diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 34351-0.txt | 13800 | ||||
| -rw-r--r-- | 34351-0.zip | bin | 0 -> 288470 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
5 files changed, 13816 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/34351-0.txt b/34351-0.txt new file mode 100644 index 0000000..138ed39 --- /dev/null +++ b/34351-0.txt @@ -0,0 +1,13800 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de Marie-Antoinette, by +Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de Marie-Antoinette + Nouvelle édition revue et augmentée + +Author: Edmond de Goncourt + Jules de Goncourt + +Release Date: November 17, 2010 [EBook #34351] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE + +PAR + +EDMOND ET JULES DE GONCOURT + +NOUVELLE ÉDITION + +REVUE ET AUGMENTÉE DE LETTRES INÉDITES ET DE DOCUMENTS NOUVEAUX + +Tirés des archives nationales + +PARIS + +G. CHARPENTIER, ÉDITEUR + +1879 + + + + +TABLE DES CHAPITRES + +LIVRE PREMIER + +1755-1774. + +I. Abaissement de la France au milieu du dix-huitième siècle.--Politique +de l'Angleterre.--Traité de Paris.--Nouvelle politique française de M. +de Choiseul.--Alliance de la France avec la maison +d'Autriche.--Naissance de Marie-Antoinette.--Son éducation +française.--Correspondances diplomatiques et négociations du +mariage.--Audience solennelle de l'ambassadeur de France.--Départ de +Vienne de l'archiduchesse Antoinette. + +II. Le pavillon de remise dans une île du Rhin.--Portrait de la +Dauphine.--Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à Châlons, à Soissons.--Arrivée +à Compiègne.--Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la +cour.--La Dauphine à la Muette.--Cérémonies du mariage à +Versailles.--Accident de la place Louis XV. + +III. La Dauphine à Versailles.--Lettre de la Dauphine.--Pugilat du +Dauphin et de Monsieur.--Le Roi charmé par la Dauphine.--Jalousie et +manœuvres de madame du Barry.--Dispositions de la famille royale pour la +Dauphine: Mesdames Tantes, Madame Élisabeth, le comte d'Artois, le comte +de Provence.--Le Dauphin.--Son gouverneur, M. de la Vauguyon.--Son +éducation.--M. de la Vauguyon renvoyé par la Dauphine.--Portrait moral +de la Dauphine.--Son instituteur, l'abbé de Vermond.--Le clergé et les +femmes au dix-huitième siècle.--Madame de Noailles et madame de Marsan. + +IV. Liaisons de la Dauphine.--Madame de Picquigny.--Madame de +Saint-Mégrin.--Madame de Cossé.--Madame de Lamballe.--Entrée du Dauphin +et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris.--Popularité de la +Dauphine.--Intrigues du _parti français_ contre la Dauphine et +l'alliance qu'elle représente.--M. d'Aiguillon.--La Dauphine appelée +l'_Autrichienne_. + +LIVRE DEUXIÈME. + +1774-1789. + +I. Mort de Louis XV.--Crédit de Madame Adélaïde sur Louis +XVI.--Intrigues du château de Choisy.--M. de Maurepas au +ministère.--Vaines tentatives de la Reine en faveur de M. de +Choiseul.--Conduite de M. de Maurepas avec la Reine.--MM. de Vergennes +et de Müy hostiles à la Reine.--Influence de Madame Adélaïde.--Madame +Louise la Carmélite et les comités de Saint-Denis.--Rapport au Roi de +Madame Adélaïde contre la Reine.--_Le Lever de l'Aurore_.--M. de +Maurepas se séparant de Mesdames Tantes.--Bienfaisance de la Reine.--Les +préventions du Roi contre M. de Choiseul entretenues par M. de +Maurepas.--Défiance du Roi. + +II. La Reine et le Roi.--Le petit Trianon donné par le Roi à la +Reine.--Travaux de la Reine au petit Trianon: M. de Caraman, +l'architecte Mique, le peintre Hubert Robert.--Tyrannie de l'étiquette: +une matinée de la Reine à Versailles.--Le livre des robes de la +Reine.--Madame de Lamballe.--Rupture de la Reine avec madame de +Cossé.--Madame de Lamballe surintendante de la maison de la Reine.--La +Reine et la mode: coiffures, courses en traîneau, bals.--Inimitiés des +femmes de l'ancienne cour contre la Reine. + +III. Portrait physique de la Reine.--Amour du Roi.--La comtesse Jules de +Polignac.--Commencement de la faveur des Polignac.--Première grossesse +de la Reine.--Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte de France.--Les +Polignac comblés des grâces de la Reine.--Succession de ministres mal +disposés pour la Reine: Necker, Turgot, le prince de Montbarrey, M. de +Sartines.--Retranchements dans la maison de la Reine.--La Reine se +refusant à l'ennui des affaires.--La Reine menacée par le parti français +et forcée de se défendre.--Nomination de MM. de Castries et de +Ségur.--Naissance du Dauphin.--Madame de Polignac gouvernante des +enfants de France.--Son salon dans la grande salle de bois de +Versailles. + +IV. Ennui de Marly.--Le petit Trianon.--La vie au petit Trianon.--Le +palais, les appartements, le mobilier.--Le jardin français, la _salle +des fraîcheurs_.--Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le +hameau, etc.--La société de la Reine au petit Trianon.--Le baron de +Besenval, le comte de Vaudreuil, M. d'Adhémar.--Les femmes.--Diane de +Polignac.--Caractère de l'esprit de la Reine.--Sa protection des lettres +et des arts.--Son goût de la musique et du théâtre.--Le théâtre du petit +Trianon. + +V. Exigences de la société Polignac.--Nomination de M. de Calonne +imposée à la Reine.--La Reine compromise par ses amis.--Plaintes et +refroidissement des amis de la Reine.--Naissance du duc de +Normandie.--Mort du duc de Choiseul.--Retour de la Reine vers madame de +Lamballe.--Mouvement de l'opinion contre la Reine.--Achat de +Saint-Cloud.--Tristes pressentiments de la Reine. + +VI. La calomnie et la Reine.-Pamphlets, libelles, satires, chansons +contre la Reine.--Les témoins contre l'honneur de la Reine: M. de +Besenval, M. de Lauzun, M. de Talleyrand.--Jugement du prince de +Ligne.--Exposé de l'affaire du collier.--Arrestation du cardinal de +Rohan.--Défense du cardinal.--Dénégations de madame la +Motte.--Dépositions de la d'Oliva et de Réteaux de Villette.--Examen des +preuves et des témoignages de l'accusation.--Arrêt du +Parlement.--Applaudissement des halles à l'acquittement du cardinal. + +VII. Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des +insultes.--Découragement de la Reine. Sa retraite à Trianon.--L'abbé de +Vermond, conseiller de la Reine.--Plans politiques de l'abbé de Vermond +et de son parti.--M. de Loménie de Brienne au ministère.--La Reine +dénoncée à l'opinion publique par les parlements.--Retraite de M. de +Brienne.--Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la +reine.--Ouverture des états généraux. + +LIVRE TROISIÈME + +1789-1793 + +I. Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du +Roi, de Madame Élisabeth, de Madame, de la comtesse d'Artois, de +Mesdames Tantes, de Monsieur, du comte d'Artois.--Les princes du sang: +le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de +la Marche.--Le duc d'Orléans.--La Reine et les salons: le Temple, le +Palais-Royal, etc.--La Reine et l'Europe.--L'Angleterre.--La Prusse.--La +Suède.--L'Espagne et Naples.--La Savoie, etc.--L'Autriche. + +II. Chagrins maternels de Marie-Antoinette.--Mort du +Dauphin.--Éloignement de la Reine du salon de madame de Polignac.--La +comtesse d'Ossun.--Séparation de la Reine et des Polignac après la prise +de la Bastille.--Correspondance de la Reine avec madame de Polignac.--La +Révolution et la Reine.--Plan d'assassinat de la Reine.--Le 5 +octobre.--Le 6 octobre.--MM. de Miomandre et du Repaire.--La Reine au +balcon de Versailles.--Réponses de la Reine au Comité des Recherches et +au Châtelet. + +II. La famille royale aux Tuileries.--Les Tuileries.--La Reine et ses +enfants.--Instruction de la Reine pour l'éducation du Dauphin.--La Reine +prenant part aux affaires.--Mirabeau.--Négociations de M. de la Marck +auprès de la Reine.--Entrevue de la Reine et de Mirabeau à Saint-Cloud. + +IV. Le parti des _exclusifs_.--Varennes.--Le départ.--Le retour.--La +surveillance aux Tuileries.--Barnave et la Reine.--La Reine au +spectacle.--Tumulte à la Comédie italienne.--Insultes de l'_Orateur du +peuple_.--La maison civile imposée à la Reine par la nouvelle +Constitution.--Paroles de la Reine.--Illusions de Barnave.--Le parti des +assassins de la Reine.--La Reine séparée de madame de +Lamballe.--Correspondance de la Reine avec madame de Lamballe. + +V. Marie-Antoinette homme d'État.--Sa correspondance avec son frère +Léopold II.--Son plan, ses espérances, ses illusions.--Sa correspondance +avec le comte d'Artois. Son opposition aux plans de +l'émigration.--Caractère de Madame Élisabeth. Son amitié pour le comte +d'Artois. Sa correspondance. Sa politique.--Préoccupation de +Marie-Antoinette du salut du royaume par le Roi. + +VI. Le 20 juin.--La Reine enchaînée par la faiblesse du Roi.--La seconde +fédération.--Démarche de M. de la Fayette, démarche du général Dumouriez +auprès de la Reine.--Outrages et insultes aux Tuileries.--La nuit du 9 +au 10 août.--La Reine au 10 août.--La Reine au _Logotachygraphe_, aux +Feuillants.--Départ pour le Temple. + +VII. La Reine au deuxième étage de la petite tour du Temple.--Séparation +de madame de Lamballe.--Le procureur de la Commune du 10 août, +Manuel.--L'espionnage autour de la Reine.--Souffrances de la Reine.--Le +3 septembre au Temple.--La vie de la Reine au Temple.--Outrages +honteux.--La Reine séparée de son mari.--La Reine dans la grosse +tour.--Drouet et la Reine.--Délibérations de la Commune sur les demandes +de la Reine.--Procès du Roi.--Dernière entrevue de la Reine et du +Roi.--Nuit du 20 au 21 janvier 1793. + +VIII. Portrait de Marie-Antoinette au Temple.--État de son âme.--Les +dévouements dans le Temple et autour du Temple: Turgy, Cléry, les +commissaires du Temple.--M. de Jarjayes.--Toulan.--Projet d'évasion de +la Reine.--Billets de la Reine.--Le baron de Batz. Sa tentative au +Temple.--Marie-Antoinette séparée de son fils. + +IX. Marie-Antoinette à la Conciergerie.--Le concierge +Richard.--Impatiences de la Révolution.--Vaine recherche de pièces +contre la Reine.--Espérances du parti royaliste.--L'œillet du chevalier +de Rougeville.--Le concierge Bault.--Discours de +Billaud-Varennes.--Lettre de Fouquier-Tinville. + +X. Premier interrogatoire de Marie-Antoinette.--Chauveau-Lagarde et +Tronçon-Ducoudray, ses défenseurs.--La Reine devant le Tribunal criminel +extraordinaire.--Acte d'accusation.--Les témoins, les dépositions, les +demandes du président, les réponses de la Reine.--Réponse de la Reine à +l'accusation d'Hébert.--Épuisement physique de la Reine.--Clôture des +débats.--Le procès de la Reine jugé par le _Père +Duchêne_.--Marie-Antoinette condamnée et ramenée à la Conciergerie. + +XI. Dernière lettre de la Reine à Madame Élisabeth.--Le curé +Girard.--Sanson.--Paris le 16 octobre 1793.--La Reine sur la +charrette.--Le chemin de la Conciergerie à la place de la +Révolution.--Le Mémoire du fossoyeur Joly.--La mort de Marie-Antoinette +et la conscience humaine. + + + + +PRÉFACE + + +Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une +MARIE-ANTOINETTE que les récentes publications des _Archives_ de Vienne +n'ont pas sensiblement modifiée. + +En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine la figure de +convention, l'espèce de fausse duchesse d'Angoulême, fabriquée par la +Restauration. Ils montrent une femme, une femme du dix-huitième siècle +aimant la vie, l'amusement, la distraction, ainsi que l'aime, ainsi que +l'a toujours aimée la jeunesse de la beauté, une femme un peu vive, un +peu folâtre, un peu moqueuse, un peu étourdie, mais une femme honnête, +mais une femme pure, qui n'a jamais eu, selon l'expression du prince de +Ligne, «qu'une coquetterie de Reine pour plaire à tout le monde». + +Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi, +lorsqu'elle arrive en France, lorsqu'elle tombe dans ce royaume du +_papillotage_ et du Plaisir, parmi cette génération de françaises qui +semblent représenter la Déraison dans l'agitation fiévreuse de leurs +existences futiles et vides. Demander à cette jeune fille d'échapper +entièrement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de n'appartenir +en rien à l'humanité de sa nouvelle patrie: c'est exiger de la Nature +qu'elle ait fait un miracle,--et elle n'en fait pas. + +Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des +lettres de Marie-Thérèse, lettres devenues des armes aux mains des +ennemis de la mémoire de la Reine, etc. Qu'y trouvons-nous? Ici la +sévère mère reproche à sa fille de monter à cheval, là d'aller au bal, +plus loin de porter des plumes extravagantes, plus loin encore d'acheter +des diamants. Elle la gronde «d'avoir de la curiosité, de ne +s'entretenir qu'avec de jeunes dames, de se laisser aller à des propos +inconséquents, de manquer de goût pour les occupations solides»... Je le +demande en conscience aux lecteurs sans passion politique, s'il existait +pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize à +vingt-cinq ans, un procès-verbal, jour par jour, de toutes les +_grogneries_ des vieux parents à propos de sa toilette, de son amour de +la danse, de sa naturelle envie de s'amuser et de plaire, le dossier +accusateur de cette jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que +celui de Marie-Antoinette? + + EDMOND DE GONGOURT. + + + + +LIVRE PREMIER + +1755-1774 + + + + +I + +Abaissement de la France au milieu du dix-huitième siècle.--Politique de +l'Angleterre.--Traité de Paris.--Nouvelle politique française de M. de +Choiseul.--Alliance de la France avec la maison d'Autriche.--Naissance +de Marie-Antoinette.--Son éducation française.--Correspondances +diplomatiques et négociations du mariage.--Audience solennelle de +l'ambassadeur de France.--Départ de Vienne de l'archiduchesse +Antoinette. + + +Au milieu du dix-huitième siècle, la France avait perdu l'héritage de +gloire de Louis XIV, le meilleur de son sang, la moitié de son argent, +l'audace même et la fortune du désespoir. Ses armées reculant de +défaites en défaites, ses drapeaux en fuite, sa marine balayée, cachée +dans les ports, et n'osant tenter la Méditerranée, son commerce anéanti, +son cabotage ruiné, la France, épuisée et honteuse, voyait l'Angleterre +lui enlever un jour Louisbourg, un jour le Sénégal, un jour Gorée, un +jour Pondichéry, et le Coromandel, et Malabar, hier la Guadeloupe, +aujourd'hui Saint-Domingue, demain Cayenne. La France détournait-elle +ses yeux de son empire au delà des mers, la patrie, en écoutant à ses +frontières, entendait la marche des troupes prusso-anglaises. Sa +jeunesse était restée sur les champs de bataille de Dettingen et de +Rosbach; ses vingt-sept vaisseaux de ligne étaient pris; six mille de +ses matelots étaient prisonniers; et l'Angleterre, maîtresse de +Belle-Isle, pouvait promener impunément l'incendie et la terreur le long +de ses côtes, de Cherbourg à Toulon. Un traité venait consacrer le +déshonneur et l'abaissement de la France. Le traité de Paris cédait en +toute propriété au roi d'Angleterre, le Canada et Louisbourg, qui +avaient coûté à la France tant d'hommes et tant d'argent, l'île du +Cap-Breton, toutes les îles du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Du banc +de Terre-Neuve, le traité de Paris ne laissait à la France, pour sa +pêche à la morue, que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, avec une +garnison qui ne pouvait pas excéder cinquante hommes. Le traité de Paris +enfermait et resserrait la France dans sa possession de la Louisiane par +une ligne tracée au milieu du Mississipi. Il chassait la France de ses +établissements sur le Gange. Il enlevait à la France les plus riches et +les plus fertiles des Antilles, la portion la plus avantageuse du +Sénégal, la plus salubre de l'île de Gorée. Il punissait l'Espagne +d'avoir soutenu la France, en enlevant la Floride à l'Espagne. Mais +l'Angleterre n'était point satisfaite encore de l'imposition de ces +conditions, qui lui donnaient presque tout le continent américain, +depuis le 25e degré jusque sous le pôle. Elle voulait et obtenait une +dernière humiliation de la France. Par le traité de Paris, les +fortifications de Dunkerque ne pouvaient être relevées, et la ville et +le port devaient rester indéfiniment sous l'œil et la surveillance de +commissaires de l'Angleterre, établis à poste fixe et payés par la +France[1]. Un moment la France avait craint que l'humiliation n'allât +plus loin encore, et que l'Angleterre n'exigeât l'entière démolition du +port[2]. + +L'Angleterre est donc l'ennemi, elle est le danger pour la France et +pour le maintien de son rang parmi les puissances, pour la maison de +Bourbon et pour l'honneur de la monarchie. Devant ce peuple, parvenu à +la domination de la mer par son commerce, par sa marine, par les +ressorts nouveaux de la prospérité des empires modernes; devant cet +orgueil, qui veut déjà exiger le salut de toute marine sur tous les +océans du monde, et qui prétend, à voix haute, dans le parlement, +«qu'aucun coup de canon ne doit être tiré en Europe sans la permission +de l'Angleterre;» devant cette vieille haine contre la France, cette +jalousie sans merci et sans remords, qui, après avoir usé contre la +France de surprises et de trahisons, abuse de ses malheurs; devant cette +politique anglaise, qui déclarera, par la bouche de milord Rochefort, +«tout arrangement ou événement quelconque contrariant le système +politique de la France nécessairement agréable à S. M. Britannique;» qui +déclarera encore, par la bouche de Pitt, «n'estimer jamais assez grande +l'humiliation de la maison de Bourbon[3];» devant cet accroissement +énorme, cette prétention insolente, cette inimitié implacable, +qu'alarment encore l'impuissance et les désastres de la France, la +France se devait, avant tout, d'oublier toutes choses pour se défendre +contre tant de menaces. Il lui fallait abandonner la politique de +l'ancienne France, de Henri IV au cardinal de Fleury, du traité de +Vervins à l'établissement d'un Bourbon sur le trône de Naples; +abandonner la pensée des Richelieu, des Davaux, des Mazarin, des +Servien, des Belle-Isle, la tradition de Louis XIV, cette longue +poursuite de l'Autriche allemande et de l'Autriche espagnole, contre +lesquelles le grand roi avait poussé, toute sa vie, ses généraux et ses +victoires. De nouveaux destins commandaient à la France de quitter cette +lutte et ces ombrages, et de tourner contre l'Angleterre sa diplomatie +et ses armes, les tentatives de son courage et les efforts de son génie. + +Le ministre français qui écrivait, en 1762, au duc de Nivernois, à +propos des bruits de démolition de Dunkerque: «Jamais, monsieur le Duc, +dussé-je en mourir, je ne donnerai mon consentement à une pareille +destruction[4],» ce ministre, M. de Choiseul, obéissait à la nécessité +et à la raison des choses en entrant à fond dans la politique de M. +Bernis, en allant jusqu'au bout de ses conséquences, et en acquérant à +la maison de Bourbon l'alliance de son ancienne ennemie, la maison +d'Autriche. Les périls du moment, aussi bien que les craintes de +l'avenir, l'évolution des puissances de l'Europe, le déplacement des +contre-poids de son équilibre, la tyrannie de ses conseils usurpée par +l'Angleterre, l'amoindrissement de l'Empire, faisaient une loi à M. de +Choiseul de rompre avec une politique qui n'était plus qu'un préjugé, et +de former contre l'Angleterre ce qu'il appelait «une alliance du Midi,» +c'est-à-dire de la France, de l'Espagne et de l'Autriche[5]. Mais cette +alliance, ou plutôt cette ligue, dont M. de Choiseul espérait la +restauration du rang et de l'honneur de la France, M. de Choiseul ne la +jugeait pas suffisamment scellée par des traités. Il la désirait sans +réserve, intime, familière. Aux liens d'un contrat de peuple à peuple il +voulait joindre les nœuds du sang, de cour à cour. Flatter l'orgueil de +mère de Marie-Thérèse, appeler une archiduchesse autrichienne à +l'espérance et à la succession du trône de France, unir dans un mariage +les futurs intérêts des deux monarchies, lui parut le sûr moyen de faire +la réconciliation effective et le grand acte de son ministère durable. +Le cœur de l'impératrice accueillait le projet de M. de Choiseul. Lors +de son voyage en Pologne, en 1766, madame Geoffrin, de passage à Vienne, +caressant la charmante petite archiduchesse Marie-Antoinette, la +trouvant «belle comme un ange,» et disant qu'elle voulait l'emmener à +Paris: «Emportez! Emportez!» s'écriait Marie-Thérèse[6]. + + +Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine, archiduchesse d'Autriche, +fille de François Ier, empereur d'Allemagne, et de Marie-Thérèse, +impératrice d'Allemagne, reine de Hongrie et de Bohême, était née le 2 +novembre 1755. + +Marie-Thérèse, pendant sa grossesse, avait parié une discrétion contre +le duc de Tarouka, qui lui annonçait un archiduc. La naissance de +Marie-Antoinette faisait perdre le duc de Tarouka, qui, pour +s'acquitter, apportait à l'impératrice une figurine en porcelaine, un +genou en terre, et présentant des tablettes où Métastase avait écrit: + +Io perdei: l'augusta figlia +A pagar m'a condannato; +Ma s'e ver che a vol somiglia, +Tutto il mondo ha guadagnato[7]. + +L'archiduchesse grandissait à côté de ses sœurs, associant Mozart à ses +jeux. Marie-Thérèse n'abandonnait point son éducation aux soins des +grandes maîtresses, ni ses talents à leurs indulgences: elle surveillait +et guidait ses leçons, descendant jusqu'à s'occuper de l'écriture de sa +fille, et la complimentant de ses progrès[8]. Elle cherchait bientôt +tous les maîtres capables de donner à ses grâces les grâces françaises. +Deux comédiens français, Aufresne et Sainville, étaient chargés par elle +de faire oublier Métastase à l'archiduchesse, et son goût déjà vif de la +langue et du chant italiens. Ils devaient la former à toutes les +délicatesses de la prononciation, de la déclamation et du chant +français. Marie-Thérèse entourait sa fille de tout ce qui pouvait lui +parler de la France et lui apporter l'air de Versailles, des livres de +Paris à ses modes, d'un coiffeur français à un instituteur français, +l'abbé de Vermond[9]. Sa préoccupation constante était de montrer aux +Français sa beauté et son esprit naissants, d'en envoyer le bruit à +l'Œil-de-Bœuf, d'en occuper la curiosité désœuvrée de Louis XV. Et +lorsque l'ambition de l'impératrice sera comblée, tels seront ses soins +pour donner à la France une Dauphine digne d'elle, qu'elle fera coucher +sa fille dans sa chambre, les deux mois qui précéderont son mariage. +Profitant du secret et de l'intimité des nuits, elle s'empare des +veilles et des réveils de Marie-Antoinette pour lui donner ces derniers +conseils et ces dernières leçons qui feront de l'archiduchesse +autrichienne cette princesse française qui étonnera et enchantera +Versailles[10]. + +Dès le commencement de l'année 1769, les correspondances diplomatiques, +les dépêches de l'ambassadeur de France parlent de l'archiduchesse +Antoinette, de ses charmes, de l'agrément de sa danse aux bals de la +cour, et de l'heureux succès des leçons du Français Noverre. Le peintre +Ducreux est envoyé de France pour peindre l'archiduchesse, et commence +son portrait le 18 février. Le Roi fait presser Ducreux, qui avance +lentement. Il demande qu'on se hâte, et il témoigne une telle +impatience, qu'aussitôt le portrait fini, l'ambassadeur de France, M. de +Durfort, le lui envoie par son fils. Un divertissement donné par +l'Impératrice, à Laxembourg, à l'archiduchesse Antoinette pour sa fête, +révèle à tous combien l'archiduchesse est digne de l'amour d'un Dauphin +de France; et le 1er juillet, dans un long entretien avec M. de Kaunitz, +le marquis de Durfort règle, sauf quelques réserves, le mariage du +Dauphin, le contrat, l'entrée publique, le cérémonial à suivre pour +l'ambassadeur extraordinaire du Roi. Le 16 du même mois, Louis XV mande +de Compiègne à M. de Durfort d'accélérer la convention du mariage du +Dauphin. Le projet de contrat de mariage est soumis à l'Impératrice et +présenté à l'acceptation du Roi à son retour de Compiègne. Le 13 janvier +1770, après quelques changements proposés au prince de Kaunitz par M. de +Durfort, la dernière note de la cour de Vienne sur le mariage est remise +à la cour de France[11]. + +Au mois d'octobre 1769, la _Gazette de France_ annonçait déjà que des +ordres avaient été donnés à Vienne pour réparer les chemins par lesquels +l'archiduchesse, future épouse de Monseigneur le Dauphin, devait passer +pour se rendre en France. Cinq mois après, plus de cent ouvriers +travaillent, dans le Belvédère, à cette salle de quatre cents pieds où +doivent se donner le souper et le bal masqué du mariage[12]. + +Le 16 avril 1770, vers les six heures du soir, la cour étant en gala, +l'ambassadeur de France était reçu par les grands officiers de la maison +d'Autriche, les gardes du palais bordant le grand escalier, les gardes +du corps, les gardes noble et allemande formant dans les antichambres +double haie. Il se rendait à l'audience de l'Empereur, puis à l'audience +de l'Impératrice-Reine, à laquelle il faisait, au nom du Roi +très-chrétien, la demande de Madame l'archiduchesse Antoinette. Sa +Majesté Impériale et Royale donnait son consentement, et Son Altesse +Royale l'archiduchesse, appelée dans la salle d'audience, recevait les +marques de l'aveu de l'Impératrice, et prenait des mains de +l'ambassadeur de France une lettre de Monseigneur le Dauphin, et le +portrait de ce prince, qu'attachait aussitôt sur sa poitrine la comtesse +de Trautmansdorf, grande maîtresse de sa maison. La cour se rendait +ensuite à la salle des spectacles, où étaient joués _la Mère +confidente_, de Marivaux, et un ballet nouveau de Noverre, _les Bergers +de Tempé_. + +Le 17, l'archiduchesse, qui allait devenir Dauphine, faisait, suivant +l'usage observé en pareille circonstance par la maison d'Autriche, sa +renonciation solennelle à la succession héréditaire, tant paternelle que +maternelle, dans la salle du conseil, devant tous les ministres et les +conseillers d'État de la cour impériale et royale. La renonciation lue +par le prince de Kaunitz, l'archiduchesse la signait et la jurait sur un +autel, devant l'Évangile, présenté par le comte Herberstein[13]. + +Alors commençaient les fêtes du Belvédère, qui duraient jusqu'au 26, +jour du départ de l'archiduchesse. + +L'archiduchesse arrivait le 7 mai à la frontière de France, emportant de +Vienne cette instruction écrite par Marie-Thérèse, pour ses enfants, où +il semble que l'avenir avertisse et menace déjà la jeune Dauphine en ces +lignes: «... Je vous recommande, mes chers enfants, de prendre sur vous +deux jours tous les ans pour vous préparer à la mort comme si vous étiez +sûrs que ce sont là les deux derniers jours de votre vie...» + + + + +II + +Le pavillon de remise dans une île du Rhin.--Portrait de la +Dauphine.--Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à Châlons, à Soissons.--Arrivée +à Compiègne.--Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la +cour.--La Dauphine à la Muette.--Cérémonies de mariage à +Versailles.--Accident de la place Louis XV. + + +Il avait été construit, dans une île du Rhin, auprès de Strasbourg, un +pavillon meublé par le garde-meuble du Roi et décoré de tapisseries +représentant, funeste présage! le tragique hymen de Jason et de Médée. +Ce pavillon devait être la maison de remise[14]. La Dauphine mettait +pied à terre dans la partie du pavillon réservée à la cour autrichienne. +Là elle était déshabillée selon l'étiquette, dépouillée de sa chemise +même et de ses bas, pour que rien ne lui restât d'un pays qui n'était +plus le sien[15]. R'habillée, elle se rendait dans la salle destinée à +la cérémonie de la remise. Elle y était attendue par le comte de +Noailles, ambassadeur extraordinaire du Roi pour la réception de la +Dauphine, par le secrétaire du cabinet du Roi, et par le premier commis +des affaires étrangères. La lecture des pleins pouvoirs faite, les actes +de remise et de réception de la Dauphine signés par les commissaires, le +côté où se tenait la cour française de la Dauphine est ouvert. +Marie-Antoinette se présente à sa nouvelle patrie; elle va au-devant de +la France, émue, tremblante, les yeux humides et brillants de larmes. +Elle paraît: elle triomphe. + +La Dauphine est jolie, presque belle déjà. La majesté commence en ce +corps de quinze ans. Sa taille, grande, libre, aisée, maigre encore et +de son âge, promet un port de reine. Ses cheveux d'enfant, admirablement +plantés, sont de ce blond rare et charmant plus tendre que le châtain +cendré. Le tour de son visage est un ovale allongé. Son front est noble +et droit. Sous des sourcils singulièrement fournis, les yeux de la +Dauphine, d'un bleu sans fadeur, parlent, vivent, sourient. Son nez est +aquilin et fin, sa bouche, petite, mignonne et bien arquée. Sa lèvre +inférieure s'épanouit à l'autrichienne. Son teint éblouit: il efface ses +traits par la plus délicate blancheur, par la vie et l'éclat de couleurs +naturelles, dont le rouge eût pu suffire à ses joues[16]. Mais ce qui +ravit avant tout, dans la Dauphine, c'est l'âme de sa jeunesse répandue +en tous ses dehors. Cette naïveté du regard, cette timidité de +l'attitude, ce trouble et ces premières hontes où tant de choses se +mêlent, embarras, modestie, bonheur, reconnaissance; l'ingénuité de +toute sa personne emporte d'abord tous les yeux, et gagne tous les cœurs +à cette jeune Grâce apportant l'amour pudique à la cour de Louis XV et +de la du Barry! + +Chaque personne de la suite autrichienne de la Dauphine est venue lui +baiser la main, puis s'est retirée. Le comte de Noailles présente à la +Dauphine son chevalier d'honneur, le comte de Saulx-Tavannes; sa dame +d'honneur, la comtesse de Noailles. Madame de Noailles, à son tour, lui +présente ses dames: la duchesse de Picquigny, la marquise de Duras, la +comtesse de Mailly et la comtesse de Tavannes; le comte de Tessé, +premier écuyer; le marquis Desgranges, maître des cérémonies; le +commandant du détachement des gardes du corps, le commandant de la +province, l'intendant d'Alsace, le préteur royal de la ville de +Strasbourg, et les principaux officiers de sa maison. + +La Dauphine monte dans les carrosses du Roi pour entrer dans la ville. +Les régiments de cavalerie du Commissaire-Général et de Royal-Étranger, +en bataille dans la plaine, la saluent. Une triple décharge de +l'artillerie des remparts, les volées des cloches de toutes les églises +annoncent son entrée en ville. À la porte de la ville, le maréchal de +Contades reçoit la Dauphine devant un magnifique arc de triomphe. En +passant devant l'hôtel de ville, la Dauphine voit couler les fontaines +de vin pour le peuple. Elle descend au palais épiscopal, où le cardinal +de Rohan la reçoit avec son grand chapitre, les comtes de la cathédrale: +le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Bordeaux, grand prévôt; le +prince de Lorraine, grand doyen; le comte de Trucksès; l'évêque de +Tournay; les comtes de Salm et de Mandrechied; le prince Louis de Rohan, +coadjuteur; les trois princes de Hohenlohe; les deux comtes de Kœnigsee; +le prince Guillaume de Salm, et le jeune comte de Trucksès. La Dauphine +embrasse le cardinal de Rouan, le prince de Lorraine, et les princes +Ferdinand et Louis de Rohan; puis tous les corps sont présentés à la +Dauphine. Les dames de la noblesse de la province ont l'honneur de lui +être nommées. La Dauphine dîne à son grand couvert, et permet au +magistrat de lui présenter les vins de la ville pendant que les +tonneliers exécutent une fête de Bacchus, formant des figures en dansant +avec leurs cerceaux. Le soir, la Dauphine se rendait à la Comédie +française. À son retour elle trouvait toutes les rues illuminées, une +colonnade et des jardins de feu vis-à-vis du palais épiscopal. À minuit, +elle allait au bal donné par le maréchal de Contades, dans la salle de +la Comédie, à toute la ville, à la noblesse, aux étrangers, aux +officiers de la garnison, aux bourgeois et aux bourgeoises, habilles à +la strasbourgeoise et parés de rubans aux couleurs de la Dauphine. + +Le 8, la Dauphine recevait les personnes présentées, admises à lui faire +leur cour, les députations du canton et de l'évêque de Bâle, de la ville +de Mulhausen, du conseil supérieur d'Alsace, du corps de la noblesse et +des universités luthérienne et catholique. Elle se rendait à la +cathédrale, à la porte de laquelle le prince Louis de Rohan, en habits +pontificaux, accompagné des comtes de la cathédrale et de tout le +clergé, venait la complimenter. Saluant d'avance la promesse d'une union +si belle, il disait: «C'est l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme +des Bourbons!» + +Après la messe en musique et le grand concert au palais épiscopal, la +Dauphine quittait Strasbourg, et était reçue à Saverne par le cardinal +de Rohan, à sept heures du soir. Un bataillon du régiment du Dauphin, +commandé par le duc de Saint-Mégrin, un détachement du régiment +Royal-Cavalerie, commandé par le marquis de Serent, formaient une double +haie dans l'avenue du château. Il y avait un bal où la Dauphine dansait +jusqu'à neuf heures; après le bal, un feu d'artifice; après le feu, un +souper qui réunissait autour de la Dauphine les dames de sa maison et +ses dames autrichiennes. Le 9, la Dauphine déjeunait, entendait la +messe, faisait ses adieux aux dames et aux seigneurs autrichiens qui +l'avaient accompagnée. + +Le 9, la Dauphine arrivait à Nancy. Reçue à la porte Saint-Nicolas par +le commandant de Lorraine, le marquis de Choiseul la Baume, elle +couchait à l'hôtel du Gouvernement. Le lendemain elle accueillait les +respects de la Cour souveraine, de la Chambre des comptes, du Corps +municipal et de l'Université. Après avoir dîné en public, la Dauphine +allait visiter aux Cordeliers les tombeaux de sa famille[17]. La +Dauphine repartait, couchait à Bar, recevait à Lunéville les honneurs +militaires du corps de la gendarmerie, du marquis de Castries et du +marquis d'Autichamp. À Commercy, une petite fille de dix ans présentait +à la Dauphine des fleurs et un compliment. + +Le 11, la Dauphine descendait à Châlons, à l'hôtel de l'Intendance. Six +jeunes filles, dotées par la ville à l'occasion du mariage du Dauphin de +France, lui récitaient des vers. Les acteurs des trois grands +spectacles, venus de Paris, jouaient devant la Dauphine _la Partie de +chasse de Henri IV_ et la comédie de _Lucile_. Le souper de la Dauphine +était précédé d'un feu d'artifice et suivi d'une illumination figurant +le temple de l'Hymen. + +Le 12, la Dauphine continuait sa route par Reims. À Soissons, la +bourgeoisie et la compagnie de l'Arquebuse l'attendaient aux portes. Les +trois rues conduisant à l'évêché étaient décorées d'arbres fruitiers de +vingt-cinq pieds de hauteur, entrelacés de lierre, de fleurs, de gazes +d'or et d'argent, de guirlandes de lanternes. Reçue par l'évêque au bas +du perron du palais épiscopal, la Dauphine se rendait à ses appartements +par une galerie magnifiquement éclairée. Après le souper, tandis que +deux tables de six cents couverts, servies avec profusion, régalaient le +peuple, la Dauphine, conduite dans un salon construit exprès pour elle, +voyait, dans le rayonnement d'un feu d'artifice, le temple élevé par +l'évêque au fond de son jardin sur une montagne d'où jaillissait une +source. Un groupe le couronnait: c'était la Renommée annonçant la +Dauphine à la France, et un Génie portant son portrait. Le lendemain, la +Dauphine communiait dans la chapelle de l'évêque, recevait les présents +de la ville, du chapitre et des corps, assistait dans l'après-dînée à un +_Te Deum_ en musique. Sortie de la cathédrale, elle se montrait au +peuple, qui l'applaudissait. Le lendemain 14, à deux heures après-midi, +elle partait pour Compiègne[18]. + +La route avait été, pour la Dauphine, un long et fatigant honneur; mais +elle avait été aussi une continuelle et douce ovation. «Qu'elle est +jolie, notre Dauphine!» disaient les villages accourus sur son passage, +les campagnes endimanchées rangées sur les chemins, les vieux curés, les +jeunes femmes. «Vive la Dauphine!» ce n'était qu'un cri courant de +champs en champs, de clochers en clochers. N'oubliant jamais de plaire +ni de remercier, les stores de sa voiture baissés pour se laisser voir, +honteuse et ravie de toutes ces louanges qui la suivaient, la Dauphine +avait un sourire pour chacun, une réponse à toute chose; et même, à +quelques lieues de Soissons, elle retrouvait quelques mots du peu de +latin qu'elle avait appris pour répondre au compliment cicéronien de +jeunes écoliers[19]. + + * * * * * + +Le Roi avait envoyé le marquis de Chauvelin complimenter la Dauphine à +Châlons, le duc d'Aumont, premier gentilhomme, la complimenter à +Soissons. Le dimanche 13 mai, il partait de Versailles, après la messe, +avec le Dauphin, madame Adélaïde, mesdames Victoire et Sophie; il +couchait à la Muette, et le lendemain il allait attendre la Dauphine à +Compiègne. + +Reçue à quelques lieues de Compiègne par l'ami de Marie-Thérèse, le duc +de Choiseul, Marie-Antoinette rencontre dans la forêt, au pont de Berne, +le Roi, le Dauphin, Mesdames et la cour en grand cortège. La maison du +Roi et le vol du cabinet précèdent le carrosse du Roi dans leurs rangs +ordinaires. La Dauphine descend de carrosse. Le comte de Saulx-Tavannes +et le comte de Tessé la mènent au Roi par la main. Toutes ses dames +l'accompagnent. Arrivée au Roi, la Dauphine se jette à ses pieds: Louis +XV, l'ayant relevée et embrassée avec une bonté paternelle et royale, +lui présente le Dauphin, qui l'embrasse. + +Arrivés au château, le Roi et le Dauphin donnent la main à la Dauphine +jusque dans son appartement. Le Roi lui présente le duc d'Orléans, le +duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la +duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la +Marche, le duc de Penthièvre et la princesse de Lamballe. + +Le mardi 15 mai, la Dauphine quitte Compiègne, s'arrête à Saint-Denis, +aux Carmélites, pour rendre visite à madame Louise, et arrive à sept +heures du soir au château de la Muette, où l'attend la magnifique parure +de diamants que lui offre le Roi[20]. Au souper, madame du Barry obtient +du lâche amour de-Louis XV de s'asseoir à la table de Marie-Antoinette. +Marie-Antoinette sait ne pas manquer au Roi; et, après le souper, comme +des indiscrets lui demandent comment elle a trouvé madame du Barry: +«_Charmante_,» fait-elle simplement[21]. + +Le mercredi 16 mai, vers neuf heures, Marie-Antoinette, coiffée et +habillée en très-grand négligé, part pour Versailles, où doit se faire +sa toilette[22]. Le Roi et le Dauphin avaient quitté la Muette après le +souper, à deux heures du matin, afin de recevoir la Dauphine. Le Roi +passe chez elle aussitôt son arrivée, l'entretient longtemps, et lui +présente Madame Élisabeth, le comte de Clermont et la princesse de +Conti. À une heure la Dauphine se rendait à l'appartement du Roi. De là +le cortége allait à la chapelle. + +Au pourtour du sanctuaire et dans les tribunes avaient été placés des +gradins à six rangs, afin de procurer au public la facilité de voir la +cérémonie. Dans la tribune du Roi était un amphithéâtre destiné aux +grands dignitaires de Versailles; un autre amphithéâtre avait été monté +dans le salon de la chapelle en face de la tribune du Roi, amphithéâtre +fermé par-devant et d'où l'on voyait passer la cour. + +Précédés du grand maître, du maître et de l'aide des cérémonies, suivis +du Roi, le Dauphin et la Dauphine s'avancent au bas de l'autel. +L'archevêque de Reims bénit d'abord treize pièces d'or et un anneau +d'or; il les présente au Dauphin, qui met l'anneau au quatrième doigt de +la main gauche de la Dauphine, et lui donne les treize pièces d'or. A la +fin du _Pater_, le poêle de brocart d'argent est tenu, du côté du +Dauphin, par l'évêque de Senlis, du côté de la Dauphine, par l'évêque de +Chartres[23]. + +Jamais bénédiction nuptiale à Versailles n'avait attiré pareille +affluence. À Paris, le bureau des voitures de la cour était assiégé. Les +carrosses de remise se payaient jusqu'à trois louis pour la journée, les +chevaux de louage deux louis. Les rues semblaient désertes[24]. + +Enfin Marie-Antoinette était Dauphine de France. Elle recevait le +serment des grands officiers de sa maison, et M. d'Aumont lui remettait +la clef d'un coffre rempli de bijoux, apporté par ordre du Roi[25]. +Madame de Noailles lui présentait les ambassadeurs et les ministres des +cours étrangères. + +Le soir il y avait une table de vingt-deux couverts pour la famille +Royale, les princes et les princesses du sang. Le souper était servi +dans la salle de spectacle, dont le plancher avait été relevé à la +hauteur du théâtre. Une balustrade en marbre, avec ornements d'or, +entourait la table à distance et séparait des spectateurs les officiers +qui servaient. Un salon de musique, où jouaient soixante musiciens, en +forme d'arcade, avait été établi dans la partie de l'avant-scène bordant +le théâtre. L'arcade reposait sur des colonnes de marbre séracolin aux +bases, aux chapiteaux, aux roseaux d'or, et les colonnes étaient +séparées par de grandes glaces, contre lesquelles s'élevaient des tables +de marbre chargées de trophées de musique dorés. Au milieu des +archivoltes, des groupes de génies portaient les chiffres du Dauphin et +de la Dauphine. + +L'archevêque de Reims bénissait le lit. Le Roi donnait la chemise au +Dauphin, la duchesse de Chartres à la Dauphine. + +Le lendemain commençaient à Versailles des fêtes sans exemple: grands +appartements, bals parés dans la nouvelle salle de spectacle, bals +masqués, feux d'artifice d'une demi-heure, illumination du grand canal +et de tous les jardins, remplis de bateleurs, de musiques et de +danses[26]. Le peuple de Paris eut des écus de six livres, des +distributions de pain, de vin, de viande, et la foire des remparts[27]. + +Ces joies étourdissantes n'avaient point encore délivré la pensée de la +jeune épouse de l'émotion et du souvenir de cet orage éclatant sur +Versailles après son mariage, de ces coups de tonnerre ébranlant le +château le jour même où elle y entrait[28]. Bientôt une catastrophe +l'alarmait de pressentiments plus sinistres. + +Le 30 mai, jour de la clôture des fêtes, Ruggieri tirait un feu +d'artifice à la place Louis XV. Le manque d'ordre, l'insuffisance de la +garde, laissaient, après le feu, la foule aller contre la foule. Il y +eut une presse, un carnage épouvantable. Des centaines de blessés +étaient recueillis rue Royale. On ramassait cent trente-deux morts[29], +et ces morts des fêtes du mariage du Dauphin et de la Dauphine +étaient-jetés au cimetière de la Madeleine[30]. Qui eût dit alors les +voisins qu'ils y attendaient? + + + + +III + +La Dauphine à Versailles.--Lettre de la Dauphine.--Pugilat du Dauphin et +de Monsieur.--Le Roi charmé par la Dauphine.--Jalousie et manœuvres de +madame du Barry.--Dispositions de la famille royale pour la Dauphine: +Mesdames Tantes, Madame Élisabeth, le comte d'Artois, le comte de +Provence.--Le Dauphin.--Son gouverneur, M. de la Vauguyon.--Son +éducation.--M. de la Vauguyon renvoyé par la Dauphine.--Portrait moral +de la Dauphine.--Son instituteur, l'abbé de Vermond.--Le clergé et les +femmes au dix-huitième siècle.--Madame de Noailles et madame de Marsan. + + +Le temps chassait les pressentiments et les tristesses. La Dauphine +arrangeait sa vie, son bonheur et l'avenir. Elle s'habituait à sa +nouvelle patrie, à son mari, à son rôle. Elle faisait connaissance avec +la cour, apprenait le nom des nouvelles figures, oubliait Vienne et +l'allemand. Elle s'installait dans son appartement, et elle se +familiarisait avec Versailles, avec Choisy. Veut-on une journée de la +Dauphine dans les premiers mois de son installation à la cour de France; +une lettre de Marie-Antoinette, adressée à Marie-Thérèse et datée du 12 +juillet, nous en racontera tout le détail. + +«_Votre Majesté est bien bonne de vouloir bien s'intéresser à moi et +même de vouloir savoir comme je passe ma journée. Je lui dirai donc que +je me lève à 10 heures ou à 9 heures et demie, et, m'ayant habillée, je +dis mes prières du matin, ensuite je déjeune, et de là je vais chez mes +tantes où je trouve ordinairement le roi. Cela dure jusqu'à 10 heures et +demie; ensuite à onze heures je vais me coiffer. À midi on appelle la +chambre, et là tout le monde peut entrer, ce qui n'est point des +communes gens. Je_ (mets) _mon rouge et lave mes mains devant tout le +monde. Ensuite les hommes sortent et les dames restent, et je m'habille +devant elles. A midi est la messe; si le roi est à Versailles, je vais +avec lui et mon mari et mes tantes à la messe; s'il n'y est pas, je vais +seule avec M. le Dauphin, mais toujours à la même heure. Après la messe, +nous dinons à nous deux devant tout le monde, mais cela est fini à une +heure et demie, car nous mangeons fort vite tous les deux. De là je vais +chez M. le Dauphin, et s'il a affaires, je reviens chez moi; je lis, +j'écris, ou je travaille, car je fais une veste pour le roi qui n'avance +guère, mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu elle sera finie dans +quelques années. À 3 heures je vais encore chez mes tantes où le roi +vient à cette heure-là: à 4 heures vient l'abbé chez moi; à 5 heures +tous les jours le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à 6 heures. À 6 +heures et demie je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne +vais pas promener; il faut savoir que mon mari va presque toujours avec +moi chez mes tantes. À 7 heures on joue jusqu'à 9 heures, mais quand il +fait beau, je m'en vais promener, et alors il n'y a pas de jeu chez moi +mais chez mes tantes. À 9 heures nous soupons, et quand le roi n'y est +point, mes tantes viennent souper chez nous, mais quand le roi y est, +nous allons après souper chez elles, nous attendons le roi, qui vient +ordinairement à 10 heures trois quarts, mais moi, en attendant, je me +place sur un grand canapé et dors jusqu'à l'arrivée du roi, mais quand +il n'y est pas, nous allons nous coucher à 11 heures. Voilà toute notre +journée[31]._» + +La Dauphine est encore une enfant[32], selon la remarque de Louis XV. +Ses grands plaisirs sont des parties de jeux avec les enfants de sa +première femme de chambre, gâtant ses habits, cassant les meubles, +mettant tout sens dessus dessous dans ses appartements; ses folles +équipées sont des parties d'ânes. Et faut-il le dire? l'enfant qu'était +la Dauphine trouvait d'autres enfants dans son mari, dans ses +beaux-frères. À ce sujet, Mercy-Argenteau ne raconte-t-il pas cette +curieuse anecdote? «Il y avait sur la cheminée de la chambre de M. le +comte de Provence, une pièce de porcelaine très artistement travaillée. +Quand M. le Dauphin se trouvait dans cette chambre, il avait coutume +d'examiner la porcelaine susdite et de la manier. Cela paraissait +inquiéter le comte de Provence, et, au moment où madame la Dauphine le +plaisantait sur cette crainte, M. le Dauphin, qui tenait entre ses mains +la pièce de porcelaine en question, la laissa tomber, et elle se brisa +en morceaux. M. le comte de Provence, dans son premier mouvement de +colère, s'avança sur M. le Dauphin; ils se colletèrent et se donnèrent +quelques coups de poing. Madame la Dauphine, très-embarrassée de cette +scène, eut la présence d'esprit de séparer les combattants, et elle +reçut même à cette occasion une égratignure à la main[33].» + + +Tentons de peindre la famille dans laquelle est entrée la jeune +archiduchesse autrichienne. Essayons de montrer le milieu nouveau de ses +affections, les habitudes d'esprit, les caractères, le mode de vie et de +mœurs des princes et des princesses avec lesquels elle doit vivre, les +sympathies et les antipathies qu'elle doit nécessairement rencontrer. Ce +tableau importe à la justice de l'histoire, il importe au jugement de la +Dauphine. + +Louis XV s'était laissé charmer par la femme de son petit-fils. Cette +jeune fille, cette enfant rajeunissait son âme. Ses yeux, las d'habits +de cérémonie, se reposaient sur cette robe de gaze envolée et légère, +qui faisait ressembler la Dauphine «à l'Atalante des jardins de Marly.» +Les soucis de la vieillesse honteuse, l'incurable ennui de la débauche, +s'enfuyaient de son cœur et de son regard aux côtés de la Dauphine. +Auprès d'elle, il lui semblait respirer un air plus pur et comme la +fraîcheur d'une belle matinée après une nuit d'orgie. Il voulait +lui-même la promener dans les jardins de Versailles, et s'étonnait d'y +trouver des ruines: son royaume l'eût bien plus étonné. L'aidant à +sauter un amas de pierres: «Je vous demande bien pardon, ma fille,--lui +disait Louis XV,--de mon temps il y avait ici un beau perron de marbre; +je ne sais ce qu'ils en ont fait...» À tous il faisait la question: +Comment trouvez-vous la Dauphine[34]? La Dauphine, heureuse, +reconnaissante, donnait au roi mille caresses; chaque jour elle avançait +dans ses bonnes grâces. Mais la favorite prenait peur de cette petite +fille, qui, en réconciliant le Roi avec lui-même, menaçait le crédit de +son amour, et toutes les méchancetés de la femme et de la cour étaient +par elle mises en œuvre contre la _petite rousse_: c'est ainsi que +madame du Barry appelait la Dauphine. Elle critiquait son visage, sa +jeunesse, ses traits, ses mots, sa naïveté, toutes ses grâces. Elle +faisait savoir au Roi que la Dauphine s'était plainte à Marie-Thérèse de +la présence de la maîtresse du Roi à la Muette[35]. Le Roi s'éloignait +alors peu à peu de la Dauphine, et madame du Barry n'avait plus de +craintes le jour où il échappait au Roi, dans une parole amère comme un +remords: «Je sais bien que Madame la Dauphine ne m'aime pas!» + +Les filles de Louis XV, les tantes du Dauphin, que leur âge, leur +position à la cour, leur affection pour le Dauphin appelaient à être les +tutrices de l'inexpérience et de la jeunesse de la Dauphine, qui +étaient-elles, et qu'allaient-elles être pour Marie-Antoinette? Mesdames +étaient de vieilles filles, au fond desquelles était resté quelque chose +de leur éducation de couvent et de l'inepte direction de cette madame +d'Andlau, sur laquelle la lettre du Dauphin renseigne si tristement. +Elles n'avaient rien en elles de l'indulgence des grand'mères, mais +toutes les sévérités de l'âge et toutes les aigreurs du célibat. +Mesdames vivaient dans les froideurs de l'étiquette, dans le culte de +leur rang, dans l'ennui et la roideur d'une petite cour calquée sur +celle de la feue Dauphine, la princesse de Saxe, leur belle-sœur, qui de +sa cour sévère avait fait comme un reproche à Louis XV. Dans cet +intérieur dévotieux et sans sourire, il n'y avait d'humain que les +benoîtes recherches de la vie des nonnes, les aises de la vie, les +petites chatteries du boire et du manger, les tours de force d'un +artiste en maigre, un cuisinier cité dans tout Paris pour faire de la +viande avec du poisson. Les quatre princesses vivaient à l'ombre dans le +palais, ne voyant le Roi que par éclairs, au débotté, enfermées et +enfoncées dans les principes et les rancunes de leur frère, les +professant ou plutôt les confessant avec la rigueur d'esprits étroits et +l'entêtement d'imaginations sans distractions. + +Les quatre princesses n'avaient qu'une volonté, la volonté de Madame +Adélaïde, qui commandait à ses sœurs par la tournure mâle et le ton +impérieux de son caractère. Madame Louise retirée aux Carmélites, Madame +Adélaïde entrait en une possession plus entière encore de la bonne mais +faible nature de Madame Victoire, de la faible et sauvage nature de +Madame Sophie. + +Du premier jour, les rapports futurs de Madame Adélaïde avec +Marie-Antoinette ne se laissent que trop deviner. M. Campan, venant +chercher ses ordres au moment de partir pour aller recevoir la Dauphine +à la frontière, Madame Adélaïde répond à M. Campan «qu'elle n'a point +d'ordre à donner pour envoyer chercher une princesse autrichienne[36].» + +Que pouvait Marie-Antoinette contre de telles préventions? Que pouvaient +sa gaieté, sa sensibilité, tous ses dons auprès de cette âme dure, sèche +et hautaine? Quel lien d'ailleurs entre la femme du Dauphin et sa tante? +L'esprit naturel et peu nourri de la Dauphine se heurtait à cette +encyclopédie de connaissances acquises, avec une volonté de fer, par +Madame Adélaïde au sortir du couvent. Libertés, vivacités, bonheurs +indiscrets de la parole, jolies audaces, gracieuses ignorances, +choquaient à toute heure cette science glacée, cette religion pédante, +cette expérience gourmée et grondeuse. Et que si l'on voulait montrer +l'opposition de ces deux princesses jusque dans le détail et le menu de +leurs goûts, les Mémoires contemporains nous apprendraient que la table +même ne les rapprochait point: la Dauphine satisfaisait son appétit d'un +rien, et sa soif d'un verre d'eau[37]. + +Madame Victoire, douce et excellente personne si elle eût eu le courage +de s'abandonner à ses instincts, peinée du triste accueil que sa sœur +faisait à tant de grâces, s'essaya un moment à se faire la consolation +et le conseil de la jeune épousée. Elle l'appela et l'autorisa près +d'elle. Elle tenta, par l'attrait de quelques fêtes données chez madame +Durfort, de s'approcher de la confiance de la Dauphine et de l'attacher +à sa compagnie; mais madame de Noailles d'un côté, Madame Adélaïde de +l'autre, ne tardèrent pas à avoir raison de ces bonnes dispositions de +Madame Victoire. + +La séduction de Louis XV par la naïveté de la Dauphine, par la bonne +humeur de ses vertus, accrut le mauvais vouloir de Madame Adélaïde. +Avant la faveur de madame du Barry, Madame Adélaïde avait un moment +gouverné Versailles. Sa causerie soutenue de lectures, son esprit +radouci et plié à l'amabilité, avaient plu à Louis XV. Faisant la cour +aux goûts du Roi, Madame Adélaïde montait à cheval avec lui, et, au +retour, elle faisait les honneurs de soupers de bonne compagnie, où +Louis XV ne s'ennuyait point trop. Madame Adélaïde ne pardonna pas à la +faveur de la Dauphine de faire renoncer ses espérances à ce rêve +d'ambition, qu'elle se flattait de renouer, madame du Barry tombant en +disgrâce. + +Cependant, il faut le reconnaître, la correspondance de Mercy-Argenteau +nous apprend que les différences des manières de voir et les antipathies +de caractères entre Mesdames de France et la Dauphine n'amenèrent pas de +suite l'éloignement et la froideur. À son arrivée en France la Dauphine, +surtout avant le mariage du comte de Provence, se trouvant sans un +cercle de femmes, s'abandonna à ses tantes, se confia sans réserve, +embrassa un peu étourdiment les haines de ce monde, répéta les propos +indiscrets, et parfois un peu gais, des quatre sœurs contre la favorite, +s'aliénant ainsi l'affection du Roi. Ce ne fut guère qu'en 1773 que +Marie-Antoinette, éclairée et mise en garde contre les imprudences que +Mesdames tantes lui faisaient commettre, se déroba à leur tyrannie, à +leur petit despotisme: révolte dont les vieilles filles se vengèrent en +cherchant à créer une grande situation à la comtesse de Provence. + +Marie-Antoinette avait-elle mieux à attendre des autres femmes de la +famille? Madame Élisabeth n'était encore qu'une enfant. Madame Clotilde +était entraînée vers une amie de son âge. Elle était poussée vers la +Dauphine par cette loi des contraires, qui est souvent la loi des +sympathies: calme, lente, paresseuse, elle se rapprochait +instinctivement de cette gaieté vive dont elle aimait le coup de fouet +et l'aiguillon. Malheureusement, madame de Marsan était là qui la +retenait[38]. + +Le triomphe de Marie-Antoinette avait été complet et de premier coup sur +le plus jeune de ses beaux-frères, le comte d'Artois. Plus jeune encore +que la Dauphine, sortant de l'enfance, le comte d'Artois annonçait déjà +le vrai modèle d'un prince français. Déjà il réalisait les traits d'un +héros de chevalerie, et c'est demain que le monde le surnommera Galaor. +Il avait les grâces de sa belle-sœur, ses goûts, ses aspirations. Il +commençait la vie, il courait comme elle au plaisir, et, dès l'arrivée +de la femme de son frère, quel ménage d'amusements, d'illusions, de +confidences et de badinages font ces deux enfants qui semblent les +princes de la jeunesse[39]! Et quelles fêtes plus tard! et quels deux +grands enfants! Comme la Reine retrouvera son imagination et son rire de +Dauphine pour dessiner, de moitié avec le prince de Ligne, le scénario +des réjouissances qui célèbrent la convalescence du comte d'Artois! +Voyez l'amusement; l'enfance et la folie de ces jeux: le convalescent +tenu de force sur un trône par le duc de Polignac et Esterhazy masqués +en Amours, et lui montrant son portrait fait à la diable avec cette +devise: «Vive Monseigneur le comte d'Artois!» le duc de Guiche en Génie +et maintenant la tête du prince; le duc de Coigny chantant: «Vlà le +plaisir! Vlà le plaisir!» suivi du prince de Ligne qui en porte le +costume, avec deux grandes ailes semblables à celles des chérubins de +paroisse. Tous chantent des couplets avec mille témoignages grotesques +de respect et d'amour, mais des couplets si fades, mais des couplets si +bêtes, que le pauvre prince se démène comme un possédé sur le trône où +il est garrotté, tandis qu'entourée des bergères Polignac, Guiche et +Polastron, et du chevalier de l'Isle en berger avec un mouton, +Marie-Antoinette, la reine, déguisée en bergère, encourage les +chanteurs, l'ovation et le supplice[40]! + +Le comte de Provence, moins jeune que le comte d'Artois, moins jeune +surtout de cœur et d'esprit, d'un sang plus froid, d'un caractère moins +ouvert, de goûts moins vifs, le comte de Provence lui-même s'abandonna +au charme de sa belle sœur jusqu'à devenir son courtisan et son poète. +Le comte de Provence cependant revint, après les premiers moments, à son +rôle et à son masque, à la politesse mielleuse, à l'ambition sournoise. +Le mariage le refroidit encore. La comtesse de Provence, cette altière +princesse de Savoie, cette Junon aux sourcils noirs et arqués, cette +femme «au caractère italien», ainsi que s'exprime Marie-Thérèse, se prit +bientôt à haïr cette femme qui plaisait à tous et qui lui avait pris la +place de Dauphine de France[41]. Puis se forma le salon du comte de +Provence, bientôt le salon de Monsieur, ce salon de bouderie, de +pédanterie et de doctrine, cette académie de lettres, de sciences, de +droit politique, qui, chaque jour, alla se séparant davantage de la cour +de Marie-Antoinette. + +Tels sont les entours de la Dauphine, ses nouvelles tantes, ses +nouvelles sœurs, ses nouveaux frères. Son mari remplacera-t-il toutes +les affections qui lui manquent? Dédommagera-t-il la princesse des +animosités qui l'entourent? Donnera-t-il l'amour à l'épouse? Non. + +11 se rencontre parfois, à la fin des races royales, des cœurs pauvres, +des tempéraments tardifs, en qui la nature semble faire montre de sa +lassitude. Le Dauphin était de ces hommes auxquels les tourments de la +passion et les sollicitations du tempérament sont longtemps refusés, et +qui, portant comme une honte la conscience de ces lenteurs, se dérobent +brusquement à l'amour en humiliant la femme. Peut-être aussi y avait-il +dans ce malheur du Dauphin plus encore l'influence de l'éducation que +l'injustice de la nature. + +Cette froideur, ce silence des passions, de la jeunesse, du sexe, cette +imagination réduite, ces malaises et ces défaillances d'un Bourbon de +dix-huit ans, ce mari, cet homme, n'étaient-ils pas, en effet, l'œuvre, +le crime d'un gouverneur choisi par l'imprévoyante piété du Dauphin, +père de Louis XVI? + +Ce gouverneur était Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quélen, chef des +nom et armes des anciens seigneurs de la châtellenie de Quélen, en haute +Bretagne; juveigneur des comtes de Porhoêt, pair de France, prince de +Carency, comte de Quélen et du Broutay, marquis de Saint-Mégrin, de +Callonges et d'Archiac, vicomte de Calvignac, baron des anciennes et +hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Gruère et +Picornet, seigneur de Larnagol et Talcoimur, vidame, chevalier et avoué +de Sarlac, haut baron de Guienne, second baron de Quercy[42]; en un mot, +et par là-dessus, le duc de la Vauguyon, sire un peu neuf malgré tous +ses titres, auquel l'orgueil d'une alliance avec les Saint-Mégrin avait +tourné la tête. Son pauvre esprit s'était abîmé dans l'étiquette; et, ne +saisissant de la grandeur que l'importance, de la hauteur que la +brusquerie, n'attrapant les choses que par le grossier et le +désagréable, il avait élevé le jeune prince à son école, aux leçons de +sa dignité brutale et de sa maussaderie bourrue. Pour le reste, pour +l'enseignement large qui commence un roi et prépare un règne, pour +l'étude des besoins nouveaux, pour le niveau de la pensée du prince avec +cette pensée de la France qui renouvelle la France à toutes les +cinquantaines d'années, qu'attendre d'un homme dont le plus haut travail +était de discuter son menu avec son maître d'hôtel[43]? Rien, chez M. de +la Vauguyon, du sage préceptorat des hommes d'Église du siècle de Louis +XIV, rien de leur sage conduite de l'humanité des princes, rien de cet +apprentissage social, de cette semence des vertus aimables, de cet +agrandissement et de cet encouragement des facultés tendres, de cette +éducation de la grâce et de l'esprit. M. de la Vauguyon était bien pis +qu'insuffisant à une pareille tâche: c'était un dévot, mais de la plus +petite et de la plus étroite dévotion, de cette dévotion fatale aux +monarchies, qui, dispensant le roi de ses devoirs et le mari de ses +droits, fait les Louis XIII et les Louis XVI. Tapage, saillies, +bouillonnements, rébellions, feu de l'humeur, premières et vives +promesses du caractère et du tempérament, annonces de l'homme que +grondent en souriant les pères, tout avait été dompté, réprimé, refoulé, +comme des menaces, par l'impitoyable gouverneur. M. de la Vauguyon +n'avait rien permis de l'enfance à cet enfant. Par la discipline, par +les pratiques, par les livres ascétiques, il l'avait mené, presque sans +effort, à ce renoncement, à cette passivité, à ces vertus +d'anéantissement et de mort auxquelles les saints Jérôme convient le +siècle; et de cette discipline, de ce châtiment de sa pensée et de sa +chair, de cette éducation de pénitence, des mains de ce maître sans +sagesse, le jeune homme était arrivé tout à coup au mariage, effarouché, +troublé de répugnances et comme de vœux secrets, inhabile à l'amour, +presque hostile à la femme. + +M. de la Vauguyon ne voulait point abandonner son œuvre: il traversait +le jeune ménage, et son ombre, en passant, rompait le tête-à-tête. Animé +contre M. de Choiseul par le refus de la place de son beau-père, le duc +de Béthune, chef du conseil des finances[44], il luttait contre les yeux +et le cœur du Dauphin, il retardait l'épanchement et la confiance des +époux. Il se démenait dans ces intrigues, dans ces complots honteux, +dans ces achats des inspecteurs des bâtiments qui, à Fontainebleau, +éloignaient l'appartement du Dauphin de l'appartement de la Dauphine. Il +s'oubliait jusqu'aux espionnages, semant les rapports, dénonçant à Louis +XV les lectures du Dauphin; et il poussait si loin la basse surveillance +que la Dauphine finissait par dire à l'ancien gouverneur de son mari: +«_Monsieur le Duc, Monsieur le Dauphin est d'un âge à n'avoir plus +besoin de gouverneur, et moi je n'ai pas besoin d'espion; je vous prie +de ne pas reparaître devant moi[45]._» + +À ce cœur du Dauphin, à ce cœur fermé, élevé à vivre en lui et sans se +répandre, opposer un cœur qui ne se suffit pas et se donne aux autres, +un cœur qui s'élance, se livre, se prodigue, une jeune fille allant, les +bras ouverts à la vie, avide d'aimer et d'être aimée: c'est la Dauphine. + +La Dauphine aimait toutes les choses qui bercent et conseillent la +rêverie, toutes les joies qui parlent aux jeunes femmes et distraient +les jeunes souveraines: les retraites familières où l'amitié s'épanche, +les causeries intimes où l'esprit s'abandonne, et la nature, cette amie, +et les bois, ces confidents, et la campagne et l'horizon où le regard et +la pensée se perdent, et les fleurs, et leur fête éternelle. + +Par un contraste singulier, et cependant moins rare dans son sexe qu'on +ne croirait, la gaieté, couvre ce fond ému, presque mélancolique de la +Dauphine. C'est une gaieté folle, légère, pétulante, qui va, vient et +remplit tout Versailles de mouvement et de vie. La mobilité, la naïveté, +l'étourderie, l'expansion, l'espièglerie, la Dauphine promène et répand +tout autour d'elle en courant, le tapage de ses mille grâces. La +jeunesse et l'enfance, tout se mêle en elle pour séduire, tout s'allie +contre l'étiquette, tout plaît dans cette princesse, la plus adorable, +la plus femme, si l'on peut dire, de toutes les femmes de la cour. Et +toujours sautante et voltigeante, passant comme une chanson, comme un +éclair, sans souci de sa queue ni de ses dames d'honneur, elle ne marche +pas, elle court. Embrasse-t-elle les gens? elle leur saute à la tête; +rit-elle en loge royale de la bonne figure de Préville? elle éclate, au +grand scandale des gaietés royales qui daignent sourire; et +parle-t-elle? elle rit! + +Quelle éducation différente de ces deux jeunes gens que la politique +devait unir! M. de la Vauguyon avait été l'instituteur du duc de Berry, +l'abbé de Vermond avait fait et continuait à faire l'éducation de +Marie-Antoinette. Sans doute, l'abbé de Vermond avait façonné une +Française dans l'archiduchesse d'Autriche; il ne lui avait pas seulement +appris notre langue et ses délicatesses: il lui avait révélé nos mœurs +jusqu'en leurs nuances, nos usages jusqu'en leurs manies, nos façons de +penser et de goûter jusque dans les riens de la pensée et du goût, notre +génie jusque dans le sous-entendu, toutes les choses de la France enfin +dans le plus secret de leur pratique; mais aussi il lui avait enseigné, +ce rire. + +L'Église avait été touchée du mal du siècle. Hors quelques grands et +austères caractères fermes et debout dans la contagion et la corruption, +toutes les capacités, toutes les lumières, toutes les intelligences du +clergé avaient été gagnées à ce scepticisme, à ces affiches de dédain et +de mépris pour le grand et le respecté, à cette irrévérence et à cette +ironie qui est le cœur du dix-huitième siècle, de Dubois à Figaro. +Au-dessus du malheur des mœurs particulières, il s'était fait comme une +température morale de la nation plus malheureuse encore, une atmosphère +de persiflage, de paradoxe, de légèreté, dont l'ordre du clergé n'avait +pas été le dernier à subir l'influence. Railler la raison était devenu +la raison de la France, railler l'État était devenu le signe des hommes +d'État, railler la règle devint le ton des hommes d'Église. Poussé par +ses habitudes de salon au premier feu et à la place d'honneur de la +causerie, brillant et écouté, abandonnant la chaire et l'éloquence pour +les prédications du coin du feu, le jeune clergé, les coudes arrondis +sur les bras d'un fauteuil de bois doré, enseignait aux femmes, penchées +vers le sermon, à ne point s'incliner devant les grands mots, à ne +prendre au sérieux que le moins possible de choses, à faire un débarras +des préjugés, à se venger de la vie en riant, à tout punir par le +ridicule, à tout supporter par l'esprit. L'esprit! voilà ce que le jeune +clergé entretenait et ravissait, chez les femmes, avec l'onction +d'hommes d'Église et le sel d'hommes d'esprit. C'était à l'esprit des +femmes que le clergé frappait, les engageant à se dérober à leurs +charges et à fuir leurs ennuis, diminuant en un mot la théorie du +devoir. Ce n'était point la séduction mignarde des abbés de Pouponville, +mais une séduction plus dangereuse, la séduction du plus mortel de +l'esprit français, mais si bien manié qu'à peine l'on sentait sous le +coup la plaie et la ruine. + +Parmi ces maîtres de la femme, et de la société par la femme, dans ce +grand parti du clergé qui s'appelait lui-même le clergé _à grandes +mœurs_[46], le parti des abbés de Balivière, des abbés d'Espagnac, des +abbés Delille, de tous ces instituteurs de médisance et d'irrespect qui +commençaient entre deux portes de salon l'œuvre des États généraux, +l'abbé de Vermond avait le premier rang. Il était un parfait persifleur, +avec un sourire qui ne croyait à rien, les lèvres minces, l'œil +perçant[47] et comme mordant; un des plus méchants, un des plus aimables +parmi ces abbés badins, à l'écorce philosophe, qui, logés dans la +monarchie, faisaient tout autour un feu de joie des religions de la +monarchie, sans songer à l'incendie[48]. + +Un tel précepteur eût fait bien du ravage dans une jeune fille moins +bien douée que la jeune archiduchesse. Il pouvait glacer ses illusions, +instruire son cœur, le mûrir et le flétrir. Mais si le cœur de +Marie-Antoinette lui échappa, M. de Vermond toucha à son esprit. Il +développa en elle ce germe railleur qui dormait au fond de l'enfant. Il +encouragea l'archiduchesse, par l'exemple et l'applaudissement, à ces +définitions, à ces épithètes, à ces petites guerres de la parole, à ce +rire où elle mettait si peu d'amertume, mais qui, en France, et dans une +cour où les sots ont des oreilles, devait lui faire tant d'ennemis. +Ajoutez à cela l'horreur de l'ennui, le mépris de l'étiquette, la +négligence de son rôle de princesse, vous aurez tout le mal fait chez +Marie-Antoinette par une éducation qui la voulait plus près de son sexe +que de son rang. + +Que la jeune femme souffrit, tombée soudainement de la direction de M. +de Vermond, ce railleur impitoyable des puérilités de la grandeur, sous +la férule de madame de Noailles, la personne de France la plus entêtée +du cérémonial français! Vainement la jeune princesse essaya de se +renouveler, elle ne put y parvenir. Mais aussi madame de Noailles la +soutint peu dans cette lutte contre les enseignements et le pli de toute +sa jeunesse. Madame de Noailles était une femme pénétrée du respect +d'elle-même, un personnage important qui ne descendait jamais à se +dérider, ni à avertir sans gronder. Elle semblait véritablement une de +ces mauvaises fées des contes de Fées, hargneuse et chagrine, et +toujours tourmentant une pauvre princesse. Aussi, du premier mot, la +Dauphine la baptisa-t-elle _madame l'Étiquette_[49]; et plus tard, un +jour de son règne où, étant montée à âne, elle s'était laissée tomber: +«_Allez chercher madame de Noailles_,--fit en riant +Marie-Antoinette,--_elle nous dira ce qu'ordonne l'étiquette quand une +reine de France ne sait pas se tenir sur des ânes[50]._» + +Le mauvais vouloir d'une autre femme contre la Dauphine servit les +mécontentements de madame de Noailles. Madame de Marsan, à laquelle +l'estime de la cour donnait une grande considération, était la +personnification sévère et empesée des vertus du temps de Henri IV. +N'ayant pu garder la fraise et le vertugadin, elle conservait le port et +la roideur d'un portrait de Clouet. Il restait encore en elle un peu du +sang et de l'humeur de cette Marsan fameuse qui, au temps des +dragonnades, s'était fait distinguer par le zèle de la persécution. Et +quels tourments de toutes les heures de Marie-Antoinette, les sermons +éternels de l'amie et de l'alliée de madame de Noailles! Aux yeux de +madame de Marsan, cette démarche légère et balancée de la Dauphine, +c'était une démarche de courtisane; cette mode des linons aériens, elle +l'appelait un costume de théâtre cherchant à produire un irritant effet. +La Dauphine levait-elle les yeux, madame de Marsan y voyait le regard +exercé d'une coquette; portait-elle les cheveux un peu libres et +flottants, les cheveux d'une bacchante! murmurait-elle; la Dauphine +parlait-elle avec sa vivacité naturelle, c'était une rage de parler sans +rien dire; dans une conversation, son visage prenait-il un air de +sympathie et d'intelligence, c'était un insupportable air de tout +comprendre; riait-elle avec sa gaieté d'enfant, c'était une gaieté +simulée, des éclats de rire forcés[51]. Cette vieille femme soupçonnait +et calomniait tout, Marie-Antoinette s'en vengeait comme elle se +vengeait de madame de Noailles, sans songer que madame de Marsan était +la gouvernante des sœurs du Dauphin, la confidente et l'amie de ses +tantes, sans imaginer quelle censure et bientôt quelle calomnie du +moindre de ses actes, de la plus indifférente de ses paroles, elle +allait trouver de ce côté, à Versailles et à Marly. + + + + +IV + +Liaisons de la Dauphine.--Madame de Picquigny.--Madame de +Saint-Mégrin.--Madame de Cossé.--Madame de Lamballe.--Entrée du Dauphin +et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris.--Popularité de la +Dauphine.--Intrigues du _parti français_ contre la Dauphine et +l'alliance qu'elle représente.--M. d'Aiguillon.--La Dauphine appelée +l'_Autrichienne_. + + +Poursuivie de ces ennuis, ainsi entourée de malveillances et +d'espionnages, sans appui, sans amis, sans épanchement, seule dans cette +cour de scandale, étrangère dans sa famille, mariée et sans mari, cette +jeune femme se laissa aller à des liaisons qu'elle devait croire sans +danger: forcée d'amuser son cœur, c'est ainsi que madame de Motteville +parle d'une autre reine de France, elle le donna, comme l'avait donné +Anne d'Autriche, à des amies. Marie-Antoinette chercha des compagnes +pour s'étourdir, pour échapper aux larmes, à l'avenir, à elle-même. Elle +se lia comme une jeune fille, ou mieux comme une pensionnaire punie, +dont les grandes vengeances--de petites malices--veulent une confidente +et une complice. La première amitié de la Dauphine fut une camaraderie, +et la camarade, la plus jeune tête de la cour: la duchesse de Picquigny. + +Madame de Picquigny était la digne belle-fille de madame la duchesse de +Chaulnes. Elle avait de sa belle-mère l'abondance d'idées, le flux de +saillies, les fusées, les éclairs et les feux de paille. Elle était tout +esprit comme elle, et son esprit était cet esprit à la diable, «le char +du Soleil abandonné à Phaéton.» Elle prenait, en se jouant, son parti de +toutes choses, et de son mariage, et de son mari, ce fou d'histoire +naturelle qui, disait-elle, avait voulu la disséquer pour l'anatomiser. +Quelles distractions pour la Dauphine dans cette compagnie, dans cette +causerie, qui ne respectait rien, pas même l'insolence de la fortune, +pas même la couronne de la du Barry! Et le dangereux maître, cette +madame de Picquigny, qui, derrière son éventail, enhardit, émancipe la +langue de la Dauphine[52]! C'est d'elle que Marie-Antoinette apprend à +rendre les railleries pour les injures, et la moquerie pour la calomnie. +Madame de Picquigny la sollicite et la lance aux espiègleries contre les +figures bizarres, les ajustements gothiques, les prétentions, les +gaucheries, les ridicules et les hypocrisies; et c'est dans sa +familiarité que s'ébauchent ces traits, ces mots, ce partage des femmes +de la cour en trois classes, les femmes sur l'âge, les prudes faisant +métier de dévotion, et les colporteuses de nouvelles empoisonnées: les +_siècles_, les _collets montés_ et les _paquets_[53], sobriquets +innocents dont s'amusait la jeune Dauphine, et qui préparaient tant de +haines à la Reine de France! + +Mais M. de la Vauguyon tenait encore alors le Dauphin sous la tutelle de +ses avertissements et de ses représentations. Quelles suites, +murmurait-il à son oreille, si jamais le Roi était instruit de cette +ligue de la Dauphine avec madame de Picquigny contre la _grande +sauteuse!_ Il faisait d'un autre côté insinuer à la Dauphine que les +personnes faites et tournées comme madame de Picquigny, spirituelles de +nature, font esprit de tout; qu'elles sont entraînées à n'épargner +personne, pas même une bienfaitrice et qu'il leur arrive de s'acquitter +de la reconnaissance par des brocards. De la confiance et de l'abandon, +la Dauphine passait à la réserve avec madame de Picquigny, et de la +réserve à l'indifférence. C'était le moment attendu par M. de la +Vauguyon. Il poussait aussitôt dans les bonnes grâces de la Dauphine une +favorite nouvelle et à sa dévotion, sa bru, madame de Saint-Mégrin. +Celle-ci était plaisante, à peu près autant que madame de Picquigny, +mais sans étourderie, avec choix, avec discernement, avec prudence. Elle +plaisantait aussi, mais bas, et de certaines personnes. Formée par M. de +la Vauguyon, elle s'avançait sans éclats et par glissades dans la faveur +de la Dauphine, essayant de lui plaire sans déplaire, gardant pied à la +cour de Louis XV, habile à se ménager, à se prêter et à se reprendre, à +se compromettre à demi, et à faire la révérence sans tourner le dos à +personne. La Dauphine perça vite ce jeu[54], et quand madame de +Saint-Mégrin vint à solliciter la place de dame d'atours auprès d'elle, +s'appuyant de droite et de gauche, faisant jouer par-dessous main, avec +le crédit de son mari auprès du Dauphin, la bienveillance de madame du +Barry, la Dauphine alla prier le Roi de la refuser. Le Dauphin appuyait +madame de Saint-Mégrin, le Roi l'avait déjà désignée, mais la répugnance +de la Dauphine l'emporta. Madame de Cossé fut nommée, et elle entra en +faveur en entrant en place. Madame de Cossé était une compagne plus +sérieuse, plus sage, plus mûrie par la vie. Elle avait, non l'agrément +des bons mots, mais l'agrément de la raison aimable et de l'expérience +qui pardonne; elle y joignait la patience de ce qui est maussade et la +tolérance de ce qui est ridicule. Un esprit anglais logé avec une +imagination française dans une tête de femme, telle un jugement du temps +nous peint madame de Cossé[55]. + +Pour détacher la Dauphine de madame de Cossé, d'un pareil guide, d'une +conseillère si sûre, il ne fallut rien moins qu'un sentiment jusqu'alors +inconnu de la Dauphine, une liaison d'une espèce nouvelle, d'une +confiance plus tendre, d'une sympathie plus émue. La Dauphine avait vu +madame de Lamballe aux petits bals de madame de Noailles: elle +connaissait l'amitié[56]. + +Madame de Lamballe avait l'intérêt de ses vingt ans et de ses malheurs. +Marie-Thérèse-Louise de Carignan était restée veuve, à dix-huit ans, +d'un mari mort de débauches, Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas de +Bourbon, prince de Lamballe, grand veneur de France. Le malheureux père +de ce misérable jeune homme, M. le duc de Penthièvre, avait fait de sa +belle-fille sa fille adoptive. Madame de Lamballe fut bientôt de tous +les plaisirs de la Dauphine, de tous les bals qu'elle donnait dans son +appartement; elle y brilla singulièrement, et jusqu'à toucher Louis XV. +Un moment, madame du Barry, les valets de sa faveur, la cour, +l'imagination des nouvellistes, tout s'émut dans l'attente de grands +changements et de grandes menaces: un mariage de Louis XV avec madame de +Lamballe[57], et ce fut encore un lien entre la Dauphine et son amie que +ces alarmes données par madame de Lamballe à madame du Barry: tout +l'esprit de madame de Picquigny ne l'avait point si bien vengée. + + +Trois ans s'étaient écoulés depuis l'entrée en France de la Dauphine, +quand le jour fut fixé pour la première entrée du Dauphin et de la +Dauphine dans leur bonne ville de Paris. C'était un vieil usage de la +monarchie et une vieille fête de la nation que ces entrées solennelles, +marches jadis armées, changées par la paix des temps en processions +pacifiques. Grands et beaux jours, où les héritiers de la France +venaient en triomphe sourire et se faire connaître à ce peuple, leur +peuple! où un jeune couple, l'avenir du trône, rendait visite à +l'opinion publique dans son royaume même, et entrait pour la première +fois dans les applaudissements de la multitude, comme dans la flatterie +de l'histoire! + +Le 8 juin 1773, le Dauphin et la Dauphine arrivaient de Versailles à +onze heures du matin, et descendaient de voiture à la porte de la +Conférence. La compagnie du guet à cheval les attendait. Le corps de +ville, le prévôt des marchands en tête, le duc de Brissac, gouverneur de +Paris, et M. de Sartines, lieutenant de police, les recevaient. La +Halle, qui était toujours un peu de la famille des rois en ces jours de +liesse, présentait à la Dauphine les belles clefs d'une ville qui se +donne: des fruits et des fleurs, des rosés et des oranges. De là, dans +les carrosses de cérémonie, par le quai des Tuileries, le Pont-Royal, le +quai des Théatins, le quai de Conti, où s'étaient rangés en escadron les +gardes de la Monnaie; le Pont-Neuf, où se trouvait sous les armes, en +face le cheval de bronze, la compagnie des gardes de robe courte; le +quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, le marché et la rue Notre-Dame, +le Dauphin et la Dauphine allaient à Notre-Dame. Reçus aux portes par +l'archevêque et le chapitre en chapes, leur prière faite au chœur, ils +entendaient dans la chapelle de la Vierge une messe basse dite par un +chapelain du Roi et un motet payé trois cents livres au maître de +musique de Notre-Dame. Ils montaient au Trésor, le visitaient, gagnaient +Sainte-Geneviève, tournaient, suivant l'usage, autour de la châsse de la +sainte, et revenaient aux Tuileries. Les femmes des halles dînaient dans +la salle du concert; il n'y avait d'hommes à la table que le Dauphin. Le +palais était au peuple: la foule entrait, regardait, passait; sa joie +courait autour du festin. Au dehors le jardin n'était que peuple. La +jeune Dauphine voulut y descendre au bras de son mari, et, s'aventurant +dans l'amour de cette multitude, elle commandait aux gardes de ne +pousser, de ne presser qui que ce fût. Elle avançait, charmant la foule, +charmée elle-même, entourée de vivats et comme portée par les +bénédictions de tous, les mains battaient, les chapeaux volaient en +l'air... Toutes les adulations du jour, la harangue du prévôt des +marchands, la harangue de l'archevêque, la harangue de l'abbé Coger, et +jusqu'aux trente-huit vers des écoliers du collège de Montaigu, quelles +pauvres adulations elles semblaient à la Dauphine auprès de ce grand +peuple et de cette grande voix. Elle allait, saluant et remerciant, +étourdie de bruit, de joie et de gloire. Remontée au château, elle +voulut encore se faire voir, encore ravir ce peuple; et, malgré le grand +soleil, Marie-Antoinette restait un quart d'heure sur la galerie à se +montrer, à s'entendre applaudir, retenant à peine les larmes +d'attendrissement qui lui montaient aux yeux[58]. + +Cette grande émotion, cette joie de l'âme d'une princesse française, +Marie-Antoinette les laisse éclater dans cette lettre à sa mère: «_J'ai +eu mardi dernier une_(fête) _que je n'oublierai de ma vie; nous avons +fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux +qu'on peut imaginer; tout cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a +touché le plus, mais la tendresse et l'empressement de ce pauvre peuple, +qui, malgré les impôts dont il est accablé, était transporté de joie de +nous voir. Lorsque nous avons été nous promener aux Tuileries, il y +avait une si grande foule que nous avons été trois quarts d'heure sans +pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et moi avons recommandé +plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un très +bon effet. Il y a eu un si bon ordre dans cette journée que, malgré le +monde énorme qui nous a suivis partout, il n'y a eu personne de blessé. +Au retour de la promenade, nous sommes montés sur une terrasse +découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma +chère maman, les transports de joie, d'affection qu'on nous a témoignés +dans ce moment. Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le +peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu'on est heureux dans notre état +de gagner l'amitié d'un peuple à si bon marché! Il n'y a pourtant rien +de si précieux; je l'ai bien senti et ne l'oublierai jamais._» + +Il est des jours où les peuples ont vingt ans. La France aimait; et le +vieux duc de Brissac, montrant de la main à Marie-Antoinette cette +foule, cette mer, Paris, le maréchal de Brissac disait bien: «Madame, +vous avez là, sous vos yeux, deux cent mille amoureux de vous[59]!» + +Les délices de ce jour enivrèrent la Dauphine. Dès le lendemain, elle +travailla à les ressaisir. Et quelle femme ne se fût donnée comme cette +jeune femme à cette adoration de la France? Aller au-devant de tous ces +cœurs qui venaient à elle, faire son bonheur de l'amour de ce peuple, en +emplir le vide de sa pensée, en occuper sa vie sans œuvre, l'illusion +était trop belle pour qu'une princesse de dix-huit ans y résistât. Et +voilà la Dauphine à rechercher ces cris, ces vivats, cette joie, +d'autres journées du 8 juin. Elle va à l'Opéra, elle va au +Théâtre-Français[60]. Mais il ne lui suffit pas du théâtre, où le +respect enchaîne les transports du public; elle aspire à descendre de +son rang, à s'approcher plus près de ce peuple, à entrer dans le partage +de ses plaisirs, à se compromettre jusqu'au coudoiement, pour surprendre +et goûter la popularité dans le plus vif et le plus vrai de sa +familiarité. Ce sont alors, avec la famille royale qu'elle entraîne, des +promenades à pied dans le parc de Saint-Cloud. La Dauphine se mêle à la +foule; elle parcourt les bas jardins, elle regarde les eaux, elle +s'arrête à la cascade, perdue et se cachant parmi tous, dénoncée à tous +par son enjouement et son plaisir. Avec son mari et les enfants de la +famille, elle va tout le long de la fête, et de la foire des boutiques, +riant où l'on rit, jouant où l'on joue, achetant où l'on vend; bientôt +reconnue, montrée, saluée de la foule, accablée de suppliques. L'écuyer +qui la suit se fatigue de les recevoir, et refuse le placet d'une +vieille femme. La Dauphine le gronde tout haut, et la foule d'applaudir! +La Dauphine, suivant les Parisiens et la foule, entre dans la salle de +bal du portier Griel, elle se régale de regarder danser, et elle veut +que les danseurs oublient qu'elle est là, et que la joie continue[61]. +Quelle nouveauté, «quelle révolution,» c'est le mot d'un spectateur du +temps, ces princes mêlés au peuple, et s'amusant de ses jeux, côte à +côte avec lui! Et quelles louanges dans toutes les bouches, quels amours +par tout le royaume de cette Dauphine chérie qui faisait le miracle de +rattacher ainsi Versailles à la France! + + +La France et l'avenir souriaient à la reine future; et, cependant, +contre sa popularité, dans l'ombre, sans bruit, mais sans repos, se +poursuivait l'œuvre de haine et de destruction commencée le jour même où +la Dauphine avait quitté Vienne. Au-dessus de ses ennemis, +Marie-Antoinette avait contre elle cette chose abstraite, aveugle, +impitoyable, un principe: la politique de l'ancienne France. Cette +politique, dont le père du duc de Berry avait été l'apôtre, était, la +vieille religion de la diplomatie française; elle était le prétexte et +l'arme de la haine de M. D'Aiguillon contre M. de Choiseul, disgracié +par M. d'Aiguillon et madame du Barry presque aussitôt l'installation de +la jeune princesse à la cour de France. + +Les hommes du parti français, c'est ainsi que ce parti s'appelait, ne +voulaient point reconnaître que les lois d'équilibre de l'Europe +obéissent au temps et se renouvellent. Ils n'étaient pas satisfaits de +ce long effort de la France qui avait successivement rogné de l'empire +de Charles-Quint le Roussillon, la Bourgogne, l'Alsace, la +Franche-Comté, l'Artois, le Hainaut, le Cambrésis, et l'Espagne, et +Naples, et la Sicile, et la Lorraine, et le Barrois. Ils oubliaient le +présent de l'Angleterre pour ne se rappeler que le passé de l'Autriche. +Qu'était, aux yeux de ce parti, le mariage de Marie-Antoinette, sinon +une défaite? qu'était Marie-Antoinette, sinon le gage et la garde des +traités de la nouvelle politique inaugurée sous le règne de madame de +Pompadour? Le chef de ce parti, le petit-neveu du cardinal de Richelieu, +l'ennemi personnel du duc de Choiseul, M. d'Aiguillon, disposait du +clergé et du parti des Jésuites, hostiles à Marie-Thérèse, dont les +possessions avaient abrité le jansénisme, hostiles d'avance à la +protégée de M. de Choiseul, et groupés, en haine du ministres +philosophe, «cet autre Aman,» autour de la du Barry, «cette nouvelle +Esther[62].» Les ennemis de la Dauphine n'oubliaient pas d'exploiter +contre elle le partage de la Pologne, «ce partage que Choiseul n'eût pas +permis,» avouait Louis XV lui-même[63]. M. d'Aiguillon venait dire au +Roi et répétait à la cour: «Voyez quelle foi la France peut ajouter à +l'amitié de la maison d'Autriche, et ce que nous devons attendre d'une +maison, l'alliée du roi par le double lien d'un traité et d'un mariage, +qui, lorsqu'elle veut augmenter ses possessions aux dépens du roi de +Prusse, soulève la France contre lui; lorsqu'elle veut augmenter ses +domaines aux dépens de la Pologne, se rapproche de la Prusse, l'ennemie +du Roi!». C'était à la mère que le coup semblait adressé, mais c'était +la fille de Marie-Thérèse qu'il atteignait. Et quand M. d'Aiguillon +parlait encore du prince qui sera Josep II, qu'il lui prêtait des vues +lointaines sur la Bavière, la convoitise du Frioul vénitien et de la +Bosnie, le projet de l'ouverture de l'Escaut, le regret de la Lorraine +et de l'Alsace[64], il savait bien éveiller ainsi les alarmes et les +doutes sur le cœur français de la sœur de Joseph, sur la bonne foi du +dévouement de Marie-Antoinette à sa nouvelle patrie. + +Les manœuvres étaient habiles, hardies, continues. Le parti ne répugnait +à rien pour donner raison à sa politique. N'allait-il pas jusqu'à mettre +aux mains de madame du Barry, à la fin d'un souper, la dépêche funeste +du cardinal de Rohan, livrée à la favorite par M. d'Aiguillon, et à la +lui faire lire ne pleine table? «... J'ai effectivement vu pleurer +Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne opprimée; mais cette +princesse, exercée dans l'art de ne point se laisser pénétrer, me paraît +avoir les larmes à commandement: d'une main elle a le mouchoir pour +essuyer ses pleurs, et de l'autre elle saisit le glaive de la +négociation pour être la troisième puissance copartageante[65].» Un peu +de l'odieux de cette fausseté prêtée à Marie-Thérèse ne pouvait manquer, +le parti le savait bien, de rejaillir sur sa fille. Il fallait donner +cette croyance au public que le mensonge et la comédie sont de race; il +fallait commencer à familiariser le génie de la nation avec l'idée d'une +haine nationale contre sa souveraine. + +À ce malheur, le partage de la Pologne, s'était joint contre +Marie-Antoinette, dès les premiers jours de son mariage, une faute dont +Marie-Thérèse devait porter le reproche, une faute d'apparence légère, +mais de terrible conséquence chez un peuple susceptible, dans une cour +réglée et jalouse de ses rangs. Une parente de Marie-Thérèse, la sœur du +prince de Lambesc, Mademoiselle de Lorraine, prétendit à prendre rang +dans le menuet des fêtes du mariage immédiatement après les princes du +sang; là-dessus, mille réclamations, mille colères, les ducs et pairs +soulevés, toute la noblesse menaçant très sérieusement «de quitter la +cadenette, de laisser là les violons», toutes les dames jurant «d'être +indisposées pour la fête...[66].» + +M. de Choiseul en disgrâce, en exil, Marie-Antoinette était livrée sans +défense à toutes les petites rancunes, à toutes ces grandes haines +contre l'Autriche que devaient raviver encore les malheureuses +prétentions de l'archiduc Maximilien en 1775; et le jour où cette +princesse si française montait sur le trône, son crédit, sa popularité +étaient minées; déjà était trouvée, déjà courait dans le murmure de la +cour cette épithète d'_Autrichienne_ qui devait l'accompagner à +l'échafaud. + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +1774-1789 + + + + +I + +Mort de Louis XV.--Crédit de Madame Adélaïde sur Louis XVI.--Intrigues +du château de Choisy.--M. de Maurepas au ministère.--Vaines tentatives +de la Reine en faveur de M. de Choiseul.--Conduite de M. de Maurepas +avec la Reine.--MM. de Vergennes et de Müy hostiles à la +Reine.--Influence de Madame Adélaïde.--Madame Louise la Carmélite et les +comités de Saint-Denis.--Rapport au Roi de Madame Adélaïde contre la +Reine.--_Le lever de l'Aurore._--M. de Maurepas se séparant de Mesdames +Tantes.--Bienfaisance de la Reine.--Les préventions du Roi contre M. de +Choiseul entretenues par M. de Maurepas.