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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de Marie-Antoinette, by
+Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de Marie-Antoinette
+ Nouvelle édition revue et augmentée
+
+Author: Edmond de Goncourt
+ Jules de Goncourt
+
+Release Date: November 17, 2010 [EBook #34351]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE
+
+PAR
+
+EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+REVUE ET AUGMENTÉE DE LETTRES INÉDITES ET DE DOCUMENTS NOUVEAUX
+
+Tirés des archives nationales
+
+PARIS
+
+G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
+
+1879
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+LIVRE PREMIER
+
+1755-1774.
+
+I. Abaissement de la France au milieu du dix-huitième siècle.--Politique
+de l'Angleterre.--Traité de Paris.--Nouvelle politique française de M.
+de Choiseul.--Alliance de la France avec la maison
+d'Autriche.--Naissance de Marie-Antoinette.--Son éducation
+française.--Correspondances diplomatiques et négociations du
+mariage.--Audience solennelle de l'ambassadeur de France.--Départ de
+Vienne de l'archiduchesse Antoinette.
+
+II. Le pavillon de remise dans une île du Rhin.--Portrait de la
+Dauphine.--Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à Châlons, à Soissons.--Arrivée
+à Compiègne.--Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la
+cour.--La Dauphine à la Muette.--Cérémonies du mariage à
+Versailles.--Accident de la place Louis XV.
+
+III. La Dauphine à Versailles.--Lettre de la Dauphine.--Pugilat du
+Dauphin et de Monsieur.--Le Roi charmé par la Dauphine.--Jalousie et
+manœuvres de madame du Barry.--Dispositions de la famille royale pour la
+Dauphine: Mesdames Tantes, Madame Élisabeth, le comte d'Artois, le comte
+de Provence.--Le Dauphin.--Son gouverneur, M. de la Vauguyon.--Son
+éducation.--M. de la Vauguyon renvoyé par la Dauphine.--Portrait moral
+de la Dauphine.--Son instituteur, l'abbé de Vermond.--Le clergé et les
+femmes au dix-huitième siècle.--Madame de Noailles et madame de Marsan.
+
+IV. Liaisons de la Dauphine.--Madame de Picquigny.--Madame de
+Saint-Mégrin.--Madame de Cossé.--Madame de Lamballe.--Entrée du Dauphin
+et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris.--Popularité de la
+Dauphine.--Intrigues du _parti français_ contre la Dauphine et
+l'alliance qu'elle représente.--M. d'Aiguillon.--La Dauphine appelée
+l'_Autrichienne_.
+
+LIVRE DEUXIÈME.
+
+1774-1789.
+
+I. Mort de Louis XV.--Crédit de Madame Adélaïde sur Louis
+XVI.--Intrigues du château de Choisy.--M. de Maurepas au
+ministère.--Vaines tentatives de la Reine en faveur de M. de
+Choiseul.--Conduite de M. de Maurepas avec la Reine.--MM. de Vergennes
+et de Müy hostiles à la Reine.--Influence de Madame Adélaïde.--Madame
+Louise la Carmélite et les comités de Saint-Denis.--Rapport au Roi de
+Madame Adélaïde contre la Reine.--_Le Lever de l'Aurore_.--M. de
+Maurepas se séparant de Mesdames Tantes.--Bienfaisance de la Reine.--Les
+préventions du Roi contre M. de Choiseul entretenues par M. de
+Maurepas.--Défiance du Roi.
+
+II. La Reine et le Roi.--Le petit Trianon donné par le Roi à la
+Reine.--Travaux de la Reine au petit Trianon: M. de Caraman,
+l'architecte Mique, le peintre Hubert Robert.--Tyrannie de l'étiquette:
+une matinée de la Reine à Versailles.--Le livre des robes de la
+Reine.--Madame de Lamballe.--Rupture de la Reine avec madame de
+Cossé.--Madame de Lamballe surintendante de la maison de la Reine.--La
+Reine et la mode: coiffures, courses en traîneau, bals.--Inimitiés des
+femmes de l'ancienne cour contre la Reine.
+
+III. Portrait physique de la Reine.--Amour du Roi.--La comtesse Jules de
+Polignac.--Commencement de la faveur des Polignac.--Première grossesse
+de la Reine.--Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte de France.--Les
+Polignac comblés des grâces de la Reine.--Succession de ministres mal
+disposés pour la Reine: Necker, Turgot, le prince de Montbarrey, M. de
+Sartines.--Retranchements dans la maison de la Reine.--La Reine se
+refusant à l'ennui des affaires.--La Reine menacée par le parti français
+et forcée de se défendre.--Nomination de MM. de Castries et de
+Ségur.--Naissance du Dauphin.--Madame de Polignac gouvernante des
+enfants de France.--Son salon dans la grande salle de bois de
+Versailles.
+
+IV. Ennui de Marly.--Le petit Trianon.--La vie au petit Trianon.--Le
+palais, les appartements, le mobilier.--Le jardin français, la _salle
+des fraîcheurs_.--Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le
+hameau, etc.--La société de la Reine au petit Trianon.--Le baron de
+Besenval, le comte de Vaudreuil, M. d'Adhémar.--Les femmes.--Diane de
+Polignac.--Caractère de l'esprit de la Reine.--Sa protection des lettres
+et des arts.--Son goût de la musique et du théâtre.--Le théâtre du petit
+Trianon.
+
+V. Exigences de la société Polignac.--Nomination de M. de Calonne
+imposée à la Reine.--La Reine compromise par ses amis.--Plaintes et
+refroidissement des amis de la Reine.--Naissance du duc de
+Normandie.--Mort du duc de Choiseul.--Retour de la Reine vers madame de
+Lamballe.--Mouvement de l'opinion contre la Reine.--Achat de
+Saint-Cloud.--Tristes pressentiments de la Reine.
+
+VI. La calomnie et la Reine.-Pamphlets, libelles, satires, chansons
+contre la Reine.--Les témoins contre l'honneur de la Reine: M. de
+Besenval, M. de Lauzun, M. de Talleyrand.--Jugement du prince de
+Ligne.--Exposé de l'affaire du collier.--Arrestation du cardinal de
+Rohan.--Défense du cardinal.--Dénégations de madame la
+Motte.--Dépositions de la d'Oliva et de Réteaux de Villette.--Examen des
+preuves et des témoignages de l'accusation.--Arrêt du
+Parlement.--Applaudissement des halles à l'acquittement du cardinal.
+
+VII. Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des
+insultes.--Découragement de la Reine. Sa retraite à Trianon.--L'abbé de
+Vermond, conseiller de la Reine.--Plans politiques de l'abbé de Vermond
+et de son parti.--M. de Loménie de Brienne au ministère.--La Reine
+dénoncée à l'opinion publique par les parlements.--Retraite de M. de
+Brienne.--Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la
+reine.--Ouverture des états généraux.
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+1789-1793
+
+I. Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du
+Roi, de Madame Élisabeth, de Madame, de la comtesse d'Artois, de
+Mesdames Tantes, de Monsieur, du comte d'Artois.--Les princes du sang:
+le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de
+la Marche.--Le duc d'Orléans.--La Reine et les salons: le Temple, le
+Palais-Royal, etc.--La Reine et l'Europe.--L'Angleterre.--La Prusse.--La
+Suède.--L'Espagne et Naples.--La Savoie, etc.--L'Autriche.
+
+II. Chagrins maternels de Marie-Antoinette.--Mort du
+Dauphin.--Éloignement de la Reine du salon de madame de Polignac.--La
+comtesse d'Ossun.--Séparation de la Reine et des Polignac après la prise
+de la Bastille.--Correspondance de la Reine avec madame de Polignac.--La
+Révolution et la Reine.--Plan d'assassinat de la Reine.--Le 5
+octobre.--Le 6 octobre.--MM. de Miomandre et du Repaire.--La Reine au
+balcon de Versailles.--Réponses de la Reine au Comité des Recherches et
+au Châtelet.
+
+II. La famille royale aux Tuileries.--Les Tuileries.--La Reine et ses
+enfants.--Instruction de la Reine pour l'éducation du Dauphin.--La Reine
+prenant part aux affaires.--Mirabeau.--Négociations de M. de la Marck
+auprès de la Reine.--Entrevue de la Reine et de Mirabeau à Saint-Cloud.
+
+IV. Le parti des _exclusifs_.--Varennes.--Le départ.--Le retour.--La
+surveillance aux Tuileries.--Barnave et la Reine.--La Reine au
+spectacle.--Tumulte à la Comédie italienne.--Insultes de l'_Orateur du
+peuple_.--La maison civile imposée à la Reine par la nouvelle
+Constitution.--Paroles de la Reine.--Illusions de Barnave.--Le parti des
+assassins de la Reine.--La Reine séparée de madame de
+Lamballe.--Correspondance de la Reine avec madame de Lamballe.
+
+V. Marie-Antoinette homme d'État.--Sa correspondance avec son frère
+Léopold II.--Son plan, ses espérances, ses illusions.--Sa correspondance
+avec le comte d'Artois. Son opposition aux plans de
+l'émigration.--Caractère de Madame Élisabeth. Son amitié pour le comte
+d'Artois. Sa correspondance. Sa politique.--Préoccupation de
+Marie-Antoinette du salut du royaume par le Roi.
+
+VI. Le 20 juin.--La Reine enchaînée par la faiblesse du Roi.--La seconde
+fédération.--Démarche de M. de la Fayette, démarche du général Dumouriez
+auprès de la Reine.--Outrages et insultes aux Tuileries.--La nuit du 9
+au 10 août.--La Reine au 10 août.--La Reine au _Logotachygraphe_, aux
+Feuillants.--Départ pour le Temple.
+
+VII. La Reine au deuxième étage de la petite tour du Temple.--Séparation
+de madame de Lamballe.--Le procureur de la Commune du 10 août,
+Manuel.--L'espionnage autour de la Reine.--Souffrances de la Reine.--Le
+3 septembre au Temple.--La vie de la Reine au Temple.--Outrages
+honteux.--La Reine séparée de son mari.--La Reine dans la grosse
+tour.--Drouet et la Reine.--Délibérations de la Commune sur les demandes
+de la Reine.--Procès du Roi.--Dernière entrevue de la Reine et du
+Roi.--Nuit du 20 au 21 janvier 1793.
+
+VIII. Portrait de Marie-Antoinette au Temple.--État de son âme.--Les
+dévouements dans le Temple et autour du Temple: Turgy, Cléry, les
+commissaires du Temple.--M. de Jarjayes.--Toulan.--Projet d'évasion de
+la Reine.--Billets de la Reine.--Le baron de Batz. Sa tentative au
+Temple.--Marie-Antoinette séparée de son fils.
+
+IX. Marie-Antoinette à la Conciergerie.--Le concierge
+Richard.--Impatiences de la Révolution.--Vaine recherche de pièces
+contre la Reine.--Espérances du parti royaliste.--L'œillet du chevalier
+de Rougeville.--Le concierge Bault.--Discours de
+Billaud-Varennes.--Lettre de Fouquier-Tinville.
+
+X. Premier interrogatoire de Marie-Antoinette.--Chauveau-Lagarde et
+Tronçon-Ducoudray, ses défenseurs.--La Reine devant le Tribunal criminel
+extraordinaire.--Acte d'accusation.--Les témoins, les dépositions, les
+demandes du président, les réponses de la Reine.--Réponse de la Reine à
+l'accusation d'Hébert.--Épuisement physique de la Reine.--Clôture des
+débats.--Le procès de la Reine jugé par le _Père
+Duchêne_.--Marie-Antoinette condamnée et ramenée à la Conciergerie.
+
+XI. Dernière lettre de la Reine à Madame Élisabeth.--Le curé
+Girard.--Sanson.--Paris le 16 octobre 1793.--La Reine sur la
+charrette.--Le chemin de la Conciergerie à la place de la
+Révolution.--Le Mémoire du fossoyeur Joly.--La mort de Marie-Antoinette
+et la conscience humaine.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une
+MARIE-ANTOINETTE que les récentes publications des _Archives_ de Vienne
+n'ont pas sensiblement modifiée.
+
+En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine la figure de
+convention, l'espèce de fausse duchesse d'Angoulême, fabriquée par la
+Restauration. Ils montrent une femme, une femme du dix-huitième siècle
+aimant la vie, l'amusement, la distraction, ainsi que l'aime, ainsi que
+l'a toujours aimée la jeunesse de la beauté, une femme un peu vive, un
+peu folâtre, un peu moqueuse, un peu étourdie, mais une femme honnête,
+mais une femme pure, qui n'a jamais eu, selon l'expression du prince de
+Ligne, «qu'une coquetterie de Reine pour plaire à tout le monde».
+
+Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi,
+lorsqu'elle arrive en France, lorsqu'elle tombe dans ce royaume du
+_papillotage_ et du Plaisir, parmi cette génération de françaises qui
+semblent représenter la Déraison dans l'agitation fiévreuse de leurs
+existences futiles et vides. Demander à cette jeune fille d'échapper
+entièrement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de n'appartenir
+en rien à l'humanité de sa nouvelle patrie: c'est exiger de la Nature
+qu'elle ait fait un miracle,--et elle n'en fait pas.
+
+Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des
+lettres de Marie-Thérèse, lettres devenues des armes aux mains des
+ennemis de la mémoire de la Reine, etc. Qu'y trouvons-nous? Ici la
+sévère mère reproche à sa fille de monter à cheval, là d'aller au bal,
+plus loin de porter des plumes extravagantes, plus loin encore d'acheter
+des diamants. Elle la gronde «d'avoir de la curiosité, de ne
+s'entretenir qu'avec de jeunes dames, de se laisser aller à des propos
+inconséquents, de manquer de goût pour les occupations solides»... Je le
+demande en conscience aux lecteurs sans passion politique, s'il existait
+pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize à
+vingt-cinq ans, un procès-verbal, jour par jour, de toutes les
+_grogneries_ des vieux parents à propos de sa toilette, de son amour de
+la danse, de sa naturelle envie de s'amuser et de plaire, le dossier
+accusateur de cette jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que
+celui de Marie-Antoinette?
+
+ EDMOND DE GONGOURT.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+1755-1774
+
+
+
+
+I
+
+Abaissement de la France au milieu du dix-huitième siècle.--Politique de
+l'Angleterre.--Traité de Paris.--Nouvelle politique française de M. de
+Choiseul.--Alliance de la France avec la maison d'Autriche.--Naissance
+de Marie-Antoinette.--Son éducation française.--Correspondances
+diplomatiques et négociations du mariage.--Audience solennelle de
+l'ambassadeur de France.--Départ de Vienne de l'archiduchesse
+Antoinette.
+
+
+Au milieu du dix-huitième siècle, la France avait perdu l'héritage de
+gloire de Louis XIV, le meilleur de son sang, la moitié de son argent,
+l'audace même et la fortune du désespoir. Ses armées reculant de
+défaites en défaites, ses drapeaux en fuite, sa marine balayée, cachée
+dans les ports, et n'osant tenter la Méditerranée, son commerce anéanti,
+son cabotage ruiné, la France, épuisée et honteuse, voyait l'Angleterre
+lui enlever un jour Louisbourg, un jour le Sénégal, un jour Gorée, un
+jour Pondichéry, et le Coromandel, et Malabar, hier la Guadeloupe,
+aujourd'hui Saint-Domingue, demain Cayenne. La France détournait-elle
+ses yeux de son empire au delà des mers, la patrie, en écoutant à ses
+frontières, entendait la marche des troupes prusso-anglaises. Sa
+jeunesse était restée sur les champs de bataille de Dettingen et de
+Rosbach; ses vingt-sept vaisseaux de ligne étaient pris; six mille de
+ses matelots étaient prisonniers; et l'Angleterre, maîtresse de
+Belle-Isle, pouvait promener impunément l'incendie et la terreur le long
+de ses côtes, de Cherbourg à Toulon. Un traité venait consacrer le
+déshonneur et l'abaissement de la France. Le traité de Paris cédait en
+toute propriété au roi d'Angleterre, le Canada et Louisbourg, qui
+avaient coûté à la France tant d'hommes et tant d'argent, l'île du
+Cap-Breton, toutes les îles du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Du banc
+de Terre-Neuve, le traité de Paris ne laissait à la France, pour sa
+pêche à la morue, que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, avec une
+garnison qui ne pouvait pas excéder cinquante hommes. Le traité de Paris
+enfermait et resserrait la France dans sa possession de la Louisiane par
+une ligne tracée au milieu du Mississipi. Il chassait la France de ses
+établissements sur le Gange. Il enlevait à la France les plus riches et
+les plus fertiles des Antilles, la portion la plus avantageuse du
+Sénégal, la plus salubre de l'île de Gorée. Il punissait l'Espagne
+d'avoir soutenu la France, en enlevant la Floride à l'Espagne. Mais
+l'Angleterre n'était point satisfaite encore de l'imposition de ces
+conditions, qui lui donnaient presque tout le continent américain,
+depuis le 25e degré jusque sous le pôle. Elle voulait et obtenait une
+dernière humiliation de la France. Par le traité de Paris, les
+fortifications de Dunkerque ne pouvaient être relevées, et la ville et
+le port devaient rester indéfiniment sous l'œil et la surveillance de
+commissaires de l'Angleterre, établis à poste fixe et payés par la
+France[1]. Un moment la France avait craint que l'humiliation n'allât
+plus loin encore, et que l'Angleterre n'exigeât l'entière démolition du
+port[2].
+
+L'Angleterre est donc l'ennemi, elle est le danger pour la France et
+pour le maintien de son rang parmi les puissances, pour la maison de
+Bourbon et pour l'honneur de la monarchie. Devant ce peuple, parvenu à
+la domination de la mer par son commerce, par sa marine, par les
+ressorts nouveaux de la prospérité des empires modernes; devant cet
+orgueil, qui veut déjà exiger le salut de toute marine sur tous les
+océans du monde, et qui prétend, à voix haute, dans le parlement,
+«qu'aucun coup de canon ne doit être tiré en Europe sans la permission
+de l'Angleterre;» devant cette vieille haine contre la France, cette
+jalousie sans merci et sans remords, qui, après avoir usé contre la
+France de surprises et de trahisons, abuse de ses malheurs; devant cette
+politique anglaise, qui déclarera, par la bouche de milord Rochefort,
+«tout arrangement ou événement quelconque contrariant le système
+politique de la France nécessairement agréable à S. M. Britannique;» qui
+déclarera encore, par la bouche de Pitt, «n'estimer jamais assez grande
+l'humiliation de la maison de Bourbon[3];» devant cet accroissement
+énorme, cette prétention insolente, cette inimitié implacable,
+qu'alarment encore l'impuissance et les désastres de la France, la
+France se devait, avant tout, d'oublier toutes choses pour se défendre
+contre tant de menaces. Il lui fallait abandonner la politique de
+l'ancienne France, de Henri IV au cardinal de Fleury, du traité de
+Vervins à l'établissement d'un Bourbon sur le trône de Naples;
+abandonner la pensée des Richelieu, des Davaux, des Mazarin, des
+Servien, des Belle-Isle, la tradition de Louis XIV, cette longue
+poursuite de l'Autriche allemande et de l'Autriche espagnole, contre
+lesquelles le grand roi avait poussé, toute sa vie, ses généraux et ses
+victoires. De nouveaux destins commandaient à la France de quitter cette
+lutte et ces ombrages, et de tourner contre l'Angleterre sa diplomatie
+et ses armes, les tentatives de son courage et les efforts de son génie.
+
+Le ministre français qui écrivait, en 1762, au duc de Nivernois, à
+propos des bruits de démolition de Dunkerque: «Jamais, monsieur le Duc,
+dussé-je en mourir, je ne donnerai mon consentement à une pareille
+destruction[4],» ce ministre, M. de Choiseul, obéissait à la nécessité
+et à la raison des choses en entrant à fond dans la politique de M.
+Bernis, en allant jusqu'au bout de ses conséquences, et en acquérant à
+la maison de Bourbon l'alliance de son ancienne ennemie, la maison
+d'Autriche. Les périls du moment, aussi bien que les craintes de
+l'avenir, l'évolution des puissances de l'Europe, le déplacement des
+contre-poids de son équilibre, la tyrannie de ses conseils usurpée par
+l'Angleterre, l'amoindrissement de l'Empire, faisaient une loi à M. de
+Choiseul de rompre avec une politique qui n'était plus qu'un préjugé, et
+de former contre l'Angleterre ce qu'il appelait «une alliance du Midi,»
+c'est-à-dire de la France, de l'Espagne et de l'Autriche[5]. Mais cette
+alliance, ou plutôt cette ligue, dont M. de Choiseul espérait la
+restauration du rang et de l'honneur de la France, M. de Choiseul ne la
+jugeait pas suffisamment scellée par des traités. Il la désirait sans
+réserve, intime, familière. Aux liens d'un contrat de peuple à peuple il
+voulait joindre les nœuds du sang, de cour à cour. Flatter l'orgueil de
+mère de Marie-Thérèse, appeler une archiduchesse autrichienne à
+l'espérance et à la succession du trône de France, unir dans un mariage
+les futurs intérêts des deux monarchies, lui parut le sûr moyen de faire
+la réconciliation effective et le grand acte de son ministère durable.
+Le cœur de l'impératrice accueillait le projet de M. de Choiseul. Lors
+de son voyage en Pologne, en 1766, madame Geoffrin, de passage à Vienne,
+caressant la charmante petite archiduchesse Marie-Antoinette, la
+trouvant «belle comme un ange,» et disant qu'elle voulait l'emmener à
+Paris: «Emportez! Emportez!» s'écriait Marie-Thérèse[6].
+
+
+Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine, archiduchesse d'Autriche,
+fille de François Ier, empereur d'Allemagne, et de Marie-Thérèse,
+impératrice d'Allemagne, reine de Hongrie et de Bohême, était née le 2
+novembre 1755.
+
+Marie-Thérèse, pendant sa grossesse, avait parié une discrétion contre
+le duc de Tarouka, qui lui annonçait un archiduc. La naissance de
+Marie-Antoinette faisait perdre le duc de Tarouka, qui, pour
+s'acquitter, apportait à l'impératrice une figurine en porcelaine, un
+genou en terre, et présentant des tablettes où Métastase avait écrit:
+
+Io perdei: l'augusta figlia
+A pagar m'a condannato;
+Ma s'e ver che a vol somiglia,
+Tutto il mondo ha guadagnato[7].
+
+L'archiduchesse grandissait à côté de ses sœurs, associant Mozart à ses
+jeux. Marie-Thérèse n'abandonnait point son éducation aux soins des
+grandes maîtresses, ni ses talents à leurs indulgences: elle surveillait
+et guidait ses leçons, descendant jusqu'à s'occuper de l'écriture de sa
+fille, et la complimentant de ses progrès[8]. Elle cherchait bientôt
+tous les maîtres capables de donner à ses grâces les grâces françaises.
+Deux comédiens français, Aufresne et Sainville, étaient chargés par elle
+de faire oublier Métastase à l'archiduchesse, et son goût déjà vif de la
+langue et du chant italiens. Ils devaient la former à toutes les
+délicatesses de la prononciation, de la déclamation et du chant
+français. Marie-Thérèse entourait sa fille de tout ce qui pouvait lui
+parler de la France et lui apporter l'air de Versailles, des livres de
+Paris à ses modes, d'un coiffeur français à un instituteur français,
+l'abbé de Vermond[9]. Sa préoccupation constante était de montrer aux
+Français sa beauté et son esprit naissants, d'en envoyer le bruit à
+l'Œil-de-Bœuf, d'en occuper la curiosité désœuvrée de Louis XV. Et
+lorsque l'ambition de l'impératrice sera comblée, tels seront ses soins
+pour donner à la France une Dauphine digne d'elle, qu'elle fera coucher
+sa fille dans sa chambre, les deux mois qui précéderont son mariage.
+Profitant du secret et de l'intimité des nuits, elle s'empare des
+veilles et des réveils de Marie-Antoinette pour lui donner ces derniers
+conseils et ces dernières leçons qui feront de l'archiduchesse
+autrichienne cette princesse française qui étonnera et enchantera
+Versailles[10].
+
+Dès le commencement de l'année 1769, les correspondances diplomatiques,
+les dépêches de l'ambassadeur de France parlent de l'archiduchesse
+Antoinette, de ses charmes, de l'agrément de sa danse aux bals de la
+cour, et de l'heureux succès des leçons du Français Noverre. Le peintre
+Ducreux est envoyé de France pour peindre l'archiduchesse, et commence
+son portrait le 18 février. Le Roi fait presser Ducreux, qui avance
+lentement. Il demande qu'on se hâte, et il témoigne une telle
+impatience, qu'aussitôt le portrait fini, l'ambassadeur de France, M. de
+Durfort, le lui envoie par son fils. Un divertissement donné par
+l'Impératrice, à Laxembourg, à l'archiduchesse Antoinette pour sa fête,
+révèle à tous combien l'archiduchesse est digne de l'amour d'un Dauphin
+de France; et le 1er juillet, dans un long entretien avec M. de Kaunitz,
+le marquis de Durfort règle, sauf quelques réserves, le mariage du
+Dauphin, le contrat, l'entrée publique, le cérémonial à suivre pour
+l'ambassadeur extraordinaire du Roi. Le 16 du même mois, Louis XV mande
+de Compiègne à M. de Durfort d'accélérer la convention du mariage du
+Dauphin. Le projet de contrat de mariage est soumis à l'Impératrice et
+présenté à l'acceptation du Roi à son retour de Compiègne. Le 13 janvier
+1770, après quelques changements proposés au prince de Kaunitz par M. de
+Durfort, la dernière note de la cour de Vienne sur le mariage est remise
+à la cour de France[11].
+
+Au mois d'octobre 1769, la _Gazette de France_ annonçait déjà que des
+ordres avaient été donnés à Vienne pour réparer les chemins par lesquels
+l'archiduchesse, future épouse de Monseigneur le Dauphin, devait passer
+pour se rendre en France. Cinq mois après, plus de cent ouvriers
+travaillent, dans le Belvédère, à cette salle de quatre cents pieds où
+doivent se donner le souper et le bal masqué du mariage[12].
+
+Le 16 avril 1770, vers les six heures du soir, la cour étant en gala,
+l'ambassadeur de France était reçu par les grands officiers de la maison
+d'Autriche, les gardes du palais bordant le grand escalier, les gardes
+du corps, les gardes noble et allemande formant dans les antichambres
+double haie. Il se rendait à l'audience de l'Empereur, puis à l'audience
+de l'Impératrice-Reine, à laquelle il faisait, au nom du Roi
+très-chrétien, la demande de Madame l'archiduchesse Antoinette. Sa
+Majesté Impériale et Royale donnait son consentement, et Son Altesse
+Royale l'archiduchesse, appelée dans la salle d'audience, recevait les
+marques de l'aveu de l'Impératrice, et prenait des mains de
+l'ambassadeur de France une lettre de Monseigneur le Dauphin, et le
+portrait de ce prince, qu'attachait aussitôt sur sa poitrine la comtesse
+de Trautmansdorf, grande maîtresse de sa maison. La cour se rendait
+ensuite à la salle des spectacles, où étaient joués _la Mère
+confidente_, de Marivaux, et un ballet nouveau de Noverre, _les Bergers
+de Tempé_.
+
+Le 17, l'archiduchesse, qui allait devenir Dauphine, faisait, suivant
+l'usage observé en pareille circonstance par la maison d'Autriche, sa
+renonciation solennelle à la succession héréditaire, tant paternelle que
+maternelle, dans la salle du conseil, devant tous les ministres et les
+conseillers d'État de la cour impériale et royale. La renonciation lue
+par le prince de Kaunitz, l'archiduchesse la signait et la jurait sur un
+autel, devant l'Évangile, présenté par le comte Herberstein[13].
+
+Alors commençaient les fêtes du Belvédère, qui duraient jusqu'au 26,
+jour du départ de l'archiduchesse.
+
+L'archiduchesse arrivait le 7 mai à la frontière de France, emportant de
+Vienne cette instruction écrite par Marie-Thérèse, pour ses enfants, où
+il semble que l'avenir avertisse et menace déjà la jeune Dauphine en ces
+lignes: «... Je vous recommande, mes chers enfants, de prendre sur vous
+deux jours tous les ans pour vous préparer à la mort comme si vous étiez
+sûrs que ce sont là les deux derniers jours de votre vie...»
+
+
+
+
+II
+
+Le pavillon de remise dans une île du Rhin.--Portrait de la
+Dauphine.--Fêtes à Strasbourg, à Nancy, à Châlons, à Soissons.--Arrivée
+à Compiègne.--Réception de la Dauphine par le Roi, le Dauphin et la
+cour.--La Dauphine à la Muette.--Cérémonies de mariage à
+Versailles.--Accident de la place Louis XV.
+
+
+Il avait été construit, dans une île du Rhin, auprès de Strasbourg, un
+pavillon meublé par le garde-meuble du Roi et décoré de tapisseries
+représentant, funeste présage! le tragique hymen de Jason et de Médée.
+Ce pavillon devait être la maison de remise[14]. La Dauphine mettait
+pied à terre dans la partie du pavillon réservée à la cour autrichienne.
+Là elle était déshabillée selon l'étiquette, dépouillée de sa chemise
+même et de ses bas, pour que rien ne lui restât d'un pays qui n'était
+plus le sien[15]. R'habillée, elle se rendait dans la salle destinée à
+la cérémonie de la remise. Elle y était attendue par le comte de
+Noailles, ambassadeur extraordinaire du Roi pour la réception de la
+Dauphine, par le secrétaire du cabinet du Roi, et par le premier commis
+des affaires étrangères. La lecture des pleins pouvoirs faite, les actes
+de remise et de réception de la Dauphine signés par les commissaires, le
+côté où se tenait la cour française de la Dauphine est ouvert.
+Marie-Antoinette se présente à sa nouvelle patrie; elle va au-devant de
+la France, émue, tremblante, les yeux humides et brillants de larmes.
+Elle paraît: elle triomphe.
+
+La Dauphine est jolie, presque belle déjà. La majesté commence en ce
+corps de quinze ans. Sa taille, grande, libre, aisée, maigre encore et
+de son âge, promet un port de reine. Ses cheveux d'enfant, admirablement
+plantés, sont de ce blond rare et charmant plus tendre que le châtain
+cendré. Le tour de son visage est un ovale allongé. Son front est noble
+et droit. Sous des sourcils singulièrement fournis, les yeux de la
+Dauphine, d'un bleu sans fadeur, parlent, vivent, sourient. Son nez est
+aquilin et fin, sa bouche, petite, mignonne et bien arquée. Sa lèvre
+inférieure s'épanouit à l'autrichienne. Son teint éblouit: il efface ses
+traits par la plus délicate blancheur, par la vie et l'éclat de couleurs
+naturelles, dont le rouge eût pu suffire à ses joues[16]. Mais ce qui
+ravit avant tout, dans la Dauphine, c'est l'âme de sa jeunesse répandue
+en tous ses dehors. Cette naïveté du regard, cette timidité de
+l'attitude, ce trouble et ces premières hontes où tant de choses se
+mêlent, embarras, modestie, bonheur, reconnaissance; l'ingénuité de
+toute sa personne emporte d'abord tous les yeux, et gagne tous les cœurs
+à cette jeune Grâce apportant l'amour pudique à la cour de Louis XV et
+de la du Barry!
+
+Chaque personne de la suite autrichienne de la Dauphine est venue lui
+baiser la main, puis s'est retirée. Le comte de Noailles présente à la
+Dauphine son chevalier d'honneur, le comte de Saulx-Tavannes; sa dame
+d'honneur, la comtesse de Noailles. Madame de Noailles, à son tour, lui
+présente ses dames: la duchesse de Picquigny, la marquise de Duras, la
+comtesse de Mailly et la comtesse de Tavannes; le comte de Tessé,
+premier écuyer; le marquis Desgranges, maître des cérémonies; le
+commandant du détachement des gardes du corps, le commandant de la
+province, l'intendant d'Alsace, le préteur royal de la ville de
+Strasbourg, et les principaux officiers de sa maison.
+
+La Dauphine monte dans les carrosses du Roi pour entrer dans la ville.
+Les régiments de cavalerie du Commissaire-Général et de Royal-Étranger,
+en bataille dans la plaine, la saluent. Une triple décharge de
+l'artillerie des remparts, les volées des cloches de toutes les églises
+annoncent son entrée en ville. À la porte de la ville, le maréchal de
+Contades reçoit la Dauphine devant un magnifique arc de triomphe. En
+passant devant l'hôtel de ville, la Dauphine voit couler les fontaines
+de vin pour le peuple. Elle descend au palais épiscopal, où le cardinal
+de Rohan la reçoit avec son grand chapitre, les comtes de la cathédrale:
+le prince Ferdinand de Rohan, archevêque de Bordeaux, grand prévôt; le
+prince de Lorraine, grand doyen; le comte de Trucksès; l'évêque de
+Tournay; les comtes de Salm et de Mandrechied; le prince Louis de Rohan,
+coadjuteur; les trois princes de Hohenlohe; les deux comtes de Kœnigsee;
+le prince Guillaume de Salm, et le jeune comte de Trucksès. La Dauphine
+embrasse le cardinal de Rouan, le prince de Lorraine, et les princes
+Ferdinand et Louis de Rohan; puis tous les corps sont présentés à la
+Dauphine. Les dames de la noblesse de la province ont l'honneur de lui
+être nommées. La Dauphine dîne à son grand couvert, et permet au
+magistrat de lui présenter les vins de la ville pendant que les
+tonneliers exécutent une fête de Bacchus, formant des figures en dansant
+avec leurs cerceaux. Le soir, la Dauphine se rendait à la Comédie
+française. À son retour elle trouvait toutes les rues illuminées, une
+colonnade et des jardins de feu vis-à-vis du palais épiscopal. À minuit,
+elle allait au bal donné par le maréchal de Contades, dans la salle de
+la Comédie, à toute la ville, à la noblesse, aux étrangers, aux
+officiers de la garnison, aux bourgeois et aux bourgeoises, habilles à
+la strasbourgeoise et parés de rubans aux couleurs de la Dauphine.
+
+Le 8, la Dauphine recevait les personnes présentées, admises à lui faire
+leur cour, les députations du canton et de l'évêque de Bâle, de la ville
+de Mulhausen, du conseil supérieur d'Alsace, du corps de la noblesse et
+des universités luthérienne et catholique. Elle se rendait à la
+cathédrale, à la porte de laquelle le prince Louis de Rohan, en habits
+pontificaux, accompagné des comtes de la cathédrale et de tout le
+clergé, venait la complimenter. Saluant d'avance la promesse d'une union
+si belle, il disait: «C'est l'âme de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'âme
+des Bourbons!»
+
+Après la messe en musique et le grand concert au palais épiscopal, la
+Dauphine quittait Strasbourg, et était reçue à Saverne par le cardinal
+de Rohan, à sept heures du soir. Un bataillon du régiment du Dauphin,
+commandé par le duc de Saint-Mégrin, un détachement du régiment
+Royal-Cavalerie, commandé par le marquis de Serent, formaient une double
+haie dans l'avenue du château. Il y avait un bal où la Dauphine dansait
+jusqu'à neuf heures; après le bal, un feu d'artifice; après le feu, un
+souper qui réunissait autour de la Dauphine les dames de sa maison et
+ses dames autrichiennes. Le 9, la Dauphine déjeunait, entendait la
+messe, faisait ses adieux aux dames et aux seigneurs autrichiens qui
+l'avaient accompagnée.
+
+Le 9, la Dauphine arrivait à Nancy. Reçue à la porte Saint-Nicolas par
+le commandant de Lorraine, le marquis de Choiseul la Baume, elle
+couchait à l'hôtel du Gouvernement. Le lendemain elle accueillait les
+respects de la Cour souveraine, de la Chambre des comptes, du Corps
+municipal et de l'Université. Après avoir dîné en public, la Dauphine
+allait visiter aux Cordeliers les tombeaux de sa famille[17]. La
+Dauphine repartait, couchait à Bar, recevait à Lunéville les honneurs
+militaires du corps de la gendarmerie, du marquis de Castries et du
+marquis d'Autichamp. À Commercy, une petite fille de dix ans présentait
+à la Dauphine des fleurs et un compliment.
+
+Le 11, la Dauphine descendait à Châlons, à l'hôtel de l'Intendance. Six
+jeunes filles, dotées par la ville à l'occasion du mariage du Dauphin de
+France, lui récitaient des vers. Les acteurs des trois grands
+spectacles, venus de Paris, jouaient devant la Dauphine _la Partie de
+chasse de Henri IV_ et la comédie de _Lucile_. Le souper de la Dauphine
+était précédé d'un feu d'artifice et suivi d'une illumination figurant
+le temple de l'Hymen.
+
+Le 12, la Dauphine continuait sa route par Reims. À Soissons, la
+bourgeoisie et la compagnie de l'Arquebuse l'attendaient aux portes. Les
+trois rues conduisant à l'évêché étaient décorées d'arbres fruitiers de
+vingt-cinq pieds de hauteur, entrelacés de lierre, de fleurs, de gazes
+d'or et d'argent, de guirlandes de lanternes. Reçue par l'évêque au bas
+du perron du palais épiscopal, la Dauphine se rendait à ses appartements
+par une galerie magnifiquement éclairée. Après le souper, tandis que
+deux tables de six cents couverts, servies avec profusion, régalaient le
+peuple, la Dauphine, conduite dans un salon construit exprès pour elle,
+voyait, dans le rayonnement d'un feu d'artifice, le temple élevé par
+l'évêque au fond de son jardin sur une montagne d'où jaillissait une
+source. Un groupe le couronnait: c'était la Renommée annonçant la
+Dauphine à la France, et un Génie portant son portrait. Le lendemain, la
+Dauphine communiait dans la chapelle de l'évêque, recevait les présents
+de la ville, du chapitre et des corps, assistait dans l'après-dînée à un
+_Te Deum_ en musique. Sortie de la cathédrale, elle se montrait au
+peuple, qui l'applaudissait. Le lendemain 14, à deux heures après-midi,
+elle partait pour Compiègne[18].
+
+La route avait été, pour la Dauphine, un long et fatigant honneur; mais
+elle avait été aussi une continuelle et douce ovation. «Qu'elle est
+jolie, notre Dauphine!» disaient les villages accourus sur son passage,
+les campagnes endimanchées rangées sur les chemins, les vieux curés, les
+jeunes femmes. «Vive la Dauphine!» ce n'était qu'un cri courant de
+champs en champs, de clochers en clochers. N'oubliant jamais de plaire
+ni de remercier, les stores de sa voiture baissés pour se laisser voir,
+honteuse et ravie de toutes ces louanges qui la suivaient, la Dauphine
+avait un sourire pour chacun, une réponse à toute chose; et même, à
+quelques lieues de Soissons, elle retrouvait quelques mots du peu de
+latin qu'elle avait appris pour répondre au compliment cicéronien de
+jeunes écoliers[19].
+
+ * * * * *
+
+Le Roi avait envoyé le marquis de Chauvelin complimenter la Dauphine à
+Châlons, le duc d'Aumont, premier gentilhomme, la complimenter à
+Soissons. Le dimanche 13 mai, il partait de Versailles, après la messe,
+avec le Dauphin, madame Adélaïde, mesdames Victoire et Sophie; il
+couchait à la Muette, et le lendemain il allait attendre la Dauphine à
+Compiègne.
+
+Reçue à quelques lieues de Compiègne par l'ami de Marie-Thérèse, le duc
+de Choiseul, Marie-Antoinette rencontre dans la forêt, au pont de Berne,
+le Roi, le Dauphin, Mesdames et la cour en grand cortège. La maison du
+Roi et le vol du cabinet précèdent le carrosse du Roi dans leurs rangs
+ordinaires. La Dauphine descend de carrosse. Le comte de Saulx-Tavannes
+et le comte de Tessé la mènent au Roi par la main. Toutes ses dames
+l'accompagnent. Arrivée au Roi, la Dauphine se jette à ses pieds: Louis
+XV, l'ayant relevée et embrassée avec une bonté paternelle et royale,
+lui présente le Dauphin, qui l'embrasse.
+
+Arrivés au château, le Roi et le Dauphin donnent la main à la Dauphine
+jusque dans son appartement. Le Roi lui présente le duc d'Orléans, le
+duc et la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc et la
+duchesse de Bourbon, le prince de Conti, le comte et la comtesse de la
+Marche, le duc de Penthièvre et la princesse de Lamballe.
+
+Le mardi 15 mai, la Dauphine quitte Compiègne, s'arrête à Saint-Denis,
+aux Carmélites, pour rendre visite à madame Louise, et arrive à sept
+heures du soir au château de la Muette, où l'attend la magnifique parure
+de diamants que lui offre le Roi[20]. Au souper, madame du Barry obtient
+du lâche amour de-Louis XV de s'asseoir à la table de Marie-Antoinette.
+Marie-Antoinette sait ne pas manquer au Roi; et, après le souper, comme
+des indiscrets lui demandent comment elle a trouvé madame du Barry:
+«_Charmante_,» fait-elle simplement[21].
+
+Le mercredi 16 mai, vers neuf heures, Marie-Antoinette, coiffée et
+habillée en très-grand négligé, part pour Versailles, où doit se faire
+sa toilette[22]. Le Roi et le Dauphin avaient quitté la Muette après le
+souper, à deux heures du matin, afin de recevoir la Dauphine. Le Roi
+passe chez elle aussitôt son arrivée, l'entretient longtemps, et lui
+présente Madame Élisabeth, le comte de Clermont et la princesse de
+Conti. À une heure la Dauphine se rendait à l'appartement du Roi. De là
+le cortége allait à la chapelle.
+
+Au pourtour du sanctuaire et dans les tribunes avaient été placés des
+gradins à six rangs, afin de procurer au public la facilité de voir la
+cérémonie. Dans la tribune du Roi était un amphithéâtre destiné aux
+grands dignitaires de Versailles; un autre amphithéâtre avait été monté
+dans le salon de la chapelle en face de la tribune du Roi, amphithéâtre
+fermé par-devant et d'où l'on voyait passer la cour.
+
+Précédés du grand maître, du maître et de l'aide des cérémonies, suivis
+du Roi, le Dauphin et la Dauphine s'avancent au bas de l'autel.
+L'archevêque de Reims bénit d'abord treize pièces d'or et un anneau
+d'or; il les présente au Dauphin, qui met l'anneau au quatrième doigt de
+la main gauche de la Dauphine, et lui donne les treize pièces d'or. A la
+fin du _Pater_, le poêle de brocart d'argent est tenu, du côté du
+Dauphin, par l'évêque de Senlis, du côté de la Dauphine, par l'évêque de
+Chartres[23].
+
+Jamais bénédiction nuptiale à Versailles n'avait attiré pareille
+affluence. À Paris, le bureau des voitures de la cour était assiégé. Les
+carrosses de remise se payaient jusqu'à trois louis pour la journée, les
+chevaux de louage deux louis. Les rues semblaient désertes[24].
+
+Enfin Marie-Antoinette était Dauphine de France. Elle recevait le
+serment des grands officiers de sa maison, et M. d'Aumont lui remettait
+la clef d'un coffre rempli de bijoux, apporté par ordre du Roi[25].
+Madame de Noailles lui présentait les ambassadeurs et les ministres des
+cours étrangères.
+
+Le soir il y avait une table de vingt-deux couverts pour la famille
+Royale, les princes et les princesses du sang. Le souper était servi
+dans la salle de spectacle, dont le plancher avait été relevé à la
+hauteur du théâtre. Une balustrade en marbre, avec ornements d'or,
+entourait la table à distance et séparait des spectateurs les officiers
+qui servaient. Un salon de musique, où jouaient soixante musiciens, en
+forme d'arcade, avait été établi dans la partie de l'avant-scène bordant
+le théâtre. L'arcade reposait sur des colonnes de marbre séracolin aux
+bases, aux chapiteaux, aux roseaux d'or, et les colonnes étaient
+séparées par de grandes glaces, contre lesquelles s'élevaient des tables
+de marbre chargées de trophées de musique dorés. Au milieu des
+archivoltes, des groupes de génies portaient les chiffres du Dauphin et
+de la Dauphine.
+
+L'archevêque de Reims bénissait le lit. Le Roi donnait la chemise au
+Dauphin, la duchesse de Chartres à la Dauphine.
+
+Le lendemain commençaient à Versailles des fêtes sans exemple: grands
+appartements, bals parés dans la nouvelle salle de spectacle, bals
+masqués, feux d'artifice d'une demi-heure, illumination du grand canal
+et de tous les jardins, remplis de bateleurs, de musiques et de
+danses[26]. Le peuple de Paris eut des écus de six livres, des
+distributions de pain, de vin, de viande, et la foire des remparts[27].
+
+Ces joies étourdissantes n'avaient point encore délivré la pensée de la
+jeune épouse de l'émotion et du souvenir de cet orage éclatant sur
+Versailles après son mariage, de ces coups de tonnerre ébranlant le
+château le jour même où elle y entrait[28]. Bientôt une catastrophe
+l'alarmait de pressentiments plus sinistres.
+
+Le 30 mai, jour de la clôture des fêtes, Ruggieri tirait un feu
+d'artifice à la place Louis XV. Le manque d'ordre, l'insuffisance de la
+garde, laissaient, après le feu, la foule aller contre la foule. Il y
+eut une presse, un carnage épouvantable. Des centaines de blessés
+étaient recueillis rue Royale. On ramassait cent trente-deux morts[29],
+et ces morts des fêtes du mariage du Dauphin et de la Dauphine
+étaient-jetés au cimetière de la Madeleine[30]. Qui eût dit alors les
+voisins qu'ils y attendaient?
+
+
+
+
+III
+
+La Dauphine à Versailles.--Lettre de la Dauphine.--Pugilat du Dauphin et
+de Monsieur.--Le Roi charmé par la Dauphine.--Jalousie et manœuvres de
+madame du Barry.--Dispositions de la famille royale pour la Dauphine:
+Mesdames Tantes, Madame Élisabeth, le comte d'Artois, le comte de
+Provence.--Le Dauphin.--Son gouverneur, M. de la Vauguyon.--Son
+éducation.--M. de la Vauguyon renvoyé par la Dauphine.--Portrait moral
+de la Dauphine.--Son instituteur, l'abbé de Vermond.--Le clergé et les
+femmes au dix-huitième siècle.--Madame de Noailles et madame de Marsan.
+
+
+Le temps chassait les pressentiments et les tristesses. La Dauphine
+arrangeait sa vie, son bonheur et l'avenir. Elle s'habituait à sa
+nouvelle patrie, à son mari, à son rôle. Elle faisait connaissance avec
+la cour, apprenait le nom des nouvelles figures, oubliait Vienne et
+l'allemand. Elle s'installait dans son appartement, et elle se
+familiarisait avec Versailles, avec Choisy. Veut-on une journée de la
+Dauphine dans les premiers mois de son installation à la cour de France;
+une lettre de Marie-Antoinette, adressée à Marie-Thérèse et datée du 12
+juillet, nous en racontera tout le détail.
+
+«_Votre Majesté est bien bonne de vouloir bien s'intéresser à moi et
+même de vouloir savoir comme je passe ma journée. Je lui dirai donc que
+je me lève à 10 heures ou à 9 heures et demie, et, m'ayant habillée, je
+dis mes prières du matin, ensuite je déjeune, et de là je vais chez mes
+tantes où je trouve ordinairement le roi. Cela dure jusqu'à 10 heures et
+demie; ensuite à onze heures je vais me coiffer. À midi on appelle la
+chambre, et là tout le monde peut entrer, ce qui n'est point des
+communes gens. Je_ (mets) _mon rouge et lave mes mains devant tout le
+monde. Ensuite les hommes sortent et les dames restent, et je m'habille
+devant elles. A midi est la messe; si le roi est à Versailles, je vais
+avec lui et mon mari et mes tantes à la messe; s'il n'y est pas, je vais
+seule avec M. le Dauphin, mais toujours à la même heure. Après la messe,
+nous dinons à nous deux devant tout le monde, mais cela est fini à une
+heure et demie, car nous mangeons fort vite tous les deux. De là je vais
+chez M. le Dauphin, et s'il a affaires, je reviens chez moi; je lis,
+j'écris, ou je travaille, car je fais une veste pour le roi qui n'avance
+guère, mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu elle sera finie dans
+quelques années. À 3 heures je vais encore chez mes tantes où le roi
+vient à cette heure-là: à 4 heures vient l'abbé chez moi; à 5 heures
+tous les jours le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à 6 heures. À 6
+heures et demie je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne
+vais pas promener; il faut savoir que mon mari va presque toujours avec
+moi chez mes tantes. À 7 heures on joue jusqu'à 9 heures, mais quand il
+fait beau, je m'en vais promener, et alors il n'y a pas de jeu chez moi
+mais chez mes tantes. À 9 heures nous soupons, et quand le roi n'y est
+point, mes tantes viennent souper chez nous, mais quand le roi y est,
+nous allons après souper chez elles, nous attendons le roi, qui vient
+ordinairement à 10 heures trois quarts, mais moi, en attendant, je me
+place sur un grand canapé et dors jusqu'à l'arrivée du roi, mais quand
+il n'y est pas, nous allons nous coucher à 11 heures. Voilà toute notre
+journée[31]._»
+
+La Dauphine est encore une enfant[32], selon la remarque de Louis XV.
+Ses grands plaisirs sont des parties de jeux avec les enfants de sa
+première femme de chambre, gâtant ses habits, cassant les meubles,
+mettant tout sens dessus dessous dans ses appartements; ses folles
+équipées sont des parties d'ânes. Et faut-il le dire? l'enfant qu'était
+la Dauphine trouvait d'autres enfants dans son mari, dans ses
+beaux-frères. À ce sujet, Mercy-Argenteau ne raconte-t-il pas cette
+curieuse anecdote? «Il y avait sur la cheminée de la chambre de M. le
+comte de Provence, une pièce de porcelaine très artistement travaillée.
+Quand M. le Dauphin se trouvait dans cette chambre, il avait coutume
+d'examiner la porcelaine susdite et de la manier. Cela paraissait
+inquiéter le comte de Provence, et, au moment où madame la Dauphine le
+plaisantait sur cette crainte, M. le Dauphin, qui tenait entre ses mains
+la pièce de porcelaine en question, la laissa tomber, et elle se brisa
+en morceaux. M. le comte de Provence, dans son premier mouvement de
+colère, s'avança sur M. le Dauphin; ils se colletèrent et se donnèrent
+quelques coups de poing. Madame la Dauphine, très-embarrassée de cette
+scène, eut la présence d'esprit de séparer les combattants, et elle
+reçut même à cette occasion une égratignure à la main[33].»
+
+
+Tentons de peindre la famille dans laquelle est entrée la jeune
+archiduchesse autrichienne. Essayons de montrer le milieu nouveau de ses
+affections, les habitudes d'esprit, les caractères, le mode de vie et de
+mœurs des princes et des princesses avec lesquels elle doit vivre, les
+sympathies et les antipathies qu'elle doit nécessairement rencontrer. Ce
+tableau importe à la justice de l'histoire, il importe au jugement de la
+Dauphine.
+
+Louis XV s'était laissé charmer par la femme de son petit-fils. Cette
+jeune fille, cette enfant rajeunissait son âme. Ses yeux, las d'habits
+de cérémonie, se reposaient sur cette robe de gaze envolée et légère,
+qui faisait ressembler la Dauphine «à l'Atalante des jardins de Marly.»
+Les soucis de la vieillesse honteuse, l'incurable ennui de la débauche,
+s'enfuyaient de son cœur et de son regard aux côtés de la Dauphine.
+Auprès d'elle, il lui semblait respirer un air plus pur et comme la
+fraîcheur d'une belle matinée après une nuit d'orgie. Il voulait
+lui-même la promener dans les jardins de Versailles, et s'étonnait d'y
+trouver des ruines: son royaume l'eût bien plus étonné. L'aidant à
+sauter un amas de pierres: «Je vous demande bien pardon, ma fille,--lui
+disait Louis XV,--de mon temps il y avait ici un beau perron de marbre;
+je ne sais ce qu'ils en ont fait...» À tous il faisait la question:
+Comment trouvez-vous la Dauphine[34]? La Dauphine, heureuse,
+reconnaissante, donnait au roi mille caresses; chaque jour elle avançait
+dans ses bonnes grâces. Mais la favorite prenait peur de cette petite
+fille, qui, en réconciliant le Roi avec lui-même, menaçait le crédit de
+son amour, et toutes les méchancetés de la femme et de la cour étaient
+par elle mises en œuvre contre la _petite rousse_: c'est ainsi que
+madame du Barry appelait la Dauphine. Elle critiquait son visage, sa
+jeunesse, ses traits, ses mots, sa naïveté, toutes ses grâces. Elle
+faisait savoir au Roi que la Dauphine s'était plainte à Marie-Thérèse de
+la présence de la maîtresse du Roi à la Muette[35]. Le Roi s'éloignait
+alors peu à peu de la Dauphine, et madame du Barry n'avait plus de
+craintes le jour où il échappait au Roi, dans une parole amère comme un
+remords: «Je sais bien que Madame la Dauphine ne m'aime pas!»
