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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/34354-8.txt b/34354-8.txt new file mode 100644 index 0000000..129615d --- /dev/null +++ b/34354-8.txt @@ -0,0 +1,6141 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Féval + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Bossu, Volume 4 + Aventures de cape et d'épée + +Author: Paul Féval + +Release Date: November 17, 2010 [EBook #34354] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced +from images generously made available by The Internet +Archive/Canadian Libraries) + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + LE BOSSU. + + + Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX, + rue de Schaerbeck, 12. + + + COLLECTION HETZEL. + + + LE BOSSU + + AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE + + + PAR + + + PAUL FÉVAL. + + 4 + + Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger, + interdite pour la France. + + + LEIPZIG, + + ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR. + + 1857 + + + + +LE PALAIS-ROYAL. + +(SUITE.) + + + + +II + +--Entretien particulier.-- + + +La silhouette de Philippe d'Orléans et celle de son bossu ne se +montrèrent plus aux rideaux du cabinet. Le prince venait de se rasseoir; +le bossu restait debout devant lui, dans une attitude respectueuse, mais +ferme. + +Le cabinet du régent avait quatre fenêtres, deux sur le jardin, deux sur +la cour des Fontaines. + +On y arrivait par trois entrées, dont l'une était publique; la grande +antichambre, les deux autres dérobées. Mais c'était là le secret de la +comédie. Après l'opéra, ces demoiselles, bien qu'elles n'eussent à +traverser que la cour aux Ris, arrivaient à la porte du duc d'Orléans, +précédées de lanternes à manche et faisaient battre la porte à toute +volée! Cossé, Brissac, Gonzague, la Fare et le marquis de Bonnivet, ce +bâtard de Gouffier que la duchesse de Berry avait pris à son service +«pour avoir un outil à couper les oreilles,» venaient frapper à l'autre +porte en plein jour. + +L'une de ces issues s'ouvrait sur la cour aux Ris, l'autre sur la cour +des Fontaines, déjà dessinée en partie par la maison du financier Maret +de Fonbonne et le pavillon Riault. La première avait pour concierge une +brave vieille, ancienne chanteuse de l'Opéra, la seconde était gardée +par le Bréant, ex-palefrenier de Monsieur. C'étaient de bonnes places. +Le Bréant était en outre l'un des surveillants du jardin, où il avait +une loge, derrière le rond-point de Diane. + +C'est la voix de le Bréant que nous avons entendue, au fond du corridor +noir, quand le bossu entra par la cour des Fontaines. + +On l'attendait en effet. Le régent était seul. Le régent était soucieux. + +Le régent avait encore sa robe de chambre, bien que la fête fût +commencée depuis longtemps; ses cheveux, qu'il avait très-beaux, +étaient en papillotes, et il portait de ces gants préparés pour +entretenir la blancheur des mains. Sa mère, dans ses Mémoires, dit que +ce goût excessif pour le soin de sa personne lui venait de Monsieur. +Monsieur, en effet, jusqu'aux derniers jours de sa vie, fut autant et +plus coquet qu'une femme. + +Le régent avait dépassé sa quarante-cinquième année. On lui eût donné +quelque peu davantage, à cause de la fatigue extrême qui jetait comme un +voile sur ses traits. Il était beau néanmoins; son visage avait de la +noblesse et du charme; ses yeux, d'une douceur toute féminine, +peignaient la bonté poussée jusqu'à la faiblesse. + +Sa taille se voûtait légèrement quand il ne représentait point. Ses +lèvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui +est comme un héritage dans la maison d'Orléans. + +La princesse palatine sa mère lui avait donné quelque chose de sa +bonhomie allemande et de son esprit argent comptant;--mais elle avait +gardé la meilleure part.--Si l'on en croit ce que cette excellente femme +dit d'elle-même dans ses Souvenirs, chef-d'oeuvre de rondeur et +d'originalité, elle n'avait eu garde de lui donner la beauté qu'elle +n'avait point. + +Sur certains tempéraments d'élite, la débauche laisse peu de traces: il +y a des hommes de fer. Philippe d'Orléans n'était point de ceux-là. Son +visage et toute l'habitude de son corps disaient énergiquement quelle +fatigue lui laissait l'orgie.--On pouvait pronostiquer déjà que cette +vie, prodiguée, usait ses dernières ressources, et que la mort guettait +là quelque part, au fond d'un flacon de Champagne ou dans la ruelle de +l'alcôve. + +Le bossu trouva au seuil du cabinet un seul valet de chambre qui +l'introduisit. + +--C'est vous qui m'avez écrit d'Espagne? demanda le régent, qui le toisa +d'un coup d'oeil. + +--Non, monseigneur, répondit le bossu respectueusement. + +--Et de Bruxelles? + +--Non plus de Bruxelles. + +--Et de Paris? + +--Pas davantage. + +Le régent lui jeta un second coup d'oeil. + +--Il m'étonnait que vous fussiez à Lagardère..., murmura-t-il. + +Le bossu salua en souriant. + +--Monsieur, dit le régent avec douceur et gravité, je n'ai point voulu +faire allusion à ce que vous pensez... je n'ai jamais vu ce Lagardère. + +--Monseigneur, repartit le bossu qui souriait toujours, on l'appelait le +beau Lagardère, quand il était chevau-léger de votre royal oncle... je +n'ai jamais pu être ni beau ni chevau-léger. + +Il ne plaisait point au duc d'Orléans d'appuyer sur ce sujet. + +--Comment vous nommez-vous? demanda-t-il. + +--Maître Louis, monseigneur, dans ma maison... Au dehors, les gens comme +moi n'ont d'autre nom que le sobriquet qu'on leur donne... + +--Où demeurez-vous? + +--Très-loin. + +--C'est un refus de me dire votre demeure. + +--Oui, monseigneur. + +Philippe d'Orléans releva sur lui son oeil sévère et prononça tout +bas: + +--J'ai une police, monsieur... Elle passe pour être habile... Je puis +aisément savoir... + +--Du moment que Votre Altesse semble y tenir, interrompit le bossu, je +fais taire ma répugnance... je demeure en l'hôtel de M. le prince de +Gonzague. + +--A l'hôtel de Gonzague! répéta le régent étonné. + +Le bossu salua et dit froidement: + +--Les loyers y sont chers. + +Le régent semblait réfléchir. + +--Il y a longtemps, fit-il, bien longtemps que j'entendis parler pour la +première fois de ce Lagardère... C'était autrefois un spadassin +effronté... + +--Il a fait de son mieux depuis lors pour expier ses folies. + +--Que lui êtes-vous? + +--Rien... et tout... il n'a point d'amis. + +--Pourquoi n'est-il pas venu lui-même? + +--Parce qu'il m'avait sous la main. + +--Si je voulais le voir... où le trouverais-je? + +--Je ne puis répondre à cette question, monseigneur. + +--Cependant... + +--Vous avez une police... Elle passe pour habile... Essayez! + +--Est-ce un défi, monsieur? + +--Est-ce une menace, monseigneur?... Dans une heure d'ici, Henri de +Lagardère peut être à l'abri de vos recherches... Et la démarche qu'il a +faite pour l'acquit de sa conscience, jamais il ne la renouvellera. + +--Il l'a donc faite à contre-coeur, cette démarche? demanda Philippe +d'Orléans. + +--A contre-coeur... c'est le mot, repartit le bossu. + +--Pourquoi? + +--Parce que le bonheur entier de son existence est l'enjeu de cette +partie, qu'il aurait pu ne pas jouer... + +--Et qui l'a forcé à la jouer, cette partie? + +--Un serment. + +--Fait à qui? + +--A un homme qui allait mourir. + +--Et cet homme s'appelait? + +--Vous le savez bien, monseigneur... Cet homme s'appelait Philippe de +Lorraine, duc de Nevers. + +Le régent laissa tomber sa tête sur sa poitrine. + +--Voilà vingt ans de cela!... murmura-t-il d'une voix véritablement +altérée; je n'ai rien oublié... rien!... Je l'aimais, mon pauvre +Philippe... il m'aimait!... Depuis qu'on me l'a tué, je ne sais pas si +j'ai touché la main d'un ami sincère!... + +Le bossu le dévorait du regard. Une émotion puissante était sur ses +traits.--Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, mais il se contint +par un violent effort. Son visage redevint impassible. + +Philippe d'Orléans se redressa et dit avec lenteur: + +--J'étais le plus proche parent de M. le duc de Nevers... Ma soeur a +épousé son cousin, M. le duc de Lorraine... Comme prince et comme allié, +je dois protection à sa veuve qui, du reste, est la femme d'un de mes +plus chers amis... Si sa fille existe, je promets qu'elle sera une riche +héritière, et qu'elle épousera un prince si elle veut... Quant au +meurtre de mon pauvre Philippe, on dit que je n'ai qu'une vertu, c'est +l'oubli de l'injure... Et cela est vrai: la pensée de la vengeance naît +et meurt en moi à la même minute... Mais moi aussi, je fis un serment, +quand on vint me dire: Philippe est mort... A l'heure qu'il est, je +conduis l'État... Punir l'assassin de Nevers ne sera plus vengeance, +mais justice! + +Le bossu s'inclina en silence. Philippe d'Orléans reprit: + +--Il me reste plusieurs choses à savoir... Pourquoi ce Lagardère a-t-il +tardé si longtemps à s'adresser à moi? + +--Parce qu'il s'était dit: Au jour où je me dessaisirai de ma tutelle, +je veux que mademoiselle de Nevers soit femme, et qu'elle puisse +connaître ses amis et ses ennemis. + +--Il a les preuves de ce qu'il avance? + +--Il les a, sauf une seule. + +--Laquelle? + +--La preuve qui doit confondre l'assassin. + +--Il connaît l'assassin? + +--Il croit le connaître... et il a une marque certaine pour vérifier ses +soupçons. + +--Cette marque ne peut servir de preuve? + +--Votre Altesse Royale en jugera... Quant à la naissance et à l'identité +de la jeune fille, tout est en règle. + +Le régent réfléchissait. + +--Quel serment avait fait ce Lagardère? demanda-t-il après un silence. + +--Il avait promis d'être le père de l'enfant, répondit le bossu. + +--Il était donc là au moment de la mort? + +--Il était là... Nevers mourant lui confia la tutelle de sa fille. + +--Ce Lagardère tira-t-il l'épée pour défendre Nevers? + +--Il fit ce qu'il put... Après la mort du duc, il emporta l'enfant, bien +qu'il fût seul désormais contre vingt... + +--Je sais qu'il n'y a point au monde de plus redoutable épée, murmura le +régent. Mais il y a de l'obscurité dans vos réponses, monsieur... Si ce +Lagardère assistait à la lutte, comment dites-vous qu'il a seulement des +soupçons au sujet de l'assassin...? + +--Il faisait nuit noire. L'assassin était masqué. Il frappa par +derrière. + +--Ce fut donc le maître lui-même qui frappa? + +--Ce fut le maître... Et Nevers tomba sur le coup en criant: Ami, +venge-moi! + +--Et ce maître, poursuivit le régent avec une hésitation visible, +n'était-ce point M. le marquis de Caylus-Tarrides? + +--M. le marquis de Caylus-Tarrides est mort depuis des années, répliqua +le bossu; l'assassin est vivant... Votre Altesse Royale n'a qu'un mot à +dire: Lagardère le lui montrera cette nuit. + +--Alors, fit le régent avec vivacité, ce Lagardère est à Paris? + +Le bossu se mordit la lèvre. + +--S'il est à Paris, ajouta le régent qui se leva, il est à moi! + +Sa main agita une sonnette, et il dit au valet qui entra: + +--Que M. de Machault vienne ici sur-le-champ! + +M. de Machault était le lieutenant de police. + +Le bossu avait repris son calme. + +--Monseigneur, dit-il en regardant sa montre, à l'heure où je vous +parle, M. de Lagardère m'attend, hors de Paris, sur une route que je ne +vous indiquerai point, dussiez-vous me donner la question. Voici onze +heures de nuit qui vont sonner. Si M. de Lagardère ne reçoit de moi +aucun message avant onze heures et demie, son cheval galopera vers la +frontière. Il a des relais... Votre lieutenant de police n'y peut rien. + +--Vous serez otage! s'écria le régent. + +--Oh! moi, fit le bossu qui se prit à sourire; pour peu que vous teniez +à me garder prisonnier, je suis en votre pouvoir! + +Il croisa ses bras sur sa poitrine. Le lieutenant de police entrait. Il +était myope, et ne voyant point le bossu, il s'écria avant qu'on ne +l'interrogeât: + +--Voici du nouveau!.... Votre Altesse Royale verra si l'on peut user de +clémence envers de pareils brouillons! Je tiens la preuve de leurs +intelligences avec Alberoni... Cellamare est là dedans jusqu'au cou... +et M. de Villeroy... et M. de Villars et toute la vieille cour qui est +avec le duc et la duchesse du Maine... + +--Silence! fit le régent. + +M. de Machault apercevait justement le bossu. Il s'arrêta tout +interdit. + +Le régent fut une bonne minute avant de reprendre la parole. Pendant ce +temps, il regarda plus d'une fois le bossu à la dérobée. Celui-ci ne +sourcillait pas. + +--Machault, dit enfin le régent, je vous avais précisément appelé pour +vous parler de M. le prince de Cellamare... et d'autres... Allez +m'attendre, je vous prie, dans le premier cabinet. + +Machault lorgna curieusement le bossu et se dirigea vers la porte. + +Comme il allait franchir le seuil, le régent ajouta: + +--Faites-moi passer, je vous prie, un sauf-conduit tout scellé et +contre-signé en blanc. + +Avant de sortir, M. de Machault lorgna encore. + +Le régent ne pouvait être bien longtemps si sérieux que cela. + +--Où diable va-t-on prendre des myopes pour les mettre à la tête de +l'affût? grommela-t-il. + +Puis il ajouta: + +--M. le chevalier de Lagardère traite avec moi de puissance à puissance. +Il m'envoie des ambassadeurs et me dicte lui-même, dans sa dernière +missive, la teneur du sauf-conduit qu'il réclame... Il y a là-dessous, +probablement, quelque intérêt en jeu... Ce chevalier de Lagardère +exigera sans doute une récompense?... + +--Votre Altesse Royale se trompe, repartit le bossu;--M. de Lagardère +n'exigera rien... Il ne serait pas au pouvoir du régent de France +lui-même de récompenser le chevalier de Lagardère! + +--Peste! fit le duc--il faudra bien que nous voyions ce mystérieux et +romanesque personnage... Il est capable d'avoir un succès fou à la cour, +et de ramener la mode perdue des chevaliers errants!... Combien de temps +nous faudra-t-il l'attendre? + +--Deux heures. + +--C'est au mieux!... Il servira d'intermède entre le ballet indien et le +souper sauvage... Cela n'est point dans le programme... + +Le valet entra. Il apportait le sauf-conduit, contre-signé par le +ministre Le Blanc et M. de Machault. + +Le régent remplit lui-même les blancs et signa. + +--M. de Lagardère,--reprit-il tout en écrivant,--n'avait point commis de +ces fautes qu'on ne puisse pardonner. Le feu roi était sévère à +l'endroit des duels; il avait raison. Les moeurs ont changé, Dieu +merci! depuis ce temps, et les rapières tiennent mieux dans le +fourreau... La grâce de M. de Lagardère sera enregistrée demain, et +voici le sauf-conduit. + +Le bossu avança la main. Le régent ne lâcha point encore l'acte. + +--Vous préviendrez M. de Lagardère que toute violence de sa part rompra +l'effet de ce parchemin. + +--Le temps de la violence est passé, prononça le bossu avec une sorte de +solennité. + +--Qu'entendez-vous par là, monsieur? + +--J'entends que le chevalier de Lagardère n'aurait pu accepter cette +clause, il y a deux jours. + +--Parce que?... fit le duc d'Orléans avec défiance et hauteur. + +--Parce que son serment le lui eût interdit. + +--Il avait donc juré autre chose que de servir de père à l'enfant? + +--Il avait juré de venger Nevers... + +Le bossu s'interrompit court. + +--Achevez, monsieur! ordonna le régent. + +--Le chevalier de Lagardère, répondit le bossu lentement,--au moment où +il emportait la petite fille, avait dit aux assassins:--Vous mourrez +tous de ma main! Ils étaient neuf. Le chevalier en avait reconnu sept... +ceux-là sont morts... + +--De sa main? interrogea le régent qui pâlit. + +Le bossu s'inclina profondément en signe d'affirmation. + +--Et les deux autres? demanda encore le régent. + +Le bossu fit une pause avant de répondre. + +--Il est des têtes, monseigneur, que les chefs de gouvernement n'aiment +point voir tomber sur l'échafaud, répondit-il enfin en regardant le +prince en face,--le bruit que font ces têtes en tombant ébranle le +trône... M. de Lagardère donnera le choix à Votre Altesse Royale. Il m'a +chargé de le lui dire... le huitième assassin n'est qu'un valet: M. de +Lagardère ne le compte pas... Le neuvième est le maître... Il faut que +cet homme meure... Si Votre Altesse Royale ne veut pas du bourreau, on +donnera une épée à cet homme, et cela regardera M. de Lagardère... + +Le régent tendit une seconde fois le parchemin. + +--La cause est juste, murmura-t-il;--je fais ceci en mémoire de mon +pauvre Philippe... Si M. de Lagardère a besoin d'aide... + +--Monseigneur, M. de Lagardère ne demande qu'une seule chose à Votre +Altesse Royale. + +--Quelle chose? + +--La discrétion... Un mot imprudent peut tout perdre. + +--Je serai muet. + +Le bossu salua profondément, mit le parchemin plié dans sa poche, et se +dirigea vers la porte. + +--Donc, dans deux heures? dit le régent. + +--Dans deux heures! + +Et le bossu sortit. + +--As-tu ce qu'il te faut, petit homme? demanda le vieux concierge le +Bréant, quand il vit revenir le bossu. + +Celui-ci glissa un double louis dans sa main. + +--Oui, dit-il, mais, à présent, je veux voir la fête. + +--Tête-bleu! s'écria le Bréant,--le beau danseur que voilà! + +--Je veux, en outre, continua le bossu, que tu me donnes la clef de ta +loge dans le jardin. + +--Pourquoi faire, petit homme? + +Le bossu lui glissa un second double louis. + +--A-t-il de drôles de fantaisies, ce petit homme-là! fit le Bréant. +Tiens, voici la clef de ma loge. + +--Je veux enfin, acheva le bossu, que tu portes dans ta loge le paquet +que je t'ai confié ce matin. + +--Et y a-t-il encore un double louis pour la commission? + +--Il y en a deux. + +--Bravo!... oh! l'honnête petit homme!... Je suis sûr que c'est pour un +rendez-vous d'amour... + +--Peut-être, fit le bossu en souriant. + +--Si j'étais femme, moi, je t'aimerais malgré ta bosse... à cause de tes +doubles louis... Mais, s'interrompit ici le bon vieux le Bréant; il faut +une carte pour entrer là dedans... les piquets de gardes françaises ne +plaisantent pas!... + +--J'ai la mienne, répliqua le bossu; porte seulement le paquet. + +--Tout de suite, mon petit homme. Reprends le corridor... tourne à +droite, le vestibule est éclairé; tu descendras par le perron... +Divertis-toi bien, et bonne chance! + + + + +III + +--Un coup de lansquenet.-- + + +Dans le jardin, l'affluence augmentait sans cesse. On se pressait +principalement du côté du rond-point de Diane, qui avoisinait les +appartements de Son Altesse Royale; chacun voulait savoir pourquoi le +régent se faisait attendre. + +Nous ne nous occuperons pas beaucoup de conspirations. Les intrigues de +M. du Maine et de la princesse, sa femme, les menées du vieux parti +Villeroy et de l'ambassade d'Espagne, bien que fertiles en incidents +dramatiques, n'entrent point dans notre sujet. Il nous suffit de +remarquer, en passant, que le régent était entouré d'ennemis. Le +parlement le détestait et le méprisait au point de lui disputer en toute +occasion la préséance; le clergé lui était généralement hostile à cause +de l'affaire de la constitution; les vieux généraux et l'armée active ne +pouvaient avoir que du dédain pour sa politique débonnaire; enfin, dans +le conseil de régence même, il éprouvait de la part de certains membres +une opposition systématique. + +On ne peut se dissimuler que la parade financière de Law lui fut d'un +immense secours pour détourner l'animadversion publique. + +Personnellement, nul, excepté les princes légitimes, ne pouvait avoir +une haine bien vigoureuse pour ce prince, appartenant au genre neutre, +qui n'avait pas un grain de méchanceté dans le coeur, mais dont la +bonté était un peu de l'insouciance. On ne déteste bien que les gens +qu'on eût pu aimer fortement. Or, Philippe d'Orléans comptait des +compagnons de plaisir et point d'amis. + +La banque de Law servit à acheter les princes. Le mot est dur, mais +l'histoire, inflexible, ne permet point d'en choisir un autre. Une fois +les princes achetés, les ducs suivirent et les légitimés restèrent dans +l'isolement, n'ayant d'autre consolation que quelques visites _à la +vieille_, comme on appelait alors madame de Maintenon déchue. + +M. de Toulouse se soumit franchement: c'était un honnête homme. M. du +Maine et sa femme durent chercher un point d'appui à l'étranger. + +On dit qu'au temps où parurent les satires du poëte Lagrange, intitulées +les _Philippiques_, le régent insista tellement auprès du duc de +Saint-Simon, alors son familier, que ce duc consentit à lui en faire +lecture. + +On dit que le régent écouta sans sourciller, et même en riant, les +passages où le poëte, traînant dans la boue sa vie privée et de famille, +le montre assis auprès de sa propre fille à la même table d'orgie. + +Mais on dit aussi qu'il pleura et qu'il s'évanouit à la lecture des vers +qui l'accusaient d'avoir empoisonné successivement toute la postérité de +Louis XIV. + +Il avait raison. Ces accusations, lors même qu'elles sont des calomnies, +font sur le vulgaire une impression profonde. Il en reste toujours +quelque chose, a dit Beaumarchais, qui savait à quoi s'en tenir. + +L'homme qui a parlé de la régence avec le plus de calme et le plus +d'impartialité, c'est l'historiographe Duclos, dans ses _Mémoires +secrets_. On voit bien que l'avis de Duclos est celui-ci: La régence du +duc d'Orléans n'aurait pas tenu sans la banque de Law. + +Le jeune roi Louis XV était adoré. Son éducation était confiée à des +mains hostiles au régent; d'ailleurs, dans le public indifférent, il y +avait de sourdes inquiétudes sur la probité de ce prince. On craignait +d'un instant à l'autre de voir disparaître l'arrière-petit-fils de Louis +XIV, comme on avait vu disparaître son père et son aïeul. + +C'était là un admirable prétexte à conspirations. Certes, M. du Maine, +M. de Villeroy, le prince de Cellamare, M. de Villars, Alberoni et le +parti breton-espagnol n'intriguaient point pour leur propre intérêt. Fi +donc! ils travaillaient pour soustraire le jeune roi aux funestes +influences qui avaient abrégé la vie de ses parents. + +Philippe d'Orléans ne voulut opposer d'abord à ces attaques que son +insouciance. Les meilleures fortifications sont de terre molle. Un +simple matelas pare mieux la balle qu'un bouclier d'acier. Philippe +d'Orléans put dormir tranquille assez longtemps derrière son +insouciance. + +Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des +assaillants qui l'entourait n'avait ni valeur ni vertu, il n'eut besoin +que de se montrer. + +A l'époque où se continue notre histoire, Philippe d'Orléans était +encore derrière son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule +ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule +clabaudait assez haut, tout près de son palais, sous ses fenêtres et +jusque dans sa propre maison! Elle avait bien des choses à dire, la +foule;--sauf ces infamies qui dépassaient le but, sauf ces accusations +d'empoisonnement que l'existence même du jeune roi Louis XV démentait +avec énergie, le régent ne prêtait que trop le flanc à la médisance. Sa +vie était un éhonté scandale; sous son règne, la France ressemblait à +l'un de ces grands vaisseaux désarmés qui s'en vont à la remorque d'un +autre navire. Le remorqueur était l'Angleterre; enfin, malgré le succès +de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la +banqueroute prochaine de l'État trouvaient auditoire. + +Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du régent un parti de +l'enthousiasme, la cabale mécontente ne manquait pas non plus: +mécontents politiques, mécontents financiers, mécontents moraux ou +d'instinct. + +A cette dernière classe, composée de tous ceux qui avaient été jeunes et +brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et +M. le baron de Barbanchois. Ce n'étaient pas de grands débris, mais ils +se consolaient entre eux, déclarant que de leur temps les dames étaient +bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le +vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidèles et les +cheminées moins sujettes à fumer. + +Ce genre d'opposition, remarquable par son innocence, était connu du +temps d'Horace, qui appelle le vieillard courtisan du passé, _laudator +temporis acti_. + +Mais disons tout de suite qu'on ne parlait pas beaucoup politique parmi +cette foule dorée, souriante pimpante et masquée de velours qui +traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup +d'oeil aux décorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords +du rond-point de Diane. On était tout à la fête, et si le nom de la +duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c'était pour la +plaindre d'être absente. + +Les grandes entrées commençaient à se faire. Le duc de Bourbon était là +donnant la main à la princesse de Conti; le chancelier d'Aguesseau +menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur d'Angleterre, se +faisait faire la cour par l'abbé Dubois. Un bruit se répandit tout à +coup dans les salons, dans les cours, sous les charmilles, un bruit fait +pour affoler toutes ces dames, un bruit qui fit oublier le retard du +régent et l'absence de ce bon M. Law lui-même! + +Le czar était au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la +conduite du maréchal de Tessé, qu'on appelait son cornac, et suivi de +trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais. + +Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les +fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de +rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse +surveillance. + +Il était logé à l'hôtel Lesdiguières, auprès de l'Arsenal. Le régent l'y +traitait magnifiquement, mais la curiosité parisienne, violemment +excitée par l'arrivée de ce sauvage souverain, n'avait pu encore +s'assouvir, parce que le czar n'aimait point qu'on s'occupât de lui. +Quand les passants s'avisaient de s'attrouper aux abords de son hôtel, +il envoyait le pauvre Tessé avec ordre de charger. + +Cet infortuné maréchal eût mieux aimé faire dix campagnes. L'honneur +qu'il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans. + +Pierre le Grand venait à Paris pour compléter son éducation de prince +instaurateur et fondateur. Le régent n'avait point désiré cette terrible +visite, mais il fit contre fortune bon coeur et essaya du moins +d'éblouir le czar par la splendeur de son hospitalité. Cela n'était +point aisé. Le czar ne voulait pas être ébloui. En entrant dans la +magnifique chambre à coucher qu'on lui avait préparée à l'hôtel +Lesdiguières, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et +coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant +familièrement avec les marchands, mais c'était incognito. La curiosité +parisienne ne savait où le prendre. + +A cause de cela précisément et des choses bizarres qui se racontaient, +la curiosité parisienne arrivait au délire. Les privilégiés qui avaient +vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il était grand, très-bien fait, +un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, très-animé, les +yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, au moment +où l'on y pensait le moins, un tic nerveux et convulsif décomposait +tout à coup son visage. On attribuait cela au poison que l'écuyer Zoubow +lui avait donné dans son enfance. + +Quand il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait +gracieuse et charmante. On sait le prix des grâces que font les animaux +féroces. La créature qui a le plus de succès à Paris est l'ours du +Jardin des Plantes, parce que c'est un monstre de bonne humeur. + +Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite était assurément un +animal plus étrange, plus fantastique, plus invraisemblable qu'un ours +vert ou qu'un singe bleu. + +Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, maître d'hôtel du roi +qu'on avait chargé de sa table, mais il n'aimait point les petits pieds. +Il faisait par jour quatre repas, considérablement copieux. A chaque +repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au +dessert, sans compter la bière et la limonade entre deux. Ceci faisait +journellement douze bouteilles de liquide capiteux. + +Le duc d'Antin, partant de là, affirmait que c'était l'homme le plus +_capable_ de son siècle. Le jour où ce duc le traita en son château de +Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever de table. On l'emporta à +bras. Il avait trouvé le vin bon. + +On se demanda ce qu'il fallait de bon vin pour mettre en cet état le +robuste Sarmate? + +Ses moeurs amoureuses étaient encore plus excentriques que ses +habitudes de table. Paris en parlait beaucoup; nous n'en parlerons +point. + +Dès qu'on sut que le czar était dans le bal, il y eut beaucoup de +remue-ménage. Cela n'était point dans le programme. Chacun le voulut +voir. Comme personne ne savait dire précisément où il était, on suivait +les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient +se heurtant à tous les carrefours. + +Le Palais-Royal n'est pas la forêt de Bondy. On devait bien finir par le +trouver! + +Tout ce mouvement inquiétait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrités +sous la tente à l'indienne. Aucun d'eux n'avait lâché prise. L'or et les +billets roulaient toujours sur le tapis. + +Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment. + +Chaverny, un peu pâle, riait encore, mais du bout des lèvres. + +--Dix mille écus! dit Peyrolles. + +--Je tiens, répliqua Chaverny. + +--Avec quoi? demanda Navailles. + +--Sur parole. + +--On ne joue pas sur parole chez le régent, dit M. de Tresmes qui +passait. + +Et il ajouta d'un ton de dégoût profond: + +--C'est un véritable tripot! + +--Sur lequel vous n'avez pas votre dîme, M. le duc, riposta Chaverny qui +le salua de la main. + +Un éclat de rire suivit cette réponse, et M. de Tresmes s'éloigna en +haussant les épaules. + +Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixième sur tous les +bénéfices des maisons où l'on donnait à jouer. Il avait la réputation de +soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'était point +déroger. L'hôtel de madame la princesse de Carignan était un des plus +dangereux tripots de la capitale. + +--Dix mille écus! répéta Peyrolles. + +--Je tiens, fit une voix mâle parmi les joueurs. + +Et une liasse de billets de crédit tomba sur la table. + +On n'avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna. +Personne autour de la table ne connaissait le tenant. + +C'était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque +ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait étrangement +avec l'élégance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de bouracan +marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir terne et +gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un sabre de +marin. + +Était-ce l'ombre de Jean Bart? Il lui manquait la pipe. + +En un tour de cartes, Peyrolles eut gagné les dix mille écus. + +--Double! dit l'étranger. + +--Double! répéta Peyrolles, bien que ce fût intervertir les rôles. + +Une nouvelle poignée de billets tomba sur la table. + +Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches. + +Peyrolles gagna. + +--Double! dit le corsaire d'un ton de mauvaise humeur. + +--Double! soit! + +Les cartes se firent. + +--Palsambleu! dit Oriol, voilà quarante mille écus lestement perdus. + +--Double! disait cependant l'habit de bouracan marron. + +--Vous êtes donc bien riche, monsieur? demanda Peyrolles. + +L'homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille +livres étaient sur la table. + +--Gagné, Peyrolles! s'écria le choeur des assistants. + +--Double! + +--Bravo! dit Chaverny, voilà un beau joueur. + +L'habit de bouracan écarta de deux vigoureux coups de coude les joueurs +qui le séparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprès de lui. + +Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le +demi-million. + +--Assez, dit l'homme au sabre. + +Puis, il ajouta froidement: + +--Donnez-moi de la place, messieurs. + +En même temps, il dégaina son sabre d'une main, tandis que l'autre +saisissait l'oreille de Peyrolles. + +--Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts. + +--Ne le voyez vous pas? répondit l'habit de bouracan sans s'émouvoir. +Cet homme est un coquin... + +Peyrolles essayait de tirer son épée. Il était plus pâle qu'un cadavre. + +--Voilà de ces scènes, M. le baron! dit le vieux Barbanchois; nous en +sommes là! + +--Que voulez-vous, M. le baron! répliqua la Hunaudaye; c'est la nouvelle +mode! + +Ils prirent tous deux un air de lugubre résignation. + +Cependant l'homme au sabre n'était pas un manchot. Il savait se servir +de son arme. Un moulinet rapide, exécuté selon l'art, fit reculer les +joueurs. Un fendant sec et bien appliqué brisa en deux l'épée que +Peyrolles était parvenu à dégainer. + +--Si tu bouges, dit l'homme au sabre, je ne réponds pas de toi; si tu ne +bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles. + +Peyrolles poussait des cris étouffés. Il proposait de rendre l'argent. +Que faut-il de temps à la foule pour s'amasser? Une cohue compacte se +pressait déjà aux alentours. + +L'homme au sabre, prenant son arme à moitié, comme un rasoir, +s'apprêtait à commencer froidement l'opération chirurgicale qu'il avait +annoncée, lorsqu'un grand tumulte se fit à l'entrée de la tente +indienne. + +Le général prince Kourakine, ambassadeur de Russie près de la cour de +France, se précipita sous la tente impétueusement; il avait le visage +inondé de sueur, ses cheveux et ses habits étaient en désordre. + +Derrière lui accourait le maréchal de Tessé, suivi de trente gardes du +corps chargés de veiller sur la personne du czar. + +--Sire! sire! s'écrièrent en même temps le maréchal et Kourakine; au nom +de Dieu! arrêtez! + +Tout le monde se regarda. + +Qui donc appelait-on sire? + +L'homme au sabre se retourna. Tessé se jeta entre lui et la victime. +Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas. + +On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan était l'empereur +de Russie. + +Celui-ci fronça le sourcil légèrement: + +--Que me voulez-vous? demanda-t-il à Tessé; je fais justice. + +Kourakine lui glissa quelques mots à l'oreille. Il lâcha aussitôt +Peyrolles et se prit à sourire en rougissant un peu. + +--Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi... c'est un oubli. + +Il salua de la main la foule stupéfaite avec une grâce altière qui, ma +foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entouré des gardes du +corps. + +Ceux-ci étaient habitués à ses escapades. Ils passaient leur vie à +courir sur ses traces. + +Peyrolles rétablit le désordre de sa toilette et mit froidement dans sa +poche l'énorme somme que le czar n'avait point daigné reprendre. + +--Insulte de prince ne compte pas! dit-il en jetant à la ronde un regard +à la fois cauteleux et impudent; je pense que personne ici n'a le +moindre doute sur ma loyauté. + +Chacun s'éloigna de lui, tandis que Chaverny répliquait. + +--Des doutes?... Assurément non, M. de Peyrolles... nous sommes fixés +parfaitement. + +--A la bonne heure! dit entre haut et bas le factotum; je ne suis pas +homme à supporter un outrage... + +Tous ceux qui ne s'intéressaient point au jeu s'étaient élancés à la +suite du czar. Ils furent désappointés. Le czar sortit du palais, sauta +dans le premier carrosse venu, et s'en alla décoiffer ses trois +bouteilles avant de se coucher. + +Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu'il poussa doucement +hors du cercle et commença une banque. + +Oriol tira Chaverny à part: + +--Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d'un +ton de mystère. + +--Demande, fit Chaverny. + +--Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied +plat... Voici mon cas... Tout à l'heure, j'ai fait cent louis contre +Taranne... Je crois qu'il ne m'a pas entendu... + +--Tu as gagné? + +--Non, j'ai perdu... + +--Tu as payé? + +--Non... puisque Taranne ne demande rien. + +Chaverny prit une pose de docteur. + +--Si tu avais gagné, interrogea-t-il, aurais-tu réclamé les cent louis? + +--Naturellement, répondit Oriol, puisque j'aurais été sûr d'avoir parié. + +--Le fait d'avoir perdu diminue-t-il cette certitude? + +--Non... mais si Taranne n'a pas entendu, il ne m'aurait pas payé... + +Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus. + +--Ça me paraissait plus facile au premier abord! fit-il avec gravité; le +cas est complexe... + +--Il reste cinquante louis! cria Navailles. + +--Je tiens! dit Chaverny. + +--Comment! comment! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille. + +Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa d'un geste plein +d'autorité. + +--La somme en litige doit être déposée en mains tierces, décida-t-il; je +la prends... et partageant le différend par moitié, je me déclare +redevable de cinquante louis à toi, cinquante louis à Taranne... Et je +défie la mémoire du roi Salomon. + +Il jeta le portefeuille à Oriol décontenancé. + +--Je tiens! je tiens! répéta-t-il en retournant à la table de jeu. + +--Tu tiens mon argent! grommela Oriol; décidément, on serait mieux au +coin d'un bois! + +--Messieurs! messieurs! dit Nocé qui arrivait du dehors; laissez là vos +cartes, vous jouez sur un volcan! M. de Machault vient de découvrir +trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte à celle de +Catilina!... Le régent, effrayé, s'est enfermé avec le petit homme noir +pour savoir la bonne aventure. + +--Bah! fit-on, le petit homme noir est sorcier? + +--Des pieds à la tête, répondit Nocé;--Il a prédit au régent que M. Law +se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry +épouserait ce faquin de Riom en secondes noces. + +--La paix! la paix! dirent les moins fous. + +Les autres éclatèrent de rire. + +--On ne parle que de cela, reprit Nocé; le petit homme noir a prédit +aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal. + +--Par exemple!... fit Peyrolles. + +--Et que M. de Peyrolles, ajouta Nocé, deviendrait honnête homme avant +de mourir! + +Il y eut explosion de gaieté. Puis tout le monde déserta la table et +vint à l'entrée de la tente, parce que Nocé, regardant par hasard du +côté du perron, s'était écrié: + +--Tenez! tenez! le voilà! non pas le régent, mais le petit homme noir. + +Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement +tordues, descendre à pas lents le perron du pavillon.--Un sergent de +gardes françaises l'arrêta au bas des marches.--Le petit homme noir +montra sa carte, sourit, salua et passa. + + + + +IV + +--Souvenir des trois Philippe.-- + + +Le petit homme noir avait un binocle à la main. Il lorgnait la +décoration de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec +beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu +qu'il était.--Il portait un masque de velours noir. + +A mesure qu'il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus +d'attention,--mais celui qui regardait le mieux était sans contredit M. +de Peyrolles. + +--Quelle diable de créature est-ce là? s'écria enfin Chaverny;--Eh +mais!... on dirait... + +--Eh! oui!... fit Navailles. + +--Quoi donc? demanda le gros Oriol qui était myope. + +--L'homme de tantôt, répondit Chaverny. + +--L'homme aux dix mille écus!... + +--L'homme à la niche... + +--Ésope II, dit Jonas. + +--Pas possible! fit Oriol;--un pareil être dans le cabinet du régent! + +Peyrolles pensait: + +--Qu'a-t-il pu dire à Son Altesse Royale!... Je n'ai jamais eu bonne +idée de ce drôle. + +Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire +attention au groupe rassemblé devant l'entrée de la tente indienne. Il +lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme +noir d'humeur meilleure et plus poli. + +Déjà il était assez près pour qu'on pût l'entendre grommeler entre ses +dents: + +--Charmant! charmant... tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse +Royale pour faire ainsi les choses... Ah! je suis bien content d'avoir +vu tout cela!... bien content!... bien content!... + +A l'intérieur de la tente des voix s'élevèrent. Une autre compagnie +avait pris place autour de la table abandonnée par nos joueurs. Ceux-ci +étaient presque tous des gens d'âge respectable et haut titrés. + +L'un d'eux dit: + +--Ce qui est arrivé, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui +faisait doubler les postes par ordre exprès du régent. + +--Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes françaises dans la +cour aux Ris... + +--Et le régent n'est pas abordable! + +--Machault est aux cent coups! + +--M. de Gonzague lui-même n'a pu obtenir un traître mot. + +Nos joueurs se prirent à écouter, mais les nouveaux venus baissèrent +aussitôt la voix. + +--Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le +pressentiment. + +--Demandez au sorcier, fit Nocé en riant. + +Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable. + +--Positivement, dit-il,--quelque chose... mais quoi? + +Il essuya son binocle avec soin. + +--Positivement, positivement, reprit-il;--quelque chose... quelque chose +de fort inattendu... Eh! eh! eh!... s'interrompit-il en donnant à sa +voix stridente et grêle un accent tout particulier de mystère;--je sors +d'un endroit chaud... très-chaud... le froid me saisit... permettez-moi +d'entrer là dedans, messieurs, je vous serai obligé... + +Il eut un petit frisson. + +Nos joueurs s'écartèrent. + +Tous les yeux étaient fixés sur le bossu. + +Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts.--Quand il aperçut le +groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il +secoua la tête d'un air content et dit: + +--Oui, oui... il y a quelque chose... le régent est soucieux... la garde +est doublée... mais personne ne sait ce qu'il y a... M. le duc de Tresmes +ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris... M. de Machault ne le +sait pas, lui qui est lieutenant de police... le savez-vous, M. de +Rohan-Chabot?... le savez-vous, M. de la Ferté-Senneterre?...--Et vous, +messieurs, s'interrompit-il en se retournant vers nos seigneurs, qui +reculèrent instinctivement; le savez-vous? + +Nul ne répondit.--MM. de Rohan-Chabot et de la Ferté-Senneterre ôtèrent +leurs masques.--On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un +inconnu à montrer son visage. + +Le bossu, riant et saluant, leur dit: + +--Messieurs, cela ne servirait à rien... vous ne m'avez jamais vu... + +--M. le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle,--connaissez-vous +cet original? + +--Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye,--c'est un singulier olibrius. + +--Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu,--pour deviner ce +qu'il y a... ce serait du temps perdu... il ne s'agit point des choses +qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes +pensées... il ne s'agit point des choses qui font l'objet de vos +prudentes appréhensions, mes dignes messieurs... + +Ce disant, il regardait Rohan, la Ferté, les vieux seigneurs assis à la +table. + +--Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les +autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins +légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire... il ne s'agit ni +des menées de l'Espagne, ni des troubles de France, ni des méchantes +humeurs du parlement, ni des petites éclipses de ce soleil que M. Law +appelle son système... non, non... et cependant, le régent est +soucieux... et cependant, on a doublé la garde. + +--Et de quoi s'agit-il, beau masque? demanda M. de Rohan-Chabot avec un +mouvement d'impatience. + +Le bossu demeura un instant pensif. Sa tête s'inclina sur sa poitrine. +Puis, se redressant tout à coup, et laissant échapper un éclat de rire +sec: + +--Croyez-vous aux revenants?... demanda-t-il. + +Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu. +Les soirs d'hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres +pleurent à la bise, autour d'une haute cheminée de chêne noir sculpté, +là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on +fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre +histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe qui met +de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le +manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses; on sait dans quel +corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre +il s'introduit quand l'horloge tinte le douzième coup, pour s'asseoir +devant l'âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés. + +Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête +des écus, parmi les éclats de rire douteurs et les sceptiques +causeries, à deux pas de la table de jeu, il n'y avait point place pour +ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'épée et même +les esprits forts, ces spadassins de la pensée. + +Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu prononça ce +mot _revenant_. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa +gaieté donnait le frisson. + +Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le +bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l'orchestre +envoyait de loin. + +--Eh! eh! fit le bossu, qui croit aux revenants?... Personne, à midi, +dans la rue... tout le monde, à minuit au fond de l'alcôve solitaire, +quand la veilleuse s'est éteinte par hasard... Il y a une fleur qui +s'ouvre au regard des étoiles... la conscience est une belle-de-nuit... +Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant. + +--Vous plaît-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque? prononça M. +de Rohan-Chabot qui se leva. + +Le cercle s'était fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait +au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles. + +--Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beaux l'un +que l'autre; trêve de compliments... hé hé! ceci, voyez-vous, est une +affaire de l'autre monde... un mort qui soulève la pierre de sa tombe... +après vingt années, monsieur le duc... + +Il s'interrompit pour grommeler en ricanant: + +--Est-ce qu'on se souvient, ici, à la cour, des gens morts depuis vingt +années?... + +--Mais que veut-il dire? s'écria Chaverny. + +--Je ne vous parle pas, M. le marquis, répliqua le petit homme; ce fut +l'année de votre naissance... vous êtes trop jeune... je parle à ceux +qui ont des cheveux gris. + +Et changeant tout à coup de ton, il ajouta: + +--C'était un galant seigneur... c'était un noble prince... jeune, brave, +opulent, heureux, bien-aimé... visage d'archange, taille de héros... il +avait tout... tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde!... + +--Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin. + +Le petit homme lui toucha du doigt l'épaule et dit doucement: + +--Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois, +et qu'il y a des fêtes sans lendemain... + +Chaverny devint pâle. Le bossu l'écarta de la main et vint tout auprès +de la table. + +--Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il, à vous M. de la +Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de +terre, s'il n'eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son +genou... + +Le vieux baron resta bouche béante et si profondément ému que la parole +lui manqua. + +--A vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de +lui... à vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui fîtes créneler, à cause de +lui, le logis de mademoiselle Féron, votre maîtresse... à vous, M. le +duc de la Ferté, qui perdîtes un soir contre lui votre château de +Senneterre... à vous, M. de la Vauguyon, dont l'épaule ne peut avoir +oublié le bon coup d'épée... + +--Nevers! s'écrièrent vingt voix à la fois; Philippe de Nevers! + +Le bossu se découvrit et prononça lentement: + +--Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du +château de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696! + +--Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu'on dit..., murmura M. de +la Vauguyon. + +--Dans un guet-apens, ajouta la Ferté. + +--On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis +de Caylus-Tarrides, père de madame la princesse de Gonzague. + +Parmi les jeunes gens: + +--Mon père m'a parlé de cela plus d'une fois, dit Navailles. + +--Mon père était l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny. + +Peyrolles écoutait et se faisait petit. Le bossu reprit d'une voix basse +et profonde: + +--Assassiné lâchement... par derrière... dans un guet-apens... tout cela +est vrai... mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides... + +--Et comment s'appelait-il donc? demanda-t-on de toutes parts. + +La fantaisie du petit homme noir n'était pas de répondre. + +Il poursuivit d'un ton railleur et léger, sous lequel perçait +l'amertume: + +--Cela fit du bruit, messieurs!... Ah! peste! cela fit grand bruit!... +On ne parla que de cela pendant toute une semaine... La semaine d'après, +on en parla un peu moins... au bout du mois, ceux qui prononçaient +encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise... + +--Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible... + +--Oui, oui... je sais... Son Altesse Royale était un des trois +Philippe... Son Altesse Royale voulut venger son meilleur ami... mais +le moyen?... Le château de Caylus est au bout du monde... la nuit du 24 +novembre garda son secret... Il va sans dire que M. le prince de +Gonzague...--N'y a-t-il point ici, s'interrompit le petit homme noir, un +digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom M. de Peyrolles? + +Oriol et Nocé se rangèrent pour découvrir le factotum un peu +décontenancé. + +--J'allais ajouter, reprit le bossu: il va sans dire que M. le prince de +Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et +terre pour venger son ami... Mais tout fut inutile... nul indice!... +nulle preuve!... Bon gré mal gré, il fallut s'en remettre au temps, +c'est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable!... + +Peyrolles n'avait plus qu'une pensée: s'esquiver pour aller prévenir +Gonzague. Il resta pour savoir jusqu'où le bossu pousserait l'audace +dans sa trahison. + +Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du 24 novembre, +éprouvait un peu la sensation d'un homme qu'on étrangle. + +Le bossu avait raison. La cour n'a point de mémoire. Les morts de vingt +années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance +tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d'une sorte de trinité dont +deux membres étaient vivants et tout-puissants: Philippe d'Orléans et +Philippe de Gonzague. + +Le fait certain, c'est que vous eussiez dit, à voir l'intérêt éveillé +sur toutes les physionomies, qu'il était question d'un meurtre commis +hier. + +Si l'intention du bossu avait été de ressusciter l'émotion de ce drame +mystérieux et lointain, il avait succès complet. + +--Eh! eh! fit-il en jetant à la ronde un coup d'oeil rapide et +perçant; eh! eh!... s'en remettre au Ciel, c'est le pis aller... je sais +des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource... Eh! +eh! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal... le Ciel a +des yeux encore meilleurs que ceux de la police... le ciel est +patient... il a le temps... il tarde parfois... des jours se passent, +des mois, des années... mais quand l'heure est venue... + +Il s'arrêta. Sa voix vibrait sourdement. + +L'impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la +subissait comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût +été dirigée contre tout le monde à la fois. + +Il n'y avait là qu'un coupable, un subalterne, un instrument: +Peyrolles. + +Tous les autres frémissaient. + +L'armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop +jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s'agitait sous le poids de je +ne sais quelle oppression pénible. + +Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne +mystérieuse qui les attachait au maître? Devinaient-ils que l'épée de +Damoclès allait pendre, soutenue par un fil, sur la tête de Gonzague +lui-même? + +On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur. + +--Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que +ce soit tôt ou tard... un homme... un messager du tombeau... un fantôme +sort de terre, parce que Dieu le veut; cet homme accomplit, malgré lui +parfois, la mission fatale... S'il est fort, il frappe... s'il est +faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du +glaive, il se glisse, il rampe, il va... jusqu'à ce qu'il arrive à +mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et tout +bas ou tout haut, à l'heure dite, le vengeur étonné entend tomber des +nuages le nom révélé du meurtrier. + +Il y eut un grand et solennel silence. + +--Quel nom? demanda M. de Rohan-Chabot. + +--Le connaissons-nous? firent Chaverny et Navailles. + +Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole. Ce fut d'une +voix saccadée qu'il poursuivit: + +--Si vous le connaissez?... Qu'importe!... qu'êtes-vous?... que +pouvez-vous?... Le nom de l'assassin vous épouvanterait comme un coup de +tonnerre... Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est +assis... Tout à l'heure, la voix est tombée des nuages... «Altesse! +l'assassin est là!...» et le vengeur a tressailli... «Altesse, dans +cette foule dorée, l'assassin!...» et le vengeur a ouvert les yeux, +regardant la foule qui passait sous sa fenêtre... «Altesse! hier à votre +table, à votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin +s'assoira!» et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses +convives... «Altesse! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous +tend sa main sanglante...» et le vengeur s'est levé en disant: «Par le +Dieu vivant, justice sera faite!» + +On vit une chose étrange. Tous ceux qui étaient là, les plus grands et +les plus nobles, se jetèrent des regards de défiance. + +--Voilà pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d'un ton leste et +tranchant, le régent de France est soucieux ce soir... et voilà +pourquoi la garde du palais est doublée. + +Il salua et fit mine de sortir. + +--Ce nom? s'écria Chaverny. + +--Ce fameux nom? appuya Oriol. + +--Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l'impudent bouffon s'est +moqué de vous? + +Le bossu s'était arrêté au seuil de la tente. Il mit le binocle à +l'oeil et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas en riant +de son petit rire sec comme un cri de crécelle. + +--La la! fit-il, voilà que vous n'osez plus vous approcher les uns des +autres... chacun croit que son voisin est le meurtrier... touchant effet +de la mutuelle estime!... Messieurs, les temps sont bien changés, la +mode n'y est plus... De nos jours, on ne se tue plus guère avec ces +armes brutales de l'ancien régime: le pistolet ou l'épée... nos âmes +sont dans nos portefeuilles; pour tuer un homme, il suffit de vider sa +poche... Eh! eh! eh!... Dieu merci, les assassins sont rares à la cour +du Régent!... ne vous écartez pas ainsi les uns des autres... l'assassin +n'est pas là... Eh! eh! eh! s'interrompit-il, tournant le dos aux vieux +seigneurs pour s'adresser seulement à la bande de Gonzague, vous voici +maintenant avec des mines d'une aune... avez-vous donc des remords?... +Voulez-vous que je vous égaye un petit peu?... Tenez! voici M. de +Peyrolles qui se sauve: il perd beaucoup... savez-vous où se rend M. de +Peyrolles? + +Celui-ci disparaissait déjà derrière les massifs des fleurs, dans la +direction du palais. + +Chaverny toucha le bras du bossu. + +--Le régent sait-il le nom? demanda-t-il. + +--Eh! monsieur le marquis, répliqua le petit homme noir, nous n'en +sommes plus là!... nous rions! mon fantôme est de bonne humeur. Il a +bien vu que le tragique n'est point ici de mode; il passe à la +comédie... et comme il sait tout, ce diable de fantôme... les choses du +présent comme celles du passé... il est venu dans la fête... eh! eh! +eh!... ici, vous comprenez bien... et il attend Son Altesse Royale pour +lui montrer au doigt... + +Son doigt tendu piquait le vide. + +--Au doigt, vous entendez... les mains habiles après les mains +sanglantes... la petite pièce suit toujours la grande... il faut se +délasser en riant du poison ou du poignard... au doigt, messieurs, au +doigt, les adroits gentilshommes qui font sauter la coupe à cette vaste +table de lansquenet où M. Law a l'honneur de tenir la banque. + +Il se découvrit dévotement, au nom de Law, et poursuivit: + +--Au doigt, les pipeurs de dés, les chevaliers de l'agio, les danseurs +de la rue Quincampoix, au doigt!... M. le régent est bon prince, et le +préjugé ne l'étouffe point... mais il ne sait pas tout... s'il savait +tout, il aurait grande honte. + +Un murmure s'éleva parmi nos joueurs. + +M. de Rohan dit: + +--Ceci est la vérité! + +--Bravo! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de +Barbanchois. + +--N'est-ce pas, messieurs, reprit le bossu; la vérité, cela se dit +toujours en riant... Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors, +mais ils se retiennent par respect pour votre âge... Je m'en rapporte à +MM. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres... belle jeunesse où la +noblesse un peu déchue se mêle à la roture mal savonnée... comme les +fils de diverses couleurs dans le tricot poivre et sel... Pour Dieu! ne +vous fâchez pas, mes illustres maîtres: nous sommes au bal masqué, et je +ne suis qu'un pauvre bossu... Demain, vous me jetterez un écu pour +acheter mon dos transformé en pupitre... Vous haussez les épaules? à la +bonne heure! je ne mérite en conscience que votre dédain! + +Chaverny prit le bras de Navailles. + +--Que faire à ce drôle!... grommela-t-il; allons-nous-en! + +Les vieux seigneurs riaient de bon coeur. Nos joueurs s'éloignèrent +les uns après les autres. + +--Et après avoir montré au doigt, reprit le bossu qui se retourna vers +Rohan-Chabot et ses vénérables compagnons, les fabricants de fausses +nouvelles, les réaliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs +de la baisse... toute l'armée des saltimbanques qui bivaque à l'hôtel de +Gonzague, je montrerai encore à M. le régent... au doigt, messieurs, au +doigt!... les ambitions déçues, les rancunes envenimées... au doigt!... +ceux dont l'égoïsme ou l'orgueil ne peut s'habituer au silence... les +cabaleurs inquiets, les écervelés en cheveux blancs qui voudraient +ressusciter la Fronde... les suivants de madame du Maine... les habitués +de l'hôtel de Cellamare... au doigt!... les conspirateurs ridicules ou +odieux qui vont entraîner la France dans je ne sais quelle guerre +extravagante pour reconquérir des places perdues ou des honneurs +regrettés!... les calomniateurs de ce qui est, les polichinelles qui +s'intitulent eux-mêmes les débris du grand siècle, les Géronte... + +Le bossu n'avait plus d'auditeurs. Les deux derniers, Barbanchois et la +Hunaudaye s'éloignaient clopin-clopant, savoir: le baron de la +Hunaudaye, goutteux de la jambe droite; le baron de Barbanchois, podagre +de la jambe gauche. + +Le petit homme noir eut un rire silencieux. + +--Au doigt!... au doigt!... murmura-t-il. + +Puis il tira de sa poche un parchemin scellé aux armes de la couronne, +et s'assit pour le lire à la table de jeu restée vide. + +Le parchemin commençait par ces mots: + +«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.» + +Au bas était la signature de Louis, duc d'Orléans, régent, avec les +contre-seings du secrétaire d'État le Blanc et de M. de Machault, +lieutenant de police. + +--Voilà qui est parfait, dit le petit homme après l'avoir parcouru; pour +la première fois, depuis vingt ans, nous pouvons lever la tête, regarder +les gens en face, et jeter notre nom à la tête de ceux qui nous +poursuivent. Je promets bien que nous en userons. + + + + +V + +--Les dominos roses.-- + + +Entre le protocole et les signatures, le parchemin scellé aux armes de +France contenait un sauf-conduit fort en règle, accordé par le +gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu +roi. + +Cet acte, conçu dans la forme la plus large, adoptée récemment pour les +agents diplomatiques non publiquement accrédités, donnait au chevalier +de Lagardère licence d'aller et venir partout dans le royaume sous la +garantie de l'autorité, et de quitter le territoire français en toute +sécurité, tôt ou tard, et quoi qu'il advînt. + +--Quoi qu'il advienne, répéta plusieurs fois le bossu. M. le régent peut +avoir des travers; mais il est honnête homme et tient à sa parole... +Quoi qu'il advienne, avec ceci, Lagardère a carte blanche... Nous allons +lui faire faire son entrée... Et Dieu veuille qu'il manoeuvre comme il +faut! + +Il consulta sa montre et se leva. + +La tente indienne avait deux entrées. A quelques pas de la seconde +issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait, à travers les +massifs, à la loge de maître le Bréant, concierge et gardien du jardin. +On avait profité de la loge comme de tout le reste pour le décor. La +façade, enjolivée, recevait la lumière d'un réflecteur placé dans le +feuillage d'un grand tilleul et terminait de ce côté le paysage. + +D'ordinaire, le soir, c'était un endroit isolé, très-couvert et +très-sombre, spécialement surveillé par messieurs les gardes françaises. + +Comme le bossu sortait de la tente, il vit en avant du massif l'armée +entière de Gonzague qui s'était reformée là après sa déroute. On causait +de lui, précisément. Oriol, Taranne, Nocé, Navailles et autres, riaient +du mieux qu'ils pouvaient, mais Chaverny était pensif. + +Le bossu n'avait pas de temps à perdre, apparemment, car il alla droit à +eux. + +Il mit le binocle à l'oeil et fit mine d'admirer le décor, comme au +moment de son entrée. + +--Il n'y a que M. le régent pour faire ainsi les choses, grommelait-il; +charmant... charmant... + +Nos joueurs s'écartèrent pour le laisser passer. + +Il fit mine de les reconnaître tout à coup. + +--Ah! ah! s'écria-t-il; les autres sont partis aussi... au doigt!... eh! +eh! eh!... au doigt!... la liberté du bal masqué... Messieurs, je suis +bien votre serviteur. + +Personne n'était resté sur sa route, excepté Chaverny. Le bossu lui ôta +son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l'arrêta. + +Cela fit rire le bataillon sacré de Gonzague. + +--Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol. + +--Chaverny a trouvé son maître! ajouta Navailles. + +--Un plus caustique et un plus bavard que lui! + +Chaverny disait au petit homme noir: + +--Un mot, s'il vous plaît, monsieur. + +--Tous les mots que vous voudrez, marquis. + +--Ces paroles que vous avez prononcées: Il y a des fêtes qui n'ont point +de lendemain, s'appliquaient-elles à moi personnellement? + +--Personnellement à vous. + +--Veuillez me les traduire, monsieur. + +--Marquis, je n'ai pas le temps. + +--Si je vous y contraignais... + +--Marquis, je vous en défie... M. de Chaverny tuant en combat singulier +Ésope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague... +ce serait pour mettre le comble à votre renommée! + +Chaverny fit néanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il +avança la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les +siennes. + +--Marquis, prononça-t-il à voix basse, vous valez mieux que vos actes... +Dans mes courses en ce beau pays d'Espagne où tous les deux nous avons +voyagé, je vis une fois un fait assez bizarre... un noble genet de +guerre, conquis par des marchands juifs et parqué parmi les mulets de +charge... c'était à Oviédo. Quand je repassai par là, le genet était +mort à la peine... Marquis, vous n'êtes point à votre place: vous +mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine à devenir un coquin! + +Il s'inclina et passa. On ne le vit bientôt plus derrière les arbustes. + +Chaverny était resté immobile, la tête penchée sur sa poitrine. + +--Enfin, le voilà parti! s'écria Oriol. + +--C'est le diable en personne que ce petit homme! fit Navailles. + +--Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux! + +--Mais quel jeu joue donc ce bossu d'enfer? + +--Chaverny, que t'a-t-il dit? + +--Chaverny, conte-nous cela! + +Ils l'entouraient. Chaverny les regarda d'un air absorbé. + +Et, sans savoir qu'il parlait, il murmura: + +--Il y a des fêtes qui n'ont point de lendemain! + +La musique se taisait dans les salons. C'était entre deux menuets. La +foule n'en était que plus compacte dans le jardin, où nombre d'intrigues +mignonnes se nouaient. + +M. de Gonzague, las de faire antichambre, s'était rendu dans les salons. +Sa bonne grâce et l'éclat de sa parole lui donnaient grande faveur +auprès des dames, qui disaient volontiers que Philippe de Gonzague, +pauvre et de menue noblesse, eût encore fait un cavalier accompli. + +Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gâtaient point +l'affaire. + +Bien qu'il vécût dans l'intimité du régent, il n'affectait point ces +manières débraillées qui étaient alors si fort à la mode. Sa parole +était courtoise et réservée, ses façons dignes. Le diable cependant n'y +perdait rien. + +Madame la duchesse d'Orléans le tenait en haute estime, et ce bon abbé +de Fleury, précepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait +grâce, n'était pas éloigné de le regarder comme un saint. + +Ce qui s'était passé aujourd'hui même, à l'hôtel de Gonzague, avait été +raconté amplement et diversement par les gazetiers de la cour. Ces dames +trouvaient en général que la conduite de Gonzague à l'égard de sa femme +dépassait les bornes de l'héroïsme. C'était un apôtre que cet homme et +un martyr. + +Vingt années de souffrance patiente! Vingt années de douceur inépuisable +en face d'un infatigable dédain! + +L'histoire ancienne a consigné des faits bien moins beaux que celui-là! + +Les princesses savaient déjà le magnifique mouvement d'éloquence que M. +de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mère du régent, +qui était _bon homme_, lui donna franchement sa grosse main bavaroise; +la duchesse d'Orléans le fit complimenter; la belle petite abbesse de +Chelles lui promit ses prières et la duchesse de Berry lui dit qu'il +était un niais sublime. + +Quant à cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider +pour avoir fait le malheur d'un si digne homme! + +C'est en Italie, vous le savez bien, que Molière trouva cet admirable +nom de Tartufe. + +Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup, dans l'embrasure +d'une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D'ordinaire la +physionomie de ce fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais +aujourd'hui, c'était comme un vivant signal de détresse. + +Il était blême, il avait l'air effaré; il essuyait avec son mouchoir la +sueur de ses tempes. + +Gonzague l'appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint à +l'ordre. Il prononça quelques mots à l'oreille de son maître. + +Celui-ci se leva vivement, et avec une présence d'esprit qui +n'appartient qu'à ces superbes coquins d'outre-monts: + +--Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d'entrer dans le bal... +je vais courir à sa rencontre. + +Peyrolles lui-même fut étonné. + +--Où la trouverai-je? lui demanda Gonzague. + +Peyrolles n'en savait rien assurément. Il s'inclina et prit les devants. + +--Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons! dit la mère du régent +avec un juron joli qu'elle avait apporté de Bavière. + +Les princesses regardaient d'un oeil attendri la retraite précipitée +de Gonzague. + +Le pauvre homme! + +--Que me veux-tu? demanda-t-il à Peyrolles dès qu'ils furent seuls. + +--Le bossu est ici, dans le bal, répondit le factotum. + +--Parbleu! je le sais bien, puisque c'est moi qui lui ai donné la carte. + +--Vous n'avez pas eu de renseignements sur ce bossu? + +--Où veux-tu que j'en aie pris? + +--Je me défie de lui. + +--Défie-toi si tu veux... Est-ce tout? + +--Il a entretenu le régent ce soir pendant plus d'une demi-heure... + +--Le régent!... reprit Gonzague d'un air étonné. + +Mais il se remit tout de suite, et ajouta: + +--C'est que sans doute il avait beaucoup de choses à lui dire. + +--Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles; et je vous en fais +juge. + +Ici, le factotum raconta la scène qui venait d'avoir lieu sous la tente +indienne. + +Quand il eut fini, Gonzague se prit à rire avec pitié. + +--Ces bossus ont tous de l'esprit! dit-il négligemment;--mais un esprit +bizarre et difforme comme leur corps... ils posent... ils jouent sans +cesse d'inutiles comédies... Celui qui brûla le temple d'Éphèse pour +faire parler de lui devait avoir une bosse! + +--Voilà tout ce que vous en donnez!... s'écria Peyrolles. + +--A moins, poursuivit Gonzague qui réfléchissait, à moins que ce bossu +ne veuille se faire acheter très-cher... + +--Il nous trahit, monseigneur! dit Peyrolles avec énergie. + +Gonzague le regarda en souriant et par dessus l'épaule. + +--Mon pauvre garçon, murmura-t-il, nous aurons grand'peine à faire +quelque chose de toi... tu n'as pas encore deviné que ce bossu fait du +zèle dans nos intérêts? + +--Non!... j'avoue, monseigneur, que je n'ai pas deviné cela. + +--Je n'aime pas le zèle, poursuivit Gonzague; le bossu sera tancé +vertement... mais il n'en est pas moins sûr et certain qu'il nous donne +une excellente idée... + +--Si monseigneur daignait m'expliquer... + +Ils étaient sous la charmille qui occupait l'emplacement actuel de la +rue Montpensier. Gonzague prit familièrement le bras de son factotum. + +--Avant tout, répliqua-t-il, dis-moi ce qui s'est passé rue du Chantre. + +--Vos ordres ont été ponctuellement exécutés, répondit Peyrolles; je ne +suis entré au palais qu'après avoir vu de mes yeux la litière qui se +dirigeait vers Saint-Magloire. + +--Et dona Cruz? + +--Dona Cruz doit être ici... + +--Tu la chercheras!... ces dames l'attendent... j'ai tout préparé... +elle va avoir un prodigieux succès... Maintenant, revenons au bossu... +qu'a-t-il dit au régent? + +--Voilà ce que nous ne savons pas! + +--Moi, je le sais... ou du moins je le devine... Il a dit au régent: +L'assassin de Nevers existe... + +--Chut! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment +de la tête aux pieds. + +--Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s'émouvoir; l'assassin de +Nevers existe... quel intérêt ai-je à le cacher, moi, le mari de la +veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le légitime vengeur!... +l'assassin de Nevers existe! je voudrais que la cour tout entière fût là +pour m'entendre!... + +Peyrolles suait à grosses gouttes. + +--Et puisqu'il existe, continua Gonzague, palsambleu! nous le +trouverons! + +Il s'arrêta pour regarder son factotum en face. + +Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face. + +--As-tu compris? fit Gonzague. + +--Je comprends que c'est jouer avec le feu, monseigneur... + +--Voilà l'idée du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout à +coup: elle est bonne, sur ma parole!... Seulement, pourquoi l'a-t-il eue +et de quel droit se mêle-t-il d'être plus avisé que nous?... Nous +éclaircirons cela... Ceux qui ont tant d'esprit sont voués à une mort +précoce... + +Peyrolles releva la tête vivement. On cessait enfin de lui parler +hébreu. + +--Est-ce pour cette nuit? murmura-t-il. + +Ils arrivaient à l'arcade centrale de la charmille, par où l'on +apercevait la longue échappée des bosquets illuminés et la statue du +dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d'eau envoyait ses gerbes +irisées. Une femme en sévère toilette de cour, recouverte d'un vaste +domino noir, et masquée, venait à eux par l'autre bout de la charmille. +Elle était au bras d'un vieillard à cheveux blancs. + +Au moment de passer l'arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le +contraignit à s'effacer dans l'ombre. + +La femme masquée et le vieillard franchirent l'arcade. + +--L'as-tu reconnue? demanda Gonzague. + +--Non, répondit le factotum. + +--Mon cher président, disait en ce moment la femme masquée, veuillez ne +pas m'accompagner plus loin. + +--Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette +nuit? demanda le vieillard. + +--Dans une heure, vous me retrouverez à cette place... + +--C'est le président de Lamoignon! murmura Peyrolles. + +Le président salua et se perdit dans une allée latérale. + +Gonzague dit: + +--Madame la princesse m'a tout l'air de n'avoir pas encore trouvé ce +qu'elle cherche... ne la perdons pas de vue! + +La femme masquée, qui était en effet madame la princesse de Gonzague, +rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le +bassin. + +La foule entrait en fièvre de nouveau. On annonçait l'entrée du régent +et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume. + +Le petit roi ne comptait pas encore. + +--Monseigneur ne m'a pas fait l'honneur de me répondre, insista +cependant Peyrolles: ce bossu... sera-ce pour cette nuit? + +--Ah çà! il te fait donc bien peur, ce bossu? + +--Si vous l'aviez entendu comme moi... + +--Parler de tombeaux qui s'ouvrent... de fantômes?... Je connais tout +cela... Je veux causer avec ce bossu... Non, ce ne sera pas pour cette +nuit... cette nuit, s'il tient la promesse qu'il nous a faite... et il +la tiendra, j'en réponds!... nous tiendrons, nous, la promesse qu'il a +faite au régent en notre nom... Un homme va venir dans cette fête... ce +terrible ennemi de toute ma vie... celui qui vous fait tous trembler +comme des femmes... + +--Lagardère!... murmura Peyrolles. + +--A celui-là, sous les lustres allumés, en présence de cette foule +vaguement émue déjà et qui attend je ne sais quel grand drame avant la +nuit, à celui-là, nous arracherons son masque et nous dirons: Voici +l'assassin de Nevers!... + +--As-tu vu? demanda Navailles. + +--Sur mon honneur! on dirait madame la princesse, répondit Gironne. + +--Seule dans cette foule... sans cavalier ni page!... + +--Elle cherche quelqu'un... + +--Corbieu! la belle fille! s'écria Chaverny réveillé de sa mélancolie. + +--Où cela?... en domino rose?... C'est Vénus en personne pour le coup! + +--C'est mademoiselle de Choisy qui me cherche, dit Nocé. + +--Le fat! s'écria Chaverny. Ne vois-tu pas que c'est la maréchale de +Tessé, qui est en quête de moi, tandis que son vaillant époux court +après le czar? + +--Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy! + +--Cent pour la maréchale!... + +--Allons lui demander si elle est la maréchale ou mademoiselle de +Choisy! + +Les deux fous s'élancèrent à la fois. Ils s'aperçurent seulement alors +que la belle inconnue était suivie à distance par deux gaillards à +rapières d'une aune et demie, qui s'en allaient le poing sur la hanche +et le nez au vent sous leur masque. + +--Peste! firent-ils ensemble; ce n'est ni mademoiselle de Choisy ni la +maréchale... c'est une aventure! + +Ils étaient tous rassemblés non loin du bassin. Une visite aux dressoirs +chargés de liqueurs et de pâtisseries les avait remis en bonne humeur. + +Oriol, le nouveau gentilhomme, brûlait d'envie de faire quelque action +d'éclat pour gagner ses éperons. + +--Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point +plutôt mademoiselle Nivelle? + +On lui faisait cette niche de ne jamais répondre quand il parlait de +mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dépensé pour elle +cinquante mille écus. + +Sans les méchantes plaisanteries dont l'amour accable les gros petits +financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde. + +La belle inconnue avait l'air fort dépaysée au milieu de cette cohue. +Son regard interrogeait tous les groupes. + +Le masque était impuissant à déguiser son embarras. + +Les deux grands gaillards allaient côte à côte à dix ou douze pas +derrière elle. + +--Marchons droit, frère Passepoil! + +--Cocardasse, mon noble ami, marchons droit! + +Capédébiou! Il ne s'agissait pas de plaisanter! Le diable de bossu leur +avait parlé au nom de Lagardère. + +Quelque chose leur disait que l'oeil d'un surveillant sévère était sur +eux. Ils étaient graves et roides comme des soldats en faction. + +Pour pouvoir circuler dans le bal en exécution des ordres du bossu, ils +avaient été reprendre leurs pourpoints neufs et délivrer par la même +occasion dame Françoise et Berrichon son petit-fils. + +Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule, +cherchait en vain Henri, son ami. + +Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de +l'aborder, car les regards de tous ces écervelés la brûlaient et la peur +la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d'une de ces +grandes dames qui, dans cette fête, étaient chez elles? + +Aurore n'osa pas. + +D'ailleurs, elle avait hâte d'atteindre ce rond-point de Diane qui était +le lieu du rendez-vous. + +--Messieurs, dit Chaverny, ce n'est ni mademoiselle de Choisy, ni la +maréchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions... +c'est une beauté merveilleuse et toute neuve... Une petite bourgeoise +n'aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son âme au +démon, qu'elle n'atteindrait point à cette grâce enchanteresse, une dame +de la cour n'aurait garde d'éprouver ce charmant embarras... Je fais une +proposition. + +--Voyons ta proposition, marquis? s'écria-t-on de toutes parts. + +Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny. + +--Elle cherche quelqu'un, n'est-ce pas? reprit celui-ci. + +--On peut l'affirmer, répondit Nocé. + +--Sans trop s'avancer, ajouta Navailles. + +Et tous les autres: + +--Oui, oui, elle cherche quelqu'un. + +--Eh bien! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu'un-là est un heureux +coquin. + +--Accordé!.. mais ce n'est pas une proposition. + +--Il est injuste, reprit le petit marquis, qu'un pareil trésor soit +accaparé par un quidam qui ne fait point partie de notre vénérable +confrérie. + +--Injuste! répondit-on, inique! criant! abusif! + +--Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point +celui qu'elle cherche. + +--Bravo! s'écria-t-on de toutes parts. + +--Voici pour le coup Chaverny ressuscité! + +--Item..., poursuivit le petit marquis, je propose qu'à la place du +quidam, la belle enfant trouve l'un de nous. + +--Bravo encore! bravissimo! vive Chaverny! + +On faillit le porter en triomphe. + +--Mais, fit Navailles, lequel d'entre nous trouvera-t-elle? + +--Moi! Moi! Moi! fit tout le monde à la fois, et Oriol lui-même, le +nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle +Nivelle. + +Chaverny réclama le silence d'un geste magistral. + +--Messieurs, dit-il, ces débats sont prématurés... quand nous aurons +conquis la belle fille, nous la jouerons loyalement aux dés, au pharaon, +au doigt mouillé ou à la courte-paille. + +Un avis si sage devait avoir l'approbation générale. + +--A l'assaut donc! s'écria Navailles. + +--Un instant, messieurs, dit Chaverny, je réclame l'honneur de diriger +l'expédition. + +--Accordé! accordé!.. A l'assaut! + +Chaverny regarda tout autour de lui. + +--La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit... le jardin est +plein de gardes françaises, et il serait pénible de se faire mettre à la +porte avant le souper... Il faut user de stratagème... Ceux d'entre vous +qui ont de bons yeux n'avisent-ils point à l'horizon quelque domino +rose? + +--Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol. + +--En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle. + +--J'entends un domino rose de connaissance. + +--Par ici... mademoiselle Desbois..., s'écria Navailles. + +--Par là... Cidalise..., fit Taranne. + +--Il ne nous en faut qu'un... je choisis Cidalise, qui est à peu près de +la même taille que notre belle enfant... Qu'on m'apporte Cidalise. + +Cidalise était au bras d'un vieux domino, duc et pair pour le moins et +moisi comme quatre.--On apporta Cidalise à Chaverny. + +--Amour, lui dit le petit marquis,--Oriol, qui est gentilhomme à +présent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement... il +s'agit de détourner deux chiens hargneux qui sont là-bas, et c'est toi +qui vas leur donner le change. + +--Et va-t-on rire un petit peu? demanda Cidalise. + +--A se tenir les côtes, répondit Chaverny. + + + + +VI + +--La Fille du Mississipi.-- + + +Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu'on +avait dit qu'il était gentilhomme. + +Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit: + +--Du moment qu'on va rire un petit peu, j'en suis! + +Son éducation ne fut pas longue à faire. L'instant d'après, elle se +glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui était entre +nos deux maîtres d'armes et Aurore. + +En même temps, une escouade, détachée par le général Chaverny, +escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil.--Une autre escouade +manoeuvrait pour couper Aurore. + +Cocardasse reçut le premier un coup de coude. Il jura un terrible +capédébiou et mit la main à sa rapière, mais Passepoil lui dit à +l'oreille: + +--Marchons droit! + +Cocardasse rongea son frein.--Une franche bourrade fit chanceler +Passepoil. + +--Marchons droit! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s'allumer. + +Ainsi les rudes pénitents de la trappe s'abordent et se séparent avec le +stoïque:--Frère, il faut mourir! + +Apapur!--Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que +le Normand trébuchait une seconde fois, parce qu'on lui avait mis un +fourreau d'épée entre les jambes. + +--Marchons droit! + +Taranne, encouragé, vint donner en plein contre Passepoil et l'appela +maladroit; Gironne heurta rudement Cocardasse, et par surcroît le traita +de bélitre. + +--Marchons droit! marchons droit! + +Mais les oreilles de nos deux braves étaient rouges comme du sang. + +--Ma caillou, murmura Cocardasse à la quatrième offense et en regardant +piteusement Passepoil,--je crois que je vais me fâcher! + +Passepoil soufflait comme un phoque, il ne répondit point, mais quand +Taranne revint à la charge, ce financier imprudent reçut un colossal +soufflet. + +Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond.--Ce n'était pas lui +qui avait commencé.--Du même coup de poing, il envoya Gironne et +l'innocent Oriol rouler dans la poussière. + +Il y eut bagarre.--Ce ne fut qu'un instant, mais la seconde escouade, +conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d'entourer et de +détourner Aurore. + +Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardèrent +au devant d'eux. Ils virent toujours le domino rose à la même place. +C'était Cidalise qui gagnait ses cent pistoles. + +Cocardasse et Passepoil, heureux d'avoir fait impunément le coup de +poing, se mirent à surveiller Cidalise en répétant avec triomphe: + +--Marchons droit! + +Pendant cela, Aurore, désorientée en ne voyant plus ses deux +protecteurs, était obligée de suivre le mouvement de ceux qui +l'entouraient. Ceux-ci faisaient semblant de céder à la foule et se +dirigeaient insensiblement vers le bosquet situé entre la pièce d'eau et +le rond-point de Diane. + +C'était au centre de ce bosquet que s'élevait la loge de maître le +Bréant. + +Les petites allées percées dans les massifs allaient en tournant selon +la mode anglaise, qui commençait à s'introduire. La foule suivait les +grandes avenues et laissait ces sentiers à peu près déserts. Auprès de +la loge de maître le Bréant, surtout, il y avait un berceau en charmille +qui était presque une solitude. + +Ce fut là qu'on entraîna la pauvre Aurore. + +Chaverny porta la main à son masque. Elle poussa un grand cri, car elle +l'avait reconnu pour le jeune homme de Madrid. + +Au cri poussé par Aurore, la porte de la loge s'ouvrit. Un homme de +haute taille, masqué, entièrement caché par un ample domino noir, parut +sur le seuil. + +Il avait à la main une épée nue. + +--Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis,--ces +messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs. + +Ce disant, il essaya de passer son bras autour de la taille d'Aurore, +qui cria au secours. Elle ne cria qu'une fois, parce que Albret, qui +s'était glissé derrière elle, lui mit un mouchoir de soie sur la +bouche.--Mais une fois suffit. + +Le domino noir mit l'épée dans la main gauche. De la droite, il saisit +Chaverny par la nuque et l'envoya tomber à dix pas de là. Albret eut le +même sort. + +Dix rapières furent tirées. Le domino, reprenant la sienne de la main +droite, désarma de deux coups de fouet Gironne et Nocé, qui étaient en +avant.--Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d'un +temps ses éperons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant: A +l'aide!--Montaubert et Choisy chargèrent: Montaubert tomba à genoux d'un +fendant qu'il eut sur l'oreille; Choisy, moins heureux, reçut une +balafre en plein visage. + +Les gardes françaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs +d'aventures, tous plus ou moins malmenés, se dispersèrent comme une +volée d'étourneaux.--Les gardes françaises ne trouvèrent plus personne +sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi +disparu comme par enchantement. + +Ils entendirent seulement le bruit de la porte de maître le Bréant qui +se refermait. + +--Tubleu! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule,--quelle +bourrade! je veux joindre ce gaillard-là, ne fût-ce que pour lui faire +compliment de son poignet. + +Gironne et Nocé arrivaient l'oreille basse. Choisy était dans un coin +avec son mouchoir sanglant sur la joue; Montaubert cachait son oreille +écrasée du mieux qu'il pouvait.--Cinq ou six autres avaient aussi des +horions plus ou moins apparents à dissimuler. Oriol seul était intact, +le brave petit ventre! + +Ils se regardèrent tous d'un air penaud.--L'expédition avait mal réussi. + +Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait être ce rude jouteur. + +Ils savaient les salles d'armes de Paris sur le bout du doigt. Les +salles d'armes de Paris ne faisaient point florès comme à la fin du +siècle précédent.--On n'avait plus le temps.--Personne, parmi les +virtuoses de la rapière, n'était capable de mettre en désarroi huit ou +dix porteurs de brette. + +Et encore sans trop de gêne, en vérité! Le domino noir n'avait eu garde +de s'embarrasser dans les longs plis de son vêtement. C'est à peine s'il +s'était fendu deux ou trois fois, bien posément.--Un maître poignet! il +n'y avait pas à dire non... + +C'était un étranger. Dans les salles d'armes, personne, y compris les +prévôts et les maîtres, n'était de cette merveilleuse force. + +Tout à l'heure, on avait parlé de ce duc de Nevers, tué à la fleur de +l'âge. Voilà un homme dont le souvenir était resté dans toutes les +académies, un tireur vite comme la pensée: pied d'acier, oeil de lynx! + +Mais il était mort, et certes chacun ici pouvait témoigner que le domino +noir n'était pas un fantôme. + +Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers +lui-même, un chevau-léger du roi qui avait nom Henri de Lagardère... + +Mais qu'importait le nom du terrible ferrailleur? La chose certaine, +c'est que nos roués n'avaient pas de chance cette nuit. Le Bossu les +avait battus avec la langue, le domino noir avec l'épée. Ils avaient +deux revanches à prendre. + +--Le ballet! le ballet! + +--Son Altesse Royale!... Les princesses! par ici!... + +--M. Law!... par ici, M. Law!... avec milord Stair, ambassadeur de la +reine Anne! + +--Ne poussez pas! que diable! place pour tout le monde! + +--Maladroit!--Insolent!--Butor!... + +Et le reste! le plaisir des cohues! des côtes enfoncées, des pieds +broyés, des femmes étouffées. + +Du fond de la foule,--à hauteur de nombril,--on entendait des cris +aigus. + +Les petites femmes aiment de passion à se noyer dans la foule. Elles ne +voient rien absolument; elles souffrent le martyre,--mais elles ne +peuvent résister à l'attrait de ce supplice. + +--M. Law! tenez! voici M. Law qui monte à l'estrade du régent! + +--Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabère! + +--Celle-là, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris! + +--Comme M. Law est rouge!... il aura bien dîné. + +--Comme Son Altesse Royale est pâle!... il aura eu de mauvaises +nouvelles d'Espagne! + +--Silence!... La paix!... Le ballet! le ballet! + +L'orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord,--le +fameux _premier coup d'archet_ dont on parlait encore en province voilà +quinze ou vingt ans. + +L'estrade s'élevait du côté du palais, auquel elle tournait le dos. +C'était comme un coteau, fleuri de femmes. + +Du côté opposé, un rideau de fond monta lentement, par un mécanisme +invisible.--Il représentait naturellement un paysage de la Louisiane, +des forêts vierges lançant jusqu'au ciel leurs arbres géants, autour +desquels les lianes s'entortillaient comme des boas; des prairies à +perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d'or: le +Mississipi, père des eaux. + +Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que +les peintres du XVIIIe siècle affectionnaient particulièrement. Des +bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succédaient, +coupés par des cavernes tapissées de mousse, où Calypso eût été bien +pour attendre le jeune et froid Télémaque.--Mais point de nymphes +mythologiques: la couleur locale essayait de naître.--Des jeunes filles +indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs écharpes +pailletées et les plumes brillantes de leur couronne.--De jeunes mères +suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-né aux branches des +sassafras, balancées par la brise.--Des guerriers tiraient de l'arc ou +lançaient la hache,--des vieillards fumaient le calumet autour du feu du +conseil. + +En même temps que le rideau de fond, diverses pièces de décors ou +_fermes_, comme on dit en langage de manique, sortirent de terre, de +sorte que la statue du Mississipi, placée au centre du bassin, se trouva +comme encadrée dans un splendide paysage. + +On applaudit du haut en bas de l'estrade; on applaudit d'un bout à +l'autre du jardin. + +Oriol était fou. Il venait de voir entrer en scène mademoiselle Nivelle, +qui remplissait le principal rôle dans le ballet, le rôle de la fille du +Mississipi. + +Le hasard l'avait placé entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron +de la Hunaudaye. + +--Hein! fit-il en leur donnant à chacun un coup de coude, comment +trouvez-vous ça? + +Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hérons, +abaissèrent jusqu'à lui leurs regards dédaigneux. + +--Est-ce stylé? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessiné? +est-ce léger? est-ce brillant? est-ce doré? La jupe seule me coûte cent +trente pistoles... les ailes vont à trente-deux louis... la ceinture +vaut cinq cents écus... le diadème une action entière!... Bravo, adorée! +bravo! + +Les deux barons se regardèrent par-dessus sa tête. + +--Une si belle créature! dit le baron de Barbanchois. + +--Prendre ses nippes à pareille enseigne! continua le baron de la +Hunaudaye. + +Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tête poudrée du +gros petit traitant, ajoutèrent à l'unisson: + +--Où allons-nous, monsieur le baron, où allons-nous! + +Un tonnerre d'applaudissements répondit au premier bravo lancé par +Oriol. La Nivelle était ravissante, et le pas qu'elle dansa au bord de +l'eau, parmi les nénufars et la folle-avoine, fut trouvé délicieux. + +Sur l'honneur, ce M. Law était un bien brave homme d'avoir inventé un +pays où l'on dansait si bien que cela! + +La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule +était amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie. + +Il y avait pourtant là deux âmes en peine qui ne prenaient point part à +l'allégresse générale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi +régulièrement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son +domino rose. Puis, le domino rose de mademoiselle Cidalise avait tout à +coup disparu, comme si la terre se fût ouverte pour l'engloutir. + +C'était derrière le bassin, à l'entrée d'une porte de tente en feuilles +de papier gaufré représentant des feuilles de palmier. Quand Cocardasse +et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes françaises leur croisèrent +la baïonnette sous le menton. + +La tente servait de loge à ces dames du corps de ballet. + +--Capédébiou! mes camarades..., voulut dire Cocardasse. + +--Au large! lui fut-il répondu. + +--Mon brave ami..., fit à son tour Passepoil. + +--Au large! + +Ils se regardèrent d'un air piteux.--Pour le coup, leur affaire était +bonne! ils avaient laissé envoler l'oiseau confié à leurs soins. Tout +était perdu. + +Cocardasse tendit la main à Passepoil. + +--Eh! donc, mon bon! dit-il avec une profonde mélancolie, nous avons +fait ce que nous avons pu... + +--La chance n'y est pas, voilà tout! riposta le Normand. + +--Apapur! c'est fini de nous!... mangeons bien, buvons bien tant que +nous sommes ici... et puis, ma foi, va à Dios! comme ils disent là-bas. + +Frère Passepoil poussa un gros soupir. + +--Je le prierai seulement, dit-il, de me dépêcher par un bon coup dans +la poitrine... ça doit lui être égal. + +--Pourquoi un coup dans la poitrine? demanda le gascon. + +Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l'embellissait point. +Cocardasse dut s'avouer, à cet instant suprême, qu'il n'avait jamais vu +d'homme plus laid que _sa caillou_. + +Voici pourtant ce que répondit Passepoil en baissant modestement sa +paupière sans cils: + +--Je désire, mon noble ami, mourir d'un coup dans la poitrine, parce +que, ayant été habitué généralement à plaire aux dames, il me +répugnerait de penser qu'une ou plusieurs personnes de ce sexe à qui +j'ai voué ma vie pussent me voir défiguré après ma mort. + +--Pécaire! grommela Cocardasse. + +Mais il n'eut pas la force de rire. + +Ils se mirent tous les deux à tourner autour du bassin. Ils +ressemblaient à deux somnambules marchant sans entendre et sans voir. + +Et cependant, c'était quelque chose de bien curieux, de bien ingénieux, +de bien attachant que le ballet intitulé _la Fille du Mississipi_. +Depuis que le ballet était inventé, on n'avait rien vu de pareil. + +La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, après avoir +papillonné parmi les roseaux, les nénufars et la folle-avoine, appelait +gracieusement ses compagnes, qui étaient probablement des nièces du +Mississipi, et qui accouraient, tenant à la main des guirlandes de +fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles étaient Cidalise, +mademoiselle Desbois et les autres célébrités sautantes de l'époque, +dansaient un pas d'ensemble à la satisfaction universelle.--Cela +signifiait qu'elles étaient heureuses et libres sur ces bords +fleuris.--Tout à coup, d'affreux Indiens, nullement vêtus et coiffés de +cornes, s'élançaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degré de +parenté ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise +mine. + +Gambadant, gesticulant des pas épouvantables, ces sauvages s'approchèrent +des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler avec leurs +haches, afin d'en faire leur nourriture. + +Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansèrent +un menuet qui fut bissé. + +Mais au moment où ces pauvres filles allaient être dévorées, les violons +se turent et une fanfare de clairons éclata au lointain. + +Une troupe de marins français se précipita sur la plage en dansant +vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se +mirent à leur montrer le poing, et les demoiselles dansèrent de plus +belle, en levant leurs mains vers le ciel. + +Bataille dansante! + +Pendant la bataille, le chef des Français et celui des sauvages eurent +un combat singulier, qui était un pas de deux. + +Victoire des Français, figurée par une bourrée;--déroute des sauvages: +une courante. + +Puis pas des guirlandes, représentant sans équivoque l'avénement de la +civilisation dans ces contrées farouches. + +Mais le plus joli, c'était le finale. Tout ce qui précède n'est rien +auprès du finale. Le finale prouvait tout uniment que l'auteur du livret +était un homme de génie. + +Voici quel était le finale. + +La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement, +jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en +dansant le sentier abrupt qui conduisait à la statue du dieu, son +père.--Arrivée là, elle se tenait sur la pointe d'un seul pied et +remplissait sa coupe de l'eau du fleuve.--Pirouette.--Après quoi, la +fille du Mississipi, à l'aide de l'eau magique qu'elle avait puisée, +aspergeait les Français qui dansaient en bas. + +Miracle! Ce n'était pas de l'eau qui tombait de cette coupe: c'était une +pluie de pièces d'or. + +Fi de ceux qui ne saisiraient pas l'allusion délicate et bien sentie! + +Danse frénétique au bord du fleuve en ramassant les pièces d'or. Bal +général des nièces du Mississipi, des matelots, et même des sauvages +qui, revenus à des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le +fleuve. + +Cela eut un succès extravagant.--Lorsque le corps de ballet disparut +dans les roseaux, trois ou quatre mille voix émues crièrent: Vive M. +Law! + +Mais ce n'était pas fini; il y eut une cantate,--et qui chanta la +cantate? Devinez! Ce fut la statue du fleuve. + +La statue était le signor Angelini, première haute-contre de l'Opéra. + +Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des poëmes +fatigants et qu'il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes +échevelés qui riment ces sortes d'obscénités.--Mais nous ne sommes pas +du tout de cet avis. Une cantate sans défaut vaut seule une tragédie. + +C'est notre opinion. Ayons-en le courage. + +La cantate était encore plus ingénieuse que le ballet; si c'est +possible. Le génie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law: + + Et ce fils immortel de la Calédonie + Aux rivages gaulois envoyé par les dieux, + Apporte l'opulence avecque l'harmonie... + +Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour +le régent. + +Tout le monde devait être content. + +Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal +continua. + +M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l'estrade pendant +la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans +les manières du régent à son égard. Mais l'accueil de Son Altesse Royale +fut excellent. Évidemment, on ne l'avait point encore prévenu. + +Avant de monter à l'estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point +perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu'un +d'inconnu s'approchait d'elle.--Aucun message ne lui vint pendant la +représentation. + +Tout marchait donc au mieux. + +Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente +indienne du rond-point de Diane. + +Madame la princesse était là, seule, assise à l'écart. + +Elle attendait. + +Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa +présence le gibier qu'il voulait prendre au piége, la troupe folle de +nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient +oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de +la cantate. + +Chaverny imitait le grognement des sauvages; Nocé chantait avec des +roulades impossibles: + + Et ce fils immortel de la Calédonie, etc. + +--A-t-elle eu un succès! criait le petit Oriol. Bis! bis! Le costume y +est bien pour quelque chose. + +--Et toi, par conséquent! concluaient ces messieurs; tressons des +couronnes à Oriol! + +--A ce fils immortel de la place Maubert! + +La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de +courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs. + +--Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin! dit Navailles; nous étions +inquiets. + +--Sans ce cher prince, point de fête! s'écria Oriol. + +--Ah çà! cousin, fit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe? + +--Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague. + +--En d'autres termes, reprit Chaverny, t'a-t-on fait rapport de ce qui a +eu lieu ici même tout à l'heure. + +--J'en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles. + +--A-t-il parlé de l'homme au sabre? demanda Nocé. + +--Nous rirons plus tard, dit Chaverny; la faveur du régent est mon +dernier patrimoine, et je ne l'ai que de seconde main... je tiens à ce +que mon illustre cousin reste bien en cour... s'il pouvait aider le +régent dans ses recherches. + +--Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués. + +--D'ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient +sur l'eau après tant d'années, m'intéresse comme le plus bizarre de +tous les romans... Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons?... + +--Non, répondit Gonzague. + +--Rien qui te puisse mettre sur la voie?... + +--Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait; il y a +un homme... + +--Quel homme? + +--Vous êtes trop jeunes, vous ne l'avez pas connu. + +--Son nom? + +--Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle +main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers! + +--Son nom! répétèrent plusieurs voix. + +--Le chevalier Henri de Lagardère. + +--Il est ici! s'écria étourdiment Chaverny, alors c'est bien sûr notre +domino noir! + +--Qu'est cela? demanda Gonzague avec vivacité, vous l'avez vu? + +--Une sotte affaire... nous ne connaissons ce Lagardère ni d'Ève ni +d'Adam, cousin... mais si par hasard il était dans ce bal... + +--S'il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais +bien de montrer à Son Altesse Royale l'assassin de Philippe de Nevers. + +--J'y suis! prononça derrière lui une voix grave et mâle. + +Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de +le soutenir. + +Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis +resta immobile, la main sur son coeur qui battait à rompre sa +poitrine. + + + + +VII + +--La charmille.-- + + +Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses +courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits. + +Chaverny fronça le sourcil. + +--Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardère? demanda-t-il en posant la +main sur la garde de son épée. + +Gonzague se retourna enfin et répondit à voix basse: + +--Oui, c'est lui. + +La princesse écoutait et n'osait s'avancer. C'était cet homme-là qui +tenait son destin dans sa main. + +Lagardère avait un costume complet de cour, en satin blanc brodé +d'argent. C'était bien toujours le beau Lagardère! c'était le beau +Lagardère plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse, +avait pris de l'ampleur et de la majesté. L'intelligence virile, la +noble volonté brillaient sur son visage: il y avait pour tempérer le feu +de son regard, je ne sais quelle tristesse, résignée et douce. + +La souffrance est bonne aux grandes âmes: c'était une âme grande et qui +avait souffert. + +Mais c'était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la +tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la +douleur, la joie, la passion avaient glissé sur son front hautain sans y +laisser de traces. + +Il était beau; il était jeune: cette nuance d'or bruni que le soleil des +Espagnes avait mis à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C'est +là l'opposition héroïque: molle chevelure faisant cadre aux traits +fièrement basanés d'un soldat! + +Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de +Lagardère: il n'y en avait point de porté pareillement: Lagardère avait +l'air d'un roi. + +Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de +Chaverny. + +Il jeta un coup d'oeil rapide du côté de la princesse, comme pour lui +dire: Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et +l'entraîna à l'écart. + +Gonzague ne fit point de résistance. + +Peyrolles dit à voix basse: + +--Messieurs, tenez-vous prêts! + +Il y eut des rapières dégainées. Madame de Gonzague vint se placer entre +le groupe formé par son mari, causant avec Lagardère et les roués. + +Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix +altérée: + +--Monsieur, que me voulez-vous? + +Ils étaient placés sous un lustre. Leurs deux visages s'éclairaient +également et vivement. + +Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient. + +Au bout d'un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent, +puis se baissèrent. + +Il frappa du pied avec fureur et tâcha de dégager son bras en disant une +seconde fois: + +--Monsieur, que me voulez-vous? + +C'était une main d'acier qui le retenait. + +Non-seulement il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque +chose d'étrange. + +Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer +la main. Le poignet de Gonzague broyé dans cet étau se contracta. + +--Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà +de son front. + +Henri garda le silence et serra plus fort. + +La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague. Ses doigts crispés se +détendirent malgré lui. + +Les doigts de sa main droite. + +Alors, Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant. + +--Souffrirons-nous cela, messieurs! s'écria Chaverny, qui fit un pas en +avant, l'épée haute. + +--Dites à vos hommes de se tenir en repos! ordonna Lagardère. + +M. de Gonzague se tourna vers ses affidés et dit: + +--Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci. + +Sa main était nue. Le doigt de Lagardère se posa sur une longue +cicatrice qu'il avait à la naissance du poignet. + +--C'est moi qui vous ai fait ceci!... murmura-t-il avec une émotion +profonde. + +--Oui, c'est vous! répliqua Gonzague dont les dents, malgré lui, +grinçaient; je m'en souviens! qu'avez-vous besoin de me le rappeler? + +--C'est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de +Gonzague, répondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernière... Je ne +pouvais avoir que des soupçons; il me fallait une certitude... Vous êtes +l'assassin de Nevers! + +Gonzague eut un cri convulsif. + +--Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il en relevant la tête, j'ai +assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la +terre... et le régent de France ne voit que par mes yeux... Vous n'avez +qu'une ressource contre moi, l'épée... Dégainez seulement: je vous en +défie! + +Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps. + +--M. de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n'est pas sonnée... Je +choisirai mon lieu et mon temps... Je vous ai dit une fois: si vous ne +venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous... Vous n'êtes pas venu: me +voici!... Dieu est juste et Philippe de Nevers va être vengé! + +Il lâcha le poignet de Gonzague qui recula aussitôt de plusieurs pas. + +Lagardère en avait fini avec lui. Il se tourna du côté de la princesse +et la salua avec respect. + +--Madame, dit-il, me voici à vos ordres. + +La princesse s'élança vers son mari et lui dit à l'oreille: + +--Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me +trouverez sur votre chemin! + +Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main. + +Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait +bouillir le sang. + +Il dit en rejoignant ses affidés: + +--Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et +votre avenir... mais celui-là est un fou et le sort nous le livre... +suivez-moi! + +Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du +régent. + +Le souper venait d'être annoncé au palais et sous la riche tente dressée +dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n'y avait plus personne +sous les massifs. + +A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes +allées. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois et +M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant en répétant: + +--Où allons-nous, M. le baron, où allons-nous! + +--Souper, leur répondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d'un +mousquetaire. + +Lagardère et madame la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans +la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu. + +--Monsieur, dit la princesse dont l'émotion faisait trembler la voix, je +viens d'entendre votre nom... Après vingt ans écoulés, votre voix a +éveillé en moi un poignant souvenir... Ce fut vous... ce fut vous, j'en +suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus. + +--Ce fut moi, répondit Lagardère. + +--Pourquoi me trompâtes-vous, en ce temps-là, monsieur?... Répondez avec +franchise, je vous en supplie. + +--Parce que la bonté de Dieu m'inspira, madame... Mais ceci est une +longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard... J'ai +défendu votre époux, j'ai eu sa dernière parole, j'ai sauvé votre +enfant... Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame? + +La princesse le regarda. + +--Dieu a mis la loyauté sur votre front, murmura-t-elle; mais je ne +sais rien... et j'ai été bien souvent trompée. + +Lagardère était froid; ce langage le fit presque hostile. + +--J'ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il. + +--Ces mots que vous avez prononcés... «J'y suis?...» + +--Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari... mais de +la bouche des assassins. + +--Vous les prononçâtes autrefois dans le fossé de Caylus. + +--Et je donnai ainsi une seconde fois la vie à votre enfant, madame. + +--Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd'hui même, dans +le grand salon de l'hôtel de Gonzague? + +--Mon envoyé... un autre moi-même. + +La princesse semblait chercher ses paroles. + +Certes, entre ce sauveur et cette mère, l'entretien aurait dû n'être +qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces +luttes diplomatiques dont le dénoûment doit être une rupture mortelle. + +Pourquoi? C'est qu'il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient +également jaloux. + +C'est que le sauveur avait des droits, la mère aussi. + +C'est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière +que la solitude avait durcie, se défiait. + +Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son +coeur, était pris également de terreur et de défiance. + +--Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l'éducation de +votre fille? + +--Non, répondit madame de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille, +ma vraie fille, est réellement entre vos mains... Quel prix me +demandez-vous pour cet immense bienfait?... Ne craignez pas d'élever +trop haut vos prétentions, monsieur: je vous donnerais la moitié de ma +vie. + +La mère se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait, à son insu. +Elle ne connaissait point le monde. + +Lagardère retint une réplique amère et s'inclina sans mot dire. + +--Où est ma fille? demanda la princesse. + +--Il faut d'abord, madame, répondit Henri, que vous consentiez à +m'écouter... + +--Je vous comprends, monsieur... mais je vous ai dit déjà... + +--Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas... +et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me +comprendre. + +--Que voulez-vous dire? + +--Votre fille n'est pas ici, madame. + +--Elle est chez vous? s'écria la princesse avec un mouvement de hauteur. + +Puis se reprenant: + +--Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veillé sur ma fille depuis +sa naissance... elle ne vous a jamais quitté... + +--Jamais, madame. + +--Il est donc naturel qu'elle soit chez vous... Sans doute vous aviez +des serviteurs... + +--Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une +vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise... + +--Françoise Berrichon! s'écria la princesse avec vivacité. + +Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta: + +--Monsieur, voilà qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie! + +Ces paroles serrèrent le coeur d'Henri comme une insulte. Madame de +Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s'en apercevoir. + +--Conduisez-moi vers ma fille, je suis prête à vous suivre. + +--Moi, je ne suis pas prêt, madame, répliqua Lagardère. + +La princesse dégagea son bras qui était sous le sien. + +--Ah! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois. + +Elle le regardait en face avec une sorte d'épouvante. Lagardère ajouta: + +--Madame, il y a autour de nous de grands périls. + +--Autour de ma fille?... Je suis là... je la défendrai. + +--Vous?... fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d'éclater, vous, +madame? + +Son regard étincela. + +--Ne vous êtes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en +forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère: +Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille? + +--Si, monsieur, je me la suis faite. + +--Vous ne me l'avez point adressée, madame. + +--Mon bonheur est entre vos mains, monsieur. + +--Et vous avez peur de moi? + +La princesse ne répondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse. + +--Si vous me l'eussiez adressée, cette question, madame, dit-il avec une +fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu +franchement... autant que me l'eussent permis le respect et la +courtoisie. + +--Je vous l'adresse, répondez-moi... en mettant de côté, si vous voulez, +la courtoisie et le respect. + +--Madame, dit Lagardère, si j'ai tardé pendant de si longues années à +vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle +m'arriva... une nouvelle étrange, à laquelle je ne voulais point croire +d'abord... une nouvelle incroyable en effet... La veuve de Nevers avait +changé de nom! la veuve de Nevers s'appelait la princesse de +Gonzague!... + +Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage. + +--La veuve de Nevers! répéta Henri. Madame, quand j'eus pris mes +informations; quand je sus, à n'en pouvoir douter, que la nouvelle était +vraie, je me dis: la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'hôtel de +Gonzague? + +--Monsieur!... voulut dire la princesse. + +--Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri; vous ignorez +pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s'il +se fût agi d'un sacrilége... vous ignorez pourquoi la présence à l'hôtel +de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et +qui m'appela son frère à son dernier soupir, me semblerait un outrage à +la tombe, un blasphème odieux et impie... + +--Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur? demanda la princesse dont +la prunelle s'alluma vaguement. + +--Non madame... ce premier et dernier entretien sera court... il n'y +sera traité que des choses indispensables... Je vois d'avance avec +chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous +entendre... Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre +question... Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre +fille, je me demandai: Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle +qui n'a pas su se défendre elle-même? + +La princesse se couvrit le visage de ses mains. + +--Monsieur! monsieur! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les +sanglots, vous me brisez le coeur! + +--A Dieu ne plaise que ce fût mon intention, madame. + +--Vous ne savez pas quel homme était mon père!... vous ne savez pas les +tortures de mon isolement!... la contrainte employée!... les menaces... + +Lagardère s'inclina profondément. + +--Madame, dit-il d'un ton de sincère respect, je sais de quel saint +amour vous chérissiez M. le duc de Nevers... Le hasard qui mit entre mes +mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les +secrets d'une belle âme... vous l'aimiez ardemment, profondément, je le +sais... cela me donne raison, madame... car vous êtes une noble femme... +car vous étiez une épouse fidèle et courageuse... et cependant, vous +avez cédé à la violence!... + +--Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille! + +--La loi française n'admet point ce moyen tardif... les vraies preuves +de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai... + +--Vous me les donnerez! s'écria la princesse. + +--Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les +souvenirs si récents d'un bonheur perdu, cédé à la violence... Eh +bien!... la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne +peut-elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille?... n'avais-je +pas... n'ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute +autre, moi qui n'ai jamais plié devant la force! moi qui, tout jeune, +avais l'épée pour jouet! moi qui dis à la violence: Sois la bienvenue! +tu es mon élément! + +La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait +avec un véritable effroi. + +--Est-ce que j'ai deviné?... prononça-t-elle enfin à voix basse, est-ce +que vous allez me refuser ma fille? + +--Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille... j'ai fait +quatre cents lieues et j'ai risqué ma tête rien que pour vous la +ramener... mais j'ai ma tâche tracée... voilà dix-huit ans que je +défends votre fille... sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix +fois sauvée... + +--Monsieur! monsieur! s'écria la pauvre mère; sais-je s'il faut vous +adorer ou vous haïr? mon coeur s'élance vers vous et vous le +repoussez... vous avez sauvé la vie de mon enfant!... vous l'avez +défendue... + +--Et je la défendrai encore, madame! interrompit froidement Henri. + +--Même contre sa mère? dit la princesse qui se redressa. + +--Peut-être, fit Henri, cela dépend! + +Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague. + +--Vous jouez avec ma détresse! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne +vous comprends pas. + +--Je suis venu pour m'expliquer, madame... et j'ai hâte que +l'explication soit achevée... Veuillez donc me prêter attention... Je ne +sais pas comment vous me jugez: je crois que vous me jugez mal... ainsi +peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la +reconnaissance. Avec moi, madame? on n'esquive rien. Ma ligne est tracée +d'avance; je la suis: tant pis pour les obstacles... Il faut compter +avec moi de plus d'une manière. J'ai mes droits de tuteur... + +--De tuteur! se récria la princesse. + +--Quel autre nom donner à l'homme qui, pour accomplir la prière d'un +mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui?... C'est +trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur! c'est pour cela +que vous avez protesté!... ou bien votre trouble vous aveugle et vous +n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion et dix-huit +années de protection incessante m'ont fait une autorité qui est l'égale +de la vôtre. + +--Oh!... protesta encore madame de Gonzague, l'égale... + +--Qui est supérieure à la vôtre! acheva Lagardère en élevant la voix; +car l'autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour +compenser votre autorité de mère... et j'ai de plus l'autorité payée au +prix d'un tiers de mon existence... Ceci, madame, ne me donne qu'un +droit: veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de +sollicitude sur l'orpheline. Je prétends user de ce droit, vis-à-vis de +sa mère elle-même. + +--Avez-vous donc défiance de moi? murmura la princesse. + +--Vous avez dit ce matin, madame... j'étais là caché dans la foule, je +l'ai entendu... vous avez dit: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un seul +instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais: +Nevers est mort tout entier. + +--Dois-je craindre...? voulut interrompre la princesse en fronçant le +sourcil. + +--Vous ne devez rien craindre, madame! la fille de Nevers est restée +sous ma garde, pure comme les anges du ciel!... + +--Eh bien! monsieur, en ce cas... + +--Eh bien! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir +peur. + +La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait +pas longtemps désormais sa colère. + +Lagardère reprit: + +--J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance... cette parole m'a +glacé le coeur, madame... sans cette parole, votre fille serait déjà +dans vos bras... + +Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la +première de toutes!... avant même d'avoir vu votre fille, votre unique +enfant, l'orgueil parlant déjà en vous plus haut que l'amour!... La +grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le coeur de la +mère!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme, +moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères... +parce que si l'on me disait: Votre fille est là, votre fille, l'enfant +unique de l'homme que vous avez adoré; elle va mettre son front sur +votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait +cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui +me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant! + +La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir +ses larmes. + +--Vous ne me connaissez pas, dit-elle,--et vous me jugez! + +--Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi, +j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre... +Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de +cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et +contre vous-même?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous +adresse... quelle vie nouvelle avez-vous préparée?.. quel bonheur autre +en échange du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce +pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de +joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est +pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les +grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une +parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole... Où +est-il votre amour? Je ne le vois pas... votre fierté frémit, votre +coeur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M. +de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mère!--le danger est là, je le +devine, je le sens... et si je ne sais pas défendre la fille de Nevers +contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres, je n'ai +rien fait, je suis parjure au mort. + +Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence. + +--Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,--pardonnez-moi, +mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes +conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit +libre!.. Et plutôt que de la voir esclave... + +--Achevez, monsieur! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la +provocation. + +Lagardère cessa de marcher. + +--Non, madame, répondit-il,--je n'achèverai pas... par respect pour +vous-même... vous m'avez suffisamment compris. + +Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots à Henri +stupéfait: + +--Mademoiselle de Nevers est la plus riche héritière de France... quand +on croit tenir cette proie on peut bien se débattre... je vous ai +compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez! + + + + +VIII + +--Autre tête-à-tête.-- + + +Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansart. La +nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquent +augmentait à chaque instant, mais les illuminations pâlissaient et +l'ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre, +annonçait la fin de la fête. + +Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait +devoir troubler l'entrevue de Lagardère et de madame la princesse de +Gonzague. + +Rien n'annonçait non plus qu'ils dussent tomber d'accord. La fierté +révoltée d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans +ce premier moment, elle s'en applaudissait. + +Lagardère avait la tête baissée. + +--Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de +hauteur encore,--si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce +cri d'allégresse dont vous avez parlé avec tant d'emphase, c'est que +j'avais tout deviné! je savais que la bataille n'était point finie et +qu'il n'était pas temps de chanter encore victoire... Dès que je vous ai +vu, j'ai eu le frisson dans les veines... Vous êtes beau, vous êtes +jeune, vous n'avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos +aventures... L'idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un +coup... + +--Madame, s'écria Lagardère qui mit la main sur son coeur,--celui qui +est là-haut me voit et me venge de vos outrages! + +--Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague,--que +vous n'avez pas fait ce rêve insensé!... + +Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci +changea par deux fois de couleur. + +Puis il reprit d'une voix profonde et grave: + +--Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme... Suis-je un gentilhomme?... Je +n'ai pas de nom... mon nom me vient des murailles ruinées où j'abritais +mes nuits d'enfant abandonné... hier, j'étais un proscrit... et pourtant +vous avez dit vrai, madame, j'ai fait ce rêve... non point un rêve +insensé... J'ai fait un rêve radieux et divin... ce que je vous avoue +aujourd'hui, madame, était, hier encore, un mystère pour moi... Je +m'ignorais moi-même... + +La princesse sourit avec ironie. + +--Je vous le jure, madame, continua Lagardère,--sur mon honneur et sur +mon amour! + +Il prononça ce dernier mot avec force. + +La princesse lui jeta un regard de haine. + +--Hier encore, poursuivit-il,--Dieu m'est témoin que je n'avais qu'une +seule pensée: Rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m'était +confié... Je dis la vérité, madame, et peu m'importe d'être cru, car je +suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de +votre fille... Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le +loisir d'interroger mon âme?... J'étais heureux de mes seuls efforts, et +mon dévouement avait son prix en lui-même?... Quand je suis parti de +Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse... Il me +semblait que la mère d'Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me +serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son coeur ivre de joie!... +Mais le long de la route, à mesure que l'heure de la séparation +approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui +grandissait et qui s'envenimait... Ma bouche essayait encore de +prononcer ce mot: Ma fille... ma bouche mentait: Aurore n'est plus ma +fille!... je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux... Elle me +souriait, madame... hélas! pauvre sainte, à son insu et malgré elle, +autrement qu'on ne sourit à son père! + +La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées: + +--Votre rôle est de me dire qu'elle vous aime! + +--Si je ne l'espérais pas, repartit Lagardère avec feu,--je voudrais +mourir à l'instant même! + +Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la +charmille. + +Sa poitrine agitée se soulevait par soubresauts. + +En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mêmes à la persuasion. +Il n'y avait en elle que courroux et rancune.--Lagardère était le +ravisseur de sa fille! + +Lagardère agissait comme ces mendiants d'Espagne qui pleurent des +patenôtres, l'escopette au poing.--Lagardère voulait lui vendre sa +fille! + +Sa colère était d'autant plus grande, qu'elle n'osait point l'exprimer. +Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors +même qu'on leur jette sa bourse! + +Ce Lagardère,--cet aventurier,--semblait ne vouloir point faire marché à +prix d'or. + +Elle demanda: + +--Aurore sait-elle le nom de sa famille? + +--Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie, +répliqua Henri sans hésiter. + +Et comme la princesse relevait involontairement la tête. + +--Cela vous donne espoir, madame, s'interrompit-il,--vous respirez plus +à l'aise... quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux. + +--Le saura-t-elle seulement?... fit madame de Gonzague avec défiance. + +--Elle le saura, madame... Si je la veux libre de son côté, pensez-vous +que ce soit pour l'enchaîner du mien?... Dites-moi, la main sur votre +conscience: Par la mémoire de Nevers, ma fille vivra près de moi, en +toute liberté et sûreté... Dites-moi cela, et je vous la rends!... + +La princesse était loin de s'attendre à cette conclusion, et cependant +elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau: elle +voulut opposer la ruse à la ruse. + +Sa fille était au pouvoir de cet homme. Ce qu'il fallait, c'était ravoir +sa fille. + +--J'attends, dit Lagardère voyant qu'elle hésitait. + +La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de +surprise. + +--Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n'a jamais vu +autour d'elle que des ennemis et des pervers. Si je me suis trompée, +monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux... + +--Madame... + +--Je l'avoue, je vous dois beaucoup... Ce n'était pas ainsi que nous +devions nous revoir, monsieur de Lagardère... Peut-être avez-vous eu +tort de me parler comme vous l'avez fait... Peut-être, de mon côté, +ai-je montré trop d'orgueil... Je sais que j'ai de l'orgueil... J'aurais +dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le +conseil de famille étaient à l'adresse de M. de Gonzague et provoquées +par l'esprit même de cette jeune fille qu'on me donnait pour +mademoiselle de Nevers. Je me suis irritée trop vite... Mais la +souffrance aigrit, vous le savez bien... Et moi, j'ai tant souffert!... + +Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse +attitude. + +--Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire,--car toute +femme est comédienne supérieurement,--je suis jalouse de vous, ne le +devinez-vous point?... Cela porte à la colère... Je suis jalouse de vous +qui m'avez tout pris: sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses +premières larmes et son premier sourire... Oh! oui, je suis jalouse!... +Dix-huit ans de sa chère vie que j'ai perdus!... et vous me disputez ce +qui me reste... Voulez-vous me pardonner? + +--Je suis heureux... bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame! + +--M'avez-vous donc cru un coeur de marbre?... Que je la voie +seulement!... Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère... Je suis +votre amie... je m'engage à ne jamais l'oublier... + +--Je ne suis rien, madame... Il ne s'agit pas de moi... + +--Ma fille! s'écria la princesse en se levant; rendez-moi ma fille... Je +promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers. + +Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardère. + +--Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est à vous... Je ne vous +demande désormais que le temps de l'avertir et de la préparer... C'est +une âme tendre qu'une émotion trop forte pourrait briser... + +--Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille? + +--Je vous demande une heure. + +--Elle est donc bien près d'ici? + +--Elle est en lieu sûr, madame. + +--Et ne puis-je du moins savoir...? + +--Ma retraite? A quoi bon? Dans une heure, ce ne sera plus celle +d'Aurore de Nevers. + +--Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de +Lagardère... Nous nous séparons amis? + +--Je n'ai jamais cessé d'être le vôtre, madame. + +--Moi, je sens que je vous aimerai... Au revoir... et... espérez! + +Lagardère se précipita sur sa main qu'il baisa avec effusion. + +--Je suis à vous, madame, dit-il, corps et âme, à vous! + +--Où vous retrouverai-je? demanda-t-elle. + +--Au rond-point de Diane, dans une heure. + +Elle s'éloigna. + +Dès qu'elle eut franchi la charmille, son sourire tomba; elle se mit à +courir au travers du jardin. + +--J'aurai ma fille, s'écria-t elle, folle qu'elle était; je l'aurai!... +Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme! + +Elle se dirigea vers le pavillon du régent. + +Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de +tendresse. + +--Espérez!... se disait-il; j'ai bien entendu... Elle a dit: espérez... +Oh! comme je me trompais sur cette femme!... sur cette sainte!... Elle a +dit: espérez... Est-ce que je lui demandais tant que cela... moi qui lui +marchandais son bonheur... moi qui me défiais d'elle... moi qui croyais +qu'elle n'aimait pas assez sa fille... Oh! comme je vais l'aimer!... et +quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras! + +Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d'eau qui n'avait plus +d'illuminations, et autour de laquelle la solitude régnait. + +Malgré sa fièvre d'allégresse, il ne négligea point de prendre ses +précautions pour n'être point suivi. Deux ou trois fois, il s'engagea +dans des allées détournées; puis, revenant sur ses pas en courant, il +gagna tout d'un trait la loge de maître le Bréant. + +Avant d'entrer, il s'arrêta et jeta à la ronde son regard perçant. + +Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts. + +Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui +était tout près de là. + +Les pas s'éloignaient rapidement. Le moment était propice. Lagardère +introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et +entra. + +Il ne vit point d'abord mademoiselle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas +de réponse. + +Mais bientôt, à la lueur d'une girandole voisine qui éclairait +l'intérieur de la loge, il aperçut Aurore, penchée à une fenêtre, et qui +semblait écouter. + +Il l'appela. + +Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s'élança vers lui. + +--Quelle est donc cette femme? s'écria-t-elle. + +--Quelle femme? demanda Lagardère étonné. + +--Celle qui était tout à l'heure avec vous? + +--Comment savez-vous cela, Aurore? + +--Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas? votre ennemie +mortelle? + +Lagardère se prit à sourire. + +--Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore? demanda-t-il. + +--Vous souriez, Henri? Je me suis trompée, tant mieux!... Laissons cela, +et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de +cette fête? Aviez-vous honte de moi? n'étais-je pas assez belle? + +La coquette entr'ouvrait son domino dont le capuchon retombait déjà sur +ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage. + +--Pas assez belle! s'écria Lagardère; vous, Aurore! + +C'était de l'admiration; mais, il faut bien l'avouer, c'était une +admiration un peu distraite. + +--Comme vous dites cela! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous +me cachez quelque chose... Vous paraissez affligé... préoccupé... Hier, +vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance... Je ne +sais rien pourtant de plus qu'hier. + +Lagardère la regardait en face et semblait rêver. + +--Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voilà!... je +ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu... Je suis heureuse... +Vous allez enfin me montrer le bal... + +--Le bal est achevé, dit Lagardère. + +--C'est vrai... On n'entend plus ces joyeux accords qui venaient +jusqu'ici railler la pauvre recluse... Voilà du temps déjà que je n'ai +vu passer personne dans les sentiers voisins... excepté cette femme... + +--Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire +pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie. + +--Voilà que vous m'effrayez! s'écria la jeune fille; est-ce que ce +serait vrai? + +--Répondez, Aurore... Était-elle seule quand elle a passé près d'ici? + +--Non... Elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume... +Il portait un cordon bleu passé en sautoir... + +--Elle n'a point prononcé son nom? + +--Elle a prononcé le vôtre... C'est pour cela que l'idée m'est venue de +vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard. + +--Avez-vous entendu ce qu'elle disait? + +--Quelques paroles seulement... Elle était en colère et comme folle... +Monseigneur, disait-elle... + +--Monseigneur! répéta Lagardère. + +--Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours... + +--Mais c'était le régent! fit Lagardère qui tressaillit. + +Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une +joie d'enfant. + +--Le régent! s'écria-t-elle; j'ai vu le régent! + +--Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours, reprit Lagardère; +après?... + +--Après, je n'ai plus rien entendu. + +--Est-ce après qu'elle a prononcé mon nom? + +--C'est avant... J'étais à la fenêtre... J'ai cru entendre... Mais c'est +que je crois reconnaître partout votre nom, Henri... Elle était bien +loin encore... En se rapprochant, elle disait: La force! il n'y a que la +force pour réduire cette indomptable volonté! + +--Ah! fit Lagardère qui laissa tomber ses bras le long de son corps, +elle a dit cela? + +--Oui, elle a dit cela. + +--Tu l'as entendu? + +--Oui! Mais comme vous êtes pâle, Henri; comme votre regard brûle! + +Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait. + +On lui aurait mis la pointe d'un poignard dans le coeur qu'il n'aurait +pas souffert davantage. + +Le rouge lui vint au front tout à coup. + +--La violence! fit-il en contenant sa voix qui voulait éclater; la +violence après la ruse! égoïsme profond! perversité du coeur!... +Rendre le bien pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange! Mal pour +mal, bien pour bien, voilà l'équité humaine... Mais rendre le mal pour +le bien, par le nom du Christ! cela est odieux et infâme... Cette +pensée-là ne peut venir que de l'enfer... Elle me trompait... Je +comprends tout... On va essayer de m'accabler sous le nombre... On va +nous séparer... + +--Nous séparer! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme un +jeune lévrier; qui?... cette femme! + +L'expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune +fille recula épouvantée. + +--Au nom du ciel! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il? + +Elle revint vers Henri qui avait mis sa tête entre ses mains, et elle +voulut lui jeter les bras autour du cou. + +Il la repoussa avec une sorte d'effroi. + +--Laissez-moi! laissez-moi! dit-il; cela est horrible!... Il y a une +malédiction autour de nous, une malédiction sur nous. + +Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore. + +--Vous ne m'aimez plus, Henri, balbutia-t-elle. + +Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou. + +Il se tordit les bras et un éclat de rire douloureux souleva sa +poitrine. + +--Ah! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa +force fléchissaient à la fois,--je ne sais pas... sur l'honneur, je ne +sais plus!... Qu'y a-t-il dans mon coeur?... La nuit... le vide!... +Mon amour... mon devoir... lequel des deux, conscience! + +Il se laissa choir sur un siége, murmurant de ce ton plaintif des +innocents, privés de raison: + +--Conscience! conscience! lequel des deux?... mon devoir... mon +amour?... ma mort ou ma vie?... Elle a des droits, cette femme!... Et +moi!... moi, n'en ai je pas aussi! + +Aurore n'entendait point ces paroles qui tombaient, inarticulées, de la +bouche de son ami. + +Mais elle voyait sa détresse, et son coeur se brisait. + +--Henri! Henri!... dit-elle en s'agenouillant devant lui. + +--Ils ne s'achètent pas, ces droits sacrés! reprenait Lagardère en qui +l'affaissement succédait à la fièvre; ils ne s'achètent pas... même au +prix de la vie!... J'ai donné ma vie: c'est vrai!... Que me doit-on pour +cela? Rien! + +--Au nom de Dieu! Henri! mon Henri! calmez-vous!... expliquez-vous. + +--Rien!... et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose?... Et si +je l'ai fait pour qu'on me doive quelque chose, que vaut mon +dévouement?... Folie! folie!... + +Aurore lui tenait les deux mains. + +--Folie! reprit-il avec révolte; j'ai bâti sur le sable... un souffle de +vent a renversé le frêle édifice de mon espoir... mon rêve n'est plus! + +Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait +point ses larmes brûlantes qui roulaient sur sa main. + +--Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi?... avait-on +besoin de moi ici?... Que suis-je?... Cette femme n'a-t-elle pas eu +raison?... J'ai parlé haut... j'ai parlé comme un insensé... Qui me dit +que vous seriez heureuse? s'interrompit-il en relevant sur Aurore son +regard égaré. Vous pleurez... + +--Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant. + +--Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais... + +--Pourquoi me verriez-vous pleurer? + +--Le sais-je? Aurore, Aurore! Sait-on jamais le coeur des femmes?... +sais-je seulement, moi, si vous m'aimez... + +--Si je vous aime!... s'écria la jeune fille avec une ardente +expansion. + +Henri la contemplait avidement. + +--Vous me demandez si je vous aime! répéta Aurore, vous, Henri!... + +Lagardère lui mit la main sur la bouche.--Elle la baisa.--Il la retira +comme si la flamme l'eût touchée. + +--Pardonnez moi, reprit-il; je suis bouleversé... Et pourtant, il faut +bien que je sache... Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore... Il +faut que je sache!... Ecoutez bien!... réfléchissez bien... nous tenons +ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie... Répondez, je vous en +supplie, avec votre conscience, avec votre coeur. + +--Je vous répondrai comme à mon père! dit Aurore. + +Il devint livide et ferma les yeux. + +--Pas ce nom-là!... balbutia-t-il d'une voix si faible, qu'Aurore aurait +eu peine à l'entendre,--jamais ce nom-là!... Mon Dieu! reprit-il après +un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie +appris!... Qui voit-elle en moi, sinon son père?... + +--Oh!... Henri!... voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait +plus charmante. + +--Quand j'étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente +ans me semblaient des vieillards!... + +Sa voix était tremblante et douce lorsqu'il poursuivit: + +--Quel âge croyez-vous que j'aie, Aurore? + +--Que m'importe votre âge, Henri! + +--Je veux connaître votre pensée... quel âge? + +Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt. + +L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'étranges enfantillages. + +Aurore baissa les yeux, son sein battit. + +Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée et la porte du +ciel sembla s'ouvrir pour lui. + +--Je ne sais pas votre âge, Henri, dit-elle, mais ce nom que je vous +donnais tout à l'heure... ce nom de père... ai-je pu jamais le prononcer +sans sourire? + +--Pourquoi non, ma fille?... je pourrais être votre père... + +--Moi, je ne pourrais pas être votre fille, Henri! + +L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels, était vinaigre et fiel +auprès des enchantements de cette voix. + +Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu'à la +dernière goutte: + +--J'étais plus âgé que vous ne l'êtes maintenant quand vous vîntes au +monde, Aurore... j'étais un homme déjà. + +--C'est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau +d'une main et votre épée de l'autre... + +--Aurore, mon enfant bien-aimée!... ne me regardez pas au travers de +votre reconnaissance... voyez moi tel que je suis... + +Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit +à le contempler longuement. + +--Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite,--le sourire aux +lèvres et les paupières demi-voilées,--rien de meilleur, rien de plus +noble, rien de si beau que vous! + + + + +IX + +--Où finit la fête.-- + + +C'était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de +Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore +elle-même, beau comme elle était belle. + +Et si vous l'aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l'ardeur pudique de +son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein +palpitant, le sourire ému aux lèvres! si vous l'aviez vue! L'amour +chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en +une seule, marier étroitement deux âmes, l'amour, ce cantique sublime +que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l'enivrante manne +qu'apporte la rosée du ciel; l'amour sait embellir la laideur elle-même, +l'amour met à la beauté une auréole divine! + +Lagardère pressa contre son coeur sa fiancée frémissante. + +Il y eut un long silence; leurs lèvres ne se touchaient point. + +--Merci! merci! murmura-t-il. + +Leurs yeux se parlaient. + +--Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore... avec moi... as-tu +toujours été heureuse? + +--Oui..., bien heureuse, répondit la jeune fille... + +--Et pourtant, Aurore,... aujourd'hui, tu as pleuré! + +--Vous savez cela, Henri? + +--Je sais tout ce qui te regarde... Pourquoi pleurais-tu? + +--Pourquoi pleurent les jeunes filles? dit Aurore voulant éluder la +question. + +--Tu n'es pas comme les autres, toi... Quand tu pleures... Je t'en prie, +pourquoi pleurais-tu? + +--De votre absence, Henri... Je vous vois bien rarement... Et aussi de +cette pensée... + +Elle hésita; son regard se détourna. + +--Quelle pensée? demanda Lagardère. + +--Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La +pensée qu'il y a des femmes bien belles dans ce Paris... que toutes les +femmes doivent avoir envie de vous plaire... et que peut-être... + +--Peut-être...? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar. + +--Que peut-être vous aimez une autre que moi. + +Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère. + +--Dieu me donnerait-il donc cette félicité! murmura celui-ci en extase; +faut-il croire? + +--Il faut croire que je t'aime! dit Aurore étouffant sur la poitrine de +son amant le son de sa propre voix qui l'effrayait. + +--Tu m'aimes!... toi!... Aurore!... sens-tu mon coeur battre?... Oh! +s'il était vrai?... Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille +chérie?... connais-tu ton coeur? + +--Il parle... je l'écoute... + +--Hier, tu étais un enfant. + +--Aujourd'hui, je suis une femme... Henri, Henri, je t'aime! + +Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine. + +--Et toi? reprit Aurore. + +Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides: + +--Oh! je suis heureux!... je suis heureux! + +Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa +du pied et dit: + +--Qu'est-ce encore? + +--Si jamais tu avais des regrets..., prononça tout bas Henri, qui baisa +ses cheveux. + +--Quels regrets puis-je avoir si tu restes près de moi? + +--Écoute... j'ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau +qui te cachait les splendeurs du monde... Tu as entrevu la cour, le +luxe, la lumière... Tu as entendu les voix de la fête... Que penses-tu +de la cour...? + +--La cour est belle, répondit Aurore; mais je n'ai pas tout vu, n'est-ce +pas? + +--Te sens-tu faite pour cette vie?... Ton regard brille... Tu aimerais +le monde! + +--Avec toi, oui. + +--Et sans moi? + +--Rien sans toi. + +Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres. + +--As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient +souriantes?... + +--Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles! + +--Elles sont heureuses, en effet, ces femmes... Elles ont des châteaux +et des hôtels... + +--Quand tu es dans notre maison, Henri, je l'aime mieux qu'un palais... + +--Elles ont des amis... + +--Ne t'ai-je pas? + +--Elles ont une famille. + +--Ma famille, c'est toi! + +Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire +aux lèvres. C'était son coeur qui parlait. + +Mais Lagardère voulait l'épreuve complète. Il fit appel à tout son +courage et reprit après un silence: + +--Elles ont... une mère! + +Aurore pâlit. Elle n'avait plus de sourire. Une larme perla entre ses +paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur +sa poitrine. + +--Une mère! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie +de ma mère... Après vous, Henri, c'est à ma mère que je pense le plus +souvent... + +Ses beaux yeux semblaient prier ardemment. + +--Si je l'avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle; si je +l'entendais vous appeler: Mon fils... Oh! que seraient de plus les joies +du paradis!... Mais, se reprit-elle après une courte pause, s'il me +fallait choisir entre ma mère et vous... + +Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une +mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant. + +--C'est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec +effort; je le dis parce que je le pense... S'il me fallait choisir entre +ma mère et vous... + +Elle n'acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d'Henri et +s'écria la voix pleine de sanglots: + +--Je t'aime! oh! je t'aime! je t'aime! + +Lagardère se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa +poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel à témoin. + +--Dieu qui nous voit, s'écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous +entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure +qu'elle sera heureuse! + +Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire. + +--Merci! merci! poursuivit Lagardère en haussant son front jusqu'à ses +lèvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure... je +suis ivre et fou!... Oh! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi! Mais +que disais-je tout à l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que j'ai +dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens déborder en moi +la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous être heureux! heureux +longtemps!... Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux +que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que +je faisais avant d'avoir rencontré ton berceau sur mon chemin... Les +autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?... +les autres, quand ils sont riches comme je l'étais, riches de vigueur et +d'ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s'en +vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse... Tu es venue, +Aurore: je me suis fait avare aussitôt... Un instinct providentiel m'a +dit d'arrêter court ces largesses de sang, d'amour et de coeur... j'ai +thésaurisé pour te garder tout... j'ai renfermé la fougue de mes belles +années dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aimé, rien désiré... ma +passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'éveille, naïve +et robuste comme si mon coeur n'avait que vingt ans... Tu m'écoutes, +tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allégresse, c'est vrai, mais +je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces années?... Je les +ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir... je les ai +passées à guetter l'éveil de ton âme... je les ai passées à chercher ma +joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai l'âge +d'être heureux, l'âge de t'aimer!... tu es à moi!... nous serons tout +l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien en ce +monde... nous irons en quelque retraite ignorée, loin d'ici.. bien +loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour à pleine coupe... +l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc! + +Elle écoutait avec ravissement. + +--L'amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!... + +--Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de +Barbanchois; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou! + +Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent, +que les orgies de la régence dégoûtaient profondément, mais qui était +ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de +France. + +Cocardasse et Passepoil avaient été chargés par M. le baron de la +Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le +baron de Barbanchois. + +Ils traversaient le jardin désert et assombri. + +--Eh donc! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l'on avait +soupé, si nous nous reposions, mon bon? + +--J'obtempère, répondit Passepoil, le vieux est lourd et le payement +léger. + +Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié +réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain +favori: + +--Où allons-nous?... où allons-nous?... + +--Pécaïre! lui répondit Cocardasse, je n'en sais rien, où le diable +m'emporte! + +--Est-il curieux, ce vieil ivrogne! ajouta Passepoil. + +Ils s'assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa +poche et se mit à la bourrer tranquillement. + +--Si c'est notre dernier souper, dit-il, il était bon. + +--Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou! +j'ai mangé une volaille et demie... + +--Oh! fit Passepoil, c'est la petite qui était devant moi... avec ses +cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de ma +main. + +--Fameuse! s'écria Cocardasse; sandieou! et les fonds d'artichauts qui +étaient autour! + +--Et sa taille!... à prendre avec dix doigts... l'as-tu remarquée...? + +--J'aime mieux la mienne! dit gravement Cocardasse. + +--Par exemple! se récria Passepoil; rousse et louche, la tienne! + +Il parlait de la voisine de Cocardasse. + +Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever. + +--Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper; +où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie?... Fais des +excuses, capédébiou! sinon je te fends sans pitié. + +Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient +guère mieux que cet austère baron de Barbanchois. + +Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire +d'excuses. + +On dégaina, on se donna d'énormes horions en pure perte, puis on se prit +aux cheveux et l'on finit par tomber sur le corps de M. le baron de +Barbanchois, qui s'éveilla de nouveau pour chanter. + +--Où allons-nous, bon Dieu! où allons-nous? + +--Eh donc! j'avais oublié le vieux pécaïre! dit Cocardasse. + +--Emportons-le, ajouta Passepoil. + +Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s'embrassèrent avec effusion, +en versant des larmes abondantes. + +Ce serait ne point les connaître que de penser qu'ils avaient oublié +d'emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade, +remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de +Barbanchois. + +Celui-ci rêvait qu'il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par +M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu'il glissait +sous la table après souper. + +Autres temps! autres moeurs! dit le proverbe menteur. + +--Et tu ne l'as pas revue? demanda Cocardasse. + +--Qui ça?... celle qui était devant moi?... + +--Eh! non! la petite au domino rose? + +--Pas l'ombre!... j'ai fureté dans toutes les tentes... + +--Apapur! moi, je suis entré jusque dans le palais... et je te promets +qu'on me regardait, ma caillou!... Il y avait des dominos roses en +veux-tu en voilà... Mais ce n'était pas le nôtre... J'ai voulu parler à +l'un d'eux qui m'a donné une croquignole sur le bout du nez en +m'appelant défunt croquemitaine!... «Pécaïre! ai-je répondu, mon +illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée!» + +--Et lui, demanda Passepoil, l'as-tu rencontré? + +Cocardasse baissa le ton. + +--Non, répondit-il, mais j'ai entendu parler de lui... Le régent n'a pas +soupé... Il est resté enfermé plus d'une heure avec le Gonzague... Toute +la séquelle que nous avons vue à l'hôtel ce matin piaule et menace... +Sandieou! s'ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage, +notre pauvre petit Parisien n'a qu'à se bien tenir! + +--J'ai bien peur! soupira frère Passepoil, qu'ils ne nous débarrassent +de lui. + +Cocardasse, qui était en avant, s'arrêta, ce qui arracha une plainte à +M. le baron de Barbanchois. + +--Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là!... Il en a +vu bien d'autres!... + +--Tant va la cruche à l'eau..., murmura Passepoil. + +Il n'acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la +pièce d'eau. + +Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur +premier mouvement était toujours de se cacher. + +Les pas approchaient. C'était une troupe d'hommes armés, en tête de +laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de +Berry. + +A mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières +s'éteignaient. + +Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la +troupe. + +--Il est dans le jardin! affirmait un sergent aux gardes; j'ai interrogé +tous les piquets et les grand'gardes des portes... son costume était +facile à reconnaître. On ne l'a point vu. + +--Vingt dieux! répliqua un soldat, celui-là n'aura pas volé son +affaire!... Je l'ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier +dont on veut les pommes. + +--Ce bon garçon doit être un pays! murmura Passepoil attendri par cette +métaphore normande. + +--Attention! enfants! ordonna Bonnivet, vous savez que c'est un +dangereux jouteur... + +Ils s'éloignèrent; une autre patrouille cheminait du côté du palais, +une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue +Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s'éteignaient sur leur +passage. + +On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre +exécution se préparait. + +--Ma caillou, dit Cocardasse, c'est à lui qu'ils en veulent. + +--Ça me paraît clair, répondit Passepoil. + +--J'avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement +malmené M. de Gonzague... C'est lui qu'ils cherchent... + +--Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières?... + +--Non, pas pour le trouver... pour avoir raison de lui. + +--Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui... +S'ils le manquent, cette fois... + +--Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront!... Lou petit +couquin a le diable dans le corps... Si tu m'en crois, nous allons le +chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes... + +Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit: + +--Ce n'est pas le moment. + +--Apapur! veux-tu discuter contre moi? s'écria le bouillant Cocardasse; +c'est le moment ou jamais!... Eh donc! s'il n'avait pas besoin de nous, +il nous recevrait avec la botte de Nevers!... Nous sommes en faute. + +--C'est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute... Mais du diable si +ce n'est pas une mauvaise affaire! + +Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son +lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son +somme. L'histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le +guérit de ses rhumatismes. + +Cocardasse et Passepoil se mirent en quête. + +La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans +le jardin, sauf aux abords de la tente indienne. + +On vit s'éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent. + +Une croisée s'ouvrit; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses +serviteurs invisibles: + +--Messieurs, sur vos têtes, qu'on le prenne vivant! + +--Merci Dieu! grommela Bonnivet, dont l'escouade était au rond-point de +Diane, si le gueux a entendu cela, il va nous tailler des croupières! + +Nous sommes bien forcé d'avouer que les patrouilles n'allaient point à +ce jeu de bon coeur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation +de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament. + +Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de +cadets de province, des grives,--comme on les appelait alors dans les +tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait,--que d'affronter +pareille besogne. + +Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir. + +Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il +espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le +Bréant était le gardien. + +Il avait remis son domino noir, et le visage d'Aurore se cachait de +nouveau sous un masque. + +Il quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en +dehors. + +--Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent +ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs +gourdes pour se donner du coeur; pardonnez-nous. + +--Eh donc! ajouta Cocardasse, c'était un feu follet que ce domino rose! + +--Doux Jésus! s'écria frère Passepoil, le voici. Cocardasse se frotta +les yeux. + +--Debout! ordonna Lagardère. + +Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes françaises au bout +de l'allée: + +--Que veut dire ceci? ajouta-t-il. + +--Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant! répondit +Passepoil. + +C'était au fond de sa gourde qu'il avait puisé cette liberté de langage. + +Lagardère ne demanda même pas d'explication. Il avait tout deviné. + +La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient +passé pour lui comme des minutes; il n'avait point mesuré le temps; il +s'était attardé. + +La tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite. + +--Êtes-vous avec moi solidement et franchement? demanda-t-il. + +--A la vie, à la mort! répondirent les deux braves la main sur le +coeur. + +Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait +en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer. + +Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même. + +--A-t-on relevé les gardes des postes? interrogea Henri. + +--On les a renforcées, répondit Cocardasse; il faut jouer serré, +sandieou! + +Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup: + +--Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour +aux Ris? + +--Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil. + +--Alors, il ne vous ouvrira point sa porte! dit Lagardère avec un geste +de dépit. + +Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment +logique. + +Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la +porte. + +Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours; +on eût dit que des pas s'approchaient de tous côtés avec précaution; +Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L'endroit où ils +étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux +massifs, c'était partout désormais ténèbres profondes. + +--Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le tout pour le tout. Ne vous +occupez point de moi. Je sais comment me tirer d'affaire... J'ai là un +déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis... Emmenez cette +jeune fille: vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent, vous +tournerez à gauche... La porte de M. le Bréant est au bout du premier +corridor... Vous passerez masqués et vous direz: «De la part de celui +qui est dans votre loge...» Il vous ouvrira la porte de la rue et vous +irez m'attendre derrière l'oratoire du Louvre. + +--Entendu! fit Cocardasse. + +--Un mot encore... Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de +livrer cette jeune fille? + +--Apapur! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage! promit le +Gascon. + +--Gare aux mouches! ajouta Passepoil avec une fierté qu'on ne lui +connaissait point. + +Et tous deux en même temps: + +--Cette fois-ci, vous serez content de nous! + +Lagardère baisa la main d'Aurore et lui dit: + +--Courage! c'est ici notre dernière épreuve. + +Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le +rond-point de Diane. + +--Ohé! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver +sa route! + +--Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que +sur la glace! + +--Mes mignons, dit Cocardasse; c'est une dame du corps de ballet. + +Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient devant lui et ajouta +effrontément: + +--Son Altesse Royale nous attend! + +Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage. + +Mais, dans l'ombre d'un massif d'orangers en caisse qui flanquait +l'angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l'affût. + +Gonzague et son factotum M. de Peyrolles. + +Ils étaient là pour Lagardère, qu'on s'attendait à voir paraître +d'instant en instant. + +Gonzague dit quelques mots à l'oreille de Peyrolles. + +Celui-ci s'aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées +embusqués derrière le massif. Tous s'élancèrent sur les pas de nos deux +braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino +rose. + +M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s'y +était attendu. + +Seulement, il l'ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son +escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons. + +Lagardère, lui, s'était glissé jusqu'au bout du sentier pour voir si sa +fiancée atteindrait le pavillon sans encombre. + +Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de +gardes françaises fermait l'avenue. + +--Holà! monsieur le chevalier! cria le chef avec un peu d'altération +dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie; vous êtes +cerné de tous côtés. + +C'était l'exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des +mousquets sonna contre le sol. + +--Que veut-on de moi? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l'épée. + +Le vaillant Bonnivet, qui s'était avancé à pas de loup par derrière, le +saisit à bras-le-corps. Lagardère n'essaya point de se dégager et +demanda pour la deuxième fois: + +--Que veut-on de moi? + +--Pardieu! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez +bien le voir. + +Puis il ajouta: + +--En avant, messieurs!... au palais!.. j'espère que vous me rendrez +témoignage: j'ai fait à moi tout seul cette importante capture. + +Ils étaient bien une soixantaine. On entoura Henri et on le porta +plutôt qu'on ne le conduisit dans les appartements de Philippe +d'Orléans. + +Puis on ferma la porte du vestibule et il n'y eut plus dans le jardin +âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste +sur le gazon mouillé. + + + + +X + +--La dégradation.-- + + +Ce que l'on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du +régent était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les +ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte +d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orléans, un fauteuil +pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires +du conseil et des pliants pour les secrétaires d'État. + +Au-dessus de la principale porte était l'écusson de France avec le +lambel d'Orléans. + +Les affaires du royaume se réglaient là, chaque jour, un peu à la +diable, après le dîner. Le régent dînait tard; l'opéra commençait de +bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps. + +Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde; cela ressemblait +à un tribunal. + +MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du +régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et +d'Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux +portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front, +devant une glace. + +--Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix; mais, enfin, nous le +tenons!... Ah! le diable d'homme! + +--A-t-il fait beaucoup de résistance? demanda Machault, le lieutenant de +police. + +--Si je n'avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait +arrivé! + +Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le +cardinal de Bissy, Voyer d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des +affidés de Gonzague avaient pu se faire jour: Navailles, Choisy, Nocé, +Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère Taranne. + +Chaverny causait avec M. de Brissac, qui dormait debout pour avoir +passé trois nuits à boire. + +Douze ou quinze hommes, armés jusqu'aux dents, se tenaient derrière +Lagardère. + +Il n'y avait là qu'une seule femme: madame la princesse de Gonzague, qui +était assise à la droite du régent. + +--Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu'il aperçut Lagardère, nous +n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre +fête et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs +du royaume!... Vous êtes accusé aussi d'avoir tiré l'épée dans +l'enceinte du Palais-Royal... C'est nous faire repentir trop vite de +notre clémence à votre égard. + +Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre. + +Il répondit d'un ton froid, mais respectueux: + +--Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on répète ce qui s'est dit entre +M. de Gonzague et moi... Quant à la seconde accusation, j'ai tiré +l'épée, c'est vrai, mais ce fut pour défendre une dame... Parmi ceux qui +sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage. + +Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit: + +--Monsieur, vous avez dit vrai! + +Henri le regarda avec étonnement et vit que ses compagnons le +gourmandaient. + +Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait +s'arrêter longtemps à ces bagatelles. + +--Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela... mais prenez +garde: il est une chose qu'on ne vous pardonnera point... Vous avez +promis à madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille... Est-ce +vrai? + +--Oui, monseigneur, je l'ai promis. + +--Vous m'avez envoyé un messager qui m'a fait, en votre nom, la même +promesse... Le reconnaissez-vous? + +--Oui, monseigneur. + +--Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal?... Les +cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu'on vous reproche... +mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu'il sera fait justice de vous, si +vous le méritez... Où est mademoiselle de Nevers? + +--Je l'ignore, répondit Lagardère. + +--Il ment! s'écria impétueusement la princesse. + +--Non, madame... J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout. + +Il y eut dans l'assemblée un murmure désapprobateur. + +Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde: + +--Je ne connais pas mademoiselle de Nevers. + +--C'est de l'impudence! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris. + +Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta: + +--C'est de l'impudence! + +M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla +incontinent d'appliquer à cet insolent la question extraordinaire. +Pourquoi chercher midi à quatorze heures? + +Le régent à Lagardère, sévèrement: + +--Monsieur, réfléchissez bien à ce que vous dites. + +--Monseigneur, la réflexion n'ajoute rien à la vérité et n'en retranche +rien: j'ai dit la vérité. + +--Souffrirez vous cela, monseigneur? dit la princesse, qui avait peine à +se contenir. Sur mon honneur! sur mon salut! il ment!... Il sait où est +ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-même, tout à l'heure, à dix pas +d'ici, dans le jardin. + +--Répondez, ordonna le régent. + +--Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, j'ai dit la vérité... +Alors, j'espérais encore accomplir ma promesse. + +--Et maintenant?... balbutia la princesse hors d'elle-même. + +--Maintenant, je n'espère plus. + +Madame de Gonzague retomba épuisée sur son siége. + +La partie grave de l'assistance: les ministres, les magistrats, les ducs +regardaient avec curiosité cet étrange personnage, dont tant de fois le +nom avait frappé leur oreille au temps de leur jeunesse: «Le beau +Lagardère! Lagardère le spadassin!» Cette figure intelligente et calme +n'allait point à un vulgaire traîneur d'épée. + +Certains dont le regard était plus perçant essayaient de voir ce qu'il y +avait derrière cette apparente tranquillité. C'était comme une +résolution triste, et profondément réfléchie. + +Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire +beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là, grâce au nom de leur patron, +partie intéressée dans le débat; mais leur patron ne venait pas. + +Le régent reprit: + +--Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de +France... quand vous me faisiez dire: «La fille de votre ami vous est +rendue. + +--J'espérais qu'il en serait ainsi. + +--Vous espériez...? + +--L'homme est sujet à se tromper. + +Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être +ses conseils. + +--Mais, monseigneur! s'écria la princesse qui se tordait les bras, ne +voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant!... Il l'a: j'en fais le +serment! il la tient cachée... C'est lui... oh! je le reconnais bien!... +c'est à lui que j'ai remis ma fille, la nuit du meurtre... je m'en +souviens! je le sais! je le jure! + +--Vous entendez, monsieur? dit le régent. + +Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère; sous ses +cheveux perlèrent des gouttes de sueur. + +Mais il répondit, sans démentir son calme: + +--Madame la princesse se trompe. + +--Oh! dit-elle avec folie; et ne pouvoir confondre cet homme! + +--Il ne faudrait qu'un témoin..., commença le régent. + +Il s'interrompit, parce que Henri s'était redressé de son haut, +provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte +principale. + +L'entrée de Gonzague fit une courte sensation. Il salua de loin la +princesse sa femme et Philippe d'Orléans. Il resta près de la porte. + +Son regard croisa celui d'Henri qui prononça d'un accent de défi: + +--Que le témoin se montre donc!... et que le témoin ose me reconnaître! + +Les yeux de Gonzague battirent comme s'il eût essayé en vain de soutenir +le regard de l'accusé. + +Chacun vit bien cela; mais Gonzague parvint à sourire et l'on se dit: + +--Il a pitié!... + +Un silence profond régnait cependant dans la salle. + +Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du +seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre. + +--Elle est à nous! dit-il à voix basse. + +--Et les papiers? + +--Et les papiers. + +Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouva de joie. + +--Par la mort-Dieu! s'écria-t-il; avais-je raison de dire que ce bossu +valait son pesant d'or! + +--Ma foi, répondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jugé... il +nous a donné un fier coup d'épaule!... + +--Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardère; +puisque vous êtes juge, soyez équitable... Qu'y a-t-il devant vous en ce +moment? Un pauvre gentilhomme, trompé, comme vous-même, dans son +espoir... J'ai cru bien faire... J'ai cru pouvoir compter sur un +sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous. +J'ai promis avec la témérité d'un homme qui souhaite sa récompense. + +Il s'arrêta et reprit avec effort: + +--Car je pensais avoir droit à une récompense!... + +Ses yeux se baissèrent malgré lui, et sa voix s'embarrassa dans sa +gorge. + +--Qu'y a-t-il en cet homme-là? demanda le vieux Villeroy à Voyer +d'Argenson. + +Le vice-chancelier répondit: + +--Cet homme-là est un grand coeur ou le plus lâche de tous les +coquins! + +Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit: + +--Le sort s'est joué de moi, monseigneur; voilà tout mon crime... Ce que +je pensais tenir m'a échappé. Je me punis moi-même et je retourne en +exil. + +--Voilà qui est commode! dit Navailles. + +Machault parlait bas au régent. + +--Je me mets à vos genoux, monseigneur! commença la princesse. + +--Laissez, madame! interrompit Philippe d'Orléans. + +Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle. + +Il reprit en s'adressant à Lagardère: + +--Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites... Ce que vous +avez fait est indigne d'un gentilhomme... Ayez pour châtiment votre +propre honte... Votre épée, monsieur! + +Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le +ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue. + +--Sang-Dieu! grommela Chaverny qui avait la fièvre et ne savait +pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tuât. + +Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny +détourna les yeux. + +--Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l'on brisait les +éperons des chevaliers convaincus de félonie... mais la noblesse existe, +Dieu merci... et la dégradation de noblesse est la peine la plus cruelle +que puisse subir un soldat... Monsieur, vous n'avez plus le droit de +porter une épée... Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui passage... cet +homme n'est plus digne de respirer le même air que vous. + +Un instant on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de +cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les +décombres; son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible +que ses voisins s'écartèrent, bien plus par frayeur que par obéissance à +l'ordre du régent. Mais l'angoisse succéda vite à la colère, et +l'angoisse fit place à cette froideur résolue qu'il montrait depuis le +commencement de la séance. + +--Monseigneur, dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre +Altesse Royale, et je n'en appellerai point. + +Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voilà le tableau qui passait +devant ses yeux. + +Cela ne valait-il pas le martyre? + +Il se dirigea vers la porte au milieu du silence général. + +Le régent avait dit tout bas à la princesse: + +--Ne craignez rien. On le suivra. + +Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au devant de lui M. le +prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles. + +--Altesse, dit Gonzague en s'adressant au duc d'Orléans, je barre le +passage à cet homme! + +Chaverny était dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu'il eût +envie de se jeter sur Gonzague. + +--Ah! fit-il, si Lagardère avait encore son épée! + +Taranne poussa le coude d'Oriol. + +--Le petit marquis devient fou!... murmura-t-il. + +--Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme? demanda le régent. + +--Parce que votre religion a été trompée, répondit Gonzague; la +dégradation de noblesse n'est point le châtiment qui convient aux +assassins. + +Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le régent se leva. + +--Celui-là est un assassin! acheva Gonzague qui mit son épée nue sur +l'épaule de Lagardère. + +Et nous pouvons vous affirmer qu'il tenait ferme la poignée. + +Mais Lagardère n'essaya pas de le désarmer. + +Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient +des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat +de rire. + +Il écarta seulement l'épée et saisit le poignet de Gonzague en le +serrant si violemment que l'arme tomba. Lagardère ne la ramassa point. + +Il amena Gonzague, ou plutôt il le traîna jusqu'à la table, et montrant +sa main que la douleur tenait ouverte, il dit: + +--Une marque!... une marque! + +Le regard du régent était sombre. + +Toutes les respirations suspendues s'arrêtaient. + +--Gonzague est perdu!... murmura Chaverny. + +Gonzague eut une magnifique audace. + +--Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j'attendais cela!... Philippe, +notre frère, va être vengé!... Cette blessure, je l'ai reçue en +défendant la vie de Nevers. + +La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son +flanc. + +Il resta un instant atterré, tandis qu'un grand cri s'élevait dans la +salle. + +--L'assassin de Nevers! l'assassin de Nevers! + +Et Navailles, et Nocé, et Choisy et tous les autres ajoutaient: + +--Ce diable de bossu nous l'avait bien dit. + +La princesse avait mis ses mains au devant de son visage avec horreur. +Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie. + +Lagardère sembla s'éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête, +l'entourèrent sur un signe du régent. + +--Infâme! gronda-t-il comme un lion qui rugit; infâme!... infâme!... + +Puis, rejetant à dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au +collet: + +--Hors de là! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me +touche! + +Il se retourna vers Philippe d'Orléans, et ajouta: + +--Monseigneur, je suis sacré... j'ai sauf-conduit de Votre Altesse +Royale! + +Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il +déplia: + +--Libre, quoi qu'il advienne! lut-il à haute voix; vous l'avez écrit... +vous l'avez signé! + +--Surprise! voulut dire Gonzague. + +--Du moment qu'il y a tromperie..., ajoutèrent MM. de Tresmes et de +Machault. + +Le régent leur imposa silence d'un geste. + +--Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d'Orléans a +plus d'une parole?... s'écria-t-il. C'est écrit; c'est signé... cet +homme est libre... Il a quarante-huit heures pour passer la frontière. + +Lagardère ne bougea pas. + +--Vous m'avez entendu, monsieur! fit le régent avec dureté, sortez! + +Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin dont il jeta les +morceaux aux pieds du régent. + +--Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas... Je vous rends votre +parole... De cette liberté que vous m'offrez et qui m'est due, je ne +prends, moi, que vingt-quatre heures... C'est tout ce qu'il me faut pour +démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause!... Assez +d'humiliations comme cela! Je relève la tête... et sur l'honneur de mon +nom... entendez-vous, messieurs? sur mon honneur à moi, Henri de +Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je me charge de le prouver... +Sur mon honneur, je promets et je jure que demain, à pareille heure, +madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai +prisonnier de Votre Altesse Royale... Vous pouvez convoquer les juges! + +Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l'entouraient en +disant: + +--Faites place!... je prends mon droit. + +Gonzague l'avait précédé. Gonzague avait disparu. + +--Faites place! messieurs, répéta Philippe d'Orléans; vous, monsieur, +demain à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges... Et sur +Dieu! justice sera faite. + +Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte. Leur rôle était +fini en ce lieu. + +Le régent resta un instant pensif; puis il dit, en appuyant son front +contre sa main: + +--Messieurs, voici une affaire étrange! + +--Un effronté coquin, murmura le lieutenant de police Machault. + +--Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent; nous +verrons cela demain... + +Lagardère descendit seul et sans armes le grand escalier du pavillon. + +Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert, +Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté +leurs bonnets par dessus les moulins. + +Trois estafiers gardaient l'entrée du corridor qui menait chez maître le +Bréant. + +Gonzague était debout au milieu du vestibule, l'épée nue à la main. + +La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte. + +Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens. + +Lagardère n'y fit pas attention seulement. Il avait les défauts de sa +vaillance; il se croyait invulnérable. + +Il marcha droit à M. de Gonzague qui croisa l'épée devant lui. + +--Ne soyons pas si pressé, M. de Lagardère, dit-il; nous avons à +causer... Toutes les issues sont fermées et personne ne nous écoute, +sauf ces amis dévoués... ces autres nous-mêmes... Nous pouvons, par la +sambleu! parler à coeur ouvert. + +Il riait d'un rire sarcastique et méchant. + +Lagardère s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine. + +--Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les +ferme... J'étais l'ami de Nevers comme le régent, et j'ai bien aussi le +droit de venger sa mort... Ne m'appelez pas infâme! s'interrompit-il; +c'est peine perdue... nous savons que les perdants injurient toujours au +jeu... M. de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va +mettre votre conscience bien à l'aise?... Vous croyez avoir fait un +mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'était pas en votre +pouvoir... + +La figure d'Henri s'altéra. + +--Eh bien! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous +n'avez commis qu'une toute petite inexactitude... une nuance! un +rien!... Si vous aviez mis _plus_ au lieu de _pas_... si vous aviez dit: +Aurore n'est plus en mon pouvoir... + +--Si je croyais..., commença Lagardère qui ferma les poings. Mais tu +mens! se reprit-il, je te connais. + +--Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'eût été +l'exacte et pure vérité. + +Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague +pointa l'épée entre ses deux yeux et murmura: + +--Attention, vous autres! + +Puis il reprit, raillant toujours: + +--Mon Dieu oui... nous avons gagné une assez jolie partie... Aurore est +en notre pouvoir... + +--Aurore!... s'écria Lagardère d'une voix étranglée. + +--Aurore... et certaines pièces... + +Il tomba lourdement à la renverse. D'un bond, Lagardère passant par +dessus son corps, s'était élancé dans le jardin. + +Gonzague se releva en souriant. + +--Pas d'issue? demanda-t-il à Peyrolles qui était sur le seuil en +dehors. + +--Pas d'issue. + +--Et combien sont-ils là? + +--Cinq, répondit Peyrolles, qui se prit à écouter. + +--C'est bien... c'est assez: il n'a pas son épée. + +Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près.--Sous le vestibule, +les affidés pâles et la sueur au front prêtaient aussi l'oreille. + +Ils avaient fait du chemin depuis la veille!--L'or seul avait sali leurs +mains jusque-là.--Gonzague les voulait habituer à l'odeur du sang. + +La pente était glissante: ils descendaient. + +Gonzague et Peyrolles s'arrêtèrent au bas du perron. + +--Comme ils tardent! murmura Gonzague. + +--Le temps semble long! fit Peyrolles; ils sont là-bas derrière la +tente. + +Le jardin était noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne +fouettant tristement les toiles de tenture. + +--Où avez-vous pris la jeune fille? demanda Gonzague comme s'il eût +voulu causer pour tromper son impatience. + +--Rue du Chantre, à la porte même de sa maison. + +--A-t-elle été bien défendue? + +--Deux rudes lames... mais qui ont pris la fuite quand nous leur avons +dit que Lagardère était sur le carreau. + +--Vous n'avez pas vu leurs visages? + +--Non... ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout... + +--Et les papiers, où étaient-ils?... + +Peyrolles n'eut pas le temps de répondre. Un cri d'angoisse se fit +entendre derrière la tente indienne du côté de la loge de maître le +Bréant. + +Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne. + +--C'est peut-être l'un des nôtres! murmura Peyrolles tout tremblant. + +--Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix. + +Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane. + +--Qui est le chef? demanda Gonzague. + +--Gauthier Gendry, répondit le factotum. + +Gauthier Gendry était un grand gaillard, bien bâti, qui avait été +caporal aux gardes. + +--C'est fait, dit-il; un brancard et deux hommes... nous allons +l'enlever. + +On entendait cela dans le vestibule; nos joueurs de lansquenet, nos +roués de petite espèce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines. + +Les dents d'Oriol claquaient à se briser. + +--Oriol! appela Gonzague;--Montaubert! + +Ils vinrent tous deux. + +--C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague. + +Et comme ils hésitaient: + +--Nous avons tous tué, dit-il, puisque le meurtre profite à tous. + +Il fallait se hâter avant que le régent ne renvoyât son monde. Bien +qu'on eût l'habitude de sortir par la grand'porte qui était tout à +l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué +du palais pouvait avoir l'idée de prendre par la cour aux Ris pour se +retirer. + +Oriol, le coeur défaillant, Montaubert indigné prirent le brancard. +Gauthier Gendry les précéda dans le fourré. + +--Tiens! tiens! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne, +le coquin était pourtant bien mort. + +Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir. Montaubert était +une manière de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui +restait à cent lieues du crime; Oriol, poltron paisible et bon enfant, +avait horreur du sang. + +Ils étaient là pourtant tous deux,--et les autres attendaient, Taranne, +Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s'assurer ainsi de leur +discrétion. + +Ils s'étaient donnés à lui; ils n'existaient que par lui. Reculer, +c'était tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme à qui +rien ne résistait. + +Si on leur eût dit au début: «Vous en arriverez là,» personne parmi eux +peut-être n'eût fait le premier pas. Mais le premier pas étant fait, le +second aussi, plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvèrent en +ce temps que la cloison est mince qui sépare l'immoralité du crime. + +Ils ne pouvaient plus reculer: voilà l'excuse banale et terrible! + +Gonzague l'avait dit: Qui n'est pas avec moi est contre moi. Le mal, +c'est qu'ils n'étaient plus dans cette situation de l'honnêteté commune +où l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme. + +Le vice tue la conscience. + +Peut-être eussent-ils encore reculé devant le meurtre commis de leur +propre main.--Peut-être... + +Gauthier Gendry reprit: + +--Il aura été mourir un peu plus loin. + +Il tâta le sol autour de lui et se prit à chercher, rampant sur les +pieds et sur les mains. + +Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée. + +A quelque vingt-cinq pas de là, il s'arrêta en disant: + +--Le voici! + +Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard. + +--A tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté!... nous ne faisons +point de mal. + +Oriol avait la langue paralysée. + +Ils aidèrent Gauthier Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui +était étendu sur la terre au beau milieu d'un massif. + +--Il est encore tout chaud! dit l'ancien caporal aux gardes, allez! + +Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur +fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir. + +Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge de +maître le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches. Ils +eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis +lors. + +En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le +perron. + +Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir, +mais il riait de son rire aigre et strident. + +Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti. + +Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l'altération de sa voix: + +--Eh bien! eh bien! est-il venu? + +Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry +venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l'épaule. + +Le bossu chancela et fut près de tomber. + +--Il est ivre! dit-on. + +Et tout le monde entra dans le corridor. + +Maître le Bréant n'eut garde d'insister pour connaître le nom du +gentilhomme qu'on emportait ainsi à bras parce qu'il avait trop soupé! + +Au Palais-Royal, on était tolérant et discret. + +Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et +n'éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de +Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles. + +Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le +cadavre à la Seine. + +Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivés là, nos deux roués sentirent +que le coeur leur manquait. Moyennant une pistole chacun, l'ancien +caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas de débris. +Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin et l'on +s'alla coucher. + +Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent +assurément de tout ce qui précède, s'éveilla au milieu du ruisseau de la +rue Pierre Lescot, dans un état qu'il est inutile de décrire. + +C'était lui le cadavre qu'Oriol et Montaubert avaient porté sur leur +brancard. + +M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la +régence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous +la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé. + +En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquiète à son +sujet, il se disait: + +--Quelles moeurs!... jouer des tours semblables à un homme de ma +qualité!... je vous le demande, où allons-nous?... + +Le bossu sortit le dernier par la petite porte de maître le Bréant. Il +fut longtemps à traverser la cour aux Ris qui cependant n'était point +large. De l'entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il +fut obligé de s'asseoir plusieurs fois sur les bornes qui étaient le +long des maisons. + +Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement. + +On s'était trompé sous le vestibule. Le bossu n'était pas ivre. Si M. de +Gonzague n'eût pas eu tant d'autres sujets de préoccupation, il aurait +bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n'était pas de bon aloi. + +Du coin du palais au logis de M. de Lagardère dans la rue du Chantre, il +n'y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes à faire ces deux pas. + +Il n'en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains +qu'il monta l'escalier conduisant à la chambre de maître Louis. + +En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte. + +La porte de l'appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée +aussi. + +Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre, +celle ou personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le +bossu s'appuya au chambranle; sa gorge râlait. + +Il essaya d'appeler Françoise et Jean-Marie, mais sa voix ne sortit +point. + +Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu'au coffre qui +contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous +avons donné plusieurs fois la description. + +Le coffre avait été brisé à coups de hache. Le paquet avait disparu. + +Le bossu s'étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup +de grâce. + +Cinq heures de nuit sonnèrent à l'oratoire du Louvre. Les premières +lueurs du crépuscule parurent. + +Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains. + +Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire et en retira un +pourpoint de satin blanc, horriblement souillé de sang.--On eût dit que +ce brillant pourpoint chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner +une large plaie. + +Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu'à un +bahut où il trouva du linge et de l'eau. + +C'était de quoi laver cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint. + +Le pourpoint était celui de Lagardère,--mais la blessure saignait à +l'épaule du bossu. + +Il la pansa de son mieux et but une gorgée d'eau. + +Puis il s'accroupit, éprouvant un peu de soulagement. + +--Bien!.. murmura-t-il,--seul... Ils m'ont tout pris... Mes armes et mon +coeur! + +Sa tête, lourde, tomba entre ses mains. + +Quand il se redressa ce fut pour dire: + +--Soyez avec moi, mon Dieu... J'ai vingt-quatre heures pour recommencer +ma tâche de dix-huit années. + + + + +LE CONTRAT DE MARIAGE. + + + + +I + +--Encore la maison d'or.-- + + +On avait travaillé toute la nuit à l'hôtel de Gonzague. Les cases +étaient faites. Dès le matin, chaque marchand était venu meubler ses +quatre pieds carrés. La grande salle elle-même avait ses loges toutes +neuves et l'on y respirait l'âpre odeur du sapin raboté. + +Dans les jardins, l'installation était complète aussi. Rien n'y restait +des magnificences passées. Quelques arbres déshonorés s'élevaient à +peine çà et là; quelques statues aux carrefours des cinq ou six rues de +cabanes qu'on avait percées sur l'emplacement des parterres. + +Au centre d'une petite place, située non loin de l'ancienne niche de +Médor et tout en face du perron de l'hôtel, on voyait encore, sur un +piédestal de marbre, une statue mutilée de la Pudeur. + +Le hasard a de ces moqueries.--Qui sait si l'emplacement de notre Bourse +actuelle ne servira pas, dans les siècles à venir, à quelque monument +honnête? + +Et tout cela était plein dès l'aube. Il n'y avait point alors d'agents +de change, mais les courtiers ne manquaient pas. L'art en enfance était +déjà l'art. On s'agitait, on se démenait, on vendait, on achetait, on +mentait, on volait:--on faisait des affaires. + +Les fenêtres de madame la princesse de Gonzague qui donnaient sur le +jardin étaient fermées et leurs contrevents épais--celles du prince, au +contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas broché d'or. + +Il ne faisait jour ni chez le prince, ni chez la princesse. + +M. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, était encore au +lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la veille +et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille très-respectable qui +était à son chevet. Il était riche, ce fidèle M. de Peyrolles; il était +avare ou plutôt avide, car s'il aimait l'argent passionnément c'était +pour les bonnes choses que l'argent procure. + +Nous n'en sommes plus à dire qu'il n'avait aucune espèce de préjugé. Il +prenait de toutes mains et comptait bien être un fort grand seigneur +dans ses vieux jours. + +C'était le Dubois de Gonzague. Le Dubois du régent voulait être +cardinal. Nous ne savons quelle était l'ambition de ce discret M. de +Peyrolles, mais les Anglais avaient inventé déjà ce titre «milord +Million.» + +Peyrolles voulait être tout simplement monseigneur Million. + +Gauthier Gendry était en train de lui faire son rapport.--Gauthier +Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et +Montaubert, avaient porté le cadavre jusqu'à l'arche Marion où ils +l'avaient précipité dans le fleuve. + +Peyrolles bénéficiait de moitié sur le payement des coquins employés par +son maître. Il solda Gauthier Gendry et le congédia, mais celui-ci dit +avant de partir: + +--Les bons vivants deviennent rares. Vous avez là, sous votre croisée, +un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner, à l'occasion, un +honnête coup de main. + +--Tu l'appelles? + +--La Baleine... Il est fort et stupide comme un boeuf. + +--Engage-le, répondit Peyrolles;--ceci par prudence, car j'espère bien +que nous en avons fini avec toutes ces violences. + +--Moi, dit Gauthier Gendry,--j'espère bien le contraire... Je vais +engager la Baleine. + +Il descendit au jardin où la Baleine était dans l'exercice de ses +fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son +heureux rival, Ésope II, dit Jonas. + +Peyrolles se leva et se rendit chez son maître. + +Il apprit avec étonnement que d'autres l'avaient devancé. + +Le prince de Gonzague donnait en effet audience à nos deux amis +Cocardasse junior et frère Passepoil: tous deux en belle tenue, malgré +l'heure matinale, brossés de frais et ayant fait déjà leur tour à +l'office. + +--Mes drôles! commença M. de Peyrolles dès qu'il les +aperçut,--qu'avez-vous fait hier, pendant la fête? + +Passepoil haussa les épaules et Cocardasse tourna le dos. + +--Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit ce Gascon +éloquent,--à servir un illustre patron tel que vous, monseigneur, autant +il est pénible d'avoir affaire à monsieur..... Pas vrai, ma caillou? + +--Mon ami, répondit Passepoil,--a lu dans mon coeur. + +--Vous m'avez entendu, fit Gonzague qui avait l'air exténué,--il faut +que vous ayez des nouvelles ce matin même... des nouvelles certaines... +des preuves palpables... je veux savoir s'il est vivant ou mort! + +Cocardasse et Passepoil saluèrent de cette ample et belle façon qui +faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingués de l'Europe.--Ils +passèrent roides devant M. de Peyrolles et sortirent. + +--M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles déjà tout +blême,--de qui vous parliez ainsi: vivant ou mort? + +--Je parlais du chevalier de Lagardère, répliqua Gonzague qui remit sa +tête fatiguée sur l'oreiller. + +--Mais, fit Peyrolles stupéfait,--pourquoi ce doute? Je viens de payer +Gauthier Gendry... + +--Gauthier Gendry est un méchant coquin... et toi, tu te fais vieillot, +mons Peyrolles! nous sommes mal servis... Pendant que tu dormais, j'ai +déjà travaillé ce matin. J'ai vu Oriol et j'ai vu Montaubert... Pourquoi +nos hommes ne les ont-ils pas accompagnés jusqu'à la Seine? + +--La besogne était achevée... Monseigneur a eu lui-même cette pensée de +forcer deux de ses amis... + +--Amis!... répéta Gonzague avec un dédain si profond, que Peyrolles +resta bouche close. + +--J'ai bien fait, reprit le prince;--et tu as raison: ce sont mes +amis... Tudieu! il faut qu'ils le croient!... Ce sont mes amis... De qui +userait-on sans mesure, sinon de ses amis?... Je veux les mater, +devines-tu cela?... Je veux les lier à triple noeud... les +enchaîner... Si M. de Horn avait eu seulement une centaine de bavards +derrière lui, le régent se fût bouché les oreilles... Le régent aime +avant tout son repos... Le sort fâcheux de M. le comte de Horn... + +Il s'interrompit, voyant que le regard de Peyrolles était fixé sur lui +avidement. + +--Vive Dieu! dit-il avec un rire un peu contraint,--en voici un qui a +déjà la chair de poule!... + +--Est-ce que vous en êtes à craindre quelque chose de M. le régent! +demanda Peyrolles. + +--Écoute, fit Gonzague qui se souleva sur le coude,--je te jure devant +Dieu que si je tombe tu seras pendu! + +Peyrolles recula de trois pas; les yeux lui sortaient de la tête. + +Gonzague, pour le coup, éclata de rire franchement. + +--Roi des trembleurs! s'écria-t-il;--de ma vie je n'ai été si bien en +cour... mais on ne sait pas ce qui peut arriver... Le cas échéant, je ne +veux point subir le sort de M. de Horn... je veux qu'il y ait autour de +moi, non pas des amis... il n'y a plus d'amis... mais des esclaves,--non +pas des esclaves achetés, mais des esclaves enchaînés... des êtres +vivant de mon souffle pour ainsi dire... et sachant bien qu'ils +mourraient de ma mort! + +--Pour ce qui est de moi, balbutia Peyrolles,--monseigneur n'avait pas +besoin... + +--C'est juste... toi, je te tiens depuis longtemps... mais les +autres?... sais-tu qu'il y a de beaux noms dans cette bande?... sais-tu +qu'une clientèle semblable est un bouclier?... Navailles est de sang +ducal, Montaubert appartient aux Molé de Champlâtreux: des seigneurs de +robe dont la voix sonne comme le bourdon de Notre-Dame,--Choisy est le +cousin de Mortemart, Nocé est l'allié de Lauzun,--Gironne tient à +Cellamare, Chaverny aux princes de Soubise... + +--Oh! celui-là..., interrompit Peyrolles. + +--Celui-là, dit Gonzague, sera lié comme les autres... Il ne s'agit que +de trouver une chaîne à sa fantaisie...--Si nous n'en trouvions pas, se +reprit-il d'un air sombre, ce serait tant pis pour lui... Mais +poursuivons notre revue: Taranne est protégé par M. Law en personne; +Oriol, ce grotesque, est le propre neveu du secrétaire d'État le Blanc; +Albret appelle M. de Fleury mon cousin... Il n'y a pas jusqu'à cet épais +baron de Batz qui n'ait ses entrées chez la princesse palatine... Je +n'ai pas pris mes gens à l'aveugle, sois sûr de cela... Vauxmenil me +donne la duchesse de Berry; j'ai l'abbesse de Chelles par le petit +Saveuse... Par la sambleu! je sais bien qu'ils me livreraient pour +trente écus, tous, tant qu'ils sont; mais les voici dans ma main depuis +hier soir... et demain matin, je les veux sous mes pieds. + +Il rejeta sa couverture et sauta hors de son lit. + +--Mes pantoufles, dit-il. + +Peyrolles s'agenouilla aussitôt et le chaussa de la meilleure grâce du +monde. + +Cela fait, il aida Gonzague à passer sa robe de chambre. + +C'était une bête à toutes fins. + +--Je te dis tout cela, mon ami Peyrolles, reprit Gonzague; car tu es mon +ami, toi aussi!... + +--Oh! monseigneur... allez-vous me confondre avec...? + +--Du tout!... Il n'y en a pas un qui l'ait mérité, interrompit le prince +avec un sourire amer; mais je te tiens si parfaitement mon ami, +Peyrolles, que je te puis parler comme à un confesseur... On a besoin +parfois de faire ses confidences: cela recorde... Nous disions donc +qu'il nous les faut pieds et poings liés. La corde que je leur ai mise +au cou ne fait encore qu'un tour: nous serrerons cela... Tu vas juger de +suite combien la chose presse: nous avons été trahis cette nuit... + +--Trahis! se récria Peyrolles; et par qui? + +--Par Gauthier Gendry, par Oriol et par Montaubert. + +--Est-il possible! + +--Tout est possible tant que la corde ne les étranglera pas. + +--Et comment monseigneur sait-il...? demanda Peyrolles. + +--Je ne sais rien, sinon que nos coquins n'ont pas fait leur devoir... + +--Gauthier Gendry vient de m'affirmer qu'il avait porté le corps à +l'arche Marion... + +--Gauthier Gendry a menti comme un misérable qu'il est... Je ne sais +rien... J'avoue que je renonce difficilement à l'espoir d'être +débarrassé de ce coquin de Lagardère... + +--Est-ce que vous avez des doutes?... + +Gonzague prit sous son oreiller un papier roulé et le déplia lentement. + +--Je ne connais guère de gens qui voulussent se moquer de moi, +murmura-t-il; ce serait un jeu dangereux qu'une semblable espiéglerie +vis-à-vis du prince de Gonzague. + +Peyrolles attendit qu'il s'expliquât plus clairement. + +--Et, d'un autre côté, poursuivit celui-ci, ce Gauthier Gendry a du +moins la main sûre... Nous avons entendu le cri de l'agonie... + +--Vous avez donc des doutes, monseigneur? répéta Peyrolles au comble de +l'inquiétude. + +Gonzague lui passa le papier déroulé, et Peyrolles lut avidement. + +Le papier contenait une liste ainsi conçue: + +«Le capitaine Lorrain,--Naples; + +»Staupitz,--Nuremberg; + +»Pinto,--Turin; + +»El Matador,--Glascow; + +»Joël de Jugan,--Morlaix; + +»Faënza,--Paris; + +»Saldagne,--id.; + +»Peyrolles,--...; + +»Philippe de Mantoue, prince de Gonzague,--...» + +Ces deux derniers noms étaient écrits à l'encre rouge,--ou au sang. + +Il n'y avait point de noms de ville à leur suite, parce que le vengeur +ne savait pas encore en quel lieu il devait les punir. + +Les sept premiers noms, écrits à l'encre noire, étaient marqués d'une +croix rouge. + +Gonzague et Peyrolles ne pouvaient ignorer ce que signifiait cette +marque. + +Peyrolles avait le papier entre ses mains et tremblait comme la feuille. + +--Quand avez-vous reçu ce papier?... balbutia-t-il. + +--Ce matin... de bonne heure... mais pas avant que les portes fussent +ouvertes, car j'entendais déjà le bruit infernal que font tous ces fous +dedans et dehors. + +Par le fait, c'était un assourdissant tapage. L'expérience n'avait pas +appris encore à régler une bourse, et à donner au tripot un joli air de +décence. Tout le monde criait à la fois, et ce concert de voix tonnait +comme le bruit d'une émeute. + +Mais Peyrolles songeait bien à cela! + +--Comment l'avez-vous reçu? demanda-t-il encore. + +Gonzague montra la fenêtre qui faisait face à son lit, et dont un des +carreaux était brisé. + +Peyrolles comprit et chercha des yeux sur le tapis, où il vit bientôt un +caillou parmi les éclats de vitre. + +--C'est cela qui m'a éveillé, dit Gonzague. J'ai lu... et l'idée m'est +venue que Lagardère avait pu se sauver. + +Peyrolles courba la tête. + +--A moins, reprit Gonzague, que cet acte audacieux n'ait été exécuté par +quelque affidé, ignorant le sort de son maître. + +--Espérons-le, murmura Peyrolles. + +--En tous cas, j'ai mandé sur-le-champ Oriol et Montaubert... J'ai feint +de tout ignorer... j'ai plaisanté... je les ai poussés... Ils m'ont +avoué qu'ils avaient déposé le cadavre sur un monceau de débris dans la +rue Pierre Lescot. + +Le poing fermé de Peyrolles frappa son genou. + +--Il n'en faut pas davantage, s'écria-t-il; un blessé peut recouvrer la +vie... + +--Nous saurons dans peu le vrai de l'affaire... Cocardasse et Passepoil +sont sortis pour cela. + +--Est-ce que vous vous fiez à ces deux renégats, monseigneur? + +--Je ne me fie à personne, ami Peyrolles, pas même à toi... Si je +pouvais tout faire par moi-même, je ne me servirais de personne... Ils +se sont enivrés cette nuit; ils ont eu tort; ils le savent... raison de +plus pour qu'ils marchent droit... Je les ai fait venir; je leur ai +ordonné de me trouver les deux braves qui ont défendu cette nuit la +jeune aventurière qui prend le nom d'Aurore de Nevers. + +Il ne put s'empêcher de sourire en prononçant ces derniers mots. + +Peyrolles resta sérieux comme un croque-mort. + +--Et de remuer ciel et terre, acheva Gonzague,--pour savoir si notre +bête noire nous a encore échappé. + +Il sonna et dit au domestique qui entra: + +--Qu'on me prépare ma chaise!--Toi, mon ami Peyrolles, tu vas monter +chez madame la princesse, afin de lui porter, selon l'habitude, +l'assurance de mon profond respect. Tâche d'avoir de bons yeux: tu me +diras quelle physionomie a l'antichambre de madame la princesse, et de +quel ton sa camériste t'aura répondu. + +--Où retrouverai-je monseigneur? + +--Je vais d'abord au pavillon... J'ai hâte de voir notre jeune +aventurière... Il paraît qu'elle et cette folle de dona Cruz font une +paire d'amies... J'irai ensuite à l'hôtel de M. Law, qui me néglige... +puis je me montrerai au Palais-Royal, où mon absence ne ferait pas +bien... Qui sait quelles calomnies on pourrait répandre sur mon compte? + +--Tout cela sera long... + +--Tout cela sera court... J'ai besoin de voir nos amis... nos bons +amis... Cette journée ne sera pas oisive, et je médite pour ce soir +certain petit souper... Mais nous reparlerons de cela. + +Il s'approcha de la fenêtre et ramassa le caillou qui était sur le +tapis. + +--Monseigneur, dit Peyrolles, avant de vous quitter, permettez que je +vous mette en garde contre ces deux chenapans... + +--Cocardasse et Passepoil?... Je sais qu'ils t'ont fort maltraité, mon +pauvre Peyrolles. + +--Il ne s'agit pas de cela... Quelque chose me dit qu'ils trahissent... +Et tenez! s'il fallait une preuve... Ils étaient à l'affaire des fossés +de Caylus, et cependant je ne les ai point vus sur la liste de mort... + +Gonzague, qui considérait le caillou d'un air pensif, déplia vivement le +papier qu'il avait repris. + +--Cela est vrai, murmura-t-il; leurs noms manquent ici... Mais si c'est +Lagardère qui a dressé cette liste et si nos deux coquins étaient à +Lagardère, il eût mis leurs noms les premiers pour dissimuler la +tromperie. + +--Ceci est trop subtil, monseigneur. Il ne faut rien négliger dans un +combat à outrance: depuis hier, vous pontez sur l'inconnu... Cette +créature étrange, ce bossu qui est entré, comme malgré vous, dans vos +affaires. + +--Tu m'y fais penser, interrompit Gonzague; il faut que celui-là me vide +son sac jusqu'au fond. + +Il regarda par la croisée. + +Le bossu était justement au devant de sa niche et dardait un coup +d'oeil perçant vers les fenêtres de Gonzague. + +A la vue de ce dernier, le bossu baissa les yeux et salua +respectueusement. + +Gonzague regarda encore son caillou. + +--Nous saurons cela, murmura-t-il; nous saurons tout cela... J'ai idée +que la journée vaudra la nuit... Va, mon ami Peyrolles: voici ma +chaise... A bientôt! + +Peyrolles obéit. + +M. de Gonzague monta dans sa chaise et se fit conduire au pavillon de +dona Cruz. + +En traversant les corridors, pour se rendre chez madame de Gonzague, +Peyrolles se disait: + +--Je n'ai pas pour la France, ma belle patrie, une de ces tendresses +idiotes, comme j'en ai vu parfois... Avec de l'argent, on trouve des +patries partout... Ma tirelire est à peu près pleine, et, dans +vingt-quatre heures, je puis faire ma main dans les coffres du prince... +Le prince me paraît baisser... Si les choses ne vont pas mieux d'ici à +demain, je boucle ma valise et je vais chercher un air qui convienne +davantage à ma santé délicate... Que diable! d'ici à demain, la mine +n'aura pas eu le temps de sauter!» + +Cocardasse junior et frère Passepoil avaient promis de se multiplier +pour mettre fin aux incertitudes de M. le prince de Gonzague. + +Ils étaient gens de parole. Nous les retrouvons non loin de là dans un +cabaret borgne de la rue Aubry-le-Boucher, buvant et mangeant comme +quatre. + +La joie brillait sur leurs visages. + +--Il n'est pas mort! dit Cocardasse en tendant son gobelet. + +Passepoil l'emplit et répéta: + +--Il n'est pas mort! + +Et tous deux trinquèrent à la santé du chevalier Henri de Lagardère. + +--Ah! capédébiou! reprit Cocardasse, nous en doit-il des coups de plat +pour toutes les sottises que nous avons faites depuis hier au soir! + +--Nous étions gris, mon noble ami, repartit Passepoil; l'ivresse est +crédule... D'ailleurs, nous l'avions laissé dans un si mauvais pas... + +--Est-ce qu'il y a des mauvais pas pour ce couquin-là! s'écria +Cocardasse avec enthousiasme; apapur! je le verrais maintenant lardé +comme une poularde, que je dirais encore: Sandieou! il s'en tirera! + +--Le fait est, murmura Passepoil en buvant sa piquette à petites +gorgées, que c'est un bien joli sujet!... Ça nous rehausse fièrement +d'avoir contribué à son éducation. + +--Mon bon, tu viens d'exprimer les sentiments de mon coeur... Qu'il +nous donne des coups de plat tant qu'il voudra, je suis à lui corps et +âme! + +Passepoil remit son verre vide sur la table. + +--Mon noble ami, reprit-il, s'il m'était permis de t'adresser une +observation, je te dirais que tes intentions sont bonnes... mais ta +fatale faiblesse pour le vin... + +--Morbioux! interrompit le Gascon; écoutez la caillou!... tu étais trois +fois plus gris que moi. + +--Bien, bien... Du moment que tu le prends ainsi... Holà! la fille, un +autre broc. + +Il prit dans ses doigts longs, maigres et crochus la taille de la +servante qui avait la tournure d'un tonneau. + +Cocardasse le contempla d'un air de compassion. + +--Eh! donc, dit-il, mon bon, mon pauvre bon, tu vois une paille dans +l'oeil du voisin... Ote donc la poutre qui est dans le tien, bagassas! + +En arrivant chez Gonzague le matin de ce jour, ils étaient d'autant +mieux convaincus de la fin violente de Lagardère, qu'ils s'étaient +rendus, dès l'aube, à la maison de la rue du Chantre dont ils avaient +trouvé les portes forcées. + +Le rez-de-chaussée était vide: les voisins ne savaient pas ce qu'étaient +devenus la belle jeune fille, Françoise et Jean-Marie Berrichon. + +Au premier étage, auprès du coffre dont la fermeture était brisée, il y +avait une mare de sang. C'en était fait; les coquins qui avaient attaqué +cette nuit le domino rose qu'ils étaient chargés de défendre avaient dit +vrai: Lagardère était mort. + +Mais Gonzague lui-même venait de leur rendre l'espoir par la commission +qu'il leur avait donnée. Gonzague doutait; Gonzague voulait qu'on lui +retrouvât le cadavre de son mortel ennemi. + +Gonzague avait assurément ses raisons pour cela. Il n'en fallait pas +plus à nos deux braves pour trinquer gaiement à la santé de Lagardère +vivant. + +Quant à la seconde partie de leur mission: chercher les deux braves qui +avaient défendu Aurore, c'était chose faite. + +Cocardasse se versa rasade et dit: + +--Il faudra trouver une histoire. + +--Deux histoires, répondit frère Passepoil: une pour toi, une pour moi. + +--Eh! donc, je suis Gascon; les histoires ne me coûtent guère. + +--Je suis Normand, pardienne! Nous verrons la meilleure histoire. + +--Tu me provoques, je crois, pécaïre! + +--Amicalement, mon noble camarade... Ce sont des jeux de l'esprit... +Souviens-toi seulement que nous devons avoir trouvé, dans notre +histoire, le cadavre du petit Parisien... + +Cocardasse haussa les épaules. + +--Capédébiou! grommela-t-il en humant la dernière goutte du second +broc, la caillou veut en remontrer à son maître!... + +Il était encore trop tôt pour retourner à l'hôtel. Il fallait le temps +de chercher. + +Cocardasse et Passepoil se mirent à chercher chacun son histoire. Nous +verrons lequel des deux était le meilleur conteur. En attendant, ils +s'endormirent, la tête sur la table, et nous ne saurions à qui des deux +décerner la palme pour la vigueur et la sonorité du ronflement. + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES +DU QUATRIÈME VOLUME. + + + Pages + + LE PALAIS-ROYAL. + (Suite.) + + II. Entretien particulier 5 + + III. Un coup de lansquenet 23 + + IV. Souvenir des trois Philippe 43 + + V. Les dominos roses 63 + + VI. La Fille du Mississipi 83 + + VII. La charmille 105 + + VIII. Autre tête-à-tête 125 + + IX. Où finit la fête 145 + + X. La dégradation 167 + + LE CONTRAT DE MARIAGE. + + I. Encore la maison d'or 195 + + FIN DE LA TABLE. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + page 28: sonriante remplacé par souriante (cette foule dorée, + souriante) + page 32: du par de (ses habitudes de table) + page 33: billet par billets (Et une liasse de billets) + page 38: Tout par tous (Tous ceux qui ne s'intéressaient point) + page 53: ehâteau par château (Le château de Caylus) + : malgré par mal gré (Bon gré mal gré) + page 55: on par ou (et tout bas ou tout haut) + page 93: mademoisella par mademoiselle (mademoiselle Cidalise) + page 102: Royal par Royale (de montrer à Son Altesse Royale) + page 112: le par les (Vous les prononçâtes autrefois) + page 123: Le par La (La princesse pleurait) + : est-t-il par est-il (Où est-il votre amour?) + page 146: un par une (l'amour met à la beauté une auréole divine!) + page 150: vois par voit (--Dieu qui nous voit,) + page 153: Passsepoil par Passepoil (--J'obtempère, répondit Passepoil) + page 163: derrière par dernière (notre dernière épreuve.) + page 174: "sa princesse la femme" par "la princesse sa femme" + page 206: peu par peut (un blessé peut recouvrer) + page 212: anprès par auprès (auprès du coffre) + page 214: le par la (décerner la palme) + + pages 76, 84, 85, 87, 88: remplacé Givonne par Gironne + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU *** + +***** This file should be named 34354-8.txt or 34354-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/3/5/34354/ + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced +from images generously made available by The Internet +Archive/Canadian Libraries) + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Bossu, Volume 4 + Aventures de cape et d'épée + +Author: Paul Féval + +Release Date: November 17, 2010 [EBook #34354] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU *** + + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced +from images generously made available by The Internet +Archive/Canadian Libraries) + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<h1>LE BOSSU.</h1> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">Bruxelles.—Imp. de <span class="smcap">E. Guyot</span>, succ. de <span class="smcap">Stapleaux</span>,<br /> +rue de Schaerbeek, 12.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">COLLECTION HETZEL.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h1>LE BOSSU</h1> + +<h3>AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE</h3> + +<p class="center"><small>PAR</small></p> + +<h2>PAUL FÉVAL.</h2> + +<h2>4</h2> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center">Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,<br /> +interdite pour la France.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/title.png" alt="" title="" width="150" height="142" /></div> + +<p class="center"><b>LEIPZIG,</b></p> + +<p class="center"><b>ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.</b></p> + +<hr class="tiny" /> + +<p class="center"><b>1857</b></p> + +<hr class="small" /> + +<h6><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES <br />DU QUATRIÈME VOLUME</a></h6> + +<hr class="small" /> + +<h2>LE PALAIS-ROYAL.</h2> + +<h2>(SUITE.)</h2> + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>II</h2> + +<h3>—Entretien particulier.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span></p> + +<p>La silhouette de Philippe d'Orléans et celle de son bossu ne se +montrèrent plus aux rideaux du cabinet. Le prince venait de se rasseoir; +le bossu restait debout devant lui, dans une attitude respectueuse, mais +ferme.</p> + +<p>Le cabinet du régent avait quatre fenêtres, deux sur le jardin, deux sur +la cour des Fontaines.</p> + +<p>On y arrivait par trois entrées, dont l'une était publique; la grande +antichambre, les deux autres dérobées. Mais c'était là le secret de la +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> comédie. Après l'opéra, ces demoiselles, bien qu'elles n'eussent à +traverser que la cour aux Ris, arrivaient à la porte du duc d'Orléans, +précédées de lanternes à manche et faisaient battre la porte à toute +volée! Cossé, Brissac, Gonzague, la Fare et le marquis de Bonnivet, ce +bâtard de Gouffier que la duchesse de Berry avait pris à son service +«pour avoir un outil à couper les oreilles,» venaient frapper à l'autre +porte en plein jour.</p> + +<p>L'une de ces issues s'ouvrait sur la cour aux Ris, l'autre sur la cour +des Fontaines, déjà dessinée en partie par la maison du financier Maret +de Fonbonne et le pavillon Riault. La première avait pour concierge une +brave vieille, ancienne chanteuse de l'Opéra, la seconde était gardée +par le Bréant, ex-palefrenier de Monsieur. C'étaient de bonnes places. +Le Bréant était en outre l'un des surveillants du jardin, où il avait +une loge, derrière le rond-point de Diane.</p> + +<p>C'est la voix de le Bréant que nous avons entendue, au fond du corridor +noir, quand le bossu entra par la cour des Fontaines.</p> + +<p>On l'attendait en effet. Le régent était seul. Le régent était soucieux.</p> + +<p>Le régent avait encore sa robe de chambre, bien que la fête fût +commencée depuis longtemps; <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> ses cheveux, qu'il avait très-beaux, +étaient en papillotes, et il portait de ces gants préparés pour +entretenir la blancheur des mains. Sa mère, dans ses Mémoires, dit que +ce goût excessif pour le soin de sa personne lui venait de Monsieur. +Monsieur, en effet, jusqu'aux derniers jours de sa vie, fut autant et +plus coquet qu'une femme.</p> + +<p>Le régent avait dépassé sa quarante-cinquième année. On lui eût donné +quelque peu davantage, à cause de la fatigue extrême qui jetait comme un +voile sur ses traits. Il était beau néanmoins; son visage avait de la +noblesse et du charme; ses yeux, d'une douceur toute féminine, +peignaient la bonté poussée jusqu'à la faiblesse.</p> + +<p>Sa taille se voûtait légèrement quand il ne représentait point. Ses +lèvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui +est comme un héritage dans la maison d'Orléans.</p> + +<p>La princesse palatine sa mère lui avait donné quelque chose de sa +bonhomie allemande et de son esprit argent comptant;—mais elle avait +gardé la meilleure part.—Si l'on en croit ce que cette excellente femme +dit d'elle-même dans ses Souvenirs, chef-d'œuvre de rondeur et +d'originalité, elle n'avait eu garde de lui donner la beauté qu'elle +n'avait point.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span></p> + +<p>Sur certains tempéraments d'élite, la débauche laisse peu de traces: il +y a des hommes de fer. Philippe d'Orléans n'était point de ceux-là. Son +visage et toute l'habitude de son corps disaient énergiquement quelle +fatigue lui laissait l'orgie.—On pouvait pronostiquer déjà que cette +vie, prodiguée, usait ses dernières ressources, et que la mort guettait +là quelque part, au fond d'un flacon de Champagne ou dans la ruelle de +l'alcôve.</p> + +<p>Le bossu trouva au seuil du cabinet un seul valet de chambre qui +l'introduisit.</p> + +<p>—C'est vous qui m'avez écrit d'Espagne? demanda le régent, qui le toisa +d'un coup d'œil.</p> + +<p>—Non, monseigneur, répondit le bossu respectueusement.</p> + +<p>—Et de Bruxelles?</p> + +<p>—Non plus de Bruxelles.</p> + +<p>—Et de Paris?</p> + +<p>—Pas davantage.</p> + +<p>Le régent lui jeta un second coup d'œil.</p> + +<p>—Il m'étonnait que vous fussiez à Lagardère..., murmura-t-il.</p> + +<p>Le bossu salua en souriant.</p> + +<p>—Monsieur, dit le régent avec douceur et gravité, je n'ai point voulu +faire allusion à ce que vous pensez... je n'ai jamais vu ce Lagardère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span></p> + +<p>—Monseigneur, repartit le bossu qui souriait toujours, on l'appelait le +beau Lagardère, quand il était chevau-léger de votre royal oncle... je +n'ai jamais pu être ni beau ni chevau-léger.</p> + +<p>Il ne plaisait point au duc d'Orléans d'appuyer sur ce sujet.</p> + +<p>—Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Maître Louis, monseigneur, dans ma maison... Au dehors, les gens comme +moi n'ont d'autre nom que le sobriquet qu'on leur donne...</p> + +<p>—Où demeurez-vous?</p> + +<p>—Très-loin.</p> + +<p>—C'est un refus de me dire votre demeure.</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>Philippe d'Orléans releva sur lui son œil sévère et prononça tout +bas:</p> + +<p>—J'ai une police, monsieur... Elle passe pour être habile... Je puis +aisément savoir...</p> + +<p>—Du moment que Votre Altesse semble y tenir, interrompit le bossu, je +fais taire ma répugnance... je demeure en l'hôtel de M. le prince de +Gonzague.</p> + +<p>—A l'hôtel de Gonzague! répéta le régent étonné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span></p> + +<p>Le bossu salua et dit froidement:</p> + +<p>—Les loyers y sont chers.</p> + +<p>Le régent semblait réfléchir.</p> + +<p>—Il y a longtemps, fit-il, bien longtemps que j'entendis parler pour la +première fois de ce Lagardère... C'était autrefois un spadassin +effronté...</p> + +<p>—Il a fait de son mieux depuis lors pour expier ses folies.</p> + +<p>—Que lui êtes-vous?</p> + +<p>—Rien... et tout... il n'a point d'amis.</p> + +<p>—Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?</p> + +<p>—Parce qu'il m'avait sous la main.</p> + +<p>—Si je voulais le voir... où le trouverais-je?</p> + +<p>—Je ne puis répondre à cette question, monseigneur.</p> + +<p>—Cependant...</p> + +<p>—Vous avez une police... Elle passe pour habile... Essayez!</p> + +<p>—Est-ce un défi, monsieur?</p> + +<p>—Est-ce une menace, monseigneur?... Dans une heure d'ici, Henri de +Lagardère peut être à l'abri de vos recherches... Et la démarche qu'il a +faite pour l'acquit de sa conscience, jamais il ne la renouvellera.</p> + +<p>—Il l'a donc faite à contre-cœur, cette démarche? demanda Philippe +d'Orléans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> + +<p>—A contre-cœur... c'est le mot, repartit le bossu.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que le bonheur entier de son existence est l'enjeu de cette +partie, qu'il aurait pu ne pas jouer...</p> + +<p>—Et qui l'a forcé à la jouer, cette partie?</p> + +<p>—Un serment.</p> + +<p>—Fait à qui?</p> + +<p>—A un homme qui allait mourir.</p> + +<p>—Et cet homme s'appelait?</p> + +<p>—Vous le savez bien, monseigneur... Cet homme s'appelait Philippe de +Lorraine, duc de Nevers.</p> + +<p>Le régent laissa tomber sa tête sur sa poitrine.</p> + +<p>—Voilà vingt ans de cela!... murmura-t-il d'une voix véritablement +altérée; je n'ai rien oublié... rien!... Je l'aimais, mon pauvre +Philippe... il m'aimait!... Depuis qu'on me l'a tué, je ne sais pas si +j'ai touché la main d'un ami sincère!...</p> + +<p>Le bossu le dévorait du regard. Une émotion puissante était sur ses +traits.—Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, mais il se contint +par un violent effort. Son visage redevint impassible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span></p> + +<p>Philippe d'Orléans se redressa et dit avec lenteur:</p> + +<p>—J'étais le plus proche parent de M. le duc de Nevers... Ma sœur a +épousé son cousin, M. le duc de Lorraine... Comme prince et comme allié, +je dois protection à sa veuve qui, du reste, est la femme d'un de mes +plus chers amis... Si sa fille existe, je promets qu'elle sera une riche +héritière, et qu'elle épousera un prince si elle veut... Quant au +meurtre de mon pauvre Philippe, on dit que je n'ai qu'une vertu, c'est +l'oubli de l'injure... Et cela est vrai: la pensée de la vengeance naît +et meurt en moi à la même minute... Mais moi aussi, je fis un serment, +quand on vint me dire: Philippe est mort... A l'heure qu'il est, je +conduis l'État... Punir l'assassin de Nevers ne sera plus vengeance, +mais justice!</p> + +<p>Le bossu s'inclina en silence. Philippe d'Orléans reprit:</p> + +<p>—Il me reste plusieurs choses à savoir... Pourquoi ce Lagardère a-t-il +tardé si longtemps à s'adresser à moi?</p> + +<p>—Parce qu'il s'était dit: Au jour où je me dessaisirai de ma tutelle, +je veux que mademoiselle de Nevers soit femme, et qu'elle puisse +connaître ses amis et ses ennemis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span></p> + +<p>—Il a les preuves de ce qu'il avance?</p> + +<p>—Il les a, sauf une seule.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—La preuve qui doit confondre l'assassin.</p> + +<p>—Il connaît l'assassin?</p> + +<p>—Il croit le connaître... et il a une marque certaine pour vérifier ses +soupçons.</p> + +<p>—Cette marque ne peut servir de preuve?</p> + +<p>—Votre Altesse Royale en jugera... Quant à la naissance et à l'identité +de la jeune fille, tout est en règle.</p> + +<p>Le régent réfléchissait.</p> + +<p>—Quel serment avait fait ce Lagardère? demanda-t-il après un silence.</p> + +<p>—Il avait promis d'être le père de l'enfant, répondit le bossu.</p> + +<p>—Il était donc là au moment de la mort?</p> + +<p>—Il était là... Nevers mourant lui confia la tutelle de sa fille.</p> + +<p>—Ce Lagardère tira-t-il l'épée pour défendre Nevers?</p> + +<p>—Il fit ce qu'il put... Après la mort du duc, il emporta l'enfant, bien +qu'il fût seul désormais contre vingt...</p> + +<p>—Je sais qu'il n'y a point au monde de plus redoutable épée, murmura le +régent. Mais il y a de l'obscurité dans vos réponses, monsieur... <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> +Si ce Lagardère assistait à la lutte, comment dites-vous qu'il a +seulement des soupçons au sujet de l'assassin...?</p> + +<p>—Il faisait nuit noire. L'assassin était masqué. Il frappa par +derrière.</p> + +<p>—Ce fut donc le maître lui-même qui frappa?</p> + +<p>—Ce fut le maître... Et Nevers tomba sur le coup en criant: Ami, +venge-moi!</p> + +<p>—Et ce maître, poursuivit le régent avec une hésitation visible, +n'était-ce point M. le marquis de Caylus-Tarrides?</p> + +<p>—M. le marquis de Caylus-Tarrides est mort depuis des années, répliqua +le bossu; l'assassin est vivant... Votre Altesse Royale n'a qu'un mot à +dire: Lagardère le lui montrera cette nuit.</p> + +<p>—Alors, fit le régent avec vivacité, ce Lagardère est à Paris?</p> + +<p>Le bossu se mordit la lèvre.</p> + +<p>—S'il est à Paris, ajouta le régent qui se leva, il est à moi!