--Défiance du Roi. + + +Le 10 mai 1774, vers les cinq heures du soir, Louis XV se mourrait. +Voitures, gardes, écuyers à cheval, attendaient, rangés dans la cour de +Versailles. Tous avaient les yeux fixés sur une bougie allumée dont la +flamme vacillait à une fenêtre. Le Dauphin était dans l'appartement de +la Dauphine. Tous deux, muets, écoutaient dans le lointain les prières +des quarante heures, coupées de rafales de vent et de pluie, et pesaient +d'avance ce fardeau d'une couronne qui allait échoir à leur jeunesse. La +bougie est éteinte, et les jeunes époux entendent s'avancer vers leur +appartement le fracas énorme d'une cour qui se précipite pour adorer une +royauté nouvelle. La première, madame la comtesse de Noailles entre, +salue Marie-Antoinette du nom de reine, et demande à Leurs Majestés de +venir recevoir les hommages des princes et des grands officiers. Alors, +appuyée sur le bras de son mari, son mouchoir sur les yeux, lente, et +comme pliant sous l'avenir, Marie-Antoinette traverse tous ces hommages, +parée de sa tristesse, dans l'attitude abandonnée et charmante de ces +jeunes princesse de la Fable antique promises à la Fatalité. Puis +chevaux, voitures, gardes, écuyers, tout part; et la jeune cour est +emportée à Choisy[67]. + + * * * * * + +Reine, Marie-Antoinette allait-elle triompher des influences qui avaient +troublé son ménage et son bonheur de Dauphine? Allait-elle surmonter +cette conspiration qui poursuivait dans l'épouse du Dauphin la politique +de l'Autriche? Allait-elle obtenir auprès de son mari des conseillers, +sinon partisans de l'alliance conclue, au moins sans parti pris contre +l'union qui en avait été le gage, sans animosité contre la fille de +Marie-Thérèse devenue l'épouse dont la France attendait des Dauphins? Sa +jeunesse, et les plus belles vertus de sa jeunesse continueront-elles à +trouver autour d'elle la censure impitoyable d'ennemis de sa maison? Ou +bien plutôt n'est-il pas à croire que la Reine va prendre sa part de +domination légitime sur cette volonté de Louis XVI qui se donne à tous, +s'établir, elle aussi, dans sa confiance, et l'emporter à la fin sur les +intrigues qui ont amené le Dauphin à se reculer d'elle, comme d'une +ennemie des Bourbons? + +Une femme déjoua ces espérances de la Reine, cette attente de l'opinion +publique. Domptant le mal qu'elle porte en elle, ce germe de petite +vérole qu'elle a pris au lit de mort de son père Louis XV, Madame +Adélaïde entoure, elle enveloppe Louis XVI en ces premiers moments. De +Louis XVI à Madame Adélaïde, du neveu à la tante, il y avait de grandes +attaches, la reconnaissance toujours vive de la surveillance amie et des +tendres soins qui seuls avaient un peu caressé sa triste et solitaire +enfance. Pauvre enfant! en effet, qui avait grandi, presque orphelin, +sans mère, sans amis, et qui, pleurant au milieu d'un jeu d'enfants, +s'échappait à dire: «Et qui aimerai-je ici, où personne ne m'aime[68]!» +Madame Adélaïde avait eu auprès du Dauphin le rôle d'une mère; elle en a +auprès du Roi l'autorité. Elle réveille en lui les souvenirs de famille +endormis et les ressentiments apaisés. Elle lui parle de son père, +éloigné des affaires, humilié, annihilé tout le long du long règne de M. +de Choiseul; elle lui parle de l'immortalité de M. de Choiseul, de ses +prodigalités, de son insolence; de l'indignation du Dauphin contre cet +homme qui lui avait manqué de respect, qui «avait osé se déclarer +l'ennemi du fils de son souverain[69]». Puis, remuant les cendres, elle +l'entretenait de ces morts subites et extraordinaires de son père et de +sa mère, de ces bruits, de ces murmures d'empoisonnement qui montaient +tout haut jusqu'à M. de Choiseul. Après avoir ému le Roi, après avoir +effacé les impressions que la Reine a pu donner, et les avoir tournées +contre elle comme la preuve d'une alliance avec l'ennemi du Dauphin, +Madame Adélaïde parle au Roi, comme au nom de son père, des Mémoires que +son père a laissé, de ce testament politique écrit pour l'instruction de +son fils, et confié à M. de Nicolaï. Un comité est tenu les portes +fermées. Un jour que la Reine est au bois de Boulogne avec madame de +Cossé, ou sur le balcon de la Muette à jouir des applaudissements de la +foule[70], un jour que M. d'Aiguillon et M. de la Vrillière sont dans +l'antichambre du Roi, il est fait lecture au Roi de la liste des hommes +que la volonté du Dauphin mourant destinait à entourer le trône de son +fils devenant roi. Le choix de Louis XVI, il s'appelait lui-même Louis +le Sévère alors, se porte sur M. de Machault, et la lettre qui l'appelle +au ministère est signée. Mais ce choix ne suffit pas à Madame Adélaïde: +elle veut un ministre plus compromis dans la politique +anti-autrichienne. Cependant, M. d'Aiguillon, qui sait que la Reine ne +lui pardonne pas d'avoir livré Marie-Thérèse aux plaisanteries de la du +Barry, se démène pour se maintenir, imagine et travaille. Il gagne +Madame de Narbonne[71] qui fait et défait les volontés de Madame +Adélaïde, et, à couvert derrière elle, pousse en avant le nom de son +cousin Maurepas, qui, une fois placé, le couvrira et le sauvera. Madame +de Narbonne n'eut guère de mal à faire agréer à sa maîtresse une victime +de la Pompadour, et Madame Adélaïde gagnée s'allia, en faveur de M. de +Maurepas, avec une de ces influences latentes et redoutables, cachées et +toutes-puissantes, qui gouvernent parfois, de l'antichambre, la +conscience et la faveur des rois. + +Plus avant que le vieux gouverneur du Dauphin la Vauguyon, que ce +précepteur, Coetlosquet, un saint dépaysé dans la tâche humaine d'élever +un Roi, que ce lecteur d'Argentré, qui savait tout au plus lire[72], le +sous-précepteur du Dauphin, M. de Radonvilliers, était entré dans sa +confiance. La Vauguyon mort, M. de Radonvilliers disposait de la volonté +politique du Roi. C'était un jésuite, un peu brouillé avec les Jésuites, +mais y tenant au fond, et leur homme; monté en se baissant et par +intrigue du préceptorat des fils du duc de Charost à la chaire de +philosophie du Louis-le-Grand, de la chaire de philosophie au +secrétariat de l'ambassade de Rome, du secrétariat de Rome au +secrétariat de la feuille des bénéfices, de ce secrétariat au +sous-préceptorat du Dauphin; habile, discret, mystérieux même, exact, la +plume facile, prête aux idées des autres, et rompue aux formules; +aujourd'hui le secrétaire intime du Roi, et menant tout sans se montrer; +d'ailleurs plein de sa robe, et trop animé des rancunes de son ordre +pour pardonner au jansénisme rigide de M. de Machault l'interdiction de +1748 des donations de biens-fonds au clergé. M. de Radonvilliers +approuva donc le choix de madame Adélaïde, le choix d'un parent de M. +d'Aiguillon, le soutien des Jésuites. L'enveloppe de la lettre fut +changée, et M. de Maurepas reçut la lettre destinée d'abord à M. de +Machault[73]. + +La Reine, il faut l'avouer, n'était point sans avoir quelques reproches +à s'adresser. Dans le premier moment de l'attendrissement, elle avait +permis à Mesdames de s'établir à Choisy, tandis qu'il avait été convenu +qu'elles se rendraient à Trianon et resteraient quelque temps séparées +du Roi et de la Reine. Elle avait eu la timidité de ne pas combattre +leur ingérence dans la fabrication d'un ministère, la faiblesse même +d'appuyer de sa parole quelques-uns de leurs choix. Dans toute cette +grave évolution de la politique la jeune Reine semble n'avoir eu en vue +que le renvoi d'Aiguillon qu'elle appelait _le vilain homme_. Et +peut-être si l'action de la femme du Roi n'avait point été +intermittente, et si la princesse n'avait pas obéi seulement aux petits +mouvements haineux d'un ressentiment féminin, Madame Adélaïde n'aurait +point triomphé? + +Exilée aux promenades, la Reine apprit tout quand tout fut fait. Elle +était battue: elle le comprit; et, ne se faisant point illusion, comme +quelqu'un lui disait: «Voici l'heure où le Roi doit entrer au conseil +avec ses ministres...--«_Ceux du feu roi_!» dit dans un soupir cette +Reine à laquelle son avènement au trône ne donnait d'autre influence que +le droit d'écrire à la sœur de M. de Choiseul, à madame de Grammont, +exilée par la du Barry: «_Au milieu du malheur qui nous accable, j'ai +une sorte de satisfaction de pouvoir vous mander de la part du Roi qu'il +vous permet de vous rendre près de moi. Tâchez donc de venir le plus tôt +que votre santé vous le permettra: je suis bien aise de pouvoir vous +assurer de vive voix de l'amitié que je vous ai vouée_.» Et encore, +Marie-Antoinette était-elle obligée d'ajouter en post-scriptum: +«_Attendez que M. de la Vrillière vous l'annonce_[74].» + +Cette déroute des espérances de la Reine était suivie d'un autre échec +qui lui arrachait toute illusion et lui révélait la pleine misère de son +pouvoir et le néant absolu de ses plus chères volontés. Marie-Antoinette +s'était assise sur le trône de France en caressant un grand projet. Qui +sait aujourd'hui, qui même savait alors que la Reine voulait abandonner +Versailles, faire suivre au Roi de France l'exemple de tous les +souverains de l'Europe, lui faire habiter sa capitale, transporter à +Paris la cour et le gouvernement, et procurer ainsi à la royauté cette +popularité que donne la résidence, et dont les d'Orléans avaient fait +leur patrimoine? Projet immense dans le présent, plus immense encore +dans l'avenir, et qui pouvait changer la face de la révolution +française! Aux portes de Paris, à la Muette, la Reine examinait avec M. +de Mercy les plans dressés par Soufflot. Elle y applaudissait et les +arrêtait; Soufflot pendant six semaines eut l'ordre de tout apprêter. +Ces plans ramenaient l'administration à Paris, et mettaient les bureaux +comme sous la main des administrés. Les quatre secrétaireries d'État +s'établissaient dans les quatre pans coupés de la place Vendôme, et y +rassemblaient leurs dépôts de minutes alors dispersés. Le contrôle +général s'élevait en face de la chancellerie. Une rue ouvrait les +Capucins et les Feuillants, et une grande allée, traversant les +Tuileries, joignait le boulevard à la Seine. À ce plan se reliaient un +système d'élargissement des rues, des percées dans le faubourg +Saint-Germain, la suppression des maisons situées sur les quais, +l'établissement des grands débouchés, l'érection de ponts sur la Seine, +tout un ensemble de grands travaux que couronnait l'achèvement du Louvre +et son installation en un Muséum qui sauvait les tableaux de l'humidité +de Versailles. Dans cette appropriation de cette décoration du Louvre +achevé, Marie-Antoinette se voyait déjà une charmante royauté de Reine, +la tutelle et le gouvernement des arts. Mais ce projet du transport de +la cour à Paris, qui avait pour lui l'avantage immédiat d'une économie +et d'une réforme des dépenses de Versailles, venait se briser contre +l'opposition de M. de Maurepas: M. de Maurepas craignait qu'une Reine ne +grandît à Paris et qu'un premier ministre n'y diminuât[75]. + + * * * * * + +Revenant aux affaires après vingt-cinq ans de disgrâce, où il avait +partagé son temps entre l'Opéra, ses carpes et ses lilas[76], M. de +Maurepas n'apportait pas une hostilité personnelle contre la Reine; mais +il était l'homme que le Dauphin, père de Louis XVI, recommandait ainsi à +celui de ses enfants appelé à succéder à Louis XV: «M. de Maurepas est +un ancien ministre, qui a conservé, suivant ce que j'apprends, son +attachement aux vrais principes de la politique que madame de Pompadour +a méconnus et trahis[77].» Puis, si M. de Maurepas se souciait peu du +grand rôle que la providence lui donnait, de ce vaste métier +d'instituteur d'un Roi, traçant à un jeune prince les routes de la +véritable gloire, il était jaloux de gouverner Louis XVI. Il n'ignorait +pas ce que la Reine devait à M. de Choiseul, et jusqu'à quel point la +conduite des ministres de Louis XV et du parti du Barry vis-à-vis d'elle +avait exalté sa reconnaissance. Louis XVI s'échappant de l'influence de +Mesdames et se rapprochant de Marie-Antoinette, c'était Choiseul et le +parti anti-Dauphin, les ennemis de M. de Maurepas, qui rentraient aux +affaires. Ainsi donc les nécessités de sa situation commandaient à M. de +Maurepas de s'interposer, avec les ennemis de la Reine, entre la Reine +et le Roi; et comme absous à ses yeux par la logique de cette manœuvre +forcée, M. de Maurepas mit en œuvre pour cet éloignement tous les +moyens, sans remords, presque sans conscience. Ce fut un travail lent, +patient, souterrain, entouré de précautions et d'ombres, fort bien mené +avec des détours, des arrêts, des concessions, et au besoin des +sacrifices. M. d'Aiguillon devenait-il trop difficile à soutenir contre +les répugnances tacites de Louis XVI, contre les mépris dont +Marie-Antoinette donnait de publics témoignages à madame +d'Aiguillon[78]? M. de Maurepas immolait son cousin, et le forçait à se +démettre. M. de Maurepas laissait encore à la Reine cette petite +victoire de faire inoculer son mari, sans se mêler de cette grosse +affaire, sans écouter les réclamations de l'archevêché contre cette +nouveauté. La Reine désirait vivement une entrevue du Roi avec M. de +Choiseul. Après avoir tâté les dispositions du Roi pour M. de Choiseul, +sûr d'avance du résultat de l'entrevue, M. de Maurepas jugea que c'était +encore un plaisir qui menaçait trop peu son crédit pour le refuser à la +Reine. Le 13 juin, tout Paris se racontait l'entrevue. La Reine avait +accueilli M. de Choiseul du plus amical de ses sourires: «_Monsieur de +Choiseul, je suis charmée de vous voir ici. Je serais fort aise d'y +avoir contribué. Vous avez fait mon bonheur, il est bien juste que vous +en soyez témoin_.» Le Roi, embarrassé, n'avait trouvé que ces mots à lui +dire: «Monsieur de Choiseul, vous avez bien engraissé... Vous avez perdu +vos cheveux... vous devenez chauve.» L'illusion trompée de la Reine, la +colère de madame de Marsan allumée contre Madame Clotilde, qui, pour +faire sa cour à sa belle-sœur, avait parlé de la meilleure grâce à M. de +Choiseul, ce fut tout le résultat de cette entrevue. M. de Choiseul +avait été moins confiant que la Reine: à son passage à Blois, il avait +d'avance commandé les chevaux de poste qui devaient le ramener à +Chanteloup[79]. + +M. de Maurepas n'avait plus d'inquiétude, et se riait des embarras que +lui suscitait _la belle dame_[80]. Tout conspirait à le maintenir, et le +Roi allait lui donner pour associés dans sa politiques contre la Reine +deux seconds entraînés à le servir par toutes leurs convictions, par +leurs systèmes, par leurs griefs même. + +L'un était M. de Müy, ministre de la guerre, l'ancien confident du +Dauphin père de Louis XVI, celui-là que le Dauphin appelait l'héritier +de Montausier; honnête homme, mais avec trop de zèle, droit, mais roide, +dur aux autres comme à lui-même, et que ses vertus sévères jusqu'à +l'intolérance avaient placé haut dans la considération de Mesdames, et +au premier rang du parti Dauphin. + +L'autre, le nouveau ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, +devait être pour M. de Maurepas un aide plus actif, plus déclaré, plus +souple en même temps, et moins embarrassé de scrupules. M. de Vergennes, +ministre plénipotentiaire à Constantinople, avait été rappelé par M. de +Choiseul, et presque exilé en Bourgogne. Remis en lumière par M. +d'Aiguillon, il avait fait en Suède la révolution de Gustave et du parti +français contre le parti russe. C'était le neveu et l'élève de Chavigny, +un soutien furieux et systématique de la vieille politique française; +lié de doctrines avec les Saint-Aignan, les Fénelon, les la Chétardie, +les Saint-Séverin, tous les partisans de l'influence dominante, +exclusive de la France en Europe; vif, osé, ne craignant point les +aventures, brûlant de tout brouiller pour le triomphe de ses idées, +animé de grand dépit contre les traités de 1756 et de 1758, et +profondément hostile à la maison d'Autriche[81]. M. de Choiseul l'avait +disgracié à propos de son mariage avec une Grecque d'une grande beauté, +qui lui avait donné deux enfants. Quand il fut nommé ministre, la Reine +fut dissuadée de se laisser présenter cette femme, madame la comtesse de +Vergennes. Elle en écrivit à sa mère, et madame de Vergennes ne fut +reçue à la cour que sur la réponse de Marie-Thérèse[82]. Le mari le sut, +et prêta aussitôt à la Reine une intention d'offense. De là, chez M. de +Vergennes contre Marie-Antoinette, plus qu'une hostilité du ministre, +mais une haine de l'homme; et pour les perfidies et les calomnies à +mi-voix de M. de Maurepas, un complice passionné. + +M. de Maurepas eut encore dans les premiers moments un auxiliaire qu'il +ne brisa qu'après l'avoir usé: le chancelier Maupeou, et derrière le +chancelier Maupeou, son parti, le parti du clergé, gagné à la dévotion +de Mesdames Tantes, hostile à cette piété de la jeune Reine, naïve comme +son cœur, plus dégagée de pratiques que la piété du Roi, plus près de +Dieu peut-être, mais moins près de l'Église, et où l'Église n'espérait +guère trouver l'appui de ses plans, de ses espérances, de cette +restauration des Jésuites dont la cause n'était pas si perdue alors +qu'il semblait aux ennemis des Jésuites. + +Madame Adélaïde était guérie de la petite vérole. Elle rentrait à la +cour, et dans les conseils du roi, impatiente de ressaisir son +influence, blessée de tout ce qui avait été fait en dehors d'elle, de +tout ce que M. de Maurepas avait cru devoir concéder, de ces misérables +victoires de la Reine: l'inoculation, et la réception de M. de Choiseul; +blessée des regrets et des larmes que Marie-Antoinette ne cachait pas à +ses familiers; et bientôt cette princesse, aveuglée, emportée par sa +haine contre la maison d'Autriche, s'attaquait à la personne même de la +Reine, à la femme, à l'épouse. Ce train de la Reine, libre et échappé, +cette jeunesse que Louis XVI abandonnait à elle-même sans règle et sans +avertissement, ces étourderies, ces innocentes folies, ces espiègleries +écolières auxquelles Marie-Antoinette ne savait pas se refuser, et dont +elle était poursuivie jusque dans les grandes représentations de la +royauté et dans les révérences de deuil, c'était malheureusement bien +des armes et de terribles armes aux mains de vieilles femmes sans +pardon. Aussi du nouveau château de Choisy, que de murmures, que de +plaintes, que de remontrances, que de mauvaises paroles s'envolent, qui, +grandissant dans toutes les réunions dévotes de Versailles et de Paris, +tentent de faire fredonner à l'opinion publique: + +«Petite reine de vingt ans, +Vous repasserez la barrière...[83].» + +Madame Adélaïde avait véritablement un porte-feuille. Elle disposait des +grâces. Elle enchaînait les reconnaissances à ses rancunes. Elle +commandait à cette armée, à ce complot qui entourait la Reine, qui la +pressait de toutes parts, la poursuivait en toutes choses, et parvenait +à obtenir du rédacteur de la _Gazette de France_ un compte rendu +adultéré des réponses de la Reine au Parlement et à la cour des +comptes[84]. + +Madame Adélaïde lançait encore contre la Reine sa sœur, Madame Louise de +France, la carmélite, qui s'était donnée à Dieu sans rompre avec les +misères et les affaires humaines, et qui semblait s'être retirée du +monde pour être plus à portée de la cour. Madame Louise était une +sainte, mais une sainte à laquelle les ministres habiles ne négligeaient +point de plaire, une sainte à laquelle le chancelier Maupeou faisait sa +cour, en venant communier toutes les semaines avec elle. Dans ces +comités secrets de Saint-Denis, dans la cellule de madame Louise, on +nouait ces intrigues, on imaginait ces bruits qui, mêlés aux intrigues +et aux bruits de Choisy, désapprenaient aux salons le respect de la +Reine, avant de désapprendre au peuple la faveur de la Dauphine[85]. + +Si un moment un pareil acharnement, des menées si constantes, ouvraient +les yeux du Roi et lui donnaient la tentation de régner au moins dans sa +famille, Madame Adélaïde menaçait bien haut de se retirer à Fontevrault, +de laisser seule la volonté du Roi; et, résolue à risquer les derniers +coups, fatiguée de demi-mots et de détours, elle osait, le 12 juillet, +une sorte d'accusation solennelle de la Reine auprès du Roi. Précédée du +comte de la Marche qui fit contre la Reine une sortie violente, Madame +Adélaïde incrimina et noircit avec passion, presque avec colère, la vie +de la Reine, ses légèretés, ses imprudences, ses courses, ses +promenades, tout, jusqu'à ses plus minces amusements et ses plus pauvres +consolations. La Reine, en même temps, recevait de Madame Louise une +lettre où les conseils touchaient à l'injure, et les reproches à la +condamnation. Au sortir du conseil de famille, le Roi, intimidé, se +plaignit à la Reine de ce dont on venait de lui faire des plaintes si +vives; la Reine se défendit sur l'usage de Vienne et de sa famille[86]. +Ce furent des larmes dans le ménage, plus que des bouderies et des chocs +d'humeur, un éloignement, des semences de désunion pour l'avenir, qui +sait? peut-être le premier pas vers un renvoi de la Reine. Impunie, +encouragée, la médisance jetait le masque et devenait la calomnie. Tout +autour de lui, le Roi entendait le murmure des accusateurs; tout autour +de lui, le Roi voyait des visages qui semblaient plaindre le mari. Qu'un +matin la Reine, par un enfantin plaisir, autorisé du Roi, aille voir +lever le soleil sur le haut des jardins de Marly, voilà les courtisans à +se passer sous le manteau le _Lever de l'Aurore_, cette calomnie née des +calomnies de la cour[87]. Un autre jour, la calomnie allait jusqu'à +glisser des vers indignes sous la serviette du Roi[88]. + +C'en était trop: M. de Maurepas comprit que ses alliés dépassaient le +but. Poussé par lui, le Roi parla ferme à ses tantes. Il courut même le +bruit de leur retraite, de leur exil en Lorraine. + +Débarrassé du zèle compromettant de Mesdames, s'appuyant contre la Reine +sur M. de Vergennes de retour de Suède, assuré de M. Turgot, le nouveau +ministre qui apportait contre elle les préventions de ses mœurs et les +antipathies de ses habitudes d'esprit, M. de Maurepas jouait la +soumission auprès de Marie-Antoinette. «Madame,--venait-il lui dire,--si +je déplais à Votre Majesté, elle n'a qu'à engager le Roi à me donner mon +congé: mes chevaux sont tout prêts à partir d'ici». La Reine se laissait +désarmer par cette comédie de détachement[89]. + +C'était là un habile coup de théâtre. Il ne convenait pas, en effet, au +premier ministre de permettre que la Reine fût exaspérée. Il était +dangereux pour lui de laisser les choses aller si vite, les haines +s'emporter si haut contre une souveraine qui avait encore le cœur des +Français. L'enivrement, l'amour national qui avait accueilli la +Dauphine, avait accompagné Marie-Antoinette sur le trône. Ce n'était +point seulement aujourd'hui les dons de sa jeunesse qui possédaient et +enchantaient l'imagination populaire; mais aussi cette bonté, ce besoin +d'obliger, de secourir, de donner, cette charité naturelle qui eût été +la plus belle des vertus de la Reine, s'il n'eût été le plus doux de ses +plaisirs. Paris et les provinces se rappelaient encore l'envoi de +l'argent de sa cassette aux blessés de la place Louis XV. Lyres, +pinceaux, ciseaux, burins, tous les arts chantaient sa bienfaisance et +répétaient ces aventures qui avaient mené à l'adoration la popularité de +la jeune princesse, ce paysan blessé à Achères par le bois d'un cerf, sa +femme et son fils recueillis dans le carrosse de Marie-Antoinette, leurs +larmes essuyées, leurs misères soulagées par elle[90]. La reconnaissance +publique parlait de cet hospice fondé par elle, en montant sur le trône, +pour les femmes âgées de toute province et de toute condition[91]. Les +familiers de Versailles montraient cette Reine, l'argent de son mois +épuisé, faisant quêter parmi ses valets de pied et dans son antichambre +pour donner quelques louis à des malheureux[92]; et les bénédictions +d'un peuple suivaient cette Reine qui, même aux jours de haine et de +calomnie, continuera ses bontés et ses aumônes, et _boursillera_ avec le +Roi, en 1789, pour faire huit mille livres aux pauvres de Fontainebleau: +«_Puisse cette ville_,--disait-elle tristement,--_ne pas rivaliser +d'ingratitude avec quelques autres_[93]!» + +M. de Maurepas avait encore à craindre de laisser à la Reine et à +l'opinion publique le temps de se reconnaître et de se liguer. Car, dans +le fond des choses, que demande alors la Reine que ne demande pas +l'opinion publique? Ses vœux ne sont-ils point le renvoi des ministres +de dilapidation et de tyrannie de la du Barry, l'accueil des idées de +liberté civile et de tolérance religieuse, la consécration des droits du +peuple par les pouvoirs du Parlement, un acheminement lent, mais sûr et +pacifique, vers l'avenir et ses promesses, vers la concorde et le +bien-être de la France? Et quand même cette politique n'eût pas été la +politique de M. de Choiseul, elle eût été l'instinct de cette jeune +Reine, enivrée de sa popularité de Dauphine, jalouse des +applaudissements de la France, et prête, pour les garder, à se faire +auprès du Roi l'écho des passions et des aspirations de Paris. + +Par le renvoi du chancelier Maupeou et de l'abbé Terray, par la +nomination de Turgot, par le rappel des anciens parlements, M. de +Maurepas conjurait le péril, et remportait ces deux victoires d'apaiser +la Reine et de distraire l'opinion publique du parti de la Reine. Puis +encore, le remplacement d'une capacité par une créature, du chancelier +de Maupeou par M. Hue de Miroménil, qui avait amusé madame de Maurepas +dans un rôle de Crispin, rassurait absolument M. de Maurepas[94]. + +Il y eut toutefois, dans la succession des petits triomphes de M. de +Maurepas, des retours, des haltes, des incertitudes, des retraites, et +même des échecs. M. de Maurepas avait un neveu terrible, qui manqua lui +faire perdre la partie. Ce neveu, le duc d'Aiguillon, la Dauphine +l'avait vu, donnant le bras à Madame du Barry, croiser le duc de +Choiseul qui donnait le bras à la princesse de Beauvau, dans cette nuit +du 10 au 11 mai 1770 où les partis se groupaient en se promenant sous +les ombrages illuminés de Versailles. Depuis lors, Marie-Antoinette +avait reconnu, à chacune de ses blessures, la main de M. d'Aiguillon. +Disgracié le 2 juin 1774, l'ennemi de la Reine avait supporté de haut +cette disgrâce. Assiégeant son oncle de conseils, le fatiguant de ses +plans et de ses haines, gourmandant sa politique, dont il méprisait les +douceurs et la diplomatie, il se disait retenu par M. de Maurepas qui +l'empêchait d'aller à Véret, et s'embusquant à Paris où les fréquentes +hépatites de madame d'Aiguillon, qu'il gouvernait, étaient une occasion +et un prétexte de réunion pour le parti de son mari, M. d'Aiguillon +montrait encore à Versailles sa figure jaune, et ne lâchait point la +faveur du Roi qui continuait à travailler avec lui à l'occasion de la +compagnie des chevau-légers. Il cajolait les entours de la Reine, lui +faisant tenir, par-dessous mains, les avertissements et les confidences, +cherchant à la désabuser de Choiseul, et à la faire revenir sur son +compte, l'assurant par des tiers de son désir et de son ambition de +l'éclairer sur ses vrais intérêts de souveraine; pendant que tout haut +il la peignait comme une femme entreprenante, inconstante, prête à +apporter le pire des vices de son sexe, l'engouement, dans la +domination; pendant qu'il la disait une _aventurière_ aux mains des +partis. Dans l'affaire de Guines, M. d'Aiguillon ne craignait pas +d'ameuter le Châtelet contre la protection de la Reine. Il intriguait, +_trigaudait, tripotait_ contre elle, et son hostilité, basse et +insolente, mêlée d'éclats et de souplesse, usait enfin la longue +patience du Roi. Un jour de revue de la Maison du Roi au Trou-d'Enfer, +M. d'Aiguillon tendait au Roi le papier des grâces: le Roi refusait de +le recevoir, et passait. M. d'Aiguillon regardait la Reine: la Reine +cachait mal un sourire. Déjà le neveu de M. de Maurepas avait fait +partir pour Reims ses équipages et ses provisions, lorsqu'il recevait +l'ordre de se rendre à Véret. Bientôt un nouvel ordre l'exilait à +Aiguillon, Véret étant trop près de Pontchartrain et le neveu trop +voisin de l'oncle. Cette disgrâce de M. d'Aiguillon était presque la +disgrâce de M. de Maurepas. M. de Maurepas para le coup avec un tour de +son génie: il fit le mort et le vieillard lassé des affaires, dégoûté de +ce pouvoir où ne l'enchaînait que son dévouement. Prétextant sa santé et +le repos à prendre, ses carpes à revoir, il refusa d'aller à Reims, en +ne demandant à Louis XVI que la grâce de recevoir de ses nouvelles; et +il abandonna sans crainte le Roi à la Reine: il savait les préjugés du +Roi contre les Choiseul; il devinait le zèle et la précipitation de la +Reine. La Reine semblait devoir triompher cette fois. Déjà l'on +s'entretenait de son ascendant chaque jour croissant sur le Roi sans +maître. Paris, à l'affût des bruits de Reims, parlait avec mille +commentaires d'une conférence intime entre le Roi et le duc de Choiseul +presque aussitôt l'arrivée du Roi à Reims, des grandes et petites +entrées que le Roi venait de lui rendre. Les amis de M. de Choiseul +écrivaient à leurs amis des ports: «Suspendez vos expéditions pour +l'Inde, nous serons maîtres du terrain: M. de Choiseul va rentrer au +conseil.» Mais ces promesses de la situation n'étaient que des +apparences: les courriers allaient leur train chaque jour entre Reims et +Pontchartrain, entre le jeune Roi et le vieux Mentor, qui n'avait pas +oublié de compter parmi ses meilleures chances les bénéfices de +l'absence. Pourquoi M. de Maurepas se fût-il inquiété? Ne savait-il pas, +par Bertin, que la surveille du jour du Sacre, au baisement de la main, +quand M. de Choiseul s'était présenté, le Roi avait retiré sa main avec +une grimace effroyable? Et Bertin ne lui mandait rien qu'il n'eût prévu, +en lui annonçant que le mercredi du Sacre, M. de Choiseul, mandé à deux +heures après midi par la Reine triomphante et assurée d'obtenir du Roi +l'assemblée immédiate du conseil à Reims, avait essuyé le silence du +Roi, se retirant tout doucement de lui jusqu'à la porte[95]. + +M. de Maurepas régnait donc. Laissant son neveu se morfondre à +Aiguillon, défendant les vivacités et les imprudences aux ennemis de la +Reine, il reprenait lui-même en sous-œuvre l'œuvre de d'Aiguillon et de +Mesdames, mais discrètement, patiemment, avec le patelinage et le +commérage. C'étaient à l'oreille du Roi, aux derniers mots d'une +conversation sentimentale sur son père, des confidences, des réticences, +des calomnies hésitantes et que semblait arrêter le respect. Un autre +jour c'était le duc de Choiseul peint en dissipateur des deniers de +l'État, qui, pour se former un parti, avait prodigué plus de douze +millions de pensions; et, comme par mégarde portant la main à sa poche, +M. de Maurepas en tirait le tableau des grâces accordées à toutes les +maisons portant le nom de Choiseul, et la preuve qu'aucune famille de +France ne coûtait à l'État le quart de cette famille. Tantôt M. de +Maurepas, ne s'avançant qu'à tâtons, allait jusqu'à oser un sourire sur +la grossesse de Marie-Thérèse, la rapprochant de la date de l'ambassade +de M. de Choiseul. Aidé de M. de Vergennes, il s'enhardissait à appuyer +auprès de Louis XVI sur la nécessité d'écarter la Reine de la +connaissance des affaires publiques, de l'éloigner de l'État, du trône. +Il agitait devant lui les soupçons d'une correspondance de la Reine avec +M. de Mercy, contraire aux intérêts de la France; il le replongeait dans +les papiers politiques de ce Dauphin dont le spectre et les préjugés se +dressèrent si longtemps entre le Roi et la Reine. De là tant de +méfiances, de là ces papiers contre la maison d'Autriche, cette +correspondance secrète de Vergennes contre la Reine, gardés par le Roi +contre la curiosité de la Reine, et conservés par lui comme des conseils +jusque dans les années de malheur et d'union: Soulavie les verra aux +Tuileries le 10 août. + +Du reste, rien ne donnera une idée plus précise du travail hostile de +tous les ministres qui se succèdent, de la défiance politique, que tour +à tour ils entretiennent dans le cœur amoureux du mari, que cette +curieuse lettre de Marie-Antoinette adressée à son frère Joseph II. + +_Il_ (le Roi) _est de son naturel très peu parlant, et il arrive souvent +de ne me parler des grandes affaires, lors même qu'il n'a pas envie de +me les cacher. Il me répond quand je lui en parle, mais il ne m'en +prévient guère et quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin +d'adresse pour me faire dire le reste par les ministres, en leur +laissant croire que le Roi m'a tout dit. Quant je reproche au Roi de +n'avoir pas parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas, il a l'air +un peu embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a +pas pensé. Je vous avouerai bien que les affaires politiques sont celles +sur lesquelles j'ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a +été fortifiée d'abord par son gouverneur, dès avant mon mariage. M. de +la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre +sur lui, et son âme noire s'était plue à effrayer son élève par tous les +fantômes inventés contre la maison d'Autriche. M. de Maurepas, quoique +avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour son crédit +d'entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes suit le même +plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des affaires +étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai parlé +clairement au Roi et plus d'une fois il m'a quelquefois répondu avec +humeur et comme, il est incapable de discussion, je n'ai pu lui +persuader que son ministre était trompé ou le trompait. Je ne m'aveugle +pas sur mon crédit; je sais que surtout pour la politique je n'ai pas +grand ascendant sur l'esprit du Roi... Sans ostentation ni mensonge, je +laisse croire au public que j'ai plus de crédit que je n'en ai +véritablement. Les aveux que je vous fais, mon cher frère, ne sont pas +flatteurs pour mon amour-propre, mais je ne veux rien vous +cacher..._[96]. + + + + +II + +La Reine et le Roi.--Le petit Trianon donné par le Roi à la +Reine.--Travaux de la Reine au petit Trianon: M. de Caraman, +l'architecte Mique, Hubert-Robert.--Tyrannie de l'étiquette: une matinée +de la Reine à Versailles.--Le livre des robes de la Reine.--Madame de +Lamballe.--Rupture de la Reine avec madame de Cossé.--Madame de Lamballe +surintendante de la maison de la Reine.--La Reine et la mode: coiffures, +courses en traîneau, bals.--Inimitiés des femmes de l'ancienne cour +contre la Reine. + + +Déplorable fatalité! Le premier ministre du jeune Roi était forcé, par +les nécessités de son crédit, de continuer la tâche que le gouverneur du +duc de Berry avait commencée pour la satisfaction de ses préjugés. Il +entrait dans la politique de M. de Maurepas de tenir le Roi éloigné de +l'amour de la Reine; et c'étaient, dans le jeune Roi, des cachotteries, +des dissimulations, un manége de précaution et de réserve qui n'échappe +guère aux femmes, et que la Reine perça du premier coup d'œil. Du Roi à +la Reine, il y eut mille riens de la parole, de l'air, du silence même, +qui renfoncèrent vers l'orgueil cette affection prête à se livrer et se +penchant aux avances, mais demandant au moins l'encouragement et le +remercîment d'un sourire, d'une caresse, d'un désir. + +Il faut le dire aussi: cette fortune heureuse des sympathies qui, dans +les mariages des particuliers, tient les époux sans amour unis et +rapprochés dans une communauté de goûts, d'habitudes, de tempéraments, +ces liens, ces chaînes manquaient au ménage de Louis XVI et de +Marie-Antoinette. Peu d'alliances politiques eurent à lier ensemble un +jeune homme et une jeune femme moins destinés l'un à l'autre par la +vocation de leur nature et la tournure de leur éducation; peu eurent à +combattre un antagonisme si instinctif des idées, de l'âme, du corps +même, et à triompher, par le devoir, d'une semblable contrariété +d'humeurs, d'un conflit pareillement journalier des défauts, des vertus +même. + +Une élégance royale et une simplicité rustique, le caprice et le bon +sens, la passion et la raison; ici, la jeunesse toute vive, débordante, +cherchant issue: là, une maturité sévère, morose, sans sourire: que de +chocs dans ce contact de toutes les extrémités morales de l'homme et de +la femme! Si la jeune Reine avait ses grâces contre elle, le jeune Roi +avait contre lui des orages, des colères, une brusquerie qui s'oubliait +jusqu'aux jurons, une brutalité de premier mouvement et où le cœur +n'entrait pas, mais qui allait jusqu'à la diminution de la dignité +royale. Le jeune Roi était empêché de plaire à la Reine par cette +timidité de résolution, cette humilité de volonté, cette défiance de +lui-même et de son âge dans laquelle l'entretenait le vieux Maurepas. +C'est le lot de la femme d'aimer l'audace, les cœurs hardis, les coups +soudains: le caractère lui parle d'abord et la domine; et la Reine ne +trouvait point un caractère dans le Roi. Le jeune Roi était empêché de +plaire à la Reine par son esprit de détail, par son ordre poussé au plus +loin, au plus bas, et jusqu'à la note de quelques sous; par cette +économie indigne d'un roi, qui abaissait la personne royale, considérée +jusqu'alors comme l'aumônière des trésors de la France, à la misérable +épargne d'un petit écu[97]. Pour être reines, les femmes gardent de leur +sexe les religions et les superstitions. Et qui oserait exiger d'elles +qu'elles renoncent à la générosité, à l'éclat, à toutes ces qualités +brillantes, le legs de l'ancienne chevalerie, et que, s'en tenant aux +solidités de l'homme, elles soient dans leurs amours plus sages et moins +entraînées par l'imagination que les peuples dans leurs popularités? +Marie-Antoinette demandait à Louis XVI toutes les vertus royales, et +Louis XVI manquait absolument de ces belles et naturelles ostentations, +de ces mouvements nobles, grands, heureux, qui séduisent l'histoire et +conquièrent une femme. + +Nulle séduction encore pour la Reine dans l'esprit de Louis XVI: esprit +étendu, capace, nourri, de grand fond et de rare mémoire, singulièrement +juste, même remarquable lorsqu'il s'écoutait seul dans le silence du +cabinet[98], mais sans agrément, sans enjouement, réglé et dormant. +Triste compagnie qu'un tel esprit pour une femme gâtée par toutes les +vivacités, toutes les finesses et toutes les badineries de la parole +française, entourée du pétillement de la fin de ce siècle, qui semble +une fin de souper, les oreilles pleines d'échos et comme bourdonnantes +du rire de Beaumarchais et du rire de Chamfort! + +La bonté même de Louis XVI n'attirait point la Reine à lui. C'était une +bonté toute brute et toute rude à laquelle manquait cet assaisonnement +de sensibilité et ce quelque chose de romanesque dont les femmes +d'alors, ramenées par Rousseau au roman de la nature, voulaient voir les +bonnes actions parées. Il manquait à cette bonté une poésie dont la +reine de France eût été touchée jusqu'au fond de son cœur d'Allemande. + +C'est ainsi que tous les défauts du Roi entraient au plus intime des +répugnances de la Reine, sans qu'une seule de ses qualités lui agréât. +Si du moins Louis XVI avait eu les dehors, cette majesté gracieuse, +apanage ordinaire des princes de la maison de Bourbon! Mais la +Providence lui avait refusé ce signe et ce rayon, et, le découronnant de +tout prestige, elle avait logé le dernier roi de la France dans un corps +bourgeois. Les habitudes du travail manuel l'avaient fait peuple, et +dans ce prince aux mains salies par la lime, dans ce Vulcain remonté de +l'atelier de Gamain[99], la désillusion de la Reine cherchait vainement +ses illusions de jeune fille, le mari rêvé, le Roi! + +Et, un jour, le dépit et l'impatience de ces goûts singulier chez un +Bourbon ne lui fait-elle pas écrire au comte de Rosenberg cette lettre +d'un tour jusqu'alors inconnu: + +«_Si j'avais besoin d'apologie je me confierais bien à vous; de bonne +foi j'en avouerais plus que vous n'en dites: par exemple mes goûts ne +sont pas les mêmes que ceux du Roi qui n'a que ceux de la chasse et des +ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce +auprès d'une forge; je n'y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus +pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts qu'il ne désapprouve +pas_. + +Il eût fallu plus de courage que Dieu n'en accorde à ses créatures, il +eût fallu un héroïsme de patience surhumain à cette jeune femme, presque +une enfant, pour surmonter tant de choses, pour ne pas se lasser de +presser ce cœur paresseux, pour retenir, devant des femmes qui la +grondaient de monter à cheval, cette parole d'impatience: «Au nom de +Dieu! laissez-moi en paix, et sachez que je ne compromets aucun +héritier!» + +Un jour de l'année 1774, le Roi, galant ce jour-là, avait dit à la +Reine,--était-ce pour la consoler de ne pas donner le ministère à M. de +Choiseul?--«Vous aimez les fleurs? Eh bien! j'ai un bouquet à vous +donner: c'est le petit Trianon[100].» + +Le petit Trianon était, à l'extrémité du parc du grand Trianon, un +pavillon à la romaine, de forme carrée. Cette miniature de palais, qui +n'avait guère que douze toises sur chacune de ses faces, se composait +d'un rez-de-chaussée et de deux étages montant entre des colonnes et des +pilastres d'ordre corinthien, joliment fleuris, parfaitement cannelés, +et couronnés des balustres d'une terrasse italienne. L'architecte +Gabriel l'avait élevé sous la surveillance du marquis de Menars. Le +sculpteur Guibert y avait fait merveille de son ciseau. Le Roi, le vieux +Roi Louis XV s'éprenait, en ses dernières années, de ce petit coin de +son grand Versailles. Cette demeure était à sa taille, et il y avait ses +aises. Il s'était plu à l'entourer d'un jardin botanique; et là, parmi +les mille parfums et les mille couleurs de la flore étrangère, presque +ignorée alors de la France, promenant à petits pas les lendemains de ses +débauches, il essayait d'amuser ses fatigues en herborisant avec le duc +d'Ayen[101]. + +Nul cadeau ne pouvait être plus agréable à Marie-Antoinette, à cette +amie de la campagne et des fleurs, à cette Reine qui, des splendeurs et +des majestés de Marly, ne goûtait que la salle de verdure établie par le +comte d'Aranda[102]. Et l'heureux à-propos que ce présent, arrivant à +l'heure précise où Marie-Antoinette renonce à la lutte, cède la place +aux intriguez, abandonne ses ambitions et ses espérances, et se confesse +ainsi à l'un de ses familiers: «_M. de Maurepas est bien insouciant, M. +de Vergennes bien médiocre; mais la crainte de me tromper sur des gens +qui servent peut-être bien mieux le Roi que je ne pense m'empêchera +toujours de lui parler contre ses ministres..._[103].» Le petit Trianon +occupera cette Reine sans affaires, cette femme sans enfants, sans +ménage. Il sera l'emploi et la dépense de sa vie, le plaisir et +l'exercice de sa jeune activité, sa distraction, son labeur. Créer à +nouveau, ajouter, embellir, agrandir, tenir sous sa baguette de +magicienne un peuple d'artistes et de jardiniers, l'aimable ministère! +un royaume presque! et, au bout du passe-temps et de l'effort, une +petite patrie, son bien, son œuvre, son _petit Vienne!_ + +Le temps et le goût étaient alors à ces affranchissements de la nature, +à ces reconstitutions de la campagne qui cherchaient à faire du parc +français un pays d'illusions, à le remplir de tableaux, à y transporter +tous les changements de scène des opéras. Les _Observations sur l'art de +former les jardins modernes_, publiées en Angleterre par sir Thomas +Wathely, développaient ce goût et toute maison d'été voulait bientôt le +cadre d'un jardin pittoresque appelé du nom de «jardin chinois[104].» La +Reine avait une grande ambition, l'ambition de faire plus que la mode +jusque-là n'avait fait contre le Nôtre, de dépasser en agrément et en +vraisemblance de paysage le Tivoli de M. Boutin, Ermenonville, et le +Moulin-Joli, et Monceau même: charmant projet d'une Reine, fuyant le +trône, qui voulait autour d'elle une terre sans étiquette, et, rendant +la royauté à l'humanité, voulait rendre les jardins à Dieu! + +Le duc de Caraman, grand amateur en ce genre, et qui a déjà à peu près +réalisé les idées de la Reine à sa terre de Roissy, est appelé par la +Reine à la direction des travaux[105]. Bientôt M. de Caraman, +l'architecte Mique, le dessinateur mythologique des Élysées du nouveau +règne, puis le charmant peintre de ruines spirituelles, Hubert Robert, +appelé plus tard pour le décor rustique, improvisent sur le papier, sous +les yeux de la Reine, la campagne qu'elle a commandée: les arbres, la +rivière, le rocher, et aussi la salle de comédie. Ici, un pont rustique, +qui fasse jaloux le pont hollandais et le pont volant de M. Watelet; là, +dominant l'eau et y mirant ses sculptures, un belvédère où déjeunera la +Reine; là-bas, un moulin, dont le tic-tac réveillera l'écho; des +arbustes plus loin; partout des fleurs; et une île, et un temple à +l'Amour, entouré du murmure de l'eau, et une laiterie de Reine, une +laiterie de marbre blanc... Jamais Marie-Antoinette n'a donné autant +d'ordres; ce ne sont, envoyées de Versailles ou de la Muette, que +recommandations et listes des jeunes arbres qui doivent donner l'ombrage +à la promenade, «au travail» de la jeune souveraine. Ce ne sont que +billets à M. Campan et à M. Bonnefoy, convocations de tous les +jardiniers «pour désigner les places de tous les arbres que M. de +Jussieu a fait choisir.» Et sur M. de Jussieu, écoutez la fin d'un de +ces billets aimables qui songent à tout: «_Une collation d'en-cas sera +prête pour M. de Jussieu, qui arrosera devant moi le cèdre du +Liban_[106].» Que de préoccupations, que de soins, que de joies! Et que +de fois les promeneurs de Paris voient passer dans un cabriolet léger, +brûlant le chemin, la Reine de Trianon allant voir monter la pierre, +pousser l'arbre, s'élever l'eau, grandir son rêve! + +Le beau rêve en effet, ce palais et ce jardin enchantés, où +Marie-Antoinette pourra ôter sa couronne, se reposer de la +représentation, reprendre sa volonté et son caprice, échapper à la +surveillance, à la fatigue, au supplice solennel et à la discipline +invariable de sa vie royale, avoir la solitude et avoir l'amitié, +s'épancher, se livrer, s'abandonner, vivre! Pour montrer tout le bonheur +que la Reine se promet, pour faire entrer dans ses impatiences, je dirai +une des matinées de la Reine à Versailles, telle qu'une de ses femmes de +chambre nous l'a conservée. Aussi bien, cette matinée suffira peut-être +à faire pardonner Trianon à Marie-Antoinette. + +La Reine se réveillait à huit heures. Une femme de garde-robe entrait et +déposait une corbeille couverte, appelée le prêt du jour, et contenant +des chemises, des mouchoirs, des frottoirs. Pendant qu'elle faisait le +service, la première femme remettait à la Reine, qui s'éveillait, un +livre contenant un échantillon des douze grands habits, des douze robes +riches sur paniers, des douze petites robes de fantaisie pour l'hiver ou +l'été. La Reine piquait avec une épingle le grand habit de la messe, la +robe déshabillée de l'après-midi, la robe parée du jeu ou du souper des +petits appartements. Les Archives nationales possèdent un curieux volume +qui porte sur un de ses plats de parchemin vert: _Madame la comtesse +d'Ossun. Garde-robe des atours de la Reine. Gazette pour l'année 1782._ +Ce sont, collés à des pains à cacheter rouges sur le papier blanc, les +échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à 1784. C'est comme +une palette de tons clairs, jeunes et gais, dont la clarté, la jeunesse, +la gaieté ressortent davantage encore, quand on les compare aux nuances +feuille morte et carmélite, aux couleurs presque jansénistes des +toilettes de Madame Élisabeth, que nous montre un autre registre. +Reliques coquettes, et comme parlantes à l'œil, où un peintre trouverait +de quoi reconstruire la toilette de la Reine à tel jour, presque à telle +heure de sa vie! Il n'aurait qu'à parcourir les divisions du livre: +_Robes sur le grand panier, robes sur le petit panier, robes turques, +lévites, robes anglaises, et grands habits de taffetas;_ grandes +provinces du royaume que se partageaient Madame Bertin, garnissant les +grands habits de Pâques, Madame Lenormand, relevant de broderies de +jasmins d'Espagne les robes turques couleur _boue de Paris_, et la +Lévêque, et la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et +chiffonnant, dans le bleu, le blanc, le rose, le gris-perle semé parfois +de lentilles d'or, les habits de Versailles et les habits de Marly qu'on +apportait chaque matin à la Reine dans de grands taffetas. + +La Reine prenait un bain presque tous les jours. Un _sabot_ était roulé +dans sa chambre. La Reine, dépouillée du corset à crevés de rubans, des +manches de dentelles, du grand fichu, avec lesquels elle couchait, était +enveloppée d'une grande chemise de flanelle anglaise. Une tasse de +chocolat ou de café faisait son déjeuner, qu'elle prenait dans son lit +lorsqu'elle ne se baignait pas. À sa sortie du bain, ses femmes lui +apportaient des pantoufles de basin garnies de dentelles et plaçaient +sur ses épaules un manteau de lit en taffetas blanc. La Reine, recouchée +prenait un livre ou quelque ouvrage de femme. C'était l'heure où, la +Reine couchée ou levée, les petites entrées avaient audience auprès +d'elle, et de droit entraient le premier médecin de la Reine, son +premier chirurgien, son médecin ordinaire, son lecteur, son secrétaire +de cabinet, les quatre premiers valets de chambre du Roi, leurs +survivanciers, les premiers médecins et premiers chirurgiens du Roi. + +À midi la toilette de présentation avait lieu. La toilette, ce meuble et +ce triomphe de la femme du dix-huitième siècle, était tirée au milieu de +la chambre. La dame d'honneur présentait le peignoir à la Reine; deux +femmes en grand habit remplaçaient les deux femmes qui avaient servi la +nuit. Alors commençaient, avec la coiffure, les grandes entrées. Des +pliants étaient avancés en cercle autour de la toilette de la Reine pour +la surintendante, les dames d'honneur et d'atours, la gouvernante des +enfants de France. Entraient les frères du Roi, les princes de sang, les +capitaines des gardes, toutes les grandes charges de la couronne de +France. Ils faisaient leur cour à la Reine, qui saluait de la tête. Pour +les princes de sang seuls, la Reine indiquait le mouvement de se lever, +en s'appuyant des mains à la toilette. Puis venait l'habillement de +corps. La dame d'honneur passait la chemise, versait l'eau pour le +lavement des mains; la dame d'atours passait le jupon de la robe, posait +le fichu, nouait le collier. + +Habillée, la Reine se plaçait au milieu de sa chambre et, environnée de +ses dames d'honneur et d'atours, de ses dames du palais, du chevalier +d'honneur, du premier écuyer, de son clergé, des princesses de la +famille royale, qui arrivaient suivies de toute leur maison, elle +passait dans la galerie et se rendait à la messe, après avoir signé les +contrats présentés par le secrétaire des commandements, et agréé les +présentations des colonels pour prendre congé. + +La Reine entendait la messe avec le Roi dans la tribune, en face du +maître-autel et de la musique. + +La Reine, rentrée de la messe, devait dîner tous les jours seule avec le +Roi en public; mais ce repas public n'avait lieu que le dimanche. + +Le maître d'hôtel de la Reine, armé d'un grand bâton de six pieds orné +de fleurs de lis d'or et surmonté de fleurs de lis en couronne, +annonçait à la Reine qu'elle était servie, lui remettait le menu du +dîner, et, tout le temps du dîner, se tenant derrière elle, ordonnait de +servir ou de desservir. + +Après le dîner, la Reine rentrait dans son appartement, et, son panier +et son bas de robe ôté, s'appartenait seulement alors, autant du moins +que le lui permettait la présence en grand habit de ses femmes, dont le +droit était d'être toujours présentes et d'accompagner partout la Reine. + +La Reine espérait se sauver de tant d'ennuis à Trianon. Elle voulait +fuir là cette toilette, la cour des matins, et le dîner public, et les +jeux de représentation si ennuyeux du mercredi et du dimanche, et les +mardi des ambassadeurs et des étrangers, et les présentations et les +révérences, les grands couverts et les grandes loges, et le souper dans +les cabinets le mardi et le jeudi avec les ennuyeux et les prudes, et le +souper de tous les jours en famille chez Monsieur[107]. + +La Reine pensait qu'à Trianon elle pourrait manger avec d'autres +personnes que la famille royale, unique société de table, à laquelle +toute Reine de France avait été condamnée jusqu'alors; qu'elle y aurait, +comme une particulière, ses amis à dîner sans mettre tout Versailles en +rumeur. Elle songeait à se faire habiller là dans sa chambre par +mademoiselle Bertin, sans être condamnée à se réfugier dans un cabinet +par le refus de ses femmes de laisser entrer mademoiselle Bertin dans +leurs charges. Son mari au bras, sans autre suite qu'un laquais, elle +parcourrait ses États; et même, à table, s'il lui prenait fantaisie, +elle jetterait au Roi des boulettes de mie de pain sans scandaliser le +service. Voilà les espoirs et les ambitions de cette princesse, élevée +et nourrie dans les traditions patriarcales du gouvernement de Lorraine, +et qui contait avec un si doux attendrissement la naïve levée d'impôts +de ses anciens ducs, agitant leur chapeau en l'air à la messe après le +prône, et quêtant la somme dont ils avaient besoin. Ses désirs et ses +idées confirmés par l'abbé de Vermond, la Reine était convaincue que la +grande popularité des princes de la maison d'Autriche venait du peu +d'exigence d'étiquette de la cour de Vienne. D'ailleurs, quel besoin de +conseils, de raisonnements, de souvenirs d'enfance, pour faire détester +à la jeune princesse une telle tyrannie? Quelle patience eût résisté à +des tourments quotidiens, pareils à celui-ci: la femme de chambre, un +jour d'hiver, prête à passer la chemise à la Reine, est obligée de la +remettre à la dame d'honneur qui entre et ôte ses gants; la dame +d'honneur est obligée de la remettre à la duchesse d'Orléans qui a +gratté à la porte; la duchesse d'Orléans est obligée de la remettre à la +comtesse de Provence qui vient d'entrer, pendant que la Reine, transie, +tenant ses bras croisés sur sa poitrine nue, laisse échapper: _C'est +odieux! quelle importunité!_[108]! + + +Dans ses courses, dans ses promenades à Trianon, Marie-Antoinette a +presque toujours à ses côtés la même compagne, une amie de ses goûts, +qui préférait à Versailles les bois de son beau-père, le duc de +Penthièvre, et que la Reine avait eu grand'peine à accoutumer à l'air de +la cour: Madame de Lamballe[109]. + +La Reine, comme toutes les femmes, se défendait mal contre ses yeux. La +figure et la tournure n'étaient pas sans la toucher, et les portraits +qui nous sont restés de Madame de Lamballe disent la première raison de +sa faveur. La plus grande beauté de madame de Lamballe était la sérénité +de la physionomie. L'éclair même de ses yeux était tranquille. Malgré +les secousses et la fièvre d'une maladie nerveuse, il n'y avait pas un +pli, pas un nuage sur son beau front, battu de ces longs cheveux blonds +qui boucleront encore autour de la pique de Septembre. Italienne, madame +de Lamballe avait les grâces du Nord, et elle n'était jamais plus belle +qu'en traîneau, sous la martre et l'hermine, le teint fouetté par un +vent de neige, ou bien encore lorsque, dans l'ombre d'un grand chapeau +de paille, dans un nuage de linon, elle passait comme un des rêves dont +le peintre anglais Lawrence promène la robe blanche sur les verdures +mouillées. + +L'âme de madame de Lamballe avait la sérénité de son visage. Elle était +tendre, pleine de caresses, toujours égale, toujours prête aux +sacrifices, dévouée dans les moindres choses, désintéressée par-dessus +tout. Ne demandant rien pour elle, madame de Lamballe se privait même du +plaisir d'obtenir pour les autres, ne voulant point faire de son +attachement le motif ni l'excuse d'une seule importunité. Oubliant son +titre de princesse, elle n'oubliait jamais le rang de la Reine. Bru d'un +prince dévot, elle était pieuse. Son esprit avait les vertus de son +caractère, la tolérance, la simplicité, l'amabilité, l'enjouement +tranquille. Ne voyant pas le mal et n'y voulant pas croire, madame de +Lamballe faisait à son image les choses et le monde, et, chassant toute +vilaine pensée avec la charité de ses illusions, sa causerie gardait et +berçait la Reine comme dans la paix et la douceur d'un beau climat. Sa +bienfaisance encore, cette bienfaisance infatigable des Penthièvre, qui +ne rebuta jamais les malheureux, et jusqu'à ce parler italien dans +lequel avaient été élevées l'imagination et la voix de la Reine, tout +était un lien entre madame de Lamballe et Marie-Antoinette. La +souveraine et la princesse allaient l'une à l'autre par mille rencontres +de sentiments au fond d'elles-mêmes, et elles étaient prédestinées à une +de ces rares et grandes amitiés que la Providence unit dans la mort. + +L'intimité de Marie-Antoinette avec madame de Lamballe, commencée sous +le feu roi, se faisait plus étroite alors que madame de Cossé brisait, +par une brutalité malheureuse, les derniers liens de l'attachement de la +Reine. L'archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette, était venu à +Paris. Il attendait la visite des princes du sang. La Reine avait +demandé un bal à madame de Cossé. Le jour du bal arrivé, les princes +n'avaient pas encore fait la visite. La Reine, engagée dans les +prétentions de son frère, écrivait à Madame de Cossé: «_Si les princes +viennent à votre bal, ni moi ni mon frère ne nous y trouverons. Si vous +voulez nous avoir, dépriez-les._» Madame de Cossé, embarrassée, +hésitait, puis sacrifiait la Reine: elle envoyait la lettre aux +princes[110]. + +La Reine se donnait alors entièrement à madame de Lamballe. Elle voulait +non point payer son amitié, mais se l'attacher par une charge à la cour, +qui la retînt auprès d'elle et la défendît contre la tentation de +retourner auprès du duc de Penthièvre. Mesurant la charge au cœur de la +princesse encore plus qu'à son rang, la Reine songea à rétablir en sa +faveur la surintendance tombée en désuétude à la cour depuis la mort de +mademoiselle de Clermont, la surintendance de la Maison de la Reine, +cette grande autorité, la direction du conseil de la Reine, la +nomination et le jugement des possesseurs de charges, la destitution et +l'interdiction des serviteurs, une juridiction et un pouvoir si étendus +sur tout l'intérieur de la Reine, que c'était sur la demande de Marie +Leczinska que la surintendance avait été supprimée. Louis XVI résista +longtemps au vœu de la Reine, appuyant sa mauvaise volonté sur +l'opposition et les plans d'économie de Turgot. La Reine, emportée cette +fois par son amitié, mit dans la poursuite du consentement du Roi une +persistance à laquelle le Roi finit par se rendre[111]. Cette nomination +dont elle fait un secret même à l'Impératrice-Reine, elle l'annonce +d'avance au comte de Rosenberg dans cette phrase où se réjouit sa tendre +amitié: «_Jugez de mon bonheur; je rendrai mon amie intime heureuse et +j'en jouirai encore plus qu'elle._» Il y eut presque un soulèvement à la +cour. Madame de Cossé quittait sa charge de dame d'atours[112]. La +duchesse de Noailles, devenue la maréchale de Mouchy si mal disposée +déjà contre la Reine, abandonnait sa charge de dame d'honneur, blessée +d'un pouvoir qui lui retirait la nomination aux emplois, la réception +des prestations de serment, la liste des présentations, l'envoi des +invitations au nom de la Reine pour les voyages de Marly, de Choisy, de +Fontainebleau, pour les bals, les soupers et les chasses. Cette +nomination lui enlevait encore les profits de sa charge, profits qui lui +avaient donné le mobilier de la chambre de la Reine à la mort de Marie +Leczinska. Les protestations éclataient de toutes parts. Un moment, la +princesse de Chimay, nommée dame d'honneur, et la marquise de Mailly, se +refusaient à prêter serment, ne voulant point dépendre de madame de +Lamballe[113]. + +De Versailles, les colères allaient à Paris. Elles gagnaient l'opinion +publique, qui, devant ce rétablissement par la Reine d'une charge de la +monarchie, semblait avoir oublié déjà les dépenses de la du Barry, et +commençait à parler des dilapidations de Marie-Antoinette. + + +Hélas! ses goûts comme ses amitiés, ses plaisirs, son sexe même et son +âge, tout devait être tourné contre cette Reine dont le prince de Ligne +a dit: «Je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement heureuse.» + +La femme française s'était livrée en ces années à une folie de coiffure +sans exemple, et si générale qu'une déclaration, donnée le 18 août 1777, +agrégeait six cents coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres +barbiers-perruquiers[114]. La tête des élégantes était une mappemonde, +une prairie, un combat naval. Elles allaient d'imaginations en +imaginations et d'extravagances en extravagances, du _porc-épic_ au +_berceau d'amour_, du _pouf à la puce_ au _casque anglais_, du _chien +couchant_ à la_ Circassienne_, des _baigneuses à la frivolité_ au +_bonnet à la Candeur_, de la _queue en flambeau d'amour_ à la _corne +d'abondance_. Et que de créations de couleurs pour les énormes choux de +rubans, jusqu'à la nuance de _soupirs étouffés_ et de _plaintes +amères_[115]! La Reine se jette dans cette mode. Aussitôt les +caricatures et les diatribes de passer par-dessus toutes les têtes, et +de frapper sur la jolie coiffure aux mèches relevées et tortillées en +queue de paon, dans laquelle elle s'est montrée aux Parisiens. La +satire, qui permet tant de ridicules à la mode, est impitoyable pour le +_quesaco_ que la Reine montre aux courses de chevaux, pour les bonnets +allégoriques que lui fait Beaulard, pour la coiffure de son lever, +courant Paris sous le nom de _Lever de la Reine_. Les plaisanteries de +Carlin, commandées par Louis XVI, contre les panaches de la Reine, le +dur renvoi de son portrait par Marie-Thérèse, les attaques un peu +brutales de cet empereur du Danube, son frère Joseph, contre son rouge +et ses plumes, n'étaient pas jugés une expiation suffisante de son désir +et de son génie de plaire. Quand la mode prenait la livrée de cette +reine blonde, et baptisait ses milles fan fioles couleur _cheveux de la +Reine_, cette flatterie était imputée à crime à Marie-Antoinette. Et +c'était encore un autre de ses crimes, l'importance de mademoiselle +Bertin, de cette marchande de modes que la Reine n'avait fait que +recevoir des mains de la duchesse d'Orléans, et former à l'école de son +goût. + +L'hiver, après des déjeuners intimes où elle rassemble à sa table les +jeunes femmes de la cour, la Reine entraîne la jeunesse derrière son +traîneau, et prend plaisir à voir voler sur la glace mille traîneaux qui +la suivent. Les courses en traîneau font encore murmurer la censure. + +La Reine aime le bal; elle organise ces jolis bals travestis dont +Boquet, le dessinateur des Menus, dessine les costumes d'une plume +légère et d'un pinceau courant. Elle y préside avec une robe à grand +panier, au fond blanc, tamponné d'une gaze d'Italie très-claire, relevé +de draperies de satin bleu où courent en ramages des plumes de paon qui +se retrouvent en grosse aigrette sur sa tête[116]. À côté d'elle, en +chemise de gaze, sur fond chair, avec des draperies de satin vert d'eau +écaillé sur un seul côté de la poitrine, la jupe relevée par des +bouquets de roseaux, de coquillages, de perles, de corail, de franges +d'eau, sa belle-sœur, la comtesse de Provence semble une naïade d'opéra. +Puis c'est le comte de Provence, en costume de caractère, figurant la +Sagesse antique avec une grande barbe, une couronne de laurier sur la +tête, et un rouleau de papier à la main; tandis que le comte d'Artois, +vêtu en Provençal, porte légèrement les couleurs de son âge et de ses +goûts, une culotte et une veste de satin rayé rose et bleu, doublés de +taffetas vert-pomme fleuri d'argent. La Reine danse dans ces bals +costumés; elle danse dans ces jolis bals intimes où les danseuses, +débarrassées des lourds paniers, semblent toutes légères sous le domino +de taffetas blanc à petite queue et à larges manches Amadis; et voilà la +Reine coupable de se costumer, de danser, et de préférer aux danseurs +qui dansent mal les danseurs qui dansent bien[117]. Mais je crois que la +postérité commence à être lasse de reprocher à cette Reine de vingt ans +sa demande à un ministre de la guerre de lui laisser pour ses fêtes de +Versailles des cavaliers que leur régiment réclamait[118]. + +Étrange sévérité! Dans ce siècle de la femme, rien de la femme n'était +pardonné à la Reine. C'est qu'au-dessous des partis, au-dessous de M. +d'Aiguillon, au-dessous de Mesdames, une société, un monde puissant, +remuant, emplissant les salons, tenant à tout, apparenté au mieux, lié +de loin ou de près, de nom ou de honte, blessé de toute vertu, et animé +contre la Reine d'inimitiés personnelles, semait les propos, les +indiscrétions, les préventions, les accusations, attisait les pamphlets, +préparait les outrages. C'étaient les femmes de l'ancienne cour de Louis +XV, ces femmes compromises dans la faveur de madame du Barry, ses amies, +ses émules. La Reine, en sa juste sévérité, avait voulu leur fermer la +cour, lorsque, se refusant à la présentation de madame de Monaco, en +dépit de son nom et du nom de son amant, le prince de Condé, elle +déclarait hautement «_ne point vouloir recevoir les femmes séparées de +leurs maris_[119].» Quel ressentiment dans toutes ces scandaleuses, dont +s'était amusé parfois le mépris de Marie-Antoinette! Cette madame de +Châtillon, de Louis XV descendue à tous; et cette très-méchante et +très-galante comtesse de Valentinois; et cette marquise de Roncé, la +reine des nuits de Chantilly; et cette joueuse de Roncherolles; et cette +comtesse de Rosen, que l'évêque de Noyon ne peut plus compromettre; et +cette duchesse de Mazarin, qui ne sait plus rougir; et cette marquise de +Fleury aux étranges amours; et cette Montmorency[120]!... Et ces femmes +encore qui venaient grossir l'armée des mécontentes et la coterie des +impudiques, ces dames, rayées des listes après l'affaire de M. +d'Houdetot à un bal de la Reine: mesdames de Genlis, de Marigny, de +Sparre, de Gouy, de Lambert, de Puget[121], et tant d'autres que la +Reine devait retrouver ou dont elle devait rencontrer les familles au +premier rang de la Révolution! C'est la voix de toutes celles-là, c'est +le bavardage de toutes ces femmes qui grossit et noircit la futilité de +la Reine, qui donne à sa jeunesse, à son amour du plaisir, à ses +étourdissements, les apparences d'une enfance incurable, d'une folie +sans pardon, d'une légèreté sans excuse, et qui fait désespérer Paris et +les provinces de jamais voir plus dans la Reine qu'une jolie femme +aimable et coquette. Et cependant l'amusement et le bruit de sa vie +oisive, coiffures, danses, plaisirs, tout cessera demain chez la Reine: +elle sera mère[122]! + + + + +III + +Portrait physique de la Reine.--Amour du Roi.--La comtesse Jules de +Polignac.--Commencement de la faveur des Polignac.--Première grossesse +de la Reine.--Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte de France.--Les +Polignac comblés des grâces de la Reine.--Succession de ministres mal +disposés pour la Reine: Necker, Turgot, le prince de Montbarrey, M. de +Sartines.--Retranchements dans la maison de la Reine.--La Reine se +refusant à l'ennui des affaires.--La Reine menacée par le parti français +et forcée de se défendre.--Nomination de MM. de Castries et de +Ségur.--Naissance du Dauphin.--Madame de Polignac gouvernante des +enfants de France.--Son salon dans la grande salle de bois de +Versailles. + + +La Reine de France n'est plus la jolie ingénue de l'île du Rhin: elle +est la Reine, une reine dans tout l'éclat, dans toute la fleur et toute +la maturité, dans tout le triomphe et tout le rayonnement d'une beauté +de reine. Elle possède tous les caractères et toutes les marques que +l'imagination des hommes demande à la majesté de la femme: une +bienveillance sereine, presque céleste, répandue sur tout son visage; +une taille que madame de Polignac disait avoir été faite pour un trône; +le diadème d'or pâle de ses cheveux blonds, ce teint le plus blanc et le +plus éclatant de tous les teints, le cou le plus beau, les plus belles +épaules, des bras et des mains admirables, une marche harmonieuse et +balancée, ce pas qui annonce les déesses dans les poëmes antiques, une +manière royale et qu'elle avait seule de porter la tête, une caresse et +une noblesse du regard qui enveloppaient une cour dans le salut de sa +bonté, par toute sa personne enfin ce superbe et doux air de protection +et d'accueil; tant de dons à leur point de perfection, donnaient à la +Reine la dignité et la grâce, ce sourire et cette grandeur dont les +étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme une vision et +un éblouissement[123]. + +Les yeux du Roi s'ouvraient, sa froideur se laissait vaincre. Peu à peu +et comme à son insu, il dépouillait les rudesses et les brusqueries de +ses façons et de sa nature. Il se surprenait à vouloir plaire, à +chercher les attentions, à se plier aux prévenances. Et quand cette +jeune Reine venait dans son atelier de serrurerie partager ses goûts, et +presque ses travaux; quand dans la petite cour des Cerfs où le Roi +aidait des maçons, fraîche comme le rose tendre de sa robe légère, +Marie-Antoinette gâchait du plâtre auprès de lui, et en couvrait sa +robe, ses manchettes et ses jolies mains[124], des tendresses d'une +douceur inconnue tressaillaient en lui. Une admiration émue le menait à +l'amour. Il se sentait jeune et renouvelé. Il aimait. + +Toutes les révolutions de l'amour se faisaient dans Louis XVI. Ce mari +si fermé, si armé jusqu'alors, si soucieux de maintenir sa femme hors de +ses conseils, si jaloux de ne point laisser la fille de Marie-Thérèse +s'intéresser à l'État, abandonnait tout à coup ses défiances[125]. +Économe, il faisait violence à ses goûts, comblait Marie-Antoinette de +cadeaux, de surprises, de diamants, et l'entourait de fêtes[126]. Les +reproches de ses tantes ne grondaient plus dans sa bouche; et ce Roi, +sévère à la jeunesse comme un vieillard, ne savait plus blâmer la +jeunesse de la Reine. Ne lui semblaient-elles pas, toutes ces vanités de +la vie de Marie-Antoinette qu'il condamnait hier, l'occupation +naturelle, fatale presque, mais transitoire et momentanée, d'une femme +que les devoirs et l'emploi de la maternité enfermeront bien vite dans +son intérieur, et que d'un seul coup le bonheur guérira du plaisir? + +Sans doute, parmi ces jours du commencement de son règne qu'abreuvent +déjà les dégoûts et les calomnies, ce fut un beau jour pour +Marie-Antoinette quand elle sentit battre enfin le cœur du Roi avec le +sien, quant elle put s'appuyer sur cet amour, sur cette confiance, sur +ce mari reconquis contre tous, reconquis sur le Roi. C'est alors qu'on +la vit, enivrée, triomphante et radieuse, se montrer partout pour +montrer sa victoire, aux bals de l'Opéra, aux courses de chevaux, aux +bals du samedi de Madame de Guéménée. Elle ne lassait point de paraître +dans les fêtes et dans les spectacles. Sa gaieté impatiente courait à +tous les amusements, à ces jeux de salon de Madame de Duras, où l'on +jouait au Roi comme les petites filles jouent à Madame, où un Roi de +paille tenait sa cour, donnait audience, rendait la justice sur des +plaintes de comédie, mariait ses sujets, et leur donnait la liberté avec +le mot _Descampativos_[127]. La joie d'être aimée, cette joie immense, +inespérée, qu'elle ne pouvait contenir, était chez Marie-Antoinette +comme une joie d'enfant: elle en avait le bruit, l'activité prodigue, la +folie et l'innocence. + +L'amitié d'une femme allait s'emparer de la Reine. + +Une des dames de la comtesse d'Artois, la comtesse de Polignac, amenait +avec elle à Versailles, pendant le temps de son service, un jeune +ménage, son frère et sa belle-sœur, le comte et la comtesse Jules de +Polignac. La comtesse Jules ne tardait pas à être distinguée par la +Reine[128]. + +Des yeux bleus, expressifs et parlants, un front peut-être trop +haut[129], mais que masquait la mode des coiffures échafaudées, un nez +un peu relevé, tout près d'être retroussé et ne l'étant pas, une bouche +à ravir, des dents petites, blanches et bien rangées, de magnifiques +cheveux bruns, des épaules abattues, un col bien détaché, qui +grandissait sa petite taille[130], des séductions contraires se mêlaient +et s'alliaient chez la comtesse Jules de Polignac. Elle était belle, +joliment, avec esprit, avec grâce. Une douceur piquante faisait le fond +de sa physionomie et son agrément singulier. Tout chez elle, regard, +traits, sourire, était angélique[131], mais angélique à la façon de ces +anges bruns de l'Italie, mal baptisés, et qui sont des amours. Le +naturel, le laisser-aller, l'abandon, charmaient chez madame de +Polignac; la négligence était sa coquetterie, le déshabillé sa grande +toilette; et rien ne la parait mieux qu'un rien: une rose dans les +cheveux, un peignoir, une _chemise_, comme on disait, plus blanche que +neige[132], la toilette libre, matinale, aérienne et flottante qu'ont +essayé de saisir les crayons du comte de Paroy. + +La Reine se sentit entraînée vers la comtesse Jules. Elle l'entendit +chanter, et applaudit à la fraîcheur de sa voix. Elle l'appela à ses +concerts, l'admit dans ses quadrilles, l'approchant d'elle en toute +occasion[133], plus touchée à mesure qu'elle entrait plus avant dans +cette humeur paisible, dans cette raison sérieuse et gaie, dans cet +esprit de trente ans qui avait la jeunesse et l'expérience. Bientôt +c'était entre la Reine et sa nouvelle amie le plus joli commerce de +familiarité et d'étourderie, un échange charmant des impressions +premières et des sensations naïves, une confidence journalière, où le +cœur de l'une parlait en riant au cœur de l'autre, des plaisanteries, +des jeux où les deux amies n'étaient plus que deux femmes, et se +lutinant, et se battant, se décoiffant presque, avec mille grâces +animées, se disputaient entre elles à qui serait la plus forte[134]. + +Cependant la fortune du jeune ménage n'était guère suffisante au train +de la cour. L'héritier de ce vieux nom, illustré par les vertus et les +talents du cardinal de Polignac, n'avait, pour le soutenir, que 8,000 +livres de rentes à peine. Le comte d'Andlau étant mort avant d'avoir +reçu le bâton de maréchal promis à ses services, la comtesse d'Andlau, +privée de la pension de veuve de maréchal, avait péniblement élevé sa +nièce, Gabrielle-Yolande-Martine de Polastron, mariée presque sans dot +au comte de Polignac[135]. Chargés de deux enfants, le comte et la +comtesse de Polignac vivaient petitement, presque misérablement; et fort +loin alors de leur faveur et d'un appartement à Versailles au haut du +grand escalier, logeaient dans un assez pauvre hôtel de la rue des +Bons-Enfants[136]. Madame de Polignac avoua simplement sa position à la +Reine. Ce fut un intérêt ajouté aux sympathies de la Reine. Bientôt elle +obtenait du Roi la survivance de la charge de son premier écuyer pour M. +de Polignac, et presque aussitôt une pension de 6,000 livres pour la +comtesse d'Andlau[137]. + +La faveur des Polignac commençait. Madame de Polignac était parfaitement +douée pour la soutenir et la pousser; non qu'elle fût active, ardente, +vive et infatigable en démarches, en poursuites, en sollicitations: mais +elle avait, pour faire monter sa famille au plus haut crédit, mieux que +le zèle de l'ambition, je veux dire l'indifférence et cette paix des +désirs qui irrite le bon vouloir de l'amitié et pousse à bout les bons +offices du hasard. En effet, par une de ces bizarreries dont semble +s'amuser une ironie providentielle, cette favorite étrange et comme +forcée n'a ni l'ambition, ni la fièvre, ni l'occupation, ni le +contentement de la faveur. Au commencement de sa liaison avec la Reine, +apprenant un complot du chevalier de Luxembourg contre elle, elle dira +simplement et sincèrement à celle qui daigne être son amie: «Nous ne +nous aimons pas encore assez pour être malheureuses si nous nous +séparons. Je sens que cela arrive déjà, bientôt je ne pourrais plus vous +quitter. Prévenez ce temps-là, laissez-moi partir de Fontainebleau...» +Les chevaux étaient mis; il fallut que la Reine se jetât à son cou et la +conjurât de rester[138]. Plus tard, madame de Polignac apportera, dans +le rêve de prospérités inouïes, le bon sens, le sang froid, les alarmes +presque d'une sage personne qui aime son repos et se laisse à regret +condamner à la grandeur. Et c'est là précisément qu'est le secret de +cette fortune énorme, de ces accroissements, de ces honneurs qui +lasseront sa reconnaissance sans l'enivrer. Ce prix que madame de +Polignac met aux tendresses de la Reine, et ce détachement qu'elle a de +toutes ses grâces; cette calme et sincère déclaration «que si la Reine +cessait de l'aimer, elle pleurerait la perte de son amie et +n'emploierait aucun moyen pour conserver les bontés particulières de sa +souveraine[139];» ce défi au pouvoir des bienfaits de la Reine, voilà la +provocation à ces bontés sans cesse renaissantes de Marie-Antoinette, à +ces largesses et à ces prévenances royales, que la Reine imaginera +chaque jour, pour accabler son amie sous sa fortune, et lui faire tant +d'envieux qu'elle la mesure enfin! + + * * * * * + +Mais l'amitié suffit-elle à occuper un cœur de femme? Et même, est-ce +assez de l'amour d'un mari pour qu'il ne soit plus vide, ni inquiet ni +troublé? N'est-ce pas l'amour maternel seul, qui, en accomplissant +l'amour dans la femme, la fixe enfin et l'emplit tout entière? Ne +condamnons pas, sans les peser dans leur cause, ces contradictions, ces +lassitudes, ces changements, ces passages d'une amitié à une amitié, +cette vivacité et cette inconstance de Marie-Antoinette. Les mémoires, +les histoires, n'ont rien dit de ce tourment de Marie-Antoinette qui +explique tant de choses et tous ses caprices: la Reine appelait un +Dauphin, la femme attendait la mère. Et que de larmes dévorées à chaque +accouchement d'une princesse de la famille royale! «_J'ai caché mes +larmes pour ne pas troubler leur joie_,» écrit-elle après l'accouchement +de Madame. Que de muettes souffrances! que de désespoirs sans confident, +pendant ces longues années où la Reine se croit toujours poursuivie de +ces reproches que les poissardes lui ont jetés dans leur langue +grossière, de ne pas donner d'enfants à la France! Pauvre Reine! Elle +essayait de se tromper elle-même, de donner à l'enfant d'une autre ses +soins et ses tendresses, d'être mère comme elle pouvait. Elle tâchait +d'adopter ce petit paysan de Saint-Michel qu'elle faisait déjeuner et +dîner avec elle; elle s'efforçait de lui dire: _Mon enfant_... + +Dans les derniers mois de 1777, la Reine faisait appeler madame Campan +et son beau-père, et leur disait «que, les regardant comme des gens +occupés de son bonheur, elle voulait recevoir leurs compliments; +qu'enfin elle était Reine de France et qu'elle espérait bientôt avoir +des enfants.» + +La Reine était grosse. Dans une lettre datée du 16 mai 1778 et adressée +à Marie-Thérèse, Marie-Antoinette annonce enfin cette grossesse, depuis +si longtemps désirée par la mère et la fille. «_J'ai vu ce matin mon +accoucheur (c'est Vermond, un frère de l'abbé)... Selon son calcul et le +mien, j'entre dans le troisième mois; je commence déjà à grossir +visiblement... J'ai été si longtemps sans oser me flatter du bonheur +d'être jamais grosse, que je le sens bien plus vivement à cette heure, +et qu'il y a des moments encore où je crois que tout cela n'est qu'un +songe, mais ce songe se prolonge pourtant et je crois qu'il n'y a plus +de doute à avoir_.» Dans une autre lettre du 14 août 1778, +Marie-Antoinette dit: «_Mon enfant a donné le premier mouvement le +vendredi 31 juillet, à dix heures et demie du soir; depuis ce moment, il +remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie_.» + +À la suite de ce _premier mouvement_, elle venait se plaindre au Roi +_d'un de ses sujets assez audacieux pour lui donner des coups de pieds +dans le ventre_. Le roi était empressé comme un amant, heureux déjà +comme un père, si heureux qu'il trouvait des paroles aimables pour tous, +et même pour le vieux duc de Richelieu. La grossesse fut laborieuse. Les +chaleurs de l'été de 1778 fatiguaient la Reine, qui ne goûtait un peu de +fraîcheur et ne retrouvait un peu de force que le soir. Vêtue d'une robe +de percale blanche, la tête sous un grand chapeau de paille, elle +passait sur la terrasse de Versailles, dans la société de ses +belles-sœurs et de ses amis, une partie de la nuit à écouter les +symphonies des musiciens, au milieu de tout Versailles accouru, et +coudoyant presque la famille royale[140]; nuits délicieuses, où le bruit +mystérieux des instruments cachés dans les verdures, le murmure des +cascades, l'ombre blanche des statues, les bois lointains, l'argent des +eaux, l'horizon flottant, l'écho errant, berçaient la lassitude de la +Reine et charmaient son malaise; nuits d'innocence, où Marie-Antoinette +se faisait de grandes joies des conversations saisies au vol, des +méprises essuyées, des promeneurs interdits devant l'apparition de cette +Reine de France qui s'amusait des hasards et des aventures comiques de +l'incognito, sous ce vieux buste de Louis XIV niché au bout de +l'Orangerie, que le comte d'Artois ne manquait pas de saluer d'un: +Bonjour, grand papa! Un soir la Reine n'eut-elle pas la folie de faire +venir une échelle, pour que le prince de Ligne, monté derrière la statue +du grand Roi, répondît à la politesse du jeune prince[141]? + +La Reine avançait dans sa grossesse. Le public s'entretenait en +tremblant des balourdises et des grossièretés de l'accoucheur +Vermond[142]. Toutes les cathédrales, toutes les églises retentissaient +des prières de quarante heures. Par toute la France, chapitres +d'archevêché, abbayes, universités, officiers municipaux, prieurés +royaux, chapitres nobles, compagnies de milice bourgeoise, pensions +militaires de la jeune noblesse, particuliers même faisaient célébrer +des messes solennelles, aumônaient les hôpitaux et les pauvres pour +l'heureux accouchement de la Reine[143]. + +Enfin, le 19 décembre 1778, vers minuit et demi, la Reine, qui s'était +couchée la veille à onze heures sans rien souffrir, ressentait les +premières douleurs. À une heure et demie elle sonnait. On allait +chercher madame de Lamballe et les honneurs. À trois heures madame de +Chimay avertissait le Roi. Le Roi trouvait la reine encore dans son +grand lit. Une demi-heure après elle passait sur un lit de travail. +Madame de Lamballe envoyait chercher la famille royale, les princes et +les princesses qui se trouvaient à Versailles, et dépêchait des pages à +Saint-Cloud au duc d'Orléans, à la duchesse de Bourbon et à la princesse +de Conti. Monsieur, Madame, le comte d'Artois, Mesdames Adélaïde, +Victoire et Sophie entraient chez la Reine, dont les douleurs se +ralentissaient, et qui se promenait dans la chambre jusqu'à près de huit +heures. Le garde des sceaux, tous les ministres et secrétaires d'État, +attendaient dans le grand cabinet avec la maison du Roi, la maison de la +Reine, et les grandes entrées; le reste de la cour emplissait le salon +de jeu et la galerie. Tout à coup, une voix domine le chuchotement +immense: La Reine va accoucher! dit l'accoucheur Vermond. La cour se +précipite pêle-mêle avec la foule, car l'étiquette de France veut que +tous entrent à ce moment, que nul ne soit refusé, et que le spectacle +soit public d'une Reine qui va donner un héritier à la couronne, ou +seulement un enfant au Roi. Un peuple entre, et si tumultueusement que +les paravents de tapisserie entourant le lit de la Reine auraient été +renversés sur la Reine, s'ils n'avaient été attachés avec des cordes. La +place publique est dans la chambre. Des Savoyards grimpent sur les +meubles pour mieux voir. On ne peut remuer. La Reine étouffe. Il est +onze heures trente-cinq minutes: l'enfant arrive. La chaleur, le bruit, +la foule, ce geste convenu avec madame de Lamballe, qui dit à la Reine: +Ce n'est qu'une fille! tout amène une révolution chez la Reine. Le sang +se porte à sa tête; sa bouche se tourne. «De l'air!