+
+Les filles de Louis XV, les tantes du Dauphin, que leur âge, leur
+position à la cour, leur affection pour le Dauphin appelaient à être les
+tutrices de l'inexpérience et de la jeunesse de la Dauphine, qui
+étaient-elles, et qu'allaient-elles être pour Marie-Antoinette? Mesdames
+étaient de vieilles filles, au fond desquelles était resté quelque chose
+de leur éducation de couvent et de l'inepte direction de cette madame
+d'Andlau, sur laquelle la lettre du Dauphin renseigne si tristement.
+Elles n'avaient rien en elles de l'indulgence des grand'mères, mais
+toutes les sévérités de l'âge et toutes les aigreurs du célibat.
+Mesdames vivaient dans les froideurs de l'étiquette, dans le culte de
+leur rang, dans l'ennui et la roideur d'une petite cour calquée sur
+celle de la feue Dauphine, la princesse de Saxe, leur belle-sœur, qui de
+sa cour sévère avait fait comme un reproche à Louis XV. Dans cet
+intérieur dévotieux et sans sourire, il n'y avait d'humain que les
+benoîtes recherches de la vie des nonnes, les aises de la vie, les
+petites chatteries du boire et du manger, les tours de force d'un
+artiste en maigre, un cuisinier cité dans tout Paris pour faire de la
+viande avec du poisson. Les quatre princesses vivaient à l'ombre dans le
+palais, ne voyant le Roi que par éclairs, au débotté, enfermées et
+enfoncées dans les principes et les rancunes de leur frère, les
+professant ou plutôt les confessant avec la rigueur d'esprits étroits et
+l'entêtement d'imaginations sans distractions.
+
+Les quatre princesses n'avaient qu'une volonté, la volonté de Madame
+Adélaïde, qui commandait à ses sœurs par la tournure mâle et le ton
+impérieux de son caractère. Madame Louise retirée aux Carmélites, Madame
+Adélaïde entrait en une possession plus entière encore de la bonne mais
+faible nature de Madame Victoire, de la faible et sauvage nature de
+Madame Sophie.
+
+Du premier jour, les rapports futurs de Madame Adélaïde avec
+Marie-Antoinette ne se laissent que trop deviner. M. Campan, venant
+chercher ses ordres au moment de partir pour aller recevoir la Dauphine
+à la frontière, Madame Adélaïde répond à M. Campan «qu'elle n'a point
+d'ordre à donner pour envoyer chercher une princesse autrichienne[36].»
+
+Que pouvait Marie-Antoinette contre de telles préventions? Que pouvaient
+sa gaieté, sa sensibilité, tous ses dons auprès de cette âme dure, sèche
+et hautaine? Quel lien d'ailleurs entre la femme du Dauphin et sa tante?
+L'esprit naturel et peu nourri de la Dauphine se heurtait à cette
+encyclopédie de connaissances acquises, avec une volonté de fer, par
+Madame Adélaïde au sortir du couvent. Libertés, vivacités, bonheurs
+indiscrets de la parole, jolies audaces, gracieuses ignorances,
+choquaient à toute heure cette science glacée, cette religion pédante,
+cette expérience gourmée et grondeuse. Et que si l'on voulait montrer
+l'opposition de ces deux princesses jusque dans le détail et le menu de
+leurs goûts, les Mémoires contemporains nous apprendraient que la table
+même ne les rapprochait point: la Dauphine satisfaisait son appétit d'un
+rien, et sa soif d'un verre d'eau[37].
+
+Madame Victoire, douce et excellente personne si elle eût eu le courage
+de s'abandonner à ses instincts, peinée du triste accueil que sa sœur
+faisait à tant de grâces, s'essaya un moment à se faire la consolation
+et le conseil de la jeune épousée. Elle l'appela et l'autorisa près
+d'elle. Elle tenta, par l'attrait de quelques fêtes données chez madame
+Durfort, de s'approcher de la confiance de la Dauphine et de l'attacher
+à sa compagnie; mais madame de Noailles d'un côté, Madame Adélaïde de
+l'autre, ne tardèrent pas à avoir raison de ces bonnes dispositions de
+Madame Victoire.
+
+La séduction de Louis XV par la naïveté de la Dauphine, par la bonne
+humeur de ses vertus, accrut le mauvais vouloir de Madame Adélaïde.
+Avant la faveur de madame du Barry, Madame Adélaïde avait un moment
+gouverné Versailles. Sa causerie soutenue de lectures, son esprit
+radouci et plié à l'amabilité, avaient plu à Louis XV. Faisant la cour
+aux goûts du Roi, Madame Adélaïde montait à cheval avec lui, et, au
+retour, elle faisait les honneurs de soupers de bonne compagnie, où
+Louis XV ne s'ennuyait point trop. Madame Adélaïde ne pardonna pas à la
+faveur de la Dauphine de faire renoncer ses espérances à ce rêve
+d'ambition, qu'elle se flattait de renouer, madame du Barry tombant en
+disgrâce.
+
+Cependant, il faut le reconnaître, la correspondance de Mercy-Argenteau
+nous apprend que les différences des manières de voir et les antipathies
+de caractères entre Mesdames de France et la Dauphine n'amenèrent pas de
+suite l'éloignement et la froideur. À son arrivée en France la Dauphine,
+surtout avant le mariage du comte de Provence, se trouvant sans un
+cercle de femmes, s'abandonna à ses tantes, se confia sans réserve,
+embrassa un peu étourdiment les haines de ce monde, répéta les propos
+indiscrets, et parfois un peu gais, des quatre sœurs contre la favorite,
+s'aliénant ainsi l'affection du Roi. Ce ne fut guère qu'en 1773 que
+Marie-Antoinette, éclairée et mise en garde contre les imprudences que
+Mesdames tantes lui faisaient commettre, se déroba à leur tyrannie, à
+leur petit despotisme: révolte dont les vieilles filles se vengèrent en
+cherchant à créer une grande situation à la comtesse de Provence.
+
+Marie-Antoinette avait-elle mieux à attendre des autres femmes de la
+famille? Madame Élisabeth n'était encore qu'une enfant. Madame Clotilde
+était entraînée vers une amie de son âge. Elle était poussée vers la
+Dauphine par cette loi des contraires, qui est souvent la loi des
+sympathies: calme, lente, paresseuse, elle se rapprochait
+instinctivement de cette gaieté vive dont elle aimait le coup de fouet
+et l'aiguillon. Malheureusement, madame de Marsan était là qui la
+retenait[38].
+
+Le triomphe de Marie-Antoinette avait été complet et de premier coup sur
+le plus jeune de ses beaux-frères, le comte d'Artois. Plus jeune encore
+que la Dauphine, sortant de l'enfance, le comte d'Artois annonçait déjà
+le vrai modèle d'un prince français. Déjà il réalisait les traits d'un
+héros de chevalerie, et c'est demain que le monde le surnommera Galaor.
+Il avait les grâces de sa belle-sœur, ses goûts, ses aspirations. Il
+commençait la vie, il courait comme elle au plaisir, et, dès l'arrivée
+de la femme de son frère, quel ménage d'amusements, d'illusions, de
+confidences et de badinages font ces deux enfants qui semblent les
+princes de la jeunesse[39]! Et quelles fêtes plus tard! et quels deux
+grands enfants! Comme la Reine retrouvera son imagination et son rire de
+Dauphine pour dessiner, de moitié avec le prince de Ligne, le scénario
+des réjouissances qui célèbrent la convalescence du comte d'Artois!
+Voyez l'amusement; l'enfance et la folie de ces jeux: le convalescent
+tenu de force sur un trône par le duc de Polignac et Esterhazy masqués
+en Amours, et lui montrant son portrait fait à la diable avec cette
+devise: «Vive Monseigneur le comte d'Artois!» le duc de Guiche en Génie
+et maintenant la tête du prince; le duc de Coigny chantant: «Vlà le
+plaisir! Vlà le plaisir!» suivi du prince de Ligne qui en porte le
+costume, avec deux grandes ailes semblables à celles des chérubins de
+paroisse. Tous chantent des couplets avec mille témoignages grotesques
+de respect et d'amour, mais des couplets si fades, mais des couplets si
+bêtes, que le pauvre prince se démène comme un possédé sur le trône où
+il est garrotté, tandis qu'entourée des bergères Polignac, Guiche et
+Polastron, et du chevalier de l'Isle en berger avec un mouton,
+Marie-Antoinette, la reine, déguisée en bergère, encourage les
+chanteurs, l'ovation et le supplice[40]!
+
+Le comte de Provence, moins jeune que le comte d'Artois, moins jeune
+surtout de cœur et d'esprit, d'un sang plus froid, d'un caractère moins
+ouvert, de goûts moins vifs, le comte de Provence lui-même s'abandonna
+au charme de sa belle sœur jusqu'à devenir son courtisan et son poète.
+Le comte de Provence cependant revint, après les premiers moments, à son
+rôle et à son masque, à la politesse mielleuse, à l'ambition sournoise.
+Le mariage le refroidit encore. La comtesse de Provence, cette altière
+princesse de Savoie, cette Junon aux sourcils noirs et arqués, cette
+femme «au caractère italien», ainsi que s'exprime Marie-Thérèse, se prit
+bientôt à haïr cette femme qui plaisait à tous et qui lui avait pris la
+place de Dauphine de France[41]. Puis se forma le salon du comte de
+Provence, bientôt le salon de Monsieur, ce salon de bouderie, de
+pédanterie et de doctrine, cette académie de lettres, de sciences, de
+droit politique, qui, chaque jour, alla se séparant davantage de la cour
+de Marie-Antoinette.
+
+Tels sont les entours de la Dauphine, ses nouvelles tantes, ses
+nouvelles sœurs, ses nouveaux frères. Son mari remplacera-t-il toutes
+les affections qui lui manquent? Dédommagera-t-il la princesse des
+animosités qui l'entourent? Donnera-t-il l'amour à l'épouse? Non.
+
+11 se rencontre parfois, à la fin des races royales, des cœurs pauvres,
+des tempéraments tardifs, en qui la nature semble faire montre de sa
+lassitude. Le Dauphin était de ces hommes auxquels les tourments de la
+passion et les sollicitations du tempérament sont longtemps refusés, et
+qui, portant comme une honte la conscience de ces lenteurs, se dérobent
+brusquement à l'amour en humiliant la femme. Peut-être aussi y avait-il
+dans ce malheur du Dauphin plus encore l'influence de l'éducation que
+l'injustice de la nature.
+
+Cette froideur, ce silence des passions, de la jeunesse, du sexe, cette
+imagination réduite, ces malaises et ces défaillances d'un Bourbon de
+dix-huit ans, ce mari, cet homme, n'étaient-ils pas, en effet, l'œuvre,
+le crime d'un gouverneur choisi par l'imprévoyante piété du Dauphin,
+père de Louis XVI?
+
+Ce gouverneur était Monseigneur Antoine-Paul-Jacques de Quélen, chef des
+nom et armes des anciens seigneurs de la châtellenie de Quélen, en haute
+Bretagne; juveigneur des comtes de Porhoêt, pair de France, prince de
+Carency, comte de Quélen et du Broutay, marquis de Saint-Mégrin, de
+Callonges et d'Archiac, vicomte de Calvignac, baron des anciennes et
+hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, la Gruère et
+Picornet, seigneur de Larnagol et Talcoimur, vidame, chevalier et avoué
+de Sarlac, haut baron de Guienne, second baron de Quercy[42]; en un mot,
+et par là-dessus, le duc de la Vauguyon, sire un peu neuf malgré tous
+ses titres, auquel l'orgueil d'une alliance avec les Saint-Mégrin avait
+tourné la tête. Son pauvre esprit s'était abîmé dans l'étiquette; et, ne
+saisissant de la grandeur que l'importance, de la hauteur que la
+brusquerie, n'attrapant les choses que par le grossier et le
+désagréable, il avait élevé le jeune prince à son école, aux leçons de
+sa dignité brutale et de sa maussaderie bourrue. Pour le reste, pour
+l'enseignement large qui commence un roi et prépare un règne, pour
+l'étude des besoins nouveaux, pour le niveau de la pensée du prince avec
+cette pensée de la France qui renouvelle la France à toutes les
+cinquantaines d'années, qu'attendre d'un homme dont le plus haut travail
+était de discuter son menu avec son maître d'hôtel[43]? Rien, chez M. de
+la Vauguyon, du sage préceptorat des hommes d'Église du siècle de Louis
+XIV, rien de leur sage conduite de l'humanité des princes, rien de cet
+apprentissage social, de cette semence des vertus aimables, de cet
+agrandissement et de cet encouragement des facultés tendres, de cette
+éducation de la grâce et de l'esprit. M. de la Vauguyon était bien pis
+qu'insuffisant à une pareille tâche: c'était un dévot, mais de la plus
+petite et de la plus étroite dévotion, de cette dévotion fatale aux
+monarchies, qui, dispensant le roi de ses devoirs et le mari de ses
+droits, fait les Louis XIII et les Louis XVI. Tapage, saillies,
+bouillonnements, rébellions, feu de l'humeur, premières et vives
+promesses du caractère et du tempérament, annonces de l'homme que
+grondent en souriant les pères, tout avait été dompté, réprimé, refoulé,
+comme des menaces, par l'impitoyable gouverneur. M. de la Vauguyon
+n'avait rien permis de l'enfance à cet enfant. Par la discipline, par
+les pratiques, par les livres ascétiques, il l'avait mené, presque sans
+effort, à ce renoncement, à cette passivité, à ces vertus
+d'anéantissement et de mort auxquelles les saints Jérôme convient le
+siècle; et de cette discipline, de ce châtiment de sa pensée et de sa
+chair, de cette éducation de pénitence, des mains de ce maître sans
+sagesse, le jeune homme était arrivé tout à coup au mariage, effarouché,
+troublé de répugnances et comme de vœux secrets, inhabile à l'amour,
+presque hostile à la femme.
+
+M. de la Vauguyon ne voulait point abandonner son œuvre: il traversait
+le jeune ménage, et son ombre, en passant, rompait le tête-à-tête. Animé
+contre M. de Choiseul par le refus de la place de son beau-père, le duc
+de Béthune, chef du conseil des finances[44], il luttait contre les yeux
+et le cœur du Dauphin, il retardait l'épanchement et la confiance des
+époux. Il se démenait dans ces intrigues, dans ces complots honteux,
+dans ces achats des inspecteurs des bâtiments qui, à Fontainebleau,
+éloignaient l'appartement du Dauphin de l'appartement de la Dauphine. Il
+s'oubliait jusqu'aux espionnages, semant les rapports, dénonçant à Louis
+XV les lectures du Dauphin; et il poussait si loin la basse surveillance
+que la Dauphine finissait par dire à l'ancien gouverneur de son mari:
+«_Monsieur le Duc, Monsieur le Dauphin est d'un âge à n'avoir plus
+besoin de gouverneur, et moi je n'ai pas besoin d'espion; je vous prie
+de ne pas reparaître devant moi[45]._»
+
+À ce cœur du Dauphin, à ce cœur fermé, élevé à vivre en lui et sans se
+répandre, opposer un cœur qui ne se suffit pas et se donne aux autres,
+un cœur qui s'élance, se livre, se prodigue, une jeune fille allant, les
+bras ouverts à la vie, avide d'aimer et d'être aimée: c'est la Dauphine.
+
+La Dauphine aimait toutes les choses qui bercent et conseillent la
+rêverie, toutes les joies qui parlent aux jeunes femmes et distraient
+les jeunes souveraines: les retraites familières où l'amitié s'épanche,
+les causeries intimes où l'esprit s'abandonne, et la nature, cette amie,
+et les bois, ces confidents, et la campagne et l'horizon où le regard et
+la pensée se perdent, et les fleurs, et leur fête éternelle.
+
+Par un contraste singulier, et cependant moins rare dans son sexe qu'on
+ne croirait, la gaieté, couvre ce fond ému, presque mélancolique de la
+Dauphine. C'est une gaieté folle, légère, pétulante, qui va, vient et
+remplit tout Versailles de mouvement et de vie. La mobilité, la naïveté,
+l'étourderie, l'expansion, l'espièglerie, la Dauphine promène et répand
+tout autour d'elle en courant, le tapage de ses mille grâces. La
+jeunesse et l'enfance, tout se mêle en elle pour séduire, tout s'allie
+contre l'étiquette, tout plaît dans cette princesse, la plus adorable,
+la plus femme, si l'on peut dire, de toutes les femmes de la cour. Et
+toujours sautante et voltigeante, passant comme une chanson, comme un
+éclair, sans souci de sa queue ni de ses dames d'honneur, elle ne marche
+pas, elle court. Embrasse-t-elle les gens? elle leur saute à la tête;
+rit-elle en loge royale de la bonne figure de Préville? elle éclate, au
+grand scandale des gaietés royales qui daignent sourire; et
+parle-t-elle? elle rit!
+
+Quelle éducation différente de ces deux jeunes gens que la politique
+devait unir! M. de la Vauguyon avait été l'instituteur du duc de Berry,
+l'abbé de Vermond avait fait et continuait à faire l'éducation de
+Marie-Antoinette. Sans doute, l'abbé de Vermond avait façonné une
+Française dans l'archiduchesse d'Autriche; il ne lui avait pas seulement
+appris notre langue et ses délicatesses: il lui avait révélé nos mœurs
+jusqu'en leurs nuances, nos usages jusqu'en leurs manies, nos façons de
+penser et de goûter jusque dans les riens de la pensée et du goût, notre
+génie jusque dans le sous-entendu, toutes les choses de la France enfin
+dans le plus secret de leur pratique; mais aussi il lui avait enseigné,
+ce rire.
+
+L'Église avait été touchée du mal du siècle. Hors quelques grands et
+austères caractères fermes et debout dans la contagion et la corruption,
+toutes les capacités, toutes les lumières, toutes les intelligences du
+clergé avaient été gagnées à ce scepticisme, à ces affiches de dédain et
+de mépris pour le grand et le respecté, à cette irrévérence et à cette
+ironie qui est le cœur du dix-huitième siècle, de Dubois à Figaro.
+Au-dessus du malheur des mœurs particulières, il s'était fait comme une
+température morale de la nation plus malheureuse encore, une atmosphère
+de persiflage, de paradoxe, de légèreté, dont l'ordre du clergé n'avait
+pas été le dernier à subir l'influence. Railler la raison était devenu
+la raison de la France, railler l'État était devenu le signe des hommes
+d'État, railler la règle devint le ton des hommes d'Église. Poussé par
+ses habitudes de salon au premier feu et à la place d'honneur de la
+causerie, brillant et écouté, abandonnant la chaire et l'éloquence pour
+les prédications du coin du feu, le jeune clergé, les coudes arrondis
+sur les bras d'un fauteuil de bois doré, enseignait aux femmes, penchées
+vers le sermon, à ne point s'incliner devant les grands mots, à ne
+prendre au sérieux que le moins possible de choses, à faire un débarras
+des préjugés, à se venger de la vie en riant, à tout punir par le
+ridicule, à tout supporter par l'esprit. L'esprit! voilà ce que le jeune
+clergé entretenait et ravissait, chez les femmes, avec l'onction
+d'hommes d'Église et le sel d'hommes d'esprit. C'était à l'esprit des
+femmes que le clergé frappait, les engageant à se dérober à leurs
+charges et à fuir leurs ennuis, diminuant en un mot la théorie du
+devoir. Ce n'était point la séduction mignarde des abbés de Pouponville,
+mais une séduction plus dangereuse, la séduction du plus mortel de
+l'esprit français, mais si bien manié qu'à peine l'on sentait sous le
+coup la plaie et la ruine.
+
+Parmi ces maîtres de la femme, et de la société par la femme, dans ce
+grand parti du clergé qui s'appelait lui-même le clergé _à grandes
+mœurs_[46], le parti des abbés de Balivière, des abbés d'Espagnac, des
+abbés Delille, de tous ces instituteurs de médisance et d'irrespect qui
+commençaient entre deux portes de salon l'œuvre des États généraux,
+l'abbé de Vermond avait le premier rang. Il était un parfait persifleur,
+avec un sourire qui ne croyait à rien, les lèvres minces, l'œil
+perçant[47] et comme mordant; un des plus méchants, un des plus aimables
+parmi ces abbés badins, à l'écorce philosophe, qui, logés dans la
+monarchie, faisaient tout autour un feu de joie des religions de la
+monarchie, sans songer à l'incendie[48].
+
+Un tel précepteur eût fait bien du ravage dans une jeune fille moins
+bien douée que la jeune archiduchesse. Il pouvait glacer ses illusions,
+instruire son cœur, le mûrir et le flétrir. Mais si le cœur de
+Marie-Antoinette lui échappa, M. de Vermond toucha à son esprit. Il
+développa en elle ce germe railleur qui dormait au fond de l'enfant. Il
+encouragea l'archiduchesse, par l'exemple et l'applaudissement, à ces
+définitions, à ces épithètes, à ces petites guerres de la parole, à ce
+rire où elle mettait si peu d'amertume, mais qui, en France, et dans une
+cour où les sots ont des oreilles, devait lui faire tant d'ennemis.
+Ajoutez à cela l'horreur de l'ennui, le mépris de l'étiquette, la
+négligence de son rôle de princesse, vous aurez tout le mal fait chez
+Marie-Antoinette par une éducation qui la voulait plus près de son sexe
+que de son rang.
+
+Que la jeune femme souffrit, tombée soudainement de la direction de M.
+de Vermond, ce railleur impitoyable des puérilités de la grandeur, sous
+la férule de madame de Noailles, la personne de France la plus entêtée
+du cérémonial français! Vainement la jeune princesse essaya de se
+renouveler, elle ne put y parvenir. Mais aussi madame de Noailles la
+soutint peu dans cette lutte contre les enseignements et le pli de toute
+sa jeunesse. Madame de Noailles était une femme pénétrée du respect
+d'elle-même, un personnage important qui ne descendait jamais à se
+dérider, ni à avertir sans gronder. Elle semblait véritablement une de
+ces mauvaises fées des contes de Fées, hargneuse et chagrine, et
+toujours tourmentant une pauvre princesse. Aussi, du premier mot, la
+Dauphine la baptisa-t-elle _madame l'Étiquette_[49]; et plus tard, un
+jour de son règne où, étant montée à âne, elle s'était laissée tomber:
+«_Allez chercher madame de Noailles_,--fit en riant
+Marie-Antoinette,--_elle nous dira ce qu'ordonne l'étiquette quand une
+reine de France ne sait pas se tenir sur des ânes[50]._»
+
+Le mauvais vouloir d'une autre femme contre la Dauphine servit les
+mécontentements de madame de Noailles. Madame de Marsan, à laquelle
+l'estime de la cour donnait une grande considération, était la
+personnification sévère et empesée des vertus du temps de Henri IV.
+N'ayant pu garder la fraise et le vertugadin, elle conservait le port et
+la roideur d'un portrait de Clouet. Il restait encore en elle un peu du
+sang et de l'humeur de cette Marsan fameuse qui, au temps des
+dragonnades, s'était fait distinguer par le zèle de la persécution. Et
+quels tourments de toutes les heures de Marie-Antoinette, les sermons
+éternels de l'amie et de l'alliée de madame de Noailles! Aux yeux de
+madame de Marsan, cette démarche légère et balancée de la Dauphine,
+c'était une démarche de courtisane; cette mode des linons aériens, elle
+l'appelait un costume de théâtre cherchant à produire un irritant effet.
+La Dauphine levait-elle les yeux, madame de Marsan y voyait le regard
+exercé d'une coquette; portait-elle les cheveux un peu libres et
+flottants, les cheveux d'une bacchante! murmurait-elle; la Dauphine
+parlait-elle avec sa vivacité naturelle, c'était une rage de parler sans
+rien dire; dans une conversation, son visage prenait-il un air de
+sympathie et d'intelligence, c'était un insupportable air de tout
+comprendre; riait-elle avec sa gaieté d'enfant, c'était une gaieté
+simulée, des éclats de rire forcés[51]. Cette vieille femme soupçonnait
+et calomniait tout, Marie-Antoinette s'en vengeait comme elle se
+vengeait de madame de Noailles, sans songer que madame de Marsan était
+la gouvernante des sœurs du Dauphin, la confidente et l'amie de ses
+tantes, sans imaginer quelle censure et bientôt quelle calomnie du
+moindre de ses actes, de la plus indifférente de ses paroles, elle
+allait trouver de ce côté, à Versailles et à Marly.
+
+
+
+
+IV
+
+Liaisons de la Dauphine.--Madame de Picquigny.--Madame de
+Saint-Mégrin.--Madame de Cossé.--Madame de Lamballe.--Entrée du Dauphin
+et de la Dauphine dans leur bonne ville de Paris.--Popularité de la
+Dauphine.--Intrigues du _parti français_ contre la Dauphine et
+l'alliance qu'elle représente.--M. d'Aiguillon.--La Dauphine appelée
+l'_Autrichienne_.
+
+
+Poursuivie de ces ennuis, ainsi entourée de malveillances et
+d'espionnages, sans appui, sans amis, sans épanchement, seule dans cette
+cour de scandale, étrangère dans sa famille, mariée et sans mari, cette
+jeune femme se laissa aller à des liaisons qu'elle devait croire sans
+danger: forcée d'amuser son cœur, c'est ainsi que madame de Motteville
+parle d'une autre reine de France, elle le donna, comme l'avait donné
+Anne d'Autriche, à des amies. Marie-Antoinette chercha des compagnes
+pour s'étourdir, pour échapper aux larmes, à l'avenir, à elle-même. Elle
+se lia comme une jeune fille, ou mieux comme une pensionnaire punie,
+dont les grandes vengeances--de petites malices--veulent une confidente
+et une complice. La première amitié de la Dauphine fut une camaraderie,
+et la camarade, la plus jeune tête de la cour: la duchesse de Picquigny.
+
+Madame de Picquigny était la digne belle-fille de madame la duchesse de
+Chaulnes. Elle avait de sa belle-mère l'abondance d'idées, le flux de
+saillies, les fusées, les éclairs et les feux de paille. Elle était tout
+esprit comme elle, et son esprit était cet esprit à la diable, «le char
+du Soleil abandonné à Phaéton.» Elle prenait, en se jouant, son parti de
+toutes choses, et de son mariage, et de son mari, ce fou d'histoire
+naturelle qui, disait-elle, avait voulu la disséquer pour l'anatomiser.
+Quelles distractions pour la Dauphine dans cette compagnie, dans cette
+causerie, qui ne respectait rien, pas même l'insolence de la fortune,
+pas même la couronne de la du Barry! Et le dangereux maître, cette
+madame de Picquigny, qui, derrière son éventail, enhardit, émancipe la
+langue de la Dauphine[52]! C'est d'elle que Marie-Antoinette apprend à
+rendre les railleries pour les injures, et la moquerie pour la calomnie.
+Madame de Picquigny la sollicite et la lance aux espiègleries contre les
+figures bizarres, les ajustements gothiques, les prétentions, les
+gaucheries, les ridicules et les hypocrisies; et c'est dans sa
+familiarité que s'ébauchent ces traits, ces mots, ce partage des femmes
+de la cour en trois classes, les femmes sur l'âge, les prudes faisant
+métier de dévotion, et les colporteuses de nouvelles empoisonnées: les
+_siècles_, les _collets montés_ et les _paquets_[53], sobriquets
+innocents dont s'amusait la jeune Dauphine, et qui préparaient tant de
+haines à la Reine de France!
+
+Mais M. de la Vauguyon tenait encore alors le Dauphin sous la tutelle de
+ses avertissements et de ses représentations. Quelles suites,
+murmurait-il à son oreille, si jamais le Roi était instruit de cette
+ligue de la Dauphine avec madame de Picquigny contre la _grande
+sauteuse!_ Il faisait d'un autre côté insinuer à la Dauphine que les
+personnes faites et tournées comme madame de Picquigny, spirituelles de
+nature, font esprit de tout; qu'elles sont entraînées à n'épargner
+personne, pas même une bienfaitrice et qu'il leur arrive de s'acquitter
+de la reconnaissance par des brocards. De la confiance et de l'abandon,
+la Dauphine passait à la réserve avec madame de Picquigny, et de la
+réserve à l'indifférence. C'était le moment attendu par M. de la
+Vauguyon. Il poussait aussitôt dans les bonnes grâces de la Dauphine une
+favorite nouvelle et à sa dévotion, sa bru, madame de Saint-Mégrin.
+Celle-ci était plaisante, à peu près autant que madame de Picquigny,
+mais sans étourderie, avec choix, avec discernement, avec prudence. Elle
+plaisantait aussi, mais bas, et de certaines personnes. Formée par M. de
+la Vauguyon, elle s'avançait sans éclats et par glissades dans la faveur
+de la Dauphine, essayant de lui plaire sans déplaire, gardant pied à la
+cour de Louis XV, habile à se ménager, à se prêter et à se reprendre, à
+se compromettre à demi, et à faire la révérence sans tourner le dos à
+personne. La Dauphine perça vite ce jeu[54], et quand madame de
+Saint-Mégrin vint à solliciter la place de dame d'atours auprès d'elle,
+s'appuyant de droite et de gauche, faisant jouer par-dessous main, avec
+le crédit de son mari auprès du Dauphin, la bienveillance de madame du
+Barry, la Dauphine alla prier le Roi de la refuser. Le Dauphin appuyait
+madame de Saint-Mégrin, le Roi l'avait déjà désignée, mais la répugnance
+de la Dauphine l'emporta. Madame de Cossé fut nommée, et elle entra en
+faveur en entrant en place. Madame de Cossé était une compagne plus
+sérieuse, plus sage, plus mûrie par la vie. Elle avait, non l'agrément
+des bons mots, mais l'agrément de la raison aimable et de l'expérience
+qui pardonne; elle y joignait la patience de ce qui est maussade et la
+tolérance de ce qui est ridicule. Un esprit anglais logé avec une
+imagination française dans une tête de femme, telle un jugement du temps
+nous peint madame de Cossé[55].
+
+Pour détacher la Dauphine de madame de Cossé, d'un pareil guide, d'une
+conseillère si sûre, il ne fallut rien moins qu'un sentiment jusqu'alors
+inconnu de la Dauphine, une liaison d'une espèce nouvelle, d'une
+confiance plus tendre, d'une sympathie plus émue. La Dauphine avait vu
+madame de Lamballe aux petits bals de madame de Noailles: elle
+connaissait l'amitié[56].
+
+Madame de Lamballe avait l'intérêt de ses vingt ans et de ses malheurs.
+Marie-Thérèse-Louise de Carignan était restée veuve, à dix-huit ans,
+d'un mari mort de débauches, Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas de
+Bourbon, prince de Lamballe, grand veneur de France. Le malheureux père
+de ce misérable jeune homme, M. le duc de Penthièvre, avait fait de sa
+belle-fille sa fille adoptive. Madame de Lamballe fut bientôt de tous
+les plaisirs de la Dauphine, de tous les bals qu'elle donnait dans son
+appartement; elle y brilla singulièrement, et jusqu'à toucher Louis XV.
+Un moment, madame du Barry, les valets de sa faveur, la cour,
+l'imagination des nouvellistes, tout s'émut dans l'attente de grands
+changements et de grandes menaces: un mariage de Louis XV avec madame de
+Lamballe[57], et ce fut encore un lien entre la Dauphine et son amie que
+ces alarmes données par madame de Lamballe à madame du Barry: tout
+l'esprit de madame de Picquigny ne l'avait point si bien vengée.
+
+
+Trois ans s'étaient écoulés depuis l'entrée en France de la Dauphine,
+quand le jour fut fixé pour la première entrée du Dauphin et de la
+Dauphine dans leur bonne ville de Paris. C'était un vieil usage de la
+monarchie et une vieille fête de la nation que ces entrées solennelles,
+marches jadis armées, changées par la paix des temps en processions
+pacifiques. Grands et beaux jours, où les héritiers de la France
+venaient en triomphe sourire et se faire connaître à ce peuple, leur
+peuple! où un jeune couple, l'avenir du trône, rendait visite à
+l'opinion publique dans son royaume même, et entrait pour la première
+fois dans les applaudissements de la multitude, comme dans la flatterie
+de l'histoire!
+
+Le 8 juin 1773, le Dauphin et la Dauphine arrivaient de Versailles à
+onze heures du matin, et descendaient de voiture à la porte de la
+Conférence. La compagnie du guet à cheval les attendait. Le corps de
+ville, le prévôt des marchands en tête, le duc de Brissac, gouverneur de
+Paris, et M. de Sartines, lieutenant de police, les recevaient. La
+Halle, qui était toujours un peu de la famille des rois en ces jours de
+liesse, présentait à la Dauphine les belles clefs d'une ville qui se
+donne: des fruits et des fleurs, des rosés et des oranges. De là, dans
+les carrosses de cérémonie, par le quai des Tuileries, le Pont-Royal, le
+quai des Théatins, le quai de Conti, où s'étaient rangés en escadron les
+gardes de la Monnaie; le Pont-Neuf, où se trouvait sous les armes, en
+face le cheval de bronze, la compagnie des gardes de robe courte; le
+quai des Orfèvres, la rue Saint-Louis, le marché et la rue Notre-Dame,
+le Dauphin et la Dauphine allaient à Notre-Dame. Reçus aux portes par
+l'archevêque et le chapitre en chapes, leur prière faite au chœur, ils
+entendaient dans la chapelle de la Vierge une messe basse dite par un
+chapelain du Roi et un motet payé trois cents livres au maître de
+musique de Notre-Dame. Ils montaient au Trésor, le visitaient, gagnaient
+Sainte-Geneviève, tournaient, suivant l'usage, autour de la châsse de la
+sainte, et revenaient aux Tuileries. Les femmes des halles dînaient dans
+la salle du concert; il n'y avait d'hommes à la table que le Dauphin. Le
+palais était au peuple: la foule entrait, regardait, passait; sa joie
+courait autour du festin. Au dehors le jardin n'était que peuple. La
+jeune Dauphine voulut y descendre au bras de son mari, et, s'aventurant
+dans l'amour de cette multitude, elle commandait aux gardes de ne
+pousser, de ne presser qui que ce fût. Elle avançait, charmant la foule,
+charmée elle-même, entourée de vivats et comme portée par les
+bénédictions de tous, les mains battaient, les chapeaux volaient en
+l'air... Toutes les adulations du jour, la harangue du prévôt des
+marchands, la harangue de l'archevêque, la harangue de l'abbé Coger, et
+jusqu'aux trente-huit vers des écoliers du collège de Montaigu, quelles
+pauvres adulations elles semblaient à la Dauphine auprès de ce grand
+peuple et de cette grande voix. Elle allait, saluant et remerciant,
+étourdie de bruit, de joie et de gloire. Remontée au château, elle
+voulut encore se faire voir, encore ravir ce peuple; et, malgré le grand
+soleil, Marie-Antoinette restait un quart d'heure sur la galerie à se
+montrer, à s'entendre applaudir, retenant à peine les larmes
+d'attendrissement qui lui montaient aux yeux[58].
+
+Cette grande émotion, cette joie de l'âme d'une princesse française,
+Marie-Antoinette les laisse éclater dans cette lettre à sa mère: «_J'ai
+eu mardi dernier une_(fête) _que je n'oublierai de ma vie; nous avons
+fait notre entrée à Paris. Pour les honneurs, nous avons reçu tous ceux
+qu'on peut imaginer; tout cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a
+touché le plus, mais la tendresse et l'empressement de ce pauvre peuple,
+qui, malgré les impôts dont il est accablé, était transporté de joie de
+nous voir. Lorsque nous avons été nous promener aux Tuileries, il y
+avait une si grande foule que nous avons été trois quarts d'heure sans
+pouvoir ni avancer ni reculer. M. le Dauphin et moi avons recommandé
+plusieurs fois aux gardes de ne frapper personne, ce qui a fait un très
+bon effet. Il y a eu un si bon ordre dans cette journée que, malgré le
+monde énorme qui nous a suivis partout, il n'y a eu personne de blessé.
+Au retour de la promenade, nous sommes montés sur une terrasse
+découverte et y sommes restés une demi-heure. Je ne puis vous dire, ma
+chère maman, les transports de joie, d'affection qu'on nous a témoignés
+dans ce moment. Avant de nous retirer, nous avons salué avec la main le
+peuple, ce qui a fait grand plaisir. Qu'on est heureux dans notre état
+de gagner l'amitié d'un peuple à si bon marché! Il n'y a pourtant rien
+de si précieux; je l'ai bien senti et ne l'oublierai jamais._»
+
+Il est des jours où les peuples ont vingt ans. La France aimait; et le
+vieux duc de Brissac, montrant de la main à Marie-Antoinette cette
+foule, cette mer, Paris, le maréchal de Brissac disait bien: «Madame,
+vous avez là, sous vos yeux, deux cent mille amoureux de vous[59]!»
+
+Les délices de ce jour enivrèrent la Dauphine. Dès le lendemain, elle
+travailla à les ressaisir. Et quelle femme ne se fût donnée comme cette
+jeune femme à cette adoration de la France? Aller au-devant de tous ces
+cœurs qui venaient à elle, faire son bonheur de l'amour de ce peuple, en
+emplir le vide de sa pensée, en occuper sa vie sans œuvre, l'illusion
+était trop belle pour qu'une princesse de dix-huit ans y résistât. Et
+voilà la Dauphine à rechercher ces cris, ces vivats, cette joie,
+d'autres journées du 8 juin. Elle va à l'Opéra, elle va au
+Théâtre-Français[60]. Mais il ne lui suffit pas du théâtre, où le
+respect enchaîne les transports du public; elle aspire à descendre de
+son rang, à s'approcher plus près de ce peuple, à entrer dans le partage
+de ses plaisirs, à se compromettre jusqu'au coudoiement, pour surprendre
+et goûter la popularité dans le plus vif et le plus vrai de sa
+familiarité. Ce sont alors, avec la famille royale qu'elle entraîne, des
+promenades à pied dans le parc de Saint-Cloud. La Dauphine se mêle à la
+foule; elle parcourt les bas jardins, elle regarde les eaux, elle
+s'arrête à la cascade, perdue et se cachant parmi tous, dénoncée à tous
+par son enjouement et son plaisir. Avec son mari et les enfants de la
+famille, elle va tout le long de la fête, et de la foire des boutiques,
+riant où l'on rit, jouant où l'on joue, achetant où l'on vend; bientôt
+reconnue, montrée, saluée de la foule, accablée de suppliques. L'écuyer
+qui la suit se fatigue de les recevoir, et refuse le placet d'une
+vieille femme. La Dauphine le gronde tout haut, et la foule d'applaudir!
+La Dauphine, suivant les Parisiens et la foule, entre dans la salle de
+bal du portier Griel, elle se régale de regarder danser, et elle veut
+que les danseurs oublient qu'elle est là, et que la joie continue[61].
+Quelle nouveauté, «quelle révolution,» c'est le mot d'un spectateur du
+temps, ces princes mêlés au peuple, et s'amusant de ses jeux, côte à
+côte avec lui! Et quelles louanges dans toutes les bouches, quels amours
+par tout le royaume de cette Dauphine chérie qui faisait le miracle de
+rattacher ainsi Versailles à la France!
+
+
+La France et l'avenir souriaient à la reine future; et, cependant,
+contre sa popularité, dans l'ombre, sans bruit, mais sans repos, se
+poursuivait l'œuvre de haine et de destruction commencée le jour même où
+la Dauphine avait quitté Vienne. Au-dessus de ses ennemis,
+Marie-Antoinette avait contre elle cette chose abstraite, aveugle,
+impitoyable, un principe: la politique de l'ancienne France. Cette
+politique, dont le père du duc de Berry avait été l'apôtre, était, la
+vieille religion de la diplomatie française; elle était le prétexte et
+l'arme de la haine de M. D'Aiguillon contre M. de Choiseul, disgracié
+par M. d'Aiguillon et madame du Barry presque aussitôt l'installation de
+la jeune princesse à la cour de France.
+
+Les hommes du parti français, c'est ainsi que ce parti s'appelait, ne
+voulaient point reconnaître que les lois d'équilibre de l'Europe
+obéissent au temps et se renouvellent. Ils n'étaient pas satisfaits de
+ce long effort de la France qui avait successivement rogné de l'empire
+de Charles-Quint le Roussillon, la Bourgogne, l'Alsace, la
+Franche-Comté, l'Artois, le Hainaut, le Cambrésis, et l'Espagne, et
+Naples, et la Sicile, et la Lorraine, et le Barrois. Ils oubliaient le
+présent de l'Angleterre pour ne se rappeler que le passé de l'Autriche.
+Qu'était, aux yeux de ce parti, le mariage de Marie-Antoinette, sinon
+une défaite? qu'était Marie-Antoinette, sinon le gage et la garde des
+traités de la nouvelle politique inaugurée sous le règne de madame de
+Pompadour? Le chef de ce parti, le petit-neveu du cardinal de Richelieu,
+l'ennemi personnel du duc de Choiseul, M. d'Aiguillon, disposait du
+clergé et du parti des Jésuites, hostiles à Marie-Thérèse, dont les
+possessions avaient abrité le jansénisme, hostiles d'avance à la
+protégée de M. de Choiseul, et groupés, en haine du ministres
+philosophe, «cet autre Aman,» autour de la du Barry, «cette nouvelle
+Esther[62].» Les ennemis de la Dauphine n'oubliaient pas d'exploiter
+contre elle le partage de la Pologne, «ce partage que Choiseul n'eût pas
+permis,» avouait Louis XV lui-même[63]. M. d'Aiguillon venait dire au
+Roi et répétait à la cour: «Voyez quelle foi la France peut ajouter à
+l'amitié de la maison d'Autriche, et ce que nous devons attendre d'une
+maison, l'alliée du roi par le double lien d'un traité et d'un mariage,
+qui, lorsqu'elle veut augmenter ses possessions aux dépens du roi de
+Prusse, soulève la France contre lui; lorsqu'elle veut augmenter ses
+domaines aux dépens de la Pologne, se rapproche de la Prusse, l'ennemie
+du Roi!». C'était à la mère que le coup semblait adressé, mais c'était
+la fille de Marie-Thérèse qu'il atteignait. Et quand M. d'Aiguillon
+parlait encore du prince qui sera Josep II, qu'il lui prêtait des vues
+lointaines sur la Bavière, la convoitise du Frioul vénitien et de la
+Bosnie, le projet de l'ouverture de l'Escaut, le regret de la Lorraine
+et de l'Alsace[64], il savait bien éveiller ainsi les alarmes et les
+doutes sur le cœur français de la sœur de Joseph, sur la bonne foi du
+dévouement de Marie-Antoinette à sa nouvelle patrie.
+
+Les manœuvres étaient habiles, hardies, continues. Le parti ne répugnait
+à rien pour donner raison à sa politique. N'allait-il pas jusqu'à mettre
+aux mains de madame du Barry, à la fin d'un souper, la dépêche funeste
+du cardinal de Rohan, livrée à la favorite par M. d'Aiguillon, et à la
+lui faire lire ne pleine table? «... J'ai effectivement vu pleurer
+Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne opprimée; mais cette
+princesse, exercée dans l'art de ne point se laisser pénétrer, me paraît
+avoir les larmes à commandement: d'une main elle a le mouchoir pour
+essuyer ses pleurs, et de l'autre elle saisit le glaive de la
+négociation pour être la troisième puissance copartageante[65].» Un peu
+de l'odieux de cette fausseté prêtée à Marie-Thérèse ne pouvait manquer,
+le parti le savait bien, de rejaillir sur sa fille. Il fallait donner
+cette croyance au public que le mensonge et la comédie sont de race; il
+fallait commencer à familiariser le génie de la nation avec l'idée d'une
+haine nationale contre sa souveraine.
+
+À ce malheur, le partage de la Pologne, s'était joint contre
+Marie-Antoinette, dès les premiers jours de son mariage, une faute dont
+Marie-Thérèse devait porter le reproche, une faute d'apparence légère,
+mais de terrible conséquence chez un peuple susceptible, dans une cour
+réglée et jalouse de ses rangs. Une parente de Marie-Thérèse, la sœur du
+prince de Lambesc, Mademoiselle de Lorraine, prétendit à prendre rang
+dans le menuet des fêtes du mariage immédiatement après les princes du
+sang; là-dessus, mille réclamations, mille colères, les ducs et pairs
+soulevés, toute la noblesse menaçant très sérieusement «de quitter la
+cadenette, de laisser là les violons», toutes les dames jurant «d'être
+indisposées pour la fête...[66].»
+
+M. de Choiseul en disgrâce, en exil, Marie-Antoinette était livrée sans
+défense à toutes les petites rancunes, à toutes ces grandes haines
+contre l'Autriche que devaient raviver encore les malheureuses
+prétentions de l'archiduc Maximilien en 1775; et le jour où cette
+princesse si française montait sur le trône, son crédit, sa popularité
+étaient minées; déjà était trouvée, déjà courait dans le murmure de la
+cour cette épithète d'_Autrichienne_ qui devait l'accompagner à
+l'échafaud.
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+1774-1789
+
+
+
+
+I
+
+Mort de Louis XV.--Crédit de Madame Adélaïde sur Louis XVI.--Intrigues
+du château de Choisy.--M. de Maurepas au ministère.--Vaines tentatives
+de la Reine en faveur de M. de Choiseul.--Conduite de M. de Maurepas
+avec la Reine.--MM. de Vergennes et de Müy hostiles à la
+Reine.--Influence de Madame Adélaïde.--Madame Louise la Carmélite et les
+comités de Saint-Denis.--Rapport au Roi de Madame Adélaïde contre la
+Reine.--_Le lever de l'Aurore._--M. de Maurepas se séparant de Mesdames
+Tantes.--Bienfaisance de la Reine.--Les préventions du Roi contre M. de
+Choiseul entretenues par M. de Maurepas.--Défiance du Roi.
+
+
+Le 10 mai 1774, vers les cinq heures du soir, Louis XV se mourrait.
+Voitures, gardes, écuyers à cheval, attendaient, rangés dans la cour de
+Versailles. Tous avaient les yeux fixés sur une bougie allumée dont la
+flamme vacillait à une fenêtre. Le Dauphin était dans l'appartement de
+la Dauphine. Tous deux, muets, écoutaient dans le lointain les prières
+des quarante heures, coupées de rafales de vent et de pluie, et pesaient
+d'avance ce fardeau d'une couronne qui allait échoir à leur jeunesse. La
+bougie est éteinte, et les jeunes époux entendent s'avancer vers leur
+appartement le fracas énorme d'une cour qui se précipite pour adorer une
+royauté nouvelle. La première, madame la comtesse de Noailles entre,
+salue Marie-Antoinette du nom de reine, et demande à Leurs Majestés de
+venir recevoir les hommages des princes et des grands officiers. Alors,
+appuyée sur le bras de son mari, son mouchoir sur les yeux, lente, et
+comme pliant sous l'avenir, Marie-Antoinette traverse tous ces hommages,
+parée de sa tristesse, dans l'attitude abandonnée et charmante de ces
+jeunes princesse de la Fable antique promises à la Fatalité. Puis
+chevaux, voitures, gardes, écuyers, tout part; et la jeune cour est
+emportée à Choisy[67].
+
+ * * * * *
+
+Reine, Marie-Antoinette allait-elle triompher des influences qui avaient
+troublé son ménage et son bonheur de Dauphine? Allait-elle surmonter
+cette conspiration qui poursuivait dans l'épouse du Dauphin la politique
+de l'Autriche? Allait-elle obtenir auprès de son mari des conseillers,
+sinon partisans de l'alliance conclue, au moins sans parti pris contre
+l'union qui en avait été le gage, sans animosité contre la fille de
+Marie-Thérèse devenue l'épouse dont la France attendait des Dauphins? Sa
+jeunesse, et les plus belles vertus de sa jeunesse continueront-elles à
+trouver autour d'elle la censure impitoyable d'ennemis de sa maison? Ou
+bien plutôt n'est-il pas à croire que la Reine va prendre sa part de
+domination légitime sur cette volonté de Louis XVI qui se donne à tous,
+s'établir, elle aussi, dans sa confiance, et l'emporter à la fin sur les
+intrigues qui ont amené le Dauphin à se reculer d'elle, comme d'une
+ennemie des Bourbons?
+
+Une femme déjoua ces espérances de la Reine, cette attente de l'opinion
+publique. Domptant le mal qu'elle porte en elle, ce germe de petite
+vérole qu'elle a pris au lit de mort de son père Louis XV, Madame
+Adélaïde entoure, elle enveloppe Louis XVI en ces premiers moments. De
+Louis XVI à Madame Adélaïde, du neveu à la tante, il y avait de grandes
+attaches, la reconnaissance toujours vive de la surveillance amie et des
+tendres soins qui seuls avaient un peu caressé sa triste et solitaire
+enfance. Pauvre enfant! en effet, qui avait grandi, presque orphelin,
+sans mère, sans amis, et qui, pleurant au milieu d'un jeu d'enfants,
+s'échappait à dire: «Et qui aimerai-je ici, où personne ne m'aime[68]!»
+Madame Adélaïde avait eu auprès du Dauphin le rôle d'une mère; elle en a
+auprès du Roi l'autorité. Elle réveille en lui les souvenirs de famille
+endormis et les ressentiments apaisés. Elle lui parle de son père,
+éloigné des affaires, humilié, annihilé tout le long du long règne de M.
+de Choiseul; elle lui parle de l'immortalité de M. de Choiseul, de ses
+prodigalités, de son insolence; de l'indignation du Dauphin contre cet
+homme qui lui avait manqué de respect, qui «avait osé se déclarer
+l'ennemi du fils de son souverain[69]». Puis, remuant les cendres, elle
+l'entretenait de ces morts subites et extraordinaires de son père et de
+sa mère, de ces bruits, de ces murmures d'empoisonnement qui montaient
+tout haut jusqu'à M. de Choiseul. Après avoir ému le Roi, après avoir
+effacé les impressions que la Reine a pu donner, et les avoir tournées
+contre elle comme la preuve d'une alliance avec l'ennemi du Dauphin,
+Madame Adélaïde parle au Roi, comme au nom de son père, des Mémoires que
+son père a laissé, de ce testament politique écrit pour l'instruction de
+son fils, et confié à M. de Nicolaï. Un comité est tenu les portes
+fermées. Un jour que la Reine est au bois de Boulogne avec madame de
+Cossé, ou sur le balcon de la Muette à jouir des applaudissements de la
+foule[70], un jour que M. d'Aiguillon et M. de la Vrillière sont dans
+l'antichambre du Roi, il est fait lecture au Roi de la liste des hommes
+que la volonté du Dauphin mourant destinait à entourer le trône de son
+fils devenant roi. Le choix de Louis XVI, il s'appelait lui-même Louis
+le Sévère alors, se porte sur M. de Machault, et la lettre qui l'appelle
+au ministère est signée. Mais ce choix ne suffit pas à Madame Adélaïde:
+elle veut un ministre plus compromis dans la politique
+anti-autrichienne. Cependant, M. d'Aiguillon, qui sait que la Reine ne
+lui pardonne pas d'avoir livré Marie-Thérèse aux plaisanteries de la du
+Barry, se démène pour se maintenir, imagine et travaille. Il gagne
+Madame de Narbonne[71] qui fait et défait les volontés de Madame
+Adélaïde, et, à couvert derrière elle, pousse en avant le nom de son
+cousin Maurepas, qui, une fois placé, le couvrira et le sauvera. Madame
+de Narbonne n'eut guère de mal à faire agréer à sa maîtresse une victime
+de la Pompadour, et Madame Adélaïde gagnée s'allia, en faveur de M. de
+Maurepas, avec une de ces influences latentes et redoutables, cachées et
+toutes-puissantes, qui gouvernent parfois, de l'antichambre, la
+conscience et la faveur des rois.
