et Oriol lui-même, le
+nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle
+Nivelle.
+
+Chaverny réclama le silence d'un geste magistral.
+
+--Messieurs, dit-il, ces débats sont prématurés... quand nous aurons
+conquis la belle fille, nous la jouerons loyalement aux dés, au pharaon,
+au doigt mouillé ou à la courte-paille.
+
+Un avis si sage devait avoir l'approbation générale.
+
+--A l'assaut donc! s'écria Navailles.
+
+--Un instant, messieurs, dit Chaverny, je réclame l'honneur de diriger
+l'expédition.
+
+--Accordé! accordé!.. A l'assaut!
+
+Chaverny regarda tout autour de lui.
+
+--La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit... le jardin est
+plein de gardes françaises, et il serait pénible de se faire mettre à la
+porte avant le souper... Il faut user de stratagème... Ceux d'entre vous
+qui ont de bons yeux n'avisent-ils point à l'horizon quelque domino
+rose?
+
+--Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol.
+
+--En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle.
+
+--J'entends un domino rose de connaissance.
+
+--Par ici... mademoiselle Desbois..., s'écria Navailles.
+
+--Par là... Cidalise..., fit Taranne.
+
+--Il ne nous en faut qu'un... je choisis Cidalise, qui est à peu près de
+la même taille que notre belle enfant... Qu'on m'apporte Cidalise.
+
+Cidalise était au bras d'un vieux domino, duc et pair pour le moins et
+moisi comme quatre.--On apporta Cidalise à Chaverny.
+
+--Amour, lui dit le petit marquis,--Oriol, qui est gentilhomme à
+présent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement... il
+s'agit de détourner deux chiens hargneux qui sont là-bas, et c'est toi
+qui vas leur donner le change.
+
+--Et va-t-on rire un petit peu? demanda Cidalise.
+
+--A se tenir les côtes, répondit Chaverny.
+
+
+
+
+VI
+
+--La Fille du Mississipi.--
+
+
+Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu'on
+avait dit qu'il était gentilhomme.
+
+Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit:
+
+--Du moment qu'on va rire un petit peu, j'en suis!
+
+Son éducation ne fut pas longue à faire. L'instant d'après, elle se
+glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui était entre
+nos deux maîtres d'armes et Aurore.
+
+En même temps, une escouade, détachée par le général Chaverny,
+escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil.--Une autre escouade
+manoeuvrait pour couper Aurore.
+
+Cocardasse reçut le premier un coup de coude. Il jura un terrible
+capédébiou et mit la main à sa rapière, mais Passepoil lui dit à
+l'oreille:
+
+--Marchons droit!
+
+Cocardasse rongea son frein.--Une franche bourrade fit chanceler
+Passepoil.
+
+--Marchons droit! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s'allumer.
+
+Ainsi les rudes pénitents de la trappe s'abordent et se séparent avec le
+stoïque:--Frère, il faut mourir!
+
+Apapur!--Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que
+le Normand trébuchait une seconde fois, parce qu'on lui avait mis un
+fourreau d'épée entre les jambes.
+
+--Marchons droit!
+
+Taranne, encouragé, vint donner en plein contre Passepoil et l'appela
+maladroit; Gironne heurta rudement Cocardasse, et par surcroît le traita
+de bélitre.
+
+--Marchons droit! marchons droit!
+
+Mais les oreilles de nos deux braves étaient rouges comme du sang.
+
+--Ma caillou, murmura Cocardasse à la quatrième offense et en regardant
+piteusement Passepoil,--je crois que je vais me fâcher!
+
+Passepoil soufflait comme un phoque, il ne répondit point, mais quand
+Taranne revint à la charge, ce financier imprudent reçut un colossal
+soufflet.
+
+Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond.--Ce n'était pas lui
+qui avait commencé.--Du même coup de poing, il envoya Gironne et
+l'innocent Oriol rouler dans la poussière.
+
+Il y eut bagarre.--Ce ne fut qu'un instant, mais la seconde escouade,
+conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d'entourer et de
+détourner Aurore.
+
+Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardèrent
+au devant d'eux. Ils virent toujours le domino rose à la même place.
+C'était Cidalise qui gagnait ses cent pistoles.
+
+Cocardasse et Passepoil, heureux d'avoir fait impunément le coup de
+poing, se mirent à surveiller Cidalise en répétant avec triomphe:
+
+--Marchons droit!
+
+Pendant cela, Aurore, désorientée en ne voyant plus ses deux
+protecteurs, était obligée de suivre le mouvement de ceux qui
+l'entouraient. Ceux-ci faisaient semblant de céder à la foule et se
+dirigeaient insensiblement vers le bosquet situé entre la pièce d'eau et
+le rond-point de Diane.
+
+C'était au centre de ce bosquet que s'élevait la loge de maître le
+Bréant.
+
+Les petites allées percées dans les massifs allaient en tournant selon
+la mode anglaise, qui commençait à s'introduire. La foule suivait les
+grandes avenues et laissait ces sentiers à peu près déserts. Auprès de
+la loge de maître le Bréant, surtout, il y avait un berceau en charmille
+qui était presque une solitude.
+
+Ce fut là qu'on entraîna la pauvre Aurore.
+
+Chaverny porta la main à son masque. Elle poussa un grand cri, car elle
+l'avait reconnu pour le jeune homme de Madrid.
+
+Au cri poussé par Aurore, la porte de la loge s'ouvrit. Un homme de
+haute taille, masqué, entièrement caché par un ample domino noir, parut
+sur le seuil.
+
+Il avait à la main une épée nue.
+
+--Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis,--ces
+messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs.
+
+Ce disant, il essaya de passer son bras autour de la taille d'Aurore,
+qui cria au secours. Elle ne cria qu'une fois, parce que Albret, qui
+s'était glissé derrière elle, lui mit un mouchoir de soie sur la
+bouche.--Mais une fois suffit.
+
+Le domino noir mit l'épée dans la main gauche. De la droite, il saisit
+Chaverny par la nuque et l'envoya tomber à dix pas de là. Albret eut le
+même sort.
+
+Dix rapières furent tirées. Le domino, reprenant la sienne de la main
+droite, désarma de deux coups de fouet Gironne et Nocé, qui étaient en
+avant.--Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d'un
+temps ses éperons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant: A
+l'aide!--Montaubert et Choisy chargèrent: Montaubert tomba à genoux d'un
+fendant qu'il eut sur l'oreille; Choisy, moins heureux, reçut une
+balafre en plein visage.
+
+Les gardes françaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs
+d'aventures, tous plus ou moins malmenés, se dispersèrent comme une
+volée d'étourneaux.--Les gardes françaises ne trouvèrent plus personne
+sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi
+disparu comme par enchantement.
+
+Ils entendirent seulement le bruit de la porte de maître le Bréant qui
+se refermait.
+
+--Tubleu! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule,--quelle
+bourrade! je veux joindre ce gaillard-là, ne fût-ce que pour lui faire
+compliment de son poignet.
+
+Gironne et Nocé arrivaient l'oreille basse. Choisy était dans un coin
+avec son mouchoir sanglant sur la joue; Montaubert cachait son oreille
+écrasée du mieux qu'il pouvait.--Cinq ou six autres avaient aussi des
+horions plus ou moins apparents à dissimuler. Oriol seul était intact,
+le brave petit ventre!
+
+Ils se regardèrent tous d'un air penaud.--L'expédition avait mal réussi.
+
+Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait être ce rude jouteur.
+
+Ils savaient les salles d'armes de Paris sur le bout du doigt. Les
+salles d'armes de Paris ne faisaient point florès comme à la fin du
+siècle précédent.--On n'avait plus le temps.--Personne, parmi les
+virtuoses de la rapière, n'était capable de mettre en désarroi huit ou
+dix porteurs de brette.
+
+Et encore sans trop de gêne, en vérité! Le domino noir n'avait eu garde
+de s'embarrasser dans les longs plis de son vêtement. C'est à peine s'il
+s'était fendu deux ou trois fois, bien posément.--Un maître poignet! il
+n'y avait pas à dire non...
+
+C'était un étranger. Dans les salles d'armes, personne, y compris les
+prévôts et les maîtres, n'était de cette merveilleuse force.
+
+Tout à l'heure, on avait parlé de ce duc de Nevers, tué à la fleur de
+l'âge. Voilà un homme dont le souvenir était resté dans toutes les
+académies, un tireur vite comme la pensée: pied d'acier, oeil de lynx!
+
+Mais il était mort, et certes chacun ici pouvait témoigner que le domino
+noir n'était pas un fantôme.
+
+Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers
+lui-même, un chevau-léger du roi qui avait nom Henri de Lagardère...
+
+Mais qu'importait le nom du terrible ferrailleur? La chose certaine,
+c'est que nos roués n'avaient pas de chance cette nuit. Le Bossu les
+avait battus avec la langue, le domino noir avec l'épée. Ils avaient
+deux revanches à prendre.
+
+--Le ballet! le ballet!
+
+--Son Altesse Royale!... Les princesses! par ici!...
+
+--M. Law!... par ici, M. Law!... avec milord Stair, ambassadeur de la
+reine Anne!
+
+--Ne poussez pas! que diable! place pour tout le monde!
+
+--Maladroit!--Insolent!--Butor!...
+
+Et le reste! le plaisir des cohues! des côtes enfoncées, des pieds
+broyés, des femmes étouffées.
+
+Du fond de la foule,--à hauteur de nombril,--on entendait des cris
+aigus.
+
+Les petites femmes aiment de passion à se noyer dans la foule. Elles ne
+voient rien absolument; elles souffrent le martyre,--mais elles ne
+peuvent résister à l'attrait de ce supplice.
+
+--M. Law! tenez! voici M. Law qui monte à l'estrade du régent!
+
+--Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabère!
+
+--Celle-là, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris!
+
+--Comme M. Law est rouge!... il aura bien dîné.
+
+--Comme Son Altesse Royale est pâle!... il aura eu de mauvaises
+nouvelles d'Espagne!
+
+--Silence!... La paix!... Le ballet! le ballet!
+
+L'orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord,--le
+fameux _premier coup d'archet_ dont on parlait encore en province voilà
+quinze ou vingt ans.
+
+L'estrade s'élevait du côté du palais, auquel elle tournait le dos.
+C'était comme un coteau, fleuri de femmes.
+
+Du côté opposé, un rideau de fond monta lentement, par un mécanisme
+invisible.--Il représentait naturellement un paysage de la Louisiane,
+des forêts vierges lançant jusqu'au ciel leurs arbres géants, autour
+desquels les lianes s'entortillaient comme des boas; des prairies à
+perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d'or: le
+Mississipi, père des eaux.
+
+Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que
+les peintres du XVIIIe siècle affectionnaient particulièrement. Des
+bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succédaient,
+coupés par des cavernes tapissées de mousse, où Calypso eût été bien
+pour attendre le jeune et froid Télémaque.--Mais point de nymphes
+mythologiques: la couleur locale essayait de naître.--Des jeunes filles
+indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs écharpes
+pailletées et les plumes brillantes de leur couronne.--De jeunes mères
+suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-né aux branches des
+sassafras, balancées par la brise.--Des guerriers tiraient de l'arc ou
+lançaient la hache,--des vieillards fumaient le calumet autour du feu du
+conseil.
+
+En même temps que le rideau de fond, diverses pièces de décors ou
+_fermes_, comme on dit en langage de manique, sortirent de terre, de
+sorte que la statue du Mississipi, placée au centre du bassin, se trouva
+comme encadrée dans un splendide paysage.
+
+On applaudit du haut en bas de l'estrade; on applaudit d'un bout à
+l'autre du jardin.
+
+Oriol était fou. Il venait de voir entrer en scène mademoiselle Nivelle,
+qui remplissait le principal rôle dans le ballet, le rôle de la fille du
+Mississipi.
+
+Le hasard l'avait placé entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron
+de la Hunaudaye.
+
+--Hein! fit-il en leur donnant à chacun un coup de coude, comment
+trouvez-vous ça?
+
+Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hérons,
+abaissèrent jusqu'à lui leurs regards dédaigneux.
+
+--Est-ce stylé? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessiné?
+est-ce léger? est-ce brillant? est-ce doré? La jupe seule me coûte cent
+trente pistoles... les ailes vont à trente-deux louis... la ceinture
+vaut cinq cents écus... le diadème une action entière!... Bravo, adorée!
+bravo!
+
+Les deux barons se regardèrent par-dessus sa tête.
+
+--Une si belle créature! dit le baron de Barbanchois.
+
+--Prendre ses nippes à pareille enseigne! continua le baron de la
+Hunaudaye.
+
+Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tête poudrée du
+gros petit traitant, ajoutèrent à l'unisson:
+
+--Où allons-nous, monsieur le baron, où allons-nous!
+
+Un tonnerre d'applaudissements répondit au premier bravo lancé par
+Oriol. La Nivelle était ravissante, et le pas qu'elle dansa au bord de
+l'eau, parmi les nénufars et la folle-avoine, fut trouvé délicieux.
+
+Sur l'honneur, ce M. Law était un bien brave homme d'avoir inventé un
+pays où l'on dansait si bien que cela!
+
+La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule
+était amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie.
+
+Il y avait pourtant là deux âmes en peine qui ne prenaient point part à
+l'allégresse générale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi
+régulièrement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son
+domino rose. Puis, le domino rose de mademoiselle Cidalise avait tout à
+coup disparu, comme si la terre se fût ouverte pour l'engloutir.
+
+C'était derrière le bassin, à l'entrée d'une porte de tente en feuilles
+de papier gaufré représentant des feuilles de palmier. Quand Cocardasse
+et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes françaises leur croisèrent
+la baïonnette sous le menton.
+
+La tente servait de loge à ces dames du corps de ballet.
+
+--Capédébiou! mes camarades..., voulut dire Cocardasse.
+
+--Au large! lui fut-il répondu.
+
+--Mon brave ami..., fit à son tour Passepoil.
+
+--Au large!
+
+Ils se regardèrent d'un air piteux.--Pour le coup, leur affaire était
+bonne! ils avaient laissé envoler l'oiseau confié à leurs soins. Tout
+était perdu.
+
+Cocardasse tendit la main à Passepoil.
+
+--Eh! donc, mon bon! dit-il avec une profonde mélancolie, nous avons
+fait ce que nous avons pu...
+
+--La chance n'y est pas, voilà tout! riposta le Normand.
+
+--Apapur! c'est fini de nous!... mangeons bien, buvons bien tant que
+nous sommes ici... et puis, ma foi, va à Dios! comme ils disent là-bas.
+
+Frère Passepoil poussa un gros soupir.
+
+--Je le prierai seulement, dit-il, de me dépêcher par un bon coup dans
+la poitrine... ça doit lui être égal.
+
+--Pourquoi un coup dans la poitrine? demanda le gascon.
+
+Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l'embellissait point.
+Cocardasse dut s'avouer, à cet instant suprême, qu'il n'avait jamais vu
+d'homme plus laid que _sa caillou_.
+
+Voici pourtant ce que répondit Passepoil en baissant modestement sa
+paupière sans cils:
+
+--Je désire, mon noble ami, mourir d'un coup dans la poitrine, parce
+que, ayant été habitué généralement à plaire aux dames, il me
+répugnerait de penser qu'une ou plusieurs personnes de ce sexe à qui
+j'ai voué ma vie pussent me voir défiguré après ma mort.
+
+--Pécaire! grommela Cocardasse.
+
+Mais il n'eut pas la force de rire.
+
+Ils se mirent tous les deux à tourner autour du bassin. Ils
+ressemblaient à deux somnambules marchant sans entendre et sans voir.
+
+Et cependant, c'était quelque chose de bien curieux, de bien ingénieux,
+de bien attachant que le ballet intitulé _la Fille du Mississipi_.
+Depuis que le ballet était inventé, on n'avait rien vu de pareil.
+
+La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, après avoir
+papillonné parmi les roseaux, les nénufars et la folle-avoine, appelait
+gracieusement ses compagnes, qui étaient probablement des nièces du
+Mississipi, et qui accouraient, tenant à la main des guirlandes de
+fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles étaient Cidalise,
+mademoiselle Desbois et les autres célébrités sautantes de l'époque,
+dansaient un pas d'ensemble à la satisfaction universelle.--Cela
+signifiait qu'elles étaient heureuses et libres sur ces bords
+fleuris.--Tout à coup, d'affreux Indiens, nullement vêtus et coiffés de
+cornes, s'élançaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degré de
+parenté ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise
+mine.
+
+Gambadant, gesticulant des pas épouvantables, ces sauvages s'approchèrent
+des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler avec leurs
+haches, afin d'en faire leur nourriture.
+
+Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansèrent
+un menuet qui fut bissé.
+
+Mais au moment où ces pauvres filles allaient être dévorées, les violons
+se turent et une fanfare de clairons éclata au lointain.
+
+Une troupe de marins français se précipita sur la plage en dansant
+vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se
+mirent à leur montrer le poing, et les demoiselles dansèrent de plus
+belle, en levant leurs mains vers le ciel.
+
+Bataille dansante!
+
+Pendant la bataille, le chef des Français et celui des sauvages eurent
+un combat singulier, qui était un pas de deux.
+
+Victoire des Français, figurée par une bourrée;--déroute des sauvages:
+une courante.
+
+Puis pas des guirlandes, représentant sans équivoque l'avénement de la
+civilisation dans ces contrées farouches.
+
+Mais le plus joli, c'était le finale. Tout ce qui précède n'est rien
+auprès du finale. Le finale prouvait tout uniment que l'auteur du livret
+était un homme de génie.
+
+Voici quel était le finale.
+
+La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement,
+jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en
+dansant le sentier abrupt qui conduisait à la statue du dieu, son
+père.--Arrivée là, elle se tenait sur la pointe d'un seul pied et
+remplissait sa coupe de l'eau du fleuve.--Pirouette.--Après quoi, la
+fille du Mississipi, à l'aide de l'eau magique qu'elle avait puisée,
+aspergeait les Français qui dansaient en bas.
+
+Miracle! Ce n'était pas de l'eau qui tombait de cette coupe: c'était une
+pluie de pièces d'or.
+
+Fi de ceux qui ne saisiraient pas l'allusion délicate et bien sentie!
+
+Danse frénétique au bord du fleuve en ramassant les pièces d'or. Bal
+général des nièces du Mississipi, des matelots, et même des sauvages
+qui, revenus à des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le
+fleuve.
+
+Cela eut un succès extravagant.--Lorsque le corps de ballet disparut
+dans les roseaux, trois ou quatre mille voix émues crièrent: Vive M.
+Law!
+
+Mais ce n'était pas fini; il y eut une cantate,--et qui chanta la
+cantate? Devinez! Ce fut la statue du fleuve.
+
+La statue était le signor Angelini, première haute-contre de l'Opéra.
+
+Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des poëmes
+fatigants et qu'il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes
+échevelés qui riment ces sortes d'obscénités.--Mais nous ne sommes pas
+du tout de cet avis. Une cantate sans défaut vaut seule une tragédie.
+
+C'est notre opinion. Ayons-en le courage.
+
+La cantate était encore plus ingénieuse que le ballet; si c'est
+possible. Le génie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law:
+
+ Et ce fils immortel de la Calédonie
+ Aux rivages gaulois envoyé par les dieux,
+ Apporte l'opulence avecque l'harmonie...
+
+Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour
+le régent.
+
+Tout le monde devait être content.
+
+Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal
+continua.
+
+M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l'estrade pendant
+la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans
+les manières du régent à son égard. Mais l'accueil de Son Altesse Royale
+fut excellent. Évidemment, on ne l'avait point encore prévenu.
+
+Avant de monter à l'estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point
+perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu'un
+d'inconnu s'approchait d'elle.--Aucun message ne lui vint pendant la
+représentation.
+
+Tout marchait donc au mieux.
+
+Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente
+indienne du rond-point de Diane.
+
+Madame la princesse était là, seule, assise à l'écart.
+
+Elle attendait.
+
+Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa
+présence le gibier qu'il voulait prendre au piége, la troupe folle de
+nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient
+oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de
+la cantate.
+
+Chaverny imitait le grognement des sauvages; Nocé chantait avec des
+roulades impossibles:
+
+ Et ce fils immortel de la Calédonie, etc.
+
+--A-t-elle eu un succès! criait le petit Oriol. Bis! bis! Le costume y
+est bien pour quelque chose.
+
+--Et toi, par conséquent! concluaient ces messieurs; tressons des
+couronnes à Oriol!
+
+--A ce fils immortel de la place Maubert!
+
+La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de
+courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs.
+
+--Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin! dit Navailles; nous étions
+inquiets.
+
+--Sans ce cher prince, point de fête! s'écria Oriol.
+
+--Ah çà! cousin, fit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe?
+
+--Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague.
+
+--En d'autres termes, reprit Chaverny, t'a-t-on fait rapport de ce qui a
+eu lieu ici même tout à l'heure.
+
+--J'en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles.
+
+--A-t-il parlé de l'homme au sabre? demanda Nocé.
+
+--Nous rirons plus tard, dit Chaverny; la faveur du régent est mon
+dernier patrimoine, et je ne l'ai que de seconde main... je tiens à ce
+que mon illustre cousin reste bien en cour... s'il pouvait aider le
+régent dans ses recherches.
+
+--Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués.
+
+--D'ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient
+sur l'eau après tant d'années, m'intéresse comme le plus bizarre de
+tous les romans... Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons?...
+
+--Non, répondit Gonzague.
+
+--Rien qui te puisse mettre sur la voie?...
+
+--Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait; il y a
+un homme...
+
+--Quel homme?
+
+--Vous êtes trop jeunes, vous ne l'avez pas connu.
+
+--Son nom?
+
+--Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle
+main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers!
+
+--Son nom! répétèrent plusieurs voix.
+
+--Le chevalier Henri de Lagardère.
+
+--Il est ici! s'écria étourdiment Chaverny, alors c'est bien sûr notre
+domino noir!
+
+--Qu'est cela? demanda Gonzague avec vivacité, vous l'avez vu?
+
+--Une sotte affaire... nous ne connaissons ce Lagardère ni d'Ève ni
+d'Adam, cousin... mais si par hasard il était dans ce bal...
+
+--S'il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais
+bien de montrer à Son Altesse Royale l'assassin de Philippe de Nevers.
+
+--J'y suis! prononça derrière lui une voix grave et mâle.
+
+Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de
+le soutenir.
+
+Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis
+resta immobile, la main sur son coeur qui battait à rompre sa
+poitrine.
+
+
+
+
+VII
+
+--La charmille.--
+
+
+Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses
+courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits.
+
+Chaverny fronça le sourcil.
+
+--Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardère? demanda-t-il en posant la
+main sur la garde de son épée.
+
+Gonzague se retourna enfin et répondit à voix basse:
+
+--Oui, c'est lui.
+
+La princesse écoutait et n'osait s'avancer. C'était cet homme-là qui
+tenait son destin dans sa main.
+
+Lagardère avait un costume complet de cour, en satin blanc brodé
+d'argent. C'était bien toujours le beau Lagardère! c'était le beau
+Lagardère plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse,
+avait pris de l'ampleur et de la majesté. L'intelligence virile, la
+noble volonté brillaient sur son visage: il y avait pour tempérer le feu
+de son regard, je ne sais quelle tristesse, résignée et douce.
+
+La souffrance est bonne aux grandes âmes: c'était une âme grande et qui
+avait souffert.
+
+Mais c'était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la
+tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la
+douleur, la joie, la passion avaient glissé sur son front hautain sans y
+laisser de traces.
+
+Il était beau; il était jeune: cette nuance d'or bruni que le soleil des
+Espagnes avait mis à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C'est
+là l'opposition héroïque: molle chevelure faisant cadre aux traits
+fièrement basanés d'un soldat!
+
+Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de
+Lagardère: il n'y en avait point de porté pareillement: Lagardère avait
+l'air d'un roi.
+
+Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de
+Chaverny.
+
+Il jeta un coup d'oeil rapide du côté de la princesse, comme pour lui
+dire: Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et
+l'entraîna à l'écart.
+
+Gonzague ne fit point de résistance.
+
+Peyrolles dit à voix basse:
+
+--Messieurs, tenez-vous prêts!
+
+Il y eut des rapières dégainées. Madame de Gonzague vint se placer entre
+le groupe formé par son mari, causant avec Lagardère et les roués.
+
+Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix
+altérée:
+
+--Monsieur, que me voulez-vous?
+
+Ils étaient placés sous un lustre. Leurs deux visages s'éclairaient
+également et vivement.
+
+Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient.
+
+Au bout d'un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent,
+puis se baissèrent.
+
+Il frappa du pied avec fureur et tâcha de dégager son bras en disant une
+seconde fois:
+
+--Monsieur, que me voulez-vous?
+
+C'était une main d'acier qui le retenait.
+
+Non-seulement il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque
+chose d'étrange.
+
+Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer
+la main. Le poignet de Gonzague broyé dans cet étau se contracta.
+
+--Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà
+de son front.
+
+Henri garda le silence et serra plus fort.
+
+La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague. Ses doigts crispés se
+détendirent malgré lui.
+
+Les doigts de sa main droite.
+
+Alors, Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.
+
+--Souffrirons-nous cela, messieurs! s'écria Chaverny, qui fit un pas en
+avant, l'épée haute.
+
+--Dites à vos hommes de se tenir en repos! ordonna Lagardère.
+
+M. de Gonzague se tourna vers ses affidés et dit:
+
+--Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci.
+
+Sa main était nue. Le doigt de Lagardère se posa sur une longue
+cicatrice qu'il avait à la naissance du poignet.
+
+--C'est moi qui vous ai fait ceci!... murmura-t-il avec une émotion
+profonde.
+
+--Oui, c'est vous! répliqua Gonzague dont les dents, malgré lui,
+grinçaient; je m'en souviens! qu'avez-vous besoin de me le rappeler?
+
+--C'est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de
+Gonzague, répondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernière... Je ne
+pouvais avoir que des soupçons; il me fallait une certitude... Vous êtes
+l'assassin de Nevers!
+
+Gonzague eut un cri convulsif.
+
+--Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il en relevant la tête, j'ai
+assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la
+terre... et le régent de France ne voit que par mes yeux... Vous n'avez
+qu'une ressource contre moi, l'épée... Dégainez seulement: je vous en
+défie!
+
+Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps.
+
+--M. de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n'est pas sonnée... Je
+choisirai mon lieu et mon temps... Je vous ai dit une fois: si vous ne
+venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous... Vous n'êtes pas venu: me
+voici!... Dieu est juste et Philippe de Nevers va être vengé!
+
+Il lâcha le poignet de Gonzague qui recula aussitôt de plusieurs pas.
+
+Lagardère en avait fini avec lui. Il se tourna du côté de la princesse
+et la salua avec respect.
+
+--Madame, dit-il, me voici à vos ordres.
+
+La princesse s'élança vers son mari et lui dit à l'oreille:
+
+--Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me
+trouverez sur votre chemin!
+
+Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main.
+
+Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait
+bouillir le sang.
+
+Il dit en rejoignant ses affidés:
+
+--Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et
+votre avenir... mais celui-là est un fou et le sort nous le livre...
+suivez-moi!
+
+Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du
+régent.
+
+Le souper venait d'être annoncé au palais et sous la riche tente dressée
+dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n'y avait plus personne
+sous les massifs.
+
+A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes
+allées. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois et
+M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant en répétant:
+
+--Où allons-nous, M. le baron, où allons-nous!
+
+--Souper, leur répondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d'un
+mousquetaire.
+
+Lagardère et madame la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans
+la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.
+
+--Monsieur, dit la princesse dont l'émotion faisait trembler la voix, je
+viens d'entendre votre nom... Après vingt ans écoulés, votre voix a
+éveillé en moi un poignant souvenir... Ce fut vous... ce fut vous, j'en
+suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus.
+
+--Ce fut moi, répondit Lagardère.
+
+--Pourquoi me trompâtes-vous, en ce temps-là, monsieur?... Répondez avec
+franchise, je vous en supplie.
+
+--Parce que la bonté de Dieu m'inspira, madame... Mais ceci est une
+longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard... J'ai
+défendu votre époux, j'ai eu sa dernière parole, j'ai sauvé votre
+enfant... Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame?
+
+La princesse le regarda.
+
+--Dieu a mis la loyauté sur votre front, murmura-t-elle; mais je ne
+sais rien... et j'ai été bien souvent trompée.
+
+Lagardère était froid; ce langage le fit presque hostile.
+
+--J'ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il.
+
+--Ces mots que vous avez prononcés... «J'y suis?...»
+
+--Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari... mais de
+la bouche des assassins.
+
+--Vous les prononçâtes autrefois dans le fossé de Caylus.
+
+--Et je donnai ainsi une seconde fois la vie à votre enfant, madame.
+
+--Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd'hui même, dans
+le grand salon de l'hôtel de Gonzague?
+
+--Mon envoyé... un autre moi-même.
+
+La princesse semblait chercher ses paroles.
+
+Certes, entre ce sauveur et cette mère, l'entretien aurait dû n'être
+qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces
+luttes diplomatiques dont le dénoûment doit être une rupture mortelle.
+
+Pourquoi? C'est qu'il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient
+également jaloux.
+
+C'est que le sauveur avait des droits, la mère aussi.
+
+C'est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière
+que la solitude avait durcie, se défiait.
+
+Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son
+coeur, était pris également de terreur et de défiance.
+
+--Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l'éducation de
+votre fille?
+
+--Non, répondit madame de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille,
+ma vraie fille, est réellement entre vos mains... Quel prix me
+demandez-vous pour cet immense bienfait?... Ne craignez pas d'élever
+trop haut vos prétentions, monsieur: je vous donnerais la moitié de ma
+vie.
+
+La mère se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait, à son insu.
+Elle ne connaissait point le monde.
+
+Lagardère retint une réplique amère et s'inclina sans mot dire.
+
+--Où est ma fille? demanda la princesse.
+
+--Il faut d'abord, madame, répondit Henri, que vous consentiez à
+m'écouter...
+
+--Je vous comprends, monsieur... mais je vous ai dit déjà...
+
+--Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas...
+et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me
+comprendre.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Votre fille n'est pas ici, madame.
+
+--Elle est chez vous? s'écria la princesse avec un mouvement de hauteur.
+
+Puis se reprenant:
+
+--Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veillé sur ma fille depuis
+sa naissance... elle ne vous a jamais quitté...
+
+--Jamais, madame.
+
+--Il est donc naturel qu'elle soit chez vous... Sans doute vous aviez
+des serviteurs...
+
+--Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une
+vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise...
+
+--Françoise Berrichon! s'écria la princesse avec vivacité.
+
+Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta:
+
+--Monsieur, voilà qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie!
+
+Ces paroles serrèrent le coeur d'Henri comme une insulte. Madame de
+Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s'en apercevoir.
+
+--Conduisez-moi vers ma fille, je suis prête à vous suivre.
+
+--Moi, je ne suis pas prêt, madame, répliqua Lagardère.
+
+La princesse dégagea son bras qui était sous le sien.
+
+--Ah! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois.
+
+Elle le regardait en face avec une sorte d'épouvante. Lagardère ajouta:
+
+--Madame, il y a autour de nous de grands périls.
+
+--Autour de ma fille?... Je suis là... je la défendrai.
+
+--Vous?... fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d'éclater, vous,
+madame?
+
+Son regard étincela.
+
+--Ne vous êtes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en
+forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère:
+Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille?
+
+--Si, monsieur, je me la suis faite.
+
+--Vous ne me l'avez point adressée, madame.
+
+--Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.
+
+--Et vous avez peur de moi?
+
+La princesse ne répondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse.
+
+--Si vous me l'eussiez adressée, cette question, madame, dit-il avec une
+fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu
+franchement... autant que me l'eussent permis le respect et la
+courtoisie.
+
+--Je vous l'adresse, répondez-moi... en mettant de côté, si vous voulez,
+la courtoisie et le respect.
+
+--Madame, dit Lagardère, si j'ai tardé pendant de si longues années à
+vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle
+m'arriva... une nouvelle étrange, à laquelle je ne voulais point croire
+d'abord... une nouvelle incroyable en effet... La veuve de Nevers avait
+changé de nom! la veuve de Nevers s'appelait la princesse de
+Gonzague!...
+
+Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage.
+
+--La veuve de Nevers! répéta Henri. Madame, quand j'eus pris mes
+informations; quand je sus, à n'en pouvoir douter, que la nouvelle était
+vraie, je me dis: la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'hôtel de
+Gonzague?
+
+--Monsieur!... voulut dire la princesse.
+
+--Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri; vous ignorez
+pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s'il
+se fût agi d'un sacrilége... vous ignorez pourquoi la présence à l'hôtel
+de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et
+qui m'appela son frère à son dernier soupir, me semblerait un outrage à
+la tombe, un blasphème odieux et impie...
+
+--Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur? demanda la princesse dont
+la prunelle s'alluma vaguement.
+
+--Non madame... ce premier et dernier entretien sera court... il n'y
+sera traité que des choses indispensables... Je vois d'avance avec
+chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous
+entendre... Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre
+question... Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre
+fille, je me demandai: Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle
+qui n'a pas su se défendre elle-même?
+
+La princesse se couvrit le visage de ses mains.
+
+--Monsieur! monsieur! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les
+sanglots, vous me brisez le coeur!
+
+--A Dieu ne plaise que ce fût mon intention, madame.
+
+--Vous ne savez pas quel homme était mon père!... vous ne savez pas les
+tortures de mon isolement!... la contrainte employée!... les menaces...
+
+Lagardère s'inclina profondément.
+
+--Madame, dit-il d'un ton de sincère respect, je sais de quel saint
+amour vous chérissiez M. le duc de Nevers... Le hasard qui mit entre mes
+mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les
+secrets d'une belle âme... vous l'aimiez ardemment, profondément, je le
+sais... cela me donne raison, madame... car vous êtes une noble femme...
+car vous étiez une épouse fidèle et courageuse... et cependant, vous
+avez cédé à la violence!...
+
+--Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille!
+
+--La loi française n'admet point ce moyen tardif... les vraies preuves
+de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai...
+
+--Vous me les donnerez! s'écria la princesse.
+
+--Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les
+souvenirs si récents d'un bonheur perdu, cédé à la violence... Eh
+bien!... la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne
+peut-elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille?... n'avais-je
+pas... n'ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute
+autre, moi qui n'ai jamais plié devant la force! moi qui, tout jeune,
+avais l'épée pour jouet! moi qui dis à la violence: Sois la bienvenue!
+tu es mon élément!
+
+La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait
+avec un véritable effroi.
+
+--Est-ce que j'ai deviné?... prononça-t-elle enfin à voix basse, est-ce
+que vous allez me refuser ma fille?
+
+--Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille... j'ai fait
+quatre cents lieues et j'ai risqué ma tête rien que pour vous la
+ramener... mais j'ai ma tâche tracée... voilà dix-huit ans que je
+défends votre fille... sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix
+fois sauvée...
+
+--Monsieur! monsieur! s'écria la pauvre mère; sais-je s'il faut vous
+adorer ou vous haïr? mon coeur s'élance vers vous et vous le
+repoussez... vous avez sauvé la vie de mon enfant!... vous l'avez
+défendue...
+
+--Et je la défendrai encore, madame! interrompit froidement Henri.
+
+--Même contre sa mère? dit la princesse qui se redressa.
+
+--Peut-être, fit Henri, cela dépend!
+
+Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague.
+
+--Vous jouez avec ma détresse! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne
+vous comprends pas.
+
+--Je suis venu pour m'expliquer, madame... et j'ai hâte que
+l'explication soit achevée... Veuillez donc me prêter attention... Je ne
+sais pas comment vous me jugez: je crois que vous me jugez mal... ainsi
+peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la
+reconnaissance. Avec moi, madame? on n'esquive rien. Ma ligne est tracée
+d'avance; je la suis: tant pis pour les obstacles... Il faut compter
+avec moi de plus d'une manière. J'ai mes droits de tuteur...
+
+--De tuteur! se récria la princesse.
+
+--Quel autre nom donner à l'homme qui, pour accomplir la prière d'un
+mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui?... C'est
+trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur! c'est pour cela
+que vous avez protesté!... ou bien votre trouble vous aveugle et vous
+n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion et dix-huit
+années de protection incessante m'ont fait une autorité qui est l'égale
+de la vôtre.
+
+--Oh!... protesta encore madame de Gonzague, l'égale...
+
+--Qui est supérieure à la vôtre! acheva Lagardère en élevant la voix;
+car l'autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour
+compenser votre autorité de mère... et j'ai de plus l'autorité payée au
+prix d'un tiers de mon existence... Ceci, madame, ne me donne qu'un
+droit: veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de
+sollicitude sur l'orpheline. Je prétends user de ce droit, vis-à-vis de
+sa mère elle-même.
+
+--Avez-vous donc défiance de moi? murmura la princesse.
+
+--Vous avez dit ce matin, madame... j'étais là caché dans la foule, je
+l'ai entendu... vous avez dit: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un seul
+instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais:
+Nevers est mort tout entier.
+
+--Dois-je craindre...? voulut interrompre la princesse en fronçant le
+sourcil.
+
+--Vous ne devez rien craindre, madame! la fille de Nevers est restée
+sous ma garde, pure comme les anges du ciel!...
+
+--Eh bien! monsieur, en ce cas...
+
+--Eh bien! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir
+peur.
+
+La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait
+pas longtemps désormais sa colère.
+
+Lagardère reprit:
+
+--J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance... cette parole m'a
+glacé le coeur, madame... sans cette parole, votre fille serait déjà
+dans vos bras...
+
+Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la
+première de toutes!... avant même d'avoir vu votre fille, votre unique
+enfant, l'orgueil parlant déjà en vous plus haut que l'amour!... La
+grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le coeur de la
+mère!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme,
+moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères...
+parce que si l'on me disait: Votre fille est là, votre fille, l'enfant
+unique de l'homme que vous avez adoré; elle va mettre son front sur
+votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait
+cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui
+me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant!
+
+La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir
+ses larmes.
+
+--Vous ne me connaissez pas, dit-elle,--et vous me jugez!
+
+--Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi,
+j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre...
+Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de
+cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et
+contre vous-même?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous
+adresse... quelle vie nouvelle avez-vous préparée?.. quel bonheur autre
+en échange du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce
+pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de
+joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est
+pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les
+grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une
+parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole... Où
+est-il votre amour? Je ne le vois pas... votre fierté frémit, votre
+coeur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M.
+de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mère!--le danger est là, je le
+devine, je le sens... et si je ne sais pas défendre la fille de Nevers
+contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres, je n'ai
+rien fait, je suis parjure au mort.
+
+Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence.
+
+--Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,--pardonnez-moi,
+mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes
+conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit
+libre!.. Et plutôt que de la voir esclave...
+
+--Achevez, monsieur! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la
+provocation.
+
+Lagardère cessa de marcher.
+
+--Non, madame, répondit-il,--je n'achèverai pas... par respect pour
+vous-même... vous m'avez suffisamment compris.
+
+Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots à Henri
+stupéfait:
+
+--Mademoiselle de Nevers est la plus riche héritière de France... quand
+on croit tenir cette proie on peut bien se débattre... je vous ai
+compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez!
+
+
+
+
+VIII
+
+--Autre tête-à-tête.--
+
+
+Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansart. La
+nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquent
+augmentait à chaque instant, mais les illuminations pâlissaient et
+l'ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre,
+annonçait la fin de la fête.
+
+Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait
+devoir troubler l'entrevue de Lagardère et de madame la princesse de
+Gonzague.
+
+Rien n'annonçait non plus qu'ils dussent tomber d'accord. La fierté
+révoltée d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans
+ce premier moment, elle s'en applaudissait.
+
+Lagardère avait la tête baissée.
+
+--Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de
+hauteur encore,--si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce
+cri d'allégresse dont vous avez parlé avec tant d'emphase, c'est que
+j'avais tout deviné! je savais que la bataille n'était point finie et
+qu'il n'était pas temps de chanter encore victoire... Dès que je vous ai
+vu, j'ai eu le frisson dans les veines... Vous êtes beau, vous êtes
+jeune, vous n'avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos
+aventures... L'idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un
+coup...
+
+--Madame, s'écria Lagardère qui mit la main sur son coeur,--celui qui
+est là-haut me voit et me venge de vos outrages!
+
+--Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague,--que
+vous n'avez pas fait ce rêve insensé!...
+
+Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci
+changea par deux fois de couleur.
+
+Puis il reprit d'une voix profonde et grave:
+
+--Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme... Suis-je un gentilhomme?... Je
+n'ai pas de nom... mon nom me vient des murailles ruinées où j'abritais
+mes nuits d'enfant abandonné... hier, j'étais un proscrit... et pourtant
+vous avez dit vrai, madame, j'ai fait ce rêve... non point un rêve
+insensé... J'ai fait un rêve radieux et divin... ce que je vous avoue
+aujourd'hui, madame, était, hier encore, un mystère pour moi... Je
+m'ignorais moi-même...
+
+La princesse sourit avec ironie.
+
+--Je vous le jure, madame, continua Lagardère,--sur mon honneur et sur
+mon amour!
+
+Il prononça ce dernier mot avec force.
+
+La princesse lui jeta un regard de haine.