--crie +l'accoucheur;--«de l'eau chaude! Il faut une saignée au pied!» La +princesse de Lamballe perd connaissance, on l'emporte. Le Roi s'est jeté +sur les fenêtres calfeutrées, et les ouvre avec la force d'un furieux. +Les huissiers, les valets de chambre, repoussent vivement les curieux. +L'eau chaude n'arrivant pas, le premier chirurgien pique à sec le pied +de la Reine; le sang jaillit. Au bout de trois quarts d'heure, dit le +récit du Roi, la Reine ouvre les yeux: elle est sauvée[144]! + +Deux heures après, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette était +baptisée dans la chapelle de Versailles par Louis de Rohan, cardinal de +Guéménée, grand aumônier de France, en présence du sieur Broquevielle, +curé de la paroisse Notre-Dame. Elle était tenue sur les fonts par +Monsieur, au nom du Roi d'Espagne, par Madame, au nom de +l'Impératrice-Reine, appelée Marie-Thérèse-Charlotte, titrée Madame, +fille du Roi[145]. + +Les présents avaient lieu pour ce qu'on appelait l'_ouverture du +ventre_, comme pour un Dauphin: deux cents filles étaient dotées et +mariées à Notre-Dame[146], et la mère n'en voulait pas longtemps à son +premier enfant de n'être pas un garçon. «_Pauvre petite_, lui +disait-elle en l'embrassant, _vous n'étiez pas désirée; mais vous ne +m'en serez pas moins chère_[147]!» + +Les soins dont madame de Polignac avait entouré les couches de la Reine +rendaient plus vive encore l'amitié de la Reine; et lorsque la rougeole, +prise par la Reine auprès de Madame de Polignac, eut quelque temps privé +la Reine de la société et de la vue de son amie; lorsque madame de +Polignac, convalescente à Claye, lui mandait qu'elle aurait l'honneur +d'aller lui faire sa cour le lendemain de son arrivée à Paris, que lui +répondait, non la Reine, mais l'amie? «_Sans doute la plus empressée de +nous embrasser, c'est moi, puisque j'irai dès dimanche dîner avec vous à +Paris_[148].» Et le dimanche, les portes fermées, et sa dame d'honneur +la princesse de Chimay renvoyée, la Reine faisait à son amie la plus +belle des surprises. + +Dès que la fille de la comtesse Jules avait eu onze ans, la Reine avait +dit à la mère: «_Dans peu vous penserez à marier votre fille; lorsque +votre choix sera fait, songez que le Roi et moi nous nous chargeons du +présent de noces_[149].» La vieille comtesse de Maurepas, elle aussi, +avait pensé à marier la fille de la favorite; et avec qui? avec le comte +d'Agenois, le fils du duc d'Aiguillon[150]! Singulière idée, combinaison +habile, qui eût assuré aux Maurepas l'appui de la Reine et la +reconnaissance du duc. Mais une alliance plus naturelle souriait mieux à +madame de Polignac et à la Reine, une alliance avec les Choiseul; et +voici la bonne nouvelle que la Reine apportait à la comtesse Jules. Tout +heureuse, tout émue, la Reine, avec des paroles qui se pressaient, lui +apprenait que le mariage de sa fille et du jeune duc de Gramont était +arrangé. Elle lui apprenait que le jeune duc avait la survivance du duc +de Villeroy, qu'il serait fait par le Roi duc de Guiche, en attendant la +jouissance du duché de Gramont. Le jeune duc n'ayant que vingt-trois ans +et ne possédant pas encore les biens qui devaient lui revenir, le Roi +lui donnait dix mille écus de rente sur ses domaines, la Reine en +faisait autant pour la jeune épouse[151]; et, pour combler la +reconnaissance et l'orgueil des Polignac, la Reine annonçait au comte +Jules que le Roi, voulant prouver au public en quelle estime il tenait +sa famille, allait le créer duc héréditaire[152]. + +C'étaient là les bonheurs de Marie-Antoinette. Elle n'avait d'autres +craintes que de ne pas témoigner sa reconnaissance par des marques assez +extraordinaires, par des récompenses assez éclatantes, par des faveurs +assez magnifiques. Tout son souci était de faire monter madame de +Polignac jusqu'à la Reine et de descendre la Reine jusqu'à madame de +Polignac. Elle ne songeait qu'à rapprocher sa vie de la vie de son amie, +menant sa cour chez madame de Polignac avant de se rendre à l'Opéra, +s'ingéniant à la quitter le moins possible, sollicitant et obtenant du +Roi, lors des couches de madame de Polignac, l'avancement des petits +voyages bien avant leur époque habituelle, de façon à voir l'accouchée +tous les jours, à être à portée de ses nouvelles, ne voulant entre elle +et cette chère personne que la distance de la Muette à Passy, et rêvant +déjà pour le nouveau-né de madame de Polignac le duché de la +Meilleraie[153]. Ainsi, à tous les moments, par tous les moyens de sa +puissance, par tous les oublis de son rang, cette Reine, parmi ces +amertumes qui emplissent bien souvent les souverains, livrait son cœur à +ce cœur qui l'entendait, à cette amie vraie et sensible, dévouée à sa +personne, et que rien, croyait-elle, ne pouvait attacher à sa couronne. + +Terray, Maupeou, la Vrillière hors du ministère, l'esprit du ministère +avait continué d'être hostile à la Reine. Maurepas, voulant régner seul, +demeurait en garde contre elle, et répétait au Roi «qu'il n'y avait +point de mal à laisser prendre à la Reine, dans l'opinion publique, un +caractère de légèreté[154].» Necker, Turgot, conspiraient avec lui +contre l'influence de la Reine. Leurs plans économiques, leur foi au +salut de l'État et au rétablissement des finances par de misérables +retranchements dans la maison du Roi, rencontraient dans +Marie-Antoinette la seule opposition redoutable de la cour, une +opposition spirituelle et frondeuse, qui raillait leurs illusions, et se +vengeait de grâces refusées en riant de leurs personnes, baptisant M. +Turgot le _ministre négatif_, et M. Necker le _petit commis +marchand_[155]. Avouons-le, la Reine ne fut jamais vivement touchée par +ce grand système qui espérait ramener l'âge d'or par la suppression des +Menus plaisirs, par la suppression de quelques emplois du Grand Commun, +par la suppression des charges de trésorier de la Reine, par la +suppression des officiers de bouche de la Reine[156]. Elle n'imaginait +pas que la France serait beaucoup plus heureuse quand le Roi et la Reine +n'auraient plus qu'un cuisinier; elle ne jugeait pas que le nouveau +règlement de brûler les bougies jusqu'aux petits bouts fût bien efficace +contre la banqueroute[157]. Si son orgueil de souveraine souffrait de +ces retranchements et de ces bruits publics qui, en appelant et en +annonçant d'autres, tantôt la réduisaient à quatre femmes de chambre, +tantôt voulaient en faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis avec les +clefs de sa cave à sa ceinture, sa bienfaisance n'en était pas moins +blessée. Toutes ces grandes et belles vertus d'intérieur laissées dans +l'ombre et méconnues en elle, cette sollicitude infatigable, cette +humeur pardonnante, cette charité exercée à tout moment autour d'elle, +avaient attaché la Reine à sa maison comme à une famille. Faut-il +rappeler ces domestiques blessés, et dont la Reine étanchait elle-même +le sang[158], ces femmes si vite rappelées après une brusquerie, et si +vite rentrées en grâce[159], ces majors des gardes grondés avec un mot, +amnistiés avec un sourire[160]? Puis, au-dessus de ces oublis de la +grandeur et de la sévérité, ces jeunes filles élevées dans l'amitié +maternelle de la Reine[161], et dont la Reine s'informera, même +prisonnière au Temple, ces jeunes filles dont la Reine gardait +l'innocence avec de tels soucis, qu'elle lisait le matin les pièces du +soir[162], pour savoir si elle devait leur permettre le spectacle; ces +pages, grandis sous sa tutelle, comme sous le regard d'une douce +châtelaine; toute cette vie de tendresse domestique, toute cette +occupation de sa bonté, soins, attentions, bonnes paroles, bons offices, +secours d'argent, avancements, nominations, si longtemps le seul souci +et la seule dépense de son crédit: les projets de réforme venaient tout +rompre, renvoyer les dévouements, frapper les plus vieux comme les plus +jeunes de ses serviteurs, de ses amis, dans leur fortune, dans leur +existence, et peut-être laisser supposer à quelques-uns que leur +maîtresse n'avait point pris la peine de les défendre. De pareilles +économies coûtaient trop cher à la Reine pour qu'elle s'y soumît sans +résistance. + +Puis elle était reine; et si la simplicité de ses inclinations voyait +sans amertume des retranchements qui la rapprochaient de ses sujets et +tendaient à la délivrer de l'étiquette, le sens droit de sa conscience +monarchique ne pouvait voir sans dépit, sans alarmes, les +malencontreuses réformes de M. de Saint-Germain ne donner au Roi, pour +les Lits de justice de l'avenir, que l'escorte de quarante-quatre +gendarmes et de quarante-quatre chevau-légers[163]. + +Les ministres se succédaient, et ce n'était pour la Reine qu'un +changement d'ennemis. Le portefeuille de M. de Saint-Germain passé aux +mains du prince de Montbarrey, le prince de Montbarrey débutait auprès +de la Reine par une désobligeance. La Reine demandait pour un Choiseul, +marié à la fille aînée du maréchal de Stainville, la survivance au grand +bailliage de Haguenau, possédé par le duc de Choiseul, frère du maréchal +de Stainville. La princesse de Montbarrey l'emporte sur la Reine par +l'influence de madame de Maurepas, et la survivance est accordée au +prince de Montbarrey. La Reine obtient la révocation de la nomination; +mais le baron Spon, pour faire sa cour à madame de Maurepas, a fait +hâter l'enregistrement des lettres de provision[164], et la Reine ne +peut rien que bouder le ministre[165]. M. de Montbarrey était trop fin +courtisan pour rompre en face; il fit à la Reine une guerre sournoise, à +la façon et au goût de son patron et de sa patronne, M. et madame de +Maurepas. Aussi, quand le désordre de ses amours, quand la vente des +grades militaires eurent fait de M. de Montbarrey un ministre impossible +à garder, la Reine prit sa revanche. On jouait, à Marly, un jeu à la +mode appelé _la Peur_. C'était une comédie que la figure et les transes +du malheureux ministre dans toutes ces allusions à son ministère menacé, +dans toutes les stations de la _peur_, de la _mort_ et de la +_résurrection_; et la Reine encourageait de son sourire les malices des +dames de la cour autour du ministre tremblant[166]. + +C'était là le train ordinaire des ministres avec la Reine, de la Reine +avec les ministres. Ainsi de l'un, ainsi de l'autre. Ainsi de M. de +Sartines, l'ami de M. de Montbarrey, qui avait donné à la Reine le droit +de ne plus l'appeler que l'_Avocat Pathelin_ ou le _doucereux +menteur_[167]. Ainsi de tous, ceux-ci ligués contre la Reine avec les +défiances et les perfidies de Maurepas, ceux-là avec les utopies +économiques des Turgot et des Necker. La Reine ne répondait à tous qu'en +riant et en laissant rire autour d'elle, permettant à la princesse de +Talmont de prendre le ministre Laverdy pour l'apothicaire de la cour, et +de le tourmenter longuement sur les opérations des finances, dont elle +faisait mille drogues mauvaises, altérées, falsifiées[168]. Petites et +bien petites vengeances d'hostilités soutenues, persistantes, répandant +à la cour et au dehors le mensonge et la désaffection! Contre les hommes +qui se servaient d'autres armes, la Reine ne voulait user que de la +gaieté de son esprit. Pousser à un changement, prendre une initiative, +toucher au ministère, elle n'y pensait pas, elle ne voulait pas y +penser. Elle détestait trop les affaires et leur ennui. Elle était trop +attachée à sa paresse de femme[169], pour remplir ce rôle que lui +prêtait déjà l'opinion publique, pour diriger le Roi et remuer tant +d'intrigues. Qu'avait été jusqu'alors l'influence de cette Reine, +disgraciant ses amis lorsqu'ils voulaient la pousser aux choses de la +politique? À peine une part aux grâces. Elle avait fait reconnaître +quelques droits, obtenir quelques priviléges de théâtre, accorder +quelques pensions de gens de lettres. Elle avait cherché, en un mot, +bien plus à faire des heureux qu'à faire des ministres. Quand +s'était-elle approchée des affaires ministérielles? Seulement alors +qu'il s'était agi d'acquitter une dette de reconnaissance envers M. de +Choiseul. Elle était intervenue dans le procès de M. de Bellegarde, dont +elle demanda la révision, ne permettant pas qu'un brave officier, pour +avoir obéi au duc de Choiseul, fût sacrifié au parti d'Aiguillon[170]. +Elle était intervenue dans l'affaire du duc de Guines, poursuivi par MM. +Turgot et de Vergennes comme ami du duc de Choiseul, et impliqué dans la +cause d'un secrétaire qui avait joué sur les fonds publics de Londres. +La Reine n'était entrée dans les affaires d'État que pour arracher deux +victimes aux ressentiments d'un parti cherchant à déshonorer un autre +parti[171]. + +Quand la société Polignac se fut constituée autour de la Reine, ce ne +fut pas uniquement la soif de l'intrigue et l'avidité de la domination +qui firent un parti des amis de la Reine; ce fut aussi la fatalité et la +nécessité. En dehors des ambitions et des intérêts de chacun, en +opposition aux goûts et au caractère de la Reine, il y avait une +situation impérieuse qui ordonnait la lutte. La Reine n'était plus +seulement attaquée, elle était menacée, elle était mise en demeure de se +défendre. Le parti français, tout-puissant, organisé partout, recrutant +en haut et en bas, exaspéré de l'amour du Roi pour la Reine, inquiet de +l'avenir de cet amour, trompé et déçu par la fidélité nouvelle de ce +Bourbon qui repousse l'adultère, le parti français ose avouer, à +demi-mot, le but de ses démarches, le terme de son œuvre implacable, +l'audace de ses espérances: _une retraite de la Reine au +Val-de-Grâce_[172]. + +Il fallait donc que la Reine se résolût à lutter. Et pourtant que de +combats en elle, que de troubles, que de terreurs de sa responsabilité, +quels regrets de sa tranquillité et de son bonheur, le jour où elle +commence à parler à la volonté du Roi et à faire entrer ses amis dans le +conseil, le jour où un ministre de sa façon, M. de Castries, prend le +portefeuille de la marine[173]! + +La Reine avait dans le ministère un ministre disposé à apporter quelque +déférence à ses désirs. Un choix plus significatif, une victoire plus +décisive de la Reine et de son parti, était le choix de M. de Ségur, +vieux héros qui apportait au ministère de la guerre sa probité, ses +talents, un corps presque sans bras et tout glorieux de blessures[174]. +L'introduction au conseil de M. de Castries et de M. de Ségur, +l'importance nouvelle de la Reine, semblaient ramener le ministère tout +entier à des dispositions meilleures et à des expressions plus soumises +envers elle. Un rapprochement, une alliance contre M. de Maurepas +s'était faite entre la reine et M. Necker, à l'occasion de la nomination +de M. de Castries, surprise et précipitée par M. Necker en l'absence de +M. de Maurepas[175]. M. Necker persuadait bientôt à la Reine ce que sa +popularité persuadait alors à la France: qu'il était une sorte de +providence et un homme à peu près indispensable au bien de l'État; et la +Reine se laissait aller à croire à M. Necker, comme y croyaient, à +l'exception de madame de Polignac, toutes les femmes de la cour dont +Carraccioli donne la liste à d'Alembert, «l'impérieuse et dominante +duchesse de Gramont, la superbe comtesse de Brionne, la princesse de +Beauvau à l'esprit séduisant, l'idolâtrée comtesse de Châlons, la +merveilleuse princesse d'Hénin, la svelte comtesse Simiane, la piquante +marquise de Coigny, la douce princesse de Poix[176].» Conquise comme +toutes celles-là, la Reine en venait à oublier les réformes de M. +Necker. Elle le maintenait et le retenait en place, l'engageant à ne pas +donner sa démission, et voulant qu'il patientât jusqu'à la mort de M. de +Maurepas[177]. M. de Vergennes lui-même faisait taire, à ce moment, ses +rancunes personnelles. Un commerce de bons rapports, au moins apparents, +s'établissait entre la Reine et lui, à propos des dispositions amies de +l'Autriche[178]. Et M. de Maurepas mourait. + + * * * * * + +Une grande douleur frappait Marie-Antoinette: l'Europe perdait +Marie-Thérèse; la Reine de France, sa sévère amie. Et lorsque la cour +croyait ses larmes taries, Marie-Antoinette ne pouvait les retenir à la +vue du Prince de Ligne arrivant d'Allemagne et paraissant tout à coup à +son grand couvert: «_Vous deviez épargner cette scène publique à ma +délicatesse_,» lui disait-elle en le grondant doucement[179]. + +Mais il est des consolations même pour les larmes d'une fille. La Reine +était grosse une seconde fois. Sa grossesse avait été déclarée dès le +mois d'avril 1781. Sept mois après, le 22 octobre, après une bonne nuit, +la Reine sent, en s'éveillant, de petites douleurs qui ne l'empêchent +pas de se baigner comme à son ordinaire. Elle sort du bain à dix heures +et demie. Les douleurs sont encore médiocres. Entre midi et midi et +demi, elles augmentent. Dans sa chambre, ou allant de sa chambre dans le +salon de la Paix laissé vide, sont madame de Lamballe, M. le comte +d'Artois, Mesdames Tantes, madame de Chimay, madame de Mailly, madame +d'Ossun, madame de Tavannes, madame de Guéménée. Des princes avertis à +midi par madame de Lamballe, Monsieur le duc d'Orléans, en partie de +chasse à Fausse-Repose, est le seul qui arrive avant les dernières +douleurs. Le Roi a décommandé le tiré qu'il devait faire à Saclé, à +midi. Il est auprès de la Reine, anxieux, palpitant, mais selon son +humeur: il a tiré sa montre, et compte les minutes avec l'apparente +froideur d'un médecin. Comme sa montre marque juste une heure un quart, +la Reine est délivrée. Il se fait, à ce moment d'émotion solennelle, un +tel silence, dans toute la chambre que la Reine croit que c'est une +fille encore. Mais le garde des sceaux a constaté le sexe du nouveau-né; +le Roi rentre éperdu de bonheur, pleurant de joie, donnant la main à +tous: la France a un Dauphin, la Reine a un fils[180]. Le Roi donne +l'ordre au prince de Tingry, capitaine des gardes du corps en quartier, +de quitter son service auprès de sa personne pour accompagner le Dauphin +jusque dans son appartement, où se trouvent, pour servir auprès de lui, +un lieutenant et un sous-lieutenant des gardes du corps; puis on apporte +l'enfant à la Reine: et quel baiser où l'accouchée met tout son cœur, +toutes ses forces, toute sa joie! + +La joie de la mère est la joie de la nation. À Paris, la bonne nouvelle +court de bouche en bouche: _Un Dauphin! un Dauphin_[181]. L'enthousiasme +éclate dans la rue, au théâtre, au feu d'artifice, aux _Te Deum_. À +Versailles, la foule pressée dans les cours n'a qu'un cri «Vive le Roi, +la Reine et monseigneur le Dauphin!» C'est une procession et une +ambassade continuelles des six corps des arts et métiers, des +juges-consuls, des compagnies d'arquebuse et des halles[182]. Tout est +rire, amour d'un peuple, chansons, violons! + +La Reine relevait vite de couches. Elle voyait ses dames le 29, les +princes et princesses le 30. Les grandes entrées recommençaient le 2 +novembre; le même jour l'accouchée se levait sur sa chaise longue[183]. +Elle ne pensait plus qu'à répandre sa joie autour d'elle, sur le peuple, +en bienfaits et en charités. Son bonheur voulait faire des heureux; et +elle écrivait à madame de Lamballe cette lettre où elle apparaît tout +entière, et où se montre tout son cœur d'amie, de Reine, de mère +heureuse: + + «Ce 7 novembre 1781. + +_Je vois que vous m'aimez toujours, ma chère Lamballe, et votre chère +écriture m'a fait un plaisir que je ne saurois vous rendre; vous vous +portez bien, j'en suis heureuse, mais on ne peut se flatter de rien si +vous continuez à veiller comme vous le faites auprès de M. de +Penthièvre; son indisposition afflige beaucoup le Roi, qui lui envoie +son premier médecin avec l'ordre de rester avec vous s'il y a du danger: +je serai bien triste tant que je n'aurai pas des nouvelles de la crise. +Dès que vous serez de retour et que vous aurez repris votre charge nous +terminerons tout ce qui se rattache aux actes de bienfaisance qui +doivent suivre mes couches. J'ai lu avec intérêt ce qui s'est fait dans +les loges maçonniques que vous avez présidées au commencement de l'année +et dont vous m'avez tant amusée; je vois qu'on n'y fait pas que de +jolies chansons et qu'on y fait aussi du bien. Vos loges ont été sur nos +brisées en délivrant des prisonniers et mariant des filles, cela ne nous +empêchera pas de doter les nôtres et de placer les enfants qui sont sur +notre liste; les protégées du bon M. de Penthièvre seront les premières +pourvues, et je veux être marraine du premier enfant de la petite +Antoinette. J'ai été tout attendrie d'une lettre de sa mère qu'Élisabeth +m'a fait voir, car Élisabeth la protége aussi, je ne crois pas qu'il +soit possible d'écrire avec plus de sentiment et de religion, il y a +dans ces classes-là des vertus cachées, des âmes honnêtes jusqu'à la +plus haute vertu chrétienne; pensons à les savoir distinguer, je +chargerai l'abbé de travailler à en découvrir, et nous tâcherons +d'obtenir ainsi de Dieu la santé de M. de Penthièvre. Adieu, mon cher +cœur, je vous embrasse de toute mon âme en attendant une lettre de +vous_[184]. + + MARIE-ANTOINETTE.» + +Le petit Dauphin avait été mis entre les mains de la princesse de +Guéménée, gouvernante des Enfants de France; mais, au bout d'une année, +la banqueroute du prince de Guéménée amenait la retraite de sa femme. La +reine songea aussitôt à donner la place de la princesse de Guéménée à +madame de Polignac. Elle redoutait pour la direction de son fils +l'austérité de madame de Chimay, le trop de savoir et le trop d'esprit +de madame de Duras. Le choix de madame de Polignac accordait tout, et la +satisfaction de son amitié, et la sécurité de sa sollicitude maternelle. +Cependant, tout en se flattant de l'idée de confier ce qu'elle avait de +plus cher à celle qu'elle aimait le mieux, d'avoir auprès de son fils +une amie partageant ses tendresses et ses idées de mère, la Reine +n'osait espérer l'acceptation de madame de Polignac. Elle n'osait pas +même la solliciter. Quand M. de Besenval, poussé par la cousine de +madame de Polignac, madame de Châlons, venait parler de cette nomination +à la Reine, quel était le premier mot de la Reine? «_Madame de +Polignac?... Je croyais que vous la connaissiez mieux: elle ne voudrait +pas de cette place_.» + +La Reine jugeait bien son amie. Madame de Polignac était sincère, en +effet, dans la violence qu'elle demandait aux bontés de la Reine. Nous +l'avons déjà dit, insoucieuse, nonchalante, sans passion, ennemie des +affaires, du tracas et du fracas des grandes positions[185]; madame de +Polignac semblait gagnée par cette philosophie du coin du feu et cette +sérénité égoïste des vieilles femmes du dix-huitième siècle: aussi +n'est-ce pas chez elle une comédie de peur, comme le pensent +quelques-uns de ses amis, mais vraiment une peur, quand elle est menacée +de la place de gouvernante des Enfants de France. Le lendemain de +l'entrevue de M. de Besenval avec la Reine, comment madame de Polignac +accueille-t-elle M. de Besenval: «Je vous hais tous à la mort; vous +voulez me sacrifier!... J'ai obtenu de mes parents et de mes amis que +d'ici à deux jours on ne me parlerait de rien et qu'on me laisserait à +moi-même. C'est bien assez, baron; ne me traitez pas plus mal que les +autres». Il fallait plusieurs jours d'insistance de la Reine, plusieurs +jours d'obsession de sa société, lui répétant qu'une telle place n'est +pas de ces choses qu'on refuse, pour décider madame de Polignac à +accepter la succession de madame de Guéménée[186]. + +La Reine, en nommant la duchesse de Polignac gouvernante des Enfants de +France, voulut qu'elle tînt un état digne de cette grande charge. Elle +voulut que toute la noblesse, tous les étrangers de distinction fussent +admis chez elle, et que des jours fussent réservés à une société intime. +Elle-même venait dîner presque tous les jours chez le duc, tantôt avec +un petit nombre de personnes désignées, tantôt avec la cour. Les +appointements de gouvernante n'eussent point couvert les frais de ce +salon, qui devenait le salon de la Reine de France. Une pension de +80,000 livres était placée sur les têtes du duc et de la duchesse. Peu +après, le duc de Polignac était nommé directeur des postes et des +haras[187], réserve faite de la poste aux lettres, que Louis XVI +laissait à M. d'Ogny, ne voulant point confier à un homme du monde cette +place de discrétion[188]. + +Bientôt la Reine passait sa vie chez madame de Polignac. Les belles +heures, données à l'intimité, à la liberté, à la gaieté, dans la grande +salle de bois, à l'extrémité de l'aile du palais regardant l'orangerie! +Un billard était au fond[189], un piano à droite, une table de quinze à +gauche[190]. Le jeu, la musique, la causerie de dix à douze amis, +charmaient le temps. Là, Marie-Antoinette était heureuse: «_Ici, je suis +moi_,» disait-elle d'une façon charmante; et tous les jours elle venait +oublier son personnage de Reine dans la compagnie de madame de Polignac, +dans son monde, à moins qu'elle n'emmenât à Trianon madame de Polignac +et son salon. + + + + +IV + +Ennui de Marly.--Le petit Trianon.--La vie au petit Trianon.--Le palais, +les appartements, le mobilier.--Le jardin français, la _salle des +fraîcheurs_.--Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le hameau, +etc.--La société de la Reine au petit Trianon.--Le baron de Besenval, le +comte de Vaudreuil, M. d'Adhémar.--Les femmes.--Diane de +Polignac.--Caractère de l'esprit de la Reine.--Sa protection des lettres +et des arts.--Son goût de la musique et du théâtre.--Le théâtre du petit +Trianon. + + +Marly avait été jusqu'alors le palais d'été de la cour de France. Mais +Marly, c'était Versailles encore. La royauté y demeurait en +représentation. Jusqu'à la moitié du règne de Louis XV, les dames y +avaient porté «l'habit de cour de Marly». Les diamants, les plumes, le +rouge, les étoffes brodées et lamées d'or y étaient d'uniforme. L'ombre +de Louis XIV, sa grandeur et son ennui, emplissaient encore les +pavillons et les jardins. Les bâtiments y avaient l'ordre et la +hiérarchie d'un Olympe; la nature même y paraissait solennelle; la +promenade y était royale, et s'abritait d'un dais d'or. Rien de cette +étiquette des journées, du costume, de l'architecture, du paysage, ne +plaisait à Marie-Antoinette. Le jeu qu'elle aimait moins, le gros jeu de +Marly, dont le Roi grondait les excès, la dégoûtait encore de ces +voyages. Trianon devenait la maison de campagne de Marie-Antoinette, sa +retraite et ses amours. + +Là, quelle autre vie! quel amusement sans faste et sans contrainte! +Quelle succession de jours, quels mois trop courts, dérobés à la +royauté, donnés à la familiarité et aux joies particulières! Quels +plaisirs à cent lieues de Versailles! Plus de cour, qu'une petite cour +d'amis, que sa vue basse n'avait point besoin de reconnaître avec le +lorgnon caché au milieu de son éventail; plus d'ennuis, plus de couronne +ni de grands habits: la Reine n'était plus la Reine à Trianon; à peine y +faisait-elle la maîtresse de maison. C'était la vie de château avec son +train facile, et toute l'aisance de ses usages. L'entrée de +Marie-Antoinette dans un salon ne faisait quitter aux dames ni le +piano-forte ni le métier à tapisserie, aux hommes ni la partie de +billard ni la partie de trictrac. Le Roi venait à Trianon seul, à pied, +sans capitaine des gardes. Les invités de la Reine arrivaient à deux +heures pour dîner, et s'en retournaient coucher à Versailles à +minuit[191]. C'était, tout ce temps, des occupations et des +divertissements champêtres. La Reine, en robe de percale blanche, en +fichu de gaze, en chapeau de paille, courait les jardins, allait de sa +ferme à sa laiterie, menait son monde boire son lait et manger ses œufs +frais, entraînait le Roi, du bosquet où il lisait, à un goûter sur +l'herbe, tantôt regardait traire les vaches, tantôt péchait dans le lac, +ou bien, assise sur le gazon, se reposait de la broderie et du filet en +épuisant une quenouille de villageoise[192]. Ces jeux faisaient le +bonheur de Marie-Antoinette. Que d'enchantement pour elle, que +d'illusion dans ce rôle de bergère et dans ce badinage de la vie des +champs! Le joli royaume de cette Reine qui pleurait à _Nina_, et ne +voulait autour d'elle «que des fleurs, des paysages et des +Watteau»[193]! Quelle aimable patrie de son âme et de ses goûts, +Trianon! ce Trianon où son ombre erre encore aujourd'hui; où, malgré +l'ingratitude des choses, le silence de l'écho, l'oubli de la nature, +tout parle comme une scène vide, et rappelle les beaux jours de +Marie-Antoinette; où le pas du curieux hésite et tremble, marchant +peut-être dans le pas de la Reine! + + * * * * * + +Le rêve de la Reine est accompli. Le Trianon de Marie-Antoinette est +fini. Il a eu son inauguration et son apothéose, lors de l'illumination +et de l'incendie féeriques de ses bosquets, en l'honneur de l'empereur +Joseph. Dans la verdure, voilà le petit palais blanc. Poussez un bouton +de porte ciselé; c'est devant vous un escalier de pierre à grand repos. +Dans les entrelacs de la rampe magnifique et dorée, dans les cartouches +à têtes de coq, s'enlacent les initiales M. A., et les caducées se +marient aux lyres, à ces lyres, les armes parlantes du palais, qui se +retrouvent jusque sur les feux de cheminée. Aux murs nus de l'escalier, +il n'est rien que des festons de feuilles de chêne fouillées dans la +pierre. En face l'escalier menace une tête de Méduse, qui n'empêchera +pas la calomnie de monter. Après une antichambre, vient la salle à +manger, où le parquet rejoint montre encore la coupure où montait, pour +les orgies de Louis XV, la merveilleuse table de Loriot avec ses quatre +servantes[194], et là commencent les ornements sur les boiseries +exécutées par ordre de Marie-Antoinette: ce ne sont aux panneaux de bois +sculpté que carquois en croix au-dessous des couronnes de roses et des +guirlandes de fleurs. Le petit salon, près la salle à manger, montre en +relief sur tous ses côtés tous les accessoires et tous les instruments +des joies des Vendanges et de la Comédie: des guirlandes de raisin +laissent descendre les corbeilles et les paniers de fruits, les masques +et les tambours de basque, les castagnettes, et, les pipeaux, et les +guitares; et sous les barbes de marbre des boucs de la cheminée, les +grappes de raisin se nouent encore. Dans le grand salon, le lustre pend +d'une rose de fleurs. Aux quatre coins de la corniche volent des jeux +d'Amours. Chaque panneau, surmonté des attributs des Arts et des +Lettres, prend sa naissance dans une tige de lis trois fois fleurie, +enguirlandée de lauriers, et portant en cimier une couronne de roses en +pleine fleur. Dans le petit cabinet qui précède la chambre de la Reine, +les plus fines arabesques courent sur la boiserie; ce sont, en ces +pyramides impossibles et charmantes de l'art antique, des Amours portant +des cornes d'abondance de fleurs, des trépieds fumants, des colombes, +des arcs et des flèches croisés qui pendent à des rubans. Les bouquets +de pavots mêlés à mille fleurettes se jouent tout autour de la chambre à +coucher. Le lit disparaît sous les dentelles de soie blanche. Le meuble +est de poult de soie bleu, uniquement rembourré de duvet d'eider. Des +écharpes frangées de perles et de soie de Grenade nouent les +rideaux[195]. Et n'était-ce pas la pendule qui sonnait les heures dans +la chambre de Marie-Antoinette, cette pendule oubliée aujourd'hui dans +la pièce à côté, dont le cadran est porté par les deux aigles +d'Autriche, et sur le socle treillagé de laquelle se détachent en +médaillon la houlette d'Estelle et le chapeau de Némorin? + +Du palais, des escaliers en terrasse descendent aux jardins. Au bas de +la plus riche façade, décorée de quatre colonnes corinthiennes, commence +le jardin français, planté dès 1750 pour accompagner le jardin à +l'italienne, et que deux grilles garnies de grands rideaux de toile +séparent du grand Trianon. De ce côté, partout des fleurs s'alignent +dans leurs pots blancs et bleus aux anses figurant des têtes. Sur l'une +des façades du salon s'ouvre un décor printanier et galant, le décor des +personnages et des comédies de Lancret. Ce sont de ces architectures à +jour que le dix-huitième siècle mariait si joliment à la verdure, de ces +barrières à travers lesquelles passent le ciel et les fleurs, les +zéphyrs et les regards: c'est la _salle des fraîcheurs_, et ses deux +portiques de treillages, et ses trente-six arcades abritant chacune un +oranger, et leurs pilastres dont chacun est surmonté de la tête en boule +d'un tilleul[196]. + +Mais de l'autre côté, à la droite du palais, vous entrez au premier pas +dans la création de la Reine, dans le jardin anglais. «Le jet d'eau joue +pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous,» pourrait dire la +Reine comme la Julie de Rousseau. Ici se retrouve le caprice, et presque +le naturel de la nature. Les eaux bouillonnent, serpentent, courent; les +arbustes semblent semés au gré du vent. Huit cents espèces d'arbres, et +des arbres les plus rares, le mélèze pleureur, le pin d'encens, l'yeuse +de Virginie, le chêne rouge d'Amérique, l'acacia rose, le févier et le +sophora de la Chine, marient leur ombre et mêlent toutes les nuances de +la feuille, du vert au pourpre-noir et au rouge-cerise[197]. Les fleurs +sont au hasard. Le terrain monte et descend à sa volonté. Des cavernes, +des fondrières, des ravins, cachent à tout moment l'art et l'homme. Les +allées tournent et se brisent, et prennent le plus long pour n'avoir pas +l'air trop _ruban_. Des pierres ont fait des rochers, des buttes +simulent des montagnes, et le gazon joue la prairie[198]. + +Sur la colline, au milieu d'un buisson de roses, de jasmins et de +myrtes, s'élève un belvédère d'où la Reine embrasse tout son domaine. Ce +pavillon octogone, qui a quatre portes et quatre fenêtres, répète huit +fois en figures sur ses pans, en attributs au-dessus de ses portes, +l'allégorie des quatre saisons, sculptée du plus fin et du plus habile +ciseau du siècle. Huit sphinx à tête de femme s'accroupissent sur les +marches. Au dedans, c'est un pavage de marbre blanc sur lequel se +brouillent et se traversent les ellipses des marbres roses et bleus. Aux +murs de stuc, et même sur les panneaux du bas des portes, des arabesques +courent. Un pinceau léger, volant, enchanté, semble avoir éclaboussé de +caprices et de lumière ces murs de porcelaine. Le peintre a repris le +poëme des boiseries du palais; il l'a animé de soleil et peuplé +d'animaux: et ce sont encore carquois, flèches, guirlandes de roses +blanches, bouquets dénoués et pluies de fleurs, chalumeaux et +trompettes, et camées bleus, et cages ouvertes pendues à des rubans, +traversés de petits singes et d'écureuils qui grattent un vase de +cristal où jouent des poissons. Au milieu du pavillon, une table, d'où +pendent trois anneaux, pose sur trois pieds de bronze doré; c'est la +table où la Reine déjeune: le belvédère est sa salle à manger du +matin[199]. + +De là, Marie-Antoinette domine le rocher, et sa grotte «parfaite et bien +placée», et la chute d'eau, et le pont tremblant, jeté sur le petit +torrent, et l'eau, et le lac, et sous l'ombre des arbustes les deux +ports d'embarquement, et la galère fleurdelisée, et la rivière. Voici +l'île et le temple de l'Amour, rotonde exposée à tous les vents où le +Cupidon de Bouchardon essaye de se tailler un arc dans la massue +d'Hercule[200]. Voici le ruisseau et ses passerelles, dont chacune a une +vanne et forme écluse. Derrière ce demi-cercle de treillage, sous ce +palanquin chinois, tourne le jeu de bagues, avec huit sièges formés de +chimères et d'autruches[201]. Voici, au bord de la rivière, les +_Bocages_ partagés en petits champs et cultivés comme des pièces de +terre; et voici enfin le fond du jardin, le fond du tableau, le fond du +théâtre: c'est le paradis de Berquin, c'est l'Arcadie de +Marie-Antoinette, le _Hameau!_ le hameau où elle faisait déguiser le Roi +en meunier, et Monsieur en maître d'école[202]. Voici les maisonnettes, +serrées comme une famille, dont chacune a un jardinet pour prêter à la +plaisanterie de faire de chacune des dames de Trianon une paysanne, +ayant des occupations de paysanne[203]. La laiterie de marbre blanc est +au bord de l'eau. À côté se reflète dans l'étang la Tour de Marlborough, +qu'une chanson a baptisée, la chanson chantée par la nourrice du +Dauphin, madame Poitrine. La maison de la Reine est la plus belle +chaumière du lieu: elle a des vases garnis de fleurs, des treilles et +des berceaux. Rien ne manque au joli village d'opéra-comique: ni la +maison du Bailli, ni le moulin avec sa roue, et même elle tourne! ni le +petit lavoir, ni les toits de chaume, ni les balcons rustiques, ni les +petits carreaux de plomb, ni les petites échelles qui montent au flanc +des maisonnettes, ni les petits hangars à serrer la récolte... La Reine +et Hubert Robert ont pensé à tout, et même à peindre des fissures dans +les pierres, des déchirures de plâtre, des saillies de poutres et de +briques dans les murs, comme si le temps ne ruinait pas assez vite les +jeux d'une Reine! + +Les habitués de Trianon[204], les invités de la Reine, _sa société_, +comme on disait, étaient les trois Coigny: le duc de Coigny[205], qui +était resté l'ami de la Reine et n'avait point partagé la disgrâce du +duc de Lauzun et du chevalier de Luxembourg; le comte de Coigny, gros +garçon, bien portant et l'esprit en belle humeur; le chevalier de +Coigny, joli homme, fêté à Versailles, fêté à Paris, recherché des +princesses et des financières, flatteur câlin, que les femmes appelaient +_Mimi_; le prince d'Hénin, un fou charmant, un philanthrope à la cour; +le duc de Guines, le journal de Versailles, qui savait toutes les +médisances, de plus excellent musicien et parfait flûtiste[206]; le +bailli de Crussol, qui plaisantait avec une mine si sérieuse; puis la +famille des Polignac; le comte de Polastron, qui jouait du violon à +ravir; le comte d'Andlau, qui était le mari de Madame d'Andlau; le duc +de Polignac, que sa fortune n'avait point changé, et qui était resté un +homme parfaitement aimable. À ce monde se joignaient quelques étrangers +distingués par la Reine, comme le prince Esterhazy, M. de Fersen, le +prince de Ligne, le baron de Stedingk[207]. Mais trois hommes faisaient +le fond de la société de Trianon et la dominaient: M. de Besenval, M. de +Vaudreuil, M. d'Adhémar. + + +Il naissait alors des Français dans toute l'Europe. Pierre-Victor, baron +de Besenval, était un Français né en Suisse. Il avait servi sous nos +drapeaux. Il avait fait notre guerre, la guerre de Sept ans, à notre +façon. Il y avait eu le feu et la gaieté de notre valeur. À l'affaire +d'Aménebourg, renvoyé au camp, sa division hachée, il retournait se +battre. «Que faites-vous encore ici, baron? lui crie-t-on, vous avez +fini.--C'est comme au bal de l'Opéra, répondit: on s'y ennuie, et l'on +reste tant qu'on entend les violons[208].» + +M. de Besenval revenait à la cour avec ce mot et sa bonne mine. Voyez le +bel air qu'il a dans l'eau-forte de Carmontelle: grand, le jarret tendu, +la taille cambrée sous l'habit à brandebourgs, le profil fin et accentué +au grand nez bien dessiné, l'œil spirituel, la bouche petite, troussée +en une moue moqueuse et dédaigneuse, les mains dans les poches, tout +plein de grâces insolentes et délibérées, content de lui, et prêt à rire +des autres. Le plaisir occupait M. de Besenval jusqu'à la mort de Louis +XV. Puis, rapproché, par son grade, du comte d'Artois, colonel général +des Suisses, M. de Besenval en faisait son ami, entrait par le comte +d'Artois chez la Reine, abordait sa confiance, la dirigeait, devenait +lieutenant général des armées du Roi, grand-croix, commandeur de +Saint-Louis, inspecteur général des gardes suisses, sans être étonné de +sa fortune, sans le remercier. «Ne me sachez aucun gré de mon +bonheur,--écrivait-t-il,--le hasard seul en fait les frais; moi, je ne +m'en suis pas mêlé...[209].» + +L'homme, chez M. de Besenval, était un beau viveur et un délicat vivant. +Il avait tous ces nobles goûts et toutes ces jolies passions, les adieux +d'un monde qui va finir. Riche, comblé de traitements, garçon, sans +train de ménage ni de représentation, maniant habilement ses +revenus[210], il jetait l'argent aux belles choses, aux tableaux, aux +statues, aux bronzes, aux porcelaines, aux bacchanales de marbre blanc +de Clodion[211]. Il raffolait de jardins, comme le prince de Ligne, +conseillait les embellissements de Trianon, et y amenait les serres de +Schœnbrunn[212]. Ayant vu de près l'histoire et la gloire, il ne s'en +souciait plus. Il aimait son siècle, l'amour, la cour, la vie, ses amis, +plus peut-être qu'il ne les estimait. Il avait le cœur et l'humeur d'un +enfant gâté. Morose au fond, maussade et grognon dans son intérieur, dur +à ses gens, sorti de son chez lui, il sortait de lui-même, et il était, +en société, le plus gai et le plus aimable des hommes de salon. Il était +jeune comme un homme heureux, et il fallait qu'il montrât ses rides et +ses cheveux blancs pour les faire voir. À soixante ans, il veut être de +la société du Roi, des chasseurs, la seule société de Louis XVI: il se +fait présenter comme un jeune homme; il met l'habit gris de débutant, +prend des quartiers de noblesse, monte dans les carrosses, et le voilà à +la chasse. Il s'est trouvé à la mort de Berwick, il se trouve quarante +ans après à la mort du cerf[213]. + +M. de Besenval calomniait sa faveur, lorsqu'il disait à un duc revenant +à Versailles après six mois d'absence: «Je vais vous mettre au courant: +ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce, et présentez-vous +avec confiance: voilà tout ce qu'il faut aujourd'hui pour réussir[214].» +M. de Besenval avait réussi par d'autres agréments: il était un +courtisan, mais un courtisan habile, audacieux, nouveau, sans valetage, +sans fadeur. Il avait su garder de l'officier de fortune et du Suisse +dans le personnage. Il s'échappait en éclats, en vivacités, en +imprudences, qu'il menait jusqu'où il voulait. Il s'oubliait avec +sang-froid; il s'insinuait brusquement; il flattait avec un ton rude. Il +semblait un de ces adroits manieurs de choses fragiles, dont les grosses +mains, ménageant les objets qu'ils paraissent brutaliser, font trembler +et ne cassent rien. Se piquant de tout savoir, parce que sa tête était +la table d'une encyclopédie, il parlait de tout à la cour, après avoir +fait une savante étude de tout ce qu'il faut taire aux souverains. Ses +témérités étaient excusées par cette belle mine qui lui allait à +merveille. Les libertés ne fâchaient pas dans sa bouche. Ses +familiarités étaient jugées une bonhomie, ses colères une naïveté, ses +drôleries un germanisme, et même il n'était pas boudé longtemps pour cet +air soldat aux gardes suisses qu'il ne négligeait pas. «Baron! quel +mauvais ton!--criaient les dames,--vous êtes affreux!» et il était +pardonné; car il avait ce grand charme et cette grande science: +l'excellent ton dans le mauvais ton[215]. + +Il était dans la nature comme dans le rôle d'un courtisant pareil +d'encourager les goûts de Marie-Antoinette, de l'enhardir dans ses +plaisirs, d'affranchir sa conscience de reine, de la convaincre en un +mot de son droit au bonheur des particuliers. M. de Besenval n'y +manquait pas: que d'exhortations, quelle guerre contre les préjugés de +l'étiquette! N'était-ce pas duperie de se contraindre, de se condamner +aux impatiences, à l'ennui, de se refuser les délices de la société, les +délices des premiers de ses sujets? Dans ce siècle d'affranchissement, +pourquoi ne pas s'affranchir des sottises de la coutume? N'était-il pas +ridicule enfin de penser que l'obéissance des peuples tînt au plus ou +moins d'heures qu'une famille royale passait dans un cercle de +courtisans ennuyeux et ennuyés[216]? Leçons plaisantes d'un philosophe +indulgent et facile, auxquels applaudissaient tous les hôtes de Trianon, +et que la Reine de France se laissait aller à écouter comme la voix de +la raison enjouée et de la sage amitié! + +M. le comte de Vaudreuil était le fils d'un gouverneur de Saint-Domingue +enrichi dans son gouvernement. Son oncle, major des gardes françaises, +était mort lieutenant général et grand-croix de Saint-Louis. Riche, bien +apparenté, en belle passe, M. de Vaudreuil avait eu l'ambition de rester +un paresseux et de donner sa vie à ses goûts. + +C'était encore un amateur, un curieux, pour parler la langue du temps, +mais rempli de savoir et de connaissances, achetant lui-même et goûtant +ce qu'il achetait. Il avait fait de son magnifique hôtel de la rue de la +Chaise, débarrassé de l'école flamande et de l'école italienne[217], la +galerie de l'école française du dix-huitième siècle, le panthéon des +petits dieux, des mythologies de Lagrenée, de Subleyras, de Natoire, aux +mythologies de Boucher, des saintetés de Lemoine aux allégories de +Menageot, des fabriques de Fragonard aux familles de Greuze, des +Cythérées de Watteau au Serment des Horaces de David[218]. + +M. de Vaudreuil adorait les arts, les lettres et leur monde. Il +réunissait toutes les semaines à sa table les artistes et les hommes de +lettres; et le soir, au salon, sur les tables, les instruments, les +pinceaux, les crayons, les couleurs et les plumes invitaient tous les +talents et tentaient tous les génies. + +Entré de bonne heure au plus avant de la meilleure et de la plus secrète +société de Versailles, il avait eu des yeux, des oreilles, de la +mémoire; en sorte que l'humanité ne lui semblait ni bien ni belle ni +bien grande. L'intelligence le charmait, l'intelligence française +surtout, l'esprit. Il était l'ami de tous les hommes d'esprit et l'ami +de l'esprit de Champfort, l'ami de cette gaieté vengeresse, de cette +gaieté, la comédie et la consolation d'un galant homme sans illusions, +qui montre en riant le rien que nous sommes. M. de Vaudreuil était +lui-même un rare causeur, parlant peu, embusqué derrière le bruit des +mots et des sots, imprévu, soudain, jetant son trait, sans ferrailler, +droit au fait ou à l'homme. Il excellait encore aux sous-entendus, à ces +jeux de la physionomie et de l'air, qui parlent souvent mieux que la +parole et vont plus loin. Malin avec le sourire, impitoyable avec +l'ironie, il médisait avec le silence. + +Jeune, M. de Vaudreuil avait eu une figure charmante. La petite vérole +l'avait emportée. La physionomie et les yeux de sa figure lui étaient +seuls restés. Les nerfs ébranlés à tout moment, travaillé de langueurs +et de vapeurs, tourmentés de perpétuels crachement de sang, il tirait de +ses souffrances la grâce, l'intérêt, les bénéfices aussi et les droits +d'un malade. La charité de Madame de Polignac, l'indulgence de ses amis, +avaient habitué M. de Vaudreuil à une certaine tyrannie de caprices et +de boutades, non sans des retours et des excuses qui faisaient tout +oublier. Véhément à louer ou à blâmer, mobile, inégal, parfois boudeur, +son caractère était journalier et au gré de son corps; mais il y avait +chez M. de Vaudreuil ces vertus vigoureuses qui se rencontrent parfois +au fond des sceptiques, et qui rachètent avec la foi du cœur le doute de +l'esprit: il était dévoué, constant en amitié, noble, généreux, +bienfaisant, franc et loyal. Puis M. de Vaudreuil était l'homme de +France qui savait mieux le monde et l'usage du monde. Il y avait débuté +par une maladresse: il y commandait par la perfection des façons. Nul à +la cour ne savait comme lui employer tour à tour et à point l'expression +précisément convenable de la politesse, être sérieux ou enjoué, familier +ou respectueux, se tenir dans le savoir-vivre ou se donner à +l'empressement, user enfin, sans les mêler, de tous les témoignages de +devoirs et d'égards qui sont le commerce de la société et l'art de +plaire. Nul homme pour s'approcher d'une femme comme il s'en approchait +et avec une manière si respectueuse. «Je ne connais que deux hommes, +disait la princesse d'Hénin, qui sachent parler aux femmes: Lekain et M. +de Vaudreuil[219].» + + +M. d'Adhémar avait eu le bonheur de M. de Besenval. Le hasard avait fait +sa carrière, sa fortune et son nom. Sous-lieutenant, puis capitaine dans +le régiment de Rouergue, obscur et enfoui, pauvre, et le nom de +Montfalcon pour tout bien, il trouvait à Nîmes des parchemins qui le +faisaient Adhémar, venait à Paris, plaisait à M. de Ségur, qui l'avait +vu au feu et auquel il se faisait reconnaître, plaisait au sévère +généalogiste Cherin, qui lui délivrait un certificat, plaisait à Madame +de Ségur, profitait d'une erreur de M. de Choiseul, qui lui donnait le +régiment de Chartres, plaisait à madame de Valbelle, épousait sa +richesse, et s'avançait dans la faveur de madame de Polignac[220]. + +M. d'Adhémar faisait un peu, dans cette société royale, le personnage de +l'abbé dans les sociétés bourgeoises; il était chargé des passe-temps de +la soirée, des intermèdes de la promenade, des entr'actes de la +causerie. C'était un homme à talents, un peu plus qu'un amateur, un peu +moins qu'un artiste. Il avait poussé assez loin la musique et sa jolie +voix, jusqu'à se faire entendre et se faire applaudir de M. Lagarde, le +maître de la musique du Roi[221]. Il avait en outre de la douceur, de la +facilité, du petit esprit, et beaucoup de complaisance. Il faisait des +vers, des couplets, des romances, jouait très bien la comédie, +accompagnait au clavecin, folâtrait, badinait, mais à petit bruit, +laissant le haut bout à M. de Vaudreuil et à M. de Besenval, courtisant +tout le monde, n'offusquant personne, courant dans Trianon après la muse +des Boufflers, qui se moquait de ses rhumatismes, cachant sous la +modestie et l'humilité une ambition immense, roulant des projets +d'ambassade en arrangeant un rondeau sur un mot donné[222], ne boudant +rien, très heureux, très reconnaissant, et très commode: les femmes lui +parlaient quand elles n'avaient rien à dire, les hommes quand ils +n'avaient rien à faire. + + +Les femmes de Trianon étaient la jeune belle-sœur de la Reine, sa +compagne habituelle, Madame Élisabeth[223], puis la comtesse de Châlons, +d'Andlau par son père, Polastron par sa mère, dont M. de Vaudreuil et M. +de Coigny se disputaient les sourires[224], puis cette aimable statue de +la Mélancolie, cette pâle et languissante personne, la tête penchée sur +une épaule, la comtesse de Polastron. Cette femme de vingt ans qui +semble le plus joli garçon du monde, cette femme bonne et simple malgré +tout l'esprit qu'elle trouve tout fait, élégante sans en faire métier, +supérieure et cependant n'alarmant que les sots, sage parce que, c'est +elle-même qui l'a dit: «Ne pas l'être, c'est abdiquer;» faisant des +frais pour ceux qui la comprennent, et mettant avec les autres son +esprit à fonds perdu, cette femme est Madame de Coigny[225]. Aux côtés +de la duchesse Jules de Polignac se tient sa fille, la duchesse de +Guiche, belle comme sa mère, mais avec plus d'effort et moins de +simplicité[226]; près de la duchesse de Guiche, parle et s'agite la +comtesse Diane de Polignac. + +La taille n'était rien, l'esprit était toute la femme chez Diane de +Polignac. Elle n'avait qu'à parler pour faire oublier sa taille, sa +figure, sa toilette, le peu qu'elle avait reçu, et le peu qu'elle +faisait pour être jolie. Cette malice, cette manière de saisir les +objets, qui la vengeait de ses ennemis vingt fois en un jour[227], ce +tour piquant de la pensée, ce sel délicat de l'épigramme, la rendaient +aimable, séduisante presque, en dépit de la nature. Diane de Polignac +plaisait encore par cette lutte de sa tête et de son cœur, par ces +passages soudains de la gaieté à l'émotion, par ce mélange et cette +succession de tendresse et de comédie, d'ironie et de sensibilité. +C'était un amusant caractère, audacieux et toujours en avant, que rien +n'intimidait, une humeur folle et sans arrêt, une insouciance insolente +et contagieuse; une femme précieuse dans une cour pour en être le +boute-en-train, l'étourdissement et la confiance, pour mettre le feu aux +causeries, défier les alarmes, dissiper les pensées noires, promettre le +beau temps, et railler l'avenir[228]. + +Il y avait enfin la Reine, qui effaçait toutes les femmes qui +l'entouraient par sa personne, et par ce je ne sais quoi de la personne, +le charme, car il faut toujours revenir à ce mot pour essayer de peindre +cette Reine qui régnait sans couronne, et même à Trianon, par toutes les +séductions de la femme, par tout ce qui porte l'âme au dehors et par +tout ce qui en vient, par la voix, par l'esprit, cet esprit qui lui a +fait tant de jaloux, même parmi ses amis, que nul ne lui a rendu +justice, et que tous l'ont diminué. + +L'esprit de la Reine avait reçu de la nature, il avait acquis de +l'exercice journalier de la bienveillance, ce don rare et précieux: la +caresse. Quelles ressources, quelle convenance et quelle délicatesse de +flatterie avaient ajoutées à ses heureux instincts cette habitude et +cette ambition de Marie-Antoinette de ne laisser nul l'approcher sans le +renvoyer avec une de ces phrases, un de ces mots qui n'ont point +d'ingrats! Dès les premiers jours de son règne, la Reine s'était refusée +à ce _marmottage_ des princesses de France, qui les dispensait de +parler, pour accueillir les présentations. La Reine parlait à tous[229], +s'appliquant à trouver le chemin du cœur ou de la vanité de chacun, et +le trouvant toujours avec ce bonheur et cet à-propos, cette soudaineté +et cette inspiration presque providentielles, et qui semblaient, chez +cette souveraine bien-aimée, comme une grâce d'état de son amabilité. + +Quel esprit mieux fait et mieux formé qu'un tel esprit pour la vie +particulière? Il apportait à la société privée, à la causerie intime +toutes les grâces de son rôle royal, plus libres et plus aisées, la +facilité de se prêter aux autres, l'habitude de leur appartenir, l'art +de les encourager, la science de les faire contents d'eux. Il avait, si +l'on peut dire, l'humeur la plus facile, une naïveté qu'il était +charmant d'attraper, une étourderie qui se prêtait de la plus agréable +façon aux petites malices de ceux que la Reine aimait, des fâcheries +tout aimables si l'on venait à tourner une de ses paroles en liberté ou +en méchanceté, des bavardages qui avaient le tour et l'ingénuité de la +confidence, des alarmes enfantines sur les petites inconvenances qui +pouvaient lui échapper, de certaines petites moues qui grondaient si +joliment les gaietés un peu vives, des bouderies oubliées devant un +visage triste, des accès de rire qui emportaient ses disgrâces, et tout +à la fois une indulgence de Reine et des pardons de femme. Au contact de +l'esprit de ses amis, dans la familiarité des paroles délicates et du +génie léger du dix-huitième siècle, l'esprit de Marie-Antoinette, né +français, avait appris tous les esprits de la France sans perdre son +ingénuité, sa jeunesse, j'allais dire son enfance. Temps heureux! +L'esprit de la Reine avait son âge alors: les livres sérieux, les +affaires, tout le domaine de la pensée et de l'activité de l'homme, lui +répugnaient et l'ennuyaient mortellement, sans que le visage de la Reine +prît la peine de le cacher[230]. Entouré des plus piquants causeurs, des +plus agréables grands hommes de l'ironie, l'esprit de la Reine cédait à +l'exemple; mais cette ironie de Marie-Antoinette, qui ne blessait point, +ressemblait à la malice d'une jeune fille: on eût dit une espièglerie de +sa gaieté et de son bon sens. C'était ce sourire montrant les dents, +avec lequel elle appelait les Français _mes charmants vilains +sujets_[231]. C'était ces jolis jugements, ces jugements d'un mot que la +postérité n'a point refaits. Lisant Florian, Marie-Antoinette disait: +_Je crois manger de la soupe au lait_[232]. Et qu'ajouter qui donne +mieux la mesure de l'ironie de Marie-Antoinette, et le ton de ce rare +esprit, l'esprit d'un homme d'esprit dans la bouche et avec l'accent +d'une femme? + +La Reine aimait les lettres. Elle pensionnait l'ami de M. de Vaudreuil, +et lui annonçait elle-même la nouvelle de sa pension avec des paroles si +flatteuses, que Chamfort disait ne pouvoir ni les répéter ni les +oublier[233]. L'auteur de _Mustapha et Zéangir_ n'était point seul à +recevoir les bienfaits de Marie-Antoinette. La Reine avait des +applaudissements et des récompenses pour toutes les choses de la pensée +qui étaient à la portée de ses idées et de son sexe. Elle servait le +talent, elle intercédait pour le génie. C'était elle qui commençait la +fortune de l'abbé Delille[234]; c'était elle qui aidait au retour de +Voltaire, saluait sa vieillesse et sa muse, et, rappelant la +présentation faite par la maréchale de Mouchy de l'hôtesse de +l'Encyclopédie, Madame Geoffrin, tentait de faire recevoir à la cour de +Louis XVI l'auteur de la _Henriade_[235]. L'historiette du jour, la +médisance des cours, l'anecdote, ne faisaient point la seule occupation +de la Reine: elles ne remplissaient, elles ne satisfaisaient ni sa tête +ni ses loisirs. Le meilleur temps de la Reine, ses plus belles heures, +étaient donnés aux travaux charmants, aux plaisirs aimables de l'art, à +cet art surtout, l'art de la femme, la musique. La Reine protégeait les +grands musiciens, ou plutôt elle recherchait leur amitié, et faisait la +cour à leur orgueil. Elle allait familièrement à eux, et c'était un +patronage nouveau, tendre, dévoué, le patronage de cette Reine, qui +donnait à Grétry ces éloges et ces compliments, à la fille de Grétry le +titre de filleule de la Reine de France[236]; qui soutenait Gluck de +tant de bravos, lui amenait les applaudissements de la cour, le +défendait avec un si beau feu d'enthousiasme contre le franc parler de +M. de Noailles[237], lui donnait comme répondant M. le duc de Nivernois +dans une affaire d'honneur[238], l'encourageait par tant de promesses de +succès aux premières auditions, entourait sa vanité de tant de soins, +faisait elle-même la police du silence dans son salon lorsqu'il se +mettait au clavecin, luttait enfin de sa personne et de toutes ses +forces pour la fortune de ses opéras contre le goût musical de la +nation. Garat et la Saint-Huberty trouvaient les mêmes attentions et le +même zèle de protection[239] chez cette Reine, qui donnait à toutes les +gloires sa main à baiser, comme Louis XIV faisait asseoir Molière. + +L'amour de la musique avait mené la Reine à l'amour du théâtre. Le +théâtre est le grand plaisir de Marie-Antoinette, et la plus chère +distraction de son esprit. Ne va-t-elle pas, dans sa passion, jusqu'à +écouter la première lecture des pièces que les auteurs destinent au +théâtre? Une semaine elle en entend trois[240]. Mais quoi! n'est-ce pas +la folie du temps? La France joue la comédie, du Palais-Royal au château +de la Chevrette, et il faut un ordre du ministre de la guerre pour +arrêter dans les régiments la fureur comique et tragique[241]. Quelle +reine n'aime la mode! quelle femme n'aime la comédie! et quel maussade +empire c'eût été que le Trianon de Marie-Antoinette sans un théâtre! + +Le théâtre était à Trianon comme le temple du lieu. Sur un des côtés du +jardin français, ces deux colonnes ioniennes, ce fronton d'où s'envole +un Amour brandissant une lyre et une couronne de lauriers, c'est la +porte du théâtre. La salle est blanc et or; le velours bleu recouvre les +sièges de l'orchestre et les appuis des loges[242]. Des pilastres +portent la première galerie; des mufles de lion, qui se terminent en +dépouilles et en manteaux d'Hercule branchagés de chêne, soutiennent la +seconde galerie; au-dessus, sur le front des loges en œil-de-bœuf, des +Amours laissent pendre la guirlande qu'ils promènent. Lagrenée a fait +danser les nuages et l'Olympe au plafond[243]. De chaque côté de la +scène, deux nymphes dorées s'enroulent en torchères; deux nymphes +au-dessus du rideau portent l'écusson de Marie-Antoinette. + +Ce joli petit théâtre, qui a vu jouer de vrais acteurs, et sur lequel a +été représentée la parodie de l'_Alceste_ de Gluck, a donné à la Reine +la tentation de reprendre ses amusements de Dauphine. Après mille +empêchements et de longs arrangements, il était convenu qu'à l'exception +du comte d'Artois, aucun jeune homme ne serait admis dans la troupe, et +qu'on n'aurait pour spectateurs que le Roi, Monsieur, et les princesses +qui ne joueraient pas. Madame, à l'invitation de son mari, avait refusé +de jouer, en laissant voir à sa belle-sœur qu'elle jugeait ce +divertissement au-dessous de son rang. À ce premier public on +adjoignait, pour l'émulation des acteurs, les femmes de la Reine, leurs +sœurs et leurs filles. Plus tard, le succès et la curiosité grandissant, +l'entrée s'étendait aux officiers des gardes du corps, aux écuyers du +Roi et de ses frères, et même à quelques gens de la cour qui assistaient +au spectacle en loges grillées[244]. Le chanteur Caillot était choisi +pour former et diriger les voix dans le genre facile de l'opéra-comique. +Dazincourt était chargé de développer les dispositions comiques de la +troupe, instruite et guidée encore par M. de Vaudreuil, qui passait pour +le meilleur acteur de société de Paris[245]. + +Ainsi préparées et montées, commençaient les représentations royales. Le +début fut _le Roi et le Fermier_, suivi de _la Gageure imprévue_. La +Reine, «à laquelle aucune grâce n'était étrangère», dit Grimm, jouait +les rôles de Jenny et de la soubrette; le comte d'Artois le rôle du +valet et du garde-chasse. Ils étaient soutenus par M. de Vaudreuil dans +le rôle de Richard, et par la duchesse de Guiche dans la petite Betzi. +Diane de Polignac faisait la mère, et le personnage du roi était rendu +par M. d'Adhémar, avec cette voix chevrotante qui amusait tant la Reine. +_On ne s'avise jamais de tout_ et _les Fausses Infidélités_ suivaient +_la Gageure imprévue_ et _le Roi et le Fermier_. Le comte de +Mercy-Argenteau, qui assista caché dans une loge grillée à une de ces +représentations, raconte ainsi la soirée: «Je vis représenter les deux +petits opéras comiques _Rose et Colas_ et _le Devin de village_. M. le +comte d'Artois, le duc de Guiche, le comte d'Adhémar, la duchesse de +Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première pièce. La +Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de +Vaudreuil chantait le rôle du Devin, et le comte d'Adhémar celui de +Colin. La Reine a une voix très agréable et fort juste, sa manière de +jouer est noble et remplie de grâce; au total ce spectacle a été aussi +bien rendu que peut l'être un spectacle de société. J'observai que le +Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient +dans toute sa contenance; pendant les entr'actes il montait sur le +théâtre et allait à la toilette de la Reine. Il n'y avait d'autres +spectateurs dans la salle que Monsieur, madame la comtesse d'Artois, +Madame Élisabeth; les loges et les balcons étaient occupés par des gens +de service en sous-ordre, sans qu'il y eût une seule personne de la +cour.» Puis vinrent l'ambition, l'imprudence: _le Barbier de Séville_ +n'effraya pas la troupe. Le 19 août 1785, la Reine jouait Rosine, le +comte d'Artois Figaro, M. de Vaudreuil Almaviva, le duc de Guiche +Bartholo, et M. de Crussol Basile. + +Le théâtre de Trianon était la joie de la Reine; il était sa grande +affaire. La Reine voulait tout y faire, tout y mener, tout y ordonner, +correspondant directement avec les fournisseurs, chargeant de +recommandations et d'observations les mémoires du tapissier de la salle. +C'était un coin de son petit royaume qu'elle entendait administrer +elle-même, et où il lui plaisait de régner seule. Vain dépit du duc de +Fronsac, vaines démarches pour faire entrer le théâtre de Trianon sous +son autorité, sous cette main qui tenait tous les théâtres de Paris; +Marie-Antoinette faisait à toutes ses représentations, à toute sa +correspondance la même réponse: _Vous ne pouvez être premier gentilhomme +quand nous sommes les acteurs; d'ailleurs je vous ai déjà fait connaître +mes volontés sur Trianon; je n'y tiens point de cour, j'y vis en +particulier_[246]. Et la Reine veillait à toute usurpation, empêchait +toute immixtion, et gardait sur ses plaisirs et sur son théâtre cette +maîtrise absolue dont cette lettre de la collection du comte Esterhazy +nous montre la jalousie et la clémence: «_Mes petits spectacles de +Trianon me paraissent devoir être exceptés des règles du service +ordinaire. Quant à l'homme que vous tenez en prison pour le dégât +commis, je vous demande de le faire relâcher... et puisque le Roi dit +que c'est mon coupable, je lui fais grâce_[247].» + + + + +V + +Exigences de la société Polignac.--Nomination de M. de Calonne imposée à +la Reine.--La Reine compromise par ses amis.--Plaintes et +refroidissement des amis de la Reine.--Naissance du duc de +Normandie.--Mort du duc de Choiseul.--Retour de la Reine vers madame de +Lamballe.--Mouvement de l'opinion contre la Reine.--Achat de +Saint-Cloud.--Tristes pressentiments de la Reine. + + +La vie particulière, ses agréments, ses attachements, sont défendus aux +souverains. Prisonniers d'État dans leur palais, ils ne peuvent en +sortir sans diminuer la religion des peuples et le respect de l'opinion. +Leur plaisir doit être grand et royal, leur amitié haute et sans +confidence, leur sourire public et répandu sur tous. Leur cœur même ne +leur appartient pas, et il ne leur est pas loisible de le suivre et de +s'y abandonner. + +Les reines sont soumises comme les rois à cette peine et à cette +expiation de la royauté. Descendues à des goûts privés, leur sexe, leur +âge, la simplicité de leur âme, la naïveté de leurs inclinations, la +pureté et le dévouement de leurs tendresses, ne leur acquièrent ni +l'indulgence des courtisans, ni le silence des méchants, ni la charité +de l'histoire. + +Cette expérience fut longue et douloureuse chez Marie-Antoinette; car +elle ne fut pas seulement la reconnaissance d'une erreur, elle fut +encore la perte d'une illusion: Marie-Antoinette vit, et ce fut sa plus +grande douleur, que les reines n'ont pas d'amis. Tant d'amitiés qu'elle +avait crues sincères n'étaient que calcul et qu'intérêt. Ce monde +charmant dont elle s'était entourée, ces hommes agréables, ces esprits +enjoués, déchiraient leurs masques, lâchaient leurs ambitions, +révélaient leurs exigences. Tous voulaient que Trianon les menât à la +fortune, aux places, aux honneurs, au maniement des grandes choses de +Versailles. Les plus étourdis avaient leurs soifs, leurs appétits, leurs +buts, leurs impatiences: et dans cette cour, qui semblait une partie de +campagne de la royauté en vacances, l'intrigue ne tardait pas à se +montrer, le courtisan à se révéler, la Reine à se défendre. + +L'aimable bourru de la société, M. de Besenval, dédaigneux de places, +voulait seulement faire les ministres[248]; le joli chanteur, M. +d'Adhémar, exigeait doucement l'ambassade de Londres; M. de Vaudreuil +lui-même caressait à la dérobée la position de gouverneur du +Dauphin[249]. La belle-sœur de madame de Polignac, Diane de Polignac, +était l'aiguillon et la volonté de ces trois hommes. Elle fouettait +leurs désires, leur paresse, leurs distractions, les armant, les +gouvernant, leur traçant les plans de la journée, les munissant +d'ordres, d'agendas même: si osée, si assurée en son crédit et en sa +charge de dame d'honneur de madame Élisabeth, qu'elle laissait la jeune +princesse s'enfuir un jour dans la retraite de Saint-Cyr, et Louis XVI +la lui ramener. Les importunités vaines, les retards amenaient dans ce +monde les bouderies et les aigreurs. Au milieu de ses amis préoccupés, +mécontents, la duchesse Jules gardait la même humeur, le même front, la +même douceur; elle restait la même amie. Mais la Reine voyait bien +qu'elle n'était qu'un instrument facile et sans conscience aux mains et +à la discrétion de la duchesse, de la comtesse, de M. de Vaudreuil, de +tous ceux qui l'approchaient et qu'elle servait sans se lasser. Un jour, +dans une entrevue avec Mercy-Argenteau, un peu honteuse de sa faiblesse, +après avoir cherché à s'abriter derrière sa sensibilité pour son amie, +après avoir parlé longuement de «la difficulté qu'il y a de résister à +cette complaisance d'amitié qui porte à excuser jusqu'aux défauts et aux +torts de ceux auxquels on est attaché,» Marie-Antoinette s'échappait à +dire tristement _que la comtesse de Polignac était toute changée et +qu'elle ne la reconnaissait plus_. + +Marie-Antoinette avait cru un moment trouver autour d'elle des +caractères assez grands, des affections assez nobles, pour l'aimer et ne +rien demander à la Reine; elle se réveillait de ce songe. Mais elle +était liée et engagée avec le monde des Polignac; une rupture eût fait +éclat. Il fallait attendre. Cependant autour d'elle, Versailles, où les +grâces ne s'obtenaient plus que de seconde main, devenait plus désert; +les grandes familles de France abandonnaient à elle-même la Reine de +Trianon[250]. + +Aussi longtemps qu'elle avait pu, Marie-Antoinette avait essayé de +désarmer avec des concessions les exigences de ses amis. Mal disposée +pour M. de Calonne, et ne s'en cachant pas, elle avait cédé à +l'obsession dans les jours de faiblesse physique qui avaient suivi une +fausse couche[251]. M. de Calonne, qui avait vendu ses complaisances à +la société Polignac, devenait contrôleur général des finances, et, dans +son impatience d'une telle domination, Marie-Antoinette laissait +échapper la crainte que les finances de l'État ne fussent passées _des +mains d'un honnête homme sans talent aux mains d'un habile +intrigant_[252]. Les efforts des Polignac, l'adulation basse du nouveau +ministre ne pouvaient ramener la Reine à M. de Calonne; et pendant que +le public disait M. de Calonne et Marie-Antoinette alliés et complices, +Marie-Antoinette se tenait écartée de lui comme du remord vivant de sa +faiblesse. Elle s'en défiait, elle le soupçonnait, elle se garait de ses +bons offices, et s'applaudissait du refus de ce million que M. de +Calonne voulait distribuer, au nom de la Reine de France, dans les trois +millions donnés par Louis XVI aux pauvres de l'hiver de 1784. + +La comédie de _Figaro_ révélait encore à la Reine le danger d'une +société qui ne craignait point d'abuser de son patronage. La société de +madame de Polignac avait allumé la curiosité de la Reine sur cette +merveilleuse satire de la cour et du siècle, écrite sans doute d'après +nature et peut-être sur les indications du prince de Conti. La Reine +donnait la _Folle journée_ à lire au Roi; et après la parole donnée par +le Roi que la comédie ne serait pas jouée, après la lettre de cachet +arrêtant la représentation aux Menus, qui osait braver les volontés du +Roi, et faire jouer la comédie de Beaumarchais à sa maison de campagne? +M. de Vaudreuil. Qui semait le bruit de suppressions, de retranchements, +et se portait garant de la moralité de l'œuvre? M. de Vaudreuil. Qui +enfin, le Roi battu par Beaumarchais, la pièce jouée en public, plaidait +la cause et la gloire de Beaumarchais? M. de Vaudreuil encore, aveuglant +la cour et cherchant à aveugler la Reine. La Reine, trompant ces bruits +de fol engouement qui remplissaient Paris, avait dit au docteur Seyffer, +qui lui annonçait devant madame de Lamballe qu'il venait de voir +Beaumarchais: _Vous avez beau le purger, vous ne lui ôterez pas toutes +ses vilenies_[253]. Désabusée, elle n'avait pu taire les reproches à M. +de Vaudreuil; elle s'était plainte de l'indiscrétion et de la témérité +d'une amitié qui l'avait compromise dans le scandale de trop d'esprit. +Alors cet homme, voyant l'avenir lui échapper, ne se contint plus; hors +de lui aux contrariétés les moindres, il éclata, il s'oublia, et il +arriva que la Reine montra un jour à madame Campan sa jolie queue de +billard--une dent de rhinocéros à la crosse d'or--en deux morceaux: M. +de Vaudreuil l'avait brisée de colère pour une bille bloquée[254]! + +Il y avait eu des sujets de refroidissement plus graves encore entre la +Reine et la société de madame de Polignac: je veux parler des +suppressions ministérielles auxquelles la Reine s'était à la fin +soumise. Tous les hommes de ce monde se mirent alors à trembler pour +toutes les grâces qu'ils avaient arrachées. Besenval, portant la parole +pour tous, répétait d'un air fâché à la Reine: «Il est pourtant affreux +de vivre dans un pays où l'on n'est pas sûr de posséder le lendemain ce +qu'on avait la veille; cela ne se voyait qu'en Turquie!» À la réunion de +la grande écurie à la petite, M. de Coigny, dînant et se promenant avec +la Reine à Trianon, n'avait pu obtenir d'elle un entretien pour la +détourner d'y consentir. Il se répandait en propos contre sa +bienfaitrice, après s'être fâché avec le Roi presque jusqu'à l'injure. +M. de Polignac avait été profondément blessé de la prière que la Reine +lui avait adressée de se démettre des postes, et, en présence de +l'archevêque de Toulouse, devant lequel il avait voulu débattre la +nécessité et la convenance de sa démission, il disait à la Reine: +«Madame, sans demander à Votre Majesté une décision qui ne peut être +douteuse, il me suffit qu'elle me montre quelque désir que je remette +une place que je tiens de ses bontés, pour que je la lui rende; et voilà +ma démission[255]!» + +La Reine acceptait la démission de M. de Polignac. Elle ne consentait +pas à parler au Roi pour les dettes de M. de Vaudreuil. La liaison +allait se dénouant. M. de Mercy ne paraissait plus dans le salon de +madame de Polignac que pour les devoirs de la politesse. M. de Fersen +s'en écartait. La Reine faisait de quelques étrangers sa société intime; +et comme un ami lui représentait un jour les dangers de cette préférence +trop marquée: _Vous avez raison_, répondit-elle avec tristesse; _mais +c'est que ceux-là ne me demandent rien_[256]! + +C'est en ce temps qu'un grand coup frappait Marie-Antoinette dans les +espérances qu'elle n'avait jamais complétement abandonnées, et +auxquelles dans ces derniers temps elle s'était plus vivement rattachée. +Elle perdait l'homme vers lequel était allée tout d'abord sa joie de +mère quand elle avait mis au monde le duc de Normandie, vers lequel +était allée cette lettre, la première lettre de ses relevailles: + +«_J'ai appris, Monsieur, par madame de Tourzel la part que vous avez +prise à l'allégresse publique, sur l'heureux événement qui vient de +donner à la France un héritier à la couronne. Je remercie Dieu de la +grâce qu'il m'a fait d'avoir comblé mes vœux et me flatte de l'espoir +que s'il daigne nous conserver ce cher enfant, il sera un jour la gloire +et les délices de ce bon peuple. J'ai été sensible aux sentiments que +vous m'avez exprimés dans cette circonstance, ils m'ont rappelés avec +plaisir ceux que vous m'avez autrefois inspirés chez ma mère. Vous +asseurant, Monsieur le Duc, que depuis ce moment ils n'ont pas cessés +d'être les mêmes pour vous, et que personne n'a le plus le vif désir de +vous en convaincre que_ + + «MARIE-ANTOINETTE. + + Versailles, 15 avril[257].» + +Le duc de Normandie était né le 5 avril 1785, et le duc de Choiseul +mourait le 9 mai de la même année, enlevant, par sa mort, à la Reine un +ami dont l'amitié n'avait pas ces dangers, dont la faveur peut-être +n'aurait pas eu ces exigences. + +Ainsi la Reine devait renoncer à la seule illusion, à la seule œuvre +politique à laquelle elle eût mis quelque suite: la rentrée aux affaires +du négociateur de son mariage. C'était en vain qu'elle avait rapproché +peu à peu M. de Choiseul du Roi, de ce Roi qui avait dit si longtemps: +«Qu'on ne me parle jamais de cet homme[258];» en vain qu'elle était +parvenue à le faire consulter par le Roi, lors du renouvellement du +traité de 1755, alors que la politique de M. de Vergennes menaçait la +France d'un traité d'alliance entre les cours d'Autriche et +d'Angleterre; en vain qu'elle avait comme annoncé et essayé le retour de +l'ancien ministre par la nomination de M. de Castries, regardé par le +public comme le continuateur des plans de M. de Choiseul; tant de +victoires achetées par tant de patience, ces entretiens que le Roi, à la +prière de la Reine, finissait par accorder à M. de Choiseul, et d'où le +Roi sortait moins prévenu contre M. de Choiseul et de mauvaise humeur +contre M. de Vergennes; les résistances heureuses que la Reine avait +faites à cette politique de M. de Maurepas si bien soutenue par madame +de Maurepas et l'abbé de Veri; tout le terrain qu'elle avait fait gagner +à M. de Choiseul, après la mort de M. de Maurepas[259], tant d'efforts +étaient perdus; et c'était à l'heure où tout était prêt, où tout +paraissait facile et assuré, à l'heure où les fautes de M. de Calonne, +servant si bien son successeur, semblaient appeler M. de Choiseul au +ministère, que M. de Choiseul disparaissait brusquement, et qu'il ne +restait plus d'amis à la Reine, que des mécontents et des ingrats! + + * * * * * + +La Reine alors se retourna vers une amitié qui ne lui avait jamais +demandé de se compromettre, et qui, pour avoir moins de coquetterie, un +manége moins gracieux, un agrément moins vif que l'amitié de madame de +Polignac, ne le lui cédait ni en sincérité ni en dévouement. Il est des +erreurs et des distractions du cœur qui ne touchent ni à sa mémoire ni à +sa reconnaissance. La Reine n'avait point oublié madame de Lamballe. Son +souvenir lui était resté présent, sans que la glace de son appartement +où était peinte la princesse eût besoin de la lui rappeler[260]. Entre +elle et madame de Lamballe, il semblait à la Reine qu'il n'y eût eu +qu'une absence; et c'était sans embarras qu'elle venait souper chez elle +à l'hôtel de Toulouse, et lui apporter ses compliments de condoléances à +l'occasion de la mort de son frère, le prince de Carignan. C'était sans +effort, et avec la joie d'un retour, que Marie-Antoinette revenait à +cette amie qui s'était éloignée sans un murmure et qui se redonnait sans +une plainte: «_Ne croyez jamais_, lui disait la Reine, _qu'il soit +possible de ne pas vous aimer; c'est une habitude dont mon cœur a +besoin[261].» + +D'autres déceptions attendaient Marie-Antoinette, contre lesquelles les +consolations de madame de Lamballe devaient être insuffisantes. La +satire, la chanson, le poison des noëls, le rire et la calomnie, sous +Louis XIV enfermés dans Versailles, cachés dans les recueils à la +Maurepas, maintenant publics, insolents, répandus par les presses +clandestines, courant parmi le peuple, avaient désappris à la nation +l'amour, à la populace le respect. Un voyage à Paris révélait à la Reine +ce changement et ce renouvellement de l'opinion. Plus de bravos, plus +d'acclamations... Recommenceront-ils jamais ces jours de 1777, ces cris, +ces chants, ces chœurs d'opéra répétés par une salle en délire? Le +silence avait reçu la Reine, l'indifférence l'avait accompagnée. Elle +était revenu à Versailles, toute en larmes, et se demandant: _Mais que +leur ai-je donc fait[262]?_ Malheureuse! elle commençait l'apprentissage +de l'impopularité. + +Alors, ignorant et cherchant vainement ses crimes, désespérée et se +rattachant à tout souvenir, à la superstition du passé, elle achetait le +château de Saint-Cloud. Ce n'était pas seulement, pour la mère, le +séjour conseillé à son fils par la Faculté de médecine[263]; ce n'était +pas seulement, pour l'épouse, la réunion de la famille royale pendant +les réparations de Versailles: Saint-Cloud était aux yeux de la Reine un +rapprochement entre elle et son peuple. Versailles, Trianon l'en avaient +éloignée; elle revenait au-devant de lui, auprès de lui. Saint-Cloud +n'avait-il pas été le premier rendez-vous de sa popularité? N'était-ce +pas là que la France avait commencé à l'aimer? L'écho des jardins ne +gardait-il pas encore les applaudissements de la foule, le bruit de son +bonheur et de sa gloire? Comment ne pas croire au bon génie du lieu? Et +quand elle se promènerait comme jadis, coudoyée, coudoyant, à travers +les Parisiens du dimanche, quand elle se mêlerait aux plaisirs et aux +spectacles de tous, regardant les joutes à côté des bateliers, ses +enfants à la main, quand elle montrerait le Dauphin à tout Paris, le +Dauphin élevé de ses deux bras au-dessus des vivats, quoi donc +l'empêcherait de retrouver la France et le peuple de 1772 et 1773? Quoi +donc? Le temps et les hommes. + +La veille de l'achat de Saint-Cloud au duc d'Orléans, les accusations +commencent contre la Reine; le lendemain elles éclatent. Dépense énorme, +murmure-t-on, au moment où les finances sont obérées. Un écriteau de +police intérieure, portant: _De par la Reine_, fait dire insolemment à +d'Éprémesnil «qu'il est impolitique et immoral de voir les palais +appartenir à une Reine de France[264].» Les habitants de Saint-Cloud, +marqués à la craie, pour loger les gens de la cour qui ne peuvent tenir +dans le château, s'élèvent contre la Reine[265]; et ce peuple, ce peuple +que la Reine espérait ramener à elle en revenant à lui... il a ramassé +l'épithète tombée des salons du parti français. Que crie-t-il tout le +long de la route? «Nous allons à Saint-Cloud pour voir les eaux et +l'_Autrichienne_[266]!» + +C'est Marie-Antoinette elle-même qui va dire ses tristesses, ses +alarmes, ses pressentiments, dans ces jours déjà menaçants, et où +commence à se remuer dans les cœurs ce quelque chose de violent qui +annonce à Bossuet les révolutions des empires. La Reine écrit en +Angleterre, à quelques années de là: + +«_Où vous êtes, vous pouvez jouir au moins de la douceur de ne point +entendre parler d'affaires. Quoique dans le pays des chambres haute et +basse, des oppositions et des motions, vous pouvez vous fermer les +oreilles et laisser dire; mais ici c'est un bruit assourdissant malgré +que j'en ay. Ces mots d'opposition et de motion sont établis comme au +parlement d'Angleterre, avec cette différence que lorsqu'on passe à +Londres dans le parti de l'opposition on commence par se dépouiller des +grâces du roi, au lieu qu'icy beaucoup s'opposent à toutes vues sages et +bienfaisantes du plus vertueux des maîtres et gardent ses bienfaits; +cela est peut-être plus habile, mais ce n'est pas si noble. Le temps des +illusions est passé, et nous faisons des expériences bien cruelles; nous +payons cher aujourd'hui notre engouement et notre enthousiasme pour la +guerre de l'Amérique. La voix des honnêtes gens est étouffée par le +nombre et la cabale. On abandonne le fond des choses pour s'attacher à +des mots et multiplier la guerre des personnes. Les séditieux +entraîneront l'État dans sa perte plutôt que de renoncer à leurs +intrigues_[267].» + + + + +VI + +La calomnie et la Reine.--Pamphlets, libelles, satires, chansons contre +la Reine.--Les témoins contre l'honneur de la Reine: M. de Besenval, M. +de Lauzun, M. de Talleyrand.--Jugement du prince de Ligne.--Exposé de +l'affaire du collier.--Arrestation du cardinal de Rohan.--Défense du +cardinal. Dénégation de madame Lamotte.--Déposition de la d'Oliva, et de +Réteaux de Villette.--Examen des preuves et des témoignages de +l'accusation.--Arrêt du parlement.--Applaudissements des halles à +l'acquittement du cardinal. + + +Le 15 août 1785, à onze heures du matin, le prince Louis de Rohan, grand +aumônier de France, était arrêté à Versailles, par ordre du Roi. Un +grand procès allait s'instruire devant le parlement, devant la France, +devant l'Europe, contre l'honneur de la Reine de France. + +Mais, avant d'aborder cette fatale et honteuse comédie, l'affaire du +collier, il est nécessaire d'en indiquer le commencement et la +préparation. Il faut montrer l'empoisonnement de l'opinion publique +jusqu'à cet éclat de la prévention nationale, et dire, ne fût-ce qu'en +les indiquant, toutes ces accusations anonymes et flottantes, qui ont +été l'annonce, l'essai de l'accusation au grand jour et à haute voix. + +C'est là un des pénibles devoirs de l'historien de Marie-Antoinette. +Quoi qu'il lui coûte, quoi qu'il lui répugne, il lui est ordonné de +descendre un moment au scandale, et de confronter avec l'outrage de la +mémoire de la Reine. Il voudrait mépriser de si misérables injures, les +abandonner à leur honte, les couvrir de son silence; mais dans une telle +question, la vertu de la Reine, il est des résignations que l'histoire +exige de lui, des pudeurs dont la vérité lui demande le sacrifice. Dure +loi, qu'il soit besoin de redire la calomnie pour lui répondre! + + * * * * * + +La calomnie! Et quel est le jour depuis 1774 où la calomnie s'est +reposée autour de Marie-Antoinette? Depuis le _Lever de l'Aurore_ +jusqu'à ces pamphlets qui demain vont parvenir gratuitement et +affranchis à toute la France, que n'a-t-elle répandu? que n'a-t-elle +osé? où n'a-t-elle pénétré? Elle a forgé des libelles dans les bureaux +de la police[268]! Hier elle jetait des chansons dans l'Œil-de-Bœuf, aux +pieds du Roi! Aujourd'hui où n'est-elle pas? Écoutez les on-dit, les +propos, les suppositions, les imaginations, les paroles à l'oreille, les +éclats de rire; écoutez les mécontentements, les rancunes, la jalousie, +la fatuité, les passions des individus et les passions des partis; +écoutez ce chuchotement et ce murmure d'un peuple, qui remonte et +redescend, redescend et remonte les halles à Versailles et de Versailles +aux halles! Écoutez la populace, écoutez les porteurs de chaises; +écoutez les courtisans, ramenant la calomnie de Marly, la ramenant des +bals de la Reine, la ramenant en poste à Paris! Écoutez les marquis au +foyer des comédies, chez les Sophie Arnould et les Desmare, chez les +courtisanes et les chanteuses! Interrogez la rue, l'antichambre, les +salons, la cour, la famille royale elle-même: la calomnie est partout et +jusqu'aux côtés de la Reine[269]. + +Quel plaisir de Marie-Antoinette dont la calomnie n'ait fait un soupçon, +un outrage? Quelle proie, ses moindres jeux! Quelle proie, cette +dissipation innocente où la Reine portait l'assurance de sa conscience +sans reproches, les étourderies de ses promenades à cheval, ses +amusements aux bals de la Saint-Martin à la salle de comédie de +Versailles[270], ses courses aux bals de l'Opéra, où elle venait avec +une seule dame du palais et ses gens en redingote grise! Quelle victoire +de la calomnie, sa voiture cassée une nuit à l'entrée de Paris, et son +entrée dans la salle avec ce mot naïf: _C'est moi, en fiacre! N'est-ce +pas bien plaisant_? Quels bruits semés sur ses promenades de 1778, les +_nocturnales_ de la terrasse du château! Quels bruits sur ses retraites +à Trianon[271]! + +Une seule amitié de la Reine a-t-elle été respectée? Un seul +attachement, même parmi ceux-là qui semblaient défier la calomnie, +a-t-il été sacré pour les calomniateurs? Un seul homme, quels que +fussent entre la Reine et lui les liens du sang, les différences d'âge +ou les antipathies d'humeur, un seul homme a-t-il pu s'approcher d'elle +sans que la calomnie ne le félicitât et ne plaignît Louis XVI? La Reine +distingue-t-elle M. de Coigny? Par ses vertus solides, par l'expérience +de la vie et la science de la cour que lui donnent ses quarante-cinq ans +et sa gentilhommerie parfaite, par cette gravité et ces gronderies de +vieux seigneur espagnol veillant une jeune Reine, M. de Coigny +devient-il cher et précieux à Marie-Antoinette, comme un mentor, comme +un ami, comme le chevalier d'honneur de sa réputation? L'épouse est +condamnée. + +Quel déchaînement à chacune des grossesses de la Reine! Que de noms +prononcés, même à ne compter que les noms qui ne sont pas un blasphème! +Édouard Dillon, M. de Coigny, le duc de Dorset, et le prince Georges de +Hesse-Darmstadt, et l'officier des gardes du corps Lambertye, et un +certain du Roure, et un M. de Saint-Paër, et le comte de Romanzof, et +lord Seymour, et le duc de Guines[272], et le jeune lord +Strathavon...[273]. Arrêtons-nous. Plus bas ce n'est plus même la +calomnie, c'est l'ordure; c'est la _Liste civile,_ la liste «de toutes +les personnes avec lesquelles la Reine a eu des relations de +débauches[274]!...» + +De tous ces noms, de tous ces bruits, des anecdotes, des chroniques, des +propos, des chansons, des libelles, de cette conjuration de la calomnie +contre Marie-Antoinette, qu'est-il resté? Hélas! un préjugé. + +Fortune épouvantable de cette Reine, dont le procès sera fait sans +pièces, dont la mémoire sera déshonorée sans preuves! Cependant où sont +les faits? Un pamphlet vous dira que le visage de la Reine «se +reprintanisait» quand Dillon entrait au bal. Un anecdotier citera, +d'après d'autres, un mot que la Reine n'a pu dire, et un mot que Louis +XVI n'a pas dit. Voilà les faits sur Dillon[275]. À peine en est-il +autant sur les autres! + +Mais au delà de l'on-dit, qu'y a-t-il? Derrière l'accusation vague, +impersonnelle et sans responsabilité, où est l'accusateur? Contre +l'honneur de Marie-Antoinette où est le témoignage? où est le témoin? Le +témoignage est une phrase de M. de Besenval, et le témoin de M. de +Lauzun. + +M. de Besenval raconte dans ses Mémoires que, lors du duel du comte +d'Artois et du duc de Bourbon, ayant à parler à la Reine, il fut +introduit par M. Campan dans une chambre où il y avait un billard qu'il +connaissait pour y avoir joué souvent avec la Reine; puis, de cette +chambre, dans une chambre qu'il ne connaissait point, simplement mais +commodément meublée. «Je fus étonné, dit M. de Besenval, non pas que la +Reine eût désiré tant de facilités, mais qu'elle eût osé se les +procurer[276].» Ainsi une chambre qu'il ne connaît pas, à côté d'une +chambre qu'il connaît, dans ce Versailles, dans cet autre Vatican aux +huit cents chambres, voilà qui suffit à M. de Besenval pour soupçonner, +que dis-je? pour juger et condamner Marie-Antoinette. C'est faire trop +bon marché de l'honneur d'une Reine et des exigences de la justice +historique. Encore madame Campan explique-t-elle sans réplique possible +la destination de cette chambre, qui était bien pis qu'une chambre, qui +était un appartement composé d'une très petite antichambre, d'une +chambre à coucher et d'un cabinet, et destiné à loger la dame d'honneur +de la Reine dans le cas de couche ou de maladie, usage auquel il avait +déjà servi[277]. + +M. de Besenval avait les meilleures raisons du monde pour s'étonner, +s'indigner presque de si peu. Que disait-il à M. Campan en montant +derrière lui les escaliers jusqu'à cette chambre mystérieuse? «Mon cher +Campan, ce n'est pas quand on a des cheveux gris et des rides qu'on +s'attend qu'une jeune et jolie reine de vingt ans fasse passer par des +chemins détournés pour autre chose que pour des affaires[278].» La +réflexion était d'un philosophe; mais M. de Besenval avait-il toujours +eu cette philosophie? N'avait-il pas oublié un jour ses cheveux gris et +ses rides jusqu'à s'oublier lui-même, qu'à se jeter aux genoux de la +Reine? _Levez-vous, Monsieur,_ dit la Reine, _le Roi ignorera un tort +qui vous ferait disgracier pour toujours_[279]. Et M. de Besenval +s'était relevé balbutiant, avec une de ces hontes dont un galant homme +garde le remords et rougit de se venger. + +Voici pourtant autre chose qu'une phrase, voici une déposition. Voici +tous les faits, toutes les preuves, en un mot, l'accusation de M. de +Lauzun. Il serait trop facile de discuter le témoin, cet homme +«romanesque n'ayant pu être héroïque,» cet homme jugé par ses Mémoires, +cet homme qui, vivant, a compromis toutes ses amours, et, mort, les a +déshonorées. Nous ne parlerons pas de l'homme: le laisser parler est la +meilleure façon de venger l'honneur de Marie-Antoinette. + +La Reine avait rencontré M. de Lauzun chez madame de Guéménée; elle +l'accueillait avec bonté. «En deux mois, dit Lauzun, je devins une +espèce de favori[280].» M. de Lauzun ne rappelle pas ici que sa faveur a +commencé auprès de la Dauphine le jour où, après un séjour de trois +semaines à Chanteloup, et l'offre de sa fortune et de sa personne au +maître de Chanteloup, il entrait dans le bal de madame de Noailles, +apportant des nouvelles du ministre exilé. Reine, Marie-Antoinette +n'avait pas oublié les reconnaissances de la Dauphine, ni le parent +dévoué de M. de Choiseul, dont Louis XV avait puni le dévouement par une +disgrâce. Mais suivons M. de Lauzun. Son régiment l'appelle; il part, +puis il revient, et sa faveur alors monte au plus haut degré. «La Reine +ne me permettait pas de quitter la cour, me faisait toujours place +auprès d'elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez +madame de Guéménée, et marquait de l'humeur lorsqu'il y avait assez de +monde pour gêner l'occupation où elle était presque toujours de moi.» +Bref, à en croire M. de Lauzun, la Reine l'affiche, elle l'affiche à ce +point que M. de Lauzun vient la supplier de diminuer «les marques +frappantes de ses bontés.» Aux supplications de M. de Lauzun la Reine +répond,--au moins faudrait-il douter de la parole ou de la mémoire de M. +de Lauzun, pour douter de la réponse de la Reine,--la Reine répond: «_Y +pensez-vous? Devons-nous céder à d'insolents propos? Non, monsieur de +Lauzun, notre cause est inséparable, on ne vous perdra pas sans me +perdre_[281].» Cependant les ennemis qui lui font une telle faveur et +les indiscrétions de la Reine déterminent M. de Lauzun, ce héros +d'aventures, à fuir, à s'éloigner de la cour et à passer en Russie. Il +vient annoncer cette résolution à la Reine, et c'est ici la grande scène +du roman. Donnons la parole, non pas aux Mémoires tronqués de 1822, où +le zèle de la censure a si mal servi la Reine, mais au manuscrit même de +M. de Lauzun. «... _Lauzun! ne m'abandonnez-pas, je vous en conjure! Que +deviendrais-je, si vous m'abandonniez!_» Ses yeux étaient remplis de +larmes; touché moi-même jusqu'au fond du cœur, je me jetai à ses pieds: +«Que ma vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si généreuse +sensibilité!» Elle me tendit la main; je la baisai plusieurs fois avec +ardeur, sans changer de posture. Elle se pencha vers moi avec tendresse; +je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému. Elle rougit, mais +je ne vis pas de colère dans ses yeux. «_Eh bien!_ reprit-elle en +s'éloignant un peu, _n'obtiendrai-je rien?_--Le croyez-vous? répondis-je +avec beaucoup de chaleur. Suis-je à moi? N'êtes-vous pas tout pour moi? +C'est vous seule que je veux servir; vous êtes mon unique souveraine. +Oui, continuai-je plus tranquillement, vous êtes ma Reine, vous êtes la +Reine de France.» Ses yeux semblaient me demander encore un autre +titre...[282].» Ainsi la Reine s'est offerte à M. de Lauzun, et M. de +Lauzun a refusé la Reine. J'ai laissé parler M. de Lauzun; je lui ai +répondu[283]. + +Mais lui-même, M. de Lauzun, n'est-il pas encore un historien à la +Besenval? Il y a, en effet, dans la vie du don Juan une page honteuse et +un jour de défaite: c'est le jour où, la porte de la Reine brusquement +ouverte, la Reine dit à M. de Lauzun, d'une voix et d'un geste +courroucés, un _Sortez, Monsieur!_[284] dont les Mémoires de Lauzun ne +parlent pas. + +J'allais oublier une dernière calomnie, la calomnie à propos de M. de +Fersen; mais celle-ci a pour garant moins encore que le témoignage de M. +de Besenval ou de M. de Lauzun: elle n'a pour elle que la parole de M. +de Talleyrand[285]. + +Que reste-t-il d'accusateurs à Marie-Antoinette? Ses défenseurs: ceux-là +qui ont dit que ce serait mal servir la mémoire de la Reine que «de tout +nier,» qu'il fallait faire une part à ses faiblesses, passer +condamnation sur les fragilités de son sexe et de l'humanité, et qu'il +lui resterait encore assez de nobles vertus pour mériter la pitié, la +sympathie, l'estime même de la postérité. Singuliers historiens! pour +prêter cette facilité à l'histoire et compromettre sa morale jusqu'à +cette indulgence! Amis pires que tous les ennemis de Marie-Antoinette, +ces Tilly qui la défendent en l'excusant! + +Non, Marie-Antoinette n'a pas besoin d'excuse; non, la calomnie n'a pas +été médisance: Marie-Antoinette est demeurée pure. Toute la part de la +jeunesse, toute la part de la femme, toute la part de l'humanité est +faite en elle par ces mots du prince de Ligne: «La prétendue galanterie +de la Reine ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié pour une ou +deux personnes, et une coquetterie de femme, de Reine, pour plaire à +tout le monde[286].» + +Le jugement de l'histoire n'ira ni en deçà ni au delà de ce jugement: il +s'y arrêtera et s'y fixera comme à la mesure précise de l'équité, de la +vérité et de la justice. + + +Il en est qui ont voulu faire de l'affaire du collier la condamnation de +Marie-Antoinette; elle est la condamnation de la calomnie. Et quel plus +grand exemple de l'absurdité et de la monstruosité de ces accusations? + +Le fond du procès est bien simple: ou la Reine est innocente, ou il faut +admettre que la Reine s'est vendue pour un bijou; et à qui? à l'homme de +France contre lequel elle avait les plus vives et les plus justes +préventions. Et quels sont, cette hypothèse admise, les témoins dont +l'affirmation prévaut contre la dénégation de la Reine? C'est ce couple +de malheureux sans métier, sans ressources, et faisant ressource de tous +les métiers, industriels, entremetteurs, mendiants, ramassant leur pain +dans les antichambres, vivant de hasards et de prostitutions entre le +Mont-de-Pitié et Bicêtre, errant d'auberge en auberge, disputant les +hôteliers à coups de poing, poursuivis de gîte en gîte par les dettes et +les hontes criardes! + +Voici l'affaire: le joaillier Bœhmer avait vendu à la Reine des +girandoles d'oreilles, moyennant 360,000 livres, payables sur la +cassette de la Reine, qui était de 100,000 écus par an. Bœhmer avait +encore vendu au Roi, pour la Reine, une parure de rubis et de diamants +blancs, puis une paire de bracelets de 800,000 livres. La Reine alors +déclarait à Bœhmer qu'elle trouvait son écrin assez riche, et qu'elle ne +voulait rien y ajouter; et le public la voyait si rarement porter ses +diamants, qu'il croyait qu'elle y avait renoncé. Bœhmer cependant +s'occupait de la réunion des plus beaux diamants qui se trouvaient dans +le commerce pour en former un collier à plusieurs rangs que sa pensée +secrète destinait à la Reine. Il songeait à le faire proposer à la Reine +par quelque personne de la cour; un gentilhomme de la chambre du Roi +consentait à le présenter au Roi. Le Roi, émerveillé de la beauté des +diamants, accourait l'offrit à la Reine. Mais la Reine assurait le Roi +qu'elle serait désolée d'une telle dépense pour un pareil objet; qu'elle +avait de beaux diamants; que l'usage de la cour était de n'en plus +porter que quatre ou cinq fois par an; et que, tout bien considéré,--on +était alors en guerre,--il valait mieux acheter un vaisseau à la France +qu'un collier à la Reine. Un an après, Bœhmer, ayant échoué dans le +placement de son collier auprès des cours d'Europe, le Roi venait de +nouveau l'offrir à la Reine, et la Reine renouvelait encore une fois ses +refus. Sur ce refus, Bœhmer sollicitait, en qualité de joaillier de la +couronne, une audience de la Reine. Il se jetait à ses pieds, lui +déclarant qu'il était un homme ruiné, qu'il n'avait plus qu'à se jeter +dans la rivière. La Reine répondait à Bœhmer qu'elle ne lui avait point +commandé ce collier qui le ruinait; qu'à toutes ses propositions de +beaux assortiments, elle lui avait déclaré au contraire ne vouloir pas +ajouter quatre diamants à ses diamants. «_Je vous ai refusé votre +collier_, disait en finissant la Reine; _le Roi a voulu me le donner, je +l'ai refusé de même. Ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et +de le vendre, et ne vous noyez pas._» De ce jour, la Reine, mise en +garde contre la répétition de pareilles scènes, évitait Bœhmer, et, pour +mieux l'éviter, donnait toutes ses parures à réparer au valet de chambre +joaillier. Tout semblait terminé pour la Reine, lorsque, le 3 août 1785, +Bœhmer se présentait à madame Campan, réclamant l'argent du collier +acheté par le cardinal de Rohan au nom de la Reine. Madame Campan +informait la Reine de la réclamation de Bœhmer. La Reine, qui avait vu +Bœhmer très exalté, le croyait fou. Mais une entrevue avec Bœhmer, puis +le mémoire de Bœhmer et Bassange, instruisaient bientôt la Reine de +l'achat, fait en son nom, du collier par le cardinal de Rohan et de +l'apposition de sa signature sur le traité. Imaginez à ce coup de foudre +la stupéfaction et la douleur de la Reine! + +Cette douleur, cette stupéfaction éclatent sur le coup avec l'accent de +la vérité la plus sincère dans une lettre de Marie-Antoinette, adressée +à son frère, Joseph II: + + Ce 22 août 1785, + +«_Vous aurez déjà su, mon cher frère, la catastrophe du cardinal de +Rohan. Je profite du courrier de M. de Vergennes pour vous en faire un +petit abrégé. Le cardinal est convenu d'avoir acheté en mon nom, et de +s'être servi d'une signature qu'il a cru mienne, pour un collier de +diamants de seize cent mille francs. Il prétend avoir été trompé par une +Mme Valois de la Mothe. Cette intrigante du plus bas étage n'a nulle +place ici, et n'a jamais eu d'accès auprès de moi. Elle est depuis deux +jours dans la Bastille, et, quoique par son premier interrogatoire elle +convienne d'avoir eu beaucoup de relations avec le C----, elle nie +fermement d'avoir eu aucune part au marché du collier. Il est à observer +que les articles du marché sont écrits de la main du C----; à côté de +chacun le mot «approuvé» de la même écriture qui a signé au bas +«Marie-Antoinette de France.» On présume que la signature est de ladite +Valois de la Mothe. On l'a comparée avec des lettres qui sont +certainement de sa main; on n'a pris nulle peine à contrefaire mon +écriture, car elle ne lui ressemble en rien, et je n'ai jamais signé «de +France.» C'est un étrange roman aux yeux de tout ce pays-ci, que de +vouloir supposer que j'ai pu vouloir donner une commission secrète au +cardinale»_[287]. + +Et qui donc osait se dire son confident? Qui jouait le négociateur dans +cette affaire? L'homme, le seul homme peut-être de France auquel +Marie-Antoinette avait fait vœu de ne pas pardonner; l'homme qui avait +livré Marie-Thérèse aux risées de la du Barry; l'homme qui, à la cour de +Vienne, avait calomnié la fille auprès de la mère, à ce point que +l'impératrice avait envoyé le baron de Neni en France pour s'assurer des +faits; l'homme qui, à la cour de Versailles, n'avait cessé de montrer +l'archiduchesse d'Autriche dans la Reine de France; l'homme qui avait +parlé de la coquetterie de la Reine de façon à manquer à l'épouse de son +roi; l'homme, enfin, dont toute la diplomatie, en France comme à +l'étranger, n'avait été que raillerie et perfidie contre la personne de +Marie-Antoinette; l'homme à qui, au su de la cour, Marie-Antoinette +n'avait jamais daigné adresser la parole, et qu'elle avait réduit à se +glisser honteusement, travesti et déguisé, dans les jardins de Trianon, +pour voir la fête donnée au prince et à la princesse du Nord[288]... +Trouvant cet homme dans cette machination au premier rang et dans le +grand rôle, la Reine imagina que c'était là une nouvelle manœuvre d'une +intrigue honteuse. Elle crut à un complot tramé pour la perdre; et telle +était sa persuasion que, dans l'entrevue avec le Roi et le cardinal, +l'assurance du cardinal lui avait fait penser un moment qu'il allait +indiquer un endroit secret de l'appartement de sa souveraine où il +aurait fait cacher le collier par un homme acheté. Dans sa première +indignation la Reine courut au Roi. Le Roi éclata contre tant +d'impudence. Le baron de Breteuil, servant ses rancunes particulières, +anima encore le ressentiment du Roi et de la Reine, et il fût résolu de +donner à cette grande imposture une éclatante publicité. + +Les conseillers de cette résolution, M. de Breteuil et M. de Vermond, +ont été blâmés. On les a accusés d'avoir livré la Reine à la malignité +du public, d'avoir compromis son honneur dans des débats publics. Et +cependant, si le parti contraire avait été adopté, si les conseils de la +prudence ou plutôt de la timidité eussent prévalu, si l'affaire avait +été étouffée, quelle arme dans les mains des ennemis de la Reine! Quelle +preuve ils eussent tirée contre l'innocence de Marie-Antoinette, de ce +silence, et de cette défiance de la lumière et de la justice! + +Le 15 août, jour de l'Assomption, à midi, toute la cour remplissant la +galerie, le cardinal de Rohan, en rochet et en camail, attendait Leurs +Majestés, qui allaient passer pour aller entendre la messe. Il est +appelé dans le cabinet du Roi, où il trouve la Reine. «Qui vous a +chargé, Monsieur, lui dit le Roi, d'acheter un collier pour la Reine de +France?--Ah! Sire, s'écrie le cardinal, je vois trop tard que j'ai été +trompé!» Le Roi reprend: «Qu'avez-vous fait de ce collier?