+
+Plus avant que le vieux gouverneur du Dauphin la Vauguyon, que ce
+précepteur, Coetlosquet, un saint dépaysé dans la tâche humaine d'élever
+un Roi, que ce lecteur d'Argentré, qui savait tout au plus lire[72], le
+sous-précepteur du Dauphin, M. de Radonvilliers, était entré dans sa
+confiance. La Vauguyon mort, M. de Radonvilliers disposait de la volonté
+politique du Roi. C'était un jésuite, un peu brouillé avec les Jésuites,
+mais y tenant au fond, et leur homme; monté en se baissant et par
+intrigue du préceptorat des fils du duc de Charost à la chaire de
+philosophie du Louis-le-Grand, de la chaire de philosophie au
+secrétariat de l'ambassade de Rome, du secrétariat de Rome au
+secrétariat de la feuille des bénéfices, de ce secrétariat au
+sous-préceptorat du Dauphin; habile, discret, mystérieux même, exact, la
+plume facile, prête aux idées des autres, et rompue aux formules;
+aujourd'hui le secrétaire intime du Roi, et menant tout sans se montrer;
+d'ailleurs plein de sa robe, et trop animé des rancunes de son ordre
+pour pardonner au jansénisme rigide de M. de Machault l'interdiction de
+1748 des donations de biens-fonds au clergé. M. de Radonvilliers
+approuva donc le choix de madame Adélaïde, le choix d'un parent de M.
+d'Aiguillon, le soutien des Jésuites. L'enveloppe de la lettre fut
+changée, et M. de Maurepas reçut la lettre destinée d'abord à M. de
+Machault[73].
+
+La Reine, il faut l'avouer, n'était point sans avoir quelques reproches
+à s'adresser. Dans le premier moment de l'attendrissement, elle avait
+permis à Mesdames de s'établir à Choisy, tandis qu'il avait été convenu
+qu'elles se rendraient à Trianon et resteraient quelque temps séparées
+du Roi et de la Reine. Elle avait eu la timidité de ne pas combattre
+leur ingérence dans la fabrication d'un ministère, la faiblesse même
+d'appuyer de sa parole quelques-uns de leurs choix. Dans toute cette
+grave évolution de la politique la jeune Reine semble n'avoir eu en vue
+que le renvoi d'Aiguillon qu'elle appelait _le vilain homme_. Et
+peut-être si l'action de la femme du Roi n'avait point été
+intermittente, et si la princesse n'avait pas obéi seulement aux petits
+mouvements haineux d'un ressentiment féminin, Madame Adélaïde n'aurait
+point triomphé?
+
+Exilée aux promenades, la Reine apprit tout quand tout fut fait. Elle
+était battue: elle le comprit; et, ne se faisant point illusion, comme
+quelqu'un lui disait: «Voici l'heure où le Roi doit entrer au conseil
+avec ses ministres...--«_Ceux du feu roi_!» dit dans un soupir cette
+Reine à laquelle son avènement au trône ne donnait d'autre influence que
+le droit d'écrire à la sœur de M. de Choiseul, à madame de Grammont,
+exilée par la du Barry: «_Au milieu du malheur qui nous accable, j'ai
+une sorte de satisfaction de pouvoir vous mander de la part du Roi qu'il
+vous permet de vous rendre près de moi. Tâchez donc de venir le plus tôt
+que votre santé vous le permettra: je suis bien aise de pouvoir vous
+assurer de vive voix de l'amitié que je vous ai vouée_.» Et encore,
+Marie-Antoinette était-elle obligée d'ajouter en post-scriptum:
+«_Attendez que M. de la Vrillière vous l'annonce_[74].»
+
+Cette déroute des espérances de la Reine était suivie d'un autre échec
+qui lui arrachait toute illusion et lui révélait la pleine misère de son
+pouvoir et le néant absolu de ses plus chères volontés. Marie-Antoinette
+s'était assise sur le trône de France en caressant un grand projet. Qui
+sait aujourd'hui, qui même savait alors que la Reine voulait abandonner
+Versailles, faire suivre au Roi de France l'exemple de tous les
+souverains de l'Europe, lui faire habiter sa capitale, transporter à
+Paris la cour et le gouvernement, et procurer ainsi à la royauté cette
+popularité que donne la résidence, et dont les d'Orléans avaient fait
+leur patrimoine? Projet immense dans le présent, plus immense encore
+dans l'avenir, et qui pouvait changer la face de la révolution
+française! Aux portes de Paris, à la Muette, la Reine examinait avec M.
+de Mercy les plans dressés par Soufflot. Elle y applaudissait et les
+arrêtait; Soufflot pendant six semaines eut l'ordre de tout apprêter.
+Ces plans ramenaient l'administration à Paris, et mettaient les bureaux
+comme sous la main des administrés. Les quatre secrétaireries d'État
+s'établissaient dans les quatre pans coupés de la place Vendôme, et y
+rassemblaient leurs dépôts de minutes alors dispersés. Le contrôle
+général s'élevait en face de la chancellerie. Une rue ouvrait les
+Capucins et les Feuillants, et une grande allée, traversant les
+Tuileries, joignait le boulevard à la Seine. À ce plan se reliaient un
+système d'élargissement des rues, des percées dans le faubourg
+Saint-Germain, la suppression des maisons situées sur les quais,
+l'établissement des grands débouchés, l'érection de ponts sur la Seine,
+tout un ensemble de grands travaux que couronnait l'achèvement du Louvre
+et son installation en un Muséum qui sauvait les tableaux de l'humidité
+de Versailles. Dans cette appropriation de cette décoration du Louvre
+achevé, Marie-Antoinette se voyait déjà une charmante royauté de Reine,
+la tutelle et le gouvernement des arts. Mais ce projet du transport de
+la cour à Paris, qui avait pour lui l'avantage immédiat d'une économie
+et d'une réforme des dépenses de Versailles, venait se briser contre
+l'opposition de M. de Maurepas: M. de Maurepas craignait qu'une Reine ne
+grandît à Paris et qu'un premier ministre n'y diminuât[75].
+
+ * * * * *
+
+Revenant aux affaires après vingt-cinq ans de disgrâce, où il avait
+partagé son temps entre l'Opéra, ses carpes et ses lilas[76], M. de
+Maurepas n'apportait pas une hostilité personnelle contre la Reine; mais
+il était l'homme que le Dauphin, père de Louis XVI, recommandait ainsi à
+celui de ses enfants appelé à succéder à Louis XV: «M. de Maurepas est
+un ancien ministre, qui a conservé, suivant ce que j'apprends, son
+attachement aux vrais principes de la politique que madame de Pompadour
+a méconnus et trahis[77].» Puis, si M. de Maurepas se souciait peu du
+grand rôle que la providence lui donnait, de ce vaste métier
+d'instituteur d'un Roi, traçant à un jeune prince les routes de la
+véritable gloire, il était jaloux de gouverner Louis XVI. Il n'ignorait
+pas ce que la Reine devait à M. de Choiseul, et jusqu'à quel point la
+conduite des ministres de Louis XV et du parti du Barry vis-à-vis d'elle
+avait exalté sa reconnaissance. Louis XVI s'échappant de l'influence de
+Mesdames et se rapprochant de Marie-Antoinette, c'était Choiseul et le
+parti anti-Dauphin, les ennemis de M. de Maurepas, qui rentraient aux
+affaires. Ainsi donc les nécessités de sa situation commandaient à M. de
+Maurepas de s'interposer, avec les ennemis de la Reine, entre la Reine
+et le Roi; et comme absous à ses yeux par la logique de cette manœuvre
+forcée, M. de Maurepas mit en œuvre pour cet éloignement tous les
+moyens, sans remords, presque sans conscience. Ce fut un travail lent,
+patient, souterrain, entouré de précautions et d'ombres, fort bien mené
+avec des détours, des arrêts, des concessions, et au besoin des
+sacrifices. M. d'Aiguillon devenait-il trop difficile à soutenir contre
+les répugnances tacites de Louis XVI, contre les mépris dont
+Marie-Antoinette donnait de publics témoignages à madame
+d'Aiguillon[78]? M. de Maurepas immolait son cousin, et le forçait à se
+démettre. M. de Maurepas laissait encore à la Reine cette petite
+victoire de faire inoculer son mari, sans se mêler de cette grosse
+affaire, sans écouter les réclamations de l'archevêché contre cette
+nouveauté. La Reine désirait vivement une entrevue du Roi avec M. de
+Choiseul. Après avoir tâté les dispositions du Roi pour M. de Choiseul,
+sûr d'avance du résultat de l'entrevue, M. de Maurepas jugea que c'était
+encore un plaisir qui menaçait trop peu son crédit pour le refuser à la
+Reine. Le 13 juin, tout Paris se racontait l'entrevue. La Reine avait
+accueilli M. de Choiseul du plus amical de ses sourires: «_Monsieur de
+Choiseul, je suis charmée de vous voir ici. Je serais fort aise d'y
+avoir contribué. Vous avez fait mon bonheur, il est bien juste que vous
+en soyez témoin_.» Le Roi, embarrassé, n'avait trouvé que ces mots à lui
+dire: «Monsieur de Choiseul, vous avez bien engraissé... Vous avez perdu
+vos cheveux... vous devenez chauve.» L'illusion trompée de la Reine, la
+colère de madame de Marsan allumée contre Madame Clotilde, qui, pour
+faire sa cour à sa belle-sœur, avait parlé de la meilleure grâce à M. de
+Choiseul, ce fut tout le résultat de cette entrevue. M. de Choiseul
+avait été moins confiant que la Reine: à son passage à Blois, il avait
+d'avance commandé les chevaux de poste qui devaient le ramener à
+Chanteloup[79].
+
+M. de Maurepas n'avait plus d'inquiétude, et se riait des embarras que
+lui suscitait _la belle dame_[80]. Tout conspirait à le maintenir, et le
+Roi allait lui donner pour associés dans sa politiques contre la Reine
+deux seconds entraînés à le servir par toutes leurs convictions, par
+leurs systèmes, par leurs griefs même.
+
+L'un était M. de Müy, ministre de la guerre, l'ancien confident du
+Dauphin père de Louis XVI, celui-là que le Dauphin appelait l'héritier
+de Montausier; honnête homme, mais avec trop de zèle, droit, mais roide,
+dur aux autres comme à lui-même, et que ses vertus sévères jusqu'à
+l'intolérance avaient placé haut dans la considération de Mesdames, et
+au premier rang du parti Dauphin.
+
+L'autre, le nouveau ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes,
+devait être pour M. de Maurepas un aide plus actif, plus déclaré, plus
+souple en même temps, et moins embarrassé de scrupules. M. de Vergennes,
+ministre plénipotentiaire à Constantinople, avait été rappelé par M. de
+Choiseul, et presque exilé en Bourgogne. Remis en lumière par M.
+d'Aiguillon, il avait fait en Suède la révolution de Gustave et du parti
+français contre le parti russe. C'était le neveu et l'élève de Chavigny,
+un soutien furieux et systématique de la vieille politique française;
+lié de doctrines avec les Saint-Aignan, les Fénelon, les la Chétardie,
+les Saint-Séverin, tous les partisans de l'influence dominante,
+exclusive de la France en Europe; vif, osé, ne craignant point les
+aventures, brûlant de tout brouiller pour le triomphe de ses idées,
+animé de grand dépit contre les traités de 1756 et de 1758, et
+profondément hostile à la maison d'Autriche[81]. M. de Choiseul l'avait
+disgracié à propos de son mariage avec une Grecque d'une grande beauté,
+qui lui avait donné deux enfants. Quand il fut nommé ministre, la Reine
+fut dissuadée de se laisser présenter cette femme, madame la comtesse de
+Vergennes. Elle en écrivit à sa mère, et madame de Vergennes ne fut
+reçue à la cour que sur la réponse de Marie-Thérèse[82]. Le mari le sut,
+et prêta aussitôt à la Reine une intention d'offense. De là, chez M. de
+Vergennes contre Marie-Antoinette, plus qu'une hostilité du ministre,
+mais une haine de l'homme; et pour les perfidies et les calomnies à
+mi-voix de M. de Maurepas, un complice passionné.
+
+M. de Maurepas eut encore dans les premiers moments un auxiliaire qu'il
+ne brisa qu'après l'avoir usé: le chancelier Maupeou, et derrière le
+chancelier Maupeou, son parti, le parti du clergé, gagné à la dévotion
+de Mesdames Tantes, hostile à cette piété de la jeune Reine, naïve comme
+son cœur, plus dégagée de pratiques que la piété du Roi, plus près de
+Dieu peut-être, mais moins près de l'Église, et où l'Église n'espérait
+guère trouver l'appui de ses plans, de ses espérances, de cette
+restauration des Jésuites dont la cause n'était pas si perdue alors
+qu'il semblait aux ennemis des Jésuites.
+
+Madame Adélaïde était guérie de la petite vérole. Elle rentrait à la
+cour, et dans les conseils du roi, impatiente de ressaisir son
+influence, blessée de tout ce qui avait été fait en dehors d'elle, de
+tout ce que M. de Maurepas avait cru devoir concéder, de ces misérables
+victoires de la Reine: l'inoculation, et la réception de M. de Choiseul;
+blessée des regrets et des larmes que Marie-Antoinette ne cachait pas à
+ses familiers; et bientôt cette princesse, aveuglée, emportée par sa
+haine contre la maison d'Autriche, s'attaquait à la personne même de la
+Reine, à la femme, à l'épouse. Ce train de la Reine, libre et échappé,
+cette jeunesse que Louis XVI abandonnait à elle-même sans règle et sans
+avertissement, ces étourderies, ces innocentes folies, ces espiègleries
+écolières auxquelles Marie-Antoinette ne savait pas se refuser, et dont
+elle était poursuivie jusque dans les grandes représentations de la
+royauté et dans les révérences de deuil, c'était malheureusement bien
+des armes et de terribles armes aux mains de vieilles femmes sans
+pardon. Aussi du nouveau château de Choisy, que de murmures, que de
+plaintes, que de remontrances, que de mauvaises paroles s'envolent, qui,
+grandissant dans toutes les réunions dévotes de Versailles et de Paris,
+tentent de faire fredonner à l'opinion publique:
+
+«Petite reine de vingt ans,
+Vous repasserez la barrière...[83].»
+
+Madame Adélaïde avait véritablement un porte-feuille. Elle disposait des
+grâces. Elle enchaînait les reconnaissances à ses rancunes. Elle
+commandait à cette armée, à ce complot qui entourait la Reine, qui la
+pressait de toutes parts, la poursuivait en toutes choses, et parvenait
+à obtenir du rédacteur de la _Gazette de France_ un compte rendu
+adultéré des réponses de la Reine au Parlement et à la cour des
+comptes[84].
+
+Madame Adélaïde lançait encore contre la Reine sa sœur, Madame Louise de
+France, la carmélite, qui s'était donnée à Dieu sans rompre avec les
+misères et les affaires humaines, et qui semblait s'être retirée du
+monde pour être plus à portée de la cour. Madame Louise était une
+sainte, mais une sainte à laquelle les ministres habiles ne négligeaient
+point de plaire, une sainte à laquelle le chancelier Maupeou faisait sa
+cour, en venant communier toutes les semaines avec elle. Dans ces
+comités secrets de Saint-Denis, dans la cellule de madame Louise, on
+nouait ces intrigues, on imaginait ces bruits qui, mêlés aux intrigues
+et aux bruits de Choisy, désapprenaient aux salons le respect de la
+Reine, avant de désapprendre au peuple la faveur de la Dauphine[85].
+
+Si un moment un pareil acharnement, des menées si constantes, ouvraient
+les yeux du Roi et lui donnaient la tentation de régner au moins dans sa
+famille, Madame Adélaïde menaçait bien haut de se retirer à Fontevrault,
+de laisser seule la volonté du Roi; et, résolue à risquer les derniers
+coups, fatiguée de demi-mots et de détours, elle osait, le 12 juillet,
+une sorte d'accusation solennelle de la Reine auprès du Roi. Précédée du
+comte de la Marche qui fit contre la Reine une sortie violente, Madame
+Adélaïde incrimina et noircit avec passion, presque avec colère, la vie
+de la Reine, ses légèretés, ses imprudences, ses courses, ses
+promenades, tout, jusqu'à ses plus minces amusements et ses plus pauvres
+consolations. La Reine, en même temps, recevait de Madame Louise une
+lettre où les conseils touchaient à l'injure, et les reproches à la
+condamnation. Au sortir du conseil de famille, le Roi, intimidé, se
+plaignit à la Reine de ce dont on venait de lui faire des plaintes si
+vives; la Reine se défendit sur l'usage de Vienne et de sa famille[86].
+Ce furent des larmes dans le ménage, plus que des bouderies et des chocs
+d'humeur, un éloignement, des semences de désunion pour l'avenir, qui
+sait? peut-être le premier pas vers un renvoi de la Reine. Impunie,
+encouragée, la médisance jetait le masque et devenait la calomnie. Tout
+autour de lui, le Roi entendait le murmure des accusateurs; tout autour
+de lui, le Roi voyait des visages qui semblaient plaindre le mari. Qu'un
+matin la Reine, par un enfantin plaisir, autorisé du Roi, aille voir
+lever le soleil sur le haut des jardins de Marly, voilà les courtisans à
+se passer sous le manteau le _Lever de l'Aurore_, cette calomnie née des
+calomnies de la cour[87]. Un autre jour, la calomnie allait jusqu'à
+glisser des vers indignes sous la serviette du Roi[88].
+
+C'en était trop: M. de Maurepas comprit que ses alliés dépassaient le
+but. Poussé par lui, le Roi parla ferme à ses tantes. Il courut même le
+bruit de leur retraite, de leur exil en Lorraine.
+
+Débarrassé du zèle compromettant de Mesdames, s'appuyant contre la Reine
+sur M. de Vergennes de retour de Suède, assuré de M. Turgot, le nouveau
+ministre qui apportait contre elle les préventions de ses mœurs et les
+antipathies de ses habitudes d'esprit, M. de Maurepas jouait la
+soumission auprès de Marie-Antoinette. «Madame,--venait-il lui dire,--si
+je déplais à Votre Majesté, elle n'a qu'à engager le Roi à me donner mon
+congé: mes chevaux sont tout prêts à partir d'ici». La Reine se laissait
+désarmer par cette comédie de détachement[89].
+
+C'était là un habile coup de théâtre. Il ne convenait pas, en effet, au
+premier ministre de permettre que la Reine fût exaspérée. Il était
+dangereux pour lui de laisser les choses aller si vite, les haines
+s'emporter si haut contre une souveraine qui avait encore le cœur des
+Français. L'enivrement, l'amour national qui avait accueilli la
+Dauphine, avait accompagné Marie-Antoinette sur le trône. Ce n'était
+point seulement aujourd'hui les dons de sa jeunesse qui possédaient et
+enchantaient l'imagination populaire; mais aussi cette bonté, ce besoin
+d'obliger, de secourir, de donner, cette charité naturelle qui eût été
+la plus belle des vertus de la Reine, s'il n'eût été le plus doux de ses
+plaisirs. Paris et les provinces se rappelaient encore l'envoi de
+l'argent de sa cassette aux blessés de la place Louis XV. Lyres,
+pinceaux, ciseaux, burins, tous les arts chantaient sa bienfaisance et
+répétaient ces aventures qui avaient mené à l'adoration la popularité de
+la jeune princesse, ce paysan blessé à Achères par le bois d'un cerf, sa
+femme et son fils recueillis dans le carrosse de Marie-Antoinette, leurs
+larmes essuyées, leurs misères soulagées par elle[90]. La reconnaissance
+publique parlait de cet hospice fondé par elle, en montant sur le trône,
+pour les femmes âgées de toute province et de toute condition[91]. Les
+familiers de Versailles montraient cette Reine, l'argent de son mois
+épuisé, faisant quêter parmi ses valets de pied et dans son antichambre
+pour donner quelques louis à des malheureux[92]; et les bénédictions
+d'un peuple suivaient cette Reine qui, même aux jours de haine et de
+calomnie, continuera ses bontés et ses aumônes, et _boursillera_ avec le
+Roi, en 1789, pour faire huit mille livres aux pauvres de Fontainebleau:
+«_Puisse cette ville_,--disait-elle tristement,--_ne pas rivaliser
+d'ingratitude avec quelques autres_[93]!»
+
+M. de Maurepas avait encore à craindre de laisser à la Reine et à
+l'opinion publique le temps de se reconnaître et de se liguer. Car, dans
+le fond des choses, que demande alors la Reine que ne demande pas
+l'opinion publique? Ses vœux ne sont-ils point le renvoi des ministres
+de dilapidation et de tyrannie de la du Barry, l'accueil des idées de
+liberté civile et de tolérance religieuse, la consécration des droits du
+peuple par les pouvoirs du Parlement, un acheminement lent, mais sûr et
+pacifique, vers l'avenir et ses promesses, vers la concorde et le
+bien-être de la France? Et quand même cette politique n'eût pas été la
+politique de M. de Choiseul, elle eût été l'instinct de cette jeune
+Reine, enivrée de sa popularité de Dauphine, jalouse des
+applaudissements de la France, et prête, pour les garder, à se faire
+auprès du Roi l'écho des passions et des aspirations de Paris.
+
+Par le renvoi du chancelier Maupeou et de l'abbé Terray, par la
+nomination de Turgot, par le rappel des anciens parlements, M. de
+Maurepas conjurait le péril, et remportait ces deux victoires d'apaiser
+la Reine et de distraire l'opinion publique du parti de la Reine. Puis
+encore, le remplacement d'une capacité par une créature, du chancelier
+de Maupeou par M. Hue de Miroménil, qui avait amusé madame de Maurepas
+dans un rôle de Crispin, rassurait absolument M. de Maurepas[94].
+
+Il y eut toutefois, dans la succession des petits triomphes de M. de
+Maurepas, des retours, des haltes, des incertitudes, des retraites, et
+même des échecs. M. de Maurepas avait un neveu terrible, qui manqua lui
+faire perdre la partie. Ce neveu, le duc d'Aiguillon, la Dauphine
+l'avait vu, donnant le bras à Madame du Barry, croiser le duc de
+Choiseul qui donnait le bras à la princesse de Beauvau, dans cette nuit
+du 10 au 11 mai 1770 où les partis se groupaient en se promenant sous
+les ombrages illuminés de Versailles. Depuis lors, Marie-Antoinette
+avait reconnu, à chacune de ses blessures, la main de M. d'Aiguillon.
+Disgracié le 2 juin 1774, l'ennemi de la Reine avait supporté de haut
+cette disgrâce. Assiégeant son oncle de conseils, le fatiguant de ses
+plans et de ses haines, gourmandant sa politique, dont il méprisait les
+douceurs et la diplomatie, il se disait retenu par M. de Maurepas qui
+l'empêchait d'aller à Véret, et s'embusquant à Paris où les fréquentes
+hépatites de madame d'Aiguillon, qu'il gouvernait, étaient une occasion
+et un prétexte de réunion pour le parti de son mari, M. d'Aiguillon
+montrait encore à Versailles sa figure jaune, et ne lâchait point la
+faveur du Roi qui continuait à travailler avec lui à l'occasion de la
+compagnie des chevau-légers. Il cajolait les entours de la Reine, lui
+faisant tenir, par-dessous mains, les avertissements et les confidences,
+cherchant à la désabuser de Choiseul, et à la faire revenir sur son
+compte, l'assurant par des tiers de son désir et de son ambition de
+l'éclairer sur ses vrais intérêts de souveraine; pendant que tout haut
+il la peignait comme une femme entreprenante, inconstante, prête à
+apporter le pire des vices de son sexe, l'engouement, dans la
+domination; pendant qu'il la disait une _aventurière_ aux mains des
+partis. Dans l'affaire de Guines, M. d'Aiguillon ne craignait pas
+d'ameuter le Châtelet contre la protection de la Reine. Il intriguait,
+_trigaudait, tripotait_ contre elle, et son hostilité, basse et
+insolente, mêlée d'éclats et de souplesse, usait enfin la longue
+patience du Roi. Un jour de revue de la Maison du Roi au Trou-d'Enfer,
+M. d'Aiguillon tendait au Roi le papier des grâces: le Roi refusait de
+le recevoir, et passait. M. d'Aiguillon regardait la Reine: la Reine
+cachait mal un sourire. Déjà le neveu de M. de Maurepas avait fait
+partir pour Reims ses équipages et ses provisions, lorsqu'il recevait
+l'ordre de se rendre à Véret. Bientôt un nouvel ordre l'exilait à
+Aiguillon, Véret étant trop près de Pontchartrain et le neveu trop
+voisin de l'oncle. Cette disgrâce de M. d'Aiguillon était presque la
+disgrâce de M. de Maurepas. M. de Maurepas para le coup avec un tour de
+son génie: il fit le mort et le vieillard lassé des affaires, dégoûté de
+ce pouvoir où ne l'enchaînait que son dévouement. Prétextant sa santé et
+le repos à prendre, ses carpes à revoir, il refusa d'aller à Reims, en
+ne demandant à Louis XVI que la grâce de recevoir de ses nouvelles; et
+il abandonna sans crainte le Roi à la Reine: il savait les préjugés du
+Roi contre les Choiseul; il devinait le zèle et la précipitation de la
+Reine. La Reine semblait devoir triompher cette fois. Déjà l'on
+s'entretenait de son ascendant chaque jour croissant sur le Roi sans
+maître. Paris, à l'affût des bruits de Reims, parlait avec mille
+commentaires d'une conférence intime entre le Roi et le duc de Choiseul
+presque aussitôt l'arrivée du Roi à Reims, des grandes et petites
+entrées que le Roi venait de lui rendre. Les amis de M. de Choiseul
+écrivaient à leurs amis des ports: «Suspendez vos expéditions pour
+l'Inde, nous serons maîtres du terrain: M. de Choiseul va rentrer au
+conseil.» Mais ces promesses de la situation n'étaient que des
+apparences: les courriers allaient leur train chaque jour entre Reims et
+Pontchartrain, entre le jeune Roi et le vieux Mentor, qui n'avait pas
+oublié de compter parmi ses meilleures chances les bénéfices de
+l'absence. Pourquoi M. de Maurepas se fût-il inquiété? Ne savait-il pas,
+par Bertin, que la surveille du jour du Sacre, au baisement de la main,
+quand M. de Choiseul s'était présenté, le Roi avait retiré sa main avec
+une grimace effroyable? Et Bertin ne lui mandait rien qu'il n'eût prévu,
+en lui annonçant que le mercredi du Sacre, M. de Choiseul, mandé à deux
+heures après midi par la Reine triomphante et assurée d'obtenir du Roi
+l'assemblée immédiate du conseil à Reims, avait essuyé le silence du
+Roi, se retirant tout doucement de lui jusqu'à la porte[95].
+
+M. de Maurepas régnait donc. Laissant son neveu se morfondre à
+Aiguillon, défendant les vivacités et les imprudences aux ennemis de la
+Reine, il reprenait lui-même en sous-œuvre l'œuvre de d'Aiguillon et de
+Mesdames, mais discrètement, patiemment, avec le patelinage et le
+commérage. C'étaient à l'oreille du Roi, aux derniers mots d'une
+conversation sentimentale sur son père, des confidences, des réticences,
+des calomnies hésitantes et que semblait arrêter le respect. Un autre
+jour c'était le duc de Choiseul peint en dissipateur des deniers de
+l'État, qui, pour se former un parti, avait prodigué plus de douze
+millions de pensions; et, comme par mégarde portant la main à sa poche,
+M. de Maurepas en tirait le tableau des grâces accordées à toutes les
+maisons portant le nom de Choiseul, et la preuve qu'aucune famille de
+France ne coûtait à l'État le quart de cette famille. Tantôt M. de
+Maurepas, ne s'avançant qu'à tâtons, allait jusqu'à oser un sourire sur
+la grossesse de Marie-Thérèse, la rapprochant de la date de l'ambassade
+de M. de Choiseul. Aidé de M. de Vergennes, il s'enhardissait à appuyer
+auprès de Louis XVI sur la nécessité d'écarter la Reine de la
+connaissance des affaires publiques, de l'éloigner de l'État, du trône.
+Il agitait devant lui les soupçons d'une correspondance de la Reine avec
+M. de Mercy, contraire aux intérêts de la France; il le replongeait dans
+les papiers politiques de ce Dauphin dont le spectre et les préjugés se
+dressèrent si longtemps entre le Roi et la Reine. De là tant de
+méfiances, de là ces papiers contre la maison d'Autriche, cette
+correspondance secrète de Vergennes contre la Reine, gardés par le Roi
+contre la curiosité de la Reine, et conservés par lui comme des conseils
+jusque dans les années de malheur et d'union: Soulavie les verra aux
+Tuileries le 10 août.
+
+Du reste, rien ne donnera une idée plus précise du travail hostile de
+tous les ministres qui se succèdent, de la défiance politique, que tour
+à tour ils entretiennent dans le cœur amoureux du mari, que cette
+curieuse lettre de Marie-Antoinette adressée à son frère Joseph II.
+
+_Il_ (le Roi) _est de son naturel très peu parlant, et il arrive souvent
+de ne me parler des grandes affaires, lors même qu'il n'a pas envie de
+me les cacher. Il me répond quand je lui en parle, mais il ne m'en
+prévient guère et quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin
+d'adresse pour me faire dire le reste par les ministres, en leur
+laissant croire que le Roi m'a tout dit. Quant je reproche au Roi de
+n'avoir pas parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas, il a l'air
+un peu embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a
+pas pensé. Je vous avouerai bien que les affaires politiques sont celles
+sur lesquelles j'ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a
+été fortifiée d'abord par son gouverneur, dès avant mon mariage. M. de
+la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre
+sur lui, et son âme noire s'était plue à effrayer son élève par tous les
+fantômes inventés contre la maison d'Autriche. M. de Maurepas, quoique
+avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour son crédit
+d'entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes suit le même
+plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des affaires
+étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai parlé
+clairement au Roi et plus d'une fois il m'a quelquefois répondu avec
+humeur et comme, il est incapable de discussion, je n'ai pu lui
+persuader que son ministre était trompé ou le trompait. Je ne m'aveugle
+pas sur mon crédit; je sais que surtout pour la politique je n'ai pas
+grand ascendant sur l'esprit du Roi... Sans ostentation ni mensonge, je
+laisse croire au public que j'ai plus de crédit que je n'en ai
+véritablement. Les aveux que je vous fais, mon cher frère, ne sont pas
+flatteurs pour mon amour-propre, mais je ne veux rien vous
+cacher..._[96].
+
+
+
+
+II
+
+La Reine et le Roi.--Le petit Trianon donné par le Roi à la
+Reine.--Travaux de la Reine au petit Trianon: M. de Caraman,
+l'architecte Mique, Hubert-Robert.--Tyrannie de l'étiquette: une matinée
+de la Reine à Versailles.--Le livre des robes de la Reine.--Madame de
+Lamballe.--Rupture de la Reine avec madame de Cossé.--Madame de Lamballe
+surintendante de la maison de la Reine.--La Reine et la mode: coiffures,
+courses en traîneau, bals.--Inimitiés des femmes de l'ancienne cour
+contre la Reine.
+
+
+Déplorable fatalité! Le premier ministre du jeune Roi était forcé, par
+les nécessités de son crédit, de continuer la tâche que le gouverneur du
+duc de Berry avait commencée pour la satisfaction de ses préjugés. Il
+entrait dans la politique de M. de Maurepas de tenir le Roi éloigné de
+l'amour de la Reine; et c'étaient, dans le jeune Roi, des cachotteries,
+des dissimulations, un manége de précaution et de réserve qui n'échappe
+guère aux femmes, et que la Reine perça du premier coup d'œil. Du Roi à
+la Reine, il y eut mille riens de la parole, de l'air, du silence même,
+qui renfoncèrent vers l'orgueil cette affection prête à se livrer et se
+penchant aux avances, mais demandant au moins l'encouragement et le
+remercîment d'un sourire, d'une caresse, d'un désir.
+
+Il faut le dire aussi: cette fortune heureuse des sympathies qui, dans
+les mariages des particuliers, tient les époux sans amour unis et
+rapprochés dans une communauté de goûts, d'habitudes, de tempéraments,
+ces liens, ces chaînes manquaient au ménage de Louis XVI et de
+Marie-Antoinette. Peu d'alliances politiques eurent à lier ensemble un
+jeune homme et une jeune femme moins destinés l'un à l'autre par la
+vocation de leur nature et la tournure de leur éducation; peu eurent à
+combattre un antagonisme si instinctif des idées, de l'âme, du corps
+même, et à triompher, par le devoir, d'une semblable contrariété
+d'humeurs, d'un conflit pareillement journalier des défauts, des vertus
+même.
+
+Une élégance royale et une simplicité rustique, le caprice et le bon
+sens, la passion et la raison; ici, la jeunesse toute vive, débordante,
+cherchant issue: là, une maturité sévère, morose, sans sourire: que de
+chocs dans ce contact de toutes les extrémités morales de l'homme et de
+la femme! Si la jeune Reine avait ses grâces contre elle, le jeune Roi
+avait contre lui des orages, des colères, une brusquerie qui s'oubliait
+jusqu'aux jurons, une brutalité de premier mouvement et où le cœur
+n'entrait pas, mais qui allait jusqu'à la diminution de la dignité
+royale. Le jeune Roi était empêché de plaire à la Reine par cette
+timidité de résolution, cette humilité de volonté, cette défiance de
+lui-même et de son âge dans laquelle l'entretenait le vieux Maurepas.
+C'est le lot de la femme d'aimer l'audace, les cœurs hardis, les coups
+soudains: le caractère lui parle d'abord et la domine; et la Reine ne
+trouvait point un caractère dans le Roi. Le jeune Roi était empêché de
+plaire à la Reine par son esprit de détail, par son ordre poussé au plus
+loin, au plus bas, et jusqu'à la note de quelques sous; par cette
+économie indigne d'un roi, qui abaissait la personne royale, considérée
+jusqu'alors comme l'aumônière des trésors de la France, à la misérable
+épargne d'un petit écu[97]. Pour être reines, les femmes gardent de leur
+sexe les religions et les superstitions. Et qui oserait exiger d'elles
+qu'elles renoncent à la générosité, à l'éclat, à toutes ces qualités
+brillantes, le legs de l'ancienne chevalerie, et que, s'en tenant aux
+solidités de l'homme, elles soient dans leurs amours plus sages et moins
+entraînées par l'imagination que les peuples dans leurs popularités?
+Marie-Antoinette demandait à Louis XVI toutes les vertus royales, et
+Louis XVI manquait absolument de ces belles et naturelles ostentations,
+de ces mouvements nobles, grands, heureux, qui séduisent l'histoire et
+conquièrent une femme.
+
+Nulle séduction encore pour la Reine dans l'esprit de Louis XVI: esprit
+étendu, capace, nourri, de grand fond et de rare mémoire, singulièrement
+juste, même remarquable lorsqu'il s'écoutait seul dans le silence du
+cabinet[98], mais sans agrément, sans enjouement, réglé et dormant.
+Triste compagnie qu'un tel esprit pour une femme gâtée par toutes les
+vivacités, toutes les finesses et toutes les badineries de la parole
+française, entourée du pétillement de la fin de ce siècle, qui semble
+une fin de souper, les oreilles pleines d'échos et comme bourdonnantes
+du rire de Beaumarchais et du rire de Chamfort!
+
+La bonté même de Louis XVI n'attirait point la Reine à lui. C'était une
+bonté toute brute et toute rude à laquelle manquait cet assaisonnement
+de sensibilité et ce quelque chose de romanesque dont les femmes
+d'alors, ramenées par Rousseau au roman de la nature, voulaient voir les
+bonnes actions parées. Il manquait à cette bonté une poésie dont la
+reine de France eût été touchée jusqu'au fond de son cœur d'Allemande.
+
+C'est ainsi que tous les défauts du Roi entraient au plus intime des
+répugnances de la Reine, sans qu'une seule de ses qualités lui agréât.
+Si du moins Louis XVI avait eu les dehors, cette majesté gracieuse,
+apanage ordinaire des princes de la maison de Bourbon! Mais la
+Providence lui avait refusé ce signe et ce rayon, et, le découronnant de
+tout prestige, elle avait logé le dernier roi de la France dans un corps
+bourgeois. Les habitudes du travail manuel l'avaient fait peuple, et
+dans ce prince aux mains salies par la lime, dans ce Vulcain remonté de
+l'atelier de Gamain[99], la désillusion de la Reine cherchait vainement
+ses illusions de jeune fille, le mari rêvé, le Roi!
+
+Et, un jour, le dépit et l'impatience de ces goûts singulier chez un
+Bourbon ne lui fait-elle pas écrire au comte de Rosenberg cette lettre
+d'un tour jusqu'alors inconnu:
+
+«_Si j'avais besoin d'apologie je me confierais bien à vous; de bonne
+foi j'en avouerais plus que vous n'en dites: par exemple mes goûts ne
+sont pas les mêmes que ceux du Roi qui n'a que ceux de la chasse et des
+ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce
+auprès d'une forge; je n'y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus
+pourrait lui déplaire beaucoup plus que mes goûts qu'il ne désapprouve
+pas_.
+
+Il eût fallu plus de courage que Dieu n'en accorde à ses créatures, il
+eût fallu un héroïsme de patience surhumain à cette jeune femme, presque
+une enfant, pour surmonter tant de choses, pour ne pas se lasser de
+presser ce cœur paresseux, pour retenir, devant des femmes qui la
+grondaient de monter à cheval, cette parole d'impatience: «Au nom de
+Dieu! laissez-moi en paix, et sachez que je ne compromets aucun
+héritier!»
+
+Un jour de l'année 1774, le Roi, galant ce jour-là, avait dit à la
+Reine,--était-ce pour la consoler de ne pas donner le ministère à M. de
+Choiseul?--«Vous aimez les fleurs? Eh bien! j'ai un bouquet à vous
+donner: c'est le petit Trianon[100].»
+
+Le petit Trianon était, à l'extrémité du parc du grand Trianon, un
+pavillon à la romaine, de forme carrée. Cette miniature de palais, qui
+n'avait guère que douze toises sur chacune de ses faces, se composait
+d'un rez-de-chaussée et de deux étages montant entre des colonnes et des
+pilastres d'ordre corinthien, joliment fleuris, parfaitement cannelés,
+et couronnés des balustres d'une terrasse italienne. L'architecte
+Gabriel l'avait élevé sous la surveillance du marquis de Menars. Le
+sculpteur Guibert y avait fait merveille de son ciseau. Le Roi, le vieux
+Roi Louis XV s'éprenait, en ses dernières années, de ce petit coin de
+son grand Versailles. Cette demeure était à sa taille, et il y avait ses
+aises. Il s'était plu à l'entourer d'un jardin botanique; et là, parmi
+les mille parfums et les mille couleurs de la flore étrangère, presque
+ignorée alors de la France, promenant à petits pas les lendemains de ses
+débauches, il essayait d'amuser ses fatigues en herborisant avec le duc
+d'Ayen[101].
+
+Nul cadeau ne pouvait être plus agréable à Marie-Antoinette, à cette
+amie de la campagne et des fleurs, à cette Reine qui, des splendeurs et
+des majestés de Marly, ne goûtait que la salle de verdure établie par le
+comte d'Aranda[102]. Et l'heureux à-propos que ce présent, arrivant à
+l'heure précise où Marie-Antoinette renonce à la lutte, cède la place
+aux intriguez, abandonne ses ambitions et ses espérances, et se confesse
+ainsi à l'un de ses familiers: «_M. de Maurepas est bien insouciant, M.
+de Vergennes bien médiocre; mais la crainte de me tromper sur des gens
+qui servent peut-être bien mieux le Roi que je ne pense m'empêchera
+toujours de lui parler contre ses ministres..._[103].» Le petit Trianon
+occupera cette Reine sans affaires, cette femme sans enfants, sans
+ménage. Il sera l'emploi et la dépense de sa vie, le plaisir et
+l'exercice de sa jeune activité, sa distraction, son labeur. Créer à
+nouveau, ajouter, embellir, agrandir, tenir sous sa baguette de
+magicienne un peuple d'artistes et de jardiniers, l'aimable ministère!
+un royaume presque! et, au bout du passe-temps et de l'effort, une
+petite patrie, son bien, son œuvre, son _petit Vienne!_
+
+Le temps et le goût étaient alors à ces affranchissements de la nature,
+à ces reconstitutions de la campagne qui cherchaient à faire du parc
+français un pays d'illusions, à le remplir de tableaux, à y transporter
+tous les changements de scène des opéras. Les _Observations sur l'art de
+former les jardins modernes_, publiées en Angleterre par sir Thomas
+Wathely, développaient ce goût et toute maison d'été voulait bientôt le
+cadre d'un jardin pittoresque appelé du nom de «jardin chinois[104].» La
+Reine avait une grande ambition, l'ambition de faire plus que la mode
+jusque-là n'avait fait contre le Nôtre, de dépasser en agrément et en
+vraisemblance de paysage le Tivoli de M. Boutin, Ermenonville, et le
+Moulin-Joli, et Monceau même: charmant projet d'une Reine, fuyant le
+trône, qui voulait autour d'elle une terre sans étiquette, et, rendant
+la royauté à l'humanité, voulait rendre les jardins à Dieu!
+
+Le duc de Caraman, grand amateur en ce genre, et qui a déjà à peu près
+réalisé les idées de la Reine à sa terre de Roissy, est appelé par la
+Reine à la direction des travaux[105]. Bientôt M. de Caraman,
+l'architecte Mique, le dessinateur mythologique des Élysées du nouveau
+règne, puis le charmant peintre de ruines spirituelles, Hubert Robert,
+appelé plus tard pour le décor rustique, improvisent sur le papier, sous
+les yeux de la Reine, la campagne qu'elle a commandée: les arbres, la
+rivière, le rocher, et aussi la salle de comédie. Ici, un pont rustique,
+qui fasse jaloux le pont hollandais et le pont volant de M. Watelet; là,
+dominant l'eau et y mirant ses sculptures, un belvédère où déjeunera la
+Reine; là-bas, un moulin, dont le tic-tac réveillera l'écho; des
+arbustes plus loin; partout des fleurs; et une île, et un temple à
+l'Amour, entouré du murmure de l'eau, et une laiterie de Reine, une
+laiterie de marbre blanc... Jamais Marie-Antoinette n'a donné autant
+d'ordres; ce ne sont, envoyées de Versailles ou de la Muette, que
+recommandations et listes des jeunes arbres qui doivent donner l'ombrage
+à la promenade, «au travail» de la jeune souveraine. Ce ne sont que
+billets à M. Campan et à M. Bonnefoy, convocations de tous les
+jardiniers «pour désigner les places de tous les arbres que M. de
+Jussieu a fait choisir.» Et sur M. de Jussieu, écoutez la fin d'un de
+ces billets aimables qui songent à tout: «_Une collation d'en-cas sera
+prête pour M. de Jussieu, qui arrosera devant moi le cèdre du
+Liban_[106].» Que de préoccupations, que de soins, que de joies! Et que
+de fois les promeneurs de Paris voient passer dans un cabriolet léger,
+brûlant le chemin, la Reine de Trianon allant voir monter la pierre,
+pousser l'arbre, s'élever l'eau, grandir son rêve!
+
+Le beau rêve en effet, ce palais et ce jardin enchantés, où
+Marie-Antoinette pourra ôter sa couronne, se reposer de la
+représentation, reprendre sa volonté et son caprice, échapper à la
+surveillance, à la fatigue, au supplice solennel et à la discipline
+invariable de sa vie royale, avoir la solitude et avoir l'amitié,
+s'épancher, se livrer, s'abandonner, vivre! Pour montrer tout le bonheur
+que la Reine se promet, pour faire entrer dans ses impatiences, je dirai
+une des matinées de la Reine à Versailles, telle qu'une de ses femmes de
+chambre nous l'a conservée. Aussi bien, cette matinée suffira peut-être
+à faire pardonner Trianon à Marie-Antoinette.
+
+La Reine se réveillait à huit heures. Une femme de garde-robe entrait et
+déposait une corbeille couverte, appelée le prêt du jour, et contenant
+des chemises, des mouchoirs, des frottoirs. Pendant qu'elle faisait le
+service, la première femme remettait à la Reine, qui s'éveillait, un
+livre contenant un échantillon des douze grands habits, des douze robes
+riches sur paniers, des douze petites robes de fantaisie pour l'hiver ou
+l'été. La Reine piquait avec une épingle le grand habit de la messe, la
+robe déshabillée de l'après-midi, la robe parée du jeu ou du souper des
+petits appartements. Les Archives nationales possèdent un curieux volume
+qui porte sur un de ses plats de parchemin vert: _Madame la comtesse
+d'Ossun. Garde-robe des atours de la Reine. Gazette pour l'année 1782._
+Ce sont, collés à des pains à cacheter rouges sur le papier blanc, les
+échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à 1784. C'est comme
+une palette de tons clairs, jeunes et gais, dont la clarté, la jeunesse,
+la gaieté ressortent davantage encore, quand on les compare aux nuances
+feuille morte et carmélite, aux couleurs presque jansénistes des
+toilettes de Madame Élisabeth, que nous montre un autre registre.
+Reliques coquettes, et comme parlantes à l'œil, où un peintre trouverait
+de quoi reconstruire la toilette de la Reine à tel jour, presque à telle
+heure de sa vie! Il n'aurait qu'à parcourir les divisions du livre:
+_Robes sur le grand panier, robes sur le petit panier, robes turques,
+lévites, robes anglaises, et grands habits de taffetas;_ grandes
+provinces du royaume que se partageaient Madame Bertin, garnissant les
+grands habits de Pâques, Madame Lenormand, relevant de broderies de
+jasmins d'Espagne les robes turques couleur _boue de Paris_, et la
+Lévêque, et la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et
+chiffonnant, dans le bleu, le blanc, le rose, le gris-perle semé parfois
+de lentilles d'or, les habits de Versailles et les habits de Marly qu'on
+apportait chaque matin à la Reine dans de grands taffetas.
+
+La Reine prenait un bain presque tous les jours. Un _sabot_ était roulé
+dans sa chambre. La Reine, dépouillée du corset à crevés de rubans, des
+manches de dentelles, du grand fichu, avec lesquels elle couchait, était
+enveloppée d'une grande chemise de flanelle anglaise. Une tasse de
+chocolat ou de café faisait son déjeuner, qu'elle prenait dans son lit
+lorsqu'elle ne se baignait pas. À sa sortie du bain, ses femmes lui
+apportaient des pantoufles de basin garnies de dentelles et plaçaient
+sur ses épaules un manteau de lit en taffetas blanc. La Reine, recouchée
+prenait un livre ou quelque ouvrage de femme. C'était l'heure où, la
+Reine couchée ou levée, les petites entrées avaient audience auprès
+d'elle, et de droit entraient le premier médecin de la Reine, son
+premier chirurgien, son médecin ordinaire, son lecteur, son secrétaire
+de cabinet, les quatre premiers valets de chambre du Roi, leurs
+survivanciers, les premiers médecins et premiers chirurgiens du Roi.
+
+À midi la toilette de présentation avait lieu. La toilette, ce meuble et
+ce triomphe de la femme du dix-huitième siècle, était tirée au milieu de
+la chambre. La dame d'honneur présentait le peignoir à la Reine; deux
+femmes en grand habit remplaçaient les deux femmes qui avaient servi la
+nuit. Alors commençaient, avec la coiffure, les grandes entrées. Des
+pliants étaient avancés en cercle autour de la toilette de la Reine pour
+la surintendante, les dames d'honneur et d'atours, la gouvernante des
+enfants de France. Entraient les frères du Roi, les princes de sang, les
+capitaines des gardes, toutes les grandes charges de la couronne de
+France. Ils faisaient leur cour à la Reine, qui saluait de la tête. Pour
+les princes de sang seuls, la Reine indiquait le mouvement de se lever,
+en s'appuyant des mains à la toilette. Puis venait l'habillement de
+corps. La dame d'honneur passait la chemise, versait l'eau pour le
+lavement des mains; la dame d'atours passait le jupon de la robe, posait
+le fichu, nouait le collier.
+
+Habillée, la Reine se plaçait au milieu de sa chambre et, environnée de
+ses dames d'honneur et d'atours, de ses dames du palais, du chevalier
+d'honneur, du premier écuyer, de son clergé, des princesses de la
+famille royale, qui arrivaient suivies de toute leur maison, elle
+passait dans la galerie et se rendait à la messe, après avoir signé les
+contrats présentés par le secrétaire des commandements, et agréé les
+présentations des colonels pour prendre congé.
+
+La Reine entendait la messe avec le Roi dans la tribune, en face du
+maître-autel et de la musique.
+
+La Reine, rentrée de la messe, devait dîner tous les jours seule avec le
+Roi en public; mais ce repas public n'avait lieu que le dimanche.
+
+Le maître d'hôtel de la Reine, armé d'un grand bâton de six pieds orné
+de fleurs de lis d'or et surmonté de fleurs de lis en couronne,
+annonçait à la Reine qu'elle était servie, lui remettait le menu du
+dîner, et, tout le temps du dîner, se tenant derrière elle, ordonnait de
+servir ou de desservir.
+
+Après le dîner, la Reine rentrait dans son appartement, et, son panier
+et son bas de robe ôté, s'appartenait seulement alors, autant du moins
+que le lui permettait la présence en grand habit de ses femmes, dont le
+droit était d'être toujours présentes et d'accompagner partout la Reine.
+
+La Reine espérait se sauver de tant d'ennuis à Trianon. Elle voulait
+fuir là cette toilette, la cour des matins, et le dîner public, et les
+jeux de représentation si ennuyeux du mercredi et du dimanche, et les
+mardi des ambassadeurs et des étrangers, et les présentations et les
+révérences, les grands couverts et les grandes loges, et le souper dans
+les cabinets le mardi et le jeudi avec les ennuyeux et les prudes, et le
+souper de tous les jours en famille chez Monsieur[107].
+
+La Reine pensait qu'à Trianon elle pourrait manger avec d'autres
+personnes que la famille royale, unique société de table, à laquelle
+toute Reine de France avait été condamnée jusqu'alors; qu'elle y aurait,
+comme une particulière, ses amis à dîner sans mettre tout Versailles en
+rumeur. Elle songeait à se faire habiller là dans sa chambre par
+mademoiselle Bertin, sans être condamnée à se réfugier dans un cabinet
+par le refus de ses femmes de laisser entrer mademoiselle Bertin dans
+leurs charges. Son mari au bras, sans autre suite qu'un laquais, elle
+parcourrait ses États; et même, à table, s'il lui prenait fantaisie,
+elle jetterait au Roi des boulettes de mie de pain sans scandaliser le
+service. Voilà les espoirs et les ambitions de cette princesse, élevée
+et nourrie dans les traditions patriarcales du gouvernement de Lorraine,
+et qui contait avec un si doux attendrissement la naïve levée d'impôts
+de ses anciens ducs, agitant leur chapeau en l'air à la messe après le
+prône, et quêtant la somme dont ils avaient besoin. Ses désirs et ses
+idées confirmés par l'abbé de Vermond, la Reine était convaincue que la
+grande popularité des princes de la maison d'Autriche venait du peu
+d'exigence d'étiquette de la cour de Vienne. D'ailleurs, quel besoin de
+conseils, de raisonnements, de souvenirs d'enfance, pour faire détester
+à la jeune princesse une telle tyrannie? Quelle patience eût résisté à
+des tourments quotidiens, pareils à celui-ci: la femme de chambre, un
+jour d'hiver, prête à passer la chemise à la Reine, est obligée de la
+remettre à la dame d'honneur qui entre et ôte ses gants; la dame
+d'honneur est obligée de la remettre à la duchesse d'Orléans qui a
+gratté à la porte; la duchesse d'Orléans est obligée de la remettre à la
+comtesse de Provence qui vient d'entrer, pendant que la Reine, transie,
+tenant ses bras croisés sur sa poitrine nue, laisse échapper: _C'est
+odieux! quelle importunité!_[108]!
+
+
+Dans ses courses, dans ses promenades à Trianon, Marie-Antoinette a
+presque toujours à ses côtés la même compagne, une amie de ses goûts,
+qui préférait à Versailles les bois de son beau-père, le duc de
+Penthièvre, et que la Reine avait eu grand'peine à accoutumer à l'air de
+la cour: Madame de Lamballe[109].