</p> + +<p>Sa main agita une sonnette, et il dit au valet qui entra:</p> + +<p>—Que M. de Machault vienne ici sur-le-champ!</p> + +<p>M. de Machault était le lieutenant de police.</p> + +<p>Le bossu avait repris son calme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span></p> + +<p>—Monseigneur, dit-il en regardant sa montre, à l'heure où je vous +parle, M. de Lagardère m'attend, hors de Paris, sur une route que je ne +vous indiquerai point, dussiez-vous me donner la question. Voici onze +heures de nuit qui vont sonner. Si M. de Lagardère ne reçoit de moi +aucun message avant onze heures et demie, son cheval galopera vers la +frontière. Il a des relais... Votre lieutenant de police n'y peut rien.</p> + +<p>—Vous serez otage! s'écria le régent.</p> + +<p>—Oh! moi, fit le bossu qui se prit à sourire; pour peu que vous teniez +à me garder prisonnier, je suis en votre pouvoir!</p> + +<p>Il croisa ses bras sur sa poitrine. Le lieutenant de police entrait. Il +était myope, et ne voyant point le bossu, il s'écria avant qu'on ne +l'interrogeât:</p> + +<p>—Voici du nouveau!.... Votre Altesse Royale verra si l'on peut user de +clémence envers de pareils brouillons! Je tiens la preuve de leurs +intelligences avec Alberoni... Cellamare est là dedans jusqu'au cou... +et M. de Villeroy... et M. de Villars et toute la vieille cour qui est +avec le duc et la duchesse du Maine...</p> + +<p>—Silence! fit le régent.</p> + +<p>M. de Machault apercevait justement le bossu. Il s'arrêta tout interdit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span></p> + +<p>Le régent fut une bonne minute avant de reprendre la parole. Pendant ce +temps, il regarda plus d'une fois le bossu à la dérobée. Celui-ci ne +sourcillait pas.</p> + +<p>—Machault, dit enfin le régent, je vous avais précisément appelé pour +vous parler de M. le prince de Cellamare... et d'autres... Allez +m'attendre, je vous prie, dans le premier cabinet.</p> + +<p>Machault lorgna curieusement le bossu et se dirigea vers la porte.</p> + +<p>Comme il allait franchir le seuil, le régent ajouta:</p> + +<p>—Faites-moi passer, je vous prie, un sauf-conduit tout scellé et +contre-signé en blanc.</p> + +<p>Avant de sortir, M. de Machault lorgna encore.</p> + +<p>Le régent ne pouvait être bien longtemps si sérieux que cela.</p> + +<p>—Où diable va-t-on prendre des myopes pour les mettre à la tête de +l'affût? grommela-t-il.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—M. le chevalier de Lagardère traite avec moi de puissance à puissance. +Il m'envoie des ambassadeurs et me dicte lui-même, dans sa dernière +missive, la teneur du sauf-conduit qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> réclame... Il y a +là-dessous, probablement, quelque intérêt en jeu... Ce chevalier de +Lagardère exigera sans doute une récompense?...</p> + +<p>—Votre Altesse Royale se trompe, repartit le bossu;—M. de Lagardère +n'exigera rien... Il ne serait pas au pouvoir du régent de France +lui-même de récompenser le chevalier de Lagardère!</p> + +<p>—Peste! fit le duc—il faudra bien que nous voyions ce mystérieux et +romanesque personnage... Il est capable d'avoir un succès fou à la cour, +et de ramener la mode perdue des chevaliers errants!... Combien de temps +nous faudra-t-il l'attendre?</p> + +<p>—Deux heures.</p> + +<p>—C'est au mieux!... Il servira d'intermède entre le ballet indien et le +souper sauvage... Cela n'est point dans le programme...</p> + +<p>Le valet entra. Il apportait le sauf-conduit, contre-signé par le +ministre Le Blanc et M. de Machault.</p> + +<p>Le régent remplit lui-même les blancs et signa.</p> + +<p>—M. de Lagardère,—reprit-il tout en écrivant,—n'avait point commis de +ces fautes qu'on ne puisse pardonner. Le feu roi était sévère à +l'endroit des duels; il avait raison. Les mœurs ont changé, Dieu +merci! depuis ce <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> temps, et les rapières tiennent mieux dans le +fourreau... La grâce de M. de Lagardère sera enregistrée demain, et +voici le sauf-conduit.</p> + +<p>Le bossu avança la main. Le régent ne lâcha point encore l'acte.</p> + +<p>—Vous préviendrez M. de Lagardère que toute violence de sa part rompra +l'effet de ce parchemin.</p> + +<p>—Le temps de la violence est passé, prononça le bossu avec une sorte de +solennité.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là, monsieur?</p> + +<p>—J'entends que le chevalier de Lagardère n'aurait pu accepter cette +clause, il y a deux jours.</p> + +<p>—Parce que?... fit le duc d'Orléans avec défiance et hauteur.</p> + +<p>—Parce que son serment le lui eût interdit.</p> + +<p>—Il avait donc juré autre chose que de servir de père à l'enfant?</p> + +<p>—Il avait juré de venger Nevers...</p> + +<p>Le bossu s'interrompit court.</p> + +<p>—Achevez, monsieur! ordonna le régent.</p> + +<p>—Le chevalier de Lagardère, répondit le bossu lentement,—au moment où +il emportait la petite fille, avait dit aux assassins:—Vous mourrez +tous de ma main! Ils étaient neuf. Le chevalier en avait reconnu sept... +ceux-là sont morts...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p> + +<p>—De sa main? interrogea le régent qui pâlit.</p> + +<p>Le bossu s'inclina profondément en signe d'affirmation.</p> + +<p>—Et les deux autres? demanda encore le régent.</p> + +<p>Le bossu fit une pause avant de répondre.</p> + +<p>—Il est des têtes, monseigneur, que les chefs de gouvernement n'aiment +point voir tomber sur l'échafaud, répondit-il enfin en regardant le +prince en face,—le bruit que font ces têtes en tombant ébranle le +trône... M. de Lagardère donnera le choix à Votre Altesse Royale. Il m'a +chargé de le lui dire... le huitième assassin n'est qu'un valet: M. de +Lagardère ne le compte pas... Le neuvième est le maître... Il faut que +cet homme meure... Si Votre Altesse Royale ne veut pas du bourreau, on +donnera une épée à cet homme, et cela regardera M. de Lagardère...</p> + +<p>Le régent tendit une seconde fois le parchemin.</p> + +<p>—La cause est juste, murmura-t-il;—je fais ceci en mémoire de mon +pauvre Philippe... Si M. de Lagardère a besoin d'aide...</p> + +<p>—Monseigneur, M. de Lagardère ne demande qu'une seule chose à Votre +Altesse Royale.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p> + +<p>—Quelle chose?</p> + +<p>—La discrétion... Un mot imprudent peut tout perdre.</p> + +<p>—Je serai muet.</p> + +<p>Le bossu salua profondément, mit le parchemin plié dans sa poche, et se +dirigea vers la porte.</p> + +<p>—Donc, dans deux heures? dit le régent.</p> + +<p>—Dans deux heures!</p> + +<p>Et le bossu sortit.</p> + +<p>—As-tu ce qu'il te faut, petit homme? demanda le vieux concierge le +Bréant, quand il vit revenir le bossu.</p> + +<p>Celui-ci glissa un double louis dans sa main.</p> + +<p>—Oui, dit-il, mais, à présent, je veux voir la fête.</p> + +<p>—Tête-bleu! s'écria le Bréant,—le beau danseur que voilà!</p> + +<p>—Je veux, en outre, continua le bossu, que tu me donnes la clef de ta +loge dans le jardin.</p> + +<p>—Pourquoi faire, petit homme?</p> + +<p>Le bossu lui glissa un second double louis.</p> + +<p>—A-t-il de drôles de fantaisies, ce petit homme-là! fit le Bréant. +Tiens, voici la clef de ma loge.</p> + +<p>—Je veux enfin, acheva le bossu, que tu portes dans ta loge le paquet +que je t'ai confié ce matin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<p>—Et y a-t-il encore un double louis pour la commission?</p> + +<p>—Il y en a deux.</p> + +<p>—Bravo!... oh! l'honnête petit homme!... Je suis sûr que c'est pour un +rendez-vous d'amour...</p> + +<p>—Peut-être, fit le bossu en souriant.</p> + +<p>—Si j'étais femme, moi, je t'aimerais malgré ta bosse... à cause de tes +doubles louis... Mais, s'interrompit ici le bon vieux le Bréant; il faut +une carte pour entrer là dedans... les piquets de gardes françaises ne +plaisantent pas!...</p> + +<p>—J'ai la mienne, répliqua le bossu; porte seulement le paquet.</p> + +<p>—Tout de suite, mon petit homme. Reprends le corridor... tourne à +droite, le vestibule est éclairé; tu descendras par le perron... +Divertis-toi bien, et bonne chance!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>III</h2> + +<h3>—Un coup de lansquenet.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span></p> + +<p>Dans le jardin, l'affluence augmentait sans cesse. On se pressait +principalement du côté du rond-point de Diane, qui avoisinait les +appartements de Son Altesse Royale; chacun voulait savoir pourquoi le +régent se faisait attendre.</p> + +<p>Nous ne nous occuperons pas beaucoup de conspirations. Les intrigues de +M. du Maine et de la princesse, sa femme, les menées du vieux parti +Villeroy et de l'ambassade d'Espagne, bien que fertiles en incidents +dramatiques, n'entrent point dans notre sujet. Il nous suffit de +remarquer, <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> en passant, que le régent était entouré d'ennemis. Le +parlement le détestait et le méprisait au point de lui disputer en toute +occasion la préséance; le clergé lui était généralement hostile à cause +de l'affaire de la constitution; les vieux généraux et l'armée active ne +pouvaient avoir que du dédain pour sa politique débonnaire; enfin, dans +le conseil de régence même, il éprouvait de la part de certains membres +une opposition systématique.</p> + +<p>On ne peut se dissimuler que la parade financière de Law lui fut d'un +immense secours pour détourner l'animadversion publique.</p> + +<p>Personnellement, nul, excepté les princes légitimes, ne pouvait avoir +une haine bien vigoureuse pour ce prince, appartenant au genre neutre, +qui n'avait pas un grain de méchanceté dans le cœur, mais dont la +bonté était un peu de l'insouciance. On ne déteste bien que les gens +qu'on eût pu aimer fortement. Or, Philippe d'Orléans comptait des +compagnons de plaisir et point d'amis.</p> + +<p>La banque de Law servit à acheter les princes. Le mot est dur, mais +l'histoire, inflexible, ne permet point d'en choisir un autre. Une fois +les princes achetés, les ducs suivirent et les légitimés restèrent dans +l'isolement, n'ayant d'autre <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> consolation que quelques visites <i>à la +vieille</i>, comme on appelait alors madame de Maintenon déchue.</p> + +<p>M. de Toulouse se soumit franchement: c'était un honnête homme. M. du +Maine et sa femme durent chercher un point d'appui à l'étranger.</p> + +<p>On dit qu'au temps où parurent les satires du poëte Lagrange, intitulées +les <i>Philippiques</i>, le régent insista tellement auprès du duc de +Saint-Simon, alors son familier, que ce duc consentit à lui en faire +lecture.</p> + +<p>On dit que le régent écouta sans sourciller, et même en riant, les +passages où le poëte, traînant dans la boue sa vie privée et de famille, +le montre assis auprès de sa propre fille à la même table d'orgie.</p> + +<p>Mais on dit aussi qu'il pleura et qu'il s'évanouit à la lecture des vers +qui l'accusaient d'avoir empoisonné successivement toute la postérité de +Louis XIV.</p> + +<p>Il avait raison. Ces accusations, lors même qu'elles sont des calomnies, +font sur le vulgaire une impression profonde. Il en reste toujours +quelque chose, a dit Beaumarchais, qui savait à quoi s'en tenir.</p> + +<p>L'homme qui a parlé de la régence avec le <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> plus de calme et le plus +d'impartialité, c'est l'historiographe Duclos, dans ses <i>Mémoires +secrets</i>. On voit bien que l'avis de Duclos est celui-ci: La régence du +duc d'Orléans n'aurait pas tenu sans la banque de Law.</p> + +<p>Le jeune roi Louis XV était adoré. Son éducation était confiée à des +mains hostiles au régent; d'ailleurs, dans le public indifférent, il y +avait de sourdes inquiétudes sur la probité de ce prince. On craignait +d'un instant à l'autre de voir disparaître l'arrière-petit-fils de Louis +XIV, comme on avait vu disparaître son père et son aïeul.</p> + +<p>C'était là un admirable prétexte à conspirations. Certes, M. du Maine, +M. de Villeroy, le prince de Cellamare, M. de Villars, Alberoni et le +parti breton-espagnol n'intriguaient point pour leur propre intérêt. Fi +donc! ils travaillaient pour soustraire le jeune roi aux funestes +influences qui avaient abrégé la vie de ses parents.</p> + +<p>Philippe d'Orléans ne voulut opposer d'abord à ces attaques que son +insouciance. Les meilleures fortifications sont de terre molle. Un +simple matelas pare mieux la balle qu'un bouclier d'acier. Philippe +d'Orléans put dormir tranquille assez longtemps derrière son +insouciance.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span></p> + +<p>Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des +assaillants qui l'entourait n'avait ni valeur ni vertu, il n'eut besoin +que de se montrer.</p> + +<p>A l'époque où se continue notre histoire, Philippe d'Orléans était +encore derrière son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule +ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule +clabaudait assez haut, tout près de son palais, sous ses fenêtres et +jusque dans sa propre maison! Elle avait bien des choses à dire, la +foule;—sauf ces infamies qui dépassaient le but, sauf ces accusations +d'empoisonnement que l'existence même du jeune roi Louis XV démentait +avec énergie, le régent ne prêtait que trop le flanc à la médisance. Sa +vie était un éhonté scandale; sous son règne, la France ressemblait à +l'un de ces grands vaisseaux désarmés qui s'en vont à la remorque d'un +autre navire. Le remorqueur était l'Angleterre; enfin, malgré le succès +de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la +banqueroute prochaine de l'État trouvaient auditoire.</p> + +<p>Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du régent un parti de +l'enthousiasme, la cabale mécontente ne manquait pas non plus: +mécontents <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> politiques, mécontents financiers, mécontents moraux ou +d'instinct.</p> + +<p>A cette dernière classe, composée de tous ceux qui avaient été jeunes et +brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et +M. le baron de Barbanchois. Ce n'étaient pas de grands débris, mais ils +se consolaient entre eux, déclarant que de leur temps les dames étaient +bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le +vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidèles et les +cheminées moins sujettes à fumer.</p> + +<p>Ce genre d'opposition, remarquable par son innocence, était connu du +temps d'Horace, qui appelle le vieillard courtisan du passé, <i>laudator +temporis acti</i>.</p> + +<p>Mais disons tout de suite qu'on ne parlait pas beaucoup politique parmi +cette foule dorée, <ins class="correction" title="sonriante">souriante</ins> pimpante et masquée de velours qui +traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup +d'œil aux décorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords +du rond-point de Diane. On était tout à la fête, et si le nom de la +duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c'était pour la +plaindre d'être absente.</p> + +<p>Les grandes entrées commençaient à se faire. <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> Le duc de Bourbon +était là donnant la main à la princesse de Conti; le chancelier +d'Aguesseau menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur +d'Angleterre, se faisait faire la cour par l'abbé Dubois. Un bruit se +répandit tout à coup dans les salons, dans les cours, sous les +charmilles, un bruit fait pour affoler toutes ces dames, un bruit qui +fit oublier le retard du régent et l'absence de ce bon M. Law lui-même!</p> + +<p>Le czar était au Palais-Royal! Le czar Pierre de Russie, sous la +conduite du maréchal de Tessé, qu'on appelait son cornac, et suivi de +trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.</p> + +<p>Emploi difficile! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les +fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de +rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse +surveillance.</p> + +<p>Il était logé à l'hôtel Lesdiguières, auprès de l'Arsenal. Le régent l'y +traitait magnifiquement, mais la curiosité parisienne, violemment +excitée par l'arrivée de ce sauvage souverain, n'avait pu encore +s'assouvir, parce que le czar n'aimait point qu'on s'occupât de lui. +Quand les passants s'avisaient de s'attrouper aux abords de son hôtel, +<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> il envoyait le pauvre Tessé avec ordre de charger.</p> + +<p>Cet infortuné maréchal eût mieux aimé faire dix campagnes. L'honneur +qu'il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans.</p> + +<p>Pierre le Grand venait à Paris pour compléter son éducation de prince +instaurateur et fondateur. Le régent n'avait point désiré cette terrible +visite, mais il fit contre fortune bon cœur et essaya du moins +d'éblouir le czar par la splendeur de son hospitalité. Cela n'était +point aisé. Le czar ne voulait pas être ébloui. En entrant dans la +magnifique chambre à coucher qu'on lui avait préparée à l'hôtel +Lesdiguières, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et +coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant +familièrement avec les marchands, mais c'était incognito. La curiosité +parisienne ne savait où le prendre.</p> + +<p>A cause de cela précisément et des choses bizarres qui se racontaient, +la curiosité parisienne arrivait au délire. Les privilégiés qui avaient +vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il était grand, très-bien fait, +un peu maigre, le poil d'un brun fauve, le teint brun, très-animé, les +yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, au moment +où l'on y pensait le <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> moins, un tic nerveux et convulsif décomposait +tout à coup son visage. On attribuait cela au poison que l'écuyer Zoubow +lui avait donné dans son enfance.</p> + +<p>Quand il voulait faire accueil à quelqu'un, sa physionomie devenait +gracieuse et charmante. On sait le prix des grâces que font les animaux +féroces. La créature qui a le plus de succès à Paris est l'ours du +Jardin des Plantes, parce que c'est un monstre de bonne humeur.</p> + +<p>Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite était assurément un +animal plus étrange, plus fantastique, plus invraisemblable qu'un ours +vert ou qu'un singe bleu.</p> + +<p>Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, maître d'hôtel du roi +qu'on avait chargé de sa table, mais il n'aimait point les petits pieds. +Il faisait par jour quatre repas, considérablement copieux. A chaque +repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au +dessert, sans compter la bière et la limonade entre deux. Ceci faisait +journellement douze bouteilles de liquide capiteux.</p> + +<p>Le duc d'Antin, partant de là, affirmait que c'était l'homme le plus +<i>capable</i> de son siècle. Le jour où ce duc le traita en son château de +Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> de table. On l'emporta +à bras. Il avait trouvé le vin bon.</p> + +<p>On se demanda ce qu'il fallait de bon vin pour mettre en cet état le +robuste Sarmate?</p> + +<p>Ses mœurs amoureuses étaient encore plus excentriques que ses +habitudes <ins class="correction" title="du">de</ins> table. Paris en parlait beaucoup; nous n'en parlerons +point.</p> + +<p>Dès qu'on sut que le czar était dans le bal, il y eut beaucoup de +remue-ménage. Cela n'était point dans le programme. Chacun le voulut +voir. Comme personne ne savait dire précisément où il était, on suivait +les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient +se heurtant à tous les carrefours.</p> + +<p>Le Palais-Royal n'est pas la forêt de Bondy. On devait bien finir par le +trouver!</p> + +<p>Tout ce mouvement inquiétait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrités +sous la tente à l'indienne. Aucun d'eux n'avait lâché prise. L'or et les +billets roulaient toujours sur le tapis.</p> + +<p>Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment.</p> + +<p>Chaverny, un peu pâle, riait encore, mais du bout des lèvres.</p> + +<p>—Dix mille écus! dit Peyrolles.</p> + +<p>—Je tiens, répliqua Chaverny.</p> + +<p>—Avec quoi? demanda Navailles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span></p> + +<p>—Sur parole.</p> + +<p>—On ne joue pas sur parole chez le régent, dit M. de Tresmes qui +passait.</p> + +<p>Et il ajouta d'un ton de dégoût profond:</p> + +<p>—C'est un véritable tripot!</p> + +<p>—Sur lequel vous n'avez pas votre dîme, M. le duc, riposta Chaverny qui +le salua de la main.</p> + +<p>Un éclat de rire suivit cette réponse, et M. de Tresmes s'éloigna en +haussant les épaules.</p> + +<p>Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixième sur tous les +bénéfices des maisons où l'on donnait à jouer. Il avait la réputation de +soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n'était point +déroger. L'hôtel de madame la princesse de Carignan était un des plus +dangereux tripots de la capitale.</p> + +<p>—Dix mille écus! répéta Peyrolles.</p> + +<p>—Je tiens, fit une voix mâle parmi les joueurs.</p> + +<p>Et une liasse de <ins class="correction" title="billet">billets</ins> de crédit tomba sur la table.</p> + +<p>On n'avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna. +Personne autour de la table ne connaissait le tenant.</p> + +<p>C'était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque +ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait étrangement +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> avec l'élégance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de +bouracan marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir +terne et gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un +sabre de marin.</p> + +<p>Était-ce l'ombre de Jean Bart? Il lui manquait la pipe.</p> + +<p>En un tour de cartes, Peyrolles eut gagné les dix mille écus.</p> + +<p>—Double! dit l'étranger.</p> + +<p>—Double! répéta Peyrolles, bien que ce fût intervertir les rôles.</p> + +<p>Une nouvelle poignée de billets tomba sur la table.</p> + +<p>Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches.</p> + +<p>Peyrolles gagna.</p> + +<p>—Double! dit le corsaire d'un ton de mauvaise humeur.</p> + +<p>—Double! soit!</p> + +<p>Les cartes se firent.</p> + +<p>—Palsambleu! dit Oriol, voilà quarante mille écus lestement perdus.</p> + +<p>—Double! disait cependant l'habit de bouracan marron.</p> + +<p>—Vous êtes donc bien riche, monsieur? demanda Peyrolles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> + +<p>L'homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille +livres étaient sur la table.</p> + +<p>—Gagné, Peyrolles! s'écria le chœur des assistants.</p> + +<p>—Double!</p> + +<p>—Bravo! dit Chaverny, voilà un beau joueur.</p> + +<p>L'habit de bouracan écarta de deux vigoureux coups de coude les joueurs +qui le séparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprès de lui.</p> + +<p>Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le +demi-million.</p> + +<p>—Assez, dit l'homme au sabre.</p> + +<p>Puis, il ajouta froidement:</p> + +<p>—Donnez-moi de la place, messieurs.</p> + +<p>En même temps, il dégaina son sabre d'une main, tandis que l'autre +saisissait l'oreille de Peyrolles.</p> + +<p>—Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—Ne le voyez vous pas? répondit l'habit de bouracan sans s'émouvoir. +Cet homme est un coquin...</p> + +<p>Peyrolles essayait de tirer son épée. Il était plus pâle qu'un cadavre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> + +<p>—Voilà de ces scènes, M. le baron! dit le vieux Barbanchois; nous en +sommes là!</p> + +<p>—Que voulez-vous, M. le baron! répliqua la Hunaudaye; c'est la nouvelle +mode!</p> + +<p>Ils prirent tous deux un air de lugubre résignation.</p> + +<p>Cependant l'homme au sabre n'était pas un manchot. Il savait se servir +de son arme. Un moulinet rapide, exécuté selon l'art, fit reculer les +joueurs. Un fendant sec et bien appliqué brisa en deux l'épée que +Peyrolles était parvenu à dégainer.</p> + +<p>—Si tu bouges, dit l'homme au sabre, je ne réponds pas de toi; si tu ne +bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles.</p> + +<p>Peyrolles poussait des cris étouffés. Il proposait de rendre l'argent. +Que faut-il de temps à la foule pour s'amasser? Une cohue compacte se +pressait déjà aux alentours.</p> + +<p>L'homme au sabre, prenant son arme à moitié, comme un rasoir, +s'apprêtait à commencer froidement l'opération chirurgicale qu'il avait +annoncée, lorsqu'un grand tumulte se fit à l'entrée de la tente +indienne.</p> + +<p>Le général prince Kourakine, ambassadeur de Russie près de la cour de +France, se précipita sous la tente impétueusement; il avait le <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> +visage inondé de sueur, ses cheveux et ses habits étaient en désordre.</p> + +<p>Derrière lui accourait le maréchal de Tessé, suivi de trente gardes du +corps chargés de veiller sur la personne du czar.</p> + +<p>—Sire! sire! s'écrièrent en même temps le maréchal et Kourakine; au nom +de Dieu! arrêtez!</p> + +<p>Tout le monde se regarda.</p> + +<p>Qui donc appelait-on sire?</p> + +<p>L'homme au sabre se retourna. Tessé se jeta entre lui et la victime. +Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas.</p> + +<p>On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan était l'empereur +de Russie.</p> + +<p>Celui-ci fronça le sourcil légèrement:</p> + +<p>—Que me voulez-vous? demanda-t-il à Tessé; je fais justice.</p> + +<p>Kourakine lui glissa quelques mots à l'oreille. Il lâcha aussitôt +Peyrolles et se prit à sourire en rougissant un peu.</p> + +<p>—Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi... c'est un oubli.</p> + +<p>Il salua de la main la foule stupéfaite avec une grâce altière qui, ma +foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entouré des gardes du +corps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p> + +<p>Ceux-ci étaient habitués à ses escapades. Ils passaient leur vie à +courir sur ses traces.</p> + +<p>Peyrolles rétablit le désordre de sa toilette et mit froidement dans sa +poche l'énorme somme que le czar n'avait point daigné reprendre.</p> + +<p>—Insulte de prince ne compte pas! dit-il en jetant à la ronde un regard +à la fois cauteleux et impudent; je pense que personne ici n'a le +moindre doute sur ma loyauté.</p> + +<p>Chacun s'éloigna de lui, tandis que Chaverny répliquait.</p> + +<p>—Des doutes?... Assurément non, M. de Peyrolles... nous sommes fixés +parfaitement.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit entre haut et bas le factotum; je ne suis pas +homme à supporter un outrage...</p> + +<p><ins class="correction" title="Tout">Tous</ins> ceux qui ne s'intéressaient point au jeu s'étaient élancés à la +suite du czar. Ils furent désappointés. Le czar sortit du palais, sauta +dans le premier carrosse venu, et s'en alla décoiffer ses trois +bouteilles avant de se coucher.</p> + +<p>Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu'il poussa doucement +hors du cercle et commença une banque.</p> + +<p>Oriol tira Chaverny à part:</p> + +<p>—Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d'un +ton de mystère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p> + +<p>—Demande, fit Chaverny.</p> + +<p>—Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied +plat... Voici mon cas... Tout à l'heure, j'ai fait cent louis contre +Taranne... Je crois qu'il ne m'a pas entendu...</p> + +<p>—Tu as gagné?</p> + +<p>—Non, j'ai perdu...</p> + +<p>—Tu as payé?</p> + +<p>—Non... puisque Taranne ne demande rien.</p> + +<p>Chaverny prit une pose de docteur.</p> + +<p>—Si tu avais gagné, interrogea-t-il, aurais-tu réclamé les cent louis?</p> + +<p>—Naturellement, répondit Oriol, puisque j'aurais été sûr d'avoir parié.</p> + +<p>—Le fait d'avoir perdu diminue-t-il cette certitude?</p> + +<p>—Non... mais si Taranne n'a pas entendu, il ne m'aurait pas payé...</p> + +<p>Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus.</p> + +<p>—Ça me paraissait plus facile au premier abord! fit-il avec gravité; le +cas est complexe...</p> + +<p>—Il reste cinquante louis! cria Navailles.</p> + +<p>—Je tiens! dit Chaverny.</p> + +<p>—Comment! comment! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span></p> + +<p>Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa d'un geste plein +d'autorité.</p> + +<p>—La somme en litige doit être déposée en mains tierces, décida-t-il; je +la prends... et partageant le différend par moitié, je me déclare +redevable de cinquante louis à toi, cinquante louis à Taranne... Et je +défie la mémoire du roi Salomon.</p> + +<p>Il jeta le portefeuille à Oriol décontenancé.</p> + +<p>—Je tiens! je tiens! répéta-t-il en retournant à la table de jeu.</p> + +<p>—Tu tiens mon argent! grommela Oriol; décidément, on serait mieux au +coin d'un bois!</p> + +<p>—Messieurs! messieurs! dit Nocé qui arrivait du dehors; laissez là vos +cartes, vous jouez sur un volcan! M. de Machault vient de découvrir +trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte à celle de +Catilina!... Le régent, effrayé, s'est enfermé avec le petit homme noir +pour savoir la bonne aventure.</p> + +<p>—Bah! fit-on, le petit homme noir est sorcier?</p> + +<p>—Des pieds à la tête, répondit Nocé;—Il a prédit au régent que M. Law +se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry +épouserait ce faquin de Riom en secondes noces.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<p>—La paix! la paix! dirent les moins fous.</p> + +<p>Les autres éclatèrent de rire.</p> + +<p>—On ne parle que de cela, reprit Nocé; le petit homme noir a prédit +aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal.</p> + +<p>—Par exemple!... fit Peyrolles.</p> + +<p>—Et que M. de Peyrolles, ajouta Nocé, deviendrait honnête homme avant +de mourir!</p> + +<p>Il y eut explosion de gaieté. Puis tout le monde déserta la table et +vint à l'entrée de la tente, parce que Nocé, regardant par hasard du +côté du perron, s'était écrié:</p> + +<p>—Tenez! tenez! le voilà! non pas le régent, mais le petit homme noir.</p> + +<p>Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement +tordues, descendre à pas lents le perron du pavillon.—Un sergent de +gardes françaises l'arrêta au bas des marches.—Le petit homme noir +montra sa carte, sourit, salua et passa.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>IV</h2> + +<h3>—Souvenir des trois Philippe.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span></p> + +<p>Le petit homme noir avait un binocle à la main. Il lorgnait la +décoration de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec +beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu +qu'il était.—Il portait un masque de velours noir.</p> + +<p>A mesure qu'il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus +d'attention,—mais celui qui regardait le mieux était sans contredit M. +de Peyrolles.</p> + +<p>—Quelle diable de créature est-ce là? s'écria <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> enfin Chaverny;—Eh +mais!... on dirait...</p> + +<p>—Eh! oui!... fit Navailles.</p> + +<p>—Quoi donc? demanda le gros Oriol qui était myope.</p> + +<p>—L'homme de tantôt, répondit Chaverny.</p> + +<p>—L'homme aux dix mille écus!...</p> + +<p>—L'homme à la niche...</p> + +<p>—Ésope II, dit Jonas.</p> + +<p>—Pas possible! fit Oriol;—un pareil être dans le cabinet du régent!</p> + +<p>Peyrolles pensait:</p> + +<p>—Qu'a-t-il pu dire à Son Altesse Royale!... Je n'ai jamais eu bonne +idée de ce drôle.</p> + +<p>Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire +attention au groupe rassemblé devant l'entrée de la tente indienne. Il +lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme +noir d'humeur meilleure et plus poli.</p> + +<p>Déjà il était assez près pour qu'on pût l'entendre grommeler entre ses +dents:</p> + +<p>—Charmant! charmant... tout cela est charmant. Il n'y a que Son Altesse +Royale pour faire ainsi les choses... Ah! je suis bien content d'avoir +vu tout cela!... bien content!... bien content!...</p> + +<p>A l'intérieur de la tente des voix s'élevèrent. Une autre compagnie +avait pris place autour de <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> la table abandonnée par nos joueurs. +Ceux-ci étaient presque tous des gens d'âge respectable et haut titrés.</p> + +<p>L'un d'eux dit:</p> + +<p>—Ce qui est arrivé, je l'ignore; mais je viens de voir Bonnivet qui +faisait doubler les postes par ordre exprès du régent.</p> + +<p>—Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes françaises dans la +cour aux Ris...</p> + +<p>—Et le régent n'est pas abordable!</p> + +<p>—Machault est aux cent coups!</p> + +<p>—M. de Gonzague lui-même n'a pu obtenir un traître mot.</p> + +<p>Nos joueurs se prirent à écouter, mais les nouveaux venus baissèrent +aussitôt la voix.</p> + +<p>—Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j'en ai le +pressentiment.</p> + +<p>—Demandez au sorcier, fit Nocé en riant.</p> + +<p>Le petit homme noir le salua d'un air tout aimable.</p> + +<p>—Positivement, dit-il,—quelque chose... mais quoi?</p> + +<p>Il essuya son binocle avec soin.</p> + +<p>—Positivement, positivement, reprit-il;—quelque chose... quelque chose +de fort inattendu... Eh! eh! eh!... s'interrompit-il en donnant à sa +voix stridente et grêle un accent <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> tout particulier de mystère;—je +sors d'un endroit chaud... très-chaud... le froid me saisit... +permettez-moi d'entrer là dedans, messieurs, je vous serai obligé...</p> + +<p>Il eut un petit frisson.</p> + +<p>Nos joueurs s'écartèrent.</p> + +<p>Tous les yeux étaient fixés sur le bossu.</p> + +<p>Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts.—Quand il aperçut le +groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il +secoua la tête d'un air content et dit:</p> + +<p>—Oui, oui... il y a quelque chose... le régent est soucieux... la garde +est doublée... mais personne ne sait ce qu'il y a... M. le duc de +Tresmes ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris... M. de +Machault ne le sait pas, lui qui est lieutenant de police... le +savez-vous, M. de Rohan-Chabot?... le savez-vous, M. de la +Ferté-Senneterre?...—Et vous, messieurs, s'interrompit-il en se +retournant vers nos seigneurs, qui reculèrent instinctivement; le +savez-vous?</p> + +<p>Nul ne répondit.—MM. de Rohan-Chabot et de la Ferté-Senneterre ôtèrent +leurs masques.—On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un +inconnu à montrer son visage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span></p> + +<p>Le bossu, riant et saluant, leur dit:</p> + +<p>—Messieurs, cela ne servirait à rien... vous ne m'avez jamais vu...</p> + +<p>—M. le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle,—connaissez-vous +cet original?</p> + +<p>—Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye,—c'est un singulier olibrius.</p> + +<p>—Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu,—pour deviner ce +qu'il y a... ce serait du temps perdu... il ne s'agit point des choses +qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes +pensées... il ne s'agit point des choses qui font l'objet de vos +prudentes appréhensions, mes dignes messieurs...</p> + +<p>Ce disant, il regardait Rohan, la Ferté, les vieux seigneurs assis à la +table.</p> + +<p>—Il ne s'agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les +autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins +légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire... il ne s'agit ni +des menées de l'Espagne, ni des troubles de France, ni des méchantes +humeurs du parlement, ni des petites éclipses de ce soleil que M. Law +appelle son système... non, non... et cependant, le régent est +soucieux... et cependant, on a doublé la garde.</p> + +<p>—Et de quoi s'agit-il, beau masque? demanda <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> M. de Rohan-Chabot +avec un mouvement d'impatience.</p> + +<p>Le bossu demeura un instant pensif. Sa tête s'inclina sur sa poitrine. +Puis, se redressant tout à coup, et laissant échapper un éclat de rire +sec:</p> + +<p>—Croyez-vous aux revenants?... demanda-t-il.</p> + +<p>Le fantastique ordinairement n'existe point hors d'un certain milieu. +Les soirs d'hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres +pleurent à la bise, autour d'une haute cheminée de chêne noir sculpté, +là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on +fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre +histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe qui met +de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le +manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses; on sait dans quel +corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre +il s'introduit quand l'horloge tinte le douzième coup, pour s'asseoir +devant l'âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés.</p> + +<p>Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête +des écus, parmi les éclats de rire douteurs et les sceptiques <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> +causeries, à deux pas de la table de jeu, il n'y avait point place pour +ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l'épée et même +les esprits forts, ces spadassins de la pensée.</p> + +<p>Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu prononça ce +mot <i>revenant</i>. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa +gaieté donnait le frisson.</p> + +<p>Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le +bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l'orchestre +envoyait de loin.</p> + +<p>—Eh! eh! fit le bossu, qui croit aux revenants?... Personne, à midi, +dans la rue... tout le monde, à minuit au fond de l'alcôve solitaire, +quand la veilleuse s'est éteinte par hasard... Il y a une fleur qui +s'ouvre au regard des étoiles... la conscience est une belle-de-nuit... +Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.</p> + +<p>—Vous plaît-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque? prononça M. +de Rohan-Chabot qui se leva.</p> + +<p>Le cercle s'était fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait +au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles.</p> + +<p>—Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beaux l'un +que l'autre; <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> trêve de compliments... hé hé! ceci, voyez-vous, est +une affaire de l'autre monde... un mort qui soulève la pierre de sa +tombe... après vingt années, monsieur le duc...</p> + +<p>Il s'interrompit pour grommeler en ricanant:</p> + +<p>—Est-ce qu'on se souvient, ici, à la cour, des gens morts depuis vingt +années?...</p> + +<p>—Mais que veut-il dire? s'écria Chaverny.</p> + +<p>—Je ne vous parle pas, M. le marquis, répliqua le petit homme; ce fut +l'année de votre naissance... vous êtes trop jeune... je parle à ceux +qui ont des cheveux gris.</p> + +<p>Et changeant tout à coup de ton, il ajouta:</p> + +<p>—C'était un galant seigneur... c'était un noble prince... jeune, brave, +opulent, heureux, bien-aimé... visage d'archange, taille de héros... il +avait tout... tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde!...</p> + +<p>—Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin.</p> + +<p>Le petit homme lui toucha du doigt l'épaule et dit doucement:</p> + +<p>—Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois, +et qu'il y a des fêtes sans lendemain...</p> + +<p>Chaverny devint pâle. Le bossu l'écarta de la main et vint tout auprès +de la table.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p> + +<p>—Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il, à vous M. de la +Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de +terre, s'il n'eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son +genou...</p> + +<p>Le vieux baron resta bouche béante et si profondément ému que la parole +lui manqua.</p> + +<p>—A vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l'amour de +lui... à vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui fîtes créneler, à cause de +lui, le logis de mademoiselle Féron, votre maîtresse... à vous, M. le +duc de la Ferté, qui perdîtes un soir contre lui votre château de +Senneterre... à vous, M. de la Vauguyon, dont l'épaule ne peut avoir +oublié le bon coup d'épée...</p> + +<p>—Nevers! s'écrièrent vingt voix à la fois; Philippe de Nevers!</p> + +<p>Le bossu se découvrit et prononça lentement:</p> + +<p>—Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du +château de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696!</p> + +<p>—Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu'on dit..., murmura M. de +la Vauguyon.</p> + +<p>—Dans un guet-apens, ajouta la Ferté.</p> + +<p>—On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis +de Caylus-Tarrides, <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> père de madame la princesse de Gonzague.</p> + +<p>Parmi les jeunes gens:</p> + +<p>—Mon père m'a parlé de cela plus d'une fois, dit Navailles.</p> + +<p>—Mon père était l'ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny.</p> + +<p>Peyrolles écoutait et se faisait petit. Le bossu reprit d'une voix basse +et profonde:</p> + +<p>—Assassiné lâchement... par derrière... dans un guet-apens... tout cela +est vrai... mais le coupable n'avait pas nom Caylus-Tarrides...</p> + +<p>—Et comment s'appelait-il donc? demanda-t-on de toutes parts.</p> + +<p>La fantaisie du petit homme noir n'était pas de répondre.</p> + +<p>Il poursuivit d'un ton railleur et léger, sous lequel perçait +l'amertume:</p> + +<p>—Cela fit du bruit, messieurs!... Ah! peste! cela fit grand bruit!... +On ne parla que de cela pendant toute une semaine... La semaine d'après, +on en parla un peu moins... au bout du mois, ceux qui prononçaient +encore le nom de Nevers avaient l'air de revenir de Pontoise...</p> + +<p>—Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l'impossible...</p> + +<p>—Oui, oui... je sais... Son Altesse Royale était un des trois +Philippe... Son Altesse Royale <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> voulut venger son meilleur ami... +mais le moyen?... Le <ins class="correction" title="ehâteau">château</ins> de Caylus est au bout du monde... la nuit +du 24 novembre garda son secret... Il va sans dire que M. le prince de +Gonzague...—N'y a-t-il point ici, s'interrompit le petit homme noir, un +digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom M. de Peyrolles?</p> + +<p>Oriol et Nocé se rangèrent pour découvrir le factotum un peu +décontenancé.</p> + +<p>—J'allais ajouter, reprit le bossu: il va sans dire que M. le prince de +Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et +terre pour venger son ami... Mais tout fut inutile... nul indice!... +nulle preuve!... Bon gré <ins class="correction" title="malgré">mal</ins> gré, il fallut s'en remettre au temps, +c'est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable!...</p> + +<p>Peyrolles n'avait plus qu'une pensée: s'esquiver pour aller prévenir +Gonzague. Il resta pour savoir jusqu'où le bossu pousserait l'audace +dans sa trahison.</p> + +<p>Peyrolles, en voyant revenir sur l'eau le souvenir du 24 novembre, +éprouvait un peu la sensation d'un homme qu'on étrangle.</p> + +<p>Le bossu avait raison. La cour n'a point de mémoire. Les morts de vingt +années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d'une sorte de trinité +dont deux membres étaient vivants et tout-puissants: Philippe d'Orléans +et Philippe de Gonzague.</p> + +<p>Le fait certain, c'est que vous eussiez dit, à voir l'intérêt éveillé +sur toutes les physionomies, qu'il était question d'un meurtre commis +hier.</p> + +<p>Si l'intention du bossu avait été de ressusciter l'émotion de ce drame +mystérieux et lointain, il avait succès complet.</p> + +<p>—Eh! eh! fit-il en jetant à la ronde un coup d'œil rapide et +perçant; eh! eh!... s'en remettre au Ciel, c'est le pis aller... je sais +des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource... Eh! +eh! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal... le Ciel a +des yeux encore meilleurs que ceux de la police... le ciel est +patient... il a le temps... il tarde parfois... des jours se passent, +des mois, des années... mais quand l'heure est venue...</p> + +<p>Il s'arrêta. Sa voix vibrait sourdement.</p> + +<p>L'impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la +subissait comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût +été dirigée contre tout le monde à la fois.</p> + +<p>Il n'y avait là qu'un coupable, un subalterne, un instrument: Peyrolles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span></p> + +<p>Tous les autres frémissaient.</p> + +<p>L'armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop +jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s'agitait sous le poids de je +ne sais quelle oppression pénible.</p> + +<p>Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne +mystérieuse qui les attachait au maître? Devinaient-ils que l'épée de +Damoclès allait pendre, soutenue par un fil, sur la tête de Gonzague +lui-même?</p> + +<p>On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur.</p> + +<p>—Quand l'heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que +ce soit tôt ou tard... un homme... un messager du tombeau... un fantôme +sort de terre, parce que Dieu le veut; cet homme accomplit, malgré lui +parfois, la mission fatale... S'il est fort, il frappe... s'il est +faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du +glaive, il se glisse, il rampe, il va... jusqu'à ce qu'il arrive à +mettre son humble bouche au niveau de l'oreille des puissants, et tout +bas <ins class="correction" title="on">ou</ins> tout haut, à l'heure dite, le vengeur étonné entend tomber des +nuages le nom révélé du meurtrier.</p> + +<p>Il y eut un grand et solennel silence.</p> + +<p>—Quel nom? demanda M. de Rohan-Chabot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span></p> + +<p>—Le connaissons-nous? firent Chaverny et Navailles.</p> + +<p>Le bossu semblait subir l'excitation de sa propre parole. Ce fut d'une +voix saccadée qu'il poursuivit:</p> + +<p>—Si vous le connaissez?... Qu'importe!... qu'êtes-vous?... que +pouvez-vous?... Le nom de l'assassin vous épouvanterait comme un coup de +tonnerre... Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est +assis... Tout à l'heure, la voix est tombée des nuages... «Altesse! +l'assassin est là!...» et le vengeur a tressailli... «Altesse, dans +cette foule dorée, l'assassin!...» et le vengeur a ouvert les yeux, +regardant la foule qui passait sous sa fenêtre... «Altesse! hier à votre +table, à votre table demain, l'assassin s'asseyait, l'assassin +s'assoira!» et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses +convives... «Altesse! chaque jour, le matin et le soir, l'assassin vous +tend sa main sanglante...» et le vengeur s'est levé en disant: «Par le +Dieu vivant, justice sera faite!»</p> + +<p>On vit une chose étrange. Tous ceux qui étaient là, les plus grands et +les plus nobles, se jetèrent des regards de défiance.</p> + +<p>—Voilà pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d'un ton leste et +tranchant, le régent de France <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> est soucieux ce soir... et voilà +pourquoi la garde du palais est doublée.</p> + +<p>Il salua et fit mine de sortir.</p> + +<p>—Ce nom? s'écria Chaverny.</p> + +<p>—Ce fameux nom? appuya Oriol.</p> + +<p>—Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l'impudent bouffon s'est +moqué de vous?</p> + +<p>Le bossu s'était arrêté au seuil de la tente. Il mit le binocle à +l'œil et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas en riant +de son petit rire sec comme un cri de crécelle.</p> + +<p>—La la! fit-il, voilà que vous n'osez plus vous approcher les uns des +autres... chacun croit que son voisin est le meurtrier... touchant effet +de la mutuelle estime!... Messieurs, les temps sont bien changés, la +mode n'y est plus... De nos jours, on ne se tue plus guère avec ces +armes brutales de l'ancien régime: le pistolet ou l'épée... nos âmes +sont dans nos portefeuilles; pour tuer un homme, il suffit de vider sa +poche... Eh! eh! eh!... Dieu merci, les assassins sont rares à la cour +du Régent!... ne vous écartez pas ainsi les uns des autres... l'assassin +n'est pas là... Eh! eh! eh! s'interrompit-il, tournant le dos aux vieux +seigneurs pour s'adresser seulement à la bande de Gonzague, vous voici +maintenant avec des mines d'une aune... avez-vous donc des remords?... +<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> Voulez-vous que je vous égaye un petit peu?... Tenez! voici M. de +Peyrolles qui se sauve: il perd beaucoup... savez-vous où se rend M. de +Peyrolles?</p> + +<p>Celui-ci disparaissait déjà derrière les massifs des fleurs, dans la +direction du palais.</p> + +<p>Chaverny toucha le bras du bossu.</p> + +<p>—Le régent sait-il le nom? demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh! monsieur le marquis, répliqua le petit homme noir, nous n'en +sommes plus là!... nous rions! mon fantôme est de bonne humeur. Il a +bien vu que le tragique n'est point ici de mode; il passe à la +comédie... et comme il sait tout, ce diable de fantôme... les choses du +présent comme celles du passé... il est venu dans la fête... eh! eh! +eh!... ici, vous comprenez bien... et il attend Son Altesse Royale pour +lui montrer au doigt...</p> + +<p>Son doigt tendu piquait le vide.</p> + +<p>—Au doigt, vous entendez... les mains habiles après les mains +sanglantes... la petite pièce suit toujours la grande... il faut se +délasser en riant du poison ou du poignard... au doigt, messieurs, au +doigt, les adroits gentilshommes qui font sauter la coupe à cette vaste +table de lansquenet où M. Law a l'honneur de tenir la banque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> + +<p>Il se découvrit dévotement, au nom de Law, et poursuivit:</p> + +<p>—Au doigt, les pipeurs de dés, les chevaliers de l'agio, les danseurs +de la rue Quincampoix, au doigt!... M. le régent est bon prince, et le +préjugé ne l'étouffe point... mais il ne sait pas tout... s'il savait +tout, il aurait grande honte.</p> + +<p>Un murmure s'éleva parmi nos joueurs.</p> + +<p>M. de Rohan dit:</p> + +<p>—Ceci est la vérité!</p> + +<p>—Bravo! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de +Barbanchois.</p> + +<p>—N'est-ce pas, messieurs, reprit le bossu; la vérité, cela se dit +toujours en riant... Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors, +mais ils se retiennent par respect pour votre âge... Je m'en rapporte à +MM. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres... belle jeunesse où la +noblesse un peu déchue se mêle à la roture mal savonnée... comme les +fils de diverses couleurs dans le tricot poivre et sel... Pour Dieu! ne +vous fâchez pas, mes illustres maîtres: nous sommes au bal masqué, et je +ne suis qu'un pauvre bossu... Demain, vous me jetterez un écu pour +acheter mon dos transformé en pupitre... Vous haussez les épaules? à la +bonne heure! je ne mérite en conscience que votre dédain!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span></p> + +<p>Chaverny prit le bras de Navailles.</p> + +<p>—Que faire à ce drôle!... grommela-t-il; allons-nous-en!</p> + +<p>Les vieux seigneurs riaient de bon cœur. Nos joueurs s'éloignèrent +les uns après les autres.</p> + +<p>—Et après avoir montré au doigt, reprit le bossu qui se retourna vers +Rohan-Chabot et ses vénérables compagnons, les fabricants de fausses +nouvelles, les réaliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs +de la baisse... toute l'armée des saltimbanques qui bivaque à l'hôtel de +Gonzague, je montrerai encore à M. le régent... au doigt, messieurs, au +doigt!... les ambitions déçues, les rancunes envenimées... au doigt!... +ceux dont l'égoïsme ou l'orgueil ne peut s'habituer au silence... les +cabaleurs inquiets, les écervelés en cheveux blancs qui voudraient +ressusciter la Fronde... les suivants de madame du Maine... les habitués +de l'hôtel de Cellamare... au doigt!... les conspirateurs ridicules ou +odieux qui vont entraîner la France dans je ne sais quelle guerre +extravagante pour reconquérir des places perdues ou des honneurs +regrettés!... les calomniateurs de ce qui est, les polichinelles qui +s'intitulent eux-mêmes les débris du grand siècle, les Géronte...</p> + +<p>Le bossu n'avait plus d'auditeurs. Les deux <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> derniers, Barbanchois +et la Hunaudaye s'éloignaient clopin-clopant, savoir: le baron de la +Hunaudaye, goutteux de la jambe droite; le baron de Barbanchois, podagre +de la jambe gauche.</p> + +<p>Le petit homme noir eut un rire silencieux.</p> + +<p>—Au doigt!... au doigt!... murmura-t-il.</p> + +<p>Puis il tira de sa poche un parchemin scellé aux armes de la couronne, +et s'assit pour le lire à la table de jeu restée vide.</p> + +<p>Le parchemin commençait par ces mots:</p> + +<p>«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc.»</p> + +<p>Au bas était la signature de Louis, duc d'Orléans, régent, avec les +contre-seings du secrétaire d'État le Blanc et de M. de Machault, +lieutenant de police.</p> + +<p>—Voilà qui est parfait, dit le petit homme après l'avoir parcouru; pour +la première fois, depuis vingt ans, nous pouvons lever la tête, regarder +les gens en face, et jeter notre nom à la tête de ceux qui nous +poursuivent. Je promets bien que nous en userons.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>V</h2> + +<h3>—Les dominos roses.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<p>Entre le protocole et les signatures, le parchemin scellé aux armes de +France contenait un sauf-conduit fort en règle, accordé par le +gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu +roi.</p> + +<p>Cet acte, conçu dans la forme la plus large, adoptée récemment pour les +agents diplomatiques non publiquement accrédités, donnait au chevalier +de Lagardère licence d'aller et venir partout dans le royaume sous la +garantie de l'autorité, <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> et de quitter le territoire français en +toute sécurité, tôt ou tard, et quoi qu'il advînt.</p> + +<p>—Quoi qu'il advienne, répéta plusieurs fois le bossu. M. le régent peut +avoir des travers; mais il est honnête homme et tient à sa parole... +Quoi qu'il advienne, avec ceci, Lagardère a carte blanche... Nous allons +lui faire faire son entrée... Et Dieu veuille qu'il manœuvre comme il +faut!</p> + +<p>Il consulta sa montre et se leva.</p> + +<p>La tente indienne avait deux entrées. A quelques pas de la seconde +issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait, à travers les +massifs, à la loge de maître le Bréant, concierge et gardien du jardin. +On avait profité de la loge comme de tout le reste pour le décor. La +façade, enjolivée, recevait la lumière d'un réflecteur placé dans le +feuillage d'un grand tilleul et terminait de ce côté le paysage.</p> + +<p>D'ordinaire, le soir, c'était un endroit isolé, très-couvert et +très-sombre, spécialement surveillé par messieurs les gardes françaises.</p> + +<p>Comme le bossu sortait de la tente, il vit en avant du massif l'armée +entière de Gonzague qui s'était reformée là après sa déroute. On causait +de lui, précisément. Oriol, Taranne, Nocé, Navailles et autres, riaient +du mieux <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> qu'ils pouvaient, mais Chaverny était pensif.</p> + +<p>Le bossu n'avait pas de temps à perdre, apparemment, car il alla droit à +eux.</p> + +<p>Il mit le binocle à l'œil et fit mine d'admirer le décor, comme au +moment de son entrée.</p> + +<p>—Il n'y a que M. le régent pour faire ainsi les choses, grommelait-il; +charmant... charmant...</p> + +<p>Nos joueurs s'écartèrent pour le laisser passer.</p> + +<p>Il fit mine de les reconnaître tout à coup.</p> + +<p>—Ah! ah! s'écria-t-il; les autres sont partis aussi... au doigt!... eh! +eh! eh!... au doigt!... la liberté du bal masqué... Messieurs, je suis +bien votre serviteur.</p> + +<p>Personne n'était resté sur sa route, excepté Chaverny. Le bossu lui ôta +son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l'arrêta.</p> + +<p>Cela fit rire le bataillon sacré de Gonzague.</p> + +<p>—Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol.</p> + +<p>—Chaverny a trouvé son maître! ajouta Navailles.</p> + +<p>—Un plus caustique et un plus bavard que lui!</p> + +<p>Chaverny disait au petit homme noir:</p> + +<p>—Un mot, s'il vous plaît, monsieur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span></p> + +<p>—Tous les mots que vous voudrez, marquis.</p> + +<p>—Ces paroles que vous avez prononcées: Il y a des fêtes qui n'ont point +de lendemain, s'appliquaient-elles à moi personnellement?</p> + +<p>—Personnellement à vous.</p> + +<p>—Veuillez me les traduire, monsieur.</p> + +<p>—Marquis, je n'ai pas le temps.