+
+--Hier encore, poursuivit-il,--Dieu m'est témoin que je n'avais qu'une
+seule pensée: Rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m'était
+confié... Je dis la vérité, madame, et peu m'importe d'être cru, car je
+suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de
+votre fille... Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le
+loisir d'interroger mon âme?... J'étais heureux de mes seuls efforts, et
+mon dévouement avait son prix en lui-même?... Quand je suis parti de
+Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse... Il me
+semblait que la mère d'Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me
+serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son coeur ivre de joie!...
+Mais le long de la route, à mesure que l'heure de la séparation
+approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui
+grandissait et qui s'envenimait... Ma bouche essayait encore de
+prononcer ce mot: Ma fille... ma bouche mentait: Aurore n'est plus ma
+fille!... je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux... Elle me
+souriait, madame... hélas! pauvre sainte, à son insu et malgré elle,
+autrement qu'on ne sourit à son père!
+
+La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées:
+
+--Votre rôle est de me dire qu'elle vous aime!
+
+--Si je ne l'espérais pas, repartit Lagardère avec feu,--je voudrais
+mourir à l'instant même!
+
+Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la
+charmille.
+
+Sa poitrine agitée se soulevait par soubresauts.
+
+En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mêmes à la persuasion.
+Il n'y avait en elle que courroux et rancune.--Lagardère était le
+ravisseur de sa fille!
+
+Lagardère agissait comme ces mendiants d'Espagne qui pleurent des
+patenôtres, l'escopette au poing.--Lagardère voulait lui vendre sa
+fille!
+
+Sa colère était d'autant plus grande, qu'elle n'osait point l'exprimer.
+Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors
+même qu'on leur jette sa bourse!
+
+Ce Lagardère,--cet aventurier,--semblait ne vouloir point faire marché à
+prix d'or.
+
+Elle demanda:
+
+--Aurore sait-elle le nom de sa famille?
+
+--Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie,
+répliqua Henri sans hésiter.
+
+Et comme la princesse relevait involontairement la tête.
+
+--Cela vous donne espoir, madame, s'interrompit-il,--vous respirez plus
+à l'aise... quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux.
+
+--Le saura-t-elle seulement?... fit madame de Gonzague avec défiance.
+
+--Elle le saura, madame... Si je la veux libre de son côté, pensez-vous
+que ce soit pour l'enchaîner du mien?... Dites-moi, la main sur votre
+conscience: Par la mémoire de Nevers, ma fille vivra près de moi, en
+toute liberté et sûreté... Dites-moi cela, et je vous la rends!...
+
+La princesse était loin de s'attendre à cette conclusion, et cependant
+elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau: elle
+voulut opposer la ruse à la ruse.
+
+Sa fille était au pouvoir de cet homme. Ce qu'il fallait, c'était ravoir
+sa fille.
+
+--J'attends, dit Lagardère voyant qu'elle hésitait.
+
+La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de
+surprise.
+
+--Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n'a jamais vu
+autour d'elle que des ennemis et des pervers. Si je me suis trompée,
+monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux...
+
+--Madame...
+
+--Je l'avoue, je vous dois beaucoup... Ce n'était pas ainsi que nous
+devions nous revoir, monsieur de Lagardère... Peut-être avez-vous eu
+tort de me parler comme vous l'avez fait... Peut-être, de mon côté,
+ai-je montré trop d'orgueil... Je sais que j'ai de l'orgueil... J'aurais
+dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le
+conseil de famille étaient à l'adresse de M. de Gonzague et provoquées
+par l'esprit même de cette jeune fille qu'on me donnait pour
+mademoiselle de Nevers. Je me suis irritée trop vite... Mais la
+souffrance aigrit, vous le savez bien... Et moi, j'ai tant souffert!...
+
+Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse
+attitude.
+
+--Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire,--car toute
+femme est comédienne supérieurement,--je suis jalouse de vous, ne le
+devinez-vous point?... Cela porte à la colère... Je suis jalouse de vous
+qui m'avez tout pris: sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses
+premières larmes et son premier sourire... Oh! oui, je suis jalouse!...
+Dix-huit ans de sa chère vie que j'ai perdus!... et vous me disputez ce
+qui me reste... Voulez-vous me pardonner?
+
+--Je suis heureux... bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame!
+
+--M'avez-vous donc cru un coeur de marbre?... Que je la voie
+seulement!... Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère... Je suis
+votre amie... je m'engage à ne jamais l'oublier...
+
+--Je ne suis rien, madame... Il ne s'agit pas de moi...
+
+--Ma fille! s'écria la princesse en se levant; rendez-moi ma fille... Je
+promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers.
+
+Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardère.
+
+--Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est à vous... Je ne vous
+demande désormais que le temps de l'avertir et de la préparer... C'est
+une âme tendre qu'une émotion trop forte pourrait briser...
+
+--Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille?
+
+--Je vous demande une heure.
+
+--Elle est donc bien près d'ici?
+
+--Elle est en lieu sûr, madame.
+
+--Et ne puis-je du moins savoir...?
+
+--Ma retraite? A quoi bon? Dans une heure, ce ne sera plus celle
+d'Aurore de Nevers.
+
+--Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de
+Lagardère... Nous nous séparons amis?
+
+--Je n'ai jamais cessé d'être le vôtre, madame.
+
+--Moi, je sens que je vous aimerai... Au revoir... et... espérez!
+
+Lagardère se précipita sur sa main qu'il baisa avec effusion.
+
+--Je suis à vous, madame, dit-il, corps et âme, à vous!
+
+--Où vous retrouverai-je? demanda-t-elle.
+
+--Au rond-point de Diane, dans une heure.
+
+Elle s'éloigna.
+
+Dès qu'elle eut franchi la charmille, son sourire tomba; elle se mit à
+courir au travers du jardin.
+
+--J'aurai ma fille, s'écria-t elle, folle qu'elle était; je l'aurai!...
+Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme!
+
+Elle se dirigea vers le pavillon du régent.
+
+Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de
+tendresse.
+
+--Espérez!... se disait-il; j'ai bien entendu... Elle a dit: espérez...
+Oh! comme je me trompais sur cette femme!... sur cette sainte!... Elle a
+dit: espérez... Est-ce que je lui demandais tant que cela... moi qui lui
+marchandais son bonheur... moi qui me défiais d'elle... moi qui croyais
+qu'elle n'aimait pas assez sa fille... Oh! comme je vais l'aimer!... et
+quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras!
+
+Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d'eau qui n'avait plus
+d'illuminations, et autour de laquelle la solitude régnait.
+
+Malgré sa fièvre d'allégresse, il ne négligea point de prendre ses
+précautions pour n'être point suivi. Deux ou trois fois, il s'engagea
+dans des allées détournées; puis, revenant sur ses pas en courant, il
+gagna tout d'un trait la loge de maître le Bréant.
+
+Avant d'entrer, il s'arrêta et jeta à la ronde son regard perçant.
+
+Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts.
+
+Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui
+était tout près de là.
+
+Les pas s'éloignaient rapidement. Le moment était propice. Lagardère
+introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et
+entra.
+
+Il ne vit point d'abord mademoiselle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas
+de réponse.
+
+Mais bientôt, à la lueur d'une girandole voisine qui éclairait
+l'intérieur de la loge, il aperçut Aurore, penchée à une fenêtre, et qui
+semblait écouter.
+
+Il l'appela.
+
+Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s'élança vers lui.
+
+--Quelle est donc cette femme? s'écria-t-elle.
+
+--Quelle femme? demanda Lagardère étonné.
+
+--Celle qui était tout à l'heure avec vous?
+
+--Comment savez-vous cela, Aurore?
+
+--Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas? votre ennemie
+mortelle?
+
+Lagardère se prit à sourire.
+
+--Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore? demanda-t-il.
+
+--Vous souriez, Henri? Je me suis trompée, tant mieux!... Laissons cela,
+et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de
+cette fête? Aviez-vous honte de moi? n'étais-je pas assez belle?
+
+La coquette entr'ouvrait son domino dont le capuchon retombait déjà sur
+ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage.
+
+--Pas assez belle! s'écria Lagardère; vous, Aurore!
+
+C'était de l'admiration; mais, il faut bien l'avouer, c'était une
+admiration un peu distraite.
+
+--Comme vous dites cela! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous
+me cachez quelque chose... Vous paraissez affligé... préoccupé... Hier,
+vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance... Je ne
+sais rien pourtant de plus qu'hier.
+
+Lagardère la regardait en face et semblait rêver.
+
+--Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voilà!... je
+ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu... Je suis heureuse...
+Vous allez enfin me montrer le bal...
+
+--Le bal est achevé, dit Lagardère.
+
+--C'est vrai... On n'entend plus ces joyeux accords qui venaient
+jusqu'ici railler la pauvre recluse... Voilà du temps déjà que je n'ai
+vu passer personne dans les sentiers voisins... excepté cette femme...
+
+--Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire
+pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie.
+
+--Voilà que vous m'effrayez! s'écria la jeune fille; est-ce que ce
+serait vrai?
+
+--Répondez, Aurore... Était-elle seule quand elle a passé près d'ici?
+
+--Non... Elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume...
+Il portait un cordon bleu passé en sautoir...
+
+--Elle n'a point prononcé son nom?
+
+--Elle a prononcé le vôtre... C'est pour cela que l'idée m'est venue de
+vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.
+
+--Avez-vous entendu ce qu'elle disait?
+
+--Quelques paroles seulement... Elle était en colère et comme folle...
+Monseigneur, disait-elle...
+
+--Monseigneur! répéta Lagardère.
+
+--Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours...
+
+--Mais c'était le régent! fit Lagardère qui tressaillit.
+
+Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une
+joie d'enfant.
+
+--Le régent! s'écria-t-elle; j'ai vu le régent!
+
+--Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours, reprit Lagardère;
+après?...
+
+--Après, je n'ai plus rien entendu.
+
+--Est-ce après qu'elle a prononcé mon nom?
+
+--C'est avant... J'étais à la fenêtre... J'ai cru entendre... Mais c'est
+que je crois reconnaître partout votre nom, Henri... Elle était bien
+loin encore... En se rapprochant, elle disait: La force! il n'y a que la
+force pour réduire cette indomptable volonté!
+
+--Ah! fit Lagardère qui laissa tomber ses bras le long de son corps,
+elle a dit cela?
+
+--Oui, elle a dit cela.
+
+--Tu l'as entendu?
+
+--Oui! Mais comme vous êtes pâle, Henri; comme votre regard brûle!
+
+Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait.
+
+On lui aurait mis la pointe d'un poignard dans le coeur qu'il n'aurait
+pas souffert davantage.
+
+Le rouge lui vint au front tout à coup.
+
+--La violence! fit-il en contenant sa voix qui voulait éclater; la
+violence après la ruse! égoïsme profond! perversité du coeur!...
+Rendre le bien pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange! Mal pour
+mal, bien pour bien, voilà l'équité humaine... Mais rendre le mal pour
+le bien, par le nom du Christ! cela est odieux et infâme... Cette
+pensée-là ne peut venir que de l'enfer... Elle me trompait... Je
+comprends tout... On va essayer de m'accabler sous le nombre... On va
+nous séparer...
+
+--Nous séparer! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme un
+jeune lévrier; qui?... cette femme!
+
+L'expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune
+fille recula épouvantée.
+
+--Au nom du ciel! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il?
+
+Elle revint vers Henri qui avait mis sa tête entre ses mains, et elle
+voulut lui jeter les bras autour du cou.
+
+Il la repoussa avec une sorte d'effroi.
+
+--Laissez-moi! laissez-moi! dit-il; cela est horrible!... Il y a une
+malédiction autour de nous, une malédiction sur nous.
+
+Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore.
+
+--Vous ne m'aimez plus, Henri, balbutia-t-elle.
+
+Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou.
+
+Il se tordit les bras et un éclat de rire douloureux souleva sa
+poitrine.
+
+--Ah! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa
+force fléchissaient à la fois,--je ne sais pas... sur l'honneur, je ne
+sais plus!... Qu'y a-t-il dans mon coeur?... La nuit... le vide!...
+Mon amour... mon devoir... lequel des deux, conscience!
+
+Il se laissa choir sur un siége, murmurant de ce ton plaintif des
+innocents, privés de raison:
+
+--Conscience! conscience! lequel des deux?... mon devoir... mon
+amour?... ma mort ou ma vie?... Elle a des droits, cette femme!... Et
+moi!... moi, n'en ai je pas aussi!
+
+Aurore n'entendait point ces paroles qui tombaient, inarticulées, de la
+bouche de son ami.
+
+Mais elle voyait sa détresse, et son coeur se brisait.
+
+--Henri! Henri!... dit-elle en s'agenouillant devant lui.
+
+--Ils ne s'achètent pas, ces droits sacrés! reprenait Lagardère en qui
+l'affaissement succédait à la fièvre; ils ne s'achètent pas... même au
+prix de la vie!... J'ai donné ma vie: c'est vrai!... Que me doit-on pour
+cela? Rien!
+
+--Au nom de Dieu! Henri! mon Henri! calmez-vous!... expliquez-vous.
+
+--Rien!... et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose?... Et si
+je l'ai fait pour qu'on me doive quelque chose, que vaut mon
+dévouement?... Folie! folie!...
+
+Aurore lui tenait les deux mains.
+
+--Folie! reprit-il avec révolte; j'ai bâti sur le sable... un souffle de
+vent a renversé le frêle édifice de mon espoir... mon rêve n'est plus!
+
+Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait
+point ses larmes brûlantes qui roulaient sur sa main.
+
+--Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi?... avait-on
+besoin de moi ici?... Que suis-je?... Cette femme n'a-t-elle pas eu
+raison?... J'ai parlé haut... j'ai parlé comme un insensé... Qui me dit
+que vous seriez heureuse? s'interrompit-il en relevant sur Aurore son
+regard égaré. Vous pleurez...
+
+--Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.
+
+--Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais...
+
+--Pourquoi me verriez-vous pleurer?
+
+--Le sais-je? Aurore, Aurore! Sait-on jamais le coeur des femmes?...
+sais-je seulement, moi, si vous m'aimez...
+
+--Si je vous aime!... s'écria la jeune fille avec une ardente
+expansion.
+
+Henri la contemplait avidement.
+
+--Vous me demandez si je vous aime! répéta Aurore, vous, Henri!...
+
+Lagardère lui mit la main sur la bouche.--Elle la baisa.--Il la retira
+comme si la flamme l'eût touchée.
+
+--Pardonnez moi, reprit-il; je suis bouleversé... Et pourtant, il faut
+bien que je sache... Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore... Il
+faut que je sache!... Ecoutez bien!... réfléchissez bien... nous tenons
+ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie... Répondez, je vous en
+supplie, avec votre conscience, avec votre coeur.
+
+--Je vous répondrai comme à mon père! dit Aurore.
+
+Il devint livide et ferma les yeux.
+
+--Pas ce nom-là!... balbutia-t-il d'une voix si faible, qu'Aurore aurait
+eu peine à l'entendre,--jamais ce nom-là!... Mon Dieu! reprit-il après
+un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie
+appris!... Qui voit-elle en moi, sinon son père?...
+
+--Oh!... Henri!... voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait
+plus charmante.
+
+--Quand j'étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente
+ans me semblaient des vieillards!...
+
+Sa voix était tremblante et douce lorsqu'il poursuivit:
+
+--Quel âge croyez-vous que j'aie, Aurore?
+
+--Que m'importe votre âge, Henri!
+
+--Je veux connaître votre pensée... quel âge?
+
+Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt.
+
+L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'étranges enfantillages.
+
+Aurore baissa les yeux, son sein battit.
+
+Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée et la porte du
+ciel sembla s'ouvrir pour lui.
+
+--Je ne sais pas votre âge, Henri, dit-elle, mais ce nom que je vous
+donnais tout à l'heure... ce nom de père... ai-je pu jamais le prononcer
+sans sourire?
+
+--Pourquoi non, ma fille?... je pourrais être votre père...
+
+--Moi, je ne pourrais pas être votre fille, Henri!
+
+L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels, était vinaigre et fiel
+auprès des enchantements de cette voix.
+
+Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu'à la
+dernière goutte:
+
+--J'étais plus âgé que vous ne l'êtes maintenant quand vous vîntes au
+monde, Aurore... j'étais un homme déjà.
+
+--C'est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau
+d'une main et votre épée de l'autre...
+
+--Aurore, mon enfant bien-aimée!... ne me regardez pas au travers de
+votre reconnaissance... voyez moi tel que je suis...
+
+Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit
+à le contempler longuement.
+
+--Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite,--le sourire aux
+lèvres et les paupières demi-voilées,--rien de meilleur, rien de plus
+noble, rien de si beau que vous!
+
+
+
+
+IX
+
+--Où finit la fête.--
+
+
+C'était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de
+Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore
+elle-même, beau comme elle était belle.
+
+Et si vous l'aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l'ardeur pudique de
+son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein
+palpitant, le sourire ému aux lèvres! si vous l'aviez vue! L'amour
+chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en
+une seule, marier étroitement deux âmes, l'amour, ce cantique sublime
+que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l'enivrante manne
+qu'apporte la rosée du ciel; l'amour sait embellir la laideur elle-même,
+l'amour met à la beauté une auréole divine!
+
+Lagardère pressa contre son coeur sa fiancée frémissante.
+
+Il y eut un long silence; leurs lèvres ne se touchaient point.
+
+--Merci! merci! murmura-t-il.
+
+Leurs yeux se parlaient.
+
+--Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore... avec moi... as-tu
+toujours été heureuse?
+
+--Oui..., bien heureuse, répondit la jeune fille...
+
+--Et pourtant, Aurore,... aujourd'hui, tu as pleuré!
+
+--Vous savez cela, Henri?
+
+--Je sais tout ce qui te regarde... Pourquoi pleurais-tu?
+
+--Pourquoi pleurent les jeunes filles? dit Aurore voulant éluder la
+question.
+
+--Tu n'es pas comme les autres, toi... Quand tu pleures... Je t'en prie,
+pourquoi pleurais-tu?
+
+--De votre absence, Henri... Je vous vois bien rarement... Et aussi de
+cette pensée...
+
+Elle hésita; son regard se détourna.
+
+--Quelle pensée? demanda Lagardère.
+
+--Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La
+pensée qu'il y a des femmes bien belles dans ce Paris... que toutes les
+femmes doivent avoir envie de vous plaire... et que peut-être...
+
+--Peut-être...? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar.
+
+--Que peut-être vous aimez une autre que moi.
+
+Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère.
+
+--Dieu me donnerait-il donc cette félicité! murmura celui-ci en extase;
+faut-il croire?
+
+--Il faut croire que je t'aime! dit Aurore étouffant sur la poitrine de
+son amant le son de sa propre voix qui l'effrayait.
+
+--Tu m'aimes!... toi!... Aurore!... sens-tu mon coeur battre?... Oh!
+s'il était vrai?... Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille
+chérie?... connais-tu ton coeur?
+
+--Il parle... je l'écoute...
+
+--Hier, tu étais un enfant.
+
+--Aujourd'hui, je suis une femme... Henri, Henri, je t'aime!
+
+Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine.
+
+--Et toi? reprit Aurore.
+
+Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides:
+
+--Oh! je suis heureux!... je suis heureux!
+
+Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa
+du pied et dit:
+
+--Qu'est-ce encore?
+
+--Si jamais tu avais des regrets..., prononça tout bas Henri, qui baisa
+ses cheveux.
+
+--Quels regrets puis-je avoir si tu restes près de moi?
+
+--Écoute... j'ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau
+qui te cachait les splendeurs du monde... Tu as entrevu la cour, le
+luxe, la lumière... Tu as entendu les voix de la fête... Que penses-tu
+de la cour...?
+
+--La cour est belle, répondit Aurore; mais je n'ai pas tout vu, n'est-ce
+pas?
+
+--Te sens-tu faite pour cette vie?... Ton regard brille... Tu aimerais
+le monde!
+
+--Avec toi, oui.
+
+--Et sans moi?
+
+--Rien sans toi.
+
+Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres.
+
+--As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient
+souriantes?...
+
+--Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles!
+
+--Elles sont heureuses, en effet, ces femmes... Elles ont des châteaux
+et des hôtels...
+
+--Quand tu es dans notre maison, Henri, je l'aime mieux qu'un palais...
+
+--Elles ont des amis...
+
+--Ne t'ai-je pas?
+
+--Elles ont une famille.
+
+--Ma famille, c'est toi!
+
+Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire
+aux lèvres. C'était son coeur qui parlait.
+
+Mais Lagardère voulait l'épreuve complète. Il fit appel à tout son
+courage et reprit après un silence:
+
+--Elles ont... une mère!
+
+Aurore pâlit. Elle n'avait plus de sourire. Une larme perla entre ses
+paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur
+sa poitrine.
+
+--Une mère! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie
+de ma mère... Après vous, Henri, c'est à ma mère que je pense le plus
+souvent...
+
+Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.
+
+--Si je l'avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle; si je
+l'entendais vous appeler: Mon fils... Oh! que seraient de plus les joies
+du paradis!... Mais, se reprit-elle après une courte pause, s'il me
+fallait choisir entre ma mère et vous...
+
+Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une
+mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant.
+
+--C'est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec
+effort; je le dis parce que je le pense... S'il me fallait choisir entre
+ma mère et vous...
+
+Elle n'acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d'Henri et
+s'écria la voix pleine de sanglots:
+
+--Je t'aime! oh! je t'aime! je t'aime!
+
+Lagardère se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa
+poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel à témoin.
+
+--Dieu qui nous voit, s'écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous
+entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure
+qu'elle sera heureuse!
+
+Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.
+
+--Merci! merci! poursuivit Lagardère en haussant son front jusqu'à ses
+lèvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure... je
+suis ivre et fou!... Oh! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi! Mais
+que disais-je tout à l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que j'ai
+dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens déborder en moi
+la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous être heureux! heureux
+longtemps!... Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux
+que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que
+je faisais avant d'avoir rencontré ton berceau sur mon chemin... Les
+autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?...
+les autres, quand ils sont riches comme je l'étais, riches de vigueur et
+d'ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s'en
+vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse... Tu es venue,
+Aurore: je me suis fait avare aussitôt... Un instinct providentiel m'a
+dit d'arrêter court ces largesses de sang, d'amour et de coeur... j'ai
+thésaurisé pour te garder tout... j'ai renfermé la fougue de mes belles
+années dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aimé, rien désiré... ma
+passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'éveille, naïve
+et robuste comme si mon coeur n'avait que vingt ans... Tu m'écoutes,
+tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allégresse, c'est vrai, mais
+je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces années?... Je les
+ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir... je les ai
+passées à guetter l'éveil de ton âme... je les ai passées à chercher ma
+joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai l'âge
+d'être heureux, l'âge de t'aimer!... tu es à moi!... nous serons tout
+l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien en ce
+monde... nous irons en quelque retraite ignorée, loin d'ici.. bien
+loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour à pleine coupe...
+l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc!
+
+Elle écoutait avec ravissement.
+
+--L'amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!...
+
+--Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de
+Barbanchois; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou!
+
+Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent,
+que les orgies de la régence dégoûtaient profondément, mais qui était
+ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de
+France.
+
+Cocardasse et Passepoil avaient été chargés par M. le baron de la
+Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le
+baron de Barbanchois.
+
+Ils traversaient le jardin désert et assombri.
+
+--Eh donc! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l'on avait
+soupé, si nous nous reposions, mon bon?
+
+--J'obtempère, répondit Passepoil, le vieux est lourd et le payement
+léger.
+
+Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié
+réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain
+favori:
+
+--Où allons-nous?... où allons-nous?...
+
+--Pécaïre! lui répondit Cocardasse, je n'en sais rien, où le diable
+m'emporte!
+
+--Est-il curieux, ce vieil ivrogne! ajouta Passepoil.
+
+Ils s'assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa
+poche et se mit à la bourrer tranquillement.
+
+--Si c'est notre dernier souper, dit-il, il était bon.
+
+--Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou!
+j'ai mangé une volaille et demie...
+
+--Oh! fit Passepoil, c'est la petite qui était devant moi... avec ses
+cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de ma
+main.
+
+--Fameuse! s'écria Cocardasse; sandieou! et les fonds d'artichauts qui
+étaient autour!
+
+--Et sa taille!... à prendre avec dix doigts... l'as-tu remarquée...?
+
+--J'aime mieux la mienne! dit gravement Cocardasse.
+
+--Par exemple! se récria Passepoil; rousse et louche, la tienne!
+
+Il parlait de la voisine de Cocardasse.
+
+Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.
+
+--Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper;
+où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie?... Fais des
+excuses, capédébiou! sinon je te fends sans pitié.
+
+Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient
+guère mieux que cet austère baron de Barbanchois.
+
+Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire
+d'excuses.
+
+On dégaina, on se donna d'énormes horions en pure perte, puis on se prit
+aux cheveux et l'on finit par tomber sur le corps de M. le baron de
+Barbanchois, qui s'éveilla de nouveau pour chanter.
+
+--Où allons-nous, bon Dieu! où allons-nous?
+
+--Eh donc! j'avais oublié le vieux pécaïre! dit Cocardasse.
+
+--Emportons-le, ajouta Passepoil.
+
+Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s'embrassèrent avec effusion,
+en versant des larmes abondantes.
+
+Ce serait ne point les connaître que de penser qu'ils avaient oublié
+d'emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade,
+remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de
+Barbanchois.
+
+Celui-ci rêvait qu'il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par
+M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu'il glissait
+sous la table après souper.
+
+Autres temps! autres moeurs! dit le proverbe menteur.
+
+--Et tu ne l'as pas revue? demanda Cocardasse.
+
+--Qui ça?... celle qui était devant moi?...
+
+--Eh! non! la petite au domino rose?
+
+--Pas l'ombre!... j'ai fureté dans toutes les tentes...
+
+--Apapur! moi, je suis entré jusque dans le palais... et je te promets
+qu'on me regardait, ma caillou!... Il y avait des dominos roses en
+veux-tu en voilà... Mais ce n'était pas le nôtre... J'ai voulu parler à
+l'un d'eux qui m'a donné une croquignole sur le bout du nez en
+m'appelant défunt croquemitaine!... «Pécaïre! ai-je répondu, mon
+illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée!»
+
+--Et lui, demanda Passepoil, l'as-tu rencontré?
+
+Cocardasse baissa le ton.
+
+--Non, répondit-il, mais j'ai entendu parler de lui... Le régent n'a pas
+soupé... Il est resté enfermé plus d'une heure avec le Gonzague... Toute
+la séquelle que nous avons vue à l'hôtel ce matin piaule et menace...
+Sandieou! s'ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage,
+notre pauvre petit Parisien n'a qu'à se bien tenir!
+
+--J'ai bien peur! soupira frère Passepoil, qu'ils ne nous débarrassent
+de lui.
+
+Cocardasse, qui était en avant, s'arrêta, ce qui arracha une plainte à
+M. le baron de Barbanchois.
+
+--Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là!... Il en a
+vu bien d'autres!...
+
+--Tant va la cruche à l'eau..., murmura Passepoil.
+
+Il n'acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la
+pièce d'eau.
+
+Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur
+premier mouvement était toujours de se cacher.
+
+Les pas approchaient. C'était une troupe d'hommes armés, en tête de
+laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de
+Berry.
+
+A mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières
+s'éteignaient.
+
+Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la
+troupe.
+
+--Il est dans le jardin! affirmait un sergent aux gardes; j'ai interrogé
+tous les piquets et les grand'gardes des portes... son costume était
+facile à reconnaître. On ne l'a point vu.
+
+--Vingt dieux! répliqua un soldat, celui-là n'aura pas volé son
+affaire!... Je l'ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier
+dont on veut les pommes.
+
+--Ce bon garçon doit être un pays! murmura Passepoil attendri par cette
+métaphore normande.
+
+--Attention! enfants! ordonna Bonnivet, vous savez que c'est un
+dangereux jouteur...
+
+Ils s'éloignèrent; une autre patrouille cheminait du côté du palais,
+une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue
+Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s'éteignaient sur leur
+passage.
+
+On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre
+exécution se préparait.
+
+--Ma caillou, dit Cocardasse, c'est à lui qu'ils en veulent.
+
+--Ça me paraît clair, répondit Passepoil.
+
+--J'avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement
+malmené M. de Gonzague... C'est lui qu'ils cherchent...
+
+--Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières?...
+
+--Non, pas pour le trouver... pour avoir raison de lui.
+
+--Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui...
+S'ils le manquent, cette fois...
+
+--Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront!... Lou petit
+couquin a le diable dans le corps... Si tu m'en crois, nous allons le
+chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes...
+
+Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit:
+
+--Ce n'est pas le moment.
+
+--Apapur! veux-tu discuter contre moi? s'écria le bouillant Cocardasse;
+c'est le moment ou jamais!... Eh donc! s'il n'avait pas besoin de nous,
+il nous recevrait avec la botte de Nevers!... Nous sommes en faute.
+
+--C'est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute... Mais du diable si
+ce n'est pas une mauvaise affaire!
+
+Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son
+lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son
+somme. L'histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le
+guérit de ses rhumatismes.
+
+Cocardasse et Passepoil se mirent en quête.
+
+La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans
+le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.
+
+On vit s'éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent.
+
+Une croisée s'ouvrit; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses
+serviteurs invisibles:
+
+--Messieurs, sur vos têtes, qu'on le prenne vivant!
+
+--Merci Dieu! grommela Bonnivet, dont l'escouade était au rond-point de
+Diane, si le gueux a entendu cela, il va nous tailler des croupières!
+
+Nous sommes bien forcé d'avouer que les patrouilles n'allaient point à
+ce jeu de bon coeur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation
+de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament.
+
+Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de
+cadets de province, des grives,--comme on les appelait alors dans les
+tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait,--que d'affronter
+pareille besogne.
+
+Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir.
+
+Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il
+espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le
+Bréant était le gardien.
+
+Il avait remis son domino noir, et le visage d'Aurore se cachait de
+nouveau sous un masque.
+
+Il quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en
+dehors.
+
+--Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent
+ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs
+gourdes pour se donner du coeur; pardonnez-nous.
+
+--Eh donc! ajouta Cocardasse, c'était un feu follet que ce domino rose!
+
+--Doux Jésus! s'écria frère Passepoil, le voici. Cocardasse se frotta
+les yeux.
+
+--Debout! ordonna Lagardère.
+
+Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes françaises au bout
+de l'allée:
+
+--Que veut dire ceci? ajouta-t-il.
+
+--Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant! répondit
+Passepoil.
+
+C'était au fond de sa gourde qu'il avait puisé cette liberté de langage.
+
+Lagardère ne demanda même pas d'explication. Il avait tout deviné.
+
+La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient
+passé pour lui comme des minutes; il n'avait point mesuré le temps; il
+s'était attardé.
+
+La tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite.
+
+--Êtes-vous avec moi solidement et franchement? demanda-t-il.
+
+--A la vie, à la mort! répondirent les deux braves la main sur le
+coeur.
+
+Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait
+en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.
+
+Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même.
+
+--A-t-on relevé les gardes des postes? interrogea Henri.
+
+--On les a renforcées, répondit Cocardasse; il faut jouer serré,
+sandieou!
+
+Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup:
+
+--Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour
+aux Ris?
+
+--Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil.
+
+--Alors, il ne vous ouvrira point sa porte! dit Lagardère avec un geste
+de dépit.
+
+Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment
+logique.
+
+Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la
+porte.
+
+Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours;
+on eût dit que des pas s'approchaient de tous côtés avec précaution;
+Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L'endroit où ils
+étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux
+massifs, c'était partout désormais ténèbres profondes.
+
+--Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le tout pour le tout. Ne vous
+occupez point de moi. Je sais comment me tirer d'affaire... J'ai là un
+déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis... Emmenez cette
+jeune fille: vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent, vous
+tournerez à gauche... La porte de M. le Bréant est au bout du premier
+corridor... Vous passerez masqués et vous direz: «De la part de celui
+qui est dans votre loge...» Il vous ouvrira la porte de la rue et vous
+irez m'attendre derrière l'oratoire du Louvre.
+
+--Entendu! fit Cocardasse.
+
+--Un mot encore... Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de
+livrer cette jeune fille?
+
+--Apapur! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage! promit le
+Gascon.
+
+--Gare aux mouches! ajouta Passepoil avec une fierté qu'on ne lui
+connaissait point.
+
+Et tous deux en même temps:
+
+--Cette fois-ci, vous serez content de nous!
+
+Lagardère baisa la main d'Aurore et lui dit:
+
+--Courage! c'est ici notre dernière épreuve.
+
+Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le
+rond-point de Diane.
+
+--Ohé! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver
+sa route!
+
+--Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que
+sur la glace!
+
+--Mes mignons, dit Cocardasse; c'est une dame du corps de ballet.
+
+Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient devant lui et ajouta
+effrontément:
+
+--Son Altesse Royale nous attend!
+
+Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage.
+
+Mais, dans l'ombre d'un massif d'orangers en caisse qui flanquait
+l'angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l'affût.
+
+Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.
+
+Ils étaient là pour Lagardère, qu'on s'attendait à voir paraître
+d'instant en instant.
+
+Gonzague dit quelques mots à l'oreille de Peyrolles.
+
+Celui-ci s'aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées
+embusqués derrière le massif. Tous s'élancèrent sur les pas de nos deux
+braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino
+rose.
+
+M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s'y
+était attendu.
+
+Seulement, il l'ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son
+escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.
+
+Lagardère, lui, s'était glissé jusqu'au bout du sentier pour voir si sa
+fiancée atteindrait le pavillon sans encombre.
+
+Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de
+gardes françaises fermait l'avenue.
+
+--Holà! monsieur le chevalier! cria le chef avec un peu d'altération
+dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie; vous êtes
+cerné de tous côtés.
+
+C'était l'exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des
+mousquets sonna contre le sol.
+
+--Que veut-on de moi? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l'épée.
+
+Le vaillant Bonnivet, qui s'était avancé à pas de loup par derrière, le
+saisit à bras-le-corps. Lagardère n'essaya point de se dégager et
+demanda pour la deuxième fois:
+
+--Que veut-on de moi?
+
+--Pardieu! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez
+bien le voir.
+
+Puis il ajouta:
+
+--En avant, messieurs!... au palais!.. j'espère que vous me rendrez
+témoignage: j'ai fait à moi tout seul cette importante capture.
+
+Ils étaient bien une soixantaine. On entoura Henri et on le porta
+plutôt qu'on ne le conduisit dans les appartements de Philippe
+d'Orléans.
+
+Puis on ferma la porte du vestibule et il n'y eut plus dans le jardin
+âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste
+sur le gazon mouillé.
+
+
+
+
+X
+
+--La dégradation.--
+
+
+Ce que l'on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du
+régent était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les
+ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte
+d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orléans, un fauteuil
+pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires
+du conseil et des pliants pour les secrétaires d'État.
+
+Au-dessus de la principale porte était l'écusson de France avec le
+lambel d'Orléans.
+
+Les affaires du royaume se réglaient là, chaque jour, un peu à la
+diable, après le dîner. Le régent dînait tard; l'opéra commençait de
+bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps.
+
+Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde; cela ressemblait
+à un tribunal.
+
+MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du
+régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et
+d'Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux
+portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front,
+devant une glace.
+
+--Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix; mais, enfin, nous le
+tenons!... Ah! le diable d'homme!
+
+--A-t-il fait beaucoup de résistance? demanda Machault, le lieutenant de
+police.
+
+--Si je n'avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait
+arrivé!
+
+Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le
+cardinal de Bissy, Voyer d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des
+affidés de Gonzague avaient pu se faire jour: Navailles, Choisy, Nocé,
+Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère Taranne.
+
+Chaverny causait avec M. de Brissac, qui dormait debout pour avoir
+passé trois nuits à boire.
+
+Douze ou quinze hommes, armés jusqu'aux dents, se tenaient derrière
+Lagardère.
+
+Il n'y avait là qu'une seule femme: madame la princesse de Gonzague, qui
+était assise à la droite du régent.
+
+--Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu'il aperçut Lagardère, nous
+n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre
+fête et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs
+du royaume!... Vous êtes accusé aussi d'avoir tiré l'épée dans
+l'enceinte du Palais-Royal... C'est nous faire repentir trop vite de
+notre clémence à votre égard.
+
+Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre.
+
+Il répondit d'un ton froid, mais respectueux:
+
+--Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on répète ce qui s'est dit entre
+M. de Gonzague et moi... Quant à la seconde accusation, j'ai tiré
+l'épée, c'est vrai, mais ce fut pour défendre une dame... Parmi ceux qui
+sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage.
+
+Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit:
+
+--Monsieur, vous avez dit vrai!
+
+Henri le regarda avec étonnement et vit que ses compagnons le
+gourmandaient.
+
+Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait
+s'arrêter longtemps à ces bagatelles.
+
+--Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela... mais prenez
+garde: il est une chose qu'on ne vous pardonnera point... Vous avez
+promis à madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille... Est-ce
+vrai?
+
+--Oui, monseigneur, je l'ai promis.
+
+--Vous m'avez envoyé un messager qui m'a fait, en votre nom, la même
+promesse... Le reconnaissez-vous?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal?... Les
+cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu'on vous reproche...
+mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu'il sera fait justice de vous, si
+vous le méritez... Où est mademoiselle de Nevers?
+
+--Je l'ignore, répondit Lagardère.
+
+--Il ment! s'écria impétueusement la princesse.
+
+--Non, madame... J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout.
+
+Il y eut dans l'assemblée un murmure désapprobateur.
+
+Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde:
+
+--Je ne connais pas mademoiselle de Nevers.
+
+--C'est de l'impudence! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.
+
+Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta:
+
+--C'est de l'impudence!
+
+M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla
+incontinent d'appliquer à cet insolent la question extraordinaire.
+Pourquoi chercher midi à quatorze heures?
+
+Le régent à Lagardère, sévèrement:
+
+--Monsieur, réfléchissez bien à ce que vous dites.
+
+--Monseigneur, la réflexion n'ajoute rien à la vérité et n'en retranche
+rien: j'ai dit la vérité.
+
+--Souffrirez vous cela, monseigneur? dit la princesse, qui avait peine à
+se contenir. Sur mon honneur! sur mon salut! il ment!... Il sait où est
+ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-même, tout à l'heure, à dix pas
+d'ici, dans le jardin.
+
+--Répondez, ordonna le régent.
+
+--Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, j'ai dit la vérité...
+Alors, j'espérais encore accomplir ma promesse.
+
+--Et maintenant?... balbutia la princesse hors d'elle-même.
+
+--Maintenant, je n'espère plus.
+
+Madame de Gonzague retomba épuisée sur son siége.
+
+La partie grave de l'assistance: les ministres, les magistrats, les ducs
+regardaient avec curiosité cet étrange personnage, dont tant de fois le
+nom avait frappé leur oreille au temps de leur jeunesse: «Le beau
+Lagardère! Lagardère le spadassin!» Cette figure intelligente et calme
+n'allait point à un vulgaire traîneur d'épée.
+
+Certains dont le regard était plus perçant essayaient de voir ce qu'il y
+avait derrière cette apparente tranquillité. C'était comme une
+résolution triste, et profondément réfléchie.
+
+Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire
+beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là, grâce au nom de leur patron,
+partie intéressée dans le débat; mais leur patron ne venait pas.
+
+Le régent reprit:
+
+--Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de
+France... quand vous me faisiez dire: «La fille de votre ami vous est
+rendue.
+
+--J'espérais qu'il en serait ainsi.
+
+--Vous espériez...?
+
+--L'homme est sujet à se tromper.
+
+Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être
+ses conseils.
+
+--Mais, monseigneur! s'écria la princesse qui se tordait les bras, ne
+voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant!... Il l'a: j'en fais le
+serment! il la tient cachée... C'est lui... oh! je le reconnais bien!...
+c'est à lui que j'ai remis ma fille, la nuit du meurtre... je m'en
+souviens! je le sais! je le jure!
+
+--Vous entendez, monsieur? dit le régent.
+
+Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère; sous ses
+cheveux perlèrent des gouttes de sueur.
+
+Mais il répondit, sans démentir son calme:
+
+--Madame la princesse se trompe.
+
+--Oh! dit-elle avec folie; et ne pouvoir confondre cet homme!
+
+--Il ne faudrait qu'un témoin..., commença le régent.
+
+Il s'interrompit, parce que Henri s'était redressé de son haut,
+provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte
+principale.
+
+L'entrée de Gonzague fit une courte sensation. Il salua de loin la
+princesse sa femme et Philippe d'Orléans. Il resta près de la porte.
+
+Son regard croisa celui d'Henri qui prononça d'un accent de défi:
+
+--Que le témoin se montre donc!... et que le témoin ose me reconnaître!
+
+Les yeux de Gonzague battirent comme s'il eût essayé en vain de soutenir
+le regard de l'accusé.
+
+Chacun vit bien cela; mais Gonzague parvint à sourire et l'on se dit:
+
+--Il a pitié!...
+
+Un silence profond régnait cependant dans la salle.
+
+Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du
+seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre.
+
+--Elle est à nous! dit-il à voix basse.
+
+--Et les papiers?
+
+--Et les papiers.
+
+Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouva de joie.
+
+--Par la mort-Dieu! s'écria-t-il; avais-je raison de dire que ce bossu
+valait son pesant d'or!
+
+--Ma foi, répondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jugé... il
+nous a donné un fier coup d'épaule!...
+
+--Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardère;
+puisque vous êtes juge, soyez équitable... Qu'y a-t-il devant vous en ce
+moment? Un pauvre gentilhomme, trompé, comme vous-même, dans son
+espoir... J'ai cru bien faire... J'ai cru pouvoir compter sur un
+sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous.