+
+La Reine, comme toutes les femmes, se défendait mal contre ses yeux. La
+figure et la tournure n'étaient pas sans la toucher, et les portraits
+qui nous sont restés de Madame de Lamballe disent la première raison de
+sa faveur. La plus grande beauté de madame de Lamballe était la sérénité
+de la physionomie. L'éclair même de ses yeux était tranquille. Malgré
+les secousses et la fièvre d'une maladie nerveuse, il n'y avait pas un
+pli, pas un nuage sur son beau front, battu de ces longs cheveux blonds
+qui boucleront encore autour de la pique de Septembre. Italienne, madame
+de Lamballe avait les grâces du Nord, et elle n'était jamais plus belle
+qu'en traîneau, sous la martre et l'hermine, le teint fouetté par un
+vent de neige, ou bien encore lorsque, dans l'ombre d'un grand chapeau
+de paille, dans un nuage de linon, elle passait comme un des rêves dont
+le peintre anglais Lawrence promène la robe blanche sur les verdures
+mouillées.
+
+L'âme de madame de Lamballe avait la sérénité de son visage. Elle était
+tendre, pleine de caresses, toujours égale, toujours prête aux
+sacrifices, dévouée dans les moindres choses, désintéressée par-dessus
+tout. Ne demandant rien pour elle, madame de Lamballe se privait même du
+plaisir d'obtenir pour les autres, ne voulant point faire de son
+attachement le motif ni l'excuse d'une seule importunité. Oubliant son
+titre de princesse, elle n'oubliait jamais le rang de la Reine. Bru d'un
+prince dévot, elle était pieuse. Son esprit avait les vertus de son
+caractère, la tolérance, la simplicité, l'amabilité, l'enjouement
+tranquille. Ne voyant pas le mal et n'y voulant pas croire, madame de
+Lamballe faisait à son image les choses et le monde, et, chassant toute
+vilaine pensée avec la charité de ses illusions, sa causerie gardait et
+berçait la Reine comme dans la paix et la douceur d'un beau climat. Sa
+bienfaisance encore, cette bienfaisance infatigable des Penthièvre, qui
+ne rebuta jamais les malheureux, et jusqu'à ce parler italien dans
+lequel avaient été élevées l'imagination et la voix de la Reine, tout
+était un lien entre madame de Lamballe et Marie-Antoinette. La
+souveraine et la princesse allaient l'une à l'autre par mille rencontres
+de sentiments au fond d'elles-mêmes, et elles étaient prédestinées à une
+de ces rares et grandes amitiés que la Providence unit dans la mort.
+
+L'intimité de Marie-Antoinette avec madame de Lamballe, commencée sous
+le feu roi, se faisait plus étroite alors que madame de Cossé brisait,
+par une brutalité malheureuse, les derniers liens de l'attachement de la
+Reine. L'archiduc Maximilien, frère de Marie-Antoinette, était venu à
+Paris. Il attendait la visite des princes du sang. La Reine avait
+demandé un bal à madame de Cossé. Le jour du bal arrivé, les princes
+n'avaient pas encore fait la visite. La Reine, engagée dans les
+prétentions de son frère, écrivait à Madame de Cossé: «_Si les princes
+viennent à votre bal, ni moi ni mon frère ne nous y trouverons. Si vous
+voulez nous avoir, dépriez-les._» Madame de Cossé, embarrassée,
+hésitait, puis sacrifiait la Reine: elle envoyait la lettre aux
+princes[110].
+
+La Reine se donnait alors entièrement à madame de Lamballe. Elle voulait
+non point payer son amitié, mais se l'attacher par une charge à la cour,
+qui la retînt auprès d'elle et la défendît contre la tentation de
+retourner auprès du duc de Penthièvre. Mesurant la charge au cœur de la
+princesse encore plus qu'à son rang, la Reine songea à rétablir en sa
+faveur la surintendance tombée en désuétude à la cour depuis la mort de
+mademoiselle de Clermont, la surintendance de la Maison de la Reine,
+cette grande autorité, la direction du conseil de la Reine, la
+nomination et le jugement des possesseurs de charges, la destitution et
+l'interdiction des serviteurs, une juridiction et un pouvoir si étendus
+sur tout l'intérieur de la Reine, que c'était sur la demande de Marie
+Leczinska que la surintendance avait été supprimée. Louis XVI résista
+longtemps au vœu de la Reine, appuyant sa mauvaise volonté sur
+l'opposition et les plans d'économie de Turgot. La Reine, emportée cette
+fois par son amitié, mit dans la poursuite du consentement du Roi une
+persistance à laquelle le Roi finit par se rendre[111]. Cette nomination
+dont elle fait un secret même à l'Impératrice-Reine, elle l'annonce
+d'avance au comte de Rosenberg dans cette phrase où se réjouit sa tendre
+amitié: «_Jugez de mon bonheur; je rendrai mon amie intime heureuse et
+j'en jouirai encore plus qu'elle._» Il y eut presque un soulèvement à la
+cour. Madame de Cossé quittait sa charge de dame d'atours[112]. La
+duchesse de Noailles, devenue la maréchale de Mouchy si mal disposée
+déjà contre la Reine, abandonnait sa charge de dame d'honneur, blessée
+d'un pouvoir qui lui retirait la nomination aux emplois, la réception
+des prestations de serment, la liste des présentations, l'envoi des
+invitations au nom de la Reine pour les voyages de Marly, de Choisy, de
+Fontainebleau, pour les bals, les soupers et les chasses. Cette
+nomination lui enlevait encore les profits de sa charge, profits qui lui
+avaient donné le mobilier de la chambre de la Reine à la mort de Marie
+Leczinska. Les protestations éclataient de toutes parts. Un moment, la
+princesse de Chimay, nommée dame d'honneur, et la marquise de Mailly, se
+refusaient à prêter serment, ne voulant point dépendre de madame de
+Lamballe[113].
+
+De Versailles, les colères allaient à Paris. Elles gagnaient l'opinion
+publique, qui, devant ce rétablissement par la Reine d'une charge de la
+monarchie, semblait avoir oublié déjà les dépenses de la du Barry, et
+commençait à parler des dilapidations de Marie-Antoinette.
+
+
+Hélas! ses goûts comme ses amitiés, ses plaisirs, son sexe même et son
+âge, tout devait être tourné contre cette Reine dont le prince de Ligne
+a dit: «Je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement heureuse.»
+
+La femme française s'était livrée en ces années à une folie de coiffure
+sans exemple, et si générale qu'une déclaration, donnée le 18 août 1777,
+agrégeait six cents coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres
+barbiers-perruquiers[114]. La tête des élégantes était une mappemonde,
+une prairie, un combat naval. Elles allaient d'imaginations en
+imaginations et d'extravagances en extravagances, du _porc-épic_ au
+_berceau d'amour_, du _pouf à la puce_ au _casque anglais_, du _chien
+couchant_ à la_ Circassienne_, des _baigneuses à la frivolité_ au
+_bonnet à la Candeur_, de la _queue en flambeau d'amour_ à la _corne
+d'abondance_. Et que de créations de couleurs pour les énormes choux de
+rubans, jusqu'à la nuance de _soupirs étouffés_ et de _plaintes
+amères_[115]! La Reine se jette dans cette mode. Aussitôt les
+caricatures et les diatribes de passer par-dessus toutes les têtes, et
+de frapper sur la jolie coiffure aux mèches relevées et tortillées en
+queue de paon, dans laquelle elle s'est montrée aux Parisiens. La
+satire, qui permet tant de ridicules à la mode, est impitoyable pour le
+_quesaco_ que la Reine montre aux courses de chevaux, pour les bonnets
+allégoriques que lui fait Beaulard, pour la coiffure de son lever,
+courant Paris sous le nom de _Lever de la Reine_. Les plaisanteries de
+Carlin, commandées par Louis XVI, contre les panaches de la Reine, le
+dur renvoi de son portrait par Marie-Thérèse, les attaques un peu
+brutales de cet empereur du Danube, son frère Joseph, contre son rouge
+et ses plumes, n'étaient pas jugés une expiation suffisante de son désir
+et de son génie de plaire. Quand la mode prenait la livrée de cette
+reine blonde, et baptisait ses milles fan fioles couleur _cheveux de la
+Reine_, cette flatterie était imputée à crime à Marie-Antoinette. Et
+c'était encore un autre de ses crimes, l'importance de mademoiselle
+Bertin, de cette marchande de modes que la Reine n'avait fait que
+recevoir des mains de la duchesse d'Orléans, et former à l'école de son
+goût.
+
+L'hiver, après des déjeuners intimes où elle rassemble à sa table les
+jeunes femmes de la cour, la Reine entraîne la jeunesse derrière son
+traîneau, et prend plaisir à voir voler sur la glace mille traîneaux qui
+la suivent. Les courses en traîneau font encore murmurer la censure.
+
+La Reine aime le bal; elle organise ces jolis bals travestis dont
+Boquet, le dessinateur des Menus, dessine les costumes d'une plume
+légère et d'un pinceau courant. Elle y préside avec une robe à grand
+panier, au fond blanc, tamponné d'une gaze d'Italie très-claire, relevé
+de draperies de satin bleu où courent en ramages des plumes de paon qui
+se retrouvent en grosse aigrette sur sa tête[116]. À côté d'elle, en
+chemise de gaze, sur fond chair, avec des draperies de satin vert d'eau
+écaillé sur un seul côté de la poitrine, la jupe relevée par des
+bouquets de roseaux, de coquillages, de perles, de corail, de franges
+d'eau, sa belle-sœur, la comtesse de Provence semble une naïade d'opéra.
+Puis c'est le comte de Provence, en costume de caractère, figurant la
+Sagesse antique avec une grande barbe, une couronne de laurier sur la
+tête, et un rouleau de papier à la main; tandis que le comte d'Artois,
+vêtu en Provençal, porte légèrement les couleurs de son âge et de ses
+goûts, une culotte et une veste de satin rayé rose et bleu, doublés de
+taffetas vert-pomme fleuri d'argent. La Reine danse dans ces bals
+costumés; elle danse dans ces jolis bals intimes où les danseuses,
+débarrassées des lourds paniers, semblent toutes légères sous le domino
+de taffetas blanc à petite queue et à larges manches Amadis; et voilà la
+Reine coupable de se costumer, de danser, et de préférer aux danseurs
+qui dansent mal les danseurs qui dansent bien[117]. Mais je crois que la
+postérité commence à être lasse de reprocher à cette Reine de vingt ans
+sa demande à un ministre de la guerre de lui laisser pour ses fêtes de
+Versailles des cavaliers que leur régiment réclamait[118].
+
+Étrange sévérité! Dans ce siècle de la femme, rien de la femme n'était
+pardonné à la Reine. C'est qu'au-dessous des partis, au-dessous de M.
+d'Aiguillon, au-dessous de Mesdames, une société, un monde puissant,
+remuant, emplissant les salons, tenant à tout, apparenté au mieux, lié
+de loin ou de près, de nom ou de honte, blessé de toute vertu, et animé
+contre la Reine d'inimitiés personnelles, semait les propos, les
+indiscrétions, les préventions, les accusations, attisait les pamphlets,
+préparait les outrages. C'étaient les femmes de l'ancienne cour de Louis
+XV, ces femmes compromises dans la faveur de madame du Barry, ses amies,
+ses émules. La Reine, en sa juste sévérité, avait voulu leur fermer la
+cour, lorsque, se refusant à la présentation de madame de Monaco, en
+dépit de son nom et du nom de son amant, le prince de Condé, elle
+déclarait hautement «_ne point vouloir recevoir les femmes séparées de
+leurs maris_[119].» Quel ressentiment dans toutes ces scandaleuses, dont
+s'était amusé parfois le mépris de Marie-Antoinette! Cette madame de
+Châtillon, de Louis XV descendue à tous; et cette très-méchante et
+très-galante comtesse de Valentinois; et cette marquise de Roncé, la
+reine des nuits de Chantilly; et cette joueuse de Roncherolles; et cette
+comtesse de Rosen, que l'évêque de Noyon ne peut plus compromettre; et
+cette duchesse de Mazarin, qui ne sait plus rougir; et cette marquise de
+Fleury aux étranges amours; et cette Montmorency[120]!... Et ces femmes
+encore qui venaient grossir l'armée des mécontentes et la coterie des
+impudiques, ces dames, rayées des listes après l'affaire de M.
+d'Houdetot à un bal de la Reine: mesdames de Genlis, de Marigny, de
+Sparre, de Gouy, de Lambert, de Puget[121], et tant d'autres que la
+Reine devait retrouver ou dont elle devait rencontrer les familles au
+premier rang de la Révolution! C'est la voix de toutes celles-là, c'est
+le bavardage de toutes ces femmes qui grossit et noircit la futilité de
+la Reine, qui donne à sa jeunesse, à son amour du plaisir, à ses
+étourdissements, les apparences d'une enfance incurable, d'une folie
+sans pardon, d'une légèreté sans excuse, et qui fait désespérer Paris et
+les provinces de jamais voir plus dans la Reine qu'une jolie femme
+aimable et coquette. Et cependant l'amusement et le bruit de sa vie
+oisive, coiffures, danses, plaisirs, tout cessera demain chez la Reine:
+elle sera mère[122]!
+
+
+
+
+III
+
+Portrait physique de la Reine.--Amour du Roi.--La comtesse Jules de
+Polignac.--Commencement de la faveur des Polignac.--Première grossesse
+de la Reine.--Naissance de Marie-Thérèse-Charlotte de France.--Les
+Polignac comblés des grâces de la Reine.--Succession de ministres mal
+disposés pour la Reine: Necker, Turgot, le prince de Montbarrey, M. de
+Sartines.--Retranchements dans la maison de la Reine.--La Reine se
+refusant à l'ennui des affaires.--La Reine menacée par le parti français
+et forcée de se défendre.--Nomination de MM. de Castries et de
+Ségur.--Naissance du Dauphin.--Madame de Polignac gouvernante des
+enfants de France.--Son salon dans la grande salle de bois de
+Versailles.
+
+
+La Reine de France n'est plus la jolie ingénue de l'île du Rhin: elle
+est la Reine, une reine dans tout l'éclat, dans toute la fleur et toute
+la maturité, dans tout le triomphe et tout le rayonnement d'une beauté
+de reine. Elle possède tous les caractères et toutes les marques que
+l'imagination des hommes demande à la majesté de la femme: une
+bienveillance sereine, presque céleste, répandue sur tout son visage;
+une taille que madame de Polignac disait avoir été faite pour un trône;
+le diadème d'or pâle de ses cheveux blonds, ce teint le plus blanc et le
+plus éclatant de tous les teints, le cou le plus beau, les plus belles
+épaules, des bras et des mains admirables, une marche harmonieuse et
+balancée, ce pas qui annonce les déesses dans les poëmes antiques, une
+manière royale et qu'elle avait seule de porter la tête, une caresse et
+une noblesse du regard qui enveloppaient une cour dans le salut de sa
+bonté, par toute sa personne enfin ce superbe et doux air de protection
+et d'accueil; tant de dons à leur point de perfection, donnaient à la
+Reine la dignité et la grâce, ce sourire et cette grandeur dont les
+étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme une vision et
+un éblouissement[123].
+
+Les yeux du Roi s'ouvraient, sa froideur se laissait vaincre. Peu à peu
+et comme à son insu, il dépouillait les rudesses et les brusqueries de
+ses façons et de sa nature. Il se surprenait à vouloir plaire, à
+chercher les attentions, à se plier aux prévenances. Et quand cette
+jeune Reine venait dans son atelier de serrurerie partager ses goûts, et
+presque ses travaux; quand dans la petite cour des Cerfs où le Roi
+aidait des maçons, fraîche comme le rose tendre de sa robe légère,
+Marie-Antoinette gâchait du plâtre auprès de lui, et en couvrait sa
+robe, ses manchettes et ses jolies mains[124], des tendresses d'une
+douceur inconnue tressaillaient en lui. Une admiration émue le menait à
+l'amour. Il se sentait jeune et renouvelé. Il aimait.
+
+Toutes les révolutions de l'amour se faisaient dans Louis XVI. Ce mari
+si fermé, si armé jusqu'alors, si soucieux de maintenir sa femme hors de
+ses conseils, si jaloux de ne point laisser la fille de Marie-Thérèse
+s'intéresser à l'État, abandonnait tout à coup ses défiances[125].
+Économe, il faisait violence à ses goûts, comblait Marie-Antoinette de
+cadeaux, de surprises, de diamants, et l'entourait de fêtes[126]. Les
+reproches de ses tantes ne grondaient plus dans sa bouche; et ce Roi,
+sévère à la jeunesse comme un vieillard, ne savait plus blâmer la
+jeunesse de la Reine. Ne lui semblaient-elles pas, toutes ces vanités de
+la vie de Marie-Antoinette qu'il condamnait hier, l'occupation
+naturelle, fatale presque, mais transitoire et momentanée, d'une femme
+que les devoirs et l'emploi de la maternité enfermeront bien vite dans
+son intérieur, et que d'un seul coup le bonheur guérira du plaisir?
+
+Sans doute, parmi ces jours du commencement de son règne qu'abreuvent
+déjà les dégoûts et les calomnies, ce fut un beau jour pour
+Marie-Antoinette quand elle sentit battre enfin le cœur du Roi avec le
+sien, quant elle put s'appuyer sur cet amour, sur cette confiance, sur
+ce mari reconquis contre tous, reconquis sur le Roi. C'est alors qu'on
+la vit, enivrée, triomphante et radieuse, se montrer partout pour
+montrer sa victoire, aux bals de l'Opéra, aux courses de chevaux, aux
+bals du samedi de Madame de Guéménée. Elle ne lassait point de paraître
+dans les fêtes et dans les spectacles. Sa gaieté impatiente courait à
+tous les amusements, à ces jeux de salon de Madame de Duras, où l'on
+jouait au Roi comme les petites filles jouent à Madame, où un Roi de
+paille tenait sa cour, donnait audience, rendait la justice sur des
+plaintes de comédie, mariait ses sujets, et leur donnait la liberté avec
+le mot _Descampativos_[127]. La joie d'être aimée, cette joie immense,
+inespérée, qu'elle ne pouvait contenir, était chez Marie-Antoinette
+comme une joie d'enfant: elle en avait le bruit, l'activité prodigue, la
+folie et l'innocence.
+
+L'amitié d'une femme allait s'emparer de la Reine.
+
+Une des dames de la comtesse d'Artois, la comtesse de Polignac, amenait
+avec elle à Versailles, pendant le temps de son service, un jeune
+ménage, son frère et sa belle-sœur, le comte et la comtesse Jules de
+Polignac. La comtesse Jules ne tardait pas à être distinguée par la
+Reine[128].
+
+Des yeux bleus, expressifs et parlants, un front peut-être trop
+haut[129], mais que masquait la mode des coiffures échafaudées, un nez
+un peu relevé, tout près d'être retroussé et ne l'étant pas, une bouche
+à ravir, des dents petites, blanches et bien rangées, de magnifiques
+cheveux bruns, des épaules abattues, un col bien détaché, qui
+grandissait sa petite taille[130], des séductions contraires se mêlaient
+et s'alliaient chez la comtesse Jules de Polignac. Elle était belle,
+joliment, avec esprit, avec grâce. Une douceur piquante faisait le fond
+de sa physionomie et son agrément singulier. Tout chez elle, regard,
+traits, sourire, était angélique[131], mais angélique à la façon de ces
+anges bruns de l'Italie, mal baptisés, et qui sont des amours. Le
+naturel, le laisser-aller, l'abandon, charmaient chez madame de
+Polignac; la négligence était sa coquetterie, le déshabillé sa grande
+toilette; et rien ne la parait mieux qu'un rien: une rose dans les
+cheveux, un peignoir, une _chemise_, comme on disait, plus blanche que
+neige[132], la toilette libre, matinale, aérienne et flottante qu'ont
+essayé de saisir les crayons du comte de Paroy.
+
+La Reine se sentit entraînée vers la comtesse Jules. Elle l'entendit
+chanter, et applaudit à la fraîcheur de sa voix. Elle l'appela à ses
+concerts, l'admit dans ses quadrilles, l'approchant d'elle en toute
+occasion[133], plus touchée à mesure qu'elle entrait plus avant dans
+cette humeur paisible, dans cette raison sérieuse et gaie, dans cet
+esprit de trente ans qui avait la jeunesse et l'expérience. Bientôt
+c'était entre la Reine et sa nouvelle amie le plus joli commerce de
+familiarité et d'étourderie, un échange charmant des impressions
+premières et des sensations naïves, une confidence journalière, où le
+cœur de l'une parlait en riant au cœur de l'autre, des plaisanteries,
+des jeux où les deux amies n'étaient plus que deux femmes, et se
+lutinant, et se battant, se décoiffant presque, avec mille grâces
+animées, se disputaient entre elles à qui serait la plus forte[134].
+
+Cependant la fortune du jeune ménage n'était guère suffisante au train
+de la cour. L'héritier de ce vieux nom, illustré par les vertus et les
+talents du cardinal de Polignac, n'avait, pour le soutenir, que 8,000
+livres de rentes à peine. Le comte d'Andlau étant mort avant d'avoir
+reçu le bâton de maréchal promis à ses services, la comtesse d'Andlau,
+privée de la pension de veuve de maréchal, avait péniblement élevé sa
+nièce, Gabrielle-Yolande-Martine de Polastron, mariée presque sans dot
+au comte de Polignac[135]. Chargés de deux enfants, le comte et la
+comtesse de Polignac vivaient petitement, presque misérablement; et fort
+loin alors de leur faveur et d'un appartement à Versailles au haut du
+grand escalier, logeaient dans un assez pauvre hôtel de la rue des
+Bons-Enfants[136]. Madame de Polignac avoua simplement sa position à la
+Reine. Ce fut un intérêt ajouté aux sympathies de la Reine. Bientôt elle
+obtenait du Roi la survivance de la charge de son premier écuyer pour M.
+de Polignac, et presque aussitôt une pension de 6,000 livres pour la
+comtesse d'Andlau[137].
+
+La faveur des Polignac commençait. Madame de Polignac était parfaitement
+douée pour la soutenir et la pousser; non qu'elle fût active, ardente,
+vive et infatigable en démarches, en poursuites, en sollicitations: mais
+elle avait, pour faire monter sa famille au plus haut crédit, mieux que
+le zèle de l'ambition, je veux dire l'indifférence et cette paix des
+désirs qui irrite le bon vouloir de l'amitié et pousse à bout les bons
+offices du hasard. En effet, par une de ces bizarreries dont semble
+s'amuser une ironie providentielle, cette favorite étrange et comme
+forcée n'a ni l'ambition, ni la fièvre, ni l'occupation, ni le
+contentement de la faveur. Au commencement de sa liaison avec la Reine,
+apprenant un complot du chevalier de Luxembourg contre elle, elle dira
+simplement et sincèrement à celle qui daigne être son amie: «Nous ne
+nous aimons pas encore assez pour être malheureuses si nous nous
+séparons. Je sens que cela arrive déjà, bientôt je ne pourrais plus vous
+quitter. Prévenez ce temps-là, laissez-moi partir de Fontainebleau...»
+Les chevaux étaient mis; il fallut que la Reine se jetât à son cou et la
+conjurât de rester[138]. Plus tard, madame de Polignac apportera, dans
+le rêve de prospérités inouïes, le bon sens, le sang froid, les alarmes
+presque d'une sage personne qui aime son repos et se laisse à regret
+condamner à la grandeur. Et c'est là précisément qu'est le secret de
+cette fortune énorme, de ces accroissements, de ces honneurs qui
+lasseront sa reconnaissance sans l'enivrer. Ce prix que madame de
+Polignac met aux tendresses de la Reine, et ce détachement qu'elle a de
+toutes ses grâces; cette calme et sincère déclaration «que si la Reine
+cessait de l'aimer, elle pleurerait la perte de son amie et
+n'emploierait aucun moyen pour conserver les bontés particulières de sa
+souveraine[139];» ce défi au pouvoir des bienfaits de la Reine, voilà la
+provocation à ces bontés sans cesse renaissantes de Marie-Antoinette, à
+ces largesses et à ces prévenances royales, que la Reine imaginera
+chaque jour, pour accabler son amie sous sa fortune, et lui faire tant
+d'envieux qu'elle la mesure enfin!
+
+ * * * * *
+
+Mais l'amitié suffit-elle à occuper un cœur de femme? Et même, est-ce
+assez de l'amour d'un mari pour qu'il ne soit plus vide, ni inquiet ni
+troublé? N'est-ce pas l'amour maternel seul, qui, en accomplissant
+l'amour dans la femme, la fixe enfin et l'emplit tout entière? Ne
+condamnons pas, sans les peser dans leur cause, ces contradictions, ces
+lassitudes, ces changements, ces passages d'une amitié à une amitié,
+cette vivacité et cette inconstance de Marie-Antoinette. Les mémoires,
+les histoires, n'ont rien dit de ce tourment de Marie-Antoinette qui
+explique tant de choses et tous ses caprices: la Reine appelait un
+Dauphin, la femme attendait la mère. Et que de larmes dévorées à chaque
+accouchement d'une princesse de la famille royale! «_J'ai caché mes
+larmes pour ne pas troubler leur joie_,» écrit-elle après l'accouchement
+de Madame. Que de muettes souffrances! que de désespoirs sans confident,
+pendant ces longues années où la Reine se croit toujours poursuivie de
+ces reproches que les poissardes lui ont jetés dans leur langue
+grossière, de ne pas donner d'enfants à la France! Pauvre Reine! Elle
+essayait de se tromper elle-même, de donner à l'enfant d'une autre ses
+soins et ses tendresses, d'être mère comme elle pouvait. Elle tâchait
+d'adopter ce petit paysan de Saint-Michel qu'elle faisait déjeuner et
+dîner avec elle; elle s'efforçait de lui dire: _Mon enfant_...
+
+Dans les derniers mois de 1777, la Reine faisait appeler madame Campan
+et son beau-père, et leur disait «que, les regardant comme des gens
+occupés de son bonheur, elle voulait recevoir leurs compliments;
+qu'enfin elle était Reine de France et qu'elle espérait bientôt avoir
+des enfants.»
+
+La Reine était grosse. Dans une lettre datée du 16 mai 1778 et adressée
+à Marie-Thérèse, Marie-Antoinette annonce enfin cette grossesse, depuis
+si longtemps désirée par la mère et la fille. «_J'ai vu ce matin mon
+accoucheur (c'est Vermond, un frère de l'abbé)... Selon son calcul et le
+mien, j'entre dans le troisième mois; je commence déjà à grossir
+visiblement... J'ai été si longtemps sans oser me flatter du bonheur
+d'être jamais grosse, que je le sens bien plus vivement à cette heure,
+et qu'il y a des moments encore où je crois que tout cela n'est qu'un
+songe, mais ce songe se prolonge pourtant et je crois qu'il n'y a plus
+de doute à avoir_.» Dans une autre lettre du 14 août 1778,
+Marie-Antoinette dit: «_Mon enfant a donné le premier mouvement le
+vendredi 31 juillet, à dix heures et demie du soir; depuis ce moment, il
+remue fréquemment, ce qui me cause une grande joie_.»
+
+À la suite de ce _premier mouvement_, elle venait se plaindre au Roi
+_d'un de ses sujets assez audacieux pour lui donner des coups de pieds
+dans le ventre_. Le roi était empressé comme un amant, heureux déjà
+comme un père, si heureux qu'il trouvait des paroles aimables pour tous,
+et même pour le vieux duc de Richelieu. La grossesse fut laborieuse. Les
+chaleurs de l'été de 1778 fatiguaient la Reine, qui ne goûtait un peu de
+fraîcheur et ne retrouvait un peu de force que le soir. Vêtue d'une robe
+de percale blanche, la tête sous un grand chapeau de paille, elle
+passait sur la terrasse de Versailles, dans la société de ses
+belles-sœurs et de ses amis, une partie de la nuit à écouter les
+symphonies des musiciens, au milieu de tout Versailles accouru, et
+coudoyant presque la famille royale[140]; nuits délicieuses, où le bruit
+mystérieux des instruments cachés dans les verdures, le murmure des
+cascades, l'ombre blanche des statues, les bois lointains, l'argent des
+eaux, l'horizon flottant, l'écho errant, berçaient la lassitude de la
+Reine et charmaient son malaise; nuits d'innocence, où Marie-Antoinette
+se faisait de grandes joies des conversations saisies au vol, des
+méprises essuyées, des promeneurs interdits devant l'apparition de cette
+Reine de France qui s'amusait des hasards et des aventures comiques de
+l'incognito, sous ce vieux buste de Louis XIV niché au bout de
+l'Orangerie, que le comte d'Artois ne manquait pas de saluer d'un:
+Bonjour, grand papa! Un soir la Reine n'eut-elle pas la folie de faire
+venir une échelle, pour que le prince de Ligne, monté derrière la statue
+du grand Roi, répondît à la politesse du jeune prince[141]?
+
+La Reine avançait dans sa grossesse. Le public s'entretenait en
+tremblant des balourdises et des grossièretés de l'accoucheur
+Vermond[142]. Toutes les cathédrales, toutes les églises retentissaient
+des prières de quarante heures. Par toute la France, chapitres
+d'archevêché, abbayes, universités, officiers municipaux, prieurés
+royaux, chapitres nobles, compagnies de milice bourgeoise, pensions
+militaires de la jeune noblesse, particuliers même faisaient célébrer
+des messes solennelles, aumônaient les hôpitaux et les pauvres pour
+l'heureux accouchement de la Reine[143].
+
+Enfin, le 19 décembre 1778, vers minuit et demi, la Reine, qui s'était
+couchée la veille à onze heures sans rien souffrir, ressentait les
+premières douleurs. À une heure et demie elle sonnait. On allait
+chercher madame de Lamballe et les honneurs. À trois heures madame de
+Chimay avertissait le Roi. Le Roi trouvait la reine encore dans son
+grand lit. Une demi-heure après elle passait sur un lit de travail.
+Madame de Lamballe envoyait chercher la famille royale, les princes et
+les princesses qui se trouvaient à Versailles, et dépêchait des pages à
+Saint-Cloud au duc d'Orléans, à la duchesse de Bourbon et à la princesse
+de Conti. Monsieur, Madame, le comte d'Artois, Mesdames Adélaïde,
+Victoire et Sophie entraient chez la Reine, dont les douleurs se
+ralentissaient, et qui se promenait dans la chambre jusqu'à près de huit
+heures. Le garde des sceaux, tous les ministres et secrétaires d'État,
+attendaient dans le grand cabinet avec la maison du Roi, la maison de la
+Reine, et les grandes entrées; le reste de la cour emplissait le salon
+de jeu et la galerie. Tout à coup, une voix domine le chuchotement
+immense: La Reine va accoucher! dit l'accoucheur Vermond. La cour se
+précipite pêle-mêle avec la foule, car l'étiquette de France veut que
+tous entrent à ce moment, que nul ne soit refusé, et que le spectacle
+soit public d'une Reine qui va donner un héritier à la couronne, ou
+seulement un enfant au Roi. Un peuple entre, et si tumultueusement que
+les paravents de tapisserie entourant le lit de la Reine auraient été
+renversés sur la Reine, s'ils n'avaient été attachés avec des cordes. La
+place publique est dans la chambre. Des Savoyards grimpent sur les
+meubles pour mieux voir. On ne peut remuer. La Reine étouffe. Il est
+onze heures trente-cinq minutes: l'enfant arrive. La chaleur, le bruit,
+la foule, ce geste convenu avec madame de Lamballe, qui dit à la Reine:
+Ce n'est qu'une fille! tout amène une révolution chez la Reine. Le sang
+se porte à sa tête; sa bouche se tourne. «De l'air!--crie
+l'accoucheur;--«de l'eau chaude! Il faut une saignée au pied!» La
+princesse de Lamballe perd connaissance, on l'emporte. Le Roi s'est jeté
+sur les fenêtres calfeutrées, et les ouvre avec la force d'un furieux.
+Les huissiers, les valets de chambre, repoussent vivement les curieux.
+L'eau chaude n'arrivant pas, le premier chirurgien pique à sec le pied
+de la Reine; le sang jaillit. Au bout de trois quarts d'heure, dit le
+récit du Roi, la Reine ouvre les yeux: elle est sauvée[144]!
+
+Deux heures après, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette était
+baptisée dans la chapelle de Versailles par Louis de Rohan, cardinal de
+Guéménée, grand aumônier de France, en présence du sieur Broquevielle,
+curé de la paroisse Notre-Dame. Elle était tenue sur les fonts par
+Monsieur, au nom du Roi d'Espagne, par Madame, au nom de
+l'Impératrice-Reine, appelée Marie-Thérèse-Charlotte, titrée Madame,
+fille du Roi[145].
+
+Les présents avaient lieu pour ce qu'on appelait l'_ouverture du
+ventre_, comme pour un Dauphin: deux cents filles étaient dotées et
+mariées à Notre-Dame[146], et la mère n'en voulait pas longtemps à son
+premier enfant de n'être pas un garçon. «_Pauvre petite_, lui
+disait-elle en l'embrassant, _vous n'étiez pas désirée; mais vous ne
+m'en serez pas moins chère_[147]!»
+
+Les soins dont madame de Polignac avait entouré les couches de la Reine
+rendaient plus vive encore l'amitié de la Reine; et lorsque la rougeole,
+prise par la Reine auprès de Madame de Polignac, eut quelque temps privé
+la Reine de la société et de la vue de son amie; lorsque madame de
+Polignac, convalescente à Claye, lui mandait qu'elle aurait l'honneur
+d'aller lui faire sa cour le lendemain de son arrivée à Paris, que lui
+répondait, non la Reine, mais l'amie? «_Sans doute la plus empressée de
+nous embrasser, c'est moi, puisque j'irai dès dimanche dîner avec vous à
+Paris_[148].» Et le dimanche, les portes fermées, et sa dame d'honneur
+la princesse de Chimay renvoyée, la Reine faisait à son amie la plus
+belle des surprises.
+
+Dès que la fille de la comtesse Jules avait eu onze ans, la Reine avait
+dit à la mère: «_Dans peu vous penserez à marier votre fille; lorsque
+votre choix sera fait, songez que le Roi et moi nous nous chargeons du
+présent de noces_[149].» La vieille comtesse de Maurepas, elle aussi,
+avait pensé à marier la fille de la favorite; et avec qui? avec le comte
+d'Agenois, le fils du duc d'Aiguillon[150]! Singulière idée, combinaison
+habile, qui eût assuré aux Maurepas l'appui de la Reine et la
+reconnaissance du duc. Mais une alliance plus naturelle souriait mieux à
+madame de Polignac et à la Reine, une alliance avec les Choiseul; et
+voici la bonne nouvelle que la Reine apportait à la comtesse Jules. Tout
+heureuse, tout émue, la Reine, avec des paroles qui se pressaient, lui
+apprenait que le mariage de sa fille et du jeune duc de Gramont était
+arrangé. Elle lui apprenait que le jeune duc avait la survivance du duc
+de Villeroy, qu'il serait fait par le Roi duc de Guiche, en attendant la
+jouissance du duché de Gramont. Le jeune duc n'ayant que vingt-trois ans
+et ne possédant pas encore les biens qui devaient lui revenir, le Roi
+lui donnait dix mille écus de rente sur ses domaines, la Reine en
+faisait autant pour la jeune épouse[151]; et, pour combler la
+reconnaissance et l'orgueil des Polignac, la Reine annonçait au comte
+Jules que le Roi, voulant prouver au public en quelle estime il tenait
+sa famille, allait le créer duc héréditaire[152].
+
+C'étaient là les bonheurs de Marie-Antoinette. Elle n'avait d'autres
+craintes que de ne pas témoigner sa reconnaissance par des marques assez
+extraordinaires, par des récompenses assez éclatantes, par des faveurs
+assez magnifiques. Tout son souci était de faire monter madame de
+Polignac jusqu'à la Reine et de descendre la Reine jusqu'à madame de
+Polignac. Elle ne songeait qu'à rapprocher sa vie de la vie de son amie,
+menant sa cour chez madame de Polignac avant de se rendre à l'Opéra,
+s'ingéniant à la quitter le moins possible, sollicitant et obtenant du
+Roi, lors des couches de madame de Polignac, l'avancement des petits
+voyages bien avant leur époque habituelle, de façon à voir l'accouchée
+tous les jours, à être à portée de ses nouvelles, ne voulant entre elle
+et cette chère personne que la distance de la Muette à Passy, et rêvant
+déjà pour le nouveau-né de madame de Polignac le duché de la
+Meilleraie[153]. Ainsi, à tous les moments, par tous les moyens de sa
+puissance, par tous les oublis de son rang, cette Reine, parmi ces
+amertumes qui emplissent bien souvent les souverains, livrait son cœur à
+ce cœur qui l'entendait, à cette amie vraie et sensible, dévouée à sa
+personne, et que rien, croyait-elle, ne pouvait attacher à sa couronne.
+
+Terray, Maupeou, la Vrillière hors du ministère, l'esprit du ministère
+avait continué d'être hostile à la Reine. Maurepas, voulant régner seul,
+demeurait en garde contre elle, et répétait au Roi «qu'il n'y avait
+point de mal à laisser prendre à la Reine, dans l'opinion publique, un
+caractère de légèreté[154].» Necker, Turgot, conspiraient avec lui
+contre l'influence de la Reine. Leurs plans économiques, leur foi au
+salut de l'État et au rétablissement des finances par de misérables
+retranchements dans la maison du Roi, rencontraient dans
+Marie-Antoinette la seule opposition redoutable de la cour, une
+opposition spirituelle et frondeuse, qui raillait leurs illusions, et se
+vengeait de grâces refusées en riant de leurs personnes, baptisant M.
+Turgot le _ministre négatif_, et M. Necker le _petit commis
+marchand_[155]. Avouons-le, la Reine ne fut jamais vivement touchée par
+ce grand système qui espérait ramener l'âge d'or par la suppression des
+Menus plaisirs, par la suppression de quelques emplois du Grand Commun,
+par la suppression des charges de trésorier de la Reine, par la
+suppression des officiers de bouche de la Reine[156]. Elle n'imaginait
+pas que la France serait beaucoup plus heureuse quand le Roi et la Reine
+n'auraient plus qu'un cuisinier; elle ne jugeait pas que le nouveau
+règlement de brûler les bougies jusqu'aux petits bouts fût bien efficace
+contre la banqueroute[157]. Si son orgueil de souveraine souffrait de
+ces retranchements et de ces bruits publics qui, en appelant et en
+annonçant d'autres, tantôt la réduisaient à quatre femmes de chambre,
+tantôt voulaient en faire une bourgeoise de la rue Saint-Denis avec les
+clefs de sa cave à sa ceinture, sa bienfaisance n'en était pas moins
+blessée. Toutes ces grandes et belles vertus d'intérieur laissées dans
+l'ombre et méconnues en elle, cette sollicitude infatigable, cette
+humeur pardonnante, cette charité exercée à tout moment autour d'elle,
+avaient attaché la Reine à sa maison comme à une famille. Faut-il
+rappeler ces domestiques blessés, et dont la Reine étanchait elle-même
+le sang[158], ces femmes si vite rappelées après une brusquerie, et si
+vite rentrées en grâce[159], ces majors des gardes grondés avec un mot,
+amnistiés avec un sourire[160]? Puis, au-dessus de ces oublis de la
+grandeur et de la sévérité, ces jeunes filles élevées dans l'amitié
+maternelle de la Reine[161], et dont la Reine s'informera, même
+prisonnière au Temple, ces jeunes filles dont la Reine gardait
+l'innocence avec de tels soucis, qu'elle lisait le matin les pièces du
+soir[162], pour savoir si elle devait leur permettre le spectacle; ces
+pages, grandis sous sa tutelle, comme sous le regard d'une douce
+châtelaine; toute cette vie de tendresse domestique, toute cette
+occupation de sa bonté, soins, attentions, bonnes paroles, bons offices,
+secours d'argent, avancements, nominations, si longtemps le seul souci
+et la seule dépense de son crédit: les projets de réforme venaient tout
+rompre, renvoyer les dévouements, frapper les plus vieux comme les plus
+jeunes de ses serviteurs, de ses amis, dans leur fortune, dans leur
+existence, et peut-être laisser supposer à quelques-uns que leur
+maîtresse n'avait point pris la peine de les défendre. De pareilles
+économies coûtaient trop cher à la Reine pour qu'elle s'y soumît sans
+résistance.
+
+Puis elle était reine; et si la simplicité de ses inclinations voyait
+sans amertume des retranchements qui la rapprochaient de ses sujets et
+tendaient à la délivrer de l'étiquette, le sens droit de sa conscience
+monarchique ne pouvait voir sans dépit, sans alarmes, les
+malencontreuses réformes de M. de Saint-Germain ne donner au Roi, pour
+les Lits de justice de l'avenir, que l'escorte de quarante-quatre
+gendarmes et de quarante-quatre chevau-légers[163].
+
+Les ministres se succédaient, et ce n'était pour la Reine qu'un
+changement d'ennemis. Le portefeuille de M. de Saint-Germain passé aux
+mains du prince de Montbarrey, le prince de Montbarrey débutait auprès
+de la Reine par une désobligeance. La Reine demandait pour un Choiseul,
+marié à la fille aînée du maréchal de Stainville, la survivance au grand
+bailliage de Haguenau, possédé par le duc de Choiseul, frère du maréchal
+de Stainville. La princesse de Montbarrey l'emporte sur la Reine par
+l'influence de madame de Maurepas, et la survivance est accordée au
+prince de Montbarrey. La Reine obtient la révocation de la nomination;
+mais le baron Spon, pour faire sa cour à madame de Maurepas, a fait
+hâter l'enregistrement des lettres de provision[164], et la Reine ne
+peut rien que bouder le ministre[165]. M. de Montbarrey était trop fin
+courtisan pour rompre en face; il fit à la Reine une guerre sournoise, à
+la façon et au goût de son patron et de sa patronne, M. et madame de
+Maurepas. Aussi, quand le désordre de ses amours, quand la vente des
+grades militaires eurent fait de M. de Montbarrey un ministre impossible
+à garder, la Reine prit sa revanche. On jouait, à Marly, un jeu à la
+mode appelé _la Peur_. C'était une comédie que la figure et les transes
+du malheureux ministre dans toutes ces allusions à son ministère menacé,
+dans toutes les stations de la _peur_, de la _mort_ et de la
+_résurrection_; et la Reine encourageait de son sourire les malices des
+dames de la cour autour du ministre tremblant[166].
+
+C'était là le train ordinaire des ministres avec la Reine, de la Reine
+avec les ministres. Ainsi de l'un, ainsi de l'autre. Ainsi de M. de
+Sartines, l'ami de M. de Montbarrey, qui avait donné à la Reine le droit
+de ne plus l'appeler que l'_Avocat Pathelin_ ou le _doucereux
+menteur_[167]. Ainsi de tous, ceux-ci ligués contre la Reine avec les
+défiances et les perfidies de Maurepas, ceux-là avec les utopies
+économiques des Turgot et des Necker. La Reine ne répondait à tous qu'en
+riant et en laissant rire autour d'elle, permettant à la princesse de
+Talmont de prendre le ministre Laverdy pour l'apothicaire de la cour, et
+de le tourmenter longuement sur les opérations des finances, dont elle
+faisait mille drogues mauvaises, altérées, falsifiées[168]. Petites et
+bien petites vengeances d'hostilités soutenues, persistantes, répandant
+à la cour et au dehors le mensonge et la désaffection! Contre les hommes
+qui se servaient d'autres armes, la Reine ne voulait user que de la
+gaieté de son esprit. Pousser à un changement, prendre une initiative,
+toucher au ministère, elle n'y pensait pas, elle ne voulait pas y
+penser. Elle détestait trop les affaires et leur ennui. Elle était trop
+attachée à sa paresse de femme[169], pour remplir ce rôle que lui
+prêtait déjà l'opinion publique, pour diriger le Roi et remuer tant
+d'intrigues. Qu'avait été jusqu'alors l'influence de cette Reine,
+disgraciant ses amis lorsqu'ils voulaient la pousser aux choses de la
+politique? À peine une part aux grâces. Elle avait fait reconnaître
+quelques droits, obtenir quelques priviléges de théâtre, accorder
+quelques pensions de gens de lettres. Elle avait cherché, en un mot,
+bien plus à faire des heureux qu'à faire des ministres. Quand
+s'était-elle approchée des affaires ministérielles? Seulement alors
+qu'il s'était agi d'acquitter une dette de reconnaissance envers M. de
+Choiseul. Elle était intervenue dans le procès de M. de Bellegarde, dont
+elle demanda la révision, ne permettant pas qu'un brave officier, pour
+avoir obéi au duc de Choiseul, fût sacrifié au parti d'Aiguillon[170].
+Elle était intervenue dans l'affaire du duc de Guines, poursuivi par MM.
+Turgot et de Vergennes comme ami du duc de Choiseul, et impliqué dans la
+cause d'un secrétaire qui avait joué sur les fonds publics de Londres.
+La Reine n'était entrée dans les affaires d'État que pour arracher deux
+victimes aux ressentiments d'un parti cherchant à déshonorer un autre
+parti[171].
+
+Quand la société Polignac se fut constituée autour de la Reine, ce ne
+fut pas uniquement la soif de l'intrigue et l'avidité de la domination
+qui firent un parti des amis de la Reine; ce fut aussi la fatalité et la
+nécessité. En dehors des ambitions et des intérêts de chacun, en
+opposition aux goûts et au caractère de la Reine, il y avait une
+situation impérieuse qui ordonnait la lutte. La Reine n'était plus
+seulement attaquée, elle était menacée, elle était mise en demeure de se
+défendre. Le parti français, tout-puissant, organisé partout, recrutant
+en haut et en bas, exaspéré de l'amour du Roi pour la Reine, inquiet de
+l'avenir de cet amour, trompé et déçu par la fidélité nouvelle de ce
+Bourbon qui repousse l'adultère, le parti français ose avouer, à
+demi-mot, le but de ses démarches, le terme de son œuvre implacable,
+l'audace de ses espérances: _une retraite de la Reine au
+Val-de-Grâce_[172].
+
+Il fallait donc que la Reine se résolût à lutter. Et pourtant que de
+combats en elle, que de troubles, que de terreurs de sa responsabilité,
+quels regrets de sa tranquillité et de son bonheur, le jour où elle
+commence à parler à la volonté du Roi et à faire entrer ses amis dans le
+conseil, le jour où un ministre de sa façon, M. de Castries, prend le
+portefeuille de la marine[173]!
+
+La Reine avait dans le ministère un ministre disposé à apporter quelque
+déférence à ses désirs. Un choix plus significatif, une victoire plus
+décisive de la Reine et de son parti, était le choix de M. de Ségur,
+vieux héros qui apportait au ministère de la guerre sa probité, ses
+talents, un corps presque sans bras et tout glorieux de blessures[174].
+L'introduction au conseil de M. de Castries et de M. de Ségur,
+l'importance nouvelle de la Reine, semblaient ramener le ministère tout
+entier à des dispositions meilleures et à des expressions plus soumises
+envers elle. Un rapprochement, une alliance contre M. de Maurepas
+s'était faite entre la reine et M. Necker, à l'occasion de la nomination
+de M. de Castries, surprise et précipitée par M. Necker en l'absence de
+M. de Maurepas[175]. M. Necker persuadait bientôt à la Reine ce que sa
+popularité persuadait alors à la France: qu'il était une sorte de
+providence et un homme à peu près indispensable au bien de l'État; et la
+Reine se laissait aller à croire à M. Necker, comme y croyaient, à
+l'exception de madame de Polignac, toutes les femmes de la cour dont
+Carraccioli donne la liste à d'Alembert, «l'impérieuse et dominante
+duchesse de Gramont, la superbe comtesse de Brionne, la princesse de
+Beauvau à l'esprit séduisant, l'idolâtrée comtesse de Châlons, la
+merveilleuse princesse d'Hénin, la svelte comtesse Simiane, la piquante
+marquise de Coigny, la douce princesse de Poix[176].» Conquise comme
+toutes celles-là, la Reine en venait à oublier les réformes de M.
+Necker. Elle le maintenait et le retenait en place, l'engageant à ne pas
+donner sa démission, et voulant qu'il patientât jusqu'à la mort de M. de
+Maurepas[177]. M. de Vergennes lui-même faisait taire, à ce moment, ses
+rancunes personnelles. Un commerce de bons rapports, au moins apparents,
+s'établissait entre la Reine et lui, à propos des dispositions amies de
+l'Autriche[178]. Et M. de Maurepas mourait.
+
+ * * * * *
+
+Une grande douleur frappait Marie-Antoinette: l'Europe perdait
+Marie-Thérèse; la Reine de France, sa sévère amie. Et lorsque la cour
+croyait ses larmes taries, Marie-Antoinette ne pouvait les retenir à la
+vue du Prince de Ligne arrivant d'Allemagne et paraissant tout à coup à
+son grand couvert: «_Vous deviez épargner cette scène publique à ma
+délicatesse_,» lui disait-elle en le grondant doucement[179].
+
+Mais il est des consolations même pour les larmes d'une fille. La Reine
+était grosse une seconde fois. Sa grossesse avait été déclarée dès le
+mois d'avril 1781. Sept mois après, le 22 octobre, après une bonne nuit,
+la Reine sent, en s'éveillant, de petites douleurs qui ne l'empêchent
+pas de se baigner comme à son ordinaire. Elle sort du bain à dix heures
+et demie. Les douleurs sont encore médiocres. Entre midi et midi et
+demi, elles augmentent. Dans sa chambre, ou allant de sa chambre dans le
+salon de la Paix laissé vide, sont madame de Lamballe, M. le comte
+d'Artois, Mesdames Tantes, madame de Chimay, madame de Mailly, madame
+d'Ossun, madame de Tavannes, madame de Guéménée. Des princes avertis à
+midi par madame de Lamballe, Monsieur le duc d'Orléans, en partie de
+chasse à Fausse-Repose, est le seul qui arrive avant les dernières
+douleurs. Le Roi a décommandé le tiré qu'il devait faire à Saclé, à
+midi. Il est auprès de la Reine, anxieux, palpitant, mais selon son
+humeur: il a tiré sa montre, et compte les minutes avec l'apparente
+froideur d'un médecin. Comme sa montre marque juste une heure un quart,
+la Reine est délivrée. Il se fait, à ce moment d'émotion solennelle, un
+tel silence, dans toute la chambre que la Reine croit que c'est une
+fille encore. Mais le garde des sceaux a constaté le sexe du nouveau-né;
+le Roi rentre éperdu de bonheur, pleurant de joie, donnant la main à
+tous: la France a un Dauphin, la Reine a un fils[180]. Le Roi donne
+l'ordre au prince de Tingry, capitaine des gardes du corps en quartier,
+de quitter son service auprès de sa personne pour accompagner le Dauphin
+jusque dans son appartement, où se trouvent, pour servir auprès de lui,
+un lieutenant et un sous-lieutenant des gardes du corps; puis on apporte
+l'enfant à la Reine: et quel baiser où l'accouchée met tout son cœur,
+toutes ses forces, toute sa joie!
+
+La joie de la mère est la joie de la nation. À Paris, la bonne nouvelle
+court de bouche en bouche: _Un Dauphin! un Dauphin_[181]. L'enthousiasme
+éclate dans la rue, au théâtre, au feu d'artifice, aux _Te Deum_. À
+Versailles, la foule pressée dans les cours n'a qu'un cri «Vive le Roi,
+la Reine et monseigneur le Dauphin!» C'est une procession et une
+ambassade continuelles des six corps des arts et métiers, des
+juges-consuls, des compagnies d'arquebuse et des halles[182]. Tout est
+rire, amour d'un peuple, chansons, violons!
+
+La Reine relevait vite de couches. Elle voyait ses dames le 29, les
+princes et princesses le 30. Les grandes entrées recommençaient le 2
+novembre; le même jour l'accouchée se levait sur sa chaise longue[183].
+Elle ne pensait plus qu'à répandre sa joie autour d'elle, sur le peuple,
+en bienfaits et en charités. Son bonheur voulait faire des heureux; et
+elle écrivait à madame de Lamballe cette lettre où elle apparaît tout
+entière, et où se montre tout son cœur d'amie, de Reine, de mère
+heureuse:
+
+ «Ce 7 novembre 1781.
+
+_Je vois que vous m'aimez toujours, ma chère Lamballe, et votre chère
+écriture m'a fait un plaisir que je ne saurois vous rendre; vous vous
+portez bien, j'en suis heureuse, mais on ne peut se flatter de rien si
+vous continuez à veiller comme vous le faites auprès de M. de
+Penthièvre; son indisposition afflige beaucoup le Roi, qui lui envoie
+son premier médecin avec l'ordre de rester avec vous s'il y a du danger:
+je serai bien triste tant que je n'aurai pas des nouvelles de la crise.