</p> + +<p>—Si je vous y contraignais...</p> + +<p>—Marquis, je vous en défie... M. de Chaverny tuant en combat singulier +Ésope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague... +ce serait pour mettre le comble à votre renommée!</p> + +<p>Chaverny fit néanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il +avança la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les +siennes.</p> + +<p>—Marquis, prononça-t-il à voix basse, vous valez mieux que vos actes... +Dans mes courses en ce beau pays d'Espagne où tous les deux nous avons +voyagé, je vis une fois un fait assez bizarre... un noble genet de +guerre, conquis par des marchands juifs et parqué parmi les mulets de +charge... c'était à Oviédo. Quand je repassai par là, le genet était +mort à la peine... Marquis, vous n'êtes point à votre place: vous <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine à devenir un coquin!</p> + +<p>Il s'inclina et passa. On ne le vit bientôt plus derrière les arbustes.</p> + +<p>Chaverny était resté immobile, la tête penchée sur sa poitrine.</p> + +<p>—Enfin, le voilà parti! s'écria Oriol.</p> + +<p>—C'est le diable en personne que ce petit homme! fit Navailles.</p> + +<p>—Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux!</p> + +<p>—Mais quel jeu joue donc ce bossu d'enfer?</p> + +<p>—Chaverny, que t'a-t-il dit?</p> + +<p>—Chaverny, conte-nous cela!</p> + +<p>Ils l'entouraient. Chaverny les regarda d'un air absorbé.</p> + +<p>Et, sans savoir qu'il parlait, il murmura:</p> + +<p>—Il y a des fêtes qui n'ont point de lendemain!</p> + +<p>La musique se taisait dans les salons. C'était entre deux menuets. La +foule n'en était que plus compacte dans le jardin, où nombre d'intrigues +mignonnes se nouaient.</p> + +<p>M. de Gonzague, las de faire antichambre, s'était rendu dans les salons. +Sa bonne grâce et l'éclat de sa parole lui donnaient grande faveur +auprès des dames, qui disaient volontiers <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> que Philippe de Gonzague, +pauvre et de menue noblesse, eût encore fait un cavalier accompli.</p> + +<p>Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gâtaient point +l'affaire.</p> + +<p>Bien qu'il vécût dans l'intimité du régent, il n'affectait point ces +manières débraillées qui étaient alors si fort à la mode. Sa parole +était courtoise et réservée, ses façons dignes. Le diable cependant n'y +perdait rien.</p> + +<p>Madame la duchesse d'Orléans le tenait en haute estime, et ce bon abbé +de Fleury, précepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait +grâce, n'était pas éloigné de le regarder comme un saint.</p> + +<p>Ce qui s'était passé aujourd'hui même, à l'hôtel de Gonzague, avait été +raconté amplement et diversement par les gazetiers de la cour. Ces dames +trouvaient en général que la conduite de Gonzague à l'égard de sa femme +dépassait les bornes de l'héroïsme. C'était un apôtre que cet homme et +un martyr.</p> + +<p>Vingt années de souffrance patiente! Vingt années de douceur inépuisable +en face d'un infatigable dédain!</p> + +<p>L'histoire ancienne a consigné des faits bien moins beaux que celui-là!</p> + +<p>Les princesses savaient déjà le magnifique <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> mouvement d'éloquence +que M. de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mère du +régent, qui était <i>bon homme</i>, lui donna franchement sa grosse main +bavaroise; la duchesse d'Orléans le fit complimenter; la belle petite +abbesse de Chelles lui promit ses prières et la duchesse de Berry lui +dit qu'il était un niais sublime.</p> + +<p>Quant à cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider +pour avoir fait le malheur d'un si digne homme!</p> + +<p>C'est en Italie, vous le savez bien, que Molière trouva cet admirable +nom de Tartufe.</p> + +<p>Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup, dans l'embrasure +d'une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D'ordinaire la +physionomie de ce fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais +aujourd'hui, c'était comme un vivant signal de détresse.</p> + +<p>Il était blême, il avait l'air effaré; il essuyait avec son mouchoir la +sueur de ses tempes.</p> + +<p>Gonzague l'appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint à +l'ordre. Il prononça quelques mots à l'oreille de son maître.</p> + +<p>Celui-ci se leva vivement, et avec une présence d'esprit qui +n'appartient qu'à ces superbes coquins d'outre-monts:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span></p> + +<p>—Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d'entrer dans le bal... +je vais courir à sa rencontre.</p> + +<p>Peyrolles lui-même fut étonné.</p> + +<p>—Où la trouverai-je? lui demanda Gonzague.</p> + +<p>Peyrolles n'en savait rien assurément. Il s'inclina et prit les devants.</p> + +<p>—Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons! dit la mère du régent +avec un juron joli qu'elle avait apporté de Bavière.</p> + +<p>Les princesses regardaient d'un œil attendri la retraite précipitée +de Gonzague.</p> + +<p>Le pauvre homme!</p> + +<p>—Que me veux-tu? demanda-t-il à Peyrolles dès qu'ils furent seuls.</p> + +<p>—Le bossu est ici, dans le bal, répondit le factotum.</p> + +<p>—Parbleu! je le sais bien, puisque c'est moi qui lui ai donné la carte.</p> + +<p>—Vous n'avez pas eu de renseignements sur ce bossu?</p> + +<p>—Où veux-tu que j'en aie pris?</p> + +<p>—Je me défie de lui.</p> + +<p>—Défie-toi si tu veux... Est-ce tout?</p> + +<p>—Il a entretenu le régent ce soir pendant plus d'une demi-heure...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span></p> + +<p>—Le régent!... reprit Gonzague d'un air étonné.</p> + +<p>Mais il se remit tout de suite, et ajouta:</p> + +<p>—C'est que sans doute il avait beaucoup de choses à lui dire.</p> + +<p>—Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles; et je vous en fais +juge.</p> + +<p>Ici, le factotum raconta la scène qui venait d'avoir lieu sous la tente +indienne.</p> + +<p>Quand il eut fini, Gonzague se prit à rire avec pitié.</p> + +<p>—Ces bossus ont tous de l'esprit! dit-il négligemment;—mais un esprit +bizarre et difforme comme leur corps... ils posent... ils jouent sans +cesse d'inutiles comédies... Celui qui brûla le temple d'Éphèse pour +faire parler de lui devait avoir une bosse!</p> + +<p>—Voilà tout ce que vous en donnez!... s'écria Peyrolles.</p> + +<p>—A moins, poursuivit Gonzague qui réfléchissait, à moins que ce bossu +ne veuille se faire acheter très-cher...</p> + +<p>—Il nous trahit, monseigneur! dit Peyrolles avec énergie.</p> + +<p>Gonzague le regarda en souriant et par dessus l'épaule.</p> + +<p>—Mon pauvre garçon, murmura-t-il, nous <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> aurons grand'peine à faire +quelque chose de toi... tu n'as pas encore deviné que ce bossu fait du +zèle dans nos intérêts?</p> + +<p>—Non!... j'avoue, monseigneur, que je n'ai pas deviné cela.</p> + +<p>—Je n'aime pas le zèle, poursuivit Gonzague; le bossu sera tancé +vertement... mais il n'en est pas moins sûr et certain qu'il nous donne +une excellente idée...</p> + +<p>—Si monseigneur daignait m'expliquer...</p> + +<p>Ils étaient sous la charmille qui occupait l'emplacement actuel de la +rue Montpensier. Gonzague prit familièrement le bras de son factotum.</p> + +<p>—Avant tout, répliqua-t-il, dis-moi ce qui s'est passé rue du Chantre.</p> + +<p>—Vos ordres ont été ponctuellement exécutés, répondit Peyrolles; je ne +suis entré au palais qu'après avoir vu de mes yeux la litière qui se +dirigeait vers Saint-Magloire.</p> + +<p>—Et dona Cruz?</p> + +<p>—Dona Cruz doit être ici...</p> + +<p>—Tu la chercheras!... ces dames l'attendent... j'ai tout préparé... +elle va avoir un prodigieux succès... Maintenant, revenons au bossu... +qu'a-t-il dit au régent?</p> + +<p>—Voilà ce que nous ne savons pas!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span></p> + +<p>—Moi, je le sais... ou du moins je le devine... Il a dit au régent: +L'assassin de Nevers existe...</p> + +<p>—Chut! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment +de la tête aux pieds.</p> + +<p>—Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s'émouvoir; l'assassin de +Nevers existe... quel intérêt ai-je à le cacher, moi, le mari de la +veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le légitime vengeur!... +l'assassin de Nevers existe! je voudrais que la cour tout entière fût là +pour m'entendre!...</p> + +<p>Peyrolles suait à grosses gouttes.</p> + +<p>—Et puisqu'il existe, continua Gonzague, palsambleu! nous le +trouverons!</p> + +<p>Il s'arrêta pour regarder son factotum en face.</p> + +<p>Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face.</p> + +<p>—As-tu compris? fit Gonzague.</p> + +<p>—Je comprends que c'est jouer avec le feu, monseigneur...</p> + +<p>—Voilà l'idée du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout à +coup: elle est bonne, sur ma parole!... Seulement, pourquoi l'a-t-il eue +et de quel droit se mêle-t-il d'être plus avisé que nous?... Nous +éclaircirons cela... Ceux qui ont tant d'esprit sont voués à une mort +précoce...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p> + +<p>Peyrolles releva la tête vivement. On cessait enfin de lui parler +hébreu.</p> + +<p>—Est-ce pour cette nuit? murmura-t-il.</p> + +<p>Ils arrivaient à l'arcade centrale de la charmille, par où l'on +apercevait la longue échappée des bosquets illuminés et la statue du +dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d'eau envoyait ses gerbes +irisées. Une femme en sévère toilette de cour, recouverte d'un vaste +domino noir, et masquée, venait à eux par l'autre bout de la charmille. +Elle était au bras d'un vieillard à cheveux blancs.</p> + +<p>Au moment de passer l'arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le +contraignit à s'effacer dans l'ombre.</p> + +<p>La femme masquée et le vieillard franchirent l'arcade.</p> + +<p>—L'as-tu reconnue? demanda Gonzague.</p> + +<p>—Non, répondit le factotum.</p> + +<p>—Mon cher président, disait en ce moment la femme masquée, veuillez ne +pas m'accompagner plus loin.</p> + +<p>—Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette +nuit? demanda le vieillard.</p> + +<p>—Dans une heure, vous me retrouverez à cette place...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> + +<p>—C'est le président de Lamoignon! murmura Peyrolles.</p> + +<p>Le président salua et se perdit dans une allée latérale.</p> + +<p>Gonzague dit:</p> + +<p>—Madame la princesse m'a tout l'air de n'avoir pas encore trouvé ce +qu'elle cherche... ne la perdons pas de vue!</p> + +<p>La femme masquée, qui était en effet madame la princesse de Gonzague, +rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le +bassin.</p> + +<p>La foule entrait en fièvre de nouveau. On annonçait l'entrée du régent +et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume.</p> + +<p>Le petit roi ne comptait pas encore.</p> + +<p>—Monseigneur ne m'a pas fait l'honneur de me répondre, insista +cependant Peyrolles: ce bossu... sera-ce pour cette nuit?</p> + +<p>—Ah çà! il te fait donc bien peur, ce bossu?</p> + +<p>—Si vous l'aviez entendu comme moi...</p> + +<p>—Parler de tombeaux qui s'ouvrent... de fantômes?... Je connais tout +cela... Je veux causer avec ce bossu... Non, ce ne sera pas pour cette +nuit... cette nuit, s'il tient la promesse qu'il nous a faite... et il +la tiendra, j'en réponds!... <span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span> nous tiendrons, nous, la promesse +qu'il a faite au régent en notre nom... Un homme va venir dans cette +fête... ce terrible ennemi de toute ma vie... celui qui vous fait tous +trembler comme des femmes...</p> + +<p>—Lagardère!... murmura Peyrolles.</p> + +<p>—A celui-là, sous les lustres allumés, en présence de cette foule +vaguement émue déjà et qui attend je ne sais quel grand drame avant la +nuit, à celui-là, nous arracherons son masque et nous dirons: Voici +l'assassin de Nevers!...</p> + +<p>—As-tu vu? demanda Navailles.</p> + +<p>—Sur mon honneur! on dirait madame la princesse, répondit <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins>.</p> + +<p>—Seule dans cette foule... sans cavalier ni page!...</p> + +<p>—Elle cherche quelqu'un...</p> + +<p>—Corbieu! la belle fille! s'écria Chaverny réveillé de sa mélancolie.</p> + +<p>—Où cela?... en domino rose?... C'est Vénus en personne pour le coup!</p> + +<p>—C'est mademoiselle de Choisy qui me cherche, dit Nocé.</p> + +<p>—Le fat! s'écria Chaverny. Ne vois-tu pas que c'est la maréchale de +Tessé, qui est en quête de moi, tandis que son vaillant époux court +après le czar?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p> + +<p>—Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy!</p> + +<p>—Cent pour la maréchale!...</p> + +<p>—Allons lui demander si elle est la maréchale ou mademoiselle de +Choisy!</p> + +<p>Les deux fous s'élancèrent à la fois. Ils s'aperçurent seulement alors +que la belle inconnue était suivie à distance par deux gaillards à +rapières d'une aune et demie, qui s'en allaient le poing sur la hanche +et le nez au vent sous leur masque.</p> + +<p>—Peste! firent-ils ensemble; ce n'est ni mademoiselle de Choisy ni la +maréchale... c'est une aventure!</p> + +<p>Ils étaient tous rassemblés non loin du bassin. Une visite aux dressoirs +chargés de liqueurs et de pâtisseries les avait remis en bonne humeur.</p> + +<p>Oriol, le nouveau gentilhomme, brûlait d'envie de faire quelque action +d'éclat pour gagner ses éperons.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point +plutôt mademoiselle Nivelle?</p> + +<p>On lui faisait cette niche de ne jamais répondre quand il parlait de +mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dépensé pour elle +cinquante mille écus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span></p> + +<p>Sans les méchantes plaisanteries dont l'amour accable les gros petits +financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde.</p> + +<p>La belle inconnue avait l'air fort dépaysée au milieu de cette cohue. +Son regard interrogeait tous les groupes.</p> + +<p>Le masque était impuissant à déguiser son embarras.</p> + +<p>Les deux grands gaillards allaient côte à côte à dix ou douze pas +derrière elle.</p> + +<p>—Marchons droit, frère Passepoil!</p> + +<p>—Cocardasse, mon noble ami, marchons droit!</p> + +<p>Capédébiou! Il ne s'agissait pas de plaisanter! Le diable de bossu leur +avait parlé au nom de Lagardère.</p> + +<p>Quelque chose leur disait que l'œil d'un surveillant sévère était sur +eux. Ils étaient graves et roides comme des soldats en faction.</p> + +<p>Pour pouvoir circuler dans le bal en exécution des ordres du bossu, ils +avaient été reprendre leurs pourpoints neufs et délivrer par la même +occasion dame Françoise et Berrichon son petit-fils.</p> + +<p>Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule, +cherchait en vain Henri, son ami.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p> + +<p>Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de +l'aborder, car les regards de tous ces écervelés la brûlaient et la peur +la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d'une de ces +grandes dames qui, dans cette fête, étaient chez elles?</p> + +<p>Aurore n'osa pas.</p> + +<p>D'ailleurs, elle avait hâte d'atteindre ce rond-point de Diane qui était +le lieu du rendez-vous.</p> + +<p>—Messieurs, dit Chaverny, ce n'est ni mademoiselle de Choisy, ni la +maréchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions... +c'est une beauté merveilleuse et toute neuve... Une petite bourgeoise +n'aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son âme au +démon, qu'elle n'atteindrait point à cette grâce enchanteresse, une dame +de la cour n'aurait garde d'éprouver ce charmant embarras... Je fais une +proposition.</p> + +<p>—Voyons ta proposition, marquis? s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny.</p> + +<p>—Elle cherche quelqu'un, n'est-ce pas? reprit celui-ci.</p> + +<p>—On peut l'affirmer, répondit Nocé.</p> + +<p>—Sans trop s'avancer, ajouta Navailles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span></p> + +<p>Et tous les autres:</p> + +<p>—Oui, oui, elle cherche quelqu'un.</p> + +<p>—Eh bien! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu'un-là est un heureux +coquin.</p> + +<p>—Accordé!.. mais ce n'est pas une proposition.</p> + +<p>—Il est injuste, reprit le petit marquis, qu'un pareil trésor soit +accaparé par un quidam qui ne fait point partie de notre vénérable +confrérie.</p> + +<p>—Injuste! répondit-on, inique! criant! abusif!</p> + +<p>—Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point +celui qu'elle cherche.</p> + +<p>—Bravo! s'écria-t-on de toutes parts.</p> + +<p>—Voici pour le coup Chaverny ressuscité!</p> + +<p>—Item..., poursuivit le petit marquis, je propose qu'à la place du +quidam, la belle enfant trouve l'un de nous.</p> + +<p>—Bravo encore! bravissimo! vive Chaverny!</p> + +<p>On faillit le porter en triomphe.</p> + +<p>—Mais, fit Navailles, lequel d'entre nous trouvera-t-elle?</p> + +<p>—Moi! Moi! Moi! fit tout le monde à la fois, et Oriol lui-même, le +nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle Nivelle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span></p> + +<p>Chaverny réclama le silence d'un geste magistral.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, ces débats sont prématurés... quand nous aurons +conquis la belle fille, nous la jouerons loyalement aux dés, au pharaon, +au doigt mouillé ou à la courte-paille.</p> + +<p>Un avis si sage devait avoir l'approbation générale.</p> + +<p>—A l'assaut donc! s'écria Navailles.</p> + +<p>—Un instant, messieurs, dit Chaverny, je réclame l'honneur de diriger +l'expédition.</p> + +<p>—Accordé! accordé!.. A l'assaut!</p> + +<p>Chaverny regarda tout autour de lui.</p> + +<p>—La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit... le jardin est +plein de gardes françaises, et il serait pénible de se faire mettre à la +porte avant le souper... Il faut user de stratagème... Ceux d'entre vous +qui ont de bons yeux n'avisent-ils point à l'horizon quelque domino +rose?</p> + +<p>—Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol.</p> + +<p>—En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle.</p> + +<p>—J'entends un domino rose de connaissance.</p> + +<p>—Par ici... mademoiselle Desbois..., s'écria Navailles.</p> + +<p>—Par là... Cidalise..., fit Taranne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span></p> + +<p>—Il ne nous en faut qu'un... je choisis Cidalise, qui est à peu près de +la même taille que notre belle enfant... Qu'on m'apporte Cidalise.</p> + +<p>Cidalise était au bras d'un vieux domino, duc et pair pour le moins et +moisi comme quatre.—On apporta Cidalise à Chaverny.</p> + +<p>—Amour, lui dit le petit marquis,—Oriol, qui est gentilhomme à +présent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement... il +s'agit de détourner deux chiens hargneux qui sont là-bas, et c'est toi +qui vas leur donner le change.</p> + +<p>—Et va-t-on rire un petit peu? demanda Cidalise.</p> + +<p>—A se tenir les côtes, répondit Chaverny.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>VI</h2> + +<h3>—La Fille du Mississipi.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p> + +<p>Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu'on +avait dit qu'il était gentilhomme.</p> + +<p>Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit:</p> + +<p>—Du moment qu'on va rire un petit peu, j'en suis!</p> + +<p>Son éducation ne fut pas longue à faire. L'instant d'après, elle se +glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui était entre +nos deux maîtres d'armes et Aurore.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span></p> + +<p>En même temps, une escouade, détachée par le général Chaverny, +escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil.—Une autre escouade +manœuvrait pour couper Aurore.</p> + +<p>Cocardasse reçut le premier un coup de coude. Il jura un terrible +capédébiou et mit la main à sa rapière, mais Passepoil lui dit à +l'oreille:</p> + +<p>—Marchons droit!</p> + +<p>Cocardasse rongea son frein.—Une franche bourrade fit chanceler +Passepoil.</p> + +<p>—Marchons droit! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s'allumer.</p> + +<p>Ainsi les rudes pénitents de la trappe s'abordent et se séparent avec le +stoïque:—Frère, il faut mourir!</p> + +<p>Apapur!—Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que +le Normand trébuchait une seconde fois, parce qu'on lui avait mis un +fourreau d'épée entre les jambes.</p> + +<p>—Marchons droit!</p> + +<p>Taranne, encouragé, vint donner en plein contre Passepoil et l'appela +maladroit; <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> heurta rudement Cocardasse, et par surcroît le traita +de bélitre.</p> + +<p>—Marchons droit! marchons droit!</p> + +<p>Mais les oreilles de nos deux braves étaient rouges comme du sang.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span></p> + +<p>—Ma caillou, murmura Cocardasse à la quatrième offense et en regardant +piteusement Passepoil,—je crois que je vais me fâcher!</p> + +<p>Passepoil soufflait comme un phoque, il ne répondit point, mais quand +Taranne revint à la charge, ce financier imprudent reçut un colossal +soufflet.</p> + +<p>Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond.—Ce n'était pas lui +qui avait commencé.—Du même coup de poing, il envoya <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> et +l'innocent Oriol rouler dans la poussière.</p> + +<p>Il y eut bagarre.—Ce ne fut qu'un instant, mais la seconde escouade, +conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d'entourer et de +détourner Aurore.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardèrent +au devant d'eux. Ils virent toujours le domino rose à la même place. +C'était Cidalise qui gagnait ses cent pistoles.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil, heureux d'avoir fait impunément le coup de +poing, se mirent à surveiller Cidalise en répétant avec triomphe:</p> + +<p>—Marchons droit!</p> + +<p>Pendant cela, Aurore, désorientée en ne voyant plus ses deux +protecteurs, était obligée de suivre le mouvement de ceux qui +l'entouraient. <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> Ceux-ci faisaient semblant de céder à la foule et se +dirigeaient insensiblement vers le bosquet situé entre la pièce d'eau et +le rond-point de Diane.</p> + +<p>C'était au centre de ce bosquet que s'élevait la loge de maître le +Bréant.</p> + +<p>Les petites allées percées dans les massifs allaient en tournant selon +la mode anglaise, qui commençait à s'introduire. La foule suivait les +grandes avenues et laissait ces sentiers à peu près déserts. Auprès de +la loge de maître le Bréant, surtout, il y avait un berceau en charmille +qui était presque une solitude.</p> + +<p>Ce fut là qu'on entraîna la pauvre Aurore.</p> + +<p>Chaverny porta la main à son masque. Elle poussa un grand cri, car elle +l'avait reconnu pour le jeune homme de Madrid.</p> + +<p>Au cri poussé par Aurore, la porte de la loge s'ouvrit. Un homme de +haute taille, masqué, entièrement caché par un ample domino noir, parut +sur le seuil.</p> + +<p>Il avait à la main une épée nue.</p> + +<p>—Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis,—ces +messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs.</p> + +<p>Ce disant, il essaya de passer son bras autour <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> de la taille +d'Aurore, qui cria au secours. Elle ne cria qu'une fois, parce que +Albret, qui s'était glissé derrière elle, lui mit un mouchoir de soie +sur la bouche.—Mais une fois suffit.</p> + +<p>Le domino noir mit l'épée dans la main gauche. De la droite, il saisit +Chaverny par la nuque et l'envoya tomber à dix pas de là. Albret eut le +même sort.</p> + +<p>Dix rapières furent tirées. Le domino, reprenant la sienne de la main +droite, désarma de deux coups de fouet <ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> et Nocé, qui étaient en +avant.—Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d'un +temps ses éperons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant: A +l'aide!—Montaubert et Choisy chargèrent: Montaubert tomba à genoux d'un +fendant qu'il eut sur l'oreille; Choisy, moins heureux, reçut une +balafre en plein visage.</p> + +<p>Les gardes françaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs +d'aventures, tous plus ou moins malmenés, se dispersèrent comme une +volée d'étourneaux.—Les gardes françaises ne trouvèrent plus personne +sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi +disparu comme par enchantement.</p> + +<p>Ils entendirent seulement le bruit de la porte de maître le Bréant qui +se refermait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span></p> + +<p>—Tubleu! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule,—quelle +bourrade! je veux joindre ce gaillard-là, ne fût-ce que pour lui faire +compliment de son poignet.</p> + +<p><ins class="correction" title="Givonne">Gironne</ins> et Nocé arrivaient l'oreille basse. Choisy était dans un coin +avec son mouchoir sanglant sur la joue; Montaubert cachait son oreille +écrasée du mieux qu'il pouvait.—Cinq ou six autres avaient aussi des +horions plus ou moins apparents à dissimuler. Oriol seul était intact, +le brave petit ventre!</p> + +<p>Ils se regardèrent tous d'un air penaud.—L'expédition avait mal réussi.</p> + +<p>Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait être ce rude jouteur.</p> + +<p>Ils savaient les salles d'armes de Paris sur le bout du doigt. Les +salles d'armes de Paris ne faisaient point florès comme à la fin du +siècle précédent.—On n'avait plus le temps.—Personne, parmi les +virtuoses de la rapière, n'était capable de mettre en désarroi huit ou +dix porteurs de brette.</p> + +<p>Et encore sans trop de gêne, en vérité! Le domino noir n'avait eu garde +de s'embarrasser dans les longs plis de son vêtement. C'est à peine s'il +s'était fendu deux ou trois fois, bien posément.—Un maître poignet! il +n'y avait pas à dire non...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span></p> + +<p>C'était un étranger. Dans les salles d'armes, personne, y compris les +prévôts et les maîtres, n'était de cette merveilleuse force.</p> + +<p>Tout à l'heure, on avait parlé de ce duc de Nevers, tué à la fleur de +l'âge. Voilà un homme dont le souvenir était resté dans toutes les +académies, un tireur vite comme la pensée: pied d'acier, œil de lynx!</p> + +<p>Mais il était mort, et certes chacun ici pouvait témoigner que le domino +noir n'était pas un fantôme.</p> + +<p>Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers +lui-même, un chevau-léger du roi qui avait nom Henri de Lagardère...</p> + +<p>Mais qu'importait le nom du terrible ferrailleur? La chose certaine, +c'est que nos roués n'avaient pas de chance cette nuit. Le Bossu les +avait battus avec la langue, le domino noir avec l'épée. Ils avaient +deux revanches à prendre.</p> + +<p>—Le ballet! le ballet!</p> + +<p>—Son Altesse Royale!... Les princesses! par ici!...</p> + +<p>—M. Law!... par ici, M. Law!... avec milord Stair, ambassadeur de la +reine Anne!</p> + +<p>—Ne poussez pas! que diable! place pour tout le monde!</p> + +<p>—Maladroit!—Insolent!—Butor!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span></p> + +<p>Et le reste! le plaisir des cohues! des côtes enfoncées, des pieds +broyés, des femmes étouffées.</p> + +<p>Du fond de la foule,—à hauteur de nombril,—on entendait des cris +aigus.</p> + +<p>Les petites femmes aiment de passion à se noyer dans la foule. Elles ne +voient rien absolument; elles souffrent le martyre,—mais elles ne +peuvent résister à l'attrait de ce supplice.</p> + +<p>—M. Law! tenez! voici M. Law qui monte à l'estrade du régent!</p> + +<p>—Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabère!</p> + +<p>—Celle-là, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris!</p> + +<p>—Comme M. Law est rouge!... il aura bien dîné.</p> + +<p>—Comme Son Altesse Royale est pâle!... il aura eu de mauvaises +nouvelles d'Espagne!</p> + +<p>—Silence!... La paix!... Le ballet! le ballet!</p> + +<p>L'orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord,—le +fameux <i>premier coup d'archet</i> dont on parlait encore en province voilà +quinze ou vingt ans.</p> + +<p>L'estrade s'élevait du côté du palais, auquel elle tournait le dos. +C'était comme un coteau, fleuri de femmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p> + +<p>Du côté opposé, un rideau de fond monta lentement, par un mécanisme +invisible.—Il représentait naturellement un paysage de la Louisiane, +des forêts vierges lançant jusqu'au ciel leurs arbres géants, autour +desquels les lianes s'entortillaient comme des boas; des prairies à +perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d'or: le +Mississipi, père des eaux.</p> + +<p>Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que +les peintres du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle affectionnaient particulièrement. Des +bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succédaient, +coupés par des cavernes tapissées de mousse, où Calypso eût été bien +pour attendre le jeune et froid Télémaque.—Mais point de nymphes +mythologiques: la couleur locale essayait de naître.—Des jeunes filles +indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs écharpes +pailletées et les plumes brillantes de leur couronne.—De jeunes mères +suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-né aux branches des +sassafras, balancées par la brise.—Des guerriers tiraient de l'arc ou +lançaient la hache,—des vieillards fumaient le calumet autour du feu du +conseil.</p> + +<p>En même temps que le rideau de fond, diverses pièces de décors ou +<i>fermes</i>, comme on <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> dit en langage de manique, sortirent de terre, +de sorte que la statue du Mississipi, placée au centre du bassin, se +trouva comme encadrée dans un splendide paysage.</p> + +<p>On applaudit du haut en bas de l'estrade; on applaudit d'un bout à +l'autre du jardin.</p> + +<p>Oriol était fou. Il venait de voir entrer en scène mademoiselle Nivelle, +qui remplissait le principal rôle dans le ballet, le rôle de la fille du +Mississipi.</p> + +<p>Le hasard l'avait placé entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron +de la Hunaudaye.</p> + +<p>—Hein! fit-il en leur donnant à chacun un coup de coude, comment +trouvez-vous ça?</p> + +<p>Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hérons, +abaissèrent jusqu'à lui leurs regards dédaigneux.</p> + +<p>—Est-ce stylé? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessiné? +est-ce léger? est-ce brillant? est-ce doré? La jupe seule me coûte cent +trente pistoles... les ailes vont à trente-deux louis... la ceinture +vaut cinq cents écus... le diadème une action entière!... Bravo, adorée! +bravo!</p> + +<p>Les deux barons se regardèrent par-dessus sa tête.</p> + +<p>—Une si belle créature! dit le baron de Barbanchois.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span></p> + +<p>—Prendre ses nippes à pareille enseigne! continua le baron de la +Hunaudaye.</p> + +<p>Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tête poudrée du +gros petit traitant, ajoutèrent à l'unisson:</p> + +<p>—Où allons-nous, monsieur le baron, où allons-nous!</p> + +<p>Un tonnerre d'applaudissements répondit au premier bravo lancé par +Oriol. La Nivelle était ravissante, et le pas qu'elle dansa au bord de +l'eau, parmi les nénufars et la folle-avoine, fut trouvé délicieux.</p> + +<p>Sur l'honneur, ce M. Law était un bien brave homme d'avoir inventé un +pays où l'on dansait si bien que cela!</p> + +<p>La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule +était amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie.</p> + +<p>Il y avait pourtant là deux âmes en peine qui ne prenaient point part à +l'allégresse générale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi +régulièrement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son +domino rose. Puis, le domino rose de <ins class="correction" title="mademoisella">mademoiselle</ins> Cidalise avait tout à +coup disparu, comme si la terre se fût ouverte pour l'engloutir.</p> + +<p>C'était derrière le bassin, à l'entrée d'une <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> porte de tente en +feuilles de papier gaufré représentant des feuilles de palmier. Quand +Cocardasse et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes françaises leur +croisèrent la baïonnette sous le menton.</p> + +<p>La tente servait de loge à ces dames du corps de ballet.</p> + +<p>—Capédébiou! mes camarades..., voulut dire Cocardasse.</p> + +<p>—Au large! lui fut-il répondu.</p> + +<p>—Mon brave ami..., fit à son tour Passepoil.</p> + +<p>—Au large!</p> + +<p>Ils se regardèrent d'un air piteux.—Pour le coup, leur affaire était +bonne! ils avaient laissé envoler l'oiseau confié à leurs soins. Tout +était perdu.</p> + +<p>Cocardasse tendit la main à Passepoil.</p> + +<p>—Eh! donc, mon bon! dit-il avec une profonde mélancolie, nous avons +fait ce que nous avons pu...</p> + +<p>—La chance n'y est pas, voilà tout! riposta le Normand.</p> + +<p>—Apapur! c'est fini de nous!... mangeons bien, buvons bien tant que +nous sommes ici... et puis, ma foi, va à Dios! comme ils disent là-bas.</p> + +<p>Frère Passepoil poussa un gros soupir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span></p> + +<p>—Je le prierai seulement, dit-il, de me dépêcher par un bon coup dans +la poitrine... ça doit lui être égal.</p> + +<p>—Pourquoi un coup dans la poitrine? demanda le gascon.</p> + +<p>Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l'embellissait point. +Cocardasse dut s'avouer, à cet instant suprême, qu'il n'avait jamais vu +d'homme plus laid que <i>sa caillou</i>.</p> + +<p>Voici pourtant ce que répondit Passepoil en baissant modestement sa +paupière sans cils:</p> + +<p>—Je désire, mon noble ami, mourir d'un coup dans la poitrine, parce +que, ayant été habitué généralement à plaire aux dames, il me +répugnerait de penser qu'une ou plusieurs personnes de ce sexe à qui +j'ai voué ma vie pussent me voir défiguré après ma mort.</p> + +<p>—Pécaire! grommela Cocardasse.</p> + +<p>Mais il n'eut pas la force de rire.</p> + +<p>Ils se mirent tous les deux à tourner autour du bassin. Ils +ressemblaient à deux somnambules marchant sans entendre et sans voir.</p> + +<p>Et cependant, c'était quelque chose de bien curieux, de bien ingénieux, +de bien attachant que le ballet intitulé <i>la Fille du Mississipi</i>. +Depuis que le ballet était inventé, on n'avait rien vu de pareil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span></p> + +<p>La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, après avoir +papillonné parmi les roseaux, les nénufars et la folle-avoine, appelait +gracieusement ses compagnes, qui étaient probablement des nièces du +Mississipi, et qui accouraient, tenant à la main des guirlandes de +fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles étaient Cidalise, +mademoiselle Desbois et les autres célébrités sautantes de l'époque, +dansaient un pas d'ensemble à la satisfaction universelle.—Cela +signifiait qu'elles étaient heureuses et libres sur ces bords +fleuris.—Tout à coup, d'affreux Indiens, nullement vêtus et coiffés de +cornes, s'élançaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degré de +parenté ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise +mine.</p> + +<p>Gambadant, gesticulant des pas épouvantables, ces sauvages +s'approchèrent des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler +avec leurs haches, afin d'en faire leur nourriture.</p> + +<p>Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansèrent +un menuet qui fut bissé.</p> + +<p>Mais au moment où ces pauvres filles allaient être dévorées, les violons +se turent et une fanfare de clairons éclata au lointain.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> + +<p>Une troupe de marins français se précipita sur la plage en dansant +vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se +mirent à leur montrer le poing, et les demoiselles dansèrent de plus +belle, en levant leurs mains vers le ciel.</p> + +<p>Bataille dansante!</p> + +<p>Pendant la bataille, le chef des Français et celui des sauvages eurent +un combat singulier, qui était un pas de deux.</p> + +<p>Victoire des Français, figurée par une bourrée;—déroute des sauvages: +une courante.</p> + +<p>Puis pas des guirlandes, représentant sans équivoque l'avénement de la +civilisation dans ces contrées farouches.</p> + +<p>Mais le plus joli, c'était le finale. Tout ce qui précède n'est rien +auprès du finale. Le finale prouvait tout uniment que l'auteur du livret +était un homme de génie.</p> + +<p>Voici quel était le finale.</p> + +<p>La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement, +jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en +dansant le sentier abrupt qui conduisait à la statue du dieu, son +père.—Arrivée là, elle se tenait sur la pointe d'un seul pied et +remplissait sa coupe de l'eau du fleuve.—Pirouette.—Après quoi, <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> +la fille du Mississipi, à l'aide de l'eau magique qu'elle avait puisée, +aspergeait les Français qui dansaient en bas.</p> + +<p>Miracle! Ce n'était pas de l'eau qui tombait de cette coupe: c'était une +pluie de pièces d'or.</p> + +<p>Fi de ceux qui ne saisiraient pas l'allusion délicate et bien sentie!</p> + +<p>Danse frénétique au bord du fleuve en ramassant les pièces d'or. Bal +général des nièces du Mississipi, des matelots, et même des sauvages +qui, revenus à des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le +fleuve.</p> + +<p>Cela eut un succès extravagant.—Lorsque le corps de ballet disparut +dans les roseaux, trois ou quatre mille voix émues crièrent: Vive M. +Law!</p> + +<p>Mais ce n'était pas fini; il y eut une cantate,—et qui chanta la +cantate? Devinez! Ce fut la statue du fleuve.</p> + +<p>La statue était le signor Angelini, première haute-contre de l'Opéra.</p> + +<p>Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des poëmes +fatigants et qu'il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes +échevelés qui riment ces sortes d'obscénités.—Mais nous ne sommes pas +du tout de <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> cet avis. Une cantate sans défaut vaut seule une +tragédie.</p> + +<p>C'est notre opinion. Ayons-en le courage.</p> + +<p>La cantate était encore plus ingénieuse que le ballet; si c'est +possible. Le génie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ce fils immortel de la Calédonie<br /></span> + <span class="i0">Aux rivages gaulois envoyé par les dieux,<br /></span> + <span class="i0">Apporte l'opulence avecque l'harmonie...<br /></span> + </div> +</div> + +<p>Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour +le régent.</p> + +<p>Tout le monde devait être content.</p> + +<p>Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal +continua.</p> + +<p>M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l'estrade pendant +la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans +les manières du régent à son égard. Mais l'accueil de Son Altesse Royale +fut excellent. Évidemment, on ne l'avait point encore prévenu.</p> + +<p>Avant de monter à l'estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point +perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu'un +d'inconnu s'approchait d'elle.—Aucun <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> message ne lui vint pendant +la représentation.</p> + +<p>Tout marchait donc au mieux.</p> + +<p>Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente +indienne du rond-point de Diane.</p> + +<p>Madame la princesse était là, seule, assise à l'écart.</p> + +<p>Elle attendait.</p> + +<p>Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa +présence le gibier qu'il voulait prendre au piége, la troupe folle de +nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient +oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de +la cantate.</p> + +<p>Chaverny imitait le grognement des sauvages; Nocé chantait avec des +roulades impossibles:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ce fils immortel de la Calédonie, etc.</span> + </div> +</div> + +<p>—A-t-elle eu un succès! criait le petit Oriol. Bis! bis! Le costume y +est bien pour quelque chose.</p> + +<p>—Et toi, par conséquent! concluaient ces messieurs; tressons des +couronnes à Oriol!</p> + +<p>—A ce fils immortel de la place Maubert!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span></p> + +<p>La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de +courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs.</p> + +<p>—Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin! dit Navailles; nous étions +inquiets.</p> + +<p>—Sans ce cher prince, point de fête! s'écria Oriol.</p> + +<p>—Ah çà! cousin, fit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe?</p> + +<p>—Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague.</p> + +<p>—En d'autres termes, reprit Chaverny, t'a-t-on fait rapport de ce qui a +eu lieu ici même tout à l'heure.</p> + +<p>—J'en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles.</p> + +<p>—A-t-il parlé de l'homme au sabre? demanda Nocé.</p> + +<p>—Nous rirons plus tard, dit Chaverny; la faveur du régent est mon +dernier patrimoine, et je ne l'ai que de seconde main... je tiens à ce +que mon illustre cousin reste bien en cour... s'il pouvait aider le +régent dans ses recherches.</p> + +<p>—Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués.</p> + +<p>—D'ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient +sur l'eau après <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> tant d'années, m'intéresse comme le plus bizarre de +tous les romans... Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons?...</p> + +<p>—Non, répondit Gonzague.</p> + +<p>—Rien qui te puisse mettre sur la voie?...</p> + +<p>—Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait; il y a +un homme...</p> + +<p>—Quel homme?</p> + +<p>—Vous êtes trop jeunes, vous ne l'avez pas connu.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle +main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers!</p> + +<p>—Son nom! répétèrent plusieurs voix.</p> + +<p>—Le chevalier Henri de Lagardère.</p> + +<p>—Il est ici! s'écria étourdiment Chaverny, alors c'est bien sûr notre +domino noir!</p> + +<p>—Qu'est cela? demanda Gonzague avec vivacité, vous l'avez vu?</p> + +<p>—Une sotte affaire... nous ne connaissons ce Lagardère ni d'Ève ni +d'Adam, cousin... mais si par hasard il était dans ce bal...</p> + +<p>—S'il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais +bien de montrer à Son Altesse <ins class="correction" title="Royal">Royale</ins> l'assassin de Philippe de Nevers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span></p> + +<p>—J'y suis! prononça derrière lui une voix grave et mâle.</p> + +<p>Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de +le soutenir.</p> + +<p>Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis +resta immobile, la main sur son cœur qui battait à rompre sa +poitrine.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>VII</h2> + +<h3>—La charmille.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> + +<p>Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses +courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits.</p> + +<p>Chaverny fronça le sourcil.</p> + +<p>—Est-ce cet homme qui s'appelle Lagardère? demanda-t-il en posant la +main sur la garde de son épée.</p> + +<p>Gonzague se retourna enfin et répondit à voix basse:</p> + +<p>—Oui, c'est lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span></p> + +<p>La princesse écoutait et n'osait s'avancer. C'était cet homme-là qui +tenait son destin dans sa main.</p> + +<p>Lagardère avait un costume complet de cour, en satin blanc brodé +d'argent. C'était bien toujours le beau Lagardère! c'était le beau +Lagardère plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse, +avait pris de l'ampleur et de la majesté. L'intelligence virile, la +noble volonté brillaient sur son visage: il y avait pour tempérer le feu +de son regard, je ne sais quelle tristesse, résignée et douce.</p> + +<p>La souffrance est bonne aux grandes âmes: c'était une âme grande et qui +avait souffert.</p> + +<p>Mais c'était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la +tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la +douleur, la joie, la passion avaient glissé sur son front hautain sans y +laisser de traces.</p> + +<p>Il était beau; il était jeune: cette nuance d'or bruni que le soleil des +Espagnes avait mis à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C'est +là l'opposition héroïque: molle chevelure faisant cadre aux traits +fièrement basanés d'un soldat!</p> + +<p>Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de +Lagardère: il n'y en avait <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> point de porté pareillement: Lagardère +avait l'air d'un roi.</p> + +<p>Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de +Chaverny.</p> + +<p>Il jeta un coup d'œil rapide du côté de la princesse, comme pour lui +dire: Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et +l'entraîna à l'écart.</p> + +<p>Gonzague ne fit point de résistance.</p> + +<p>Peyrolles dit à voix basse:</p> + +<p>—Messieurs, tenez-vous prêts!</p> + +<p>Il y eut des rapières dégainées. Madame de Gonzague vint se placer entre +le groupe formé par son mari, causant avec Lagardère et les roués.</p> + +<p>Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d'une voix +altérée:</p> + +<p>—Monsieur, que me voulez-vous?</p> + +<p>Ils étaient placés sous un lustre. Leurs deux visages s'éclairaient +également et vivement.</p> + +<p>Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient.</p> + +<p>Au bout d'un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent, +puis se baissèrent.</p> + +<p>Il frappa du pied avec fureur et tâcha de dégager son bras en disant une +seconde fois:</p> + +<p>—Monsieur, que me voulez-vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span></p> + +<p>C'était une main d'acier qui le retenait.</p> + +<p>Non-seulement il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque +chose d'étrange.</p> + +<p>Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer +la main. Le poignet de Gonzague broyé dans cet étau se contracta.</p> + +<p>—Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà +de son front.</p> + +<p>Henri garda le silence et serra plus fort.</p> + +<p>La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague. Ses doigts crispés se +détendirent malgré lui.</p> + +<p>Les doigts de sa main droite.</p> + +<p>Alors, Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.</p> + +<p>—Souffrirons-nous cela, messieurs! s'écria Chaverny, qui fit un pas en +avant, l'épée haute.</p> + +<p>—Dites à vos hommes de se tenir en repos! ordonna Lagardère.</p> + +<p>M. de Gonzague se tourna vers ses affidés et dit:</p> + +<p>—Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci.</p> + +<p>Sa main était nue. Le doigt de Lagardère se posa sur une longue +cicatrice qu'il avait à la naissance du poignet.</p> + +<p>—C'est moi qui vous ai fait ceci!... murmura-t-il avec une émotion +profonde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span></p> + +<p>—Oui, c'est vous! répliqua Gonzague dont les dents, malgré lui, +grinçaient; je m'en souviens! qu'avez-vous besoin de me le rappeler?</p> + +<p>—C'est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de +Gonzague, répondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernière... Je ne +pouvais avoir que des soupçons; il me fallait une certitude... Vous êtes +l'assassin de Nevers!</p> + +<p>Gonzague eut un cri convulsif.</p> + +<p>—Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il en relevant la tête, j'ai +assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la +terre... et le régent de France ne voit que par mes yeux... Vous n'avez +qu'une ressource contre moi, l'épée... Dégainez seulement: je vous en +défie!</p> + +<p>Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps.</p> + +<p>—M. de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n'est pas sonnée... Je +choisirai mon lieu et mon temps... Je vous ai dit une fois: si vous ne +venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous... Vous n'êtes pas venu: me +voici!... Dieu est juste et Philippe de Nevers va être vengé!</p> + +<p>Il lâcha le poignet de Gonzague qui recula aussitôt de plusieurs pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span></p> + +<p>Lagardère en avait fini avec lui. Il se tourna du côté de la princesse +et la salua avec respect.</p> + +<p>—Madame, dit-il, me voici à vos ordres.</p> + +<p>La princesse s'élança vers son mari et lui dit à l'oreille:</p> + +<p>—Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me +trouverez sur votre chemin!</p> + +<p>Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main.</p> + +<p>Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait +bouillir le sang.</p> + +<p>Il dit en rejoignant ses affidés:</p> + +<p>—Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d'un coup votre fortune et +votre avenir... mais celui-là est un fou et le sort nous le livre... +suivez-moi!</p> + +<p>Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du +régent.</p> + +<p>Le souper venait d'être annoncé au palais et sous la riche tente dressée +dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n'y avait plus personne +sous les massifs.</p> + +<p>A peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes +allées. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +et M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant en +répétant:</p> + +<p>—Où allons-nous, M. le baron, où allons-nous!</p> + +<p>—Souper, leur répondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d'un +mousquetaire.</p> + +<p>Lagardère et madame la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans +la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.</p> + +<p>—Monsieur, dit la princesse dont l'émotion faisait trembler la voix, je +viens d'entendre votre nom... Après vingt ans écoulés, votre voix a +éveillé en moi un poignant souvenir... Ce fut vous... ce fut vous, j'en +suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus.</p> + +<p>—Ce fut moi, répondit Lagardère.</p> + +<p>—Pourquoi me trompâtes-vous, en ce temps-là, monsieur?... Répondez avec +franchise, je vous en supplie.</p> + +<p>—Parce que la bonté de Dieu m'inspira, madame... Mais ceci est une +longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard... J'ai +défendu votre époux, j'ai eu sa dernière parole, j'ai sauvé votre +enfant... Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame?</p> + +<p>La princesse le regarda.</p> + +<p>—Dieu a mis la loyauté sur votre front, <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> murmura-t-elle; mais je ne +sais rien... et j'ai été bien souvent trompée.</p> + +<p>Lagardère était froid; ce langage le fit presque hostile.</p> + +<p>—J'ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il.</p> + +<p>—Ces mots que vous avez prononcés... «J'y suis?...»</p> + +<p>—Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari... mais de +la bouche des assassins.</p> + +<p>—Vous <ins class="correction" title="le">les</ins> prononçâtes autrefois dans le fossé de Caylus.</p> + +<p>—Et je donnai ainsi une seconde fois la vie à votre enfant, madame.</p> + +<p>—Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd'hui même, dans +le grand salon de l'hôtel de Gonzague?</p> + +<p>—Mon envoyé... un autre moi-même.</p> + +<p>La princesse semblait chercher ses paroles.</p> + +<p>Certes, entre ce sauveur et cette mère, l'entretien aurait dû n'être +qu'une longue et ardente effusion. Il s'engageait comme une de ces +luttes diplomatiques dont le dénoûment doit être une rupture mortelle.</p> + +<p>Pourquoi? C'est qu'il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient +également jaloux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p> + +<p>C'est que le sauveur avait des droits, la mère aussi.</p> + +<p>C'est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière +que la solitude avait durcie, se défiait.</p> + +<p>Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son +cœur, était pris également de terreur et de défiance.</p> + +<p>—Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l'éducation de +votre fille?</p> + +<p>—Non, répondit madame de Gonzague; quelque chose me dit que ma fille, +ma vraie fille, est réellement entre vos mains... Quel prix me +demandez-vous pour cet immense bienfait?... Ne craignez pas d'élever +trop haut vos prétentions, monsieur: je vous donnerais la moitié de ma +vie.</p> + +<p>La mère se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait, à son insu. +Elle ne connaissait point le monde.</p> + +<p>Lagardère retint une réplique amère et s'inclina sans mot dire.</p> + +<p>—Où est ma fille? demanda la princesse.</p> + +<p>—Il faut d'abord, madame, répondit Henri, que vous consentiez à +m'écouter...</p> + +<p>—Je vous comprends, monsieur... mais je vous ai dit déjà...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> + +<p>—Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas... +et la crainte me vient que vous n'ayez pas ce qu'il faut pour me +comprendre.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Votre fille n'est pas ici, madame.</p> + +<p>—Elle est chez vous? s'écria la princesse avec un mouvement de hauteur.</p> + +<p>Puis se reprenant:</p> + +<p>—Cela est tout simple, dit-elle; vous avez veillé sur ma fille depuis +sa naissance... elle ne vous a jamais quitté...</p> + +<p>—Jamais, madame.</p> + +<p>—Il est donc naturel qu'elle soit chez vous... Sans doute vous aviez +des serviteurs...</p> + +<p>—Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une +vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise...</p> + +<p>—Françoise Berrichon! s'écria la princesse avec vivacité.</p> + +<p>Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta:</p> + +<p>—Monsieur, voilà qui est d'un gentilhomme, et je vous remercie!</p> + +<p>Ces paroles serrèrent le cœur d'Henri comme une insulte. Madame de +Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s'en apercevoir.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p> + +<p>—Conduisez-moi vers ma fille, je suis prête à vous suivre.</p> + +<p>—Moi, je ne suis pas prêt, madame, répliqua Lagardère.</p> + +<p>La princesse dégagea son bras qui était sous le sien.</p> + +<p>—Ah! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois.</p> + +<p>Elle le regardait en face avec une sorte d'épouvante. Lagardère ajouta:</p> + +<p>—Madame, il y a autour de nous de grands périls.</p> + +<p>—Autour de ma fille?... Je suis là... je la défendrai.</p> + +<p>—Vous?... fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d'éclater, vous, +madame?</p> + +<p>Son regard étincela.</p> + +<p>—Ne vous êtes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en +forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère: +Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille?</p> + +<p>—Si, monsieur, je me la suis faite.</p> + +<p>—Vous ne me l'avez point adressée, madame.</p> + +<p>—Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p> + +<p>—Et vous avez peur de moi?</p> + +<p>La princesse ne répondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse.</p> + +<p>—Si vous me l'eussiez adressée, cette question, madame, dit-il avec une +fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu +franchement... autant que me l'eussent permis le respect et la +courtoisie.</p> + +<p>—Je vous l'adresse, répondez-moi... en mettant de côté, si vous voulez, +la courtoisie et le respect.</p> + +<p>—Madame, dit Lagardère, si j'ai tardé pendant de si longues années à +vous ramener votre enfant, c'est qu'au fond de mon exil une nouvelle +m'arriva... une nouvelle étrange, à laquelle je ne voulais point croire +d'abord... une nouvelle incroyable en effet... La veuve de Nevers avait +changé de nom! la veuve de Nevers s'appelait la princesse de +Gonzague!...</p> + +<p>Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage.</p> + +<p>—La veuve de Nevers! répéta Henri. Madame, quand j'eus pris mes +informations; quand je sus, à n'en pouvoir douter, que la nouvelle était +vraie, je me dis: la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l'hôtel de +Gonzague?</p> + +<p>—Monsieur!... voulut dire la princesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span></p> + +<p>—Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri; vous ignorez +pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s'il +se fût agi d'un sacrilége... vous ignorez pourquoi la présence à l'hôtel +de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et +qui m'appela son frère à son dernier soupir, me semblerait un outrage à +la tombe, un blasphème odieux et impie...