+J'ai promis avec la témérité d'un homme qui souhaite sa récompense.
+
+Il s'arrêta et reprit avec effort:
+
+--Car je pensais avoir droit à une récompense!...
+
+Ses yeux se baissèrent malgré lui, et sa voix s'embarrassa dans sa
+gorge.
+
+--Qu'y a-t-il en cet homme-là? demanda le vieux Villeroy à Voyer
+d'Argenson.
+
+Le vice-chancelier répondit:
+
+--Cet homme-là est un grand coeur ou le plus lâche de tous les
+coquins!
+
+Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit:
+
+--Le sort s'est joué de moi, monseigneur; voilà tout mon crime... Ce que
+je pensais tenir m'a échappé. Je me punis moi-même et je retourne en
+exil.
+
+--Voilà qui est commode! dit Navailles.
+
+Machault parlait bas au régent.
+
+--Je me mets à vos genoux, monseigneur! commença la princesse.
+
+--Laissez, madame! interrompit Philippe d'Orléans.
+
+Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle.
+
+Il reprit en s'adressant à Lagardère:
+
+--Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites... Ce que vous
+avez fait est indigne d'un gentilhomme... Ayez pour châtiment votre
+propre honte... Votre épée, monsieur!
+
+Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le
+ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue.
+
+--Sang-Dieu! grommela Chaverny qui avait la fièvre et ne savait
+pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tuât.
+
+Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny
+détourna les yeux.
+
+--Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l'on brisait les
+éperons des chevaliers convaincus de félonie... mais la noblesse existe,
+Dieu merci... et la dégradation de noblesse est la peine la plus cruelle
+que puisse subir un soldat... Monsieur, vous n'avez plus le droit de
+porter une épée... Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui passage... cet
+homme n'est plus digne de respirer le même air que vous.
+
+Un instant on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de
+cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les
+décombres; son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible
+que ses voisins s'écartèrent, bien plus par frayeur que par obéissance à
+l'ordre du régent. Mais l'angoisse succéda vite à la colère, et
+l'angoisse fit place à cette froideur résolue qu'il montrait depuis le
+commencement de la séance.
+
+--Monseigneur, dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre
+Altesse Royale, et je n'en appellerai point.
+
+Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voilà le tableau qui passait
+devant ses yeux.
+
+Cela ne valait-il pas le martyre?
+
+Il se dirigea vers la porte au milieu du silence général.
+
+Le régent avait dit tout bas à la princesse:
+
+--Ne craignez rien. On le suivra.
+
+Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au devant de lui M. le
+prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles.
+
+--Altesse, dit Gonzague en s'adressant au duc d'Orléans, je barre le
+passage à cet homme!
+
+Chaverny était dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu'il eût
+envie de se jeter sur Gonzague.
+
+--Ah! fit-il, si Lagardère avait encore son épée!
+
+Taranne poussa le coude d'Oriol.
+
+--Le petit marquis devient fou!... murmura-t-il.
+
+--Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme? demanda le régent.
+
+--Parce que votre religion a été trompée, répondit Gonzague; la
+dégradation de noblesse n'est point le châtiment qui convient aux
+assassins.
+
+Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le régent se leva.
+
+--Celui-là est un assassin! acheva Gonzague qui mit son épée nue sur
+l'épaule de Lagardère.
+
+Et nous pouvons vous affirmer qu'il tenait ferme la poignée.
+
+Mais Lagardère n'essaya pas de le désarmer.
+
+Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient
+des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat
+de rire.
+
+Il écarta seulement l'épée et saisit le poignet de Gonzague en le
+serrant si violemment que l'arme tomba. Lagardère ne la ramassa point.
+
+Il amena Gonzague, ou plutôt il le traîna jusqu'à la table, et montrant
+sa main que la douleur tenait ouverte, il dit:
+
+--Une marque!... une marque!
+
+Le regard du régent était sombre.
+
+Toutes les respirations suspendues s'arrêtaient.
+
+--Gonzague est perdu!... murmura Chaverny.
+
+Gonzague eut une magnifique audace.
+
+--Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j'attendais cela!... Philippe,
+notre frère, va être vengé!... Cette blessure, je l'ai reçue en
+défendant la vie de Nevers.
+
+La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son
+flanc.
+
+Il resta un instant atterré, tandis qu'un grand cri s'élevait dans la
+salle.
+
+--L'assassin de Nevers! l'assassin de Nevers!
+
+Et Navailles, et Nocé, et Choisy et tous les autres ajoutaient:
+
+--Ce diable de bossu nous l'avait bien dit.
+
+La princesse avait mis ses mains au devant de son visage avec horreur.
+Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie.
+
+Lagardère sembla s'éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête,
+l'entourèrent sur un signe du régent.
+
+--Infâme! gronda-t-il comme un lion qui rugit; infâme!... infâme!...
+
+Puis, rejetant à dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au
+collet:
+
+--Hors de là! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me
+touche!
+
+Il se retourna vers Philippe d'Orléans, et ajouta:
+
+--Monseigneur, je suis sacré... j'ai sauf-conduit de Votre Altesse
+Royale!
+
+Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il
+déplia:
+
+--Libre, quoi qu'il advienne! lut-il à haute voix; vous l'avez écrit...
+vous l'avez signé!
+
+--Surprise! voulut dire Gonzague.
+
+--Du moment qu'il y a tromperie..., ajoutèrent MM. de Tresmes et de
+Machault.
+
+Le régent leur imposa silence d'un geste.
+
+--Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d'Orléans a
+plus d'une parole?... s'écria-t-il. C'est écrit; c'est signé... cet
+homme est libre... Il a quarante-huit heures pour passer la frontière.
+
+Lagardère ne bougea pas.
+
+--Vous m'avez entendu, monsieur! fit le régent avec dureté, sortez!
+
+Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin dont il jeta les
+morceaux aux pieds du régent.
+
+--Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas... Je vous rends votre
+parole... De cette liberté que vous m'offrez et qui m'est due, je ne
+prends, moi, que vingt-quatre heures... C'est tout ce qu'il me faut pour
+démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause!... Assez
+d'humiliations comme cela! Je relève la tête... et sur l'honneur de mon
+nom... entendez-vous, messieurs? sur mon honneur à moi, Henri de
+Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je me charge de le prouver...
+Sur mon honneur, je promets et je jure que demain, à pareille heure,
+madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai
+prisonnier de Votre Altesse Royale... Vous pouvez convoquer les juges!
+
+Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l'entouraient en
+disant:
+
+--Faites place!... je prends mon droit.
+
+Gonzague l'avait précédé. Gonzague avait disparu.
+
+--Faites place! messieurs, répéta Philippe d'Orléans; vous, monsieur,
+demain à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges... Et sur
+Dieu! justice sera faite.
+
+Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte. Leur rôle était
+fini en ce lieu.
+
+Le régent resta un instant pensif; puis il dit, en appuyant son front
+contre sa main:
+
+--Messieurs, voici une affaire étrange!
+
+--Un effronté coquin, murmura le lieutenant de police Machault.
+
+--Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent; nous
+verrons cela demain...
+
+Lagardère descendit seul et sans armes le grand escalier du pavillon.
+
+Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert,
+Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté
+leurs bonnets par dessus les moulins.
+
+Trois estafiers gardaient l'entrée du corridor qui menait chez maître le
+Bréant.
+
+Gonzague était debout au milieu du vestibule, l'épée nue à la main.
+
+La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte.
+
+Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens.
+
+Lagardère n'y fit pas attention seulement. Il avait les défauts de sa
+vaillance; il se croyait invulnérable.
+
+Il marcha droit à M. de Gonzague qui croisa l'épée devant lui.
+
+--Ne soyons pas si pressé, M. de Lagardère, dit-il; nous avons à
+causer... Toutes les issues sont fermées et personne ne nous écoute,
+sauf ces amis dévoués... ces autres nous-mêmes... Nous pouvons, par la
+sambleu! parler à coeur ouvert.
+
+Il riait d'un rire sarcastique et méchant.
+
+Lagardère s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.
+
+--Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les
+ferme... J'étais l'ami de Nevers comme le régent, et j'ai bien aussi le
+droit de venger sa mort... Ne m'appelez pas infâme! s'interrompit-il;
+c'est peine perdue... nous savons que les perdants injurient toujours au
+jeu... M. de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va
+mettre votre conscience bien à l'aise?... Vous croyez avoir fait un
+mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'était pas en votre
+pouvoir...
+
+La figure d'Henri s'altéra.
+
+--Eh bien! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous
+n'avez commis qu'une toute petite inexactitude... une nuance! un
+rien!... Si vous aviez mis _plus_ au lieu de _pas_... si vous aviez dit:
+Aurore n'est plus en mon pouvoir...
+
+--Si je croyais..., commença Lagardère qui ferma les poings. Mais tu
+mens! se reprit-il, je te connais.
+
+--Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'eût été
+l'exacte et pure vérité.
+
+Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague
+pointa l'épée entre ses deux yeux et murmura:
+
+--Attention, vous autres!
+
+Puis il reprit, raillant toujours:
+
+--Mon Dieu oui... nous avons gagné une assez jolie partie... Aurore est
+en notre pouvoir...
+
+--Aurore!... s'écria Lagardère d'une voix étranglée.
+
+--Aurore... et certaines pièces...
+
+Il tomba lourdement à la renverse. D'un bond, Lagardère passant par
+dessus son corps, s'était élancé dans le jardin.
+
+Gonzague se releva en souriant.
+
+--Pas d'issue? demanda-t-il à Peyrolles qui était sur le seuil en
+dehors.
+
+--Pas d'issue.
+
+--Et combien sont-ils là?
+
+--Cinq, répondit Peyrolles, qui se prit à écouter.
+
+--C'est bien... c'est assez: il n'a pas son épée.
+
+Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près.--Sous le vestibule,
+les affidés pâles et la sueur au front prêtaient aussi l'oreille.
+
+Ils avaient fait du chemin depuis la veille!--L'or seul avait sali leurs
+mains jusque-là.--Gonzague les voulait habituer à l'odeur du sang.
+
+La pente était glissante: ils descendaient.
+
+Gonzague et Peyrolles s'arrêtèrent au bas du perron.
+
+--Comme ils tardent! murmura Gonzague.
+
+--Le temps semble long! fit Peyrolles; ils sont là-bas derrière la
+tente.
+
+Le jardin était noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne
+fouettant tristement les toiles de tenture.
+
+--Où avez-vous pris la jeune fille? demanda Gonzague comme s'il eût
+voulu causer pour tromper son impatience.
+
+--Rue du Chantre, à la porte même de sa maison.
+
+--A-t-elle été bien défendue?
+
+--Deux rudes lames... mais qui ont pris la fuite quand nous leur avons
+dit que Lagardère était sur le carreau.
+
+--Vous n'avez pas vu leurs visages?
+
+--Non... ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout...
+
+--Et les papiers, où étaient-ils?...
+
+Peyrolles n'eut pas le temps de répondre. Un cri d'angoisse se fit
+entendre derrière la tente indienne du côté de la loge de maître le
+Bréant.
+
+Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne.
+
+--C'est peut-être l'un des nôtres! murmura Peyrolles tout tremblant.
+
+--Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix.
+
+Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane.
+
+--Qui est le chef? demanda Gonzague.
+
+--Gauthier Gendry, répondit le factotum.
+
+Gauthier Gendry était un grand gaillard, bien bâti, qui avait été
+caporal aux gardes.
+
+--C'est fait, dit-il; un brancard et deux hommes... nous allons
+l'enlever.
+
+On entendait cela dans le vestibule; nos joueurs de lansquenet, nos
+roués de petite espèce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines.
+
+Les dents d'Oriol claquaient à se briser.
+
+--Oriol! appela Gonzague;--Montaubert!
+
+Ils vinrent tous deux.
+
+--C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.
+
+Et comme ils hésitaient:
+
+--Nous avons tous tué, dit-il, puisque le meurtre profite à tous.
+
+Il fallait se hâter avant que le régent ne renvoyât son monde. Bien
+qu'on eût l'habitude de sortir par la grand'porte qui était tout à
+l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué
+du palais pouvait avoir l'idée de prendre par la cour aux Ris pour se
+retirer.
+
+Oriol, le coeur défaillant, Montaubert indigné prirent le brancard.
+Gauthier Gendry les précéda dans le fourré.
+
+--Tiens! tiens! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne,
+le coquin était pourtant bien mort.
+
+Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir. Montaubert était
+une manière de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui
+restait à cent lieues du crime; Oriol, poltron paisible et bon enfant,
+avait horreur du sang.
+
+Ils étaient là pourtant tous deux,--et les autres attendaient, Taranne,
+Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s'assurer ainsi de leur
+discrétion.
+
+Ils s'étaient donnés à lui; ils n'existaient que par lui. Reculer,
+c'était tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme à qui
+rien ne résistait.
+
+Si on leur eût dit au début: «Vous en arriverez là,» personne parmi eux
+peut-être n'eût fait le premier pas. Mais le premier pas étant fait, le
+second aussi, plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvèrent en
+ce temps que la cloison est mince qui sépare l'immoralité du crime.
+
+Ils ne pouvaient plus reculer: voilà l'excuse banale et terrible!
+
+Gonzague l'avait dit: Qui n'est pas avec moi est contre moi. Le mal,
+c'est qu'ils n'étaient plus dans cette situation de l'honnêteté commune
+où l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme.
+
+Le vice tue la conscience.
+
+Peut-être eussent-ils encore reculé devant le meurtre commis de leur
+propre main.--Peut-être...
+
+Gauthier Gendry reprit:
+
+--Il aura été mourir un peu plus loin.
+
+Il tâta le sol autour de lui et se prit à chercher, rampant sur les
+pieds et sur les mains.
+
+Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée.
+
+A quelque vingt-cinq pas de là, il s'arrêta en disant:
+
+--Le voici!
+
+Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.
+
+--A tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté!... nous ne faisons
+point de mal.
+
+Oriol avait la langue paralysée.
+
+Ils aidèrent Gauthier Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui
+était étendu sur la terre au beau milieu d'un massif.
+
+--Il est encore tout chaud! dit l'ancien caporal aux gardes, allez!
+
+Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur
+fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir.
+
+Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge de
+maître le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches. Ils
+eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis
+lors.
+
+En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le
+perron.
+
+Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir,
+mais il riait de son rire aigre et strident.
+
+Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti.
+
+Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l'altération de sa voix:
+
+--Eh bien! eh bien! est-il venu?
+
+Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry
+venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l'épaule.
+
+Le bossu chancela et fut près de tomber.
+
+--Il est ivre! dit-on.
+
+Et tout le monde entra dans le corridor.
+
+Maître le Bréant n'eut garde d'insister pour connaître le nom du
+gentilhomme qu'on emportait ainsi à bras parce qu'il avait trop soupé!
+
+Au Palais-Royal, on était tolérant et discret.
+
+Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et
+n'éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de
+Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles.
+
+Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le
+cadavre à la Seine.
+
+Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivés là, nos deux roués sentirent
+que le coeur leur manquait. Moyennant une pistole chacun, l'ancien
+caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas de débris.
+Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin et l'on
+s'alla coucher.
+
+Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent
+assurément de tout ce qui précède, s'éveilla au milieu du ruisseau de la
+rue Pierre Lescot, dans un état qu'il est inutile de décrire.
+
+C'était lui le cadavre qu'Oriol et Montaubert avaient porté sur leur
+brancard.
+
+M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la
+régence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous
+la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé.
+
+En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquiète à son
+sujet, il se disait:
+
+--Quelles moeurs!... jouer des tours semblables à un homme de ma
+qualité!... je vous le demande, où allons-nous?...
+
+Le bossu sortit le dernier par la petite porte de maître le Bréant. Il
+fut longtemps à traverser la cour aux Ris qui cependant n'était point
+large. De l'entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il
+fut obligé de s'asseoir plusieurs fois sur les bornes qui étaient le
+long des maisons.
+
+Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement.
+
+On s'était trompé sous le vestibule. Le bossu n'était pas ivre. Si M. de
+Gonzague n'eût pas eu tant d'autres sujets de préoccupation, il aurait
+bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n'était pas de bon aloi.
+
+Du coin du palais au logis de M. de Lagardère dans la rue du Chantre, il
+n'y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes à faire ces deux pas.
+
+Il n'en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains
+qu'il monta l'escalier conduisant à la chambre de maître Louis.
+
+En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte.
+
+La porte de l'appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée
+aussi.
+
+Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre,
+celle ou personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le
+bossu s'appuya au chambranle; sa gorge râlait.
+
+Il essaya d'appeler Françoise et Jean-Marie, mais sa voix ne sortit
+point.
+
+Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu'au coffre qui
+contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous
+avons donné plusieurs fois la description.
+
+Le coffre avait été brisé à coups de hache. Le paquet avait disparu.
+
+Le bossu s'étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup
+de grâce.
+
+Cinq heures de nuit sonnèrent à l'oratoire du Louvre. Les premières
+lueurs du crépuscule parurent.
+
+Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains.
+
+Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire et en retira un
+pourpoint de satin blanc, horriblement souillé de sang.--On eût dit que
+ce brillant pourpoint chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner
+une large plaie.
+
+Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu'à un
+bahut où il trouva du linge et de l'eau.
+
+C'était de quoi laver cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint.
+
+Le pourpoint était celui de Lagardère,--mais la blessure saignait à
+l'épaule du bossu.
+
+Il la pansa de son mieux et but une gorgée d'eau.
+
+Puis il s'accroupit, éprouvant un peu de soulagement.
+
+--Bien!.. murmura-t-il,--seul... Ils m'ont tout pris... Mes armes et mon
+coeur!
+
+Sa tête, lourde, tomba entre ses mains.
+
+Quand il se redressa ce fut pour dire:
+
+--Soyez avec moi, mon Dieu... J'ai vingt-quatre heures pour recommencer
+ma tâche de dix-huit années.
+
+
+
+
+LE CONTRAT DE MARIAGE.
+
+
+
+
+I
+
+--Encore la maison d'or.--
+
+
+On avait travaillé toute la nuit à l'hôtel de Gonzague. Les cases
+étaient faites. Dès le matin, chaque marchand était venu meubler ses
+quatre pieds carrés. La grande salle elle-même avait ses loges toutes
+neuves et l'on y respirait l'âpre odeur du sapin raboté.
+
+Dans les jardins, l'installation était complète aussi. Rien n'y restait
+des magnificences passées. Quelques arbres déshonorés s'élevaient à
+peine çà et là; quelques statues aux carrefours des cinq ou six rues de
+cabanes qu'on avait percées sur l'emplacement des parterres.
+
+Au centre d'une petite place, située non loin de l'ancienne niche de
+Médor et tout en face du perron de l'hôtel, on voyait encore, sur un
+piédestal de marbre, une statue mutilée de la Pudeur.
+
+Le hasard a de ces moqueries.--Qui sait si l'emplacement de notre Bourse
+actuelle ne servira pas, dans les siècles à venir, à quelque monument
+honnête?
+
+Et tout cela était plein dès l'aube. Il n'y avait point alors d'agents
+de change, mais les courtiers ne manquaient pas. L'art en enfance était
+déjà l'art. On s'agitait, on se démenait, on vendait, on achetait, on
+mentait, on volait:--on faisait des affaires.
+
+Les fenêtres de madame la princesse de Gonzague qui donnaient sur le
+jardin étaient fermées et leurs contrevents épais--celles du prince, au
+contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas broché d'or.
+
+Il ne faisait jour ni chez le prince, ni chez la princesse.
+
+M. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, était encore au
+lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la veille
+et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille très-respectable qui
+était à son chevet. Il était riche, ce fidèle M. de Peyrolles; il était
+avare ou plutôt avide, car s'il aimait l'argent passionnément c'était
+pour les bonnes choses que l'argent procure.
+
+Nous n'en sommes plus à dire qu'il n'avait aucune espèce de préjugé. Il
+prenait de toutes mains et comptait bien être un fort grand seigneur
+dans ses vieux jours.
+
+C'était le Dubois de Gonzague. Le Dubois du régent voulait être
+cardinal. Nous ne savons quelle était l'ambition de ce discret M. de
+Peyrolles, mais les Anglais avaient inventé déjà ce titre «milord
+Million.»
+
+Peyrolles voulait être tout simplement monseigneur Million.
+
+Gauthier Gendry était en train de lui faire son rapport.--Gauthier
+Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et
+Montaubert, avaient porté le cadavre jusqu'à l'arche Marion où ils
+l'avaient précipité dans le fleuve.
+
+Peyrolles bénéficiait de moitié sur le payement des coquins employés par
+son maître. Il solda Gauthier Gendry et le congédia, mais celui-ci dit
+avant de partir:
+
+--Les bons vivants deviennent rares. Vous avez là, sous votre croisée,
+un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner, à l'occasion, un
+honnête coup de main.
+
+--Tu l'appelles?
+
+--La Baleine... Il est fort et stupide comme un boeuf.
+
+--Engage-le, répondit Peyrolles;--ceci par prudence, car j'espère bien
+que nous en avons fini avec toutes ces violences.
+
+--Moi, dit Gauthier Gendry,--j'espère bien le contraire... Je vais
+engager la Baleine.
+
+Il descendit au jardin où la Baleine était dans l'exercice de ses
+fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son
+heureux rival, Ésope II, dit Jonas.
+
+Peyrolles se leva et se rendit chez son maître.
+
+Il apprit avec étonnement que d'autres l'avaient devancé.
+
+Le prince de Gonzague donnait en effet audience à nos deux amis
+Cocardasse junior et frère Passepoil: tous deux en belle tenue, malgré
+l'heure matinale, brossés de frais et ayant fait déjà leur tour à
+l'office.
+
+--Mes drôles! commença M. de Peyrolles dès qu'il les
+aperçut,--qu'avez-vous fait hier, pendant la fête?
+
+Passepoil haussa les épaules et Cocardasse tourna le dos.
+
+--Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit ce Gascon
+éloquent,--à servir un illustre patron tel que vous, monseigneur, autant
+il est pénible d'avoir affaire à monsieur..... Pas vrai, ma caillou?
+
+--Mon ami, répondit Passepoil,--a lu dans mon coeur.
+
+--Vous m'avez entendu, fit Gonzague qui avait l'air exténué,--il faut
+que vous ayez des nouvelles ce matin même... des nouvelles certaines...
+des preuves palpables... je veux savoir s'il est vivant ou mort!
+
+Cocardasse et Passepoil saluèrent de cette ample et belle façon qui
+faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingués de l'Europe.--Ils
+passèrent roides devant M. de Peyrolles et sortirent.
+
+--M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles déjà tout
+blême,--de qui vous parliez ainsi: vivant ou mort?
+
+--Je parlais du chevalier de Lagardère, répliqua Gonzague qui remit sa
+tête fatiguée sur l'oreiller.
+
+--Mais, fit Peyrolles stupéfait,--pourquoi ce doute? Je viens de payer
+Gauthier Gendry...
+
+--Gauthier Gendry est un méchant coquin... et toi, tu te fais vieillot,
+mons Peyrolles! nous sommes mal servis... Pendant que tu dormais, j'ai
+déjà travaillé ce matin. J'ai vu Oriol et j'ai vu Montaubert... Pourquoi
+nos hommes ne les ont-ils pas accompagnés jusqu'à la Seine?
+
+--La besogne était achevée... Monseigneur a eu lui-même cette pensée de
+forcer deux de ses amis...
+
+--Amis!... répéta Gonzague avec un dédain si profond, que Peyrolles
+resta bouche close.
+
+--J'ai bien fait, reprit le prince;--et tu as raison: ce sont mes
+amis... Tudieu! il faut qu'ils le croient!... Ce sont mes amis... De qui
+userait-on sans mesure, sinon de ses amis?... Je veux les mater,
+devines-tu cela?... Je veux les lier à triple noeud... les
+enchaîner... Si M. de Horn avait eu seulement une centaine de bavards
+derrière lui, le régent se fût bouché les oreilles... Le régent aime
+avant tout son repos... Le sort fâcheux de M. le comte de Horn...
+
+Il s'interrompit, voyant que le regard de Peyrolles était fixé sur lui
+avidement.
+
+--Vive Dieu! dit-il avec un rire un peu contraint,--en voici un qui a
+déjà la chair de poule!...
+
+--Est-ce que vous en êtes à craindre quelque chose de M. le régent!
+demanda Peyrolles.
+
+--Écoute, fit Gonzague qui se souleva sur le coude,--je te jure devant
+Dieu que si je tombe tu seras pendu!
+
+Peyrolles recula de trois pas; les yeux lui sortaient de la tête.
+
+Gonzague, pour le coup, éclata de rire franchement.
+
+--Roi des trembleurs! s'écria-t-il;--de ma vie je n'ai été si bien en
+cour... mais on ne sait pas ce qui peut arriver... Le cas échéant, je ne
+veux point subir le sort de M. de Horn... je veux qu'il y ait autour de
+moi, non pas des amis... il n'y a plus d'amis... mais des esclaves,--non
+pas des esclaves achetés, mais des esclaves enchaînés... des êtres
+vivant de mon souffle pour ainsi dire... et sachant bien qu'ils
+mourraient de ma mort!
+
+--Pour ce qui est de moi, balbutia Peyrolles,--monseigneur n'avait pas
+besoin...
+
+--C'est juste... toi, je te tiens depuis longtemps... mais les
+autres?... sais-tu qu'il y a de beaux noms dans cette bande?... sais-tu
+qu'une clientèle semblable est un bouclier?... Navailles est de sang
+ducal, Montaubert appartient aux Molé de Champlâtreux: des seigneurs de
+robe dont la voix sonne comme le bourdon de Notre-Dame,--Choisy est le
+cousin de Mortemart, Nocé est l'allié de Lauzun,--Gironne tient à
+Cellamare, Chaverny aux princes de Soubise...
+
+--Oh! celui-là..., interrompit Peyrolles.
+
+--Celui-là, dit Gonzague, sera lié comme les autres... Il ne s'agit que
+de trouver une chaîne à sa fantaisie...--Si nous n'en trouvions pas, se
+reprit-il d'un air sombre, ce serait tant pis pour lui... Mais
+poursuivons notre revue: Taranne est protégé par M. Law en personne;
+Oriol, ce grotesque, est le propre neveu du secrétaire d'État le Blanc;
+Albret appelle M. de Fleury mon cousin... Il n'y a pas jusqu'à cet épais
+baron de Batz qui n'ait ses entrées chez la princesse palatine... Je
+n'ai pas pris mes gens à l'aveugle, sois sûr de cela... Vauxmenil me
+donne la duchesse de Berry; j'ai l'abbesse de Chelles par le petit
+Saveuse... Par la sambleu! je sais bien qu'ils me livreraient pour
+trente écus, tous, tant qu'ils sont; mais les voici dans ma main depuis
+hier soir... et demain matin, je les veux sous mes pieds.
+
+Il rejeta sa couverture et sauta hors de son lit.
+
+--Mes pantoufles, dit-il.
+
+Peyrolles s'agenouilla aussitôt et le chaussa de la meilleure grâce du
+monde.
+
+Cela fait, il aida Gonzague à passer sa robe de chambre.
+
+C'était une bête à toutes fins.
+
+--Je te dis tout cela, mon ami Peyrolles, reprit Gonzague; car tu es mon
+ami, toi aussi!...
+
+--Oh! monseigneur... allez-vous me confondre avec...?
+
+--Du tout!... Il n'y en a pas un qui l'ait mérité, interrompit le prince
+avec un sourire amer; mais je te tiens si parfaitement mon ami,
+Peyrolles, que je te puis parler comme à un confesseur... On a besoin
+parfois de faire ses confidences: cela recorde... Nous disions donc
+qu'il nous les faut pieds et poings liés. La corde que je leur ai mise
+au cou ne fait encore qu'un tour: nous serrerons cela... Tu vas juger de
+suite combien la chose presse: nous avons été trahis cette nuit...
+
+--Trahis! se récria Peyrolles; et par qui?
+
+--Par Gauthier Gendry, par Oriol et par Montaubert.
+
+--Est-il possible!
+
+--Tout est possible tant que la corde ne les étranglera pas.
+
+--Et comment monseigneur sait-il...? demanda Peyrolles.
+
+--Je ne sais rien, sinon que nos coquins n'ont pas fait leur devoir...
+
+--Gauthier Gendry vient de m'affirmer qu'il avait porté le corps à
+l'arche Marion...
+
+--Gauthier Gendry a menti comme un misérable qu'il est... Je ne sais
+rien... J'avoue que je renonce difficilement à l'espoir d'être
+débarrassé de ce coquin de Lagardère...
+
+--Est-ce que vous avez des doutes?...
+
+Gonzague prit sous son oreiller un papier roulé et le déplia lentement.
+
+--Je ne connais guère de gens qui voulussent se moquer de moi,
+murmura-t-il; ce serait un jeu dangereux qu'une semblable espiéglerie
+vis-à-vis du prince de Gonzague.
+
+Peyrolles attendit qu'il s'expliquât plus clairement.
+
+--Et, d'un autre côté, poursuivit celui-ci, ce Gauthier Gendry a du
+moins la main sûre... Nous avons entendu le cri de l'agonie...
+
+--Vous avez donc des doutes, monseigneur? répéta Peyrolles au comble de
+l'inquiétude.
+
+Gonzague lui passa le papier déroulé, et Peyrolles lut avidement.
+
+Le papier contenait une liste ainsi conçue:
+
+«Le capitaine Lorrain,--Naples;
+
+»Staupitz,--Nuremberg;
+
+»Pinto,--Turin;
+
+»El Matador,--Glascow;
+
+»Joël de Jugan,--Morlaix;
+
+»Faënza,--Paris;
+
+»Saldagne,--id.;
+
+»Peyrolles,--...;
+
+»Philippe de Mantoue, prince de Gonzague,--...»
+
+Ces deux derniers noms étaient écrits à l'encre rouge,--ou au sang.
+
+Il n'y avait point de noms de ville à leur suite, parce que le vengeur
+ne savait pas encore en quel lieu il devait les punir.
+
+Les sept premiers noms, écrits à l'encre noire, étaient marqués d'une
+croix rouge.
+
+Gonzague et Peyrolles ne pouvaient ignorer ce que signifiait cette
+marque.
+
+Peyrolles avait le papier entre ses mains et tremblait comme la feuille.
+
+--Quand avez-vous reçu ce papier?... balbutia-t-il.
+
+--Ce matin... de bonne heure... mais pas avant que les portes fussent
+ouvertes, car j'entendais déjà le bruit infernal que font tous ces fous
+dedans et dehors.
+
+Par le fait, c'était un assourdissant tapage. L'expérience n'avait pas
+appris encore à régler une bourse, et à donner au tripot un joli air de
+décence. Tout le monde criait à la fois, et ce concert de voix tonnait
+comme le bruit d'une émeute.
+
+Mais Peyrolles songeait bien à cela!
+
+--Comment l'avez-vous reçu? demanda-t-il encore.
+
+Gonzague montra la fenêtre qui faisait face à son lit, et dont un des
+carreaux était brisé.
+
+Peyrolles comprit et chercha des yeux sur le tapis, où il vit bientôt un
+caillou parmi les éclats de vitre.
+
+--C'est cela qui m'a éveillé, dit Gonzague. J'ai lu... et l'idée m'est
+venue que Lagardère avait pu se sauver.
+
+Peyrolles courba la tête.
+
+--A moins, reprit Gonzague, que cet acte audacieux n'ait été exécuté par
+quelque affidé, ignorant le sort de son maître.
+
+--Espérons-le, murmura Peyrolles.
+
+--En tous cas, j'ai mandé sur-le-champ Oriol et Montaubert... J'ai feint
+de tout ignorer... j'ai plaisanté... je les ai poussés... Ils m'ont
+avoué qu'ils avaient déposé le cadavre sur un monceau de débris dans la
+rue Pierre Lescot.
+
+Le poing fermé de Peyrolles frappa son genou.
+
+--Il n'en faut pas davantage, s'écria-t-il; un blessé peut recouvrer la
+vie...
+
+--Nous saurons dans peu le vrai de l'affaire... Cocardasse et Passepoil
+sont sortis pour cela.
+
+--Est-ce que vous vous fiez à ces deux renégats, monseigneur?
+
+--Je ne me fie à personne, ami Peyrolles, pas même à toi... Si je
+pouvais tout faire par moi-même, je ne me servirais de personne... Ils
+se sont enivrés cette nuit; ils ont eu tort; ils le savent... raison de
+plus pour qu'ils marchent droit... Je les ai fait venir; je leur ai
+ordonné de me trouver les deux braves qui ont défendu cette nuit la
+jeune aventurière qui prend le nom d'Aurore de Nevers.
+
+Il ne put s'empêcher de sourire en prononçant ces derniers mots.
+
+Peyrolles resta sérieux comme un croque-mort.
+
+--Et de remuer ciel et terre, acheva Gonzague,--pour savoir si notre
+bête noire nous a encore échappé.
+
+Il sonna et dit au domestique qui entra:
+
+--Qu'on me prépare ma chaise!--Toi, mon ami Peyrolles, tu vas monter
+chez madame la princesse, afin de lui porter, selon l'habitude,
+l'assurance de mon profond respect. Tâche d'avoir de bons yeux: tu me
+diras quelle physionomie a l'antichambre de madame la princesse, et de
+quel ton sa camériste t'aura répondu.
+
+--Où retrouverai-je monseigneur?
+
+--Je vais d'abord au pavillon... J'ai hâte de voir notre jeune
+aventurière... Il paraît qu'elle et cette folle de dona Cruz font une
+paire d'amies... J'irai ensuite à l'hôtel de M. Law, qui me néglige...
+puis je me montrerai au Palais-Royal, où mon absence ne ferait pas
+bien... Qui sait quelles calomnies on pourrait répandre sur mon compte?
+
+--Tout cela sera long...
+
+--Tout cela sera court... J'ai besoin de voir nos amis... nos bons
+amis... Cette journée ne sera pas oisive, et je médite pour ce soir
+certain petit souper... Mais nous reparlerons de cela.
+
+Il s'approcha de la fenêtre et ramassa le caillou qui était sur le
+tapis.
+
+--Monseigneur, dit Peyrolles, avant de vous quitter, permettez que je
+vous mette en garde contre ces deux chenapans...
+
+--Cocardasse et Passepoil?... Je sais qu'ils t'ont fort maltraité, mon
+pauvre Peyrolles.
+
+--Il ne s'agit pas de cela... Quelque chose me dit qu'ils trahissent...
+Et tenez! s'il fallait une preuve... Ils étaient à l'affaire des fossés
+de Caylus, et cependant je ne les ai point vus sur la liste de mort...
+
+Gonzague, qui considérait le caillou d'un air pensif, déplia vivement le
+papier qu'il avait repris.
+
+--Cela est vrai, murmura-t-il; leurs noms manquent ici... Mais si c'est
+Lagardère qui a dressé cette liste et si nos deux coquins étaient à
+Lagardère, il eût mis leurs noms les premiers pour dissimuler la
+tromperie.
+
+--Ceci est trop subtil, monseigneur. Il ne faut rien négliger dans un
+combat à outrance: depuis hier, vous pontez sur l'inconnu... Cette
+créature étrange, ce bossu qui est entré, comme malgré vous, dans vos
+affaires.
+
+--Tu m'y fais penser, interrompit Gonzague; il faut que celui-là me vide
+son sac jusqu'au fond.
+
+Il regarda par la croisée.
+
+Le bossu était justement au devant de sa niche et dardait un coup
+d'oeil perçant vers les fenêtres de Gonzague.
+
+A la vue de ce dernier, le bossu baissa les yeux et salua
+respectueusement.
+
+Gonzague regarda encore son caillou.
+
+--Nous saurons cela, murmura-t-il; nous saurons tout cela... J'ai idée
+que la journée vaudra la nuit... Va, mon ami Peyrolles: voici ma
+chaise... A bientôt!
+
+Peyrolles obéit.
+
+M. de Gonzague monta dans sa chaise et se fit conduire au pavillon de
+dona Cruz.
+
+En traversant les corridors, pour se rendre chez madame de Gonzague,
+Peyrolles se disait:
+
+--Je n'ai pas pour la France, ma belle patrie, une de ces tendresses
+idiotes, comme j'en ai vu parfois... Avec de l'argent, on trouve des
+patries partout... Ma tirelire est à peu près pleine, et, dans
+vingt-quatre heures, je puis faire ma main dans les coffres du prince...
+Le prince me paraît baisser... Si les choses ne vont pas mieux d'ici à
+demain, je boucle ma valise et je vais chercher un air qui convienne
+davantage à ma santé délicate... Que diable! d'ici à demain, la mine
+n'aura pas eu le temps de sauter!»
+
+Cocardasse junior et frère Passepoil avaient promis de se multiplier
+pour mettre fin aux incertitudes de M. le prince de Gonzague.
+
+Ils étaient gens de parole. Nous les retrouvons non loin de là dans un
+cabaret borgne de la rue Aubry-le-Boucher, buvant et mangeant comme
+quatre.
+
+La joie brillait sur leurs visages.
+
+--Il n'est pas mort! dit Cocardasse en tendant son gobelet.
+
+Passepoil l'emplit et répéta:
+
+--Il n'est pas mort!
+
+Et tous deux trinquèrent à la santé du chevalier Henri de Lagardère.
+
+--Ah! capédébiou! reprit Cocardasse, nous en doit-il des coups de plat
+pour toutes les sottises que nous avons faites depuis hier au soir!
+
+--Nous étions gris, mon noble ami, repartit Passepoil; l'ivresse est
+crédule... D'ailleurs, nous l'avions laissé dans un si mauvais pas...
+
+--Est-ce qu'il y a des mauvais pas pour ce couquin-là! s'écria
+Cocardasse avec enthousiasme; apapur! je le verrais maintenant lardé
+comme une poularde, que je dirais encore: Sandieou! il s'en tirera!
+
+--Le fait est, murmura Passepoil en buvant sa piquette à petites
+gorgées, que c'est un bien joli sujet!... Ça nous rehausse fièrement
+d'avoir contribué à son éducation.
+
+--Mon bon, tu viens d'exprimer les sentiments de mon coeur... Qu'il
+nous donne des coups de plat tant qu'il voudra, je suis à lui corps et
+âme!
+
+Passepoil remit son verre vide sur la table.
+
+--Mon noble ami, reprit-il, s'il m'était permis de t'adresser une
+observation, je te dirais que tes intentions sont bonnes... mais ta
+fatale faiblesse pour le vin...
+
+--Morbioux! interrompit le Gascon; écoutez la caillou!... tu étais trois
+fois plus gris que moi.
+
+--Bien, bien... Du moment que tu le prends ainsi... Holà! la fille, un
+autre broc.
+
+Il prit dans ses doigts longs, maigres et crochus la taille de la
+servante qui avait la tournure d'un tonneau.
+
+Cocardasse le contempla d'un air de compassion.
+
+--Eh! donc, dit-il, mon bon, mon pauvre bon, tu vois une paille dans
+l'oeil du voisin... Ote donc la poutre qui est dans le tien, bagassas!
+
+En arrivant chez Gonzague le matin de ce jour, ils étaient d'autant
+mieux convaincus de la fin violente de Lagardère, qu'ils s'étaient
+rendus, dès l'aube, à la maison de la rue du Chantre dont ils avaient
+trouvé les portes forcées.
+
+Le rez-de-chaussée était vide: les voisins ne savaient pas ce qu'étaient
+devenus la belle jeune fille, Françoise et Jean-Marie Berrichon.
+
+Au premier étage, auprès du coffre dont la fermeture était brisée, il y
+avait une mare de sang. C'en était fait; les coquins qui avaient attaqué
+cette nuit le domino rose qu'ils étaient chargés de défendre avaient dit
+vrai: Lagardère était mort.
+
+Mais Gonzague lui-même venait de leur rendre l'espoir par la commission
+qu'il leur avait donnée. Gonzague doutait; Gonzague voulait qu'on lui
+retrouvât le cadavre de son mortel ennemi.
+
+Gonzague avait assurément ses raisons pour cela. Il n'en fallait pas
+plus à nos deux braves pour trinquer gaiement à la santé de Lagardère
+vivant.
+
+Quant à la seconde partie de leur mission: chercher les deux braves qui
+avaient défendu Aurore, c'était chose faite.
+
+Cocardasse se versa rasade et dit:
+
+--Il faudra trouver une histoire.
+
+--Deux histoires, répondit frère Passepoil: une pour toi, une pour moi.
+
+--Eh! donc, je suis Gascon; les histoires ne me coûtent guère.
+
+--Je suis Normand, pardienne! Nous verrons la meilleure histoire.
+
+--Tu me provoques, je crois, pécaïre!
+
+--Amicalement, mon noble camarade... Ce sont des jeux de l'esprit...
+Souviens-toi seulement que nous devons avoir trouvé, dans notre
+histoire, le cadavre du petit Parisien...
+
+Cocardasse haussa les épaules.
+
+--Capédébiou! grommela-t-il en humant la dernière goutte du second
+broc, la caillou veut en remontrer à son maître!...
+
+Il était encore trop tôt pour retourner à l'hôtel. Il fallait le temps
+de chercher.
+
+Cocardasse et Passepoil se mirent à chercher chacun son histoire. Nous
+verrons lequel des deux était le meilleur conteur. En attendant, ils
+s'endormirent, la tête sur la table, et nous ne saurions à qui des deux
+décerner la palme pour la vigueur et la sonorité du ronflement.