+Dès que vous serez de retour et que vous aurez repris votre charge nous
+terminerons tout ce qui se rattache aux actes de bienfaisance qui
+doivent suivre mes couches. J'ai lu avec intérêt ce qui s'est fait dans
+les loges maçonniques que vous avez présidées au commencement de l'année
+et dont vous m'avez tant amusée; je vois qu'on n'y fait pas que de
+jolies chansons et qu'on y fait aussi du bien. Vos loges ont été sur nos
+brisées en délivrant des prisonniers et mariant des filles, cela ne nous
+empêchera pas de doter les nôtres et de placer les enfants qui sont sur
+notre liste; les protégées du bon M. de Penthièvre seront les premières
+pourvues, et je veux être marraine du premier enfant de la petite
+Antoinette. J'ai été tout attendrie d'une lettre de sa mère qu'Élisabeth
+m'a fait voir, car Élisabeth la protége aussi, je ne crois pas qu'il
+soit possible d'écrire avec plus de sentiment et de religion, il y a
+dans ces classes-là des vertus cachées, des âmes honnêtes jusqu'à la
+plus haute vertu chrétienne; pensons à les savoir distinguer, je
+chargerai l'abbé de travailler à en découvrir, et nous tâcherons
+d'obtenir ainsi de Dieu la santé de M. de Penthièvre. Adieu, mon cher
+cœur, je vous embrasse de toute mon âme en attendant une lettre de
+vous_[184].
+
+ MARIE-ANTOINETTE.»
+
+Le petit Dauphin avait été mis entre les mains de la princesse de
+Guéménée, gouvernante des Enfants de France; mais, au bout d'une année,
+la banqueroute du prince de Guéménée amenait la retraite de sa femme. La
+reine songea aussitôt à donner la place de la princesse de Guéménée à
+madame de Polignac. Elle redoutait pour la direction de son fils
+l'austérité de madame de Chimay, le trop de savoir et le trop d'esprit
+de madame de Duras. Le choix de madame de Polignac accordait tout, et la
+satisfaction de son amitié, et la sécurité de sa sollicitude maternelle.
+Cependant, tout en se flattant de l'idée de confier ce qu'elle avait de
+plus cher à celle qu'elle aimait le mieux, d'avoir auprès de son fils
+une amie partageant ses tendresses et ses idées de mère, la Reine
+n'osait espérer l'acceptation de madame de Polignac. Elle n'osait pas
+même la solliciter. Quand M. de Besenval, poussé par la cousine de
+madame de Polignac, madame de Châlons, venait parler de cette nomination
+à la Reine, quel était le premier mot de la Reine? «_Madame de
+Polignac?... Je croyais que vous la connaissiez mieux: elle ne voudrait
+pas de cette place_.»
+
+La Reine jugeait bien son amie. Madame de Polignac était sincère, en
+effet, dans la violence qu'elle demandait aux bontés de la Reine. Nous
+l'avons déjà dit, insoucieuse, nonchalante, sans passion, ennemie des
+affaires, du tracas et du fracas des grandes positions[185]; madame de
+Polignac semblait gagnée par cette philosophie du coin du feu et cette
+sérénité égoïste des vieilles femmes du dix-huitième siècle: aussi
+n'est-ce pas chez elle une comédie de peur, comme le pensent
+quelques-uns de ses amis, mais vraiment une peur, quand elle est menacée
+de la place de gouvernante des Enfants de France. Le lendemain de
+l'entrevue de M. de Besenval avec la Reine, comment madame de Polignac
+accueille-t-elle M. de Besenval: «Je vous hais tous à la mort; vous
+voulez me sacrifier!... J'ai obtenu de mes parents et de mes amis que
+d'ici à deux jours on ne me parlerait de rien et qu'on me laisserait à
+moi-même. C'est bien assez, baron; ne me traitez pas plus mal que les
+autres». Il fallait plusieurs jours d'insistance de la Reine, plusieurs
+jours d'obsession de sa société, lui répétant qu'une telle place n'est
+pas de ces choses qu'on refuse, pour décider madame de Polignac à
+accepter la succession de madame de Guéménée[186].
+
+La Reine, en nommant la duchesse de Polignac gouvernante des Enfants de
+France, voulut qu'elle tînt un état digne de cette grande charge. Elle
+voulut que toute la noblesse, tous les étrangers de distinction fussent
+admis chez elle, et que des jours fussent réservés à une société intime.
+Elle-même venait dîner presque tous les jours chez le duc, tantôt avec
+un petit nombre de personnes désignées, tantôt avec la cour. Les
+appointements de gouvernante n'eussent point couvert les frais de ce
+salon, qui devenait le salon de la Reine de France. Une pension de
+80,000 livres était placée sur les têtes du duc et de la duchesse. Peu
+après, le duc de Polignac était nommé directeur des postes et des
+haras[187], réserve faite de la poste aux lettres, que Louis XVI
+laissait à M. d'Ogny, ne voulant point confier à un homme du monde cette
+place de discrétion[188].
+
+Bientôt la Reine passait sa vie chez madame de Polignac. Les belles
+heures, données à l'intimité, à la liberté, à la gaieté, dans la grande
+salle de bois, à l'extrémité de l'aile du palais regardant l'orangerie!
+Un billard était au fond[189], un piano à droite, une table de quinze à
+gauche[190]. Le jeu, la musique, la causerie de dix à douze amis,
+charmaient le temps. Là, Marie-Antoinette était heureuse: «_Ici, je suis
+moi_,» disait-elle d'une façon charmante; et tous les jours elle venait
+oublier son personnage de Reine dans la compagnie de madame de Polignac,
+dans son monde, à moins qu'elle n'emmenât à Trianon madame de Polignac
+et son salon.
+
+
+
+
+IV
+
+Ennui de Marly.--Le petit Trianon.--La vie au petit Trianon.--Le palais,
+les appartements, le mobilier.--Le jardin français, la _salle des
+fraîcheurs_.--Le jardin anglais, le pavillon du Belvédère, le hameau,
+etc.--La société de la Reine au petit Trianon.--Le baron de Besenval, le
+comte de Vaudreuil, M. d'Adhémar.--Les femmes.--Diane de
+Polignac.--Caractère de l'esprit de la Reine.--Sa protection des lettres
+et des arts.--Son goût de la musique et du théâtre.--Le théâtre du petit
+Trianon.
+
+
+Marly avait été jusqu'alors le palais d'été de la cour de France. Mais
+Marly, c'était Versailles encore. La royauté y demeurait en
+représentation. Jusqu'à la moitié du règne de Louis XV, les dames y
+avaient porté «l'habit de cour de Marly». Les diamants, les plumes, le
+rouge, les étoffes brodées et lamées d'or y étaient d'uniforme. L'ombre
+de Louis XIV, sa grandeur et son ennui, emplissaient encore les
+pavillons et les jardins. Les bâtiments y avaient l'ordre et la
+hiérarchie d'un Olympe; la nature même y paraissait solennelle; la
+promenade y était royale, et s'abritait d'un dais d'or. Rien de cette
+étiquette des journées, du costume, de l'architecture, du paysage, ne
+plaisait à Marie-Antoinette. Le jeu qu'elle aimait moins, le gros jeu de
+Marly, dont le Roi grondait les excès, la dégoûtait encore de ces
+voyages. Trianon devenait la maison de campagne de Marie-Antoinette, sa
+retraite et ses amours.
+
+Là, quelle autre vie! quel amusement sans faste et sans contrainte!
+Quelle succession de jours, quels mois trop courts, dérobés à la
+royauté, donnés à la familiarité et aux joies particulières! Quels
+plaisirs à cent lieues de Versailles! Plus de cour, qu'une petite cour
+d'amis, que sa vue basse n'avait point besoin de reconnaître avec le
+lorgnon caché au milieu de son éventail; plus d'ennuis, plus de couronne
+ni de grands habits: la Reine n'était plus la Reine à Trianon; à peine y
+faisait-elle la maîtresse de maison. C'était la vie de château avec son
+train facile, et toute l'aisance de ses usages. L'entrée de
+Marie-Antoinette dans un salon ne faisait quitter aux dames ni le
+piano-forte ni le métier à tapisserie, aux hommes ni la partie de
+billard ni la partie de trictrac. Le Roi venait à Trianon seul, à pied,
+sans capitaine des gardes. Les invités de la Reine arrivaient à deux
+heures pour dîner, et s'en retournaient coucher à Versailles à
+minuit[191]. C'était, tout ce temps, des occupations et des
+divertissements champêtres. La Reine, en robe de percale blanche, en
+fichu de gaze, en chapeau de paille, courait les jardins, allait de sa
+ferme à sa laiterie, menait son monde boire son lait et manger ses œufs
+frais, entraînait le Roi, du bosquet où il lisait, à un goûter sur
+l'herbe, tantôt regardait traire les vaches, tantôt péchait dans le lac,
+ou bien, assise sur le gazon, se reposait de la broderie et du filet en
+épuisant une quenouille de villageoise[192]. Ces jeux faisaient le
+bonheur de Marie-Antoinette. Que d'enchantement pour elle, que
+d'illusion dans ce rôle de bergère et dans ce badinage de la vie des
+champs! Le joli royaume de cette Reine qui pleurait à _Nina_, et ne
+voulait autour d'elle «que des fleurs, des paysages et des
+Watteau»[193]! Quelle aimable patrie de son âme et de ses goûts,
+Trianon! ce Trianon où son ombre erre encore aujourd'hui; où, malgré
+l'ingratitude des choses, le silence de l'écho, l'oubli de la nature,
+tout parle comme une scène vide, et rappelle les beaux jours de
+Marie-Antoinette; où le pas du curieux hésite et tremble, marchant
+peut-être dans le pas de la Reine!
+
+ * * * * *
+
+Le rêve de la Reine est accompli. Le Trianon de Marie-Antoinette est
+fini. Il a eu son inauguration et son apothéose, lors de l'illumination
+et de l'incendie féeriques de ses bosquets, en l'honneur de l'empereur
+Joseph. Dans la verdure, voilà le petit palais blanc. Poussez un bouton
+de porte ciselé; c'est devant vous un escalier de pierre à grand repos.
+Dans les entrelacs de la rampe magnifique et dorée, dans les cartouches
+à têtes de coq, s'enlacent les initiales M. A., et les caducées se
+marient aux lyres, à ces lyres, les armes parlantes du palais, qui se
+retrouvent jusque sur les feux de cheminée. Aux murs nus de l'escalier,
+il n'est rien que des festons de feuilles de chêne fouillées dans la
+pierre. En face l'escalier menace une tête de Méduse, qui n'empêchera
+pas la calomnie de monter. Après une antichambre, vient la salle à
+manger, où le parquet rejoint montre encore la coupure où montait, pour
+les orgies de Louis XV, la merveilleuse table de Loriot avec ses quatre
+servantes[194], et là commencent les ornements sur les boiseries
+exécutées par ordre de Marie-Antoinette: ce ne sont aux panneaux de bois
+sculpté que carquois en croix au-dessous des couronnes de roses et des
+guirlandes de fleurs. Le petit salon, près la salle à manger, montre en
+relief sur tous ses côtés tous les accessoires et tous les instruments
+des joies des Vendanges et de la Comédie: des guirlandes de raisin
+laissent descendre les corbeilles et les paniers de fruits, les masques
+et les tambours de basque, les castagnettes, et, les pipeaux, et les
+guitares; et sous les barbes de marbre des boucs de la cheminée, les
+grappes de raisin se nouent encore. Dans le grand salon, le lustre pend
+d'une rose de fleurs. Aux quatre coins de la corniche volent des jeux
+d'Amours. Chaque panneau, surmonté des attributs des Arts et des
+Lettres, prend sa naissance dans une tige de lis trois fois fleurie,
+enguirlandée de lauriers, et portant en cimier une couronne de roses en
+pleine fleur. Dans le petit cabinet qui précède la chambre de la Reine,
+les plus fines arabesques courent sur la boiserie; ce sont, en ces
+pyramides impossibles et charmantes de l'art antique, des Amours portant
+des cornes d'abondance de fleurs, des trépieds fumants, des colombes,
+des arcs et des flèches croisés qui pendent à des rubans. Les bouquets
+de pavots mêlés à mille fleurettes se jouent tout autour de la chambre à
+coucher. Le lit disparaît sous les dentelles de soie blanche. Le meuble
+est de poult de soie bleu, uniquement rembourré de duvet d'eider. Des
+écharpes frangées de perles et de soie de Grenade nouent les
+rideaux[195]. Et n'était-ce pas la pendule qui sonnait les heures dans
+la chambre de Marie-Antoinette, cette pendule oubliée aujourd'hui dans
+la pièce à côté, dont le cadran est porté par les deux aigles
+d'Autriche, et sur le socle treillagé de laquelle se détachent en
+médaillon la houlette d'Estelle et le chapeau de Némorin?
+
+Du palais, des escaliers en terrasse descendent aux jardins. Au bas de
+la plus riche façade, décorée de quatre colonnes corinthiennes, commence
+le jardin français, planté dès 1750 pour accompagner le jardin à
+l'italienne, et que deux grilles garnies de grands rideaux de toile
+séparent du grand Trianon. De ce côté, partout des fleurs s'alignent
+dans leurs pots blancs et bleus aux anses figurant des têtes. Sur l'une
+des façades du salon s'ouvre un décor printanier et galant, le décor des
+personnages et des comédies de Lancret. Ce sont de ces architectures à
+jour que le dix-huitième siècle mariait si joliment à la verdure, de ces
+barrières à travers lesquelles passent le ciel et les fleurs, les
+zéphyrs et les regards: c'est la _salle des fraîcheurs_, et ses deux
+portiques de treillages, et ses trente-six arcades abritant chacune un
+oranger, et leurs pilastres dont chacun est surmonté de la tête en boule
+d'un tilleul[196].
+
+Mais de l'autre côté, à la droite du palais, vous entrez au premier pas
+dans la création de la Reine, dans le jardin anglais. «Le jet d'eau joue
+pour les étrangers, le ruisseau coule ici pour nous,» pourrait dire la
+Reine comme la Julie de Rousseau. Ici se retrouve le caprice, et presque
+le naturel de la nature. Les eaux bouillonnent, serpentent, courent; les
+arbustes semblent semés au gré du vent. Huit cents espèces d'arbres, et
+des arbres les plus rares, le mélèze pleureur, le pin d'encens, l'yeuse
+de Virginie, le chêne rouge d'Amérique, l'acacia rose, le févier et le
+sophora de la Chine, marient leur ombre et mêlent toutes les nuances de
+la feuille, du vert au pourpre-noir et au rouge-cerise[197]. Les fleurs
+sont au hasard. Le terrain monte et descend à sa volonté. Des cavernes,
+des fondrières, des ravins, cachent à tout moment l'art et l'homme. Les
+allées tournent et se brisent, et prennent le plus long pour n'avoir pas
+l'air trop _ruban_. Des pierres ont fait des rochers, des buttes
+simulent des montagnes, et le gazon joue la prairie[198].
+
+Sur la colline, au milieu d'un buisson de roses, de jasmins et de
+myrtes, s'élève un belvédère d'où la Reine embrasse tout son domaine. Ce
+pavillon octogone, qui a quatre portes et quatre fenêtres, répète huit
+fois en figures sur ses pans, en attributs au-dessus de ses portes,
+l'allégorie des quatre saisons, sculptée du plus fin et du plus habile
+ciseau du siècle. Huit sphinx à tête de femme s'accroupissent sur les
+marches. Au dedans, c'est un pavage de marbre blanc sur lequel se
+brouillent et se traversent les ellipses des marbres roses et bleus. Aux
+murs de stuc, et même sur les panneaux du bas des portes, des arabesques
+courent. Un pinceau léger, volant, enchanté, semble avoir éclaboussé de
+caprices et de lumière ces murs de porcelaine. Le peintre a repris le
+poëme des boiseries du palais; il l'a animé de soleil et peuplé
+d'animaux: et ce sont encore carquois, flèches, guirlandes de roses
+blanches, bouquets dénoués et pluies de fleurs, chalumeaux et
+trompettes, et camées bleus, et cages ouvertes pendues à des rubans,
+traversés de petits singes et d'écureuils qui grattent un vase de
+cristal où jouent des poissons. Au milieu du pavillon, une table, d'où
+pendent trois anneaux, pose sur trois pieds de bronze doré; c'est la
+table où la Reine déjeune: le belvédère est sa salle à manger du
+matin[199].
+
+De là, Marie-Antoinette domine le rocher, et sa grotte «parfaite et bien
+placée», et la chute d'eau, et le pont tremblant, jeté sur le petit
+torrent, et l'eau, et le lac, et sous l'ombre des arbustes les deux
+ports d'embarquement, et la galère fleurdelisée, et la rivière. Voici
+l'île et le temple de l'Amour, rotonde exposée à tous les vents où le
+Cupidon de Bouchardon essaye de se tailler un arc dans la massue
+d'Hercule[200]. Voici le ruisseau et ses passerelles, dont chacune a une
+vanne et forme écluse. Derrière ce demi-cercle de treillage, sous ce
+palanquin chinois, tourne le jeu de bagues, avec huit sièges formés de
+chimères et d'autruches[201]. Voici, au bord de la rivière, les
+_Bocages_ partagés en petits champs et cultivés comme des pièces de
+terre; et voici enfin le fond du jardin, le fond du tableau, le fond du
+théâtre: c'est le paradis de Berquin, c'est l'Arcadie de
+Marie-Antoinette, le _Hameau!_ le hameau où elle faisait déguiser le Roi
+en meunier, et Monsieur en maître d'école[202]. Voici les maisonnettes,
+serrées comme une famille, dont chacune a un jardinet pour prêter à la
+plaisanterie de faire de chacune des dames de Trianon une paysanne,
+ayant des occupations de paysanne[203]. La laiterie de marbre blanc est
+au bord de l'eau. À côté se reflète dans l'étang la Tour de Marlborough,
+qu'une chanson a baptisée, la chanson chantée par la nourrice du
+Dauphin, madame Poitrine. La maison de la Reine est la plus belle
+chaumière du lieu: elle a des vases garnis de fleurs, des treilles et
+des berceaux. Rien ne manque au joli village d'opéra-comique: ni la
+maison du Bailli, ni le moulin avec sa roue, et même elle tourne! ni le
+petit lavoir, ni les toits de chaume, ni les balcons rustiques, ni les
+petits carreaux de plomb, ni les petites échelles qui montent au flanc
+des maisonnettes, ni les petits hangars à serrer la récolte... La Reine
+et Hubert Robert ont pensé à tout, et même à peindre des fissures dans
+les pierres, des déchirures de plâtre, des saillies de poutres et de
+briques dans les murs, comme si le temps ne ruinait pas assez vite les
+jeux d'une Reine!
+
+Les habitués de Trianon[204], les invités de la Reine, _sa société_,
+comme on disait, étaient les trois Coigny: le duc de Coigny[205], qui
+était resté l'ami de la Reine et n'avait point partagé la disgrâce du
+duc de Lauzun et du chevalier de Luxembourg; le comte de Coigny, gros
+garçon, bien portant et l'esprit en belle humeur; le chevalier de
+Coigny, joli homme, fêté à Versailles, fêté à Paris, recherché des
+princesses et des financières, flatteur câlin, que les femmes appelaient
+_Mimi_; le prince d'Hénin, un fou charmant, un philanthrope à la cour;
+le duc de Guines, le journal de Versailles, qui savait toutes les
+médisances, de plus excellent musicien et parfait flûtiste[206]; le
+bailli de Crussol, qui plaisantait avec une mine si sérieuse; puis la
+famille des Polignac; le comte de Polastron, qui jouait du violon à
+ravir; le comte d'Andlau, qui était le mari de Madame d'Andlau; le duc
+de Polignac, que sa fortune n'avait point changé, et qui était resté un
+homme parfaitement aimable. À ce monde se joignaient quelques étrangers
+distingués par la Reine, comme le prince Esterhazy, M. de Fersen, le
+prince de Ligne, le baron de Stedingk[207]. Mais trois hommes faisaient
+le fond de la société de Trianon et la dominaient: M. de Besenval, M. de
+Vaudreuil, M. d'Adhémar.
+
+
+Il naissait alors des Français dans toute l'Europe. Pierre-Victor, baron
+de Besenval, était un Français né en Suisse. Il avait servi sous nos
+drapeaux. Il avait fait notre guerre, la guerre de Sept ans, à notre
+façon. Il y avait eu le feu et la gaieté de notre valeur. À l'affaire
+d'Aménebourg, renvoyé au camp, sa division hachée, il retournait se
+battre. «Que faites-vous encore ici, baron? lui crie-t-on, vous avez
+fini.--C'est comme au bal de l'Opéra, répondit: on s'y ennuie, et l'on
+reste tant qu'on entend les violons[208].»
+
+M. de Besenval revenait à la cour avec ce mot et sa bonne mine. Voyez le
+bel air qu'il a dans l'eau-forte de Carmontelle: grand, le jarret tendu,
+la taille cambrée sous l'habit à brandebourgs, le profil fin et accentué
+au grand nez bien dessiné, l'œil spirituel, la bouche petite, troussée
+en une moue moqueuse et dédaigneuse, les mains dans les poches, tout
+plein de grâces insolentes et délibérées, content de lui, et prêt à rire
+des autres. Le plaisir occupait M. de Besenval jusqu'à la mort de Louis
+XV. Puis, rapproché, par son grade, du comte d'Artois, colonel général
+des Suisses, M. de Besenval en faisait son ami, entrait par le comte
+d'Artois chez la Reine, abordait sa confiance, la dirigeait, devenait
+lieutenant général des armées du Roi, grand-croix, commandeur de
+Saint-Louis, inspecteur général des gardes suisses, sans être étonné de
+sa fortune, sans le remercier. «Ne me sachez aucun gré de mon
+bonheur,--écrivait-t-il,--le hasard seul en fait les frais; moi, je ne
+m'en suis pas mêlé...[209].»
+
+L'homme, chez M. de Besenval, était un beau viveur et un délicat vivant.
+Il avait tous ces nobles goûts et toutes ces jolies passions, les adieux
+d'un monde qui va finir. Riche, comblé de traitements, garçon, sans
+train de ménage ni de représentation, maniant habilement ses
+revenus[210], il jetait l'argent aux belles choses, aux tableaux, aux
+statues, aux bronzes, aux porcelaines, aux bacchanales de marbre blanc
+de Clodion[211]. Il raffolait de jardins, comme le prince de Ligne,
+conseillait les embellissements de Trianon, et y amenait les serres de
+Schœnbrunn[212]. Ayant vu de près l'histoire et la gloire, il ne s'en
+souciait plus. Il aimait son siècle, l'amour, la cour, la vie, ses amis,
+plus peut-être qu'il ne les estimait. Il avait le cœur et l'humeur d'un
+enfant gâté. Morose au fond, maussade et grognon dans son intérieur, dur
+à ses gens, sorti de son chez lui, il sortait de lui-même, et il était,
+en société, le plus gai et le plus aimable des hommes de salon. Il était
+jeune comme un homme heureux, et il fallait qu'il montrât ses rides et
+ses cheveux blancs pour les faire voir. À soixante ans, il veut être de
+la société du Roi, des chasseurs, la seule société de Louis XVI: il se
+fait présenter comme un jeune homme; il met l'habit gris de débutant,
+prend des quartiers de noblesse, monte dans les carrosses, et le voilà à
+la chasse. Il s'est trouvé à la mort de Berwick, il se trouve quarante
+ans après à la mort du cerf[213].
+
+M. de Besenval calomniait sa faveur, lorsqu'il disait à un duc revenant
+à Versailles après six mois d'absence: «Je vais vous mettre au courant:
+ayez un habit puce, une veste puce, une culotte puce, et présentez-vous
+avec confiance: voilà tout ce qu'il faut aujourd'hui pour réussir[214].»
+M. de Besenval avait réussi par d'autres agréments: il était un
+courtisan, mais un courtisan habile, audacieux, nouveau, sans valetage,
+sans fadeur. Il avait su garder de l'officier de fortune et du Suisse
+dans le personnage. Il s'échappait en éclats, en vivacités, en
+imprudences, qu'il menait jusqu'où il voulait. Il s'oubliait avec
+sang-froid; il s'insinuait brusquement; il flattait avec un ton rude. Il
+semblait un de ces adroits manieurs de choses fragiles, dont les grosses
+mains, ménageant les objets qu'ils paraissent brutaliser, font trembler
+et ne cassent rien. Se piquant de tout savoir, parce que sa tête était
+la table d'une encyclopédie, il parlait de tout à la cour, après avoir
+fait une savante étude de tout ce qu'il faut taire aux souverains. Ses
+témérités étaient excusées par cette belle mine qui lui allait à
+merveille. Les libertés ne fâchaient pas dans sa bouche. Ses
+familiarités étaient jugées une bonhomie, ses colères une naïveté, ses
+drôleries un germanisme, et même il n'était pas boudé longtemps pour cet
+air soldat aux gardes suisses qu'il ne négligeait pas. «Baron! quel
+mauvais ton!--criaient les dames,--vous êtes affreux!» et il était
+pardonné; car il avait ce grand charme et cette grande science:
+l'excellent ton dans le mauvais ton[215].
+
+Il était dans la nature comme dans le rôle d'un courtisant pareil
+d'encourager les goûts de Marie-Antoinette, de l'enhardir dans ses
+plaisirs, d'affranchir sa conscience de reine, de la convaincre en un
+mot de son droit au bonheur des particuliers. M. de Besenval n'y
+manquait pas: que d'exhortations, quelle guerre contre les préjugés de
+l'étiquette! N'était-ce pas duperie de se contraindre, de se condamner
+aux impatiences, à l'ennui, de se refuser les délices de la société, les
+délices des premiers de ses sujets? Dans ce siècle d'affranchissement,
+pourquoi ne pas s'affranchir des sottises de la coutume? N'était-il pas
+ridicule enfin de penser que l'obéissance des peuples tînt au plus ou
+moins d'heures qu'une famille royale passait dans un cercle de
+courtisans ennuyeux et ennuyés[216]? Leçons plaisantes d'un philosophe
+indulgent et facile, auxquels applaudissaient tous les hôtes de Trianon,
+et que la Reine de France se laissait aller à écouter comme la voix de
+la raison enjouée et de la sage amitié!
+
+M. le comte de Vaudreuil était le fils d'un gouverneur de Saint-Domingue
+enrichi dans son gouvernement. Son oncle, major des gardes françaises,
+était mort lieutenant général et grand-croix de Saint-Louis. Riche, bien
+apparenté, en belle passe, M. de Vaudreuil avait eu l'ambition de rester
+un paresseux et de donner sa vie à ses goûts.
+
+C'était encore un amateur, un curieux, pour parler la langue du temps,
+mais rempli de savoir et de connaissances, achetant lui-même et goûtant
+ce qu'il achetait. Il avait fait de son magnifique hôtel de la rue de la
+Chaise, débarrassé de l'école flamande et de l'école italienne[217], la
+galerie de l'école française du dix-huitième siècle, le panthéon des
+petits dieux, des mythologies de Lagrenée, de Subleyras, de Natoire, aux
+mythologies de Boucher, des saintetés de Lemoine aux allégories de
+Menageot, des fabriques de Fragonard aux familles de Greuze, des
+Cythérées de Watteau au Serment des Horaces de David[218].
+
+M. de Vaudreuil adorait les arts, les lettres et leur monde. Il
+réunissait toutes les semaines à sa table les artistes et les hommes de
+lettres; et le soir, au salon, sur les tables, les instruments, les
+pinceaux, les crayons, les couleurs et les plumes invitaient tous les
+talents et tentaient tous les génies.
+
+Entré de bonne heure au plus avant de la meilleure et de la plus secrète
+société de Versailles, il avait eu des yeux, des oreilles, de la
+mémoire; en sorte que l'humanité ne lui semblait ni bien ni belle ni
+bien grande. L'intelligence le charmait, l'intelligence française
+surtout, l'esprit. Il était l'ami de tous les hommes d'esprit et l'ami
+de l'esprit de Champfort, l'ami de cette gaieté vengeresse, de cette
+gaieté, la comédie et la consolation d'un galant homme sans illusions,
+qui montre en riant le rien que nous sommes. M. de Vaudreuil était
+lui-même un rare causeur, parlant peu, embusqué derrière le bruit des
+mots et des sots, imprévu, soudain, jetant son trait, sans ferrailler,
+droit au fait ou à l'homme. Il excellait encore aux sous-entendus, à ces
+jeux de la physionomie et de l'air, qui parlent souvent mieux que la
+parole et vont plus loin. Malin avec le sourire, impitoyable avec
+l'ironie, il médisait avec le silence.
+
+Jeune, M. de Vaudreuil avait eu une figure charmante. La petite vérole
+l'avait emportée. La physionomie et les yeux de sa figure lui étaient
+seuls restés. Les nerfs ébranlés à tout moment, travaillé de langueurs
+et de vapeurs, tourmentés de perpétuels crachement de sang, il tirait de
+ses souffrances la grâce, l'intérêt, les bénéfices aussi et les droits
+d'un malade. La charité de Madame de Polignac, l'indulgence de ses amis,
+avaient habitué M. de Vaudreuil à une certaine tyrannie de caprices et
+de boutades, non sans des retours et des excuses qui faisaient tout
+oublier. Véhément à louer ou à blâmer, mobile, inégal, parfois boudeur,
+son caractère était journalier et au gré de son corps; mais il y avait
+chez M. de Vaudreuil ces vertus vigoureuses qui se rencontrent parfois
+au fond des sceptiques, et qui rachètent avec la foi du cœur le doute de
+l'esprit: il était dévoué, constant en amitié, noble, généreux,
+bienfaisant, franc et loyal. Puis M. de Vaudreuil était l'homme de
+France qui savait mieux le monde et l'usage du monde. Il y avait débuté
+par une maladresse: il y commandait par la perfection des façons. Nul à
+la cour ne savait comme lui employer tour à tour et à point l'expression
+précisément convenable de la politesse, être sérieux ou enjoué, familier
+ou respectueux, se tenir dans le savoir-vivre ou se donner à
+l'empressement, user enfin, sans les mêler, de tous les témoignages de
+devoirs et d'égards qui sont le commerce de la société et l'art de
+plaire. Nul homme pour s'approcher d'une femme comme il s'en approchait
+et avec une manière si respectueuse. «Je ne connais que deux hommes,
+disait la princesse d'Hénin, qui sachent parler aux femmes: Lekain et M.
+de Vaudreuil[219].»
+
+
+M. d'Adhémar avait eu le bonheur de M. de Besenval. Le hasard avait fait
+sa carrière, sa fortune et son nom. Sous-lieutenant, puis capitaine dans
+le régiment de Rouergue, obscur et enfoui, pauvre, et le nom de
+Montfalcon pour tout bien, il trouvait à Nîmes des parchemins qui le
+faisaient Adhémar, venait à Paris, plaisait à M. de Ségur, qui l'avait
+vu au feu et auquel il se faisait reconnaître, plaisait au sévère
+généalogiste Cherin, qui lui délivrait un certificat, plaisait à Madame
+de Ségur, profitait d'une erreur de M. de Choiseul, qui lui donnait le
+régiment de Chartres, plaisait à madame de Valbelle, épousait sa
+richesse, et s'avançait dans la faveur de madame de Polignac[220].
+
+M. d'Adhémar faisait un peu, dans cette société royale, le personnage de
+l'abbé dans les sociétés bourgeoises; il était chargé des passe-temps de
+la soirée, des intermèdes de la promenade, des entr'actes de la
+causerie. C'était un homme à talents, un peu plus qu'un amateur, un peu
+moins qu'un artiste. Il avait poussé assez loin la musique et sa jolie
+voix, jusqu'à se faire entendre et se faire applaudir de M. Lagarde, le
+maître de la musique du Roi[221]. Il avait en outre de la douceur, de la
+facilité, du petit esprit, et beaucoup de complaisance. Il faisait des
+vers, des couplets, des romances, jouait très bien la comédie,
+accompagnait au clavecin, folâtrait, badinait, mais à petit bruit,
+laissant le haut bout à M. de Vaudreuil et à M. de Besenval, courtisant
+tout le monde, n'offusquant personne, courant dans Trianon après la muse
+des Boufflers, qui se moquait de ses rhumatismes, cachant sous la
+modestie et l'humilité une ambition immense, roulant des projets
+d'ambassade en arrangeant un rondeau sur un mot donné[222], ne boudant
+rien, très heureux, très reconnaissant, et très commode: les femmes lui
+parlaient quand elles n'avaient rien à dire, les hommes quand ils
+n'avaient rien à faire.
+
+
+Les femmes de Trianon étaient la jeune belle-sœur de la Reine, sa
+compagne habituelle, Madame Élisabeth[223], puis la comtesse de Châlons,
+d'Andlau par son père, Polastron par sa mère, dont M. de Vaudreuil et M.
+de Coigny se disputaient les sourires[224], puis cette aimable statue de
+la Mélancolie, cette pâle et languissante personne, la tête penchée sur
+une épaule, la comtesse de Polastron. Cette femme de vingt ans qui
+semble le plus joli garçon du monde, cette femme bonne et simple malgré
+tout l'esprit qu'elle trouve tout fait, élégante sans en faire métier,
+supérieure et cependant n'alarmant que les sots, sage parce que, c'est
+elle-même qui l'a dit: «Ne pas l'être, c'est abdiquer;» faisant des
+frais pour ceux qui la comprennent, et mettant avec les autres son
+esprit à fonds perdu, cette femme est Madame de Coigny[225]. Aux côtés
+de la duchesse Jules de Polignac se tient sa fille, la duchesse de
+Guiche, belle comme sa mère, mais avec plus d'effort et moins de
+simplicité[226]; près de la duchesse de Guiche, parle et s'agite la
+comtesse Diane de Polignac.
+
+La taille n'était rien, l'esprit était toute la femme chez Diane de
+Polignac. Elle n'avait qu'à parler pour faire oublier sa taille, sa
+figure, sa toilette, le peu qu'elle avait reçu, et le peu qu'elle
+faisait pour être jolie. Cette malice, cette manière de saisir les
+objets, qui la vengeait de ses ennemis vingt fois en un jour[227], ce
+tour piquant de la pensée, ce sel délicat de l'épigramme, la rendaient
+aimable, séduisante presque, en dépit de la nature. Diane de Polignac
+plaisait encore par cette lutte de sa tête et de son cœur, par ces
+passages soudains de la gaieté à l'émotion, par ce mélange et cette
+succession de tendresse et de comédie, d'ironie et de sensibilité.
+C'était un amusant caractère, audacieux et toujours en avant, que rien
+n'intimidait, une humeur folle et sans arrêt, une insouciance insolente
+et contagieuse; une femme précieuse dans une cour pour en être le
+boute-en-train, l'étourdissement et la confiance, pour mettre le feu aux
+causeries, défier les alarmes, dissiper les pensées noires, promettre le
+beau temps, et railler l'avenir[228].
+
+Il y avait enfin la Reine, qui effaçait toutes les femmes qui
+l'entouraient par sa personne, et par ce je ne sais quoi de la personne,
+le charme, car il faut toujours revenir à ce mot pour essayer de peindre
+cette Reine qui régnait sans couronne, et même à Trianon, par toutes les
+séductions de la femme, par tout ce qui porte l'âme au dehors et par
+tout ce qui en vient, par la voix, par l'esprit, cet esprit qui lui a
+fait tant de jaloux, même parmi ses amis, que nul ne lui a rendu
+justice, et que tous l'ont diminué.
+
+L'esprit de la Reine avait reçu de la nature, il avait acquis de
+l'exercice journalier de la bienveillance, ce don rare et précieux: la
+caresse. Quelles ressources, quelle convenance et quelle délicatesse de
+flatterie avaient ajoutées à ses heureux instincts cette habitude et
+cette ambition de Marie-Antoinette de ne laisser nul l'approcher sans le
+renvoyer avec une de ces phrases, un de ces mots qui n'ont point
+d'ingrats! Dès les premiers jours de son règne, la Reine s'était refusée
+à ce _marmottage_ des princesses de France, qui les dispensait de
+parler, pour accueillir les présentations. La Reine parlait à tous[229],
+s'appliquant à trouver le chemin du cœur ou de la vanité de chacun, et
+le trouvant toujours avec ce bonheur et cet à-propos, cette soudaineté
+et cette inspiration presque providentielles, et qui semblaient, chez
+cette souveraine bien-aimée, comme une grâce d'état de son amabilité.
+
+Quel esprit mieux fait et mieux formé qu'un tel esprit pour la vie
+particulière? Il apportait à la société privée, à la causerie intime
+toutes les grâces de son rôle royal, plus libres et plus aisées, la
+facilité de se prêter aux autres, l'habitude de leur appartenir, l'art
+de les encourager, la science de les faire contents d'eux. Il avait, si
+l'on peut dire, l'humeur la plus facile, une naïveté qu'il était
+charmant d'attraper, une étourderie qui se prêtait de la plus agréable
+façon aux petites malices de ceux que la Reine aimait, des fâcheries
+tout aimables si l'on venait à tourner une de ses paroles en liberté ou
+en méchanceté, des bavardages qui avaient le tour et l'ingénuité de la
+confidence, des alarmes enfantines sur les petites inconvenances qui
+pouvaient lui échapper, de certaines petites moues qui grondaient si
+joliment les gaietés un peu vives, des bouderies oubliées devant un
+visage triste, des accès de rire qui emportaient ses disgrâces, et tout
+à la fois une indulgence de Reine et des pardons de femme. Au contact de
+l'esprit de ses amis, dans la familiarité des paroles délicates et du
+génie léger du dix-huitième siècle, l'esprit de Marie-Antoinette, né
+français, avait appris tous les esprits de la France sans perdre son
+ingénuité, sa jeunesse, j'allais dire son enfance. Temps heureux!
+L'esprit de la Reine avait son âge alors: les livres sérieux, les
+affaires, tout le domaine de la pensée et de l'activité de l'homme, lui
+répugnaient et l'ennuyaient mortellement, sans que le visage de la Reine
+prît la peine de le cacher[230]. Entouré des plus piquants causeurs, des
+plus agréables grands hommes de l'ironie, l'esprit de la Reine cédait à
+l'exemple; mais cette ironie de Marie-Antoinette, qui ne blessait point,
+ressemblait à la malice d'une jeune fille: on eût dit une espièglerie de
+sa gaieté et de son bon sens. C'était ce sourire montrant les dents,
+avec lequel elle appelait les Français _mes charmants vilains
+sujets_[231]. C'était ces jolis jugements, ces jugements d'un mot que la
+postérité n'a point refaits. Lisant Florian, Marie-Antoinette disait:
+_Je crois manger de la soupe au lait_[232]. Et qu'ajouter qui donne
+mieux la mesure de l'ironie de Marie-Antoinette, et le ton de ce rare
+esprit, l'esprit d'un homme d'esprit dans la bouche et avec l'accent
+d'une femme?
+
+La Reine aimait les lettres. Elle pensionnait l'ami de M. de Vaudreuil,
+et lui annonçait elle-même la nouvelle de sa pension avec des paroles si
+flatteuses, que Chamfort disait ne pouvoir ni les répéter ni les
+oublier[233]. L'auteur de _Mustapha et Zéangir_ n'était point seul à
+recevoir les bienfaits de Marie-Antoinette. La Reine avait des
+applaudissements et des récompenses pour toutes les choses de la pensée
+qui étaient à la portée de ses idées et de son sexe. Elle servait le
+talent, elle intercédait pour le génie. C'était elle qui commençait la
+fortune de l'abbé Delille[234]; c'était elle qui aidait au retour de
+Voltaire, saluait sa vieillesse et sa muse, et, rappelant la
+présentation faite par la maréchale de Mouchy de l'hôtesse de
+l'Encyclopédie, Madame Geoffrin, tentait de faire recevoir à la cour de
+Louis XVI l'auteur de la _Henriade_[235]. L'historiette du jour, la
+médisance des cours, l'anecdote, ne faisaient point la seule occupation
+de la Reine: elles ne remplissaient, elles ne satisfaisaient ni sa tête
+ni ses loisirs. Le meilleur temps de la Reine, ses plus belles heures,
+étaient donnés aux travaux charmants, aux plaisirs aimables de l'art, à
+cet art surtout, l'art de la femme, la musique. La Reine protégeait les
+grands musiciens, ou plutôt elle recherchait leur amitié, et faisait la
+cour à leur orgueil. Elle allait familièrement à eux, et c'était un
+patronage nouveau, tendre, dévoué, le patronage de cette Reine, qui
+donnait à Grétry ces éloges et ces compliments, à la fille de Grétry le
+titre de filleule de la Reine de France[236]; qui soutenait Gluck de
+tant de bravos, lui amenait les applaudissements de la cour, le
+défendait avec un si beau feu d'enthousiasme contre le franc parler de
+M. de Noailles[237], lui donnait comme répondant M. le duc de Nivernois
+dans une affaire d'honneur[238], l'encourageait par tant de promesses de
+succès aux premières auditions, entourait sa vanité de tant de soins,
+faisait elle-même la police du silence dans son salon lorsqu'il se
+mettait au clavecin, luttait enfin de sa personne et de toutes ses
+forces pour la fortune de ses opéras contre le goût musical de la
+nation. Garat et la Saint-Huberty trouvaient les mêmes attentions et le
+même zèle de protection[239] chez cette Reine, qui donnait à toutes les
+gloires sa main à baiser, comme Louis XIV faisait asseoir Molière.
+
+L'amour de la musique avait mené la Reine à l'amour du théâtre. Le
+théâtre est le grand plaisir de Marie-Antoinette, et la plus chère
+distraction de son esprit. Ne va-t-elle pas, dans sa passion, jusqu'à
+écouter la première lecture des pièces que les auteurs destinent au
+théâtre? Une semaine elle en entend trois[240]. Mais quoi! n'est-ce pas
+la folie du temps? La France joue la comédie, du Palais-Royal au château
+de la Chevrette, et il faut un ordre du ministre de la guerre pour
+arrêter dans les régiments la fureur comique et tragique[241]. Quelle
+reine n'aime la mode! quelle femme n'aime la comédie! et quel maussade
+empire c'eût été que le Trianon de Marie-Antoinette sans un théâtre!
+
+Le théâtre était à Trianon comme le temple du lieu. Sur un des côtés du
+jardin français, ces deux colonnes ioniennes, ce fronton d'où s'envole
+un Amour brandissant une lyre et une couronne de lauriers, c'est la
+porte du théâtre. La salle est blanc et or; le velours bleu recouvre les
+sièges de l'orchestre et les appuis des loges[242]. Des pilastres
+portent la première galerie; des mufles de lion, qui se terminent en
+dépouilles et en manteaux d'Hercule branchagés de chêne, soutiennent la
+seconde galerie; au-dessus, sur le front des loges en œil-de-bœuf, des
+Amours laissent pendre la guirlande qu'ils promènent. Lagrenée a fait
+danser les nuages et l'Olympe au plafond[243]. De chaque côté de la
+scène, deux nymphes dorées s'enroulent en torchères; deux nymphes
+au-dessus du rideau portent l'écusson de Marie-Antoinette.
+
+Ce joli petit théâtre, qui a vu jouer de vrais acteurs, et sur lequel a
+été représentée la parodie de l'_Alceste_ de Gluck, a donné à la Reine
+la tentation de reprendre ses amusements de Dauphine. Après mille
+empêchements et de longs arrangements, il était convenu qu'à l'exception
+du comte d'Artois, aucun jeune homme ne serait admis dans la troupe, et
+qu'on n'aurait pour spectateurs que le Roi, Monsieur, et les princesses
+qui ne joueraient pas. Madame, à l'invitation de son mari, avait refusé
+de jouer, en laissant voir à sa belle-sœur qu'elle jugeait ce
+divertissement au-dessous de son rang. À ce premier public on
+adjoignait, pour l'émulation des acteurs, les femmes de la Reine, leurs
+sœurs et leurs filles. Plus tard, le succès et la curiosité grandissant,
+l'entrée s'étendait aux officiers des gardes du corps, aux écuyers du
+Roi et de ses frères, et même à quelques gens de la cour qui assistaient
+au spectacle en loges grillées[244]. Le chanteur Caillot était choisi
+pour former et diriger les voix dans le genre facile de l'opéra-comique.
+Dazincourt était chargé de développer les dispositions comiques de la
+troupe, instruite et guidée encore par M. de Vaudreuil, qui passait pour
+le meilleur acteur de société de Paris[245].
+
+Ainsi préparées et montées, commençaient les représentations royales. Le
+début fut _le Roi et le Fermier_, suivi de _la Gageure imprévue_. La
+Reine, «à laquelle aucune grâce n'était étrangère», dit Grimm, jouait
+les rôles de Jenny et de la soubrette; le comte d'Artois le rôle du
+valet et du garde-chasse. Ils étaient soutenus par M. de Vaudreuil dans
+le rôle de Richard, et par la duchesse de Guiche dans la petite Betzi.
+Diane de Polignac faisait la mère, et le personnage du roi était rendu
+par M. d'Adhémar, avec cette voix chevrotante qui amusait tant la Reine.
+_On ne s'avise jamais de tout_ et _les Fausses Infidélités_ suivaient
+_la Gageure imprévue_ et _le Roi et le Fermier_. Le comte de
+Mercy-Argenteau, qui assista caché dans une loge grillée à une de ces
+représentations, raconte ainsi la soirée: «Je vis représenter les deux
+petits opéras comiques _Rose et Colas_ et _le Devin de village_. M. le
+comte d'Artois, le duc de Guiche, le comte d'Adhémar, la duchesse de
+Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première pièce. La
+Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de
+Vaudreuil chantait le rôle du Devin, et le comte d'Adhémar celui de
+Colin. La Reine a une voix très agréable et fort juste, sa manière de
+jouer est noble et remplie de grâce; au total ce spectacle a été aussi
+bien rendu que peut l'être un spectacle de société. J'observai que le
+Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient
+dans toute sa contenance; pendant les entr'actes il montait sur le
+théâtre et allait à la toilette de la Reine. Il n'y avait d'autres
+spectateurs dans la salle que Monsieur, madame la comtesse d'Artois,
+Madame Élisabeth; les loges et les balcons étaient occupés par des gens
+de service en sous-ordre, sans qu'il y eût une seule personne de la
+cour.» Puis vinrent l'ambition, l'imprudence: _le Barbier de Séville_
+n'effraya pas la troupe. Le 19 août 1785, la Reine jouait Rosine, le
+comte d'Artois Figaro, M. de Vaudreuil Almaviva, le duc de Guiche
+Bartholo, et M. de Crussol Basile.
+
+Le théâtre de Trianon était la joie de la Reine; il était sa grande
+affaire. La Reine voulait tout y faire, tout y mener, tout y ordonner,
+correspondant directement avec les fournisseurs, chargeant de
+recommandations et d'observations les mémoires du tapissier de la salle.
+C'était un coin de son petit royaume qu'elle entendait administrer
+elle-même, et où il lui plaisait de régner seule. Vain dépit du duc de
+Fronsac, vaines démarches pour faire entrer le théâtre de Trianon sous
+son autorité, sous cette main qui tenait tous les théâtres de Paris;
+Marie-Antoinette faisait à toutes ses représentations, à toute sa
+correspondance la même réponse: _Vous ne pouvez être premier gentilhomme
+quand nous sommes les acteurs; d'ailleurs je vous ai déjà fait connaître
+mes volontés sur Trianon; je n'y tiens point de cour, j'y vis en
+particulier_[246]. Et la Reine veillait à toute usurpation, empêchait
+toute immixtion, et gardait sur ses plaisirs et sur son théâtre cette
+maîtrise absolue dont cette lettre de la collection du comte Esterhazy
+nous montre la jalousie et la clémence: «_Mes petits spectacles de
+Trianon me paraissent devoir être exceptés des règles du service
+ordinaire. Quant à l'homme que vous tenez en prison pour le dégât
+commis, je vous demande de le faire relâcher... et puisque le Roi dit
+que c'est mon coupable, je lui fais grâce_[247].»
+
+
+
+
+V
+
+Exigences de la société Polignac.--Nomination de M. de Calonne imposée à
+la Reine.--La Reine compromise par ses amis.--Plaintes et
+refroidissement des amis de la Reine.--Naissance du duc de
+Normandie.--Mort du duc de Choiseul.--Retour de la Reine vers madame de
+Lamballe.--Mouvement de l'opinion contre la Reine.--Achat de
+Saint-Cloud.--Tristes pressentiments de la Reine.
+
+
+La vie particulière, ses agréments, ses attachements, sont défendus aux
+souverains. Prisonniers d'État dans leur palais, ils ne peuvent en
+sortir sans diminuer la religion des peuples et le respect de l'opinion.
+Leur plaisir doit être grand et royal, leur amitié haute et sans
+confidence, leur sourire public et répandu sur tous. Leur cœur même ne
+leur appartient pas, et il ne leur est pas loisible de le suivre et de
+s'y abandonner.
+
+Les reines sont soumises comme les rois à cette peine et à cette
+expiation de la royauté. Descendues à des goûts privés, leur sexe, leur
+âge, la simplicité de leur âme, la naïveté de leurs inclinations, la
+pureté et le dévouement de leurs tendresses, ne leur acquièrent ni
+l'indulgence des courtisans, ni le silence des méchants, ni la charité
+de l'histoire.
+
+Cette expérience fut longue et douloureuse chez Marie-Antoinette; car
+elle ne fut pas seulement la reconnaissance d'une erreur, elle fut
+encore la perte d'une illusion: Marie-Antoinette vit, et ce fut sa plus
+grande douleur, que les reines n'ont pas d'amis. Tant d'amitiés qu'elle
+avait crues sincères n'étaient que calcul et qu'intérêt. Ce monde
+charmant dont elle s'était entourée, ces hommes agréables, ces esprits
+enjoués, déchiraient leurs masques, lâchaient leurs ambitions,
+révélaient leurs exigences. Tous voulaient que Trianon les menât à la
+fortune, aux places, aux honneurs, au maniement des grandes choses de
+Versailles. Les plus étourdis avaient leurs soifs, leurs appétits, leurs
+buts, leurs impatiences: et dans cette cour, qui semblait une partie de
+campagne de la royauté en vacances, l'intrigue ne tardait pas à se
+montrer, le courtisan à se révéler, la Reine à se défendre.
+
+L'aimable bourru de la société, M. de Besenval, dédaigneux de places,
+voulait seulement faire les ministres[248]; le joli chanteur, M.
+d'Adhémar, exigeait doucement l'ambassade de Londres; M. de Vaudreuil
+lui-même caressait à la dérobée la position de gouverneur du
+Dauphin[249]. La belle-sœur de madame de Polignac, Diane de Polignac,
+était l'aiguillon et la volonté de ces trois hommes. Elle fouettait
+leurs désires, leur paresse, leurs distractions, les armant, les
+gouvernant, leur traçant les plans de la journée, les munissant
+d'ordres, d'agendas même: si osée, si assurée en son crédit et en sa
+charge de dame d'honneur de madame Élisabeth, qu'elle laissait la jeune
+princesse s'enfuir un jour dans la retraite de Saint-Cyr, et Louis XVI
+la lui ramener. Les importunités vaines, les retards amenaient dans ce
+monde les bouderies et les aigreurs. Au milieu de ses amis préoccupés,
+mécontents, la duchesse Jules gardait la même humeur, le même front, la
+même douceur; elle restait la même amie. Mais la Reine voyait bien
+qu'elle n'était qu'un instrument facile et sans conscience aux mains et
+à la discrétion de la duchesse, de la comtesse, de M. de Vaudreuil, de
+tous ceux qui l'approchaient et qu'elle servait sans se lasser. Un jour,
+dans une entrevue avec Mercy-Argenteau, un peu honteuse de sa faiblesse,
+après avoir cherché à s'abriter derrière sa sensibilité pour son amie,
+après avoir parlé longuement de «la difficulté qu'il y a de résister à
+cette complaisance d'amitié qui porte à excuser jusqu'aux défauts et aux
+torts de ceux auxquels on est attaché,» Marie-Antoinette s'échappait à
+dire tristement _que la comtesse de Polignac était toute changée et
+qu'elle ne la reconnaissait plus_.
+
+Marie-Antoinette avait cru un moment trouver autour d'elle des
+caractères assez grands, des affections assez nobles, pour l'aimer et ne
+rien demander à la Reine; elle se réveillait de ce songe. Mais elle
+était liée et engagée avec le monde des Polignac; une rupture eût fait
+éclat. Il fallait attendre. Cependant autour d'elle, Versailles, où les
+grâces ne s'obtenaient plus que de seconde main, devenait plus désert;
+les grandes familles de France abandonnaient à elle-même la Reine de
+Trianon[250].