</p> + +<p>—Et ne me l'apprendrez-vous point, monsieur? demanda la princesse dont +la prunelle s'alluma vaguement.</p> + +<p>—Non madame... ce premier et dernier entretien sera court... il n'y +sera traité que des choses indispensables... Je vois d'avance avec +chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous +entendre... Quand j'appris cette nouvelle, je me fis encore une autre +question... Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre +fille, je me demandai: Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle +qui n'a pas su se défendre elle-même?</p> + +<p>La princesse se couvrit le visage de ses mains.</p> + +<p>—Monsieur! monsieur! s'écria-t-elle d'une voix entrecoupée par les +sanglots, vous me brisez le cœur!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p> + +<p>—A Dieu ne plaise que ce fût mon intention, madame.</p> + +<p>—Vous ne savez pas quel homme était mon père!... vous ne savez pas les +tortures de mon isolement!... la contrainte employée!... les menaces...</p> + +<p>Lagardère s'inclina profondément.</p> + +<p>—Madame, dit-il d'un ton de sincère respect, je sais de quel saint +amour vous chérissiez M. le duc de Nevers... Le hasard qui mit entre mes +mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les +secrets d'une belle âme... vous l'aimiez ardemment, profondément, je le +sais... cela me donne raison, madame... car vous êtes une noble femme... +car vous étiez une épouse fidèle et courageuse... et cependant, vous +avez cédé à la violence!...</p> + +<p>—Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille!</p> + +<p>—La loi française n'admet point ce moyen tardif... les vraies preuves +de votre mariage et de la naissance d'Aurore, c'est moi qui les ai...</p> + +<p>—Vous me les donnerez! s'écria la princesse.</p> + +<p>—Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les +souvenirs si récents d'un bonheur perdu, cédé à la violence... Eh <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +bien!... la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne +peut-elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille?... n'avais-je +pas... n'ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute +autre, moi qui n'ai jamais plié devant la force! moi qui, tout jeune, +avais l'épée pour jouet! moi qui dis à la violence: Sois la bienvenue! +tu es mon élément!</p> + +<p>La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait +avec un véritable effroi.</p> + +<p>—Est-ce que j'ai deviné?... prononça-t-elle enfin à voix basse, est-ce +que vous allez me refuser ma fille?</p> + +<p>—Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille... j'ai fait +quatre cents lieues et j'ai risqué ma tête rien que pour vous la +ramener... mais j'ai ma tâche tracée... voilà dix-huit ans que je +défends votre fille... sa vie m'appartient dix fois, car je l'ai dix +fois sauvée...</p> + +<p>—Monsieur! monsieur! s'écria la pauvre mère; sais-je s'il faut vous +adorer ou vous haïr? mon cœur s'élance vers vous et vous le +repoussez... vous avez sauvé la vie de mon enfant!... vous l'avez +défendue...</p> + +<p>—Et je la défendrai encore, madame! interrompit froidement Henri.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p> + +<p>—Même contre sa mère? dit la princesse qui se redressa.</p> + +<p>—Peut-être, fit Henri, cela dépend!</p> + +<p>Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague.</p> + +<p>—Vous jouez avec ma détresse! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne +vous comprends pas.</p> + +<p>—Je suis venu pour m'expliquer, madame... et j'ai hâte que +l'explication soit achevée... Veuillez donc me prêter attention... Je ne +sais pas comment vous me jugez: je crois que vous me jugez mal... ainsi +peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la +reconnaissance. Avec moi, madame? on n'esquive rien. Ma ligne est tracée +d'avance; je la suis: tant pis pour les obstacles... Il faut compter +avec moi de plus d'une manière. J'ai mes droits de tuteur...</p> + +<p>—De tuteur! se récria la princesse.</p> + +<p>—Quel autre nom donner à l'homme qui, pour accomplir la prière d'un +mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui?... C'est +trop peu, n'est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur! c'est pour cela +que vous avez protesté!... ou bien votre trouble vous aveugle et vous +n'avez pas senti que mon serment accompli avec religion <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> et dix-huit +années de protection incessante m'ont fait une autorité qui est l'égale +de la vôtre.</p> + +<p>—Oh!... protesta encore madame de Gonzague, l'égale...</p> + +<p>—Qui est supérieure à la vôtre! acheva Lagardère en élevant la voix; +car l'autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour +compenser votre autorité de mère... et j'ai de plus l'autorité payée au +prix d'un tiers de mon existence... Ceci, madame, ne me donne qu'un +droit: veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de +sollicitude sur l'orpheline. Je prétends user de ce droit, vis-à-vis de +sa mère elle-même.</p> + +<p>—Avez-vous donc défiance de moi? murmura la princesse.</p> + +<p>—Vous avez dit ce matin, madame... j'étais là caché dans la foule, je +l'ai entendu... vous avez dit: «Ma fille n'eût-elle oublié qu'un seul +instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais: +Nevers est mort tout entier.</p> + +<p>—Dois-je craindre...? voulut interrompre la princesse en fronçant le +sourcil.</p> + +<p>—Vous ne devez rien craindre, madame! la fille de Nevers est restée +sous ma garde, pure comme les anges du ciel!...</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, en ce cas...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span></p> + +<p>—Eh bien! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir +peur.</p> + +<p>La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu'elle ne contiendrait +pas longtemps désormais sa colère.</p> + +<p>Lagardère reprit:</p> + +<p>—J'arrivais confiant, heureux, plein d'espérance... cette parole m'a +glacé le cœur, madame... sans cette parole, votre fille serait déjà +dans vos bras...</p> + +<p>Quoi! s'interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la +première de toutes!... avant même d'avoir vu votre fille, votre unique +enfant, l'orgueil parlant déjà en vous plus haut que l'amour!... La +grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le cœur de la +mère!... Je vous le dis, j'ai peur!... Parce que je ne suis pas femme, +moi, madame, mais parce que je comprends autrement l'amour des mères... +parce que si l'on me disait: Votre fille est là, votre fille, l'enfant +unique de l'homme que vous avez adoré; elle va mettre son front sur +votre sein, vos larmes de joie vont se confondre... si l'on me disait +cela, madame, il me semble que je n'aurais qu'une pensée, une seule, qui +me rendrait ivre et folle... Embrasser, embrasser mon enfant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> + +<p><ins class="correction" title="Le">La</ins> princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir +ses larmes.</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas, dit-elle,—et vous me jugez!</p> + +<p>—Sur un mot, oui, madame, je vous juge... S'il s'agissait de moi, +j'attendrais... Il s'agit d'elle, je n'ai pas le temps d'attendre... +Dans cette maison où vous n'êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de +cet enfant? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et +contre vous-même?.. Parlez, madame: ce sont des questions que je vous +adresse... quelle vie nouvelle avez-vous préparée?.. quel bonheur autre +en échange du bonheur qu'elle va perdre?.. Elle sera grande, n'est-ce +pas? Elle sera riche? Elle aura plus d'honneurs, si elle a moins de +joie?.. plus d'orgueil et moins de tranquille vertu... Madame, ce n'est +pas cela que nous venons chercher... nous donnerions toutes les +grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une +parole venant de l'âme, et nous attendons encore cette parole... Où +<ins class="correction" title="est-t-il">est-il</ins> votre amour? Je ne le vois pas... votre fierté frémit, votre +cœur se tait... J'ai peur, entendez-vous! j'ai peur, non plus de M. +de Gonzague, mais de vous... de vous, sa mère!—le danger est là, je le +devine, je le sens... et si je ne sais <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> pas défendre la fille de +Nevers contre ce danger, comme je l'ai défendue contre tous les autres, +je n'ai rien fait, je suis parjure au mort.</p> + +<p>Il s'arrêta pour attendre une réponse; la princesse garda le silence.</p> + +<p>—Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer,—pardonnez-moi, +mon devoir m'oblige... mon devoir m'ordonne de faire avant tout mes +conditions... Je veux qu'Aurore soit heureuse! Je veux qu'elle soit +libre!.. Et plutôt que de la voir esclave...</p> + +<p>—Achevez, monsieur! dit la princesse d'un ton qui laissait percer la +provocation.</p> + +<p>Lagardère cessa de marcher.</p> + +<p>—Non, madame, répondit-il,—je n'achèverai pas... par respect pour +vous-même... vous m'avez suffisamment compris.</p> + +<p>Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots à Henri +stupéfait:</p> + +<p>—Mademoiselle de Nevers est la plus riche héritière de France... quand +on croit tenir cette proie on peut bien se débattre... je vous ai +compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VIII</h2> + +<h3>—Autre tête-à-tête.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p> + +<p>Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l'aile de Mansart. La +nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquent +augmentait à chaque instant, mais les illuminations pâlissaient et +l'ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre, +annonçait la fin de la fête.</p> + +<p>Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait +devoir troubler l'entrevue de Lagardère et de madame la princesse de +Gonzague.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p> + +<p>Rien n'annonçait non plus qu'ils dussent tomber d'accord. La fierté +révoltée d'Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans +ce premier moment, elle s'en applaudissait.</p> + +<p>Lagardère avait la tête baissée.</p> + +<p>—Si vous m'avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de +hauteur encore,—si vous n'avez point entendu sortir de ma poitrine ce +cri d'allégresse dont vous avez parlé avec tant d'emphase, c'est que +j'avais tout deviné! je savais que la bataille n'était point finie et +qu'il n'était pas temps de chanter encore victoire... Dès que je vous ai +vu, j'ai eu le frisson dans les veines... Vous êtes beau, vous êtes +jeune, vous n'avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos +aventures... L'idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d'un +coup...</p> + +<p>—Madame, s'écria Lagardère qui mit la main sur son cœur,—celui qui +est là-haut me voit et me venge de vos outrages!</p> + +<p>—Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague,—que +vous n'avez pas fait ce rêve insensé!...</p> + +<p>Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci +changea par deux fois de couleur.</p> + +<p>Puis il reprit d'une voix profonde et grave:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span></p> + +<p>—Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme... Suis-je un gentilhomme?... Je +n'ai pas de nom... mon nom me vient des murailles ruinées où j'abritais +mes nuits d'enfant abandonné... hier, j'étais un proscrit... et pourtant +vous avez dit vrai, madame, j'ai fait ce rêve... non point un rêve +insensé... J'ai fait un rêve radieux et divin... ce que je vous avoue +aujourd'hui, madame, était, hier encore, un mystère pour moi... Je +m'ignorais moi-même...</p> + +<p>La princesse sourit avec ironie.</p> + +<p>—Je vous le jure, madame, continua Lagardère,—sur mon honneur et sur +mon amour!</p> + +<p>Il prononça ce dernier mot avec force.</p> + +<p>La princesse lui jeta un regard de haine.</p> + +<p>—Hier encore, poursuivit-il,—Dieu m'est témoin que je n'avais qu'une +seule pensée: Rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m'était +confié... Je dis la vérité, madame, et peu m'importe d'être cru, car je +suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de +votre fille... Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le +loisir d'interroger mon âme?... J'étais heureux de mes seuls efforts, et +mon dévouement avait son prix en lui-même?... Quand je suis parti de +Madrid pour venir vers vous, je n'ai ressenti aucune tristesse... Il me +<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> semblait que la mère d'Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me +serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son cœur ivre de joie!... +Mais le long de la route, à mesure que l'heure de la séparation +approchait, j'ai senti en moi comme une plaie qui s'ouvrait, qui +grandissait et qui s'envenimait... Ma bouche essayait encore de +prononcer ce mot: Ma fille... ma bouche mentait: Aurore n'est plus ma +fille!... je la regardais et j'avais des larmes dans les yeux... Elle me +souriait, madame... hélas! pauvre sainte, à son insu et malgré elle, +autrement qu'on ne sourit à son père!</p> + +<p>La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées:</p> + +<p>—Votre rôle est de me dire qu'elle vous aime!</p> + +<p>—Si je ne l'espérais pas, repartit Lagardère avec feu,—je voudrais +mourir à l'instant même!</p> + +<p>Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la +charmille.</p> + +<p>Sa poitrine agitée se soulevait par soubresauts.</p> + +<p>En ce moment, ses oreilles se fermaient d'elles-mêmes à la persuasion. +Il n'y avait en elle que courroux et rancune.—Lagardère était le +ravisseur de sa fille!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span></p> + +<p>Lagardère agissait comme ces mendiants d'Espagne qui pleurent des +patenôtres, l'escopette au poing.—Lagardère voulait lui vendre sa +fille!</p> + +<p>Sa colère était d'autant plus grande, qu'elle n'osait point l'exprimer. +Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors +même qu'on leur jette sa bourse!</p> + +<p>Ce Lagardère,—cet aventurier,—semblait ne vouloir point faire marché à +prix d'or.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Aurore sait-elle le nom de sa famille?</p> + +<p>—Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie, +répliqua Henri sans hésiter.</p> + +<p>Et comme la princesse relevait involontairement la tête.</p> + +<p>—Cela vous donne espoir, madame, s'interrompit-il,—vous respirez plus +à l'aise... quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux.</p> + +<p>—Le saura-t-elle seulement?... fit madame de Gonzague avec défiance.</p> + +<p>—Elle le saura, madame... Si je la veux libre de son côté, pensez-vous +que ce soit pour l'enchaîner du mien?... Dites-moi, la main sur votre +conscience: Par la mémoire de Nevers, ma fille <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> vivra près de moi, +en toute liberté et sûreté... Dites-moi cela, et je vous la rends!...</p> + +<p>La princesse était loin de s'attendre à cette conclusion, et cependant +elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau: elle +voulut opposer la ruse à la ruse.</p> + +<p>Sa fille était au pouvoir de cet homme. Ce qu'il fallait, c'était ravoir +sa fille.</p> + +<p>—J'attends, dit Lagardère voyant qu'elle hésitait.</p> + +<p>La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de +surprise.</p> + +<p>—Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n'a jamais vu +autour d'elle que des ennemis et des pervers. Si je me suis trompée, +monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux...</p> + +<p>—Madame...</p> + +<p>—Je l'avoue, je vous dois beaucoup... Ce n'était pas ainsi que nous +devions nous revoir, monsieur de Lagardère... Peut-être avez-vous eu +tort de me parler comme vous l'avez fait... Peut-être, de mon côté, +ai-je montré trop d'orgueil... Je sais que j'ai de l'orgueil... J'aurais +dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le +conseil de famille étaient à l'adresse de M. de Gonzague et provoquées +par l'esprit même <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> de cette jeune fille qu'on me donnait pour +mademoiselle de Nevers. Je me suis irritée trop vite... Mais la +souffrance aigrit, vous le savez bien... Et moi, j'ai tant souffert!...</p> + +<p>Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse +attitude.</p> + +<p>—Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire,—car toute +femme est comédienne supérieurement,—je suis jalouse de vous, ne le +devinez-vous point?... Cela porte à la colère... Je suis jalouse de vous +qui m'avez tout pris: sa tendresse, ses petits cris d'enfant, ses +premières larmes et son premier sourire... Oh! oui, je suis jalouse!... +Dix-huit ans de sa chère vie que j'ai perdus!... et vous me disputez ce +qui me reste... Voulez-vous me pardonner?</p> + +<p>—Je suis heureux... bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame!</p> + +<p>—M'avez-vous donc cru un cœur de marbre?... Que je la voie +seulement!... Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère... Je suis +votre amie... je m'engage à ne jamais l'oublier...</p> + +<p>—Je ne suis rien, madame... Il ne s'agit pas de moi...</p> + +<p>—Ma fille! s'écria la princesse en se levant; rendez-moi ma fille... Je +promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p> + +<p>Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardère.</p> + +<p>—Vous avez promis, madame, dit-il; votre fille est à vous... Je ne vous +demande désormais que le temps de l'avertir et de la préparer... C'est +une âme tendre qu'une émotion trop forte pourrait briser...</p> + +<p>—Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille?</p> + +<p>—Je vous demande une heure.</p> + +<p>—Elle est donc bien près d'ici?</p> + +<p>—Elle est en lieu sûr, madame.</p> + +<p>—Et ne puis-je du moins savoir...?</p> + +<p>—Ma retraite? A quoi bon? Dans une heure, ce ne sera plus celle +d'Aurore de Nevers.</p> + +<p>—Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de +Lagardère... Nous nous séparons amis?</p> + +<p>—Je n'ai jamais cessé d'être le vôtre, madame.</p> + +<p>—Moi, je sens que je vous aimerai... Au revoir... et... espérez!</p> + +<p>Lagardère se précipita sur sa main qu'il baisa avec effusion.</p> + +<p>—Je suis à vous, madame, dit-il, corps et âme, à vous!</p> + +<p>—Où vous retrouverai-je? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Au rond-point de Diane, dans une heure.</p> + +<p>Elle s'éloigna.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span></p> + +<p>Dès qu'elle eut franchi la charmille, son sourire tomba; elle se mit à +courir au travers du jardin.</p> + +<p>—J'aurai ma fille, s'écria-t elle, folle qu'elle était; je l'aurai!... +Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme!</p> + +<p>Elle se dirigea vers le pavillon du régent.</p> + +<p>Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de +tendresse.</p> + +<p>—Espérez!... se disait-il; j'ai bien entendu... Elle a dit: espérez... +Oh! comme je me trompais sur cette femme!... sur cette sainte!... Elle a +dit: espérez... Est-ce que je lui demandais tant que cela... moi qui lui +marchandais son bonheur... moi qui me défiais d'elle... moi qui croyais +qu'elle n'aimait pas assez sa fille... Oh! comme je vais l'aimer!... et +quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras!</p> + +<p>Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d'eau qui n'avait plus +d'illuminations, et autour de laquelle la solitude régnait.</p> + +<p>Malgré sa fièvre d'allégresse, il ne négligea point de prendre ses +précautions pour n'être point suivi. Deux ou trois fois, il s'engagea +dans des allées détournées; puis, revenant sur ses pas en courant, il +gagna tout d'un trait la loge de maître le Bréant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<p>Avant d'entrer, il s'arrêta et jeta à la ronde son regard perçant.</p> + +<p>Personne ne l'avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts.</p> + +<p>Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui +était tout près de là.</p> + +<p>Les pas s'éloignaient rapidement. Le moment était propice. Lagardère +introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et +entra.</p> + +<p>Il ne vit point d'abord mademoiselle de Nevers. Il l'appela et n'eut pas +de réponse.</p> + +<p>Mais bientôt, à la lueur d'une girandole voisine qui éclairait +l'intérieur de la loge, il aperçut Aurore, penchée à une fenêtre, et qui +semblait écouter.</p> + +<p>Il l'appela.</p> + +<p>Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s'élança vers lui.</p> + +<p>—Quelle est donc cette femme? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Quelle femme? demanda Lagardère étonné.</p> + +<p>—Celle qui était tout à l'heure avec vous?</p> + +<p>—Comment savez-vous cela, Aurore?</p> + +<p>—Cette femme est votre ennemie, Henri, n'est-ce pas? votre ennemie +mortelle?</p> + +<p>Lagardère se prit à sourire.</p> + +<p>—Pourquoi pensez-vous qu'elle soit mon ennemie, Aurore? demanda-t-il.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span></p> + +<p>—Vous souriez, Henri? Je me suis trompée, tant mieux!... Laissons cela, +et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de +cette fête? Aviez-vous honte de moi? n'étais-je pas assez belle?</p> + +<p>La coquette entr'ouvrait son domino dont le capuchon retombait déjà sur +ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage.</p> + +<p>—Pas assez belle! s'écria Lagardère; vous, Aurore!</p> + +<p>C'était de l'admiration; mais, il faut bien l'avouer, c'était une +admiration un peu distraite.</p> + +<p>—Comme vous dites cela! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous +me cachez quelque chose... Vous paraissez affligé... préoccupé... Hier, +vous m'aviez promis que ce serait mon dernier jour d'ignorance... Je ne +sais rien pourtant de plus qu'hier.</p> + +<p>Lagardère la regardait en face et semblait rêver.</p> + +<p>—Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant; vous voilà!... je +ne me souviens plus d'avoir si longtemps attendu... Je suis heureuse... +Vous allez enfin me montrer le bal...</p> + +<p>—Le bal est achevé, dit Lagardère.</p> + +<p>—C'est vrai... On n'entend plus ces joyeux accords qui venaient +jusqu'ici railler la pauvre <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> recluse... Voilà du temps déjà que je +n'ai vu passer personne dans les sentiers voisins... excepté cette +femme...</p> + +<p>—Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire +pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie.</p> + +<p>—Voilà que vous m'effrayez! s'écria la jeune fille; est-ce que ce +serait vrai?</p> + +<p>—Répondez, Aurore... Était-elle seule quand elle a passé près d'ici?</p> + +<p>—Non... Elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume... +Il portait un cordon bleu passé en sautoir...</p> + +<p>—Elle n'a point prononcé son nom?</p> + +<p>—Elle a prononcé le vôtre... C'est pour cela que l'idée m'est venue de +vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.</p> + +<p>—Avez-vous entendu ce qu'elle disait?</p> + +<p>—Quelques paroles seulement... Elle était en colère et comme folle... +Monseigneur, disait-elle...</p> + +<p>—Monseigneur! répéta Lagardère.</p> + +<p>—Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours...</p> + +<p>—Mais c'était le régent! fit Lagardère qui tressaillit.</p> + +<p>Aurore frappa ses belles petites mains l'une contre l'autre avec une +joie d'enfant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span></p> + +<p>—Le régent! s'écria-t-elle; j'ai vu le régent!</p> + +<p>—Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours, reprit Lagardère; +après?...</p> + +<p>—Après, je n'ai plus rien entendu.</p> + +<p>—Est-ce après qu'elle a prononcé mon nom?</p> + +<p>—C'est avant... J'étais à la fenêtre... J'ai cru entendre... Mais c'est +que je crois reconnaître partout votre nom, Henri... Elle était bien +loin encore... En se rapprochant, elle disait: La force! il n'y a que la +force pour réduire cette indomptable volonté!</p> + +<p>—Ah! fit Lagardère qui laissa tomber ses bras le long de son corps, +elle a dit cela?</p> + +<p>—Oui, elle a dit cela.</p> + +<p>—Tu l'as entendu?</p> + +<p>—Oui! Mais comme vous êtes pâle, Henri; comme votre regard brûle!</p> + +<p>Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait.</p> + +<p>On lui aurait mis la pointe d'un poignard dans le cœur qu'il n'aurait +pas souffert davantage.</p> + +<p>Le rouge lui vint au front tout à coup.</p> + +<p>—La violence! fit-il en contenant sa voix qui voulait éclater; la +violence après la ruse! égoïsme profond! perversité du cœur!... +Rendre le bien <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> pour le mal, cela est d'un saint ou d'un ange! Mal +pour mal, bien pour bien, voilà l'équité humaine... Mais rendre le mal +pour le bien, par le nom du Christ! cela est odieux et infâme... Cette +pensée-là ne peut venir que de l'enfer... Elle me trompait... Je +comprends tout... On va essayer de m'accabler sous le nombre... On va +nous séparer...</p> + +<p>—Nous séparer! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme un +jeune lévrier; qui?... cette femme!</p> + +<p>L'expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune +fille recula épouvantée.</p> + +<p>—Au nom du ciel! s'écria-t-elle, qu'y a-t-il?</p> + +<p>Elle revint vers Henri qui avait mis sa tête entre ses mains, et elle +voulut lui jeter les bras autour du cou.</p> + +<p>Il la repoussa avec une sorte d'effroi.</p> + +<p>—Laissez-moi! laissez-moi! dit-il; cela est horrible!... Il y a une +malédiction autour de nous, une malédiction sur nous.</p> + +<p>Les larmes vinrent aux yeux d'Aurore.</p> + +<p>—Vous ne m'aimez plus, Henri, balbutia-t-elle.</p> + +<p>Il la regarda encore. Il avait l'air d'un fou.</p> + +<p>Il se tordit les bras et un éclat de rire douloureux souleva sa +poitrine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p> + +<p>—Ah! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa +force fléchissaient à la fois,—je ne sais pas... sur l'honneur, je ne +sais plus!... Qu'y a-t-il dans mon cœur?... La nuit... le vide!... +Mon amour... mon devoir... lequel des deux, conscience!</p> + +<p>Il se laissa choir sur un siége, murmurant de ce ton plaintif des +innocents, privés de raison:</p> + +<p>—Conscience! conscience! lequel des deux?... mon devoir... mon +amour?... ma mort ou ma vie?... Elle a des droits, cette femme!... Et +moi!... moi, n'en ai je pas aussi!</p> + +<p>Aurore n'entendait point ces paroles qui tombaient, inarticulées, de la +bouche de son ami.</p> + +<p>Mais elle voyait sa détresse, et son cœur se brisait.</p> + +<p>—Henri! Henri!... dit-elle en s'agenouillant devant lui.</p> + +<p>—Ils ne s'achètent pas, ces droits sacrés! reprenait Lagardère en qui +l'affaissement succédait à la fièvre; ils ne s'achètent pas... même au +prix de la vie!... J'ai donné ma vie: c'est vrai!... Que me doit-on pour +cela? Rien!</p> + +<p>—Au nom de Dieu! Henri! mon Henri! calmez-vous!... expliquez-vous.</p> + +<p>—Rien!... et l'ai-je fait pour qu'on me doive quelque chose?... Et si +je l'ai fait pour qu'on <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> me doive quelque chose, que vaut mon +dévouement?... Folie! folie!...</p> + +<p>Aurore lui tenait les deux mains.</p> + +<p>—Folie! reprit-il avec révolte; j'ai bâti sur le sable... un souffle de +vent a renversé le frêle édifice de mon espoir... mon rêve n'est plus!</p> + +<p>Il ne sentait point la douce pression des doigts d'Aurore, il ne sentait +point ses larmes brûlantes qui roulaient sur sa main.</p> + +<p>—Je suis venu ici, fit-il en s'essuyant le front, pourquoi?... avait-on +besoin de moi ici?... Que suis-je?... Cette femme n'a-t-elle pas eu +raison?... J'ai parlé haut... j'ai parlé comme un insensé... Qui me dit +que vous seriez heureuse? s'interrompit-il en relevant sur Aurore son +regard égaré. Vous pleurez...</p> + +<p>—Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.</p> + +<p>—Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais...</p> + +<p>—Pourquoi me verriez-vous pleurer?</p> + +<p>—Le sais-je? Aurore, Aurore! Sait-on jamais le cœur des femmes?... +sais-je seulement, moi, si vous m'aimez...</p> + +<p>—Si je vous aime!... s'écria la jeune fille avec une ardente expansion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span></p> + +<p>Henri la contemplait avidement.</p> + +<p>—Vous me demandez si je vous aime! répéta Aurore, vous, Henri!...</p> + +<p>Lagardère lui mit la main sur la bouche.—Elle la baisa.—Il la retira +comme si la flamme l'eût touchée.</p> + +<p>—Pardonnez moi, reprit-il; je suis bouleversé... Et pourtant, il faut +bien que je sache... Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore... Il +faut que je sache!... Ecoutez bien!... réfléchissez bien... nous tenons +ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie... Répondez, je vous en +supplie, avec votre conscience, avec votre cœur.</p> + +<p>—Je vous répondrai comme à mon père! dit Aurore.</p> + +<p>Il devint livide et ferma les yeux.</p> + +<p>—Pas ce nom-là!... balbutia-t-il d'une voix si faible, qu'Aurore aurait +eu peine à l'entendre,—jamais ce nom-là!... Mon Dieu! reprit-il après +un silence et en relevant ses yeux humides, c'est le seul que je lui aie +appris!... Qui voit-elle en moi, sinon son père?...</p> + +<p>—Oh!... Henri!... voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait +plus charmante.</p> + +<p>—Quand j'étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente +ans me semblaient des vieillards!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span></p> + +<p>Sa voix était tremblante et douce lorsqu'il poursuivit:</p> + +<p>—Quel âge croyez-vous que j'aie, Aurore?</p> + +<p>—Que m'importe votre âge, Henri!</p> + +<p>—Je veux connaître votre pensée... quel âge?</p> + +<p>Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt.</p> + +<p>L'amour, cette terrible et puissante passion, a d'étranges +enfantillages.</p> + +<p>Aurore baissa les yeux, son sein battit.</p> + +<p>Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée et la porte du +ciel sembla s'ouvrir pour lui.</p> + +<p>—Je ne sais pas votre âge, Henri, dit-elle, mais ce nom que je vous +donnais tout à l'heure... ce nom de père... ai-je pu jamais le prononcer +sans sourire?</p> + +<p>—Pourquoi non, ma fille?... je pourrais être votre père...</p> + +<p>—Moi, je ne pourrais pas être votre fille, Henri!</p> + +<p>L'ambroisie qui enivrait les dieux immortels, était vinaigre et fiel +auprès des enchantements de cette voix.</p> + +<p>Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu'à la +dernière goutte:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span></p> + +<p>—J'étais plus âgé que vous ne l'êtes maintenant quand vous vîntes au +monde, Aurore... j'étais un homme déjà.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau +d'une main et votre épée de l'autre...</p> + +<p>—Aurore, mon enfant bien-aimée!... ne me regardez pas au travers de +votre reconnaissance... voyez moi tel que je suis...</p> + +<p>Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit +à le contempler longuement.</p> + +<p>—Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite,—le sourire aux +lèvres et les paupières demi-voilées,—rien de meilleur, rien de plus +noble, rien de si beau que vous!</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>IX</h2> + +<h3>—Où finit la fête.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p> + +<p>C'était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de +Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore +elle-même, beau comme elle était belle.</p> + +<p>Et si vous l'aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l'ardeur pudique de +son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein +palpitant, le sourire ému aux lèvres! si vous l'aviez vue! L'amour +chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en +une seule, marier étroitement deux âmes, <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> l'amour, ce cantique +sublime que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l'enivrante +manne qu'apporte la rosée du ciel; l'amour sait embellir la laideur +elle-même, l'amour met à la beauté <ins class="correction" title="un">une</ins> auréole divine!</p> + +<p>Lagardère pressa contre son cœur sa fiancée frémissante.</p> + +<p>Il y eut un long silence; leurs lèvres ne se touchaient point.</p> + +<p>—Merci! merci! murmura-t-il.</p> + +<p>Leurs yeux se parlaient.</p> + +<p>—Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore... avec moi... as-tu +toujours été heureuse?</p> + +<p>—Oui..., bien heureuse, répondit la jeune fille...</p> + +<p>—Et pourtant, Aurore,... aujourd'hui, tu as pleuré!</p> + +<p>—Vous savez cela, Henri?</p> + +<p>—Je sais tout ce qui te regarde... Pourquoi pleurais-tu?</p> + +<p>—Pourquoi pleurent les jeunes filles? dit Aurore voulant éluder la +question.</p> + +<p>—Tu n'es pas comme les autres, toi... Quand tu pleures... Je t'en prie, +pourquoi pleurais-tu?</p> + +<p>—De votre absence, Henri... Je vous vois bien rarement... Et aussi de +cette pensée...</p> + +<p>Elle hésita; son regard se détourna.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span></p> + +<p>—Quelle pensée? demanda Lagardère.</p> + +<p>—Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La +pensée qu'il y a des femmes bien belles dans ce Paris... que toutes les +femmes doivent avoir envie de vous plaire... et que peut-être...</p> + +<p>—Peut-être...? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar.</p> + +<p>—Que peut-être vous aimez une autre que moi.</p> + +<p>Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère.</p> + +<p>—Dieu me donnerait-il donc cette félicité! murmura celui-ci en extase; +faut-il croire?</p> + +<p>—Il faut croire que je t'aime! dit Aurore étouffant sur la poitrine de +son amant le son de sa propre voix qui l'effrayait.</p> + +<p>—Tu m'aimes!... toi!... Aurore!... sens-tu mon cœur battre?... Oh! +s'il était vrai?... Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille +chérie?... connais-tu ton cœur?</p> + +<p>—Il parle... je l'écoute...</p> + +<p>—Hier, tu étais un enfant.</p> + +<p>—Aujourd'hui, je suis une femme... Henri, Henri, je t'aime!</p> + +<p>Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p> + +<p>—Et toi? reprit Aurore.</p> + +<p>Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides:</p> + +<p>—Oh! je suis heureux!... je suis heureux!</p> + +<p>Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa +du pied et dit:</p> + +<p>—Qu'est-ce encore?</p> + +<p>—Si jamais tu avais des regrets..., prononça tout bas Henri, qui baisa +ses cheveux.</p> + +<p>—Quels regrets puis-je avoir si tu restes près de moi?</p> + +<p>—Écoute... j'ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau +qui te cachait les splendeurs du monde... Tu as entrevu la cour, le +luxe, la lumière... Tu as entendu les voix de la fête... Que penses-tu +de la cour...?</p> + +<p>—La cour est belle, répondit Aurore; mais je n'ai pas tout vu, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Te sens-tu faite pour cette vie?... Ton regard brille... Tu aimerais +le monde!</p> + +<p>—Avec toi, oui.</p> + +<p>—Et sans moi?</p> + +<p>—Rien sans toi.</p> + +<p>Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres.</p> + +<p>—As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient +souriantes?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span></p> + +<p>—Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles!</p> + +<p>—Elles sont heureuses, en effet, ces femmes... Elles ont des châteaux +et des hôtels...</p> + +<p>—Quand tu es dans notre maison, Henri, je l'aime mieux qu'un palais...</p> + +<p>—Elles ont des amis...</p> + +<p>—Ne t'ai-je pas?</p> + +<p>—Elles ont une famille.</p> + +<p>—Ma famille, c'est toi!</p> + +<p>Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire +aux lèvres. C'était son cœur qui parlait.</p> + +<p>Mais Lagardère voulait l'épreuve complète. Il fit appel à tout son +courage et reprit après un silence:</p> + +<p>—Elles ont... une mère!</p> + +<p>Aurore pâlit. Elle n'avait plus de sourire. Une larme perla entre ses +paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur +sa poitrine.</p> + +<p>—Une mère! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie +de ma mère... Après vous, Henri, c'est à ma mère que je pense le plus +souvent...</p> + +<p>Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span></p> + +<p>—Si je l'avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle; si je +l'entendais vous appeler: Mon fils... Oh! que seraient de plus les joies +du paradis!... Mais, se reprit-elle après une courte pause, s'il me +fallait choisir entre ma mère et vous...</p> + +<p>Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une +mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant.</p> + +<p>—C'est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec +effort; je le dis parce que je le pense... S'il me fallait choisir entre +ma mère et vous...</p> + +<p>Elle n'acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d'Henri et +s'écria la voix pleine de sanglots:</p> + +<p>—Je t'aime! oh! je t'aime! je t'aime!</p> + +<p>Lagardère se redressa. D'une main, il la soutenait faible contre sa +poitrine, de l'autre, il semblait prendre le ciel à témoin.</p> + +<p>—Dieu qui nous <ins class="correction" title="vois">voit</ins>, s'écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous +entends et qui nous juges, tu me la donnes: je la prends et je jure +qu'elle sera heureuse!</p> + +<p>Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.</p> + +<p>—Merci! merci! poursuivit Lagardère en <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> haussant son front jusqu'à +ses lèvres; tiens! regarde le bonheur que tu fais! je ris, je pleure... +je suis ivre et fou!... Oh! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi! +Mais que disais-je tout à l'heure? s'interrompit-il; ne crois pas ce que +j'ai dit, Aurore... je suis jeune... oh! j'ai menti! je sens déborder en +moi la jeunesse, la force, la vie... Allons-nous être heureux! heureux +longtemps!... Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux +que moi... sais-tu pourquoi? je vais te le dire. Les autres font ce que +je faisais avant d'avoir rencontré ton berceau sur mon chemin... Les +autres aiment, les autres boivent, les autres jouent... que sais-je?... +les autres, quand ils sont riches comme je l'étais, riches de vigueur et +d'ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s'en +vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse... Tu es venue, +Aurore: je me suis fait avare aussitôt... Un instinct providentiel m'a +dit d'arrêter court ces largesses de sang, d'amour et de cœur... j'ai +thésaurisé pour te garder tout... j'ai renfermé la fougue de mes belles +années dans un coffre-fort... je n'ai plus rien aimé, rien désiré... ma +passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s'éveille, naïve +et robuste comme si mon cœur n'avait que vingt ans... Tu m'écoutes, +<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> tu souris, tu me crois fou... je suis fou d'allégresse, c'est vrai, +mais je parle sagement... Qu'ai-je fait durant toutes ces années?... Je +les ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir... je les +ai passées à guetter l'éveil de ton âme... je les ai passées à chercher +ma joie dans ton sourire... Par le nom de Dieu! tu avais raison: j'ai +l'âge d'être heureux, l'âge de t'aimer!... tu es à moi!... nous serons +tout l'un pour l'autre... tu as encore raison: hors de nous deux, rien +en ce monde... nous irons en quelque retraite ignorée, loin d'ici.. bien +loin!... notre vie, je vais te la dire: l'amour à pleine coupe... +l'amour, toujours l'amour! Mais parle donc, Aurore, parle donc!</p> + +<p>Elle écoutait avec ravissement.</p> + +<p>—L'amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux! toujours l'amour!...</p> + +<p>—Apapur! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de +Barbanchois; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou!</p> + +<p>Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent, +que les orgies de la régence dégoûtaient profondément, mais qui était +ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de +France.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil avaient été chargés <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> par M. le baron de la +Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le +baron de Barbanchois.</p> + +<p>Ils traversaient le jardin désert et assombri.</p> + +<p>—Eh donc! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l'on avait +soupé, si nous nous reposions, mon bon?</p> + +<p>—J'obtempère, répondit <ins class="correction" title="Passsepoil">Passepoil</ins>, le vieux est lourd et le payement +léger.</p> + +<p>Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié +réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain +favori:</p> + +<p>—Où allons-nous?... où allons-nous?...</p> + +<p>—Pécaïre! lui répondit Cocardasse, je n'en sais rien, où le diable +m'emporte!</p> + +<p>—Est-il curieux, ce vieil ivrogne! ajouta Passepoil.</p> + +<p>Ils s'assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa +poche et se mit à la bourrer tranquillement.</p> + +<p>—Si c'est notre dernier souper, dit-il, il était bon.</p> + +<p>—Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou! +j'ai mangé une volaille et demie...</p> + +<p>—Oh! fit Passepoil, c'est la petite qui était <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> devant moi... avec +ses cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de +ma main.</p> + +<p>—Fameuse! s'écria Cocardasse; sandieou! et les fonds d'artichauts qui +étaient autour!</p> + +<p>—Et sa taille!... à prendre avec dix doigts... l'as-tu remarquée...?</p> + +<p>—J'aime mieux la mienne! dit gravement Cocardasse.</p> + +<p>—Par exemple! se récria Passepoil; rousse et louche, la tienne!</p> + +<p>Il parlait de la voisine de Cocardasse.</p> + +<p>Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.</p> + +<p>—Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper; +où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie?... Fais des +excuses, capédébiou! sinon je te fends sans pitié.</p> + +<p>Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient +guère mieux que cet austère baron de Barbanchois.</p> + +<p>Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire +d'excuses.</p> + +<p>On dégaina, on se donna d'énormes horions en pure perte, puis on se prit +aux cheveux et l'on finit par tomber sur le corps de M. le baron de +Barbanchois, qui s'éveilla de nouveau pour chanter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p> + +<p>—Où allons-nous, bon Dieu! où allons-nous?</p> + +<p>—Eh donc! j'avais oublié le vieux pécaïre! dit Cocardasse.</p> + +<p>—Emportons-le, ajouta Passepoil.</p> + +<p>Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s'embrassèrent avec effusion, +en versant des larmes abondantes.</p> + +<p>Ce serait ne point les connaître que de penser qu'ils avaient oublié +d'emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade, +remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de +Barbanchois.</p> + +<p>Celui-ci rêvait qu'il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par +M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu'il glissait +sous la table après souper.</p> + +<p>Autres temps! autres mœurs! dit le proverbe menteur.</p> + +<p>—Et tu ne l'as pas revue? demanda Cocardasse.</p> + +<p>—Qui ça?... celle qui était devant moi?...</p> + +<p>—Eh! non! la petite au domino rose?</p> + +<p>—Pas l'ombre!... j'ai fureté dans toutes les tentes...</p> + +<p>—Apapur! moi, je suis entré jusque dans le palais... et je te promets +qu'on me regardait, ma <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> caillou!... Il y avait des dominos roses en +veux-tu en voilà... Mais ce n'était pas le nôtre... J'ai voulu parler à +l'un d'eux qui m'a donné une croquignole sur le bout du nez en +m'appelant défunt croquemitaine!... «Pécaïre! ai-je répondu, mon +illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée!»</p> + +<p>—Et lui, demanda Passepoil, l'as-tu rencontré?</p> + +<p>Cocardasse baissa le ton.</p> + +<p>—Non, répondit-il, mais j'ai entendu parler de lui... Le régent n'a pas +soupé... Il est resté enfermé plus d'une heure avec le Gonzague... Toute +la séquelle que nous avons vue à l'hôtel ce matin piaule et menace... +Sandieou! s'ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage, +notre pauvre petit Parisien n'a qu'à se bien tenir!</p> + +<p>—J'ai bien peur! soupira frère Passepoil, qu'ils ne nous débarrassent +de lui.</p> + +<p>Cocardasse, qui était en avant, s'arrêta, ce qui arracha une plainte à +M. le baron de Barbanchois.</p> + +<p>—Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là!... Il en a +vu bien d'autres!...</p> + +<p>—Tant va la cruche à l'eau..., murmura Passepoil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<p>Il n'acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la +pièce d'eau.</p> + +<p>Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur +premier mouvement était toujours de se cacher.</p> + +<p>Les pas approchaient. C'était une troupe d'hommes armés, en tête de +laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de +Berry.</p> + +<p>A mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières +s'éteignaient.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la +troupe.</p> + +<p>—Il est dans le jardin! affirmait un sergent aux gardes; j'ai interrogé +tous les piquets et les grand'gardes des portes... son costume était +facile à reconnaître. On ne l'a point vu.</p> + +<p>—Vingt dieux! répliqua un soldat, celui-là n'aura pas volé son +affaire!... Je l'ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier +dont on veut les pommes.</p> + +<p>—Ce bon garçon doit être un pays! murmura Passepoil attendri par cette +métaphore normande.</p> + +<p>—Attention! enfants! ordonna Bonnivet, vous savez que c'est un +dangereux jouteur...</p> + +<p>Ils s'éloignèrent; une autre patrouille cheminait <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> du côté du +palais, une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue +Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s'éteignaient sur leur +passage.</p> + +<p>On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre +exécution se préparait.</p> + +<p>—Ma caillou, dit Cocardasse, c'est à lui qu'ils en veulent.</p> + +<p>—Ça me paraît clair, répondit Passepoil.</p> + +<p>—J'avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement +malmené M. de Gonzague... C'est lui qu'ils cherchent...</p> + +<p>—Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières?...</p> + +<p>—Non, pas pour le trouver... pour avoir raison de lui.</p> + +<p>—Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui... +S'ils le manquent, cette fois...</p> + +<p>—Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront!... Lou petit +couquin a le diable dans le corps... Si tu m'en crois, nous allons le +chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes...</p> + +<p>Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit:</p> + +<p>—Ce n'est pas le moment.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span></p> + +<p>—Apapur! veux-tu discuter contre moi? s'écria le bouillant Cocardasse; +c'est le moment ou jamais!... Eh donc! s'il n'avait pas besoin de nous, +il nous recevrait avec la botte de Nevers!... Nous sommes en faute.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute... Mais du diable si +ce n'est pas une mauvaise affaire!</p> + +<p>Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son +lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son +somme. L'histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le +guérit de ses rhumatismes.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil se mirent en quête.</p> + +<p>La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans +le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.</p> + +<p>On vit s'éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent.</p> + +<p>Une croisée s'ouvrit; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses +serviteurs invisibles:</p> + +<p>—Messieurs, sur vos têtes, qu'on le prenne vivant!</p> + +<p>—Merci Dieu! grommela Bonnivet, dont l'escouade était au rond-point de +Diane, si <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> le gueux a entendu cela, il va nous tailler des +croupières!</p> + +<p>Nous sommes bien forcé d'avouer que les patrouilles n'allaient point à +ce jeu de bon cœur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation +de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament.</p> + +<p>Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de +cadets de province, des grives,—comme on les appelait alors dans les +tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait,—que d'affronter +pareille besogne.</p> + +<p>Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir.</p> + +<p>Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il +espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le +Bréant était le gardien.</p> + +<p>Il avait remis son domino noir, et le visage d'Aurore se cachait de +nouveau sous un masque.</p> + +<p>Il quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en +dehors.</p> + +<p>—Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent +ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs +gourdes pour se donner du cœur; pardonnez-nous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span></p> + +<p>—Eh donc! ajouta Cocardasse, c'était un feu follet que ce domino rose!</p> + +<p>—Doux Jésus! s'écria frère Passepoil, le voici. Cocardasse se frotta +les yeux.</p> + +<p>—Debout! ordonna Lagardère.</p> + +<p>Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes françaises au bout +de l'allée:</p> + +<p>—Que veut dire ceci? ajouta-t-il.</p> + +<p>—Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant! répondit +Passepoil.</p> + +<p>C'était au fond de sa gourde qu'il avait puisé cette liberté de langage.</p> + +<p>Lagardère ne demanda même pas d'explication. Il avait tout deviné.</p> + +<p>La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient +passé pour lui comme des minutes; il n'avait point mesuré le temps; il +s'était attardé.</p> + +<p>La tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite.</p> + +<p>—Êtes-vous avec moi solidement et franchement? demanda-t-il.</p> + +<p>—A la vie, à la mort! répondirent les deux braves la main sur le +cœur.</p> + +<p>Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait +en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p> + +<p>Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même.</p> + +<p>—A-t-on relevé les gardes des postes? interrogea Henri.</p> + +<p>—On les a renforcées, répondit Cocardasse; il faut jouer serré, +sandieou!</p> + +<p>Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup:</p> + +<p>—Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour +aux Ris?</p> + +<p>—Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil.</p> + +<p>—Alors, il ne vous ouvrira point sa porte! dit Lagardère avec un geste +de dépit.</p> + +<p>Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment +logique.</p> + +<p>Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la +porte.</p> + +<p>Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours; +on eût dit que des pas s'approchaient de tous côtés avec précaution; +Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L'endroit où ils +étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux +massifs, c'était partout désormais ténèbres profondes.</p> + +<p>—Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> tout pour le tout. Ne +vous occupez point de moi. Je sais comment me tirer d'affaire... J'ai là +un déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis... Emmenez +cette jeune fille: vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent, +vous tournerez à gauche... La porte de M. le Bréant est au bout du +premier corridor... Vous passerez masqués et vous direz: «De la part de +celui qui est dans votre loge...» Il vous ouvrira la porte de la rue et +vous irez m'attendre derrière l'oratoire du Louvre.</p> + +<p>—Entendu! fit Cocardasse.</p> + +<p>—Un mot encore... Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de +livrer cette jeune fille?</p> + +<p>—Apapur! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage! promit le +Gascon.</p> + +<p>—Gare aux mouches! ajouta Passepoil avec une fierté qu'on ne lui +connaissait point.</p> + +<p>Et tous deux en même temps:</p> + +<p>—Cette fois-ci, vous serez content de nous!</p> + +<p>Lagardère baisa la main d'Aurore et lui dit:</p> + +<p>—Courage! c'est ici notre <ins class="correction" title="derrière">dernière</ins> épreuve.</p> + +<p>Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le +rond-point de Diane.</p> + +<p>—Ohé! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver +sa route!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> + +<p>—Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que +sur la glace!</p> + +<p>—Mes mignons, dit Cocardasse; c'est une dame du corps de ballet.</p> + +<p>Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient devant lui et ajouta +effrontément:</p> + +<p>—Son Altesse Royale nous attend!</p> + +<p>Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage.</p> + +<p>Mais, dans l'ombre d'un massif d'orangers en caisse qui flanquait +l'angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l'affût.</p> + +<p>Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.</p> + +<p>Ils étaient là pour Lagardère, qu'on s'attendait à voir paraître +d'instant en instant.</p> + +<p>Gonzague dit quelques mots à l'oreille de Peyrolles.</p> + +<p>Celui-ci s'aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées +embusqués derrière le massif. Tous s'élancèrent sur les pas de nos deux +braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino +rose.</p> + +<p>M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s'y +était attendu.</p> + +<p>Seulement, il l'ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son +escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> + +<p>Lagardère, lui, s'était glissé jusqu'au bout du sentier pour voir si sa +fiancée atteindrait le pavillon sans encombre.</p> + +<p>Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de +gardes françaises fermait l'avenue.</p> + +<p>—Holà! monsieur le chevalier! cria le chef avec un peu d'altération +dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie; vous êtes +cerné de tous côtés.</p> + +<p>C'était l'exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des +mousquets sonna contre le sol.</p> + +<p>—Que veut-on de moi? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l'épée.</p> + +<p>Le vaillant Bonnivet, qui s'était avancé à pas de loup par derrière, le +saisit à bras-le-corps. Lagardère n'essaya point de se dégager et +demanda pour la deuxième fois:</p> + +<p>—Que veut-on de moi?</p> + +<p>—Pardieu! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez +bien le voir.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—En avant, messieurs!... au palais!.. j'espère que vous me rendrez +témoignage: j'ai fait à moi tout seul cette importante capture.</p> + +<p>Ils étaient bien une soixantaine. On entoura <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> Henri et on le porta +plutôt qu'on ne le conduisit dans les appartements de Philippe +d'Orléans.</p> + +<p>Puis on ferma la porte du vestibule et il n'y eut plus dans le jardin +âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste +sur le gazon mouillé.</p> + +<hr class="tiny" /> + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>X</h2> + +<h3>—La dégradation.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p> + +<p>Ce que l'on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du +régent était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les +ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte +d'un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d'Orléans, un fauteuil +pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires +du conseil et des pliants pour les secrétaires d'État.</p> + +<p>Au-dessus de la principale porte était l'écusson de France avec le +lambel d'Orléans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span></p> + +<p>Les affaires du royaume se réglaient là, chaque jour, un peu à la +diable, après le dîner. Le régent dînait tard; l'opéra commençait de +bonne heure, on n'avait vraiment pas le temps.