--Je croyais +qu'il avait été remis à la Reine.--Qui vous avait chargé de cette +commission?--Une dame appelée madame la comtesse de la Motte-Valois, qui +m'avait présenté une lettre de la Reine, et j'ai cru faire ma cour à Sa +Majesté en faisant cette commission.--_Moi, Monsieur?_ interrompt la +Reine, qui tourmentait son éventail, _moi! qui depuis mon arrivée à la +cour ne vous ai point adressé la parole! À qui persuaderez-vous, s'il +vous plaît, que j'ai donné le soin de mes atours à un évêque, à un grand +aumônier de France?_--Je vois bien, répond le cardinal, que j'ai été +cruellement trompé. Je payerai le collier. L'envie que j'avais de plaire +m'a fasciné les yeux. Je n'ai vu nulle supercherie et j'en suis fâché.» +Et le cardinal tire d'un portefeuille le traité portant la signature: +_Marie-Antoinette de France._ Le Roi le prend. «Ce n'est ni l'écriture +de la Reine, ni sa signature: comment un prince de la maison de Rohan et +un grand aumônier de France a-t-il pu croire que la Reine signait +Marie-Antoinette de France? Personne n'ignore que les reines ne signent +que leurs noms de baptême.» Le Roi, présentant alors au cardinal une +copie de sa lettre à Bœhmer: «Avez-vous écrit une lettre pareille à +celle-ci?--Je ne me souviens pas de l'avoir écrite.--Et si l'on vous +montrait l'original, signé de vous?--Si la lettre est signée de moi, +elle est vraie.--Expliquez-moi donc toute cette énigme, reprit le Roi: +je ne veux pas vous trouver coupable; je désire votre justification». Le +cardinal pâlit et s'appuie sur une table. «Sire, je suis trop troublé +pour répondre à Votre Majesté d'une manière...--Remettez-vous, monsieur +le Cardinal, dit le Roi, et passez dans mon cabinet, afin que la +présence de la Reine ni la mienne ne nuisent pas au calme qui vous est +nécessaire. Vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre; +écrivez votre déposition.» Le cardinal obéit. Au bout d'un demi-quart +d'heure il rentre, et remet un papier au Roi. Le Roi le prend en lui +disant: «Je vous préviens que vous allez être arrêté.--Ah! Sire, s'écrie +le cardinal, j'obéirai toujours aux ordres de Votre Majesté, mais +qu'elle daigne m'épargner la douleur d'être arrêté dans mes habits +pontificaux, aux yeux de toute la cour!--Il faut que cela soit»; et, sur +ce mot, le Roi quitte brusquement le cardinal sans l'écouter +davantage[289]. + +Au sortir de chez le Roi, le cardinal de Rohan était arrêté et conduit à +la Bastille. Deux jours après, il en sortait pour assister, en présence +du baron de Breteuil, à l'inventaire de ses papiers. Le 5 septembre +1785, le jugement du cardinal était enlevé à la juridiction des +tribunaux ecclésiastiques, et déféré à la grand'chambre assemblée par +lettres patentes où la volonté du Roi s'exprimait ainsi: + +«LOUIS, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre; à nos amés et +féaux conseillers, les gens tenans notre cour de Parlement, à Paris, +SALUT. Ayant été informé que les nommés Bœhmer et Bassange auroient +vendu un collier au cardinal de Rohan, à l'insu de la Reine, notre très +chère épouse et compagne, lequel leur auroit dit être autorisé par elle +à en faire l'acquisition, moyennant le prix de seize cent mille livres, +payables en différens termes et leur auroit fait voir, à cet effet, de +prétendues propositions qu'il leur auroit exhibées comme approuvées et +signées par la Reine; que ledit collier, ayant été livré par lesdits +Bœhmer et Bassange audit cardinal, et le premier payement convenu entre +eux n'ayant pas été effectué, ils auroient eu recours à la Reine. Nous +n'avons pu voir sans une juste indignation que l'on ait osé emprunter un +nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer, avec une +témérité aussi inouïe, le respect dû à la Majesté royale. Nous avions +pensé qu'il étoit de notre justice de mander devant nous ledit cardinal, +et, sur la déclaration qu'il nous a faite, qu'il avoit été trompé par +une femme nommée la Motte de Valois, nous avons jugé qu'il étoit +indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de ladite dame +de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées +pour découvrir tous ceux qui auroient pu être auteurs ou complices d'un +attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en +attribuer la connoissance pour être le procès par vous instruit, jugé, +la grand'chambre assemblée[290].» + +Le cardinal de Rohan se défendait et se justifiait comme il suit. Au +mois de septembre 1781, madame de Boulainvilliers lui présentait une +femme dont elle était la bienfaitrice, qu'elle avait recueillie et +élevée, madame de la Motte-Valois. La misère de la protégée de madame de +Boulainvilliers, son nom, son sang, sa figure, son esprit, touchaient le +cardinal. Il aidait madame de la Motte de quelques louis. Mais que +pouvait l'aumône contre le désordre de madame de la Motte? Au mois +d'avril 1784, elle obtenait d'aliéner la pension de 1,500 livres +accordée par la cour à la descendante des Valois. Tout donne à croire +que, vers ce temps, des relations s'étaient établies entre le cardinal +et madame de la Motte. Madame de la Motte était entrée dans des secrets +échappés au cardinal, à l'imprudence de sa parole et à la légèreté de +son caractère. Elle le savait las de sa position à la cour, impatient +des amertumes de sa disgrâce et des froideurs méprisantes de la Reine, +ambitieux et bouillant d'effacer son passé, prêt à tout, avec l'ardeur +de la faiblesse, pour rentrer en grâce. Peu à peu, par degrés, autour du +cardinal et par tous ses familiers, madame de la Motte ébruitait +doucement, discrètement, une protection auguste, une grande faveur dont +elle était honorée; confirmant elle-même les propos qu'elle semait, +disant qu'elle avait un accès secret auprès de la Reine, que des terres +du chef de sa famille allaient lui être restituées, qu'elle allait avoir +part aux grâces. Le cardinal, il ne faut pas l'oublier, s'il n'était ni +un niais ni un sot, s'il avait tout le vernis d'un homme du monde et +tout l'esprit d'un salon, le cardinal manquait absolument de ce +sang-froid de la raison et de ce contrôle du bon sens qui est la +conscience et la règle des actes de la vie. Aveuglé par son désir de +rentrer en grâce, il s'abandonnait à madame de la Motte, qui travaillait +sans relâche sa confiance, nourrissait ses désirs, enhardissait ses +illusions par toutes les ressources et toutes les audaces de l'intrigue +et du mensonge. Un jour madame de la Motte disait au cardinal: «Je suis +autorisée par la Reine à vous demander par écrit la justification des +torts qu'on vous impute.» Cette apologie remise par le cardinal à madame +de la Motte, madame de la Motte apportait, quelques jours après, ces +lignes où elle faisait ainsi parler la Reine au cardinal: «J'ai lu votre +lettre, je suis charmée de ne plus vous trouver coupable; je ne puis +encore vous accorder l'audience que vous désirez. Quand les +circonstances le permettront, je vous en ferai prévenir; soyez +discret[291].» + +Et quels soupçons, quelles inquiétudes pouvaient rester au cardinal +après cette impudente comédie d'août 1784, imaginée par madame de la +Motte, où une femme ayant la figure, l'air, le costume et la voix de la +Reine, lui apparaissait dans les jardins de Versailles et lui donnait à +croire que le passé était oublié? De ce jour, le cardinal appartenait +tout entier à madame de la Motte. Les espérances insolentes qu'il osait +concevoir de cette entrevue le livraient et le liaient à une crédulité +sans réflexion, sans remords, sans bornes. Madame de la Motte pouvait +dès lors en abuser à son gré, en faire l'instrument de sa fortune, le +complice de ses intrigues. Elle pouvait tout demander au cardinal au nom +de cette Reine qui lui avait pardonné, non avec la dignité d'une reine, +mais avec la grâce d'une femme. Et c'est dès ce mois d'août une somme de +60,000 livres que madame de la Motte tire du cardinal, pour des +infortunés, dit-elle, auxquels la Reine s'intéresse; et c'est, au mois +de novembre, une autre somme de 100,000 écus qu'elle obtient encore de +lui, au nom de la Reine, pour le même objet. + +Mais de telles sommes étaient loin de suffire aux besoins, aux dettes, +aux goûts, au luxe, à la maison de madame de la Motte. Tentée par +l'occasion, elle songea à faire sa fortune, une grande fortune, d'un +seul coup. + +Bassange et Bœhmer, qui entretenaient tout Paris de leur collier et +battaient toutes les influences pour forcer la main au Roi ou à la +Reine, étaient tombés sur un sieur Delaporte, de la société de madame de +la Motte, qui leur avait parlé de madame de la Motte comme une dame +honorée des bontés de la Reine. Bassange et Bœhmer sollicitent aussitôt +de madame de la Motte la permission de lui faire voir le collier. Elle y +consent, et le collier lui est présenté le 29 décembre 1784. Madame de +la Motte, habile à cacher son jeu, parle aux joailliers de sa répugnance +à se mêler de cette affaire, sans les désespérer toutefois. Au sortir de +l'entrevue, elle se hâte d'expédier, par le baron de Planta, une +nouvelle lettre au cardinal, alors à Strasbourg. Madame de la Motte y +faisait dire à la Reine: «Le moment que je désire n'est pas encore venu, +mais je hâte votre retour pour une négociation secrète qui m'intéresse +personnellement et que je ne veux confier qu'à vous; la comtesse de la +Motte vous dira de ma part le mot de l'énigme[292].» Le 20 janvier 1785, +madame de la Motte fait dire aux joailliers de se rendre chez elle le +lendemain 21; et là, en présence du sieur Hachette, beau-père du sieur +Delaporte, elle leur annonce que la Reine désire le collier, et qu'un +grand seigneur sera chargé de _traiter cette négociation pour Sa +Majesté_. Le 24 janvier, le comte et la comtesse de la Motte rendent +visite aux joailliers, leur disent que le collier sera acheté par la +Reine, que le négociateur ne tardera pas à paraître, et qu'ils avisent à +prendre leurs sûretés. L'affaire avait été engagée pendant l'absence du +cardinal. Madame de la Motte lui apprenait à son retour de Saverne, le 5 +janvier, que la Reine désirait acheter le collier des sieurs Bœhmer et +Bassange, et entendait le charger de suivre les détails et de régler les +conditions de l'achat; elle appuyait son dire de lettres qui ne +permettaient au cardinal qu'une soumission respectueuse. + +Le 24 janvier, le cardinal, à la suite d'une visite des époux de la +Motte, entre chez les joailliers, se fait montrer le collier, et ne +cache pas qu'il achète non pour lui-même, mais pour une personne qu'il +ne nomme pas, mais qu'il obtiendra peut-être la permission de nommer. +Quelques jours après, le cardinal revoit les joailliers. Il leur montre +des conditions écrites de sa main: 1° le collier sera estimé, si le prix +de 1,600,000 livres paraît excessif; 2° les payements se feront en deux +ans, de six mois en six mois; 3° on pourra consentir des délégations; 4° +ces conditions agréées par l'acquéreur, le collier devra être livré le +1er février au plus tard. Les joailliers acceptent ces conditions, et +signent l'écrit sans que la Reine soit nommée. Cet écrit, revêtu de +l'acceptation des joailliers, est remis à madame de la Motte qui deux +jours après le rend au cardinal, avec des approbations à chaque article, +et au bas la signature: _Marie-Antoinette de France._ + +Aussitôt le cardinal, étourdi du succès de sa négociation, de la faveur +dont il croit jouir, du mystère même dont la Reine entoure sa confiance, +écrit aux joailliers que le traité est conclu, et les prie d'apporter +l'objet vendu. Les joailliers, assurés que c'est à la Reine qu'ils +vendent, se rendent aux ordres du cardinal. Le collier reçu, le cardinal +se rend à Versailles, arrive chez madame de la Motte, lui remet l'écrin: +«La Reine attend, dit madame de la Motte, ce collier lui sera remis ce +soit.» En ce moment paraît un homme qui se fait annoncer comme envoyé +par la Reine. Le cardinal se retire dans une alcôve; l'homme remet un +billet; madame de la Motte le fait attendre quelques instants, va +montrer le collier au porteur. L'homme est rappelé. Il reçoit l'écrin. +Il part. + +Le cardinal, convaincu que le collier est remis à la Reine, donne ce +jour même la première preuve de l'acquisition faite par la Reine par +cette lettre: «Monsieur Bœhmer, S. M. la Reine m'a fait connaître que +ses intentions étoient que les intérêts de ce qui sera dû après le +premier payement, fin août, courent et vous soient payés successivement +avec les capitaux jusqu'à parfait acquittement.» Ainsi le cardinal, +enfoncé dans la confiance, n'a pas un doute. Le lendemain, il charge son +heiduque Schreiber de voir s'il n'y aurait rien de nouveau dans la +parure de la Reine au dîner de Sa Majesté. Le 3 février, rencontrant à +Versailles le sieur et la dame Bassange, il leur reproche de n'avoir +point fait encore leurs très humbles remerciements à la Reine de ce +qu'elle a bien voulu acheter leur collier. Il les pousse à la voir, à en +chercher l'occasion, à la provoquer. Toutefois, le cardinal s'étonnait +de ne pas voir la Reine porter le collier, et il partait pour Saverne, +ne soupçonnant rien encore, mais déjà moins hardi dans ses rêves, +presque déçu. Madame de la Motte venait le retrouver à Saverne, et +relevait sa confiance en lui promettant une audience de la Reine à son +retour. Le cardinal, revenu de Saverne, l'audience tardant, la Reine +continuant à ne pas porter le collier, le cardinal s'inquiétait. Il +pressait madame de la Motte. «La Reine trouvait le prix excessif, +répondait madame de la Motte, qui voulait gagner du temps; la Reine +demandait, ou l'estimation, ou la diminution de 200,000 livres. +Jusque-là, ajoutait madame de la Motte, la Reine ne portera pas le +collier.» Les joailliers se soumettaient à la réduction, et madame de la +Motte faisait voir au cardinal une nouvelle lettre de la Reine, dans +laquelle la Reine disait qu'elle gardait le collier, et qu'elle ferait +payer 700 000 livres au lieu de 400 000 à l'époque de la première +échéance, fixée au 31 juillet[293]. + +C'est alors que le cardinal, les joailliers ayant négligé de se +présenter devant la Reine pour la remercier, exigeait d'eux qu'ils lui +écrivissent leurs remerciements. Malheureusement cette lettre de Bœhmer, +reçue par la Reine, lue par elle, tout haut, devant ses femmes +présentes; cette lettre, qui eût pu être une révélation, était +considérée par la Reine comme un nouvel acte de folie de ce marchand qui +l'avait menacée de se jeter à l'eau. La Reine, n'y comprenant rien et +n'y voyant «qu'une énigme du _Mercure_», la jetait au feu. Et qui +pourrait essayer de nier l'ignorance de la Reine? Ne faudrait-il pas +nier cette note écrite au moment où la fraude va être découverte, et +trouvée dans le peu de papiers du cardinal échappés au feu allumé par +l'abbé Georgel? «Envoyé chercher une seconde fois B. (Bœhmer). La tête +lui tourne depuis que A. (la Reine) a dit: _Que veulent dire ces gens +là? Je crois qu'ils perdent la tête_[294].» + +Ceci se passait le 12 juillet. Quelques jours après, madame de la Motte +avertissait le cardinal que les 700,000 livres, payables au 31 juillet, +ne seraient pas payées, que la Reine en avait disposé; mais que les +intérêts seraient acquittés. La préoccupation de ce payement qui manque, +le souci de faire attendre les joailliers, troublent le cardinal. Il +s'alarme. A ce moment, il lui tombe sous les yeux de l'écriture de la +Reine. Il soupçonne. Il mande madame de la Motte. Elle arrive +tranquille, et le rassure. Elle n'a pas vu, dit-elle, écrire la Reine; +mais les approbations sont de sa main, il n'y a pas le moindre doute à +avoir. Elle jure que les ordres qu'elle a transmis au cardinal lui +viennent de la Reine. D'ailleurs, pour lui ôter toute inquiétude, elle +va lui apporter 30,000 livres de la part de la Reine pour les intérêts. +Et ces 30,000 livres, madame de la Motte les apporte au cardinal. Le +cardinal ignore que madame de la Motte les a empruntées sur des bijoux +mis en gage chez son notaire, et tous ses soupçons tombent devant une +pareille somme apportée par une femme qu'il nourrit de ses charités. + +Le 3 août, Bœhmer voyait madame Campan à sa maison de campagne, et tout +se découvrait. Madame de la Motte faisait appeler le cardinal, dont +l'aveuglement continuait sans que cette phrase de Bassange, du 4 août, +l'eût éclairé: «Votre intermédiaire ne nous trompe-t-il pas tous les +deux?» Madame de la Motte se plaignait au cardinal d'inimitiés +redoutables conjurées contre elle, lui demandait un asile, le +compromettait par cette hospitalité, puis le quittait le 5, et se +retirait à Bar-sur-Aube. Elle espérait que l'affaire se dénouerait sans +éclat; elle comptait que le cardinal avait trop à risquer pour appeler +sur son imprudence et sa témérité le bruit, la lumière, la justice. +Compromis avec elle, le cardinal payerait et se tairait, pensait madame +de la Motte[295]. + +Toute cette affaire n'était donc qu'une escroquerie. Encore l'idée n'en +était-elle pas bien neuve. Le scandale n'était pas oublié d'une madame +de Cahouet de Villiers, qui par deux fois, en 1777, imitant l'écriture +et la signature de Marie-Antoinette, s'était fait livrer d'importantes +fournitures par la demoiselle Bertin; puis, réprimandée pour toute +punition et pardonnée par la Reine, fabriquait une nouvelle lettre +signée Marie-Antoinette au moyen de laquelle elle enlevait 200 00 livres +au fermier général Béranger[296]. Une autre intrigue, moins ébruitée, +presque inconnue du public même alors, n'avait-elle pas, quelques années +après, annoncé l'affaire du collier, et montré la voie à l'imagination +de madame de la Motte? Une femme, en 1782, s'était vantée, elle aussi, +d'être honorée de la confiance et de l'intimité de la Reine. Elle +montrait des lettres de madame de Polignac, qui la priait de se montrer +à Trianon. Elle usait du cachet de la Reine, surpris par elle sur la +table du duc de Polignac. A l'entendre, elle disposait de la faveur de +madame de Lamballe; à l'entendre, elle avait par son crédit sur la +Reine, désarmé le ressentiment de la princesse de Guéménée et de madame +de Chimay contre une dame de Roquefeuille. Mêmes mensonges et mêmes +dupes, c'est la même comédie, et, chose inconcevable, c'est le même nom: +l'intrigante de 1782 s'appelait, elle aussi, de la Motte! +Marie-Josèphe-Françoise Waldburg-Frohberg, épouse de +Stanislas-Henri-Pierre du Pont de la Motte, ci-devant administrateur et +inspecteur du collège royal de la Flèche[298]. + + +À l'appui de sa bonne foi de dupe, le cardinal de Rohan apportait la +subite fortune et le soudain étalage de madame de la Motte, ce mobilier +énorme dont Chevalier avait fourni les bronzes, Sikes les cristaux, Adam +les marbres; tout ce train, monté d'un coup de baguette, chevaux, +équipage, livrée; tant de dépenses, l'achat d'une maison, d'une +argenterie magnifique, d'un écrin de 100,000 livres, tant d'argent jeté +de tous les côtés aux caprices les plus ruineux, par exemple à un oiseau +automate de 1,500 livres! La défense du cardinal rapprochait de ces +dépenses les ventes successives de diamants faites par la femme de la +Motte, à partir du 1er février, pour 27,000 livres, 16,000 livres, +36,000 livres, etc.; les ventes de montures de bijoux pour 40 ou 50,000 +livres; les ventes opérées en Angleterre par le mari de madame de la +Motte de diamants semblables à ceux du collier, d'après le dessin envoyé +de France, pour 400 000 livres en argent, ou échangés contre d'autres +bijoux, tels qu'un médaillon de diamants de 230 louis, des perles à +broder pour 1,890 louis, etc.; tous échanges ou ventes certifiés par les +tabellions royaux de Londres. L'éclat de cette fortune et de ces +dépenses, ajoutait la défense, avait été soigneusement dérobé au +cardinal par madame de la Motte. Elle le recevait dans un grenier +lorsqu'il venait chez elle; et le 5 août, lorsqu'elle le quittait pour +aller habiter la maison qu'elle avait achetée à Bar-sur-Aube, elle lui +disait se retirer chez une de ses parentes[299]. + +Madame de la Motte niait tout. Elle niait ses rapports avec les +joailliers, ce bruit de faveur auprès de la Reine répandu par elle, le +récit fait par le cardinal de la remise du collier. Ne voyant son salut +que dans la perte du cardinal, elle imaginait cette fable d'une +influence magnétique de Cagliostro sur le cardinal. C'était à +Cagliostro, suivant elle, que le cardinal avait remis le collier. +C'était Cagliostro qui avait fait prendre au cardinal le comte et la +comtesse de la Motte pour agents, en France et en Angleterre, du +dépècement et du changement de nature du collier. Les deux grands faits +à sa charge, la fausse signature de la Reine sur le marché, et la +comédie de l'apparition de la Reine au cardinal dans le Parc de +Versailles, madame de la Motte les repoussait d'un ton léger. Suivant +elle, «le cardinal ayant toujours gardé le plus grand secret sur cette +négociation qu'il a conduite lui-même, elle ne connaît la négociation +que comme le public, par les lettres patentes du mois de septembre +dernier et le réquisitoire en forme de plaintes du procureur général.» +Quant à la scène du parc de Versailles, elle s'écrie ironiquement dans +son Mémoire: «C'est le baron de Planta qui apparemment aura fait voir à +M. de Rohan, ou lui aura fait croire qu'il voyoit on ne sait quel +fantôme à travers l'une de ces bouteilles d'eau limpide avec laquelle +Cagliostro a fait voir notre auguste Reine à la jeune demoiselle de la +Tour;» et, raillant agréablement le cardinal: «Dans ce rêve extravagant, +M. de Rohan a-t-il donc reconnu ce port majestueux, ces attitudes de +tête qui n'appartiennent qu'à une Reine fille et sœur d'empereur[300]?» + +Une déposition inattendue venait faire justice du persiflage de madame +de la Motte. Un religieux minime déclarait avoir désiré prêcher à la +cour, pour obtenir le titre de prédicateur du Roi. Refusé pour un de ses +sermons soumis au grand aumônier de France, il avait été engagé à se +présenter chez madame de la Motte, qui, lui dit-on, gouvernait le +cardinal et lui obtiendrait cette faveur. Il avait suivi le conseil, +réussi auprès de madame de la Motte, prêché devant le Roi. De là une +grande reconnaissance du religieux, qui devenait l'ami de madame de la +Motte et son commensal habituel. Un jour qu'il y dînait, il avait été +frappé de la beauté d'une jeune personne et de sa ressemblance avec la +Reine. Il se rappelait l'avoir vue reparaître le soir, après une seconde +toilette, avec la coiffure habituelle de la Reine[301]. Sur cette +déposition, sur les recherches de la police, la demoiselle d'Oliva était +arrêtée, le 17 octobre, à Bruxelles, et amenée à la Bastille. +Interrogée, elle confirmait la déposition du père Loth. Un homme, qui +l'avait rencontrée au Palais-Royal, lui avait rendu plusieurs visites. +Il lui parlait de protections puissantes qu'il voulait lui faire +obtenir, puis lui annonçait la visite d'une dame de grande distinction +qui s'intéressait à elle. Cette dame était madame de la Motte. Elle se +disait à la d'Oliva chargée par la Reine de trouver une personne qui pût +faire quelque chose qu'on lui expliquerait lorsqu'il en sera temps, et +lui offrait 15,000 livres. La d'Oliva acceptait. C'était dans les +premiers jours d'août. Le comte et la comtesse de la Motte emmènent la +d'Oliva à Versailles. Ils sortent, puis reviennent, et lui annoncent que +la Reine attend avec la plus vive impatience le lendemain, pour voir +comment la chose se passera. Le lendemain, c'est la comtesse qui +s'occupe elle-même de la toilette de la d'Oliva. Elle lui met une robe +de linon, une robe à l'enfant ou une _gaule_, appelée plus communément +une chemise, et la coiffe en demi-bonnet. Quand elle est habillée, la +comtesse lui dit: «Je vous conduirai ce soir dans le parc, et vous +remettrez cette lettre à un très-grand seigneur que vous y +rencontrerez.» Entre onze heures et minuit, madame de la Motte lui +jetait un mantelet blanc sur les épaules, une _thérèse_ sur la tête, et +la conduisait au parc. En chemin, elle lui remettait une rose: «Vous +remettrez cette rose, avec la lettre, à la personne qui se présentera +devant vous, et vous lui direz seulement: Vous savez ce que cela veut +dire.» Et madame de la Motte ajoute, pour rassurer la d'Oliva, que tout +a lieu avec l'agrément de la Reine: «La Reine sera derrière vous.» +Arrivée au parc, madame de la Motte fait placer la d'Oliva dans une +charmille, puis va chercher le grand seigneur, qui s'approche en +s'inclinant. La d'Oliva dit la phrase, remet la rose... «Vite! vite! +venez!» C'est madame de la Motte qui accourt et l'entraîne[302]. + +Ce démenti, donné à toute la défense de madame de la Motte, n'abattit +point son impudence. Mais bientôt un autre démenti confondait ses +mensonges. Réteaux de Villette, son confident, son secrétaire, arrêté à +Genève, avouait qu'abusé par l'influence de madame de la Motte, par +l'espérance d'une fortune auprès du cardinal, il avait écrit sous la +dictée de madame de la Motte toutes les fausses lettres qui avaient +trompé M. de Rohan. Il avouait qu'il avait tracé, sous ses ordres, les +mots _Approuvé_ en marge du traité de vente du collier, tracé au bas la +signature _Marie-Antoinette de France_[303]. + +Qu'ajouter? La lumière est faite, comme jamais peut-être elle n'a été +faite dans une affaire semblable. Les preuves sont des faits. La vérité, +la duperie du cardinal, l'escroquerie de madame de la Motte, l'innocence +de la Reine, ne sont pas à démontrer: elles éclatent et n'appartiennent +plus à la discussion. Où donc l'opinion, qui ne voulait point de la +lumière, qui ne voulait point de la vérité, qui ne voulait point de +l'innocence de la Reine, était-elle réduite à se réfugier? Où? Dans les +nouveaux mensonges de madame de la Motte, dans les calomnies de son +Sommaire[304]. Que dis-je? Dans le murmure et le balbutiement de ses +réponses, dans les lambeaux de ses interrogatoires infidèlement +rapportés! Il fallait, pour se refuser à l'évidence, abaisser sa foi +jusqu'à ces libelles que publiera la Motte, l'épaule encore rouge du V +de voleuse; il fallait croire à l'authenticité de toutes les lettres de +la Reine, y croire contre la déclaration de Réteaux de Villette, y +croire contre l'aveu du faussaire! il fallait,--car dans ce système la +calomnie doit aller jusqu'au bout de la stupidité,--il fallait supposer +que la signature fausse de la Reine, apposée au traité, y avait été +apposée du gré de la Reine pour arracher le collier à Bœhmer, et +demeurer libre de tout engagement. Il fallait admettre que la scène du +parc avait été commandée par la Reine à la d'Oliva, pour se donner le +divertissement de voir jouer à une courtisane le rôle d'une Reine de +France. Il fallait admettre enfin que les diamants vendus par le comte +de la Motte avaient été vendus par l'ordre de la Reine, pour dénaturer +le collier et en réaliser l'argent en le dissimulant aux vendeurs! + +Aujourd'hui, pour douter et faire douter encore, à quoi l'historien +est-il contraint? Il lui faut accepter les affirmations haineuses de +l'abbé Georgel, qui ne pardonne pas à la Reine d'avoir été chassé de +l'ambassade de Vienne par le baron de Breteuil. Il lui faut s'appuyer +sur ces Mémoires du comte Beugnot, l'ami, la dupe et le confesseur des +fables de madame de la Motte; il lui faut enfin, renonçant au contrôle +de l'histoire, et, dans le récit de cette imposture, abusé par une +imposture, baser son récit et sa conviction sur des Mémoires apocryphes, +sur ces _Mémoires de mademoiselle Bertin_, dont les éditeurs eux-mêmes +ont reconnu la fausseté et la supercherie[305]. + + * * * * * + +Le procès est à sa fin. Madame de la Motte, qui a cherché son salut dans +la comédie d'une subite folie, le cherche dans les insinuations +perfides, puis dans l'audace et l'intimidation de la calomnie. Elle +espère se sauver en accusant la Reine, ou du moins échapper à l'infamie +en se faisant passer auprès de l'opinion pour la victime d'une intrigue +de cour. Derrière elle, la poussant dans cette voie, l'enhardissant à +menacer, il y a les Rohan humiliés et qui voudraient au moins +compromettre l'honneur de la Reine avec l'honneur du cardinal; il y a +madame de Marsan, visitant et travaillant les parlementaires, M. de +Vergennes et ses ressentiments mal étouffés, et tout le parti des +ennemis de la Reine[306]. En face de madame de la Motte il y a le +parlement, qui ne lui impose pas silence. + +Le procureur général donne ses conclusions. Elles portent, contre le +cardinal: «Qu'il sera tenu de déclarer à la chambre, en présence du +procureur général, que témérairement il s'est mêlé de la négociation du +collier, sous le nom de la Reine; que plus témérairement il a cru à un +rendez-vous nocturne à lui donné par la Reine; qu'il demande pardon au +Roi et à la Reine en présence de la justice; + +Tenu de donner, sous un temps déterminé, la démission de la charge de +grand aumônier; + +Tenu de s'abstenir d'approcher, à une certaine distance, des maisons +royales et des lieux où serait la cour; + +Tenu de garder prison jusqu'à l'exécution pleine et entière de +l'arrêt[307].» + +Cette humiliation n'eût été que juste; elle importait à l'honneur de la +Reine comme à la dignité de la couronne de France. Sans doute le +cardinal était pur de la fraude; mais il était coupable d'imprudence et +de présomption. Il avait été l'instrument du scandale, le héros du roman +de madame de la Motte. Son illusion avait insulté la vertu de la femme +de son roi; il avait porté le soupçon autour du trône; il avait +compromis la royauté. + +Mais les influences, les manœuvres, les passions, la voix des Robert +Saint-Vincent, des Barillon, des Morangis, des d'Outremont, des Hérault +de Sechelles et des Freteau, l'emportaient dans cette cause sur les +intérêts de la justice et les droits de la royauté: vingt-six voix +contre vingt-trois repoussaient les injonctions du procureur +général[308]. Le jugement qui condamnait Jeanne de Valois de Saint-Remy +de Luz, femme de la Motte, à être battue et fustigée nue de verges, +flétrie de fer chaud et détenue à perpétuité à la Salpêtrière, +déchargeait «Louis-René-Édouard de Rohan des plaintes et accusations +contre lui intentées à la requête du procureur général, et ordonnait que +les Mémoires imprimés pour Jeanne de Saint-Remy de Valois de la Motte +seraient et demeureraient supprimés, comme contenant des faits faux, +injurieux et calomnieux audit cardinal de Rohan[309].» + +Regardez pourtant ces juges qui acquittent le cardinal de Rohan, ces +juges qui font pleurer la Reine[310]: encore deux ans, et dans cette +même assemblée ils s'élèveront contre la royauté de Louis XVI, et +brigueront comme un honneur l'exil du duc d'Orléans. Regardez ce peuple +des halles, qui applaudit au triomphe du cardinal, à l'humiliation de la +Reine[311]: c'est le peuple qui va remplir le Tribunal révolutionnaire +et applaudir au bourreau! + + + + +VII + +Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des +insultes.--Découragement de la Reine; sa retraite à Trianon.--L'abbé de +Vermond, conseiller de la Reine. Plans politiques de l'abbé de Vermond +et de son parti.--M. de Loménie de Brienne au ministère.--La Reine +dénoncée à l'opinion publique par les parlements.--Retraite de M. de +Brienne.--Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la +Reine.--Ouverture des états généraux. + + +Deux ans avant la révolution, l'impopularité de M. de Calonne retombant +sur la Reine, l'impopularité de la Reine arrivait à un tel point qu'en +août 1787 le portrait de la Reine, de la Reine entourée de ses enfants, +n'était pas exposé aux premiers jours de l'exposition, de peur des +outrages de la populace! Ce portrait, tout plein de tristesse, qui +semblait plutôt le deuil de la mère que le triomphe de la maternité, +cette grande scène de famille sans jeux, sans joies d'enfants, où +Madame, déjà sérieuse, penchée sur la Reine, cherchait à dissiper les +ennuis de son front; où le duc de Normandie, assis sur les genoux de sa +mère, n'avait pas ce rire d'enfant dont parle Virgile, et qui commence à +parler aux mères; où cet autre fils de la Reine, déjà bien près de la +mort, le Dauphin, montrait la bercelonnette vide de sa sœur, Béatrix de +France, la seconde fille de Marie-Antoinette, morte à un an; où la Reine +elle-même semblait avoir été peinte dans le moment où la consolation de +ceux qui lui restaient n'avait point encore effacé sur son visage le +regret de celle que Dieu venait de lui enlever; ce portrait de madame +Lebrun, où tout parlait de la douleur d'une mère, on n'osait quelque +temps le risquer au Salon du Louvre[312]! + +La Reine renonçait alors à Paris, à ses spectacles, au spectacle des +bouffons, qu'elle aimait tant. Désolée, découragée, elle renvoyait +mademoiselle Bertin, elle quittait ses goûts et ses plaisirs; elle se +sauvait à Trianon, et s'y retirait avec ses larmes. Que ce théâtre de +tant de jeux, que le ton même des invitations de la Reine était +maintenant changé! Appelant ceux qui l'aimaient auprès d'elle, la Reine +écrivait à Madame Élisabeth: «_Nous pleurerons sur la mort de ma pauvre +petite ange... J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le +mien_[313]...» + +Tout le courage de Marie-Antoinette, tout son amour de la vie, ce n'est +plus que ce bel enfant, son dernier né, le duc de Normandie, pauvre +enfant venu au monde sans acclamations, sans vivats, bercé au refrain de +la calomnie, et que la Reine aime d'autant plus. Toute son âme, c'est +l'âme de sa fille, qu'elle guide à ses vertus, à la bienfaisance, à la +charité. + + * * * * * + +M. de Calonne ne pouvait être gardé plus longtemps. La Reine, qui +n'avait fait que l'accepter, ou plutôt le subir; la Reine, sans +confiance dans le ministre, sans autre reconnaissance pour l'homme que +celle d'une certaine courtisanerie à laquelle les ministres du Roi ne +l'avaient guère habituée; la Reine était encore entraînée par les +dangers de sa situation, par l'incertitude et le peu de suite de la +volonté du Roi, par cela enfin qu'elle appelait elle-même la _fatalité +de sa destinée_[314], à remplacer M. de Calonne et à faire un nouveau +ministre. Mais les exigences du parti Polignac avaient été pour elle un +avertissement et une leçon. Dans la bonne foi de son esprit, dans la +naïveté et la sincérité de son désir du bonheur de la France, +Marie-Antoinette s'abandonna à l'expérience et à la tutelle d'un homme +qu'elle voyait sans entourages et sans créatures, lié à sa fortune par +un dévouement sans réserve et par le partage des mêmes inimitiés, +attaché enfin à une certaine humilité de position qui lui défendait +l'abus de l'influence. Quoi de plus excusable que ce choix fait par +Marie-Antoinette de l'abbé de Vermond pour conseiller? Il a pris la +confiance de l'archiduchesse d'Autriche à l'heure de son enfance; il +s'est avancé et établi dans ses premières impressions; il a été le +confesseur de la pensée et du cœur de la Dauphine, puis de la Reine, le +dépositaire des secrets de la mère et de la fille, de Marie-Thérèse et +de Marie-Antoinette, le confident et le consolateur de ces larmes et de +ces inquiétudes qu'une Reine doit cacher à une cour, taire même à +l'amitié. M. de Vermond avait partagé les chagrins de la Reine, les +froideurs de Louis XVI, jusqu'au jour où son frère Vermond avait sauvé +la mère de Marie-Thérèse-Charlotte de France, jusqu'au jour où le Roi, +lui parlant pour la première fois, le chargeait de préparer +Marie-Antoinette à la mort de Marie-Thérèse[315]. D'autres mérites de +l'abbé étaient, aux yeux de la Reine, les antipathies de Mesdames tantes +pour M. de Vermond, et cette façon d'exil infligé au zèle de ses efforts +pour la rentrée du duc de Choiseul aux affaires, lors de la naissance de +Marie-Thérèse Charlotte. La jalousie même des favorites, la jalousie de +l'amitié si peu exigeante de madame de Lamballe[316], semblaient +garantir à la Reine la sincérité de l'amitié de M. de Vermond. Les +représentations prophétiques presque adressées par l'abbé de Vermond à +la Reine, lors de la faveur de madame de Polignac, assuraient la Reine +et de son attachement sans crainte et de sa raison sans faiblesse. La +Reine trouvait encore dans la tournure familière de l'esprit de M. de +Vermond, dans cette brutalité du verbe quasi rustique qui jugeait et +brusquait avec le bon sens les ministères et les systèmes, une grande +raison de confiance. Puis M. de Vermond n'était pas un homme de +réaction, comme l'ont peint les pamphlets de la Révolution. Il +applaudissait alors aux plans de M. Necker; il confessait au fond de +lui-même la religion courante des esprits, les théories de réformes; il +se tenait entre l'opinion publique et ses ennemis. Par-dessus toutes ces +vertus et tous ces avantages de directeur de la conscience politique +d'une Reine, l'abbé de Vermond avait, aux yeux de la Reine, une qualité +rare, la modestie de l'ambition, et rien ne la rassurait plus que +l'engagement pris par lui de ne prétendre à aucun haut poste +ecclésiastique. Marie-Antoinette ne savait pas que l'abbé avait +l'ambition et l'orgueil de son temps, l'orgueil de ne rien être et +l'ambition de tout faire. Que lui faisait la place et le personnage? Il +voulait le rôle et l'influence. Il visait depuis dix-sept ans à la +position d'un Dubois sans portefeuille, ce grand ambitieux qui disait de +Dubois: «Il eût dû faire des cardinaux, et ne jamais le devenir[317].» +L'abbé de Vermond parvenait à son but[318]: il faisait un ministre de +l'archevêque qui l'avait désigné à M. de Choiseul pour l'éducation de la +fille de Marie-Thérèse. Mais, en faisant entrer M. de Loménie de Brienne +au ministère, l'abbé de Vermond n'acquittait pas seulement une dette de +reconnaissance, il ne faisait pas seulement une créature de son +bienfaiteur: il introduisait au ministère un système politique qui était +son plan et le rêve de quelques membres du clergé. + +Que voulaient l'abbé de Vermond et ses amis? Hommes d'Église, ils +voulaient le salut du royaume par l'Église. Ils voulaient étendre à +l'État ce nouveau genre d'épiscopat qui embrassait le régime économique +et politique d'un diocèse; élever jusqu'aux affaires, jusqu'au +gouvernement temporel, ce personnage inconnu jusqu'alors dans la +monarchie française: _l'évêque administrateur._ Mais ces hommes +d'Église, dans ce siècle où les vertus même d'un Malesherbes étaient +hors de l'Église, appartenaient au siècle. Atteints de cet _empirisme +civil_, l'épidémie du temps, ils avaient imaginé, pour conduire les +idées de leur génération, de s'appuyer sur elles. Leur moyen était une +sorte d'apostolat philosophique; leur objet, la guerre aux erreurs +gouvernementales; leur principe, le bonheur public, qu'ils disaient la +véritable, la seule religion d'un État[319]. Toutefois, cette +philosophie, ces principes avaient chez eux le relâchement, les +facilités et les accommodements de l'époque et des mœurs qui les +entouraient. Croyant au mieux matériel de l'humanité, ils ne +s'aveuglaient point sur l'amélioration des hommes, qui, selon eux, «ont +été, sont et seront toujours des hommes.» Aussi les jugements sévères, +les alarmes sur l'abaissement des âmes, sur l'abandon et le décri de la +discipline morale de la nation, leur paraissaient une sorte de +jansénisme étroit et indigne d'un homme d'État. Ils jugeaient une +invention dénuée de fondement la distinction d'époques où les nations +florissent par les bonnes mœurs, et d'époques où elles dégénèrent par +les vices[320]. En un mot, ces singuliers successeurs des Ambroise et +des Chrysostome ne répugnaient pas à allier l'illusion à la corruption +du dix-huitième siècle, et ils entendaient gouverner avec les idées d'un +Turgot et la science des hommes d'un Maurepas. + +L'erreur de ce projet impraticable, impraticable surtout à des hommes +d'Église, livrait la Reine aux vengeances et aux colères du parti de +l'archevêché, aux dénonciations des lettres adressées à M. de Marbeuf: +«On dit que le favori, le lecteur, l'instituteur de la Reine, l'abbé de +Vermond, vous fait la loi comme aux autres. On dit qu'il dispose des +places comme des bénéfices, et est guidé par une puissance invisible (la +Reine) cachée derrière le rideau[321].» Puis se trahissait d'abord, +éclatait bientôt la déplorable insuffisance du ministre, qui, dans ses +débats avec les parlements, découvrait la Reine, ameutait les passions +contre elle, et l'abandonnait à l'opinion publique. Les fautes et les +dilapidations du passé, l'embarras des finances, les malheurs de la +politique, tout alors était attribué à la Reine; tous l'accusaient du +présent, des sévérités nouvelles du Roi, de l'exil des parlements; et il +semblait que les parlements portassent la voix de la France au pied du +trône, quand ils osaient dénoncer la Reine à Louis XVI: «De tels moyens, +Sire, ne sont pas dans votre cœur; de tels exemples ne sont pas dans les +principes de Votre Majesté; ils viennent d'une autre source[322]...» + +La Reine voyait qu'elle avait été déçue par la haute opinion du génie de +M. de Brienne, dans laquelle elle avait été entretenue de si longue +main; déçue par les assurances de M. de Vermond, déçue par les promesses +de son candidat, l'abondance de sa parole, la présomption de son +orgueil. La déclaration du déficit, l'échec de la cour plénière, l'échec +du lit de justice, enfin la déclaration du lit de justice, enfin la +déclaration du 8 août 1788, qui convoquait les états généraux pour le +1er mai 1789, apprenaient à la Reine qu'il était aussi dangereux de +recevoir des ministres de la main de l'abbé de Vermond que de la main +des Polignac. Elle faisait elle-même appeler l'archevêque et lui +demandait de se retirer, adoucissant sa disgrâce par le témoignage et +les preuves de sa reconnaissance[323], voulant payer, sinon les talents +du ministre, au moins de ses tentatives, ses efforts, son dévouement. La +Reine se soumettait. Elle trompait l'opinion qu'on pouvait avoir de son +caractère, l'attente de résistances et de luttes, possibles encore à ce +moment: elle s'humiliait devant la volonté de la nation; et, loin +d'entraîner le Roi aux résolutions extrêmes, la Reine, oubliant les +écrits par lesquels, depuis sa sortie du ministère, M. Necker s'était +aliéné sa protection et ses sympathies, la Reine faisait l'intermédiaire +du retour de l'ancien ministre. M. Necker était introduit chez la Reine +avant d'entrer chez le Roi, et c'était la Reine qui, par ses plaintes +sur le malentendu entre la France et elle, par les vives expressions de +son désir de rentrer en sa faveur, dans son amour, emportait +l'acceptation de M. Necker. L'appui donné par la Reine à M. Necker fut +franc, loyal, entier à ce point qu'il amena un refroidissement entre la +Reine et le seul ami resté fidèle à son amitié, le comte d'Artois; le +comte d'Artois, combattant la double représentation du tiers contre la +Reine, ralliée à l'opinion publique, à la popularité de M. Necker, à la +Révolution qui commence[324]. + +Les états généraux s'ouvraient le 4 mai à Versailles, et les femmes du +peuple, voyant passer la Reine, la saluaient de cris si furieux: «Vive +le duc d'Orléans!» qu'il fallait soutenir la Reine prête à +s'évanouir[325]. + + + + +LIVRE TROISIÈME + +1789-1793 + + + + +I + +Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du +Roi, de Madame Élisabeth, de Madame, de la comtesse d'Artois, de +Mesdames tantes, de Monsieur, du comte d'Artois.--Les princes du sang: +le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de +la Marche.--Le duc d'Orléans.--La Reine et les salons; le Temple, le +Palais-Royal, etc.--La Reine et l'Europe.--L'Angleterre. --La +Prusse.--La Suède.--L'Espagne et Naples.--La Savoie, etc.--L'Autriche. + + +La Révolution commence. + +Il convient de montrer d'abord la position de la Reine; de chercher ses +appuis, ou du moins ses consolations contre les passions déchaînées d'un +peuple; de dire sa situation vis-à-vis de son mari, de sa famille, des +salons, des puissances, de Versailles, de Paris, de l'Europe. + +Louis XVI aimait la Reine. Il l'aimait d'un amour que les Bourbons +n'avaient accordé jusqu'alors qu'à leurs maîtresses; et c'est une +remarque fort juste d'un contemporain, qu'en héritant d'un pareil amour, +Marie-Antoinette avait aussi hérité des haines et des ennemis d'une +maîtresse de Roi[326]. La malveillance publique, qui avait si longtemps +consolé les reines de France des infidélités de leurs époux, s'était +attaquée à l'épouse dont le règne succédaient à l'influence des +Pompadour et des du Barry. Cependant, si dans ce ménage de deux esprits +dissemblables, la volonté et le caractère l'avaient emporté, si Louis +XVI s'était soumis, s'il recourait aux conseils de la Reine, c'était +avec le secret dépit et la défiance préconçue des natures faibles, qui +ne veulent que se débarrasser de la responsabilité de l'insuccès. Il +abandonnait les idées de la Reine, puis y revenait brusquement et +paraissait y retomber. À peine s'était-il confié, qu'il se reprenait +encore. C'étaient à tout moment des arrêts, des retours, des inerties +qui défaisaient en lui les résolutions de la Reine. Ainsi la faiblesse +même de Louis XVI le faisait incapable d'obéir et le dérobait à la +soumission, sans que son cœur, aujourd'hui tout entier à la Reine, eût +jamais part à son humeur. + +Seule, parmi les femmes de sa famille, Madame Élisabeth, libre des +inimitiés qui avaient entouré son enfance, échappant à son éducation et +suivant sa belle âme, montrait son amitié, par son dévouement à la femme +de son frère, la facile victoire de tant de grâces, quand elles ne +rencontraient ni les préventions des intérêts, ni les haines des partis. + +Les deux belles-sœurs de la Reine, Madame, femme de Monsieur, et la +comtesse d'Artois, jalouses toutes deux de la Reine, envieuses de cette +domination enchantée de sa bonté et de son esprit, étaient allées +grossir le parti de Mesdames tantes, et lui avaient apporté deux +hostilités qui empruntaient leurs nuances et leur gradation à la +tournure de leurs caractères et à l'hostilité de leurs maris. La passion +de la comtesse d'Artois était un peu retenue par l'attachement du comte +d'Artois pour sa belle-sœur. La passion de Madame, au contraire, était +excitée et encouragée par les propos et la guerre de méchancetés de +Monsieur contre la Reine. Mille chocs journaliers, les moindres +incidents, les plus petits prétextes à fâcherie, les affronts +imaginaires, un mot de la Reine à Madame sur la conduite équivoque de +madame de Balbi et le tort qu'elle avait de l'attacher à sa personne, un +geste même, un air, rien ne se perdait dans cette mémoire sans pardon où +germait la rancune. Un jour Madame ne disait-elle pas à +Marie-Antoinette: «Vous ne serez que la Reine de France, vous ne serez +pas la Reine des Français[327].» Les contrariétés de la Reine de ce côté +de sa famille allaient, en 1782, jusqu'à prendre sur sa santé. Effrayés +de sa mélancolie que rien ne pouvait distraire, de son indifférence sur +toutes choses, de cet amaigrissement qui la menaçait d'une maladie de +langueur, les amis de la Reine ne cachaient pas leur espérances que la +demande, pour le Dauphin, de l'appartement de Monsieur et Madame forçât +le ménage à quitter Versailles et à se retirer au Luxembourg[328]. + +Mesdames, réduites à leur cour de Bellevue et y cachant leur défaite, +sans influence dans les affaires et ne gouvernant rien, frappées dans le +présent et dans l'avenir par l'amour du Roi pour la Reine, ne parvenant +à l'oreille du Roi et ne l'occupant qu'un jour de mardi gras où tout le +monde dansait[329], Mesdames boudaient et murmuraient. Unies à Madame +Louise, la carmélite de Saint-Denis, que sa haine contre l'Autriche +emportait jusqu'à troubler un couvent de religieuses autrichiennes[330]; +à Madame Louise, que Louis XVI avait été obligé de venir réprimander en +personne, lui intimant l'ordre de ne plus se mêler des affaires du +ministère[331], Mesdames se remuaient et se vengeaient dans l'ombre. Un +choix, une idée de la Reine leur étaient-ils rapportés, elles avaient, +pour calomnier les actes ou les vues de la Reine, deux formules +invariables, tantôt celle-ci: «Nous serions bien surprises qu'elle +pensât comme mon père ou comme mon frère;» tantôt celle-là: «Nous la +surprenons tous les jours avec de nouvelles opinions contraires à la +maison de France[332].» Enfin, dans ce néant et ce supplice de leur +position, éloignées de la cour, éloignées du Roi, et ne pouvant le +disputer à la Reine, ne pouvant même pas lutter en face, Mesdames +s'abaissaient à appuyer ce Mémoire du commerce de Lyon qui accusait la +Reine et son amour des robes blanches de la misère du commerce de la +France[333]. Mesdames étaient réduites à faire le procès à la simplicité +de la Reine; elles oubliaient qu'hier elles n'avaient pas assez de +reproches pour le luxe de sa toilette. + +Les beaux-frères de la Reine... Il est triste de le dire, c'était parmi +les frères du Roi que la Reine avait trouvé le pire de ses ennemis: j'ai +nommé Monsieur; Monsieur, dont toute la conduite privée, dont toute la +conduite politique n'avait été jusqu'alors qu'une critique de la vie de +la Reine et un persiflage de son rôle. Marie-Antoinette tout entière à +sa jeunesse et au plaisir, Monsieur affichait une piété de montre et de +spectacle. Versailles en fêtes, il allait au Calvaire. Libre et sans +religion d'esprit, facile aux nouveautés, penché de nature vers la +popularité et ses flatteries, Monsieur se détourne de son caractère et +de ses idées. Dès que l'appui donné par Marie-Antoinette au +rétablissement des parlements exilés acquiert à la Reine les +applaudissements de la nation, Monsieur se jette dans le parti de la +résistance à l'opinion, dans le système du droit absolu de la volonté +royale. Dès que la Reine touche à la politique, Monsieur ne quitte plus +le crayon ni la plume: il ne fait que répandre la caricature et la +satire, promener l'insulte et le discrédit de l'ironie sur les amis de +la Reine, ses ministres, ses idées, ses illusions[334]. + +La Reine avait trouvé un ami parmi les hommes de sa famille. Cet ami +avait partagé ses jeux et lui avait fait partager ses plaisirs[335]; il +avait fait cause commune avec ses goûts, il s'était uni à ses désirs, il +s'était associé à ses amitiés[336], il avait soutenu ses +reconnaissances; pour lui plaire, il n'avait pas craint d'aller jusqu'à +se compromettre, se dévouer presque. Mais cet ami, le malheur des +circonstances l'éloignait d'elle. Travaillé par Vaudreuil, cédant aux +insinuations des Polignac que les froideurs de la Reine jetaient dans le +salon et dans la familiarité d'un frère aimé tout à coup du Roi, le +comte d'Artois embarrassait le ministère Brienne et aidait à sa chute. +Puis, le jour où s'ouvrait la Révolution, le voilà encore séparé de la +Reine, en dissentiment avec ses vœux de conciliation et de satisfaction +aux exigences nationales, en lutte sur la grande question de la +représentation du tiers, que la Reine juge contre lui en faveur du +tiers. Le comte d'Artois est déjà entouré. Il commence à appartenir à +ces conseils des Calonne et des Vandreuil qui feront de lui, sans qu'il +en ait la conscience et le remords, un des grands périls de la Reine +pendant la Révolution. + +Les princes du sang gardaient encore contre la Reine le ressentiment du +pas qu'avait voulu prendre sur eux son frère, l'archiduc Maximilien. Le +beau-père de la princesse de Lamballe, le duc de Penthièvre seul était +dévoué à la Reine; mais, vivant loin de la cour, retiré en renfermé dans +ses terres, il ne pouvait servir la Reine que de bien loin. Puis ses +vertus mêmes, par leur douceur, par leur bienveillance, par leur +sainteté, manquaient, non sans doute de courage, mais d'autorité et de +commandement. Pauvre prince! né pour d'autres temps, et qui devait céder +à la Révolution, avec cette patience affligée et cet abandon de lui-même +que nous révèle cette lettre à son curé: «... Je puis encore moins +m'exposer à me compromettre perdés s'il vous plaît les idées que vous +avez reçues sur l'autorité des possesseurs de la maison que j'ai dans +votre paroisse: je suis maintenant citoyen, on ne peut rien +ajouter...[337].» + +Le prince de Condé, l'ami de Mesdames, qui s'était enfermé avec Mesdames +tout le temps de leur petite vérole[338], le confident de Mesdames, leur +allié, le prince de Condé ne pouvait pardonner à Marie-Antoinette de +n'avoir point voulu recevoir à la cour sa maîtresse, madame de Monaco; +et les familiers de Versailles représentaient ce prince à la Reine comme +un personnage tenace, obstiné, ambitieux, ténébreux même, et heureux de +faire naître des dangers[339]. Le duc de Bourbon, trop pauvre d'esprit +et trop paresseux de tête pour faire ses opinions lui-même, pensait +comme on hérite: il acceptait les inimitiés de son père, aigries encore +en lui par l'intérêt et la sollicitude fraternelle donnés par +Marie-Antoinette, lors de son duel, à son adversaire, le comte d'Artois. + +Le fils du prince de Conti, le comte de Lamarche, ce prince qui avait +compromis d'une façon honteuse son nom et les traditions d'opposition de +son père dans le parti Terray et Maupeou, le comte de Lamarche, après +avoir insulté M. de Choiseul et déserté Versailles, se contentait de +faire à la Reine la même cour que son père, l'abordant et la saluant en +Parisien dans les corridors de l'Opéra[340]. Bientôt il lui faisait la +guerre, en se déclarant contre les ministres Calonne et Brienne; et +demain, dans le danger de la monarchie, la Reine verra ce valet de +l'opinion «demander pardon à tout le monde d'un titre qui le fait mourir +de peur[341].» + +Le duc d'Orléans... hélas! que de faiblesse en celui-ci, dont la haine +même fut une faiblesse! Tête et cœur, tout en lui était trop petit pour +une telle passion. Mais quel travail de ses conseillers, quel complot +des intérêts particuliers s'empressant à forcer sa conscience et sa +nature! Ç'avait été une œuvre souterraine, lente et patiente, qui avait +changé en une inimitié ulcérée et saignante cette amitié du duc de +Chartres avec la Reine, assez vive un moment pour avoir été calomniée. +Louis XVI n'avait jamais eu ces bonnes dispositions de la Reine; dès le +commencement de son règne, il avait montré son éloignement pour le duc, +sa mauvaise humeur contre les amis du duc. Ces sentiments de Louis XVI, +qui forçaient Marie-Antoinette à éloigner ce prince du sang de sa +familiarité, étaient montrés au prince comme l'ouvrage et la joie de la +Reine. Dès lors ce fut la Reine qui fut coupable, au dire des amis du +prince, de tous ses échecs et de tous ses affronts. C'était la Reine qui +encourageait les satires contre le duc à propos du combat d'Ouessant; la +Reine qui l'empêchait d'obtenir la charge de grand amiral de France; la +Reine qui lui valait cette épigramme, la nomination de colonel général +des husards; la Reine encore qui avait fait manquer le mariage d'un de +ses fils avec Madame[342]. Puis, quand cette rancune, chaque jour +excitée, remplit toute l'âme du duc d'Orléans et parut l'agrandir, les +conseillers y jetèrent peu à peu l'avenir, les espérances lointaines, +les idées qui sont des tentations, les rêves qui épouvantent d'abord et +qui finissent par sourire les ambitions monstrueuses... À la seconde +grossesse, le duc d'Orléans jurait, et avec quels outrages à la Reine! +que jamais le Dauphin ne serait son roi[343]. Marie-Antoinette, blessée +de ses insolences, se vengeait de lui avec le ridicule; et elle faisait +dire par le roi au prince qui descendait à être l'entrepreneur de son +Palais-Royal: «Comme vous allez avoir des boutiques, on ne pourra guère +espérer de vous voir que les dimanches[344]!» Les Biron, les Liancourt, +les Sillery, les Laclos, recevaient et échauffaient le prince, tout +furieux et tout honteux encore des rires de Versailles; ils lui +parlaient d'audace, de vengeance, d'exil de la _grande dame_ en +Allemagne[345]. Et le 4 mai 1789, abusant de l'homme, ils essayaient +déjà la couronne au prince. + +Par le Temple, salon du prince de Conti, par le Palais-Royal, salon du +duc d'Orléans, par ces deux salons du monde intelligent, la Reine +trouvait, au plus haut de la meilleure société de Paris, deux centres +ennemis, dont l'un devait jusqu'à sa mort rallier les calomnies et les +conjurations contre elle. Au-dessous du Palais-Royal, au-dessous du +Temple, parmi tous les salons ouverts à la Révolution, depuis le salon +de madame Necker, qui avait recueilli les philosophes de madame +Geoffrin, jusqu'au salon de madame la duchesse d'Anville, qui +accueillait Barnave[346], il en était beaucoup de plus hostiles encore à +la personne de la Reine qu'aux idées de la contre-révolution: c'étaient +les salons des femmes de la cour qui avaient eu à souffrir, pour elles +ou leurs amis, de la faveur de madame de Polignac, et aux dépens +desquelles la Reine avait bâti cette grande fortune, sans se soucier de +leur amoindrissement. Et que de cercles de conversation autour de la +Reine, dans sa maison même, où la conversation était une malice et une +vengeance! Combien de femmes ne commandaient pas mieux à leurs +ressentiments que la femme du premier écuyer de la Reine, dont la +survivance, espérée par son cousin le vicomte de Noailles, avait été +donnée à M. de Polignac! Combien de maîtresses de maison, comme madame +de Tessé, laissaient faire à leurs amis et menaient elles-mêmes, avec +les grâces méchantes de leur sourire et la philanthropie sentimentale de +leur temps, la guerre de la déclamation, de la causerie et de l'esprit +français contre la Reine de France[347]! + +Le malheur voulait qu'à l'animosité des courtisans lésés et jaloux il se +joignît l'ingratitude et la trahison des courtisans favorisés et +comblés, des familiers, des amis. Ce n'était point assez, contre la +Reine, de l'hostilité de toutes les grandes familles, les Montmorency, +les Clermont-Tonnerre, les la Rochefoucauld, les Grillon, les Noailles; +ses protégés eux-mêmes, ses commensaux, ses hôtes de Trianon lui +faisaient défaut et manquaient à ses périls. Le grand exemple de la +princesse de Tarente n'était guère imité. La duchesse de Fitz-James +partait pour l'Italie[348]. Le prince d'Hénin, que les grâces de +Marie-Antoinette avaient trouvé si bas, faisait le sourd au silence de +mépris qui l'accueillait au château[349]. La comtesse de Coigny, dont le +nom seul rappelle une telle dette de reconnaissance, méritera, au retour +de Varennes, que la presse royaliste l'accuse[350] d'avoir encouragé +l'insulte sur la place Louis XV. Il était des ducs comme le duc d'Ayen. +Un prince qu'une lettre de Louis XVI accuse de surveiller son Roi, le +prince de Poix, aux journées d'octobre, la Reine en danger, passait sur +son uniforme une redingote qui le dérobait également, dit Rivarol, à la +honte et à la gloire. + +Que si maintenant l'historien embrasse d'un coup d'œil plus large la +position de la Reine; si, laissant tout ce qui l'approche, il cherche +tout ce qui l'environne; s'il va plus loin que Versailles, que Paris, +que la France; s'il interroge l'Europe, il demeurera effrayé des +dispositions hostiles des cours, et de la fatalité qui fait, à tous les +coins du monde, tant d'ennemis à cette malheureuse princesse. Il verra +qu'il est dans les intérêts et presque dans les nécessités de la +politique européenne de refuser à Marie-Antoinette le bénéfice de +l'appui moral, de la laisser désarmée et sans secours, de la ruiner par +l'action continue et le langage commandé d'un corps diplomatique à peu +près unanime; de l'abandonner enfin à la révolution, et de permettre +qu'elle meure. + +L'Angleterre était au premier rang des puissances ennemies de la Reine. +Elle n'avait cessé de l'avilir par ses agents. Elle avait accueilli les +calomnies, recueilli les calomniateurs, toléré et encouragé à Londres +les libelles et les outrages, payé à Paris les injures et les +diffamations. Le cabinet de Saint-James voyait dans Marie-Antoinette une +créature de la politique de M. de Choiseul, du ministre qui, le premier, +avait inquiété la puissance anglaise en Amérique; il voyait dans la +Reine le lien de cette alliance des maisons d'Autriche et de France, qui +pouvait arrêter les progrès et les conquêtes de sa politique +envahissante. Marie-Antoinette, il est vrai, était loin d'avoir poussé à +l'émancipation des colonies américaines. Si elle s'était laissé flatter +par la gloire acquise par quelques Français sur les champs de bataille +du nouveau monde, elle n'avait point cédé à l'engouement de Diane de +Polignac[351]. Elle n'avait point cessé de déplorer ce secours donné à +une insurrection républicaine, comme si elle eût eu le pressentiment que +les vaisseaux de la France rapporteraient d'Amérique quelque chose d'une +république, sinon l'idée, au moins le mot. Cette conduite, l'accueil +presque exceptionnel fait par la Reine à tous les Anglais présentés, ne +faisaient point taire les haines du peuple anglais brûlant de se venger +de la France, empêché de disposer contre elle des forces autrichiennes +par ce traité de 1756 dont Marie-Antoinette sur le trône de France était +le gage, impatient et contenu dans son île jusqu'à la rupture de ce +traité, jusqu'à la déclaration de guerre des Brissotins à l'Autriche, +jusqu'à l'arrestation de la Reine[352]. La Reine n'ignore point ces +haines. Elle a peur de ce peuple, et elle ne peut prononcer le nom du +premier ministre de l'Angleterre, le nom de Pitt, «_sans que la petite +mort ne lui passe sur le dos_;» ce sont les paroles mêmes de la Reine. + +Cette alliance de l'Autriche et de la France était plus redoutée encore +par une autre puissance, par la Prusse. Elle était, en effet, un rappel +permanent au roi de Prusse de la ligue qui avait menacé d'effacer de la +carte de l'Europe la monarchie prussienne. Aussi Marie-Antoinette +était-elle entourée des agents secrets de la Prusse, épiant ses +démarches, étudiant ses partisans, scrutant ses relations avec la +famille royale, conspirant, en un mot, avec les agents de l'Angleterre. + +Au nord, la Suède, plus blessée de la froide réception de Gustave III à +Versailles que Gustave III lui-même, qui revenait ébloui de la beauté de +la Reine de France, presque amoureux; la Suède, ainsi que les petits +États de l'Allemagne, attribuait à Marie-Antoinette l'union moins intime +de la France, sa protection moins assurée et moins confiante. + +Au midi, l'Espagne et Naples, indignées des efforts de la reine Caroline +pour détacher son mari du pacte de famille, cette conquête de Louis XIV +sur l'Autriche; l'Espagne et Naples, jugeant Marie-Antoinette par sa +sœur, penchaient à ne voir dans la Reine de France qu'une archiduchesse +d'Autriche vendant l'intérêt de ses peuples aux intérêts de sa maison. + +Au midi encore, la Savoie regardait Marie-Antoinette et l'alliance +qu'elle représentait comme la fin des avantages de sa position, comme la +ruine de sa vieille politique d'option entre la France et l'Autriche, +qui s'étaient disputé si longtemps son alliance dans leurs guerres. Les +petites républiques de Gênes et de Venise manifestaient, par leurs +agents à Paris, leurs antipathies contre cette alliance, contre cette +Reine à laquelle ils faisaient porter la responsabilité du partage de la +Pologne[353]. + +Enfin, d'un bout de l'Europe à l'autre, la politique des intérêts, le +mot d'ordre des agents diplomatiques étaient hostiles à cette Reine, la +gardienne et le gage du traité de 1756. Là même où l'Europe finit; les +haines continuaient; et le grand vizir, apprenant à Constantinople la +proclamation de la république, s'écriera: «C'est bon! cette république +n'épousera pas des archiduchesses[354].» + +Cette hostilité universelle contre la princesse autrichienne +assurait-elle au moins à Marie-Antoinette l'entier dévouement de sa +maison, l'appui sans réserve de l'Autriche? Non. Les souverains +appartiennent à leur patrie avant d'appartenir à leur famille; et +l'empereur Joseph n'avait point trouvé dans sa sœur une alliée assez +obéissante, un instrument assez docile des intérêts de son empire, des +projets de son règne, des espérances de sa diplomatie, des tentatives de +ses armes. Quand il avait voulu s'emparer de la Bavière, et réclamé du +roi de France le secours de 24,000 hommes stipulé dans le traité de +1756, ou, à défaut de ce secours, un subside d'argent, quand la guerre +de l'Autriche avec la Prusse semblait imminente, la Reine n'avait usé +que de ses pleurs pour détourner cette guerre de sa maison. Le Roi +écrivait à M. de Vergennes: «... J'ai vu la Reine après qu'elle vous a +eu vu. Elle m'a paru fort affectée d'un sentiment d'inquiétude bien +juste sur la guerre qui pourrait éclater d'un moment à l'autre entre +deux rivaux si près l'un de l'autre; elle m'a parlé aussi de ce que vous +n'aviez pas assez fait pour la prévenir: j'ai tâché de lui prouver que +vous aviez fait ce qui était en vous, et que nous étions prêts à faire +toutes les démarches amicales que la cour de Vienne pourrait nous +suggérer. Mais en même temps je ne lui ai pas laissé ignorer le peu de +fondement que je voyais aux acquisitions de la maison d'Autriche, et que +nous n'étions nullement obligés à la secourir pour les soutenir, et, de +plus, je l'ai bien assurée que le roi de Prusse ne pourrait pas nous +détourner de l'alliance, et qu'on pouvait désapprouver la conduite d'un +allié sans se brouiller avec lui[355].» Sur cette simple assurance du +Roi, appuyée par M. de Maurepas, la Reine renonçait à se mêler de la +négociation; si bien que l'empereur faisait des plaintes de sa sœur au +comte de la Marck. + +Lorsqu'en 1784, Joseph II avait voulu exiger l'ouverture de l'Escaut, et +s'établir à Maëstricht, il s'était encore adressé à la Reine. Et la +Reine avait encore refusé d'entrer dans cette affaire. Elle s'était +bornée à solliciter auprès du Roi une médiation de la France qui +procurât à son frère la sortie la plus honorable de cet imprudent coup +de tête[356]. Ces refus, dont Marie-Antoinette eut le courage, ces +refus, auxquels la Reine força son cœur de sœur, ces nobles refus, +affirmés par des témoins dont le témoignage est indiscutable, qui les +niera aujourd'hui après cette lettre de la Reine à son frère? + +«_Vous savez combien le Roi est parfait pour moi, et il n'agit que +d'après son cœur quand il est question de vous; je ne fais de vœux si +ardents pour personne que pour vous, mais vous comprendrez que je ne +sois pas libre aujourd'hui sur les affaires qui concernent la France: +vraisemblablement je serai fort mal venue à m'en mêler, surtout sur une +chose qui n'est pas acceptée au conseil; on y verrait faiblesse ou +ambition. Enfin, mon cher frère, je suis maintenant Française avant +d'être Autrichienne..._[357].» + +Ainsi cette reine, accusée de faire passer à son frère les trésors de la +France, accusée d'être à Versailles l'espion et l'agent de l'Autriche, +cette reine, que l'épithète d'Autrichienne poursuivra jusque sur la +place de la Révolution, devait à sa conduite française de ne trouver que +des sympathies froides dans sa maison même, dans cette patrie à laquelle +elle devait tant d'ennemis. + + + + +II + +Chagrins maternels de Marie-Antoinette.--Mort du Dauphin. Éloignement de +la Reine du salon de madame de Polignac.--La comtesse +d'Ossun.--Séparation de la Reine et des Polignac, après la prise de la +Bastille.--Correspondance de la Reine avec madame de Polignac.--La +Révolution et la Reine.--Plan d'assassinat de la Reine.--Le 5 +octobre.--Le 6 octobre.--MM. de Miomandre et du Repaire.--La Reine au +balcon de Versailles.--Réponses de la Reine au Comité des recherches et +au Châtelet. + + +Les fureurs d'un peuple, les haines de la France, les intérêts de +l'Europe conjurés contre Marie-Antoinette, le présent la tourmentant +d'alarmes, l'avenir l'inquiétant de menaces et de pressentiments, +Marie-Antoinette ne trouvait point même un refuge et une paix dans son +cœur. En ces dernières années, elle avait été abandonnée de ces joies +sereines de la maternité qui, avec des caresses d'enfant, consolent de +tout souci et font envoler tout chagrin. Il y avait un an qu'elle avait +perdu sa dernière fille, sa petite Sophie, et il semblait que cette mort +était le commencement de ses malheurs. Aujourd'hui, le Dauphin se meurt +lentement, à chaque jour, presque à chaque heure, torturant +d'inquiétudes et d'espérances, de retours de confiance et de retours +d'angoisses ce pauvre cœur de la Reine, poursuivi d'une certitude +horrible et qui veut douter encore. Le douloureux spectacle pour cette +mère éprouvée! Cet enfant tout à l'heure plein de vie, si beau de santé, +de vivacité, d'intelligence, pâlissant, maigrissant, perdant sa beauté, +disputant sa vie! Sous le mal et les souffrances, tout s'en va, et ses +belles couleurs, et sa joie active. Ses jambes deviennent trop faibles +pour porter cette petite taille hier si souple et si droite sous son +petit habit de matelot; il se courbe, il se voûte, et le voilà si +défiguré que la Reine, en qui saigne l'orgueil des mères, cache ce +pauvre enfant qui se traîne vers la mort et dont on rit. + +Et la mère écrivait cette lettre désolée à son frère Joseph II, le 22 +février: + +«_Mon fils aîné me donne bien de l'inquiétude, mon cher frère. Quoiqu'il +ait été toujours faible et délicat, je ne m'attendais pas à la crise +qu'il éprouve. Sa taille s'est déraugée et pour une hanche qui est plus +haute que l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu +déplacées et en saillie. Depuis quelque temps il a tous les jours la +fièvre et est fort maigri et affaibli. Il est certain que le travail de +ses dents est la principale cause de ses souffrances. Depuis quelques +jours, elles ont fort avancé, il y en a une même entièrement percée, ce +qui donne un peu d'espérance. On en donne aussi pour le rétablissement +de sa taille à mesure que les forces reviendront. Le Roi a été +très-faible et maladif pendant son enfance, l'air de Meudon lui a été +très-salutaire, nous allons y établir mon fils. Pour le cadet, il a +exactement en force et en santé tout ce que son frère n'en a pas assez; +c'est un vrai enfant de paysan, grande, frais et gros_...[358].» + +Puis ces pauvres petits êtres, disgraciés par la mort avant d'être pris +par elle, ont des impatiences, des caprices, des éloignements que la +maladie fait en eux, et qui déchirent les cœurs qui les entourent. Cette +dernière douleur ne manqua pas aux douleurs de la mère, qui le 4 juin +1789 n'avait plus qu'un fils. + + * * * * * + +C'était encore aux Polignac que la Reine devait ce peu de tendresse, +cette froideur des derniers baisers de son enfant mourant. Le petit +malade, obéissant aux haines du duc d'Harcourt, son gouverneur, avait +pris en aversion madame de Polignac jusqu'à détester les odeurs qu'elle +portait[359]. Il y avait comme une fatalité dans cette liaison de la +Reine avec les Polignac. Et que de mal déjà lui avait fait sa favorite! + +Ce salon de madame de Polignac, où la Reine avait tenu sa cour de femme, +avait réuni, de moins en moins, avec les années, la société qu'il eût +convenu à la Reine d'y rencontrer. La négligence, les oublis de madame +de Polignac sur ce point étaient allés si loin que, quatre ans avant la +Révolution, en 1785, la Reine, avant d'aller chez madame de Polignac, +envoyait toujours un de ses valets de chambre s'informer des noms des +personnes présentes; et il n'était pas rare que la Reine s'abstint +d'après la réponse. La Reine s'étant hasardée une fois à parler à madame +de Polignac du peu de plaisir qu'elle avait à trouver chez elle +certaines figures, madame de Polignac, sortant de sa douceur, osait +répondre à la Reine: «Je pense que parce que Votre Majesté veut bien +venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en +exclure mes amis.»--_Je n'en veux pas pour cela à madame de Polignac_, +disait plus tard la Reine en rapportant cette réponse, _dans le fond +elle est bonne, et elle m'aime; mais ses alentours l'ont +subjuguée_[360]. + +C'est alors que la Reine avait pris peu à peu ses habitudes dans le +salon de la comtesse d'Ossun, sa dame d'atours, sœur du duc de Grammont, +nièce du duc de Choiseul. Madame d'Ossun n'avait rien de brillant dans +l'esprit ni dans les manières, mais elle était une personne parfaitement +vertueuse et parfaitement douce, sans intrigues, sans exigences, ne +demandant rien ni pour elle ni pour les siens, occupée seulement de +plaire à la Reine, empressée bientôt à se dévouer pour elle, et dénoncée +aux vengeances de la Révolution par l'_Orateur du peuple_. La Reine +venait donc et amenait ce qui lui restait d'amis dans l'appartement de +madame d'Ossun, très-rapproché du sien. Elle s'y trouvait libre, à +l'aise, sans crainte de conseil et de domination; et reprenant, avec sa +liberté, sa gaieté et sa jeunesse, elle arrangeait chez madame d'Ossun +de petits concerts, où elle faisait sa partie et où elle retrouvait un +plaisir qu'elle ne connaissait plus[361]. + +La Reine, en s'éloignant du salon de madame de Polignac, n'avait pas +gardé rancune à madame de Polignac; elle l'aimait encore, et restait +fidèle à son amitié. Mais la société de madame de Polignac, toute liée +de parenté qu'elle était avec madame d'Ossun, ne pouvait voir sans dépit +cette faveur nouvelle de la dame d'atours de la Reine. Les mots, les +couplets, la satire se glissèrent et s'enhardirent dans le salon de +l'ancienne favorite de la Reine, et l'ingratitude, à la fin, y faisait +asseoir la médisance[362]. + +La Bastille prise, la Révolution victorieuse, les cris de mort s'élevant +de toutes parts contre les Polignac, le danger de celle qui avait été +son amie, ôtaient à la Reine le ressentiment, le souvenir même de tous +ses griefs. Elle faisait appeler M. et madame de Polignac, le 16 +juillet, à huit heures du soir, et leur demandait de partir dans la nuit +même. À ce mot, la fierté des Polignac se réveille avec leur +reconnaissance. Partir, laisser leur bienfaitrice, quand les jours de +malheur sont venus, fuir quand le péril commence, n'est-ce pas déserter? +La femme et le mari refusent de céder au vœu de la Reine. +Marie-Antoinette alors les prie, les supplie, les conjure, mêlant les +larmes aux prières; au nom de son intérêt même, elle leur ordonne de +partir: _Venez, Monsieur_,--dit-elle au Roi qui entre,--_venez m'aider à +persuader à ces honnêtes gens, à ces fidèles sujets, qu'ils doivent nous +quitter_. Et, aidée du Roi, elle obtient enfin que son amie l'abandonne. + +En ces derniers embrassements, l'amitié de la Reine se retrouvait tout +entière et revenait à ses anciennes tendresses. À minuit, au moment où +elle allait quitter le château, madame de Polignac recevait ce mot de la +Reine: _Adieu, la plus tendre des amies! Que ce mot est affreux! mais il +est nécessaire. Adieu! je n'ai que la force de vous embrasser_[363]. Et +madame de Polignac partait, emportant pour M. Necker la lettre qui le +rappelait au ministère, la lettre où Louis XVI lui demandait de revenir +prendre sa place auprès de lui, «comme la plus grande preuve +d'attachement qu'il pouvait lui donner.» + +Toute la pensée de la Reine appartient aux fugitifs, à leur voyage, à +leur fuite, à leur salut: + +«_Un petit mot seulement, mon cher cœur, je ne peu résister au plesir de +vous embrasser encore. Je vous ai écrit, il y a trois jours, par M. de +M..., qui me fait voir toutes vos lettres et avec qui je ne cesse de +parler de vous. Si vous saviez avec quelle anxiété nous vous avons +suivie et quel joie nous avons éprouvé en vous sachant en sûreté; cette +fois je ne vous ai donc pas porté malheur. On est tranquille depuis que +je vous ai écrit, mais en vérité tout est bien sinistre. Je me console +en embrassant mes enfants, en pensant à vous, mon cher cœur_[364].» + +La Reine court au-devant des nouvelles de son amie, que lui apporte le +baron de Staël; elle ne se lasse point de lui écrire, et, lui écrivant, +elle croit lui parler encore. + + «Ce 29 juillet 1789. + +«_Je ne peu laisser passer, mon cher cœur, l'occasion sure, sure, qui se +présente de vous écrire encore une fois aujourd'hui. C'est un plaisir si +grand pour moi que j'ai remercier cent fois mon mari de m'avoir envoyé +sa lettre. Vous savez si je vous aime et si je vous regrette, surtout +dans les circonstances présentes. Les affaires ne paroissent pas prendre +une bonne tournure. Vous avez sçu, sans doute, ce qui s'est passé le 14 +juillet; le moment a été affreux et je ne peu me remettre encore de +l'horreur du sang répandu. Dieu veuille que le Roi puisse faire le bien +dont il est uniquement occupé! Le discours qu'il a prononcer à +l'Assemblée a déjà produit beaucoup d'effet. Les honnêtes gens nous +soutiennent; mais les affaires vont vite et entraînent on ne sait où. +Vous ne sauriez vous imaginer les intrigues qui s'agitent autour de +nous, et je fais tous les jours des découvertes singulières dans ma +propre maison. O mon amie! que je suis triste et affligée. M._ (Necker) +_arrive à l'instant; il vous a vue et m'a parlé de vous. Son retour a +été un vrai triomphe; puisse-t-il nous aider a prévenire les scènes +sanglantes qui désolent ce beau royaume! Adieu, adieu, mon cher cœur, je +vous embrasse de toute mon âme, vous et les vôtres_. + + «MARIE-ANTOINETTE[365].» + +Le 13 août, la Reine mandait à madame de Polignac: + +«_Je vois que vous m'aimez toujours. J'en ai grand besoin, car je suis +bien triste et affligée. Depuis quelques jours, les affaires paroissent +prendre une meilleure tournure; mais on ne peu se flatter de rien, les +méchants ont un si grand intérêt, et tous les moyens de retourner et +empêcher les choses les plus justes; mais le nombre des mauvais esprits +est diminué, ou au moins tous les bons se réunissent ensemble, de toutes +les classes et de tous les ordres: c'est ce qui peut arriver de plus +heureux... Je ne vous dis point d'autre nouvelle, parce qu'en vérité +quand on est au point ou nous en sommes et surtout aussi éloigniez l'une +de l'autre, le moindre mot peut ou trop inquietter ou trop rassurer; +mais comptez toujours que les adversités n'ont pas diminué ma force et +mon courage_...[366].» + +Un autre jour la reine écrit à son amie: «_Ma santé se soutient encore, +mais mon âme est accablée de peine, de chagrins et d'inquiétudes; tous +les jours j'apprends de nouveaux malheurs; un des plus grands pour moi +est d'être séparée de tous mes amis; je ne rencontre plus des cœurs qui +m'entendent_.» La reine mande encore à madame de Polignac: «_Toutes vos +lettres à M. de ... me font grand plaisir, je vois au moins de votre +écriture; je lis que vous m'aimez, cela me fait du bien_...[367].» + +C'est en toutes ces lettres de la Reine, qui courent après les fugitifs, +le même langage, la même tendresse. Il semble que ces amis aient emporté +quelque chose de son cœur, tant le cœur de la Reine vit avec eux! Rien +de ce qui les touche, nul de ceux qu'ils aiment n'est oublié par elle. +Elle prend sa part de tous les intérêts, de tous leurs attachements. Aux +témoignages de son amitié la Reine associe les témoignages de ceux qui +l'entourent. Tantôt elle met à ses lettres le sceau de deux lignes du +roi; ou bien elle fait place au bon souvenir de Madame Élisabeth, +souvent même elle serre ses lignes pour introduire de l'écriture de ses +enfants, comme si la Reine voulait déjà les préparer à l'héritage des +amitiés de leur mère! À la troisième page d'une lettre de la Reine, il y +a trois lignes d'une écriture d'enfant: «Madame, j'ai été bien fâchée de +savoir que vous étiez partie, mais soyez bien sûre que je ne vous +oublierai jamais.» Marie-Antoinette a repris la plume des mains de sa +fille, et a ajouté au-dessous: «_C'est la simple nature qui lui a dictez +ces trois lignes; cette pauvre petite entroit pendant que j'écrivois; je +lui ai proposé d'écrire et je les laisséez toute seule; aussi ce n'est +pas arrangé, c'est son idée, et j'ai mieux aimé vous l'envoyer ainsi. +Adieu, mon cher cœur_[368].» + +Cette correspondance de la Reine avec madame de Polignac, est l'honneur +de l'amitié; elle en est le chef-d'œuvre. «Ce n'est pas arrangé,» comme +dit la Reine du billet de sa fille, «c'est la simple nature...» Mais +quel inimitable épanchement! que de délicates choses, délicatement +dites! Et que de mots qui ne sont donnés qu'aux femmes, et dont un seul +fait lire tout un sentiment! La plainte aimable, la douce tristesse y +semblent le gémissement d'une grande âme, et le malheur en élève +l'accent jusqu'à cet héroïsme de larmes: + + «Ce 14 septembre. + + +«_J'ai pleuré d'attendrissement, mon cher cœur, en lisant votre lettre. +Oh! ne croyez pas que je vous oublie, votre amitié est écrite dans mon +cœur en traits effaçables, elle est ma consolation avec mes enfants que +je ne quitte plus. J'ai plus que jamais bien besoin de l'appui de ces +souvenirs et de toute mon courage, mais je me soutiendrai pour mon fils, +et je pousserai jusqu'au bout ma pénible carrière; c'est dans le malheur +surtout qu'on sent tout ce qu'on est; le sang qui coule dans mes veines +ne peut mentir. Je suis bien occupée de vous et des vôtres ma tendre +amie, c'est le moyen d'oublier les trahisons dont je suis entourée; nous +périrons plutôt par la faiblesse et les fautes de nos amis que par les +combinaisons des méchants, nos amis ne s'entendent pas entre eux et +prêtent le flanc aux mauvais esprits, et, d'un autre côté, les chefs de +la Révolution, quand ils veulent parler d'ordre et de modération, ne +sont pas écoutés. Plaignez-moi, mon cher cœur, et surtout aimez-moi; +vous et les vôtres je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Je vous +embrasse de toute mon âme,_ + +«MARIE-ANTOINETTE[369].» + + +La Révolution a compris, dès les premiers jours, qu'il n'est qu'un +danger pour elle. Ce danger est la Reine. L'intelligence de la Reine, sa +fermeté, sa tête et son cœur, voilà l'ennemi et le péril. Du Roi, la +Révolution peut tout attendre, et espère tout. Elle a mesuré sa +faiblesse; elle sait jusqu'à quelles concessions, jusqu'à quelles +abdications elle peut mener le souverain, sans que le souverain se +défende, sans que l'homme se révolte, sans que le père comprenne qu'en +désarmant la royauté il livre le trône de son fils. Mais la femme de ce +roi, et son maître, la Reine, la Reine avec les frémissements et les +impatiences de sa nature, avec le commandement de sa volonté, avec ce +don viril, sur lequel l'injustice des partis ne s'aveugle pas: le +caractère; avec cette ardeur de mère qui combat pour son enfant; avec +tous ces dons d'initiative, toutes ces vertus apparentes et morales de +la royauté qui semblent réfugiées en elles; la Reine, qui maintenant +voit l'avenir et n'a plus d'illusion sur la Révolution; la Reine, +poussée à la lutte et à la défense vaillante des droits du trône par le +soin de la gloire du Roi, par l'éloignement et la mise hors la loi de +tous ceux qu'elle aime, par ses amitiés comme par ses devoirs, la Reine +est redoutable. Et quelles inquiétudes pour la Révolution cette +séduction de sa personne, cet accent de sa voix, cet air, ce geste qui +peuvent en un instant suprême arrêter les destins, entraîner une armée +et faire répéter à des Français devant le trône de Marie-Antoinette le +serment des Hongrois devant le trône de Marie-Thérèse! Demain la +Révolution n'entendra-t-elle pas, dans la chapelle des Tuileries, après +le _Domine salvum fac Regem_, la noblesse de France crier d'une seule +voix: et _Reginam!_[370] + +Il est besoin de conjurer ce péril et cette séduction. Toute la presse +révolutionnaire pousse à la Reine: injures, colère, épigrammes, toutes +les méchancetés et toutes les infamies de la parole imprimée la +recherchent et la poursuivent. C'est la Reine, la Reine seule, contre +laquelle les coups sont dirigés et les populaces ameutées. Dans tout ce +papier qui flétrit ou menace la femme du Roi, le Roi, _l'honnête, le +vertueux, le mal conseillé_ Louis XVI, est toujours épargné ou absous. +Dans l'autre camp, dans la presse royaliste, ce souverain qui s'oublie, +Louis XVI est oublié de même; les journalistes combattent, ils +conspirent avec cette épouse et cette mère qui essaye vainement +d'arracher le Roi à son sommeil et de lui donner son âme: la Reine est +leur drapeau. + +Puis d'autres ambitions encore que celles de la contre-révolution ne +s'agitaient-elles point autour de la Reine? Des modérés du tiers +n'avaient-ils point poussé la confiance en elle jusqu'à s'aviser de +penser à faire interdire le Roi, et à donner à la Reine la régence du +royaume avec un parlement composé de deux chambres, à l'imitation du +parlement anglais[371]? + +Illusions, dévouements, espérances, partis, la Reine ralliait donc +autour d'elle trop de forces et trop de projets pour que la Révolution +n'en prît pas ombrage, comme du seul grand obstacle de son avenir. Il +était urgent que la Reine disparût pour que le chemin fût libre. «La +_grande dame_ devait s'en aller, si elle ne préférait pis,» tel était le +langage des membres de la Constituante dans les salons de Paris[372]; +tel était l'avertissement officieux que lui faisaient donner les +constitutionnels par l'entremise de la duchesse de Luynes[373]. Mais la +Reine ne voulant pas se sauver, la Reine résolue à rester aux côtés du +Roi, à y mourir s'il le fallait, la Révolution songea à se débarrasser +d'elle avec le poignard de l'émeute. Les hommes étaient prêts. Il ne +fallait plus qu'un prétexte et un cri qui cachât le mot d'ordre. + +Le prétexte fut le repas donné par les gardes du corps au régiment de +Flandres dans la salle de spectacle de Versailles, repas où l'orchestre +avait joué: _O Richard! ô mon roi!_ et où la Reine avait paru avec le +Roi et le Dauphin. Puis, le peuple échauffé de fables et de mensonges, +une disette factice, une distribution insuffisante de pain le matin du 5 +octobre[374], mettait à la bouche des halles et des faubourgs ce cri: +_du Pain!_ et les lançait sur la route de Versailles. + +Mais pendant que ce peuple s'ébranle avec ce cri, Mirabeau trahit le mot +d'ordre de la journée à la tribune de l'Assemblée: il demande +l'inviolabilité du Roi, _du Roi seul_[375]. + +Dans l'après-midi du 5 octobre, la Reine se promenait dans ses jardins +de Trianon. Elle était assise dans la grotte, seule avec sa tristesse, +quand un mot de M. de Saint-Priest la supplie de rentrer à Versailles: +Paris marche contre Versailles. La Reine part, et c'est la dernière fois +qu'elle s'est promenée à Trianon[376]. + +Que trouve-t-elle à Versailles? La peur: des gardes sans ordres, des +serviteurs effarés, des députés errants, des ministres qui délibèrent, +et le Roi qui attend! Elle se tient à la porte du conseil, écoutant, +espérant, implorant une mesure, un plan, une volonté, un salut, au moins +une belle mort: elle n'entend agiter que des projets de fuite; encore, +n'y a-t-il pas assez de résolution dans le Roi pour les suivre jusqu'au +bout! Les coups de fusil courent les rues de Versailles, le galop des +chevaux des gardes du corps désarçonnés résonne sur la place d'armes, +puis, au bout de l'avenue de Paris, c'est le nuage et le bruit que +pousse devant elle la marche d'une multitude: bientôt le premier flot du +peuple bat la grille des ministres; puis vient la garde nationale, qui +traîne la Fayette en triomphe, puis les cris et les piques, et les +poissardes vomissant l'outrage contre la Reine, et les coupe-têtes, +manches relevées, et ce peuple qui vient demander les «_boyaux de la +Reine_»[377]! + +Au château, il n'est qu'anarchie et confusion. Les volontés flottent, +les conseils balbutient, les lâchetés ordonnent. Dans le trouble, le +vertige, l'épouvante, il n'est qu'un homme: c'est la Reine. Pendant +cette nuit qui prépare le lendemain, tandis que, dans l'Assemblée +envahie, les halles se répandent en menaces contre la Reine[378], tandis +que, dans les cabarets, aux portes du château, le meurtre attend, roulé +dans son manteau; la Reine demeure le visage assuré, l'âme sans trouble, +la contenance digne, la parole ferme, l'esprit libre et présent. Elle +reçoit ceux qui se présentent dans son grand cabinet, parle à chacun, +relève les courages, et communique à tous son grand cœur. «_Je sais_, +disait la fille de Marie-Thérèse, _qu'on vient de Pans pour demander ma +tête; mais j'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je +l'attendrai avec fermeté_[379].» + +Il est deux heures du matin. M. de la Fayette a répondu de son armée +pour la nuit. Le Roi a renvoyé les gardes du corps à Rambouillet. Il ne +reste au château que les gardes de service. La Reine se couche et +s'endort. Elle a ordonné à ses deux femmes de se mettre au lit; mais, +sorties de la chambre, celles-ci appellent leurs femmes de chambre, et +les quatre femmes demeurent assises contre la porte de la chambre à +coucher de la Reine. Au petit jour, des coups de fusil, des cris +d'hommes qu'on égorge montent jusqu'à elles. L'une des dames entre +aussitôt chez la Reine pour la faire lever; l'autre court vers le bruit: +elle ouvre la porte de l'antichambre, donnant dans la grand'salle des +gardes: _Madame, sauvez la Reine!_ crie, en tournant vers elle son +visage ensanglanté, un garde du corps qui barre la porte avec son fusil, +et arrête les piques avec son corps. À ce cri, la femme, abandonnant ce +héros à son devoir, ferme la porte sur M. Miomandre de Sainte-Marie, +pousse le grand verrou, vole à la chambre de la Reine: «Sortez du lit, +Madame! ne vous habillez pas: sauvez-vous chez le Roi!» La Reine saute à +bas du lit. Les deux femmes lui passent un jupon sans le nouer. Elles +l'entraînent par l'étroit et long balcon qui borde les fenêtres des +appartements intérieurs; elles arrivent à la porte du cabinet de +toilette de la Reine. Cette porte n'est jamais fermée que du côté de la +Reine. Elle est fermée de l'autre côté! et les cris et le bruit +approchent: Miomandre est tombé à côté de son camarade du Repaire, qui +est venu partager sa mort... C'est en vain que les femmes de la Reine +frappent à la porte et redoublent de coups; pendant cinq minutes rien ne +répond. Enfin un domestique d'un valet de chambre du Roi vient ouvrir. +La Reine se précipite dans la chambre du Roi: le Roi n'y est pas! Il a +couru chez la Reine par les escaliers et les corridors qui sont sous +l'Œil-de-Bœuf. Mais voilà Madame et le Dauphin qui se jettent dans les +bras de leur mère. Le Roi revient. Madame Élisabeth arrive. Quelles +larmes, quelle joie de cette famille qui se retrouve[380]! + +Bientôt tout ce qu'il y a de terreur dans le château, tout ce qui reste +de fidélité dans Versailles, afflue et se presse dans cette chambre du +Roi, entourée de clameurs et de bruits, du cliquetis des armes, de la +voix du peuple. Les femmes se lamentent. Les ministres écoutent. Necker, +abîmé dans un coin, pleure sa popularité. Les députés de la noblesse +demandent les ordres du Roi. Le Roi se tait. La Reine seule console et +encourage les hommes qui pâlissent. Sous les fenêtres, les cris +augmentent: «À Paris! à Paris!» Le Roi se laisse décider par les +supplications et les larmes. Il promet au peuple de partir à midi. Mais +cela ne suffit pas au triomphe du peuple: il faut que la Reine aussi +paraisse. Des cris l'appellent. La Reine paraît à ce balcon de +l'appartement où Louis XIV a rendu le dernier soupir! Elle paraît, le +Dauphin et Madame royale à ses côtés. «Point d'enfants!» ordonnent vingt +mille voix. Marie-Antoinette, par un mouvement de ses bras en arrière, +repousse ses enfants, et attend. Le peuple n'a pas voulu de la mère, il +a demandé la Reine: la voilà! «Bravo! vive la Reine[381]!» crie d'une +seule bouche ce peuple d'assassins, à qui l'air magnifique et la +grandeur superbe de ce courage d'une femme arrachant l'admiration, et +rendent une conscience. + +Au lendemain d'Octobre, quelle grandeur plus belle encore, quelle +magnanimité chrétienne dans ce pardon de la Reine qui ne veut pas se +souvenir de ses assassins! Marie-Antoinette écrivait le soir même à +l'empereur son frère: «_Mes malheurs vous sont peut être déjà connus; +j'existe, et je ne dois cette faveur qu'à la Providence et à l'audace +d'un de mes gardes qui s'est fait hacher pour me sauver. On a armé +contre moi le bras du peuple, on a soulevé la multitude contre son Roi, +et quel était le prétexte? Je voudrais vous l'apprendre et n'en ai pas +le courage..._[382]». Le Comité des recherches venait de l'interroger; +la Reine répondait: _Jamais je ne serai la délatrice des sujets du Roi._ +Le châtelet lui demandait sa déposition; la Reine déposait: _J'ai tout +vu, tout su, tout oublié_[383]. + + + + +III + +La famille royale aux Tuileries.--Les Tuileries.--La Reine et ses +enfants.--Instruction de la Reine pour l'éducation du Dauphin.--La Reine +prenant part aux affaires.--Mirabeau.--Négociations de M. de la Marck +auprès de la Reine.--Entrevue de la Reine et de Mirabeau à Saint-Cloud. + + +Le peuple emmenait la famille royale. Deux têtes de gardes du corps sur +des piques précédaient son triomphe. Les chansons, les ordures +accompagnaient la voiture qui traînait lentement le _boulanger_, la +_boulangère_ et le _petit mitron_. Sur le siège même, le comédien +Beaulieu insultait de mille pasquinades la famille royale[384]. La +Reine, les yeux secs, muette, immobile, défiait l'insulte comme elle +avait défié la mort. «J'ai faim!» dit le Dauphin qu'elle tenait sur ses +genoux; la Reine alors pleura. + +Au bout de sept heures, le cortège arrivait enfin à l'Hôtel de ville; et +comme, en répétant aux Parisiens la phrase de Louis XVI: «C'est toujours +avec plaisir et avec confiance que je me vois au milieu des habitants de +ma bonne ville de Paris,» Bailly oubliait le mot: confiance, _Répétez +avec confiance_, lui disait la Reine avec la présence d'esprit d'un +roi[385]. + +Les Tuileries devaient être la nouvelle résidence de la famille royale. +Rien n'était prêt pour des hôtes dans ce palais sans meubles, abandonné +depuis trois règnes. Les dames de la Reine passaient la première nuit +sur des chaises, Madame et la Dauphine sur des lits de camps. Le +lendemain, la Reine s'excusait auprès des visiteurs du dénûment des +lieux: _Vous savez que je ne m'attendais pas à venir ici!