+
+Aussi longtemps qu'elle avait pu, Marie-Antoinette avait essayé de
+désarmer avec des concessions les exigences de ses amis. Mal disposée
+pour M. de Calonne, et ne s'en cachant pas, elle avait cédé à
+l'obsession dans les jours de faiblesse physique qui avaient suivi une
+fausse couche[251]. M. de Calonne, qui avait vendu ses complaisances à
+la société Polignac, devenait contrôleur général des finances, et, dans
+son impatience d'une telle domination, Marie-Antoinette laissait
+échapper la crainte que les finances de l'État ne fussent passées _des
+mains d'un honnête homme sans talent aux mains d'un habile
+intrigant_[252]. Les efforts des Polignac, l'adulation basse du nouveau
+ministre ne pouvaient ramener la Reine à M. de Calonne; et pendant que
+le public disait M. de Calonne et Marie-Antoinette alliés et complices,
+Marie-Antoinette se tenait écartée de lui comme du remord vivant de sa
+faiblesse. Elle s'en défiait, elle le soupçonnait, elle se garait de ses
+bons offices, et s'applaudissait du refus de ce million que M. de
+Calonne voulait distribuer, au nom de la Reine de France, dans les trois
+millions donnés par Louis XVI aux pauvres de l'hiver de 1784.
+
+La comédie de _Figaro_ révélait encore à la Reine le danger d'une
+société qui ne craignait point d'abuser de son patronage. La société de
+madame de Polignac avait allumé la curiosité de la Reine sur cette
+merveilleuse satire de la cour et du siècle, écrite sans doute d'après
+nature et peut-être sur les indications du prince de Conti. La Reine
+donnait la _Folle journée_ à lire au Roi; et après la parole donnée par
+le Roi que la comédie ne serait pas jouée, après la lettre de cachet
+arrêtant la représentation aux Menus, qui osait braver les volontés du
+Roi, et faire jouer la comédie de Beaumarchais à sa maison de campagne?
+M. de Vaudreuil. Qui semait le bruit de suppressions, de retranchements,
+et se portait garant de la moralité de l'œuvre? M. de Vaudreuil. Qui
+enfin, le Roi battu par Beaumarchais, la pièce jouée en public, plaidait
+la cause et la gloire de Beaumarchais? M. de Vaudreuil encore, aveuglant
+la cour et cherchant à aveugler la Reine. La Reine, trompant ces bruits
+de fol engouement qui remplissaient Paris, avait dit au docteur Seyffer,
+qui lui annonçait devant madame de Lamballe qu'il venait de voir
+Beaumarchais: _Vous avez beau le purger, vous ne lui ôterez pas toutes
+ses vilenies_[253]. Désabusée, elle n'avait pu taire les reproches à M.
+de Vaudreuil; elle s'était plainte de l'indiscrétion et de la témérité
+d'une amitié qui l'avait compromise dans le scandale de trop d'esprit.
+Alors cet homme, voyant l'avenir lui échapper, ne se contint plus; hors
+de lui aux contrariétés les moindres, il éclata, il s'oublia, et il
+arriva que la Reine montra un jour à madame Campan sa jolie queue de
+billard--une dent de rhinocéros à la crosse d'or--en deux morceaux: M.
+de Vaudreuil l'avait brisée de colère pour une bille bloquée[254]!
+
+Il y avait eu des sujets de refroidissement plus graves encore entre la
+Reine et la société de madame de Polignac: je veux parler des
+suppressions ministérielles auxquelles la Reine s'était à la fin
+soumise. Tous les hommes de ce monde se mirent alors à trembler pour
+toutes les grâces qu'ils avaient arrachées. Besenval, portant la parole
+pour tous, répétait d'un air fâché à la Reine: «Il est pourtant affreux
+de vivre dans un pays où l'on n'est pas sûr de posséder le lendemain ce
+qu'on avait la veille; cela ne se voyait qu'en Turquie!» À la réunion de
+la grande écurie à la petite, M. de Coigny, dînant et se promenant avec
+la Reine à Trianon, n'avait pu obtenir d'elle un entretien pour la
+détourner d'y consentir. Il se répandait en propos contre sa
+bienfaitrice, après s'être fâché avec le Roi presque jusqu'à l'injure.
+M. de Polignac avait été profondément blessé de la prière que la Reine
+lui avait adressée de se démettre des postes, et, en présence de
+l'archevêque de Toulouse, devant lequel il avait voulu débattre la
+nécessité et la convenance de sa démission, il disait à la Reine:
+«Madame, sans demander à Votre Majesté une décision qui ne peut être
+douteuse, il me suffit qu'elle me montre quelque désir que je remette
+une place que je tiens de ses bontés, pour que je la lui rende; et voilà
+ma démission[255]!»
+
+La Reine acceptait la démission de M. de Polignac. Elle ne consentait
+pas à parler au Roi pour les dettes de M. de Vaudreuil. La liaison
+allait se dénouant. M. de Mercy ne paraissait plus dans le salon de
+madame de Polignac que pour les devoirs de la politesse. M. de Fersen
+s'en écartait. La Reine faisait de quelques étrangers sa société intime;
+et comme un ami lui représentait un jour les dangers de cette préférence
+trop marquée: _Vous avez raison_, répondit-elle avec tristesse; _mais
+c'est que ceux-là ne me demandent rien_[256]!
+
+C'est en ce temps qu'un grand coup frappait Marie-Antoinette dans les
+espérances qu'elle n'avait jamais complétement abandonnées, et
+auxquelles dans ces derniers temps elle s'était plus vivement rattachée.
+Elle perdait l'homme vers lequel était allée tout d'abord sa joie de
+mère quand elle avait mis au monde le duc de Normandie, vers lequel
+était allée cette lettre, la première lettre de ses relevailles:
+
+«_J'ai appris, Monsieur, par madame de Tourzel la part que vous avez
+prise à l'allégresse publique, sur l'heureux événement qui vient de
+donner à la France un héritier à la couronne. Je remercie Dieu de la
+grâce qu'il m'a fait d'avoir comblé mes vœux et me flatte de l'espoir
+que s'il daigne nous conserver ce cher enfant, il sera un jour la gloire
+et les délices de ce bon peuple. J'ai été sensible aux sentiments que
+vous m'avez exprimés dans cette circonstance, ils m'ont rappelés avec
+plaisir ceux que vous m'avez autrefois inspirés chez ma mère. Vous
+asseurant, Monsieur le Duc, que depuis ce moment ils n'ont pas cessés
+d'être les mêmes pour vous, et que personne n'a le plus le vif désir de
+vous en convaincre que_
+
+ «MARIE-ANTOINETTE.
+
+ Versailles, 15 avril[257].»
+
+Le duc de Normandie était né le 5 avril 1785, et le duc de Choiseul
+mourait le 9 mai de la même année, enlevant, par sa mort, à la Reine un
+ami dont l'amitié n'avait pas ces dangers, dont la faveur peut-être
+n'aurait pas eu ces exigences.
+
+Ainsi la Reine devait renoncer à la seule illusion, à la seule œuvre
+politique à laquelle elle eût mis quelque suite: la rentrée aux affaires
+du négociateur de son mariage. C'était en vain qu'elle avait rapproché
+peu à peu M. de Choiseul du Roi, de ce Roi qui avait dit si longtemps:
+«Qu'on ne me parle jamais de cet homme[258];» en vain qu'elle était
+parvenue à le faire consulter par le Roi, lors du renouvellement du
+traité de 1755, alors que la politique de M. de Vergennes menaçait la
+France d'un traité d'alliance entre les cours d'Autriche et
+d'Angleterre; en vain qu'elle avait comme annoncé et essayé le retour de
+l'ancien ministre par la nomination de M. de Castries, regardé par le
+public comme le continuateur des plans de M. de Choiseul; tant de
+victoires achetées par tant de patience, ces entretiens que le Roi, à la
+prière de la Reine, finissait par accorder à M. de Choiseul, et d'où le
+Roi sortait moins prévenu contre M. de Choiseul et de mauvaise humeur
+contre M. de Vergennes; les résistances heureuses que la Reine avait
+faites à cette politique de M. de Maurepas si bien soutenue par madame
+de Maurepas et l'abbé de Veri; tout le terrain qu'elle avait fait gagner
+à M. de Choiseul, après la mort de M. de Maurepas[259], tant d'efforts
+étaient perdus; et c'était à l'heure où tout était prêt, où tout
+paraissait facile et assuré, à l'heure où les fautes de M. de Calonne,
+servant si bien son successeur, semblaient appeler M. de Choiseul au
+ministère, que M. de Choiseul disparaissait brusquement, et qu'il ne
+restait plus d'amis à la Reine, que des mécontents et des ingrats!
+
+ * * * * *
+
+La Reine alors se retourna vers une amitié qui ne lui avait jamais
+demandé de se compromettre, et qui, pour avoir moins de coquetterie, un
+manége moins gracieux, un agrément moins vif que l'amitié de madame de
+Polignac, ne le lui cédait ni en sincérité ni en dévouement. Il est des
+erreurs et des distractions du cœur qui ne touchent ni à sa mémoire ni à
+sa reconnaissance. La Reine n'avait point oublié madame de Lamballe. Son
+souvenir lui était resté présent, sans que la glace de son appartement
+où était peinte la princesse eût besoin de la lui rappeler[260]. Entre
+elle et madame de Lamballe, il semblait à la Reine qu'il n'y eût eu
+qu'une absence; et c'était sans embarras qu'elle venait souper chez elle
+à l'hôtel de Toulouse, et lui apporter ses compliments de condoléances à
+l'occasion de la mort de son frère, le prince de Carignan. C'était sans
+effort, et avec la joie d'un retour, que Marie-Antoinette revenait à
+cette amie qui s'était éloignée sans un murmure et qui se redonnait sans
+une plainte: «_Ne croyez jamais_, lui disait la Reine, _qu'il soit
+possible de ne pas vous aimer; c'est une habitude dont mon cœur a
+besoin[261].»
+
+D'autres déceptions attendaient Marie-Antoinette, contre lesquelles les
+consolations de madame de Lamballe devaient être insuffisantes. La
+satire, la chanson, le poison des noëls, le rire et la calomnie, sous
+Louis XIV enfermés dans Versailles, cachés dans les recueils à la
+Maurepas, maintenant publics, insolents, répandus par les presses
+clandestines, courant parmi le peuple, avaient désappris à la nation
+l'amour, à la populace le respect. Un voyage à Paris révélait à la Reine
+ce changement et ce renouvellement de l'opinion. Plus de bravos, plus
+d'acclamations... Recommenceront-ils jamais ces jours de 1777, ces cris,
+ces chants, ces chœurs d'opéra répétés par une salle en délire? Le
+silence avait reçu la Reine, l'indifférence l'avait accompagnée. Elle
+était revenu à Versailles, toute en larmes, et se demandant: _Mais que
+leur ai-je donc fait[262]?_ Malheureuse! elle commençait l'apprentissage
+de l'impopularité.
+
+Alors, ignorant et cherchant vainement ses crimes, désespérée et se
+rattachant à tout souvenir, à la superstition du passé, elle achetait le
+château de Saint-Cloud. Ce n'était pas seulement, pour la mère, le
+séjour conseillé à son fils par la Faculté de médecine[263]; ce n'était
+pas seulement, pour l'épouse, la réunion de la famille royale pendant
+les réparations de Versailles: Saint-Cloud était aux yeux de la Reine un
+rapprochement entre elle et son peuple. Versailles, Trianon l'en avaient
+éloignée; elle revenait au-devant de lui, auprès de lui. Saint-Cloud
+n'avait-il pas été le premier rendez-vous de sa popularité? N'était-ce
+pas là que la France avait commencé à l'aimer? L'écho des jardins ne
+gardait-il pas encore les applaudissements de la foule, le bruit de son
+bonheur et de sa gloire? Comment ne pas croire au bon génie du lieu? Et
+quand elle se promènerait comme jadis, coudoyée, coudoyant, à travers
+les Parisiens du dimanche, quand elle se mêlerait aux plaisirs et aux
+spectacles de tous, regardant les joutes à côté des bateliers, ses
+enfants à la main, quand elle montrerait le Dauphin à tout Paris, le
+Dauphin élevé de ses deux bras au-dessus des vivats, quoi donc
+l'empêcherait de retrouver la France et le peuple de 1772 et 1773? Quoi
+donc? Le temps et les hommes.
+
+La veille de l'achat de Saint-Cloud au duc d'Orléans, les accusations
+commencent contre la Reine; le lendemain elles éclatent. Dépense énorme,
+murmure-t-on, au moment où les finances sont obérées. Un écriteau de
+police intérieure, portant: _De par la Reine_, fait dire insolemment à
+d'Éprémesnil «qu'il est impolitique et immoral de voir les palais
+appartenir à une Reine de France[264].» Les habitants de Saint-Cloud,
+marqués à la craie, pour loger les gens de la cour qui ne peuvent tenir
+dans le château, s'élèvent contre la Reine[265]; et ce peuple, ce peuple
+que la Reine espérait ramener à elle en revenant à lui... il a ramassé
+l'épithète tombée des salons du parti français. Que crie-t-il tout le
+long de la route? «Nous allons à Saint-Cloud pour voir les eaux et
+l'_Autrichienne_[266]!»
+
+C'est Marie-Antoinette elle-même qui va dire ses tristesses, ses
+alarmes, ses pressentiments, dans ces jours déjà menaçants, et où
+commence à se remuer dans les cœurs ce quelque chose de violent qui
+annonce à Bossuet les révolutions des empires. La Reine écrit en
+Angleterre, à quelques années de là:
+
+«_Où vous êtes, vous pouvez jouir au moins de la douceur de ne point
+entendre parler d'affaires. Quoique dans le pays des chambres haute et
+basse, des oppositions et des motions, vous pouvez vous fermer les
+oreilles et laisser dire; mais ici c'est un bruit assourdissant malgré
+que j'en ay. Ces mots d'opposition et de motion sont établis comme au
+parlement d'Angleterre, avec cette différence que lorsqu'on passe à
+Londres dans le parti de l'opposition on commence par se dépouiller des
+grâces du roi, au lieu qu'icy beaucoup s'opposent à toutes vues sages et
+bienfaisantes du plus vertueux des maîtres et gardent ses bienfaits;
+cela est peut-être plus habile, mais ce n'est pas si noble. Le temps des
+illusions est passé, et nous faisons des expériences bien cruelles; nous
+payons cher aujourd'hui notre engouement et notre enthousiasme pour la
+guerre de l'Amérique. La voix des honnêtes gens est étouffée par le
+nombre et la cabale. On abandonne le fond des choses pour s'attacher à
+des mots et multiplier la guerre des personnes. Les séditieux
+entraîneront l'État dans sa perte plutôt que de renoncer à leurs
+intrigues_[267].»
+
+
+
+
+VI
+
+La calomnie et la Reine.--Pamphlets, libelles, satires, chansons contre
+la Reine.--Les témoins contre l'honneur de la Reine: M. de Besenval, M.
+de Lauzun, M. de Talleyrand.--Jugement du prince de Ligne.--Exposé de
+l'affaire du collier.--Arrestation du cardinal de Rohan.--Défense du
+cardinal. Dénégation de madame Lamotte.--Déposition de la d'Oliva, et de
+Réteaux de Villette.--Examen des preuves et des témoignages de
+l'accusation.--Arrêt du parlement.--Applaudissements des halles à
+l'acquittement du cardinal.
+
+
+Le 15 août 1785, à onze heures du matin, le prince Louis de Rohan, grand
+aumônier de France, était arrêté à Versailles, par ordre du Roi. Un
+grand procès allait s'instruire devant le parlement, devant la France,
+devant l'Europe, contre l'honneur de la Reine de France.
+
+Mais, avant d'aborder cette fatale et honteuse comédie, l'affaire du
+collier, il est nécessaire d'en indiquer le commencement et la
+préparation. Il faut montrer l'empoisonnement de l'opinion publique
+jusqu'à cet éclat de la prévention nationale, et dire, ne fût-ce qu'en
+les indiquant, toutes ces accusations anonymes et flottantes, qui ont
+été l'annonce, l'essai de l'accusation au grand jour et à haute voix.
+
+C'est là un des pénibles devoirs de l'historien de Marie-Antoinette.
+Quoi qu'il lui coûte, quoi qu'il lui répugne, il lui est ordonné de
+descendre un moment au scandale, et de confronter avec l'outrage de la
+mémoire de la Reine. Il voudrait mépriser de si misérables injures, les
+abandonner à leur honte, les couvrir de son silence; mais dans une telle
+question, la vertu de la Reine, il est des résignations que l'histoire
+exige de lui, des pudeurs dont la vérité lui demande le sacrifice. Dure
+loi, qu'il soit besoin de redire la calomnie pour lui répondre!
+
+ * * * * *
+
+La calomnie! Et quel est le jour depuis 1774 où la calomnie s'est
+reposée autour de Marie-Antoinette? Depuis le _Lever de l'Aurore_
+jusqu'à ces pamphlets qui demain vont parvenir gratuitement et
+affranchis à toute la France, que n'a-t-elle répandu? que n'a-t-elle
+osé? où n'a-t-elle pénétré? Elle a forgé des libelles dans les bureaux
+de la police[268]! Hier elle jetait des chansons dans l'Œil-de-Bœuf, aux
+pieds du Roi! Aujourd'hui où n'est-elle pas? Écoutez les on-dit, les
+propos, les suppositions, les imaginations, les paroles à l'oreille, les
+éclats de rire; écoutez les mécontentements, les rancunes, la jalousie,
+la fatuité, les passions des individus et les passions des partis;
+écoutez ce chuchotement et ce murmure d'un peuple, qui remonte et
+redescend, redescend et remonte les halles à Versailles et de Versailles
+aux halles! Écoutez la populace, écoutez les porteurs de chaises;
+écoutez les courtisans, ramenant la calomnie de Marly, la ramenant des
+bals de la Reine, la ramenant en poste à Paris! Écoutez les marquis au
+foyer des comédies, chez les Sophie Arnould et les Desmare, chez les
+courtisanes et les chanteuses! Interrogez la rue, l'antichambre, les
+salons, la cour, la famille royale elle-même: la calomnie est partout et
+jusqu'aux côtés de la Reine[269].
+
+Quel plaisir de Marie-Antoinette dont la calomnie n'ait fait un soupçon,
+un outrage? Quelle proie, ses moindres jeux! Quelle proie, cette
+dissipation innocente où la Reine portait l'assurance de sa conscience
+sans reproches, les étourderies de ses promenades à cheval, ses
+amusements aux bals de la Saint-Martin à la salle de comédie de
+Versailles[270], ses courses aux bals de l'Opéra, où elle venait avec
+une seule dame du palais et ses gens en redingote grise! Quelle victoire
+de la calomnie, sa voiture cassée une nuit à l'entrée de Paris, et son
+entrée dans la salle avec ce mot naïf: _C'est moi, en fiacre! N'est-ce
+pas bien plaisant_? Quels bruits semés sur ses promenades de 1778, les
+_nocturnales_ de la terrasse du château! Quels bruits sur ses retraites
+à Trianon[271]!
+
+Une seule amitié de la Reine a-t-elle été respectée? Un seul
+attachement, même parmi ceux-là qui semblaient défier la calomnie,
+a-t-il été sacré pour les calomniateurs? Un seul homme, quels que
+fussent entre la Reine et lui les liens du sang, les différences d'âge
+ou les antipathies d'humeur, un seul homme a-t-il pu s'approcher d'elle
+sans que la calomnie ne le félicitât et ne plaignît Louis XVI? La Reine
+distingue-t-elle M. de Coigny? Par ses vertus solides, par l'expérience
+de la vie et la science de la cour que lui donnent ses quarante-cinq ans
+et sa gentilhommerie parfaite, par cette gravité et ces gronderies de
+vieux seigneur espagnol veillant une jeune Reine, M. de Coigny
+devient-il cher et précieux à Marie-Antoinette, comme un mentor, comme
+un ami, comme le chevalier d'honneur de sa réputation? L'épouse est
+condamnée.
+
+Quel déchaînement à chacune des grossesses de la Reine! Que de noms
+prononcés, même à ne compter que les noms qui ne sont pas un blasphème!
+Édouard Dillon, M. de Coigny, le duc de Dorset, et le prince Georges de
+Hesse-Darmstadt, et l'officier des gardes du corps Lambertye, et un
+certain du Roure, et un M. de Saint-Paër, et le comte de Romanzof, et
+lord Seymour, et le duc de Guines[272], et le jeune lord
+Strathavon...[273]. Arrêtons-nous. Plus bas ce n'est plus même la
+calomnie, c'est l'ordure; c'est la _Liste civile,_ la liste «de toutes
+les personnes avec lesquelles la Reine a eu des relations de
+débauches[274]!...»
+
+De tous ces noms, de tous ces bruits, des anecdotes, des chroniques, des
+propos, des chansons, des libelles, de cette conjuration de la calomnie
+contre Marie-Antoinette, qu'est-il resté? Hélas! un préjugé.
+
+Fortune épouvantable de cette Reine, dont le procès sera fait sans
+pièces, dont la mémoire sera déshonorée sans preuves! Cependant où sont
+les faits? Un pamphlet vous dira que le visage de la Reine «se
+reprintanisait» quand Dillon entrait au bal. Un anecdotier citera,
+d'après d'autres, un mot que la Reine n'a pu dire, et un mot que Louis
+XVI n'a pas dit. Voilà les faits sur Dillon[275]. À peine en est-il
+autant sur les autres!
+
+Mais au delà de l'on-dit, qu'y a-t-il? Derrière l'accusation vague,
+impersonnelle et sans responsabilité, où est l'accusateur? Contre
+l'honneur de Marie-Antoinette où est le témoignage? où est le témoin? Le
+témoignage est une phrase de M. de Besenval, et le témoin de M. de
+Lauzun.
+
+M. de Besenval raconte dans ses Mémoires que, lors du duel du comte
+d'Artois et du duc de Bourbon, ayant à parler à la Reine, il fut
+introduit par M. Campan dans une chambre où il y avait un billard qu'il
+connaissait pour y avoir joué souvent avec la Reine; puis, de cette
+chambre, dans une chambre qu'il ne connaissait point, simplement mais
+commodément meublée. «Je fus étonné, dit M. de Besenval, non pas que la
+Reine eût désiré tant de facilités, mais qu'elle eût osé se les
+procurer[276].» Ainsi une chambre qu'il ne connaît pas, à côté d'une
+chambre qu'il connaît, dans ce Versailles, dans cet autre Vatican aux
+huit cents chambres, voilà qui suffit à M. de Besenval pour soupçonner,
+que dis-je? pour juger et condamner Marie-Antoinette. C'est faire trop
+bon marché de l'honneur d'une Reine et des exigences de la justice
+historique. Encore madame Campan explique-t-elle sans réplique possible
+la destination de cette chambre, qui était bien pis qu'une chambre, qui
+était un appartement composé d'une très petite antichambre, d'une
+chambre à coucher et d'un cabinet, et destiné à loger la dame d'honneur
+de la Reine dans le cas de couche ou de maladie, usage auquel il avait
+déjà servi[277].
+
+M. de Besenval avait les meilleures raisons du monde pour s'étonner,
+s'indigner presque de si peu. Que disait-il à M. Campan en montant
+derrière lui les escaliers jusqu'à cette chambre mystérieuse? «Mon cher
+Campan, ce n'est pas quand on a des cheveux gris et des rides qu'on
+s'attend qu'une jeune et jolie reine de vingt ans fasse passer par des
+chemins détournés pour autre chose que pour des affaires[278].» La
+réflexion était d'un philosophe; mais M. de Besenval avait-il toujours
+eu cette philosophie? N'avait-il pas oublié un jour ses cheveux gris et
+ses rides jusqu'à s'oublier lui-même, qu'à se jeter aux genoux de la
+Reine? _Levez-vous, Monsieur,_ dit la Reine, _le Roi ignorera un tort
+qui vous ferait disgracier pour toujours_[279]. Et M. de Besenval
+s'était relevé balbutiant, avec une de ces hontes dont un galant homme
+garde le remords et rougit de se venger.
+
+Voici pourtant autre chose qu'une phrase, voici une déposition. Voici
+tous les faits, toutes les preuves, en un mot, l'accusation de M. de
+Lauzun. Il serait trop facile de discuter le témoin, cet homme
+«romanesque n'ayant pu être héroïque,» cet homme jugé par ses Mémoires,
+cet homme qui, vivant, a compromis toutes ses amours, et, mort, les a
+déshonorées. Nous ne parlerons pas de l'homme: le laisser parler est la
+meilleure façon de venger l'honneur de Marie-Antoinette.
+
+La Reine avait rencontré M. de Lauzun chez madame de Guéménée; elle
+l'accueillait avec bonté. «En deux mois, dit Lauzun, je devins une
+espèce de favori[280].» M. de Lauzun ne rappelle pas ici que sa faveur a
+commencé auprès de la Dauphine le jour où, après un séjour de trois
+semaines à Chanteloup, et l'offre de sa fortune et de sa personne au
+maître de Chanteloup, il entrait dans le bal de madame de Noailles,
+apportant des nouvelles du ministre exilé. Reine, Marie-Antoinette
+n'avait pas oublié les reconnaissances de la Dauphine, ni le parent
+dévoué de M. de Choiseul, dont Louis XV avait puni le dévouement par une
+disgrâce. Mais suivons M. de Lauzun. Son régiment l'appelle; il part,
+puis il revient, et sa faveur alors monte au plus haut degré. «La Reine
+ne me permettait pas de quitter la cour, me faisait toujours place
+auprès d'elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez
+madame de Guéménée, et marquait de l'humeur lorsqu'il y avait assez de
+monde pour gêner l'occupation où elle était presque toujours de moi.»
+Bref, à en croire M. de Lauzun, la Reine l'affiche, elle l'affiche à ce
+point que M. de Lauzun vient la supplier de diminuer «les marques
+frappantes de ses bontés.» Aux supplications de M. de Lauzun la Reine
+répond,--au moins faudrait-il douter de la parole ou de la mémoire de M.
+de Lauzun, pour douter de la réponse de la Reine,--la Reine répond: «_Y
+pensez-vous? Devons-nous céder à d'insolents propos? Non, monsieur de
+Lauzun, notre cause est inséparable, on ne vous perdra pas sans me
+perdre_[281].» Cependant les ennemis qui lui font une telle faveur et
+les indiscrétions de la Reine déterminent M. de Lauzun, ce héros
+d'aventures, à fuir, à s'éloigner de la cour et à passer en Russie. Il
+vient annoncer cette résolution à la Reine, et c'est ici la grande scène
+du roman. Donnons la parole, non pas aux Mémoires tronqués de 1822, où
+le zèle de la censure a si mal servi la Reine, mais au manuscrit même de
+M. de Lauzun. «... _Lauzun! ne m'abandonnez-pas, je vous en conjure! Que
+deviendrais-je, si vous m'abandonniez!_» Ses yeux étaient remplis de
+larmes; touché moi-même jusqu'au fond du cœur, je me jetai à ses pieds:
+«Que ma vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si généreuse
+sensibilité!» Elle me tendit la main; je la baisai plusieurs fois avec
+ardeur, sans changer de posture. Elle se pencha vers moi avec tendresse;
+je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému. Elle rougit, mais
+je ne vis pas de colère dans ses yeux. «_Eh bien!_ reprit-elle en
+s'éloignant un peu, _n'obtiendrai-je rien?_--Le croyez-vous? répondis-je
+avec beaucoup de chaleur. Suis-je à moi? N'êtes-vous pas tout pour moi?
+C'est vous seule que je veux servir; vous êtes mon unique souveraine.
+Oui, continuai-je plus tranquillement, vous êtes ma Reine, vous êtes la
+Reine de France.» Ses yeux semblaient me demander encore un autre
+titre...[282].» Ainsi la Reine s'est offerte à M. de Lauzun, et M. de
+Lauzun a refusé la Reine. J'ai laissé parler M. de Lauzun; je lui ai
+répondu[283].
+
+Mais lui-même, M. de Lauzun, n'est-il pas encore un historien à la
+Besenval? Il y a, en effet, dans la vie du don Juan une page honteuse et
+un jour de défaite: c'est le jour où, la porte de la Reine brusquement
+ouverte, la Reine dit à M. de Lauzun, d'une voix et d'un geste
+courroucés, un _Sortez, Monsieur!_[284] dont les Mémoires de Lauzun ne
+parlent pas.
+
+J'allais oublier une dernière calomnie, la calomnie à propos de M. de
+Fersen; mais celle-ci a pour garant moins encore que le témoignage de M.
+de Besenval ou de M. de Lauzun: elle n'a pour elle que la parole de M.
+de Talleyrand[285].
+
+Que reste-t-il d'accusateurs à Marie-Antoinette? Ses défenseurs: ceux-là
+qui ont dit que ce serait mal servir la mémoire de la Reine que «de tout
+nier,» qu'il fallait faire une part à ses faiblesses, passer
+condamnation sur les fragilités de son sexe et de l'humanité, et qu'il
+lui resterait encore assez de nobles vertus pour mériter la pitié, la
+sympathie, l'estime même de la postérité. Singuliers historiens! pour
+prêter cette facilité à l'histoire et compromettre sa morale jusqu'à
+cette indulgence! Amis pires que tous les ennemis de Marie-Antoinette,
+ces Tilly qui la défendent en l'excusant!
+
+Non, Marie-Antoinette n'a pas besoin d'excuse; non, la calomnie n'a pas
+été médisance: Marie-Antoinette est demeurée pure. Toute la part de la
+jeunesse, toute la part de la femme, toute la part de l'humanité est
+faite en elle par ces mots du prince de Ligne: «La prétendue galanterie
+de la Reine ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié pour une ou
+deux personnes, et une coquetterie de femme, de Reine, pour plaire à
+tout le monde[286].»
+
+Le jugement de l'histoire n'ira ni en deçà ni au delà de ce jugement: il
+s'y arrêtera et s'y fixera comme à la mesure précise de l'équité, de la
+vérité et de la justice.
+
+
+Il en est qui ont voulu faire de l'affaire du collier la condamnation de
+Marie-Antoinette; elle est la condamnation de la calomnie. Et quel plus
+grand exemple de l'absurdité et de la monstruosité de ces accusations?
+
+Le fond du procès est bien simple: ou la Reine est innocente, ou il faut
+admettre que la Reine s'est vendue pour un bijou; et à qui? à l'homme de
+France contre lequel elle avait les plus vives et les plus justes
+préventions. Et quels sont, cette hypothèse admise, les témoins dont
+l'affirmation prévaut contre la dénégation de la Reine? C'est ce couple
+de malheureux sans métier, sans ressources, et faisant ressource de tous
+les métiers, industriels, entremetteurs, mendiants, ramassant leur pain
+dans les antichambres, vivant de hasards et de prostitutions entre le
+Mont-de-Pitié et Bicêtre, errant d'auberge en auberge, disputant les
+hôteliers à coups de poing, poursuivis de gîte en gîte par les dettes et
+les hontes criardes!
+
+Voici l'affaire: le joaillier Bœhmer avait vendu à la Reine des
+girandoles d'oreilles, moyennant 360,000 livres, payables sur la
+cassette de la Reine, qui était de 100,000 écus par an. Bœhmer avait
+encore vendu au Roi, pour la Reine, une parure de rubis et de diamants
+blancs, puis une paire de bracelets de 800,000 livres. La Reine alors
+déclarait à Bœhmer qu'elle trouvait son écrin assez riche, et qu'elle ne
+voulait rien y ajouter; et le public la voyait si rarement porter ses
+diamants, qu'il croyait qu'elle y avait renoncé. Bœhmer cependant
+s'occupait de la réunion des plus beaux diamants qui se trouvaient dans
+le commerce pour en former un collier à plusieurs rangs que sa pensée
+secrète destinait à la Reine. Il songeait à le faire proposer à la Reine
+par quelque personne de la cour; un gentilhomme de la chambre du Roi
+consentait à le présenter au Roi. Le Roi, émerveillé de la beauté des
+diamants, accourait l'offrit à la Reine. Mais la Reine assurait le Roi
+qu'elle serait désolée d'une telle dépense pour un pareil objet; qu'elle
+avait de beaux diamants; que l'usage de la cour était de n'en plus
+porter que quatre ou cinq fois par an; et que, tout bien considéré,--on
+était alors en guerre,--il valait mieux acheter un vaisseau à la France
+qu'un collier à la Reine. Un an après, Bœhmer, ayant échoué dans le
+placement de son collier auprès des cours d'Europe, le Roi venait de
+nouveau l'offrir à la Reine, et la Reine renouvelait encore une fois ses
+refus. Sur ce refus, Bœhmer sollicitait, en qualité de joaillier de la
+couronne, une audience de la Reine. Il se jetait à ses pieds, lui
+déclarant qu'il était un homme ruiné, qu'il n'avait plus qu'à se jeter
+dans la rivière. La Reine répondait à Bœhmer qu'elle ne lui avait point
+commandé ce collier qui le ruinait; qu'à toutes ses propositions de
+beaux assortiments, elle lui avait déclaré au contraire ne vouloir pas
+ajouter quatre diamants à ses diamants. «_Je vous ai refusé votre
+collier_, disait en finissant la Reine; _le Roi a voulu me le donner, je
+l'ai refusé de même. Ne m'en parlez donc jamais. Tâchez de le diviser et
+de le vendre, et ne vous noyez pas._» De ce jour, la Reine, mise en
+garde contre la répétition de pareilles scènes, évitait Bœhmer, et, pour
+mieux l'éviter, donnait toutes ses parures à réparer au valet de chambre
+joaillier. Tout semblait terminé pour la Reine, lorsque, le 3 août 1785,
+Bœhmer se présentait à madame Campan, réclamant l'argent du collier
+acheté par le cardinal de Rohan au nom de la Reine. Madame Campan
+informait la Reine de la réclamation de Bœhmer. La Reine, qui avait vu
+Bœhmer très exalté, le croyait fou. Mais une entrevue avec Bœhmer, puis
+le mémoire de Bœhmer et Bassange, instruisaient bientôt la Reine de
+l'achat, fait en son nom, du collier par le cardinal de Rohan et de
+l'apposition de sa signature sur le traité. Imaginez à ce coup de foudre
+la stupéfaction et la douleur de la Reine!
+
+Cette douleur, cette stupéfaction éclatent sur le coup avec l'accent de
+la vérité la plus sincère dans une lettre de Marie-Antoinette, adressée
+à son frère, Joseph II:
+
+ Ce 22 août 1785,
+
+«_Vous aurez déjà su, mon cher frère, la catastrophe du cardinal de
+Rohan. Je profite du courrier de M. de Vergennes pour vous en faire un
+petit abrégé. Le cardinal est convenu d'avoir acheté en mon nom, et de
+s'être servi d'une signature qu'il a cru mienne, pour un collier de
+diamants de seize cent mille francs. Il prétend avoir été trompé par une
+Mme Valois de la Mothe. Cette intrigante du plus bas étage n'a nulle
+place ici, et n'a jamais eu d'accès auprès de moi. Elle est depuis deux
+jours dans la Bastille, et, quoique par son premier interrogatoire elle
+convienne d'avoir eu beaucoup de relations avec le C----, elle nie
+fermement d'avoir eu aucune part au marché du collier. Il est à observer
+que les articles du marché sont écrits de la main du C----; à côté de
+chacun le mot «approuvé» de la même écriture qui a signé au bas
+«Marie-Antoinette de France.» On présume que la signature est de ladite
+Valois de la Mothe. On l'a comparée avec des lettres qui sont
+certainement de sa main; on n'a pris nulle peine à contrefaire mon
+écriture, car elle ne lui ressemble en rien, et je n'ai jamais signé «de
+France.» C'est un étrange roman aux yeux de tout ce pays-ci, que de
+vouloir supposer que j'ai pu vouloir donner une commission secrète au
+cardinale»_[287].
+
+Et qui donc osait se dire son confident? Qui jouait le négociateur dans
+cette affaire? L'homme, le seul homme peut-être de France auquel
+Marie-Antoinette avait fait vœu de ne pas pardonner; l'homme qui avait
+livré Marie-Thérèse aux risées de la du Barry; l'homme qui, à la cour de
+Vienne, avait calomnié la fille auprès de la mère, à ce point que
+l'impératrice avait envoyé le baron de Neni en France pour s'assurer des
+faits; l'homme qui, à la cour de Versailles, n'avait cessé de montrer
+l'archiduchesse d'Autriche dans la Reine de France; l'homme qui avait
+parlé de la coquetterie de la Reine de façon à manquer à l'épouse de son
+roi; l'homme, enfin, dont toute la diplomatie, en France comme à
+l'étranger, n'avait été que raillerie et perfidie contre la personne de
+Marie-Antoinette; l'homme à qui, au su de la cour, Marie-Antoinette
+n'avait jamais daigné adresser la parole, et qu'elle avait réduit à se
+glisser honteusement, travesti et déguisé, dans les jardins de Trianon,
+pour voir la fête donnée au prince et à la princesse du Nord[288]...
+Trouvant cet homme dans cette machination au premier rang et dans le
+grand rôle, la Reine imagina que c'était là une nouvelle manœuvre d'une
+intrigue honteuse. Elle crut à un complot tramé pour la perdre; et telle
+était sa persuasion que, dans l'entrevue avec le Roi et le cardinal,
+l'assurance du cardinal lui avait fait penser un moment qu'il allait
+indiquer un endroit secret de l'appartement de sa souveraine où il
+aurait fait cacher le collier par un homme acheté. Dans sa première
+indignation la Reine courut au Roi. Le Roi éclata contre tant
+d'impudence. Le baron de Breteuil, servant ses rancunes particulières,
+anima encore le ressentiment du Roi et de la Reine, et il fût résolu de
+donner à cette grande imposture une éclatante publicité.
+
+Les conseillers de cette résolution, M. de Breteuil et M. de Vermond,
+ont été blâmés. On les a accusés d'avoir livré la Reine à la malignité
+du public, d'avoir compromis son honneur dans des débats publics. Et
+cependant, si le parti contraire avait été adopté, si les conseils de la
+prudence ou plutôt de la timidité eussent prévalu, si l'affaire avait
+été étouffée, quelle arme dans les mains des ennemis de la Reine! Quelle
+preuve ils eussent tirée contre l'innocence de Marie-Antoinette, de ce
+silence, et de cette défiance de la lumière et de la justice!
+
+Le 15 août, jour de l'Assomption, à midi, toute la cour remplissant la
+galerie, le cardinal de Rohan, en rochet et en camail, attendait Leurs
+Majestés, qui allaient passer pour aller entendre la messe. Il est
+appelé dans le cabinet du Roi, où il trouve la Reine. «Qui vous a
+chargé, Monsieur, lui dit le Roi, d'acheter un collier pour la Reine de
+France?--Ah! Sire, s'écrie le cardinal, je vois trop tard que j'ai été
+trompé!» Le Roi reprend: «Qu'avez-vous fait de ce collier?--Je croyais
+qu'il avait été remis à la Reine.--Qui vous avait chargé de cette
+commission?--Une dame appelée madame la comtesse de la Motte-Valois, qui
+m'avait présenté une lettre de la Reine, et j'ai cru faire ma cour à Sa
+Majesté en faisant cette commission.--_Moi, Monsieur?_ interrompt la
+Reine, qui tourmentait son éventail, _moi! qui depuis mon arrivée à la
+cour ne vous ai point adressé la parole! À qui persuaderez-vous, s'il
+vous plaît, que j'ai donné le soin de mes atours à un évêque, à un grand
+aumônier de France?_--Je vois bien, répond le cardinal, que j'ai été
+cruellement trompé. Je payerai le collier. L'envie que j'avais de plaire
+m'a fasciné les yeux. Je n'ai vu nulle supercherie et j'en suis fâché.»
+Et le cardinal tire d'un portefeuille le traité portant la signature:
+_Marie-Antoinette de France._ Le Roi le prend. «Ce n'est ni l'écriture
+de la Reine, ni sa signature: comment un prince de la maison de Rohan et
+un grand aumônier de France a-t-il pu croire que la Reine signait
+Marie-Antoinette de France? Personne n'ignore que les reines ne signent
+que leurs noms de baptême.» Le Roi, présentant alors au cardinal une
+copie de sa lettre à Bœhmer: «Avez-vous écrit une lettre pareille à
+celle-ci?--Je ne me souviens pas de l'avoir écrite.--Et si l'on vous
+montrait l'original, signé de vous?--Si la lettre est signée de moi,
+elle est vraie.--Expliquez-moi donc toute cette énigme, reprit le Roi:
+je ne veux pas vous trouver coupable; je désire votre justification». Le
+cardinal pâlit et s'appuie sur une table. «Sire, je suis trop troublé
+pour répondre à Votre Majesté d'une manière...--Remettez-vous, monsieur
+le Cardinal, dit le Roi, et passez dans mon cabinet, afin que la
+présence de la Reine ni la mienne ne nuisent pas au calme qui vous est
+nécessaire. Vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre;
+écrivez votre déposition.» Le cardinal obéit. Au bout d'un demi-quart
+d'heure il rentre, et remet un papier au Roi. Le Roi le prend en lui
+disant: «Je vous préviens que vous allez être arrêté.--Ah! Sire, s'écrie
+le cardinal, j'obéirai toujours aux ordres de Votre Majesté, mais
+qu'elle daigne m'épargner la douleur d'être arrêté dans mes habits
+pontificaux, aux yeux de toute la cour!--Il faut que cela soit»; et, sur
+ce mot, le Roi quitte brusquement le cardinal sans l'écouter
+davantage[289].
+
+Au sortir de chez le Roi, le cardinal de Rohan était arrêté et conduit à
+la Bastille. Deux jours après, il en sortait pour assister, en présence
+du baron de Breteuil, à l'inventaire de ses papiers. Le 5 septembre
+1785, le jugement du cardinal était enlevé à la juridiction des
+tribunaux ecclésiastiques, et déféré à la grand'chambre assemblée par
+lettres patentes où la volonté du Roi s'exprimait ainsi:
+
+«LOUIS, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre; à nos amés et
+féaux conseillers, les gens tenans notre cour de Parlement, à Paris,
+SALUT. Ayant été informé que les nommés Bœhmer et Bassange auroient
+vendu un collier au cardinal de Rohan, à l'insu de la Reine, notre très
+chère épouse et compagne, lequel leur auroit dit être autorisé par elle
+à en faire l'acquisition, moyennant le prix de seize cent mille livres,
+payables en différens termes et leur auroit fait voir, à cet effet, de
+prétendues propositions qu'il leur auroit exhibées comme approuvées et
+signées par la Reine; que ledit collier, ayant été livré par lesdits
+Bœhmer et Bassange audit cardinal, et le premier payement convenu entre
+eux n'ayant pas été effectué, ils auroient eu recours à la Reine. Nous
+n'avons pu voir sans une juste indignation que l'on ait osé emprunter un
+nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer, avec une
+témérité aussi inouïe, le respect dû à la Majesté royale. Nous avions
+pensé qu'il étoit de notre justice de mander devant nous ledit cardinal,
+et, sur la déclaration qu'il nous a faite, qu'il avoit été trompé par
+une femme nommée la Motte de Valois, nous avons jugé qu'il étoit
+indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de ladite dame
+de Valois, et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérées
+pour découvrir tous ceux qui auroient pu être auteurs ou complices d'un
+attentat de cette nature, et nous avons jugé à propos de vous en
+attribuer la connoissance pour être le procès par vous instruit, jugé,
+la grand'chambre assemblée[290].»
+
+Le cardinal de Rohan se défendait et se justifiait comme il suit. Au
+mois de septembre 1781, madame de Boulainvilliers lui présentait une
+femme dont elle était la bienfaitrice, qu'elle avait recueillie et
+élevée, madame de la Motte-Valois. La misère de la protégée de madame de
+Boulainvilliers, son nom, son sang, sa figure, son esprit, touchaient le
+cardinal. Il aidait madame de la Motte de quelques louis. Mais que
+pouvait l'aumône contre le désordre de madame de la Motte? Au mois
+d'avril 1784, elle obtenait d'aliéner la pension de 1,500 livres
+accordée par la cour à la descendante des Valois. Tout donne à croire
+que, vers ce temps, des relations s'étaient établies entre le cardinal
+et madame de la Motte. Madame de la Motte était entrée dans des secrets
+échappés au cardinal, à l'imprudence de sa parole et à la légèreté de
+son caractère. Elle le savait las de sa position à la cour, impatient
+des amertumes de sa disgrâce et des froideurs méprisantes de la Reine,
+ambitieux et bouillant d'effacer son passé, prêt à tout, avec l'ardeur
+de la faiblesse, pour rentrer en grâce. Peu à peu, par degrés, autour du
+cardinal et par tous ses familiers, madame de la Motte ébruitait
+doucement, discrètement, une protection auguste, une grande faveur dont
+elle était honorée; confirmant elle-même les propos qu'elle semait,
+disant qu'elle avait un accès secret auprès de la Reine, que des terres
+du chef de sa famille allaient lui être restituées, qu'elle allait avoir
+part aux grâces. Le cardinal, il ne faut pas l'oublier, s'il n'était ni
+un niais ni un sot, s'il avait tout le vernis d'un homme du monde et
+tout l'esprit d'un salon, le cardinal manquait absolument de ce
+sang-froid de la raison et de ce contrôle du bon sens qui est la
+conscience et la règle des actes de la vie. Aveuglé par son désir de
+rentrer en grâce, il s'abandonnait à madame de la Motte, qui travaillait
+sans relâche sa confiance, nourrissait ses désirs, enhardissait ses
+illusions par toutes les ressources et toutes les audaces de l'intrigue
+et du mensonge. Un jour madame de la Motte disait au cardinal: «Je suis
+autorisée par la Reine à vous demander par écrit la justification des
+torts qu'on vous impute.» Cette apologie remise par le cardinal à madame
+de la Motte, madame de la Motte apportait, quelques jours après, ces
+lignes où elle faisait ainsi parler la Reine au cardinal: «J'ai lu votre
+lettre, je suis charmée de ne plus vous trouver coupable; je ne puis
+encore vous accorder l'audience que vous désirez. Quand les
+circonstances le permettront, je vous en ferai prévenir; soyez
+discret[291].»
+
+Et quels soupçons, quelles inquiétudes pouvaient rester au cardinal
+après cette impudente comédie d'août 1784, imaginée par madame de la
+Motte, où une femme ayant la figure, l'air, le costume et la voix de la
+Reine, lui apparaissait dans les jardins de Versailles et lui donnait à
+croire que le passé était oublié? De ce jour, le cardinal appartenait
+tout entier à madame de la Motte. Les espérances insolentes qu'il osait
+concevoir de cette entrevue le livraient et le liaient à une crédulité
+sans réflexion, sans remords, sans bornes. Madame de la Motte pouvait
+dès lors en abuser à son gré, en faire l'instrument de sa fortune, le
+complice de ses intrigues. Elle pouvait tout demander au cardinal au nom
+de cette Reine qui lui avait pardonné, non avec la dignité d'une reine,
+mais avec la grâce d'une femme. Et c'est dès ce mois d'août une somme de
+60,000 livres que madame de la Motte tire du cardinal, pour des
+infortunés, dit-elle, auxquels la Reine s'intéresse; et c'est, au mois
+de novembre, une autre somme de 100,000 écus qu'elle obtient encore de
+lui, au nom de la Reine, pour le même objet.
+
+Mais de telles sommes étaient loin de suffire aux besoins, aux dettes,
+aux goûts, au luxe, à la maison de madame de la Motte. Tentée par
+l'occasion, elle songea à faire sa fortune, une grande fortune, d'un
+seul coup.
+
+Bassange et Bœhmer, qui entretenaient tout Paris de leur collier et
+battaient toutes les influences pour forcer la main au Roi ou à la
+Reine, étaient tombés sur un sieur Delaporte, de la société de madame de
+la Motte, qui leur avait parlé de madame de la Motte comme une dame
+honorée des bontés de la Reine. Bassange et Bœhmer sollicitent aussitôt
+de madame de la Motte la permission de lui faire voir le collier. Elle y
+consent, et le collier lui est présenté le 29 décembre 1784. Madame de
+la Motte, habile à cacher son jeu, parle aux joailliers de sa répugnance
+à se mêler de cette affaire, sans les désespérer toutefois. Au sortir de
+l'entrevue, elle se hâte d'expédier, par le baron de Planta, une
+nouvelle lettre au cardinal, alors à Strasbourg. Madame de la Motte y
+faisait dire à la Reine: «Le moment que je désire n'est pas encore venu,
+mais je hâte votre retour pour une négociation secrète qui m'intéresse
+personnellement et que je ne veux confier qu'à vous; la comtesse de la
+Motte vous dira de ma part le mot de l'énigme[292].» Le 20 janvier 1785,
+madame de la Motte fait dire aux joailliers de se rendre chez elle le
+lendemain 21; et là, en présence du sieur Hachette, beau-père du sieur
+Delaporte, elle leur annonce que la Reine désire le collier, et qu'un
+grand seigneur sera chargé de _traiter cette négociation pour Sa
+Majesté_. Le 24 janvier, le comte et la comtesse de la Motte rendent
+visite aux joailliers, leur disent que le collier sera acheté par la
+Reine, que le négociateur ne tardera pas à paraître, et qu'ils avisent à
+prendre leurs sûretés. L'affaire avait été engagée pendant l'absence du
+cardinal. Madame de la Motte lui apprenait à son retour de Saverne, le 5
+janvier, que la Reine désirait acheter le collier des sieurs Bœhmer et
+Bassange, et entendait le charger de suivre les détails et de régler les
+conditions de l'achat; elle appuyait son dire de lettres qui ne
+permettaient au cardinal qu'une soumission respectueuse.
+
+Le 24 janvier, le cardinal, à la suite d'une visite des époux de la
+Motte, entre chez les joailliers, se fait montrer le collier, et ne
+cache pas qu'il achète non pour lui-même, mais pour une personne qu'il
+ne nomme pas, mais qu'il obtiendra peut-être la permission de nommer.
+Quelques jours après, le cardinal revoit les joailliers. Il leur montre
+des conditions écrites de sa main: 1° le collier sera estimé, si le prix
+de 1,600,000 livres paraît excessif; 2° les payements se feront en deux
+ans, de six mois en six mois; 3° on pourra consentir des délégations; 4°
+ces conditions agréées par l'acquéreur, le collier devra être livré le
+1er février au plus tard. Les joailliers acceptent ces conditions, et
+signent l'écrit sans que la Reine soit nommée. Cet écrit, revêtu de
+l'acceptation des joailliers, est remis à madame de la Motte qui deux
+jours après le rend au cardinal, avec des approbations à chaque article,
+et au bas la signature: _Marie-Antoinette de France._
+
+Aussitôt le cardinal, étourdi du succès de sa négociation, de la faveur
+dont il croit jouir, du mystère même dont la Reine entoure sa confiance,
+écrit aux joailliers que le traité est conclu, et les prie d'apporter
+l'objet vendu. Les joailliers, assurés que c'est à la Reine qu'ils
+vendent, se rendent aux ordres du cardinal. Le collier reçu, le cardinal
+se rend à Versailles, arrive chez madame de la Motte, lui remet l'écrin:
+«La Reine attend, dit madame de la Motte, ce collier lui sera remis ce
+soit.» En ce moment paraît un homme qui se fait annoncer comme envoyé
+par la Reine. Le cardinal se retire dans une alcôve; l'homme remet un
+billet; madame de la Motte le fait attendre quelques instants, va
+montrer le collier au porteur. L'homme est rappelé. Il reçoit l'écrin.
+Il part.
+
+Le cardinal, convaincu que le collier est remis à la Reine, donne ce
+jour même la première preuve de l'acquisition faite par la Reine par
+cette lettre: «Monsieur Bœhmer, S. M. la Reine m'a fait connaître que
+ses intentions étoient que les intérêts de ce qui sera dû après le
+premier payement, fin août, courent et vous soient payés successivement
+avec les capitaux jusqu'à parfait acquittement.» Ainsi le cardinal,
+enfoncé dans la confiance, n'a pas un doute. Le lendemain, il charge son
+heiduque Schreiber de voir s'il n'y aurait rien de nouveau dans la
+parure de la Reine au dîner de Sa Majesté. Le 3 février, rencontrant à
+Versailles le sieur et la dame Bassange, il leur reproche de n'avoir
+point fait encore leurs très humbles remerciements à la Reine de ce
+qu'elle a bien voulu acheter leur collier. Il les pousse à la voir, à en
+chercher l'occasion, à la provoquer. Toutefois, le cardinal s'étonnait
+de ne pas voir la Reine porter le collier, et il partait pour Saverne,
+ne soupçonnant rien encore, mais déjà moins hardi dans ses rêves,
+presque déçu. Madame de la Motte venait le retrouver à Saverne, et
+relevait sa confiance en lui promettant une audience de la Reine à son
+retour. Le cardinal, revenu de Saverne, l'audience tardant, la Reine
+continuant à ne pas porter le collier, le cardinal s'inquiétait. Il
+pressait madame de la Motte. «La Reine trouvait le prix excessif,
+répondait madame de la Motte, qui voulait gagner du temps; la Reine
+demandait, ou l'estimation, ou la diminution de 200,000 livres.