</p> + +<p>Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde; cela ressemblait +à un tribunal.</p> + +<p>MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du +régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et +d'Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux +portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front, +devant une glace.</p> + +<p>—Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix; mais, enfin, nous le +tenons!... Ah! le diable d'homme!</p> + +<p>—A-t-il fait beaucoup de résistance? demanda Machault, le lieutenant de +police.</p> + +<p>—Si je n'avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait +arrivé!</p> + +<p>Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le +cardinal de Bissy, Voyer d'Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des +affidés de Gonzague avaient pu se faire jour: Navailles, Choisy, Nocé, +Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère Taranne.</p> + +<p>Chaverny causait avec M. de Brissac, qui <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> dormait debout pour avoir +passé trois nuits à boire.</p> + +<p>Douze ou quinze hommes, armés jusqu'aux dents, se tenaient derrière +Lagardère.</p> + +<p>Il n'y avait là qu'une seule femme: madame la princesse de Gonzague, qui +était assise à la droite du régent.</p> + +<p>—Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu'il aperçut Lagardère, nous +n'avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre +fête et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs +du royaume!... Vous êtes accusé aussi d'avoir tiré l'épée dans +l'enceinte du Palais-Royal... C'est nous faire repentir trop vite de +notre clémence à votre égard.</p> + +<p>Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre.</p> + +<p>Il répondit d'un ton froid, mais respectueux:</p> + +<p>—Monseigneur, je n'ai pas crainte qu'on répète ce qui s'est dit entre +M. de Gonzague et moi... Quant à la seconde accusation, j'ai tiré +l'épée, c'est vrai, mais ce fut pour défendre une dame... Parmi ceux qui +sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage.</p> + +<p>Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span></p> + +<p>—Monsieur, vous avez dit vrai!</p> + +<p>Henri le regarda avec étonnement et vit que ses compagnons le +gourmandaient.</p> + +<p>Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait +s'arrêter longtemps à ces bagatelles.</p> + +<p>—Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela... mais prenez +garde: il est une chose qu'on ne vous pardonnera point... Vous avez +promis à madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille... Est-ce +vrai?</p> + +<p>—Oui, monseigneur, je l'ai promis.</p> +<p> +—Vous m'avez envoyé un messager qui m'a fait, en votre nom, la même +promesse... Le reconnaissez-vous?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal?... Les +cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu'on vous reproche... +mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu'il sera fait justice de vous, si +vous le méritez... Où est mademoiselle de Nevers?</p> + +<p>—Je l'ignore, répondit Lagardère.</p> + +<p>—Il ment! s'écria impétueusement la princesse.</p> + +<p>—Non, madame... J'ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span></p> + +<p>Il y eut dans l'assemblée un murmure désapprobateur.</p> + +<p>Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde:</p> + +<p>—Je ne connais pas mademoiselle de Nevers.</p> + +<p>—C'est de l'impudence! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.</p> + +<p>Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta:</p> + +<p>—C'est de l'impudence!</p> + +<p>M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla +incontinent d'appliquer à cet insolent la question extraordinaire. +Pourquoi chercher midi à quatorze heures?</p> + +<p>Le régent à Lagardère, sévèrement:</p> + +<p>—Monsieur, réfléchissez bien à ce que vous dites.</p> + +<p>—Monseigneur, la réflexion n'ajoute rien à la vérité et n'en retranche +rien: j'ai dit la vérité.</p> + +<p>—Souffrirez vous cela, monseigneur? dit la princesse, qui avait peine à +se contenir. Sur mon honneur! sur mon salut! il ment!... Il sait où est +ma fille, puisqu'il me l'a dit lui-même, tout à l'heure, à dix pas +d'ici, dans le jardin.</p> + +<p>—Répondez, ordonna le régent.</p> + +<p>—Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> j'ai dit la +vérité... Alors, j'espérais encore accomplir ma promesse.</p> + +<p>—Et maintenant?... balbutia la princesse hors d'elle-même.</p> + +<p>—Maintenant, je n'espère plus.</p> + +<p>Madame de Gonzague retomba épuisée sur son siége.</p> + +<p>La partie grave de l'assistance: les ministres, les magistrats, les ducs +regardaient avec curiosité cet étrange personnage, dont tant de fois le +nom avait frappé leur oreille au temps de leur jeunesse: «Le beau +Lagardère! Lagardère le spadassin!» Cette figure intelligente et calme +n'allait point à un vulgaire traîneur d'épée.</p> + +<p>Certains dont le regard était plus perçant essayaient de voir ce qu'il y +avait derrière cette apparente tranquillité. C'était comme une +résolution triste, et profondément réfléchie.</p> + +<p>Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire +beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là, grâce au nom de leur patron, +partie intéressée dans le débat; mais leur patron ne venait pas.</p> + +<p>Le régent reprit:</p> + +<p>—Et c'est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de +France... quand vous me faisiez dire: «La fille de votre ami vous est +rendue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span></p> + +<p>—J'espérais qu'il en serait ainsi.</p> + +<p>—Vous espériez...?</p> + +<p>—L'homme est sujet à se tromper.</p> + +<p>Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être +ses conseils.</p> + +<p>—Mais, monseigneur! s'écria la princesse qui se tordait les bras, ne +voyez-vous pas qu'il me vole mon enfant!... Il l'a: j'en fais le +serment! il la tient cachée... C'est lui... oh! je le reconnais bien!... +c'est à lui que j'ai remis ma fille, la nuit du meurtre... je m'en +souviens! je le sais! je le jure!</p> + +<p>—Vous entendez, monsieur? dit le régent.</p> + +<p>Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère; sous ses +cheveux perlèrent des gouttes de sueur.</p> + +<p>Mais il répondit, sans démentir son calme:</p> + +<p>—Madame la princesse se trompe.</p> + +<p>—Oh! dit-elle avec folie; et ne pouvoir confondre cet homme!</p> + +<p>—Il ne faudrait qu'un témoin..., commença le régent.</p> + +<p>Il s'interrompit, parce que Henri s'était redressé de son haut, +provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte +principale.</p> + +<p>L'entrée de Gonzague fit une courte sensation. <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> Il salua +de loin <ins class="correction" title="sa princesse la femme">la +princesse sa femme</ins> et Philippe d'Orléans. Il resta près de la porte.</p> + +<p>Son regard croisa celui d'Henri qui prononça d'un accent de défi:</p> + +<p>—Que le témoin se montre donc!... et que le témoin ose me reconnaître!</p> + +<p>Les yeux de Gonzague battirent comme s'il eût essayé en vain de soutenir +le regard de l'accusé.</p> + +<p>Chacun vit bien cela; mais Gonzague parvint à sourire et l'on se dit:</p> + +<p>—Il a pitié!...</p> + +<p>Un silence profond régnait cependant dans la salle.</p> + +<p>Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du +seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l'ombre.</p> + +<p>—Elle est à nous! dit-il à voix basse.</p> + +<p>—Et les papiers?</p> + +<p>—Et les papiers.</p> + +<p>Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouva de joie.</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! s'écria-t-il; avais-je raison de dire que ce bossu +valait son pesant d'or!</p> + +<p>—Ma foi, répondit le factotum, j'avoue que je l'avais mal jugé... il +nous a donné un fier coup d'épaule!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span></p> + +<p>—Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardère; +puisque vous êtes juge, soyez équitable... Qu'y a-t-il devant vous en ce +moment? Un pauvre gentilhomme, trompé, comme vous-même, dans son +espoir... J'ai cru bien faire... J'ai cru pouvoir compter sur un +sentiment qui d'ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous. +J'ai promis avec la témérité d'un homme qui souhaite sa récompense.</p> + +<p>Il s'arrêta et reprit avec effort:</p> + +<p>—Car je pensais avoir droit à une récompense!...</p> + +<p>Ses yeux se baissèrent malgré lui, et sa voix s'embarrassa dans sa +gorge.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il en cet homme-là? demanda le vieux Villeroy à Voyer +d'Argenson.</p> + +<p>Le vice-chancelier répondit:</p> + +<p>—Cet homme-là est un grand cœur ou le plus lâche de tous les +coquins!</p> + +<p>Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit:</p> + +<p>—Le sort s'est joué de moi, monseigneur; voilà tout mon crime... Ce que +je pensais tenir m'a échappé. Je me punis moi-même et je retourne en +exil.</p> + +<p>—Voilà qui est commode! dit Navailles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p> + +<p>Machault parlait bas au régent.</p> + +<p>—Je me mets à vos genoux, monseigneur! commença la princesse.</p> + +<p>—Laissez, madame! interrompit Philippe d'Orléans.</p> + +<p>Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle.</p> + +<p>Il reprit en s'adressant à Lagardère:</p> + +<p>—Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites... Ce que vous +avez fait est indigne d'un gentilhomme... Ayez pour châtiment votre +propre honte... Votre épée, monsieur!</p> + +<p>Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le +ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue.</p> + +<p>—Sang-Dieu! grommela Chaverny qui avait la fièvre et ne savait +pourquoi, j'aimerais mieux qu'on le tuât.</p> + +<p>Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny +détourna les yeux.</p> + +<p>—Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l'on brisait les +éperons des chevaliers convaincus de félonie... mais la noblesse existe, +Dieu merci... et la dégradation de noblesse est la peine la plus cruelle +que puisse subir un soldat... Monsieur, vous n'avez plus le droit de +<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> porter une épée... Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui +passage... cet homme n'est plus digne de respirer le même air que vous.</p> + +<p>Un instant on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de +cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les +décombres; son puissant visage exprima d'abord un courroux si terrible +que ses voisins s'écartèrent, bien plus par frayeur que par obéissance à +l'ordre du régent. Mais l'angoisse succéda vite à la colère, et +l'angoisse fit place à cette froideur résolue qu'il montrait depuis le +commencement de la séance.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il en s'inclinant, j'accepte le jugement de Votre +Altesse Royale, et je n'en appellerai point.</p> + +<p>Une lointaine solitude et l'amour d'Aurore, voilà le tableau qui passait +devant ses yeux.</p> + +<p>Cela ne valait-il pas le martyre?</p> + +<p>Il se dirigea vers la porte au milieu du silence général.</p> + +<p>Le régent avait dit tout bas à la princesse:</p> + +<p>—Ne craignez rien. On le suivra.</p> + +<p>Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au devant de lui M. le +prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles.</p> + +<p>—Altesse, dit Gonzague en s'adressant au <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> duc d'Orléans, je barre +le passage à cet homme!</p> + +<p>Chaverny était dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu'il eût +envie de se jeter sur Gonzague.</p> + +<p>—Ah! fit-il, si Lagardère avait encore son épée!</p> + +<p>Taranne poussa le coude d'Oriol.</p> + +<p>—Le petit marquis devient fou!... murmura-t-il.</p> + +<p>—Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme? demanda le régent.</p> + +<p>—Parce que votre religion a été trompée, répondit Gonzague; la +dégradation de noblesse n'est point le châtiment qui convient aux +assassins.</p> + +<p>Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le régent se leva.</p> + +<p>—Celui-là est un assassin! acheva Gonzague qui mit son épée nue sur +l'épaule de Lagardère.</p> + +<p>Et nous pouvons vous affirmer qu'il tenait ferme la poignée.</p> + +<p>Mais Lagardère n'essaya pas de le désarmer.</p> + +<p>Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient +des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat +de rire.</p> + +<p>Il écarta seulement l'épée et saisit le poignet <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> de Gonzague en le +serrant si violemment que l'arme tomba. Lagardère ne la ramassa point.</p> + +<p>Il amena Gonzague, ou plutôt il le traîna jusqu'à la table, et montrant +sa main que la douleur tenait ouverte, il dit:</p> + +<p>—Une marque!... une marque!</p> + +<p>Le regard du régent était sombre.</p> + +<p>Toutes les respirations suspendues s'arrêtaient.</p> + +<p>—Gonzague est perdu!... murmura Chaverny.</p> + +<p>Gonzague eut une magnifique audace.</p> + +<p>—Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j'attendais cela!... Philippe, +notre frère, va être vengé!... Cette blessure, je l'ai reçue en +défendant la vie de Nevers.</p> + +<p>La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son +flanc.</p> + +<p>Il resta un instant atterré, tandis qu'un grand cri s'élevait dans la +salle.</p> + +<p>—L'assassin de Nevers! l'assassin de Nevers!</p> + +<p>Et Navailles, et Nocé, et Choisy et tous les autres ajoutaient:</p> + +<p>—Ce diable de bossu nous l'avait bien dit.</p> + +<p>La princesse avait mis ses mains au devant de son visage avec horreur. +Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> + +<p>Lagardère sembla s'éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête, +l'entourèrent sur un signe du régent.</p> + +<p>—Infâme! gronda-t-il comme un lion qui rugit; infâme!... infâme!...</p> + +<p>Puis, rejetant à dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au +collet:</p> + +<p>—Hors de là! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre, et meure qui me +touche!</p> + +<p>Il se retourna vers Philippe d'Orléans, et ajouta:</p> + +<p>—Monseigneur, je suis sacré... j'ai sauf-conduit de Votre Altesse +Royale!</p> + +<p>Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu'il +déplia:</p> + +<p>—Libre, quoi qu'il advienne! lut-il à haute voix; vous l'avez écrit... +vous l'avez signé!</p> + +<p>—Surprise! voulut dire Gonzague.</p> + +<p>—Du moment qu'il y a tromperie..., ajoutèrent MM. de Tresmes et de +Machault.</p> + +<p>Le régent leur imposa silence d'un geste.</p> + +<p>—Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d'Orléans a +plus d'une parole?... s'écria-t-il. C'est écrit; c'est signé... cet +homme est libre... Il a quarante-huit heures pour passer la frontière.</p> + +<p>Lagardère ne bougea pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span></p> + +<p>—Vous m'avez entendu, monsieur! fit le régent avec dureté, sortez!</p> + +<p>Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin dont il jeta les +morceaux aux pieds du régent.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas... Je vous rends votre +parole... De cette liberté que vous m'offrez et qui m'est due, je ne +prends, moi, que vingt-quatre heures... C'est tout ce qu'il me faut pour +démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause!... Assez +d'humiliations comme cela! Je relève la tête... et sur l'honneur de mon +nom... entendez-vous, messieurs? sur mon honneur à moi, Henri de +Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je me charge de le prouver... +Sur mon honneur, je promets et je jure que demain, à pareille heure, +madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai +prisonnier de Votre Altesse Royale... Vous pouvez convoquer les juges!</p> + +<p>Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l'entouraient en +disant:</p> + +<p>—Faites place!... je prends mon droit.</p> + +<p>Gonzague l'avait précédé. Gonzague avait disparu.</p> + +<p>—Faites place! messieurs, répéta Philippe <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> d'Orléans; vous, +monsieur, demain à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges... +Et sur Dieu! justice sera faite.</p> + +<p>Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte. Leur rôle était +fini en ce lieu.</p> + +<p>Le régent resta un instant pensif; puis il dit, en appuyant son front +contre sa main:</p> + +<p>—Messieurs, voici une affaire étrange!</p> + +<p>—Un effronté coquin, murmura le lieutenant de police Machault.</p> + +<p>—Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent; nous +verrons cela demain...</p> + +<p>Lagardère descendit seul et sans armes le grand escalier du pavillon.</p> + +<p>Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert, +Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté +leurs bonnets par dessus les moulins.</p> + +<p>Trois estafiers gardaient l'entrée du corridor qui menait chez maître le +Bréant.</p> + +<p>Gonzague était debout au milieu du vestibule, l'épée nue à la main.</p> + +<p>La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte.</p> + +<p>Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens.</p> + +<p>Lagardère n'y fit pas attention seulement. Il <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> avait les défauts de +sa vaillance; il se croyait invulnérable.</p> + +<p>Il marcha droit à M. de Gonzague qui croisa l'épée devant lui.</p> + +<p>—Ne soyons pas si pressé, M. de Lagardère, dit-il; nous avons à +causer... Toutes les issues sont fermées et personne ne nous écoute, +sauf ces amis dévoués... ces autres nous-mêmes... Nous pouvons, par la +sambleu! parler à cœur ouvert.</p> + +<p>Il riait d'un rire sarcastique et méchant.</p> + +<p>Lagardère s'arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.</p> + +<p>—Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les +ferme... J'étais l'ami de Nevers comme le régent, et j'ai bien aussi le +droit de venger sa mort... Ne m'appelez pas infâme! s'interrompit-il; +c'est peine perdue... nous savons que les perdants injurient toujours au +jeu... M. de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va +mettre votre conscience bien à l'aise?... Vous croyez avoir fait un +mensonge, un gros mensonge, en disant qu'Aurore n'était pas en votre +pouvoir...</p> + +<p>La figure d'Henri s'altéra.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous +n'avez commis <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> qu'une toute petite inexactitude... une nuance! un +rien!... Si vous aviez mis <i>plus</i> au lieu de <i>pas</i>... si vous aviez dit: +Aurore n'est plus en mon pouvoir...</p> + +<p>—Si je croyais..., commença Lagardère qui ferma les poings. Mais tu +mens! se reprit-il, je te connais.</p> + +<p>—Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c'eût été +l'exacte et pure vérité.</p> +<p> +Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague +pointa l'épée entre ses deux yeux et murmura:</p> + +<p>—Attention, vous autres!</p> + +<p>Puis il reprit, raillant toujours:</p> + +<p>—Mon Dieu oui... nous avons gagné une assez jolie partie... Aurore est +en notre pouvoir...</p> + +<p>—Aurore!... s'écria Lagardère d'une voix étranglée.</p> + +<p>—Aurore... et certaines pièces...</p> + +<p>Il tomba lourdement à la renverse. D'un bond, Lagardère passant par +dessus son corps, s'était élancé dans le jardin.</p> + +<p>Gonzague se releva en souriant.</p> + +<p>—Pas d'issue? demanda-t-il à Peyrolles qui était sur le seuil en +dehors.</p> + +<p>—Pas d'issue.</p> + +<p>—Et combien sont-ils là?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span></p> + +<p>—Cinq, répondit Peyrolles, qui se prit à écouter.</p> + +<p>—C'est bien... c'est assez: il n'a pas son épée.</p> + +<p>Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près.—Sous le vestibule, +les affidés pâles et la sueur au front prêtaient aussi l'oreille.</p> + +<p>Ils avaient fait du chemin depuis la veille!—L'or seul avait sali leurs +mains jusque-là.—Gonzague les voulait habituer à l'odeur du sang.</p> + +<p>La pente était glissante: ils descendaient.</p> + +<p>Gonzague et Peyrolles s'arrêtèrent au bas du perron.</p> + +<p>—Comme ils tardent! murmura Gonzague.</p> + +<p>—Le temps semble long! fit Peyrolles; ils sont là-bas derrière la +tente.</p> + +<p>Le jardin était noir comme un four. On n'entendait que le vent d'automne +fouettant tristement les toiles de tenture.</p> + +<p>—Où avez-vous pris la jeune fille? demanda Gonzague comme s'il eût +voulu causer pour tromper son impatience.</p> + +<p>—Rue du Chantre, à la porte même de sa maison.</p> + +<p>—A-t-elle été bien défendue?</p> + +<p>—Deux rudes lames... mais qui ont pris la <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> fuite quand nous leur +avons dit que Lagardère était sur le carreau.</p> + +<p>—Vous n'avez pas vu leurs visages?</p> + +<p>—Non... ils ont pu garder leurs masques jusqu'au bout...</p> + +<p>—Et les papiers, où étaient-ils?...</p> + +<p>Peyrolles n'eut pas le temps de répondre. Un cri d'angoisse se fit +entendre derrière la tente indienne du côté de la loge de maître le +Bréant.</p> + +<p>Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne.</p> + +<p>—C'est peut-être l'un des nôtres! murmura Peyrolles tout tremblant.</p> + +<p>—Non, dit le prince, j'ai reconnu sa voix.</p> + +<p>Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane.</p> + +<p>—Qui est le chef? demanda Gonzague.</p> + +<p>—Gauthier Gendry, répondit le factotum.</p> + +<p>Gauthier Gendry était un grand gaillard, bien bâti, qui avait été +caporal aux gardes.</p> + +<p>—C'est fait, dit-il; un brancard et deux hommes... nous allons +l'enlever.</p> + +<p>On entendait cela dans le vestibule; nos joueurs de lansquenet, nos +roués de petite espèce n'avaient pas une goutte de sang dans les veines.</p> + +<p>Les dents d'Oriol claquaient à se briser.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<p>—Oriol! appela Gonzague;—Montaubert!</p> + +<p>Ils vinrent tous deux.</p> + +<p>—C'est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.</p> + +<p>Et comme ils hésitaient:</p> + +<p>—Nous avons tous tué, dit-il, puisque le meurtre profite à tous.</p> + +<p>Il fallait se hâter avant que le régent ne renvoyât son monde. Bien +qu'on eût l'habitude de sortir par la grand'porte qui était tout à +l'autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué +du palais pouvait avoir l'idée de prendre par la cour aux Ris pour se +retirer.</p> + +<p>Oriol, le cœur défaillant, Montaubert indigné prirent le brancard. +Gauthier Gendry les précéda dans le fourré.</p> + +<p>—Tiens! tiens! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne, +le coquin était pourtant bien mort.</p> + +<p>Oriol et Montaubert furent sur le point de s'enfuir. Montaubert était +une manière de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui +restait à cent lieues du crime; Oriol, poltron paisible et bon enfant, +avait horreur du sang.</p> + +<p>Ils étaient là pourtant tous deux,—et les <span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> autres attendaient, +Taranne, Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s'assurer ainsi de +leur discrétion.</p> + +<p>Ils s'étaient donnés à lui; ils n'existaient que par lui. Reculer, +c'était tout perdre et affronter en outre la vengeance d'un homme à qui +rien ne résistait.</p> + +<p>Si on leur eût dit au début: «Vous en arriverez là,» personne parmi eux +peut-être n'eût fait le premier pas. Mais le premier pas étant fait, le +second aussi, plus d'un bourgeois et plus d'un gentilhomme prouvèrent en +ce temps que la cloison est mince qui sépare l'immoralité du crime.</p> + +<p>Ils ne pouvaient plus reculer: voilà l'excuse banale et terrible!</p> + +<p>Gonzague l'avait dit: Qui n'est pas avec moi est contre moi. Le mal, +c'est qu'ils n'étaient plus dans cette situation de l'honnêteté commune +où l'on a plus peur de sa conscience que d'un homme.</p> + +<p>Le vice tue la conscience.</p> + +<p>Peut-être eussent-ils encore reculé devant le meurtre commis de leur +propre main.—Peut-être...</p> + +<p>Gauthier Gendry reprit:</p> + +<p>—Il aura été mourir un peu plus loin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span></p> + +<p>Il tâta le sol autour de lui et se prit à chercher, rampant sur les +pieds et sur les mains.</p> + +<p>Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée.</p> + +<p>A quelque vingt-cinq pas de là, il s'arrêta en disant:</p> + +<p>—Le voici!</p> + +<p>Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.</p> + +<p>—A tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté!... nous ne faisons +point de mal.</p> + +<p>Oriol avait la langue paralysée.</p> + +<p>Ils aidèrent Gauthier Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui +était étendu sur la terre au beau milieu d'un massif.</p> + +<p>—Il est encore tout chaud! dit l'ancien caporal aux gardes, allez!</p> + +<p>Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur +fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir.</p> + +<p>Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge de +maître le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches. Ils +eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis +lors.</p> + +<p>En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le +perron.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span></p> + +<p>Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir, +mais il riait de son rire aigre et strident.</p> + +<p>Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti.</p> + +<p>Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l'altération de sa voix:</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! est-il venu?</p> + +<p>Il montrait d'un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry +venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l'épaule.</p> + +<p>Le bossu chancela et fut près de tomber.</p> + +<p>—Il est ivre! dit-on.</p> + +<p>Et tout le monde entra dans le corridor.</p> + +<p>Maître le Bréant n'eut garde d'insister pour connaître le nom du +gentilhomme qu'on emportait ainsi à bras parce qu'il avait trop soupé!</p> + +<p>Au Palais-Royal, on était tolérant et discret.</p> + +<p>Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et +n'éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de +Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles.</p> + +<p>Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le +cadavre à la Seine.</p> + +<p>Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivés là, nos deux roués sentirent +que le cœur leur <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> manquait. Moyennant une pistole chacun, +l'ancien caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas +de débris. Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin +et l'on s'alla coucher.</p> + +<p>Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent +assurément de tout ce qui précède, s'éveilla au milieu du ruisseau de la +rue Pierre Lescot, dans un état qu'il est inutile de décrire.</p> + +<p>C'était lui le cadavre qu'Oriol et Montaubert avaient porté sur leur +brancard.</p> + +<p>M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la +régence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous +la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé.</p> + +<p>En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquiète à son +sujet, il se disait:</p> + +<p>—Quelles mœurs!... jouer des tours semblables à un homme de ma +qualité!... je vous le demande, où allons-nous?...</p> + +<p>Le bossu sortit le dernier par la petite porte de maître le Bréant. Il +fut longtemps à traverser la cour aux Ris qui cependant n'était point +large. De l'entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il +fut obligé de s'asseoir <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> plusieurs fois sur les bornes qui étaient +le long des maisons.</p> + +<p>Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement.</p> + +<p>On s'était trompé sous le vestibule. Le bossu n'était pas ivre. Si M. de +Gonzague n'eût pas eu tant d'autres sujets de préoccupation, il aurait +bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n'était pas de bon aloi.</p> + +<p>Du coin du palais au logis de M. de Lagardère dans la rue du Chantre, il +n'y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes à faire ces deux pas.</p> + +<p>Il n'en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains +qu'il monta l'escalier conduisant à la chambre de maître Louis.</p> + +<p>En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte.</p> + +<p>La porte de l'appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée +aussi.</p> + +<p>Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre, +celle ou personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le +bossu s'appuya au chambranle; sa gorge râlait.</p> + +<p>Il essaya d'appeler Françoise et Jean-Marie, mais sa voix ne sortit +point.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p> + +<p>Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu'au coffre qui +contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous +avons donné plusieurs fois la description.</p> + +<p>Le coffre avait été brisé à coups de hache. Le paquet avait disparu.</p> + +<p>Le bossu s'étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup +de grâce.</p> + +<p>Cinq heures de nuit sonnèrent à l'oratoire du Louvre. Les premières +lueurs du crépuscule parurent.</p> + +<p>Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains.</p> + +<p>Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire et en retira un +pourpoint de satin blanc, horriblement souillé de sang.—On eût dit que +ce brillant pourpoint chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner +une large plaie.</p> + +<p>Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu'à un +bahut où il trouva du linge et de l'eau.</p> + +<p>C'était de quoi laver cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint.</p> + +<p>Le pourpoint était celui de Lagardère,—mais la blessure saignait à +l'épaule du bossu.</p> + +<p>Il la pansa de son mieux et but une gorgée d'eau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p> + +<p>Puis il s'accroupit, éprouvant un peu de soulagement.</p> + +<p>—Bien!.. murmura-t-il,—seul... Ils m'ont tout pris... Mes armes et mon +cœur!</p> + +<p>Sa tête, lourde, tomba entre ses mains.</p> + +<p>Quand il se redressa ce fut pour dire:</p> + +<p>—Soyez avec moi, mon Dieu... J'ai vingt-quatre heures pour recommencer +ma tâche de dix-huit années.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>LE CONTRAT DE MARIAGE.</h2> + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>I</h2> + +<h3>—Encore la maison d'or.—</h3><p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p> + +<p>On avait travaillé toute la nuit à l'hôtel de Gonzague. Les cases +étaient faites. Dès le matin, chaque marchand était venu meubler ses +quatre pieds carrés. La grande salle elle-même avait ses loges toutes +neuves et l'on y respirait l'âpre odeur du sapin raboté.</p> + +<p>Dans les jardins, l'installation était complète aussi. Rien n'y restait +des magnificences passées. Quelques arbres déshonorés s'élevaient à +peine çà et là; quelques statues aux carrefours des <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> cinq ou six +rues de cabanes qu'on avait percées sur l'emplacement des parterres.</p> + +<p>Au centre d'une petite place, située non loin de l'ancienne niche de +Médor et tout en face du perron de l'hôtel, on voyait encore, sur un +piédestal de marbre, une statue mutilée de la Pudeur.</p> + +<p>Le hasard a de ces moqueries.—Qui sait si l'emplacement de notre Bourse +actuelle ne servira pas, dans les siècles à venir, à quelque monument +honnête?</p> + +<p>Et tout cela était plein dès l'aube. Il n'y avait point alors d'agents +de change, mais les courtiers ne manquaient pas. L'art en enfance était +déjà l'art. On s'agitait, on se démenait, on vendait, on achetait, on +mentait, on volait:—on faisait des affaires.</p> + +<p>Les fenêtres de madame la princesse de Gonzague qui donnaient sur le +jardin étaient fermées et leurs contrevents épais—celles du prince, au +contraire, n'avaient que leurs rideaux de lampas broché d'or.</p> + +<p>Il ne faisait jour ni chez le prince, ni chez la princesse.</p> + +<p>M. de Peyrolles, qui avait son logement dans les combles, était encore +au lit, mais il ne dormait point. Il venait de compter son gain de la +<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> veille et de l'ajouter au contenu d'une cassette de taille +très-respectable qui était à son chevet. Il était riche, ce fidèle M. de +Peyrolles; il était avare ou plutôt avide, car s'il aimait l'argent +passionnément c'était pour les bonnes choses que l'argent procure.</p> + +<p>Nous n'en sommes plus à dire qu'il n'avait aucune espèce de préjugé. Il +prenait de toutes mains et comptait bien être un fort grand seigneur +dans ses vieux jours.</p> + +<p>C'était le Dubois de Gonzague. Le Dubois du régent voulait être +cardinal. Nous ne savons quelle était l'ambition de ce discret M. de +Peyrolles, mais les Anglais avaient inventé déjà ce titre «milord +Million.»</p> + +<p>Peyrolles voulait être tout simplement monseigneur Million.</p> + +<p>Gauthier Gendry était en train de lui faire son rapport.—Gauthier +Gendry lui racontait comme quoi ces deux pauvres conscrits, Oriol et +Montaubert, avaient porté le cadavre jusqu'à l'arche Marion où ils +l'avaient précipité dans le fleuve.</p> + +<p>Peyrolles bénéficiait de moitié sur le payement des coquins employés par +son maître. Il solda Gauthier Gendry et le congédia, mais celui-ci dit +avant de partir:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p> + +<p>—Les bons vivants deviennent rares. Vous avez là, sous votre croisée, +un ancien soldat de ma compagnie qui pourrait donner, à l'occasion, un +honnête coup de main.</p> + +<p>—Tu l'appelles?</p> + +<p>—La Baleine... Il est fort et stupide comme un bœuf.</p> + +<p>—Engage-le, répondit Peyrolles;—ceci par prudence, car j'espère bien +que nous en avons fini avec toutes ces violences.</p> + +<p>—Moi, dit Gauthier Gendry,—j'espère bien le contraire... Je vais +engager la Baleine.</p> + +<p>Il descendit au jardin où la Baleine était dans l'exercice de ses +fonctions, essayant en vain de lutter contre la vogue croissante de son +heureux rival, Ésope II, dit Jonas.</p> + +<p>Peyrolles se leva et se rendit chez son maître.</p> + +<p>Il apprit avec étonnement que d'autres l'avaient devancé.</p> + +<p>Le prince de Gonzague donnait en effet audience à nos deux amis +Cocardasse junior et frère Passepoil: tous deux en belle tenue, malgré +l'heure matinale, brossés de frais et ayant fait déjà leur tour à +l'office.</p> + +<p>—Mes drôles! commença M. de Peyrolles dès qu'il les +aperçut,—qu'avez-vous fait hier, pendant la fête?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span></p> + +<p>Passepoil haussa les épaules et Cocardasse tourna le dos.</p> + +<p>—Autant il y a pour nous d'honneur et de bonheur, dit ce Gascon +éloquent,—à servir un illustre patron tel que vous, monseigneur, autant +il est pénible d'avoir affaire à monsieur..... Pas vrai, ma caillou?</p> + +<p>—Mon ami, répondit Passepoil,—a lu dans mon cœur.</p> + +<p>—Vous m'avez entendu, fit Gonzague qui avait l'air exténué,—il faut +que vous ayez des nouvelles ce matin même... des nouvelles certaines... +des preuves palpables... je veux savoir s'il est vivant ou mort!</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil saluèrent de cette ample et belle façon qui +faisait d'eux les coupe-jarrets les plus distingués de l'Europe.—Ils +passèrent roides devant M. de Peyrolles et sortirent.</p> + +<p>—M'est-il permis de vous demander, monseigneur, dit Peyrolles déjà tout +blême,—de qui vous parliez ainsi: vivant ou mort?</p> + +<p>—Je parlais du chevalier de Lagardère, répliqua Gonzague qui remit sa +tête fatiguée sur l'oreiller.</p> + +<p>—Mais, fit Peyrolles stupéfait,—pourquoi ce doute? Je viens de payer +Gauthier Gendry...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span></p> + +<p>—Gauthier Gendry est un méchant coquin... et toi, tu te fais vieillot, +mons Peyrolles! nous sommes mal servis... Pendant que tu dormais, j'ai +déjà travaillé ce matin. J'ai vu Oriol et j'ai vu Montaubert... Pourquoi +nos hommes ne les ont-ils pas accompagnés jusqu'à la Seine?</p> + +<p>—La besogne était achevée... Monseigneur a eu lui-même cette pensée de +forcer deux de ses amis...</p> + +<p>—Amis!... répéta Gonzague avec un dédain si profond, que Peyrolles +resta bouche close.</p> + +<p>—J'ai bien fait, reprit le prince;—et tu as raison: ce sont mes +amis... Tudieu! il faut qu'ils le croient!... Ce sont mes amis... De qui +userait-on sans mesure, sinon de ses amis?... Je veux les mater, +devines-tu cela?... Je veux les lier à triple nœud... les +enchaîner... Si M. de Horn avait eu seulement une centaine de bavards +derrière lui, le régent se fût bouché les oreilles... Le régent aime +avant tout son repos... Le sort fâcheux de M. le comte de Horn...</p> + +<p>Il s'interrompit, voyant que le regard de Peyrolles était fixé sur lui +avidement.</p> + +<p>—Vive Dieu! dit-il avec un rire un peu contraint,—en voici un qui a +déjà la chair de poule!...</p> + +<p>—Est-ce que vous en êtes à craindre quelque <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> chose de M. le régent! +demanda Peyrolles.</p> + +<p>—Écoute, fit Gonzague qui se souleva sur le coude,—je te jure devant +Dieu que si je tombe tu seras pendu!</p> + +<p>Peyrolles recula de trois pas; les yeux lui sortaient de la tête.</p> + +<p>Gonzague, pour le coup, éclata de rire franchement.</p> + +<p>—Roi des trembleurs! s'écria-t-il;—de ma vie je n'ai été si bien en +cour... mais on ne sait pas ce qui peut arriver... Le cas échéant, je ne +veux point subir le sort de M. de Horn... je veux qu'il y ait autour de +moi, non pas des amis... il n'y a plus d'amis... mais des esclaves,—non +pas des esclaves achetés, mais des esclaves enchaînés... des êtres +vivant de mon souffle pour ainsi dire... et sachant bien qu'ils +mourraient de ma mort!</p> + +<p>—Pour ce qui est de moi, balbutia Peyrolles,—monseigneur n'avait pas +besoin...</p> + +<p>—C'est juste... toi, je te tiens depuis longtemps... mais les +autres?... sais-tu qu'il y a de beaux noms dans cette bande?... sais-tu +qu'une clientèle semblable est un bouclier?... Navailles est de sang +ducal, Montaubert appartient aux Molé de Champlâtreux: des seigneurs de +robe dont la voix sonne comme le bourdon de Notre-Dame,—Choisy <span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> est +le cousin de Mortemart, Nocé est l'allié de Lauzun,—Gironne tient à +Cellamare, Chaverny aux princes de Soubise...</p> + +<p>—Oh! celui-là..., interrompit Peyrolles.</p> + +<p>—Celui-là, dit Gonzague, sera lié comme les autres... Il ne s'agit que +de trouver une chaîne à sa fantaisie...—Si nous n'en trouvions pas, se +reprit-il d'un air sombre, ce serait tant pis pour lui... Mais +poursuivons notre revue: Taranne est protégé par M. Law en personne; +Oriol, ce grotesque, est le propre neveu du secrétaire d'État le Blanc; +Albret appelle M. de Fleury mon cousin... Il n'y a pas jusqu'à cet épais +baron de Batz qui n'ait ses entrées chez la princesse palatine... Je +n'ai pas pris mes gens à l'aveugle, sois sûr de cela... Vauxmenil me +donne la duchesse de Berry; j'ai l'abbesse de Chelles par le petit +Saveuse... Par la sambleu! je sais bien qu'ils me livreraient pour +trente écus, tous, tant qu'ils sont; mais les voici dans ma main depuis +hier soir... et demain matin, je les veux sous mes pieds.</p> + +<p>Il rejeta sa couverture et sauta hors de son lit.</p> + +<p>—Mes pantoufles, dit-il.</p> + +<p>Peyrolles s'agenouilla aussitôt et le chaussa de la meilleure grâce du +monde.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> + +<p>Cela fait, il aida Gonzague à passer sa robe de chambre.</p> + +<p>C'était une bête à toutes fins.</p> + +<p>—Je te dis tout cela, mon ami Peyrolles, reprit Gonzague; car tu es mon +ami, toi aussi!...</p> + +<p>—Oh! monseigneur... allez-vous me confondre avec...?</p> + +<p>—Du tout!... Il n'y en a pas un qui l'ait mérité, interrompit le prince +avec un sourire amer; mais je te tiens si parfaitement mon ami, +Peyrolles, que je te puis parler comme à un confesseur... On a besoin +parfois de faire ses confidences: cela recorde... Nous disions donc +qu'il nous les faut pieds et poings liés. La corde que je leur ai mise +au cou ne fait encore qu'un tour: nous serrerons cela... Tu vas juger de +suite combien la chose presse: nous avons été trahis cette nuit...</p> + +<p>—Trahis! se récria Peyrolles; et par qui?</p> + +<p>—Par Gauthier Gendry, par Oriol et par Montaubert.</p> + +<p>—Est-il possible!</p> + +<p>—Tout est possible tant que la corde ne les étranglera pas.</p> + +<p>—Et comment monseigneur sait-il...? demanda Peyrolles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span></p> + +<p>—Je ne sais rien, sinon que nos coquins n'ont pas fait leur devoir...</p> + +<p>—Gauthier Gendry vient de m'affirmer qu'il avait porté le corps à +l'arche Marion...</p> + +<p>—Gauthier Gendry a menti comme un misérable qu'il est... Je ne sais +rien... J'avoue que je renonce difficilement à l'espoir d'être +débarrassé de ce coquin de Lagardère...</p> + +<p>—Est-ce que vous avez des doutes?...</p> + +<p>Gonzague prit sous son oreiller un papier roulé et le déplia lentement.</p> + +<p>—Je ne connais guère de gens qui voulussent se moquer de moi, +murmura-t-il; ce serait un jeu dangereux qu'une semblable espiéglerie +vis-à-vis du prince de Gonzague.</p> + +<p>Peyrolles attendit qu'il s'expliquât plus clairement.</p> + +<p>—Et, d'un autre côté, poursuivit celui-ci, ce Gauthier Gendry a du +moins la main sûre... Nous avons entendu le cri de l'agonie...</p> + +<p>—Vous avez donc des doutes, monseigneur? répéta Peyrolles au comble de +l'inquiétude.</p> + +<p>Gonzague lui passa le papier déroulé, et Peyrolles lut avidement.</p> + +<p>Le papier contenait une liste ainsi conçue:</p> + +<p>«Le capitaine Lorrain,—Naples;</p> + +<p>»Staupitz,—Nuremberg;</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span></p> + +<p>»Pinto,—Turin;</p> + +<p>»El Matador,—Glascow;</p> + +<p>»Joël de Jugan,—Morlaix;</p> + +<p>»Faënza,—Paris;</p> + +<p>»Saldagne,—id.;</p> + +<p>»Peyrolles,—...;</p> + +<p>»Philippe de Mantoue, prince de Gonzague,—...»</p> + +<p>Ces deux derniers noms étaient écrits à l'encre rouge,—ou au sang.</p> + +<p>Il n'y avait point de noms de ville à leur suite, parce que le vengeur +ne savait pas encore en quel lieu il devait les punir.</p> + +<p>Les sept premiers noms, écrits à l'encre noire, étaient marqués d'une +croix rouge.</p> + +<p>Gonzague et Peyrolles ne pouvaient ignorer ce que signifiait cette +marque.</p> + +<p>Peyrolles avait le papier entre ses mains et tremblait comme la feuille.</p> + +<p>—Quand avez-vous reçu ce papier?... balbutia-t-il.</p> + +<p>—Ce matin... de bonne heure... mais pas avant que les portes fussent +ouvertes, car j'entendais déjà le bruit infernal que font tous ces fous +dedans et dehors.</p> + +<p>Par le fait, c'était un assourdissant tapage. L'expérience n'avait pas +appris encore à régler <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> une bourse, et à donner au tripot un joli +air de décence. Tout le monde criait à la fois, et ce concert de voix +tonnait comme le bruit d'une émeute.</p> + +<p>Mais Peyrolles songeait bien à cela!</p> + +<p>—Comment l'avez-vous reçu? demanda-t-il encore.</p> + +<p>Gonzague montra la fenêtre qui faisait face à son lit, et dont un des +carreaux était brisé.</p> + +<p>Peyrolles comprit et chercha des yeux sur le tapis, où il vit bientôt un +caillou parmi les éclats de vitre.</p> + +<p>—C'est cela qui m'a éveillé, dit Gonzague. J'ai lu... et l'idée m'est +venue que Lagardère avait pu se sauver.</p> + +<p>Peyrolles courba la tête.</p> + +<p>—A moins, reprit Gonzague, que cet acte audacieux n'ait été exécuté par +quelque affidé, ignorant le sort de son maître.</p> + +<p>—Espérons-le, murmura Peyrolles.</p> + +<p>—En tous cas, j'ai mandé sur-le-champ Oriol et Montaubert... J'ai feint +de tout ignorer... j'ai plaisanté... je les ai poussés... Ils m'ont +avoué qu'ils avaient déposé le cadavre sur un monceau de débris dans la +rue Pierre Lescot.</p> + +<p>Le poing fermé de Peyrolles frappa son genou.</p> + +<p>—Il n'en faut pas davantage, s'écria-t-il; un blessé <ins class="correction" title="peu">peut</ins> recouvrer la +vie...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> + +<p>—Nous saurons dans peu le vrai de l'affaire... Cocardasse et Passepoil +sont sortis pour cela.</p> + +<p>—Est-ce que vous vous fiez à ces deux renégats, monseigneur?</p> + +<p>—Je ne me fie à personne, ami Peyrolles, pas même à toi... Si je +pouvais tout faire par moi-même, je ne me servirais de personne... Ils +se sont enivrés cette nuit; ils ont eu tort; ils le savent... raison de +plus pour qu'ils marchent droit... Je les ai fait venir; je leur ai +ordonné de me trouver les deux braves qui ont défendu cette nuit la +jeune aventurière qui prend le nom d'Aurore de Nevers.</p> + +<p>Il ne put s'empêcher de sourire en prononçant ces derniers mots.</p> + +<p>Peyrolles resta sérieux comme un croque-mort.</p> + +<p>—Et de remuer ciel et terre, acheva Gonzague,—pour savoir si notre +bête noire nous a encore échappé.</p> + +<p>Il sonna et dit au domestique qui entra:</p> + +<p>—Qu'on me prépare ma chaise!—Toi, mon ami Peyrolles, tu vas monter +chez madame la princesse, afin de lui porter, selon l'habitude, +l'assurance de mon profond respect. Tâche d'avoir de bons yeux: tu me +diras quelle physionomie a l'antichambre de madame <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> la princesse, et +de quel ton sa camériste t'aura répondu.</p> + +<p>—Où retrouverai-je monseigneur?</p> + +<p>—Je vais d'abord au pavillon... J'ai hâte de voir notre jeune +aventurière... Il paraît qu'elle et cette folle de dona Cruz font une +paire d'amies... J'irai ensuite à l'hôtel de M. Law, qui me néglige... +puis je me montrerai au Palais-Royal, où mon absence ne ferait pas +bien... Qui sait quelles calomnies on pourrait répandre sur mon compte?</p> + +<p>—Tout cela sera long...</p> + +<p>—Tout cela sera court... J'ai besoin de voir nos amis... nos bons +amis... Cette journée ne sera pas oisive, et je médite pour ce soir +certain petit souper... Mais nous reparlerons de cela.</p> + +<p>Il s'approcha de la fenêtre et ramassa le caillou qui était sur le +tapis.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Peyrolles, avant de vous quitter, permettez que je +vous mette en garde contre ces deux chenapans...</p> + +<p>—Cocardasse et Passepoil?... Je sais qu'ils t'ont fort maltraité, mon +pauvre Peyrolles.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cela... Quelque chose me dit qu'ils trahissent... +Et tenez! s'il fallait une preuve... Ils étaient à l'affaire des fossés +de Caylus, et cependant je ne les ai point vus sur la liste de mort...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> + +<p>Gonzague, qui considérait le caillou d'un air pensif, déplia vivement le +papier qu'il avait repris.</p> + +<p>—Cela est vrai, murmura-t-il; leurs noms manquent ici... Mais si c'est +Lagardère qui a dressé cette liste et si nos deux coquins étaient à +Lagardère, il eût mis leurs noms les premiers pour dissimuler la +tromperie.</p> + +<p>—Ceci est trop subtil, monseigneur. Il ne faut rien négliger dans un +combat à outrance: depuis hier, vous pontez sur l'inconnu... Cette +créature étrange, ce bossu qui est entré, comme malgré vous, dans vos +affaires.</p> + +<p>—Tu m'y fais penser, interrompit Gonzague; il faut que celui-là me vide +son sac jusqu'au fond.</p> + +<p>Il regarda par la croisée.</p> + +<p>Le bossu était justement au devant de sa niche et dardait un coup +d'œil perçant vers les fenêtres de Gonzague.</p> + +<p>A la vue de ce dernier, le bossu baissa les yeux et salua +respectueusement.</p> + +<p>Gonzague regarda encore son caillou.</p> + +<p>—Nous saurons cela, murmura-t-il; nous saurons tout cela... J'ai idée +que la journée vaudra la nuit... Va, mon ami Peyrolles: voici ma +chaise... A bientôt!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span></p> + +<p>Peyrolles obéit.</p> + +<p>M. de Gonzague monta dans sa chaise et se fit conduire au pavillon de +dona Cruz.</p> + +<p>En traversant les corridors, pour se rendre chez madame de Gonzague, +Peyrolles se disait:</p> + +<p>—Je n'ai pas pour la France, ma belle patrie, une de ces tendresses +idiotes, comme j'en ai vu parfois... Avec de l'argent, on trouve des +patries partout... Ma tirelire est à peu près pleine, et, dans +vingt-quatre heures, je puis faire ma main dans les coffres du prince... +Le prince me paraît baisser... Si les choses ne vont pas mieux d'ici à +demain, je boucle ma valise et je vais chercher un air qui convienne +davantage à ma santé délicate... Que diable! d'ici à demain, la mine +n'aura pas eu le temps de sauter!»</p> + +<p>Cocardasse junior et frère Passepoil avaient promis de se multiplier +pour mettre fin aux incertitudes de M. le prince de Gonzague.</p> + +<p>Ils étaient gens de parole. Nous les retrouvons non loin de là dans un +cabaret borgne de la rue Aubry-le-Boucher, buvant et mangeant comme +quatre.</p> + +<p>La joie brillait sur leurs visages.</p> + +<p>—Il n'est pas mort! dit Cocardasse en tendant son gobelet.</p> + +<p>Passepoil l'emplit et répéta:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p> + +<p>—Il n'est pas mort!</p> + +<p>Et tous deux trinquèrent à la santé du chevalier Henri de Lagardère.</p> + +<p>—Ah! capédébiou! reprit Cocardasse, nous en doit-il des coups de plat +pour toutes les sottises que nous avons faites depuis hier au soir!</p> + +<p>—Nous étions gris, mon noble ami, repartit Passepoil; l'ivresse est +crédule... D'ailleurs, nous l'avions laissé dans un si mauvais pas...</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a des mauvais pas pour ce couquin-là! s'écria +Cocardasse avec enthousiasme; apapur! je le verrais maintenant lardé +comme une poularde, que je dirais encore: Sandieou! il s'en tirera!</p> + +<p>—Le fait est, murmura Passepoil en buvant sa piquette à petites +gorgées, que c'est un bien joli sujet!... Ça nous rehausse fièrement +d'avoir contribué à son éducation.</p> + +<p>—Mon bon, tu viens d'exprimer les sentiments de mon cœur... Qu'il +nous donne des coups de plat tant qu'il voudra, je suis à lui corps et +âme!</p> + +<p>Passepoil remit son verre vide sur la table.</p> + +<p>—Mon noble ami, reprit-il, s'il m'était permis de t'adresser une +observation, je te dirais que tes intentions sont bonnes... mais ta +fatale faiblesse pour le vin...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p> + +<p>—Morbioux! interrompit le Gascon; écoutez la caillou!... tu étais trois +fois plus gris que moi.</p> + +<p>—Bien, bien... Du moment que tu le prends ainsi... Holà! la fille, un +autre broc.</p> + +<p>Il prit dans ses doigts longs, maigres et crochus la taille de la +servante qui avait la tournure d'un tonneau.</p> +<p> +Cocardasse le contempla d'un air de compassion.</p> + +<p>—Eh! donc, dit-il, mon bon, mon pauvre bon, tu vois une paille dans +l'œil du voisin... Ote donc la poutre qui est dans le tien, bagassas!</p> + +<p>En arrivant chez Gonzague le matin de ce jour, ils étaient d'autant +mieux convaincus de la fin violente de Lagardère, qu'ils s'étaient +rendus, dès l'aube, à la maison de la rue du Chantre dont ils avaient +trouvé les portes forcées.</p> + +<p>Le rez-de-chaussée était vide: les voisins ne savaient pas ce qu'étaient +devenus la belle jeune fille, Françoise et Jean-Marie Berrichon.</p> + +<p>Au premier étage, <ins class="correction" title="anprès">auprès</ins> du coffre dont la fermeture était brisée, il y +avait une mare de sang. C'en était fait; les coquins qui avaient attaqué +cette nuit le domino rose qu'ils étaient chargés de défendre avaient dit +vrai: Lagardère était mort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span></p> + +<p>Mais Gonzague lui-même venait de leur rendre l'espoir par la commission +qu'il leur avait donnée. Gonzague doutait; Gonzague voulait qu'on lui +retrouvât le cadavre de son mortel ennemi.</p> + +<p>Gonzague avait assurément ses raisons pour cela. Il n'en fallait pas +plus à nos deux braves pour trinquer gaiement à la santé de Lagardère +vivant.</p> + +<p>Quant à la seconde partie de leur mission: chercher les deux braves qui +avaient défendu Aurore, c'était chose faite.</p> + +<p>Cocardasse se versa rasade et dit:</p> + +<p>—Il faudra trouver une histoire.</p> + +<p>—Deux histoires, répondit frère Passepoil: une pour toi, une pour moi.</p> + +<p>—Eh! donc, je suis Gascon; les histoires ne me coûtent guère.</p> + +<p>—Je suis Normand, pardienne! Nous verrons la meilleure histoire.</p> + +<p>—Tu me provoques, je crois, pécaïre!</p> + +<p>—Amicalement, mon noble camarade... Ce sont des jeux de l'esprit... +Souviens-toi seulement que nous devons avoir trouvé, dans notre +histoire, le cadavre du petit Parisien...</p> + +<p>Cocardasse haussa les épaules.</p> + +<p>—Capédébiou! grommela-t-il en humant la <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> dernière goutte du second +broc, la caillou veut en remontrer à son maître!...</p> + +<p>Il était encore trop tôt pour retourner à l'hôtel. Il fallait le temps +de chercher.</p> + +<p>Cocardasse et Passepoil se mirent à chercher chacun son histoire. Nous +verrons lequel des deux était le meilleur conteur. En attendant, ils +s'endormirent, la tête sur la table, et nous ne saurions à qui des deux +décerner <ins class="correction" title="le">la</ins> palme pour la vigueur et la sonorité du ronflement.<br /><br /></p> + +<p class="center">FIN DU TOME QUATRIÈME.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2><a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a>TABLE DES CHAPITRES</h2> + +<h5>DU QUATRIÈME VOLUME.</h5> + +<table summary="table_des_chapitres" class="block"> + <colgroup span="3"> + <col width="10" /> + <col width="375" /> + <col width="15" /> + </colgroup> +<tbody> + <tr> + <td> </td> + <td> </td> + <td class="tdr">Pages.</td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tcenter">LE PALAIS-ROYAL. (Suite.)</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">II.</td> + <td class="tdb">Entretien particulier</td> + <td class="tdc"><a href="#ch1">5</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">III.</td> + <td class="tdb">Un coup de lansquenet</td> + <td class="tdc"><a href="#ch2">23</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">IV.</td> + <td class="tdb">Souvenir des trois Philippe</td> + <td class="tdc"><a href="#ch3">43</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">V.</td> + <td class="tdb">Les dominos roses</td> + <td class="tdc"><a href="#ch4">63</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">VI.</td> + <td class="tdb">La Fille du Mississipi</td> + <td class="tdc"><a href="#ch5">83</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">VII.</td> + <td class="tdb">La charmille</td> + <td class="tdc"><a href="#ch6">105</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">VIII.</td> + <td class="tdb">Autre tête-à-tête</td> + <td class="tdc"><a href="#ch7">125</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">IX.</td> + <td class="tdb">Où finit la fête</td> + <td class="tdc"><a href="#ch8">145</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">X.</td> + <td class="tdb">La dégradation</td> + <td class="tdc"><a href="#ch9">167</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="3" class="tcenter">LE CONTRAT DE MARIAGE.</td> + </tr> + <tr> + <td class="tda">I.</td> + <td class="tdb">Encore la maison d'or</td> + <td class="tdc"><a href="#ch10">195</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<hr class="small" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3> + +<p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité +la version originale.</p> + +<p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. +Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur +le mot pour voir le texte original.</p></div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Bossu, by Paul Féval + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BOSSU *** + +***** This file should be named 34354-h.htm or 34354-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/3/5/34354/ + + +Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced +from images generously made available by The Internet +Archive/Canadian Libraries) + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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