_ disait-elle +avec un regard et d'un ton qui ne pouvait s'oublier[386]. + +Des meubles arrivaient de Versailles, et l'installation se faisait. Le +Roi prenait trois pièces au rez-de-chaussée sur le jardin; la Reine +avait ses appartements près des appartements du Roi. En bas était son +cabinet de toilette, sa chambre à coucher, le salon de compagnie; à +l'entresol, sa bibliothèque garnie de ses livres de Versailles; +au-dessus, l'appartement de Madame, séparé de la chambre à coucher du +Roi par la chambre où couchait le Dauphin. Après le salon de compagnie +venait le billard, puis des antichambres. La gouvernante des enfants de +France, madame de Lamballe, MM. de Chastellux, d'Hervilly, de +Roquelaure, habitaient le rez-de-chaussée, au pavillon de Flore; Madame +Élisabeth, le premier étage; mesdames de Mackau, de Grammont, d'Ossun, +et d'autres personnes de la maison ou du service, les étages supérieurs. +Au premier étage du palais se trouvaient la salle des gardes, le lit de +parade, et des appartements ayant la même destination et le même usage +que la galerie de Versailles[387]. + +Aux premiers jours de son séjour aux Tuileries, la Reine se trouva sans +force contre la douleur; son énergie pliait sous l'humiliation de la +royauté. Le lendemain de son arrivée, à la réception du corps +diplomatique, essayant de parler, elle suffoquait de sanglots[388]. Les +livres, la lecture, ne pouvaient la distraire du souvenir et de +l'horreur des journées d'Octobre. Pour échapper au temps, pour occuper +au moins son activité physique, elle recourait à son aiguille; elle se +jetait à de grands travaux de tapisserie et les avançait avec fureur. +Mais elle ne pouvait fuir sa pensée, cette pensée, dont ce fragment +d'une lettre à la duchesse de Polignac nous confie les angoisses et le +découragement: + +«... _Vous parlez de mon courage; il en faut moins pour soutenir les +moments affreux oh je me suis trouvée que pour supporter journellement +notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et celles de tous +ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon +cœur ne tenoit par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes +amis, je désirerois succomber; mais vous autres me soutenez; je dois +encore ce sentiment à votre amitié. Mais moi, je vous porte à tous +malheur, et vos peines sont pour moi et par moi_[389].» + +Ses amis, son mari, ses enfants surtout la soutenaient et l'aidaient à +revenir au courage. + +Où est l'âme de Marie-Antoinette, aux premiers jours de la Révolution? +Où est son esprit, où est son cœur, pendant que la Bastille croule, que +les hommes s'agitent, que les choses conspirent, que la fatalité +commence? Esprit, cœur, son âme tout entière est à ses enfants[390]; et +les tendresses inquiètes, et les chers soucis d'une mère penchée sur un +fils menacé d'une couronne, emplissent toute cette Reine de leurs seules +alarmes. Il semble que la Révolution ne soit pour elle qu'un +avertissement providentiel qui révèle à ses indulgences maternelles la +gravité et la responsabilité des grands devoirs d'une maternité royale. +C'est quelques jours après le 14 juillet, dans les colères, dans les +ivresses du peuple et de la cour, que Marie-Antoinette trouve le courage +et le sang-froid de tracer pour madame de Tourzel ce long portrait moral +du Dauphin, cette instruction où elle a la force d'être impartiale, de +ne rien voiler et de tout dire, pour donner à sa gouvernante toutes ces +lumières, toutes ces armes: la seconde vue d'une mère qui aime assez son +fils pour le juger. + + «24 juillet 1789. + +«_Mon fils a quatre ans quatre mois moins deux jours. Je ne parle pas ni +de sa taille, ni de son extérieur, il n'y a qu'à le voir. Sa santé a +toujours été bonne, mais, même au berceau, on s'est apperçu que ses +nerfs étaient très-délicats et que le moindre bruit extraordinaire +faisoit effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents, mais +elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n'est qu'aux dernières, +et je crois que c'étoit à la sixième, qu'à Fontainebleau il a eu une +convulsion. Depuis il en a eu deux, une dans l'hiver de 87 à 88, et +l'autre à son inoculation; mais cette dernière a été très-petite. La +délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il n'est pas accoutumé +lui fait toujours peur; il a peur, par exemple, des chiens parce qu'il +en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai jamais forcé à en voir, +parce que je crois qu'à mesure que sa raison viendra, ses craintes +passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très +étourdi, très léger, et violent dans ses colères; mais il est bon +enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte pas. +Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner +un jour à son avantage. Jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise avec +quelqu'un, il sait prendre sur lui, et même dévorer ses impatiences et +colères, pour paroître doux et aimable. Il est d'une grande fidélité +quand il a promis une chose; mais il est très indiscret, il répète +aisément ce qu'il a entendu dire, et souvent sans vouloir mentir il +ajoute ce que son imagination lui a fait vois. C'est son plus grand +défaut, et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète, +il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la +fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu'on voudra. +Mais la sévérité le révolteroit, parce qu'il a beaucoup de caractère +pour son âge; et, pour donner un exemple, dès sa plus petite enfance le +mot pardon l'a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu'on voudra +quand il a tort, mais le mot pardon, il ne le prononcera qu'avec des +larmes et des peines infinies. On a toujours accoutumé mes enfants à +avoir grande confiance en moi, et quand ils ont eu des torts, à me les +dire eux-mêmes. Cela fait qu'en les grondant j'ai l'air plus peinée et +affligée de ce qu'ils ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à +ce que oui, ou non, prononcé par moi, est irrévocable, mais je leur +donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne +puissent pas croire que c'est l'humeur de ma part. Mon fils ne sait pas +lire, et apprend fort mal; mais il est trop étourdi pour s'appliquer. Il +n'a aucune idée de hauteur dans la tête, et je désire fort que cela +continue. Nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu'ils sont. Il +aime sa sœur beaucoup, et a bon cœur. Toutes les fois qu'une chose lui +fait plaisir, soit d'aller quelque part ou qu'on lui donne quelque +chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de +même. Il est né gai. Il a besoin pour sa santé d'être beaucoup à l'air, +et je crois qu'il vaut mieux pour sa santé le laisser jouer et +travailler à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin. +L'exercice que les petits enfants prennent en courant, en jouant à l'air +est plus sain que d'être forcés à marcher, ce qui souvent leur fatigue +les reins. + +Je vais maintenant parler de ce qui l'entoure. Trois sous-gouvernantes, +mesdames de Soucy, belle-mère et belle-fille, et madame de Villefort. +Madame de Soucy la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte, mais +mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d'espoir. Il y a déjà +quelques années qu'elle n'est plus avec ma fille; mais avec le petit +garçon il n'y a pas d'inconvénient. Du reste, elle est très fidèle et +même un peu sévère, avec l'enfant: Madame de Villefort est tout le +contraire, car elle le gâte; elle a au moins aussi mauvais ton, et plus +même, mais à l'extérieur. Toutes sont bien ensemble. + +Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l'enfant. Mais +madame Lemoine, une caillette et bavarde insoutenable, contant tout ce +qu'elle sait dans la chambre, devant l'enfant ou non, cela est égal. +Madame Nouville a un extérieur agréable, de l'esprit, de l'honnêteté; +mais on la dit dominée par sa mère, qui est très intrigante. + +Brunier le médecin a ma grande confiance toutes les fois que les enfants +sont malades, mais hors de là il faut le tenir à sa place; il est +familier, humoriste et clabaudeur. + +L'abbé d'Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils, +mais du reste il n'a ni le ton, ni même ce qu'il faudrait pour être +auprès de mes enfans. C'est ce qui m'a décidée dans ce moment à lui +retirer ma fille; il faut bien prendre garde qu'il ne s'établisse hors +les heures des leçons chez mon fils. C'est une des choses qui a donné le +plus de peine à madame de Polignac, et encore n'en venoit-elle toujours +à bout, car c'étoit la société des sous-gouvernantes. Depuis dix jours +j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbé qui m'ont fort déplu. + +Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle; mais je +ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps, il +s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre, mais je ne +saurois pas dire exactement par qui; il y a cependant une madame +Belliard qui ne se cache pas de ses sentiments: sans soupçonner personne +on peut s'en méfier. Tout son service en hommes est fidèle, attaché et +tranquille. + +Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre. +Madame Brunier, femme du médecin, est à elle depuis sa naissance, la +sert avec zèle; mais sans avoir rien de personnel à lui reprocher, je ne +la chargerois jamais que de son service. Elle tient du caractère de son +mari. De plus, elle est avare, et avide de petits gains qu'il y a à +faire dans la chambre. + +Sa fille, madame Tréminville, est une personne d'un vrai mérite. +Quoiqu'âgée seulement de vingt sept ans, elle a toutes les qualités d'un +âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance, et je ne l'ai pas +perdue de vue. Je l'ai mariée, et le temps qu'elle n'est pas avec ma +fille, elle l'occupe en entier à l'éducation de ses trois petites +filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c'est +elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de l'abbé +d'Avaux. Elle en est fort en état, et puis que j'ai le bonheur d'en être +sûre, je trouve que c'est préférable à tout. Au reste, ma fille l'aime +beaucoup, et y a confiance. + +Les sept autres femmes sont de bons sujets, et cette chambre est bien +plus tranquille que l'autre. Il y a deux très jeunes personnes, mais +elles sont surveillées par leur mère l'une à ma fille, l'autre par +madame le Moine. + +Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres absolument +insignifiants; mais comme ils n'ont rient à faire que le service, et +qu'ils ne restent point dans sa chambre par de là, cela m'est assez +insignifiant_[391].» + +Un billet confidentiel de Marie-Antoinette répète ce même jugement sans +faiblesse sur son fils. Il nous montre la mère dans l'exercice de son +autorité, s'efforçant de vaincre les rébellions de l'enfant, de gronder +ses colères, tremblant et cependant tâchant de ne pas faiblir dans ce +grand mandat d'élever un roi: + + «Ce 31 août. + +«_Il m'a été impossible, mon cher cœur, de revenir de Trianon, j'ai +beaucoup trop souffert de ma jambe. Ce qui vient d'arriver à Monsieur le +Dauphin ne m'étonne point. Le mot pardon l'irritoit dès sa plus tendre +enfance, et il faut s'y prendre avec de grandes précautions dans ses +colères. J'approuve entièrement ce que vous avez fait; mais qu'on +l'ammene et je lui ferai sentire combien toutes ses révoltes m'afflige. +Mon cher cœur, notre tendresse doit estre sévère pour cet enfant; il ne +faut pas oublier que ce n'est pas pour nous que nous devons l'élever, +mais pour le pays. Les premières impressions sont si fortes dans +l'enfance que, en vérité, je suis effrayée quand je pense que nous +élevons un roi. Adieu, mon cher cœur, vous sçavez si je vous aime_[392]. + + «MARIE-ANTOINETTE.» + +Plus tard, après Octobre, retirée aux Tuileries, ne paraissant plus en +public, la Reine se donnait encore mieux à ses enfants. Elle devenait +dans sa retraite l'institutrice et la gouvernante de sa fille, passant +ses matinées à surveiller leçons, les appuyant, les expliquant avec ce +sens et cette façon des mères qui font l'étude à leur image, douce, +familière et caressante. Puis elle donnait ses soins à son fils, trop +jeune pour apprendre, mais qu'elle formait déjà à plaire, cherchant à le +douer de cette amabilité, de cet accueil qui avaient gagné à sa mère le +cœur de la France; développant en lui toutes ces séductions de l'enfance +qui enchantent et désarment les passions d'un peuple. C'était la plus +grande consolation de ses chagrins que ce joli enfant, auquel il +suffisait de rire pour que la Révolution lui pardonnât; c'était le +meilleur de ses journées que le moment où, accompagnant le Dauphin sur +la terrasse au bord de l'eau, dans ce jardin alors appelé jardin du +Dauphin, elle s'oubliait à le regarder s'amusant avec sa sœur des +canards qui plongeaient dans le bassin, ou bien des oiseaux qui volaient +en chantant dans la grande volière[393]. Quelle douce émotion, puis +quels baisers de la Reine, quand, s'échappant de ses mains, le Dauphin +courait à M. Bailly qui entrait chez le Roi: «Monsieur Bailly, lui +disait l'enfant, que voulez-vous donc faire à papa et à maman? Tout le +monde pleure ici...[394].» Et plus tard, quel orgueil, quelles joies +d'une mère, des scènes pareilles à la scène charmante racontée par +Bertrand de Molleville: le Dauphin chantant, folâtrant et jouant dans la +chambre de la Reine avec un petit sabre de bois et un petit bouclier, on +vient le chercher pour souper; en deux sauts il est à la porte. «_Eh +bien! mon fils_, fait la Reine en le rappelant, _vous sortez sans faire +un petit salut à M. Bertrand?_--Oh! maman, répond l'enfant avec un +sourire et toujours sautant, c'est parce que je sais bien qu'il est de +nos amis, M. Bertrand... Bonsoir, monsieur Bertrand!» Le Dauphin parti: +_N'est-ce pas, qu'il est bien gentil, mon enfant, monsieur Bertrand?_ +disait la Reine au ministre, _il est bien heureux d'être aussi jeune; il +ne sent pas ce que nous souffrons et sa gaieté nous fait du +bien_...[395]. + +Mais quelles terreurs traversaient les joies maternelles de +Marie-Antoinette, ses seules joies! Chaque semaine, chaque jour +apportait la menace et le détail de nouvelles journées d'Octobre. La +Reine tremblait sans cesse, non pour elle, mais pour ses enfants. La +nuit du 13 avril 1790, la nuit pour laquelle la Fayette a annoncé une +attaque du château, le Roi, accouru chez la Reine au bruit de deux coups +de fusil, ne la trouve pas. Il entre chez le Dauphin: la Reine le tenait +dans ses bras et pressé contre elle. «Madame, dit le Roi, je vous +cherchais et vous m'avez bien inquiété.--_Monsieur, j'étais à mon +poste_,» répond la mère en montrant son fils[396]. + + * * * * * + +La Reine ne quittait plus ses enfants. Elle ne sortait des Tuileries que +pour des courses de charité dans Paris, emmenant son fils et sa fille au +faubourg Saint-Antoine, à la manufacture des glaces; les formant à +l'exemple de sa bienfaisance; leur apprenant à donner, comme elle, avec +de bonnes paroles. Une autre fois, elle les emmenait à la manufacture +des Gobelins, dans ce quartier de misère qui entendait dire à la Reine: +_Vous avez bien des malheureux, mais les moments où nous les soulageons +nous sont bien précieux_[397]. Elle menait encore ses enfants aux +Enfants trouvés, pour leur apprendre qu'il était des malheureux de leur +âge. Elle faisait le bien chaque jour, dégageant du Mont-de-Piété les +pauvres garde-robes et les paquets de linge[398], saisissant, pour +soulager le peuple, toute occasion heureuse, comme la première communion +de sa fille; semant autour d'elle les bonnes œuvres jusqu'au 9 août, où +la Reine de France empruntera un assignat de 200 livres pour faire une +aumône! + +Mais si la mère avait son poste, la Reine aussi avait ses devoirs. +Dernier tourment de cette vie douloureuse! Marie-Antoinette ne peut se +donner à ses chagrins et se laisser aller, sans mouvement, au désespoir, +à la paresse, au repos des grandes douleurs. La Reine doit à toute heure +se posséder, se vaincre et se surmonter. Elle doit, telle est la +position que lui fait la faiblesse de Louis XVI, conseiller à tout +moment le Roi et le faire à tout moment vouloir. Il faut qu'elle assiste +au Conseil dans les délibérations importantes, qu'elle pèse les projets, +qu'elle estime les espérances; qu'elle lise les Mémoires des royalistes, +qu'elle en saisisse le point de vue et les moyens, qu'elle en expose au +Roi les chances et les dangers; qu'elle cherche et qu'elle discute avec +M. de Ségur, avec le comte de la Marck, avec M. de Fontanges, le salut +du Roi, des siens et du royaume; qu'elle perce et discerne les intérêts, +les vanités, les folies, qu'elle combatte les imprudences des uns, les +promesses des autres, les ambitions de tous; qu'elle aiguillonne le +dévouement et retienne le zèle; qu'elle enchaîne les dispositions +républicaines des ministres, qu'elle encourage le grand parti des +timides, qu'elle arrête les tentatives des émigrés, qu'elle interroge +l'Europe... Il lui faut enfin décider le Roi à agir, et, sinon à agir, +du moins à se retirer dans une place forte et à laisser agir. + +Le séjour des Tuileries était insupportable l'été. La famille royale +obtenait la permission d'aller à Saint-Cloud. Ce voyage fut comme une +trêve aux ennuis de la Reine; et pourtant ce n'était plus l'ancien salon +de Saint-Cloud, tout peuplé d'amis: «_le triste salon que ce salon du +déjeûné, autrefois si gai!_[399]» mais c'était un peu de liberté, de +l'air, des jardins sans cris, sans peuple... La Reine reprenait avec +plus de courage et d'espérance l'œuvre commencée aux Tuileries. Elle +essayait de décider le Roi à partir. Le Roi cédait, promettait; puis, +les malles faites, il se dérobait à sa parole. Et la Reine le voyait +avec terreur attendre la République comme il avait attendu Octobre, +quand le génie de la Révolution demandait audience à la Reine. + +Un matin, c'était au mois de septembre 1789, Mirabeau venait chez un +ami: «Mon ami, lui disait-il, il dépend de vous de me rendre un grand +service, je ne sais où donner de la tête. Je manque du premier écu. +Prêtez-moi quelque chose.» Et Mirabeau emportait un rouleau de cinquante +louis de chez M. de la Marck[400]. + +Aussitôt M. de la Marck courait aboucher la conscience de Mirabeau avec +la cour. Aux ouvertures que M. de la Marck faisait faire par madame +d'Ossun auprès de la Reine, à ces paroles qu'il lui faisait porter, +«qu'il s'était rapproché de Mirabeau pour le préparer à être utile au +Roi, lorsque les ministres se verraient forcés de se concerter avec +lui,» la Reine répondait elle-même à M. de la Marck: «_Nous ne serons +jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible +extrémité de recourir à Mirabeau._» + +Mirabeau ne tardait pas à s'impatienter qu'on ne le marchandât pas +encore, et il laissait tomber dans l'oreille de M. de la Marck, pour +effrayer la cour: «À quoi donc pensent ces gens-là? Ne voient-ils pas +les abîmes qui se creusent sous leurs pas?...»--«Tout est perdu, +disait-il encore à la fin de septembre: le Roi et la Reine y périront, +et vous le verrez, la populace battra leurs cadavres... oui, oui, on +battra leurs cadavres[401]!...» Bientôt il montait à la tribune, et là, +faisant tonner la menace, il appelait la colère populaire sur la Reine à +propos du repas des gardes du corps. Il avait déchaîné les journées +d'Octobre! + +Au mois d'avril 1790, le lendemain du jour où Mirabeau avait eu une +entrevue secrète avec le compte de Mercy chez M. de la Marck, M. de la +Marck était mandé chez la Reine. La Reine lui disait que «depuis deux +mois elle avait, conjointement avec le Roi, pris la résolution de se +rapprocher du comte de Mirabeau»; et tout aussitôt, avec un accent +d'embarras, elle demandait à M. de la Marck s'il croyait que Mirabeau +n'avait point eu part aux horreurs des journées des 5 et 6 octobre. +L'ami de Mirabeau se hâtait d'affirmer qu'il avait passé ces deux +journées en partie avec lui, et qu'ils dînaient ensemble tête à tête +précisément lorsque l'on annonça l'arrivée de la populace de Paris à +Versailles: «_Vous me faites plaisir,_--disait la Reine, que le ton de +M. de la Marck rassurait et persuadait un moment;--_j'avais grand besoin +d'être détrompée sur ce point_.» + +Mirabeau envoyait sa première note à la cour, et M. de la Marck venait +s'informer auprès de la Reine de l'effet de cette première note. La +Reine assurait M. de la Marck de la satisfaction du Roi. Elle lui +parlait de l'éloignement du Roi de vouloir recouvrer son autorité dans +toute l'étendue qu'elle avait eu autrefois; elle lui disait combien il +croyait peu que cela fût nécessaire et à son bonheur personnel et au +bonheur de ses peuples. Puis elle questionnait M. de la Marck sur ce +qu'il y aurait de mieux à faire pour que M. de Mirabeau fût content +d'elle et du Roi. M. de la Marck venait demander ses conditions à +Mirabeau. Ses dettes payées, Mirabeau ne demandait que cent louis par +mois pour arrêter la Révolution. Le jour où M. de la Marck retournait +auprès de la Reine, la Reine lui disait: «_En attendant que le Roi +vienne, je veux vous dire qu'il est décidé à payer les dettes du comte +de Mirabeau_.» Peu après, le Roi confirmait cette promesse, promettait +en sus 6,000 livres par mois, et donnait à M. de la Marck, devant la +Reine, quatre billets de sa main, chacun de 250,000 livres, qui ne +devaient être remis à Mirabeau qu'à la fin de la session «s'il me sert +bien,» disait le Roi[402]. Ainsi Mirabeau était acheté, et il +n'échappait même pas à la honte d'être acheté à forfait. + +Pendant toute cette négociation, d'un jour à un autre jour, d'une heure +à l'heure suivante, que de variations dans la pensée de la Reine! Le +malheur ne l'avait point encore guérie de la mobilité d'esprit. Elle +flottait, elle errait de l'espérance à la crainte, de la foi au doute. +Elle s'abandonnait aux promesses de Mirabeau, puis elle en repoussait +les assurances. M. de la Marck, M. de Mercy venaient de la convaincre; +elle s'étonnait de désespérer. Hier, elle se disait qu'un homme si +puissant pour le mal serait tout-puissant pour le bien; aujourd'hui elle +se demandait si la royauté ne donnait pas un exemple de scandale en +descendant à payer un tribun, et elle se prenait à douter que Dieu bénît +de tels marchés. Tantôt, tout entière au présent, oubliant la Révolution +comme si la monarchie allait avoir un intendant pour s'occuper de cela, +elle retrouvait avec ses amis le passé, son rire, son confiant abandon, +sa malice et sa grâce; tantôt l'avenir s'emparait d'elle et agitait ses +nuits. Cependant, la négociation terminée, c'était l'espérance qui +triomphait en elle: elle espérait un moment follement comme le Roi. + +Mirabeau s'était mis à l'œuvre. Mais, pendant que, pour gagner son +argent, il envoyait à la cour notes sur notes[403], vains conseils où +tout ce qui n'est pas menace n'est que ténèbres; pendant qu'il +bondissait à la tribune pour sauver son honneur; pendant que, mal à +l'aise et grondant dans ce rôle à deux faces, il s'agitait et se +précipitait de tous côtés, haletant, furieux et ne suffisant pas à son +génie, brûlant ses jours, brûlant ses nuits, parlant, écrivant, dictant, +vivant, sans pouvoir rassasier son âme de fatigues ni son corps de +débauches, un sentiment confus se faisait jour dans les orages de son +cœur. Un désir étrange, irrité chaque jour, le poussait à s'approcher de +la Reine. Sa parole changeait tout à coup pour elle; sa plume trouvait +en parlant d'elle l'admiration, l'enthousiasme. Mirabeau voulait voir +Marie-Antoinette. Et M. de Mercy obtenait de Marie-Antoinette qu'elle +vît Mirabeau à Saint-Cloud[404] le 3 juillet 1790. + +Quel moment! quelle entrevue! Il est donc devant la Reine, l'homme de la +Révolution auquel il a fallu acheter le salut de la monarchie, l'homme +couvert de crimes et de gloire, l'homme qui a dit dédaigneusement de la +femme de son roi: «Eh bien! qu'elle vive!» l'homme d'Octobre, cet homme +que la Reine appelle «_le monstre!_» À son aspect, la Reine n'a pu +retenir un mouvement d'horreur: la voilà balbutiante, et se rappelant à +peine la flatterie qu'elle répétait en venant: _Quand on parle à un +Mirabeau_[405]... Lui pourtant, fier de cette terreur, enivré de tant +d'honneur que lui faisait le destin, ému, troublé auprès de cette Reine +suppliante qui commandait au sang de Marie-Thérèse et ne commandait plus +à ses larmes, ébloui de son aventure, transporté d'émotions et de pitiés +orgueilleuses, croyant un moment donner ce dévouement qu'il avait vendu, +il défiait l'histoire et la fatalité, il assurait Marie-Antoinette de la +providence de son génie, il jurait que Mirabeau lui apportait l'avenir! + +Rêves, chimères, illusions! Fanfaron, qui, pour avoir mené le torrent où +le torrent voulait aller, croyait pouvoir le remonter! Les événements +n'étaient plus aux mains des hommes; et ce misérable enivré, qui +promettait un trône au fils de la Reine de France, était déjà promis à +la mort. + + + + +IV + +Le parti des exclusifs.--Varennes.--Le départ.--Le retour.--La +surveillance aux Tuileries.--Barnave et la Reine.--La Reine au +spectacle.--Tumulte à la Comédie italienne.--Insultes de l'_Orateur du +peuple_.--La maison civile imposée à la Reine par la nouvelle +Constitution.--Paroles de la Reine.--Illusions de Barnave.--Le parti des +assassins de la Reine.--La Reine séparée de madame de +Lamballe.--Correspondance de la Reine avec madame de Lamballe. + + +Au mois de décembre 1790 la famille royale revenait de Saint-Cloud, et +la Reine retrouvait à Paris la Révolution, aux portes des Tuileries les +complots et les menaces, aux portes de sa chambre la trahison et +l'espionnage. L'hiver se passait ainsi, et Mirabeau mourait, emportant +au tombeau plus que ses promesses, plus que les espérances de +Marie-Antoinette: Mirabeau emportait la popularité royaliste de la +Reine. + +Les hommes extrêmes du parti de la royauté, les exclusifs, avaient +montré, dès le principe, leur mécontentement de cette politique nouvelle +de la cour, qui voulait employer les tribuns à reconstituer l'autorité. +Ils avaient fait parvenir à la Reine leurs remontrances, leurs +avertissements, leurs moqueries, leurs menaces. Ils prenaient plaisir à +railler les premières armes de M. de Mirabeau auprès du trône. Ils +annonçaient le jour où le comte de Mirabeau devait être de garde chez la +Reine, et ils parlaient de leur espérance de voir ce jour-là beaucoup de +chevaliers français se réunir chez la souveraine. Puis, découragés, et +abandonnant la Reine à sa confiance et au dévouement de Mirabeau, ils ne +rappelaient plus ses devoirs à l'épouse de Louis XVI que par des +reproches. Lors de la discussion de la garde du Roi mineur, ils +gourmandaient ainsi le cœur de Marie-Antoinette: «Si vous n'avez plus le +courage des reines, ayez au moins celui des mères!» Mirabeau mort, le +mécontentement des royalistes purs contre la Reine prenait une voix plus +haute et plus impérieuse: Qu'est devenue, disaient-ils, cette autre +Marguerite d'Anjou, l'héroïne du 6 octobre? Où est donc cette Reine sans +peur qui servait de bouclier à son époux et cachait son fils dans son +sein, «comme le pontife cache dans le sanctuaire l'hostie consacrée?» +Combien faut-il qu'elle soit devenue différente d'elle-même pour qu'on +ait osé la calomnier jusqu'à dire, il y a quelques mois, qu'elle était +entrée en négociation avec un factieux célèbre? pour publier depuis la +mort de ce rebelle, qu'elle traitait avec les chefs du parti jacobite? +Depuis la soirée du 28 février, ajoutaient-ils en interpellant +directement la Reine, qu'avez-vous fait pour les chevaliers français, +pour votre fils, pour votre époux, pour vous-même? Quel compte +pourriez-vous rendre à l'Europe de son admiration; à la nature, de ses +dons; à la mémoire de votre mère, des devoirs qu'elle vous impose? Si +vous n'êtes qu'une femme ordinaire, disaient d'autres, il ne fallait pas +serrer sur votre sein l'héritier du trône dans la journée du 6 octobre: +il fallait le remettre au brave de Guiche, au loyal Saint-Aulaire, à +tout chevalier digne d'un tel dépôt, et leur dire: «Je ne me sens pas le +courage de lutter contre de pareilles adversités; portez mon fils soit à +Léopold, soit à Victor-Amédée...» Les plus ardents accusaient hautement +la Reine de traiter avec ses assassins, de suivre lâchement le système +imaginé par de lâches politiques, de sacrifier les deux premiers ordres +de l'État, le clergé et la noblesse, au salut personnel de la royauté, +de les livrer à la Révolution contre une promesse de restitution de la +plénitude du pouvoir exécutif...[406]. Tels étaient, au commencement de +l'année 1791, les sentiments publics des royalistes ardents et +exaspérés, pour cette Reine que tout abandonnait jour à jour, les hommes +comme les choses, l'occasion et la fortune, ses derniers courtisans et +ses dernières illusions. + +Quelques promenades à cheval dans le _triste bois_ de Boulogne, où la +Reine accompagnait le Roi[407], étaient le seul exercice permis au Roi, +que le défaut de mouvement finissait par rendre malade. Au commencement +d'avril, la Reine obtenait du Roi de repartir pour Saint-Cloud. Le Roi, +la Reine et la famille royale montaient en voiture. La garde nationale +fermait les grilles en jetant à la Reine les insultes de la rue[408], et +les prisonniers d'Octobre étaient ramenés aux Tuileries. Dès lors ce fut +l'unique pensée et l'unique effort de la Reine d'emporter la volonté du +Roi et de faire sortir la royauté de prison. + +Le 20 juin, dans une promenade que la Reine faisait avec sa fille à +Tivoli, chez M. Boutin, la Reine, prenant sa fille à part, lui disait +«de ne pas s'inquiéter de ce qu'elle verrait, qu'elles ne seraient +jamais séparées pour longtemps, qu'elles se retrouveraient bien vite». +Et la Reine embrassait tendrement l'enfant toute émue et qui ne +comprenait pas. Le soir, Marie-Thérèse-Charlotte, descendue à l'entresol +de l'appartement de sa mère, trouvait son frère qu'on habillait en +petite fille, tombant de sommeil et charmant ainsi. Il disait à sa sœur +qu'il croyait «qu'ils allaient jouer la comédie parce qu'on les +déguisait». La Reine venait de temps en temps surveiller la toilette du +Dauphin. Les enfants prêts, elle les menait par l'appartement du duc de +Villequier à la voiture attendant au milieu de la cour, et les y faisait +entrer avec madame de Tourzel. Au bout d'une heure, arrivait Madame +Élisabeth; vers les onze heures, le Roi; enfin la Reine, qui avait été +obligée de se ranger contre la muraille pour laisser passer la voiture +de la Fayette, et s'était un moment perdue[409]. + + * * * * * + +Ils revenaient de Varennes!... Marie-Antoinette, en descendant de +voiture, trouvait, pour l'aider à descendre, la main du vicomte de +Noailles; d'un regard elle repoussait cette main[410], et, fière encore +et le front haut, elle rentrait dans sa prison. Quelques jours après, +elle écrivait: «_Je ne puis rien dire sur l'état de mon âme. Nous +existons; voilà tout[411]!...»_ + +Alors autour de la Reine commençait l'inquisition qui devait la torturer +jusqu'au dernier de ses jours. La Reine était mise sous la surveillance +de la femme de garde-robe qui l'avait trahie. Nulle autre femme ne +devait la servir que cette femme, dont M. de Gouvion, aide de camp de M. +de la Fayette, avait fait placer le portrait au bas de l'escalier de la +Reine. Les plaintes énergiques du Roi auprès de M. de la Fayette purent +seules délivrer Marie-Antoinette de la présence et du service de cette +malheureuse; mais ce renvoi ne changea rien à la surveillance, qui resta +une surveillance de geôliers. Les commandants de bataillon de la garde +nationale, placés dans le salon, appelé grand cabinet, qui précédait la +chambre à coucher de la Reine, avaient l'ordre d'en tenir toujours la +porte ouverte et de ne point quitter des yeux la famille royale. La nuit +même, la Reine au lit, cette porte restait ouverte, et l'officier se +plaçait dans un fauteuil, la tête tournée du côté de la Reine, guettant +ce lit qui avait servi d'étal, pendant la fuite de Varennes, aux cerises +d'une fruitière[412]. La Reine n'obtint qu'une grâce: ce fut que la +porte intérieure serait fermée quand elle se lèverait et s'habillerait; +et dans cette captivité, déjà si persécutée, les seuls jours de liberté +étaient les jours où l'acteur Saint-Prix, tout dévoué à la famille +royale, obtenait de monter la garde dans le corridor noir, le corridor +de communication de la Reine et du Roi, et permettait l'épanchement de +leurs entretiens, la confidence à leurs paroles[413]. + +De longs jours s'écoulèrent, après ce retour, où l'esprit de la Reine +demeura comme anéanti. Son courage était las, sa volonté désespérée. Et +que vouloir, qu'imaginer, que tenter encore contre une fatalité si +inexorable, devant de tels jeux de la mauvaise fortune? La Reine +repassait tout ce voyage sans pouvoir en attribuer le malheur à des +fautes humaines; elle le revoyait sans pouvoir en détacher sa pensée; +elle le revivait pour ainsi dire: cette nuit, cette route, ce ressort de +la berline cassé à douze lieues de Paris, cette côte que le Roi avait +voulu monter à pied, ces retards, cette voix qui passe: _Vous êtes +reconnus!_ Bientôt Varennes, le tocsin, la générale... et ce dernier +moment d'espérance où, assise sur les ballots de chandelles de l'épicier +Sauce, elle avait failli décider la femme de l'épicier à sauver le Roi; +puis ce retour!... + +Dans ces souvenirs, dans ces récits de Marie-Antoinette à ses familiers, +un homme, un nom revenait souvent qui désarmait sa voix et semblait +consoler sa mémoire. Elle se plaisait à parler de ce jeune commissaire +de l'Assemblée, Barnave; à dire le respect de son air, la convenance de +ses paroles, la délicatesse de sa pitié, cette noble tenue d'une âme +généreuse devant les misères d'une famille royale. Ces soins, cet +attendrissement de Barnave, la Reine les opposait au cynisme et à la +brutalité de leur autre compagnon de route, de ce Pétion, sur les genoux +duquel elle n'avait pu laisser son fils! Elle excusait ce jeune député +du tiers, égaré par l'ambition d'un beau talent; elle ne se souvenait +plus du tribun, qui s'était calomnié lui-même; elle ne voyait plus que +ce jeune homme, le corps élancé hors de la portière, Madame Élisabeth le +retenant par les basques de son habit, ce jeune homme qui sauvait avec +l'éloquence de l'indignation un malheureux prêtre qu'on voulait +massacrer devant la famille royale; et elle disait que, si jamais elle +redevenait Reine, «le pardon de Barnave était d'avance écrit dans son +cœur[414]». Mais quel changement aussi ce seul jour a fait dans Barnave! +Le voilà, le lendemain, qui livre à la Reine sa popularité, qui lui +offre sa vie, sans demander de conseil qu'à son cœur ni de salaire qu'à +sa conscience! + +La Reine acceptait les plans de Barnave. L'affaire du 17 juillet, où la +proclamation de la loi martiale au Champ-de-Mars arrêtait la +proclamation de la déchéance du Roi, ramenait une fraction du parti +constitutionnel aux plans de Barnave, acceptés par la Reine. Cependant +la Reine ne pouvait se faire illusion: «_on démolissait la monarchie +pierre à pierre_». À l'acceptation de l'acte constitutionnel, elle avait +vu le Roi debout et tête nue en face de l'Assemblée assise, et elle +revenait silencieuse, accablée du pressentiment d'une déchéance. Deux +jours avant cette humiliation et ce présage, le 12 septembre, écoutez +Madame Élisabeth plaindre la Reine: «Mon Dieu, qu'elle (la Reine) doit +être malheureuse! Je n'ose lui parler des chagrins qu'elle éprouve, +primo parce que je craindrais de lui faire de la peine, et puis de lui +apprendre des choses qu'elle ne sait peut-être pas. Elle est bien +heureuse d'avoir autant de religion qu'elle en a; cela la soutient, et +vraiment il n'y a que cette ressource. Elle est fort contente de ... +(son confesseur), et me mande s'y attacher tous les jours[415]». + +Quels jours, quelles nuits, dont une seule a fait les cheveux de la +Reine blancs comme les cheveux d'une femme de soixante-dix ans[416]! +C'est avec ces cheveux, dernière coquetterie, qu'elle veut se faire +peindre pour la princesse de Lamballe, mettant de sa main au bas du +portrait: _Ses malheurs l'ont blanchie._ Jeunesse, sourire, les grâces +augustes de la douleur ont tout voilé: il ne reste plus à la Reine que +ses larmes pour être belle. C'est à peine si ceux qui l'ont vue jadis la +reconnaissent; et il va arriver cette scène douloureuse où mademoiselle +du Buquoy, contemplant les ravages du chagrin sur la figure de la Reine, +portera son mouchoir à ses yeux. «_Ne cachez pas vos larmes, +Mademoiselle,_--lui dira Marie-Antoinette;--_vous êtes bien plus +heureuse que moi: les miennes coulent en secret depuis deux ans, et je +suis forcée de les dévorer_[417].» + +La Reine pensait encore à fuir, mais l'apparence des choses la trompait +en s'apaisant; les rigueurs s'adoucissaient autour d'elle; les esprits +effrayés semblaient revenir aux lois, au Roi; la Reine restait et +reprenait sa vie monotone. Elle allait à la messe à midi, dînait à une +heure et demie, se retirait chez elle, et soupait à neuf heures et +demie, jouant, après dîner et après souper, de longues parties de +billard avec le Roi, pour le forcer à l'activité et à l'exercice: puis, +à onze heures, tout le château se couchait[418]. + +Des amis conseillaient à la Reine de tâcher de reprendre sa popularité, +d'essayer de parler à ce cœur des foules qui échappe aux factions, de se +montrer aux théâtres, de faire chanter encore: «Chantons, célébrons +notre Reine!» La Reine paraissait à la Comédie-Française, à l'Opéra, aux +Italiens; elle retrouvait les bravos et les acclamations de ses heureux +jours. Mais la guerre civile entrait au théâtre avec la Reine. Les +Jacobins défendaient à Clairval de chanter: + +«Reine infortunée, ah! que ton cœur +Ne soit plus navré de douleur! +Il te reste encore des amis[419].» + +Madame Dugazon, qui s'était inclinée vers la loge de la Reine en +chantant: «Ah! comme j'aime ma maîtresse!» était huée; les cris: «Pas de +Reine! pas de maîtresse!» couvraient les cris de: Vive la Reine! et le +lendemain, le journal qui, à propos de la fête des soldats de +Châteauvieux, imprimera qu'il _faut couler du plomb fondu dans les +mamelles de Marie-Antoinette_[420], l'Orateur du peuple imprimait: «La +Reine aura le fouet dans sa loge au spectacle; la Reine fait la +gourgandine...» Ce qui suit ne peut être cité[421]. + +La nouvelle Constitution imposée au Roi ne désolait point seulement la +Reine, elle la tourmentait encore dans son intérieur et tracassait +misérablement ses amitiés et ses habitudes. Cette formation d'une maison +constitutionnelle de la Reine, décrétée par la nouvelle constitution, +qu'était-ce, sinon l'intrusion des personnes ennemies dans la vie intime +de la Reine? Déjà le général la Fayette, qui voyait le salut de la +monarchie dans les petites choses, avait eu une longue conférence avec +M. de la Porte, où il avait développé la nécessité pour la Reine de +recevoir les femmes des fonctionnaires publics élus par le peuple[422]. +Aux premières années de la Révolution, n'avait-on point intrigué et +travaillé auprès de madame de Lamballe pour qu'elle admît aux thés +qu'elle donnait trois fois la semaine, et où la Reine venait, les +patronnes de la démocratie pure? N'avait-on point voulu un moment +refuser à la Reine le choix et la désignation des dames pour ses parties +de loto du jeudi et du dimanche[423]? À cette nouvelle démarche, le roi, +si facile qu'il fût aux concessions, trouvait presque inouï que le +nouveau régime de liberté ne permît pas à la Reine de fermer la porte de +son salon, presque exorbitant qu'on voulût exiger d'elle qu'elle fît sa +société de madame Pétion. Le projet seul de cette nouvelle maison, qui +eût assis les ennemis de la Reine à son foyer, décidait et excusait +l'abandon et la désertion chez les personnes plus attachées à leurs +titres qu'à la personne de la Reine[424]. La Constitution de 1791 ne +reconnaissant plus les honneurs et les prérogatives attachés aux charges +de l'ancienne maison de la Reine, la duchesse de Duras donnait sa +démission de dame du palais, ne voulant pas perdre à la cour son droit +de tabouret. D'autres l'imitèrent. Le parti constitutionnel, qui +conseillait à la Reine de former une maison civile, s'étonnait et +s'affligeait de ne lui voir former qu'une maison militaire; il ne +voulait pas voir les difficultés de la situation de la Reine. «_Si cette +maison constitutionnelle était formée_,--disait la Reine,--_il ne +resterait pas un noble près de nous, et, quand les choses changeraient, +il faudrait congédier les gens que nous aurions admis à leur place... +Peut-être_,--ajoutait-elle,--_peut-être un jour aurais-je sauvé la +noblesse, si j'avais eu quelque temps le courage de l'affliger; je ne +l'ai point. Quand on obtient de nous une démarche qui la blesse, je suis +boudée, personne ne vient à mon jeu, le coucher du Roi est solitaire. On +ne veut pas juger les nécessités politiques, on nous punit de nos +malheurs_[425].» + +Qu'une telle position torturait Marie-Antoinette et son cœur! Quel +supplice journalier, et auquel elle ne pouvait s'habituer, de céder à la +nécessité et de taire ses sympathies! Quelles luttes, quels combats, +quels poignants regrets, quelles hontes secrètes, quand elle ne pouvait +témoigner toute sa reconnaissance à son sauveur, M. de Miomandre, +miraculeusement guéri de ses blessures; quand, le fils de l'infortuné +Favras amené à son couvert, elle rentrait en armes dans ses +appartements, et se plaignait amèrement de n'avoir pu faire asseoir à +table entre elle et le Roi le fils d'un homme mort pour la royauté[426]! + +Barnave était de ceux qui s'étonnaient de ne point voir former à la +Reine de maison civile. Il s'étonnait encore et s'inquiétait de n'être +écouté qu'à demi par la cour, et de la diriger à peine dans le détail de +sa conduite. Il ne comprenait point que la métamorphose ne peut se faire +en un jour d'une monarchie en un pouvoir exécutif. Quelque renoncement +qu'ils apportassent au sacrifice, quelque bonne foi qu'ils missent à +l'exécution d'un pacte qui n'était qu'une trêve pour leurs ennemis, les +derniers représentants de la monarchie française ne pouvaient renier la +royauté, la religion de ses traditions, de ses espérances, de ses +reconnaissances; et c'était demander à Marie-Antoinette une abnégation +surhumaine qu'une abdication semblable. Et, d'ailleurs, la cour même +docile aux plans de Barnave, que pouvait Barnave pour le salut du Roi? +Dans ses notes, où son zèle cherchait les illusions, il parlait de sa +force, de son influence personnelle: et la Révolution ne l'écoutait +plus! il appuyait sur les ressources et la vigueur de son parti: et son +parti n'était plus qu'une société débandée d'honnêtes gens effrayés et +d'ambitieux démasqués! Il se vantait à la Reine d'apporter, avec son +dévouement, le dévouement de ses amis: et ces amis qu'il groupait autour +du Roi et de la Reine pour leur défense, ces ministres qu'il plaçait +près de leur trône, appartenaient aux haines des Jacobins. Séparant les +intérêts du Roi du salut de la Reine, ces ministres servaient dans +l'ombre le parti qui voulait à tout prix débarrasser la Révolution de +Marie-Antoinette. + +Ce parti veille depuis quatre ans. Il n'a reculé devant aucun crime, +devant aucun remords. Des dénonciations d'empoisonnement, des avis de la +police ont forcé la Reine à ne manger que le pain acheté par Thierry et +à garder toujours à sa portée un flacon d'huile d'amandes douces[427]. +Le coup d'Octobre manqué, une affiche placardée dans Paris au mois +d'août 1790 disait «qu'il n'y avait point un crime de lèse-nation, mais +un crime de lèse-majesté, à avoir voulu tuer la Reine[428].» Une +nouvelle tentative d'assassinat avait lieu dans les jardins de +Saint-Cloud; elle échouait encore. Les assassins découragés, se +tournaient vers un autre assassinat. Le nom de madame de la Motte +revenait dans la bouche du peuple: elle était à Paris, disait-on, logée +chez madame de Sillery[429]. Puis, à ce moment, reparaissait en France +le libelle infâme de cette femme, que Louis XVI était forcé de racheter +et faisait brûler à Sèvres. Bientôt un odieux complot s'ébruitait: la +femme la Motte aurait paru à l'Assemblée et protesté de son innocence. +Un membre devait prendre la parole, représenter la suppliante comme une +victime sacrifiée à la vengeance de la vraie coupable, de la Reine; et +il eût fini en demandant la révision du procès du collier. De cette +façon, la Reine, appelée devant les nouveaux tribunaux organisées par la +Révolution, aurait été jugée, ainsi que l'entendait un des ministres du +Roi, son garde des sceaux, Duport du Tertre. M. de Montmorin, le seul +ministre royaliste laissé à Louis XVI, défendant un jour la Reine dans +le Conseil, et se plaignant timidement d'abord à Duport des menaces +dirigées contre elle, du plan hautement avoué par tout un parti de +l'assassiner, puis s'animant et finissant par demander à son collègue +s'il laisserait consommer un tel forfait, Duport répondait froidement à +M. de Montmorin qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu'il +n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire le procès à la Reine. +«Quoi! s'écrie M. de Montmorin, vous, ministre du Roi, vous consentiriez +à une pareille infamie?--Mais, dit le garde des sceaux, _s'il n'y a pas +d'autre moyen_[430].» + + * * * * * + +Il restait à la Reine une amie qui prenait une part de ses périls, de +ses épreuves, de ses douleurs. Abandonnée des uns, séparée des autres, +privée de tous ses appuis, de madame de Polignac, de l'abbé de Vermond, +qui avait suivi madame de Polignac, la Reine n'avait plus auprès d'elle +que madame de Lamballe; et voici qu'il lui fallait s'en séparer. La loi +des circonstances, le besoin de la politique obligeaient la Reine à +envoyer en Angleterre cette dernière amie comme la seule personne +capable de décider Pitt à prendre d'autres engagements qu'une vaine +promesse «de ne pas laisser périr la monarchie française[431].» + +Dans sa vie d'affaires, au milieu des notes diplomatiques, des +correspondances, des conseils, des mille occupations de sa pensée et de +sa main, la Reine trouve des loisirs et des répits pour se rapprocher de +madame de Lamballe, pour l'entretenir de sa tendre amitié et lui confier +l'état de son âme et la mesure de ses craintes. + +«_Le Roi vient de m'envoyer cette lettre, mon cher cœur, pour que je la +continue; sa santé est très bien rétablie, grâce à sa forte +constitution. Le calme avec lequel il prend les choses a quelque chose +de providentiel, et la bonne Élisabeth est touchée de cela comme d'une +inspiration qui vient d'en haut. Le dérangement qu'il vient d'éprouver a +à peine été connu du public. Vous avez su sans doute l'étrange avanture +qui s'est passée à la comédie le mois dernier, le tapage et les +applaudissements à mon apparution avec mes enfants: on a battu ceux qui +vouloient faire du train et contrarier l'enthousiasme du moment; mais +les méchants ont bien vite le moyen de prendre leur revanche; on peut +voir cependant par-là ce que seroit le bon peuple et le bon bourgeois, +s'il étoit laissé à lui-même; mais tout cet enthousiasme n'est qu'une +lueur, qu'un cri de la conscience que la faiblesse vient bien vite +étouffer; on auroit pu espérer d'abord que le temps raméneroit les +esprits, mais je ne rencontre que de bonnes intentions; mais pas un +courage pour aller plus loin que l'intention et les projets. Je ne me +fais donc aucune illusion, ma chère Lamballe, et j'attens tout de Dieu. +Croyez à ma tendre amitié, et, si vous voulez me donner une preuve de la +vôtre, mon cher cœur, soignez votre santé et ne revenez pas que vous ne +soyez pas bien parfaitement rétablie. + +«Adieu, je vous embrasse_. + + «MARIE-ANTOINETTE.» + +«Jamais, Madame, vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre +que + + «ÉLISABETH-MARIE[432].» + +Aux approches de la Constitution, la Reine, effrayée de l'agitation des +esprits, rappelle auprès d'elle cette amitié qui lui manque, et dont +elle a besoin: + +«_Ma chère Lamballe, vous ne sauriez vous faire une idée de l'état de +l'esprit où je me trouve depuis votre départ. La première base de la vie +est la tranquillité; il m'est bien pénible de la chercher en vain. +Depuis quelques jours que la Constitution remue le peuple, on ne sait à +qui entendre; autour de nous il se passe des choses pénibles... Nous +avons cependant fait quelque bien. Ah! si le bon peuple le savoit! +Revenez, mon cher cœur, j'ai besoin de votre amitié. Élisabeth entre et +demande a ajouter un mot; adieu, adieu, je vous embrasse de toute mon +âme_. + + «MARIE-ANTOINETTE[433].» + +«La Reine veut bien me permettre de vous dire combien je vous aime. Elle +ne vous attend pas avec plus d'affection que moi. + + «Élisabeth-Marie.» + +Puis, se ravisant, se reprochant comme un mouvement d'égoïsme d'avoir +voulu faire partager ses dangers à son amie, la Reine imposait silence à +l'appel de son cœur, et écrivait à madame de Lamballe, en septembre +1791: + +«_Ne revenez pas dans l'état où sont les affaires, vous auriez trop à +pleurer sur nous. + +Que vous êtes bonne et une vraie amie, je le sens bien, je vous assure, +et je vous défends de toute mon amitié de retourner ici. + +Attendez l'effet de l'acceptation de la Constitution. + +Adieu, ma chère Lamballe, croyez que ma tendre amitié pour vous ne +cessera qu'avec ma vie_[434].» + +Et lorsque madame de Lamballe repasse en France, la Reine, tremblante, +lui renouvelle encore cette prière, à laquelle madame de Lamballe +n'obéira pas: + +«_Non, je vous le repette, ma chère Lamballe, ne revenez pas en ce +moment; mon amitié pour vous est trop alarmée, les affaires ne +paroissent pas prendre une meilleure tournure malgré l'acceptation de la +Constitution sur laquelle je comptois. Restez auprès du bon monsieur de +Penthièvre qui a tant besoin de vos soins; si ce n'étoit pour lui il me +seroit impossible de faire un pareil sacrifice, car je sens chaque jour +augmenter mon amitié pour vous avec mes malheures; Dieu veuille que le +temps ramenne les esprits; mais les méchants répandent tant de calomnies +atroces, que je compte plus sur mon courage que sur les évènements. +Adieu donc, ma chère Lamballe, sachez bien que de près comme de loin, je +vous aime, et que je suis sûre de votre amitié._ + + «MARIE-ANTOINETTE[435].» + + +Et ce sont lettres sur lettres, d'un ton et d'un cœur pareils, où la +Reine supplie madame de Lamballe de ne pas revenir, de ne pas venir se +jeter dans la _gueule du tigre_. Souvent, elle lui écrit, ayant sur ses +genoux son fils, le _chou d'amour_, comme elle l'appelle avec un mot de +mère; et, conduisant la petite main du Dauphin, elle lui fait écrire son +nom au bas de sa lettre, comme elle lui ferait envoyer un baiser[436]. + + + + +V + +Marie-Antoinette homme d'État.--Sa correspondance avec son frère Léopold +II.--Son plan, ses espérances, ses illusions.--Sa correspondance avec le +comte d'Artois. Son opposition aux plans de l'émigration.--Caractère de +Madame Élisabeth. Son amitié pour le comte d'Artois. Sa correspondance. +Sa politique.--Préoccupation de Marie-Antoinette du salut du royaume par +le Roi. + + +La Reine passait alors toutes ses journées à écrire. La nuit, la Reine +avait entièrement perdu le sommeil, elle lisait. Elle recevait les +rapports de M. de la Porte, de Talon, de Bertrand de Molleville. Elle +correspondait avec l'étranger au moyen d'un chiffre d'une extrême +difficulté, indiquant les lettres par une lettre d'une page et d'une +ligne d'une édition de _Paul et Virginie_ possédée par tous ses +correspondants. Qui la reconnaîtrait, cette femme, cette Reine si jeune +hier, hier la reine de la mode et du plaisir; cette bergère de Trianon, +occupée de badinages et d'élégances? Imaginez-la enlevée tout à coup à +ces jeux de la pensée, à ces divertissements du goût, à la pastorale, +aux rubans, à sa vie, presque à son sexe! Adieu le spectre léger de la +grâce! Du gouvernement de ces riens charmants, elle monte, grandie +soudain, au plus grand et au plus sévère des affaires humaines. Ces +plumes, taillées pour les causeries et les caresses de l'amitié, se +plieront du premier coup au style des chancelleries, et toucheront à +l'État! Cette Dauphine rieuse, cette Reine qui se sauvait de son trône, +des affaires étrangères, les restes d'un trône, le dernier espoir d'un +droit! + +Le malheur a de ces coups de foudre, de ces éducations subites, de ces +illuminations miraculeuses de l'âme et de la tête, du caractère et du +génie. L'exemple en est là, dans cette correspondance de +Marie-Antoinette avec Léopold II[437], les titres d'homme d'État de la +Reine, le témoignage écrit qu'elle a laissé à la postérité de sa pensée +politique, de son haut jugement, de sa mâle intelligence et de ses +illusions. C'est au lendemain du retour de Varennes, c'est le 31 juillet +1791 que la Reine, se relevant sur sa chute, discute, prévoit, combat. + +La Reine disait à son frère les influences du jour réunies et conjurées +pour le salut de la monarchie; les séditieux repoussés, leurs efforts +vains; l'Assemblée gagnant en consistance et en autorité dans le +royaume. Elle disait la fatigue des agitations dans les agitateurs +mêmes, la Révolution reprenant haleine, les fortunes demandant sûreté; +la halte momentanée des événements, des passions, du désordre, les lois +osant parler, la possibilité et la raison d'une pacification entre la +dignité de la couronne et les intérêts de la nation; enfin les espoirs +de reconstruction de l'autorité par le temps, par le retour des esprits, +par l'expérience des nouvelles institutions. À ce tableau de juillet +1791 la Reine opposait la France avant le départ pour Varennes, la +multitude et le tumulte des partis, la loi désarmée, le Roi sans sujets, +l'Assemblée dépouillée de force et de respect; bref, la désespérance, +même dans le plus lointain avenir, de toute recréation de pouvoir. + +Appuyée sur cette opposition de situation, sur ce ralentissement des +excès, sur ce refroidissement des âmes, elle s'arrêtait et repoussait +les offres de son frère, éloignant ce secours armé dont ne voulait pas +son cœur français, et qu'il n'appellera, qu'il ne subira qu'au dernier +moment et comme au dernier soupir de la royauté. Pour mieux retenir son +frère et ses armées, la Reine glisse d'abord légèrement sur les dangers +qu'une agression, une tentative violente de libération et de +restauration peut faire courir à son mari, à son fils, à elle-même, +accusée d'être l'âme de ce complot; puis, Reine de France, qui sait ce +que peut la France menacée, et qui en a tout ensemble comme une terreur +et comme une fierté, elle entretient longuement l'Empereur de +l'incertitude de la victoire sur un peuple en armes, électrisé et +furieux d'héroïsme. Pour mieux enchaîner encore l'impatience de son +frère, pour mieux le défendre de l'impatience de ses entours, elle fait +appel à ses intérêts de souverain, à ses intérêts de prince autrichien. +Elle lui représente la certitude de l'alliance de la France avec le +premier empire qui reconnaîtra la Constitution. Cette alliance, elle la +promet à Léopold II, s'il laisse Louis XVI consolider les lois, assurer +la paix, et réconcilier la France avec elle-même. + +Que l'histoire cherche, que les partis supposent, que la calomnie +invente: voilà toute la politique de Marie-Antoinette, la confession de +tout ce qu'elle attend, de tout ce qu'elle prépare, de tout ce qu'elle +empêche. Elle ne veut rien de l'étranger, rien même de son frère, que la +soumission aux idées de concession et de temporisation de Louis XVI, une +conduite conforme «au vœu manifesté par la nation,» une espérance sans +impatience d'une reconstitution sans secousse. Surmontant ses +répugnances et les débats de son orgueil, elle tient parole aux +Girondins auprès de son frère; elle reste fidèle à leurs conseils +d'expectative tant que l'expectative ne devient pas une lâcheté et une +désertion. Vainement Mercy-Argenteau répandait ses doutes et ses +inquiétudes sur la franchise des intentions du parti girondin; +maltraitait auprès du prince de Kaunitz la foi crédule de la Reine dans +le dévouement des Barnave, des Lameth, des Duport; répétait que les amis +de la Reine ne seraient jamais que «des déterminés antiroyalistes et des +scélérats dangereux;» vainement il montrait, sur le plan de la Reine, la +fausse et dangereuse position de l'Europe, ouverte et désarmée devant la +menace et la contagion des idées françaises, troublée de perpétuelles +alarmes, obligée à une surveillance permanente de cette tranquillité +grosse de catastrophes qu'il appelait «le repos de la mort[438];» ces +avertissements, ces injures de Mercy-Argenteau ne détachaient pas la +Reine des avis de la Gironde et de la modération. + +Ce n'est que lors de l'établissement de la République dans les esprits +que Marie-Antoinette, voyant les événements emporter les promesses des +Girondins, se retourne vers son frère, mais en le retenant encore; elle +défend à Vienne la précipitation et la violence, en même temps qu'elle +combat aux Tuileries le refus de la Constitution, auquel l'encourageait +Burke[439]; elle cherche encore à dénouer pour ne pas trancher, elle +veut vaincre avec cette arme des habiles, la diplomatie, honneur de tant +de grands hommes, dont on a fait le crime et la condamnation de cette +pauvre mère essayant de garder la vie et le patrimoine de son fils; de +cette pauvre Reine qui croyait conspirer avec Dieu en défendant une +institution relevant de sa grâce, et cependant tentait d'éloigner la +guerre de la Révolution, espérant l'épargner à la France! + +«_Pouvons-nous risquer de refuser la Constitution_?--écrit la Reine dans +sa lettre du 10 août 1791 à Mercy-Argenteau, un an jour pour jour avant +le 10 août.--_Je ne parle pas des dangers personnels_...» Et dans un +post-scriptum: «_Il est impossible, vu la position ici, que le Roi +refuse son acceptation; croyez que la chose doit être vraie, puisque je +le dis. Vous connoissez assez mon caractère pour croire qu'il me +porteroit plutôt à une chose noble et pleine de courage[440]...» Le Roi +ne peut donc pas risquer de refuser la Constitution: Pour cela je crois +qu'il est nécessaire, quand on aura présenté l'acte au Roi, qu'il le +garde d'abord quelques jours, car il n'est censé le connoître que quand +on le lui aura présenté légalement, et qu'alors il fasse appeler les +commissaires pour leur faire non pas des observations ni des demandes de +changement qu'il n'obtiendra peut-être pas, et qui prouveroient qu'il +approuve le fond de la chose, mais qu'il déclare que ses opinions ne +sont point changées; qu'il montroit, dans sa déclaration du 20 de juin, +l'impossibilité où il étoit de gouverner avec le nouvel ordre de choses; +qu'il pense encore de même, mais que pour la tranquillité de son pays il +se sacrifie, et que pourvu que son peuple et la nation trouvent le +bonheur dans son acceptation, il n'hésite pas à la donner; et la vue de +ce bonheur lui fera bientôt oublier toutes les peines cruelles et amères +qu'on a fait éprouver à lui et aux siens; mais si l'on prend ce parti il +faut y tenir, éviter surtout tout ce qui pourroit donner de la méfiance +et marcher en quelque sorte toujours la loi a la main; je vous promets +que c'est la meilleure manière de les en dégoûter tout de suite. Le +malheur c'est qu'il faudroit pour cela un ministre adroit et sûr, et +qui, en même temps, eut le courage de se laisser abîmer par la cour et +les aristocrates pour les mieux servir après; car il est certain qu'ils +ne reviendront jamais ce qu'ils ont été, surtout par eux-mêmes_[441].» + +Puis au bout de sa lettre, emportée par le pressentiment de la vanité de +toutes ces tentatives, aux abois dans le dédale des ressources et des +moyens de salut, épouvantée du sommeil du Roi, de ce roi _incapable de +régner_, au jugement du comte de la Marck[442], la mère arrache à la +Reine un cri, un douloureux appel aux puissances étrangères. + +«_En tout état de cause, les puissances étrangères peuvent seules nous +sauver: l'armée est perdue, l'argent n'existe plus; aucun lien, aucun +frein ne peut retenir la populace armée de toute part; les chefs même de +la Révolution, quand ils veulent parler d'ordre, ne sont plus écoutés. +Voilà l'état déplorable où nous nous trouvons; ajoutez à cela que nous +n'avons pas un ami, que tout le monde nous trahit: les uns par haine, +les autres par faiblesse ou ambition; enfin je suis réduite à craindre +le jour où on aura l'air de nous donner une sorte de liberté; au moins +dans l'état de nullité où nous sommes nous n'avons rien à nous +reprocher. Vous voyez mon âme tout entière dans cette lettre; je peux me +tromper, mais c'est le seul moyen que je voie encore pour aller. J'ai +écouté, autant que je l'ai pu, des gens des deux côtés, et c'est de tous +leurs avis que je me suis formé le mien: je ne sais pas s'il sera suivi. +Vous connoissez la personne[443] à laquelle j'ai affaire; au moment où +on la croit persuadée, un mot, un raisonnement la fait changer sans +qu'elle s'en doute; c'est aussi pour cela que mille choses ne sont point +à entreprendre. Enfin, quoiqu'il arrive, conservez-moi votre amitié et +votre attachement, j'en ai bien besoin; et croyez que, quelque soit le +malheur qui me poursuit, je peux céder aux circonstances, mais jamais je +ne consentirai à rien d'indigne de moi: c'est dans le malheur qu'on sent +davantage ce qu'on est. Mon sang coule dans les veines de mon fils, et +j'espère qu'un jour il se montrera digne petit-fils de Marie-Thérèse. +Adieu_[444].» + +Et pourtant cela même, cet appel désespéré, n'est point un appel à +l'invasion de la patrie. Marie-Antoinette ne sollicite et ne veut qu'un +manifeste, un manifeste pesant sur la France du poids des +représentations de toutes les têtes couronnées, une mise en demeure de +la paix appuyée par de grandes forces; une imposante menace, mais une +menace seulement, étendue sur tout l'horizon de la France. Sans doute ce +pouvait être une illusion chez la Reine de croire reconquérir la France +en montrant et en arrêtant à ses frontières une armée d'observation +l'arme au bras; mais l'illusion était sincère, et c'est un beau +spectacle de voir cette femme abreuvée de fiel, chargée d'outrages, +développer généreusement et sans passion ce plan de retenue et d'attente +qui défend d'un bout à l'autre la France contre les armes de l'étranger +et contre les armes de ses enfants, deux guerres, deux malheurs que le +Roi, disait Marie-Antoinette dans le Mémoire qui suit, _devait épargner +au risque de sa couronne et de sa vie_. + +Mais, avant le Mémoire de la Reine envoyé par elle à son frère, donnons +une lettre qui le précéda: + + «Ce 31 d'août 1791. + +«_Voici mon cher frère un nouveau mémoire, j'ai cherché a vous prouver +dans le dernier qu'il dépend de vous de mettre un terme aux révoltes qui +subversent la France. On m'a fort approuvé de vous l'avoir envoyé et +l'on me charge de vous envoyer celui-ci. Les objets qui y sont discutés +étant de la plus haute importance et les déterminations qui pourront +être prises étant de nature si elles sont fausses à jetter un désordre +affreux non-seulement en France mais dans toute l'Europe, le mémoire +contient des réflections générales qui feront juger sainement de l'état +des choses. On recommande particulièrement à votre attention le passage +suivant. + +«Si l'Empereur soutenoit les émigrants on cesseroit de croire a la bonne +foi du roi qu'on ne supposera jamais disposé à faire la guerre à son +beau-frère; si l'Empereur soutenoit les émigrants, cet équilibre de +force engageroit à une guerre horrible et atroce ou la dévastation et le +carnage seroit sans bornes, ou l'on chercheroit, l'on parviendroit +peut-être à débaucher de part et d'autre les soldats, ou l'on pourroit +essayer à rallier tous les peuples à une cause commune contre les nobles +et les rois; si l'Empereur soutenoit les émigrés, si seulement il +pouvoit l'espérer, ils se livreroient aux plus folles et aux plus +coupables espérances, car ils sont moins attachés au roi qu'à leur cause +propre. + +«Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et je vous aime du plus profond +de mon cœur et jamais je ne peu changer_. + + «MARIE-ANTOINETTE[445].» + +Ajoutons à cette lettre la lettre accompagnant le Mémoire: + + «Ce 8 septembre. + +«_Qu'il y a longtemps, mon cher frère, que je n'ai pu vous écrire, et +cependant mon cœur en avoit bien besoin; je sais toutes les marques +d'amitié et d'intérêt que vous ne cessé de nous donner, mais je vous +conjure par cette même amitié de ne pas vous laisser compromettre en +rien pour nous; il est certain que nous n'avons de ressource et de +confiance qu'en vous. Voici un Mémoire qui pourra vous montrer notre +position au vrai, et ce que nous pouvons et devons espérer de vous. Je +connois très bien l'âme des deux frères du Roi, il n'y a pas meilleurs +parents qu'eux (je dirois presque de frère si je n'avois pas le bonheur +d'être votre sœur). Ils désirent tous deux le bonheur, la gloire du roi +uniquement, mais ce qui les entourent est bien différent, ils ont tous +fait des calcules particuliers pour leur fortune et leur ambition. Il +est donc bien intéressant que vous puissiez les contenir et surtout +comme M. de Mercy doit déjà vous l'avoir mandé de ma part d'exiger des +princes et des François en général de se tenir en arrière dans tout ce +qui pourra arriver soit en négociations, soit que vous et les autres +puissances, faisiez avancer des troupes. Cette mesure devient d'autant +plus nécessaire, que le roi allant accepter la Constitution, ne pouvant +faire autrement, les François en dehors se montrant contre cette +acceptation, seroit regardé comme coupable par cette race de tigre qui +inonde ce royaume, et bientôt il nous soupçonneroit d'accord avec eux; +hors il est de notre plus grand intérêt, faisant avec eux tant que +d'accepter, d'inspirer la plus grande confiance, c'est le seul moyen +pour que le peuple revenant de son ivresse, soit par les malheurs qu'il +éprouvera dans l'intérieur, soit par la crainte du dehors, reviennent à +nous en détestant tous les auteurs de nos maux. + +«Je vous remercie, mon cher frère, de la lettre que vous m'avez écrite, +elle étoit parfaitement dans le sens que je pouvois désirer, et elle a +fait un bon effet, car ceux même à qui je me suis cru obligée de la +faire voir, on paru ou on crû devoir paroître content, mais qu'il m'en a +coûté pour vous écrire une lettre de ce genre. Aujourd'hui qu'au moins +ma porte est fermée, et que je suis maîtresse dans ma chambre, je puis +vous assurer, mon cher frère de la tendre et inviolable amitié, avec +laquelle je vous embrasse et qui ne cessera qu'avec ma vie[436].»_ + +Le Mémoire de la Reine, daté du 3 septembre 1791, commence: + +«_Il dépend de l'Empereur de mettre un terme aux troubles de la +Révolution françoise. + +«La force armée a tout détruit, il n'y a que la force armée qui puisse +tout réparer. + +«Le Roi a tout fait pour éviter la guerre civile, et il est encore bien +persuadé que la guerre civile ne peut rien réparer et doit achever de +tout détruire._» + +Or, continue le Mémoire, les princes entrant en France, c'est la guerre +civile. + +Les princes entrant en France, entrent «avec la soif d'une autre +vengeance que celle des lois;» il faut qu'ils reviennent «avec la paix +et la confiance dans la seule autorité qui puisse dissiper tous les +partis». + +Les princes entrant en France, c'est une régence. Le Roi s'oppose à +cette régence: d'abord, comme pouvant diviser les provinces, les villes, +l'armée, par la nomination à des emplois émanée de deux pouvoirs: l'un, +l'Assemblée autorisée par le Roi, l'autre, le régent; ensuite, comme +pouvant «perdre la puissance du Roi par la même entreprise qui doit la +lui rendre.» + +Les princes entrant en France, c'est la convocation des Parlements à +laquelle le Roi se refuse: 1° comme pouvant compromettre dans une guerre +d'arrêts une autorité légale appelée dans l'avenir à rétablir l'ordre +dans la paix; 2° comme établissant une opposition entre les princes et +le nom du Roi; 3° comme pouvant autoriser le peuple à croire au +rétablissement entier de l'ancien régime. + +Les princes entrant, c'est accoutumer la nation à voir s'élever dans +l'État une autre puissance que celle du Roi; c'est jeter en dehors de la +puissance légitime les bases d'un gouvernement au hasard, «dans un +moment où l'homme le plus habile ne peut pas savoir quelle est la forme +qui peut lui convenir.» + +Puis, combattant les impatiences du parti des princes: +«_Comment,_--disait la Reine avec un grand sens et une justesse d'esprit +remarquable,--_comment peut-on connoître ce qui peut convenir à l'état +d'une nation dont la plus faible partie commande dans le délire et que +la peur a subjuguée tout entière! + +«On n'a pas conservé le sentiment des choses accoutumées et journalières +qui sembloient former, non pas seulement la constitution de l'État, mais +celle de chaque classe, de chaque profession, de chaque famille. + +«On a tout arraché, tout détruit, sans exciter dans le grand nombre la +surprise et l'indignation. + +«Il n'y a point d'opinion publique et réelle dans une nation qui n'a pas +de sentiment. + +«Que sont devenues toutes les habitudes?... Quel est le droit habituel +qui n'ait pas été proscrit ou l'obligation habituelle qui n'ait été +rompue? + +«On s'est servi des insurrections et des émeutes populaires pour +détruire toutes les formes établies. On ne pouvoit pas s'en servir pour +donner des habitudes nouvelles à la nation entière, et ce n'est pas en +deux ans de temps employés à tout détruire qu'on peut créer, entretenir +et consolider des habitudes. + +«Il faut la laisser respirer un moment de tant de troubles et +d'agitations; il faut lui laisser reprendre ses habitudes et ses mœurs +avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger ou souffrir._» + +La Reine reprenait: + +Les princes entrant en France, c'est la guerre civile; les étrangers +entrant, c'est la guerre civile et la guerre étrangère. + +Le Roi ne veut pas la guerre civile; le Roi ne veut pas la guerre +étrangère. + +Il est, en dehors de la guerre, un moyen, un seul, de sauver le Roi et +le trône: une déclaration collective des puissances unies. Les +puissances unies déclareront qu'il n'est pas indifférent à l'Europe, vu +la position et l'importance de la France dans le continent, que la +France soit une monarchie ou une république; qu'il importe au contraire +aux monarchies de l'Europe que la couronne de France soit héréditaire de +mâle en mâle, que la personne du Roi soit inviolable, que le Roi ne +puisse être suspendu ou déchu de sa puissance; qu'elles ne peuvent +souffrir que les anciens traités conclus avec la France, devenus partie +intégrante du droit européen, «soient le jouet de l'influence réelle ou +présumée d'une force armée ou d'une émeute populaire;» qu'en cas de +révocation de quelque traité par le roi de France, révocation +involontaire et forcée, elles sont en droit de déclarer la guerre à la +France; que, par une convention tacite, il a existé de tout temps un +rapport de force armée entre les puissances de l'Europe; qu'une armée de +quatre millions d'hommes levée tout à coup par la France, indépendamment +des troupes de ligne, une élévation aussi prodigieuse de la force armée +qui tient le Roi prisonnier, sont une violation de cette convention +tacite, en même temps qu'un danger de guerre permanent pour les +puissances étrangères. + +Tels étaient les raisons et les prétextes de cette intervention de +l'Europe où la Reine voyait le salut. Elle espérait de cette déclaration +l'intimidation des uns, l'encouragement des autres, un soulèvement +spontané de la majorité craintive des mécontents contre la tyrannie +locale des départements, des municipalités, des clubs; un soulèvement +qui serait si brusque, si général, si unanime, qu'il n'y aurait point de +défense, point de sang. Elle espérait une révolution pacifique éclatant +à la fois «dans toutes les bonnes villes de France,» et elle terminait +son Mémoire par cette assurance,--hélas! ce n'était qu'un vœu--: «_La +révolution se fera pas l'approche de la guerre et non par la guerre +elle-même_[447].» + +La Reine poursuivait encore, le 4 octobre 1791, auprès de son frère +convaincu et rallié à ce projet[448], la réalisation de son plan et de +ses espérances: + +«_Je n'ai de consolation qu'à vous écrire, mon cher frère, je suis +entourée de tant d'atrocités que j'ai besoin de toute votre amitié pour +reposer mon esprit; j'ai pu par un bonheur inouï voir la personne de +confiance du comte de M...[449], mais je n'y suis parvenû qu'une fois +sûrement; elle m'a exposé des pensées du comte qui se rencontre avec +beaucoup de ce que je vous ai déjà dit ces jours derniers; depuis +l'acceptation de la Constitution le peuple semble nous avoir rendu sa +confiance, mais cet événement n'a pas étouffer les mauvais desseins dans +le cœur des méchants; il seroit impossible qu'on ne revienne pas à nous +si l'on connoissait notre véritable manière de penser, mais malgré cette +sécurité du moment, je suis loins de me livrer à une confiance aveugle; +je pense qu'au fond le bon bourgeois et le bon peuple ont toujours été +bien pour nous, mais il n'y a entre eux nul accord, et il n'en faut pas +attendre; le peuple, la multitude sent par instinct et par intérêt le +besoin de s'attacher à un chef unique, mais ils n'ont pas la force de se +débarrasser de tous les tirans de populace qui les opprime, n'ayant +point d'unité, et ayant à lutter contre des scélérats bien d'accord qui +se donnent d'heure en heure le mot d'ordre dans les clubs; et puis on +les travaille sans cesse, on leur glisse avec perfidie des soupçons +contre la bonne foi du Roi, et l'on viendra ainsi à bout de soulever de +nouveaux orages; si cela arrive comme je le crains, car, encore une +fois, je ne me laisse pas prendre à cette ivresse du moment, les +malheures seront encore plus grands, car il sera alors plus difficile de +reconquérir la confiance perdue et le peuple qui se croiroit trompé +tourneroit contre nous._ + +«_C'est un motif de plus de redoubler de soins pour profiter du moment +s'il est possible: il le faut puisque l'autorité royale échappe et que +la confiance publique est le frein a opposé aux envahissements du corps +législatif. Mais comment profiter de la confiance du moment? là est la +difficulté; je pense qu'un premier point essentiel est de régler la +conduite des émigrants. Je puis répondre des frères du Roi, mais non de +M. de Condé. Les émigrants rentrant en armes en France tout est perdu, +et il seroit impossible de persuader que nous ne sommes pas de +connivence avec eux. L'existence d'une armée d'émigrants, sur la +frontière, suffit même pour entretenire le feu et fournir aliment aux +accusations contre nous; il me semble qu'un congrès faciliteroit le +moyen de les contenir. J'en ai fait dire ma pensée à M. de M---- pour +qu'il vous en parlât, mon cher frère; cette idée d'un congrès me sourit +beaucoup, et seconderoit les efforts que nous faisons pour maintenir la +confiance: cela d'abord, je le répète, contiendroit les émigrants, et, +d'un autre côté, feroit icy une impression dont j'attends du bien; je +remets cela à vos lumières supérieures; on est de cet avis auprès de +moi, et je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce point, ayant tout fait +expliquer à M. de M----._ + +«_Adieu, mon cher frère; nous vous aimons, et ma fille m'a chargé +particulièrement d'embrasser son bon oncle._ + + «MARIE-ANTOINETTE[450].» + + +Tels sont les plans, tels sont les vœux de la Reine dans leur révélation +la plus intime, dans leur confession la plus entière. C'est là toute la +pensée, tout le cœur de cette Reine qui a porté si longtemps dans +l'histoire la peine de l'émigration! Mais quel historien osera désormais +l'accuser contre tous les faits, contre toutes les preuves? Qui +l'accusera encore après ces deux lettres, documents inconnus et +précieux, où se voit l'abîme qui a toujours séparé la politique de la +Reine de la politique de Coblentz? + + «Ce 14 mai 1791. + +«_Ma chère sœur, j'ai déchiffrée la lettre du comte d'Art.; elle +m'afflige beaucoup; je vais vous la transcrire ici, et vous verrez +combien le meilleur cœur veut s'égarer. Les mouvements des émigrants sur +la frontière sont une calamité, je suis désespérée qu'il prenne à +contrepied nos avis et nos prières. Le Roi va lui écrire; vous feriez +sagement, vous pour qu'il a tant d'amitié, de lui écrire aussi pour nous +aider à prévenir de nouveaux malheurs, et l'éloigner de M. de Condé. +Voici sa lettre_: + +Et Marie-Antoinette transcrit de sa main la lettre suivante du comte +d'Artois: + +«J'ai reçu votre lettre du 20 mars, ma chère sœur; le peu d'habitude que +j'ai de cette manière d'écrire, m'obligeant à estre fort laconique, je +vous laisse deviner combien je suis sensible aux marques de votre +amitié, mais en même temps combien je suis affligé de voir que vous +différiez de jour en jour à me procurer votre confiance, surtout quand +les circonstances sont si pressantes. Je mérite peut-être moins de +réticence de votre part, mais ce dont je suis certain, c'est que votre +intérêt exigeroit que je fusse mieux instruit. + +«Tout porte à me prouver que vous avez un plan. Je crois même connoître +à fond les détails de ce qu'on vous propose, et les personnes qu'on +employe. Eh! ma sœur, le Roi se défie-t-il de moi? Je n'ajoute qu'un mot +sur cet article, il peut estre permis de se servir de ses propres +ennemis pour sortir de captivité, mais on doit se refuser à tout marché, +à toute convention avec les scélérats, et surtout on doit calculer si +les vrais serviteurs, les vrais amis surtout, pourront consentir aux +conditions qu'on auroit acceptées. Au nom de tout ce qui vous est cher, +souvenez-vous de ce peut de mots, et croyez que je suis bien instruit. +Vous paroissez vous plaindre de mon silence et de l'ignorance où vous +estes de mes projets, mes reproches seroient mieux fondés que les +vôtres, mais je sais ce que je dois à mon roi, et je me regarderais +comme coupable si, sans l'en instruire, j'avois changé mes vues et mes +projets. Au surplus je ne crains pas de répéter ce que je regarde comme +ma profession de foi; je vivrai et mourrai s'il le faut, pour défendre +les droits de l'autel et du trône, et pour rendre au roi sa liberté et +sa juste autorité. La déclaration du 23 juin ou la teneur des cahiers +sont des bases dont je ne m'écarterai jamais. J'employerai tous les +moyens qui sont en mon pouvoir pour décider enfin nos alliés à nous +secourir avec des forces assez imposantes pour attérer nos ennemis, et +pour prévenir tous les projets criminels. Je combinerai les ressources +de l'intérieur avec les appuis du dehors, et mes efforts et mes soins se +porteront également d'un bout du roiaume à l'autre, et je préparerai +toutes les provinces suivant leurs moyens à seconder une explosion +générale. J'arresterai, je contiendrai tout éclat factice, mais je +seconderai avec autant d'ardeur que de dévouement les entreprises qui me +paroîtront assez solides pour en imposer à nos ennemis et pour me donner +la juste espérance d'un vrai succès. Enfin, je servirai également mon +roi, et ma patrie, en agissant avec prudence, suite et fermeté.» + +Ici, Marie-Antoinette reprend: + +«_Voici la partie de la lettre que vous ne connoissez pas, ma chère +sœur; je vous embrasse. Quand revenez-vous?_ + + «MARIE-ANTOINETTE[451].» + + +Et, cette lettre envoyée à Madame Élisabeth, la Reine écrit aussitôt au +comte d'Artois: + + «Ce 14 mai 1791. + +«_J'ai vu avec beaucoup de peine, mon cher frère, ce que vous me dites +de mon prétendu manque de confiance; j'aime à penser que vous changerez +d'opinion après la lettre que le Roi vous a écrite, et qu'il vous fera +tenire avec celle-ci. Non, mon cher frère, nous sommes loins d'avoir +cessés de vous regarder comme le meilleur des parents. Vous dittes que +notre intérêt exigeroit que vous fussiez plus instruit; mais à quoi bon +nos confidences; si vous vous refusez à complaire aux désirs que nous +vous avons si vivement exprimés, et qui sont si confidentiels? Je vous +repette qu'il est tout à fait dans l'intérêt du salut de votre frère que +vous vous sépariez de M. Condé. Les armements des émigrans sont ce qui +irrite le plus autoure de nous, et tant qu'il en sera ainsi, les +affaires ne pourront pas prendre meilleure tournure; les plus honnêtes +gens ont horreur de la guerre civile, et les méchants qui ont un si +grand intérêt à tout envenimer, poussent des cris affreux qui menacent +d'une catastrophe. Je vous en conjure mon cher frère, réfléchissez à ce +que je vous écris, à ce que vous a écrit le Roi. Ce que vous ferez de +contraire nous causera un véritable désespoir. Mes enfants se portent +assez bien, et la bonne Élisabeth, qui est pour nous comme un ange, doit +vous écrire par la même occasion. + +«Adieu, je vous aime de tout mon cœur._ + + «MARIE-ANTOINETTE[452].» + +La lourde responsabilité, l'énorme tâche, l'écrasant labeur pour une +femme: porter, dans la tempête, la fortune du Roi, et disputer au destin +ces lambeaux d'une monarchie, l'héritage d'un fils! Vaincue, rester +debout; désespérée, vouloir encore se refuser aux larmes, et se forcer à +la pensée; calculer, combiner, proposer, résoudre, émouvoir, persuader, +combattre sans repos, combattre devant soi et autour de soi, combattre +la versatilité du Roi toujours prête à s'échapper, combattre la voix de +l'émigration[453] dans la voix de la sœur du Roi qui se penche à son +oreille, reconquérir chaque jour Louis XVI sur lui-même et sur Madame +Élisabeth! + +Madame Élisabeth était un homme aussi, mais non un homme d'État comme la +Reine. Il y avait du guerrier dans cette jeune femme qui devait mourir +en héros. Dans cette douce fille de Dieu, égarée sur les marches d'un +trône, dans cette vierge de charité, toute aux autres, toute au bonheur +de ses amis, dont la pitié semble une tendresse, dont la vie est une +bonne œuvre, il semble qu'il coure ce jeune sang du duc de Bourgogne, ce +sang auquel il a fallu un Fénelon pour le vaincre. Madame Élisabeth est +l'homme des Tuileries, qui conseille les partis violents, les risques +extrêmes. Sous l'outrage des événements, la révolte de sa conscience a +entraîné son cœur à ces sévérités sans merci dont le Jéhovah de +l'Écriture frappe les peuples rebelles. Trêve, accommodement, diplomatie +avec le nouveau pouvoir, Madame Élisabeth les repousse dès le +commencement de la Révolution, prête au martyre, mais prête au combat, +priant le Dieu des armées, et se demandant s'il n'est pas imposé aux +Rois de mourir pour la royauté. Il y a longtemps que, bravant l'horreur +des mots, Madame Élisabeth déclarait nettement: + +«Je regarde la guerre civile comme nécessaire. Premièrement je crois +qu'elle existe, parce que toutes les fois qu'un royaume est divisé en +deux partis, toutes les fois que le parti le plus faible n'obtient la +vie sauve qu'en se laissant dépouiller, il est impossible de ne pas +appeler cela une guerre civile. De plus l'anarchie ne pourra jamais +finir sans cela: plus on retardera, plus il y aura de sang répandu. +Voilà mon principe; si j'étois roi, il seroit mon guide[454].» + +Oui, la guerre, le jeu des épées, le jugement de Dieu, l'ensevelissement +d'une monarchie dans son drapeau, ou sa victoire au soleil, une victoire +qui la ramène en triomphe à tous ses droits d'hier, Madame Élisabeth ne +sait pas d'autre issue ni d'autre salut; et il faut lire dans son style +garçonnier et dans ses _grogneries_ de bonne humeur le mépris qu'elle +fait des espérances de la cour trompées par la mort de Mirabeau: + + «3 avril 1791. + +«Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la +Révolution y était approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien!... +Depuis trois mois il s'étoit montré pour le bon parti; on espéroit en +ses talens. Pour moi, quoique très-aristocrate, je ne puis regarder sa +mort que comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne crois pas +que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que Dieu veuille +nous sauver. Je garde pour moi cette opinion parce qu'elle n'est pas +politique[455].» + +Madame Élisabeth n'a pas varié. Confirmée, fortifiée par la marche des +événements dans la logique de ses instincts, elle n'attend plus rien +aujourd'hui pour la France et le Roi que de la France étrangère, de +l'épée des princes, du comte d'Artois. En cela, ses amitiés et ses +sympathies conspirent avec ses idées. Le comte d'Artois a pour Madame +Élisabeth ces grâces d'un cœur étourdi et d'une jeunesse un peu vive +dont les femmes les plus pieuses ne laissent pas que d'être touchées. +Ignorante des intrigues, moins éclairée que la Reine sur le secret et le +fond des hommes et des choses, il lui sourit de voir le restaurateur de +la liberté et du trône de Louis XVI en ce frère dont le nom revient si +souvent sous sa plume, en ce frère qu'elle aurait suivi s'il n'avait pas +fallu, pour le suivre, abandonner le Roi. Effrayée dans ses croyances +monarchiques par _les gens d'affaires_ de la Reine, par ce _vieux +renard_ de Mercy, tous ses efforts et toute son habileté se tournent +sans bruit et dans l'ombre à amener un rapprochement entre la Reine et +Coblentz: + +«Pour parler plus clairement, rappelle-toi la position où s'est trouvé +ce malheureux père[456]: l'accident qui le mit dans le cas de ne pouvoir +plus régir son bien, le jeta dans les bras de son fils[457]. Le fils a +eu, comme tu sais, des procédés parfaits pour ce pauvre homme, malgré +tout ce que l'on a fait pour le brouiller avec sa belle-mère[458]. Il a +toujours résisté; mais il ne l'aime pas (elle). Je ne le crois pas +aigri, parce qu'il en est incapable; mais je crains que ceux qui sont +liés avec lui ne lui donnent de mauvais conseils. Le père est presque +guéri; ses affaires sont remontées, mais comme sa tête est revenue, dans +peu il voudra reprendre la gestion de son bien; et c'est là le moment +que je crains. Le fils qui voit des avantages à les laisser dans les +mains où elles sont, y tiendra: la belle-mère ne le souffrira pas; et +c'est ce qu'il faudroit éviter, en faisant sentir au jeune homme que, +même pour son intérêt personnel, il doit ne pas prononcer son opinion +sur cela, pour éviter de se trouver dans une position très fâcheuse. Je +voudrois donc que tu causasses de cela à la personne dont je t'ai parlé; +que tu la fisses entrer dans mon sens, sans lui dire que je t'en ai +parlé, afin qu'elle pût croire cette idée la sienne et la communiquer +plus facilement. Il doit mieux sentir qu'un autre les droits qu'un père +a sur ses enfants, puisque pendant longtemps il l'a expérimenté. Je +voudrois aussi qu'il persuadât au jeune homme de mettre un peu plus de +grâce vis-à-vis de sa belle-mère, seulement de ce charme qu'un homme +sait employer quand il veut et avec lequel il lui persuadera qu'il a le +désir de la voir ce qu'elle a toujours été. Par ce moyen, il s'évitera +beaucoup de chagrin et jouira paisiblement de l'amitié et de la +confiance de son père. Mais tu sais bien que ce n'est qu'en causant +paisiblement avec cette personne, sans fermer les yeux et allonger ton +visage que tu lui feras sentir ce que je dis. Pour cela, il faut que tu +sois convaincue toi-même. Relis donc ma lettre, tâche de la bien +comprendre, et pars de là pour faire ma commission. On te dira du mal de +la belle-mère: je le crois exagéré[459].» + +Sans doute, il y a longtemps que la Reine a triomphé dans le cœur de +Madame Élisabeth de l'influence de madame de Marsan; il y a longtemps +que Madame Élisabeth s'est rendue à la bonté de sa belle-sœur, à tant de +vertus devenues sérieuses dans le malheur. La communion des périls a +jeté les deux femmes dans les bras l'une de l'autre; elles s'aiment, et +la vie de chacune est à l'autre. Mais ici il s'agit de plus que de +l'affection et du dévouement; il s'agit pour Madame Élisabeth d'un dogme +et d'une foi de son esprit: la restauration de la maison de Bourbon par +un Bourbon, cette contre-révolution par un prince français, qui était +précisément, dans la pensée plus libre et plus étendue de la Reine, la +ruine des princes eux-mêmes, et la ruine du Roi. + +Le Roi! la Reine ne voit que lui pour le salut. Elle le met en avant +toujours, et seul, non tant pour les intérêts personnels du Roi que pour +la garde et la dignité de la royauté. La crainte d'un amoindrissement du +Roi est la crainte permanente de Marie-Antoinette, et, parmi tant +d'inquiétudes, celle de ses inquiétudes qui ne cesse de veiller. Elle +n'est préoccupée que de sauver le Roi de la reconnaissance d'une +délivrance, que de sauver d'une servitude l'avenir de la monarchie. La +déclaration d'une régence en faveur de Monsieur, d'une lieutenance +générale en faveur du comte d'Artois, la victoire de l'émigration enfin, +telles sont les alarmes de cette Reine, dont le désir éclate à chaque +phrase que le Roi _fasse quelque chose de grand_. + + + + +VI + +Le 20 juin.--La Reine enchaînée par la faiblesse du Roi.--La seconde +fédération.--Démarches de M. de la Fayette, démarches du général +Dumouriez auprès de la Reine.--Outrages et insultes aux Tuileries--La +nuit du 9 au 10 août.--La Reine au 10 août.--La Reine au +_Logotachygraphe_ aux Feuillants.--Départ pour le Temple. + + +Quelques jours avant que le Roi n'opposât son _veto_ à la déportation +des prêtres et à la formation d'un camp de 20 000 hommes; quelques jours +avant le 20 juin, la députation de la colonie de Saint-Domingue, ravagée +par les nègres, disait à la Reine par la bouche de son président: +«Madame, dans un grand malheur nous avons besoin d'un grand exemple; +nous venons chercher celui du courage près de Votre Majesté.» + +Le 20 juin était venu. La moitié de la journée s'était passée au château +comme les autres journées: à attendre. Il était quatre heures et demie +quand une clameur annonce le peuple: c'est Octobre qui revient! Le Roi +fait ouvrir la porte royale. Cours, escalier, en un instant, tout est +inondé d'une foule qui se précipite et monte. Le Roi, la Reine, la +famille royale, sont dans la chambre du Roi, serrés, résignés, écoutant +les coups de hache dans la porte d'entrée des appartements. Les deux +enfants pleurent[460]. La Reine est à essuyer leurs larmes. Le chef de +la deuxième légion de la garde nationale, Aclocque, saisissant le Roi à +bras le corps, le conjure de se montrer au peuple[461]. Louis XVI sort. +Madame Élisabeth, qui le veillait de l'œil, le suit. La Reine, ses +enfants un peu consolés et pleurant moins haut, se retourne. Le Roi +n'est plus là. Refoulant aussitôt son cœur de mère, Marie-Antoinette +veut suivre son mari. «_N'importe!_ dit-elle d'une voix frémissante, _ma +place est auprès du Roi!_» et, se dégageant des prières qui l'entourent, +elle s'avance vers la mort d'un pas de Reine. Un gentilhomme l'arrête +par le bras, un autre lui barre le passage. Quelques gardes nationaux +accourent. Ils assurent la Reine de la sûreté du Roi. Cependant le +palais mugit: des cris de mort arrivent, comme par bouffées, à l'oreille +de la Reine. De la salle des gardes, le fracas sourd, le cliquetis, la +victoire, marchent et s'avancent. Les gardes nationaux n'ont que le +temps d'entraîner la Reine dans la salle du Conseil. Vite, ils poussent +devant elle la grande table[462]. Ainsi, entre la Reine et le fer qui la +cherche, il n'y a plus que ce morceau de bois où se sont agités les +destins de la monarchie! Une poignée de gardes nationaux défend la +table. Tout autour de la salle, la foule roule. Ce sont des armoires +qu'on enfonce, des meubles qu'on brise, des rires: «Ah! le lit de M. +Véto! Il a un plus beau lit que nous, M. Véto[463]!» Bientôt les rires +sont des éclats. Les portes de la salle du Conseil, brisées, vomissent +le peuple... La Reine est debout, Madame est à sa droite, se pressant +contre elle. Le Dauphin, ouvrant de grands yeux comme les enfants, est à +sa gauche[464]. Madame de Lamballe, madame de Tarente, mesdames de la +Roche-Aymon, de Tourzel et de Mackau[465] sont çà et là, autour de la +Reine, sans place, sans rang, comme le dévouement. Les hommes, les +femmes, les piques et les couteaux, les cris et les injures, tout se rue +contre la Reine. De ces cannibales, l'un lui montre une poignée de +verges avec l'écriteau: _Pour Marie-Antoinette_; l'autre lui présente +une guillotine; l'autre, une potence et une poupée de femme; l'autre, +sous les yeux de la Reine, qui ne baissent point leur regard, avance un +morceau de viande en forme de cœur qui saigne sur une planche. «Vive +Santerre!» crie soudain la foule. «Tenez! les voilà!» dit d'une voix +rauque le gros homme, poussant son troupeau devant lui, et montrant la +Reine et le Dauphin. Une femme, l'ordure à la bouche, tend, avec un +geste de mort, deux bonnets rouges à la Reine. Le général Wittingthoff +en pose un sur la tête de la mère, un sur la tête du fils, et tombe +évanoui[466]. La foule grossissante presse les gardes nationaux contre +la table. Les hommes poussent les femmes auprès de la Reine pour lui +cracher des injures au visage: «_M'avez-vous jamais vue? Vous ai-je fait +quelque mal?