+Jusque-là, ajoutait madame de la Motte, la Reine ne portera pas le
+collier.» Les joailliers se soumettaient à la réduction, et madame de la
+Motte faisait voir au cardinal une nouvelle lettre de la Reine, dans
+laquelle la Reine disait qu'elle gardait le collier, et qu'elle ferait
+payer 700 000 livres au lieu de 400 000 à l'époque de la première
+échéance, fixée au 31 juillet[293].
+
+C'est alors que le cardinal, les joailliers ayant négligé de se
+présenter devant la Reine pour la remercier, exigeait d'eux qu'ils lui
+écrivissent leurs remerciements. Malheureusement cette lettre de Bœhmer,
+reçue par la Reine, lue par elle, tout haut, devant ses femmes
+présentes; cette lettre, qui eût pu être une révélation, était
+considérée par la Reine comme un nouvel acte de folie de ce marchand qui
+l'avait menacée de se jeter à l'eau. La Reine, n'y comprenant rien et
+n'y voyant «qu'une énigme du _Mercure_», la jetait au feu. Et qui
+pourrait essayer de nier l'ignorance de la Reine? Ne faudrait-il pas
+nier cette note écrite au moment où la fraude va être découverte, et
+trouvée dans le peu de papiers du cardinal échappés au feu allumé par
+l'abbé Georgel? «Envoyé chercher une seconde fois B. (Bœhmer). La tête
+lui tourne depuis que A. (la Reine) a dit: _Que veulent dire ces gens
+là? Je crois qu'ils perdent la tête_[294].»
+
+Ceci se passait le 12 juillet. Quelques jours après, madame de la Motte
+avertissait le cardinal que les 700,000 livres, payables au 31 juillet,
+ne seraient pas payées, que la Reine en avait disposé; mais que les
+intérêts seraient acquittés. La préoccupation de ce payement qui manque,
+le souci de faire attendre les joailliers, troublent le cardinal. Il
+s'alarme. A ce moment, il lui tombe sous les yeux de l'écriture de la
+Reine. Il soupçonne. Il mande madame de la Motte. Elle arrive
+tranquille, et le rassure. Elle n'a pas vu, dit-elle, écrire la Reine;
+mais les approbations sont de sa main, il n'y a pas le moindre doute à
+avoir. Elle jure que les ordres qu'elle a transmis au cardinal lui
+viennent de la Reine. D'ailleurs, pour lui ôter toute inquiétude, elle
+va lui apporter 30,000 livres de la part de la Reine pour les intérêts.
+Et ces 30,000 livres, madame de la Motte les apporte au cardinal. Le
+cardinal ignore que madame de la Motte les a empruntées sur des bijoux
+mis en gage chez son notaire, et tous ses soupçons tombent devant une
+pareille somme apportée par une femme qu'il nourrit de ses charités.
+
+Le 3 août, Bœhmer voyait madame Campan à sa maison de campagne, et tout
+se découvrait. Madame de la Motte faisait appeler le cardinal, dont
+l'aveuglement continuait sans que cette phrase de Bassange, du 4 août,
+l'eût éclairé: «Votre intermédiaire ne nous trompe-t-il pas tous les
+deux?» Madame de la Motte se plaignait au cardinal d'inimitiés
+redoutables conjurées contre elle, lui demandait un asile, le
+compromettait par cette hospitalité, puis le quittait le 5, et se
+retirait à Bar-sur-Aube. Elle espérait que l'affaire se dénouerait sans
+éclat; elle comptait que le cardinal avait trop à risquer pour appeler
+sur son imprudence et sa témérité le bruit, la lumière, la justice.
+Compromis avec elle, le cardinal payerait et se tairait, pensait madame
+de la Motte[295].
+
+Toute cette affaire n'était donc qu'une escroquerie. Encore l'idée n'en
+était-elle pas bien neuve. Le scandale n'était pas oublié d'une madame
+de Cahouet de Villiers, qui par deux fois, en 1777, imitant l'écriture
+et la signature de Marie-Antoinette, s'était fait livrer d'importantes
+fournitures par la demoiselle Bertin; puis, réprimandée pour toute
+punition et pardonnée par la Reine, fabriquait une nouvelle lettre
+signée Marie-Antoinette au moyen de laquelle elle enlevait 200 00 livres
+au fermier général Béranger[296]. Une autre intrigue, moins ébruitée,
+presque inconnue du public même alors, n'avait-elle pas, quelques années
+après, annoncé l'affaire du collier, et montré la voie à l'imagination
+de madame de la Motte? Une femme, en 1782, s'était vantée, elle aussi,
+d'être honorée de la confiance et de l'intimité de la Reine. Elle
+montrait des lettres de madame de Polignac, qui la priait de se montrer
+à Trianon. Elle usait du cachet de la Reine, surpris par elle sur la
+table du duc de Polignac. A l'entendre, elle disposait de la faveur de
+madame de Lamballe; à l'entendre, elle avait par son crédit sur la
+Reine, désarmé le ressentiment de la princesse de Guéménée et de madame
+de Chimay contre une dame de Roquefeuille. Mêmes mensonges et mêmes
+dupes, c'est la même comédie, et, chose inconcevable, c'est le même nom:
+l'intrigante de 1782 s'appelait, elle aussi, de la Motte!
+Marie-Josèphe-Françoise Waldburg-Frohberg, épouse de
+Stanislas-Henri-Pierre du Pont de la Motte, ci-devant administrateur et
+inspecteur du collège royal de la Flèche[298].
+
+
+À l'appui de sa bonne foi de dupe, le cardinal de Rohan apportait la
+subite fortune et le soudain étalage de madame de la Motte, ce mobilier
+énorme dont Chevalier avait fourni les bronzes, Sikes les cristaux, Adam
+les marbres; tout ce train, monté d'un coup de baguette, chevaux,
+équipage, livrée; tant de dépenses, l'achat d'une maison, d'une
+argenterie magnifique, d'un écrin de 100,000 livres, tant d'argent jeté
+de tous les côtés aux caprices les plus ruineux, par exemple à un oiseau
+automate de 1,500 livres! La défense du cardinal rapprochait de ces
+dépenses les ventes successives de diamants faites par la femme de la
+Motte, à partir du 1er février, pour 27,000 livres, 16,000 livres,
+36,000 livres, etc.; les ventes de montures de bijoux pour 40 ou 50,000
+livres; les ventes opérées en Angleterre par le mari de madame de la
+Motte de diamants semblables à ceux du collier, d'après le dessin envoyé
+de France, pour 400 000 livres en argent, ou échangés contre d'autres
+bijoux, tels qu'un médaillon de diamants de 230 louis, des perles à
+broder pour 1,890 louis, etc.; tous échanges ou ventes certifiés par les
+tabellions royaux de Londres. L'éclat de cette fortune et de ces
+dépenses, ajoutait la défense, avait été soigneusement dérobé au
+cardinal par madame de la Motte. Elle le recevait dans un grenier
+lorsqu'il venait chez elle; et le 5 août, lorsqu'elle le quittait pour
+aller habiter la maison qu'elle avait achetée à Bar-sur-Aube, elle lui
+disait se retirer chez une de ses parentes[299].
+
+Madame de la Motte niait tout. Elle niait ses rapports avec les
+joailliers, ce bruit de faveur auprès de la Reine répandu par elle, le
+récit fait par le cardinal de la remise du collier. Ne voyant son salut
+que dans la perte du cardinal, elle imaginait cette fable d'une
+influence magnétique de Cagliostro sur le cardinal. C'était à
+Cagliostro, suivant elle, que le cardinal avait remis le collier.
+C'était Cagliostro qui avait fait prendre au cardinal le comte et la
+comtesse de la Motte pour agents, en France et en Angleterre, du
+dépècement et du changement de nature du collier. Les deux grands faits
+à sa charge, la fausse signature de la Reine sur le marché, et la
+comédie de l'apparition de la Reine au cardinal dans le Parc de
+Versailles, madame de la Motte les repoussait d'un ton léger. Suivant
+elle, «le cardinal ayant toujours gardé le plus grand secret sur cette
+négociation qu'il a conduite lui-même, elle ne connaît la négociation
+que comme le public, par les lettres patentes du mois de septembre
+dernier et le réquisitoire en forme de plaintes du procureur général.»
+Quant à la scène du parc de Versailles, elle s'écrie ironiquement dans
+son Mémoire: «C'est le baron de Planta qui apparemment aura fait voir à
+M. de Rohan, ou lui aura fait croire qu'il voyoit on ne sait quel
+fantôme à travers l'une de ces bouteilles d'eau limpide avec laquelle
+Cagliostro a fait voir notre auguste Reine à la jeune demoiselle de la
+Tour;» et, raillant agréablement le cardinal: «Dans ce rêve extravagant,
+M. de Rohan a-t-il donc reconnu ce port majestueux, ces attitudes de
+tête qui n'appartiennent qu'à une Reine fille et sœur d'empereur[300]?»
+
+Une déposition inattendue venait faire justice du persiflage de madame
+de la Motte. Un religieux minime déclarait avoir désiré prêcher à la
+cour, pour obtenir le titre de prédicateur du Roi. Refusé pour un de ses
+sermons soumis au grand aumônier de France, il avait été engagé à se
+présenter chez madame de la Motte, qui, lui dit-on, gouvernait le
+cardinal et lui obtiendrait cette faveur. Il avait suivi le conseil,
+réussi auprès de madame de la Motte, prêché devant le Roi. De là une
+grande reconnaissance du religieux, qui devenait l'ami de madame de la
+Motte et son commensal habituel. Un jour qu'il y dînait, il avait été
+frappé de la beauté d'une jeune personne et de sa ressemblance avec la
+Reine. Il se rappelait l'avoir vue reparaître le soir, après une seconde
+toilette, avec la coiffure habituelle de la Reine[301]. Sur cette
+déposition, sur les recherches de la police, la demoiselle d'Oliva était
+arrêtée, le 17 octobre, à Bruxelles, et amenée à la Bastille.
+Interrogée, elle confirmait la déposition du père Loth. Un homme, qui
+l'avait rencontrée au Palais-Royal, lui avait rendu plusieurs visites.
+Il lui parlait de protections puissantes qu'il voulait lui faire
+obtenir, puis lui annonçait la visite d'une dame de grande distinction
+qui s'intéressait à elle. Cette dame était madame de la Motte. Elle se
+disait à la d'Oliva chargée par la Reine de trouver une personne qui pût
+faire quelque chose qu'on lui expliquerait lorsqu'il en sera temps, et
+lui offrait 15,000 livres. La d'Oliva acceptait. C'était dans les
+premiers jours d'août. Le comte et la comtesse de la Motte emmènent la
+d'Oliva à Versailles. Ils sortent, puis reviennent, et lui annoncent que
+la Reine attend avec la plus vive impatience le lendemain, pour voir
+comment la chose se passera. Le lendemain, c'est la comtesse qui
+s'occupe elle-même de la toilette de la d'Oliva. Elle lui met une robe
+de linon, une robe à l'enfant ou une _gaule_, appelée plus communément
+une chemise, et la coiffe en demi-bonnet. Quand elle est habillée, la
+comtesse lui dit: «Je vous conduirai ce soir dans le parc, et vous
+remettrez cette lettre à un très-grand seigneur que vous y
+rencontrerez.» Entre onze heures et minuit, madame de la Motte lui
+jetait un mantelet blanc sur les épaules, une _thérèse_ sur la tête, et
+la conduisait au parc. En chemin, elle lui remettait une rose: «Vous
+remettrez cette rose, avec la lettre, à la personne qui se présentera
+devant vous, et vous lui direz seulement: Vous savez ce que cela veut
+dire.» Et madame de la Motte ajoute, pour rassurer la d'Oliva, que tout
+a lieu avec l'agrément de la Reine: «La Reine sera derrière vous.»
+Arrivée au parc, madame de la Motte fait placer la d'Oliva dans une
+charmille, puis va chercher le grand seigneur, qui s'approche en
+s'inclinant. La d'Oliva dit la phrase, remet la rose... «Vite! vite!
+venez!» C'est madame de la Motte qui accourt et l'entraîne[302].
+
+Ce démenti, donné à toute la défense de madame de la Motte, n'abattit
+point son impudence. Mais bientôt un autre démenti confondait ses
+mensonges. Réteaux de Villette, son confident, son secrétaire, arrêté à
+Genève, avouait qu'abusé par l'influence de madame de la Motte, par
+l'espérance d'une fortune auprès du cardinal, il avait écrit sous la
+dictée de madame de la Motte toutes les fausses lettres qui avaient
+trompé M. de Rohan. Il avouait qu'il avait tracé, sous ses ordres, les
+mots _Approuvé_ en marge du traité de vente du collier, tracé au bas la
+signature _Marie-Antoinette de France_[303].
+
+Qu'ajouter? La lumière est faite, comme jamais peut-être elle n'a été
+faite dans une affaire semblable. Les preuves sont des faits. La vérité,
+la duperie du cardinal, l'escroquerie de madame de la Motte, l'innocence
+de la Reine, ne sont pas à démontrer: elles éclatent et n'appartiennent
+plus à la discussion. Où donc l'opinion, qui ne voulait point de la
+lumière, qui ne voulait point de la vérité, qui ne voulait point de
+l'innocence de la Reine, était-elle réduite à se réfugier? Où? Dans les
+nouveaux mensonges de madame de la Motte, dans les calomnies de son
+Sommaire[304]. Que dis-je? Dans le murmure et le balbutiement de ses
+réponses, dans les lambeaux de ses interrogatoires infidèlement
+rapportés! Il fallait, pour se refuser à l'évidence, abaisser sa foi
+jusqu'à ces libelles que publiera la Motte, l'épaule encore rouge du V
+de voleuse; il fallait croire à l'authenticité de toutes les lettres de
+la Reine, y croire contre la déclaration de Réteaux de Villette, y
+croire contre l'aveu du faussaire! il fallait,--car dans ce système la
+calomnie doit aller jusqu'au bout de la stupidité,--il fallait supposer
+que la signature fausse de la Reine, apposée au traité, y avait été
+apposée du gré de la Reine pour arracher le collier à Bœhmer, et
+demeurer libre de tout engagement. Il fallait admettre que la scène du
+parc avait été commandée par la Reine à la d'Oliva, pour se donner le
+divertissement de voir jouer à une courtisane le rôle d'une Reine de
+France. Il fallait admettre enfin que les diamants vendus par le comte
+de la Motte avaient été vendus par l'ordre de la Reine, pour dénaturer
+le collier et en réaliser l'argent en le dissimulant aux vendeurs!
+
+Aujourd'hui, pour douter et faire douter encore, à quoi l'historien
+est-il contraint? Il lui faut accepter les affirmations haineuses de
+l'abbé Georgel, qui ne pardonne pas à la Reine d'avoir été chassé de
+l'ambassade de Vienne par le baron de Breteuil. Il lui faut s'appuyer
+sur ces Mémoires du comte Beugnot, l'ami, la dupe et le confesseur des
+fables de madame de la Motte; il lui faut enfin, renonçant au contrôle
+de l'histoire, et, dans le récit de cette imposture, abusé par une
+imposture, baser son récit et sa conviction sur des Mémoires apocryphes,
+sur ces _Mémoires de mademoiselle Bertin_, dont les éditeurs eux-mêmes
+ont reconnu la fausseté et la supercherie[305].
+
+ * * * * *
+
+Le procès est à sa fin. Madame de la Motte, qui a cherché son salut dans
+la comédie d'une subite folie, le cherche dans les insinuations
+perfides, puis dans l'audace et l'intimidation de la calomnie. Elle
+espère se sauver en accusant la Reine, ou du moins échapper à l'infamie
+en se faisant passer auprès de l'opinion pour la victime d'une intrigue
+de cour. Derrière elle, la poussant dans cette voie, l'enhardissant à
+menacer, il y a les Rohan humiliés et qui voudraient au moins
+compromettre l'honneur de la Reine avec l'honneur du cardinal; il y a
+madame de Marsan, visitant et travaillant les parlementaires, M. de
+Vergennes et ses ressentiments mal étouffés, et tout le parti des
+ennemis de la Reine[306]. En face de madame de la Motte il y a le
+parlement, qui ne lui impose pas silence.
+
+Le procureur général donne ses conclusions. Elles portent, contre le
+cardinal: «Qu'il sera tenu de déclarer à la chambre, en présence du
+procureur général, que témérairement il s'est mêlé de la négociation du
+collier, sous le nom de la Reine; que plus témérairement il a cru à un
+rendez-vous nocturne à lui donné par la Reine; qu'il demande pardon au
+Roi et à la Reine en présence de la justice;
+
+Tenu de donner, sous un temps déterminé, la démission de la charge de
+grand aumônier;
+
+Tenu de s'abstenir d'approcher, à une certaine distance, des maisons
+royales et des lieux où serait la cour;
+
+Tenu de garder prison jusqu'à l'exécution pleine et entière de
+l'arrêt[307].»
+
+Cette humiliation n'eût été que juste; elle importait à l'honneur de la
+Reine comme à la dignité de la couronne de France. Sans doute le
+cardinal était pur de la fraude; mais il était coupable d'imprudence et
+de présomption. Il avait été l'instrument du scandale, le héros du roman
+de madame de la Motte. Son illusion avait insulté la vertu de la femme
+de son roi; il avait porté le soupçon autour du trône; il avait
+compromis la royauté.
+
+Mais les influences, les manœuvres, les passions, la voix des Robert
+Saint-Vincent, des Barillon, des Morangis, des d'Outremont, des Hérault
+de Sechelles et des Freteau, l'emportaient dans cette cause sur les
+intérêts de la justice et les droits de la royauté: vingt-six voix
+contre vingt-trois repoussaient les injonctions du procureur
+général[308]. Le jugement qui condamnait Jeanne de Valois de Saint-Remy
+de Luz, femme de la Motte, à être battue et fustigée nue de verges,
+flétrie de fer chaud et détenue à perpétuité à la Salpêtrière,
+déchargeait «Louis-René-Édouard de Rohan des plaintes et accusations
+contre lui intentées à la requête du procureur général, et ordonnait que
+les Mémoires imprimés pour Jeanne de Saint-Remy de Valois de la Motte
+seraient et demeureraient supprimés, comme contenant des faits faux,
+injurieux et calomnieux audit cardinal de Rohan[309].»
+
+Regardez pourtant ces juges qui acquittent le cardinal de Rohan, ces
+juges qui font pleurer la Reine[310]: encore deux ans, et dans cette
+même assemblée ils s'élèveront contre la royauté de Louis XVI, et
+brigueront comme un honneur l'exil du duc d'Orléans. Regardez ce peuple
+des halles, qui applaudit au triomphe du cardinal, à l'humiliation de la
+Reine[311]: c'est le peuple qui va remplir le Tribunal révolutionnaire
+et applaudir au bourreau!
+
+
+
+
+VII
+
+Le portrait de la Reine non exposé au Louvre, de peur des
+insultes.--Découragement de la Reine; sa retraite à Trianon.--L'abbé de
+Vermond, conseiller de la Reine. Plans politiques de l'abbé de Vermond
+et de son parti.--M. de Loménie de Brienne au ministère.--La Reine
+dénoncée à l'opinion publique par les parlements.--Retraite de M. de
+Brienne.--Rentrée aux affaires de M. Necker, soutenu par la
+Reine.--Ouverture des états généraux.
+
+
+Deux ans avant la révolution, l'impopularité de M. de Calonne retombant
+sur la Reine, l'impopularité de la Reine arrivait à un tel point qu'en
+août 1787 le portrait de la Reine, de la Reine entourée de ses enfants,
+n'était pas exposé aux premiers jours de l'exposition, de peur des
+outrages de la populace! Ce portrait, tout plein de tristesse, qui
+semblait plutôt le deuil de la mère que le triomphe de la maternité,
+cette grande scène de famille sans jeux, sans joies d'enfants, où
+Madame, déjà sérieuse, penchée sur la Reine, cherchait à dissiper les
+ennuis de son front; où le duc de Normandie, assis sur les genoux de sa
+mère, n'avait pas ce rire d'enfant dont parle Virgile, et qui commence à
+parler aux mères; où cet autre fils de la Reine, déjà bien près de la
+mort, le Dauphin, montrait la bercelonnette vide de sa sœur, Béatrix de
+France, la seconde fille de Marie-Antoinette, morte à un an; où la Reine
+elle-même semblait avoir été peinte dans le moment où la consolation de
+ceux qui lui restaient n'avait point encore effacé sur son visage le
+regret de celle que Dieu venait de lui enlever; ce portrait de madame
+Lebrun, où tout parlait de la douleur d'une mère, on n'osait quelque
+temps le risquer au Salon du Louvre[312]!
+
+La Reine renonçait alors à Paris, à ses spectacles, au spectacle des
+bouffons, qu'elle aimait tant. Désolée, découragée, elle renvoyait
+mademoiselle Bertin, elle quittait ses goûts et ses plaisirs; elle se
+sauvait à Trianon, et s'y retirait avec ses larmes. Que ce théâtre de
+tant de jeux, que le ton même des invitations de la Reine était
+maintenant changé! Appelant ceux qui l'aimaient auprès d'elle, la Reine
+écrivait à Madame Élisabeth: «_Nous pleurerons sur la mort de ma pauvre
+petite ange... J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le
+mien_[313]...»
+
+Tout le courage de Marie-Antoinette, tout son amour de la vie, ce n'est
+plus que ce bel enfant, son dernier né, le duc de Normandie, pauvre
+enfant venu au monde sans acclamations, sans vivats, bercé au refrain de
+la calomnie, et que la Reine aime d'autant plus. Toute son âme, c'est
+l'âme de sa fille, qu'elle guide à ses vertus, à la bienfaisance, à la
+charité.
+
+ * * * * *
+
+M. de Calonne ne pouvait être gardé plus longtemps. La Reine, qui
+n'avait fait que l'accepter, ou plutôt le subir; la Reine, sans
+confiance dans le ministre, sans autre reconnaissance pour l'homme que
+celle d'une certaine courtisanerie à laquelle les ministres du Roi ne
+l'avaient guère habituée; la Reine était encore entraînée par les
+dangers de sa situation, par l'incertitude et le peu de suite de la
+volonté du Roi, par cela enfin qu'elle appelait elle-même la _fatalité
+de sa destinée_[314], à remplacer M. de Calonne et à faire un nouveau
+ministre. Mais les exigences du parti Polignac avaient été pour elle un
+avertissement et une leçon. Dans la bonne foi de son esprit, dans la
+naïveté et la sincérité de son désir du bonheur de la France,
+Marie-Antoinette s'abandonna à l'expérience et à la tutelle d'un homme
+qu'elle voyait sans entourages et sans créatures, lié à sa fortune par
+un dévouement sans réserve et par le partage des mêmes inimitiés,
+attaché enfin à une certaine humilité de position qui lui défendait
+l'abus de l'influence. Quoi de plus excusable que ce choix fait par
+Marie-Antoinette de l'abbé de Vermond pour conseiller? Il a pris la
+confiance de l'archiduchesse d'Autriche à l'heure de son enfance; il
+s'est avancé et établi dans ses premières impressions; il a été le
+confesseur de la pensée et du cœur de la Dauphine, puis de la Reine, le
+dépositaire des secrets de la mère et de la fille, de Marie-Thérèse et
+de Marie-Antoinette, le confident et le consolateur de ces larmes et de
+ces inquiétudes qu'une Reine doit cacher à une cour, taire même à
+l'amitié. M. de Vermond avait partagé les chagrins de la Reine, les
+froideurs de Louis XVI, jusqu'au jour où son frère Vermond avait sauvé
+la mère de Marie-Thérèse-Charlotte de France, jusqu'au jour où le Roi,
+lui parlant pour la première fois, le chargeait de préparer
+Marie-Antoinette à la mort de Marie-Thérèse[315]. D'autres mérites de
+l'abbé étaient, aux yeux de la Reine, les antipathies de Mesdames tantes
+pour M. de Vermond, et cette façon d'exil infligé au zèle de ses efforts
+pour la rentrée du duc de Choiseul aux affaires, lors de la naissance de
+Marie-Thérèse Charlotte. La jalousie même des favorites, la jalousie de
+l'amitié si peu exigeante de madame de Lamballe[316], semblaient
+garantir à la Reine la sincérité de l'amitié de M. de Vermond. Les
+représentations prophétiques presque adressées par l'abbé de Vermond à
+la Reine, lors de la faveur de madame de Polignac, assuraient la Reine
+et de son attachement sans crainte et de sa raison sans faiblesse. La
+Reine trouvait encore dans la tournure familière de l'esprit de M. de
+Vermond, dans cette brutalité du verbe quasi rustique qui jugeait et
+brusquait avec le bon sens les ministères et les systèmes, une grande
+raison de confiance. Puis M. de Vermond n'était pas un homme de
+réaction, comme l'ont peint les pamphlets de la Révolution. Il
+applaudissait alors aux plans de M. Necker; il confessait au fond de
+lui-même la religion courante des esprits, les théories de réformes; il
+se tenait entre l'opinion publique et ses ennemis. Par-dessus toutes ces
+vertus et tous ces avantages de directeur de la conscience politique
+d'une Reine, l'abbé de Vermond avait, aux yeux de la Reine, une qualité
+rare, la modestie de l'ambition, et rien ne la rassurait plus que
+l'engagement pris par lui de ne prétendre à aucun haut poste
+ecclésiastique. Marie-Antoinette ne savait pas que l'abbé avait
+l'ambition et l'orgueil de son temps, l'orgueil de ne rien être et
+l'ambition de tout faire. Que lui faisait la place et le personnage? Il
+voulait le rôle et l'influence. Il visait depuis dix-sept ans à la
+position d'un Dubois sans portefeuille, ce grand ambitieux qui disait de
+Dubois: «Il eût dû faire des cardinaux, et ne jamais le devenir[317].»
+L'abbé de Vermond parvenait à son but[318]: il faisait un ministre de
+l'archevêque qui l'avait désigné à M. de Choiseul pour l'éducation de la
+fille de Marie-Thérèse. Mais, en faisant entrer M. de Loménie de Brienne
+au ministère, l'abbé de Vermond n'acquittait pas seulement une dette de
+reconnaissance, il ne faisait pas seulement une créature de son
+bienfaiteur: il introduisait au ministère un système politique qui était
+son plan et le rêve de quelques membres du clergé.
+
+Que voulaient l'abbé de Vermond et ses amis? Hommes d'Église, ils
+voulaient le salut du royaume par l'Église. Ils voulaient étendre à
+l'État ce nouveau genre d'épiscopat qui embrassait le régime économique
+et politique d'un diocèse; élever jusqu'aux affaires, jusqu'au
+gouvernement temporel, ce personnage inconnu jusqu'alors dans la
+monarchie française: _l'évêque administrateur._ Mais ces hommes
+d'Église, dans ce siècle où les vertus même d'un Malesherbes étaient
+hors de l'Église, appartenaient au siècle. Atteints de cet _empirisme
+civil_, l'épidémie du temps, ils avaient imaginé, pour conduire les
+idées de leur génération, de s'appuyer sur elles. Leur moyen était une
+sorte d'apostolat philosophique; leur objet, la guerre aux erreurs
+gouvernementales; leur principe, le bonheur public, qu'ils disaient la
+véritable, la seule religion d'un État[319]. Toutefois, cette
+philosophie, ces principes avaient chez eux le relâchement, les
+facilités et les accommodements de l'époque et des mœurs qui les
+entouraient. Croyant au mieux matériel de l'humanité, ils ne
+s'aveuglaient point sur l'amélioration des hommes, qui, selon eux, «ont
+été, sont et seront toujours des hommes.» Aussi les jugements sévères,
+les alarmes sur l'abaissement des âmes, sur l'abandon et le décri de la
+discipline morale de la nation, leur paraissaient une sorte de
+jansénisme étroit et indigne d'un homme d'État. Ils jugeaient une
+invention dénuée de fondement la distinction d'époques où les nations
+florissent par les bonnes mœurs, et d'époques où elles dégénèrent par
+les vices[320]. En un mot, ces singuliers successeurs des Ambroise et
+des Chrysostome ne répugnaient pas à allier l'illusion à la corruption
+du dix-huitième siècle, et ils entendaient gouverner avec les idées d'un
+Turgot et la science des hommes d'un Maurepas.
+
+L'erreur de ce projet impraticable, impraticable surtout à des hommes
+d'Église, livrait la Reine aux vengeances et aux colères du parti de
+l'archevêché, aux dénonciations des lettres adressées à M. de Marbeuf:
+«On dit que le favori, le lecteur, l'instituteur de la Reine, l'abbé de
+Vermond, vous fait la loi comme aux autres. On dit qu'il dispose des
+places comme des bénéfices, et est guidé par une puissance invisible (la
+Reine) cachée derrière le rideau[321].» Puis se trahissait d'abord,
+éclatait bientôt la déplorable insuffisance du ministre, qui, dans ses
+débats avec les parlements, découvrait la Reine, ameutait les passions
+contre elle, et l'abandonnait à l'opinion publique. Les fautes et les
+dilapidations du passé, l'embarras des finances, les malheurs de la
+politique, tout alors était attribué à la Reine; tous l'accusaient du
+présent, des sévérités nouvelles du Roi, de l'exil des parlements; et il
+semblait que les parlements portassent la voix de la France au pied du
+trône, quand ils osaient dénoncer la Reine à Louis XVI: «De tels moyens,
+Sire, ne sont pas dans votre cœur; de tels exemples ne sont pas dans les
+principes de Votre Majesté; ils viennent d'une autre source[322]...»
+
+La Reine voyait qu'elle avait été déçue par la haute opinion du génie de
+M. de Brienne, dans laquelle elle avait été entretenue de si longue
+main; déçue par les assurances de M. de Vermond, déçue par les promesses
+de son candidat, l'abondance de sa parole, la présomption de son
+orgueil. La déclaration du déficit, l'échec de la cour plénière, l'échec
+du lit de justice, enfin la déclaration du lit de justice, enfin la
+déclaration du 8 août 1788, qui convoquait les états généraux pour le
+1er mai 1789, apprenaient à la Reine qu'il était aussi dangereux de
+recevoir des ministres de la main de l'abbé de Vermond que de la main
+des Polignac. Elle faisait elle-même appeler l'archevêque et lui
+demandait de se retirer, adoucissant sa disgrâce par le témoignage et
+les preuves de sa reconnaissance[323], voulant payer, sinon les talents
+du ministre, au moins de ses tentatives, ses efforts, son dévouement. La
+Reine se soumettait. Elle trompait l'opinion qu'on pouvait avoir de son
+caractère, l'attente de résistances et de luttes, possibles encore à ce
+moment: elle s'humiliait devant la volonté de la nation; et, loin
+d'entraîner le Roi aux résolutions extrêmes, la Reine, oubliant les
+écrits par lesquels, depuis sa sortie du ministère, M. Necker s'était
+aliéné sa protection et ses sympathies, la Reine faisait l'intermédiaire
+du retour de l'ancien ministre. M. Necker était introduit chez la Reine
+avant d'entrer chez le Roi, et c'était la Reine qui, par ses plaintes
+sur le malentendu entre la France et elle, par les vives expressions de
+son désir de rentrer en sa faveur, dans son amour, emportait
+l'acceptation de M. Necker. L'appui donné par la Reine à M. Necker fut
+franc, loyal, entier à ce point qu'il amena un refroidissement entre la
+Reine et le seul ami resté fidèle à son amitié, le comte d'Artois; le
+comte d'Artois, combattant la double représentation du tiers contre la
+Reine, ralliée à l'opinion publique, à la popularité de M. Necker, à la
+Révolution qui commence[324].
+
+Les états généraux s'ouvraient le 4 mai à Versailles, et les femmes du
+peuple, voyant passer la Reine, la saluaient de cris si furieux: «Vive
+le duc d'Orléans!» qu'il fallait soutenir la Reine prête à
+s'évanouir[325].
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+1789-1793
+
+
+
+
+I
+
+Situation de la Reine, au commencement de la Révolution, vis-à-vis du
+Roi, de Madame Élisabeth, de Madame, de la comtesse d'Artois, de
+Mesdames tantes, de Monsieur, du comte d'Artois.--Les princes du sang:
+le duc de Penthièvre, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de
+la Marche.--Le duc d'Orléans.--La Reine et les salons; le Temple, le
+Palais-Royal, etc.--La Reine et l'Europe.--L'Angleterre. --La
+Prusse.--La Suède.--L'Espagne et Naples.--La Savoie, etc.--L'Autriche.
+
+
+La Révolution commence.
+
+Il convient de montrer d'abord la position de la Reine; de chercher ses
+appuis, ou du moins ses consolations contre les passions déchaînées d'un
+peuple; de dire sa situation vis-à-vis de son mari, de sa famille, des
+salons, des puissances, de Versailles, de Paris, de l'Europe.
+
+Louis XVI aimait la Reine. Il l'aimait d'un amour que les Bourbons
+n'avaient accordé jusqu'alors qu'à leurs maîtresses; et c'est une
+remarque fort juste d'un contemporain, qu'en héritant d'un pareil amour,
+Marie-Antoinette avait aussi hérité des haines et des ennemis d'une
+maîtresse de Roi[326]. La malveillance publique, qui avait si longtemps
+consolé les reines de France des infidélités de leurs époux, s'était
+attaquée à l'épouse dont le règne succédaient à l'influence des
+Pompadour et des du Barry. Cependant, si dans ce ménage de deux esprits
+dissemblables, la volonté et le caractère l'avaient emporté, si Louis
+XVI s'était soumis, s'il recourait aux conseils de la Reine, c'était
+avec le secret dépit et la défiance préconçue des natures faibles, qui
+ne veulent que se débarrasser de la responsabilité de l'insuccès. Il
+abandonnait les idées de la Reine, puis y revenait brusquement et
+paraissait y retomber. À peine s'était-il confié, qu'il se reprenait
+encore. C'étaient à tout moment des arrêts, des retours, des inerties
+qui défaisaient en lui les résolutions de la Reine. Ainsi la faiblesse
+même de Louis XVI le faisait incapable d'obéir et le dérobait à la
+soumission, sans que son cœur, aujourd'hui tout entier à la Reine, eût
+jamais part à son humeur.
+
+Seule, parmi les femmes de sa famille, Madame Élisabeth, libre des
+inimitiés qui avaient entouré son enfance, échappant à son éducation et
+suivant sa belle âme, montrait son amitié, par son dévouement à la femme
+de son frère, la facile victoire de tant de grâces, quand elles ne
+rencontraient ni les préventions des intérêts, ni les haines des partis.
+
+Les deux belles-sœurs de la Reine, Madame, femme de Monsieur, et la
+comtesse d'Artois, jalouses toutes deux de la Reine, envieuses de cette
+domination enchantée de sa bonté et de son esprit, étaient allées
+grossir le parti de Mesdames tantes, et lui avaient apporté deux
+hostilités qui empruntaient leurs nuances et leur gradation à la
+tournure de leurs caractères et à l'hostilité de leurs maris. La passion
+de la comtesse d'Artois était un peu retenue par l'attachement du comte
+d'Artois pour sa belle-sœur. La passion de Madame, au contraire, était
+excitée et encouragée par les propos et la guerre de méchancetés de
+Monsieur contre la Reine. Mille chocs journaliers, les moindres
+incidents, les plus petits prétextes à fâcherie, les affronts
+imaginaires, un mot de la Reine à Madame sur la conduite équivoque de
+madame de Balbi et le tort qu'elle avait de l'attacher à sa personne, un
+geste même, un air, rien ne se perdait dans cette mémoire sans pardon où
+germait la rancune. Un jour Madame ne disait-elle pas à
+Marie-Antoinette: «Vous ne serez que la Reine de France, vous ne serez
+pas la Reine des Français[327].» Les contrariétés de la Reine de ce côté
+de sa famille allaient, en 1782, jusqu'à prendre sur sa santé. Effrayés
+de sa mélancolie que rien ne pouvait distraire, de son indifférence sur
+toutes choses, de cet amaigrissement qui la menaçait d'une maladie de
+langueur, les amis de la Reine ne cachaient pas leur espérances que la
+demande, pour le Dauphin, de l'appartement de Monsieur et Madame forçât
+le ménage à quitter Versailles et à se retirer au Luxembourg[328].
+
+Mesdames, réduites à leur cour de Bellevue et y cachant leur défaite,
+sans influence dans les affaires et ne gouvernant rien, frappées dans le
+présent et dans l'avenir par l'amour du Roi pour la Reine, ne parvenant
+à l'oreille du Roi et ne l'occupant qu'un jour de mardi gras où tout le
+monde dansait[329], Mesdames boudaient et murmuraient. Unies à Madame
+Louise, la carmélite de Saint-Denis, que sa haine contre l'Autriche
+emportait jusqu'à troubler un couvent de religieuses autrichiennes[330];
+à Madame Louise, que Louis XVI avait été obligé de venir réprimander en
+personne, lui intimant l'ordre de ne plus se mêler des affaires du
+ministère[331], Mesdames se remuaient et se vengeaient dans l'ombre. Un
+choix, une idée de la Reine leur étaient-ils rapportés, elles avaient,
+pour calomnier les actes ou les vues de la Reine, deux formules
+invariables, tantôt celle-ci: «Nous serions bien surprises qu'elle
+pensât comme mon père ou comme mon frère;» tantôt celle-là: «Nous la
+surprenons tous les jours avec de nouvelles opinions contraires à la
+maison de France[332].» Enfin, dans ce néant et ce supplice de leur
+position, éloignées de la cour, éloignées du Roi, et ne pouvant le
+disputer à la Reine, ne pouvant même pas lutter en face, Mesdames
+s'abaissaient à appuyer ce Mémoire du commerce de Lyon qui accusait la
+Reine et son amour des robes blanches de la misère du commerce de la
+France[333]. Mesdames étaient réduites à faire le procès à la simplicité
+de la Reine; elles oubliaient qu'hier elles n'avaient pas assez de
+reproches pour le luxe de sa toilette.
+
+Les beaux-frères de la Reine... Il est triste de le dire, c'était parmi
+les frères du Roi que la Reine avait trouvé le pire de ses ennemis: j'ai
+nommé Monsieur; Monsieur, dont toute la conduite privée, dont toute la
+conduite politique n'avait été jusqu'alors qu'une critique de la vie de
+la Reine et un persiflage de son rôle. Marie-Antoinette tout entière à
+sa jeunesse et au plaisir, Monsieur affichait une piété de montre et de
+spectacle. Versailles en fêtes, il allait au Calvaire. Libre et sans
+religion d'esprit, facile aux nouveautés, penché de nature vers la
+popularité et ses flatteries, Monsieur se détourne de son caractère et
+de ses idées. Dès que l'appui donné par Marie-Antoinette au
+rétablissement des parlements exilés acquiert à la Reine les
+applaudissements de la nation, Monsieur se jette dans le parti de la
+résistance à l'opinion, dans le système du droit absolu de la volonté
+royale. Dès que la Reine touche à la politique, Monsieur ne quitte plus
+le crayon ni la plume: il ne fait que répandre la caricature et la
+satire, promener l'insulte et le discrédit de l'ironie sur les amis de
+la Reine, ses ministres, ses idées, ses illusions[334].
+
+La Reine avait trouvé un ami parmi les hommes de sa famille. Cet ami
+avait partagé ses jeux et lui avait fait partager ses plaisirs[335]; il
+avait fait cause commune avec ses goûts, il s'était uni à ses désirs, il
+s'était associé à ses amitiés[336], il avait soutenu ses
+reconnaissances; pour lui plaire, il n'avait pas craint d'aller jusqu'à
+se compromettre, se dévouer presque. Mais cet ami, le malheur des
+circonstances l'éloignait d'elle. Travaillé par Vaudreuil, cédant aux
+insinuations des Polignac que les froideurs de la Reine jetaient dans le
+salon et dans la familiarité d'un frère aimé tout à coup du Roi, le
+comte d'Artois embarrassait le ministère Brienne et aidait à sa chute.
+Puis, le jour où s'ouvrait la Révolution, le voilà encore séparé de la
+Reine, en dissentiment avec ses vœux de conciliation et de satisfaction
+aux exigences nationales, en lutte sur la grande question de la
+représentation du tiers, que la Reine juge contre lui en faveur du
+tiers. Le comte d'Artois est déjà entouré. Il commence à appartenir à
+ces conseils des Calonne et des Vandreuil qui feront de lui, sans qu'il
+en ait la conscience et le remords, un des grands périls de la Reine
+pendant la Révolution.
+
+Les princes du sang gardaient encore contre la Reine le ressentiment du
+pas qu'avait voulu prendre sur eux son frère, l'archiduc Maximilien. Le
+beau-père de la princesse de Lamballe, le duc de Penthièvre seul était
+dévoué à la Reine; mais, vivant loin de la cour, retiré en renfermé dans
+ses terres, il ne pouvait servir la Reine que de bien loin. Puis ses
+vertus mêmes, par leur douceur, par leur bienveillance, par leur
+sainteté, manquaient, non sans doute de courage, mais d'autorité et de
+commandement. Pauvre prince! né pour d'autres temps, et qui devait céder
+à la Révolution, avec cette patience affligée et cet abandon de lui-même
+que nous révèle cette lettre à son curé: «... Je puis encore moins
+m'exposer à me compromettre perdés s'il vous plaît les idées que vous
+avez reçues sur l'autorité des possesseurs de la maison que j'ai dans
+votre paroisse: je suis maintenant citoyen, on ne peut rien
+ajouter...[337].»
+
+Le prince de Condé, l'ami de Mesdames, qui s'était enfermé avec Mesdames
+tout le temps de leur petite vérole[338], le confident de Mesdames, leur
+allié, le prince de Condé ne pouvait pardonner à Marie-Antoinette de
+n'avoir point voulu recevoir à la cour sa maîtresse, madame de Monaco;
+et les familiers de Versailles représentaient ce prince à la Reine comme
+un personnage tenace, obstiné, ambitieux, ténébreux même, et heureux de
+faire naître des dangers[339]. Le duc de Bourbon, trop pauvre d'esprit
+et trop paresseux de tête pour faire ses opinions lui-même, pensait
+comme on hérite: il acceptait les inimitiés de son père, aigries encore
+en lui par l'intérêt et la sollicitude fraternelle donnés par
+Marie-Antoinette, lors de son duel, à son adversaire, le comte d'Artois.
+
+Le fils du prince de Conti, le comte de Lamarche, ce prince qui avait
+compromis d'une façon honteuse son nom et les traditions d'opposition de
+son père dans le parti Terray et Maupeou, le comte de Lamarche, après
+avoir insulté M. de Choiseul et déserté Versailles, se contentait de
+faire à la Reine la même cour que son père, l'abordant et la saluant en
+Parisien dans les corridors de l'Opéra[340]. Bientôt il lui faisait la
+guerre, en se déclarant contre les ministres Calonne et Brienne; et
+demain, dans le danger de la monarchie, la Reine verra ce valet de
+l'opinion «demander pardon à tout le monde d'un titre qui le fait mourir
+de peur[341].»
+
+Le duc d'Orléans... hélas! que de faiblesse en celui-ci, dont la haine
+même fut une faiblesse! Tête et cœur, tout en lui était trop petit pour
+une telle passion. Mais quel travail de ses conseillers, quel complot
+des intérêts particuliers s'empressant à forcer sa conscience et sa
+nature! Ç'avait été une œuvre souterraine, lente et patiente, qui avait
+changé en une inimitié ulcérée et saignante cette amitié du duc de
+Chartres avec la Reine, assez vive un moment pour avoir été calomniée.
+Louis XVI n'avait jamais eu ces bonnes dispositions de la Reine; dès le
+commencement de son règne, il avait montré son éloignement pour le duc,
+sa mauvaise humeur contre les amis du duc. Ces sentiments de Louis XVI,
+qui forçaient Marie-Antoinette à éloigner ce prince du sang de sa
+familiarité, étaient montrés au prince comme l'ouvrage et la joie de la
+Reine. Dès lors ce fut la Reine qui fut coupable, au dire des amis du
+prince, de tous ses échecs et de tous ses affronts. C'était la Reine qui
+encourageait les satires contre le duc à propos du combat d'Ouessant; la
+Reine qui l'empêchait d'obtenir la charge de grand amiral de France; la
+Reine qui lui valait cette épigramme, la nomination de colonel général
+des husards; la Reine encore qui avait fait manquer le mariage d'un de
+ses fils avec Madame[342]. Puis, quand cette rancune, chaque jour
+excitée, remplit toute l'âme du duc d'Orléans et parut l'agrandir, les
+conseillers y jetèrent peu à peu l'avenir, les espérances lointaines,
+les idées qui sont des tentations, les rêves qui épouvantent d'abord et
+qui finissent par sourire les ambitions monstrueuses... À la seconde
+grossesse, le duc d'Orléans jurait, et avec quels outrages à la Reine!
+que jamais le Dauphin ne serait son roi[343]. Marie-Antoinette, blessée
+de ses insolences, se vengeait de lui avec le ridicule; et elle faisait
+dire par le roi au prince qui descendait à être l'entrepreneur de son
+Palais-Royal: «Comme vous allez avoir des boutiques, on ne pourra guère
+espérer de vous voir que les dimanches[344]!» Les Biron, les Liancourt,
+les Sillery, les Laclos, recevaient et échauffaient le prince, tout
+furieux et tout honteux encore des rires de Versailles; ils lui
+parlaient d'audace, de vengeance, d'exil de la _grande dame_ en
+Allemagne[345]. Et le 4 mai 1789, abusant de l'homme, ils essayaient
+déjà la couronne au prince.
+
+Par le Temple, salon du prince de Conti, par le Palais-Royal, salon du
+duc d'Orléans, par ces deux salons du monde intelligent, la Reine
+trouvait, au plus haut de la meilleure société de Paris, deux centres
+ennemis, dont l'un devait jusqu'à sa mort rallier les calomnies et les
+conjurations contre elle. Au-dessous du Palais-Royal, au-dessous du
+Temple, parmi tous les salons ouverts à la Révolution, depuis le salon
+de madame Necker, qui avait recueilli les philosophes de madame
+Geoffrin, jusqu'au salon de madame la duchesse d'Anville, qui
+accueillait Barnave[346], il en était beaucoup de plus hostiles encore à
+la personne de la Reine qu'aux idées de la contre-révolution: c'étaient
+les salons des femmes de la cour qui avaient eu à souffrir, pour elles
+ou leurs amis, de la faveur de madame de Polignac, et aux dépens
+desquelles la Reine avait bâti cette grande fortune, sans se soucier de
+leur amoindrissement. Et que de cercles de conversation autour de la
+Reine, dans sa maison même, où la conversation était une malice et une
+vengeance! Combien de femmes ne commandaient pas mieux à leurs
+ressentiments que la femme du premier écuyer de la Reine, dont la
+survivance, espérée par son cousin le vicomte de Noailles, avait été
+donnée à M. de Polignac! Combien de maîtresses de maison, comme madame
+de Tessé, laissaient faire à leurs amis et menaient elles-mêmes, avec
+les grâces méchantes de leur sourire et la philanthropie sentimentale de
+leur temps, la guerre de la déclamation, de la causerie et de l'esprit
+français contre la Reine de France[347]!
+
+Le malheur voulait qu'à l'animosité des courtisans lésés et jaloux il se
+joignît l'ingratitude et la trahison des courtisans favorisés et
+comblés, des familiers, des amis. Ce n'était point assez, contre la
+Reine, de l'hostilité de toutes les grandes familles, les Montmorency,
+les Clermont-Tonnerre, les la Rochefoucauld, les Grillon, les Noailles;
+ses protégés eux-mêmes, ses commensaux, ses hôtes de Trianon lui
+faisaient défaut et manquaient à ses périls. Le grand exemple de la
+princesse de Tarente n'était guère imité. La duchesse de Fitz-James
+partait pour l'Italie[348]. Le prince d'Hénin, que les grâces de
+Marie-Antoinette avaient trouvé si bas, faisait le sourd au silence de
+mépris qui l'accueillait au château[349]. La comtesse de Coigny, dont le
+nom seul rappelle une telle dette de reconnaissance, méritera, au retour
+de Varennes, que la presse royaliste l'accuse[350] d'avoir encouragé
+l'insulte sur la place Louis XV. Il était des ducs comme le duc d'Ayen.
+Un prince qu'une lettre de Louis XVI accuse de surveiller son Roi, le
+prince de Poix, aux journées d'octobre, la Reine en danger, passait sur
+son uniforme une redingote qui le dérobait également, dit Rivarol, à la
+honte et à la gloire.
+
+Que si maintenant l'historien embrasse d'un coup d'œil plus large la
+position de la Reine; si, laissant tout ce qui l'approche, il cherche
+tout ce qui l'environne; s'il va plus loin que Versailles, que Paris,
+que la France; s'il interroge l'Europe, il demeurera effrayé des
+dispositions hostiles des cours, et de la fatalité qui fait, à tous les
+coins du monde, tant d'ennemis à cette malheureuse princesse. Il verra
+qu'il est dans les intérêts et presque dans les nécessités de la
+politique européenne de refuser à Marie-Antoinette le bénéfice de
+l'appui moral, de la laisser désarmée et sans secours, de la ruiner par
+l'action continue et le langage commandé d'un corps diplomatique à peu
+près unanime; de l'abandonner enfin à la révolution, et de permettre
+qu'elle meure.
+
+L'Angleterre était au premier rang des puissances ennemies de la Reine.
+Elle n'avait cessé de l'avilir par ses agents. Elle avait accueilli les
+calomnies, recueilli les calomniateurs, toléré et encouragé à Londres
+les libelles et les outrages, payé à Paris les injures et les
+diffamations. Le cabinet de Saint-James voyait dans Marie-Antoinette une
+créature de la politique de M. de Choiseul, du ministre qui, le premier,
+avait inquiété la puissance anglaise en Amérique; il voyait dans la
+Reine le lien de cette alliance des maisons d'Autriche et de France, qui
+pouvait arrêter les progrès et les conquêtes de sa politique
+envahissante. Marie-Antoinette, il est vrai, était loin d'avoir poussé à
+l'émancipation des colonies américaines. Si elle s'était laissé flatter
+par la gloire acquise par quelques Français sur les champs de bataille
+du nouveau monde, elle n'avait point cédé à l'engouement de Diane de
+Polignac[351]. Elle n'avait point cessé de déplorer ce secours donné à
+une insurrection républicaine, comme si elle eût eu le pressentiment que
+les vaisseaux de la France rapporteraient d'Amérique quelque chose d'une
+république, sinon l'idée, au moins le mot. Cette conduite, l'accueil
+presque exceptionnel fait par la Reine à tous les Anglais présentés, ne
+faisaient point taire les haines du peuple anglais brûlant de se venger
+de la France, empêché de disposer contre elle des forces autrichiennes
+par ce traité de 1756 dont Marie-Antoinette sur le trône de France était
+le gage, impatient et contenu dans son île jusqu'à la rupture de ce
+traité, jusqu'à la déclaration de guerre des Brissotins à l'Autriche,
+jusqu'à l'arrestation de la Reine[352]. La Reine n'ignore point ces
+haines. Elle a peur de ce peuple, et elle ne peut prononcer le nom du
+premier ministre de l'Angleterre, le nom de Pitt, «_sans que la petite
+mort ne lui passe sur le dos_;» ce sont les paroles mêmes de la Reine.
+
+Cette alliance de l'Autriche et de la France était plus redoutée encore
+par une autre puissance, par la Prusse. Elle était, en effet, un rappel
+permanent au roi de Prusse de la ligue qui avait menacé d'effacer de la
+carte de l'Europe la monarchie prussienne. Aussi Marie-Antoinette
+était-elle entourée des agents secrets de la Prusse, épiant ses
+démarches, étudiant ses partisans, scrutant ses relations avec la
+famille royale, conspirant, en un mot, avec les agents de l'Angleterre.