+
+
+FIN DU TOME QUATRIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+DU QUATRIÈME VOLUME.
+
+
+ Pages
+
+ LE PALAIS-ROYAL.
+ (Suite.)
+
+ II. Entretien particulier 5
+
+ III. Un coup de lansquenet 23
+
+ IV. Souvenir des trois Philippe 43
+
+ V. Les dominos roses 63
+
+ VI. La Fille du Mississipi 83
+
+ VII. La charmille 105
+
+ VIII. Autre tête-à-tête 125
+
+ IX. Où finit la fête 145
+
+ X. La dégradation 167
+
+ LE CONTRAT DE MARIAGE.
+
+ I. Encore la maison d'or 195
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ page 28: sonriante remplacé par souriante (cette foule dorée,
+ souriante)
+ page 32: du par de (ses habitudes de table)
+ page 33: billet par billets (Et une liasse de billets)
+ page 38: Tout par tous (Tous ceux qui ne s'intéressaient point)
+ page 53: ehâteau par château (Le château de Caylus)
+ : malgré par mal gré (Bon gré mal gré)
+ page 55: on par ou (et tout bas ou tout haut)
+ page 93: mademoisella par mademoiselle (mademoiselle Cidalise)
+ page 102: Royal par Royale (de montrer à Son Altesse Royale)
+ page 112: le par les (Vous les prononçâtes autrefois)
+ page 123: Le par La (La princesse pleurait)
+ : est-t-il par est-il (Où est-il votre amour?)
+ page 146: un par une (l'amour met à la beauté une auréole divine!)
+ page 150: vois par voit (--Dieu qui nous voit,)
+ page 153: Passsepoil par Passepoil (--J'obtempère, répondit Passepoil)
+ page 163: derrière par dernière (notre dernière épreuve.)
+ page 174: "sa princesse la femme" par "la princesse sa femme"
+ page 206: peu par peut (un blessé peut recouvrer)
+ page 212: anprès par auprès (auprès du coffre)
+ page 214: le par la (décerner la palme)
+
+ pages 76, 84, 85, 87, 88: remplacé Givonne par Gironne
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU ***
+
+***** This file should be named 34354-8.txt or 34354-8.zip *****
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+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
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+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Féval
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Bossu, Volume 4
+ Aventures de cape et d'épée
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+Author: Paul Féval
+
+Release Date: November 17, 2010 [EBook #34354]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU ***
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+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced
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+<hr class="full" />
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+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
+
+<h1>LE BOSSU.</h1>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center">Bruxelles.&mdash;Imp. de <span class="smcap">E. Guyot</span>, succ. de <span class="smcap">Stapleaux</span>,<br />
+rue de Schaerbeek, 12.</p>
+
+<hr class="tiny" />
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+<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p>
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+<h1>LE BOSSU</h1>
+
+<h3>AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE</h3>
+
+<p class="center"><small>PAR</small></p>
+
+<h2>PAUL FÉVAL.</h2>
+
+<h2>4</h2>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br />
+interdite pour la France.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/title.png" alt="" title="" width="150" height="142" /></div>
+
+<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p>
+
+<p class="center"><b>ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</b></p>
+
+<hr class="tiny" />
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+<p class="center"><b>1857</b></p>
+
+<hr class="small" />
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+<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES <br />DU QUATRIÈME VOLUME</a></h6>
+
+<hr class="small" />
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+<h2>LE PALAIS-ROYAL.</h2>
+
+<h2>(SUITE.)</h2>
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>II</h2>
+
+<h3>&mdash;Entretien particulier.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p>
+
+<p>La silhouette de Philippe d'Orléans et celle de son bossu ne se
+montrèrent plus aux rideaux du cabinet. Le prince venait de se rasseoir;
+le bossu restait debout devant lui, dans une attitude respectueuse, mais
+ferme.</p>
+
+<p>Le cabinet du régent avait quatre fenêtres, deux sur le jardin, deux sur
+la cour des Fontaines.</p>
+
+<p>On y arrivait par trois entrées, dont l'une était publique; la grande
+antichambre, les deux autres dérobées. Mais c'était là le secret de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> comédie. Après l'opéra, ces demoiselles, bien qu'elles n'eussent à
+traverser que la cour aux Ris, arrivaient à la porte du duc d'Orléans,
+précédées de lanternes à manche et faisaient battre la porte à toute
+volée! Cossé, Brissac, Gonzague, la Fare et le marquis de Bonnivet, ce
+bâtard de Gouffier que la duchesse de Berry avait pris à son service
+«pour avoir un outil à couper les oreilles,» venaient frapper à l'autre
+porte en plein jour.</p>
+
+<p>L'une de ces issues s'ouvrait sur la cour aux Ris, l'autre sur la cour
+des Fontaines, déjà dessinée en partie par la maison du financier Maret
+de Fonbonne et le pavillon Riault. La première avait pour concierge une
+brave vieille, ancienne chanteuse de l'Opéra, la seconde était gardée
+par le Bréant, ex-palefrenier de Monsieur. C'étaient de bonnes places.
+Le Bréant était en outre l'un des surveillants du jardin, où il avait
+une loge, derrière le rond-point de Diane.</p>
+
+<p>C'est la voix de le Bréant que nous avons entendue, au fond du corridor
+noir, quand le bossu entra par la cour des Fontaines.</p>
+
+<p>On l'attendait en effet. Le régent était seul. Le régent était soucieux.</p>
+
+<p>Le régent avait encore sa robe de chambre, bien que la fête fût
+commencée depuis longtemps; <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> ses cheveux, qu'il avait très-beaux,
+étaient en papillotes, et il portait de ces gants préparés pour
+entretenir la blancheur des mains. Sa mère, dans ses Mémoires, dit que
+ce goût excessif pour le soin de sa personne lui venait de Monsieur.
+Monsieur, en effet, jusqu'aux derniers jours de sa vie, fut autant et
+plus coquet qu'une femme.</p>
+
+<p>Le régent avait dépassé sa quarante-cinquième année. On lui eût donné
+quelque peu davantage, à cause de la fatigue extrême qui jetait comme un
+voile sur ses traits. Il était beau néanmoins; son visage avait de la
+noblesse et du charme; ses yeux, d'une douceur toute féminine,
+peignaient la bonté poussée jusqu'à la faiblesse.</p>
+
+<p>Sa taille se voûtait légèrement quand il ne représentait point. Ses
+lèvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui
+est comme un héritage dans la maison d'Orléans.</p>
+
+<p>La princesse palatine sa mère lui avait donné quelque chose de sa
+bonhomie allemande et de son esprit argent comptant;&mdash;mais elle avait
+gardé la meilleure part.&mdash;Si l'on en croit ce que cette excellente femme
+dit d'elle-même dans ses Souvenirs, chef-d'&oelig;uvre de rondeur et
+d'originalité, elle n'avait eu garde de lui donner la beauté qu'elle
+n'avait point.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p>
+
+<p>Sur certains tempéraments d'élite, la débauche laisse peu de traces: il
+y a des hommes de fer. Philippe d'Orléans n'était point de ceux-là. Son
+visage et toute l'habitude de son corps disaient énergiquement quelle
+fatigue lui laissait l'orgie.&mdash;On pouvait pronostiquer déjà que cette
+vie, prodiguée, usait ses dernières ressources, et que la mort guettait
+là quelque part, au fond d'un flacon de Champagne ou dans la ruelle de
+l'alcôve.</p>
+
+<p>Le bossu trouva au seuil du cabinet un seul valet de chambre qui
+l'introduisit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui m'avez écrit d'Espagne? demanda le régent, qui le toisa
+d'un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, répondit le bossu respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Et de Bruxelles?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus de Bruxelles.</p>
+
+<p>&mdash;Et de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage.</p>
+
+<p>Le régent lui jeta un second coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'étonnait que vous fussiez à Lagardère..., murmura-t-il.</p>
+
+<p>Le bossu salua en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le régent avec douceur et gravité, je n'ai point voulu
+faire allusion à ce que vous pensez... je n'ai jamais vu ce Lagardère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, repartit le bossu qui souriait toujours, on l'appelait le
+beau Lagardère, quand il était chevau-léger de votre royal oncle... je
+n'ai jamais pu être ni beau ni chevau-léger.</p>
+
+<p>Il ne plaisait point au duc d'Orléans d'appuyer sur ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Louis, monseigneur, dans ma maison... Au dehors, les gens comme
+moi n'ont d'autre nom que le sobriquet qu'on leur donne...</p>
+
+<p>&mdash;Où demeurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Très-loin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un refus de me dire votre demeure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>Philippe d'Orléans releva sur lui son &oelig;il sévère et prononça tout
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une police, monsieur... Elle passe pour être habile... Je puis
+aisément savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que Votre Altesse semble y tenir, interrompit le bossu, je
+fais taire ma répugnance... je demeure en l'hôtel de M. le prince de
+Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel de Gonzague! répéta le régent étonné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p>
+
+<p>Le bossu salua et dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Les loyers y sont chers.</p>
+
+<p>Le régent semblait réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps, fit-il, bien longtemps que j'entendis parler pour la
+première fois de ce Lagardère... C'était autrefois un spadassin
+effronté...</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait de son mieux depuis lors pour expier ses folies.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... et tout... il n'a point d'amis.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il m'avait sous la main.</p>
+
+<p>&mdash;Si je voulais le voir... où le trouverais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis répondre à cette question, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une police... Elle passe pour habile... Essayez!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un défi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une menace, monseigneur?... Dans une heure d'ici, Henri de
+Lagardère peut être à l'abri de vos recherches... Et la démarche qu'il a
+faite pour l'acquit de sa conscience, jamais il ne la renouvellera.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a donc faite à contre-c&oelig;ur, cette démarche? demanda Philippe
+d'Orléans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+
+<p>&mdash;A contre-c&oelig;ur... c'est le mot, repartit le bossu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le bonheur entier de son existence est l'enjeu de cette
+partie, qu'il aurait pu ne pas jouer...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui l'a forcé à la jouer, cette partie?</p>
+
+<p>&mdash;Un serment.</p>
+
+<p>&mdash;Fait à qui?</p>
+
+<p>&mdash;A un homme qui allait mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Et cet homme s'appelait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, monseigneur... Cet homme s'appelait Philippe de
+Lorraine, duc de Nevers.</p>
+
+<p>Le régent laissa tomber sa tête sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà vingt ans de cela!... murmura-t-il d'une voix véritablement
+altérée; je n'ai rien oublié... rien!... Je l'aimais, mon pauvre
+Philippe... il m'aimait!... Depuis qu'on me l'a tué, je ne sais pas si
+j'ai touché la main d'un ami sincère!...</p>
+
+<p>Le bossu le dévorait du regard. Une émotion puissante était sur ses
+traits.&mdash;Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, mais il se contint
+par un violent effort. Son visage redevint impassible.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p>
+
+<p>Philippe d'Orléans se redressa et dit avec lenteur:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais le plus proche parent de M. le duc de Nevers... Ma s&oelig;ur a
+épousé son cousin, M. le duc de Lorraine... Comme prince et comme allié,
+je dois protection à sa veuve qui, du reste, est la femme d'un de mes
+plus chers amis... Si sa fille existe, je promets qu'elle sera une riche
+héritière, et qu'elle épousera un prince si elle veut... Quant au
+meurtre de mon pauvre Philippe, on dit que je n'ai qu'une vertu, c'est
+l'oubli de l'injure... Et cela est vrai: la pensée de la vengeance naît
+et meurt en moi à la même minute... Mais moi aussi, je fis un serment,
+quand on vint me dire: Philippe est mort... A l'heure qu'il est, je
+conduis l'État... Punir l'assassin de Nevers ne sera plus vengeance,
+mais justice!</p>
+
+<p>Le bossu s'inclina en silence. Philippe d'Orléans reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste plusieurs choses à savoir... Pourquoi ce Lagardère a-t-il
+tardé si longtemps à s'adresser à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il s'était dit: Au jour où je me dessaisirai de ma tutelle,
+je veux que mademoiselle de Nevers soit femme, et qu'elle puisse
+connaître ses amis et ses ennemis.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il a les preuves de ce qu'il avance?</p>
+
+<p>&mdash;Il les a, sauf une seule.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;La preuve qui doit confondre l'assassin.</p>
+
+<p>&mdash;Il connaît l'assassin?</p>
+
+<p>&mdash;Il croit le connaître... et il a une marque certaine pour vérifier ses
+soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Cette marque ne peut servir de preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse Royale en jugera... Quant à la naissance et à l'identité
+de la jeune fille, tout est en règle.</p>
+
+<p>Le régent réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Quel serment avait fait ce Lagardère? demanda-t-il après un silence.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait promis d'être le père de l'enfant, répondit le bossu.</p>
+
+<p>&mdash;Il était donc là au moment de la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Il était là... Nevers mourant lui confia la tutelle de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Lagardère tira-t-il l'épée pour défendre Nevers?</p>
+
+<p>&mdash;Il fit ce qu'il put... Après la mort du duc, il emporta l'enfant, bien
+qu'il fût seul désormais contre vingt...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'il n'y a point au monde de plus redoutable épée, murmura le
+régent. Mais il y a de l'obscurité dans vos réponses, monsieur... <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
+Si ce Lagardère assistait à la lutte, comment dites-vous qu'il a
+seulement des soupçons au sujet de l'assassin...?</p>
+
+<p>&mdash;Il faisait nuit noire. L'assassin était masqué. Il frappa par
+derrière.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut donc le maître lui-même qui frappa?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut le maître... Et Nevers tomba sur le coup en criant: Ami,
+venge-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce maître, poursuivit le régent avec une hésitation visible,
+n'était-ce point M. le marquis de Caylus-Tarrides?</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis de Caylus-Tarrides est mort depuis des années, répliqua
+le bossu; l'assassin est vivant... Votre Altesse Royale n'a qu'un mot à
+dire: Lagardère le lui montrera cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit le régent avec vivacité, ce Lagardère est à Paris?</p>
+
+<p>Le bossu se mordit la lèvre.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est à Paris, ajouta le régent qui se leva, il est à moi!</p>
+
+<p>Sa main agita une sonnette, et il dit au valet qui entra:</p>
+
+<p>&mdash;Que M. de Machault vienne ici sur-le-champ!</p>
+
+<p>M. de Machault était le lieutenant de police.</p>
+
+<p>Le bossu avait repris son calme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il en regardant sa montre, à l'heure où je vous
+parle, M. de Lagardère m'attend, hors de Paris, sur une route que je ne
+vous indiquerai point, dussiez-vous me donner la question. Voici onze
+heures de nuit qui vont sonner. Si M. de Lagardère ne reçoit de moi
+aucun message avant onze heures et demie, son cheval galopera vers la
+frontière. Il a des relais... Votre lieutenant de police n'y peut rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez otage! s'écria le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, fit le bossu qui se prit à sourire; pour peu que vous teniez
+à me garder prisonnier, je suis en votre pouvoir!</p>
+
+<p>Il croisa ses bras sur sa poitrine. Le lieutenant de police entrait. Il
+était myope, et ne voyant point le bossu, il s'écria avant qu'on ne
+l'interrogeât:</p>
+
+<p>&mdash;Voici du nouveau!.... Votre Altesse Royale verra si l'on peut user de
+clémence envers de pareils brouillons! Je tiens la preuve de leurs
+intelligences avec Alberoni... Cellamare est là dedans jusqu'au cou...
+et M. de Villeroy... et M. de Villars et toute la vieille cour qui est
+avec le duc et la duchesse du Maine...</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit le régent.</p>
+
+<p>M. de Machault apercevait justement le bossu. Il s'arrêta tout interdit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p>
+
+<p>Le régent fut une bonne minute avant de reprendre la parole. Pendant ce
+temps, il regarda plus d'une fois le bossu à la dérobée. Celui-ci ne
+sourcillait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Machault, dit enfin le régent, je vous avais précisément appelé pour
+vous parler de M. le prince de Cellamare... et d'autres... Allez
+m'attendre, je vous prie, dans le premier cabinet.</p>
+
+<p>Machault lorgna curieusement le bossu et se dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Comme il allait franchir le seuil, le régent ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi passer, je vous prie, un sauf-conduit tout scellé et
+contre-signé en blanc.</p>
+
+<p>Avant de sortir, M. de Machault lorgna encore.</p>
+
+<p>Le régent ne pouvait être bien longtemps si sérieux que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Où diable va-t-on prendre des myopes pour les mettre à la tête de
+l'affût? grommela-t-il.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;M. le chevalier de Lagardère traite avec moi de puissance à puissance.
+Il m'envoie des ambassadeurs et me dicte lui-même, dans sa dernière
+missive, la teneur du sauf-conduit qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> réclame... Il y a
+là-dessous, probablement, quelque intérêt en jeu... Ce chevalier de
+Lagardère exigera sans doute une récompense?...</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse Royale se trompe, repartit le bossu;&mdash;M. de Lagardère
+n'exigera rien... Il ne serait pas au pouvoir du régent de France
+lui-même de récompenser le chevalier de Lagardère!</p>
+
+<p>&mdash;Peste! fit le duc&mdash;il faudra bien que nous voyions ce mystérieux et
+romanesque personnage... Il est capable d'avoir un succès fou à la cour,
+et de ramener la mode perdue des chevaliers errants!... Combien de temps
+nous faudra-t-il l'attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au mieux!... Il servira d'intermède entre le ballet indien et le
+souper sauvage... Cela n'est point dans le programme...</p>
+
+<p>Le valet entra. Il apportait le sauf-conduit, contre-signé par le
+ministre Le Blanc et M. de Machault.</p>
+
+<p>Le régent remplit lui-même les blancs et signa.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Lagardère,&mdash;reprit-il tout en écrivant,&mdash;n'avait point commis de
+ces fautes qu'on ne puisse pardonner. Le feu roi était sévère à
+l'endroit des duels; il avait raison. Les m&oelig;urs ont changé, Dieu
+merci! depuis ce <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> temps, et les rapières tiennent mieux dans le
+fourreau... La grâce de M. de Lagardère sera enregistrée demain, et
+voici le sauf-conduit.</p>
+
+<p>Le bossu avança la main. Le régent ne lâcha point encore l'acte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous préviendrez M. de Lagardère que toute violence de sa part rompra
+l'effet de ce parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps de la violence est passé, prononça le bossu avec une sorte de
+solennité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends que le chevalier de Lagardère n'aurait pu accepter cette
+clause, il y a deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?... fit le duc d'Orléans avec défiance et hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que son serment le lui eût interdit.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait donc juré autre chose que de servir de père à l'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait juré de venger Nevers...</p>
+
+<p>Le bossu s'interrompit court.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, monsieur! ordonna le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Lagardère, répondit le bossu lentement,&mdash;au moment où
+il emportait la petite fille, avait dit aux assassins:&mdash;Vous mourrez
+tous de ma main! Ils étaient neuf. Le chevalier en avait reconnu sept...
+ceux-là sont morts...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p>
+
+<p>&mdash;De sa main? interrogea le régent qui pâlit.</p>
+
+<p>Le bossu s'inclina profondément en signe d'affirmation.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux autres? demanda encore le régent.</p>
+
+<p>Le bossu fit une pause avant de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est des têtes, monseigneur, que les chefs de gouvernement n'aiment
+point voir tomber sur l'échafaud, répondit-il enfin en regardant le
+prince en face,&mdash;le bruit que font ces têtes en tombant ébranle le
+trône... M. de Lagardère donnera le choix à Votre Altesse Royale. Il m'a
+chargé de le lui dire... le huitième assassin n'est qu'un valet: M. de
+Lagardère ne le compte pas... Le neuvième est le maître... Il faut que
+cet homme meure... Si Votre Altesse Royale ne veut pas du bourreau, on
+donnera une épée à cet homme, et cela regardera M. de Lagardère...</p>
+
+<p>Le régent tendit une seconde fois le parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;La cause est juste, murmura-t-il;&mdash;je fais ceci en mémoire de mon
+pauvre Philippe... Si M. de Lagardère a besoin d'aide...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, M. de Lagardère ne demande qu'une seule chose à Votre
+Altesse Royale.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Quelle chose?</p>
+
+<p>&mdash;La discrétion... Un mot imprudent peut tout perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai muet.</p>
+
+<p>Le bossu salua profondément, mit le parchemin plié dans sa poche, et se
+dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, dans deux heures? dit le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures!</p>
+
+<p>Et le bossu sortit.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu ce qu'il te faut, petit homme? demanda le vieux concierge le
+Bréant, quand il vit revenir le bossu.</p>
+
+<p>Celui-ci glissa un double louis dans sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, mais, à présent, je veux voir la fête.</p>
+
+<p>&mdash;Tête-bleu! s'écria le Bréant,&mdash;le beau danseur que voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, en outre, continua le bossu, que tu me donnes la clef de ta
+loge dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire, petit homme?</p>
+
+<p>Le bossu lui glissa un second double louis.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il de drôles de fantaisies, ce petit homme-là! fit le Bréant.
+Tiens, voici la clef de ma loge.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux enfin, acheva le bossu, que tu portes dans ta loge le paquet
+que je t'ai confié ce matin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et y a-t-il encore un double louis pour la commission?</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a deux.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... oh! l'honnête petit homme!... Je suis sûr que c'est pour un
+rendez-vous d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, fit le bossu en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais femme, moi, je t'aimerais malgré ta bosse... à cause de tes
+doubles louis... Mais, s'interrompit ici le bon vieux le Bréant; il faut
+une carte pour entrer là dedans... les piquets de gardes françaises ne
+plaisantent pas!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la mienne, répliqua le bossu; porte seulement le paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, mon petit homme. Reprends le corridor... tourne à
+droite, le vestibule est éclairé; tu descendras par le perron...
+Divertis-toi bien, et bonne chance!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>III</h2>
+
+<h3>&mdash;Un coup de lansquenet.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p>
+
+<p>Dans le jardin, l'affluence augmentait sans cesse. On se pressait
+principalement du côté du rond-point de Diane, qui avoisinait les
+appartements de Son Altesse Royale; chacun voulait savoir pourquoi le
+régent se faisait attendre.</p>
+
+<p>Nous ne nous occuperons pas beaucoup de conspirations. Les intrigues de
+M. du Maine et de la princesse, sa femme, les menées du vieux parti
+Villeroy et de l'ambassade d'Espagne, bien que fertiles en incidents
+dramatiques, n'entrent point dans notre sujet. Il nous suffit de
+remarquer, <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> en passant, que le régent était entouré d'ennemis. Le
+parlement le détestait et le méprisait au point de lui disputer en toute
+occasion la préséance; le clergé lui était généralement hostile à cause
+de l'affaire de la constitution; les vieux généraux et l'armée active ne
+pouvaient avoir que du dédain pour sa politique débonnaire; enfin, dans
+le conseil de régence même, il éprouvait de la part de certains membres
+une opposition systématique.</p>
+
+<p>On ne peut se dissimuler que la parade financière de Law lui fut d'un
+immense secours pour détourner l'animadversion publique.</p>
+
+<p>Personnellement, nul, excepté les princes légitimes, ne pouvait avoir
+une haine bien vigoureuse pour ce prince, appartenant au genre neutre,
+qui n'avait pas un grain de méchanceté dans le c&oelig;ur, mais dont la
+bonté était un peu de l'insouciance. On ne déteste bien que les gens
+qu'on eût pu aimer fortement. Or, Philippe d'Orléans comptait des
+compagnons de plaisir et point d'amis.</p>
+
+<p>La banque de Law servit à acheter les princes. Le mot est dur, mais
+l'histoire, inflexible, ne permet point d'en choisir un autre. Une fois
+les princes achetés, les ducs suivirent et les légitimés restèrent dans
+l'isolement, n'ayant d'autre <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> consolation que quelques visites <i>à la
+vieille</i>, comme on appelait alors madame de Maintenon déchue.</p>
+
+<p>M. de Toulouse se soumit franchement: c'était un honnête homme. M. du
+Maine et sa femme durent chercher un point d'appui à l'étranger.</p>
+
+<p>On dit qu'au temps où parurent les satires du poëte Lagrange, intitulées
+les <i>Philippiques</i>, le régent insista tellement auprès du duc de
+Saint-Simon, alors son familier, que ce duc consentit à lui en faire
+lecture.</p>
+
+<p>On dit que le régent écouta sans sourciller, et même en riant, les
+passages où le poëte, traînant dans la boue sa vie privée et de famille,
+le montre assis auprès de sa propre fille à la même table d'orgie.</p>
+
+<p>Mais on dit aussi qu'il pleura et qu'il s'évanouit à la lecture des vers
+qui l'accusaient d'avoir empoisonné successivement toute la postérité de
+Louis XIV.</p>
+
+<p>Il avait raison. Ces accusations, lors même qu'elles sont des calomnies,
+font sur le vulgaire une impression profonde. Il en reste toujours
+quelque chose, a dit Beaumarchais, qui savait à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>L'homme qui a parlé de la régence avec le <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> plus de calme et le plus
+d'impartialité, c'est l'historiographe Duclos, dans ses <i>Mémoires
+secrets</i>. On voit bien que l'avis de Duclos est celui-ci: La régence du
+duc d'Orléans n'aurait pas tenu sans la banque de Law.</p>
+
+<p>Le jeune roi Louis XV était adoré. Son éducation était confiée à des
+mains hostiles au régent; d'ailleurs, dans le public indifférent, il y
+avait de sourdes inquiétudes sur la probité de ce prince. On craignait
+d'un instant à l'autre de voir disparaître l'arrière-petit-fils de Louis
+XIV, comme on avait vu disparaître son père et son aïeul.</p>
+
+<p>C'était là un admirable prétexte à conspirations. Certes, M. du Maine,
+M. de Villeroy, le prince de Cellamare, M. de Villars, Alberoni et le
+parti breton-espagnol n'intriguaient point pour leur propre intérêt. Fi
+donc! ils travaillaient pour soustraire le jeune roi aux funestes
+influences qui avaient abrégé la vie de ses parents.</p>
+
+<p>Philippe d'Orléans ne voulut opposer d'abord à ces attaques que son
+insouciance. Les meilleures fortifications sont de terre molle. Un
+simple matelas pare mieux la balle qu'un bouclier d'acier. Philippe
+d'Orléans put dormir tranquille assez longtemps derrière son
+insouciance.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p>
+
+<p>Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des
+assaillants qui l'entourait n'avait ni valeur ni vertu, il n'eut besoin
+que de se montrer.</p>
+
+<p>A l'époque où se continue notre histoire, Philippe d'Orléans était
+encore derrière son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule
+ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule
+clabaudait assez haut, tout près de son palais, sous ses fenêtres et
+jusque dans sa propre maison! Elle avait bien des choses à dire, la
+foule;&mdash;sauf ces infamies qui dépassaient le but, sauf ces accusations
+d'empoisonnement que l'existence même du jeune roi Louis XV démentait
+avec énergie, le régent ne prêtait que trop le flanc à la médisance. Sa
+vie était un éhonté scandale; sous son règne, la France ressemblait à
+l'un de ces grands vaisseaux désarmés qui s'en vont à la remorque d'un
+autre navire. Le remorqueur était l'Angleterre; enfin, malgré le succès
+de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la
+banqueroute prochaine de l'État trouvaient auditoire.</p>
+
+<p>Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du régent un parti de
+l'enthousiasme, la cabale mécontente ne manquait pas non plus:
+mécontents <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> politiques, mécontents financiers, mécontents moraux ou
+d'instinct.</p>
+
+<p>A cette dernière classe, composée de tous ceux qui avaient été jeunes et
+brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et
+M. le baron de Barbanchois. Ce n'étaient pas de grands débris, mais ils
+se consolaient entre eux, déclarant que de leur temps les dames étaient
+bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le
+vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidèles et les
+cheminées moins sujettes à fumer.</p>
+
+<p>Ce genre d'opposition, remarquable par son innocence, était connu du
+temps d'Horace, qui appelle le vieillard courtisan du passé, <i>laudator
+temporis acti</i>.</p>
+
+<p>Mais disons tout de suite qu'on ne parlait pas beaucoup politique parmi
+cette foule dorée, <ins class="correction" title="sonriante">souriante</ins> pimpante et masquée de velours qui
+traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup
+d'&oelig;il aux décorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords
+du rond-point de Diane. On était tout à la fête, et si le nom de la
+duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c'était pour la
+plaindre d'être absente.</p>
+
+<p>Les grandes entrées commençaient à se faire. <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> Le duc de Bourbon
+était là donnant la main à la princesse de Conti; le chancelier
+d'Aguesseau menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur
+d'Angleterre, se faisait faire la cour par l'abbé Dubois. Un bruit se
+répandit tout à coup dans les salons, dans les cours, sous les
+charmilles, un bruit fait pour affoler toutes ces dames, un bruit qui
+fit oublier le retard du régent et l'absence de ce bon M. Law lui-même!</p>
+
+<p>Le czar était au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la
+conduite du maréchal de Tessé, qu'on appelait son cornac, et suivi de
+trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.</p>
+
+<p>Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les
+fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de
+rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse
+surveillance.</p>
+
+<p>Il était logé à l'hôtel Lesdiguières, auprès de l'Arsenal. Le régent l'y
+traitait magnifiquement, mais la curiosité parisienne, violemment
+excitée par l'arrivée de ce sauvage souverain, n'avait pu encore
+s'assouvir, parce que le czar n'aimait point qu'on s'occupât de lui.
+Quand les passants s'avisaient de s'attrouper aux abords de son hôtel,
+<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> il envoyait le pauvre Tessé avec ordre de charger.</p>
+
+<p>Cet infortuné maréchal eût mieux aimé faire dix campagnes. L'honneur
+qu'il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans.</p>
+
+<p>Pierre le Grand venait à Paris pour compléter son éducation de prince
+instaurateur et fondateur. Le régent n'avait point désiré cette terrible
+visite, mais il fit contre fortune bon c&oelig;ur et essaya du moins
+d'éblouir le czar par la splendeur de son hospitalité. Cela n'était
+point aisé. Le czar ne voulait pas être ébloui. En entrant dans la
+magnifique chambre à coucher qu'on lui avait préparée à l'hôtel
+Lesdiguières, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et
+coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant
+familièrement avec les marchands, mais c'était incognito. La curiosité
+parisienne ne savait où le prendre.</p>
+
+<p>A cause de cela précisément et des choses bizarres qui se racontaient,
+la curiosité parisienne arrivait au délire. Les privilégiés qui avaient
+vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il était grand, très-bien fait,
+un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, très-animé, les
+yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, au moment
+où l'on y pensait le <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> moins, un tic nerveux et convulsif décomposait
+tout à coup son visage. On attribuait cela au poison que l'écuyer Zoubow
+lui avait donné dans son enfance.</p>
+
+<p>Quand il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait
+gracieuse et charmante. On sait le prix des grâces que font les animaux
+féroces. La créature qui a le plus de succès à Paris est l'ours du
+Jardin des Plantes, parce que c'est un monstre de bonne humeur.</p>
+
+<p>Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite était assurément un
+animal plus étrange, plus fantastique, plus invraisemblable qu'un ours
+vert ou qu'un singe bleu.</p>
+
+<p>Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, maître d'hôtel du roi
+qu'on avait chargé de sa table, mais il n'aimait point les petits pieds.
+Il faisait par jour quatre repas, considérablement copieux. A chaque
+repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au
+dessert, sans compter la bière et la limonade entre deux. Ceci faisait
+journellement douze bouteilles de liquide capiteux.</p>
+
+<p>Le duc d'Antin, partant de là, affirmait que c'était l'homme le plus
+<i>capable</i> de son siècle. Le jour où ce duc le traita en son château de
+Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> de table. On l'emporta
+à bras. Il avait trouvé le vin bon.</p>
+
+<p>On se demanda ce qu'il fallait de bon vin pour mettre en cet état le
+robuste Sarmate?</p>
+
+<p>Ses m&oelig;urs amoureuses étaient encore plus excentriques que ses
+habitudes <ins class="correction" title="du">de</ins> table. Paris en parlait beaucoup; nous n'en parlerons
+point.</p>
+
+<p>Dès qu'on sut que le czar était dans le bal, il y eut beaucoup de
+remue-ménage. Cela n'était point dans le programme. Chacun le voulut
+voir. Comme personne ne savait dire précisément où il était, on suivait
+les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient
+se heurtant à tous les carrefours.</p>
+
+<p>Le Palais-Royal n'est pas la forêt de Bondy. On devait bien finir par le
+trouver!</p>
+
+<p>Tout ce mouvement inquiétait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrités
+sous la tente à l'indienne. Aucun d'eux n'avait lâché prise. L'or et les
+billets roulaient toujours sur le tapis.</p>
+
+<p>Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment.</p>
+
+<p>Chaverny, un peu pâle, riait encore, mais du bout des lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille écus! dit Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens, répliqua Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi? demanda Navailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Sur parole.</p>
+
+<p>&mdash;On ne joue pas sur parole chez le régent, dit M. de Tresmes qui
+passait.</p>
+
+<p>Et il ajouta d'un ton de dégoût profond:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un véritable tripot!</p>
+
+<p>&mdash;Sur lequel vous n'avez pas votre dîme, M. le duc, riposta Chaverny qui
+le salua de la main.</p>
+
+<p>Un éclat de rire suivit cette réponse, et M. de Tresmes s'éloigna en
+haussant les épaules.</p>
+
+<p>Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixième sur tous les
+bénéfices des maisons où l'on donnait à jouer. Il avait la réputation de
+soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'était point
+déroger. L'hôtel de madame la princesse de Carignan était un des plus
+dangereux tripots de la capitale.</p>
+
+<p>&mdash;Dix mille écus! répéta Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens, fit une voix mâle parmi les joueurs.</p>
+
+<p>Et une liasse de <ins class="correction" title="billet">billets</ins> de crédit tomba sur la table.</p>
+
+<p>On n'avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna.
+Personne autour de la table ne connaissait le tenant.</p>
+
+<p>C'était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque
+ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait étrangement
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> avec l'élégance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de
+bouracan marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir
+terne et gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un
+sabre de marin.</p>
+
+<p>Était-ce l'ombre de Jean Bart? Il lui manquait la pipe.</p>
+
+<p>En un tour de cartes, Peyrolles eut gagné les dix mille écus.</p>
+
+<p>&mdash;Double! dit l'étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Double! répéta Peyrolles, bien que ce fût intervertir les rôles.</p>
+
+<p>Une nouvelle poignée de billets tomba sur la table.</p>
+
+<p>Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches.</p>
+
+<p>Peyrolles gagna.</p>
+
+<p>&mdash;Double! dit le corsaire d'un ton de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Double! soit!</p>
+
+<p>Les cartes se firent.</p>
+
+<p>&mdash;Palsambleu! dit Oriol, voilà quarante mille écus lestement perdus.</p>
+
+<p>&mdash;Double! disait cependant l'habit de bouracan marron.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc bien riche, monsieur? demanda Peyrolles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+
+<p>L'homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille
+livres étaient sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Gagné, Peyrolles! s'écria le ch&oelig;ur des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Double!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! dit Chaverny, voilà un beau joueur.</p>
+
+<p>L'habit de bouracan écarta de deux vigoureux coups de coude les joueurs
+qui le séparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprès de lui.</p>
+
+<p>Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le
+demi-million.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, dit l'homme au sabre.</p>
+
+<p>Puis, il ajouta froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi de la place, messieurs.</p>
+
+<p>En même temps, il dégaina son sabre d'une main, tandis que l'autre
+saisissait l'oreille de Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le voyez vous pas? répondit l'habit de bouracan sans s'émouvoir.
+Cet homme est un coquin...</p>
+
+<p>Peyrolles essayait de tirer son épée. Il était plus pâle qu'un cadavre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Voilà de ces scènes, M. le baron! dit le vieux Barbanchois; nous en
+sommes là!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, M. le baron! répliqua la Hunaudaye; c'est la nouvelle
+mode!</p>
+
+<p>Ils prirent tous deux un air de lugubre résignation.</p>
+
+<p>Cependant l'homme au sabre n'était pas un manchot. Il savait se servir
+de son arme. Un moulinet rapide, exécuté selon l'art, fit reculer les
+joueurs. Un fendant sec et bien appliqué brisa en deux l'épée que
+Peyrolles était parvenu à dégainer.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu bouges, dit l'homme au sabre, je ne réponds pas de toi; si tu ne
+bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles.</p>
+
+<p>Peyrolles poussait des cris étouffés. Il proposait de rendre l'argent.
+Que faut-il de temps à la foule pour s'amasser? Une cohue compacte se
+pressait déjà aux alentours.</p>
+
+<p>L'homme au sabre, prenant son arme à moitié, comme un rasoir,
+s'apprêtait à commencer froidement l'opération chirurgicale qu'il avait
+annoncée, lorsqu'un grand tumulte se fit à l'entrée de la tente
+indienne.</p>
+
+<p>Le général prince Kourakine, ambassadeur de Russie près de la cour de
+France, se précipita sous la tente impétueusement; il avait le <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
+visage inondé de sueur, ses cheveux et ses habits étaient en désordre.</p>
+
+<p>Derrière lui accourait le maréchal de Tessé, suivi de trente gardes du
+corps chargés de veiller sur la personne du czar.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! s'écrièrent en même temps le maréchal et Kourakine; au nom
+de Dieu! arrêtez!</p>
+
+<p>Tout le monde se regarda.</p>
+
+<p>Qui donc appelait-on sire?</p>
+
+<p>L'homme au sabre se retourna. Tessé se jeta entre lui et la victime.
+Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas.</p>
+
+<p>On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan était l'empereur
+de Russie.</p>
+
+<p>Celui-ci fronça le sourcil légèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? demanda-t-il à Tessé; je fais justice.</p>
+
+<p>Kourakine lui glissa quelques mots à l'oreille. Il lâcha aussitôt
+Peyrolles et se prit à sourire en rougissant un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi... c'est un oubli.</p>
+
+<p>Il salua de la main la foule stupéfaite avec une grâce altière qui, ma
+foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entouré des gardes du
+corps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p>
+
+<p>Ceux-ci étaient habitués à ses escapades. Ils passaient leur vie à
+courir sur ses traces.</p>
+
+<p>Peyrolles rétablit le désordre de sa toilette et mit froidement dans sa
+poche l'énorme somme que le czar n'avait point daigné reprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Insulte de prince ne compte pas! dit-il en jetant à la ronde un regard
+à la fois cauteleux et impudent; je pense que personne ici n'a le
+moindre doute sur ma loyauté.</p>
+
+<p>Chacun s'éloigna de lui, tandis que Chaverny répliquait.</p>
+
+<p>&mdash;Des doutes?... Assurément non, M. de Peyrolles... nous sommes fixés
+parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit entre haut et bas le factotum; je ne suis pas
+homme à supporter un outrage...</p>
+
+<p><ins class="correction" title="Tout">Tous</ins> ceux qui ne s'intéressaient point au jeu s'étaient élancés à la
+suite du czar. Ils furent désappointés. Le czar sortit du palais, sauta
+dans le premier carrosse venu, et s'en alla décoiffer ses trois
+bouteilles avant de se coucher.</p>
+
+<p>Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu'il poussa doucement
+hors du cercle et commença une banque.</p>
+
+<p>Oriol tira Chaverny à part:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d'un
+ton de mystère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Demande, fit Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied
+plat... Voici mon cas... Tout à l'heure, j'ai fait cent louis contre
+Taranne... Je crois qu'il ne m'a pas entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as gagné?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai perdu...</p>
+
+<p>&mdash;Tu as payé?</p>
+
+<p>&mdash;Non... puisque Taranne ne demande rien.</p>
+
+<p>Chaverny prit une pose de docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu avais gagné, interrogea-t-il, aurais-tu réclamé les cent louis?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, répondit Oriol, puisque j'aurais été sûr d'avoir parié.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait d'avoir perdu diminue-t-il cette certitude?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais si Taranne n'a pas entendu, il ne m'aurait pas payé...</p>
+
+<p>Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me paraissait plus facile au premier abord! fit-il avec gravité; le
+cas est complexe...</p>
+
+<p>&mdash;Il reste cinquante louis! cria Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens! dit Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! comment! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span></p>
+
+<p>Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa d'un geste plein
+d'autorité.</p>
+
+<p>&mdash;La somme en litige doit être déposée en mains tierces, décida-t-il; je
+la prends... et partageant le différend par moitié, je me déclare
+redevable de cinquante louis à toi, cinquante louis à Taranne... Et je
+défie la mémoire du roi Salomon.</p>
+
+<p>Il jeta le portefeuille à Oriol décontenancé.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens! je tiens! répéta-t-il en retournant à la table de jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu tiens mon argent! grommela Oriol; décidément, on serait mieux au
+coin d'un bois!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! messieurs! dit Nocé qui arrivait du dehors; laissez là vos
+cartes, vous jouez sur un volcan! M. de Machault vient de découvrir
+trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte à celle de
+Catilina!... Le régent, effrayé, s'est enfermé avec le petit homme noir
+pour savoir la bonne aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit-on, le petit homme noir est sorcier?</p>
+
+<p>&mdash;Des pieds à la tête, répondit Nocé;&mdash;Il a prédit au régent que M. Law
+se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry
+épouserait ce faquin de Riom en secondes noces.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+
+<p>&mdash;La paix! la paix! dirent les moins fous.</p>
+
+<p>Les autres éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>&mdash;On ne parle que de cela, reprit Nocé; le petit homme noir a prédit
+aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!... fit Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Et que M. de Peyrolles, ajouta Nocé, deviendrait honnête homme avant
+de mourir!</p>
+
+<p>Il y eut explosion de gaieté. Puis tout le monde déserta la table et
+vint à l'entrée de la tente, parce que Nocé, regardant par hasard du
+côté du perron, s'était écrié:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! tenez! le voilà! non pas le régent, mais le petit homme noir.</p>
+
+<p>Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement
+tordues, descendre à pas lents le perron du pavillon.&mdash;Un sergent de
+gardes françaises l'arrêta au bas des marches.&mdash;Le petit homme noir
+montra sa carte, sourit, salua et passa.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>IV</h2>
+
+<h3>&mdash;Souvenir des trois Philippe.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p>
+
+<p>Le petit homme noir avait un binocle à la main. Il lorgnait la
+décoration de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec
+beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu
+qu'il était.&mdash;Il portait un masque de velours noir.</p>
+
+<p>A mesure qu'il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus
+d'attention,&mdash;mais celui qui regardait le mieux était sans contredit M.