_ leur dit la Reine. _On vous a trompées.. je suis +Française... j'étais heureuse quand vous m'aimiez_[467]! Et voilà qu'à +cette voix si douce et si triste, le tumulte s'est tu pour écouter. Tout +à coup touchées, ces femmes s'apprivoisent et rentrent dans leur sexe. +La fureur tombe, la bouche se ferme sur l'outrage commencé. L'émotion, +la pitié rouvrent les cœurs. L'humanité reconquiert cette populace: +elles pleurent, ces femmes! «Elles sont saoules!» dit Santerre en +haussant les épaules[468], et lui-même approche, s'accoude familièrement +à la table... Mais quand il fut face à face avec cette majesté de la +douleur, lui aussi il redevint un homme. Il vit que le Dauphin suait +sous son bonnet rouge, et d'un ton brusque: «Otez le bonnet à cet +enfant: voyez comme il a chaud[469]!» Pauvre enfant! qui demain, à une +prise d'armes au château, dira à sa mère: «_Maman, est-ce qu'hier n'est +pas fini?_[470]» + +Le lendemain du 20 juin, le Roi eut une conversation avec Pétion; et +comme il se plaignait de l'insuffisance des mesures prises, et demandait +que la conduite de la municipalité fût connue par toute la France: «Elle +le sera, répondit Pétion, et sans les mesures prudentes que la +municipalité a prises, il aurait pu arriver des évènements beaucoup plus +fâcheux, _non pas pour votre personne_, parce que vous devez bien savoir +qu'elle sera toujours respectée, mais...» Pétion s'arrêta: la Reine +était là; il n'avait osé dire: la Reine[471]. + + +Quelques temps après le 20 juin, la Reine laissait échapper: _Ils +m'assassineront! Que deviendront nos pauvres enfants?_ et elle fondait +en pleurs. Madame Campan, voulant lui donner une potion antispasmodique, +la Reine la refusait en lui disant que les maladies de nerfs étaient la +maladie des femmes heureuses[472]. + +La Reine disait vrai: elle n'avait plus de ces maladies. Le malheur l'en +avait guérie. Les maux de sa vie, de cette vie de larmes, de luttes, +d'inquiétudes, semblaient l'avoir dérobée aux maux de son corps. Sa +santé s'affermissait dans ces épreuves, dans cette fièvre et cette +activité douloureuse de sa tête et de son cœur; et elle s'étonnait de +cette force que Dieu donne aux faibles pour souffrir. + +Elle avait repris sa vie; mais ses jours n'étaient plus qu'alarmes, ses +nuits n'étaient plus qu'alertes. Tout bruit menaçait; toute heure +craignait les faubourgs. Un homme d'ailleurs dans le château et un +couteau suffisaient... Il fallait changer les serrures de la Reine, puis +faire quitter à la Reine son appartement du rez-de-chaussée; et la +Reine, en prêtant l'oreille, eût pu entendre rôder l'assassinat dans les +corridors. Tout le mois de juillet, les femmes de la Reine, malgré ses +ordres, n'osaient dormir, n'osaient se coucher[473]. + +Par moments, il y avait encore chez la Reine des révoltes, des +espérances, des projets; mais ces mouvements, ces élans, ces lueurs, +étaient sans suite et sans durée. Le Roi était à côté de la Reine; il +lui ôtait toute illusion, et jusqu'au courage de penser à l'avenir. +Comment espérer, pourquoi tenter seulement de décider à un coup hardi, à +une grande entreprise, à l'audace de la défense, ce Roi dont la patience +était le seul héroïsme? Et la Reine retombait bientôt des agitations et +des rêves de sa volonté dans une résignation désolée. Enchaînée par la +faiblesse, mais jalouse de l'autorité et de la dignité de la personne +royale, elle repoussait l'idée de montrer ce que peuvent «une femme et +un enfant à cheval.» Elle refusait de rien tenter, de rien oser par +elle-même, de peur de cacher le Roi, de le voiler, de le diminuer; et, +se formant aux vertus de Louis XVI, elle attendait, répétant «que les +devoirs d'une Reine qui n'est pas régente sont de rester dans l'inaction +et de _se préparer à mourir_[474].» + +Arrivait la seconde fédération. La Reine partait pour le Champs-de-Mars, +ne croyant pas revoir les Tuileries[475]. On tremblait au château; mais +la Reine revenait le soir, et son retour inespéré était salué par ces +mots: «Dieu soit loué! la journée du 14 est passée[476].» + +Une démarche tentée auprès de la Reine, pour son salut, par un de ses +ennemis, allait être plus fatale à la Reine que tout ce que cet ennemi +avait tenté contre elle. La Fayette, tremblant pour la fortune de ses +idées, voyant sa charte constitutionnelle compromise, voyant les périls +de ce gouvernement impossible qui met le Roi au-dessous des lois et le +fait responsable des actes de ministres imposés, inquiet et affligé de +tout ce qui a lieu et de tout ce qui se prépare, blessé dans +l'amour-propre de ses théories par la journée du 20 juin, étonné aussi +et honteux, il faut le dire, des complicité où les révolutions +entraînent un honnête homme, la Fayette quitte l'armée, se présente à +l'Assemblée, rappelle le 20 juin, déclare que la Constitution a été +violée aux yeux de la nation tout entière, demande que les auteurs et +fauteurs d'un pareil crime soient recherchés et punis, et, sortant de +l'Assemblée, sollicite une entrevue de la Reine[477]. + +La Révolution, le malheur, une expérience des hommes et des choses +chèrement achetées, avaient fini par commander à la Reine la prudence, +la défiance même. En repassant sa vie, l'histoire de ses dernières +années, Marie-Antoinette avait appris à redouter les piéges et les +trahisons. Puis, si Marie-Antoinette, renonçant à ses antipathies, +oubliant de misérables griefs dans de telles catastrophes, pardonnait +sans efforts à ses ennemis personnels, elle ne surmontait que +difficilement ses préventions contre les hommes qu'elle jugeait avoir +trahi la royauté. Elle doutait de ces remords qui venaient si tard, et +l'heure lui semblait passée où le salut du trône pouvait être encore à +la disposition des révolutionnaires arrêtant la Révolution au point où +s'arrêtaient leurs ambitions, leurs vœux, leurs idées, leurs +consciences. Pouvait-elle voir le dévouement dans ces services offerts +sous condition à la royauté, dans ce retour des hommes de 1789, de 1790, +de 1791, dépassés par les circonstances, et se rapprochant du Roi bien +moins pour le sauver que pour sauver leurs systèmes? Un seul l'avait +touché; c'avait été Barnave. Mais Barnave s'était donné, son dévouement +avait été gratuit; et ce n'avait point été le triomphe de ses principes +qu'il avait cherché dans le sacrifice de sa personne. + +Avant M. de la Fayette, le général Dumouriez, effrayé de cette +Révolution tombée «jusqu'à la canaille des désorganisateurs,» avait +demandé une entrevue à la Reine; et la Reine l'avait laissé se traîner à +ses pieds. C'est en vain que, baisant le bas de sa robe, humilié, +prosterné devant la Reine, il l'avait suppliée de se laisser +sauver[478]: Marie-Antoinette avait refusé de se confier au général de +la Révolution. Mais contre M. de la Fayette, quelles répugnances plus +grandes encore chez la Reine! C'était le volontaire d'Amérique, oublieux +des applaudissements qu'elle avait donnés à son courage; c'était +l'ancien noble, tourné contre la monarchie; c'était cet homme, aux +ordres de sa popularité, toujours présent aux plus mauvais jours de la +vie de la Reine, la Fayette qui dormait au 6 octobre! la Fayette, ce +complice de l'arrestation de Varennes, qui avait consenti à se faire le +geôlier de la Reine! la Fayette, que la Reine avait toujours rencontré, +et qui avait partout poursuivi la Reine, à Versailles, à Paris, dans ses +malheurs, dans sa vie, dans sa chambre!... Marie-Antoinette avait dit +«_qu'il valait mieux périr que de devoir son salut à l'homme qui leur +avait fait le plus de mal_,» et elle se refusait à être sauvée par M. de +la Fayette[479]. + +Alors les choses se précipitaient. L'insulte autour du palais n'avait +plus de pudeur, et la menace perdait toute honte. Sous ces fenêtres de +la Reine où l'on avait tiré des fusées et chanté la mort de Marlborough +le jour de la nouvelle de la mort de son frère Léopold[480], la _Vie de +Marie-Antoinette_ était criée, des estampes infâmes étaient montrées aux +passants. Le jardin des Tuileries fermé, la terrasse des Feuillants +était donnée au peuple par l'Assemblée, et de là, ce que vomissaient +contre la Reine les hommes et les femmes était si monstrueux, que la +Reine était par deux fois obligée de se retirer. Elle ne pouvait plus +sortir avec ses enfants... Souvent précipitant son pas, la voix +frémissante, elle effrayait ses femmes, en voulant descendre au jardin +pour haranguer l'outrage: «_Oui_,--s'écriait-elle en parcourant sa +chambre,--_je leur dirai: Français, on a eu la cruauté de vous persuader +que je n'aimais pas la France... moi mère d'un Dauphin! moi_!...» Puis +bien vite l'illusion de toucher un peuple d'insulteurs +l'abandonnait[481]. + +Ce supplice dura sept mois. Lisez cette lettre déchirante de la Reine à +madame de Polignac, le 7 janvier 1792, alors que ce supplice commence: + +«_Je ne peu résister au plaisir de vous embrasser, mon cher cœur, mais +ce sera en courant, car l'occasion qui se présente est subite, mais elle +est sûre et elle jettera ce mot à la poste dans un gros paquet qui est +pour vous; nous sommes surveillés comme des criminels, et, en vérité, +cette contrainte est horrible à supporter; avoir sans cesse à craindre +pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvée +d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants, sans exposer +ces chers innocents aux vociférations; quelle position, mon cher cœur! +Encore, si l'on avoit que ses propres peines, mais trembler pour le Roi, +pour tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amies présentes, +pour les amies absentes, c'est un poid trop fort à endurer: mais, je +vous l'ai déjà dit, vous autres me soutenez. Adieu, mon cher cœur, +espérons en Dieu qui voit nos consciences et qui sait si nous ne sommes +pas animé de l'amour le plus vrai pour ce pays. Je vous embrasse_. + + «MARIE-ANTOINETTE.» + + «Le 7 janvier[482].» + +La Reine arrivait à ne plus pouvoir porter ses douleurs; elle arrivait à +désirer la fin de cette épouvantable existence. + + * * * * * + +Le 9 août, entre onze heures et minuit, la Reine entend le tocsin de +l'Hôtel de ville. + +La Reine sait tout; elle a lu les rapports, elle a interrogé les +émissaires; elle sait le complot des fédérés, les rassemblements secrets +dans un cabaret de la Rapée, la convocation extraordinaire des sociétés, +la convocation de quarante-huit sections, la Commune de Paris réunie en +assemblée générale, Pétion, Danton, Manuel commandant à la Commune; les +commissaires nommés pour mettre les faubourgs sur pied. Elle sait que la +moitié de la garde nationale est du parti des Jacobins[483]; elle sait +que la Pipe et la fille Audu attendent leur monde, et que Nicolas est +allé prendre son costume du 20 juin...[484]. La Reine attendait. Le jour +suprême est enfin venu: la Reine est prête. + +La Reine descend chez le Dauphin: il dort. Un coup de fusil part dans la +cour des Tuileries: «_Voilà le premier coup de feu_, dit-elle, +_malheureusement ce ne sera pas le dernier..._[485].» Et elle monte chez +le Roi avec Madame Élisabeth. Pétion entre: «Monsieur, lui dit Louis +XVI, vous êtes le maire de la capitale, et le tocsin sonne de toutes +parts! Veut-on recommencer le 20 juin?--Sire, répond Pétion, le tocsin +retentit malgré ma volonté; mais je me rends de ce pas à l'Hôtel de +ville, et tout ce désordre va cesser.» Et Pétion va pour sortir: +«_Monsieur Pétion_, dit aussitôt la Reine, _le nouveau danger qui nous +menace a été organisé sous vos yeux, nous ne pouvons pas en douter. Dès +lors vous devez au Roi la preuve que cet attentat vous répugne. Vous +allez signer, vous allez signer comme maire l'ordre à la garde nationale +parisienne de repousser la force par la force; et_, ajoute la Reine, +_vous resterez auprès de la personne du Roi_.» Pétion devient rouge, +s'incline devant le regard de la Reine, et signe l'ordre[486]. La Reine +a sauvé l'honneur du Roi: il pourra du moins mourir, la loi d'une main, +l'épée de l'autre! + +Au point du jour, le commandant général des gardes nationales, Mandat, +vient informer le Roi qu'il est appelé à l'Hôtel de ville, par les +représentants de la Commune, pour entrer en négociations. La Reine +supplie Mandat de ne pas quitter le Roi; mais le Roi demande à Mandat de +se rendre à l'invitation de la Commune. Mandat part en disant: «Je ne +reviendrai pas[487].» Dans une heure sa tête sera promenée sur une +pique! + +Un décret de l'Assemblée arrive au château, qui mande Pétion auprès +d'elle. La Reine conjure le Roi d'annuler ce décret attentatoire. Elle +lui représente qu'en perdant cette garantie, il ne lui reste plus qu'à +transiger. Louis XVI obéit à l'Assemblée, et laisse partir Pétion. + +À quatre heures, la Reine sort de la chambre du Roi et dit à ses femmes +«_qu'elle n'espère plus rien_.» Cependant elle presse les ordres +secrets, elle hâte l'arrivée des bonnes sections, elle songe à tout, et +jusqu'à faire garnir par les officiers de bouche les buffets de la +galerie de Diane. Elle veut montrer, et elle montre à ceux qui +l'entourent un visage serein, et sa parole chappe à ses angoisses: +«_Quel temps magnifique_! dit-elle à M. de Lorry en s'approchant d'une +croisée du Carrousel, _quel beau jour nous allions avoir sans tout ce +tumulte_[489]!» + +À cinq heures et demie, la Reine parcourait, avec le Roi et les enfants, +les salons et les galeries où, depuis le soir, trois cents +gentilshommes, dont beaucoup étaient des vieillards et d'autres des +enfants, attendaient l'heure de donner leur sang: «Vive la Reine! vive +le Roi!» un seul cri partait de tous les cœurs. La Reine alors +déterminait le Roi à descendre au jardin, et à parcourir les rangs des +sections de la garde nationale. «_Tout est perdu_!» disait la Reine à la +rentrée du Roi[490]; mais, en voyant des grenadiers des +Filles-Saint-Thomas venir prendre place dans les appartements au milieu +des rangs de la noblesse, elle recouvrait un moment son courage et +l'énergie de sa parole. Comme un commandant de la garde nationale osait +demander l'éloignement des gentilshommes armés: _Ce sont nos meilleurs +amis_, s'écrie la Reine avec chaleur, _notre meilleur appui. Mettez-les +à l'embouchure d'un canon, et ils vous montreront comme on meurt pour +son roi_!» Et, se tournant vers les grenadiers des Filles-Saint-Thomas: +_N'ayez point d'inquiétudes sur ces braves gens, ils sont vos amis comme +les nôtres; nos intérêts sont communs; ce que vous avez de plus cher, +femmes, enfants, propriétés, dépend de cette journée[490]!_» + +La grande et solennelle minute dans l'histoire! Le cœur battait à ces +courtisans impatients de mourir. Le peuple approchait... Une députation +du Directoire du département est annoncée. Le procureur général syndic +de la Commune, Rœderer, demande à parler au Roi sans autres témoins que +sa famille: «Sire, dit-il, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre; +il n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale!» Et, en +quelques mots émus, il peint la situation, la défense impossible, la +garde nationale mal disposée, les canonniers déchargeant leurs canons. +Le marchand de dentelles de la Reine, administrateur du département, +prenant la parole pour appuyer Rœderer: »_Taisez-vous, monsieur +Gerdret_, dit la Reine; _il ne vous appartient pas d'élever ici la voix: +taisez-vous, Monsieur... laissez parler monsieur le procureur général +syndic..._» Et, se tournant vivement vers Rœderer: «_Mais, Monsieur, +nous avons des forces..._--Madame, tout Paris marche[491].» Mais la +Reine n'écoute plus Rœderer. Elle parle au Roi, elle parle au père du +Dauphin, elle parle à l'héritier du trône de Henri IV et de Louis XIV, +elle parle à l'honneur de Louis XVI, elle parle à son cœur... Le Roi +reste muet. Rœderer insiste auprès de lui sur le péril de toute sa +famille. La Reine combat vainement Rœderer avec ce qui lui reste de voix +et de forces. «Il n'y a plus rien à faire ici,» murmure le Roi; et, +élevant la voix: «Je veux que sans plus tarder on nous conduise à +l'Assemblée législative. Je le veux.--_Vous ordonnerez, avant tout, +Monsieur, que je sois clouée aux murs de ce palais!_» s'écrie la Reine +d'un ton de révolte...[492]. Mais les femmes qui l'entourent, la +princesse de Tarente, madame de Lamballe, Madame Élisabeth, la supplient +avec des pleurs; et la Reine fait au Roi le sacrifice de sa dernière +volonté. «_Monsieur Rœderer, Messieurs_, fait-elle en se retournant vers +la députation, _vous répondez de la personne du Roi, de celle de mon +fils!_--Madame, répond Rœderer, nous répondons de mourir à vos +côtés.»--«_Nous reviendrons_,» dit la Reine, en essayant de consoler ses +femmes désolées; et, accompagnée de madame de Lamballe et de madame de +Tourzel, elle suit le Roi. + +Dans le trajet à pas lents du palais aux Feuillants, elle pleure, elle +essuie ses larmes, et pleure encore. À travers la haie des grenadiers +suisses et des grenadiers de la garde nationale, la populace l'entoure +et la presse de si près que sa montre et sa bourse lui sont volées[493]. +Arrivée vis-à-vis du café de la Terrasse, c'est à peine si la Reine +s'aperçoit qu'elle enfonce dans des tas de feuilles. «Voilà bien des +feuilles, dit le Roi; elles tombent de bonne heure cette année!» Au bas +de l'escalier de la Terrasse, hommes et femmes, brandissant des bâtons, +barrent le passage à la famille royale. «Non!--exclame la foule,--ils +n'entreront pas à l'Assemblée! ils sont la cause de tous nos malheurs; +il faut que cela finisse! À bas! à bas!» La famille royale passe +enfin[494]. À l'entrée du corridor des Feuillants, plein de peuple, un +homme enlève à la Reine le Dauphin qu'elle tenait à la main, et le prend +dans ses bras. La Reine pousse un cri. «N'ayez pas peur; je ne veux pas +lui faire de mal,» et l'homme rend l'enfant à sa mère aux portes de la +salle. Entrés dans l'Assemblée, la Reine et la famille royale s'asseyent +sur les siéges des ministres. «Je suis venu ici pour épargner un grand +crime,» dit le Roi, monté au fauteuil à la gauche du président. La Reine +a fait asseoir le Dauphin auprès d'elle. «Qu'on le porte à côté du +président!--crie une voix,--il appartient à la nation! L'Autrichienne +est indigne de sa confiance!» Un huissier vient prendre l'enfant, +pleurant d'effroi et s'attachant à sa mère[495]. Mais la Constitution +défend à l'Assemblée de délibérer devant le Roi: la famille royale est +menée dans la loge grillée de fer, derrière le fauteuil du président, la +loge du _Logotachygraphe_. Un roi, une reine, leurs enfants, leur +famille, leurs derniers ministres, leurs derniers serviteurs, +s'entassent dans dix pieds brûlés de soleil. Au dehors, ce sont les +hurlements de joie des promeneurs de têtes; puis un feu roulant de +mousqueterie, puis le canon... Dans l'Assemblée, à quelques pas, sous +les yeux de cette Reine qui eût voulu mourir en roi, ce sont les +députations de la Commune, les orateurs des faubourgs, les motions de +déchéance, les égorgeurs sanglants vidant leurs poches sur le bureau, et +bientôt le décret lu par Vergniaud. «Le peuple français est invité à +former une Convention nationale... Le chef du pouvoir exécutif est +suspendu...» + +Le soir, à sept heures, enfoncée dans l'ombre de cette prison +étouffante, soutenue depuis le matin seulement par quelques gouttes +d'eau de groseille, abîmée dans les larmes, trempée de sueur, son fichu +mouillé, son mouchoir en eau, il y avait, portant sur ses genoux la tête +de son fils endormi, une malheureuse femme qui avait été la reine de +France... Elle demandait un mouchoir; nul de ceux qui l'avaient suivie +jusque-là ne pouvait lui en donner un qui n'eût pas étanché le sang de +ses derniers défenseurs[496]! + +Le tourment de cette séance ne finissait qu'à deux heures du matin. La +Reine était conduite aux cellules, préparées et meublées à la hâte, dans +l'ancien couvent des Feuillants, au-dessus des bureaux de l'Assemblée. À +la lueur des chandelles fichées dans les canons de fusil et montrant le +sang des piques, elle passait dans ce peuple qui savait déjà le refrain: + +«Madame Véto avait promis +De faire égorger tout Paris...» + +Tremblant pour son fils effrayé, la Reine le prenait des mains de M. +d'Aubier, et lui parlait à l'oreille; et l'enfant montait l'escalier en +sautant de joie. «Maman,--disait le pauvre enfant,--m'a promis de me +coucher dans sa chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains +homme.» + +La famille royale couchée, les cris demandant la mort de la Reine, les +cris: «Jetez-nous sa tête!» arrivaient jusqu'aux oreilles du Roi[497]. + +Le lendemain matin, la Reine, désespérée, tendait les bras à +quelques-unes de ses femmes qui accouraient lui offrir leurs services: +«_Nous sommes perdus_, leur disait-elle, _tout le monde a contribué à +notre perte..._» Et comme le Dauphin entrait dans sa chambre avec +Madame: «_Pauvres enfants! qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un +si bel héritage, et de dire: Il finit avec nous!_» Puis la Reine parlait +des Tuileries, demandait les morts, s'inquiétait des personnes qu'elle +aimait, de la princesse de Tarente, de la duchesse de Luynes, de madame +de Mailly, de madame de la Roche-Aymon et de sa fille[498]. + +Linge, vêtements, tout manquait à la Reine, tout manquait aux siens. +Elle était obligée d'accepter pour le Dauphin les vêtements du fils de +l'ambassadrice d'Angleterre, la comtesse de Sutherland[499], elle +faisait la grâce à M. d'Aubier d'accepter un rouleau de 50 louis. + +Le lendemain du 10 août et les deux jours qui suivaient, la Reine était +obligée de subir le spectacle de l'Assemblée, d'entendre les pétitions +_demandant les têtes des Suisses!..._ + +Un matin qu'elle était ramenée au _Logotachygraphe_, voyant dans le +jardin des curieux dont la mise était propre et la figure humaine, la +Reine fit un salut. Un des hommes lui cria: «Ce n'est pas la peine de +prendre tes airs de tête gracieux; tu n'en auras pas longtemps[500].» + + +L'Assemblée se lassait enfin de l'humiliation des vaincus. Elle les +rendait à la prison, et la Reine partait pour le Temple avec un soulier +brisé dont son pied sortait: «_Vous ne croyiez pas_», disait-elle en +souriant, _que la Reine de France manquerait de souliers_[501]!» + + + + +VII + +La Reine au deuxième étage de la petite tour du Temple.--Séparation de +madame de Lamballe.--Le procureur de la Commune du 10 août, +Manuel.--L'espionnage autour de la Reine.--Souffrances de la Reine.--Le +3 septembre au Temple.--La vie de la Reine au Temple.--Outrages +honteux.--La Reine séparée de son mari.--La Reine dans sa grosse +tour.--Drouet et la Reine.--Délibération de la Commune sur les demandes +de la Reine.--Procès du Roi.--Dernière entrevue de la Reine et du +Roi.--Nuit du 20 au 21 janvier 1793. + + +Le 13 août, au soir, des lampions s'allument au Temple et l'illuminent +toute la nuit en signe de réjouissance: la Révolution a écroué la +monarchie[502]. + +Au deuxième étage de la petite tour, la Reine est couchée, Madame Royale +auprès d'elle, dans l'ancien appartement du garde des archives de +l'ordre de Malte. Madame de Lamballe est à côté de la Reine dans +l'espèce d'antichambre qui sépare la chambre de la Reine de la chambre +où sont logés le Dauphin, madame de Tourzel et la dame Saint-Brice +[503]. La longue nuit, cette première nuit au Temple, courte seulement +pour les enfants lassés! + +Cinq jours se passent. Le 18 août, comme la famille royale dînait dans +la chambre du Roi, deux officiers municipaux notifient au Roi qu'en +vertu d'un arrêté de la Commune, toutes les personnes de service entrées +au Temple avec lui vont sortir sous bonne et sûre garde. À cinq heures, +Manuel vient au Temple. La Reine parle à Manuel, Manuel promet de faire +suspendre l'arrêté. Tout à coup, dans la nuit du 19, deux commissaires +de la municipalité viennent procéder à l'enlèvement de toutes les +personnes qui ne sont pas membres de la famille Capet. MM. Hüe et +Chamilly descendent de chez le Roi dans la chambre de madame de +Lamballe: ils trouvent la Reine et ses enfants, Madame Élisabeth, madame +de Lamballe, madame et mademoiselle de Tourzel, enlacés et confondant +leurs pleurs[504]... + +Derniers embrassements! premières larmes de séparation de la Reine, qui +déjà conquièrent la pitié autour d'elle! Oui, déjà dans ces geôliers que +la Révolution a triés parmi les fils de sa fortune et de son génie, +parmi les plus purs et les plus durs, il en est d'ébranlés, il en est de +touchés. Ils avaient juré le stoïcisme en entrant au Temple: ils +oublient leur serment, le seuil du Temple franchi. À cette séduction de +la grâce, que la Reine exerçait hier, il s'est joint la dignité d'une +grande douleur; et la Reine est encore la Reine dans la tour du Temple: +elle pleure, et les geôliers se dévouent. + +Le procureur général de la Commune du 20 août, ce républicain avant la +République qui avait écrit au Roi: _Sire, je n'aime pas les rois_; cet +ennemi de la Reine, qui s'était fait le porte-voix des préventions de la +Révolution contre la Reine dans sa fameuse _Lettre à la Reine_, Manuel +craint et fuit le regard de la Reine, lorsqu'il lui apprend qu'elle va +être enlevée à l'amitié de madame de Lamballe, aux soins de madame de +Tourzel; Manuel se surprend à promettre à la Reine un sursis... Je le +sais, Manuel résistera; il rougira de cette défaite de lui-même; il +voudra briser cet enchantement qui l'enveloppe; il se retrempera dans +les plaisanteries de la Révolution; il fera rire la Commune avec des +risées sur l'_attirail embarrassant que traîne une famille royale, et +qu'il faut balayer_. Il parlera, avec la joie et le ressentiment d'un +homme qui a son orgueil à venger, il parlera des pleurs de la Reine, des +pleurs de _cette femme altière que rien ne pouvait fléchir_; et il +ajoutera, comme pour s'arracher aux tentations, en mettant l'insulte +entre la Reine et lui: «J'ai dit, entre autres choses, à la femme du +Roi, que je voulais lui donner pour son service des femmes de ma +connaissance; elle m'a répondu qu'elle n'en avait pas besoin, qu'elle et +sa sœur sauraient se servir réciproquement. Et moi de répondre: Fort +bien, Madame, puisque vous ne voulez pas accepter de ma main des femmes +pour votre service, vous n'avez qu'à vous servir vous-même, vous ne +serez pas embarrassée sur le choix[505]...» Ce fut la dernière révolte +et la dernière fanfaronnade de Manuel. Il ne lui arriva plus de se +calomnier: il s'abandonna, et se donna tout entier à ces pleurs de «la +femme du Roi.» + +Manuel était une de ces natures tendres et sensibles dont la pente est +vers les faibles, vers les opprimés, vers les vaincus. C'était une de +ces âmes d'enfant, que les révolutions enivrent de théories et +d'utopies; un de ces hommes qui, loin des émotions, dans le cabinet, se +roidissent et s'exaltent, se commandent un caractère, se fabriquent un +cœur romain, et, se poussant et s'entraînant à la barbarie sereine des +idées, à l'impitoyable rigueur des principes, prêchent, avec une plume +sans merci, une justice et une morale de marbre. Mais ce n'est +qu'échafaudage: tout croule, et il se trouve que cet homme, tout à coup +rendu à ses faiblesses et à ses miséricordes, a les entrailles les plus +humaines, la sensibilité la plus facile et la plus ouverte au prestige +d'une grande infortune. Manuel est enchaîné, il est soumis; Manuel, qui +l'eût prévu? sera le correspondant de la Reine! Manuel sera l'homme qui +subira, tête baissée, les éclats de l'indignation de la Reine aux +massacres de Septembre et d'Orléans[506]; Manuel sera le noble cœur qui, +pendant le procès de la Reine, seul et dans un coin du greffe de la +Conciergerie, enfoncé dans d'infinies tristesses, et las de la vie, +dédaignera de cacher aux bourreaux la protestation et le deuil de sa +douleur[507]! + +Après l'enlèvement, «nous restâmes, tous quatre sans dormir,» dit +simplement Madame[508]. Hélas! d'autres séparations attendaient la +famille royale, dont celle-ci n'était que le commencement. + +La Reine n'a plus de femmes; la Reine se sert elle-même; la Reine +habille le Dauphin, qu'elle a pris dans sa chambre[509], et elle sera +trop heureuse d'avoir, à la fin d'août, Cléry pour la peigner[510]. + +Mais le supplice de sa vie nouvelle n'est pas là. Ces misères ne la +touchent pas, parmi tant de misères. Il est un autre tourment de chacune +de ses heures: avec Hüe entre dans sa chambre, pour tout le jour, les +municipaux de service auprès d'elle; le dévouement ouvre au soupçon et à +l'espionnage. La femme n'est seule, la mère n'est libre qu'en ces +moments, pris sur son sommeil, qui précèdent huit heures. Tout le reste +des longues heures du jour, l'oreille de Denys et les yeux de la Commune +sont dans la chambre de Marie-Antoinette. Pas un geste, pas une parole, +pas un coup d'œil, pas une caresse, rien qui n'ait ses témoins et ses +délateurs! pas une seconde où Marie-Antoinette se possède, où +Marie-Antoinette possède sa famille; toujours ces hommes épiant ses +yeux, ses lèvres, son silence! Toujours ces hommes la poursuivant jusque +dans la chambre où elle se sauve pour changer de robe! C'est là le +supplice, le supplice qui sans cesse recommence sans finir. La nuit, la +nuit même, dans l'antichambre où couchait tout à l'heure madame de +Lamballe, les municipaux veillent, et la Reine est espionnée dans le +sommeil même[511]. + +Hüe parvient à déjouer cette surveillance; et, redescendu du grenier de +la tour, après le passage des colporteurs, il apprend à la dérobée la +criée du jour à la Reine: un jour le supplice de l'intendant de la liste +civile, Laporte; un jour le supplice du journaliste royaliste +Durosoy[512]... + + +La Reine n'est pas désespérée encore. Elle croit encore à la France et à +la Providence. Son imagination travaille dans l'insomnie et la fièvre; +ses illusions tressaillent au moindre bruit. Elle écoute, elle attend, +et il lui semble que l'épreuve de ce mauvais rêve va tout à coup finir. + +Marie-Antoinette n'a point eu les préparations, elle n'aura que plus +tard les détachements de sa compagne de captivité, Madame Élisabeth, qui +au retour de Varennes habituait déjà son courage à l'avenir, en lisant +des _Pensées sur la Mort_[513]. Marie-Antoinette sera longue à accepter +le malheur, et à se familiariser, comme Madame Élisabeth, avec la +résignation. Plus rapprochée qu'elle de l'humanité, elle n'échappera +qu'avec effort aux faiblesses et aux révoltes de son sexe. Sensible et +vulnérable, par les tendresses et les délicatesses de sa nature, aux +moindres blessures, elle épuisera toutes les amertumes du martyre. Moins +maîtresse de son sang et de son caractère que cette Madame Élisabeth, +qui ne désarme les injures que par ce mot chrétien: «_Bonté +divine_[514]»! la Reine frémira, elle s'indignera; et, repoussant +l'outrage, elle le boira jusqu'à la lie. Dans son corps même, la Reine +sera plus torturée: les émotions déchirantes seront, pour son +tempérament nerveux, de plus mortelles secousses. + +Longtemps l'espérance alla et vint dans la pauvre femme mobile et +changeante, essuyant tout à coup ses larmes, tout à coup replongée dans +son chagrin; parfois revenant à la jeunesse de son esprit, et s'oubliant +à baptiser _la Pagode_ un commissaire craintif qui ne répondait à ses +questions que par un signe de tête[515]; puis retombant et s'affaissant. +Marie-Antoinette espérait encore, le jour où M. de Malesherbes s'offrit +pour défendre le Roi; et, les lendemains de ce jour, elle n'avait pas +encore la force de renoncer au tourment de l'espoir[516]. + +La Reine appartenait encore à la terre. Elle y était liée par son mari, +par son fils; et il faudra la mort de son mari, l'enlèvement de son +fils, pour que, du haut de toutes les douleurs humaines, +Marie-Antoinette s'élève à ces visions du ciel, à ces communications de +Dieu qui agenouillent tout à coup, dans la journée, Madame Élisabeth au +pied de son lit, à côté des commissaires qu'elle ne voit pas, loin du +monde qu'elle n'entend plus! + + +La famille royale dînait chez le Roi, le 3 septembre. La Reine avait +oublié l'embarras et la rougeur de Manuel lorsqu'elle lui avait demandé +où était madame de Lamballe, et qu'il lui avait répondu en balbutiant: +«_À l'Hôtel de la Force_[517].» Tout à coup, ces bruits, ce sont les +tambours; ces cris, c'est le peuple. La famille royale sort +précipitamment de table, et descend dans la chambre de la Reine. Cléry +entre si pâle, que la Reine lui dit: «_Pourquoi n allez vous pas +dîner?_--Madame, je suis indisposé.» Les municipaux parlent bas dans un +coin de la chambre. Au dehors les cris grandissent; les injures contre +la Reine montent et arrivent distinctes à l'oreille. Un municipal et +quatre hommes du peuple débouchent dans la chambre: le peuple veut les +prisonniers à la fenêtre... Les malheureux! ils y allaient!... Le +municipal Mennessier se jette sur la fenêtre, tire les rideaux, repousse +la Reine... Le Roi demande, il interroge: «Eh bien! dit un des hommes, +puisque vous voulez le savoir, c'est la tête de madame de Lamballe qu'on +veut vous montrer[518]!» + +La Reine n'a pas un cri; elle ne s'évanouit pas. Morte d'horreur, elle +demeure debout, pétrifiée, immobile, semblable à une statue. Elle +n'entend plus le peuple, elle ne voit plus ses enfants[519]. De tout le +jour, elle n'a ni une parole ni un regard, comme si derrière les rideaux +cette tête aux blonds cheveux sanglants était toujours à la regarder! + + +Puis la vie monotone et lente de la prison recommença. + +À huit heures, le service du Roi fait, hier Hüe, aujourd'hui Cléry +descendait chez la Reine, et la trouvait levée, ainsi que le Dauphin. +Les municipaux entrés, le Dauphin montait chez le Roi; et pendant +qu'au-dessus d'elle le Roi donnait des leçons de latin et de géographie +à son fils, la Reine faisait l'éducation religieuse de sa fille. Elle +lui apprenait ensuite à chanter; ou bien, elle guidait son crayon sur +les modèles de tête envoyés au Temple par M. Van Blaremberg[520]. + +La Reine, jusqu'à midi, avait un bonnet de linon et une robe de basin +blanc. À midi elle mettait une robe de toile fond brun à petites fleurs, +son unique parure de la journée jusqu'à la mort du Roi[521]. + +À deux heures, on dînait tous ensemble chez le Roi, et comme le Roi +essayait quelquefois de s'échapper après le dîner pour aller lire et +travailler, la Reine le retenait à une partie de trictrac ou de cartes. +Mais le jeu même, souvent quel rappel et quelle menace! et que de fois +la Reine en sortait tremblante et effrayée de présages! Comme ce jour +où, dans un piquet à écrire, elle avait conduit le Roi à ses deux +dernières cartes, deux as, du choix desquels dépendait un capot. Le Roi, +après avoir hésité, jeta la bonne carte. Des larmes vinrent aux yeux de +la Reine. Le Roi comprit, et répondit à sa femme par un sourire de +résignation[522]. + +Le Roi sorti, la Reine prenait l'aiguille avec Madame Élisabeth. Une +grande tapisserie occupa d'abord la Reine, dont toutes les heures de +royauté dérobées à la représentation avaient été données à de grands +ouvrages de femme, à une énorme quantité de meubles, à des tapis, à des +tricots de laine[523]. + +Le Roi rentré, la Reine faisait quelque lecture à haute voix. Mais quel +livre ne lui apportait pas la blessure et la douleur soudaine de +rapprochements imprévus? La Reine se rejeta sur les pièces de +théâtre[524]; mais là, que de réveils du passé! C'est la gaieté, c'est +le plaisir de ses belles années, c'est sa salle de spectacle, c'est sa +jeunesse! Il est partout, ce supplice du souvenir. Dans le peu de +musique laissé sur le mauvais clavecin qui sert aux leçons de sa fille, +il est un morceau intitulé: «La Reine de France.» _Que les temps sont +changés!_ murmure la Reine en le feuilletant[525]. + +À huit heures, le Dauphin soupait dans la chambre de Madame Élisabeth. +La Reine venait présider au souper de son fils. Lorsque les municipaux +s'éloignaient un peu, et ne pouvaient entendre l'enfant, elle lui +faisait réciter une petite prière. Le Dauphin couché, la mère, ou Madame +Élisabeth, cette autre mère, le veillait à tour de rôle. À neuf heures, +Cléry servait le souper chez le Roi, et portait à manger à celle des +deux princesses qui restait auprès du Dauphin. Le Roi descendait auprès +du lit de son fils, pressait, après quelques moments, la main de sa +femme et la main de sa sœur, embrassait sa fille, et remontait. Les +princesses se couchaient[526]; et la Reine avait encore vécu un jour. + +Ainsi les jours succédaient aux jours. La veille était le lendemain, le +lendemain était la veille. Hors une prière pour madame de Lamballe, que +la Reine ajoute aux prières de son fils[527], Septembre ne change rien +dans la tour. Le temps n'y change qu'une chose; la Reine quitte sa +tapisserie pour ravauder; car la misère du linge est venue à la famille +royale. Le Dauphin couche dans des draps troués[528], et la Reine +veille, avec Madame Élisabeth, pour raccommoder l'un des deux habits du +Roi pendant qu'il est couché[529]; ou bien sa redingote, cette redingote +couleur de ses beaux cheveux, couleur _cheveux de la Reine_[530]. + +Dans les premiers temps, la Reine descendait au jardinet faisait jouer +ses enfants dans l'allée des marronniers. Mais, au bas de la tour, les +deux geôliers, Risbey, et ce Rocher, l'insulteur de la famille royale au +10 août, dans le trajet des Tuileries à l'Assemblée, lui lançaient au +visage la fumée de leurs pipes[531]; autour d'eux, à cheval sur les +chaises apportées du corps de garde, les gardes nationaux +applaudissaient, riaient et faisaient au passage de la Reine une haie de +risées et d'insolences. Dans le jardin où Santerre et les commissaires +promenaient la famille royale, les soldats s'asseyaient et se couvraient +devant la Reine. Les canonniers, dansant en ronde, la poursuivaient avec +le _Ça ira_ et les chants de la Révolution[532]. Les ouvriers qui +remplissaient le jardin se vantaient tout haut d'abattre, avec leur +outil, la tête de la Reine...[533]. + +Quand la Reine remontait, les Marseillais chantaient sur l'air qui berça +son fils: + +«Madame à sa tour monte, +«Ne sait qu'en descendra...[534].» + +La Reine resta quelques jours sans descendre; mais les enfants avaient +besoin d'air, d'espace, de jeux. Ils souffraient, ils étouffaient. La +Reine s'arma de son courage de mère, traversa les mauvaises paroles et +redescendit au jardin. + +Aussi bien, là-haut comme en bas, l'outrage et la menace entourent la +Reine. Si le jardin a ses hommes, la tour a ses murs. Les charbonnages +et les inscriptions y répètent comme un refrain: _Madame Véto la +dansera_[535]! + +L'écho même y apporte l'injure et le rire des stupidités immondes et des +pamphlets cannibales, les ordures des Boussemard, le _Ménage royal en +déroute_, la _Tentation d'Antoine et de son cochon_... Mais ne faisons +pas à cette fange l'honneur de la remuer. + +Il est au-dessous de tous ces outrages à la Reine un outrage honteux, +que nul peuple, nul temps n'avait encore osé contre la pudeur d'une +femme: il n'y a de garde-robe pour les princesses que la garde-robe des +municipaux et des soldats[536]! + + * * * * * + +Dix-huit jours après le 3 septembre, la rue se remplit encore de cris. +Les prisonniers se souviennent et tressaillent: mais non; aujourd'hui ce +n'est point une tête au bout d'une pique: c'est la République. + +Pendant que le municipal Lubin proclamait sous la tour, d'une voix de +stentor, l'abolition de la royauté, Hébert et Destournelles, de garde +dans la chambre de la Reine, épiaient ces fronts d'où tombait une +couronne; ils n'y purent rien lire. La Reine imita l'indifférence du Roi +qui ne leva pas les yeux du livre qu'il lisait. + +Que dis-je encore! le Roi, la Reine. Il n'y a plus de Roi, il n'y a plus +de Reine, il n'y a plus de famille royale au Temple: il y a Louis Capet, +il y a Marie-Antoinette. Madame Élisabeth, c'est Élisabeth; Madame +Royale, c'est Marie-Thérèse; le Dauphin, c'est Louis-Charles; et quand +le linge enfin accordé aux prisonniers arrive au Temple, la République +prend la main de la Reine, et la force à démarquer cette couronne dont +les ouvrières avaient surmonté ses chiffres[537]. + +Plus donc sur eux tous que la couronne de leur Dieu, la couronne +d'épines! Mais, pour la porter, ils sont une famille, ils ne sont qu'un +cœur. Ils passent le jour ensemble, ils souffrent côte à côte, ils +retiennent leurs larmes d'un même effort; la sœur vit dans le frère, le +mari dans la femme, la mère dans ses enfants. Leur force et leur +patience sont là dans ce rapprochement et dans cette communion, dans ce +partage journalier de tout leur courage et de toute leur âme. Et +qu'importe l'espionnage assis à leur côté! Ils se voient; en une telle +situation, c'est se parler. + +Une fois, c'était aux premiers jours de la captivité, un colporteur qui +passait avait crié un décret ordonnant de séparer le Roi de sa famille. +Au cri du colporteur, la Reine avait éprouvé un saisissement dont elle +avait eu peine à se remettre[538]. Ce n'était alors qu'une menace. Le 29 +septembre, c'est un arrêt. La Commune a résolu: «Louis et Antoinette +seront séparés. Chaque prisonnier aura un cachot particulier.» Et les +municipaux emmènent coucher le Roi dans la grosse tour du Temple, +adossée à la petite tour[540]. + +Le lendemain à dix heures, Cléry entre avec les municipaux chez la +Reine. La Reine pleurait, entourée de ses enfants et de Madame Élisabeth +en pleurs. Elle se précipite vers Cléry, et ce sont mille questions sur +le Roi. Elle va aux municipaux, les supplie d'une voix entrecoupée: +«_Être avec le Roi au moins pendant quelques instants du jour... à +l'heure des repas..._» Elle les implore avec ses larmes, avec ses +sanglots, avec des cris, si belle, si furieuse de passion, qu'elle +arrache à un municipal: «Eh bien! ils dîneront ensemble aujourd'hui, +demain...»; si douloureuse et si désespérée que Simon se croit un moment +des larmes, et bougonne assez haut: «Je crois que ces b... de femmes me +feraient pleurer[541]»! + +Les jours suivants, la Commune toléra que la Reine prît ses repas avec +le Roi, à la condition que pas une de ses paroles ne serait dite assez +bas pour échapper à l'oreille des commissaires[542]. + +La Reine attendit trois semaines la consolation d'habiter la grosse +tour, la tour qu'habitait son mari. Elle se flattait de le quitter +moins, le sachant, même absent, à quelques pieds au-dessous d'elle. Elle +ne savait pas encore la torture d'être si loin de ceux qu'on aime, +lorsqu'on est si près! Le 26 octobre enfin, les municipaux procèdent au +transfèrement des femmes dans la grosse tour. La Reine monte l'escalier +d'une des tourelles. Elle passe devant le corps de garde du premier +étage; elle passe devant la porte du logement de son mari. Elle a +franchi sept guichets, elle est au troisième étage: une porte de chêne +s'ouvre, puis une porte de fer: c'est sa nouvelle prison, trente pieds +carrés divisés en quatre pièces par des cloisons en planches; d'abord +une antichambre dont le papier,--des pierres de taille grossièrement +ombrées,--fait un cachot[542]; à droite la chambre des Tison; à gauche +la chambre de Madame Élisabeth; et en face la Reine, sa chambre. Un jour +sombre et sans soleil descend, de la fenêtre grillée et masquée par un +soufflet, sur le carrelage à petits carreaux, et sur le papier vert à +grands dessins fond blanc[543]. Un lit à colonnes et une couchette à +deux dossiers s'adossent aux angles des cloisons. Une commode en acajou +fait face au lit. Un canapé est de côté dans l'embrasure de la fenêtre. +Sur la cheminée, il y a une glace de quarante-cinq pouces et une +pendule: cette pendule, qui devait mesurer le temps à la veuve de Louis +XVI, représentait la Fortune et sa roue[544]! + +Le soir même de l'entrée de la Reine dans la grosse tour, son fils lui +est enlevé pour la nuit. De ce jour, il couchera auprès du Roi[545]. La +Reine ne va plus avoir ces soins familiers, cette charge bien-aimée du +lever et du coucher d'une petite créature, tout ce petit service +adorable qui distrayait et occupait son chagrin. La Reine n'aura plus +auprès d'elle, dans ses nuits sans sommeil, le gentil sommeil de son +fils, et ce sourire des beaux rêves d'un enfant qui fait oublier aux +mères qu'elles ne dorment pas. + + * * * * * + +La Reine vit plus séparée des siens dans ce nouveau logis. Elle vit plus +éloignée du bruit de la rue, et le silence de la nuit ne lui apporte +plus cet air de _Pauvre Jacques_ chanté autour du Temple par des voix +amies. Les courtes promenades au jardin ne lui donnent plus ces joies, +la joie de tout un jour, le bonheur de croire reconnaître une figure +aimée qu'elle n'espérait plus revoir, un dévouement qu'elle croyait +n'avoir point échappé à Septembre[546]. Aujourd'hui, plus une seule +fenêtre ouverte sur tout l'enclos du Temple: la terreur semble avoir +muré les maisons. + +La Reine vit dans les tracas d'une suspicion incessante et stupide, qui +lui retire encre, plume, papier; qui voit dans des modèles de dessin les +portraits des souverains coalisés, dans les lectures de l'Histoire de +France qu'elle fait à ses enfants une incitation à la haine de la +France[547]. L'insulte se taisant, la Reine est insultée par les +perquisitions et les inquisitions. L'ignorance, la défiance, la sottise +blessent, à tous les moments du jour, ce grand esprit étonné d'être +blessé de si bas. Elle vit, essuyant les défiances et les familiarités +de tailleurs de pierres et de savetiers montés pour la première fois +dans l'histoire au rôle de tourmenteurs de reine. Échappe-t-elle aux +municipaux, elle retombe, elle le sait, sous ce ménage, le patelinage et +la délation, les Tison, ces Tison au masque de pitié, que la Commune a +placés le 15 octobre entre elle et les demandes des prisonnières, pour +les approcher plus près de la confiance qu'ils ont mission de +trahir[548]! + +Le 1er novembre, la famille était rassemblée chez le Roi. Drouet, le +maître de poste de Sainte-Menehould, entre et va s'asseoir auprès de la +Reine. Un mouvement d'horreur échappe à la Reine. Drouet venait avec +deux autres membres de la Convention, Chabot et Duprat, demander à la +famille royale si elle se trouvait bien, si elle ne manquait de rien. Au +moment du départ, Drouet remonta seul au troisième étage. Il demanda à +la Reine par deux fois, et en insistant d'une voix émue, si elle avait à +formuler quelque plainte. La Reine lui jeta pour toute réponse un regard +froid, et, muette, alla s'asseoir avec sa fille sur le canapé. Drouet +attendit, puis salua[549]. Quand il fut sorti: «_Pourquoi donc, ma +sœur_,--dit la Reine à Madame Élisabeth,--_l'homme de Varennes est-il +remonté? Est-ce parce que c'est demain le jour des morts...[550]?_» + +Le jour des Morts! triste jour qui est le jour de votre naissance, +Marie-Antoinette!... Sinistre pronostic, qui jetait son inquiétude à vos +plus riantes pensées, à vos plus jeunes années[551]! + +Le Roi tombait malade vers la mi-novembre: après le Roi, le Dauphin. La +mère n'avait pu obtenir que le lit de son fils fût transporté dans sa +chambre pendant la maladie de Louis XVI. Elle demandait de descendre +passer la nuit auprès de son fils malade. Sa demande était repoussée; et +déjà une barbarie hypocrite commençait à mettre entre la maladie des +prisonniers et l'appel d'un médecin, entre l'ordonnance des médicaments +et leur délivrance, entre la demande et l'accord des nécessités de la +vie et de la santé, les formalités, les apostilles, les considérants, +les notes de Tison au conseil du Temple, les délibérations du conseil, +les renvois au conseil général de la Commune, les délibérations et les +arrêtés de la Commune. Tous besoins de la Reine, toutes choses, les +choses de l'habillement, du boire, du manger, et cette eau de +Ville-d'Avray, la seule eau que son estomac peut supporter, et jusqu'au +plus intime de la toilette d'une femme[552], tout passe sous ce +contrôle; et le corps tout entier de la Reine est soumis à ce conseil, à +cette Commune, qui lui refuseront un jour, contre le froid de l'hiver, +une couverture piquée[553]! + +Au commencement de décembre, la tristesse de la Reine était devenue plus +sombre, plus inquiète, plus tremblante. Elle s'agitait sous le +pressentiment, sous les secrètes alarmes de l'avenir: l'ombre d'un grand +malheur était devant elle. Autour d'elle, tout était menace: menace, le +visage contraint de Cléry; menace, l'insolence et la gaieté des +commissaires; menace, la surveillance resserrée; menace, la défense à +Turgy, à Chrétien, à Marchand, de communiquer avec le valet de chambre +du Roi, et bientôt de sortir du Temple; menace, le doublement des +commissaires par la nouvelle Commune, héritière de la Commune du 10 +août. + +Le 7 décembre, pendant le déjeuner, le Roi apprenait à la Reine, en +quelques mots dérobés à l'attention des commissaires, que le mardi il +serait conduit à la Convention; que le mardi son procès commencerait, et +qu'il aurait un conseil. C'est Cléry qui, la veille, profitant du moment +où il déshabillait son maître, lui avait jeté furtivement ces nouvelles +à l'oreille. Et, comme si la République voulait annoncer d'avance à la +famille du Roi l'issue de son procès, une députation de la Commune, à +peine l'affreuse nouvelle apprise par le Roi à la Reine, venait enlever +aux prisonniers «toute espèce d'instruments tranchants ou autres armes +offensives et défensives, en général tout ce dont on prive les autres +prisonniers présumés criminels.» Tout fut enlevé, de ce qui peut dérober +au bourreau, tout, même les ciseaux de la Reine; et l'on vit une Reine, +qui reprisait son linge, cassant son fil avec ses dents[554]... + +Quelles paroles pour dire l'agonie de la Reine pendant le procès du Roi? +Comme dans la Convention, «la mort!» dans la tour répond à «la mort!» La +mort! disent les visages à la Reine; la mort! disent les murs; la mort! +dit l'écho; la mort! dit le papier; la mort! disent les journaux de la +Révolution, oubliés par la Révolution sur la commode de la Reine[555]. +Toute consolation, toute espérances, toute illusions, lui sont +défendues; le peu qui lui restait de force lui a été retiré: elle n'a +pas vu le Roi depuis qu'il a été ramené de la Convention! Et, pour que +nulle angoisse ne manque aux angoisses de Marie-Antoinette, la maladie +va de son fils à sa fille, et dans son cœur d'épouse déchire son cœur de +mère. + +Il y avait des jours où la Reine n'avait plus de paroles et où elle +regardait ses enfants avec un air de pitié qui les faisait tressaillir; +il y avait des nuits où elle n'avait plus de sommeil et où elle restait +sans se coucher, berçant son insomnie avec son désespoir[556]. Il se +trouva des hommes pour ajouter à ces douleurs, et pendant ces jours il +fallut à la Reine subir les grossièretés d'un Mercereau, la nuit les +chansons d'un Jacques Roux[557]. + +Et la torture d'ignorer, de ne pouvoir suivre de la pensée un accusé si +cher, l'accusation, les débats, les incidents; la torture de ne rien +savoir d'une telle cause que ce que lui en apprennent les papiers montés +de la fenêtre du Roi, ou bien la façon des plis du linge du +Dauphin[558]. + +Parfois, brisée et frémissante, la Reine se réveillait et entrait en des +révoltes où éclatait la majesté de ses infortunes. L'âme et le sang de +Marie-Thérèse lui montaient à la face; et le regard en feu, bravant tous +les regards, furieuse de ce courroux suprême qui saisit les grands cœurs +poussés à bout par le destin, elle interrogeait la Commune sur la loi, +sur le code qui permet d'arracher le mari à sa femme, et elle commandait +qu'on la réunît à Louis XVI[559] + +La Convention avait refusé au Roi qu'elle jugeait de voir sa famille, et +n'osa refuser au condamné d'embrasser sa femme, ses enfants et sa sœur +la veille de sa mort. + +C'est dans la salle à manger du Roi que l'entrevue aura lieu: le +ministre de la justice l'a décidé. La salle est prête; la table rangée, +les chaises au fond; sur la table une carafe et un verre; Louis XVI a +songé à tout: la Reine peut s'évanouir. À huit heures la porte s'ouvre. +La Reine tenant son fils par la main, Madame et Madame Élisabeth se +précipitent dans les bras du Roi. La Reine veut entraîner le Roi vers sa +chambre: «Non, dit le Roi, je ne puis vous voir que là». Ils passent +dans la salle à manger. Les municipaux sont à leur poste derrière la +porte vitrée et la cloison en vitrage; ils ne peuvent entendre, mais ils +espionnent de l'œil cette douleur, la plus grande peut-être dont Dieu +ait infligé le spectacle à des hommes! D'abord des sanglots. La Reine +est assise à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à sa droite, Madame +Royale presque en face, le Dauphin debout entre ses jambes. Le Roi +parle. Après chaque phrase du Roi, la Reine, Madame Élisabeth, les +enfants fondent en sanglots. Au bout de quelques minutes la voix du Roi +reprend; au bout de quelques minutes les sanglots recommencent. Tous se +penchent: c'est le Roi qui bénit sa femme, sa sœur, ses enfants. La +petite main du Dauphin se lève: c'est le Roi qui fait jurer à son fils +de pardonner à ceux qui font mourir son père[560]. Puis plus de paroles: +rien qu'un sanglot de toute cette famille...[561] + +Un quart d'heure après, il était dix heures un quart, le Roi se lève. +D'une main la Reine lui saisit le bras, et de l'autre prend la main du +Dauphin. Madame Élisabeth, Madame s'attachent au Roi, et l'on fait ainsi +quelques pas, enchaînés les uns aux autres. À la porte les femmes +retrouvent de nouvelles larmes et de nouveaux gémissements: «Je vous +assure, dit le Roi, que je vous verrai demain à huit heures.--_Pourquoi +pas à sept heures?_ fait la Reine en suffoquant.--Eh bien! oui, à sept +heures... Adieu!» Ils s'embrassent et ne peuvent finir... «Adieu!» et le +Roi s'arrache des bras de la Reine, «adieu!»[562] Madame se trouve mal +dans l'escalier; et la Reine, soutenant sa fille, tout à coup se +retourne vers les municipaux, et d'une voix terrible: «_Vous êtes tous +des scélérats!_»[563] + +La nuit du 20 au 21 janvier, toute la nuit, Madame entendit sa mère, qui +ne s'était pas déshabillée, trembler, sur son lit, de douleur et de +froid[564]. Marie-Antoinette appelle à chaque heure cette heure de sept +heures, l'heure promise aux embrassements suprêmes. Elle est inquiète de +ce bruit, mais c'est le bruit de Paris qui s'éveille. La porte +s'ouvre... ce n'est encore qu'un livre qu'on vient chercher pour la +messe du Roi. Quels siècles, les minutes! quelle éternité, cette heure, +jusqu'à ces fanfares de trompettes... Le Roi est parti![565] + +Alors, au troisième étage de la tour, trois femmes pleurent et prient, +tandis qu'un pauvre enfant, échappé de leurs bras, mouillé de leurs +larmes, crie aux commissaires: «Laissez-moi passer! je vais demander au +peuple qu'il ne fasse pas mourir papa roi!»[566] + +Quelques heures après, des salves d'artillerie apprennent à +Marie-Antoinette que ses enfants n'ont plus de père... + + + + +VIII + +Portrait de Marie-Antoinette au Temple.--État de son âme.--Les +dévouements dans le Temple et autour du Temple: Turgy, Cléry, les +commissaires du Temple.--M. de Jarjayes.--Toulan.--Projet d'évasion de +la Reine.--Billets de la Reine.--Le baron de Batz. Sa tentative au +Temple.--Marie-Antoinette séparée de son fils. + + +Le lendemain de la mort de Louis XVI, il y a, sur le registre des +arrêtés du Temple, ces lignes: + +«_Marie-Antoinette demande pour elle un habillement complet de deuil, et +pour sa famille, le plus simple_»[567]. + +Un habillement de deuil! la Révolution l'accordera-t-elle? Elle +délibère. Le 23, la Commune se risque à arrêter qu'il sera fait droit à +la demande de Marie-Antoinette: le deuil du mari, du père, du frère, +sera permis à la veuve, aux enfants, à la sœur. + +La veuve est dans les habits de deuil dus aux générosités de la +République. Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les +tuyaux pleurent et tombent sur ses épaules. Entre les tuyaux et la +coiffe court un voile noir. Un grand fichu blanc est croisé sur son cou +avec une méchante épingle. Un petit châle noir, liséré de blanc, se noue +à la naissance de sa robe noire. + +Sur son front, le long de ses tempes, courent, échappées du bonnet, des +mèches de cheveux d'un blond qui grisonne et s'en va blanchissant. Son +front est fier encore, et ses sourcils n'ont pas baissé leur arc +impérial. Les larmes ont rougi ses paupières, les larmes ont gonflé ses +yeux; son regard a perdu son rayon; il est fixe. Le bleu de ses yeux n'a +plus d'éclairs, plus de caresses; il est vitrifié, froid, presque aigu. +La belle ligne aquiline du nez est devenue une arête décharnée, sèche et +dure; et l'on croirait que l'agonie a pincé ces narines qui frémissaient +de jeunesse. Les lèvres ne s'épanouissent plus, et le sourire a pour +jamais quitté cette bouche décolorée qui plisse et rentre. L'animation +et le sang ont abandonné ce masque immobile; et, à voir celle qui fut la +Reine de France, il semble qu'il vous apparaisse une de ces grandes et +pâles figures de macération et de mortification, une de ces saintes de +Port-Royal, dont les pinceaux jansénistes de Philippe de Champagne nous +ont transmis la face rigide et crucifiée. + +Le malheur a fait l'âme de la Reine semblable à son visage. Il n'est +plus de sourire, il n'est plus de rayon non plus au dedans d'elle. Tout +s'y est éteint, mais tout s'y est pacifié; tout y est désolé, mais tout +aussi y est recueilli dans une sérénité morne. De la princesse, de la +femme, il ne reste plus qu'une veuve. Les amertumes ne la touchent plus, +les outrages passent au-dessous d'elle, les cruautés n'atteignent que sa +pitié. Pour elle l'avenir est sans terreur: il n'est plus que promesse; +et Marie-Antoinette s'approche de la mort, ainsi que d'une patrie et +d'un rendez-vous, avec un tranquille et pieux désir. + +Elle prie et s'abîme dans la prière; elle se plonge et s'absorbe dans la +_Journée du Chrétien;_ elle immole son cœur devant cette image du cœur +de Marie sanglant et traversé de glaives[568]. Son âme ne prête plus +l'oreille à la terre; son âme va s'élevant, se dégageant chaque jour, et +comme essayant ses ailes... Mais Dieu permit que Marie-Antoinette fût +encore tentée par l'espérance, comme s'il eût voulu montrer que les +mères ne sont jamais prêtes à mourir. + +Pendant que la Reine, enfoncée dans sa douleur, s'enfermait dans sa +prison et ne voulait plus descendre au jardin, pour ne pas passer devant +la porte par laquelle était sorti Louis XVI[569], de nobles dévouements +veillaient autour de la prison de la Reine. + +Des femmes ne craignaient pas d'entretenir des correspondances avec le +Temple, de pousser aux plans de salut de la famille royale, d'accueillir +chez elles, à toute heure du jour et de la nuit, tous les dévouements et +tous les courages, s'obstinant à rester à leur poste malgré les prières +et les ordres du Temple. Il était des femmes, comme cette marquise de +Sérent, qui, interrogée par les comités, répondait «qu'en qualité de +dame d'une princesse prisonnière, son devoir était de veiller à tout ce +qui pouvait lui être nécessaire, et que la mort l'empêcherait seule de +remplir un devoir aussi sacré»[570]. + +Il était des hommes guettant le Temple et l'occasion, briguant de se +risquer, prêts à mourir. Un gentilhomme du Dauphiné, M. de Jarjayes, +était de ceux-là. Nommé maréchal de camp par le Roi, chargé en 1791 de +la direction du dépôt de la guerre, bientôt sans fonctions, il n'avait +pas émigré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme, madame de +Jarjayes, était femme de la Reine, sa première femme en survivance. +Après Varennes, elle avait obtenu de rester aux Tuileries. M. de +Jarjayes, à qui cela faciliterait l'entrée habituelle du château, mérita +de la Reine l'honneur de missions secrètes au dedans et au dehors, +auprès de Monsieur, en Piémont, et auprès de Barnave, auquel il portait +les lettres de la Reine. Au 10 août, M. de Jarjayes avait accompagné la +famille royale dans la loge du _Logotachygraphe._ Le Roi mort, la Reine +au Temple, il resta: il attendait[571]. + +Dans la prison même, le dévouement était auprès de la Reine. Un officier +de bouche de l'ancienne cour, l'homme qui avait déjà sauvé la vie à la +Reine aux journées d'octobre, en lui ouvrant la porte secrète des petits +appartements, Turgy avait trouvé la grille du Temple ouverte quelques +jours après le 10 août, et, de sa pleine autorité, avec la bonne fortune +de l'audace, s'était installé au service de la famille royale. Ce fut le +premier qui donna aux hôtes du Temple, non les nouvelles du dehors, mais +quelques lambeaux de ces nouvelles. Aidé de Chrétien et de Marchand, +employés comme lui à l'office du Temple, et comme lui jouant obscurément +leur tête, il avait une adresse merveilleuse pour substituer, dans un +tournant d'escalier, dans un passage noir, au bouchon d'une carafe de +lait d'amande vérifié par les municipaux, un autre bouchon couvert +d'avis écrits avec du jus de citron ou un extrait de noix de galle. Puis +il transmettait au dehors, sur le même bouchon, la réponse de la Reine +ou de Madame Élisabeth. Il avait encore concerté avec les prisonniers +une correspondance muette par signes et par gestes. Avec le mouvement de +ses doigts, le port de sa tête, le jeu de sa serviette, il entreprit de +leur dire les batailles, la marche des armées, l'Autriche, l'Angleterre, +la Sardaigne, et la Convention. Mais cette langue mimée prêtait à trop +de contre-sens. Turgy, qui était homme d'expédients, imagina alors des +pelotes de fil ou de coton cachées dans les bouches de chaleur du poêle +ou dans le panier aux ordures. Autorisé à sortir du Temple deux ou trois +fois par semaine pour les approvisionnements, Turgy voyait Hüe; il +voyait la duchesse de Sérent; il était le lien des correspondances entre +la tour et le dehors, et, confirmé dans son zèle par le témoignage que +le Roi lui rendait le 21 janvier, il bravait les murmures des +dénonciations[572]. + +Mais Turgy n'était qu'un serviteur fidèle au malheur de ses maîtres; +d'autres vont le lui disputer en courage, qui n'ont servi que la +Révolution. + +Seul honneur de ces temps, cette séduction des hommes de la Révolution +par la pitié! seule consolation de cette abominable histoire, qu'il se +soit fait autour de la Reine, dans la plus dure des prisons, sous la +plus impitoyable des terreurs, une contagion de respect qui s'enhardit +jusqu'aux bons offices et jusqu'aux dangers mortels de la sensibilité! +Ces hommes à qui la Révolution a donné le mandat d'être aveugles, d'être +sourds, d'être muets sous peine de mort, bravent la mort dès qu'ils sont +entrés dans la familiarité de cette infortune. Ceux-là qui avaient +l'insulte à la bouche et le chapeau sur la tête, se taisent, se +découvrent et s'inclinent devant ces larmes de Marie-Antoinette, devant +ces larmes de la Reine! C'avait été Manuel; ce sont tant de +commissaires, tout à coup touchés, dont l'air, la tenue, la parole, les +caresses aux enfants, les yeux mouillés, plaignent et courtisent les +chagrins de la Reine. «Maman, crie joyeusement le Dauphin dès qu'il +reconnaît une de ces figures qui lui ont souri, c'est Monsieur un tel!» +Et la Reine est sûre d'avoir quarante-huit heures de respect, de +compassion, peut-être même de cette rare flatterie qui s'incline plus +bas devant la royauté sans couronne. Elle aura dans sa chambre ce +commissaire qui reprend le Dauphin de placer en Asie Lunéville, «cette +ville,--lui dit-il,--où ont régné vos ancêtres;» ou Lebœuf, qui voudrait +lui faire accorder les _Aventures de Télémaque_; ou Moille, qui ne +consent pas à se couvrir devant la famille royale; ou Lepitre, qui +apporte à la Reine l'hommage de ses romances et la pièce de l'_Ami des +lois_; ou l'épicier Dangé, qui embrasse le Dauphin en le promenant sur +la plate-forme de la Tour; ou l'administrateur de la police de Paris, +Jobert; ou le maître maçon Vincent, ou l'architecte Bugneau, ou +Michonis[573], un de ces commissaires enfin qui trahissent leur mission +pour ne pas trahir l'humanité. + +Il savait comment vont les cœurs de la pitié à l'intérêt, de l'intérêt +au dévouement, ce commissaire si effrayé, à sa première visite, du +charme de la Reine, qu'il donna sa démission, n'osant retourner au +Temple. Bientôt des commissaires se rendaient comme Manuel, et de +l'attendrissement passaient aux imprudences et aux complicités; bientôt +même de plus aventureux osaient concevoir de sauver la famille royale, +et semblaient prendre pour devise cette devise donnée par la Reine pour +la bague d'un commissaire: _Poco ama ch'il morir teme_[574]. + +Le 2 février 1793, un homme se présente chez M. de Jarjayes, et lui +demande un entretien secret. Voix, costume, façons, tout chez cet homme +sent la Révolution. M. de Jarjayes le regarde et s'inquiète, quand +l'homme se jette à ses pieds. Ce qu'il veut, c'est l'indulgence, la +confiance de M. de Jarjayes; ce qu'il est venu offrir, c'est son +repentir; ce qu'il est venu chercher, c'est l'aide de M. de Jarjayes +pour sauver les prisonniers du Temple. M. de Jarjayes se défie et +repousse l'offre. L'homme alors tire de sa poche un chiffon de papier et +M. de Jarjayes lit ces mots, en huit petites lignes, de la main de la +Reine: + +«_Vous pouvez prendre confiance en l'homme qui vous parlera de ma part, +en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus; depuis cinq +mois il n'a pas varié. Ne vous fiez pas trop à la femme[575] de l'homme +qui est enfermé ici avec nous: je ne me fie ni à elle ni à son mari._» + +L'homme était Toulan. + +Il se rencontre parfois, dans les révolutions, de ces individus qui +puisent comme une insolence de courage dans l'insolence des évènements. +Enhardis, égayés presque par la grandeur du péril, la folie de +l'entreprise, l'invraisemblance du salut, ils vont à des aventures, ils +cherchent des dangers qui semblent plus appartenir à la fiction qu'à la +vie, au roman qu'à l'histoire. Né à Toulouse vers 1761, établi à Paris, +en 1787, libraire et marchand de musique, nommé membre de la Commune du +10 août, continué dans la municipalité dite provisoire, et devenu chef +de bureau de l'administration des biens des émigrés[576], Toulan, «ce +petit jeune homme,» est un de ces cœurs sans peur et sans surprise, qui +trompent longtemps la mort en se jouant d'elle. Cervelle de Gascon, tête +chaude, une fécondité inventive et que rien ne décourageait le faisait +inépuisable en ruses, en inventions, en stratagèmes. Puis la nature +l'avait armé d'une gaieté de si bon aloi et de si belle venue, si +franche, si épanouie, qu'elle désarmait tous les soupçons en leur riant +au nez; grand comédien par là-dessus, qui, gardant le rôle de ses +anciennes opinions auprès des comités et des conseils de la Révolution, +rudoyait les tièdes avec la langue salée et les grosses plaisanteries du +sans-culottisme. De sang-froid, et maître de lui, sous cette verve, +cette vivacité et cet entrain de son caractère, prêt à tout et sachant +attendre, ardent et patient, obstiné et madré, Toulan avait tous ces +dons et toutes ces vertus qui mènent un complot au succès. Mais il était +plus qu'un conspirateur hardi et habile: il était un de ces beaux et +purs dévouements sur lesquels aime à se reposer et dans lesquels se +réjouit le souvenir des hommes; un de ces dévouements au-dessus de l'or, +au-dessus de la récompense, au-dessus même de l'espoir de la +rémunération, et que paye un mot, ce nom de _Fidèle_ que les +prisonnières du Temple ont donné à Toulan[577]. Et dans la +reconnaissance de la Reine pour Toulan, quel étonnement, quel respect, +si j'ose dire, quand elle compte jusqu'à Toulan, tous ces dévouements +dans la garde nationale, tous ces dévouements dans l'Assemblée qui +mendiaient la liste civile[578], quand elle reconnaît de combien est +moins grand un homme de génie qui se vend qu'un homme de cœur qui se +donne! + +Toulan s'est voué à sauver les prisonniers du Temple; il croit pouvoir +les sauver, et il apporte son plan à M. de Jarjayes. M. de Jarjayes put +bientôt juger l'homme. La Reine avait témoigné à Toulan le désir d'avoir +les souvenirs que Louis XVI lui avait légués, et que le conseil du +Temple avait retirés des mains de Cléry pour les mettre sous scellés. +C'était un anneau nuptial, un cachet et un paquet de cheveux. Presque +aussitôt ce désir exprimé, Toulan apportait à la Reine ce paquet de +cheveux, l'anneau d'alliance portant _M. A. A. A. 19 aprilis 1770_, et +ce cachet montrant à côté des armes de France la tête du Dauphin +casquée. Toulan avait brisé les scellés, substitué des objets à peu près +pareils, reposé les scellés. Jamais un désir de Reine de France, +commandant l'impossible, n'avait été plus vite et mieux servi. Ces +reliques devaient parvenir plus tard, par des mains amies, à Monsieur et +au comte d'Artois, avec ces deux billets de la Reine, le premier à +Monsieur, le second au comte d'Artois: + +«_Ayant un etre fidèle, sur lequel nous pouvons compter, j'en profite, +pour envoyer a mon frère et ami, ce dépot qui ne peut etre confie +qu'entre ses mains, le porteur vous dira par quel miracle nous avons pu +avoir ces précieux gages, je me réserve de vous dire moi-même un jour le +nom de celui qui nous est si utile, l'impossibilité ou nous avons été +jusqu'a présent de pouvoir nous donner de nos nouvelles, et l'exces de +nos malheurs nous fait sentir encore plus vivement notre cruelle +separation puisse-t-elle n'etre pas longue, je vous embrasse en +attendant comme je vous aime et vous savez que c'est de tout mon cœur. +M:A:_» + +«_Ayant trouve enfin un moyen de confier à notre frère un des seul gage +qui nous reste de l'etre que nous chérissons et pleurons tous j'ai cru +que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui vient de lui, +gardez-le, en signe de l'amitié la plus tendre avec laquelle je vous +embrasse de tout mon cœur. M:A:_[579].» + +Le billet de la Reine lu, M. de Jarjayes, voulant agir avec certitude, +avait demandé à Toulan s'il pouvait le faire entrer au Temple et parler +un instant à la Reine. Toulan déclarait la démarche difficile, non +impossible, et rapportait bientôt à M. de Jarjaye ce billet de la Reine. + +«_Maintenant si vous êtes décidé à venir ici il seroit mieux que ce fut +bientôt; mais, mon dieu, prenez bien garde d'être reconnu, surtout de la +femme qui est enfermée ici avec nous._» + +M. de Jarjayes, déguisé, est introduit au Temple par Toulan. Il voit la +Reine, il lui parle. La Reine lui dit d'examiner les plans de Toulan; +puis, s'oubliant, et ne pensant qu'aux autres, elle recommande à M. de +Jarjayes de lui donner des nouvelles de tous ceux qui sont restés +fidèles; et, M. de Jarjayes à peine sorti du Temple, la Reine lui écrit, +tremblant encore d'émotion et de peur: + +«_Prenez garde a mde archi, elle me paroit bien liée avec l'homme et la +femme dont je vous parle dans l'autre billet. + +«Tachez de voir mde th., on vous expliquera pourquoi. Comment est votre +femme? elle a le cœur trop bon pour n'etre pas bien malade._» + +À quelques jours de là, M. de Jarjayes recevait cette lettre de la +Reine: + +«_Votre billet m'a fait bien du bien je n'avois aucun doute sur le +Nivernois, mais j'étois au desespoir qu'on put seulement en penser du +mal. Écoutez bien les idées qu'on vous proposera: examinez les bien, +dans votre prudence; pour nous, nous nous livrons avec une confiance +entière. Mon dieu, que je serois heureuse, et surtout de pouvoir vous +compter au nombre de ceux qui peuvent nous être utile! Vous verrez le +nouveau personnage, son exterieur ne previent pas, mais il est +absolument necessaire et il faut l'avoir. t... [oulan] vous dira ce +qu'il faut faire pour cela. Tachez de vous le procurer et de finir avec +lui avant qu'il revienne ici. Si vous ne le pouvez pas voyez mr de la +borde de ma part, si vous n'y trouvez pas de l'inconvénient, vous savez +qu'il a de l'argent à moi._» + +Le nouveau personnage dont parlait la Reine était un commissaire que +Toulan voulait qu'on gagnât à prix d'argent. M. de Jarjayes, répugnant à +répandre le secret, ne s'adressait pas à M. de Laborde, et offrait à la +Reine de faire lui-même la somme. + +«_En effet_,--répondait la Reine à M. de Jarjayes,--_je crois qu'il est +impossible de faire aucune demarche en ce moment près de M. de la b... +toutes auroient de l'inconvénient: il vaut mieux que ce soit vous qui +finissiez cette affaire par vous même, si vous pouvez. J'avois pensé a +lui pour vous éviter l'avance d'une somme si forte pour vous._» + +Le commissaire était acheté, payé. + +«_T... m'a dit ce matin que vous aviez fini avec le comm... combien un +ami tel que vous m'est précieux!_» écrivait la Reine, qui se laissait +aller à l'illusion; et, tout aussitôt, craignant d'être ingrate, elle +mandait à M. de Jarjayes: + +«_Je serois bien aise que vous puissiez aussi faire quelque chose pour +t... il se conduit trop bien avec nous pour ne pas le reconnoître_[580]. + +Mais Toulan ne voulut rien accepter, rien qu'une boîte d'or dont la +Reine se servait: boîte fatale qui devait le perdre! Sa femme la montra; +et Toulan monta à l'échafaud, où déjà était montée la Reine[581]. + +Voici quel était le plan de Toulan: + +Des habits d'homme étaient préparés pour la Reine et Madame Élisabeth, +et apportés, à diverses reprise, sous leurs pelisses, dans leurs poches, +par Toulan et Lepitre. Deux douillettes devaient achever de tromper sur +la taille et la démarche des prisonnières. Ajoutez des écharpes et des +cartes d'entrée semblables à celles des commissaires. Pour Madame Royale +et le Dauphin, on les eût sortis du Temple ainsi: un allumeur de +réverbères entrait tous les jours, à cinq heures et demie, au Temple, +accompagné de deux enfants qui l'aidaient à allumer dans la tour, et +sortait avant sept heures. Un costume pareil à celui de ces enfants, une +carmagnole, une vieille perruque, de gros souliers, un sale pantalon, un +mauvais chapeau, déguisaient le Dauphin et Madame Royale, déshabillés et +rhabillés dans la tourelle voisine de la chambre de la Reine où Tison et +sa femme n'entraient jamais. Vers six heures trois quarts, le tabac +d'Espagne, prodigué par Toulan, aux époux Tison, et renfermant ce +jour-là un narcotique, plongeait l'homme et la femme dans un sommeil de +huit heures. La Reine, vêtue en homme, montrant de loin sa carte à la +sentinelle rassurée par la vue de son écharpe, sortait du Temple avec +Lepitre, et se rendait rue de la Corderie, où M. de Jarjayes devait +l'attendre. Quelques minutes après sept heures, les sentinelles relevées +dans la tour, un commis du bureau de Toulan, dévoué comme lui, du nom de +Ricard, arrivait à la porte de la Reine, costumé en allumeur, sa boîte +de fer-blanc au bras, frappait, et recevait le Dauphin et Madame Royale +des mains de Toulan, qui le grondait tout haut de n'être pas venu +lui-même arranger les quinquets; et les enfants allaient rejoindre leur +mère. Madame Élisabeth, sous le même déguisement que la Reine, sortait +la dernière avec Toulan. + +Les fugitifs avaient au moins cinq heures devant eux. La Reine eût +demandé le matin qu'on ne servit qu'à neuf heures et demie son souper, +servi d'ordinaire à neuf heures; on eût frappé, refrappé, interrogé la +sentinelle, qui, relevée à neuf heures, n'eût rien su; on serait +descendu à la salle du conseil; on serait remonté avec les deux autres +commissaires; on eût frappé de nouveau, appelé les sentinelles +précédentes, enfin envoyé chercher un serrurier. Le serrurier eût trouvé +les portes fermées en dedans; et, avant qu'on eût enfoncé les deux +portes, l'une de chêne à gros clous, l'autre de fer; avant que les +commissaires eussent visité les appartements, les tourelles, eussent +réveillé Tison et sa femme; avant qu'un procès-verbal eût été rédigé; +avant que le conseil de la Commune l'eût examiné; avant que la police, +les maires, les comités de la Convention eussent résolu des mesures, la +famille royale eût été loin avec des passe-ports bien en règle. + +Il n'y avait eu, dans ce plan, de discussion que sur un point. Toulan +avait proposé pour la fuite une berline attelée de six chevaux, devant +laquelle il eût couru à franc étrier; mais la Reine tenait pour trois +cabriolets: dans le premier, le Dauphin, M. de Jarjayes et elle; dans le +second, Madame Élisabeth avec Toulan; dans le troisième, l'autre +commissaire et Madame Royale. La Reine se rappelait Varennes. Elle +craignait la curiosité sur la route, l'indiscrétion des postillons; +trois voitures légères n'exigeaient chacune qu'un cheval; il était +possible de relayer sans recourir à la poste, de se réunir en cas +d'accident dans deux voitures. L'avis de la Reine prévalut. Où irait-on? +On n'était pas encore fixé à la fin de février. On pensa un moment à la +Vendée, qui commençait à se soulever; mais la Vendée était loin. On se +rejeta sur la Normandie, d'où l'on pouvait gagner la mer et +l'Angleterre[582]. + +Des restrictions apportées à la délivrance des passeports, le bruit de +la fermeture des barrières, arrêtaient toute tentative dans les premiers +jours de mars. Puis, si bien gardé que soit le secret d'un complot, il +s'en répand toujours quelque chose; et Toulan, malgré son sang-froid, +restait assez sot à cette brusque apostrophe d'une tricoteuse avec +laquelle il plaisantait: «Toi, tu es un traître, tu seras guillotiné!» +Une défiance mal dissimulée de la Commune écartait Toulan et Lepitre de +la surveillance du Temple jusqu'au 18 mars. Cette fois les dernières +mesures étaient arrêtées à l'exécution du projet fixée au prochain jour +de garde de Toulan. Le 26, comme on nommait à la Commune les +commissaires pour le Temple, le fabricant de papiers peints Arthur monte +à la tribune et dénonce Toulan et Lepitre comme «entretenant avec les +prisonnières du Temple des conversations à voix basse et comme +s'abaissant à exciter la gaieté de Marie-Antoinette.» Toulan répond +aussitôt, et se justifie par des plaisanteries. Hébert, sans appuyer sur +la dénonciation, demande le scrutin épuratoire et la radiation de +Lepitre et de Toulan sur la liste des commissaires. Arrivent les fêtes +de Pâques; les municipaux ne se soucient guère d'aller les passer dans +une prison. Toulan se fait proposer avec Lepitre par un de ses +collègues, et leurs deux noms sont écrits, quand Lechénard les fait +rayer. Une municipalité nouvelle s'organise; Toulan et Lepitre ne sont +pas réélus[583]. Toulan ne se décourage pas, quand un coup imprévu +menace ses projets. + +La République avait logé auprès des prisonnières, dans leur appartement, +derrière un vitrage, un couple d'espions: l'homme et la femme Tison. Ces +malheureux, qui essayaient de s'approcher de la confiance de la Reine et +de Madame Élisabeth, avec le patelinage et l'hypocrisie, pour les livrer +et les vendre, passant leur vie à épier et faisant soupçon de tout +derrière de faux semblants de pitié, les Tison avaient au fond d'eux +comme une espèce de cœur: ils avaient une fille et l'aimaient[584]. +C'était avec cela que la Révolution les maniait et les tenait; c'était +en leur montrant et en leur retirant cette fille que la Commune jouait +d'eux comme d'animaux affamés ou repus. Privés de la voir, exaspérés, +ils déclaraient le 20 avril, sans qu'il fût besoin de les pousser, «que +la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers +municipaux, qu'elles étaient instruites par eux de tous les évènements, +qu'elles en recevaient les papiers publics, et que par leur moyen elles +entretenaient des correspondances.» Et la femme Tison montrait d'un air +de triomphe la goutte de cire que Madame Élisabeth avait laissée par +mégarde tomber sur son chandelier en cachetant une lettre de l'abbé +Edgeworth. Rien pourtant n'était encore désespéré. Les nouveaux +commissaires, remplaçant les commissaires suspects, étaient à la +dévotion de Toulan; Follope jetait au feu la dénonciation de la femme +Tison contre Turgy[585], et du dehors Toulan pouvait encore conduire la +tentative... Qu'arriva-t-il? De quelles mesures nouvelles de +surveillance le Dauphin et Madame furent-ils entourés? L'allumeur de +quinquets cessa-t-il d'amener au Temple ces deux enfants qui montraient +comme une conspiration de la Providence pour le salut des enfants de la +Reine? Nul des témoins de ce temps ne nous l'apprend; un seul fait est +constant: la Reine peut fuir encore, ses enfants ne peuvent plus la +suivre. + +C'est alors que la Reine écrit à M. de Jarjayes ce dernier billet: + +«_Nous avons fait un beau rêve, voilà tout; mais nous y avons beaucoup +gagné, en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de +votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes; +vous trouverez, dans toutes les occasions, en moi du caractère et du +courage; mais l'interet de mon fils est le seul qui me guide, et quelque +bonheur que j'eusse éprouvé a être hors d'ici je ne peux pas consentir a +me séparer de lui. Au reste, je reconnois bien votre attachement dans +tout ce que vous m'avez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos +raison pour mon propre interet, mais je ne pourrois jouir de rien en +laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de +regret_[586].» + +Le grand cœur qui si vite et avec si peu d'effort se détache d'un espoir +où ne sont pas ses enfants! D'une mère romaine vous n'auriez une autre +lettre; et que de grâces en ce dernier cri, en ce dernier chant de la +tendresse maternelle! L'héroïsme y est doux comme une caresse, le +sacrifice comme un sourire. + +En dépit de la fatalité, Toulan se dévouera et luttera jusqu'au bout. +Lors de la dénonciation de Tison il n'est pas absent comme Lepitre, +Moille, Brunot; il fait face à l'accusation, il fait face à Hébert, et +il réclame avec une effronterie magnifique l'apposition immédiate des +scellés chez lui. Un mandat d'arrêt est lancé contre lui; il ne s'en +soucie pas. On l'arrête; il prie ceux qui l'arrêtent de le mener chez +lui pour prendre quelques effets: ils poseront du même coup les scellés. +En chemin il rencontre son ami Ricard, et l'engage à venir prendre +quelques papiers lui appartenant qui se trouvent sur son bureau. Ricard +a compris Toulan. Arrivés chez Toulan, une discussion s'engage, à propos +des papiers, entre Ricard et les commissaires. Toulan, qui est passé +dans un cabinet voisin pour se laver les mains, lâche une fontaine; le +bruit de l'eau qui coule, le bruit de la voix de Ricard qui récrimine +avec fracas, empêchent les commissaires d'entendre une porte dérobée +s'ouvrir doucement: Toulan est libre[587]; mais, libre, il ne se sauve +pas de Paris. Il court louer une chambre dans une maison voisine du +Temple, où Turgy a de fréquents rendez-vous avec lui, d'où il rapporte +au Temple les nouvelles du dehors. La Reine à la Conciergerie, Toulan +avertira et renseignera Madame Élisabeth en sonnant du cor à la fenêtre, +et si hautement que Madame Élisabeth sera obligée de le rappeler à la +prudence[588]. + +La Reine appréciait dignement cet homme, quand, pour le remercier de +tout ce qu'il avait tenté, de tout ce qu'il osait encore, elle ne +trouvait rien de mieux que de le faire entrer dans ses bonheurs de mère: +«_Dites à Fidèle_, écrivait-elle, _que je vois mon fils tous les +jours_[589].» + + +Il ne restait plus à la Reine que Dieu et le baron de Batz. + +Un royaliste est à Paris, une main sur Paris, une main sur la France, +enveloppant la Révolution. Dénoncé, recherché, poursuivi, traqué, il +embrasse la Vendée, Lyon, Bordeaux, Toulon, Marseille, et son nom fait +pâlir Robespierre. Cet homme est un Protée, Catilina et Casanova +brouillés dans un seul homme pour l'épouvante d'une tyrannie. La tête et +la plume aux intrigues, le bras aux coups de main, il est un diplomate +et un aventurier. Cet homme est partout, et, où il n'est pas, il menace. +Il a des agents dans les sections, dans les municipalités, dans les +administrations, dans les prisons, dans les ports de mer, dans les +places frontières. Il est ici et là, hier une ombre, aujourd'hui un +éclair, trouant les lois comme des toiles d'araignée, passant à travers +les réglements, les consignes, les barrières, avec de faux passe-ports, +de faux certificats de résidence, de fausses cartes civiques. Il surgit +et disparaît tout à coup dans les foules, stupéfaites de l'avoir vu. Il +passe dans la rue, dans les maisons d'arrêt, dans les cafés, dans les +orgies des conventionnels, semant les paroles ou l'or, entraînant les +dévouements, racolant les vénalités, achetant les individus, achetant +des bureaux en masse, achetant le département de Paris, achetant la +police, marchandant la Révolution; imprenable, insaisissable, glissant +des mains, échappant, en plein boulevard, à un peuple en armes; servi +par des miracles, sauvé par des amis, confidents de tous ses plans, qui +préfèrent mourir que de le trahir[590]. + +Cet homme allait bientôt arracher ce cri à la Terreur qui a peur, cette +lettre du comité de surveillance de la Convention à l'accusateur public: +«Le comité t'enjoint de redoubler d'efforts pour découvrir l'infâme +_Batz_... Ne néglige dans tes interrogatoires aucun indice; n'épargne +aucune promesse pécuniaire ou autre; demande-nous la liberté de tout +détenu qui promettra de le découvrir ou de le livrer mort ou vif: répète +qu'il est hors la loi, que sa tête est mise à prix; que son signalement +est partout; qu'il ne peut échapper; que tout sera découvert, et qu'il +n'y aura pas de grâce pour ceux qui, ayant pu l'indiquer, ne l'auront +pas fait. C'est te dire que nous voulons à tout prix ce scélérat.» La +Révolution ira jusqu'à promettre 300,000 livres de la tête de M. de +Batz. La Révolution recommandera à l'accusateur public de supprimer, +dans le réquisitoire contre ses coaccusés, les détails des grands +projets de Batz, et d'en dire seulement le fond sans en indiquer les +moyens[591], craignant de révéler comment un homme avait lutté avec elle +et l'avait mise en péril. + +Rien cependant, aux premiers jours de la Révolution, n'annonçait un +pareil homme dans ce grand sénéchal d'Albret, député aux états généraux +par la noblesse de sa province. Il ne s'était fait remarquer que par ses +connaissances en matière de finances, son opposition à la création des +assignats, ses importants rapports sur la dette, en qualité de président +de la section du comité de liquidation. Le 12 et le 15 septembre 1791, +il protestait contre les opérations de l'Assemblée nationale. Puis sa +trace se perd. «Retour et parfaite conduite de M. Batz, à qui je redois +512,000 livres,» il n'est que cette phrase d'un journal de Louis XVI, à +la date du 1er juillet 1792, pour nous dire que l'oblation de la fortune +et de la vie de M. de Batz à la cause royale est commencée. Après le 10 +août, M. de Batz rejoint les princes. Le procès du Roi le rappelle à +Paris. Il ne peut enlever le Roi du Temple; mais, le 21 janvier, c'est +M. de Batz qui, sur le passage du Roi, s'élance avec trois amis criant: +«À nous, ceux qui veulent sauver le Roi!» Désolé de n'avoir point eu le +bonheur de sauver Louis XVI, comme un de ses aïeux avait sauvé Henri IV, +M. de Batz reportait son cœur et sa pensée sur la famille du Roi[592]. + +M. de Batz, qui avait à sa disposition la fortune, sous ses ordres le +dévouement des plus grands noms de France; M. de Batz, avec sa petite +armée, les Rochefort, les Saint-Maurice, les Marsan, les Montmorency, +les Pons, les Sombreuil, avec cet autre lui-même, son aide de camp, le +marquis de la Guiche, si bien caché et si hardi sous le nom de Sévignon; +avec l'aide et le courage des Roussel, des Devaux, des Cortey, des +Michonis, M. de Batz reprenait après Toulan l'œuvre de délivrance. + +Cortey, l'épicier de la rue de la Loi, le logeur ordinaire du baron de +Batz, était capitaine de la force armée de la section Lepelletier. Il +s'était fait, sans doute par les conseils et pour les plans de M. de +Batz, l'ami intime de Chrétien, le juré au tribunal révolutionnaire, qui +avait placé Cortey dans le petit nombre de commandants à qui l'on +confiait la garde de la tour, lorsque leur compagnie faisait partie du +détachement de service au Temple. Le municipal était choisi d'avance: +c'était Michonis, qui, plus heureux que Toulan, avait échappé aux +dénonciations. La coïncidence d'une garde de Michonis avec une garde de +Cortey fut la base du plan de M. de Batz, dont le succès devait être +assuré par le concours d'une trentaine d'hommes de la section dont les +sympathies et la vigueur n'étaient point douteuses. + +Le jour arrive où Cortey et Michonis sont en fonction tous les deux au +Temple. Batz est entré dans la prison au milieu du détachement de +Cortey. Le service est distribué de façon que les trente hommes doivent +être en faction aux postes de la tour et de l'escalier, ou bien en +patrouille de minuit à deux heures du matin. Michonis s'est assuré du +service de la garde de nuit dans l'appartement de la Reine. De minuit à +deux heures, dans ces deux heures où les postes les plus importants +seront occupés par les hommes de Batz, les princesses, cachées dans de +longues redingotes, et placées l'arme au bras dans une patrouille qui +enveloppera le Dauphin, sortiront du Temple, conduites par Cortey, qui +seul peut, en sa qualité de commandant du poste de la tour, faire ouvrir +la grande porte pendant la nuit. + +Il est onze heures. Le moment approche. L'émotion vient aux plus braves, +lorsque tout à coup Simon accourt, essoufflé et inquiet: «Si je ne te +voyais pas ici, dit-il à Cortey qu'il a reconnu, je ne serais pas +tranquille.» Ce mot éclaire M. de Batz; une tentation soudaine le prend +de tuer Simon, et de risquer l'évasion à force ouverte. Mais le bruit +d'une arme à feu causera un mouvement général. Il n'est point le maître +des postes de la tour et de l'escalier; et, s'il échoue, que fera-t-on +de la famille royale? Michonis a remis ses fonctions à Simon avec un +calme imperturbable. Il se prépare à se rendre à la Commune, qui le +mande. Mais déjà, sous le prétexte d'un bruit entendu au dehors, Batz, à +la tête d'une patrouille, s'est lancé dans la rue, en se promettant une +revanche[593]. + +Simon avait gardé la Reine à la Révolution contre M. de Batz; la Tison +l'avait gardée contre Toulan, et voilà que déjà sur celle-ci la main de +Dieu s'est appesantie, avec des signes éclatants et terribles. + +Un jour, la Tison se mit à parler toute seule. Cela fit rire Madame; et +sa mère la regardait complaisamment, tout heureuse d'entendre le rire de +sa fille. Pauvre enfant! c'était d'une aliénée qu'elle riait! La Tison +depuis longtemps languissait et ne voulait plus sortir. La maladie qui +s'emparait tout à coup du Dauphin l'inquiétait et la troublait comme un +reproche. Aujourd'hui elle est folle. Elle parle tout haut de ses +fautes, de ses dénonciations, d'échafaud, de prison, de la Reine. Elle +s'accuse, elle s'injurie. Elle croit morts ceux qu'elle a dénoncés. Tous +les jours elle attend les municipaux accusés par elle, et, ne les voyant +pas revenir, elle se couche dans les larmes. Ses nuits sont remplies +d'épouvante; et elle réveille les prisonnières avec les cris que lui +arrachent d'affreux rêves. Elle se traîne tout le jour aux genoux de la +Reine, pleurant et suppliant: «Je suis une malheureuse... Je demande +pardon à Votre Majesté... Je suis la cause de votre mort!» Sa fille, la +Tison ne la reconnaît plus! D'horribles convulsions la prennent: huit +hommes peuvent à peine la contenir et l'emporter dans une chambre du +palais du Temple. Deux jours après, on la transporta à l'Hôtel-Dieu, où +elle mourut, n'ayant plus rien d'humain que le remords! + +La Reine avait relevé la repentie; elle l'avait entourée de soins et de +consolations. Elle avait pardonné à cette _fouilleuse_, à cette femme, +qui la nuit du 21 janvier, l'entendant pleurer avec Madame Élisabeth, +était venue pieds nus écouter couler ses larmes! et cette malheureuse +sortie du Temple: «_Est-elle bien soignée?_» demandait la Reine à Turgy +dans un billet[594]. + + +Les projets, les tentatives d'enlèvement, Batz vivant et libre, les +informations du comité de sûreté générale, les bruits et les craintes de +la rue, les prédictions du _Mirabilis liber_ «de la restauration de la +couronne des lis, et de la destruction de fils de Brutus par le jeune +captif;» l'intérêt du parti girondin pour la tour du Temple, et les +subites miséricordes de son éloquence[595], avaient exaspéré la +Convention. Toutes les douleurs de la Reine allaient être couronnées par +une suprême douleur. Dans ce cœur, où tout est plaie, la République a +trouvé la place d'une blessure nouvelle, et plus profonde que toutes. + +Le 3 juillet, à dix heures du soir, les municipaux entrent chez la +Reine. La Reine, Madame Élisabeth, Madame, se sont levées au bruit des +guichets. Le Dauphin s'éveille. Les municipaux viennent signifier à la +Reine l'arrêté du Comité de salut public sanctionné par la Convention: + +«Le Comité de salut public arrête que le fils de Capet sera séparé de sa +mère.» + +La Reine a couru au lit de son fils, qui crie et se réfugie dans ses +bras. Elle le couvre, elle le défend de tout son corps: elle se dresse +contre les mains qui s'avancent, et les municipaux voient que cette mère +ne veut pas livrer son fils! Ils la menacent d'employer la force, de +faire monter la garde...«_Tuez-moi donc d'abord!_» dit la Reine... + +Une heure, une heure! ce débat dura entre les larmes et les menaces, +entre la colère et la défense, entre ces hommes qui donnaient l'assaut à +cette mère, et cette femme qui les défiait de lui arracher son enfant! À +la fin, les municipaux, las de leur honte, menacent la Reine de tuer son +fils: à ce mot, le lit est libre. Madame Élisabeth et Madame habillent +l'enfant: il ne restait plus à la Reine assez de force pour cela! Puis, +couvert des pleurs et des baisers de sa mère, de sa tante et de sa sœur, +le pauvre petit, fondant en larmes, suit les municipaux: il va de sa +mère à Simon! + +Au moins la Commune accorda à la Reine de pleurer en paix. Il n'y eut +plus de municipaux chez elle. Les prisonnières furent nuit et jour +enfermées sous les verroux. Trois fois par jour, des gardes apportaient +les repas et éprouvaient les barreaux des fenêtres. Madame Élisabeth et +Madame faisaient les lits et servaient la Reine, si accablée qu'elle se +laissait servir. + +La Reine ne vivait plus que quelques heures par jour, les heures où elle +guettait son fils par un jour de souffrance, au faîte d'un petit +escalier tournant montant de la garde-robe aux combles. Au bout de +quelques jours, elle avait découvert bien mieux: une petite fente dans +les cloisons de la plate-forme de la tour, où l'enfant montait se +promener. Le temps et le monde n'étaient plus que cela pour la Reine: +cette cloison et ce moment qui lui montraient son _petit_. + +Quelquefois des commissaires lui donnaient des nouvelles du pauvre +enfant; quelquefois Tison: car ce Tison a hérité des remords de sa +femme; il cherche à réparer son passé par les attentions et les +services, et il semble à la Reine lavé de tout le mal qu'il lui a fait, +quand il accourt lui apprendre que son fils est en bonne santé et qu'il +joue au ballon... Hélas! bientôt Madame Élisabeth priait Tison et les +municipaux de ne plus dire à la Reine ce qu'ils apprenaient du martyre +de l'éducation de son fils: «Ma mère, dit Madame, en savait ou en +soupçonnait bien assez...[596].» + + + + +IX + +Marie-Antoinette à la Conciergerie. Le concierge Richard.--Impatience de +la Révolution.--Vaine recherche de pièces contre la Reine.--Espérance du +parti royaliste.--L'œillet du chevalier de Rougeville.--Le concierge +Bault.--Discours de Billaud-Varennes.--Lettre de Fouquier-Tinville. + + +Le 2 août 1793, la Reine couchait à la Conciergerie. + +Il n'y avait plus eu qu'outrages pour les derniers jours de la Reine au +Temple. À mesure qu'elle approchait du Tribunal révolutionnaire, +l'insulte autour d'elle était devenue plus grossière, plus sauvage, et +l'injure avait atteint bientôt les extrêmes limites de la brutalité. Le +municipal Bernard, retirant le siége d'un des enfants de la Reine, +disait: «Je n'ai jamais vu donner ni table ni chaise à des prisonniers, +la paille est assez bonne pour eux;» ou bien un poëte, couvert encore de +la livrée et des bienfaits de la cour, Dorat-Cubières, commandait +d'acheter à la Reine un peigne de corne: «Le buis serait trop bon[597]!» +Dans la bouche des derniers visiteurs, la parole n'était plus que +jurons[598]. + +Le 1er août, à 2 heures du matin, la Commune, arrachant les trois femmes +au sommeil, signifiait à Marie-Antoinette le décret de la Convention: + +«Marie-Antoinette est envoyée au Tribunal extraordinaire; elle sera +transportée sur-le-champ à la Conciergerie.» + +La Reine se tait, et se met à faire un paquet de ses vêtements. Madame +Élisabeth et Madame implorent, mais en vain, la grâce de la suivre. La +Reine s'habille sans que les municipaux s'écartent. Ils lui demandent +ses poches. La Reine les leur donne[599]; c'est tout ce qu'elle a de +ceux qu'elle prie au ciel; c'est tout ce qui lui reste de ceux qu'elle +aime sur la terre! un paquet de cheveux de son mari et de ses enfants, +la petite table de chiffres où elle apprenait à compter à son fils, un +portefeuille où est l'adresse du médecin de ses enfants, des portraits +des princesses de Hesse et de Mecklembourg, les amies de son enfance, un +portrait de madame de Lamballe, une prière au sacré cœur de Jésus, une +prière à l'Immaculée Conception[600]. Il ne lui est laissé qu'un +mouchoir et un flacon, pour le cas où elle se trouverait mal. La Reine +embrasse sa fille, l'exhorte au courage, lui demande d'avoir bien soin +de sa tante et de lui obéir comme à une seconde mère, et finit en lui +répétant les instructions de pardon que lui a données son père. Madame +reste muette de saisissement et de frayeur. La Reine se jette alors dans +les bras de Madame Élisabeth, et lui recommande ses enfants. Madame +Élisabeth, la tenant embrassée, lui murmure quelques mots à l'oreille. +La Reine part sans retourner la tête, sans jeter un dernier regard à sa +sœur, à sa fille, craignant que sa fermeté ne l'abandonne[601]. Elle est +partie, laissant aux murs de sa prison son cœur dans cette inscription, +la taille de ses deux enfants: + +_27 mars 1793, quatre pieds dix pouces trois lignes. +Trois pieds deux pouces_[602]. + +Comme la Reine sortait de la tour sans se baisser, elle se frappa la +tête au guichet. On lui demanda si elle s'était fait du mal. «_Oh! +non_,--dit-elle,--_rien à présent ne peut plus me faire de mal_[603]...» + +Les municipaux, parmi lesquels était Michonis, accompagnent +Marie-Antoinette du Temple à la Conciergerie. Marie-Antoinette obtient +de passer la nuit dans la chambre du concierge Richard. + +Le lendemain, la miséricorde de Richard, soutenue, enhardie par +l'approbation muette et l'appui secret de quelques officiers de la +municipalité, trompait les ordres de Fouquier, et la Reine était +installée, non dans un cachot, mais dans une chambre dont les deux +fenêtres donnaient sur la cour des femmes. C'était une assez grande +pièce carrelée, l'ancienne salle du Conseil, où les magistrats des cours +souveraines venaient, avant la Révolution, recevoir, à certains jours de +l'année, les réclamations des prisonniers. Au mur, comme si les choses +avaient autour de la Reine une âme et une parole, le vieux papier +montrait des fleurs de lis s'en allant en lambeaux et s'effaçant sous le +salpêtre. Une cloison, au milieu de laquelle s'ouvrait une grande baie, +séparait la pièce dans toute sa largeur en deux chambres presque égales, +éclairées chacune par une fenêtre sur la cour. La chambre du fond fut la +chambre de la Reine; l'autre chambre, dans laquelle ouvrait la porte, +devint la chambre des deux gendarmes qui y passaient le jour et la nuit, +séparés seulement de la Reine par un paravent déplié en travers de la +baie[604]. + +Tout le mobilier de la chambre de Marie-Antoinette était une couchette +de bois, à droite, en entrant, en face de la fenêtre; et une chaise de +paille, dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle la Reine passait +presque toute la journée assise à regarder, dans la cour, des vivants +aller et venir, à saisir au passage, dans les conversations à haute voix +près de sa fenêtre, les nouvelles que lui jetaient les prisonnières. On +lui laissa une méchante corbeille d'osier pour mettre son ouvrage, une +boîte de bois pour la poudre dont elle poudrait encore ses cheveux +blancs, une boîte de fer-blanc pour sa pommade[605]. + +La Reine à la Conciergerie, voisine de Fouquier, promise au bourreau, +les tortures honteuses et misérables ne la respectaient point encore. La +Reine n'avait pu emporter son linge mis sous scellé au Temple; et +Michonis écrivait, le 19 août, aux officiers municipaux composant le +service du Temple: «Citoyens collègues, Marie-Antoinette me charge de +lui faire passer quatre chemises et une paire de souliers non numérotés, +dont elle a un pressant besoin[606].» Ces quatre malheureuses chemises +demandées par Michonis, bientôt réduites à trois, ne seront délivrées à +la Reine que de dix jours en dix jours[607]. La Reine n'a plus que deux +robes, qu'elle met de deux jours l'un: sa pauvre robe noire, sa pauvre +robe blanche, pourries toutes deux par l'humidité de sa chambre[608]... +Il faut s'arrêter ici, les mots manquent. + +Longs jours, longs mois, les jours et les mois qui s'écoulèrent entre +l'entrée de la Reine à la Conciergerie et son procès; attente +douloureuse où la Reine, hors de la vie, toute à la mort, ne se reposait +pas encore dans la mort! Elle priait. Elle lisait. Elle tenait son +courage prêt. Elle occupait son imagination. Elle demandait à Dieu de ne +pas la faire attendre, aux livres de la faire patienter. Mais quels +livres dont la fable ne soit petite et l'intérêt médiocre, auprès du +roman de ses infortunes? Quelles lectures pourront, à force d'horreur, +arracher un moment à son présent la Reine de France à la Conciergerie? +«_Les aventures les plus épouvantables!_» c'est l'expression même de +Marie-Antoinette lorsque, par Richard, elle demande des livres à +Montjoye; et rien n'est capable de distraire son agonie que l'histoire +de Cook, les voyages, les naufrages[609], les horreurs de l'inconnu, les +tragédies de l'immensité, les batailles poignantes de la mer et de +l'homme. + +Une déception, un retard arrêtaient bientôt l'impatience de la +Révolution, «la grande joie du père Duchêne de voir que la Louve +autrichienne va être à la fin raccourcie[610].» L'accusation avait beau +chercher, il lui était impossible de trouver une preuve écrite contre la +Reine. Longtemps avant la journée du 10 août, la Reine, plus prudente +que le Roi, ne s'était jamais couchée sans avoir brûlé tous les papiers +capables de compromettre ses amis[611]. Les seuls papiers qui eussent pu +la compromettre avaient été détruits ou perdus à la suite de la +suppression du tribunal du 17 août, chargé de l'instruction des procès +d'Affry et Cazotte. Cependant les rêves de Marat ne pouvaient suffire. +Héron, l'espion à tout faire du Comité de Sûreté générale, promettait +d'accabler l'accusée de preuves par écrit. Le Comité attendait et +espérait. Héron ne lui apportait que cette dénonciation: «Je déclare que +Vaudreuil, grand fauconnier du ci-devant roi, en 1784 et 1785, a tiré +pour cinq cent quatre-vingt mille livres de lettres de change sur +Pascaud, lorsqu'il jouait à la banque que tenait la Reine au château de +Versailles. Ce Pascaud et la Reine, ainsi que Vaudreuil, ont coopéré au +plan de la banqueroute générale, dans lequel plan a entré le massacre +des citoyens à la maison de Réveillon[612].» Aussitôt reçue, la +dénonciation était adressée au citoyen Laignelot, «chargé de la +direction de l'accusation de la ci-devant Reine.» Laignelot, malgré tous +ses désirs, n'en pouvait rien faire. Héron tirait alors de son +imagination un ramas d'atrocités, et le soumettait à Marat. Marat, +quoique indulgent en pareille matière, trouvait le travail de Héron +d'une absurdité telle qu'il ne cachait pas à Héron que le Comité le +jetterait au feu. Il consentait pourtant à le reprendre, à lui donner +une nouvelle forme. Son factum retravaillé par Marat, Héron le présente +au Comité de Sûreté générale: le Comité croit qu'il y a des pièces +derrière des affirmations si positives; il arrête sur-le-champ «que le +citoyen Héron remettra à l'instant au citoyen Bayle, l'un de ses +membres, toutes les pièces qui ont servi à la rédaction de son Mémoire.» +Héron avait inventé ses calomnies: il n'avait pas une pièce, et le +Comité était obligé de renoncer au Mémoire de Héron et Marat, de +chercher ailleurs, et d'attendre encore, malgré les clameurs et les +colères enragées qui gourmandaient ses lenteurs: «L'on cherche midi à +quatorze heures pour juger la tigresse d'Autriche, et l'on demande des +pièces pour la condamner, tandis que si on rendait justice, _elle +devrait être hachée comme chair à pâté_[613]... + +Tandis que tous ces hommes travaillaient à sa mort, la Reine respirait +un moment, et il y avait autour d'elle comme un adoucissement des cœurs +et des choses. Elle était entourée de soins, de prévenances, +d'attentions, par le citoyen et la citoyenne Richard, braves gens qui +ôtaient tout ce qu'ils pouvaient d'inhumain et d'atroce aux consignes de +Fouquier. Par eux, la Reine avait un bon lit; ils apportaient à son +petit appétit des mets qui ne lui répugnaient pas; ils essayaient de lui +faire des surprises et de petits plaisirs, courant les marchés, les +halles, la Vallée, pour lui trouver un mets, un fruit, un rien qu'elle +aimât; avouant parfois, pour être mieux servis, pour qui ils achetaient, +et trouvant des marchandes comme cette marchande de la halle qui, +là-dessus, renverse toute sa boutique, choisit son plus beau melon et le +donne à Richard pour sa prisonnière[614]. Les gendarmes même ne +pouvaient échapper à la pitié; l'un d'eux renonçait à fumer, voyant, le +matin d'une nuit où il n'avait pas quitté sa pipe, la Reine se lever les +yeux rouges, et se plaignant doucement d'un grand mal de tête sans lui +rien reprocher. D'autres, entrés soudain dans les plus délicates +commisérations, et voulant éviter la Reine le retour de ces crises qui +avaient failli la sauver de la guillotine, disaient aux commissaires: +«Surtout, gardez-vous bien de lui parler de ses enfants![615]» + +Ce repos de la Reine, cette pitié de ses gardiens, rassuraient les +amitiés du dehors et les encourageaient à espérer. La princesse +Lubormiska écrivait vers ce temps à madame du Barry: «La Reine est +encore à la Conciergerie; il est faux qu'on ait le projet de la ramener +au Temple; cependant, je suis tranquille sur son sort[616].» Le million +de la comtesse de Janson tentait l'incorruptibilité du capucin +Chabot[617]. Aux émissaires, à l'argent envoyés de Bruxelles par le +comte de Mercy, Danton répondait orgueilleusement que la mort de la +reine de France n'était jamais entrée dans ses calculs, et qu'il +consentait à la protéger sans aucune vue d'intérêt personnel[618]. Batz +tournait autour de la Conciergerie. Un officier de grenadiers des +Filles-de-Saint-Thomas, resté toute la journée du 20 juin aux côtés de +la Reine, un fidèle du 10 août, un audacieux incorrigible, échappé, avec +de la témérité et de l'or, aux massacres de Septembre, échappé de prison +une seconde fois et de la même façon après le 31 mai, un de ces fous de +dévouement qui ne manqueront jamais en France, le chevalier de +Rougeville[619], venait de s'aboucher avec Michonis, l'introducteur de +Batz au Temple. À la suite de plusieurs entrevues chez Fontaine, +marchand de bois, et chez la femme Dutilleul, à Vaugirard, Rougeville +est introduit à la Conciergerie par Michonis. Michonis[620], pour +dérober aux gendarmes l'émotion de la Reine, lui parle de ses enfants +qu'il a vus au Temple. Derrière lui, Rougeville fait à la Reine des +signes qu'elle ne paraît pas comprendre; il s'approche alors et lui dit +à voix basse de ramasser l'œillet qu'il a laissé tomber auprès du poêle. +La Reine le ramasse, Rougeville demande à la Reine: «Le cœur vous +manque-t-il?--_Il ne me manque jamais_,» répondit la Reine. Michonis et +Rougeville sortent. La Reine lit le billet. «_Il contenait_, a déclaré +la Reine, _des phrases vagues_: Que prétendez-vous faire? Que +comptez-vous faire? J'ai été en prison; je m'en suis tiré par un +miracle. Je viendrai vendredi... Il y avait une offre d'argent.» Le +billet déchiré en mille morceaux, la Reine essaya d'y répondre, en +marquant avec une épingle sur un morceau de papier: _Je suis gardée à +vue, je ne parle ni n'écris_[621]. Un gendarme la surprit, saisit le +papier, et le remit à la citoyenne Richard. Des mains de celle-ci il +passa dans les mains de Michonis; mais le complot était ébruité, et +Rougeville ne put revenir. + +Hélas! tout manquait. L'heure de Danton était passée; Chabot finissait +par avoir peur de se vendre, et dénonçait la comtesse de Janson. Batz ne +pouvait réussir à faire parvenir à la Reine une redingote, sous laquelle +elle eût quitté la Conciergerie au moment du renouvellement des postes. +Il y eut un dernier projet d'évasion; mais les deux gendarmes de garde +chez la Reine devaient être tués: la Reine ne voulut jamais y consentir: +la vie, à ce prix, lui eût semblé trop chère[622]. Richard avait été +destitué; mais par l'entremise de Dangé, l'administrateur de police +agissant de concert avec Hüe et Cléry, Marie-Antoinette retrouvait dans +le concierge Bault un autre Richard, des soins pareils; et la seule +chose pour laquelle elle fût difficile, l'eau qu'elle buvait, lui était +encore servie bien pure dans une tasse bien propre. Une vieille +tapisserie, clouée par Bault contre le mur, la défendait un peu contre +l'humidité. Bault se chargeait de transmettre à Fouquier la demande +d'une couverture de laine: «Tu mériterais d'être envoyé à la +guillotine!» était la réponse de Fouquier. Mais l'industrie de Bault +remplaçait la couverture par un matelas de la plus fine laine; et Bault +mettait bientôt la Reine à l'abri de la fumée, des rires et des jurons +des gendarmes. Prétextant sa responsabilité, Bault mettait dans sa poche +la clef de sa chambre, et renvoyait les deux gendarmes à la porte +extérieure[623]. + +La Reine eut l'idée de léguer un dernier souvenir à ses enfants. Elle +n'avait pas d'aiguille; mais une mère peut ce qu'elle veut: arrachant +quelques fils à la tapisserie du mur, elle tressa, avec deux cure-dents, +une espèce de jarretière; et quand Bault entra, elle la laissa glisser à +terre. Bault la ramassa: il avait compris[624]. + +Autour de la Conciergerie les cris de mort allaient croissant. Les vœux +des clubs, des sections, des municipalités, des départements, +assaillaient et harcelaient chaque jour le Comité du Salut public, +honteux d'être encouragé à répandre le sang. Du camp de Belehema, le +représentant Garrau, en mission à l'armée des Pyrénées occidentales, +mandait à la Convention son indignation de voir Marie-Antoinette vivre +encore; et à propos d'une semblable demande de la tête de +Marie-Antoinette formulée dans la même séance, 5 septembre, par la +section de l'Université, le représentant Drouet disait: «Eh bien! soyons +_brigands_, s'il le faut[625]!...» + +Le Comité de Salut public n'avait pas besoin de ces aiguillons. Cette +série de tentatives pour l'évasion de la mère de Louis XVII, ces +complots renaissants, ce parti décimé auquel il reste des héros, ne le +laissaient pas sans un certain effroi. Il suivait en frémissant cette +longue liste d'espions, de tortionnaires, de bourreaux gagnés aux +victimes et complices de leurs douleurs. Il murmurait en rougissant +quelques grands noms révolutionnaires compromis tout bas dans des rôles +de pitié, et descendus à la clémence[626]... Comment garder la +Conciergerie mieux que le Temple? Où trouver des geôliers et des +municipaux inébranlables? S'il n'avait la certitude, il avait le soupçon +de mystérieuses correspondances entre la Conciergerie et le dehors, et +il tremblait à tout moment que la corruption ou le dévouement ne lui +enlevât cette grande proie. Il fallait en finir et répondre aux +dernières victoires de l'Autriche en mettant, selon l'expression de +Saint-Just, «l'infamie et l'échafaud dans la famille». + +Le 3 octobre, Billaud-Varennes montait à la tribune. Il restait, +disait-il, un décret solennel à rendre: «La femme Capet n'est pas punie; +il est temps enfin que la Convention fasse appesantir le glaive de la +loi sur cette tête coupable. Déjà la malveillance, abusant de votre +silence, fait courir le bruit que Marie-Antoinette, jugée secrètement +par le Tribunal révolutionnaire et innocentée, a été reconduite au +Temple; comme s'il était possible qu'une femme couverte du sang du +peuple français pût être blanchie par un tribunal _populaire_, un +tribunal _révolutionnaire!_ Je demande que la Convention décrète +expressément que le Tribunal révolutionnaire s'occupera _immédiatement_ +du procès et du jugement de la femme _Capet_[627].» + +La proposition de Billaud, «vivement applaudie,» était décrétée à +l'unanimité; et Fouquier recevait l'ordre de poursuivre. Mais la +conscience, oui, la conscience de Fouquier lui-même reculait devant une +pareille poursuite sans une seule pièce; et Fouquier écrivait, le 5 +octobre, au président de la Convention: + + «Paris, ce 5 octobre 1793, l'an IIe de la République une et + indivisible. + +«Citoyen président, + +«J'ai l'honneur d'informer la Convention que le décret par elle rendu le +3 de ce mois, portant que le Tribunal révolutionnaire s'occupera sans +délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m'a été +transmis hier soir; mais, jusqu'à ce jour, il ne m'a été transmis +aucunes pièces relatives à _Marie-Antoinette_; de sorte que, quelque +désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il se +trouve dans l'impossibilité d'exécuter ce décret tant qu'il n'aura pas +de pièces[628].» + +Fouquier dut passer outre; il dut poursuivre sans pièces: je me trompe, +sur les pièces monstrueuses qu'Hébert était allé, le 4 et 7 octobre, +arracher dans la tour du Temple à un enfant contre sa mère! + + + + +X + +Premier interrogatoire de Marie-Antoinette.--Chauveau-Lagarde et +Tronçon-Ducoudray, ses défenseurs.--La Reine devant le Tribunal criminel +extraordinaire.--Acte d'accusation.--Les témoins, les dépositions, les +demandes du président, les réponses de la Reine.--Réponse de la Reine à +l'accusation d'Hébert.--Épuisement physique de la Reine.--Clôture des +débats.--Le procès de la Reine par _le Père Duchêne_.--Marie-Antoinette +condamnée et ramenée à la Conciergerie. + + +Tout à coup Marie-Antoinette est amenée au Palais de Justice et +interrogée. C'est un interrogatoire secret, qui n'a pour témoins +qu'Herman, président du Tribunal criminel extraordinaire, l'accusateur +public Fouquier, le greffier Fabricius[629]. Cependant cette question +soudaine n'arrache à la Reine rien d'indigne pour elle-même, rien de +compromettant pour les autres. Attaquée à l'improviste, sans conseil, +elle ne s'abaisse ni ne se livre; et de cet interrogatoire, il ne reste +aux questionneurs que la colère et la honte de n'avoir pu la surprendre, +de n'avoir pu l'intimider. + +C'est vainement qu'ils ont fait de leur interrogatoire l'écho stupide +des stupidités d'un peuple en enfance; vainement qu'ils ont été ramasser +leurs accusations parmi les fables et les commérages du marché aux +herbes; vainement qu'ils ont promené leurs demandes sur tout ce _Credo_ +de la sottise et de la peur, des milliards envoyés par Marie-Antoinette +à l'empereur d'Autriche, des balles mâchées par Marie-Antoinette le +matin du 10 août! Ils n'ont fait que préparer de nobles réponses à la +victime qu'ils tiennent sur la sellette. + +Herman et Fouquier accusaient Marie-Antoinette «d'avoir appris à Louis +Capet cet art de profonde dissimulation avec laquelle il a trompé trop +longtemps le bon peuple français.» + +À quoi Marie-Antoinette répondait: «_Oui! le peuple a été trompé; il l'a +été cruellement, mais ce n'est ni par mon mari, ni par moi._» + +Herman et Fouquier l'accusaient «d'avoir voulu remonter au trône sur les +cadavres des patriotes». + +À quoi Marie-Antoinette répondait «_qu'elle n'avait jamais désiré que le +bonheur de la France_,» ajoutant: «_Qu'elle soit heureuse! mais qu'elle +le soit! je serai contente_.» + +Il fallait pourtant que ce premier interrogatoire apportât à +l'interrogatoire public, à l'accusation, à la condamnation, un fait, une +preuve, ou au moins une parole. Bientôt Herman et Fouquier essayaient de +faire cette femme coupable, non d'actes, mais d'intentions; non de +conspiration, mais de regret, mais de sentiment, mais de pensée; et +puisqu'il faut ici l'énergie d'une langue plus forte que la nôtre, +disons, avec l'orateur grec, qu'ils tordirent sa conscience pour en +tirer des crimes. + +Herman et Fouquier demandèrent à cette reine: «Pensez-vous que les rois +soient nécessaires au bonheur du peuple?» Mais la Reine répondait: +«_qu'un individu ne peut absolument décider telle chose._» + +Ils demandèrent ensuite à cette mère de roi: «Vous regrettez sans doute +que votre fils ait perdu un trône?» Mais la Reine répondait: «_qu'elle +ne regrettera rien pour son fils, tant que son pays sera heureux._» + +Ils lui demandaient encore, l'interrogeant comme les Pharisiens +interrogeaient le Christ: «quel intérêt elle mettait au succès des armes +de la République?» Mais la Reine répondait: «_que le bonheur de la +France est toujours celui qu'elle désire par-dessus tout._» + +L'interrogatoire fini, Herman et Fouquier reculèrent devant les désirs +de la révolution. Ils n'osèrent satisfaire à ces voix, à ces vœux, +bientôt déchaînés dans un journal, et demandant à la justice de ne plus +faire attendre le bourreau; demandant des jugements semblables à ces +jugements de Rome, où l'on passait du Capitole à la roche Tarpéienne; +appelant l'exécration publique sur les défenseurs officieux, afin que +l'agonie «des assassins du peuple» n'eût plus ni secours, ni pitié, ni +longueurs[630]. Herman et Fouquier demandèrent à la Reine si elle avait +un conseil, et sur sa réponse «_qu'elle n'en avait pas et qu'elle ne +connaissait personne_» Herman et Fouquier lui désignèrent pour conseils +et défenseurs les citoyens Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray[631]. + + +Le lendemain, à 9 heures du matin, à l'audience publique, dans la salle +du Palais où siégeait le ci-devant tribunal de cassation, une foule +immense s'empresse; la halle emplit les tribunes[632]. Herman président; +Coffinhal, Verteuil et Deliége, juges; Antoine Quentin, accusateur +public; Fabricius, greffier, sont à leurs siéges. + +Entrent les citoyens Antonelle, Renaudin, Souberbielle, Fievé, Bernard, +Thoumin, Chrétien, Gamey, Sambaz et Devèze, jurés de jugement, lesquels +se placent dans l'intérieur de l'auditoire, aux places indiquées et +désignées. Vadier, Amar, Vouland, Moyse Bayle sont derrière +Fouquier[633], qui feuillette et interroge encore à l'audience les +pièces tardives de ce procès au pas de course, à peine entrées dans son +cabinet depuis une heure[634]! + +Alors est introduite la Reine Marie-Antoinette, «libre et sans fers,» +pour parler la langue du procès-verbal de la séance du vingt-troisième +jour du premier mois de l'an II de la République[635]. La Reine est +placée sur le fauteuil ordinaire des accusés, de façon à ce que tous la +voient. Puis entrent les deux défenseurs officieux de l'accusée. + +Tout l'auditoire présent, le président fait prêter individuellement à +chaque juré le serment suivant: «Citoyen, vous jurez et promettez +d'examiner avec l'attention la plus scrupuleuse les charges portées +contre Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, de ne communiquez avec +personne jusqu'après votre déclaration; de n'écouter ni la haine, ni la +méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous décider d'après les +charges et moyens de défense, et suivant votre conscience et votre +intime conviction, avec l'impartialité et la fermeté qui convient à un +homme libre[636].» Le serment prêté, le président dit à l'accusée +qu'elle peut s'asseoir. + +La Reine est en robe de deuil; elle est assise, attentive et calme. +Parfois, comme échappant au présent et berçant sa pensée, elle laisse +courir ses doigts sur les bras de son fauteuil, ainsi que sur un +forte-piano[637]. Son regard,--c'est tout ce qu'elle a gardé de la +couronne,--fait dire aux femmes du peuple: «Vois-tu, comme elle est +fière[638]!» + +La Reine a déclaré se nommer «Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche, +âgée d'environ 38 ans, veuve du Roi de France, née à Vienne, se +trouvant, lors de son arrestation, dans le lieu des séances de +l'Assemblée nationale[639].» + +Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation[640]: + +«Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public près le Tribunal criminel +révolutionnaire établi à Paris par décret de la Convention nationale du +10 mars 1793, l'an deuxième de la République, sans aucun recours au +tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l'article 2 +d'un autre décret de la Convention de 5 avril suivant, portant que +l'accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, +poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités constituées ou +des citoyens; + +«Expose que, suivant un décret de la Convention du 1er août dernier, +Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été traduite au Tribunal +révolutionnaire comme prévenue d'avoir conspiré contre la France; que, +par autre décret de la Convention du 3 octobre, il a été décrété que le +tribunal révolutionnaire s'occuperoit sans délai et sans interruption du +jugement; que l'accusateur public a reçu les pièces concernant la veuve +Capet, les 19 et 20 du premier mois de la seconde année, vulgairement +dits 11 et 12 octobre courant mois; qu'il a été aussitôt procédé, par +l'un des juges du Tribunal, à l'interrogatoire de la veuve Capet; +qu'examen fait de toutes les pièces transmises par l'accusateur public, +il en résulte qu'à l'instar des Messalines Brunehaut, Frédégonde et +Médicis, que l'on qualifioit autrefois de reines de France, et dont les +noms, à jamais odieux, ne s'effaceront pas des fastes de l'histoire, +Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été, depuis son séjour en +France, le fléau et la sangsue des François; qu'avant même l'heureuse +Révolution qui a rendu au peuple françois sa souveraineté, elle avoit +des rapports politiques avec l'homme qualifié de roi de Bohême et de +Hongrie; que ces rapports étoient contraires aux intérêts de la France; +que, non contente, de concert avec les frères de Louis Capet et l'infâme +et exécrable Calonne, lors ministre des finances, d'avoir dilapidé d'une +manière effroyable les finances de la France (fruit des sueurs du +peuple) pour satisfaire à des plaisirs désordonnés et payer les agents +de ces intrigues criminelles, il est notoire qu'elle a fait passer, à +différentes époques, à l'empereur, des millions qui lui ont servi et lui +servent encore à soutenir la guerre contre la République, et que c'est +par ces dilapidations excessives qu'elle est parvenue à épuiser le +Trésor national: + +«Que, depuis la Révolution, la veuve Capet n'a cessé un seul instant +d'entretenir des intelligences et des correspondances criminelles et +nuisibles à la France, avec les puissances étrangères et dans +l'intérieur de la République, par des agens à elle affidés, qu'elle +soudoyoit et faisoit soudoyer par le ci-devant trésorier de la liste +ci-devant civile; qu'à différentes époques elle a usé de toutes les +manœuvres qu'elle croyoit propres à ses vues perfides, pour opérer une +contre-révolution: d'abord ayant sous prétexte d'une réunion nécessaire +entre les ci-devant gardes du corps et les officiers et soldats du +régiment de Flandres, ménagé un repas entre ces deux corps, le 1er +octobre 1789, lequel est dégénéré en une véritable orgie, ainsi qu'elle +le désiroit, et pendant le cours de laquelle les agents de la veuve +Capet, secondant parfaitement ses projets contre-révolutionnaires, ont +amené la plupart des convives à chanter, dans l'épanchement de +l'ivresse, des chansons exprimant le plus entier dévouement pour le +trône et l'aversion la plus caractérisée pour le peuple, et de les avoir +insensiblement amenés à arborer la cocarde blanche et à fouler aux pieds +la cocarde nationale, et d'avoir, par sa présence, autorisé tous ces +excès contre-révolutionnaires, surtout en encourageant les femmes qui +l'accompagnoient à distribuer les cocardes blanches aux convives; +d'avoir, le 4 du mois d'octobre, témoigné la joie la plus immodérée de +ce qui s'étoit passé à cette orgie; + +«En second lieu, d'avoir, conjointement avec Louis Capet, fait imprimer +et distribuer avec profusion, dans toute l'étendue de la République, des +ouvrages contre-révolutionnaires, de ceux mêmes adressés aux +conspirateurs d'outre-Rhin, ou publiés en leur nom, tels que les +_Pétitions aux émigrans_, la _Réponse des émigrans, Les émigrans au +peuple, Les plus courtes folies sont les meilleures, Le journal à deux +liards, L'ordre, la marche et l'entrée des émigrans_; d'avoir même +poussé la perfidie et la dissimulation au point d'avoir fait imprimer et +distribuer avec la même profusion des ouvrages dans lesquels elle étoit +dépeinte sous des couleurs peu avantageuses qu'elle ne méritoit déjà que +trop en ce temps, et ce, pour donner le change et persuader aux +puissances étrangères qu'elle étoit maltraitée des François, et les +animer de plus en plus contre la France; que, pour réussir plus +promptement dans ses projets contre-révolutionnaires, elle avoit, par +ses agens, occasionné dans Paris et les environs, les premiers jours +d'octobre 1789, une disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection +à la suite de laquelle une foule innombrable de citoyens et de +citoyennes s'est portée à Versailles le 5 du même mois; que ce fait est +prouvé d'une manière sans réplique par l'abondance qui a régné le +lendemain même de l'arrivée de la veuve Capet à Paris et de sa famille; + +«Qu'à peine arrivée à Paris, la veuve Capet, féconde en intrigues de +tout genre, a formé des conciliabules dans son habitation; que ces +conciliabules, composés de tous les contre-révolutionnaires et intrigans +des Assemblées constituante et législative, se tenoient dans les +ténèbres de la nuit; que l'on y avisoit aux moyens d'anéantir les droits +de l'homme et les décrets déjà rendus, qui dévoient faire la base de la +Constitution; que c'est dans ces conciliabules qu'il a été délibéré sur +les mesures à prendre pour faire décréter la révision des décrets qui +étoient favorables au peuple; qu'on a arrêté la fuite de Louis Capet, de +la veuve Capet et de toute la famille, sous des noms supposés, au mois +de juin 1791, tentée tant de fois et sans succès, à différentes époques; +que la veuve Capet convient dans son interrogatoire que c'est elle qui a +tout ménagé et tout préparé pour effectuer cette évasion, et que c'est +elle qui a ouvert et fermé les portes de l'appartement par où les +fugitifs sont passés; qu'indépendamment de l'aveu de la veuve Capet à +cet égard, il est constant, d'après les déclarations de Louis-Charles +Capet et de la fille Capet, que la Fayette, favori, sous tous les +rapports, de la veuve Capet, et Bailly, lors maire de Paris, étoient +présens au moment de cette évasion, et qu'ils l'ont favorisée de tout +leur pouvoir; que la veuve Capet, après son retour de Varennes, a +recommencé ses conciliabules; qu'elle les présidoit elle-même, et que, +d'intelligence avec son favori la Fayette, l'on a fermé les Thuileries +et privé par ce moyen les citoyens d'aller et venir librement dans les +cours du ci-devant château des Thuileries; qu'il n'y avoit que les +personnes munies de cartes qui eussent leur entrée; que cette clôture, +présentée avec emphase par le traître la Fayette comme ayant pour objet +de punir les fugitifs de Varennes, étoit une ruse imaginée et concertée +dans ces conciliabules ténébreux pour priver les citoyens des moyens de +découvrir ce qui se tramoit contre la liberté dans ce lieu infâme; que +c'est dans ces mêmes conciliabules qu'a été déterminé l'horrible +massacre, qui a eu lieu le 17 juillet 1791, des plus zélés patriotes qui +se sont trouvés au Champ-de-Mars; que le massacre qui avoit eu lieu +précédemment à Nancy, et ceux qui ont eu lieu depuis dans les divers +autres points de la République, ont été arrêtés et déterminés dans ces +mêmes conciliabules; que ces mouvemens, qui ont fait couler le sang +d'une foule immense de patriotes, ont été imaginés pour arriver plus tôt +et plus sûrement à la révision des décrets rendus et fondés sur les +droits de l'homme, et qui par là étoient nuisibles aux vues ambitieuses +et contre-révolutionnaires de Louis Capet et de Marie-Antoinette; que, +la Constitution de 1791 une fois acceptée, la veuve Capet s'est occupée +de la détruire insensiblement par toutes les manœuvres qu'elle et ses +agens ont employées dans les divers points de la République; que toutes +ses démarches ont toujours eu pour but d'anéantir la liberté, et de +faire rentrer les François sous le joug tyrannique sous lequel ils n'ont +langui que trop de siècles; qu'à cet effet, la veuve Capet a imaginé de +faire discuter dans ces conciliabules ténébreux, et qualifiés depuis +longtemps avec raison de cabinet autrichien, toutes les loix qui étoient +portées par l'Assemblée législative; que c'est elle, et par suite de la +détermination prise dans ces conciliabules, qui a décidé Louis Capet à +apposer son _veto_ au fameux et salutaire décret rendu par l'Assemblée +législative contre les ci-devant princes, frères de Louis Capet, et les +émigrés, et contre cette horde de prêtres réfractaires et fanatiques +répandus dans toute la France: _veto_ qui a été l'une des principales +causes des maux qu'a depuis éprouvés la France; + +«Que c'est la veuve Capet qui faisoit nommer les ministres pervers, et +aux places dans les armées et dans les bureaux, des hommes connus de la +nation entière pour des conspirateurs contre la liberté; que c'est par +ses manœuvres et celles de ses agens, aussi adroits que perfides, +qu'elle est parvenue à composer la nouvelle garde de Louis Capet +d'anciens officiers qui avoient quitté leurs corps lors du serment +exigé, de prêtres réfractaires et d'étrangers, enfin de tous hommes +réprouvés pour la plupart de la nation, et dignes de servir dans l'armée +de Coblents, où un très-grand nombre est en effet passé depuis le +licenciement; + +«Que c'est la veuve Capet, d'intelligence avec la faction liberticide, +qui dominoit alors l'Assemblée législative, et pendant un temps la +Convention, qui a fait déclarer la guerre au roi de Bohême et de +Hongrie, son frère; que c'est par ses manœuvres et ses intrigues, +toujours funestes à la France, que s'est opérée la première retraite des +François du territoire de la Belgique; + +«Que c'est la veuve Capet qui a fait parvenir aux puissances étrangères +les plans de campagne et d'attaque qui étoient convenus dans le conseil, +de manière que, par cette double trahison, les ennemis étoient toujours +instruits à l'avance des mouvemens que dévoient faire les armées de la +République; d'où suit la conséquence que la veuve Capet est l'auteur des +revers qu'ont éprouvés, en différens temps, les armées françoises; + +«Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agens +l'horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août, +laquelle n'a échoué que par les efforts courageux et incroyables des +patriotes, qu'à cette fin elle a réuni dans son habitation, aux +Thuileries, jusque dans des souterrains, les Suisses qui, aux termes des +décrets, ne doivent plus composer la garde de Louis Capet, qu'elle les a +entretenus dans un état d'ivresse, depuis le 9 jusqu'au 10 matin, jour +convenu pour l'exécution de cette horrible conspiration; qu'elle a réuni +également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces êtres +qualifiés de chevaliers du poignard, qui avoient figuré déjà dans ce +même lieu, le 23 février 1791, et depuis, à l'époque du 20 juin 1792; + +«Que la veuve Capet, craignant sans doute que cette conspiration n'eût +pas tout l'effet qu'elle s'en étoit promis, a été, dans la soirée du 9 +août, vers les neuf heures et demie du soir, dans la salle où les +Suisses et autres à elle dévoués travailloient à des cartouches; qu'en +même temps qu'elle les encourageoit à hâter la confection de ces +cartouches, pour les exciter de plus en plus, elle a pris des cartouches +et a mordu des balles (les expressions manquent pour rendre un trait +aussi atroce); que le lendemain 10, il est notoire qu'elle a pressé et +sollicité Louis Capet à aller dans les Thuileries vers les cinq heures +et demie du matin, passer la revue des véritables Suisses et autres +scélérats qui en avoient pris l'habit, et qu'à son retour elle lui +présenta un pistolet, en disant: «Voilà le moment de vous montrer!» et +qu'à son refus elle l'a traité de lâche; que, quoique dans son +interrogatoire la veuve Capet ait persévéré à dénier qu'il ait été donné +aucun ordre de tirer sur le peuple, la conduite qu'elle a tenue, le +dimanche 9, dans la salle des Suisses, les conciliabules qui ont eu lieu +toute la nuit et auxquels elle a assisté, l'article du pistolet et son +propos à Louis Capet, leur retraite subite des Thuileries et les coups +de fusil tirés au moment même de leur entrée dans la salle de +l'Assemblée législative, toutes ces circonstances réunies ne permettent +pas de douter qu'il n'ait été convenu, dans le conciliabule qui a eu +lieu pendant toute la nuit, qu'il falloit tirer sur le peuple, et que +Louis Capet et Marie-Antoinette, qui étoit la grande directrice de cette +conspiration, n'ait elle-même donné l'ordre de tirer; + +«Que c'est aux intrigues et manœuvres perfides de la veuve Capet, +d'intelligence avec cette faction liberticide dont il a déjà été parlé, +et tous les ennemis de la République, que la France est redevable de +cette guerre intestine qui la dévore depuis si longtems, et dont +heureusement la fin n'est pas plus éloignée que celle des auteurs; + +«Que, dans tous les tems, c'est la veuve Capet qui, par cette influence +qu'elle avoit acquise sur l'esprit de Louis Capet, lui avoit insinué cet +art profond et dangereux de dissimuler et d'agir, et promettre par des +actes publics le contraire de ce qu'il pensoit et tramoit, conjointement +avec elle, dans les ténèbres, pour détruire cette liberté si chère aux +François et qu'ils sauront conserver, et recouvrer ce qu'ils appeloient +«la plénitude des prérogatives royales»; + +«Qu'enfin la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle +Agrippine, est si perverse et si familière avec tous les crimes, +qu'oubliant sa qualité de mère et la démarcation prescrite par les loix +de la nature, elle n'a pas craint...» + +L'acte d'accusation est lu. Le président a recommandé à l'accusée +d'écouter d'une oreille attentive. Les dépositions commencent, ou plutôt +commence une histoire de la Révolution qui, par la bouche des Lecointre +et des Hébert, des Silly et des Terrasson, des Gointre et des Garnerin, +impute à la Reine les crimes, le sang, la banqueroute, les massacres, la +guerre, la famine, les trahisons, les ruines, les veuves, les orphelins, +les défaites, les perfidies, les complots, les hontes, les misères, les +deuils,--la Révolution! Ce jour et le lendemain, ils font ainsi remonter +le temps à la Reine, la souffletant avec chacun de ses malheurs, avec +chacune de leurs victoires, l'arrêtant longuement, comme en des stations +de douleur, aux journées d'octobre, à Varennes, au _veto_, au 10 août, +au Temple[641]. + +Mais dans ce flux de déclamations et de niaiseries, ne cherchez point un +fait, ne cherchez point une preuve. Ces deux bons de 80,000 livres +signés _Marie-Antoinette_, vus par Tisset chez Septeuil, signés, dit +Tisset, du 10 août; ces deux bons dont Olivier Garnerin fait un bon de +80,000 livres en faveur de la Polignac; ces deux bons qui étaient, au +rapport de Valazé, une quittance de 15,000 livres, où sont-ils? On ne +les présente pas! Cette lettre de Marie-Antoinette, que Didier Jourdeuil +affirme avoir vue chez d'Affry: _Peut-on compter sur vos Suisses? +feront-ils bonne contenance lorsqu'il en sera temps?_ où est-elle? On ne +la représente pas! Et ainsi de tout. + +Passez donc, témoins de vérité et de courage! Passez, gentilshommes qui +vous inclinez devant le martyre et devant votre drapeau! Passez, nobles +cœurs, fils de 89, auxquels 93 n'imposera pas une lâcheté! Qu'importe, +la Tour du Pin, que vous retrouviez pour la ci-devant Reine un salut de +Versailles, et que vous la défendiez au péril de votre vie contre +l'accusation des massacres de Nancy? Que font, Bailly, votre ferme +parole et votre déclaration sans peur, que «les faits contenus dans +l'acte d'accusation sont absolument faux»? Et vous, Manuel, dont la +Reine a craint un moment la déposition[642], que sert votre silence? Que +sert, d'Estaing, que vous n'accusiez pas cette Reine, dont tous déclarez +avoir à vous plaindre?... Il ne s'agit pas de l'innocence de la Reine, +et ce n'est pas vous que le Tribunal écoute. Les complaisances de ses +oreilles sont pour les dépositions qui accusent la Reine d'accaparement +de denrées, ou encore de complicité dans une fabrique de faux assignats; +pour la déposition de cette ancienne femme de service de la Reine, à qui +M. de Coigny aurait dit à Versailles, à propos des fonds envoyés par la +Reine à son frère pour faire la guerre aux Turcs; «Il en coûte déjà plus +de deux cents millions, et nous ne sommes pas au bout!» Le murmure de +faveur de l'auditoire encouragera cette déposition; que la Reine, +voulant assassiner le duc d'Orléans, a été fouillée, trouvée nantie de +deux pistolets, et condamnée par son mari à quinze jours d'arrêts. Ce +murmure encouragera encore Labenette, ce singe de Marat, affirmant +sérieusement que la Reine a successivement envoyé trois hommes pour +l'assassiner! + +Et qu'étaient les questions posées à la Reine? «Si elle n'avait pas +voulu faire assassiner la moitié des représentants du peuple? Si elle +n'avait pas voulu, une autre fois, avec d'Artois, faire sauter +l'Assemblée?» + +La Reine fut admirable de patience et de sang-froid: elle força sa +dignité à l'humilité; elle défendit l'indignation à sa fermeté; elle +répondit à la calomnie par une syllabe de dénégation, à l'absurde par le +silence, au monstrueux par le sublime. La Reine ne consentit à se +justifier que pour justifier les autres, et, dans ces longs débats, pas +une parole ne lui échappa qui pût mettre un dévouement en péril ou la +conscience de ses juges en repos. + +Quand le président lui demande: Si elle a visité les trois corps armés +qui se trouvaient à Versailles pour défendre les prérogatives royales? + +_Je n'ai rien à répondre_, dit Marie-Antoinette. + +Quand le président l'accuse d'avoir fait payer à la France des sommes +énormes pour le Petit-Trianon, pour ce Petit-Trianon dont Soulavie +lui-même avoue que la dépense ne dépassait pas 72,000 livres par an en +1788[643], Marie-Antoinette répond, parlant, au delà de ce tribunal, à +la France: _Il est possible que le Petit-Trianon ait coûté des sommes +immenses, peut-être plus que je n'aurais désiré; on avait été entraîné +dans les dépenses peu à peu; du reste, je désire, plus que personne, que +l'on soit instruit de ce qui s'y est passé._ + +Quand le président l'accuse de nier ses rapports avec la femme la Motte: +_Mon plan n'est pas la dénégation_, répond Marie-Antoinette, _c'est la +vérité que j'ai dite et que je persisterai à dire_[644]. + +Le président n'avait pas osé toucher à l'accusation sans nom qu'Hébert +était allé chercher, le 7 octobre, dans la tour du Temple. Un juré la +releva: «Citoyen président, je vous invite de vouloir bien observer à +l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen +Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils.» + +_Si je n'ai pas répondu_, dit la Reine, _c'est que la nature se refuse à +répondre à une pareille question faite à une mère_; et se tournant vers +les mères qui remplissent les tribunes: J'EN APPELLE À TOUTES CELLES QUI +PEUVENT SE TROUVER ICI[645]! + + +Immortelle Postérité! souviens-toi du misérable qui arracha du cœur de +Marie-Antoinette ces mots devant lesquels s'agenouillera la mémoire des +hommes! Souviens-toi de cet homme, que blâma Robespierre, et dont rougit +Septembre! Souviens-toi que, violant l'innocence d'une jeune fille, et +ses pleurs et ses hontes, Hébert a essayé de lui apprendre à déshonorer +sa mère! Souviens-toi que, menant avec sa main la main d'un enfant de +huit ans, il lui a fait signer contre sa mère de quoi calomnier +Messaline! Qu'Hébert te soit voué! ferme à son nom le refuge de tes +gémonies, et que l'immortalité le punisse! + + +Les séances du Tribunal commencent à 9 heures du matin et ne finissent +que bien avant dans la nuit. Quelle Passion surhumaine! Malade, +affaiblie par une perte continuelle, sans nourriture, sans repos, la +Reine doit se vaincre, se dominer, ne pas s'abandonner un instant, +roidir à tout moment ses forces défaillantes, contraindre jusqu'à son +visage et surmonter la nature! Le peuple demandant à tout moment qu'elle +se levât du tabouret pour mieux la voir: _Le peuple sera-t-il bientôt +las de mes fatigues?_ murmurait Marie-Antoinette épuisée[646]. Un +moment, agonisante, à bout de souffrance, elle laissa tomber de ses +lèvres, comme une lamentation: _J'ai soif!_ Ceux qui étaient à côté +d'elle se regardèrent; nul n'osait porter à boire à la veuve Capet! Un +gendarme, à la fin, eut la pitié d'aller lui chercher un verre d'eau et +le courage de le lui offrir. La Reine sortait du Tribunal brisée, +anéantie. Rentrant dans la prison, elle dit dans la cour de la +Conciergerie: _Je n'y vois plus; je n'en peux plus; je ne saurais +marcher;_ et, sans le bras d'un gendarme, elle n'eût pu descendre sans +tomber les trois marches de pierre qui conduisaient au corridor de sa +chambre[647]. A 5 heures, cependant, elle retrouvait à l'audience +l'énergie morale, l'énergie physique, de nouvelles forces, de nouvelles +grâces pour de nouvelles tortures. + +La Reine est seule contre les accusateurs; elle n'a qu'elle pour se +conduire et se défendre. Les défenseurs d'office qui lui ont été nommés +n'ont été prévenus que le dimanche 13 octobre, à minuit. Du lundi matin +au mardi dans la nuit, ils n'ont avec elle que trois courtes entrevues +d'un quart d'heure, entrevues dérisoires, écoutées, surveillées par +trois ou quatre personnes[648], et qui n'ont point permis à la Reine de +concerter la moindre défense, une réponse même! La Reine, d'ailleurs, ne +pouvait, de premier coup, donner toute sa confiance à des conseils +choisis par le Tribunal. Elle se rendit pourtant à la convenance de leur +intérêt, à la commisération de leurs paroles; et tourmentée par eux, au +nom de ses enfants, pour demander un sursis qui leur donnât le temps +d'élaborer leur défense, elle finissait par leur céder, et écrivait au +président de la Convention: + +«_Citoyen président, les citoyens Tronçon et Chauveau, que le tribunal +m'a donnés pour défenseurs, m'observent qu'ils n'ont été instruits +qu'aujourd'hui de leur mission; je dois être jugée demain, et il leur +est impossible de s'instruire dans un aussi court délai des pièces du +procès et même d'en prendre lecture. Je dois à mes enfants de n'omettre +aucun moyen nécessaire pour l'entière justification de leur mère. Mes +défenseurs demandent trois jours de délai, j'espère que la Convention +les leur accordera._ + + «MARIE-ANTOINETTE[649].» + +Le délai ne fut pas accordé; mais, le mardi 15 octobre, à minuit, le +président du tribunal dit aux défenseurs: «Sous un quart d'heure les +débats finiront; préparez votre défense pour l'accusée.» + +Un quart d'heure pour préparer leur défense! Chauveau-Lagarde convint de +défendre la Reine de l'accusation d'intelligences avec les ennemis de +l'extérieur; Tronçon-Ducoudray, d'intelligences avec les ennemis de +l'intérieur[650]. + +L'interrogatoire est terminé. + +La Reine répond au président, qui lui demande s'il ne lui reste rien à +ajouter pour sa défense: + +_Hier, je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce qu'ils allaient +déposer contre moi. Eh bien! personne n'a articulé aucun fait positif. +Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI, et qu'il +fallait bien que je me conformasse à ses volontés_[651]. + +Les débats étaient clos. + +Fouquier-Tinville prenait la parole, et répétait son acte d'accusation. +Cependant il n'osait répéter l'accusation d'Hébert. + +Les défenseurs parlaient, et Chauveau-Lagarde osait dans son exorde +juger le procès de la Reine: «Je ne suis dans cette affaire embarrassé +que d'une seule chose, disait-il: ce n'est pas de trouver des +objections[652].» + +Les défenseurs rassis, le président Herman prononce ce que la justice +révolutionnaire appelait un résumé. Il évoque contre Marie-Antoinette +les mânes de tous les morts, il la charge de toutes les allégations sans +preuve, et il finit par déclarer que «c'est tout le peuple français qui +accuse Marie-Antoinette[653].» + +Herman n'a pas osé tout dire. Un autre a mieux et plus crûment résumé +l'affaire. Et ce n'est point dans l'acte d'accusation, dans le +réquisitoire, dans le résumé du tribunal criminel extraordinaire, qu'il +faut aller chercher le dernier mot de ce procès et le dernier mot de la +Révolution; c'est dans ce numéro du _Père Duchêne_, qu'Hébert écrit +pendant le ballottage de la tête de la Reine: + +«Je suppose... qu'elle ne fût pas coupable de tous ces crimes; +n'a-t-elle pas été reine? Ce crime-là suffit pour la faire raccourcir; +car... qu'est-ce qu'un roi ou une reine? N'est-ce pas ce qu'il y a dans +le monde de plus impur, de plus scélérat? Régner, n'est-ce pas être le +plus mortel ennemi de l'humanité? Les contre-révolutionnaires, que nous +étouffons comme des chiens enragés, ne sont nos ennemis que de bricole; +mais les rois et leur race sont nés pour nous nuire: en naissant ils +sont destinés au crime, comme telle plante à nous empoisonner; il est +aussi naturel aux empereurs, aux rois, aux princes et à tous les +despotes, d'opprimer les hommes et de les dévorer, qu'aux tigres et aux +ours de déchirer la proie qui tombe sous leurs griffes; ils regardent le +peuple comme un vil bétail dont le sang et les sueurs leur +appartiennent; ils ne font pas plus de cas de ceux qu'ils appellent +leurs sujets que des insectes sur lesquels nous marchons et que nous +écrasons sans nous en apercevoir. Ils jouent aux hommes comme nous +jouons aux quilles, et, quand un monstre couronné est las de la chasse, +il déclare une guerre sanglante à un autre brigand de son acabit, sans +sujet et souvent contre ses propres intérêts, mais pour avoir un nouveau +passe-temps pour se désennuyer: il entend de sang-froid la perte d'une +bataille; il regarde d'un œil sec les monceaux de cadavres qui viennent +de périr pour lui, et il est moins affecté que moi... quand je perds une +partie de piquet, et qu'un de mes compères m'a fait pic, et repic et +capot. C'est un devoir à tout homme libre de tuer un roi, ou ceux qui +sont destinés à être rois, ou qui ont partagé les crimes des rois. Une +autorité qui est assez puissante pour détrôner un roi commet un crime +contre l'humanité si elle ne profite pas du moment pour l'exterminer, +lui et sa b... de famille. Que diroit-on d'un benêt qui, en labourant +son champ, viendroit à découvrir une nichée de serpents, s'il se +contentoit d'écraser la tête du père et qu'il fût assez poule mouillée +pour avoir compassion du reste; s'il disoit en lui-même: C'est dommage +de tuer une pauvre mère au milieu de ses enfants; tout ce qui est petit +est si gentil! Emportons ce joli nid à la maison pour divertir mes +petits marmots. Ne commettroit-il pas, par bêtise, un très-grand +crime?... Point de grâce! Autant qu'il nous tombera sous la main +d'empereurs, de rois, de reines, d'impératrices, délivrons-en la +terre[654].» + + * * * * * + +Les questions soumises au jury sont celles-ci: + +«1° Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences avec +les Puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la République; +lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours +en argent, à leur donner l'entrée du territoire français et à y +faciliter le progrès de leurs armes? + +«2° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle +convaincue d'avoir coopéré aux manœuvres et d'avoir entretenu ces +intelligences? + +«3° Est-il constant qu'il a existé un complot et conspiration tendant à +allumer la guerre civile dans l'intérieur de la République? + +«4° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle +convaincue d'avoir participé à ce complot et conspiration[655]?» + +Les jurés restent une heure aux opinions. Ils rentrent à l'audience avec +une déclaration affirmative sur toutes les questions qui leur ont été +soumises. La déclaration est affirmative à l'_unanimité_[656]. + +Après un discours du président au peuple pour lui défendre tout signe +d'approbation, Marie-Antoinette est ramenée. + +La déclaration du jury lui est lue. + +Fouquier se lève et requiert la peine de mort contre l'accusée, +conformément à l'article 1er de la première section du titre Ier de la +deuxième partie du Code pénal, et encore à l'article 2 de la première +section du titre Ier de la deuxième partie du même Code. + +Le président interpelle l'accusée de déclarer si elle a quelques +réclamations à faire sur l'application des lois invoquées par +l'accusateur. + +Marie-Antoinette dit non d'un signe de tête. + +Le président recueille les opinions de ses collègues, «et, d'après la +déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de +l'accusateur public, d'après les lois par lui citées, condamne ladite +Marie-Antoinette, dite Lorraine-d'Autriche, veuve de Louis Capet, à la +peine de mort; déclare, conformément à la loi du 10 mars dernier, ses +biens, si aucuns elle a dans l'étendue du territoire français, acquis et +confisqués au profit de la République; ordonne qu'à la requête de +l'accusateur public le présent jugement sera exécuté sur la place de la +Révolution et affiché dans toute l'étendue de la République.» + +La Reine demeure impassible[657]. Elle descend du banc le front haut, et +ouvre elle-même la balustrade[658]. + +Il est 4 heures du matin. On reconduit la condamnée à la Conciergerie. + + + + +XI + +Dernière lettre de la Reine à Madame Élisabeth.--Le curé +Girard.--Sanson.--Paris le 16 octobre 1793.--La Reine sur la +charrette.--Le chemin de la Conciergerie à la place de la +Révolution.--Le Mémoire du fossoyeur Joly.--La mort de Marie-Antoinette +et la conscience humaine. + + +La Reine n'est point ramenée à sa chambre, mais au cabinet des +condamnés, pratiqué à l'un des angles de l'avant-greffe[659]. En +arrivant elle demande à Bault de quoi écrire[660], et elle écrit ses +adieux à Madame Élisabeth, à ses enfants, à la vie, ce testament royal +d'une reine chrétienne, prête à la mort, prête à Dieu, prête à la +postérité. Et si des larmes ont taché le papier, ce ne sont point des +larmes de femme, ce sont des larmes de mère sur ce pauvre enfant +qu'Hébert a fait parler contre l'honneur de sa mère, contre l'honneur de +Madame Élisabeth, son autre mère! De quel ton de prière Marie-Antoinette +supplie Madame Élisabeth de pardonner, de laisser son cœur à ce +malheureux enfant qui l'a fait rougir! Et depuis qu'il est des créatures +humaines attendant le bourreau, quel supplice a tourmenté leurs +dernières heures, pareil au supplice de cette dernière pensée d'une +mère? + +La Reine écrivait: + + «16 octobre, 4 h. 1/2 du matin. + +«_C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois: je viens +d'être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour les +criminels, mais à aller rejoindre votre frère: comme lui innocente, +j'espère montrer la même fermeté que lui dans ces derniers moments. Je +suis calme comme on l'est quand la conscience ne reproche rien; j'ai un +profond regret d'abandonner mes pauvres enfants; vous savez que je +n'existois que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez +par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position +je vous laisse! J'ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma +fille étoit séparée de vous. Hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui +écrire; elle ne recevroit pas ma lettre. Je ne sais même pas si celle-ci +vous parviendra, recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J'espère +qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec +vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à +ce que je n'ai cessé de leur inspirer: que les principes et l'exécution +exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié +et leur confiance mutuelle en feront le bonheur; que ma fille sente qu'à +l'âge qu'elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que +l'expérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui +inspirer. Que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les +services que l'amitié peut inspirer; qu'ils sentent enfin tous deux que, +dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment +heureux que par leur union. Qu'ils prennent exemple de nous. Combien, +dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations! et dans le +bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami; et où +en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille? Que +mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui +répète expressément: Qu'il ne cherche jamais à venger notre mort. J'ai à +vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet +enfant doit vous avoir fait de la peine; pardonnez-lui, ma chère sœur: +pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire dire à un +enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra, +j'espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de votre tendresse +pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées. +J'aurois voulu les écrire dès le commencement du procès; mais outre +qu'on ne me laissoit pas écrire, la marche en a été si rapide, que je +n'en aurois réellement pas eu le temps. + +«Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans +celle de mes pères, dans celle où j'ai été élevée, et que j'ai toujours +professée; n'ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant +pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le +lieu où je suis les exposeroit trop s'ils y entroient une fois, je +demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu +commettre depuis que j'existe. J'espère que dans sa bonté il voudra bien +recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps +pour qu'il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa +bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur, +en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurois pu +vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait. Je +dis ici adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avois des +amis: l'idée d'en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des +plus grands regrets que j'emporte en mourant; qu'ils sachent, du moins, +que jusqu'à mon dernier moment j'ai pensé à eux. Adieu, ma bonne et +tendre sœur, puisse cette lettre vous arriver! Pensez toujours à moi; je +vous embrasse de tout cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants: mon +Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu, adieu! je +ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis +pas libre dans mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre; mais je +proteste ici que je ne lui dirai pas un seul mot, et que je le traiterai +comme un être absolument étranger[661]._ + +La Reine remet sa lettre à Bault, à Bault qui dira dans la journée à sa +femme: «Ta pauvre Reine a écrit; elle m'a donné sa lettre; mais je n'ai +pu la remettre à son adresse, il a fallu la porter à Fouquier[662].» + +Puis, la Reine songe au spectacle qu'il lui faudra donner dans quelques +heures. Elle craint que son corps, épuisé par la fatigue, affaibli par +la maladie, ne trahisse son âme, et, voulant avoir la force de son +courage, elle demande quelque nourriture: on lui sert un poulet, dont +elle mange une aile[663]. Elle demande ensuite à changer de chemise: la +femme du concierge lui en donne une; et, s'étant jetée toute vêtue sur +le lit, la Reine s'enveloppe les pieds avec une couverture et +s'endort[664]. + +Elle dormait. On entre. «Voilà, lui dit-on, un curé de Paris qui vient +vous demander si vous voulez vous confesser.--_Un curé de Paris?_... +murmure tout bas la Reine, _il n'y en a guère_...» Le prêtre s'avance. +Il dit à la Reine qu'il s'appelle Girard, qu'il est curé de +Saint-Landry, dans la Cité, et qu'il lui apporte les consolations de la +religion[665]. La Reine s'est confessée à Dieu seul[666]. Elle remercie +le prêtre assermenté, sans le renvoyer pourtant. Elle descend de son +lit; elle marche dans le cabinet pour se réchauffer, et se plaint de +souffrir aux pieds un froid mortel. Girard lui conseille de mettre son +oreiller sur ses pieds: la Reine le fait. «Voulez-vous que je vous +accompagne? dit le prêtre.--_Comme vous voudrez_,» répond la Reine[667]. + +À sept heures, Sanson se présente: «_Comme vous venez de bonne heure, +Monsieur_, lui dit la Reine, _ne pourriez-vous pas retarder?_--Non, +Madame, j'ai ordre de venir.» Cependant la Reine était toute prête: elle +avait elle-même coupé ses cheveux[668]. + +La Reine déjeune d'une tasse de chocolat apportée du café voisin de +l'entrée de la Conciergerie, et d'un de ces petits pains appelés alors +_mignonnettes_, si petit que le gendarme Léger n'ose l'éprouver en le +goûtant, de peur de le diminuer[669]. + +Vers 11 heures, la Reine est conduite au greffe, à travers une haie de +gendarmes rangée depuis la porte du cabinet où elle a couché jusqu'à la +porte du greffe: on lui lie les mains derrière le dos[670]. + +Dans Paris, à 5 heures du matin, le tambour bat; le rappel roule dans +toutes les sections. À 7 heures, trente mille hommes sont sur pied; des +canons aux extrémités des ponts, des places et des carrefours. À 10 +heures, la circulation des voitures est interdite dans toutes les rues, +du Palais jusqu'à la place de la Révolution, et des patrouilles +sillonnent Paris[671]. + +Trois cent mille hommes ne se sont pas couchés[672]; le reste s'est +éveillé avant le tambour. La cour de la Conciergerie, les abords de la +Conciergerie, le grand perron du Parlement, le pavé, la fenêtre, le +parapet, la grille, la balustrade, le toit, le peuple a tout envahi; il +emplit tout, et il attend. + +Onze heures sonnent dans le murmure de cette foule silencieuse. Toutes +les têtes, tous les regards, tous les yeux sont en arrêt et dévorent la +charrette acculée à quelques pieds des portes, ses roues crottées, sa +banquette faite d'une planche, son plancher sans paille ni foin, son +fort cheval blanc, et l'homme à la tête du cheval. Les minutes semblent +longues. Un bruit sourd court parmi la foule, un officier fait un +commandement, la grille s'ouvre: c'est la Reine en blanc. + +Derrière la Reine, tenant les bouts d'une grosse ficelle qui lui retire +les coudes en arrière, marche Sanson. La reine fait quelques pas. Elle +est à la petite échelle qui monte au marchepied trop court. Sanson +s'avance pour la soutenir de la main. La Reine le remercie d'un signe, +monte seule, et veut enjamber la banquette pour se placer en face du +cheval, lorsque Sanson et son aide lui disent de se retourner. Le prêtre +Girard, en habit bourgeois, monte dans la charrette, et s'assied aux +côtés de la Reine. Sanson se place derrière, le tricorne à la main, +debout, appuyé contre les écalages de la charrette, laissant, avec un +soin visible, flotter les cordes qui tiennent les bras de la Reine. +L'aide de Sanson est au fond, debout comme lui et le tricorne à la +main[673]. Il ne devait y avoir en ce jour de décent que les bourreaux. + +La charrette sort de la cour, et débouche dans la multitude. Le peuple +se rue, et se tait d'abord. La charrette avance, au milieu des gendarmes +à pied et à cheval, dans la double haie des gardes nationaux. + +La reine est vêtue d'un méchant manteau de lit de piqué blanc[674], +par-dessus un jupon noir. Elle porte un ruban de faveur noire aux +poignets, au cou un fichu de mousseline unie blanc[675]; elle a des bas +noirs, et des souliers de prunelle noire, le talon haut de deux pouces, +_à la Saint-Huberty_[676]. La Reine n'a pu obtenir d'aller à l'échafaud +tête nue: un bonnet de linon, sans barbes, un bonnet repassé par elle le +matin, cache au peuple les cheveux que la Révolution lui a faits, des +cheveux tout blancs[677]. La Reine est pâle; le sang tache ses pommettes +et injecte ses yeux, ses cils sont roides et immobiles, sa tête est +droite[678], et son regard se promène, indifférent, sur les gardes +nationaux en haie, sur les visages aux fenêtres, sur les flammes +tricolores, sur les inscriptions des maisons[679]. + +La charrette avance dans la rue Saint-Honoré. Le peuple fait retirer les +hommes des fenêtres[680]. Presque en face de l'Oratoire, un enfant, +soulevé par sa mère, envoie de sa petite main un baiser à la +Reine[681]... Ce fut le seul moment où la Reine craignit de pleurer. + +Au Palais-Égalité le regard de la Reine s'allume un instant, et +l'inscription de la porte ne lui échappe pas[682]. + +Quelques-uns battent des mains sur le passage de la Reine; d'autres +crient[683]. + +Le cheval marche au pas. La charrette avance lentement. Il faut que la +Reine «boive longtemps la mort[684]». + +Devant Saint-Roch, la charrette fait une station, au milieu des huées et +des hurlements. Mille injures se lèvent des degrés de l'église comme une +seule injure, saluant d'ordures cette Reine qui va mourir. Elle +pourtant, sereine et majestueuse[685], pardonnait aux injures en ne les +entendant pas. + +La charrette enfin repart, accompagnée de clameurs qui courent devant +elle. La reine n'a pas encore parlé au curé Girard; de temps à autre +seulement elle lui indique, d'un mouvement, qu'elle souffre des nœuds de +corde qui la serrent; et Girard, pour la soulager, appuie la main sur +son bras gauche. Au passage des Jacobins, la Reine se penche vers lui et +semble l'interroger sur l'écriteau de la porte, qu'elle a mal lu: +_Atelier d'armes républicaines pour foudroyer les tyrans_. Pour réponse, +Girard élève un petit christ d'ivoire. Au même instant, le comédien +Crammont, qui caracole autour de la charrette, se dressant sur ses +étriers, lève son épée, la brandit, et, se retournant vers la Reine, +crie au peuple: «_La voilà, l'infâme Antoinette!... Elle est f..., mes +amis...!_[686]» + +Il était midi. La guillotine et le peuple s'impatientaient d'attendre, +quand la charrette arriva sur la place de la Révolution. La veuve de +Louis XVI descendit pour mourir où était mort son mari. La mère de Louis +XVII tourna un moment les yeux du côté des Tuileries, et devint plus +pâle qu'elle n'avait été jusqu'alors[687]. Puis la Reine de France monta +à l'échafaud, et se précipita à la mort...[688]. + +«_Vive la République!_» cria le peuple: c'était Sanson qui montrait au +peuple la tête de Marie-Antoinette, tandis qu'au-dessous de la +guillotine le gendarme Mingault trempait son mouchoir dans le sang de la +martyre. + +Le soir, un homme, son ouvrage du jour fini, écrivait ce compte[689], +que les mains de l'Histoire ne touchent qu'en frissonnant: + +«_Mémoire des frais et inhumations faits par Joly, fossoyeur de la +Madeleine de la Ville-l'Évêque, pour les personnes mis à mort par +jugement dudit Tribunal:_ + +_Sçavoir:_ + +_Du 1er mois_................................ + +Le 25, _idem_. + +_La Ve Capet pour la bierre_ 6 livres + +_Pour la fosse et les fossoyeurs_ 25 » + +La mort de Marie-Antoinette a calomnié la France. + +La mort de Marie-Antoinette a déshonoré la Révolution. + +Mais il en est de pareils crimes comme de certaines gloires: celles-ci +n'ennoblissent, ceux-là ne compromettent pas seulement une génération et +une patrie. Gloires et crimes dépassent leur temps et leur théâtre. +L'humanité tout entière, associée à elle-même dans la durée et dans +l'espace, en revendique le bénéfice ou en porte le deuil; et il arrive +que la mort d'une femme désole cette âme universelle et cette justice +solidaire des siècles et des peuples, la conscience humaine; il arrive +que le remords d'une nation profite aux nations, et que l'horreur d'un +jour est la leçon de l'avenir. + +Oui, ce jour, dont la postérité ne se consolera pas, demeurera dans la +mémoire des hommes l'immortel exemple de la Terreur. Le 16 octobre 1793 +apprendra ce que les jeux d'une révolution font d'un peuple hier les +amours du monde. Il apprendra comment, en un moment, une cité, un +empire, deviennent semblables à cet ami de saint Augustin, entraîné aux +combats du cirque, tout à coup goûtant leur fureur et jouissant de leur +barbarie. + +Le 16 octobre 1793 parlera aux philosophies humaines. Il s'élèvera +contre les cœurs trop jeunes, contre les esprits trop généreux, contre +l'armée de ces Condorcets qui meurent sans vouloir renier l'orgueil de +leurs illusions. Il avertira les systèmes de leur vanité, les rêves de +leur lendemain. Il montrera le fait à l'idée, les passions aux +doctrines, à Salente le bois des Furies, aux utopies l'homme. + +Ce jour enfin rappellera l'Histoire à la modestie de ses devoirs. Il lui +conseillera un ton plus prudent, une raison plus humble. Il lui +enseignera qu'il ne lui appartient point de flatter l'humanité, de la +tenter, d'exaspérer ses présomptions, de solliciter ses impatiences, et +de l'appeler, en l'enivrant de mots, aux aventures d'un progrès continu +et d'une perfectibilité indéfinie. + + + + +NOTES + +[1: _Politique de tous les cabinets de l'Europe pendant le règne de +Louis XV et Louis XVI._ Paris, Buisson, 1793.--_Les fastes de Louis XV à +Villefranche_, 1782.--_Vie privée de Louis XV._ Londres, 1785.] + +[2: Lettre du duc de Choiseul. _Catalogue de lettres autographes_ du 29 +novembre 1857.] + +[3: _Vie privée de Louis XV.--Politique de tous les cabinets._] + +[4: Lettre du duc de Choiseul. _Catalogue de lettres autographes du 29 +novembre 1857._] + +[5: _Mémoires de M. le duc de Choiseul_, imprimés dans son cabinet à +Chanteloup en 1778. Paris, 1790.] + +[6: _Portraits intimes du XVIIIe siècle_, par Edmond et Jules de +Goncourt.] + +[7: _Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette_, par Mme Campan. +Paris, 1826, vol. I.] + +[8: Lettre de Marie-Thérèse. Pièce de l'_Isographie_.] + +[9: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mémoires de Weber_ concernant +Marie-Antoinette. Paris, 1822, vol. I.] + +[10: _L'Espion anglais_, vol. I.] + +[11: Archives du ministère des affaires étrangères.] + +[12: _Gazette de France_, 1770, n° 23.] + +[13: _Gazette de France_, 1770, n° 36.] + +[14: _Mercure de France_, mai 1770.] + +[15: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[16: _Mémoires pour servir à l'histoire de la République des lettres_, +vol. VIII.] + +[17: Je n'utilise pas, à mon grand regret, pour l'autobiographie de +Marie-Antoinette, les lettres des recueils d'Hunolstein et Feuillet de +Conches. S'il n'y avait, contre ces lettres, que la langue, les +tournures de phrase, enfin, selon l'expression de M. Geffroy, le ton +littéraire et moral, je n'aurais pas la défiance absolue des éditeurs +allemands et du critique français pour ces documents; car, pour moi, la +princesse qui a écrit au comte Rosemberg, dans cet autographe +indiscutable: «_Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce +auprès d'une forge, je n'y serais pas Vulcain et le rôle de Vénus +pourrait lui_ (le roi) _déplaire beaucoup plus que mes goûts qu'il ne +désapprouve pas;_» cette princesse aurait bien pu écrire certaines +lettres des recueils d'Hunolstein et Feuillet de Conches. +Malheureusement il est des arguments plus puissants auxquels, je dois +l'avouer, M. Feuillet de Conches n'a pas répondu. Est-ce répondre quand +on affirme qu'il n'a jamais existé aux Archives impériales de +Vienne--fait ou défait--un cahier de copies de lettres de +l'archiduchesse Dauphine! Est-ce répondre catégoriquement que de dire: +«À coup sûr une semblable objection ne saurait émaner des Archives +elles-mêmes!» Comment ne pas apporter une attestation officielle des +Archives, déclarant si ce cahier existe ou a existé: oui ou non! Est-ce +répondre quand on affirme à propos d'une lettre qui fait assister Louis +XVI le 14 janvier 1775 à la représentation d'_Iphigénie en Aulide_ et +qu'il est établi que le roi ne venait pas aux spectacles de Paris; +est-ce répondre catégoriquement que de dire: «Un curieux de Londres +possède une lettre de Gluck constatant la présence du roi, qui en raison +du deuil trop récemment déposé avait voulu garder l'_incognito_ +complet!» Comment M. Feuillet de Conches, qui a couru toute l'Europe à +la recherche d'autographes, n'a-t-il pas fait le voyage de Londres, pour +rapporter, à la confusion de ses adversaires, le texte triomphant de +l'autographe! Est-ce une réponse acceptable, à propos de cette lettre, +où Marie-Antoinette dit: «_Je ne vous ai jamais parlé de Mme Dubarry_,» +que la version qui fait de cette phrase à la seconde lecture: «Je ne +vous ai jamais _reparlé_ de Mme Dubarry» et la transforme définitivement +à la troisième lecture, avec l'aide d'un conseil d'experts et de +connaisseurs armés de loupes, en la phrase concordante avec les lettres +du recueil d'Arneth: «Je ne vous ai jamais _assez_ reparlé de Mme +Dubarry!» + +Par quel miracle enfin les originaux de M. d'Hunolstein de 1770, de +1771, de 1772, sont-ils écrits de la petite écriture conforme à +l'écriture des autographes connus de la reine et non à la première +grosse et informe écriture de la Dauphine, à l'écriture des lettres +qu'elle écrivait alors à Marie-Thérèse...? Puis pourquoi ce secret et ce +silence suspect sur la provenance des autographes, et de qui vraiment M. +d'Hunolstein les tient-il? + +Ce sont ces arguments et bien d'autres encore qu'il serait trop long +d'énumérer ici, qui, selon moi, imposent le devoir à tout écrivain +amoureux de la vérité historique, de ne pas se servir de ces documents, +devant être considérés comme apocryphes, jusqu'à ce qu'une +commission--je ne la veux pas de littérateurs et de savants--une +commission de paléographes et de marchands d'autographes ait prononcé en +dernier ressort sur l'authenticité des lettres des recueils d'Hunolstein +et de Feuillet de Conches.] + +[18: _Mercure de France--Gazette de France_, mai 1770.] + +[19: _Mémoires de Weber_, vol. I.] + +[20: _Mercure de France_, mai 1770.] + +[21: _Mémoires de Weber._] + +[22: _Journal des événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance_, +par Hardy. Bib. nat. manuscrits S. F. 2886.] + +[23: _Gazette de France--Mercure de France_, mai 1770.] + +[24: _Journal manuscrit_ de Hardy, vol. I.] + +[25: Je possède un curieux manuscrit intitulé: SOMMAIRE DES DÉPENSES _de +l'argenterie, menus plaisirs et affaires de la chambre du Roi ordonnées +par MM. les premiers gentilshommes de la chambre de Sa Majesté._ Dans ce +manuscrit tout un chapitre est consacré au mariage de Marie-Antoinette. + +«Les dépenses lors des mariages soit du roi, soit des enfants de France, +soit des princes de la famille royale, regardent les Menus. + +Ces dépenses consistent dans les voitures qui sont envoyées au-devant de +la princesse, accompagnées des valets de chambre tapissiers qui portent +les ameublements et lits qui doivent servir dans le voyage. Cette +dépense en 1770 lors du roi alors Dauphin à + + 3.642 fr. 75 + +_Pour le jour de la cérémonie._ + +13 médailles d'or de 18 lignes de diamètre à +9 6d chacune. 197 fr. + + 2 anneaux d'or. 124 + + 2 cierges et 2 poignées de velours blanc brodés. 28 + + 1 poêle de drap d'argent. 1.099 + + 1 coffre à bijoux des plus magnifiques. 22.786 + +Ledit coffre était garni d'une magnifique tabatière garnie +en diamants, d'une montre pareille et sa chaîne pour Mme la +Dauphine, du prix de 20.746 + +NOTA. _Le roi avait fourni en outre un superbe éventail garni en +diamants et un étui de pièces avec sa chaîne qui venaient de feue Mme la +Dauphine._ + + +Plus 52 tabatières pour les présents distribués par Mme la +Dauphine montant ensemble à 71.934 + +51 montres, idem. 53.550 + + 9 flacons d'or. 2.550 + +11 étuis d'or. 2.200 + +13 porte-crayons d'or garnis en diamants. 2.256 + + 1 paire de boutons de diamants. 2.908 + + l écritoire d'or. 200 + + 1 étui et tire-bouchons d'or. 296 + + 1 autre étui d'or. 200 + +Divers autres petits bijoux et fournitures. 3.236 + ------- + _Total des bijoux de la corbeille non compris + les bijoux fournis par le roi._ 160.076 + +Tous ces présents ont été distribués aux personnes désignées dans le +protocole qui a été dressé pour les dépenses des Menus.» + +Il était en outre frappé 571 médailles en or de quatre grandeurs +différentes montant à + + 65.046.15s7d + +Et 1,226 médailles d'argent montant à + + 8.5797s9d + +«Il est accordé dans ces occasions aux officiers des cérémonies, aux +intendants des Menus, aux huissiers de la chambre portant des masses, +une somme pour droit d'habit, ainsi que des épées aux Gardes de la +manche montant à + + 8.832 fr. + +Il a été accordé au mariage de monseigneur le Dauphin une gratification +de 400 fr. à chacun des huissiers de la chambre, une somme de trois +cents livres à chacun des huissiers de l'antichambre et valets de +chambre du roi, et 200 fr. de plus à ceux qui ont été du voyage de +Strasbourg. + +Toutes les dépenses ci-dessus dites formant le premier état du mariage +de monseigneur le Dauphin en 1770, divisées en cinq chapitres, sont +montées, comprises les taxations de 3,606 12s 6d, à + + 290. 79'l 6s4d + +Le second état de la dépense dudit mariage a consisté dans celles du feu +d'artifice, illumination, fêtes des jardins, constructions de charpente, +décorations, théâtres dans lesdits jardins, gratifications, et se sont +élevées à la somme de + + 661. 675 8s, + +Celles du troisième état-relatives aux grands spectacles, bals et +festins qui ont été donnés tant pour les décorations, habits, payement +des musiciens, musiciennes, acteurs, actrices, danseurs, danseuses, +symphonistes employés aux spectacles, bal paré, bal masqué, les bougies, +le payement des soldats, journées d'ouvriers, brodeurs, tailleurs, +perruquiers, enfin les gratifications accordées à l'occasion dudit +mariage montant toutes les dépenses à celles de. + + 1,267 770 » 7d + +_Total général de la dépense dudit mariage_ + Année de M. le duc d'Aumont. + 2, 220, 206, 15s.» +] + +[26: Le jeudi 19 mars on donnait la première représentation de la +reprise de _Persée_ chanté par les demoiselles Dubois, Arnould, Rosalie, +les sieurs Geslin, Legros, Cassagnade, dansé par les sieurs Vestris, +Gardel, Dauberval, les demoiselles Guimard, Heinel, etc. Le 19 mai le +bal paré avait lieu dans trois galeries tendues de brocard bleu et +argent, garnies de colonnes de marbre vert-campan, de candélabres +supportant des enfants chargés des attributs de l'amour, de guirlandes +de fruits ou argent sur fonds d'émeraude encadrés d'or. Au sortir du bal +paré, le Roi donnait le signal pour tirer le feu d'artifice qui devait +avoir lieu le 16 et qu'avait retardé le mauvais temps. On tirait un +corps de feu composé de dix mille fusées volantes, de mille gros pots à +feu, de vingt-quatre bombes, qui au milieu de leurs feux et de leurs +éclatements laissaient apercevoir un temple de l'Hymen. Une charmante +illumination suivait toute semée de dauphins lumineux. Le 21 mai il y +avait bal masqué dans la grande galerie, ainsi que dans le salon +d'Hercule, de Mercure, des Tribunes où les masques admiraient les jolis +enguirlandements de fleurs autour des lustres de cristal. Enfin le 24 +mai _Athalie_ était jouée avec toute la pompe imaginable et le talent de +Mlle Clairon qui, retirée du théâtre, consentait à jouer ce jour-là. +(_Journal des spectacles de la Cour_ pendant l'année 1770.)] + +[27: _Gazette de France--Mercure de France_, mai 1770.] + +[28: _Mémoires de Weber_, vol. I.] + +[29: _Gazette de France_, 4 juin 1770.] + +[30: _Mémoires de Weber_, Vol. I.] + +[31: _Maria Theresia und Marie-Antoinette_, von Arneth. Wien., 1865.] + +[32: Marie-Antoinette n'avait guère que quatorze ans à l'époque de son +mariage, et la petite fille qu'elle était encore se refusait à porter un +corps de baleine, négligeait parfois de, se laver les dents, n'aimait +qu'à parler et à rire à l'oreille des jeunes dames.] + +[33: _Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de +Mercy-Argenteau_, publiée par M. d'Arneth et Geffroy. Paris, Didot, +1875, vol. I.] + +[34: _Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la +Reine de France_, par Lafont d'Ausonne. Paris, 1824.] + +[35: _Revue rétrospective_, vol. I, 2e série.--Arneth donne une lettre +de Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, en date du 19 juillet 1770, lettre +dans laquelle la Dauphine s'exprime en ces termes sur le compte de la +favorite: «_... Le Roi a mille bontés pour moi et je l'aime tendrement +mais s'est à faire pitié la faiblesse qu'il a pour Mme du Barry qui est +la plus sotte et impertinant créature qui soit imaginable, elle a joué +tous les soirs avec nous à Marly elle s'est trouvé deux fois à côtés de +moi mais elle ne m'a point parlé et je n'ai point tachée justement de +lié conversation avec elle mais quand il le faloit je lui ai pourtant +parlé..._» La lettre est curieuse comme orthographe et comme témoignage +de la bien incomplète connaissance de la langue française que possédait +la Dauphine à son arrivée en France. (_Maria-Theresia und +Marie-Antoinette_, von Arneth, 1865.)] + +[36: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[37: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[38: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[39: _Mémoires autographes de M. le prince de Montbarey._ Paris, 1826, +vol. II.] + +[40: _Fragments inédits des mémoires du prince de Ligne, La Revue +nouvelle_, 1846.] + +[41: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II.] + +[42: _Correspondance littéraire de Grimm_, 1829, vol. VII.] + +[43: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._ Hambourg, 1801.] + +[44: _Mémoires du duc de Choiseul écrits par lui-même._ Première partie, +1790.] + +[45: _Notice d'événements remarquables et tels qu'ils parviennent à ma +connaissance_, par Hardy. Bibliothèque nationale, manuscrits S F 2886, +2e vol., 4 février 1772.--Voici un passage curieux d'une lettre de la +Dauphine à Marie-Thérèse sur M. de la Vauguyon: «_Pour mon cher mari, il +est changé de beaucoup et tout à son avantage. Il marque beaucoup +d'amitié pour moi et même il commence à marquer de la confiance. Il +n'aime certainement point M. de la Vauguyon, mais il le craint. Il lui +est arrivé une singulière histoire l'autre jour. J'étais seule avec mon +mari, lorsque M. de la Vauguyon approche d'un pas précipité à la porte +pour écouter. Un valet de chambre qui est sot ou très-honnête homme +ouvre la porte et M. le duc s'y trouve planté comme un piquet sans +pouvoir reculer._ _Alors je fis remarquer à mon mari l'inconvénient +qu'il y de laisser écouter aux portes et il l'a très bien pris._» +(_Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, von Arneth, 1865.)] + +[46: _Mémoires secrets de la République des lettres_, vol. XXI.] + +[47: _Mémoires de Weber_, vol. I.] + +[48: Le portrait est-il un peu poussé au noir? Mercy-Argenteau s'exprime +favorablement sur le compte de l'abbé. Mais il ne faut pas oublier que +l'abbé de Vermond est l'homme de Marie-Thérèse et de son ministre. +Disons qu'il fut un des premiers familiers de la Reine qui émigrât.] + +[49: _Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes galantes et +secrètes de la cour de France. À Paris, de l'imprimerie du comte de +Parades._] + +[50: _Mémoires historiques_ par Soulavie, vol. VI.] + +[51: Supplément historique et essentiel à l'étal nominatif des pensions, +1789.] + +[52: La Dauphine était née moqueuse. Mercy-Argenteau dit dans une +lettre: «S. A. R. par un pur effet de gaieté et sans mauvaise intention +se livre quelquefois à plaisanter sur le chapitre de ceux auxquels elle +aperçoit des ridicules; cela a déjà été remarqué ici, et y deviendrait +d'une conséquence d'autant plus dangereuse que cette princesse sait +donner à ses observations tout l'esprit et le sel propres à les rendre +piquantes.] + +[53: _Portefeuille d'un talon rouge._] + +[54: «M. de Saint-Mégrin, _fils de M. de la Vauguyon, qui est encore +plus dans l'intrigue et plus méchant que son père_,» dit la Dauphine +dans une lettre adressée à Marie-Thérèse, en date du 16 avril 1771.] + +[55: _Portefeuille d'un talon rouge._] + +[56: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La +Marck_, par A. de Bacourt, 1851. Introduction.] + +[57: _Notice d'événements_, par Hardy, 25 décembre 1771.] + +[58: _Notice d'événements_, par Hardy, 8 juin 1773.] + +[59: _Mémoires secrets de la République des lettres_, vol. V.] + +[60: _Ibid._ II.] + +[61: _Notice d'événements_, par Hardy, 8 et 6 septembre 1773.] + +[62: _Notice d'événements_, par Hardy, vol. I. ] + +[63: _Les Fastes de Louis XV._ A. Villefranche, 1782.] + +[64: _Mémoires historiques_, par Soulavie.] + +[65: _Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du +dix-huitième siècle_, par l'abbé George. Paris, 1817, vol. I.] + +[66: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II. ] + +[67: _Mémoires de Mme Campan_, 1826, vol. I.--_Mémoires de Weber_, 1822, +vol. I.] + +[68: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette_. Hambourg, 1802.] + +[69: _Portraits et caractères_, par Senac de Meilhan, 1813.] + +[70: _Chronique secrète de Paris sous Louis XVI_, par l'abbé Beaudeau. +_Revue rétrospective_, 1re série, vol. III.] + +[71: _Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du_ +XVIIIe _siècle_, par l'abbé Georgel. Paris, 1817, vol. I.] + +[72: _Chronique secrète de Paris sous le règne de Louis XVI_, par l'abbé +Beaudeau.] + +[73: _Chronique secrète de Paris_, par l'abbé Beaudeau, et _Mémoires de +Soulavie_.] + +[74: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.] + +[75: _Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon_. Paris, 1792.] + +[76: _L'espion dévalisé_. Londres, 1782.] + +[77: _Mémoires historiques_, par Soulavie, vol. I.] + +[78: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.] + +[79: _Chronique secrète de Paris_, par l'abbé Beaudeau.] + +[80: _L'espion dévalisé_. Londres, 1782.] + +[81: _Mémoires_, par Soulavie, vol. II.] + +[82: _Mémoires_, par l'abbé Georgel, vol. I.] + +[83: _Mémoires_ de Mme Campan, vol. I.] + +[84: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.] + +[85: _Ibid._] + +[86: _Ibid._, par l'abbé Beaudeau.] + +[87: _Mémoires_, par Mme Campan.] + +[88: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.] + +[89: _Ibid._, par l'abbé Beaudeau.] + +[90: _Annales du règne de Marie-Thérèse_, par Fromageot, 1775.] + +[91: _Mémoires secrets et universels_, par Lafont d'Ausonne, 1825.] + +[92: _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_, par le prince +de Ligne, 1795-1811, vol. XXVII.] + +[93: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par Hue, +1814.] + +[94: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.] + +[95: _Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon_. Paris, 1792.] + +[96: _Marie-Antoinette, Joseph II, und Leopold II_, von Arneth, 1886.] + +[97: _Comptes de Louis XVI, Arch. gén. du royaume. Revue rétrospective_, +vol. V.] + +[98: _Louis XVI dans son cabinet_. Paris, 1791.] + +[99: Mercy-Argenteau dans sa correspondance nous montre Louis XVI dans +son intérieur toujours occupé de maçonnerie, de menuiserie, travaillant +de ses mains à remuer des matériaux, des poutres, des pavés, et sortant +de ces travaux avec la tenue et la fatigue d'un manœuvre.] + +[100: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.--La Reine, dit +Mercy-Argenteau, désirait beaucoup avoir une maison de campagne à elle +en propre. À la mort du Roi, le comte et la comtesse de Noailles lui +suggérèrent l'idée de demander le petit Trianon, s'offrant de l'obtenir +de Louis XVI. La Reine, sur le conseil de Mercy, s'adressait directement +à son époux, qui au premier mot lui répondait que cette maison de +plaisance était à elle, et qu'il était charmé de lui en faire don.] + +[101: _Description générale et particulière de la France_ (par de La +Borde). Paris, 1871.--_Le Cicérone de Versailles ou l'Indicateur des +curiosités et établissements de cette ville_, 1806.] + +[102: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.] + +[103: _Portraits et caractères_, par Sénac de Meilhan. Paris, 1813.] + +[104: _Projet pour le jardin anglo-chinois du petit Trianon_, par +Antoine Richard, jardinier de la Reine, 1774, dans le _Recueil des +jardins_ de Lerouge.] + +[105: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.] + +[106: _Lettre autographe de Marie-Antoinette_, communiquée par M. +Boutron.] + +[107: _Mélanges militaires, littéraires, sentimentaires_, par le prince +de Ligne, vol. XXIX.] + +[108: _Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette_, par Mme Campan, +1826. Éclaircissement historiques.] + +[109: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.] + +[110: _Portefeuille d'un talon rouge._] + +[111: Voici les «Provisions de surintendante de la Reine pour madame la +princesse de Lamballe: Louis, etc., à tous ceux qui ces présentes +lettres verront salut. La Reine notre très-chère épouse et compagne, +nous ayant fait connoître le désir qu'elle a que notre très-chère et +très-aimée cousine la princesse de Lamballe soit pourvue de l'état et +charge de chef du conseil et surintendante de sa maison, notre tendresse +pour ladite dame Reine et la connoissance que nous avons les grandes +qualités de notre dite cousine, nous ont déterminé à y déférer. À ces +causes et autres grandes considérations à ce nous mouvant, nous avons +donné et octroyé, et par ces présentes signées de notre main donnons et +octroyons à notre très-chère et très-aimée cousine Marie-Thérèse-Louise +de Savoye Carignan, veuve de notre très-cher et très-aimé cousin le +prince de Lamballe, l'état et charge de chef du conseil et surintendante +de la maison de la Reine, pour par notre dite cousine, l'avoir, tenir et +exercer, en jouir et user aux honneurs, pouvoirs, fonctions, autorités, +privilèges, prérogatives, prééminences qui y appartiennent, ainsi et de +la même manière qu'en a joui ou dû jouir notre très-chères et très-aimée +cousine la feue demoiselle de Clermont... Le 16e jour de septembre, l'an +de grâce 1775 et de notre règne le 2e.» _Maison de la Reine._ Archives +de l'Empire.] + +[112: Madame de Cossé n'était pas amenée à quitter sa charge par un +simple froissement d'amour-propre. La délicatesse de sa santé avait fait +déjà courir l'année précédente le bruit de sa retraite. Et +Marie-Antoinette dans une lettre, où au fond elle regrette vivement sa +dame d'atours, donne le vrai motif qui fait abandonner à la duchesse le +service de la reine: «_Je fais une grande perte dans ce moment-ci par la +perte de madame de Cossé, ma dame d'atours, je le craignais depuis +longtemps, mais je n'ai pu me refuser au triste état de son enfant, dont +cette pauvre mère sèche sur pied, il n'a que quatre ans, elle l'a nourri +elle-même, depuis six mois il a été inoculé, et après cette malheureuse +inoculation, il est devenu boiteux. Les remèdes sans nombre qu'on lui a +faits ont un peu remédié à la boiterie, mais il maigrit et dépérit +insensiblement. Dans sa désolation, madame de Cossé n'a d'autre +ressource que de mener son fils à des eaux en Savoye et de passer +l'hiver dans les provinces méridionales. Je la regrette fort parce que +c'est une femme de mérite et des plus honnêtes que je puisse jamais +trouver. Je crois que je la remplacerai par madame de Chimay, une dame à +moi, qui est généralement aimée_.»] + +[113: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. II.] + +[114: _Mémoires de la République des lettres_.] + +[115: Costumes français pour les coiffeurs, 1776-1777, chez Esnault et +Rapilly.