+de Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle diable de créature est-ce là? s'écria <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> enfin Chaverny;&mdash;Eh
+mais!... on dirait...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui!... fit Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda le gros Oriol qui était myope.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme de tantôt, répondit Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme aux dix mille écus!...</p>
+
+<p>&mdash;L'homme à la niche...</p>
+
+<p>&mdash;Ésope II, dit Jonas.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! fit Oriol;&mdash;un pareil être dans le cabinet du régent!</p>
+
+<p>Peyrolles pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il pu dire à Son Altesse Royale!... Je n'ai jamais eu bonne
+idée de ce drôle.</p>
+
+<p>Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire
+attention au groupe rassemblé devant l'entrée de la tente indienne. Il
+lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme
+noir d'humeur meilleure et plus poli.</p>
+
+<p>Déjà il était assez près pour qu'on pût l'entendre grommeler entre ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Charmant! charmant... tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse
+Royale pour faire ainsi les choses... Ah! je suis bien content d'avoir
+vu tout cela!... bien content!... bien content!...</p>
+
+<p>A l'intérieur de la tente des voix s'élevèrent. Une autre compagnie
+avait pris place autour de <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> la table abandonnée par nos joueurs.
+Ceux-ci étaient presque tous des gens d'âge respectable et haut titrés.</p>
+
+<p>L'un d'eux dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui est arrivé, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui
+faisait doubler les postes par ordre exprès du régent.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes françaises dans la
+cour aux Ris...</p>
+
+<p>&mdash;Et le régent n'est pas abordable!</p>
+
+<p>&mdash;Machault est aux cent coups!</p>
+
+<p>&mdash;M. de Gonzague lui-même n'a pu obtenir un traître mot.</p>
+
+<p>Nos joueurs se prirent à écouter, mais les nouveaux venus baissèrent
+aussitôt la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le
+pressentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez au sorcier, fit Nocé en riant.</p>
+
+<p>Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Positivement, dit-il,&mdash;quelque chose... mais quoi?</p>
+
+<p>Il essuya son binocle avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;Positivement, positivement, reprit-il;&mdash;quelque chose... quelque chose
+de fort inattendu... Eh! eh! eh!... s'interrompit-il en donnant à sa
+voix stridente et grêle un accent <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> tout particulier de mystère;&mdash;je
+sors d'un endroit chaud... très-chaud... le froid me saisit...
+permettez-moi d'entrer là dedans, messieurs, je vous serai obligé...</p>
+
+<p>Il eut un petit frisson.</p>
+
+<p>Nos joueurs s'écartèrent.</p>
+
+<p>Tous les yeux étaient fixés sur le bossu.</p>
+
+<p>Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts.&mdash;Quand il aperçut le
+groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il
+secoua la tête d'un air content et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... il y a quelque chose... le régent est soucieux... la garde
+est doublée... mais personne ne sait ce qu'il y a... M. le duc de
+Tresmes ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris... M. de
+Machault ne le sait pas, lui qui est lieutenant de police... le
+savez-vous, M. de Rohan-Chabot?... le savez-vous, M. de la
+Ferté-Senneterre?...&mdash;Et vous, messieurs, s'interrompit-il en se
+retournant vers nos seigneurs, qui reculèrent instinctivement; le
+savez-vous?</p>
+
+<p>Nul ne répondit.&mdash;MM. de Rohan-Chabot et de la Ferté-Senneterre ôtèrent
+leurs masques.&mdash;On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un
+inconnu à montrer son visage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p>
+
+<p>Le bossu, riant et saluant, leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, cela ne servirait à rien... vous ne m'avez jamais vu...</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle,&mdash;connaissez-vous
+cet original?</p>
+
+<p>&mdash;Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye,&mdash;c'est un singulier olibrius.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu,&mdash;pour deviner ce
+qu'il y a... ce serait du temps perdu... il ne s'agit point des choses
+qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes
+pensées... il ne s'agit point des choses qui font l'objet de vos
+prudentes appréhensions, mes dignes messieurs...</p>
+
+<p>Ce disant, il regardait Rohan, la Ferté, les vieux seigneurs assis à la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les
+autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins
+légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire... il ne s'agit ni
+des menées de l'Espagne, ni des troubles de France, ni des méchantes
+humeurs du parlement, ni des petites éclipses de ce soleil que M. Law
+appelle son système... non, non... et cependant, le régent est
+soucieux... et cependant, on a doublé la garde.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi s'agit-il, beau masque? demanda <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> M. de Rohan-Chabot
+avec un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>Le bossu demeura un instant pensif. Sa tête s'inclina sur sa poitrine.
+Puis, se redressant tout à coup, et laissant échapper un éclat de rire
+sec:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous aux revenants?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu.
+Les soirs d'hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres
+pleurent à la bise, autour d'une haute cheminée de chêne noir sculpté,
+là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on
+fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre
+histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe qui met
+de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le
+manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses; on sait dans quel
+corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre
+il s'introduit quand l'horloge tinte le douzième coup, pour s'asseoir
+devant l'âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés.</p>
+
+<p>Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête
+des écus, parmi les éclats de rire douteurs et les sceptiques <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
+causeries, à deux pas de la table de jeu, il n'y avait point place pour
+ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'épée et même
+les esprits forts, ces spadassins de la pensée.</p>
+
+<p>Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu prononça ce
+mot <i>revenant</i>. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa
+gaieté donnait le frisson.</p>
+
+<p>Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le
+bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l'orchestre
+envoyait de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! fit le bossu, qui croit aux revenants?... Personne, à midi,
+dans la rue... tout le monde, à minuit au fond de l'alcôve solitaire,
+quand la veilleuse s'est éteinte par hasard... Il y a une fleur qui
+s'ouvre au regard des étoiles... la conscience est une belle-de-nuit...
+Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque? prononça M.
+de Rohan-Chabot qui se leva.</p>
+
+<p>Le cercle s'était fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait
+au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beaux l'un
+que l'autre; <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> trêve de compliments... hé hé! ceci, voyez-vous, est
+une affaire de l'autre monde... un mort qui soulève la pierre de sa
+tombe... après vingt années, monsieur le duc...</p>
+
+<p>Il s'interrompit pour grommeler en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on se souvient, ici, à la cour, des gens morts depuis vingt
+années?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que veut-il dire? s'écria Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous parle pas, M. le marquis, répliqua le petit homme; ce fut
+l'année de votre naissance... vous êtes trop jeune... je parle à ceux
+qui ont des cheveux gris.</p>
+
+<p>Et changeant tout à coup de ton, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'était un galant seigneur... c'était un noble prince... jeune, brave,
+opulent, heureux, bien-aimé... visage d'archange, taille de héros... il
+avait tout... tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde!...</p>
+
+<p>&mdash;Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin.</p>
+
+<p>Le petit homme lui toucha du doigt l'épaule et dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois,
+et qu'il y a des fêtes sans lendemain...</p>
+
+<p>Chaverny devint pâle. Le bossu l'écarta de la main et vint tout auprès
+de la table.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il, à vous M. de la
+Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de
+terre, s'il n'eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son
+genou...</p>
+
+<p>Le vieux baron resta bouche béante et si profondément ému que la parole
+lui manqua.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de
+lui... à vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui fîtes créneler, à cause de
+lui, le logis de mademoiselle Féron, votre maîtresse... à vous, M. le
+duc de la Ferté, qui perdîtes un soir contre lui votre château de
+Senneterre... à vous, M. de la Vauguyon, dont l'épaule ne peut avoir
+oublié le bon coup d'épée...</p>
+
+<p>&mdash;Nevers! s'écrièrent vingt voix à la fois; Philippe de Nevers!</p>
+
+<p>Le bossu se découvrit et prononça lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du
+château de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696!</p>
+
+<p>&mdash;Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu'on dit..., murmura M. de
+la Vauguyon.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un guet-apens, ajouta la Ferté.</p>
+
+<p>&mdash;On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis
+de Caylus-Tarrides, <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> père de madame la princesse de Gonzague.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes gens:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père m'a parlé de cela plus d'une fois, dit Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père était l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny.</p>
+
+<p>Peyrolles écoutait et se faisait petit. Le bossu reprit d'une voix basse
+et profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Assassiné lâchement... par derrière... dans un guet-apens... tout cela
+est vrai... mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides...</p>
+
+<p>&mdash;Et comment s'appelait-il donc? demanda-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>La fantaisie du petit homme noir n'était pas de répondre.</p>
+
+<p>Il poursuivit d'un ton railleur et léger, sous lequel perçait
+l'amertume:</p>
+
+<p>&mdash;Cela fit du bruit, messieurs!... Ah! peste! cela fit grand bruit!...
+On ne parla que de cela pendant toute une semaine... La semaine d'après,
+on en parla un peu moins... au bout du mois, ceux qui prononçaient
+encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise...</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... je sais... Son Altesse Royale était un des trois
+Philippe... Son Altesse Royale <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> voulut venger son meilleur ami...
+mais le moyen?... Le <ins class="correction" title="ehâteau">château</ins> de Caylus est au bout du monde... la nuit
+du 24 novembre garda son secret... Il va sans dire que M. le prince de
+Gonzague...&mdash;N'y a-t-il point ici, s'interrompit le petit homme noir, un
+digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom M. de Peyrolles?</p>
+
+<p>Oriol et Nocé se rangèrent pour découvrir le factotum un peu
+décontenancé.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais ajouter, reprit le bossu: il va sans dire que M. le prince de
+Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et
+terre pour venger son ami... Mais tout fut inutile... nul indice!...
+nulle preuve!... Bon gré <ins class="correction" title="malgré">mal</ins> gré, il fallut s'en remettre au temps,
+c'est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable!...</p>
+
+<p>Peyrolles n'avait plus qu'une pensée: s'esquiver pour aller prévenir
+Gonzague. Il resta pour savoir jusqu'où le bossu pousserait l'audace
+dans sa trahison.</p>
+
+<p>Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du 24 novembre,
+éprouvait un peu la sensation d'un homme qu'on étrangle.</p>
+
+<p>Le bossu avait raison. La cour n'a point de mémoire. Les morts de vingt
+années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d'une sorte de trinité
+dont deux membres étaient vivants et tout-puissants: Philippe d'Orléans
+et Philippe de Gonzague.</p>
+
+<p>Le fait certain, c'est que vous eussiez dit, à voir l'intérêt éveillé
+sur toutes les physionomies, qu'il était question d'un meurtre commis
+hier.</p>
+
+<p>Si l'intention du bossu avait été de ressusciter l'émotion de ce drame
+mystérieux et lointain, il avait succès complet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! fit-il en jetant à la ronde un coup d'&oelig;il rapide et
+perçant; eh! eh!... s'en remettre au Ciel, c'est le pis aller... je sais
+des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource... Eh!
+eh! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal... le Ciel a
+des yeux encore meilleurs que ceux de la police... le ciel est
+patient... il a le temps... il tarde parfois... des jours se passent,
+des mois, des années... mais quand l'heure est venue...</p>
+
+<p>Il s'arrêta. Sa voix vibrait sourdement.</p>
+
+<p>L'impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la
+subissait comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût
+été dirigée contre tout le monde à la fois.</p>
+
+<p>Il n'y avait là qu'un coupable, un subalterne, un instrument: Peyrolles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p>
+
+<p>Tous les autres frémissaient.</p>
+
+<p>L'armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop
+jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s'agitait sous le poids de je
+ne sais quelle oppression pénible.</p>
+
+<p>Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne
+mystérieuse qui les attachait au maître? Devinaient-ils que l'épée de
+Damoclès allait pendre, soutenue par un fil, sur la tête de Gonzague
+lui-même?</p>
+
+<p>On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que
+ce soit tôt ou tard... un homme... un messager du tombeau... un fantôme
+sort de terre, parce que Dieu le veut; cet homme accomplit, malgré lui
+parfois, la mission fatale... S'il est fort, il frappe... s'il est
+faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du
+glaive, il se glisse, il rampe, il va... jusqu'à ce qu'il arrive à
+mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et tout
+bas <ins class="correction" title="on">ou</ins> tout haut, à l'heure dite, le vengeur étonné entend tomber des
+nuages le nom révélé du meurtrier.</p>
+
+<p>Il y eut un grand et solennel silence.</p>
+
+<p>&mdash;Quel nom? demanda M. de Rohan-Chabot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le connaissons-nous? firent Chaverny et Navailles.</p>
+
+<p>Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole. Ce fut d'une
+voix saccadée qu'il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le connaissez?... Qu'importe!... qu'êtes-vous?... que
+pouvez-vous?... Le nom de l'assassin vous épouvanterait comme un coup de
+tonnerre... Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est
+assis... Tout à l'heure, la voix est tombée des nuages... «Altesse!
+l'assassin est là!...» et le vengeur a tressailli... «Altesse, dans
+cette foule dorée, l'assassin!...» et le vengeur a ouvert les yeux,
+regardant la foule qui passait sous sa fenêtre... «Altesse! hier à votre
+table, à votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin
+s'assoira!» et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses
+convives... «Altesse! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous
+tend sa main sanglante...» et le vengeur s'est levé en disant: «Par le
+Dieu vivant, justice sera faite!»</p>
+
+<p>On vit une chose étrange. Tous ceux qui étaient là, les plus grands et
+les plus nobles, se jetèrent des regards de défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d'un ton leste et
+tranchant, le régent de France <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> est soucieux ce soir... et voilà
+pourquoi la garde du palais est doublée.</p>
+
+<p>Il salua et fit mine de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom? s'écria Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fameux nom? appuya Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l'impudent bouffon s'est
+moqué de vous?</p>
+
+<p>Le bossu s'était arrêté au seuil de la tente. Il mit le binocle à
+l'&oelig;il et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas en riant
+de son petit rire sec comme un cri de crécelle.</p>
+
+<p>&mdash;La la! fit-il, voilà que vous n'osez plus vous approcher les uns des
+autres... chacun croit que son voisin est le meurtrier... touchant effet
+de la mutuelle estime!... Messieurs, les temps sont bien changés, la
+mode n'y est plus... De nos jours, on ne se tue plus guère avec ces
+armes brutales de l'ancien régime: le pistolet ou l'épée... nos âmes
+sont dans nos portefeuilles; pour tuer un homme, il suffit de vider sa
+poche... Eh! eh! eh!... Dieu merci, les assassins sont rares à la cour
+du Régent!... ne vous écartez pas ainsi les uns des autres... l'assassin
+n'est pas là... Eh! eh! eh! s'interrompit-il, tournant le dos aux vieux
+seigneurs pour s'adresser seulement à la bande de Gonzague, vous voici
+maintenant avec des mines d'une aune... avez-vous donc des remords?...
+<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> Voulez-vous que je vous égaye un petit peu?... Tenez! voici M. de
+Peyrolles qui se sauve: il perd beaucoup... savez-vous où se rend M. de
+Peyrolles?</p>
+
+<p>Celui-ci disparaissait déjà derrière les massifs des fleurs, dans la
+direction du palais.</p>
+
+<p>Chaverny toucha le bras du bossu.</p>
+
+<p>&mdash;Le régent sait-il le nom? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur le marquis, répliqua le petit homme noir, nous n'en
+sommes plus là!... nous rions! mon fantôme est de bonne humeur. Il a
+bien vu que le tragique n'est point ici de mode; il passe à la
+comédie... et comme il sait tout, ce diable de fantôme... les choses du
+présent comme celles du passé... il est venu dans la fête... eh! eh!
+eh!... ici, vous comprenez bien... et il attend Son Altesse Royale pour
+lui montrer au doigt...</p>
+
+<p>Son doigt tendu piquait le vide.</p>
+
+<p>&mdash;Au doigt, vous entendez... les mains habiles après les mains
+sanglantes... la petite pièce suit toujours la grande... il faut se
+délasser en riant du poison ou du poignard... au doigt, messieurs, au
+doigt, les adroits gentilshommes qui font sauter la coupe à cette vaste
+table de lansquenet où M. Law a l'honneur de tenir la banque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p>
+
+<p>Il se découvrit dévotement, au nom de Law, et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Au doigt, les pipeurs de dés, les chevaliers de l'agio, les danseurs
+de la rue Quincampoix, au doigt!... M. le régent est bon prince, et le
+préjugé ne l'étouffe point... mais il ne sait pas tout... s'il savait
+tout, il aurait grande honte.</p>
+
+<p>Un murmure s'éleva parmi nos joueurs.</p>
+
+<p>M. de Rohan dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est la vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de
+Barbanchois.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, messieurs, reprit le bossu; la vérité, cela se dit
+toujours en riant... Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors,
+mais ils se retiennent par respect pour votre âge... Je m'en rapporte à
+MM. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres... belle jeunesse où la
+noblesse un peu déchue se mêle à la roture mal savonnée... comme les
+fils de diverses couleurs dans le tricot poivre et sel... Pour Dieu! ne
+vous fâchez pas, mes illustres maîtres: nous sommes au bal masqué, et je
+ne suis qu'un pauvre bossu... Demain, vous me jetterez un écu pour
+acheter mon dos transformé en pupitre... Vous haussez les épaules? à la
+bonne heure! je ne mérite en conscience que votre dédain!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p>
+
+<p>Chaverny prit le bras de Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire à ce drôle!... grommela-t-il; allons-nous-en!</p>
+
+<p>Les vieux seigneurs riaient de bon c&oelig;ur. Nos joueurs s'éloignèrent
+les uns après les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et après avoir montré au doigt, reprit le bossu qui se retourna vers
+Rohan-Chabot et ses vénérables compagnons, les fabricants de fausses
+nouvelles, les réaliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs
+de la baisse... toute l'armée des saltimbanques qui bivaque à l'hôtel de
+Gonzague, je montrerai encore à M. le régent... au doigt, messieurs, au
+doigt!... les ambitions déçues, les rancunes envenimées... au doigt!...
+ceux dont l'égoïsme ou l'orgueil ne peut s'habituer au silence... les
+cabaleurs inquiets, les écervelés en cheveux blancs qui voudraient
+ressusciter la Fronde... les suivants de madame du Maine... les habitués
+de l'hôtel de Cellamare... au doigt!... les conspirateurs ridicules ou
+odieux qui vont entraîner la France dans je ne sais quelle guerre
+extravagante pour reconquérir des places perdues ou des honneurs
+regrettés!... les calomniateurs de ce qui est, les polichinelles qui
+s'intitulent eux-mêmes les débris du grand siècle, les Géronte...</p>
+
+<p>Le bossu n'avait plus d'auditeurs. Les deux <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> derniers, Barbanchois
+et la Hunaudaye s'éloignaient clopin-clopant, savoir: le baron de la
+Hunaudaye, goutteux de la jambe droite; le baron de Barbanchois, podagre
+de la jambe gauche.</p>
+
+<p>Le petit homme noir eut un rire silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Au doigt!... au doigt!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>Puis il tira de sa poche un parchemin scellé aux armes de la couronne,
+et s'assit pour le lire à la table de jeu restée vide.</p>
+
+<p>Le parchemin commençait par ces mots:</p>
+
+<p>«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.»</p>
+
+<p>Au bas était la signature de Louis, duc d'Orléans, régent, avec les
+contre-seings du secrétaire d'État le Blanc et de M. de Machault,
+lieutenant de police.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parfait, dit le petit homme après l'avoir parcouru; pour
+la première fois, depuis vingt ans, nous pouvons lever la tête, regarder
+les gens en face, et jeter notre nom à la tête de ceux qui nous
+poursuivent. Je promets bien que nous en userons.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>V</h2>
+
+<h3>&mdash;Les dominos roses.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<p>Entre le protocole et les signatures, le parchemin scellé aux armes de
+France contenait un sauf-conduit fort en règle, accordé par le
+gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu
+roi.</p>
+
+<p>Cet acte, conçu dans la forme la plus large, adoptée récemment pour les
+agents diplomatiques non publiquement accrédités, donnait au chevalier
+de Lagardère licence d'aller et venir partout dans le royaume sous la
+garantie de l'autorité, <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> et de quitter le territoire français en
+toute sécurité, tôt ou tard, et quoi qu'il advînt.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il advienne, répéta plusieurs fois le bossu. M. le régent peut
+avoir des travers; mais il est honnête homme et tient à sa parole...
+Quoi qu'il advienne, avec ceci, Lagardère a carte blanche... Nous allons
+lui faire faire son entrée... Et Dieu veuille qu'il man&oelig;uvre comme il
+faut!</p>
+
+<p>Il consulta sa montre et se leva.</p>
+
+<p>La tente indienne avait deux entrées. A quelques pas de la seconde
+issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait, à travers les
+massifs, à la loge de maître le Bréant, concierge et gardien du jardin.
+On avait profité de la loge comme de tout le reste pour le décor. La
+façade, enjolivée, recevait la lumière d'un réflecteur placé dans le
+feuillage d'un grand tilleul et terminait de ce côté le paysage.</p>
+
+<p>D'ordinaire, le soir, c'était un endroit isolé, très-couvert et
+très-sombre, spécialement surveillé par messieurs les gardes françaises.</p>
+
+<p>Comme le bossu sortait de la tente, il vit en avant du massif l'armée
+entière de Gonzague qui s'était reformée là après sa déroute. On causait
+de lui, précisément. Oriol, Taranne, Nocé, Navailles et autres, riaient
+du mieux <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> qu'ils pouvaient, mais Chaverny était pensif.</p>
+
+<p>Le bossu n'avait pas de temps à perdre, apparemment, car il alla droit à
+eux.</p>
+
+<p>Il mit le binocle à l'&oelig;il et fit mine d'admirer le décor, comme au
+moment de son entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que M. le régent pour faire ainsi les choses, grommelait-il;
+charmant... charmant...</p>
+
+<p>Nos joueurs s'écartèrent pour le laisser passer.</p>
+
+<p>Il fit mine de les reconnaître tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! s'écria-t-il; les autres sont partis aussi... au doigt!... eh!
+eh! eh!... au doigt!... la liberté du bal masqué... Messieurs, je suis
+bien votre serviteur.</p>
+
+<p>Personne n'était resté sur sa route, excepté Chaverny. Le bossu lui ôta
+son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l'arrêta.</p>
+
+<p>Cela fit rire le bataillon sacré de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny a trouvé son maître! ajouta Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Un plus caustique et un plus bavard que lui!</p>
+
+<p>Chaverny disait au petit homme noir:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, s'il vous plaît, monsieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tous les mots que vous voudrez, marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ces paroles que vous avez prononcées: Il y a des fêtes qui n'ont point
+de lendemain, s'appliquaient-elles à moi personnellement?</p>
+
+<p>&mdash;Personnellement à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me les traduire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, je n'ai pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous y contraignais...</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, je vous en défie... M. de Chaverny tuant en combat singulier
+Ésope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague...
+ce serait pour mettre le comble à votre renommée!</p>
+
+<p>Chaverny fit néanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il
+avança la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, prononça-t-il à voix basse, vous valez mieux que vos actes...
+Dans mes courses en ce beau pays d'Espagne où tous les deux nous avons
+voyagé, je vis une fois un fait assez bizarre... un noble genet de
+guerre, conquis par des marchands juifs et parqué parmi les mulets de
+charge... c'était à Oviédo. Quand je repassai par là, le genet était
+mort à la peine... Marquis, vous n'êtes point à votre place: vous <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine à devenir un coquin!</p>
+
+<p>Il s'inclina et passa. On ne le vit bientôt plus derrière les arbustes.</p>
+
+<p>Chaverny était resté immobile, la tête penchée sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, le voilà parti! s'écria Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le diable en personne que ce petit homme! fit Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel jeu joue donc ce bossu d'enfer?</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny, que t'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Chaverny, conte-nous cela!</p>
+
+<p>Ils l'entouraient. Chaverny les regarda d'un air absorbé.</p>
+
+<p>Et, sans savoir qu'il parlait, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des fêtes qui n'ont point de lendemain!</p>
+
+<p>La musique se taisait dans les salons. C'était entre deux menuets. La
+foule n'en était que plus compacte dans le jardin, où nombre d'intrigues
+mignonnes se nouaient.</p>
+
+<p>M. de Gonzague, las de faire antichambre, s'était rendu dans les salons.
+Sa bonne grâce et l'éclat de sa parole lui donnaient grande faveur
+auprès des dames, qui disaient volontiers <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> que Philippe de Gonzague,
+pauvre et de menue noblesse, eût encore fait un cavalier accompli.</p>
+
+<p>Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gâtaient point
+l'affaire.</p>
+
+<p>Bien qu'il vécût dans l'intimité du régent, il n'affectait point ces
+manières débraillées qui étaient alors si fort à la mode. Sa parole
+était courtoise et réservée, ses façons dignes. Le diable cependant n'y
+perdait rien.</p>
+
+<p>Madame la duchesse d'Orléans le tenait en haute estime, et ce bon abbé
+de Fleury, précepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait
+grâce, n'était pas éloigné de le regarder comme un saint.</p>
+
+<p>Ce qui s'était passé aujourd'hui même, à l'hôtel de Gonzague, avait été
+raconté amplement et diversement par les gazetiers de la cour. Ces dames
+trouvaient en général que la conduite de Gonzague à l'égard de sa femme
+dépassait les bornes de l'héroïsme. C'était un apôtre que cet homme et
+un martyr.</p>
+
+<p>Vingt années de souffrance patiente! Vingt années de douceur inépuisable
+en face d'un infatigable dédain!</p>
+
+<p>L'histoire ancienne a consigné des faits bien moins beaux que celui-là!</p>
+
+<p>Les princesses savaient déjà le magnifique <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> mouvement d'éloquence
+que M. de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mère du
+régent, qui était <i>bon homme</i>, lui donna franchement sa grosse main
+bavaroise; la duchesse d'Orléans le fit complimenter; la belle petite
+abbesse de Chelles lui promit ses prières et la duchesse de Berry lui
+dit qu'il était un niais sublime.</p>
+
+<p>Quant à cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider
+pour avoir fait le malheur d'un si digne homme!</p>
+
+<p>C'est en Italie, vous le savez bien, que Molière trouva cet admirable
+nom de Tartufe.</p>
+
+<p>Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup, dans l'embrasure
+d'une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D'ordinaire la
+physionomie de ce fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais
+aujourd'hui, c'était comme un vivant signal de détresse.</p>
+
+<p>Il était blême, il avait l'air effaré; il essuyait avec son mouchoir la
+sueur de ses tempes.</p>
+
+<p>Gonzague l'appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint à
+l'ordre. Il prononça quelques mots à l'oreille de son maître.</p>
+
+<p>Celui-ci se leva vivement, et avec une présence d'esprit qui
+n'appartient qu'à ces superbes coquins d'outre-monts:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d'entrer dans le bal...
+je vais courir à sa rencontre.</p>
+
+<p>Peyrolles lui-même fut étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Où la trouverai-je? lui demanda Gonzague.</p>
+
+<p>Peyrolles n'en savait rien assurément. Il s'inclina et prit les devants.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons! dit la mère du régent
+avec un juron joli qu'elle avait apporté de Bavière.</p>
+
+<p>Les princesses regardaient d'un &oelig;il attendri la retraite précipitée
+de Gonzague.</p>
+
+<p>Le pauvre homme!</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu? demanda-t-il à Peyrolles dès qu'ils furent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Le bossu est ici, dans le bal, répondit le factotum.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je le sais bien, puisque c'est moi qui lui ai donné la carte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas eu de renseignements sur ce bossu?</p>
+
+<p>&mdash;Où veux-tu que j'en aie pris?</p>
+
+<p>&mdash;Je me défie de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Défie-toi si tu veux... Est-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Il a entretenu le régent ce soir pendant plus d'une demi-heure...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le régent!... reprit Gonzague d'un air étonné.</p>
+
+<p>Mais il se remit tout de suite, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que sans doute il avait beaucoup de choses à lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles; et je vous en fais
+juge.</p>
+
+<p>Ici, le factotum raconta la scène qui venait d'avoir lieu sous la tente
+indienne.</p>
+
+<p>Quand il eut fini, Gonzague se prit à rire avec pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Ces bossus ont tous de l'esprit! dit-il négligemment;&mdash;mais un esprit
+bizarre et difforme comme leur corps... ils posent... ils jouent sans
+cesse d'inutiles comédies... Celui qui brûla le temple d'Éphèse pour
+faire parler de lui devait avoir une bosse!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout ce que vous en donnez!... s'écria Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;A moins, poursuivit Gonzague qui réfléchissait, à moins que ce bossu
+ne veuille se faire acheter très-cher...</p>
+
+<p>&mdash;Il nous trahit, monseigneur! dit Peyrolles avec énergie.</p>
+
+<p>Gonzague le regarda en souriant et par dessus l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre garçon, murmura-t-il, nous <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> aurons grand'peine à faire
+quelque chose de toi... tu n'as pas encore deviné que ce bossu fait du
+zèle dans nos intérêts?</p>
+
+<p>&mdash;Non!... j'avoue, monseigneur, que je n'ai pas deviné cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas le zèle, poursuivit Gonzague; le bossu sera tancé
+vertement... mais il n'en est pas moins sûr et certain qu'il nous donne
+une excellente idée...</p>
+
+<p>&mdash;Si monseigneur daignait m'expliquer...</p>
+
+<p>Ils étaient sous la charmille qui occupait l'emplacement actuel de la
+rue Montpensier. Gonzague prit familièrement le bras de son factotum.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, répliqua-t-il, dis-moi ce qui s'est passé rue du Chantre.</p>
+
+<p>&mdash;Vos ordres ont été ponctuellement exécutés, répondit Peyrolles; je ne
+suis entré au palais qu'après avoir vu de mes yeux la litière qui se
+dirigeait vers Saint-Magloire.</p>
+
+<p>&mdash;Et dona Cruz?</p>
+
+<p>&mdash;Dona Cruz doit être ici...</p>
+
+<p>&mdash;Tu la chercheras!... ces dames l'attendent... j'ai tout préparé...
+elle va avoir un prodigieux succès... Maintenant, revenons au bossu...
+qu'a-t-il dit au régent?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que nous ne savons pas!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le sais... ou du moins je le devine... Il a dit au régent:
+L'assassin de Nevers existe...</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment
+de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s'émouvoir; l'assassin de
+Nevers existe... quel intérêt ai-je à le cacher, moi, le mari de la
+veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le légitime vengeur!...
+l'assassin de Nevers existe! je voudrais que la cour tout entière fût là
+pour m'entendre!...</p>
+
+<p>Peyrolles suait à grosses gouttes.</p>
+
+<p>&mdash;Et puisqu'il existe, continua Gonzague, palsambleu! nous le
+trouverons!</p>
+
+<p>Il s'arrêta pour regarder son factotum en face.</p>
+
+<p>Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu compris? fit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que c'est jouer avec le feu, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'idée du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout à
+coup: elle est bonne, sur ma parole!... Seulement, pourquoi l'a-t-il eue
+et de quel droit se mêle-t-il d'être plus avisé que nous?... Nous
+éclaircirons cela... Ceux qui ont tant d'esprit sont voués à une mort
+précoce...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p>
+
+<p>Peyrolles releva la tête vivement. On cessait enfin de lui parler
+hébreu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour cette nuit? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Ils arrivaient à l'arcade centrale de la charmille, par où l'on
+apercevait la longue échappée des bosquets illuminés et la statue du
+dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d'eau envoyait ses gerbes
+irisées. Une femme en sévère toilette de cour, recouverte d'un vaste
+domino noir, et masquée, venait à eux par l'autre bout de la charmille.
+Elle était au bras d'un vieillard à cheveux blancs.</p>
+
+<p>Au moment de passer l'arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le
+contraignit à s'effacer dans l'ombre.</p>
+
+<p>La femme masquée et le vieillard franchirent l'arcade.</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu reconnue? demanda Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le factotum.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher président, disait en ce moment la femme masquée, veuillez ne
+pas m'accompagner plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette
+nuit? demanda le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, vous me retrouverez à cette place...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est le président de Lamoignon! murmura Peyrolles.</p>
+
+<p>Le président salua et se perdit dans une allée latérale.</p>
+
+<p>Gonzague dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse m'a tout l'air de n'avoir pas encore trouvé ce
+qu'elle cherche... ne la perdons pas de vue!</p>
+
+<p>La femme masquée, qui était en effet madame la princesse de Gonzague,
+rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le
+bassin.</p>
+
+<p>La foule entrait en fièvre de nouveau. On annonçait l'entrée du régent
+et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume.</p>
+
+<p>Le petit roi ne comptait pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur ne m'a pas fait l'honneur de me répondre, insista
+cependant Peyrolles: ce bossu... sera-ce pour cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! il te fait donc bien peur, ce bossu?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'aviez entendu comme moi...</p>
+
+<p>&mdash;Parler de tombeaux qui s'ouvrent... de fantômes?... Je connais tout
+cela... Je veux causer avec ce bossu... Non, ce ne sera pas pour cette
+nuit... cette nuit, s'il tient la promesse qu'il nous a faite... et il
+la tiendra, j'en réponds!... <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> nous tiendrons, nous, la promesse
+qu'il a faite au régent en notre nom... Un homme va venir dans cette
+fête... ce terrible ennemi de toute ma vie... celui qui vous fait tous
+trembler comme des femmes...</p>
+
+<p>&mdash;Lagardère!... murmura Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;A celui-là, sous les lustres allumés, en présence de cette foule
+vaguement émue déjà et qui attend je ne sais quel grand drame avant la
+nuit, à celui-là, nous arracherons son masque et nous dirons: Voici
+l'assassin de Nevers!...</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu? demanda Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! on dirait madame la princesse, répondit <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins>.</p>
+
+<p>&mdash;Seule dans cette foule... sans cavalier ni page!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle cherche quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;Corbieu! la belle fille! s'écria Chaverny réveillé de sa mélancolie.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?... en domino rose?... C'est Vénus en personne pour le coup!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mademoiselle de Choisy qui me cherche, dit Nocé.</p>
+
+<p>&mdash;Le fat! s'écria Chaverny. Ne vois-tu pas que c'est la maréchale de
+Tessé, qui est en quête de moi, tandis que son vaillant époux court
+après le czar?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy!</p>
+
+<p>&mdash;Cent pour la maréchale!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons lui demander si elle est la maréchale ou mademoiselle de
+Choisy!</p>
+
+<p>Les deux fous s'élancèrent à la fois. Ils s'aperçurent seulement alors
+que la belle inconnue était suivie à distance par deux gaillards à
+rapières d'une aune et demie, qui s'en allaient le poing sur la hanche
+et le nez au vent sous leur masque.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! firent-ils ensemble; ce n'est ni mademoiselle de Choisy ni la
+maréchale... c'est une aventure!</p>
+
+<p>Ils étaient tous rassemblés non loin du bassin. Une visite aux dressoirs
+chargés de liqueurs et de pâtisseries les avait remis en bonne humeur.</p>
+
+<p>Oriol, le nouveau gentilhomme, brûlait d'envie de faire quelque action
+d'éclat pour gagner ses éperons.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point
+plutôt mademoiselle Nivelle?</p>
+
+<p>On lui faisait cette niche de ne jamais répondre quand il parlait de
+mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dépensé pour elle
+cinquante mille écus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p>
+
+<p>Sans les méchantes plaisanteries dont l'amour accable les gros petits
+financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde.</p>
+
+<p>La belle inconnue avait l'air fort dépaysée au milieu de cette cohue.
+Son regard interrogeait tous les groupes.</p>
+
+<p>Le masque était impuissant à déguiser son embarras.</p>
+
+<p>Les deux grands gaillards allaient côte à côte à dix ou douze pas
+derrière elle.</p>
+
+<p>&mdash;Marchons droit, frère Passepoil!</p>
+
+<p>&mdash;Cocardasse, mon noble ami, marchons droit!</p>
+
+<p>Capédébiou! Il ne s'agissait pas de plaisanter! Le diable de bossu leur
+avait parlé au nom de Lagardère.</p>
+
+<p>Quelque chose leur disait que l'&oelig;il d'un surveillant sévère était sur
+eux. Ils étaient graves et roides comme des soldats en faction.</p>
+
+<p>Pour pouvoir circuler dans le bal en exécution des ordres du bossu, ils
+avaient été reprendre leurs pourpoints neufs et délivrer par la même
+occasion dame Françoise et Berrichon son petit-fils.</p>
+
+<p>Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule,
+cherchait en vain Henri, son ami.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p>
+
+<p>Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de
+l'aborder, car les regards de tous ces écervelés la brûlaient et la peur
+la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d'une de ces
+grandes dames qui, dans cette fête, étaient chez elles?</p>
+
+<p>Aurore n'osa pas.</p>
+
+<p>D'ailleurs, elle avait hâte d'atteindre ce rond-point de Diane qui était
+le lieu du rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Chaverny, ce n'est ni mademoiselle de Choisy, ni la
+maréchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions...
+c'est une beauté merveilleuse et toute neuve... Une petite bourgeoise
+n'aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son âme au
+démon, qu'elle n'atteindrait point à cette grâce enchanteresse, une dame
+de la cour n'aurait garde d'éprouver ce charmant embarras... Je fais une
+proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ta proposition, marquis? s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Elle cherche quelqu'un, n'est-ce pas? reprit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;On peut l'affirmer, répondit Nocé.</p>
+
+<p>&mdash;Sans trop s'avancer, ajouta Navailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p>
+
+<p>Et tous les autres:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, elle cherche quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu'un-là est un heureux
+coquin.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé!.. mais ce n'est pas une proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Il est injuste, reprit le petit marquis, qu'un pareil trésor soit
+accaparé par un quidam qui ne fait point partie de notre vénérable
+confrérie.</p>
+
+<p>&mdash;Injuste! répondit-on, inique! criant! abusif!</p>
+
+<p>&mdash;Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point
+celui qu'elle cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! s'écria-t-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;Voici pour le coup Chaverny ressuscité!</p>
+
+<p>&mdash;Item..., poursuivit le petit marquis, je propose qu'à la place du
+quidam, la belle enfant trouve l'un de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo encore! bravissimo! vive Chaverny!</p>
+
+<p>On faillit le porter en triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Navailles, lequel d'entre nous trouvera-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Moi! Moi! fit tout le monde à la fois, et Oriol lui-même, le
+nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle Nivelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span></p>
+
+<p>Chaverny réclama le silence d'un geste magistral.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, ces débats sont prématurés... quand nous aurons
+conquis la belle fille, nous la jouerons loyalement aux dés, au pharaon,
+au doigt mouillé ou à la courte-paille.</p>
+
+<p>Un avis si sage devait avoir l'approbation générale.</p>
+
+<p>&mdash;A l'assaut donc! s'écria Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, messieurs, dit Chaverny, je réclame l'honneur de diriger
+l'expédition.</p>
+
+<p>&mdash;Accordé! accordé!.. A l'assaut!</p>
+
+<p>Chaverny regarda tout autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit... le jardin est
+plein de gardes françaises, et il serait pénible de se faire mettre à la
+porte avant le souper... Il faut user de stratagème... Ceux d'entre vous
+qui ont de bons yeux n'avisent-ils point à l'horizon quelque domino
+rose?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends un domino rose de connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici... mademoiselle Desbois..., s'écria Navailles.</p>
+
+<p>&mdash;Par là... Cidalise..., fit Taranne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous en faut qu'un... je choisis Cidalise, qui est à peu près de
+la même taille que notre belle enfant... Qu'on m'apporte Cidalise.</p>
+
+<p>Cidalise était au bras d'un vieux domino, duc et pair pour le moins et
+moisi comme quatre.&mdash;On apporta Cidalise à Chaverny.</p>
+
+<p>&mdash;Amour, lui dit le petit marquis,&mdash;Oriol, qui est gentilhomme à
+présent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement... il
+s'agit de détourner deux chiens hargneux qui sont là-bas, et c'est toi
+qui vas leur donner le change.</p>
+
+<p>&mdash;Et va-t-on rire un petit peu? demanda Cidalise.</p>
+
+<p>&mdash;A se tenir les côtes, répondit Chaverny.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>VI</h2>
+
+<h3>&mdash;La Fille du Mississipi.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p>
+
+<p>Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu'on
+avait dit qu'il était gentilhomme.</p>
+
+<p>Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Du moment qu'on va rire un petit peu, j'en suis!</p>
+
+<p>Son éducation ne fut pas longue à faire. L'instant d'après, elle se
+glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui était entre
+nos deux maîtres d'armes et Aurore.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p>
+
+<p>En même temps, une escouade, détachée par le général Chaverny,
+escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil.&mdash;Une autre escouade
+man&oelig;uvrait pour couper Aurore.</p>
+
+<p>Cocardasse reçut le premier un coup de coude. Il jura un terrible
+capédébiou et mit la main à sa rapière, mais Passepoil lui dit à
+l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Marchons droit!</p>
+
+<p>Cocardasse rongea son frein.&mdash;Une franche bourrade fit chanceler
+Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Marchons droit! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s'allumer.</p>
+
+<p>Ainsi les rudes pénitents de la trappe s'abordent et se séparent avec le
+stoïque:&mdash;Frère, il faut mourir!</p>
+
+<p>Apapur!&mdash;Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que
+le Normand trébuchait une seconde fois, parce qu'on lui avait mis un
+fourreau d'épée entre les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Marchons droit!</p>
+
+<p>Taranne, encouragé, vint donner en plein contre Passepoil et l'appela
+maladroit; <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> heurta rudement Cocardasse, et par surcroît le traita
+de bélitre.</p>
+
+<p>&mdash;Marchons droit! marchons droit!</p>
+
+<p>Mais les oreilles de nos deux braves étaient rouges comme du sang.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ma caillou, murmura Cocardasse à la quatrième offense et en regardant
+piteusement Passepoil,&mdash;je crois que je vais me fâcher!</p>
+
+<p>Passepoil soufflait comme un phoque, il ne répondit point, mais quand
+Taranne revint à la charge, ce financier imprudent reçut un colossal
+soufflet.</p>
+
+<p>Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond.&mdash;Ce n'était pas lui
+qui avait commencé.&mdash;Du même coup de poing, il envoya <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> et
+l'innocent Oriol rouler dans la poussière.</p>
+
+<p>Il y eut bagarre.&mdash;Ce ne fut qu'un instant, mais la seconde escouade,
+conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d'entourer et de
+détourner Aurore.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardèrent
+au devant d'eux. Ils virent toujours le domino rose à la même place.