--Coiffures de 1589 à 1776.--_Correspondance secrète_, vol. I.] + +[116: Costumes d'opéras et travestissements de bals de cour. Dessins de +Boquet dessinateur des Menus. Bibliothèque nationale, Cabinet des +estampes.] + +[117: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de +Lamarck._] + +[118: _Portefeuille d'un talon rouge._] + +[119:_ Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.] + +[120: _Portefeuille d'un talon rouge._] + +[121: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.] + +[122: La dissipation à laquelle se livra Marie-Antoinette pendant +plusieurs années eut pour excuse et peut-être un peu pour cause le vide +de ce cœur de mère, de Reine, qui pendant huit ans n'eut pas d'enfants. +Aussi aux premiers symptômes de sa grossesse, la Reine rappelait-elle à +Mercy, de son premier mouvement, les engagements de sagesse et de raison +qu'elle avait pris vis-à-vis d'elle-même, lorsque ce bonheur lui serait +donné.] + +[123: _Portraits et caractères_, par Senac de Meilhan. Paris, +1813.--Dans les très-intéressants articles sur notre _Histoire de +Marie-Antoinette_ (_Journal des Débats_, 26 et 28 août 1858), M. +Barrière donne un portrait inédit tracé par une main contemporaine. «Sa +taille était petite, mais parfaitement proportionnée; son bras était +bien fait et d'une blancheur éblouissante, sa main potelée, ses doigts +effilés, ses ongles transparents et rosés, son pied charmant. C'est +ainsi qu'on la vit à quinze ans, au moment de son mariage. Lorsqu'elle +fut grandie et engraissée, le pied et la main restèrent aussi parfaits; +sa taille seule se déforma un peu et sa poitrine devint trop forte. Son +visage formait un ovale un peu allongé; ses yeux étaient bleus, doux et +animés; son cou dégagé, peut-être un peu long, mais parfaitement placé; +le front trop bombé et pas assez garni de cheveux.» Complétons le +portrait de la Reine par deux autres esquisses: l'une tracée par un +peintre, madame Lebrun; l'autre par un étranger, lord Walpole. + +Madame Lebrun s'exprime ainsi: «Marie-Antoinette était grande, +admirablement bien faite, assez grosse sans l'être trop. Ses bras +étaient superbes, ses mains petites, parfaites de formes, et ses pieds +charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux, portant +la tête fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la +souveraine au milieu de toute sa cour, sans pourtant que cette majesté +nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de +bienveillant. Enfin il est très-difficile de donner à qui n'a pas vu la +Reine, une idée de tant de grâces et de tant de noblesse réunies. Ses +traits n'étaient point réguliers, elle tenait de sa famille cet ovale +long et étroit particulier à la nation autrichienne. Elle n'avait point +de grands yeux, leur couleur était presque bleue, son regard était +spirituel et doux, son nez fin et poli, sa bouche pas trop grande, +quoique les lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus +remarquable dans son visage, c'était l'éclat de son teint. Je n'en ai +jamais vu d'aussi brillant, et brillant est le mot; car sa peau était si +transparente qu'elle ne prenait point d'ombre.» + +Quant à Horace Walpole, c'est du lyrisme qui s'échappe de sa plume: «Un +mot suffira d'ailleurs pour tout ce que j'ai à vous dire: on ne pouvait +avoir des yeux que pour la Reine! Les Hébés et les Flores, les Hélènes +et les Grâces, ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle! Quand +elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se +meut, c'est la grâce en personne. Elle avait une robe d'argent semée de +lauriers rosés; peu de diamants et des plumes beaucoup moins hautes que +le _Monument..._ Il y a quatre ans je lui trouvais de la ressemblance +avec une duchesse anglaise, dont j'ai oublié le nom! mais depuis +quelques années la Reine a eu le ceste de Vénus.» + +Les représentations peintes, sculptées, gravées, de Marie-Antoinette +sont nombreuses: + +Le Musée de Versailles possède un curieux portrait dans une robe bleue +de Marie-Antoinette à quinze ans. Il y a là un autre portrait de Roslin +qui représente la reine de France en robe blanche, le manteau royal sur +les épaules, une rose à la main. Là encore sont exposés deux portraits +de madame Lebrun. L'un représente la Reine en robe grise, faisant un +bouquet dans le fond d'un jardin; l'autre la montre, une toque sur la +tête, en robe blanche, en manteau bleu, tenant un livre à la main, et +assise et appuyée sur une table où est posée la couronne. Parmi les +portraits les plus intéressants que gardent les collections +particulières ou étrangères, je citerai seulement le portrait de +Wertmuller représentant en 1785 la Reine entre ses deux enfants dans le +parc de Trianon, peinture conservée à Gripshom. + +Sans compter les deux statues apocryphes de Berlin, la Reine a eu +plusieurs statues, bustes, médaillons. Je ne veux indiquer ici que les +deux jolis médaillons de Nini: l'un, daté de 1774 et la représente en +habits royaux; l'autre, daté de 1780, la montre modelée à l'antique avec +un diadème. + +Le cabinet des estampes possède deux cartons de portraits gravés de la +Reine, et encore l'œuvre est-il incomplet. Je ne cite que les plus +curieux. + +MARIE-ANTOINETTE, _archiduchesse d'Autriche_.--Peint par Krausinger. +Gravé par Levasseur. Pour moi c'est le portrait donnant la ressemblance +la plus parfaite de l'archiduchesse, de la princesse autrichienne. + +MARIE-ANTOINETTE, _archiduchesse d'Autriche_.--Gravé en couleur par +Bonnet d'après le tableau de Krausinger qui est dans les appartements de +Mesdames. + +MARIE-ANTOINETTE, _archiduchesse d'Autriche_.--Peint par Ducreux. Gravé +par Duponchelle. + +MARIE-ANTOINETTE, _Reine de France et de Navarre_.--Gravé en couleur par +Janinet en 1777. + +MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Vanloo. Gravé par Voyez. + +MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Fredou. Gravé par Cathelin. + +MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Drouais. Gravé par Cathelin. + +MARIE-ANTOINETTE,--sans nom de dessinateur et avec l'indication à Paris +chez Croisey. Je crois la gravure faite d'après un dessin de Gabriel de +Saint-Aubin. + +MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Lebrun. Gravé par Schinker. + +MARIE-ANTOINETTE.--Dessiné par Touzé en partie d'après le portrait de +Madame Lebrun. Gravé par Duclos. + +MARIE-ANTOINETTE.--Peint en 1785 par Boze. Gravé en 1814 par Miger. + +LA REINE À LA CONCIERGERIE.--_Prieur fecit_ d'après un tableau tiré du +cabinet de l'abbé Caron. Je crois que c'est la copie de l'original du +peintre polonais Shokarski qui se trouve dans la galerie d'Arenberg. + +Il y a plusieurs profils: le profil d'après Vassé, dessinateur des +médailles, en imitation de crayon par Demarteau; le profil d'après le +dessin de Moreau, gravé par Gaucher; le profil d'après le dessin de +Cochin gravé par Prévost. Parmi ces profils, un des plus jolis est un +profil de la Reine qui fait le médaillon d'une adresse d'un magasin +d'étoffes de soie d'or et d'argent de la rue Saint-Honoré qui avait pour +enseigne: _À la Bienfaisance._ + +Les plus rares, les plus curieux, les plus chers de ces portraits gravés +sont le petit portrait en imitation de pastel de Bonnet d'après +Krausinger, et le grand portrait en couleur de Janinet, surtout +lorsqu'il a son encadrement historié et sa guirlande de lys en or. M. de +Lescure cite un autre rare portrait en couleur dans la manière des +Dagoty, où la Reine, coiffée de plumes, a la main gauche appuyée sur la +couronne royale. Ici je ne veux pas oublier une tête de grandeur +naturelle, qui, quoiqu'elle ne portât pas de nom, étaient bien +certainement un portrait de Marie-Antoinette. C'est l'unique épreuve que +j'aie jamais vue de cette estampe du plus haut intérêt, vendue il y a +deux ans à une vente de Clément.] + +[124: Feuilleton des _Débats_, par de Barrière, 26 août 1858.] + +[125: _Correspondance secrète_ (par Metra), vol. III.] + +[126: Id., vol. IV.] + +[127: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mémoires de la République des +lettres.--Correspondance secrète_, années 1776, 1777.] + +[128: _Mémoires sur la vie et le caractère de Mme la duchesse de +Polignac_, par Madame la comtesse Diane de Polignac. Hambourg, 1796.] + +[129: _Mémoires de Mme de Genlis_, vol. II.] + +[130: _Mémoires_, par la comtesse de Polignac.] + +[131: _Souvenirs et portraits_, par M. de Levis, 1813.] + +[132: _Mémoires du comte de Tilly_. Paris, 1830, vol. I.] + +[133: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.] + +[134: _Fragments inédits des Mémoires du prince de Lignes_. La revue +nouvelle, 1846.] + +[135: _Mémoires historiques du règne de Louis XVI_, par Soulavie, 1801, +vol. VI.] + +[136: _Mémoires du comte de Tilly_, vol. I.] + +[137: _Mémoires_ par la comtesse Diane de Polignac.] + +[138: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue +nouvelle_, 1846.] + +[139: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.] + +[140: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mes Récapitulations_, par +Bouilly. Paris, Jannet, vol. I.] + +[141: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue +nouvelle_, 1846.] + +[142: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XII.] + +[143: _Gazette de France_, 11 et 15 décembre 1778.] + +[144: _Journal de Louis XVI et autres manuscrits du Roi trouvés dans +l'armoire de fer. Couches de la Reine_, le 19 décembre 1778 (_Archives +générales du royaume_). _Revue rétrospective_, vol. V. _Mémoires de Mme +Campan_, vol. I.] + +[145: _Gazette de France_, mardi 22 décembre 1778.] + +[146: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XII.] + +[147: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[148: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XIV.] + +[149: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.] + +[150: _Correspondance secrète_ (par Metra), vol. VII.] + +[151: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XIV.] + +[152: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.] + +[153: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XV.] + +[154: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[155: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette_. Hambourg, +1802.] + +[156: Nous trouvons aux archives de l'Empire, _Maison de la Reine_, le +total de la dépense, tant ordinaire qu'extraordinaire, de la maison de +Marie-Antoinette: + +Pour 1780 3,163,016l 16s 11d. +Pour 1781 3,205,677 4 7 +Pour 1782 3,605,172 8 8 +] + +[157: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. VII, VIII, IX et X.] + +[158: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[159: _Portraits et caractères_, par Senac de Meilhan.] + +[160: _Mémoires de Weber_, vol. I.] + +[161: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[162: _Idem._] + +[163: _Mémoires de la République des lettres_.] + +[164: _Mémoires_, par l'abbé Georgel, vol. I.] + +[165: _Mémoires autographes de M. le prince de Montbarrey_, 1826, vol. +I.] + +[166: _Mémoires de la République des lettres_, vol XVI.] + +[167: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. X.] + +[168: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XVIII.] + +[169: _Correspondance du comte de Mirabeau et du comte de La Marck_. +Introduction.] + +[170: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. IV.] + +[171: Mercy-Argenteau dit que dans cette affaire du duc de Guines, il y +eut une sorte de violence exercée par la Reine sur la volonté du Roi. Il +explique l'animation de la Reine contre Turgot et Vergennes par une +conspiration des entours de Marie-Antoinette, obsédant la Reine pendant +les courses, les parties de plaisir, les conversations de la soirée chez +la princesse de Guéménée, travaillant à piquer l'amour-propre de +Marie-Antoinette, à l'irriter, à noircir à ses yeux ses adversaires +politiques.] + +[172: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par +Soulavie, vol. II.] + +[173: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[174: _Mémoires historiques_, par Soulavie, vol. IV.] + +[175: _Mémoires_, par l'abbé Georgel.] + +[176: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XVII.] + +[177: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[178: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.] + +[179: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue +nouvelle_, 1846.] + +[180: _Journal de Louis XVI. Accouchement de la Reine, le 22 octobre +1781_ (_Archives générales du royaume_). _Revue rétrospective_, vol. +V.--_Mémoires de Mme Campan_, vol. 1.] + +[181: _Gazette de France_, mardi 30 octobre 1781.] + +[182: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[183: _Journal de Louis XVI, Revue rétrospective_, vol. V.] + +[184: Lettre autographe signée, communiquée par M. A. Firmin Didot, et +publiée ici pour la première fois.] + +[185: Mercy-Argenteau ne juge pas justement, je crois, Mme de Polignac. +Elle n'était ni ambitieuse ni avide; elle fut entraînée par les +exigences de ses amis à abuser de l'amitié de la Reine. Son tort, sa +faute sans excuse, c'est d'avoir sacrifié sa royale amie aux intérêts de +sa société particulière.] + +[186: _Mémoires du baron de Besenval_, 1821.] + +[187: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.] + +[188: _Mémoires secrets de la République des lettres_, vol. I.] + +[189: S. M. s'amuse de préférence à jouer au billard parce que ces +occasions réunissent mieux tout ce monde que la Reine appelle sa +société, et avec lequel elle aime à s'entretenir. (_Correspondance de +Mercy-Argenteau_.)] + +[190: _Souvenirs et Portraits_, par M. de Lévis.] + +[191: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mémoires du baron de +Besenval_, vol. II.--Mercy-Argenteau peint en ces termes la vie presque +bourgeoise de la reine à Trianon en mai 1779: «... La Reine commença par +y prendre le lait d'ânesse et y observa le régime le plus strict; S. M. +ne s'y promenait qu'aux heures du jour les plus propres à faire de +l'exercice et elle était retirée régulièrement à onze heures du soir. +Quoiqu'il n'y eût pas d'étiquette dans la tenue de la cour, les +différents temps de la journée s'y arrangeaient avec l'ordre convenable; +tous les alentours se rassemblaient à un déjeuner qui tenait lieu de +dîner; différents jeux, une conversation générale, un peu de promenade +remplissaient une partie de l'après-midi et conduisaient au temps de la +soirée et du souper, qui avait toujours lieu de bonne heure.] + +[192: _Mémoires de Mme Campon_.] + +[193: _Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la +Reine de France_, par Lafont d'Ausonne.] + +[194: _Mémoires de la République des lettres_, vol. IV.] + +[195: _Petites affiches_, nivôse an V. À cette description de la chambre +de la Reine à Trianon nous croyons devoir joindre la description de la +chambre de la Reine à Versailles. Le lecteur aura ainsi, comme sous les +yeux, le petit et le grand théâtre de la vie royale de Marie-Antoinette. +Et quoi de mieux pour faire entrer dans la familiarité de sa +mémoire?--Voici cette chambre d'après les inventaires, inédits +jusqu'ici, des 28 et 30 brumaire, et 3 frimaire de l'an deuxième de la +République française, une et indivisible, faits en présence des +représentants du peuple Auguis et Treilbard (_Bibliothèque impériale, +dépt. des manuscrits_, n° 1889): + +«Une paire de bras de cheminée à deux branches, de 22 pouces de haut, à +ornements arabesques, surmontés d'un vase d'or moulu. + +«Un feu de fer à quatre branches, à recouvrements à jour, surmonté d'un +vase à cassolette sur quatre pieds de lion et chaînes, et quatre têtes +de satyre terminées d'une flamme dorée d'or moulu, avec pelles, +pincettes et tenailles. + +«Deux commodes de 4 pieds 2 pouces de large sur 3 pieds 2 pouces de +haut, de marqueterie, à panneaux de mosaïque et plates-bandes de bois +d'amaranthe et à filets de bois noir et blanc, et à rosettes ombrées, +frise fond vert satiné, orné de branches de fleurs entrelacées, +moulures, chutes en paquets de fleurs, sabots en feuillages de bronze +d'or mat, et marbre blanc veiné. + +«Une table à écrire de marqueterie à placage de mosaïque, bois gris +satiné, un médaillon au centre composé de divers attributs de musique et +couronnes de fleurs en placage, les pieds de la table à gaines ornées de +moulures, sabots, chutes de fleurs en bronze doré d'or mat, la frise en +bois satiné vert, ornements et moulures en balustrade, à jour, dorés +d'or moulu. + +«Une autre table à écrire, marqueterie semblable, avec bas-reliefs +d'enfants dans la frise. + +«Une chiffonnière en mosaïque pareille aux commodes; bronze doré d'or +mat, deux bustes en deux trophées de pastorales sur les quatre côtés. + +«Un canapé de gros de Tours broché à médaillons et guirlandes sur fond +cannelé bleu et blanc encadré et orné de bordures, avec son matelas, ses +deux rondins et ses deux carreaux ornés de glands. + +«Deux bergères, six fauteuils, douze pliants, un écran, un paravent de +six feuilles de la même étoffe que le canapé. + +«Trois pièces de tapisserie de basin peint, bordées d'une crête; deux +portières même étoffe et même bordure; quatre rideaux de croisée de gros +de Tours bleu. + +«Un marchepied pour monter au lit, à deux marches, couvert de perse, +orné de crêtes de soie nuée; une colonne pour le pied du lit couverte de +gros de Tours bleu, avec les verrous et fourchettes de fer doré. + +«Un lit à la duchesse et impériale en voussure avec son couronnement +sculpté et peint en blanc, composé de trois grandes et quatre petites +pentes, tours d'impériale à petit fond, grand dossier chantourné avec +son couronnement de cartisanes, trois soubassements, quatre bonnes +grâces, et deux grands rideaux, le tout orné de bordures et crêtes avec +franges de soie nuée et doublé de gros de Tours bleu; une garniture de +plumes, l'entour du lit de 14 lés en gros de Tours bleu, bordé de larges +crêtes de soie nuée, avec tringles tournantes, supports et agrafes +dorés; la couchette de 5 pieds 1/2 de large sur 6 pieds 1/2 de long et +11 pieds 3 pouces de hauteur, le bois peint en blanc verni, avec vis et +plaques dorées.» + +Le meuble du cabinet de la Reine était encore de gros de Tours, mais à +fond blanc encadré et orné de bouquets et de rubans bleus; trois lits de +repos garnissaient les embrasures des fenêtres.] + +[196: _Le Cicerone de Versailles_, Jacob, 1806.] + +[197: Lettre d'E...ée de B...on (Mlle Boudon), Troyes, 1791.] + +[198: Coup d'œil sur Bel-Œil. _À Bel-Œil, de l'imprimerie du P. Charles +de L._ (le prince Charles de Ligne).] + +[199: _Fragments sur Paris_, par Meyer, traduits par le général +Dumouriez. Hambourg, 1798, vol. II.] + +[200: Voyez dans la _Description générale et particulière de la France_ +(par de La Borde), 1781-1788, les vues du Petit-Trianon gravées par le +chevalier de Lespinasse.] + +[201: Catalogue des meubles et effets précieux de la ci-devant Liste +civile.] + +[202: _Fragments sur Paris._ par Meyer, vol. II.] + +[203: _Le Cicerone de Versailles_.] + +[204: Voici une liste, publiée par nous pour la première fois, trouvée +aux Tuileries le 10 août dans l'armoire de fer, et conservée aux +Archives de l'Empire, qui confirme la liste, donnée par les Mémoires, +des familiers de la Reine. + +«_Liste des personnages que la Reine voit dans des cas particuliers._ + +Mme la duchesse de Polignac, +Mme de Châlons, +M. le duc de Polignac, +M. le baron de Besenval, +M. le chevalier de Crussol, +M. d'Adhémar, +M. le comte d'Esterhazy, +M. le duc de Guines, +M. de Châlons, +M. le duc de Coigny, +M. le comte de Coigny.» +] + +[205: En pleine faveur des Polignac, le duc de Coigny, qui tenait pour +le duc de Choiseul et espérait de la reconnaissance de la Reine pour +l'auteur de son mariage une rentrée au Ministère, avait frondé la +comtesse de Polignac, avait cherché à la rendre suspecte à +Marie-Antoinette, en mettant au jour son hostilité contre Choiseul, ses +liaisons avec Maurepas, la levée enfin de l'exil du duc d'Aiguillon due +aux intrigues de la favorite. Le duc et la favorite se réconciliaient un +jour, mais aux dépens de la Reine, et en s'entendant pour lui arracher à +l'envi les places de finances et les grâces pécuniaires.] + +[206: le duc de Guines fut accusé d'avoir abusé de la faiblesse de la +Reine, pendant un moment maladif, pour faire doter sa fille et la faire +épouser au fils unique du marquis de Castries. Lui, le duc de Guines, il +avait eu l'habileté de s'emparer de la confiance de la comtesse Jules, +et cela ajoutait une grande force à son autorité. Mais un moment le duc +préjugea trop de son crédit; il voulut imposer des idées et des projets +qui devaient amener un bouleversement total de la cour. La Reine +hésitant, il crut pouvoir emporter la chose et eut l'imprudence de +prendre un ton tranchant qui révolta la Reine. Assez mal reçu dans un +séjour à Marly en 1779, il revenait huit jours avant la fin du voyage, +s'enfermait chez lui, faisait défendre sa porte sous le prétexte d'une +attaque de goutte.] + +[207: _Mémoires de Besenval, de Mme de Genlis, du comte de Tilly, de M. +de Ségur_, et _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de +La Marck._ Introduction.] + +[208: _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_, par le +prince de Ligne, vol. XXIX.] + +[209: _Mémoires du baron de Besenval._ Introduction.] + +[210: _Correspondance entre le comte de La Marck et le comte de +Mirabeau._ Introduction.] + +[211: _Paris tel qu'il était avant la Révolution_, an IV, vol. II.] + +[212: _Mémoires de Besenval._ Introduction.] + +[213: _Mélanges militaires, etc._, vol. XXIX.] + +[214: _Souvenirs de Félicie_, par Mme de Genlis, 1806.] + +[215: _Mélanges militaires, etc._, vol. XXIX] + +[216: _Souvenirs et Portraits_, par le duc de Lévis.] + +[217: _Catalogue raisonné d'une très belle collection de tableaux des +écoles d'Italie, de Flandre et de Hollande, qui composaient le cabinet +de M. de Vaudreuil, grand fauconnier de France_, par Lebrun, 1784.] + +[218: _Paris tel qu'il était avant la Révolution_, an IV.] + +[219: _Souvenirs de Félicie_, par Mme de Genlis.] + +[220: _Mémoires de Besenval. Correspondance entre le comte de La Marck +et le comte de Mirabeau._ Introduction.] + +[221: _Mémoires d'un voyageur qui se repose_, par Dutens. Paris, 1806, +vol. II.] + +[222: _Correspondance de Grimm_, vol. XIV.] + +[223: _Mémoires de Besenval_, vol. II.] + +[224: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXII.] + +[225: _Lettres du prince de Ligne_ publiées par Mme de Stael, 1809.] + +[226: _Mémoires du comte de Tilly_, vol. I.] + +[227: _Supplément historique et essentiel à l'état nominatif des +pensions_, 1789.] + +[228: _La Galerie des Dames françaises, pour servir de suite à la +galerie des États généraux._ Londres, 1790.] + +[229: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[230: _Correspondance entre le comte de La Marck et le comte de +Mirabeau._ Introduction.] + +[231: _Mélanges militaires, etc._, par le prince de Ligne, vol. XXIX.] + +[232: _Mémoires de Weber_, vol. I.] + +[233: _Mémoires de Weber_, vol. I.] + +[234: _Correspondance secrète_, par Métra, vol. XI.] + +[235: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[236: _Mes récapitulations_, par Bouilly, vol. I.] + +[237: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXI.] + +[238: _Correspondance secrète_, par Métra, vol. I.] + +[239: _Ibid._] + +[240: _Mémoires de Mme Campan.--Mémoires de Weber._] + +[241: _Mémoires de la République des lettres_, vol. VI.] + +[242: _Fragments sur Paris_, par Meyer, vol. II.] + +[243: Explication des peintures dont l'exposition a été ordonnée par M. +le comte de la Billarderie d'Angiviller. Paris, 1779.] + +[244: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[245: _Correspondance littéraire de Grimm_, vol. X.] + +[246: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[247: Catalogue de lettres autographes du comte Georges Esterhazy. +_Paris_, 1857.] + +[248: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La +Marck_, vol. I.] + +[249: _Mémoires de Mme Campan_, vol I.] + +[250: _Souvenirs et Portraits_, par M. de Levis.] + +[251: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XV.] + +[252: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[253: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXIX.] + +[254: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[255: _Mémoires du baron de Besenval_.] + +[256: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La +Marck_. Introduction.] + +[257: Collection du comte Orloff. Iconographie des contemporains de +Delpech.] + +[258: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par +Soulavie, vol. II.] + +[259: _Correspondance secrète_ (par Métra), années 1781-1782.] + +[260: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXIX.--Il y avait un +autre souvenir et pour ainsi dire un autre lien entre ces deux âmes. +C'était un _Office de la semaine sainte_ aux armes de Louis XVI, envoyé +à la princesse de Lamballe, le jour de sa fête, un livre qui est dans la +collection du comte de Lignerolles et dont M. de Lescure a le premier +donné les trois précieux autographes jetés sur la garde du pieux volume: +«Madame ma cousine, c'est aujourd'hui votre fête. Je vous prie de +recevoir ce livre qui me vient de ma mère et où j'ai appris à prier +Dieu, je le prie pour vous; il bénit vos vertus. + + LOUIS.» + +«_Mon cher cœur, moi aussi, je veux vous parler de toute mon amitié dans +cette occasion. Je viens après le roi, mais je suis au mesme rang pour +mon amitié pour vous; mes enfants aussi vous aiment; nous prions tous +Dieu à genoux pour que vous soyez heureuse, ils savent bien, ma chère +Lamballe, que vous vous plaisez à les regarder comme les vostres et vous +estes dans leurs prières comme dans leurs cœurs_. + + «MARIE-ANTOINETTE. + +«Madame, je ne vous oublierai jamais. + + «Votre cousine + + «MARIE-THÉRESE. +] + +[261: Catalogue de lettres autographes du 22 mars 1848.] + +[262: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XVIII.] + +[263: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXVI.--Saint-Cloud +fut acheté par la Reine, surtout à cause de ses enfants, ainsi qu'elle +le dit dans cette lettre à son frère Joseph II: «_M. le duc d'Orléans me +vend Saint-Cloud, le contrat n'en sera passé qu'au mois de janvier. Le +Roi est convenu qu'il sera en mon nom et que je pourrai le donner à +celui de mes enfants que je voudrais. Ils y passeront les étés. La +Muette est trop petite pour les réunir_.»] + +[264: _Mémoires de Mme Campan_.] + +[265: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XVIII.] + +[266: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par +Soulavie, vol. IV.] + +[267: Lettre de Marie-Antoinette du 9 avril 1787. _Bulletin de +l'Alliance des Arts_, 10 octobre 1843.] + +[268: _Mémoires de Mme Campan_ vol. I.] + +[269: _Portefeuille d'un talon rouge_.] + +[270: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue +nouvelle_, février 1846.] + +[271: _Mémoires historiques et politiques sur le règne de Louis XVI_, +par Soulavie;--_Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Portefeuille d'un +talon rouge_.] + +[272: _Mémoires du comte de Tilly,_ vol. II.] + +[273: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La +Marck._ Introduction.] + +[274: Liste civile 1792. Trois numéros avec les _Têtes à prix._] + +[275: _Mémoires de Tilly,_ vol. II.] + +[276: _Mémoires du baron de Besenval_, vol. II.] + +[277: _Mémoires de Mme Campan,_ vol. I.] + +[278: _Mémoires de Besenval_, vol. II.] + +[279: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[280: _Mémoires de M. le duc de Lauzun_, Paris, 1822.] + +[281: Passages retranchés des _Mémoires de Lauzun, Revue rétrospective_, +vol. I.] + +[282: Passages retranchés des _Mémoires de Lauzun. Revue rétrospective_, +vol. I.] + +[283: Le galant gentilhomme ne parle pas dans ses _Mémoires_ des lettres +d'État devant le mettre à l'abri de toutes poursuites de ses créanciers, +qu'il sollicitait de la Reine; lettres d'État que, sur la flagrante +injustice de la demande, Marie-Antoinette se refusait à faire accorder +(Correspondance de Mercy-Argenteau).] + +[284: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[285: _Foreign reminiscences by lord Holland._--D'après tous les récits +du temps, il faut le reconnaître pourtant, Fersen fut l'homme pour +lequel la Reine eut l'amitié la plus vive, la plus tendre, la plus +approchant le sentiment, ainsi que l'atteste la curieuse dépêche secrète +du comte de Creutz, publiée par M. Geoffroy dans son livre sur _Gustave +III et la Cour de France_.] + +[286: _Mélanges littéraires, militaires et sentimentaires_, par le +prince de Ligne, vol. XXVII.] + +[287: Dans une autre lettre elle dit à son frère. «_Le cardinal a pris +mon nom comme un vil et maladroit monnoyeur. Il est probable que pressé +par un besoin d'argent, il a cru pouvoir payer les bijoutiers à l'époque +qu'il avait marquée sans que rien fût découvert. Le Roi a eu la bonté de +lui donner le choix d'être jugé au parlement ou de reconnaître le délit +et de s'en remettre à sa clémence._» Dans une dernière lettre relative à +l'affaire du collier Marie-Antoinette écrit à Joseph II: «_Cagliostro +charlatan, la Mothe sa femme et une nommée Oliva barboteuse des rues +sont décrétés avec lui; il faudra qu'il leur soit confronté et réponde à +leurs reproches. Quelle association pour un grand aumônier et un Rohan +cardinal. Madame de Brionne qui depuis vingt ans paraissait brouillée +avec lui, a pris cette affaire avec une chaleur qui lui fait faire mille +extravagances..._»] + +[288: Dans une lettre datée de mars 1777, Marie-Antoinette annonce en +ces termes la nomination de Rohan à la grande aumônerie: «_Je pense +bien, comme ma chère maman, sur le prince Louis, que je crois de +très-mauvais principes et très-dangereux par ses intrigues, et s'il +n'avait tenu qu'à moi, il n'aurait pas de place ici. Au reste celle de +grand aumônier ne lui donne aucun rapport avec moi et n'aura pas grande +parole du Roi qu'il ne verra qu'à son lever et à l'église._» + +Et toute la correspondance de Marie-Thérèse ne parle que de ne pas lui +envoyer Rohan quand on veut le faire ambassadeur à Vienne, ne parle que +de le rappeler lorsqu'il y est nommé.] + +[289: _Mémoires du baron de Besenval.--Mémoires secrets et universels +sur les malheurs et la mort de la Reine de France_, par Lafont +d'Aussone.--Mémoires de Mme Campan.] + +[290: Extrait des Lettres permanentes patentes du 5 septembre 1785 +adressées au Parlement pour l'affaire du cardinal de Rohan registrées en +la cour du 6 du même mois.] + +[291: _Mémoires de l'abbé Georgel._] + +[292: _Mémoires de l'abbé Georgel._] + +[293: _Mémoire_ pour Louis-René-Édouard de Rohan contre M. le procureur +général, en présence de la dame de la Motte, du sieur Villette, de la +demoiselle Oliva et du sieur comte de Cagliostro, coaccusés.] + +[294: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[295: Lettre d'un garde du Roi pour servir de suite aux _Mémoires sur +Cagliostro._ Londres, 1786.] + +[297: _La Bastille dévoilée_ (par Manuel); 1789. Cinquième +livraison.--L'état de la Bastille depuis le 17 juillet 1768 jusqu'au 5 +mai 1782 (quatrième livraison) porte à la date du 13 mars 1777: Entrée, +Mme Cahouet de Villiers transférée au couvent de la Croix sous le nom de +Mme de Noyan le 5 août 1777.] + +[298: _La Bastille dévoilée_ (troisième livraison). L'état de la +Bastille porte à la date du 22 février 1782: La dame de la Motte, +soi-disant comtesse ou marquise; sortie le 29 juin 1782 et conduite à la +Villette, chez le sieur de Macé.] + +[299: _Mémoires_ pour Louis-René-Édouard de Rohan contre M. le procureur +général.--Réflexions rapides pour M. le cardinal de Rohan sur le +Sommaire de la dame de la Motte.] + +[300: _Mémoires_ pour dame Jeanne de Saint-Remy de Valois, épouse du +comte de la Motte.] + +[301: _Mémoires secrets et universels sur les malheurs et la mort de la +Reine de France_, par Lafont d'Aussone.] + +[302: _Mémoires_ pour la demoiselle le Guay d'Oliva, fille mineure, +émancipée d'âge, accusée, contre M. le procureur général, accusateur, en +présence de M. le cardinal prince de Rohan, de la dame de la +Motte-Valois, du sieur Cagliostro et autres, tous accusés.] + +[303: Requête pour le sieur Marc-Antoine Villette, ancien gendarme, +accusé.] + +[304: Sommaire pour la comtesse de Valois de la Motte, accusée, contre +M. le procureur général, accusateur, en présence de M. le cardinal de +Rohan et autres accusés.] + +[305: _Les supercheries dévoilées_, par J. Querard.] + +[306: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXII.] + +[307: _Id._] + +[308: _Id._] + +[309: Arrêt du parlement, la grande chambre assemblée, du 31 mai 1786.] + +[310: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[311: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXII.] + +[312: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXXVI.] + +[313: Lettre autographe de Marie-Antoinette à Madame Élisabeth, +communiquée par M. le marquis de Biencourt.] + +[314: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[315: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[316: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. VI.] + +[317: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[318: L'abbé de Vermond, jusqu'aux années qui précédèrent la Révolution, +avait souffert de la petite influence que lui avait gagnée sa longue +intimité dans l'intérieur du ménage royal. Dès le mois de septembre +1773, l'abbé voulait se retirer, se persuadant qu'il déplaisait au +dauphin qui ne lui avait jamais adressé la parole, craignant de fatiguer +la dauphine qui n'accueillait aucune de ses observations. Pendant la +domination des Polignac, il annonçait sa retraite, écrivant à +Marie-Thérèse: «Les alentours de la Reine l'occupent tout entière et +interceptent ma voix. J'ai dévoré les dégoûts et les amertumes, tant +qu'ils n'ont porté que sur moi...» Enfin en 1777, l'abbé se dispensait +du voyage de Fontainebleau, à la suite de deux conversations assez +vives, où il exposait à la Reine «qu'elle manquait à son auguste +famille, et qu'elle faisait à ses favorites des confidences dangereuses, +capables de compromettre les serviteurs honnêtes et zélés qui lui +parlaient le langage de la vérité. Au fond de tout ce zèle et sous ces +apparences de désintéressement, on sent des ressentiments très +personnels contre les Polignac, on sent chez l'abbé le dépit de n'être +point, dans l'ombre, le conseiller tout-puissant des volontés de la +Reine.] + +[319: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXI.] + +[320: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par +Soulavie, vol. I.] + +[321: _Mémoires de Weber_, vol. II.] + +[322: _Id._] + +[323: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[324: _Id._] + +[325: _Id._] + +[326: _Mémoires de Rivarol._ Beaudoin, 1824.] + +[327: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXXV.] + +[328: _Journal manuscrit de Hardy._ Bibliothèque nationale, vol. V.] + +[329: _Id._] + +[330: _Id._] + +[331: _Id._] + +[332: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par +Soulavie, vol. I.] + +[333: _Id._, vol. II.] + +[334: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II.] + +[335: Les archives de l'Empire conservent sous des maroquins rouges où +les armes de la Reine se marient aux armes du comte d'Artois: _État des +chasses de l'équipage de la Reine et de Monseigneur le comte d'Artois +pour le sanglier, année 1784.--Chasses du sanglier de la Reine et de +Monseigneur le comte d'Artois, année 1786._ Les chasses avaient lieu à +Versailles, à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Marly et à Rambouillet.] + +[336: _Maximes et pensées d'Antoinette_, 1802.] + +[337:_Lettre autographe_ du duc de Penthièvre. Collection d'autographes +du feu comte de Panisse.] + +[338: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.] + +[339: Recueil des pièces justificatives de l'acte énonciatif des crimes +de Louis Capet. Troisième recueil.] + +[340: _Mémoires d'un voyageur qui se repose_, par Dutens, vol. I.] + +[341: _Chronique scandaleuse_, 1789.] + +[342: _Mémoires de Weber_, vol. I.--_Mémoires de Mme Campan_, vol. I. +Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck. +Introduction.] + +[343: _Mémoires historiques et politiques par Soulavie_, vol. VI.] + +[344: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XIV.] + +[345: _Maximes et pensées de Louis XVI._--Correspondance de +Louis-Philippe d'Orléans publiée par le C. R. 1800.] + +[346: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la +Marck._ Introduction.] + +[347: _Mémoires du comte de Tilly_, vol. I.] + +[348: _Chronique scandaleuse_, n. 18.] + +[349: _Journal de la cour et de la ville_, 5 décembre 1790.] + +[350: _Ibid._, 5 juillet 1791.] + +[351: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.] + +[352: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. VI.] + +[353: _Id._] + +[354: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. III.] + +[355: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. IV.] + +[356: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la +Marck_. Introduction.] + +[357: Catalogue de lettres autographes du comte Georges Esterhazy, mars +1857.] + +[358: _Marie-Antoinette_, _Joseph II_, _und Léopold II_, von d'Arneth. +Leipsig, 1866.] + +[359: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[360: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la +Marck_. Introduction.] + +[361: + +État de la maison de la Reine en 1789. + Chef de conseil et surintendante. +1775. Mme la princesse de Lamballe. + Dame d'honneur. +1775. Mme la princesse de Chimay. + Dame d'atours. +1781. Mme comtesse d'Ossun. + Dames du palais. +1740. Mme la marquise de Talleyrand. +1763. Mme la comtesse d'Adhémar. +1797. Mme la duchesse de Duras. +1771. Mme la duchesse de Luxembourg. +1775. Mme la duchesse de Luynes. +1775. Mme la marquise de la Roche-Aymon. +1778. Mme la princesse d'Henin. +1781. Mme la princesse de Berghes. +1781. Mme la duchesse de Fitz-James. +1782. Mme la comtesse de Polastron. +1784. Mme la comtesse de Juigné, surnuméraire. +1784. Mme la vicomtesse de Castellane. +1786. Mme la princesse de Tarente. +1788. Mme la comtesse de Gramont. +1788. Mme la comtesse de Maillé. +1789. Mme la duchesse de Saulx-Tavannes, honoraire. +] + +[362: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte +de la Marck_. Introduction.] + +[363: _Mémoires sur la vie et le caractère de madame la duchesse +de Polignac_, par la comtesse Diane de Polignac. Hambourg, +1796.] + +[364: Lettre autographe communiquée par M. Chambry, et publiée +pour la première fois par nous.] + +[365: Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquis +de Flers, et publiée pour la première fois par nous.] + +[366: Catalogue d'autographes, du 1er avril 1844.] + +[367: Mémoires sur la vie de la duchesse de Polignac.] + +[368: Catalogue d'autographes, du 1er avril 1844.] + +[369: Lettre autographe signée, communiquée par M. le +marquis de Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.] + +[370: _Journal de la cour et de la ville_, 2 juin 1791.] + +[371: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, 1814, vol. I.] + +[372: _Journal de la cour et de la ville_, 4 octobre 1790.] + +[373: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[374: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n. 13.] + +[375: _Mémoires de Rivarol.--Histoire de la Révolution de +France pendant les dernières années de Louis XVI_, par Bertrand +de Molleville, an IX, vol. II.] + +[376: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[377: _Mémoires de Rivarol.--Histoire de Marie-Antoinette_, +par Montjoye, vol. I.] + +[378: _Histoire de la Révolution de France_, par Bertrand de +Molleville, vol. I.] + +[379: _Mémoires de Rivarol._] + +[380: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.--_Mémoires de Rivarol._] + +[381: _Mémoires de Rivarol._] + +[382: _Journal de la cour et de la ville_, 11 avril 1790.] + +[383: _Ibid._, 1er mai 1790.] + +[384: _Journal de la cour et de la ville_, +10 mai 1790.] + +[385: _Journal de la cour et de la ville._] + +[386: _Considérations sur les principaux évènements de la +Révolution française_, par Mme de Staël, 1812.] + +[387: _Le château des Tuileries_, par P. J. A. R. D. E. Paris, Lerouge, +1807, vol. I.] + +[388: _Considérations sur les principaux événements de la Révolution +française_, par Mme de Staël.] + +[389: Mémoires sur la vie et le caractère de madame la duchesse +de Polignac, par la comtesse Diane de Polignac. Hambourg, +1796.] + +[390: La Reine écrit le 12 août à la duchesse de Polignac: +«... _Ma santé est assez bonne, quoique nécessairement un peu +affoibli par tous les choques continuels qu'elle éprouve. Nous +ne sommes entouré que de peines, de malheurs et de malheureux,--sans +compter les absences. Tout le monde fuie, et +je suis encore trop heureuse de penser que tous ceux qui +m'intéressent sont éloigniez de moi. Aussi je ne vois personne, +et je suis toute la journée seule chez moi. Mes enfant font +mon unique ressource..._» (Lettre tirée des papiers de la famille +du duc de Polignac, citée avec l'orthographe textuelle +par M. Feuillet de Conches.)] + +[391: Nous devons la communication de ce bien précieux +document, trouvé le 10 août, aux Tuileries, chez madame de +Tourzel, et publié par nous sur copie, à l'obligeance de M. Ch. +Alleaume. Quelque respect que nous ayons pour les +susceptibilités des familles, nous n'avons pas cru devoir supprimer +les noms propres de la seconde partie de cette instruction. +Le jugement de Marie-Antoinette sur la maison de ses enfants, +à la date du 24 juillet 1789, appartient désormais, et tout +entier, à l'histoire. Au reste, il est permis de rappeler de ce +jugement, jugement d'une heure et d'un jour dans la +Révolution, que le cœur de la Reine a dû modifier depuis, selon les +dévouements.] + +[392: Lettre autographe signée, communiquée par M. le +marquis de Flers et publiée pour la première fois par nous. Nous +avons cru devoir respecter l'orthographe des lettres de la +Reine dont nous avons eu communication. Il n'est pas besoin +de rappeler ici que l'orthographe n'entrait point dans l'éducation +du dix-huitième siècle. Voir tous les autographes du temps, +et consulter Dutens, _Mémoires d'un voyageur qui se repose_, +sur l'orthographe des lettres de Voltaire.] + +[393: _Le château des Tuileries_, 1802.] + +[394: _Journal de la cour et de la ville_, 12 février 1791.] + +[395: _Histoire de la Révolution de France_, par Bertrand de +Molleville.] + +[396: _Mémoires de Mme Campan_.] + +[397: _Journal de la cour et de la ville_, 9 mai 1790.--Fondatrice +de la Société des dames de la Charité maternelle, la +Reine entrait dans tous les détails et dans l'examen de tous +les moyens qui pouvaient soulager les pauvres, elle chargeait +dix dames de distribuer 1,600 francs par mois en nourriture et +en chauffage dans toutes les paroisses de Paris. Elle ajoutait +à cette somme 1200 livres destinées aux couvertures et vêtements +des malades. Elle autorisait les dames de la Charité +maternelle à donner des layettes à trois cents mères pendant +les trois mois de l'hiver (_Étrennes de la vertu pour l'année_ 1792. +Paris. Savoye).] + +[398: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, vol. II.] + +[399: _Mémoires de la duchesse de Polignac_, par la comtesse de +Polignac.] + +[400: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte +de la Marck_, publiée par A. de Bacourt, vol. I.] + +[401: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte +de la Marck_.] + +[402: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte +de la Marck_, vol. I.] + +[403: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte +de la Marck._--Pièces justificatives des crimes commis par +le ci-devant Roi. Second recueil, 1er cahier.] + +[404: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte +de la Marck._--Cet été de 1790, était la dernière villégiature +de la Reine à Saint-Cloud. Elle écrivait au mois de mai 1790 à +Léopold II: + +«_... Notre santé à tous se soutient bonne; grâce à Dieu, +c'est un miracle au milieu des peines d'esprit et des scènes +affreuses, dont tous les jours nous avons le récit et dont +souvent nous sommes les témoins. Je crois qu'on va nous laisser +profiter du beau temps, en allant quelques jours à Saint-Cloud +qui est aux portes de Paris. Il est absolument nécessaire pour +nos santés de respirer un air plus pur et plus frais, mais nous +reviendrons souvent ici. Il faut inspirer de la confiance à ce +malheureux peuple; on cherche tant à l'inquiéter et à +l'entretenir contre nous. Il n'y a que l'excès de la patience et la +pureté de nos intentions qui puissent le ramener à nous; il +sentira tôt ou tard, combien pour son propre bonheur, il doit +tenir à un seul chef, et quel chef encore! celui qui, par l'excès +de sa bonté, et toujours pour leur rendre le calme et le +bonheur, a sacrifié ses opinions, sa sûreté et jusqu'à sa liberté. +Non, je ne puis croire, que tant de maux, tant de vertus ne +soient pas récompensés un jour.» (Marie-Antoinette, Joseph II, +und Leopold II,_ von d'Arneth. Leipsig, 1866.)] + +[405: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[406: _Gazette de Paris,_ 20 janvier, 27 mars, 22 avril 1791.] + +[407: _Éloge historique de Mme Élisabeth de France,_ par +Ferrand. Paris, 1824.] + +[408: _L'Orateur du peuple,_ vol. V.] + +[409: _Récit de Madame._] + +[410: _Journal de la cour et de la ville,_ 29 juin 1791.] + +[411: _Mémoires de Mme Campan,_ vol. II] + +[412: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n°99.] + +[413: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[414: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[415: _Éloge de Mme Élisabeth de France_, par Ferrand, 1814.] + +[416: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[417: _Journal de la cour et de la ville_, 1er août 1791.] + +[418: _Éloge de Mme Élisabeth de France_, par Ferrand.] + +[419: _Révolution de Paris_, n° 110.] + +[420: _L'Orateur du peuple_, n° 43.] + +[421: _Ibid._, n° 53.] + +[422: Pièces imprimées d'après le décret de la Convention nationale. +Tome Ier. Troisième recueil.] + +[423: _Mémoires du marquis de Paroy_. Revue de Paris, 1836.] + +[424: Nous croyons devoir donner ici la liste des personnes composant +la maison de la Reine, avec le chiffre de leurs gages, au +10 août, publiée pour la première fois par nous d'après un manuscrit +conservé aux Archives nationales. + + «_Arriéré dû au 10 août 1792 aux personnes employées dans la + maison de la ci-devant Reine_. + + «Jublin, procureur général; gages 1,800.--Beauvillier, femme de la + Roche-Aymon (Bernardine), dame du palais; gages, 6,000.--De + Saulx-Tavanes de Castellane (Gabrielle-Charlotte-Éléonore), dame du + palais; gages 6,000.--Bertaut de Chimeaux, femme Bibaut de Misery + (Julie-Louise), première femme de chambre; gages 18,042-50.--Noll, + veuve Thibault (Marie-Élisabeth), première femme de chambre, gages, + 18,042-50.--Génet, femme Bertholet-Campan + (Jeanne-Louise-Henriette), première femme de chambre; + 6,415.--Quelpée La Borde, femme Regnier de Jarjayes, femme de + chambre, 7,915.--Dehagues d'Hautecourt (Marie-Marguerite), femme de + chambre, 3,415.--Lhonnelet, femme Malherbe, femme de chambre, + 3,315.--Génet, femme Auguié, femme de chambre, 3,715.--Deshayes, + femme Terrasse-Desmareilles, femme de chambre 3,715.--Collignon, + femme Gougenod, femme de chambre, 3,715.--Saint-Aubin, femme Le + Vacher, femme de chambre, 2,515.--Démarolles, _id._, + 2,515.--Dumoutier, _id._, 1,800.--Champion, huissier ordinaire de + la chambre, 3,125.--Hollande, garçon de chambre, 7,975-10.--Bazin, + garçon de la chambre, 3,055-10.--Galland, valet de garde-robe, + 1,507.--Schultez, tailleur.--Bonnefoi Duplan, garde-meuble + ordinaire de la chambre, 2,275. Tapissier de la chambre, 2,662. + Lavandier du linge du corps, 2,720. Supplément de traitement, + 6,000.--Mollin, maître d'hôtel de la table du premier médecin, + 5,261.--Vicq d'Azir premier médecin de la reine, + 11,773-8.--Chavignat, chirurgien du corps, 10,016.--Leger, + chirurgien ordinaire, 4,728.--Vermond, accoucheur, 1,200.--Soyer, + secrétaire en la chancellerie, 500.--Tramcourt, secrétaire de la + chambre, 1,500.--Beauvillain, secrétaire des bouche et commun, + 4,953.--Pigousse-Menoger, premier commis du secrétariat, + 2,650.--Bardet, premier commis du contrôle, 2,700.--Braud, femme + Jousselin, brodeuse, 800.--Depeaux, femme Cameau, porte-chaise + d'affaires, 1,500.--Saint-Hilaire, monteuse de bonnets, + 1,200.--Baucher, femme Chauvin, employée au blanchissage du linge + du corps, 200.--Dromard, femme Taitarat, baigneuse, 1,800.--Collas, + femme Strèle, chargée du gros ouvrage de la chambre, + 379-6.--Lasséré, femme Guérin, chargée du linge du corps, + 600.--Binart, femme Hinet, femme pour le linge, 400.--Noël, valet + de chambre ordinaire pour le jeu, 1,200.--Bonnet, garçon de + garde-robe, 1,637.--Henry, frotteur des appartements, + 985-10.--Strèle, ayde-frotteur, 1,200.--Pelloux, garçon des feux, + 1,500;--Dupin-Hardy, femme la Brousse, musicienne de la Reine, + 2,800.--Menet-Regnier, prévost de danse de la ci-devant Reine, + 2,800.--Soyer, jardinier fleuriste, 120.--Dumont dite Dérouvillé, + musicienne de la Reine, 2,400.--Bellet, garçon du gobelet, + 600.--Briant, maître à danser des pages, 727-10.--Ciolli, maître à + voltiger, 600.--Bandieri de Laval, maître à danser de la Reine, + 1,000.--Emengard-Beauval, femme Fresul-Boursaud, femme de chambre, + 900.--Guiot, chapelain, 622,5.--Binard, ouvrier en linge, 400.--De + Georges, huissier de la chambre, 4,015.» +] + + +[426: _Ibid._] + +[427: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[428: _Journal de la cour et de la ville_, 15 août 1790.] + +[429: _Journal de la ville et de la cour_, 9 novembre 1790.] + +[430: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la +Marck_. Introduction.] + +[431: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[432: Histoire vraie.] + +[433: Catal. of autograph. letters Donnadieu. _Picadilly_, 1851.] + +[434: Le Quérard, juin 1856.] + +[435: Lettres autographe signée, communiquée par M. le marquis de +Biencourt et publiée pour la première fois par nous.] + +[436: Catalogue d'autographes la Jarriette.] + +[437: Correspondance secrète de Marie-Antoinette avec Léopold II, Burke +et autres personnages étrangers (conservée aux Archives générales de +l'Empire). _Revue rétrospective_, 2e série, vol. I et II.] + +[438: Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'Empereur, à M. le +prince de Kaunitz. _Revue rétrospective_, 2e série, vol. I.] + +[439: Réflexions de M. Burke pour être envoyées à la Reine de France, +extraites par le comte de Mercy. _Revue rétrospective_, 2e série, vol. +I.] + +[440: Marie-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau, 26 août 1792. _Revue +rétrospective_, 2e série, vol. I.] + +[441: Marie-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau. _Revue +rétrospective_, 2e série, vol. I.] + +[442: Le comte de la Marck au comte de Mercy, 28 septembre 1791. _Revue +rétrospective_, 2e série, vol. II.] + +[443: Le Roi.] + +[444: Marie-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau. _Revue +rétrospective_, 2e série, vol. I.] + +[445: Lettre autographe signée, communiquée par M... et publiée ici pour +la première fois.] + +[446: Lettre autographe de Marie-Antoinette, publiée pour la première +fois par nous. _Armoire de fer._ Archives de l'Empire.] + +[447: _Mémoire_ joint à la lettre de Marie-Antoinette à Léopold II. +_Revue rétrospective_, 2e série, vol. II.] + +[448: Dans une réponse de l'empereur Léopold au Mémoire de la Reine, +conservée aux Archives de l'Empire, nous lisons les passages suivants: +«Les imperfections de la nouvelle Constitution française rendent +indispensable d'y acheminer des modifications _pour lui assurer une +existence solide et tranquille_; l'Empereur applaudit à cet égard à la +sagesse des bornes que Leurs Majestés très chrétiennes mettent à leurs +désirs et à leurs vues. + +«Les objets compris dans ce plan: lier la Constitution avec les +principes fondamentaux de la monarchie; _conserver au trône sa dignité +et la convenance nécessaire pour obtenir le respect et l'obéissance aux +lois; assurer tous les droits, accorder tous les intérêts_, et regardant +comme objets accessoires les formes du régime ecclésiastique, judiciaire +et féodal, rendre toutefois à la Constitution dans la noblesse, _un +élément politique qui lui manque_, comme une partie intégrante de toute +monarchie. Les points d'amendement renferment tout ce qu'il est +nécessaire de vouloir, possible d'exécuter avec stabilité.»] + +[449: M. de Mercy.] + +[450: Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquis de +Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.] + +[451: Lettre autographe signée, communiquée par M. Chambry, et publiée +pour la première fois par nous.] + +[452: Copie de lettre autographe communiquée par M. le marquis de +Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.] + +[453: Le comte de la Marck au comte de Mercy. _Revue rétrospective_, 2e +série, vol. II.] + +[454: Lettre à madame de Bombelles. _Éloge historique de Madame +Élisabeth_, par Ferrand. Paris, 1814.] + +[455: Lettre à Mme de Raigecourt. _Éloge historique de Madame +Élisabeth._] + +[456: Le Roi.] + +[457: Le comte d'Artois.] + +[458: La Reine.] + + +[459: Lettre à Mme de Raigecourt. _Éloge de Madame Élisabeth_, par +Ferrand.] + +[460: Pièces justificatives sur les évènements du 20 juin 1792. +Déclaration du sieur Lecrosnier.] + +[461: Rapport du chef de la deuxième légion.] + +[462: _Le cri de la douleur ou journée du 20 juin_, par l'auteur du +_Domine salvum fac regem_.] + +[463: Déclaration du sieur Guibout.] + +[464: Rapport de l'évènement arrivé aux Tuileries le 20 juin 1792.] + +[465: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[466: _Le cri de douleur._] + +[467: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[468: Copie du rapport du chef de la quatrième légion (Mandat).] + +[469: Pièces justificatives. Rapport de l'évènement.] + +[470: _Le cri de douleur._] + +[471: _Histoire de Marie-Antoinette_ par Montjoye vol. II.] + +[472: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[473: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[474: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[475: _Histoire de la Révolution de France_, par Bertrand de Molleville, +vol. VII.] + +[476: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[477: _Mémoires secrets et universels sur les malheurs et la mort de la +Reine de France_, par Lafont d'Ausonne.] + +[478: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[479: _Ibid._] + +[480: _Journal de la cour et de la ville_, 20 mars 1792.] + +[481: _Mémoire de Mme Campan_, vol. II.] + +[482: _Louis XVII_, par A. de Beauchesne, 1853, vol. I.] + +[483: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[484: Rapport à M. d'Hervilly, le 8 août 1792; huitième recueil des +Pièces justificatives de l'acte énonciatif des crimes de Louis Capet, +réunies par la commission des Vingt et un.] + +[485: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[486: _Mémoires secrets et universels sur la Reine de France_, par +Lafont d'Ausonne.] + +[487: _Mémoires inédits du comte de la Rochefoucauld_, cités par M. de +Beauchesne dans _Louis XVII_.] + +[488: _Mémoires secrets et universels_, par Lafont d'Ausonne.] + +[489: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[490: Lettre de M. d'Aubier ci-devant gentilhomme de la chambre du roi +Louis XVI, à M. Mallet du Pan. _Histoire de la Révolution de France_, +par Bertrand de Molleville, vol. IX.] + +[491: _Chronique de cinquante jours_, du 20 juin au 10 août 1792, par +Rœderer. 1832.] + +[492: _Mémoires secrets et universels_, par Lafont d'Ausonne.] + +[493: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[494: _Chronique de cinquante jours_.] + +[495: Lettre de M. d'Aubier.] + +[496: _Mémoires inédits du comte François de la Rochefoucauld_.] + +[497: Lettre de M. d'Aubier.] + +[498: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[499: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.] + +[500: Lettre de M. d'Aubier.] + +[501: _Ibid._] + +[502: Nous avons dit de combien de misérables griefs les entours du duc +d'Orléans avaient nourri son inimitié contre la Reine. Une curieuse +lettre, écrite sept jours après l'incarcération de la famille royale, va +montrer ce que peuvent avoir ajouté à cette inimitié des jalousies de +femme. Le lecteur y trouvera en même temps une chronique intime du 10 +août, et un coin de l'histoire morale de la Révolution. Cette lettre, +publiée par nous pour la première fois et dont nous devons la +communication à M. Niel, est de la comtesse de Buffon, dont on connaît +les relations avec le duc d'Orléans. Elle est adressée à Lauzun, qui +était allé prendre à Strasbourg le commandement de l'armée du haut Rhin. + + «Paris, ce 20 août 1792. + +«Je vous ai promis de tous donner de mes nouvelles, même de remplir +trois ou quatre pages en votre faveur. Comme voicy le moment ou chacun +est plus scrupuleux de tenir ce qu'il promet, je vais commencer mon +récit, et ne parlerai de vous, de moi et de nos amis communs qu'après +vous avoir donné un extrait fidèle des différents événements de la +capitale. + +«Les chevaliers du poignard, faible soutien de Louis XVI, après avoir +été les uns pris et renfermés, les autres tués, les autres se +claquemurant pour se rendre introuvable, ont encore eu la douleur de +voir ou de savoir que Ton a mis leur gros chef au Temple,--ou il est +avec sa femme, sa fille et le prince royal, plus Madame Élisabeth.--On +n'entre dans la tour qu'avec une permission de M. Petion.--Si nous +connoissions de l'esprit au Roy, nous pourrions prendre son insouciance +pour du courage.--Il se promène dans son jardin, en calculant combien de +pieds quarrés en tel sens ou en tel autre; il mange et boit bien,--et +joue au ballon avec son fils. La Reine est moins calme, dit-on; elle n'a +depuis hier aucune dame auprès d'elle. Mesdames de Lamballe, Tarente, +Saint-Aldegonde, Tourzel, encore deux autres dont je n'ai pu savoir le +nom, ont été transférées à la Force.--Il y a, selon le relevé des +sections de Paris, six mille cinq cents personnes de péris dans la +journée du 10.--Le complot de la cour était atroce et gauche comme à +l'ordinaire; il faut avouer que nous avons une étoile préservatrice et +qu'avec bien de l'argent, bien des ruses, bien des moyens, ils ont +toujours si fort précipités leurs projets que le succès qu'ils +attendoient a toujours été pour nous; les plus enragés aristocrates sont +furieux contre le Roy, de ce qu'ils se sont laissés couper le col pour +lui, et que bravement il s'en est allé trouver les députés; trop heureux +que l'assemblée ait bien voulu lui permettre de dormir et de manger au +milieu d'elle.--On assure qu'il y a quatre mille personnes d'arrettés et +compromise plus ou moins dans cette malheureuse affaire. On doit demain +guillotiné au Carousel.--On affirme que MM. de Poix et de Laporte seront +les premiers.--On cherche partout, MM. de Narbonne, Baumetz et du +Chatelet; ils sont dans Paris, et c'est la crainte qu'eux et d'autres +que l'on ne veut pas laisser aller, ne partent que l'on ne délivre aucun +passeport.--Au milieu de ces arrestations Paris est calme pour ceux qui +ne tripotent point.--J'oubliois de vous dire que madame d'Ossun est à +l'Abbaye.--Celles qui sont à la Force ne savent point pour combien de +temps, et la ci-devant princesse (de Lamballe) est sant femme de +chambre, elle se soigne elle-même; pour une personne qui se trouve mal +devant un _oumard_ en peinture c'est une rude position. On ne voit pas +une belle dame dans les rues; je roule cependant avec mon cocher qui +chatouille les lanternes de Paris avec son chapeau.--J'ai été hier à +l'Opéra; les aboyeurs étaient occupés de mon seul service; j'avois le +vestibule pour moi, et Roland mon domestique faisoit la promenade +solitairement dans le couloir; cependant la salle était pleine.--Vous +scavez par les papiers les choses dont je ne vous parle pas.--Vous avez +sans doute sçu que Sulau a été expédié dans l'affaire du 10. On courre +après M. Lafayette. Je ne sais s'il se défendra avec une partie de son +armée, ou s'il sera ramené à Paris: voilà encore un événement marquant, +mais que j'ignore.--La fourberie de ce général prouvera en faveur du +plus franc et des moins ambitieux des citoyens _notre ami Philippe_. + +Vous savés que lorsque M. Lukner a appris le decret de suspension, il a +dit: _Sacretié, moi ché si jacobi!_ pourvu que M. Lafayette n'ait pas eu +le temps de travailler sa façon de penser. Il y a une dame de la rue du +Bac, qui avoit les yeux _culottes de velours noirs_, disoit son +beau-frère, qui a assuré notre ami qu'elle n'osait respirer et qu'elle +mourrait de peur; elle est fort drôle, dit-on dans sa frayeur, quoique +n'ayant rien qui l'agite personnellement, mes ses amis, _elle n'en peut +respirer_. + +C'est un plaisir avec vous. Je vous ai voué il y a longtemps, et pour +deux, amitié, reconnaissance et un tendre intérêt, je vous désire du +bonheur, des succès, de la santé et de l'argent. + + «C. B. + +«Je me porte à merveille.--J'espère tout de cette crise pour le bonheur +et la santé de mon ami.--On n'en parle pas même en bien.--C'est très +heureux, il a je crois, une conduite parfaite, et j'espère qu'un jour on +saura l'apprécier. + +«Tous ses ingrats amis sont dans un moment de presse pénible; il y en a +bien quelques-uns qui ont eu la bassesse de chercher à se rattacher à +lui.--Nous sommes bien _bon_ mais pas _bete_. Charles Lameth est pour +sure arrêté à Barentin: M. de Liancourt s'est sauvé par le Havre. + +«Monseigneur a reçu votre lettre par laquelle vous nous aprenés que vous +allés à Strasbourg.»] + +[503: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par +François Hüe.] + +[504: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par +François Hüe.] + +[505: _Mémoires de Weber concernant Marie-Antoinette_, vol. II.] + +[506: _Maximes et pensées de Louis XVI, et d'Antoinette._] + +[507: _Quelques souvenirs de notes sur mon service au Temple_, par M. +Lepitre. Paris. Nicolle, 1817.] + +[508: _Récit des événements arrivés au Temple, par Mme Royale, fille du +Roi, à la suite du journal de Cléry._ Paris. Baudouin, 1825.] + +[509: _Dernières années_, par Hüe.] + +[510: _Journal de Cléry._] + +[511: _Dernières années_, par Hüe.--_Journal de Cléry._] + +[512: _Dernières années_, par Hüe.] + +[513: _Ibid._] + +[514: _Six journées passées au Temple_, par Moille. Paris, Dentu, 1820.] + +[515: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[516: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[517: _Dernières années_, par Hüe.] + +[518: _Journal de Cléry._] + +[519: _Récit de Madame._] + +[520: _Dernières années_, par Hüe.] + +[521: _Six journées au Temple_, par Moille.] + +[522: _Six journées au Temple_, par Moille.] + +[523: _Récit de Madame._] + +[524: _Dernières années_, par Hüe.] + +[525: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[526: _Journal de Cléry._--_Dernières années_, par Hüe.] + +[527: _Journal de Cléry._] + +[528: _Dernières années_, par Hüe.] + +[529: _Journal de Cléry._] + +[530: _Six journées passées au Temple_, par Moille.] + +[531: _Dernières années_, par Hüe.] + +[532: _Journal de Cléry_.] + +[533: _Récit de Madame_.] + +[534: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale à la +tour du Temple_, recueillis par M. de Turgy à la suite des _Mémoires +historiques_, per Eckard. 3e édition. Paris, 1818.] + +[535: _Journal de Cléry_.] + +[536: _Ibid._] + +[537: _Journal de Cléry_.] + +[538: _Dernières années_, par Hüe.] + +[539: _Journal de Cléry_.] + +[540: _Ibid._] + +[541: _Ibid._--_Récit de Madame_.] + +[542: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis +XVI_, pour servir de supplément aux _Mémoires de Cléry_.] + +[543: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[544: _Archives nationales, Louis XVII_, par M. de Beauchesne, n° VII.] + +[545: _Journal de Cléry_.] + +[546: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[547: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[548: _Journal de Cléry_.] + +[549: _Récit de Madame_.] + +[550: _Louis XVII_, par A. de Beauchesne, vol. I.] + +[551: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette_.] + +[552: _Catalogue de lettres autographes_ du 12 mars 1855.] + +[553: _Détention de Louis XVI et de sa famille au Temple. Revue +rétrospective_, 2e série, vol. IX.] + +[554: _Journal de Cléry._] + +[555: _Récit de Madame._] + +[556: Récit de Madame.] + +[557: _Quelques souvenirs par Lepitre._] + +[558: _Journal de Cléry._] + +[559: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[560: _Journal de Cléry._] + +[561: _Mémoires de l'abbé Edgeworth de Firmont recueillis_ par Sidney +Edgeworth. Paris, Gide, 1817.] + +[562: _Journal de Cléry._] + +[563: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[564:_Récit de Madame._ ] + +[565: _Journal de Cléry._] + +[566: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[567: Demandes de Marie-Antoinette à la Commune de Paris, avec les +arrêtés que la Commune a pris sur ses demandes. De l'imprimerie de la +_Feuille de Paris._] + +[568: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_ (2e partie, 1793), +n° 28.] + +[569: _Récit de Madame._] + +[570: _Mémoires sur Louis XVII,_ par Eckard.] + +[571: _Mémoires_ de M. le baron Goguelat. Précis des tentatives qui ont +été faites pour arracher la Reine à la captivité du Temple. Paris, +Baudouin, 1813.] + +[572: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale,_ par +M. de Turgy.] + +[573: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire,_ 1793, 2e série, +n° 96 et 97. Affaires de Michonis et autres.--_Mémoires sur Louis XVII,_ +par Eckard.--_Quelques souvenirs,_ par Lepitre.--_Six jours passées au +Temple,_ par Moille.] + +[574: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[575: La femme Tison.] + +[576: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.] + +[577: _Fragments historiques_, par Turgy.] + +[578: _Dernières années_, par Hüe.] + +[579: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[580: _Mémoires_ de M. de Goguelat.] + +[581: _Ibid._] + +[582: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[583: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[584: _Récit de Madame._] + +[585: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[586: _Mémoires_ de M. de Goguelat.] + +[587: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.] + +[588: _Fragments historiques_, par M. de Turgy.] + +[589: _Ibid._] + +[590: Rapport fait au nom des comités réunis de salut public et de +sûreté générale sur la conspiration de Batz, par Élie +Lacoste.--_Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[591: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard. Pièces justificatives, 6, +7, 8 et 9.] + +[592: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note II.] + +[593: _Mémoires historiques sur Louis XVII._] + +[594: _Fragments_ de M. de Turgy.--_Récit de Madame._] + +[595: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[596: _Récit de Madame._] + +[597: _Fragments_ de M. de Turgy.] + + + +[598: _Récit de Madame._] + +[599: _Ibid._] + +[600: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_, 1793. 2e partie, +n° 25.] + +[601: _Récit de Madame._] + +[602: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis +XVI._ Paris, chez les marchands de nouveautés.] + +[603: _Récit de Madame._] + +[604: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--Le +_Martyre de la Reine de France_, 1822, dit que la Reine fut d'abord +gardée quelques jours dans le logement de Richard, puis dans une pièce +commode. La brochure raconte une visite des administrateurs de la police +à la date du 8 septembre, qui privent Marie-Antoinette du service de la +citoyenne Florel, et prennent le 11 septembre l'arrêté suivant: «Un +nouveau local servira ce jour même à la détention de la veuve Capet. +Elle sera placée dans une chambre basse faisant partie de la pharmacie +de la prison; le pharmacien Antoine Lacour enlèvera de ce local les +boiseries et les vitres qui en dépendent; la grande croisée qui donne +sur la cour des femmes sera bouchée par une tolle de fer jusqu'au +cinquième barreau de travers; le surplus de ladite croisée sera grillé +en mailles très serrées; la seconde fenêtre sera condamnée en totalité +par une forte tolle en fer; la petite ouverture sur le corridor sera +bouchée en maçonnerie ainsi que la gargouille qui existe pour +l'écoulement des eaux. Deux portes de forte épaisseur seront établies et +toutes les deux seront garnies de fortes serrures de sûreté et de deux +verrous à l'extérieur. La veuve Capet restera dans ce local jusqu'à ce +qu'il en soit autrement ordonné.»] + +[605: Archives de l'Empire.] + +[606: Archives nationales. _Revue rétrospective_, 2e série, vol. II.] + +[607: Quand la mort s'approcha de la Reine, cette torture eut comme une +pudeur. Du linge fut accordé à celle qu'on appelait «la veuve Capet». +Nous trouvons le témoignage de ce reste d'humanité dans ce document +funèbre et glacial, conservé aux Archives de l'Empire et publié par nous +pour la première fois. + +_Du 26 du premier mois de l'an second de la République._ + +«Est comparu le citoyen Bault, concierge de la maison de justice de la +Conciergerie, accompagné de deux gendarmes et de l'officier du poste, +lequel a déclaré: Dans la chambre ci-devant occupée par la veuve de +Louis Capet, décédée le jour d'hier, se sont trouvés les effets dont la +description suit: +«Tous ses ingrats amis sont dans un moment de presse pénible; il y en a +bien quelques-uns qui ont eu la bassesse de chercher à se rattacher à +lui.--Nous sommes bien _bon_ mais pas _bete_. Charles Lameth est pour +sure arrêté à Barentin: M. de Liancourt s'est sauvé par le Havre. + +«Monseigneur a reçu votre lettre par laquelle vous nous aprenés que vous +allés à Strasbourg.»] + +[503: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par +François Hüe.] + +[504: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par +François Hüe.] + +[505: _Mémoires de Weber concernant Marie-Antoinette_, vol. II.] + +[506: _Maximes et pensées de Louis XVI, et d'Antoinette._] + +[507: _Quelques souvenirs de notes sur mon service au Temple_, par M. +Lepitre. Paris. Nicolle, 1817.] + +[508: _Récit des événements arrivés au Temple, par Mme Royale, fille du +Roi, à la suite du journal de Cléry._ Paris. Baudouin, 1825.] + +[509: _Dernières années_, par Hüe.] + +[510: _Journal de Cléry._] + +[511: _Dernières années_, par Hüe.--_Journal de Cléry._] + +[512: _Dernières années_, par Hüe.] + +[513: _Ibid._] + +[514: _Six journées passées au Temple_, par Moille. Paris, Dentu, 1820.] + +[515: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[516: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[517: _Dernières années_, par Hüe.] + +[518: _Journal de Cléry._] + +[519: _Récit de Madame._] + +[520: _Dernières années_, par Hüe.] + +[521: _Six journées au Temple_, par Moille.] + +[522: _Six journées au Temple_, par Moille.] + +[523: _Récit de Madame._] + +[524: _Dernières années_, par Hüe.] + +[525: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[526: _Journal de Cléry._--_Dernières années_, par Hüe.] + +[527: _Journal de Cléry._] + +[528: _Dernières années_, par Hüe.] + +[529: _Journal de Cléry._] + +[530: _Six journées passées au Temple_, par Moille.] + +[531: _Dernières années_, par Hüe.] + +[532: _Journal de Cléry_.] + +[533: _Récit de Madame_.] + +[534: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale à la +tour du Temple_, recueillis par M. de Turgy à la suite des _Mémoires +historiques_, per Eckard. 3e édition. Paris, 1818.] + +[535: _Journal de Cléry_.] + +[536: _Ibid._] + +[537: _Journal de Cléry_.] + +[538: _Dernières années_, par Hüe.] + +[539: _Journal de Cléry_.] + +[540: _Ibid._] + +[541: _Ibid._--_Récit de Madame_.] + +[542: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis +XVI_, pour servir de supplément aux _Mémoires de Cléry_.] + +[543: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[544: _Archives nationales, Louis XVII_, par M. de Beauchesne, n° VII.] + +[545: _Journal de Cléry_.] + +[546: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[547: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[548: _Journal de Cléry_.] + +[549: _Récit de Madame_.] + +[550: _Louis XVII_, par A. de Beauchesne, vol. I.] + +[551: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette_.] + +[552: _Catalogue de lettres autographes_ du 12 mars 1855.] + +[553: _Détention de Louis XVI et de sa famille au Temple. Revue +rétrospective_, 2e série, vol. IX.] + +[554: _Journal de Cléry._] + +[555: _Récit de Madame._] + +[556: Récit de Madame.] + +[557: _Quelques souvenirs par Lepitre._] + +[558: _Journal de Cléry._] + +[559: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[560: _Journal de Cléry._] + +[561: _Mémoires de l'abbé Edgeworth de Firmont recueillis_ par Sidney +Edgeworth. Paris, Gide, 1817.] + +[562: _Journal de Cléry._] + +[563: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[564:_Récit de Madame._ ] + +[565: _Journal de Cléry._] + +[566: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[567: Demandes de Marie-Antoinette à la Commune de Paris, avec les +arrêtés que la Commune a pris sur ses demandes. De l'imprimerie de la +_Feuille de Paris._] + +[568: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_ (2e partie, 1793), +n° 28.] + +[569: _Récit de Madame._] + +[570: _Mémoires sur Louis XVII,_ par Eckard.] + +[571: _Mémoires_ de M. le baron Goguelat. Précis des tentatives qui ont +été faites pour arracher la Reine à la captivité du Temple. Paris, +Baudouin, 1813.] + +[572: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale,_ par +M. de Turgy.] + +[573: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire,_ 1793, 2e série, +n° 96 et 97. Affaires de Michonis et autres.--_Mémoires sur Louis XVII,_ +par Eckard.--_Quelques souvenirs,_ par Lepitre.--_Six jours passées au +Temple,_ par Moille.] + +[574: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._] + +[575: La femme Tison.] + +[576: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.] + +[577: _Fragments historiques_, par Turgy.] + +[578: _Dernières années_, par Hüe.] + +[579: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[580: _Mémoires_ de M. de Goguelat.] + +[581: _Ibid._] + +[582: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[583: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.] + +[584: _Récit de Madame._] + +[585: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[586: _Mémoires_ de M. de Goguelat.] + +[587: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.] + +[588: _Fragments historiques_, par M. de Turgy.] + +[589: _Ibid._] + +[590: Rapport fait au nom des comités réunis de salut public et de +sûreté générale sur la conspiration de Batz, par Élie +Lacoste.--_Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[591: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard. Pièces justificatives, 6, +7, 8 et 9.] + +[592: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note II.] + +[593: _Mémoires historiques sur Louis XVII._] + +[594: _Fragments_ de M. de Turgy.--_Récit de Madame._] + +[595: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[596: _Récit de Madame._] + +[597: _Fragments_ de M. de Turgy.] + + + +[598: _Récit de Madame._] + +[599: _Ibid._] + +[600: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_, 1793. 2e partie, +n° 25.] + +[601: _Récit de Madame._] + +[602: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis +XVI._ Paris, chez les marchands de nouveautés.] + +[603: _Récit de Madame._] + +[604: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--Le +_Martyre de la Reine de France_, 1822, dit que la Reine fut d'abord +gardée quelques jours dans le logement de Richard, puis dans une pièce +commode. La brochure raconte une visite des administrateurs de la police +à la date du 8 septembre, qui privent Marie-Antoinette du service de la +citoyenne Florel, et prennent le 11 septembre l'arrêté suivant: «Un +nouveau local servira ce jour même à la détention de la veuve Capet. +Elle sera placée dans une chambre basse faisant partie de la pharmacie +de la prison; le pharmacien Antoine Lacour enlèvera de ce local les +boiseries et les vitres qui en dépendent; la grande croisée qui donne +sur la cour des femmes sera bouchée par une tolle de fer jusqu'au +cinquième barreau de travers; le surplus de ladite croisée sera grillé +en mailles très serrées; la seconde fenêtre sera condamnée en totalité +par une forte tolle en fer; la petite ouverture sur le corridor sera +bouchée en maçonnerie ainsi que la gargouille qui existe pour +l'écoulement des eaux. Deux portes de forte épaisseur seront établies et +toutes les deux seront garnies de fortes serrures de sûreté et de deux +verrous à l'extérieur. La veuve Capet restera dans ce local jusqu'à ce +qu'il en soit autrement ordonné.»] + +[605: Archives de l'Empire.] + +[606: Archives nationales. _Revue rétrospective_, 2e série, vol. II.] + +[607: Quand la mort s'approcha de la Reine, cette torture eut comme une +pudeur. Du linge fut accordé à celle qu'on appelait «la veuve Capet». +Nous trouvons le témoignage de ce reste d'humanité dans ce document +funèbre et glacial, conservé aux Archives de l'Empire et publié par nous +pour la première fois. + +_Du 26 du premier mois de l'an second de la République._ + +«Est comparu le citoyen Bault, concierge de la maison de justice de la +Conciergerie, accompagné de deux gendarmes et de l'officier du poste, +lequel a déclaré: Dans la chambre ci-devant occupée par la veuve de +Louis Capet, décédée le jour d'hier, se sont trouvés les effets dont la +description suit: + +Quinze chemises de toile fine garnies de petite dentelle. +Un mantelet de raz de Saint-Maur. +Deux déshabillés complets de pareille étoffe. +Un fourreau à collet et un jupon de bazin des Indes à grandes rayes. +Deux jupons de bazin à petites rayes. +Cinq corsets de toile fine. +Une robe à collet en toile de coton. +Une camisole à collet de pareille toile. + +_Linges à blanchir._ + +Quatre mouchoirs de batiste. +Un jupon de bazin à petites rayes. +Une serviette. +Une paire de draps. +Deux paires de poches de coton. +Et onze chaufoirs. +Une serviette de toille de coton grise. +Vingt-quatre mouchoirs de batiste. +Six fichus de linon. +Une coiffe de linon. +Deux paires de bas de soye noire. +Une paire de gants aussi de soye noire. +Une paire de bas de filoselle noire. +Une paire de bas de fil. +Une paire de chaussons. +Une paire de crespe. +Un petit fichu de mousseline. +Une autre fichu de crespe. +Six serviettes de batiste. +Une grosse éponge fine. +Une petite corbeille d'osier. +Une paire de souliers neufs. +Et deux paires de vieux. +Une boete à poudre de bois. +Et une houpe de cygne. +Une petite boete de pomade de fer blan. + +«Lesquels effets il a à l'instant déposés au greffe et requis acte dudit +dépot à lui octroyé et a signé avec nous greffier soussigné. + + «Bault, N. D. Fabricius.» +] + +[608: _Récit exact des derniers moments de la captivité de la Reine_, +par la dame Bault. Paris, 1817.] + +[609: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[610: _Le père Duchêne_, n° 268.] + +[611: _Dernières années de captivité_, par Hüe.] + +[612: «Cette pièce se trouve au dépôt du ci-devant Comité de sûreté +générale de la Convention nationale.» _Histoire de Marie-Antoinette_, +par Montjoye, vol. II] + +[613: _Le père Duchêne_, n° 296.] + +[614: _Récit exact_, par la dame Bault.] + +[615: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoie, vol. II.] + +[616: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire._ 4{e} partie, n° +46.] + +[617: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[618: _Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État._ Paris, 1831? vol. +II.] + +[619: Mémoire présenté au Directoire exécutif par le comte Rougeville +sur la dénonciation de l'ex-conventionnel Guffroy. De la Grande-Force, +ce 10 floréal an IV.] + +[620: Jugement rendu par le tribunal criminel révolutionnaire dans +l'affaire Michonis, le 29 brumaire an II de la République.] + +[621: Extrait du second interrogatoire subi par la Reine à la +Conciergerie le 4 septembre 1793. Notice sur J. B. C. Haret-Cléry.] + +[622: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--_Mémoires +sur Louis XVII_, par Eckard.] + +[623: _Récit exact_, par la dame Bault.] + +[624: _Ibid._] + +[625: _Journal des Débats et Décrets_, n° 352.] + +[626: _Affaire de l'ex-conventionnel Courtois_, par Courtois fils. +Paris, Delaunay, 1834.] + +[627:_Journal des Débats et Décrets_, n° 380. + +Je possède le décret rendu par la Convention dont la rédaction est +celle-ci: + +DÉCRET DE LA CONVENTION NATIONALE du 3 octobre 1793, l'an second de la +République française une et indivisible, _qui ordonne le prompt jugement +de la veuve Capet au Tribunal révolutionnaire_. + +La Convention nationale, sur la proposition d'un membre, décrète que le +Tribunal révolutionnaire s'occupera, sans délai et sans interruption, du +jugement de la veuve Capet. + + Visé par l'inspecteur. + + Signé: JOSEPH BECKER. + +Collationné à l'original, par nous président et secrétaires de la +Convention nationale. À Paris, le 4 octobre 1793, l'an second de la +République une et indivisible. Signé L. J. Chartier, président; Pons (de +Verdun) et G. Jagot, secrétaires. + +Au nom de la République, le Conseil exécutif provisoire mande et ordonne +à tous les corps administratifs et tribunaux, que la présente loi ils +fassent consigner dans leurs registres, lire, publier et afficher et +exécuter dans leurs départements et ressorts respectifs; en foi de quoi +nous avons apposé notre signature et le sceau de la République. À Paris, +le quatrième jour du mois d'octobre mil sept cent quatre-vingt-treize, +l'an second de la République une et indivisible. Signé Destournelle. +Contre-signé Gohier. Et scellée du sceau de la République. + + _Certifié conforme à l'original._ + +[628: _Archives nationales_ (Armoire de fer). _Louis XVII_, par de +Beauchesne, vol. II.] + +[629: _La Quotidienne ou la Gazette universelle_, jeudi 17 et vendredi +18 octobre 1793.] + +[630: _Journal universel_, par Audouin, n° 438.] + +[631: _La Quotidienne_, vendredi 18 octobre 1793.] + +[632: Suite du _Journal_ de Perlet, n° 339.] + +[633: _Révélations ou Mémoires inédits de Sénart._ Paris, 1824.] + +[634: Le dossier du Procès de la Reine, conservé aux Archives de +l'Empire, contient la lettre suivante de Fouquier: «L'accusateur public +du Tribunal révolutionnaire est passé pour prendre les pièces seulement +qui ont été trouvées le 25 juin 1791 au château des Tuileries dans +l'appartement de la ci-devant Reine. Comme son jugement est fixé à +demain lundi neuf heures, le C. Baudin l'obligerait beaucoup de lui +envoyer ces pièces demain à sept heures en son cabinet au Palais.»] + +[635: _Archives nationales._] + +[636: _Ibid._] + +[637: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 211.] + +[638: _Journal des Débats et Décrets_, n° 393.] + +[639: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_ (par Clément), +1793, 2e partie, n° 22.] + +[640: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 22 et 23.] + +[641: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_ du n° 22 au n° +33.] + +[642: _Journal des Débats et des Décrets_, n° 393.] + +[643: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II.] + +[644: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 25.] + +[645: Cette réponse textuelle se trouve au n° 25 du _Bulletin du +Tribunal criminel révolutionnaire_ établi au Palais à Paris par la loi +du 10 mars 1793 pour juger sans appel les conspirateurs (2e partie, +1793).] + +[646: _Testament de Marie-Antoinette veuve Capet_. De l'imprimerie du +véritable créole patriote.--Les débats commencèrent à 8 heures du matin, +ils continuèrent sans interruption jusqu'à 4 heures de l'après-midi, +furent suspendus jusqu'à 5 et reprirent jusqu'au lendemain 4 heures du +matin, de manière que sauf, un instant de relâche, ils durèrent environ +_vingt heures consécutives_. (_Note historique sur les procès de +Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth_, par Chauveau-Lagarde, Paris, +1816).] + +[647: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[648: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[649: _Affaire des papiers de l'ex-conventionnel Courtois_ (par Courtois +fils), Paris, Delaunay, 1834.] + +[650: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[651: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 31.] + +[652: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.] + +[653: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 31.] + +[654: _Le Père Duchêne_, n° 298.] + +[655: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.--_Gazette +des tribunaux_ et _Mémorial des corps administratifs et municipaux_, +vol. VIII, 1793.] + +[656: Procès-verbal, _Archives nationales_.] + +[657: Chauveau-Lagarde, dans sa note historique sur le procès de +Marie-Antoinette, dit que la Reine eut comme une surprise du verdict +prononcé par le Tribunal révolutionnaire. Elle traversait la salle ne +paraissant rien voir, rien entendre, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée +contre la barrière où était le peuple. «Là, elle relevait la tête avec +majesté.» Et l'avocat de la Reine admire ce courage se relevant sous le +coup de la plus terrible désillusion.] + +[658: _Le Magicien républicain_ s'exprime ainsi sous la plume du citoyen +Rouy l'aîné, témoin oculaire «..._La procédure fut terminée à 4 heures +et demie du matin par le jugement du Tribunal qui la condamne à la peine +de mort; elle l'a écouté avec beaucoup de sang-froid, et elle est +descendue à la chambre de justice d'un pas aussi léger qu'autrefois, +lorsqu'elle se rendait dans les boudoirs de Saint-Cloud et de Trianon... +Elle remit alors un anneau d'or et un paquet de ses cheveux à l'un de +ses défenseurs pour les donner à une citoyenne nommée Hiary (_sic_), +demeurant à Livry, chez la citoyenne Laborde, qu'elle a dit être son +amie_.» Il s'agit de la boucle de cheveux et des deux anneaux d'or +servant à la Reine de boucles d'oreille et remises par elle à +Tronçon-Ducoudray pour Mme de Jarjayes. + +À propos des deux boucles d'oreilles, disons qu'il existe un grand +nombre de reliques fausses dont la possession a été attribuée à +Marie-Antoinette. Et ici j'élèverai des doutes sur le fameux soulier du +Musée des Souverains, provenant de la succession de M. de +Guernon-Ranville, et ramassé, dit-on, par un homme du peuple au pied de +l'échafaud au moment où la Reine y montait. Nous avons un témoignage de +la surveillance exercée par la police ce jour-là; c'est le procès fait +au gendarme Mingault qui passa au Tribunal révolutionnaire le 25 +vendémiaire de l'an II de la République, pour avoir essuyé sous +l'échafaud quelques gouttes du sang de la victime avec son mouchoir.] + +[659: _Six journées passées au Temple_, par Moille. Paris, Dentre, +1820.] + +[660: _Récit exact_, par la dame Bault.] + +[661: L'original de cette dernière lettre de Marie-Antoinette, +contre-signé Fouquier, Guffroy, Massieu, Legot, Lecointre, est conservé +aux Archives de l'Empire. Son inspection attentive donnerait lieu de +croire que la Reine a été brusquement interrompue au dernier mot... Par +quoi? ou par qui?] + +[662: _Récit exact_, par la dame Bault.] + +[663: _Six journées au Temple_, par Moille.] + +[664: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. I.] + +[665: _Ibid._, vol. II.] + +[666: _Mémoires au Roi sur l'imposture et le faux matériel de la +Conciergerie_. Paris, 1825.] + +[667: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 210.] + +[668: _Ibid._] + +[669: _Six journées au Temple_, par Moille.] + +[670: _Ibid._] + +[671 _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.] + +[672: _Le Père Duchêne_, n° 290.--«La plus grande joie de toutes les +joies du père Duchêne, après avoir vu de ses propres yeux la tête du +_Veto_ femelle séparée de son f... col de grue.»] + +[673: _Récit_ du Vte Charles Desfossez. _Louis XVII_, par Beauchesne, +vol. II.] + +[674: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--_Bulletin +du tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.] + +[675: _Récit_ du Vte Charles Desfossez.] + +[676: _Mémoires secrets et universels sur la Reine de France_, par +Lafont d'Auxonne. Déclaration de Rosalie Lamorlière.] + +[677: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 210.] + +[678: _Journal universel_ (par Audouin), n° 1423.] + +[679: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 33.] + +[680: _La Quotidienne ou la Gazette universelle_, n° 396.] + +[681: _Mémoires secrets sur les malheurs et la mort de la Reine de +France_, par Lafont d'Auxonne.] + +[682: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 324.] + +[683: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 210.] + +[684: _Journal universel_, (par Audouin), n° 1423.] + +[685: Il existe de David un croquis de Marie-Antoinette sur la +charrette. Je crains que dans ce croquis le peintre révolutionnaire +n'ait un peu mis de sa passion, n'ait caricaturé la Reine en son _chemin +de la croix_. Un triste détail, la Reine, qui avait eu de tout temps la +vue très-basse et très-délicate, semble, d'après des dépositions +authentiques, avoir perdu un œil par suite de l'humidité de son cachot +de la Conciergerie.] + +[686: _Récit_ du Vte Charles Desfossez.] + +[687: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.] + +[688: _La Quotidienne ou la Gazette universelle_, n° 396.--Le citoyen +Rouy l'aîné rend compte de l'exécution de Marie-Antoinette en ces termes +dans le _Magicien républicain_: «À 11 heures 12 ou 15 minutes, elle +sortit de la Conciergerie... Sa figure était pâle et très-abattue, par +suite d'une perte qu'elle a eue dans sa prison, plutôt que par l'aspect +du juste supplice qu'elle allait subir, car, malgré que son cœur +paraissait oppressé, en montant sur la charrette, elle a conservé une +tenue, une fierté, un air altier qui la peint... Arrivée à la place de +la Révolution, ses yeux se sont fixés avec quelque sensibilité sur le +château des Tuileries... La charrette s'étant arrêtée devant l'échafaud, +elle est descendue avec légèreté et promptitude, sans avoir besoin +d'être soutenue, quoique ses mains fussent toujours liées; elle est de +même montée _à la bravade_ avec un air plus calme et plus tranquille +encore qu'en sortant de prison. Sans parler au peuple ni aux exécuteurs, +elle s'est prêtée aux apprêts de son supplice, ayant fait elle-même +tomber sa bonnette de sa main. Son exécution et ce qui en formait +l'affreux prélude, dura environ quatre minutes. À midi un quart précis +sa tête tomba sous le fer vengeur des lois...» Voici le procès-verbal +d'exécution de Marie-Antoinette, conservé aux Archives de l'Empire et +publié par nous pour la première fois. «L'an deuxième de la République +française, le vingt-cinquième jour du premier mois, à la requête de +l'accusateur public près le Tribunal criminel extraordinaire et +révolutionnaire, établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans aucun +recours au tribunal de cassation, lequel fait élection de domicile au +greffe dudit tribunal séant au Palais, nous Eustache Nappier, +huissier-audiencier audit Tribunal, demeurant à Paris, sous-signé, nous +sommes transporté en la maison de justice dudit Tribunal, pour +l'exécution du jugement rendu par le Tribunal, _ce jourd'hui_ contre _la +nommée Marie-Antoinette_, veuve de _Louis Capet_, qui la condamne à la +peine de mort, pour les causes énoncées audit jugement, et de suite +l'avons remise à l'exécuteur des jugements criminels et à la gendarmerie +qui l'ont conduite sur la place de la _Révolution de cette ville_, où +sur un échafaud dressé sur ladite place, _ladite Marie-Antoinette, veuve +Capet_, a en notre présence subi la peine de mort, et de tout ce que +dessus nous avons fait et rédigé le présent procès-verbal, pour servir +et valoir ce que de raison, dont acte.--_Nappier_.»] + +[689: Ce Mémoire, possédé et communiqué par M. Fossé d'Arcosse, se +termine ainsi: «Vu et arrêté par moi, président du Tribunal +révolutionnaire, à la somme de deux cent soixante-quatorze livres, pour +être touchée par Joly, fossoyeur de la Madeleine, à la Trésorerie +nationale. À Paris, ce 11 brumaire l'an II de la République +française.--_Herman_, prdt.»] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Marie-Antoinette, by +Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE *** + +***** This file should be named 34351-0.txt or 34351-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/4/3/5/34351/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34351-0.zip b/34351-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aeffa49 --- /dev/null +++ b/34351-0.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..59f3ea6 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #34351 (https://www.gutenberg.org/ebooks/34351) |