+C'était Cidalise qui gagnait ses cent pistoles.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil, heureux d'avoir fait impunément le coup de
+poing, se mirent à surveiller Cidalise en répétant avec triomphe:</p>
+
+<p>&mdash;Marchons droit!</p>
+
+<p>Pendant cela, Aurore, désorientée en ne voyant plus ses deux
+protecteurs, était obligée de suivre le mouvement de ceux qui
+l'entouraient. <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> Ceux-ci faisaient semblant de céder à la foule et se
+dirigeaient insensiblement vers le bosquet situé entre la pièce d'eau et
+le rond-point de Diane.</p>
+
+<p>C'était au centre de ce bosquet que s'élevait la loge de maître le
+Bréant.</p>
+
+<p>Les petites allées percées dans les massifs allaient en tournant selon
+la mode anglaise, qui commençait à s'introduire. La foule suivait les
+grandes avenues et laissait ces sentiers à peu près déserts. Auprès de
+la loge de maître le Bréant, surtout, il y avait un berceau en charmille
+qui était presque une solitude.</p>
+
+<p>Ce fut là qu'on entraîna la pauvre Aurore.</p>
+
+<p>Chaverny porta la main à son masque. Elle poussa un grand cri, car elle
+l'avait reconnu pour le jeune homme de Madrid.</p>
+
+<p>Au cri poussé par Aurore, la porte de la loge s'ouvrit. Un homme de
+haute taille, masqué, entièrement caché par un ample domino noir, parut
+sur le seuil.</p>
+
+<p>Il avait à la main une épée nue.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis,&mdash;ces
+messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs.</p>
+
+<p>Ce disant, il essaya de passer son bras autour <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> de la taille
+d'Aurore, qui cria au secours. Elle ne cria qu'une fois, parce que
+Albret, qui s'était glissé derrière elle, lui mit un mouchoir de soie
+sur la bouche.&mdash;Mais une fois suffit.</p>
+
+<p>Le domino noir mit l'épée dans la main gauche. De la droite, il saisit
+Chaverny par la nuque et l'envoya tomber à dix pas de là. Albret eut le
+même sort.</p>
+
+<p>Dix rapières furent tirées. Le domino, reprenant la sienne de la main
+droite, désarma de deux coups de fouet <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> et Nocé, qui étaient en
+avant.&mdash;Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d'un
+temps ses éperons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant: A
+l'aide!&mdash;Montaubert et Choisy chargèrent: Montaubert tomba à genoux d'un
+fendant qu'il eut sur l'oreille; Choisy, moins heureux, reçut une
+balafre en plein visage.</p>
+
+<p>Les gardes françaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs
+d'aventures, tous plus ou moins malmenés, se dispersèrent comme une
+volée d'étourneaux.&mdash;Les gardes françaises ne trouvèrent plus personne
+sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi
+disparu comme par enchantement.</p>
+
+<p>Ils entendirent seulement le bruit de la porte de maître le Bréant qui
+se refermait.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tubleu! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule,&mdash;quelle
+bourrade! je veux joindre ce gaillard-là, ne fût-ce que pour lui faire
+compliment de son poignet.</p>
+
+<p><ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> et Nocé arrivaient l'oreille basse. Choisy était dans un coin
+avec son mouchoir sanglant sur la joue; Montaubert cachait son oreille
+écrasée du mieux qu'il pouvait.&mdash;Cinq ou six autres avaient aussi des
+horions plus ou moins apparents à dissimuler. Oriol seul était intact,
+le brave petit ventre!</p>
+
+<p>Ils se regardèrent tous d'un air penaud.&mdash;L'expédition avait mal réussi.</p>
+
+<p>Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait être ce rude jouteur.</p>
+
+<p>Ils savaient les salles d'armes de Paris sur le bout du doigt. Les
+salles d'armes de Paris ne faisaient point florès comme à la fin du
+siècle précédent.&mdash;On n'avait plus le temps.&mdash;Personne, parmi les
+virtuoses de la rapière, n'était capable de mettre en désarroi huit ou
+dix porteurs de brette.</p>
+
+<p>Et encore sans trop de gêne, en vérité! Le domino noir n'avait eu garde
+de s'embarrasser dans les longs plis de son vêtement. C'est à peine s'il
+s'était fendu deux ou trois fois, bien posément.&mdash;Un maître poignet! il
+n'y avait pas à dire non...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p>
+
+<p>C'était un étranger. Dans les salles d'armes, personne, y compris les
+prévôts et les maîtres, n'était de cette merveilleuse force.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, on avait parlé de ce duc de Nevers, tué à la fleur de
+l'âge. Voilà un homme dont le souvenir était resté dans toutes les
+académies, un tireur vite comme la pensée: pied d'acier, &oelig;il de lynx!</p>
+
+<p>Mais il était mort, et certes chacun ici pouvait témoigner que le domino
+noir n'était pas un fantôme.</p>
+
+<p>Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers
+lui-même, un chevau-léger du roi qui avait nom Henri de Lagardère...</p>
+
+<p>Mais qu'importait le nom du terrible ferrailleur? La chose certaine,
+c'est que nos roués n'avaient pas de chance cette nuit. Le Bossu les
+avait battus avec la langue, le domino noir avec l'épée. Ils avaient
+deux revanches à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le ballet! le ballet!</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse Royale!... Les princesses! par ici!...</p>
+
+<p>&mdash;M. Law!... par ici, M. Law!... avec milord Stair, ambassadeur de la
+reine Anne!</p>
+
+<p>&mdash;Ne poussez pas! que diable! place pour tout le monde!</p>
+
+<p>&mdash;Maladroit!&mdash;Insolent!&mdash;Butor!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span></p>
+
+<p>Et le reste! le plaisir des cohues! des côtes enfoncées, des pieds
+broyés, des femmes étouffées.</p>
+
+<p>Du fond de la foule,&mdash;à hauteur de nombril,&mdash;on entendait des cris
+aigus.</p>
+
+<p>Les petites femmes aiment de passion à se noyer dans la foule. Elles ne
+voient rien absolument; elles souffrent le martyre,&mdash;mais elles ne
+peuvent résister à l'attrait de ce supplice.</p>
+
+<p>&mdash;M. Law! tenez! voici M. Law qui monte à l'estrade du régent!</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabère!</p>
+
+<p>&mdash;Celle-là, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris!</p>
+
+<p>&mdash;Comme M. Law est rouge!... il aura bien dîné.</p>
+
+<p>&mdash;Comme Son Altesse Royale est pâle!... il aura eu de mauvaises
+nouvelles d'Espagne!</p>
+
+<p>&mdash;Silence!... La paix!... Le ballet! le ballet!</p>
+
+<p>L'orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord,&mdash;le
+fameux <i>premier coup d'archet</i> dont on parlait encore en province voilà
+quinze ou vingt ans.</p>
+
+<p>L'estrade s'élevait du côté du palais, auquel elle tournait le dos.
+C'était comme un coteau, fleuri de femmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p>
+
+<p>Du côté opposé, un rideau de fond monta lentement, par un mécanisme
+invisible.&mdash;Il représentait naturellement un paysage de la Louisiane,
+des forêts vierges lançant jusqu'au ciel leurs arbres géants, autour
+desquels les lianes s'entortillaient comme des boas; des prairies à
+perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d'or: le
+Mississipi, père des eaux.</p>
+
+<p>Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que
+les peintres du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle affectionnaient particulièrement. Des
+bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succédaient,
+coupés par des cavernes tapissées de mousse, où Calypso eût été bien
+pour attendre le jeune et froid Télémaque.&mdash;Mais point de nymphes
+mythologiques: la couleur locale essayait de naître.&mdash;Des jeunes filles
+indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs écharpes
+pailletées et les plumes brillantes de leur couronne.&mdash;De jeunes mères
+suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-né aux branches des
+sassafras, balancées par la brise.&mdash;Des guerriers tiraient de l'arc ou
+lançaient la hache,&mdash;des vieillards fumaient le calumet autour du feu du
+conseil.</p>
+
+<p>En même temps que le rideau de fond, diverses pièces de décors ou
+<i>fermes</i>, comme on <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> dit en langage de manique, sortirent de terre,
+de sorte que la statue du Mississipi, placée au centre du bassin, se
+trouva comme encadrée dans un splendide paysage.</p>
+
+<p>On applaudit du haut en bas de l'estrade; on applaudit d'un bout à
+l'autre du jardin.</p>
+
+<p>Oriol était fou. Il venait de voir entrer en scène mademoiselle Nivelle,
+qui remplissait le principal rôle dans le ballet, le rôle de la fille du
+Mississipi.</p>
+
+<p>Le hasard l'avait placé entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron
+de la Hunaudaye.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit-il en leur donnant à chacun un coup de coude, comment
+trouvez-vous ça?</p>
+
+<p>Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hérons,
+abaissèrent jusqu'à lui leurs regards dédaigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce stylé? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessiné?
+est-ce léger? est-ce brillant? est-ce doré? La jupe seule me coûte cent
+trente pistoles... les ailes vont à trente-deux louis... la ceinture
+vaut cinq cents écus... le diadème une action entière!... Bravo, adorée!
+bravo!</p>
+
+<p>Les deux barons se regardèrent par-dessus sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Une si belle créature! dit le baron de Barbanchois.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Prendre ses nippes à pareille enseigne! continua le baron de la
+Hunaudaye.</p>
+
+<p>Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tête poudrée du
+gros petit traitant, ajoutèrent à l'unisson:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous, monsieur le baron, où allons-nous!</p>
+
+<p>Un tonnerre d'applaudissements répondit au premier bravo lancé par
+Oriol. La Nivelle était ravissante, et le pas qu'elle dansa au bord de
+l'eau, parmi les nénufars et la folle-avoine, fut trouvé délicieux.</p>
+
+<p>Sur l'honneur, ce M. Law était un bien brave homme d'avoir inventé un
+pays où l'on dansait si bien que cela!</p>
+
+<p>La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule
+était amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant là deux âmes en peine qui ne prenaient point part à
+l'allégresse générale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi
+régulièrement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son
+domino rose. Puis, le domino rose de <ins class="correction" title="mademoisella">mademoiselle</ins> Cidalise avait tout à
+coup disparu, comme si la terre se fût ouverte pour l'engloutir.</p>
+
+<p>C'était derrière le bassin, à l'entrée d'une <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> porte de tente en
+feuilles de papier gaufré représentant des feuilles de palmier. Quand
+Cocardasse et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes françaises leur
+croisèrent la baïonnette sous le menton.</p>
+
+<p>La tente servait de loge à ces dames du corps de ballet.</p>
+
+<p>&mdash;Capédébiou! mes camarades..., voulut dire Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;Au large! lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave ami..., fit à son tour Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Au large!</p>
+
+<p>Ils se regardèrent d'un air piteux.&mdash;Pour le coup, leur affaire était
+bonne! ils avaient laissé envoler l'oiseau confié à leurs soins. Tout
+était perdu.</p>
+
+<p>Cocardasse tendit la main à Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! donc, mon bon! dit-il avec une profonde mélancolie, nous avons
+fait ce que nous avons pu...</p>
+
+<p>&mdash;La chance n'y est pas, voilà tout! riposta le Normand.</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! c'est fini de nous!... mangeons bien, buvons bien tant que
+nous sommes ici... et puis, ma foi, va à Dios! comme ils disent là-bas.</p>
+
+<p>Frère Passepoil poussa un gros soupir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je le prierai seulement, dit-il, de me dépêcher par un bon coup dans
+la poitrine... ça doit lui être égal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi un coup dans la poitrine? demanda le gascon.</p>
+
+<p>Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l'embellissait point.
+Cocardasse dut s'avouer, à cet instant suprême, qu'il n'avait jamais vu
+d'homme plus laid que <i>sa caillou</i>.</p>
+
+<p>Voici pourtant ce que répondit Passepoil en baissant modestement sa
+paupière sans cils:</p>
+
+<p>&mdash;Je désire, mon noble ami, mourir d'un coup dans la poitrine, parce
+que, ayant été habitué généralement à plaire aux dames, il me
+répugnerait de penser qu'une ou plusieurs personnes de ce sexe à qui
+j'ai voué ma vie pussent me voir défiguré après ma mort.</p>
+
+<p>&mdash;Pécaire! grommela Cocardasse.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas la force de rire.</p>
+
+<p>Ils se mirent tous les deux à tourner autour du bassin. Ils
+ressemblaient à deux somnambules marchant sans entendre et sans voir.</p>
+
+<p>Et cependant, c'était quelque chose de bien curieux, de bien ingénieux,
+de bien attachant que le ballet intitulé <i>la Fille du Mississipi</i>.
+Depuis que le ballet était inventé, on n'avait rien vu de pareil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p>
+
+<p>La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, après avoir
+papillonné parmi les roseaux, les nénufars et la folle-avoine, appelait
+gracieusement ses compagnes, qui étaient probablement des nièces du
+Mississipi, et qui accouraient, tenant à la main des guirlandes de
+fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles étaient Cidalise,
+mademoiselle Desbois et les autres célébrités sautantes de l'époque,
+dansaient un pas d'ensemble à la satisfaction universelle.&mdash;Cela
+signifiait qu'elles étaient heureuses et libres sur ces bords
+fleuris.&mdash;Tout à coup, d'affreux Indiens, nullement vêtus et coiffés de
+cornes, s'élançaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degré de
+parenté ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise
+mine.</p>
+
+<p>Gambadant, gesticulant des pas épouvantables, ces sauvages
+s'approchèrent des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler
+avec leurs haches, afin d'en faire leur nourriture.</p>
+
+<p>Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansèrent
+un menuet qui fut bissé.</p>
+
+<p>Mais au moment où ces pauvres filles allaient être dévorées, les violons
+se turent et une fanfare de clairons éclata au lointain.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p>
+
+<p>Une troupe de marins français se précipita sur la plage en dansant
+vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se
+mirent à leur montrer le poing, et les demoiselles dansèrent de plus
+belle, en levant leurs mains vers le ciel.</p>
+
+<p>Bataille dansante!</p>
+
+<p>Pendant la bataille, le chef des Français et celui des sauvages eurent
+un combat singulier, qui était un pas de deux.</p>
+
+<p>Victoire des Français, figurée par une bourrée;&mdash;déroute des sauvages:
+une courante.</p>
+
+<p>Puis pas des guirlandes, représentant sans équivoque l'avénement de la
+civilisation dans ces contrées farouches.</p>
+
+<p>Mais le plus joli, c'était le finale. Tout ce qui précède n'est rien
+auprès du finale. Le finale prouvait tout uniment que l'auteur du livret
+était un homme de génie.</p>
+
+<p>Voici quel était le finale.</p>
+
+<p>La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement,
+jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en
+dansant le sentier abrupt qui conduisait à la statue du dieu, son
+père.&mdash;Arrivée là, elle se tenait sur la pointe d'un seul pied et
+remplissait sa coupe de l'eau du fleuve.&mdash;Pirouette.&mdash;Après quoi, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
+la fille du Mississipi, à l'aide de l'eau magique qu'elle avait puisée,
+aspergeait les Français qui dansaient en bas.</p>
+
+<p>Miracle! Ce n'était pas de l'eau qui tombait de cette coupe: c'était une
+pluie de pièces d'or.</p>
+
+<p>Fi de ceux qui ne saisiraient pas l'allusion délicate et bien sentie!</p>
+
+<p>Danse frénétique au bord du fleuve en ramassant les pièces d'or. Bal
+général des nièces du Mississipi, des matelots, et même des sauvages
+qui, revenus à des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le
+fleuve.</p>
+
+<p>Cela eut un succès extravagant.&mdash;Lorsque le corps de ballet disparut
+dans les roseaux, trois ou quatre mille voix émues crièrent: Vive M.
+Law!</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas fini; il y eut une cantate,&mdash;et qui chanta la
+cantate? Devinez! Ce fut la statue du fleuve.</p>
+
+<p>La statue était le signor Angelini, première haute-contre de l'Opéra.</p>
+
+<p>Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des poëmes
+fatigants et qu'il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes
+échevelés qui riment ces sortes d'obscénités.&mdash;Mais nous ne sommes pas
+du tout de <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> cet avis. Une cantate sans défaut vaut seule une
+tragédie.</p>
+
+<p>C'est notre opinion. Ayons-en le courage.</p>
+
+<p>La cantate était encore plus ingénieuse que le ballet; si c'est
+possible. Le génie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ce fils immortel de la Calédonie<br /></span>
+ <span class="i0">Aux rivages gaulois envoyé par les dieux,<br /></span>
+ <span class="i0">Apporte l'opulence avecque l'harmonie...<br /></span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour
+le régent.</p>
+
+<p>Tout le monde devait être content.</p>
+
+<p>Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal
+continua.</p>
+
+<p>M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l'estrade pendant
+la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans
+les manières du régent à son égard. Mais l'accueil de Son Altesse Royale
+fut excellent. Évidemment, on ne l'avait point encore prévenu.</p>
+
+<p>Avant de monter à l'estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point
+perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu'un
+d'inconnu s'approchait d'elle.&mdash;Aucun <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> message ne lui vint pendant
+la représentation.</p>
+
+<p>Tout marchait donc au mieux.</p>
+
+<p>Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente
+indienne du rond-point de Diane.</p>
+
+<p>Madame la princesse était là, seule, assise à l'écart.</p>
+
+<p>Elle attendait.</p>
+
+<p>Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa
+présence le gibier qu'il voulait prendre au piége, la troupe folle de
+nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient
+oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de
+la cantate.</p>
+
+<p>Chaverny imitait le grognement des sauvages; Nocé chantait avec des
+roulades impossibles:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ce fils immortel de la Calédonie, etc.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;A-t-elle eu un succès! criait le petit Oriol. Bis! bis! Le costume y
+est bien pour quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, par conséquent! concluaient ces messieurs; tressons des
+couronnes à Oriol!</p>
+
+<p>&mdash;A ce fils immortel de la place Maubert!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p>
+
+<p>La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de
+courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin! dit Navailles; nous étions
+inquiets.</p>
+
+<p>&mdash;Sans ce cher prince, point de fête! s'écria Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! cousin, fit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe?</p>
+
+<p>&mdash;Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, reprit Chaverny, t'a-t-on fait rapport de ce qui a
+eu lieu ici même tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il parlé de l'homme au sabre? demanda Nocé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous rirons plus tard, dit Chaverny; la faveur du régent est mon
+dernier patrimoine, et je ne l'ai que de seconde main... je tiens à ce
+que mon illustre cousin reste bien en cour... s'il pouvait aider le
+régent dans ses recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient
+sur l'eau après <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> tant d'années, m'intéresse comme le plus bizarre de
+tous les romans... Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Rien qui te puisse mettre sur la voie?...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait; il y a
+un homme...</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop jeunes, vous ne l'avez pas connu.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle
+main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers!</p>
+
+<p>&mdash;Son nom! répétèrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier Henri de Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici! s'écria étourdiment Chaverny, alors c'est bien sûr notre
+domino noir!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? demanda Gonzague avec vivacité, vous l'avez vu?</p>
+
+<p>&mdash;Une sotte affaire... nous ne connaissons ce Lagardère ni d'Ève ni
+d'Adam, cousin... mais si par hasard il était dans ce bal...</p>
+
+<p>&mdash;S'il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais
+bien de montrer à Son Altesse <ins class="correction" title="Royal">Royale</ins> l'assassin de Philippe de Nevers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! prononça derrière lui une voix grave et mâle.</p>
+
+<p>Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de
+le soutenir.</p>
+
+<p>Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis
+resta immobile, la main sur son c&oelig;ur qui battait à rompre sa
+poitrine.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>VII</h2>
+
+<h3>&mdash;La charmille.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
+
+<p>Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses
+courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits.</p>
+
+<p>Chaverny fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardère? demanda-t-il en posant la
+main sur la garde de son épée.</p>
+
+<p>Gonzague se retourna enfin et répondit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p>
+
+<p>La princesse écoutait et n'osait s'avancer. C'était cet homme-là qui
+tenait son destin dans sa main.</p>
+
+<p>Lagardère avait un costume complet de cour, en satin blanc brodé
+d'argent. C'était bien toujours le beau Lagardère! c'était le beau
+Lagardère plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse,
+avait pris de l'ampleur et de la majesté. L'intelligence virile, la
+noble volonté brillaient sur son visage: il y avait pour tempérer le feu
+de son regard, je ne sais quelle tristesse, résignée et douce.</p>
+
+<p>La souffrance est bonne aux grandes âmes: c'était une âme grande et qui
+avait souffert.</p>
+
+<p>Mais c'était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la
+tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la
+douleur, la joie, la passion avaient glissé sur son front hautain sans y
+laisser de traces.</p>
+
+<p>Il était beau; il était jeune: cette nuance d'or bruni que le soleil des
+Espagnes avait mis à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C'est
+là l'opposition héroïque: molle chevelure faisant cadre aux traits
+fièrement basanés d'un soldat!</p>
+
+<p>Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de
+Lagardère: il n'y en avait <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> point de porté pareillement: Lagardère
+avait l'air d'un roi.</p>
+
+<p>Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de
+Chaverny.</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'&oelig;il rapide du côté de la princesse, comme pour lui
+dire: Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et
+l'entraîna à l'écart.</p>
+
+<p>Gonzague ne fit point de résistance.</p>
+
+<p>Peyrolles dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, tenez-vous prêts!</p>
+
+<p>Il y eut des rapières dégainées. Madame de Gonzague vint se placer entre
+le groupe formé par son mari, causant avec Lagardère et les roués.</p>
+
+<p>Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix
+altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, que me voulez-vous?</p>
+
+<p>Ils étaient placés sous un lustre. Leurs deux visages s'éclairaient
+également et vivement.</p>
+
+<p>Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent,
+puis se baissèrent.</p>
+
+<p>Il frappa du pied avec fureur et tâcha de dégager son bras en disant une
+seconde fois:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, que me voulez-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p>
+
+<p>C'était une main d'acier qui le retenait.</p>
+
+<p>Non-seulement il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque
+chose d'étrange.</p>
+
+<p>Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer
+la main. Le poignet de Gonzague broyé dans cet étau se contracta.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà
+de son front.</p>
+
+<p>Henri garda le silence et serra plus fort.</p>
+
+<p>La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague. Ses doigts crispés se
+détendirent malgré lui.</p>
+
+<p>Les doigts de sa main droite.</p>
+
+<p>Alors, Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrirons-nous cela, messieurs! s'écria Chaverny, qui fit un pas en
+avant, l'épée haute.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à vos hommes de se tenir en repos! ordonna Lagardère.</p>
+
+<p>M. de Gonzague se tourna vers ses affidés et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci.</p>
+
+<p>Sa main était nue. Le doigt de Lagardère se posa sur une longue
+cicatrice qu'il avait à la naissance du poignet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui vous ai fait ceci!... murmura-t-il avec une émotion
+profonde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vous! répliqua Gonzague dont les dents, malgré lui,
+grinçaient; je m'en souviens! qu'avez-vous besoin de me le rappeler?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de
+Gonzague, répondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernière... Je ne
+pouvais avoir que des soupçons; il me fallait une certitude... Vous êtes
+l'assassin de Nevers!</p>
+
+<p>Gonzague eut un cri convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il en relevant la tête, j'ai
+assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la
+terre... et le régent de France ne voit que par mes yeux... Vous n'avez
+qu'une ressource contre moi, l'épée... Dégainez seulement: je vous en
+défie!</p>
+
+<p>Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n'est pas sonnée... Je
+choisirai mon lieu et mon temps... Je vous ai dit une fois: si vous ne
+venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous... Vous n'êtes pas venu: me
+voici!... Dieu est juste et Philippe de Nevers va être vengé!</p>
+
+<p>Il lâcha le poignet de Gonzague qui recula aussitôt de plusieurs pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p>
+
+<p>Lagardère en avait fini avec lui. Il se tourna du côté de la princesse
+et la salua avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, me voici à vos ordres.</p>
+
+<p>La princesse s'élança vers son mari et lui dit à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me
+trouverez sur votre chemin!</p>
+
+<p>Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main.</p>
+
+<p>Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait
+bouillir le sang.</p>
+
+<p>Il dit en rejoignant ses affidés:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et
+votre avenir... mais celui-là est un fou et le sort nous le livre...
+suivez-moi!</p>
+
+<p>Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du
+régent.</p>
+
+<p>Le souper venait d'être annoncé au palais et sous la riche tente dressée
+dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n'y avait plus personne
+sous les massifs.</p>
+
+<p>A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes
+allées. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+et M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant en
+répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous, M. le baron, où allons-nous!</p>
+
+<p>&mdash;Souper, leur répondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d'un
+mousquetaire.</p>
+
+<p>Lagardère et madame la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans
+la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la princesse dont l'émotion faisait trembler la voix, je
+viens d'entendre votre nom... Après vingt ans écoulés, votre voix a
+éveillé en moi un poignant souvenir... Ce fut vous... ce fut vous, j'en
+suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut moi, répondit Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me trompâtes-vous, en ce temps-là, monsieur?... Répondez avec
+franchise, je vous en supplie.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la bonté de Dieu m'inspira, madame... Mais ceci est une
+longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard... J'ai
+défendu votre époux, j'ai eu sa dernière parole, j'ai sauvé votre
+enfant... Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame?</p>
+
+<p>La princesse le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu a mis la loyauté sur votre front, <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> murmura-t-elle; mais je ne
+sais rien... et j'ai été bien souvent trompée.</p>
+
+<p>Lagardère était froid; ce langage le fit presque hostile.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ces mots que vous avez prononcés... «J'y suis?...»</p>
+
+<p>&mdash;Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari... mais de
+la bouche des assassins.</p>
+
+<p>&mdash;Vous <ins class="correction" title="le">les</ins> prononçâtes autrefois dans le fossé de Caylus.</p>
+
+<p>&mdash;Et je donnai ainsi une seconde fois la vie à votre enfant, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd'hui même, dans
+le grand salon de l'hôtel de Gonzague?</p>
+
+<p>&mdash;Mon envoyé... un autre moi-même.</p>
+
+<p>La princesse semblait chercher ses paroles.</p>
+
+<p>Certes, entre ce sauveur et cette mère, l'entretien aurait dû n'être
+qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces
+luttes diplomatiques dont le dénoûment doit être une rupture mortelle.</p>
+
+<p>Pourquoi? C'est qu'il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient
+également jaloux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p>
+
+<p>C'est que le sauveur avait des droits, la mère aussi.</p>
+
+<p>C'est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière
+que la solitude avait durcie, se défiait.</p>
+
+<p>Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son
+c&oelig;ur, était pris également de terreur et de défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l'éducation de
+votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit madame de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille,
+ma vraie fille, est réellement entre vos mains... Quel prix me
+demandez-vous pour cet immense bienfait?... Ne craignez pas d'élever
+trop haut vos prétentions, monsieur: je vous donnerais la moitié de ma
+vie.</p>
+
+<p>La mère se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait, à son insu.
+Elle ne connaissait point le monde.</p>
+
+<p>Lagardère retint une réplique amère et s'inclina sans mot dire.</p>
+
+<p>&mdash;Où est ma fille? demanda la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut d'abord, madame, répondit Henri, que vous consentiez à
+m'écouter...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, monsieur... mais je vous ai dit déjà...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas...
+et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille n'est pas ici, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est chez vous? s'écria la princesse avec un mouvement de hauteur.</p>
+
+<p>Puis se reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veillé sur ma fille depuis
+sa naissance... elle ne vous a jamais quitté...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc naturel qu'elle soit chez vous... Sans doute vous aviez
+des serviteurs...</p>
+
+<p>&mdash;Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une
+vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise...</p>
+
+<p>&mdash;Françoise Berrichon! s'écria la princesse avec vivacité.</p>
+
+<p>Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, voilà qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie!</p>
+
+<p>Ces paroles serrèrent le c&oelig;ur d'Henri comme une insulte. Madame de
+Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s'en apercevoir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi vers ma fille, je suis prête à vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne suis pas prêt, madame, répliqua Lagardère.</p>
+
+<p>La princesse dégagea son bras qui était sous le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois.</p>
+
+<p>Elle le regardait en face avec une sorte d'épouvante. Lagardère ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il y a autour de nous de grands périls.</p>
+
+<p>&mdash;Autour de ma fille?... Je suis là... je la défendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d'éclater, vous,
+madame?</p>
+
+<p>Son regard étincela.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous êtes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en
+forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère:
+Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, je me la suis faite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me l'avez point adressée, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez peur de moi?</p>
+
+<p>La princesse ne répondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me l'eussiez adressée, cette question, madame, dit-il avec une
+fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu
+franchement... autant que me l'eussent permis le respect et la
+courtoisie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'adresse, répondez-moi... en mettant de côté, si vous voulez,
+la courtoisie et le respect.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Lagardère, si j'ai tardé pendant de si longues années à
+vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle
+m'arriva... une nouvelle étrange, à laquelle je ne voulais point croire
+d'abord... une nouvelle incroyable en effet... La veuve de Nevers avait
+changé de nom! la veuve de Nevers s'appelait la princesse de
+Gonzague!...</p>
+
+<p>Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage.</p>
+
+<p>&mdash;La veuve de Nevers! répéta Henri. Madame, quand j'eus pris mes
+informations; quand je sus, à n'en pouvoir douter, que la nouvelle était
+vraie, je me dis: la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'hôtel de
+Gonzague?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!... voulut dire la princesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri; vous ignorez
+pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s'il
+se fût agi d'un sacrilége... vous ignorez pourquoi la présence à l'hôtel
+de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et
+qui m'appela son frère à son dernier soupir, me semblerait un outrage à
+la tombe, un blasphème odieux et impie...</p>
+
+<p>&mdash;Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur? demanda la princesse dont
+la prunelle s'alluma vaguement.</p>
+
+<p>&mdash;Non madame... ce premier et dernier entretien sera court... il n'y
+sera traité que des choses indispensables... Je vois d'avance avec
+chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous
+entendre... Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre
+question... Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre
+fille, je me demandai: Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle
+qui n'a pas su se défendre elle-même?</p>
+
+<p>La princesse se couvrit le visage de ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les
+sanglots, vous me brisez le c&oelig;ur!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise que ce fût mon intention, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas quel homme était mon père!... vous ne savez pas les
+tortures de mon isolement!... la contrainte employée!... les menaces...</p>
+
+<p>Lagardère s'inclina profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d'un ton de sincère respect, je sais de quel saint
+amour vous chérissiez M. le duc de Nevers... Le hasard qui mit entre mes
+mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les
+secrets d'une belle âme... vous l'aimiez ardemment, profondément, je le
+sais... cela me donne raison, madame... car vous êtes une noble femme...
+car vous étiez une épouse fidèle et courageuse... et cependant, vous
+avez cédé à la violence!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;La loi française n'admet point ce moyen tardif... les vraies preuves
+de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me les donnerez! s'écria la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les
+souvenirs si récents d'un bonheur perdu, cédé à la violence... Eh <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+bien!... la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne
+peut-elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille?... n'avais-je
+pas... n'ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute
+autre, moi qui n'ai jamais plié devant la force! moi qui, tout jeune,
+avais l'épée pour jouet! moi qui dis à la violence: Sois la bienvenue!
+tu es mon élément!</p>
+
+<p>La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait
+avec un véritable effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que j'ai deviné?... prononça-t-elle enfin à voix basse, est-ce
+que vous allez me refuser ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille... j'ai fait
+quatre cents lieues et j'ai risqué ma tête rien que pour vous la
+ramener... mais j'ai ma tâche tracée... voilà dix-huit ans que je
+défends votre fille... sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix
+fois sauvée...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur! s'écria la pauvre mère; sais-je s'il faut vous
+adorer ou vous haïr? mon c&oelig;ur s'élance vers vous et vous le
+repoussez... vous avez sauvé la vie de mon enfant!... vous l'avez
+défendue...</p>
+
+<p>&mdash;Et je la défendrai encore, madame! interrompit froidement Henri.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Même contre sa mère? dit la princesse qui se redressa.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, fit Henri, cela dépend!</p>
+
+<p>Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jouez avec ma détresse! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne
+vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu pour m'expliquer, madame... et j'ai hâte que
+l'explication soit achevée... Veuillez donc me prêter attention... Je ne
+sais pas comment vous me jugez: je crois que vous me jugez mal... ainsi
+peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la
+reconnaissance. Avec moi, madame? on n'esquive rien. Ma ligne est tracée
+d'avance; je la suis: tant pis pour les obstacles... Il faut compter
+avec moi de plus d'une manière. J'ai mes droits de tuteur...</p>
+
+<p>&mdash;De tuteur! se récria la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quel autre nom donner à l'homme qui, pour accomplir la prière d'un
+mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui?... C'est
+trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur! c'est pour cela
+que vous avez protesté!... ou bien votre trouble vous aveugle et vous
+n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> et dix-huit
+années de protection incessante m'ont fait une autorité qui est l'égale
+de la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... protesta encore madame de Gonzague, l'égale...</p>
+
+<p>&mdash;Qui est supérieure à la vôtre! acheva Lagardère en élevant la voix;
+car l'autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour
+compenser votre autorité de mère... et j'ai de plus l'autorité payée au
+prix d'un tiers de mon existence... Ceci, madame, ne me donne qu'un
+droit: veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de
+sollicitude sur l'orpheline. Je prétends user de ce droit, vis-à-vis de
+sa mère elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc défiance de moi? murmura la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit ce matin, madame... j'étais là caché dans la foule, je
+l'ai entendu... vous avez dit: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un seul
+instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais:
+Nevers est mort tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je craindre...? voulut interrompre la princesse en fronçant le
+sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devez rien craindre, madame! la fille de Nevers est restée
+sous ma garde, pure comme les anges du ciel!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, en ce cas...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir
+peur.</p>
+
+<p>La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait
+pas longtemps désormais sa colère.</p>
+
+<p>Lagardère reprit:</p>
+
+<p>&mdash;J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance... cette parole m'a
+glacé le c&oelig;ur, madame... sans cette parole, votre fille serait déjà
+dans vos bras...</p>
+
+<p>Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la
+première de toutes!... avant même d'avoir vu votre fille, votre unique
+enfant, l'orgueil parlant déjà en vous plus haut que l'amour!... La
+grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le c&oelig;ur de la
+mère!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme,
+moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères...
+parce que si l'on me disait: Votre fille est là, votre fille, l'enfant
+unique de l'homme que vous avez adoré; elle va mettre son front sur
+votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait
+cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui
+me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
+
+<p><ins class="correction" title="Le">La</ins> princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir
+ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me connaissez pas, dit-elle,&mdash;et vous me jugez!</p>
+
+<p>&mdash;Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi,
+j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre...
+Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de
+cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et
+contre vous-même?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous
+adresse... quelle vie nouvelle avez-vous préparée?.. quel bonheur autre
+en échange du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce
+pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de
+joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est
+pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les
+grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une
+parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole... Où
+<ins class="correction" title="est-t-il">est-il</ins> votre amour? Je ne le vois pas... votre fierté frémit, votre
+c&oelig;ur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M.
+de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mère!&mdash;le danger est là, je le
+devine, je le sens... et si je ne sais <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> pas défendre la fille de
+Nevers contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres,
+je n'ai rien fait, je suis parjure au mort.</p>
+
+<p>Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,&mdash;pardonnez-moi,
+mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes
+conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit
+libre!.. Et plutôt que de la voir esclave...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, monsieur! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la
+provocation.</p>
+
+<p>Lagardère cessa de marcher.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, répondit-il,&mdash;je n'achèverai pas... par respect pour
+vous-même... vous m'avez suffisamment compris.</p>
+
+<p>Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots à Henri
+stupéfait:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Nevers est la plus riche héritière de France... quand
+on croit tenir cette proie on peut bien se débattre... je vous ai
+compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VIII</h2>
+
+<h3>&mdash;Autre tête-à-tête.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p>
+
+<p>Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansart. La
+nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquent
+augmentait à chaque instant, mais les illuminations pâlissaient et
+l'ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre,
+annonçait la fin de la fête.</p>
+
+<p>Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait
+devoir troubler l'entrevue de Lagardère et de madame la princesse de
+Gonzague.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p>
+
+<p>Rien n'annonçait non plus qu'ils dussent tomber d'accord. La fierté
+révoltée d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans
+ce premier moment, elle s'en applaudissait.</p>
+
+<p>Lagardère avait la tête baissée.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de
+hauteur encore,&mdash;si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce
+cri d'allégresse dont vous avez parlé avec tant d'emphase, c'est que
+j'avais tout deviné! je savais que la bataille n'était point finie et
+qu'il n'était pas temps de chanter encore victoire... Dès que je vous ai
+vu, j'ai eu le frisson dans les veines... Vous êtes beau, vous êtes
+jeune, vous n'avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos
+aventures... L'idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un
+coup...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria Lagardère qui mit la main sur son c&oelig;ur,&mdash;celui qui
+est là-haut me voit et me venge de vos outrages!</p>
+
+<p>&mdash;Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague,&mdash;que
+vous n'avez pas fait ce rêve insensé!...</p>
+
+<p>Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci
+changea par deux fois de couleur.</p>
+
+<p>Puis il reprit d'une voix profonde et grave:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme... Suis-je un gentilhomme?... Je
+n'ai pas de nom... mon nom me vient des murailles ruinées où j'abritais
+mes nuits d'enfant abandonné... hier, j'étais un proscrit... et pourtant
+vous avez dit vrai, madame, j'ai fait ce rêve... non point un rêve
+insensé... J'ai fait un rêve radieux et divin... ce que je vous avoue
+aujourd'hui, madame, était, hier encore, un mystère pour moi... Je
+m'ignorais moi-même...</p>
+
+<p>La princesse sourit avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, madame, continua Lagardère,&mdash;sur mon honneur et sur
+mon amour!</p>
+
+<p>Il prononça ce dernier mot avec force.</p>
+
+<p>La princesse lui jeta un regard de haine.</p>
+
+<p>&mdash;Hier encore, poursuivit-il,&mdash;Dieu m'est témoin que je n'avais qu'une
+seule pensée: Rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m'était
+confié... Je dis la vérité, madame, et peu m'importe d'être cru, car je
+suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de
+votre fille... Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le
+loisir d'interroger mon âme?... J'étais heureux de mes seuls efforts, et
+mon dévouement avait son prix en lui-même?... Quand je suis parti de
+Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse... Il me
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> semblait que la mère d'Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me
+serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son c&oelig;ur ivre de joie!...
+Mais le long de la route, à mesure que l'heure de la séparation
+approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui
+grandissait et qui s'envenimait... Ma bouche essayait encore de
+prononcer ce mot: Ma fille... ma bouche mentait: Aurore n'est plus ma
+fille!... je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux... Elle me
+souriait, madame... hélas! pauvre sainte, à son insu et malgré elle,
+autrement qu'on ne sourit à son père!</p>
+
+<p>La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées:</p>
+
+<p>&mdash;Votre rôle est de me dire qu'elle vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne l'espérais pas, repartit Lagardère avec feu,&mdash;je voudrais
+mourir à l'instant même!</p>
+
+<p>Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la
+charmille.</p>
+
+<p>Sa poitrine agitée se soulevait par soubresauts.</p>
+
+<p>En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mêmes à la persuasion.
+Il n'y avait en elle que courroux et rancune.&mdash;Lagardère était le
+ravisseur de sa fille!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p>
+
+<p>Lagardère agissait comme ces mendiants d'Espagne qui pleurent des
+patenôtres, l'escopette au poing.&mdash;Lagardère voulait lui vendre sa
+fille!</p>
+
+<p>Sa colère était d'autant plus grande, qu'elle n'osait point l'exprimer.
+Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors
+même qu'on leur jette sa bourse!</p>
+
+<p>Ce Lagardère,&mdash;cet aventurier,&mdash;semblait ne vouloir point faire marché à
+prix d'or.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Aurore sait-elle le nom de sa famille?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie,
+répliqua Henri sans hésiter.</p>
+
+<p>Et comme la princesse relevait involontairement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous donne espoir, madame, s'interrompit-il,&mdash;vous respirez plus
+à l'aise... quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Le saura-t-elle seulement?... fit madame de Gonzague avec défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Elle le saura, madame... Si je la veux libre de son côté, pensez-vous
+que ce soit pour l'enchaîner du mien?... Dites-moi, la main sur votre
+conscience: Par la mémoire de Nevers, ma fille <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> vivra près de moi,
+en toute liberté et sûreté... Dites-moi cela, et je vous la rends!...</p>
+
+<p>La princesse était loin de s'attendre à cette conclusion, et cependant
+elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau: elle
+voulut opposer la ruse à la ruse.</p>
+
+<p>Sa fille était au pouvoir de cet homme. Ce qu'il fallait, c'était ravoir
+sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, dit Lagardère voyant qu'elle hésitait.</p>
+
+<p>La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n'a jamais vu
+autour d'elle que des ennemis et des pervers. Si je me suis trompée,
+monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux...</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue, je vous dois beaucoup... Ce n'était pas ainsi que nous
+devions nous revoir, monsieur de Lagardère... Peut-être avez-vous eu
+tort de me parler comme vous l'avez fait... Peut-être, de mon côté,
+ai-je montré trop d'orgueil... Je sais que j'ai de l'orgueil... J'aurais
+dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le
+conseil de famille étaient à l'adresse de M. de Gonzague et provoquées
+par l'esprit même <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> de cette jeune fille qu'on me donnait pour
+mademoiselle de Nevers. Je me suis irritée trop vite... Mais la
+souffrance aigrit, vous le savez bien... Et moi, j'ai tant souffert!...</p>
+
+<p>Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse
+attitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire,&mdash;car toute
+femme est comédienne supérieurement,&mdash;je suis jalouse de vous, ne le
+devinez-vous point?... Cela porte à la colère... Je suis jalouse de vous
+qui m'avez tout pris: sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses
+premières larmes et son premier sourire... Oh! oui, je suis jalouse!...
+Dix-huit ans de sa chère vie que j'ai perdus!... et vous me disputez ce
+qui me reste... Voulez-vous me pardonner?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux... bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame!</p>
+
+<p>&mdash;M'avez-vous donc cru un c&oelig;ur de marbre?... Que je la voie
+seulement!... Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère... Je suis
+votre amie... je m'engage à ne jamais l'oublier...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis rien, madame... Il ne s'agit pas de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! s'écria la princesse en se levant; rendez-moi ma fille... Je
+promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p>
+
+<p>Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est à vous... Je ne vous
+demande désormais que le temps de l'avertir et de la préparer... C'est
+une âme tendre qu'une émotion trop forte pourrait briser...</p>
+
+<p>&mdash;Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc bien près d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est en lieu sûr, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne puis-je du moins savoir...?</p>
+
+<p>&mdash;Ma retraite? A quoi bon? Dans une heure, ce ne sera plus celle
+d'Aurore de Nevers.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de
+Lagardère... Nous nous séparons amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais cessé d'être le vôtre, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je sens que je vous aimerai... Au revoir... et... espérez!</p>
+
+<p>Lagardère se précipita sur sa main qu'il baisa avec effusion.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, madame, dit-il, corps et âme, à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Où vous retrouverai-je? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Au rond-point de Diane, dans une heure.</p>
+
+<p>Elle s'éloigna.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p>
+
+<p>Dès qu'elle eut franchi la charmille, son sourire tomba; elle se mit à
+courir au travers du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai ma fille, s'écria-t elle, folle qu'elle était; je l'aurai!...
+Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme!</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers le pavillon du régent.</p>
+
+<p>Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de
+tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Espérez!... se disait-il; j'ai bien entendu... Elle a dit: espérez...
+Oh! comme je me trompais sur cette femme!... sur cette sainte!... Elle a
+dit: espérez... Est-ce que je lui demandais tant que cela... moi qui lui
+marchandais son bonheur... moi qui me défiais d'elle... moi qui croyais
+qu'elle n'aimait pas assez sa fille... Oh! comme je vais l'aimer!... et
+quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras!</p>
+
+<p>Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d'eau qui n'avait plus
+d'illuminations, et autour de laquelle la solitude régnait.</p>
+
+<p>Malgré sa fièvre d'allégresse, il ne négligea point de prendre ses
+précautions pour n'être point suivi. Deux ou trois fois, il s'engagea
+dans des allées détournées; puis, revenant sur ses pas en courant, il
+gagna tout d'un trait la loge de maître le Bréant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
+
+<p>Avant d'entrer, il s'arrêta et jeta à la ronde son regard perçant.</p>
+
+<p>Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts.</p>
+
+<p>Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui
+était tout près de là.</p>
+
+<p>Les pas s'éloignaient rapidement. Le moment était propice. Lagardère
+introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et
+entra.</p>
+
+<p>Il ne vit point d'abord mademoiselle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas
+de réponse.</p>
+
+<p>Mais bientôt, à la lueur d'une girandole voisine qui éclairait
+l'intérieur de la loge, il aperçut Aurore, penchée à une fenêtre, et qui
+semblait écouter.</p>
+
+<p>Il l'appela.</p>
+
+<p>Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s'élança vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc cette femme? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme? demanda Lagardère étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui était tout à l'heure avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous cela, Aurore?</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas? votre ennemie
+mortelle?</p>
+
+<p>Lagardère se prit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore? demanda-t-il.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous souriez, Henri? Je me suis trompée, tant mieux!... Laissons cela,
+et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de
+cette fête? Aviez-vous honte de moi? n'étais-je pas assez belle?</p>
+
+<p>La coquette entr'ouvrait son domino dont le capuchon retombait déjà sur
+ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage.</p>
+
+<p>&mdash;Pas assez belle! s'écria Lagardère; vous, Aurore!</p>
+
+<p>C'était de l'admiration; mais, il faut bien l'avouer, c'était une
+admiration un peu distraite.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites cela! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous
+me cachez quelque chose... Vous paraissez affligé... préoccupé... Hier,
+vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance... Je ne
+sais rien pourtant de plus qu'hier.</p>
+
+<p>Lagardère la regardait en face et semblait rêver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voilà!... je
+ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu... Je suis heureuse...
+Vous allez enfin me montrer le bal...</p>
+
+<p>&mdash;Le bal est achevé, dit Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... On n'entend plus ces joyeux accords qui venaient
+jusqu'ici railler la pauvre <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> recluse... Voilà du temps déjà que je
+n'ai vu passer personne dans les sentiers voisins... excepté cette
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire
+pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que vous m'effrayez! s'écria la jeune fille; est-ce que ce
+serait vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Répondez, Aurore... Était-elle seule quand elle a passé près d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume...
+Il portait un cordon bleu passé en sautoir...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a point prononcé son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a prononcé le vôtre... C'est pour cela que l'idée m'est venue de
+vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu ce qu'elle disait?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques paroles seulement... Elle était en colère et comme folle...
+Monseigneur, disait-elle...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! répéta Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'était le régent! fit Lagardère qui tressaillit.</p>
+
+<p>Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une
+joie d'enfant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le régent! s'écria-t-elle; j'ai vu le régent!</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours, reprit Lagardère;
+après?...</p>
+
+<p>&mdash;Après, je n'ai plus rien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce après qu'elle a prononcé mon nom?</p>
+
+<p>&mdash;C'est avant... J'étais à la fenêtre... J'ai cru entendre... Mais c'est
+que je crois reconnaître partout votre nom, Henri... Elle était bien
+loin encore... En se rapprochant, elle disait: La force! il n'y a que la
+force pour réduire cette indomptable volonté!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Lagardère qui laissa tomber ses bras le long de son corps,
+elle a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle a dit cela.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Mais comme vous êtes pâle, Henri; comme votre regard brûle!</p>
+
+<p>Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait.</p>
+
+<p>On lui aurait mis la pointe d'un poignard dans le c&oelig;ur qu'il n'aurait
+pas souffert davantage.</p>
+
+<p>Le rouge lui vint au front tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;La violence! fit-il en contenant sa voix qui voulait éclater; la
+violence après la ruse! égoïsme profond! perversité du c&oelig;ur!...
+Rendre le bien <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange! Mal
+pour mal, bien pour bien, voilà l'équité humaine... Mais rendre le mal
+pour le bien, par le nom du Christ! cela est odieux et infâme... Cette
+pensée-là ne peut venir que de l'enfer... Elle me trompait... Je
+comprends tout... On va essayer de m'accabler sous le nombre... On va
+nous séparer...</p>
+
+<p>&mdash;Nous séparer! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme un
+jeune lévrier; qui?... cette femme!</p>
+
+<p>L'expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune
+fille recula épouvantée.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>Elle revint vers Henri qui avait mis sa tête entre ses mains, et elle
+voulut lui jeter les bras autour du cou.</p>
+
+<p>Il la repoussa avec une sorte d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! laissez-moi! dit-il; cela est horrible!... Il y a une
+malédiction autour de nous, une malédiction sur nous.</p>
+
+<p>Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'aimez plus, Henri, balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou.</p>
+
+<p>Il se tordit les bras et un éclat de rire douloureux souleva sa
+poitrine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa
+force fléchissaient à la fois,&mdash;je ne sais pas... sur l'honneur, je ne
+sais plus!... Qu'y a-t-il dans mon c&oelig;ur?... La nuit... le vide!...
+Mon amour... mon devoir... lequel des deux, conscience!</p>
+
+<p>Il se laissa choir sur un siége, murmurant de ce ton plaintif des
+innocents, privés de raison:</p>
+
+<p>&mdash;Conscience! conscience! lequel des deux?... mon devoir... mon
+amour?... ma mort ou ma vie?... Elle a des droits, cette femme!... Et
+moi!... moi, n'en ai je pas aussi!</p>
+
+<p>Aurore n'entendait point ces paroles qui tombaient, inarticulées, de la
+bouche de son ami.</p>
+
+<p>Mais elle voyait sa détresse, et son c&oelig;ur se brisait.</p>
+
+<p>&mdash;Henri! Henri!... dit-elle en s'agenouillant devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne s'achètent pas, ces droits sacrés! reprenait Lagardère en qui
+l'affaissement succédait à la fièvre; ils ne s'achètent pas... même au
+prix de la vie!... J'ai donné ma vie: c'est vrai!... Que me doit-on pour
+cela? Rien!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu! Henri! mon Henri! calmez-vous!... expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Rien!... et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose?... Et si
+je l'ai fait pour qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> me doive quelque chose, que vaut mon
+dévouement?... Folie! folie!...</p>
+
+<p>Aurore lui tenait les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Folie! reprit-il avec révolte; j'ai bâti sur le sable... un souffle de
+vent a renversé le frêle édifice de mon espoir... mon rêve n'est plus!</p>
+
+<p>Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait
+point ses larmes brûlantes qui roulaient sur sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi?... avait-on
+besoin de moi ici?... Que suis-je?... Cette femme n'a-t-elle pas eu
+raison?... J'ai parlé haut... j'ai parlé comme un insensé... Qui me dit
+que vous seriez heureuse? s'interrompit-il en relevant sur Aurore son
+regard égaré. Vous pleurez...</p>
+
+<p>&mdash;Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me verriez-vous pleurer?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je? Aurore, Aurore! Sait-on jamais le c&oelig;ur des femmes?...
+sais-je seulement, moi, si vous m'aimez...</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous aime!... s'écria la jeune fille avec une ardente expansion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p>
+
+<p>Henri la contemplait avidement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez si je vous aime! répéta Aurore, vous, Henri!...</p>
+
+<p>Lagardère lui mit la main sur la bouche.&mdash;Elle la baisa.&mdash;Il la retira
+comme si la flamme l'eût touchée.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez moi, reprit-il; je suis bouleversé... Et pourtant, il faut
+bien que je sache... Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore... Il
+faut que je sache!... Ecoutez bien!... réfléchissez bien... nous tenons
+ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie... Répondez, je vous en
+supplie, avec votre conscience, avec votre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répondrai comme à mon père! dit Aurore.</p>
+
+<p>Il devint livide et ferma les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce nom-là!... balbutia-t-il d'une voix si faible, qu'Aurore aurait
+eu peine à l'entendre,&mdash;jamais ce nom-là!... Mon Dieu! reprit-il après
+un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie
+appris!... Qui voit-elle en moi, sinon son père?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... Henri!... voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait
+plus charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente
+ans me semblaient des vieillards!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p>
+
+<p>Sa voix était tremblante et douce lorsqu'il poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge croyez-vous que j'aie, Aurore?</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe votre âge, Henri!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux connaître votre pensée... quel âge?</p>
+
+<p>Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt.</p>
+
+<p>L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'étranges
+enfantillages.</p>
+
+<p>Aurore baissa les yeux, son sein battit.</p>
+
+<p>Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée et la porte du
+ciel sembla s'ouvrir pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas votre âge, Henri, dit-elle, mais ce nom que je vous
+donnais tout à l'heure... ce nom de père... ai-je pu jamais le prononcer
+sans sourire?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, ma fille?... je pourrais être votre père...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne pourrais pas être votre fille, Henri!</p>
+
+<p>L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels, était vinaigre et fiel
+auprès des enchantements de cette voix.</p>
+
+<p>Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu'à la
+dernière goutte:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p>
+
+<p>&mdash;J'étais plus âgé que vous ne l'êtes maintenant quand vous vîntes au
+monde, Aurore... j'étais un homme déjà.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau
+d'une main et votre épée de l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Aurore, mon enfant bien-aimée!... ne me regardez pas au travers de
+votre reconnaissance... voyez moi tel que je suis...</p>
+
+<p>Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit
+à le contempler longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite,&mdash;le sourire aux
+lèvres et les paupières demi-voilées,&mdash;rien de meilleur, rien de plus
+noble, rien de si beau que vous!</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>IX</h2>
+
+<h3>&mdash;Où finit la fête.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p>
+
+<p>C'était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de
+Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore
+elle-même, beau comme elle était belle.</p>
+
+<p>Et si vous l'aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l'ardeur pudique de
+son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein
+palpitant, le sourire ému aux lèvres! si vous l'aviez vue! L'amour
+chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en
+une seule, marier étroitement deux âmes, <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> l'amour, ce cantique
+sublime que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l'enivrante
+manne qu'apporte la rosée du ciel; l'amour sait embellir la laideur
+elle-même, l'amour met à la beauté <ins class="correction" title="un">une</ins> auréole divine!</p>
+
+<p>Lagardère pressa contre son c&oelig;ur sa fiancée frémissante.</p>
+
+<p>Il y eut un long silence; leurs lèvres ne se touchaient point.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! merci! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Leurs yeux se parlaient.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore... avec moi... as-tu
+toujours été heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., bien heureuse, répondit la jeune fille...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, Aurore,... aujourd'hui, tu as pleuré!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez cela, Henri?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout ce qui te regarde... Pourquoi pleurais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pleurent les jeunes filles? dit Aurore voulant éluder la
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas comme les autres, toi... Quand tu pleures... Je t'en prie,
+pourquoi pleurais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De votre absence, Henri... Je vous vois bien rarement... Et aussi de
+cette pensée...</p>
+
+<p>Elle hésita; son regard se détourna.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Quelle pensée? demanda Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La
+pensée qu'il y a des femmes bien belles dans ce Paris... que toutes les
+femmes doivent avoir envie de vous plaire... et que peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être...? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-être vous aimez une autre que moi.</p>
+
+<p>Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me donnerait-il donc cette félicité! murmura celui-ci en extase;
+faut-il croire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut croire que je t'aime! dit Aurore étouffant sur la poitrine de
+son amant le son de sa propre voix qui l'effrayait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aimes!... toi!... Aurore!... sens-tu mon c&oelig;ur battre?... Oh!
+s'il était vrai?... Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille
+chérie?... connais-tu ton c&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Il parle... je l'écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Hier, tu étais un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, je suis une femme... Henri, Henri, je t'aime!</p>
+
+<p>Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et toi? reprit Aurore.</p>
+
+<p>Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis heureux!... je suis heureux!</p>
+
+<p>Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa
+du pied et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce encore?</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais tu avais des regrets..., prononça tout bas Henri, qui baisa
+ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Quels regrets puis-je avoir si tu restes près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute... j'ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau
+qui te cachait les splendeurs du monde... Tu as entrevu la cour, le
+luxe, la lumière... Tu as entendu les voix de la fête... Que penses-tu
+de la cour...?</p>
+
+<p>&mdash;La cour est belle, répondit Aurore; mais je n'ai pas tout vu, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Te sens-tu faite pour cette vie?... Ton regard brille... Tu aimerais
+le monde!</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans moi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien sans toi.</p>
+
+<p>Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient
+souriantes?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles!</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont heureuses, en effet, ces femmes... Elles ont des châteaux
+et des hôtels...</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu es dans notre maison, Henri, je l'aime mieux qu'un palais...</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont des amis...</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas?</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont une famille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma famille, c'est toi!</p>
+
+<p>Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire
+aux lèvres. C'était son c&oelig;ur qui parlait.</p>
+
+<p>Mais Lagardère voulait l'épreuve complète. Il fit appel à tout son
+courage et reprit après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont... une mère!</p>
+
+<p>Aurore pâlit. Elle n'avait plus de sourire. Une larme perla entre ses
+paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur
+sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Une mère! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie
+de ma mère... Après vous, Henri, c'est à ma mère que je pense le plus
+souvent...</p>
+
+<p>Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Si je l'avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle; si je
+l'entendais vous appeler: Mon fils... Oh! que seraient de plus les joies
+du paradis!... Mais, se reprit-elle après une courte pause, s'il me
+fallait choisir entre ma mère et vous...</p>
+
+<p>Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une
+mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec
+effort; je le dis parce que je le pense... S'il me fallait choisir entre
+ma mère et vous...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d'Henri et
+s'écria la voix pleine de sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! oh! je t'aime! je t'aime!</p>
+
+<p>Lagardère se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa
+poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel à témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu qui nous <ins class="correction" title="vois">voit</ins>, s'écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous
+entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure
+qu'elle sera heureuse!</p>
+
+<p>Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! merci! poursuivit Lagardère en <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> haussant son front jusqu'à
+ses lèvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure...
+je suis ivre et fou!... Oh! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi!
+Mais que disais-je tout à l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que
+j'ai dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens déborder en
+moi la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous être heureux! heureux
+longtemps!... Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux
+que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que
+je faisais avant d'avoir rencontré ton berceau sur mon chemin... Les
+autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?...
+les autres, quand ils sont riches comme je l'étais, riches de vigueur et
+d'ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s'en
+vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse... Tu es venue,
+Aurore: je me suis fait avare aussitôt... Un instinct providentiel m'a
+dit d'arrêter court ces largesses de sang, d'amour et de c&oelig;ur... j'ai
+thésaurisé pour te garder tout... j'ai renfermé la fougue de mes belles
+années dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aimé, rien désiré... ma
+passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'éveille, naïve
+et robuste comme si mon c&oelig;ur n'avait que vingt ans... Tu m'écoutes,
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allégresse, c'est vrai,
+mais je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces années?... Je
+les ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir... je les
+ai passées à guetter l'éveil de ton âme... je les ai passées à chercher
+ma joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai
+l'âge d'être heureux, l'âge de t'aimer!... tu es à moi!... nous serons
+tout l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien
+en ce monde... nous irons en quelque retraite ignorée, loin d'ici.. bien
+loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour à pleine coupe...
+l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc!</p>
+
+<p>Elle écoutait avec ravissement.</p>
+
+<p>&mdash;L'amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!...</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de
+Barbanchois; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou!</p>
+
+<p>Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent,
+que les orgies de la régence dégoûtaient profondément, mais qui était
+ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de
+France.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil avaient été chargés <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> par M. le baron de la
+Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le
+baron de Barbanchois.</p>
+
+<p>Ils traversaient le jardin désert et assombri.</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l'on avait
+soupé, si nous nous reposions, mon bon?</p>
+
+<p>&mdash;J'obtempère, répondit <ins class="correction" title="Passsepoil">Passepoil</ins>, le vieux est lourd et le payement
+léger.</p>
+
+<p>Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié
+réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain
+favori:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous?... où allons-nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Pécaïre! lui répondit Cocardasse, je n'en sais rien, où le diable
+m'emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il curieux, ce vieil ivrogne! ajouta Passepoil.</p>
+
+<p>Ils s'assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa
+poche et se mit à la bourrer tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est notre dernier souper, dit-il, il était bon.</p>
+
+<p>&mdash;Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou!
+j'ai mangé une volaille et demie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Passepoil, c'est la petite qui était <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> devant moi... avec
+ses cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de
+ma main.</p>
+
+<p>&mdash;Fameuse! s'écria Cocardasse; sandieou! et les fonds d'artichauts qui
+étaient autour!</p>
+
+<p>&mdash;Et sa taille!... à prendre avec dix doigts... l'as-tu remarquée...?</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux la mienne! dit gravement Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! se récria Passepoil; rousse et louche, la tienne!</p>
+
+<p>Il parlait de la voisine de Cocardasse.</p>
+
+<p>Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.</p>
+
+<p>&mdash;Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper;
+où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie?... Fais des
+excuses, capédébiou! sinon je te fends sans pitié.</p>
+
+<p>Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient
+guère mieux que cet austère baron de Barbanchois.</p>
+
+<p>Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire
+d'excuses.</p>
+
+<p>On dégaina, on se donna d'énormes horions en pure perte, puis on se prit
+aux cheveux et l'on finit par tomber sur le corps de M. le baron de
+Barbanchois, qui s'éveilla de nouveau pour chanter.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous, bon Dieu! où allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! j'avais oublié le vieux pécaïre! dit Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;Emportons-le, ajouta Passepoil.</p>
+
+<p>Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s'embrassèrent avec effusion,
+en versant des larmes abondantes.</p>
+
+<p>Ce serait ne point les connaître que de penser qu'ils avaient oublié
+d'emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade,
+remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de
+Barbanchois.</p>
+
+<p>Celui-ci rêvait qu'il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par
+M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu'il glissait
+sous la table après souper.</p>
+
+<p>Autres temps! autres m&oelig;urs! dit le proverbe menteur.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne l'as pas revue? demanda Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ça?... celle qui était devant moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non! la petite au domino rose?</p>
+
+<p>&mdash;Pas l'ombre!... j'ai fureté dans toutes les tentes...</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! moi, je suis entré jusque dans le palais... et je te promets
+qu'on me regardait, ma <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> caillou!... Il y avait des dominos roses en
+veux-tu en voilà... Mais ce n'était pas le nôtre... J'ai voulu parler à
+l'un d'eux qui m'a donné une croquignole sur le bout du nez en
+m'appelant défunt croquemitaine!... «Pécaïre! ai-je répondu, mon
+illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée!»</p>
+
+<p>&mdash;Et lui, demanda Passepoil, l'as-tu rencontré?</p>
+
+<p>Cocardasse baissa le ton.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-il, mais j'ai entendu parler de lui... Le régent n'a pas
+soupé... Il est resté enfermé plus d'une heure avec le Gonzague... Toute
+la séquelle que nous avons vue à l'hôtel ce matin piaule et menace...
+Sandieou! s'ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage,
+notre pauvre petit Parisien n'a qu'à se bien tenir!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien peur! soupira frère Passepoil, qu'ils ne nous débarrassent
+de lui.</p>
+
+<p>Cocardasse, qui était en avant, s'arrêta, ce qui arracha une plainte à
+M. le baron de Barbanchois.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là!... Il en a
+vu bien d'autres!...</p>
+
+<p>&mdash;Tant va la cruche à l'eau..., murmura Passepoil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<p>Il n'acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la
+pièce d'eau.</p>
+
+<p>Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur
+premier mouvement était toujours de se cacher.</p>
+
+<p>Les pas approchaient. C'était une troupe d'hommes armés, en tête de
+laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de
+Berry.</p>
+
+<p>A mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières
+s'éteignaient.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la
+troupe.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans le jardin! affirmait un sergent aux gardes; j'ai interrogé
+tous les piquets et les grand'gardes des portes... son costume était
+facile à reconnaître. On ne l'a point vu.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt dieux! répliqua un soldat, celui-là n'aura pas volé son
+affaire!... Je l'ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier
+dont on veut les pommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce bon garçon doit être un pays! murmura Passepoil attendri par cette
+métaphore normande.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! enfants! ordonna Bonnivet, vous savez que c'est un
+dangereux jouteur...</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent; une autre patrouille cheminait <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> du côté du
+palais, une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue
+Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s'éteignaient sur leur
+passage.</p>
+
+<p>On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre
+exécution se préparait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma caillou, dit Cocardasse, c'est à lui qu'ils en veulent.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me paraît clair, répondit Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement
+malmené M. de Gonzague... C'est lui qu'ils cherchent...</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas pour le trouver... pour avoir raison de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui...
+S'ils le manquent, cette fois...</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront!... Lou petit
+couquin a le diable dans le corps... Si tu m'en crois, nous allons le
+chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes...</p>
+
+<p>Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le moment.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Apapur! veux-tu discuter contre moi? s'écria le bouillant Cocardasse;
+c'est le moment ou jamais!... Eh donc! s'il n'avait pas besoin de nous,
+il nous recevrait avec la botte de Nevers!... Nous sommes en faute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute... Mais du diable si
+ce n'est pas une mauvaise affaire!</p>
+
+<p>Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son
+lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son
+somme. L'histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le
+guérit de ses rhumatismes.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil se mirent en quête.</p>
+
+<p>La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans
+le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.</p>
+
+<p>On vit s'éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent.</p>
+
+<p>Une croisée s'ouvrit; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses
+serviteurs invisibles:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, sur vos têtes, qu'on le prenne vivant!</p>
+
+<p>&mdash;Merci Dieu! grommela Bonnivet, dont l'escouade était au rond-point de
+Diane, si <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> le gueux a entendu cela, il va nous tailler des
+croupières!</p>
+
+<p>Nous sommes bien forcé d'avouer que les patrouilles n'allaient point à
+ce jeu de bon c&oelig;ur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation
+de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament.</p>
+
+<p>Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de
+cadets de province, des grives,&mdash;comme on les appelait alors dans les
+tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait,&mdash;que d'affronter
+pareille besogne.</p>
+
+<p>Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir.</p>
+
+<p>Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il
+espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le
+Bréant était le gardien.</p>
+
+<p>Il avait remis son domino noir, et le visage d'Aurore se cachait de
+nouveau sous un masque.</p>
+
+<p>Il quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent
+ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs
+gourdes pour se donner du c&oelig;ur; pardonnez-nous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh donc! ajouta Cocardasse, c'était un feu follet que ce domino rose!</p>
+
+<p>&mdash;Doux Jésus! s'écria frère Passepoil, le voici. Cocardasse se frotta
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Debout! ordonna Lagardère.</p>
+
+<p>Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes françaises au bout
+de l'allée:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire ceci? ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant! répondit
+Passepoil.</p>
+
+<p>C'était au fond de sa gourde qu'il avait puisé cette liberté de langage.</p>
+
+<p>Lagardère ne demanda même pas d'explication. Il avait tout deviné.</p>
+
+<p>La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient
+passé pour lui comme des minutes; il n'avait point mesuré le temps; il
+s'était attardé.</p>
+
+<p>La tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous avec moi solidement et franchement? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A la vie, à la mort! répondirent les deux braves la main sur le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait
+en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p>
+
+<p>Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-on relevé les gardes des postes? interrogea Henri.</p>
+
+<p>&mdash;On les a renforcées, répondit Cocardasse; il faut jouer serré,
+sandieou!</p>
+
+<p>Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour
+aux Ris?</p>
+
+<p>&mdash;Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il ne vous ouvrira point sa porte! dit Lagardère avec un geste
+de dépit.</p>
+
+<p>Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment
+logique.</p>
+
+<p>Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la
+porte.</p>
+
+<p>Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours;
+on eût dit que des pas s'approchaient de tous côtés avec précaution;
+Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L'endroit où ils
+étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux
+massifs, c'était partout désormais ténèbres profondes.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> tout pour le tout. Ne
+vous occupez point de moi. Je sais comment me tirer d'affaire... J'ai là
+un déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis... Emmenez
+cette jeune fille: vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent,
+vous tournerez à gauche... La porte de M. le Bréant est au bout du
+premier corridor... Vous passerez masqués et vous direz: «De la part de
+celui qui est dans votre loge...» Il vous ouvrira la porte de la rue et
+vous irez m'attendre derrière l'oratoire du Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Entendu! fit Cocardasse.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore... Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de
+livrer cette jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;Apapur! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage! promit le
+Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Gare aux mouches! ajouta Passepoil avec une fierté qu'on ne lui
+connaissait point.</p>
+
+<p>Et tous deux en même temps:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois-ci, vous serez content de nous!</p>
+
+<p>Lagardère baisa la main d'Aurore et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Courage! c'est ici notre <ins class="correction" title="derrière">dernière</ins> épreuve.</p>
+
+<p>Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le
+rond-point de Diane.</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver
+sa route!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que
+sur la glace!</p>
+
+<p>&mdash;Mes mignons, dit Cocardasse; c'est une dame du corps de ballet.</p>
+
+<p>Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient devant lui et ajouta
+effrontément:</p>
+
+<p>&mdash;Son Altesse Royale nous attend!</p>
+
+<p>Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage.</p>
+
+<p>Mais, dans l'ombre d'un massif d'orangers en caisse qui flanquait
+l'angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l'affût.</p>
+
+<p>Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.</p>
+
+<p>Ils étaient là pour Lagardère, qu'on s'attendait à voir paraître
+d'instant en instant.</p>
+
+<p>Gonzague dit quelques mots à l'oreille de Peyrolles.</p>
+
+<p>Celui-ci s'aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées
+embusqués derrière le massif. Tous s'élancèrent sur les pas de nos deux
+braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino
+rose.</p>
+
+<p>M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s'y
+était attendu.</p>
+
+<p>Seulement, il l'ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son
+escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
+
+<p>Lagardère, lui, s'était glissé jusqu'au bout du sentier pour voir si sa
+fiancée atteindrait le pavillon sans encombre.</p>
+
+<p>Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de
+gardes françaises fermait l'avenue.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! monsieur le chevalier! cria le chef avec un peu d'altération
+dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie; vous êtes
+cerné de tous côtés.</p>
+
+<p>C'était l'exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des
+mousquets sonna contre le sol.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-on de moi? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l'épée.</p>
+
+<p>Le vaillant Bonnivet, qui s'était avancé à pas de loup par derrière, le
+saisit à bras-le-corps. Lagardère n'essaya point de se dégager et
+demanda pour la deuxième fois:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-on de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez
+bien le voir.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;En avant, messieurs!... au palais!.. j'espère que vous me rendrez
+témoignage: j'ai fait à moi tout seul cette importante capture.</p>
+
+<p>Ils étaient bien une soixantaine. On entoura <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> Henri et on le porta
+plutôt qu'on ne le conduisit dans les appartements de Philippe
+d'Orléans.</p>
+
+<p>Puis on ferma la porte du vestibule et il n'y eut plus dans le jardin
+âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste
+sur le gazon mouillé.</p>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>X</h2>
+
+<h3>&mdash;La dégradation.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p>
+
+<p>Ce que l'on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du
+régent était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les
+ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte
+d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orléans, un fauteuil
+pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires
+du conseil et des pliants pour les secrétaires d'État.</p>
+
+<p>Au-dessus de la principale porte était l'écusson de France avec le
+lambel d'Orléans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p>
+
+<p>Les affaires du royaume se réglaient là, chaque jour, un peu à la
+diable, après le dîner. Le régent dînait tard; l'opéra commençait de
+bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps.</p>
+
+<p>Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde; cela ressemblait
+à un tribunal.</p>
+
+<p>MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du
+régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et
+d'Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux
+portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front,
+devant une glace.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix; mais, enfin, nous le
+tenons!... Ah! le diable d'homme!</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il fait beaucoup de résistance? demanda Machault, le lieutenant de
+police.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait
+arrivé!</p>
+
+<p>Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le
+cardinal de Bissy, Voyer d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des
+affidés de Gonzague avaient pu se faire jour: Navailles, Choisy, Nocé,
+Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère Taranne.</p>
+
+<p>Chaverny causait avec M. de Brissac, qui <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> dormait debout pour avoir
+passé trois nuits à boire.</p>
+
+<p>Douze ou quinze hommes, armés jusqu'aux dents, se tenaient derrière
+Lagardère.</p>
+
+<p>Il n'y avait là qu'une seule femme: madame la princesse de Gonzague, qui
+était assise à la droite du régent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu'il aperçut Lagardère, nous
+n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre
+fête et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs
+du royaume!... Vous êtes accusé aussi d'avoir tiré l'épée dans
+l'enceinte du Palais-Royal... C'est nous faire repentir trop vite de
+notre clémence à votre égard.</p>
+
+<p>Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre.</p>
+
+<p>Il répondit d'un ton froid, mais respectueux:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on répète ce qui s'est dit entre
+M. de Gonzague et moi... Quant à la seconde accusation, j'ai tiré
+l'épée, c'est vrai, mais ce fut pour défendre une dame... Parmi ceux qui
+sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage.</p>
+
+<p>Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous avez dit vrai!</p>
+
+<p>Henri le regarda avec étonnement et vit que ses compagnons le
+gourmandaient.</p>
+
+<p>Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait
+s'arrêter longtemps à ces bagatelles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela... mais prenez
+garde: il est une chose qu'on ne vous pardonnera point... Vous avez
+promis à madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille... Est-ce
+vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, je l'ai promis.</p>
+<p>
+&mdash;Vous m'avez envoyé un messager qui m'a fait, en votre nom, la même
+promesse... Le reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal?... Les
+cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu'on vous reproche...
+mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu'il sera fait justice de vous, si
+vous le méritez... Où est mademoiselle de Nevers?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondit Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Il ment! s'écria impétueusement la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame... J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p>
+
+<p>Il y eut dans l'assemblée un murmure désapprobateur.</p>
+
+<p>Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas mademoiselle de Nevers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'impudence! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.</p>
+
+<p>Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'impudence!</p>
+
+<p>M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla
+incontinent d'appliquer à cet insolent la question extraordinaire.
+Pourquoi chercher midi à quatorze heures?</p>
+
+<p>Le régent à Lagardère, sévèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, réfléchissez bien à ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, la réflexion n'ajoute rien à la vérité et n'en retranche
+rien: j'ai dit la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrirez vous cela, monseigneur? dit la princesse, qui avait peine à
+se contenir. Sur mon honneur! sur mon salut! il ment!... Il sait où est
+ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-même, tout à l'heure, à dix pas
+d'ici, dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez, ordonna le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> j'ai dit la
+vérité... Alors, j'espérais encore accomplir ma promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?... balbutia la princesse hors d'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je n'espère plus.</p>
+
+<p>Madame de Gonzague retomba épuisée sur son siége.</p>
+
+<p>La partie grave de l'assistance: les ministres, les magistrats, les ducs
+regardaient avec curiosité cet étrange personnage, dont tant de fois le
+nom avait frappé leur oreille au temps de leur jeunesse: «Le beau
+Lagardère! Lagardère le spadassin!» Cette figure intelligente et calme
+n'allait point à un vulgaire traîneur d'épée.</p>
+
+<p>Certains dont le regard était plus perçant essayaient de voir ce qu'il y
+avait derrière cette apparente tranquillité. C'était comme une
+résolution triste, et profondément réfléchie.</p>
+
+<p>Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire
+beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là, grâce au nom de leur patron,
+partie intéressée dans le débat; mais leur patron ne venait pas.</p>
+
+<p>Le régent reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de
+France... quand vous me faisiez dire: «La fille de votre ami vous est
+rendue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p>
+
+<p>&mdash;J'espérais qu'il en serait ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous espériez...?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme est sujet à se tromper.</p>
+
+<p>Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être
+ses conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur! s'écria la princesse qui se tordait les bras, ne
+voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant!... Il l'a: j'en fais le
+serment! il la tient cachée... C'est lui... oh! je le reconnais bien!...
+c'est à lui que j'ai remis ma fille, la nuit du meurtre... je m'en
+souviens! je le sais! je le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, monsieur? dit le régent.</p>
+
+<p>Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère; sous ses
+cheveux perlèrent des gouttes de sueur.</p>
+
+<p>Mais il répondit, sans démentir son calme:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la princesse se trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle avec folie; et ne pouvoir confondre cet homme!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudrait qu'un témoin..., commença le régent.</p>
+
+<p>Il s'interrompit, parce que Henri s'était redressé de son haut,
+provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte
+principale.</p>
+
+<p>L'entrée de Gonzague fit une courte sensation. <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> Il salua
+de loin <ins class="correction" title="sa princesse la femme">la
+princesse sa femme</ins> et Philippe d'Orléans. Il resta près de la porte.</p>
+
+<p>Son regard croisa celui d'Henri qui prononça d'un accent de défi:</p>
+
+<p>&mdash;Que le témoin se montre donc!... et que le témoin ose me reconnaître!</p>
+
+<p>Les yeux de Gonzague battirent comme s'il eût essayé en vain de soutenir
+le regard de l'accusé.</p>
+
+<p>Chacun vit bien cela; mais Gonzague parvint à sourire et l'on se dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il a pitié!...</p>
+
+<p>Un silence profond régnait cependant dans la salle.</p>
+
+<p>Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du
+seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à nous! dit-il à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Et les papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Et les papiers.</p>
+
+<p>Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouva de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu! s'écria-t-il; avais-je raison de dire que ce bossu
+valait son pesant d'or!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jugé... il
+nous a donné un fier coup d'épaule!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardère;
+puisque vous êtes juge, soyez équitable... Qu'y a-t-il devant vous en ce
+moment? Un pauvre gentilhomme, trompé, comme vous-même, dans son
+espoir... J'ai cru bien faire... J'ai cru pouvoir compter sur un
+sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous.
+J'ai promis avec la témérité d'un homme qui souhaite sa récompense.</p>
+
+<p>Il s'arrêta et reprit avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;Car je pensais avoir droit à une récompense!...</p>
+
+<p>Ses yeux se baissèrent malgré lui, et sa voix s'embarrassa dans sa
+gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il en cet homme-là? demanda le vieux Villeroy à Voyer
+d'Argenson.</p>
+
+<p>Le vice-chancelier répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme-là est un grand c&oelig;ur ou le plus lâche de tous les
+coquins!</p>
+
+<p>Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Le sort s'est joué de moi, monseigneur; voilà tout mon crime... Ce que
+je pensais tenir m'a échappé. Je me punis moi-même et je retourne en
+exil.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est commode! dit Navailles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p>
+
+<p>Machault parlait bas au régent.</p>
+
+<p>&mdash;Je me mets à vos genoux, monseigneur! commença la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez, madame! interrompit Philippe d'Orléans.</p>
+
+<p>Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle.</p>
+
+<p>Il reprit en s'adressant à Lagardère:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites... Ce que vous
+avez fait est indigne d'un gentilhomme... Ayez pour châtiment votre
+propre honte... Votre épée, monsieur!</p>
+
+<p>Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le
+ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue.</p>
+
+<p>&mdash;Sang-Dieu! grommela Chaverny qui avait la fièvre et ne savait
+pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tuât.</p>
+
+<p>Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny
+détourna les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l'on brisait les
+éperons des chevaliers convaincus de félonie... mais la noblesse existe,
+Dieu merci... et la dégradation de noblesse est la peine la plus cruelle
+que puisse subir un soldat... Monsieur, vous n'avez plus le droit de
+<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> porter une épée... Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui
+passage... cet homme n'est plus digne de respirer le même air que vous.</p>
+
+<p>Un instant on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de
+cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les
+décombres; son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible
+que ses voisins s'écartèrent, bien plus par frayeur que par obéissance à
+l'ordre du régent. Mais l'angoisse succéda vite à la colère, et
+l'angoisse fit place à cette froideur résolue qu'il montrait depuis le
+commencement de la séance.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre
+Altesse Royale, et je n'en appellerai point.</p>
+
+<p>Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voilà le tableau qui passait
+devant ses yeux.</p>
+
+<p>Cela ne valait-il pas le martyre?</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la porte au milieu du silence général.</p>
+
+<p>Le régent avait dit tout bas à la princesse:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien. On le suivra.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au devant de lui M. le
+prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, dit Gonzague en s'adressant au <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> duc d'Orléans, je barre
+le passage à cet homme!</p>
+
+<p>Chaverny était dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu'il eût
+envie de se jeter sur Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, si Lagardère avait encore son épée!</p>
+
+<p>Taranne poussa le coude d'Oriol.</p>
+
+<p>&mdash;Le petit marquis devient fou!... murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme? demanda le régent.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que votre religion a été trompée, répondit Gonzague; la
+dégradation de noblesse n'est point le châtiment qui convient aux
+assassins.</p>
+
+<p>Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le régent se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là est un assassin! acheva Gonzague qui mit son épée nue sur
+l'épaule de Lagardère.</p>
+
+<p>Et nous pouvons vous affirmer qu'il tenait ferme la poignée.</p>
+
+<p>Mais Lagardère n'essaya pas de le désarmer.</p>
+
+<p>Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient
+des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat
+de rire.</p>
+
+<p>Il écarta seulement l'épée et saisit le poignet <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> de Gonzague en le
+serrant si violemment que l'arme tomba. Lagardère ne la ramassa point.</p>
+
+<p>Il amena Gonzague, ou plutôt il le traîna jusqu'à la table, et montrant
+sa main que la douleur tenait ouverte, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Une marque!... une marque!</p>
+
+<p>Le regard du régent était sombre.</p>
+
+<p>Toutes les respirations suspendues s'arrêtaient.</p>
+
+<p>&mdash;Gonzague est perdu!... murmura Chaverny.</p>
+
+<p>Gonzague eut une magnifique audace.</p>
+
+<p>&mdash;Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j'attendais cela!... Philippe,
+notre frère, va être vengé!... Cette blessure, je l'ai reçue en
+défendant la vie de Nevers.</p>
+
+<p>La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son
+flanc.</p>
+
+<p>Il resta un instant atterré, tandis qu'un grand cri s'élevait dans la
+salle.</p>
+
+<p>&mdash;L'assassin de Nevers! l'assassin de Nevers!</p>
+
+<p>Et Navailles, et Nocé, et Choisy et tous les autres ajoutaient:</p>
+
+<p>&mdash;Ce diable de bossu nous l'avait bien dit.</p>
+
+<p>La princesse avait mis ses mains au devant de son visage avec horreur.
+Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
+
+<p>Lagardère sembla s'éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête,
+l'entourèrent sur un signe du régent.</p>
+
+<p>&mdash;Infâme! gronda-t-il comme un lion qui rugit; infâme!... infâme!...</p>
+
+<p>Puis, rejetant à dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au
+collet:</p>
+
+<p>&mdash;Hors de là! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me
+touche!</p>
+
+<p>Il se retourna vers Philippe d'Orléans, et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je suis sacré... j'ai sauf-conduit de Votre Altesse
+Royale!</p>
+
+<p>Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il
+déplia:</p>
+
+<p>&mdash;Libre, quoi qu'il advienne! lut-il à haute voix; vous l'avez écrit...
+vous l'avez signé!</p>
+
+<p>&mdash;Surprise! voulut dire Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment qu'il y a tromperie..., ajoutèrent MM. de Tresmes et de
+Machault.</p>
+
+<p>Le régent leur imposa silence d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d'Orléans a
+plus d'une parole?... s'écria-t-il. C'est écrit; c'est signé... cet
+homme est libre... Il a quarante-huit heures pour passer la frontière.</p>
+
+<p>Lagardère ne bougea pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez entendu, monsieur! fit le régent avec dureté, sortez!</p>
+
+<p>Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin dont il jeta les
+morceaux aux pieds du régent.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas... Je vous rends votre
+parole... De cette liberté que vous m'offrez et qui m'est due, je ne
+prends, moi, que vingt-quatre heures... C'est tout ce qu'il me faut pour
+démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause!... Assez
+d'humiliations comme cela! Je relève la tête... et sur l'honneur de mon
+nom... entendez-vous, messieurs? sur mon honneur à moi, Henri de
+Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je me charge de le prouver...
+Sur mon honneur, je promets et je jure que demain, à pareille heure,
+madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai
+prisonnier de Votre Altesse Royale... Vous pouvez convoquer les juges!</p>
+
+<p>Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l'entouraient en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Faites place!... je prends mon droit.</p>
+
+<p>Gonzague l'avait précédé. Gonzague avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Faites place! messieurs, répéta Philippe <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> d'Orléans; vous,
+monsieur, demain à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges...
+Et sur Dieu! justice sera faite.</p>
+
+<p>Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte. Leur rôle était
+fini en ce lieu.</p>
+
+<p>Le régent resta un instant pensif; puis il dit, en appuyant son front
+contre sa main:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, voici une affaire étrange!</p>
+
+<p>&mdash;Un effronté coquin, murmura le lieutenant de police Machault.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent; nous
+verrons cela demain...</p>
+
+<p>Lagardère descendit seul et sans armes le grand escalier du pavillon.</p>
+
+<p>Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert,
+Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté
+leurs bonnets par dessus les moulins.</p>
+
+<p>Trois estafiers gardaient l'entrée du corridor qui menait chez maître le
+Bréant.</p>
+
+<p>Gonzague était debout au milieu du vestibule, l'épée nue à la main.</p>
+
+<p>La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte.</p>
+
+<p>Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens.</p>
+
+<p>Lagardère n'y fit pas attention seulement. Il <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> avait les défauts de
+sa vaillance; il se croyait invulnérable.</p>
+
+<p>Il marcha droit à M. de Gonzague qui croisa l'épée devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyons pas si pressé, M. de Lagardère, dit-il; nous avons à
+causer... Toutes les issues sont fermées et personne ne nous écoute,
+sauf ces amis dévoués... ces autres nous-mêmes... Nous pouvons, par la
+sambleu! parler à c&oelig;ur ouvert.</p>
+
+<p>Il riait d'un rire sarcastique et méchant.</p>
+
+<p>Lagardère s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les
+ferme... J'étais l'ami de Nevers comme le régent, et j'ai bien aussi le
+droit de venger sa mort... Ne m'appelez pas infâme! s'interrompit-il;
+c'est peine perdue... nous savons que les perdants injurient toujours au
+jeu... M. de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va
+mettre votre conscience bien à l'aise?... Vous croyez avoir fait un
+mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'était pas en votre
+pouvoir...</p>
+
+<p>La figure d'Henri s'altéra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous
+n'avez commis <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> qu'une toute petite inexactitude... une nuance! un
+rien!... Si vous aviez mis <i>plus</i> au lieu de <i>pas</i>... si vous aviez dit:
+Aurore n'est plus en mon pouvoir...</p>
+
+<p>&mdash;Si je croyais..., commença Lagardère qui ferma les poings. Mais tu
+mens! se reprit-il, je te connais.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'eût été
+l'exacte et pure vérité.</p>
+<p>
+Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague
+pointa l'épée entre ses deux yeux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Attention, vous autres!</p>
+
+<p>Puis il reprit, raillant toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui... nous avons gagné une assez jolie partie... Aurore est
+en notre pouvoir...</p>
+
+<p>&mdash;Aurore!... s'écria Lagardère d'une voix étranglée.</p>
+
+<p>&mdash;Aurore... et certaines pièces...</p>
+
+<p>Il tomba lourdement à la renverse. D'un bond, Lagardère passant par
+dessus son corps, s'était élancé dans le jardin.</p>
+
+<p>Gonzague se releva en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'issue? demanda-t-il à Peyrolles qui était sur le seuil en
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'issue.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien sont-ils là?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Cinq, répondit Peyrolles, qui se prit à écouter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... c'est assez: il n'a pas son épée.</p>
+
+<p>Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près.&mdash;Sous le vestibule,
+les affidés pâles et la sueur au front prêtaient aussi l'oreille.</p>
+
+<p>Ils avaient fait du chemin depuis la veille!&mdash;L'or seul avait sali leurs
+mains jusque-là.&mdash;Gonzague les voulait habituer à l'odeur du sang.</p>
+
+<p>La pente était glissante: ils descendaient.</p>
+
+<p>Gonzague et Peyrolles s'arrêtèrent au bas du perron.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils tardent! murmura Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps semble long! fit Peyrolles; ils sont là-bas derrière la
+tente.</p>
+
+<p>Le jardin était noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne
+fouettant tristement les toiles de tenture.</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous pris la jeune fille? demanda Gonzague comme s'il eût
+voulu causer pour tromper son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Chantre, à la porte même de sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle été bien défendue?</p>
+
+<p>&mdash;Deux rudes lames... mais qui ont pris la <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> fuite quand nous leur
+avons dit que Lagardère était sur le carreau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas vu leurs visages?</p>
+
+<p>&mdash;Non... ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout...</p>
+
+<p>&mdash;Et les papiers, où étaient-ils?...</p>
+
+<p>Peyrolles n'eut pas le temps de répondre. Un cri d'angoisse se fit
+entendre derrière la tente indienne du côté de la loge de maître le
+Bréant.</p>
+
+<p>Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être l'un des nôtres! murmura Peyrolles tout tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix.</p>
+
+<p>Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est le chef? demanda Gonzague.</p>
+
+<p>&mdash;Gauthier Gendry, répondit le factotum.</p>
+
+<p>Gauthier Gendry était un grand gaillard, bien bâti, qui avait été
+caporal aux gardes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit-il; un brancard et deux hommes... nous allons
+l'enlever.</p>
+
+<p>On entendait cela dans le vestibule; nos joueurs de lansquenet, nos
+roués de petite espèce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines.</p>
+
+<p>Les dents d'Oriol claquaient à se briser.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oriol! appela Gonzague;&mdash;Montaubert!</p>
+
+<p>Ils vinrent tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.</p>
+
+<p>Et comme ils hésitaient:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons tous tué, dit-il, puisque le meurtre profite à tous.</p>
+
+<p>Il fallait se hâter avant que le régent ne renvoyât son monde. Bien
+qu'on eût l'habitude de sortir par la grand'porte qui était tout à
+l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué
+du palais pouvait avoir l'idée de prendre par la cour aux Ris pour se
+retirer.</p>
+
+<p>Oriol, le c&oelig;ur défaillant, Montaubert indigné prirent le brancard.
+Gauthier Gendry les précéda dans le fourré.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne,
+le coquin était pourtant bien mort.</p>
+
+<p>Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir. Montaubert était
+une manière de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui
+restait à cent lieues du crime; Oriol, poltron paisible et bon enfant,
+avait horreur du sang.</p>
+
+<p>Ils étaient là pourtant tous deux,&mdash;et les <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> autres attendaient,
+Taranne, Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s'assurer ainsi de
+leur discrétion.</p>
+
+<p>Ils s'étaient donnés à lui; ils n'existaient que par lui. Reculer,
+c'était tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme à qui
+rien ne résistait.</p>
+
+<p>Si on leur eût dit au début: «Vous en arriverez là,» personne parmi eux
+peut-être n'eût fait le premier pas. Mais le premier pas étant fait, le
+second aussi, plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvèrent en
+ce temps que la cloison est mince qui sépare l'immoralité du crime.</p>
+
+<p>Ils ne pouvaient plus reculer: voilà l'excuse banale et terrible!</p>
+
+<p>Gonzague l'avait dit: Qui n'est pas avec moi est contre moi. Le mal,
+c'est qu'ils n'étaient plus dans cette situation de l'honnêteté commune
+où l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme.</p>
+
+<p>Le vice tue la conscience.</p>
+
+<p>Peut-être eussent-ils encore reculé devant le meurtre commis de leur
+propre main.&mdash;Peut-être...</p>
+
+<p>Gauthier Gendry reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il aura été mourir un peu plus loin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p>
+
+<p>Il tâta le sol autour de lui et se prit à chercher, rampant sur les
+pieds et sur les mains.</p>
+
+<p>Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée.</p>
+
+<p>A quelque vingt-cinq pas de là, il s'arrêta en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le voici!</p>
+
+<p>Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.</p>
+
+<p>&mdash;A tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté!... nous ne faisons
+point de mal.</p>
+
+<p>Oriol avait la langue paralysée.</p>
+
+<p>Ils aidèrent Gauthier Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui
+était étendu sur la terre au beau milieu d'un massif.</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore tout chaud! dit l'ancien caporal aux gardes, allez!</p>
+
+<p>Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur
+fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir.</p>
+
+<p>Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge de
+maître le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches. Ils
+eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis
+lors.</p>
+
+<p>En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le
+perron.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p>
+
+<p>Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir,
+mais il riait de son rire aigre et strident.</p>
+
+<p>Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti.</p>
+
+<p>Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l'altération de sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! est-il venu?</p>
+
+<p>Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry
+venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l'épaule.</p>
+
+<p>Le bossu chancela et fut près de tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ivre! dit-on.</p>
+
+<p>Et tout le monde entra dans le corridor.</p>
+
+<p>Maître le Bréant n'eut garde d'insister pour connaître le nom du
+gentilhomme qu'on emportait ainsi à bras parce qu'il avait trop soupé!</p>
+
+<p>Au Palais-Royal, on était tolérant et discret.</p>
+
+<p>Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et
+n'éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de
+Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles.</p>
+
+<p>Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le
+cadavre à la Seine.</p>
+
+<p>Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivés là, nos deux roués sentirent
+que le c&oelig;ur leur <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> manquait. Moyennant une pistole chacun,
+l'ancien caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas
+de débris. Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin
+et l'on s'alla coucher.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent
+assurément de tout ce qui précède, s'éveilla au milieu du ruisseau de la
+rue Pierre Lescot, dans un état qu'il est inutile de décrire.</p>
+
+<p>C'était lui le cadavre qu'Oriol et Montaubert avaient porté sur leur
+brancard.</p>
+
+<p>M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la
+régence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous
+la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé.</p>
+
+<p>En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquiète à son
+sujet, il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles m&oelig;urs!... jouer des tours semblables à un homme de ma
+qualité!... je vous le demande, où allons-nous?...</p>
+
+<p>Le bossu sortit le dernier par la petite porte de maître le Bréant. Il
+fut longtemps à traverser la cour aux Ris qui cependant n'était point
+large. De l'entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il
+fut obligé de s'asseoir <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> plusieurs fois sur les bornes qui étaient
+le long des maisons.</p>
+
+<p>Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement.</p>
+
+<p>On s'était trompé sous le vestibule. Le bossu n'était pas ivre. Si M. de
+Gonzague n'eût pas eu tant d'autres sujets de préoccupation, il aurait
+bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n'était pas de bon aloi.</p>
+
+<p>Du coin du palais au logis de M. de Lagardère dans la rue du Chantre, il
+n'y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes à faire ces deux pas.</p>
+
+<p>Il n'en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains
+qu'il monta l'escalier conduisant à la chambre de maître Louis.</p>
+
+<p>En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte.</p>
+
+<p>La porte de l'appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée
+aussi.</p>
+
+<p>Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre,
+celle ou personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le
+bossu s'appuya au chambranle; sa gorge râlait.</p>
+
+<p>Il essaya d'appeler Françoise et Jean-Marie, mais sa voix ne sortit
+point.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<p>Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu'au coffre qui
+contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous
+avons donné plusieurs fois la description.</p>
+
+<p>Le coffre avait été brisé à coups de hache. Le paquet avait disparu.</p>
+
+<p>Le bossu s'étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup
+de grâce.</p>
+
+<p>Cinq heures de nuit sonnèrent à l'oratoire du Louvre. Les premières
+lueurs du crépuscule parurent.</p>
+
+<p>Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains.</p>
+
+<p>Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire et en retira un
+pourpoint de satin blanc, horriblement souillé de sang.&mdash;On eût dit que
+ce brillant pourpoint chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner
+une large plaie.</p>
+
+<p>Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu'à un
+bahut où il trouva du linge et de l'eau.</p>
+
+<p>C'était de quoi laver cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint.</p>
+
+<p>Le pourpoint était celui de Lagardère,&mdash;mais la blessure saignait à
+l'épaule du bossu.</p>
+
+<p>Il la pansa de son mieux et but une gorgée d'eau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p>
+
+<p>Puis il s'accroupit, éprouvant un peu de soulagement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!.. murmura-t-il,&mdash;seul... Ils m'ont tout pris... Mes armes et mon
+c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Sa tête, lourde, tomba entre ses mains.</p>
+
+<p>Quand il se redressa ce fut pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez avec moi, mon Dieu... J'ai vingt-quatre heures pour recommencer
+ma tâche de dix-huit années.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>LE CONTRAT DE MARIAGE.</h2>
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>I</h2>
+
+<h3>&mdash;Encore la maison d'or.&mdash;</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<p>On avait travaillé toute la nuit à l'hôtel de Gonzague. Les cases
+étaient faites. Dès le matin, chaque marchand était venu meubler ses
+quatre pieds carrés. La grande salle elle-même avait ses loges toutes
+neuves et l'on y respirait l'âpre odeur du sapin raboté.</p>
+
+<p>Dans les jardins, l'installation était complète aussi. Rien n'y restait
+des magnificences passées. Quelques arbres déshonorés s'élevaient à
+peine çà et là; quelques statues aux carrefours des <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> cinq ou six
+rues de cabanes qu'on avait percées sur l'emplacement des parterres.</p>
+
+<p>Au centre d'une petite place, située non loin de l'ancienne niche de
+Médor et tout en face du perron de l'hôtel, on voyait encore, sur un
+piédestal de marbre, une statue mutilée de la Pudeur.</p>
+
+<p>Le hasard a de ces moqueries.&mdash;Qui sait si l'emplacement de notre Bourse
+actuelle ne servira pas, dans les siècles à venir, à quelque monument
+honnête?</p>
+
+<p>Et tout cela était plein dès l'aube. Il n'y avait point alors d'agents
+de change, mais les courtiers ne manquaient pas. L'art en enfance était
+déjà l'art. On s'agitait, on se démenait, on vendait, on achetait, on
+mentait, on volait:&mdash;on faisait des affaires.</p>
+
+<p>Les fenêtres de madame la princesse de Gonzague qui donnaient sur le
+jardin étaient fermées et leurs contrevents épais&mdash;celles du prince, au
+contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas broché d'or.</p>
+
+<p>Il ne faisait jour ni chez le prince, ni chez la princesse.</p>
+
+<p>M. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, était encore
+au lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la
+<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> veille et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille
+très-respectable qui était à son chevet. Il était riche, ce fidèle M. de
+Peyrolles; il était avare ou plutôt avide, car s'il aimait l'argent
+passionnément c'était pour les bonnes choses que l'argent procure.</p>
+
+<p>Nous n'en sommes plus à dire qu'il n'avait aucune espèce de préjugé. Il
+prenait de toutes mains et comptait bien être un fort grand seigneur
+dans ses vieux jours.</p>
+
+<p>C'était le Dubois de Gonzague. Le Dubois du régent voulait être
+cardinal. Nous ne savons quelle était l'ambition de ce discret M. de
+Peyrolles, mais les Anglais avaient inventé déjà ce titre «milord
+Million.»</p>
+
+<p>Peyrolles voulait être tout simplement monseigneur Million.</p>
+
+<p>Gauthier Gendry était en train de lui faire son rapport.&mdash;Gauthier
+Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et
+Montaubert, avaient porté le cadavre jusqu'à l'arche Marion où ils
+l'avaient précipité dans le fleuve.</p>
+
+<p>Peyrolles bénéficiait de moitié sur le payement des coquins employés par
+son maître. Il solda Gauthier Gendry et le congédia, mais celui-ci dit
+avant de partir:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Les bons vivants deviennent rares. Vous avez là, sous votre croisée,
+un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner, à l'occasion, un
+honnête coup de main.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'appelles?</p>
+
+<p>&mdash;La Baleine... Il est fort et stupide comme un b&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Engage-le, répondit Peyrolles;&mdash;ceci par prudence, car j'espère bien
+que nous en avons fini avec toutes ces violences.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Gauthier Gendry,&mdash;j'espère bien le contraire... Je vais
+engager la Baleine.</p>
+
+<p>Il descendit au jardin où la Baleine était dans l'exercice de ses
+fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son
+heureux rival, Ésope II, dit Jonas.</p>
+
+<p>Peyrolles se leva et se rendit chez son maître.</p>
+
+<p>Il apprit avec étonnement que d'autres l'avaient devancé.</p>
+
+<p>Le prince de Gonzague donnait en effet audience à nos deux amis
+Cocardasse junior et frère Passepoil: tous deux en belle tenue, malgré
+l'heure matinale, brossés de frais et ayant fait déjà leur tour à
+l'office.</p>
+
+<p>&mdash;Mes drôles! commença M. de Peyrolles dès qu'il les
+aperçut,&mdash;qu'avez-vous fait hier, pendant la fête?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p>
+
+<p>Passepoil haussa les épaules et Cocardasse tourna le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit ce Gascon
+éloquent,&mdash;à servir un illustre patron tel que vous, monseigneur, autant
+il est pénible d'avoir affaire à monsieur..... Pas vrai, ma caillou?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, répondit Passepoil,&mdash;a lu dans mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez entendu, fit Gonzague qui avait l'air exténué,&mdash;il faut
+que vous ayez des nouvelles ce matin même... des nouvelles certaines...
+des preuves palpables... je veux savoir s'il est vivant ou mort!</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil saluèrent de cette ample et belle façon qui
+faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingués de l'Europe.&mdash;Ils
+passèrent roides devant M. de Peyrolles et sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles déjà tout
+blême,&mdash;de qui vous parliez ainsi: vivant ou mort?</p>
+
+<p>&mdash;Je parlais du chevalier de Lagardère, répliqua Gonzague qui remit sa
+tête fatiguée sur l'oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Peyrolles stupéfait,&mdash;pourquoi ce doute? Je viens de payer
+Gauthier Gendry...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Gauthier Gendry est un méchant coquin... et toi, tu te fais vieillot,
+mons Peyrolles! nous sommes mal servis... Pendant que tu dormais, j'ai
+déjà travaillé ce matin. J'ai vu Oriol et j'ai vu Montaubert... Pourquoi
+nos hommes ne les ont-ils pas accompagnés jusqu'à la Seine?</p>
+
+<p>&mdash;La besogne était achevée... Monseigneur a eu lui-même cette pensée de
+forcer deux de ses amis...</p>
+
+<p>&mdash;Amis!... répéta Gonzague avec un dédain si profond, que Peyrolles
+resta bouche close.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien fait, reprit le prince;&mdash;et tu as raison: ce sont mes
+amis... Tudieu! il faut qu'ils le croient!... Ce sont mes amis... De qui
+userait-on sans mesure, sinon de ses amis?... Je veux les mater,
+devines-tu cela?... Je veux les lier à triple n&oelig;ud... les
+enchaîner... Si M. de Horn avait eu seulement une centaine de bavards
+derrière lui, le régent se fût bouché les oreilles... Le régent aime
+avant tout son repos... Le sort fâcheux de M. le comte de Horn...</p>
+
+<p>Il s'interrompit, voyant que le regard de Peyrolles était fixé sur lui
+avidement.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! dit-il avec un rire un peu contraint,&mdash;en voici un qui a
+déjà la chair de poule!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous en êtes à craindre quelque <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> chose de M. le régent!
+demanda Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, fit Gonzague qui se souleva sur le coude,&mdash;je te jure devant
+Dieu que si je tombe tu seras pendu!</p>
+
+<p>Peyrolles recula de trois pas; les yeux lui sortaient de la tête.</p>
+
+<p>Gonzague, pour le coup, éclata de rire franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Roi des trembleurs! s'écria-t-il;&mdash;de ma vie je n'ai été si bien en
+cour... mais on ne sait pas ce qui peut arriver... Le cas échéant, je ne
+veux point subir le sort de M. de Horn... je veux qu'il y ait autour de
+moi, non pas des amis... il n'y a plus d'amis... mais des esclaves,&mdash;non
+pas des esclaves achetés, mais des esclaves enchaînés... des êtres
+vivant de mon souffle pour ainsi dire... et sachant bien qu'ils
+mourraient de ma mort!</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de moi, balbutia Peyrolles,&mdash;monseigneur n'avait pas
+besoin...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... toi, je te tiens depuis longtemps... mais les
+autres?... sais-tu qu'il y a de beaux noms dans cette bande?... sais-tu
+qu'une clientèle semblable est un bouclier?... Navailles est de sang
+ducal, Montaubert appartient aux Molé de Champlâtreux: des seigneurs de
+robe dont la voix sonne comme le bourdon de Notre-Dame,&mdash;Choisy <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> est
+le cousin de Mortemart, Nocé est l'allié de Lauzun,&mdash;Gironne tient à
+Cellamare, Chaverny aux princes de Soubise...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celui-là..., interrompit Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là, dit Gonzague, sera lié comme les autres... Il ne s'agit que
+de trouver une chaîne à sa fantaisie...&mdash;Si nous n'en trouvions pas, se
+reprit-il d'un air sombre, ce serait tant pis pour lui... Mais
+poursuivons notre revue: Taranne est protégé par M. Law en personne;
+Oriol, ce grotesque, est le propre neveu du secrétaire d'État le Blanc;
+Albret appelle M. de Fleury mon cousin... Il n'y a pas jusqu'à cet épais
+baron de Batz qui n'ait ses entrées chez la princesse palatine... Je
+n'ai pas pris mes gens à l'aveugle, sois sûr de cela... Vauxmenil me
+donne la duchesse de Berry; j'ai l'abbesse de Chelles par le petit
+Saveuse... Par la sambleu! je sais bien qu'ils me livreraient pour
+trente écus, tous, tant qu'ils sont; mais les voici dans ma main depuis
+hier soir... et demain matin, je les veux sous mes pieds.</p>
+
+<p>Il rejeta sa couverture et sauta hors de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Mes pantoufles, dit-il.</p>
+
+<p>Peyrolles s'agenouilla aussitôt et le chaussa de la meilleure grâce du
+monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+
+<p>Cela fait, il aida Gonzague à passer sa robe de chambre.</p>
+
+<p>C'était une bête à toutes fins.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis tout cela, mon ami Peyrolles, reprit Gonzague; car tu es mon
+ami, toi aussi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur... allez-vous me confondre avec...?</p>
+
+<p>&mdash;Du tout!... Il n'y en a pas un qui l'ait mérité, interrompit le prince
+avec un sourire amer; mais je te tiens si parfaitement mon ami,
+Peyrolles, que je te puis parler comme à un confesseur... On a besoin
+parfois de faire ses confidences: cela recorde... Nous disions donc
+qu'il nous les faut pieds et poings liés. La corde que je leur ai mise
+au cou ne fait encore qu'un tour: nous serrerons cela... Tu vas juger de
+suite combien la chose presse: nous avons été trahis cette nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Trahis! se récria Peyrolles; et par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par Gauthier Gendry, par Oriol et par Montaubert.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible!</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible tant que la corde ne les étranglera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment monseigneur sait-il...? demanda Peyrolles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, sinon que nos coquins n'ont pas fait leur devoir...</p>
+
+<p>&mdash;Gauthier Gendry vient de m'affirmer qu'il avait porté le corps à
+l'arche Marion...</p>
+
+<p>&mdash;Gauthier Gendry a menti comme un misérable qu'il est... Je ne sais
+rien... J'avoue que je renonce difficilement à l'espoir d'être
+débarrassé de ce coquin de Lagardère...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez des doutes?...</p>
+
+<p>Gonzague prit sous son oreiller un papier roulé et le déplia lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais guère de gens qui voulussent se moquer de moi,
+murmura-t-il; ce serait un jeu dangereux qu'une semblable espiéglerie
+vis-à-vis du prince de Gonzague.</p>
+
+<p>Peyrolles attendit qu'il s'expliquât plus clairement.</p>
+
+<p>&mdash;Et, d'un autre côté, poursuivit celui-ci, ce Gauthier Gendry a du
+moins la main sûre... Nous avons entendu le cri de l'agonie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc des doutes, monseigneur? répéta Peyrolles au comble de
+l'inquiétude.</p>
+
+<p>Gonzague lui passa le papier déroulé, et Peyrolles lut avidement.</p>
+
+<p>Le papier contenait une liste ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Le capitaine Lorrain,&mdash;Naples;</p>
+
+<p>»Staupitz,&mdash;Nuremberg;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p>
+
+<p>»Pinto,&mdash;Turin;</p>
+
+<p>»El Matador,&mdash;Glascow;</p>
+
+<p>»Joël de Jugan,&mdash;Morlaix;</p>
+
+<p>»Faënza,&mdash;Paris;</p>
+
+<p>»Saldagne,&mdash;id.;</p>
+
+<p>»Peyrolles,&mdash;...;</p>
+
+<p>»Philippe de Mantoue, prince de Gonzague,&mdash;...»</p>
+
+<p>Ces deux derniers noms étaient écrits à l'encre rouge,&mdash;ou au sang.</p>
+
+<p>Il n'y avait point de noms de ville à leur suite, parce que le vengeur
+ne savait pas encore en quel lieu il devait les punir.</p>
+
+<p>Les sept premiers noms, écrits à l'encre noire, étaient marqués d'une
+croix rouge.</p>
+
+<p>Gonzague et Peyrolles ne pouvaient ignorer ce que signifiait cette
+marque.</p>
+
+<p>Peyrolles avait le papier entre ses mains et tremblait comme la feuille.</p>
+
+<p>&mdash;Quand avez-vous reçu ce papier?... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin... de bonne heure... mais pas avant que les portes fussent
+ouvertes, car j'entendais déjà le bruit infernal que font tous ces fous
+dedans et dehors.</p>
+
+<p>Par le fait, c'était un assourdissant tapage. L'expérience n'avait pas
+appris encore à régler <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> une bourse, et à donner au tripot un joli
+air de décence. Tout le monde criait à la fois, et ce concert de voix
+tonnait comme le bruit d'une émeute.</p>
+
+<p>Mais Peyrolles songeait bien à cela!</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'avez-vous reçu? demanda-t-il encore.</p>
+
+<p>Gonzague montra la fenêtre qui faisait face à son lit, et dont un des
+carreaux était brisé.</p>
+
+<p>Peyrolles comprit et chercha des yeux sur le tapis, où il vit bientôt un
+caillou parmi les éclats de vitre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela qui m'a éveillé, dit Gonzague. J'ai lu... et l'idée m'est
+venue que Lagardère avait pu se sauver.</p>
+
+<p>Peyrolles courba la tête.</p>
+
+<p>&mdash;A moins, reprit Gonzague, que cet acte audacieux n'ait été exécuté par
+quelque affidé, ignorant le sort de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Espérons-le, murmura Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;En tous cas, j'ai mandé sur-le-champ Oriol et Montaubert... J'ai feint
+de tout ignorer... j'ai plaisanté... je les ai poussés... Ils m'ont
+avoué qu'ils avaient déposé le cadavre sur un monceau de débris dans la
+rue Pierre Lescot.</p>
+
+<p>Le poing fermé de Peyrolles frappa son genou.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en faut pas davantage, s'écria-t-il; un blessé <ins class="correction" title="peu">peut</ins> recouvrer la
+vie...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Nous saurons dans peu le vrai de l'affaire... Cocardasse et Passepoil
+sont sortis pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous vous fiez à ces deux renégats, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me fie à personne, ami Peyrolles, pas même à toi... Si je
+pouvais tout faire par moi-même, je ne me servirais de personne... Ils
+se sont enivrés cette nuit; ils ont eu tort; ils le savent... raison de
+plus pour qu'ils marchent droit... Je les ai fait venir; je leur ai
+ordonné de me trouver les deux braves qui ont défendu cette nuit la
+jeune aventurière qui prend le nom d'Aurore de Nevers.</p>
+
+<p>Il ne put s'empêcher de sourire en prononçant ces derniers mots.</p>
+
+<p>Peyrolles resta sérieux comme un croque-mort.</p>
+
+<p>&mdash;Et de remuer ciel et terre, acheva Gonzague,&mdash;pour savoir si notre
+bête noire nous a encore échappé.</p>
+
+<p>Il sonna et dit au domestique qui entra:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me prépare ma chaise!&mdash;Toi, mon ami Peyrolles, tu vas monter
+chez madame la princesse, afin de lui porter, selon l'habitude,
+l'assurance de mon profond respect. Tâche d'avoir de bons yeux: tu me
+diras quelle physionomie a l'antichambre de madame <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> la princesse, et
+de quel ton sa camériste t'aura répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Où retrouverai-je monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais d'abord au pavillon... J'ai hâte de voir notre jeune
+aventurière... Il paraît qu'elle et cette folle de dona Cruz font une
+paire d'amies... J'irai ensuite à l'hôtel de M. Law, qui me néglige...
+puis je me montrerai au Palais-Royal, où mon absence ne ferait pas
+bien... Qui sait quelles calomnies on pourrait répandre sur mon compte?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela sera long...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela sera court... J'ai besoin de voir nos amis... nos bons
+amis... Cette journée ne sera pas oisive, et je médite pour ce soir
+certain petit souper... Mais nous reparlerons de cela.</p>
+
+<p>Il s'approcha de la fenêtre et ramassa le caillou qui était sur le
+tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Peyrolles, avant de vous quitter, permettez que je
+vous mette en garde contre ces deux chenapans...</p>
+
+<p>&mdash;Cocardasse et Passepoil?... Je sais qu'ils t'ont fort maltraité, mon
+pauvre Peyrolles.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela... Quelque chose me dit qu'ils trahissent...
+Et tenez! s'il fallait une preuve... Ils étaient à l'affaire des fossés
+de Caylus, et cependant je ne les ai point vus sur la liste de mort...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<p>Gonzague, qui considérait le caillou d'un air pensif, déplia vivement le
+papier qu'il avait repris.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai, murmura-t-il; leurs noms manquent ici... Mais si c'est
+Lagardère qui a dressé cette liste et si nos deux coquins étaient à
+Lagardère, il eût mis leurs noms les premiers pour dissimuler la
+tromperie.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est trop subtil, monseigneur. Il ne faut rien négliger dans un
+combat à outrance: depuis hier, vous pontez sur l'inconnu... Cette
+créature étrange, ce bossu qui est entré, comme malgré vous, dans vos
+affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'y fais penser, interrompit Gonzague; il faut que celui-là me vide
+son sac jusqu'au fond.</p>
+
+<p>Il regarda par la croisée.</p>
+
+<p>Le bossu était justement au devant de sa niche et dardait un coup
+d'&oelig;il perçant vers les fenêtres de Gonzague.</p>
+
+<p>A la vue de ce dernier, le bossu baissa les yeux et salua
+respectueusement.</p>
+
+<p>Gonzague regarda encore son caillou.</p>
+
+<p>&mdash;Nous saurons cela, murmura-t-il; nous saurons tout cela... J'ai idée
+que la journée vaudra la nuit... Va, mon ami Peyrolles: voici ma
+chaise... A bientôt!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p>
+
+<p>Peyrolles obéit.</p>
+
+<p>M. de Gonzague monta dans sa chaise et se fit conduire au pavillon de
+dona Cruz.</p>
+
+<p>En traversant les corridors, pour se rendre chez madame de Gonzague,
+Peyrolles se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas pour la France, ma belle patrie, une de ces tendresses
+idiotes, comme j'en ai vu parfois... Avec de l'argent, on trouve des
+patries partout... Ma tirelire est à peu près pleine, et, dans
+vingt-quatre heures, je puis faire ma main dans les coffres du prince...
+Le prince me paraît baisser... Si les choses ne vont pas mieux d'ici à
+demain, je boucle ma valise et je vais chercher un air qui convienne
+davantage à ma santé délicate... Que diable! d'ici à demain, la mine
+n'aura pas eu le temps de sauter!»</p>
+
+<p>Cocardasse junior et frère Passepoil avaient promis de se multiplier
+pour mettre fin aux incertitudes de M. le prince de Gonzague.</p>
+
+<p>Ils étaient gens de parole. Nous les retrouvons non loin de là dans un
+cabaret borgne de la rue Aubry-le-Boucher, buvant et mangeant comme
+quatre.</p>
+
+<p>La joie brillait sur leurs visages.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mort! dit Cocardasse en tendant son gobelet.</p>
+
+<p>Passepoil l'emplit et répéta:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas mort!</p>
+
+<p>Et tous deux trinquèrent à la santé du chevalier Henri de Lagardère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! capédébiou! reprit Cocardasse, nous en doit-il des coups de plat
+pour toutes les sottises que nous avons faites depuis hier au soir!</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions gris, mon noble ami, repartit Passepoil; l'ivresse est
+crédule... D'ailleurs, nous l'avions laissé dans un si mauvais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a des mauvais pas pour ce couquin-là! s'écria
+Cocardasse avec enthousiasme; apapur! je le verrais maintenant lardé
+comme une poularde, que je dirais encore: Sandieou! il s'en tirera!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, murmura Passepoil en buvant sa piquette à petites
+gorgées, que c'est un bien joli sujet!... Ça nous rehausse fièrement
+d'avoir contribué à son éducation.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon, tu viens d'exprimer les sentiments de mon c&oelig;ur... Qu'il
+nous donne des coups de plat tant qu'il voudra, je suis à lui corps et
+âme!</p>
+
+<p>Passepoil remit son verre vide sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Mon noble ami, reprit-il, s'il m'était permis de t'adresser une
+observation, je te dirais que tes intentions sont bonnes... mais ta
+fatale faiblesse pour le vin...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Morbioux! interrompit le Gascon; écoutez la caillou!... tu étais trois
+fois plus gris que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien... Du moment que tu le prends ainsi... Holà! la fille, un
+autre broc.</p>
+
+<p>Il prit dans ses doigts longs, maigres et crochus la taille de la
+servante qui avait la tournure d'un tonneau.</p>
+<p>
+Cocardasse le contempla d'un air de compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! donc, dit-il, mon bon, mon pauvre bon, tu vois une paille dans
+l'&oelig;il du voisin... Ote donc la poutre qui est dans le tien, bagassas!</p>
+
+<p>En arrivant chez Gonzague le matin de ce jour, ils étaient d'autant
+mieux convaincus de la fin violente de Lagardère, qu'ils s'étaient
+rendus, dès l'aube, à la maison de la rue du Chantre dont ils avaient
+trouvé les portes forcées.</p>
+
+<p>Le rez-de-chaussée était vide: les voisins ne savaient pas ce qu'étaient
+devenus la belle jeune fille, Françoise et Jean-Marie Berrichon.</p>
+
+<p>Au premier étage, <ins class="correction" title="anprès">auprès</ins> du coffre dont la fermeture était brisée, il y
+avait une mare de sang. C'en était fait; les coquins qui avaient attaqué
+cette nuit le domino rose qu'ils étaient chargés de défendre avaient dit
+vrai: Lagardère était mort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p>
+
+<p>Mais Gonzague lui-même venait de leur rendre l'espoir par la commission
+qu'il leur avait donnée. Gonzague doutait; Gonzague voulait qu'on lui
+retrouvât le cadavre de son mortel ennemi.</p>
+
+<p>Gonzague avait assurément ses raisons pour cela. Il n'en fallait pas
+plus à nos deux braves pour trinquer gaiement à la santé de Lagardère
+vivant.</p>
+
+<p>Quant à la seconde partie de leur mission: chercher les deux braves qui
+avaient défendu Aurore, c'était chose faite.</p>
+
+<p>Cocardasse se versa rasade et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra trouver une histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Deux histoires, répondit frère Passepoil: une pour toi, une pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! donc, je suis Gascon; les histoires ne me coûtent guère.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Normand, pardienne! Nous verrons la meilleure histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me provoques, je crois, pécaïre!</p>
+
+<p>&mdash;Amicalement, mon noble camarade... Ce sont des jeux de l'esprit...
+Souviens-toi seulement que nous devons avoir trouvé, dans notre
+histoire, le cadavre du petit Parisien...</p>
+
+<p>Cocardasse haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Capédébiou! grommela-t-il en humant la <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> dernière goutte du second
+broc, la caillou veut en remontrer à son maître!...</p>
+
+<p>Il était encore trop tôt pour retourner à l'hôtel. Il fallait le temps
+de chercher.</p>
+
+<p>Cocardasse et Passepoil se mirent à chercher chacun son histoire. Nous
+verrons lequel des deux était le meilleur conteur. En attendant, ils
+s'endormirent, la tête sur la table, et nous ne saurions à qui des deux
+décerner <ins class="correction" title="le">la</ins> palme pour la vigueur et la sonorité du ronflement.<br /><br /></p>
+
+<p class="center">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2>
+
+<h5>DU QUATRIÈME VOLUME.</h5>
+
+<table summary="table_des_chapitres" class="block">
+ <colgroup span="3">
+ <col width="10" />
+ <col width="375" />
+ <col width="15" />
+ </colgroup>
+<tbody>
+ <tr>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td>&nbsp;</td>
+ <td class="tdr">Pages.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter">LE PALAIS-ROYAL. (Suite.)</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">II.</td>
+ <td class="tdb">Entretien particulier</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch1">5</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">III.</td>
+ <td class="tdb">Un coup de lansquenet</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch2">23</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">IV.</td>
+ <td class="tdb">Souvenir des trois Philippe</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch3">43</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">V.</td>
+ <td class="tdb">Les dominos roses</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch4">63</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">VI.</td>
+ <td class="tdb">La Fille du Mississipi</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch5">83</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">VII.</td>
+ <td class="tdb">La charmille</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch6">105</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">VIII.</td>
+ <td class="tdb">Autre tête-à-tête</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch7">125</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">IX.</td>
+ <td class="tdb">Où finit la fête</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch8">145</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">X.</td>
+ <td class="tdb">La dégradation</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch9">167</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" class="tcenter">LE CONTRAT DE MARIAGE.</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tda">I.</td>
+ <td class="tdb">Encore la maison d'or</td>
+ <td class="tdc"><a href="#ch10">195</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<hr class="small" />
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3>
+
+<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+la version originale.</p>
+
+<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+mineures.</p>
+
+<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur
+le mot pour voir le texte original.</p></div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Féval
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU ***
+
+***** This file should be named 34354-h.htm or 34354-h.zip *****
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+
+
+Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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