+
+Au nord, la Suède, plus blessée de la froide réception de Gustave III à
+Versailles que Gustave III lui-même, qui revenait ébloui de la beauté de
+la Reine de France, presque amoureux; la Suède, ainsi que les petits
+États de l'Allemagne, attribuait à Marie-Antoinette l'union moins intime
+de la France, sa protection moins assurée et moins confiante.
+
+Au midi, l'Espagne et Naples, indignées des efforts de la reine Caroline
+pour détacher son mari du pacte de famille, cette conquête de Louis XIV
+sur l'Autriche; l'Espagne et Naples, jugeant Marie-Antoinette par sa
+sœur, penchaient à ne voir dans la Reine de France qu'une archiduchesse
+d'Autriche vendant l'intérêt de ses peuples aux intérêts de sa maison.
+
+Au midi encore, la Savoie regardait Marie-Antoinette et l'alliance
+qu'elle représentait comme la fin des avantages de sa position, comme la
+ruine de sa vieille politique d'option entre la France et l'Autriche,
+qui s'étaient disputé si longtemps son alliance dans leurs guerres. Les
+petites républiques de Gênes et de Venise manifestaient, par leurs
+agents à Paris, leurs antipathies contre cette alliance, contre cette
+Reine à laquelle ils faisaient porter la responsabilité du partage de la
+Pologne[353].
+
+Enfin, d'un bout de l'Europe à l'autre, la politique des intérêts, le
+mot d'ordre des agents diplomatiques étaient hostiles à cette Reine, la
+gardienne et le gage du traité de 1756. Là même où l'Europe finit; les
+haines continuaient; et le grand vizir, apprenant à Constantinople la
+proclamation de la république, s'écriera: «C'est bon! cette république
+n'épousera pas des archiduchesses[354].»
+
+Cette hostilité universelle contre la princesse autrichienne
+assurait-elle au moins à Marie-Antoinette l'entier dévouement de sa
+maison, l'appui sans réserve de l'Autriche? Non. Les souverains
+appartiennent à leur patrie avant d'appartenir à leur famille; et
+l'empereur Joseph n'avait point trouvé dans sa sœur une alliée assez
+obéissante, un instrument assez docile des intérêts de son empire, des
+projets de son règne, des espérances de sa diplomatie, des tentatives de
+ses armes. Quand il avait voulu s'emparer de la Bavière, et réclamé du
+roi de France le secours de 24,000 hommes stipulé dans le traité de
+1756, ou, à défaut de ce secours, un subside d'argent, quand la guerre
+de l'Autriche avec la Prusse semblait imminente, la Reine n'avait usé
+que de ses pleurs pour détourner cette guerre de sa maison. Le Roi
+écrivait à M. de Vergennes: «... J'ai vu la Reine après qu'elle vous a
+eu vu. Elle m'a paru fort affectée d'un sentiment d'inquiétude bien
+juste sur la guerre qui pourrait éclater d'un moment à l'autre entre
+deux rivaux si près l'un de l'autre; elle m'a parlé aussi de ce que vous
+n'aviez pas assez fait pour la prévenir: j'ai tâché de lui prouver que
+vous aviez fait ce qui était en vous, et que nous étions prêts à faire
+toutes les démarches amicales que la cour de Vienne pourrait nous
+suggérer. Mais en même temps je ne lui ai pas laissé ignorer le peu de
+fondement que je voyais aux acquisitions de la maison d'Autriche, et que
+nous n'étions nullement obligés à la secourir pour les soutenir, et, de
+plus, je l'ai bien assurée que le roi de Prusse ne pourrait pas nous
+détourner de l'alliance, et qu'on pouvait désapprouver la conduite d'un
+allié sans se brouiller avec lui[355].» Sur cette simple assurance du
+Roi, appuyée par M. de Maurepas, la Reine renonçait à se mêler de la
+négociation; si bien que l'empereur faisait des plaintes de sa sœur au
+comte de la Marck.
+
+Lorsqu'en 1784, Joseph II avait voulu exiger l'ouverture de l'Escaut, et
+s'établir à Maëstricht, il s'était encore adressé à la Reine. Et la
+Reine avait encore refusé d'entrer dans cette affaire. Elle s'était
+bornée à solliciter auprès du Roi une médiation de la France qui
+procurât à son frère la sortie la plus honorable de cet imprudent coup
+de tête[356]. Ces refus, dont Marie-Antoinette eut le courage, ces
+refus, auxquels la Reine força son cœur de sœur, ces nobles refus,
+affirmés par des témoins dont le témoignage est indiscutable, qui les
+niera aujourd'hui après cette lettre de la Reine à son frère?
+
+«_Vous savez combien le Roi est parfait pour moi, et il n'agit que
+d'après son cœur quand il est question de vous; je ne fais de vœux si
+ardents pour personne que pour vous, mais vous comprendrez que je ne
+sois pas libre aujourd'hui sur les affaires qui concernent la France:
+vraisemblablement je serai fort mal venue à m'en mêler, surtout sur une
+chose qui n'est pas acceptée au conseil; on y verrait faiblesse ou
+ambition. Enfin, mon cher frère, je suis maintenant Française avant
+d'être Autrichienne..._[357].»
+
+Ainsi cette reine, accusée de faire passer à son frère les trésors de la
+France, accusée d'être à Versailles l'espion et l'agent de l'Autriche,
+cette reine, que l'épithète d'Autrichienne poursuivra jusque sur la
+place de la Révolution, devait à sa conduite française de ne trouver que
+des sympathies froides dans sa maison même, dans cette patrie à laquelle
+elle devait tant d'ennemis.
+
+
+
+
+II
+
+Chagrins maternels de Marie-Antoinette.--Mort du Dauphin. Éloignement de
+la Reine du salon de madame de Polignac.--La comtesse
+d'Ossun.--Séparation de la Reine et des Polignac, après la prise de la
+Bastille.--Correspondance de la Reine avec madame de Polignac.--La
+Révolution et la Reine.--Plan d'assassinat de la Reine.--Le 5
+octobre.--Le 6 octobre.--MM. de Miomandre et du Repaire.--La Reine au
+balcon de Versailles.--Réponses de la Reine au Comité des recherches et
+au Châtelet.
+
+
+Les fureurs d'un peuple, les haines de la France, les intérêts de
+l'Europe conjurés contre Marie-Antoinette, le présent la tourmentant
+d'alarmes, l'avenir l'inquiétant de menaces et de pressentiments,
+Marie-Antoinette ne trouvait point même un refuge et une paix dans son
+cœur. En ces dernières années, elle avait été abandonnée de ces joies
+sereines de la maternité qui, avec des caresses d'enfant, consolent de
+tout souci et font envoler tout chagrin. Il y avait un an qu'elle avait
+perdu sa dernière fille, sa petite Sophie, et il semblait que cette mort
+était le commencement de ses malheurs. Aujourd'hui, le Dauphin se meurt
+lentement, à chaque jour, presque à chaque heure, torturant
+d'inquiétudes et d'espérances, de retours de confiance et de retours
+d'angoisses ce pauvre cœur de la Reine, poursuivi d'une certitude
+horrible et qui veut douter encore. Le douloureux spectacle pour cette
+mère éprouvée! Cet enfant tout à l'heure plein de vie, si beau de santé,
+de vivacité, d'intelligence, pâlissant, maigrissant, perdant sa beauté,
+disputant sa vie! Sous le mal et les souffrances, tout s'en va, et ses
+belles couleurs, et sa joie active. Ses jambes deviennent trop faibles
+pour porter cette petite taille hier si souple et si droite sous son
+petit habit de matelot; il se courbe, il se voûte, et le voilà si
+défiguré que la Reine, en qui saigne l'orgueil des mères, cache ce
+pauvre enfant qui se traîne vers la mort et dont on rit.
+
+Et la mère écrivait cette lettre désolée à son frère Joseph II, le 22
+février:
+
+«_Mon fils aîné me donne bien de l'inquiétude, mon cher frère. Quoiqu'il
+ait été toujours faible et délicat, je ne m'attendais pas à la crise
+qu'il éprouve. Sa taille s'est déraugée et pour une hanche qui est plus
+haute que l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu
+déplacées et en saillie. Depuis quelque temps il a tous les jours la
+fièvre et est fort maigri et affaibli. Il est certain que le travail de
+ses dents est la principale cause de ses souffrances. Depuis quelques
+jours, elles ont fort avancé, il y en a une même entièrement percée, ce
+qui donne un peu d'espérance. On en donne aussi pour le rétablissement
+de sa taille à mesure que les forces reviendront. Le Roi a été
+très-faible et maladif pendant son enfance, l'air de Meudon lui a été
+très-salutaire, nous allons y établir mon fils. Pour le cadet, il a
+exactement en force et en santé tout ce que son frère n'en a pas assez;
+c'est un vrai enfant de paysan, grande, frais et gros_...[358].»
+
+Puis ces pauvres petits êtres, disgraciés par la mort avant d'être pris
+par elle, ont des impatiences, des caprices, des éloignements que la
+maladie fait en eux, et qui déchirent les cœurs qui les entourent. Cette
+dernière douleur ne manqua pas aux douleurs de la mère, qui le 4 juin
+1789 n'avait plus qu'un fils.
+
+ * * * * *
+
+C'était encore aux Polignac que la Reine devait ce peu de tendresse,
+cette froideur des derniers baisers de son enfant mourant. Le petit
+malade, obéissant aux haines du duc d'Harcourt, son gouverneur, avait
+pris en aversion madame de Polignac jusqu'à détester les odeurs qu'elle
+portait[359]. Il y avait comme une fatalité dans cette liaison de la
+Reine avec les Polignac. Et que de mal déjà lui avait fait sa favorite!
+
+Ce salon de madame de Polignac, où la Reine avait tenu sa cour de femme,
+avait réuni, de moins en moins, avec les années, la société qu'il eût
+convenu à la Reine d'y rencontrer. La négligence, les oublis de madame
+de Polignac sur ce point étaient allés si loin que, quatre ans avant la
+Révolution, en 1785, la Reine, avant d'aller chez madame de Polignac,
+envoyait toujours un de ses valets de chambre s'informer des noms des
+personnes présentes; et il n'était pas rare que la Reine s'abstint
+d'après la réponse. La Reine s'étant hasardée une fois à parler à madame
+de Polignac du peu de plaisir qu'elle avait à trouver chez elle
+certaines figures, madame de Polignac, sortant de sa douceur, osait
+répondre à la Reine: «Je pense que parce que Votre Majesté veut bien
+venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en
+exclure mes amis.»--_Je n'en veux pas pour cela à madame de Polignac_,
+disait plus tard la Reine en rapportant cette réponse, _dans le fond
+elle est bonne, et elle m'aime; mais ses alentours l'ont
+subjuguée_[360].
+
+C'est alors que la Reine avait pris peu à peu ses habitudes dans le
+salon de la comtesse d'Ossun, sa dame d'atours, sœur du duc de Grammont,
+nièce du duc de Choiseul. Madame d'Ossun n'avait rien de brillant dans
+l'esprit ni dans les manières, mais elle était une personne parfaitement
+vertueuse et parfaitement douce, sans intrigues, sans exigences, ne
+demandant rien ni pour elle ni pour les siens, occupée seulement de
+plaire à la Reine, empressée bientôt à se dévouer pour elle, et dénoncée
+aux vengeances de la Révolution par l'_Orateur du peuple_. La Reine
+venait donc et amenait ce qui lui restait d'amis dans l'appartement de
+madame d'Ossun, très-rapproché du sien. Elle s'y trouvait libre, à
+l'aise, sans crainte de conseil et de domination; et reprenant, avec sa
+liberté, sa gaieté et sa jeunesse, elle arrangeait chez madame d'Ossun
+de petits concerts, où elle faisait sa partie et où elle retrouvait un
+plaisir qu'elle ne connaissait plus[361].
+
+La Reine, en s'éloignant du salon de madame de Polignac, n'avait pas
+gardé rancune à madame de Polignac; elle l'aimait encore, et restait
+fidèle à son amitié. Mais la société de madame de Polignac, toute liée
+de parenté qu'elle était avec madame d'Ossun, ne pouvait voir sans dépit
+cette faveur nouvelle de la dame d'atours de la Reine. Les mots, les
+couplets, la satire se glissèrent et s'enhardirent dans le salon de
+l'ancienne favorite de la Reine, et l'ingratitude, à la fin, y faisait
+asseoir la médisance[362].
+
+La Bastille prise, la Révolution victorieuse, les cris de mort s'élevant
+de toutes parts contre les Polignac, le danger de celle qui avait été
+son amie, ôtaient à la Reine le ressentiment, le souvenir même de tous
+ses griefs. Elle faisait appeler M. et madame de Polignac, le 16
+juillet, à huit heures du soir, et leur demandait de partir dans la nuit
+même. À ce mot, la fierté des Polignac se réveille avec leur
+reconnaissance. Partir, laisser leur bienfaitrice, quand les jours de
+malheur sont venus, fuir quand le péril commence, n'est-ce pas déserter?
+La femme et le mari refusent de céder au vœu de la Reine.
+Marie-Antoinette alors les prie, les supplie, les conjure, mêlant les
+larmes aux prières; au nom de son intérêt même, elle leur ordonne de
+partir: _Venez, Monsieur_,--dit-elle au Roi qui entre,--_venez m'aider à
+persuader à ces honnêtes gens, à ces fidèles sujets, qu'ils doivent nous
+quitter_. Et, aidée du Roi, elle obtient enfin que son amie l'abandonne.
+
+En ces derniers embrassements, l'amitié de la Reine se retrouvait tout
+entière et revenait à ses anciennes tendresses. À minuit, au moment où
+elle allait quitter le château, madame de Polignac recevait ce mot de la
+Reine: _Adieu, la plus tendre des amies! Que ce mot est affreux! mais il
+est nécessaire. Adieu! je n'ai que la force de vous embrasser_[363]. Et
+madame de Polignac partait, emportant pour M. Necker la lettre qui le
+rappelait au ministère, la lettre où Louis XVI lui demandait de revenir
+prendre sa place auprès de lui, «comme la plus grande preuve
+d'attachement qu'il pouvait lui donner.»
+
+Toute la pensée de la Reine appartient aux fugitifs, à leur voyage, à
+leur fuite, à leur salut:
+
+«_Un petit mot seulement, mon cher cœur, je ne peu résister au plesir de
+vous embrasser encore. Je vous ai écrit, il y a trois jours, par M. de
+M..., qui me fait voir toutes vos lettres et avec qui je ne cesse de
+parler de vous. Si vous saviez avec quelle anxiété nous vous avons
+suivie et quel joie nous avons éprouvé en vous sachant en sûreté; cette
+fois je ne vous ai donc pas porté malheur. On est tranquille depuis que
+je vous ai écrit, mais en vérité tout est bien sinistre. Je me console
+en embrassant mes enfants, en pensant à vous, mon cher cœur_[364].»
+
+La Reine court au-devant des nouvelles de son amie, que lui apporte le
+baron de Staël; elle ne se lasse point de lui écrire, et, lui écrivant,
+elle croit lui parler encore.
+
+ «Ce 29 juillet 1789.
+
+«_Je ne peu laisser passer, mon cher cœur, l'occasion sure, sure, qui se
+présente de vous écrire encore une fois aujourd'hui. C'est un plaisir si
+grand pour moi que j'ai remercier cent fois mon mari de m'avoir envoyé
+sa lettre. Vous savez si je vous aime et si je vous regrette, surtout
+dans les circonstances présentes. Les affaires ne paroissent pas prendre
+une bonne tournure. Vous avez sçu, sans doute, ce qui s'est passé le 14
+juillet; le moment a été affreux et je ne peu me remettre encore de
+l'horreur du sang répandu. Dieu veuille que le Roi puisse faire le bien
+dont il est uniquement occupé! Le discours qu'il a prononcer à
+l'Assemblée a déjà produit beaucoup d'effet. Les honnêtes gens nous
+soutiennent; mais les affaires vont vite et entraînent on ne sait où.
+Vous ne sauriez vous imaginer les intrigues qui s'agitent autour de
+nous, et je fais tous les jours des découvertes singulières dans ma
+propre maison. O mon amie! que je suis triste et affligée. M._ (Necker)
+_arrive à l'instant; il vous a vue et m'a parlé de vous. Son retour a
+été un vrai triomphe; puisse-t-il nous aider a prévenire les scènes
+sanglantes qui désolent ce beau royaume! Adieu, adieu, mon cher cœur, je
+vous embrasse de toute mon âme, vous et les vôtres_.
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[365].»
+
+Le 13 août, la Reine mandait à madame de Polignac:
+
+«_Je vois que vous m'aimez toujours. J'en ai grand besoin, car je suis
+bien triste et affligée. Depuis quelques jours, les affaires paroissent
+prendre une meilleure tournure; mais on ne peu se flatter de rien, les
+méchants ont un si grand intérêt, et tous les moyens de retourner et
+empêcher les choses les plus justes; mais le nombre des mauvais esprits
+est diminué, ou au moins tous les bons se réunissent ensemble, de toutes
+les classes et de tous les ordres: c'est ce qui peut arriver de plus
+heureux... Je ne vous dis point d'autre nouvelle, parce qu'en vérité
+quand on est au point ou nous en sommes et surtout aussi éloigniez l'une
+de l'autre, le moindre mot peut ou trop inquietter ou trop rassurer;
+mais comptez toujours que les adversités n'ont pas diminué ma force et
+mon courage_...[366].»
+
+Un autre jour la reine écrit à son amie: «_Ma santé se soutient encore,
+mais mon âme est accablée de peine, de chagrins et d'inquiétudes; tous
+les jours j'apprends de nouveaux malheurs; un des plus grands pour moi
+est d'être séparée de tous mes amis; je ne rencontre plus des cœurs qui
+m'entendent_.» La reine mande encore à madame de Polignac: «_Toutes vos
+lettres à M. de ... me font grand plaisir, je vois au moins de votre
+écriture; je lis que vous m'aimez, cela me fait du bien_...[367].»
+
+C'est en toutes ces lettres de la Reine, qui courent après les fugitifs,
+le même langage, la même tendresse. Il semble que ces amis aient emporté
+quelque chose de son cœur, tant le cœur de la Reine vit avec eux! Rien
+de ce qui les touche, nul de ceux qu'ils aiment n'est oublié par elle.
+Elle prend sa part de tous les intérêts, de tous leurs attachements. Aux
+témoignages de son amitié la Reine associe les témoignages de ceux qui
+l'entourent. Tantôt elle met à ses lettres le sceau de deux lignes du
+roi; ou bien elle fait place au bon souvenir de Madame Élisabeth,
+souvent même elle serre ses lignes pour introduire de l'écriture de ses
+enfants, comme si la Reine voulait déjà les préparer à l'héritage des
+amitiés de leur mère! À la troisième page d'une lettre de la Reine, il y
+a trois lignes d'une écriture d'enfant: «Madame, j'ai été bien fâchée de
+savoir que vous étiez partie, mais soyez bien sûre que je ne vous
+oublierai jamais.» Marie-Antoinette a repris la plume des mains de sa
+fille, et a ajouté au-dessous: «_C'est la simple nature qui lui a dictez
+ces trois lignes; cette pauvre petite entroit pendant que j'écrivois; je
+lui ai proposé d'écrire et je les laisséez toute seule; aussi ce n'est
+pas arrangé, c'est son idée, et j'ai mieux aimé vous l'envoyer ainsi.
+Adieu, mon cher cœur_[368].»
+
+Cette correspondance de la Reine avec madame de Polignac, est l'honneur
+de l'amitié; elle en est le chef-d'œuvre. «Ce n'est pas arrangé,» comme
+dit la Reine du billet de sa fille, «c'est la simple nature...» Mais
+quel inimitable épanchement! que de délicates choses, délicatement
+dites! Et que de mots qui ne sont donnés qu'aux femmes, et dont un seul
+fait lire tout un sentiment! La plainte aimable, la douce tristesse y
+semblent le gémissement d'une grande âme, et le malheur en élève
+l'accent jusqu'à cet héroïsme de larmes:
+
+ «Ce 14 septembre.
+
+
+«_J'ai pleuré d'attendrissement, mon cher cœur, en lisant votre lettre.
+Oh! ne croyez pas que je vous oublie, votre amitié est écrite dans mon
+cœur en traits effaçables, elle est ma consolation avec mes enfants que
+je ne quitte plus. J'ai plus que jamais bien besoin de l'appui de ces
+souvenirs et de toute mon courage, mais je me soutiendrai pour mon fils,
+et je pousserai jusqu'au bout ma pénible carrière; c'est dans le malheur
+surtout qu'on sent tout ce qu'on est; le sang qui coule dans mes veines
+ne peut mentir. Je suis bien occupée de vous et des vôtres ma tendre
+amie, c'est le moyen d'oublier les trahisons dont je suis entourée; nous
+périrons plutôt par la faiblesse et les fautes de nos amis que par les
+combinaisons des méchants, nos amis ne s'entendent pas entre eux et
+prêtent le flanc aux mauvais esprits, et, d'un autre côté, les chefs de
+la Révolution, quand ils veulent parler d'ordre et de modération, ne
+sont pas écoutés. Plaignez-moi, mon cher cœur, et surtout aimez-moi;
+vous et les vôtres je vous aimerai jusqu'à mon dernier soupir. Je vous
+embrasse de toute mon âme,_
+
+«MARIE-ANTOINETTE[369].»
+
+
+La Révolution a compris, dès les premiers jours, qu'il n'est qu'un
+danger pour elle. Ce danger est la Reine. L'intelligence de la Reine, sa
+fermeté, sa tête et son cœur, voilà l'ennemi et le péril. Du Roi, la
+Révolution peut tout attendre, et espère tout. Elle a mesuré sa
+faiblesse; elle sait jusqu'à quelles concessions, jusqu'à quelles
+abdications elle peut mener le souverain, sans que le souverain se
+défende, sans que l'homme se révolte, sans que le père comprenne qu'en
+désarmant la royauté il livre le trône de son fils. Mais la femme de ce
+roi, et son maître, la Reine, la Reine avec les frémissements et les
+impatiences de sa nature, avec le commandement de sa volonté, avec ce
+don viril, sur lequel l'injustice des partis ne s'aveugle pas: le
+caractère; avec cette ardeur de mère qui combat pour son enfant; avec
+tous ces dons d'initiative, toutes ces vertus apparentes et morales de
+la royauté qui semblent réfugiées en elles; la Reine, qui maintenant
+voit l'avenir et n'a plus d'illusion sur la Révolution; la Reine,
+poussée à la lutte et à la défense vaillante des droits du trône par le
+soin de la gloire du Roi, par l'éloignement et la mise hors la loi de
+tous ceux qu'elle aime, par ses amitiés comme par ses devoirs, la Reine
+est redoutable. Et quelles inquiétudes pour la Révolution cette
+séduction de sa personne, cet accent de sa voix, cet air, ce geste qui
+peuvent en un instant suprême arrêter les destins, entraîner une armée
+et faire répéter à des Français devant le trône de Marie-Antoinette le
+serment des Hongrois devant le trône de Marie-Thérèse! Demain la
+Révolution n'entendra-t-elle pas, dans la chapelle des Tuileries, après
+le _Domine salvum fac Regem_, la noblesse de France crier d'une seule
+voix: et _Reginam!_[370]
+
+Il est besoin de conjurer ce péril et cette séduction. Toute la presse
+révolutionnaire pousse à la Reine: injures, colère, épigrammes, toutes
+les méchancetés et toutes les infamies de la parole imprimée la
+recherchent et la poursuivent. C'est la Reine, la Reine seule, contre
+laquelle les coups sont dirigés et les populaces ameutées. Dans tout ce
+papier qui flétrit ou menace la femme du Roi, le Roi, _l'honnête, le
+vertueux, le mal conseillé_ Louis XVI, est toujours épargné ou absous.
+Dans l'autre camp, dans la presse royaliste, ce souverain qui s'oublie,
+Louis XVI est oublié de même; les journalistes combattent, ils
+conspirent avec cette épouse et cette mère qui essaye vainement
+d'arracher le Roi à son sommeil et de lui donner son âme: la Reine est
+leur drapeau.
+
+Puis d'autres ambitions encore que celles de la contre-révolution ne
+s'agitaient-elles point autour de la Reine? Des modérés du tiers
+n'avaient-ils point poussé la confiance en elle jusqu'à s'aviser de
+penser à faire interdire le Roi, et à donner à la Reine la régence du
+royaume avec un parlement composé de deux chambres, à l'imitation du
+parlement anglais[371]?
+
+Illusions, dévouements, espérances, partis, la Reine ralliait donc
+autour d'elle trop de forces et trop de projets pour que la Révolution
+n'en prît pas ombrage, comme du seul grand obstacle de son avenir. Il
+était urgent que la Reine disparût pour que le chemin fût libre. «La
+_grande dame_ devait s'en aller, si elle ne préférait pis,» tel était le
+langage des membres de la Constituante dans les salons de Paris[372];
+tel était l'avertissement officieux que lui faisaient donner les
+constitutionnels par l'entremise de la duchesse de Luynes[373]. Mais la
+Reine ne voulant pas se sauver, la Reine résolue à rester aux côtés du
+Roi, à y mourir s'il le fallait, la Révolution songea à se débarrasser
+d'elle avec le poignard de l'émeute. Les hommes étaient prêts. Il ne
+fallait plus qu'un prétexte et un cri qui cachât le mot d'ordre.
+
+Le prétexte fut le repas donné par les gardes du corps au régiment de
+Flandres dans la salle de spectacle de Versailles, repas où l'orchestre
+avait joué: _O Richard! ô mon roi!_ et où la Reine avait paru avec le
+Roi et le Dauphin. Puis, le peuple échauffé de fables et de mensonges,
+une disette factice, une distribution insuffisante de pain le matin du 5
+octobre[374], mettait à la bouche des halles et des faubourgs ce cri:
+_du Pain!_ et les lançait sur la route de Versailles.
+
+Mais pendant que ce peuple s'ébranle avec ce cri, Mirabeau trahit le mot
+d'ordre de la journée à la tribune de l'Assemblée: il demande
+l'inviolabilité du Roi, _du Roi seul_[375].
+
+Dans l'après-midi du 5 octobre, la Reine se promenait dans ses jardins
+de Trianon. Elle était assise dans la grotte, seule avec sa tristesse,
+quand un mot de M. de Saint-Priest la supplie de rentrer à Versailles:
+Paris marche contre Versailles. La Reine part, et c'est la dernière fois
+qu'elle s'est promenée à Trianon[376].
+
+Que trouve-t-elle à Versailles? La peur: des gardes sans ordres, des
+serviteurs effarés, des députés errants, des ministres qui délibèrent,
+et le Roi qui attend! Elle se tient à la porte du conseil, écoutant,
+espérant, implorant une mesure, un plan, une volonté, un salut, au moins
+une belle mort: elle n'entend agiter que des projets de fuite; encore,
+n'y a-t-il pas assez de résolution dans le Roi pour les suivre jusqu'au
+bout! Les coups de fusil courent les rues de Versailles, le galop des
+chevaux des gardes du corps désarçonnés résonne sur la place d'armes,
+puis, au bout de l'avenue de Paris, c'est le nuage et le bruit que
+pousse devant elle la marche d'une multitude: bientôt le premier flot du
+peuple bat la grille des ministres; puis vient la garde nationale, qui
+traîne la Fayette en triomphe, puis les cris et les piques, et les
+poissardes vomissant l'outrage contre la Reine, et les coupe-têtes,
+manches relevées, et ce peuple qui vient demander les «_boyaux de la
+Reine_»[377]!
+
+Au château, il n'est qu'anarchie et confusion. Les volontés flottent,
+les conseils balbutient, les lâchetés ordonnent. Dans le trouble, le
+vertige, l'épouvante, il n'est qu'un homme: c'est la Reine. Pendant
+cette nuit qui prépare le lendemain, tandis que, dans l'Assemblée
+envahie, les halles se répandent en menaces contre la Reine[378], tandis
+que, dans les cabarets, aux portes du château, le meurtre attend, roulé
+dans son manteau; la Reine demeure le visage assuré, l'âme sans trouble,
+la contenance digne, la parole ferme, l'esprit libre et présent. Elle
+reçoit ceux qui se présentent dans son grand cabinet, parle à chacun,
+relève les courages, et communique à tous son grand cœur. «_Je sais_,
+disait la fille de Marie-Thérèse, _qu'on vient de Pans pour demander ma
+tête; mais j'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je
+l'attendrai avec fermeté_[379].»
+
+Il est deux heures du matin. M. de la Fayette a répondu de son armée
+pour la nuit. Le Roi a renvoyé les gardes du corps à Rambouillet. Il ne
+reste au château que les gardes de service. La Reine se couche et
+s'endort. Elle a ordonné à ses deux femmes de se mettre au lit; mais,
+sorties de la chambre, celles-ci appellent leurs femmes de chambre, et
+les quatre femmes demeurent assises contre la porte de la chambre à
+coucher de la Reine. Au petit jour, des coups de fusil, des cris
+d'hommes qu'on égorge montent jusqu'à elles. L'une des dames entre
+aussitôt chez la Reine pour la faire lever; l'autre court vers le bruit:
+elle ouvre la porte de l'antichambre, donnant dans la grand'salle des
+gardes: _Madame, sauvez la Reine!_ crie, en tournant vers elle son
+visage ensanglanté, un garde du corps qui barre la porte avec son fusil,
+et arrête les piques avec son corps. À ce cri, la femme, abandonnant ce
+héros à son devoir, ferme la porte sur M. Miomandre de Sainte-Marie,
+pousse le grand verrou, vole à la chambre de la Reine: «Sortez du lit,
+Madame! ne vous habillez pas: sauvez-vous chez le Roi!» La Reine saute à
+bas du lit. Les deux femmes lui passent un jupon sans le nouer. Elles
+l'entraînent par l'étroit et long balcon qui borde les fenêtres des
+appartements intérieurs; elles arrivent à la porte du cabinet de
+toilette de la Reine. Cette porte n'est jamais fermée que du côté de la
+Reine. Elle est fermée de l'autre côté! et les cris et le bruit
+approchent: Miomandre est tombé à côté de son camarade du Repaire, qui
+est venu partager sa mort... C'est en vain que les femmes de la Reine
+frappent à la porte et redoublent de coups; pendant cinq minutes rien ne
+répond. Enfin un domestique d'un valet de chambre du Roi vient ouvrir.
+La Reine se précipite dans la chambre du Roi: le Roi n'y est pas! Il a
+couru chez la Reine par les escaliers et les corridors qui sont sous
+l'Œil-de-Bœuf. Mais voilà Madame et le Dauphin qui se jettent dans les
+bras de leur mère. Le Roi revient. Madame Élisabeth arrive. Quelles
+larmes, quelle joie de cette famille qui se retrouve[380]!
+
+Bientôt tout ce qu'il y a de terreur dans le château, tout ce qui reste
+de fidélité dans Versailles, afflue et se presse dans cette chambre du
+Roi, entourée de clameurs et de bruits, du cliquetis des armes, de la
+voix du peuple. Les femmes se lamentent. Les ministres écoutent. Necker,
+abîmé dans un coin, pleure sa popularité. Les députés de la noblesse
+demandent les ordres du Roi. Le Roi se tait. La Reine seule console et
+encourage les hommes qui pâlissent. Sous les fenêtres, les cris
+augmentent: «À Paris! à Paris!» Le Roi se laisse décider par les
+supplications et les larmes. Il promet au peuple de partir à midi. Mais
+cela ne suffit pas au triomphe du peuple: il faut que la Reine aussi
+paraisse. Des cris l'appellent. La Reine paraît à ce balcon de
+l'appartement où Louis XIV a rendu le dernier soupir! Elle paraît, le
+Dauphin et Madame royale à ses côtés. «Point d'enfants!» ordonnent vingt
+mille voix. Marie-Antoinette, par un mouvement de ses bras en arrière,
+repousse ses enfants, et attend. Le peuple n'a pas voulu de la mère, il
+a demandé la Reine: la voilà! «Bravo! vive la Reine[381]!» crie d'une
+seule bouche ce peuple d'assassins, à qui l'air magnifique et la
+grandeur superbe de ce courage d'une femme arrachant l'admiration, et
+rendent une conscience.
+
+Au lendemain d'Octobre, quelle grandeur plus belle encore, quelle
+magnanimité chrétienne dans ce pardon de la Reine qui ne veut pas se
+souvenir de ses assassins! Marie-Antoinette écrivait le soir même à
+l'empereur son frère: «_Mes malheurs vous sont peut être déjà connus;
+j'existe, et je ne dois cette faveur qu'à la Providence et à l'audace
+d'un de mes gardes qui s'est fait hacher pour me sauver. On a armé
+contre moi le bras du peuple, on a soulevé la multitude contre son Roi,
+et quel était le prétexte? Je voudrais vous l'apprendre et n'en ai pas
+le courage..._[382]». Le Comité des recherches venait de l'interroger;
+la Reine répondait: _Jamais je ne serai la délatrice des sujets du Roi._
+Le châtelet lui demandait sa déposition; la Reine déposait: _J'ai tout
+vu, tout su, tout oublié_[383].
+
+
+
+
+III
+
+La famille royale aux Tuileries.--Les Tuileries.--La Reine et ses
+enfants.--Instruction de la Reine pour l'éducation du Dauphin.--La Reine
+prenant part aux affaires.--Mirabeau.--Négociations de M. de la Marck
+auprès de la Reine.--Entrevue de la Reine et de Mirabeau à Saint-Cloud.
+
+
+Le peuple emmenait la famille royale. Deux têtes de gardes du corps sur
+des piques précédaient son triomphe. Les chansons, les ordures
+accompagnaient la voiture qui traînait lentement le _boulanger_, la
+_boulangère_ et le _petit mitron_. Sur le siège même, le comédien
+Beaulieu insultait de mille pasquinades la famille royale[384]. La
+Reine, les yeux secs, muette, immobile, défiait l'insulte comme elle
+avait défié la mort. «J'ai faim!» dit le Dauphin qu'elle tenait sur ses
+genoux; la Reine alors pleura.
+
+Au bout de sept heures, le cortège arrivait enfin à l'Hôtel de ville; et
+comme, en répétant aux Parisiens la phrase de Louis XVI: «C'est toujours
+avec plaisir et avec confiance que je me vois au milieu des habitants de
+ma bonne ville de Paris,» Bailly oubliait le mot: confiance, _Répétez
+avec confiance_, lui disait la Reine avec la présence d'esprit d'un
+roi[385].
+
+Les Tuileries devaient être la nouvelle résidence de la famille royale.
+Rien n'était prêt pour des hôtes dans ce palais sans meubles, abandonné
+depuis trois règnes. Les dames de la Reine passaient la première nuit
+sur des chaises, Madame et la Dauphine sur des lits de camps. Le
+lendemain, la Reine s'excusait auprès des visiteurs du dénûment des
+lieux: _Vous savez que je ne m'attendais pas à venir ici!_ disait-elle
+avec un regard et d'un ton qui ne pouvait s'oublier[386].
+
+Des meubles arrivaient de Versailles, et l'installation se faisait. Le
+Roi prenait trois pièces au rez-de-chaussée sur le jardin; la Reine
+avait ses appartements près des appartements du Roi. En bas était son
+cabinet de toilette, sa chambre à coucher, le salon de compagnie; à
+l'entresol, sa bibliothèque garnie de ses livres de Versailles;
+au-dessus, l'appartement de Madame, séparé de la chambre à coucher du
+Roi par la chambre où couchait le Dauphin. Après le salon de compagnie
+venait le billard, puis des antichambres. La gouvernante des enfants de
+France, madame de Lamballe, MM. de Chastellux, d'Hervilly, de
+Roquelaure, habitaient le rez-de-chaussée, au pavillon de Flore; Madame
+Élisabeth, le premier étage; mesdames de Mackau, de Grammont, d'Ossun,
+et d'autres personnes de la maison ou du service, les étages supérieurs.
+Au premier étage du palais se trouvaient la salle des gardes, le lit de
+parade, et des appartements ayant la même destination et le même usage
+que la galerie de Versailles[387].
+
+Aux premiers jours de son séjour aux Tuileries, la Reine se trouva sans
+force contre la douleur; son énergie pliait sous l'humiliation de la
+royauté. Le lendemain de son arrivée, à la réception du corps
+diplomatique, essayant de parler, elle suffoquait de sanglots[388]. Les
+livres, la lecture, ne pouvaient la distraire du souvenir et de
+l'horreur des journées d'Octobre. Pour échapper au temps, pour occuper
+au moins son activité physique, elle recourait à son aiguille; elle se
+jetait à de grands travaux de tapisserie et les avançait avec fureur.
+Mais elle ne pouvait fuir sa pensée, cette pensée, dont ce fragment
+d'une lettre à la duchesse de Polignac nous confie les angoisses et le
+découragement:
+
+«... _Vous parlez de mon courage; il en faut moins pour soutenir les
+moments affreux oh je me suis trouvée que pour supporter journellement
+notre position, ses peines à soi, celles de ses amis et celles de tous
+ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon
+cœur ne tenoit par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes
+amis, je désirerois succomber; mais vous autres me soutenez; je dois
+encore ce sentiment à votre amitié. Mais moi, je vous porte à tous
+malheur, et vos peines sont pour moi et par moi_[389].»
+
+Ses amis, son mari, ses enfants surtout la soutenaient et l'aidaient à
+revenir au courage.
+
+Où est l'âme de Marie-Antoinette, aux premiers jours de la Révolution?
+Où est son esprit, où est son cœur, pendant que la Bastille croule, que
+les hommes s'agitent, que les choses conspirent, que la fatalité
+commence? Esprit, cœur, son âme tout entière est à ses enfants[390]; et
+les tendresses inquiètes, et les chers soucis d'une mère penchée sur un
+fils menacé d'une couronne, emplissent toute cette Reine de leurs seules
+alarmes. Il semble que la Révolution ne soit pour elle qu'un
+avertissement providentiel qui révèle à ses indulgences maternelles la
+gravité et la responsabilité des grands devoirs d'une maternité royale.
+C'est quelques jours après le 14 juillet, dans les colères, dans les
+ivresses du peuple et de la cour, que Marie-Antoinette trouve le courage
+et le sang-froid de tracer pour madame de Tourzel ce long portrait moral
+du Dauphin, cette instruction où elle a la force d'être impartiale, de
+ne rien voiler et de tout dire, pour donner à sa gouvernante toutes ces
+lumières, toutes ces armes: la seconde vue d'une mère qui aime assez son
+fils pour le juger.
+
+ «24 juillet 1789.
+
+«_Mon fils a quatre ans quatre mois moins deux jours. Je ne parle pas ni
+de sa taille, ni de son extérieur, il n'y a qu'à le voir. Sa santé a
+toujours été bonne, mais, même au berceau, on s'est apperçu que ses
+nerfs étaient très-délicats et que le moindre bruit extraordinaire
+faisoit effet sur lui. Il a été tardif pour ses premières dents, mais
+elles sont venues sans maladies ni accidents. Ce n'est qu'aux dernières,
+et je crois que c'étoit à la sixième, qu'à Fontainebleau il a eu une
+convulsion. Depuis il en a eu deux, une dans l'hiver de 87 à 88, et
+l'autre à son inoculation; mais cette dernière a été très-petite. La
+délicatesse de ses nerfs fait qu'un bruit auquel il n'est pas accoutumé
+lui fait toujours peur; il a peur, par exemple, des chiens parce qu'il
+en a entendu aboyer près de lui. Je ne l'ai jamais forcé à en voir,
+parce que je crois qu'à mesure que sa raison viendra, ses craintes
+passeront. Il est, comme tous les enfants forts et bien portants, très
+étourdi, très léger, et violent dans ses colères; mais il est bon
+enfant, tendre et caressant même, quand son étourderie ne l'emporte pas.
+Il a un amour-propre démesuré qui, en le conduisant bien, peut tourner
+un jour à son avantage. Jusqu'à ce qu'il soit bien à son aise avec
+quelqu'un, il sait prendre sur lui, et même dévorer ses impatiences et
+colères, pour paroître doux et aimable. Il est d'une grande fidélité
+quand il a promis une chose; mais il est très indiscret, il répète
+aisément ce qu'il a entendu dire, et souvent sans vouloir mentir il
+ajoute ce que son imagination lui a fait vois. C'est son plus grand
+défaut, et sur lequel il faut bien le corriger. Du reste, je le répète,
+il est bon enfant, et avec de la sensibilité et en même temps de la
+fermeté, sans être trop sévère, on fera toujours de lui ce qu'on voudra.
+Mais la sévérité le révolteroit, parce qu'il a beaucoup de caractère
+pour son âge; et, pour donner un exemple, dès sa plus petite enfance le
+mot pardon l'a toujours choqué. Il fera et dira tout ce qu'on voudra
+quand il a tort, mais le mot pardon, il ne le prononcera qu'avec des
+larmes et des peines infinies. On a toujours accoutumé mes enfants à
+avoir grande confiance en moi, et quand ils ont eu des torts, à me les
+dire eux-mêmes. Cela fait qu'en les grondant j'ai l'air plus peinée et
+affligée de ce qu'ils ont fait que fâchée. Je les ai accoutumés tous à
+ce que oui, ou non, prononcé par moi, est irrévocable, mais je leur
+donne toujours une raison à la portée de leur âge, pour qu'ils ne
+puissent pas croire que c'est l'humeur de ma part. Mon fils ne sait pas
+lire, et apprend fort mal; mais il est trop étourdi pour s'appliquer. Il
+n'a aucune idée de hauteur dans la tête, et je désire fort que cela
+continue. Nos enfants apprennent toujours assez tôt ce qu'ils sont. Il
+aime sa sœur beaucoup, et a bon cœur. Toutes les fois qu'une chose lui
+fait plaisir, soit d'aller quelque part ou qu'on lui donne quelque
+chose, son premier mouvement est toujours de demander pour sa sœur de
+même. Il est né gai. Il a besoin pour sa santé d'être beaucoup à l'air,
+et je crois qu'il vaut mieux pour sa santé le laisser jouer et
+travailler à la terre sur les terrasses que de le mener plus loin.
+L'exercice que les petits enfants prennent en courant, en jouant à l'air
+est plus sain que d'être forcés à marcher, ce qui souvent leur fatigue
+les reins.
+
+Je vais maintenant parler de ce qui l'entoure. Trois sous-gouvernantes,
+mesdames de Soucy, belle-mère et belle-fille, et madame de Villefort.
+Madame de Soucy la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte, mais
+mauvais ton. La belle-fille, même ton. Point d'espoir. Il y a déjà
+quelques années qu'elle n'est plus avec ma fille; mais avec le petit
+garçon il n'y a pas d'inconvénient. Du reste, elle est très fidèle et
+même un peu sévère, avec l'enfant: Madame de Villefort est tout le
+contraire, car elle le gâte; elle a au moins aussi mauvais ton, et plus
+même, mais à l'extérieur. Toutes sont bien ensemble.
+
+Les deux premières femmes, toutes deux fort attachées à l'enfant. Mais
+madame Lemoine, une caillette et bavarde insoutenable, contant tout ce
+qu'elle sait dans la chambre, devant l'enfant ou non, cela est égal.
+Madame Nouville a un extérieur agréable, de l'esprit, de l'honnêteté;
+mais on la dit dominée par sa mère, qui est très intrigante.
+
+Brunier le médecin a ma grande confiance toutes les fois que les enfants
+sont malades, mais hors de là il faut le tenir à sa place; il est
+familier, humoriste et clabaudeur.
+
+L'abbé d'Avaux peut être fort bon pour apprendre les lettres à mon fils,
+mais du reste il n'a ni le ton, ni même ce qu'il faudrait pour être
+auprès de mes enfans. C'est ce qui m'a décidée dans ce moment à lui
+retirer ma fille; il faut bien prendre garde qu'il ne s'établisse hors
+les heures des leçons chez mon fils. C'est une des choses qui a donné le
+plus de peine à madame de Polignac, et encore n'en venoit-elle toujours
+à bout, car c'étoit la société des sous-gouvernantes. Depuis dix jours
+j'ai appris des propos d'ingratitude de cet abbé qui m'ont fort déplu.
+
+Mon fils a huit femmes de chambre. Elles le servent avec zèle; mais je
+ne puis pas compter beaucoup sur elles. Dans ces derniers temps, il
+s'est tenu beaucoup de mauvais propos dans la chambre, mais je ne
+saurois pas dire exactement par qui; il y a cependant une madame
+Belliard qui ne se cache pas de ses sentiments: sans soupçonner personne
+on peut s'en méfier. Tout son service en hommes est fidèle, attaché et
+tranquille.
+
+Ma fille a à elle deux premières femmes et sept femmes de chambre.
+Madame Brunier, femme du médecin, est à elle depuis sa naissance, la
+sert avec zèle; mais sans avoir rien de personnel à lui reprocher, je ne
+la chargerois jamais que de son service. Elle tient du caractère de son
+mari. De plus, elle est avare, et avide de petits gains qu'il y a à
+faire dans la chambre.
+
+Sa fille, madame Tréminville, est une personne d'un vrai mérite.
+Quoiqu'âgée seulement de vingt sept ans, elle a toutes les qualités d'un
+âge mûr. Elle est à ma fille depuis sa naissance, et je ne l'ai pas
+perdue de vue. Je l'ai mariée, et le temps qu'elle n'est pas avec ma
+fille, elle l'occupe en entier à l'éducation de ses trois petites
+filles. Elle a un caractère doux et liant, est fort instruite, et c'est
+elle que je désire charger de continuer les leçons à la place de l'abbé
+d'Avaux. Elle en est fort en état, et puis que j'ai le bonheur d'en être
+sûre, je trouve que c'est préférable à tout. Au reste, ma fille l'aime
+beaucoup, et y a confiance.
+
+Les sept autres femmes sont de bons sujets, et cette chambre est bien
+plus tranquille que l'autre. Il y a deux très jeunes personnes, mais
+elles sont surveillées par leur mère l'une à ma fille, l'autre par
+madame le Moine.
+
+Les hommes sont à elle depuis sa naissance. Ce sont des êtres absolument
+insignifiants; mais comme ils n'ont rient à faire que le service, et
+qu'ils ne restent point dans sa chambre par de là, cela m'est assez
+insignifiant_[391].»
+
+Un billet confidentiel de Marie-Antoinette répète ce même jugement sans
+faiblesse sur son fils. Il nous montre la mère dans l'exercice de son
+autorité, s'efforçant de vaincre les rébellions de l'enfant, de gronder
+ses colères, tremblant et cependant tâchant de ne pas faiblir dans ce
+grand mandat d'élever un roi:
+
+ «Ce 31 août.
+
+«_Il m'a été impossible, mon cher cœur, de revenir de Trianon, j'ai
+beaucoup trop souffert de ma jambe. Ce qui vient d'arriver à Monsieur le
+Dauphin ne m'étonne point. Le mot pardon l'irritoit dès sa plus tendre
+enfance, et il faut s'y prendre avec de grandes précautions dans ses
+colères. J'approuve entièrement ce que vous avez fait; mais qu'on
+l'ammene et je lui ferai sentire combien toutes ses révoltes m'afflige.
+Mon cher cœur, notre tendresse doit estre sévère pour cet enfant; il ne
+faut pas oublier que ce n'est pas pour nous que nous devons l'élever,
+mais pour le pays. Les premières impressions sont si fortes dans
+l'enfance que, en vérité, je suis effrayée quand je pense que nous
+élevons un roi. Adieu, mon cher cœur, vous sçavez si je vous aime_[392].
+
+ «MARIE-ANTOINETTE.»
+
+Plus tard, après Octobre, retirée aux Tuileries, ne paraissant plus en
+public, la Reine se donnait encore mieux à ses enfants. Elle devenait
+dans sa retraite l'institutrice et la gouvernante de sa fille, passant
+ses matinées à surveiller leçons, les appuyant, les expliquant avec ce
+sens et cette façon des mères qui font l'étude à leur image, douce,
+familière et caressante. Puis elle donnait ses soins à son fils, trop
+jeune pour apprendre, mais qu'elle formait déjà à plaire, cherchant à le
+douer de cette amabilité, de cet accueil qui avaient gagné à sa mère le
+cœur de la France; développant en lui toutes ces séductions de l'enfance
+qui enchantent et désarment les passions d'un peuple. C'était la plus
+grande consolation de ses chagrins que ce joli enfant, auquel il
+suffisait de rire pour que la Révolution lui pardonnât; c'était le
+meilleur de ses journées que le moment où, accompagnant le Dauphin sur
+la terrasse au bord de l'eau, dans ce jardin alors appelé jardin du
+Dauphin, elle s'oubliait à le regarder s'amusant avec sa sœur des
+canards qui plongeaient dans le bassin, ou bien des oiseaux qui volaient
+en chantant dans la grande volière[393]. Quelle douce émotion, puis
+quels baisers de la Reine, quand, s'échappant de ses mains, le Dauphin
+courait à M. Bailly qui entrait chez le Roi: «Monsieur Bailly, lui
+disait l'enfant, que voulez-vous donc faire à papa et à maman? Tout le
+monde pleure ici...[394].» Et plus tard, quel orgueil, quelles joies
+d'une mère, des scènes pareilles à la scène charmante racontée par
+Bertrand de Molleville: le Dauphin chantant, folâtrant et jouant dans la
+chambre de la Reine avec un petit sabre de bois et un petit bouclier, on
+vient le chercher pour souper; en deux sauts il est à la porte. «_Eh
+bien! mon fils_, fait la Reine en le rappelant, _vous sortez sans faire
+un petit salut à M. Bertrand?_--Oh! maman, répond l'enfant avec un
+sourire et toujours sautant, c'est parce que je sais bien qu'il est de
+nos amis, M. Bertrand... Bonsoir, monsieur Bertrand!» Le Dauphin parti:
+_N'est-ce pas, qu'il est bien gentil, mon enfant, monsieur Bertrand?_
+disait la Reine au ministre, _il est bien heureux d'être aussi jeune; il
+ne sent pas ce que nous souffrons et sa gaieté nous fait du
+bien_...[395].
+
+Mais quelles terreurs traversaient les joies maternelles de
+Marie-Antoinette, ses seules joies! Chaque semaine, chaque jour
+apportait la menace et le détail de nouvelles journées d'Octobre. La
+Reine tremblait sans cesse, non pour elle, mais pour ses enfants. La
+nuit du 13 avril 1790, la nuit pour laquelle la Fayette a annoncé une
+attaque du château, le Roi, accouru chez la Reine au bruit de deux coups
+de fusil, ne la trouve pas. Il entre chez le Dauphin: la Reine le tenait
+dans ses bras et pressé contre elle. «Madame, dit le Roi, je vous
+cherchais et vous m'avez bien inquiété.--_Monsieur, j'étais à mon
+poste_,» répond la mère en montrant son fils[396].
+
+ * * * * *
+
+La Reine ne quittait plus ses enfants. Elle ne sortait des Tuileries que
+pour des courses de charité dans Paris, emmenant son fils et sa fille au
+faubourg Saint-Antoine, à la manufacture des glaces; les formant à
+l'exemple de sa bienfaisance; leur apprenant à donner, comme elle, avec
+de bonnes paroles. Une autre fois, elle les emmenait à la manufacture
+des Gobelins, dans ce quartier de misère qui entendait dire à la Reine:
+_Vous avez bien des malheureux, mais les moments où nous les soulageons
+nous sont bien précieux_[397]. Elle menait encore ses enfants aux
+Enfants trouvés, pour leur apprendre qu'il était des malheureux de leur
+âge. Elle faisait le bien chaque jour, dégageant du Mont-de-Piété les
+pauvres garde-robes et les paquets de linge[398], saisissant, pour
+soulager le peuple, toute occasion heureuse, comme la première communion
+de sa fille; semant autour d'elle les bonnes œuvres jusqu'au 9 août, où
+la Reine de France empruntera un assignat de 200 livres pour faire une
+aumône!
+
+Mais si la mère avait son poste, la Reine aussi avait ses devoirs.
+Dernier tourment de cette vie douloureuse! Marie-Antoinette ne peut se
+donner à ses chagrins et se laisser aller, sans mouvement, au désespoir,
+à la paresse, au repos des grandes douleurs. La Reine doit à toute heure
+se posséder, se vaincre et se surmonter. Elle doit, telle est la
+position que lui fait la faiblesse de Louis XVI, conseiller à tout
+moment le Roi et le faire à tout moment vouloir. Il faut qu'elle assiste
+au Conseil dans les délibérations importantes, qu'elle pèse les projets,
+qu'elle estime les espérances; qu'elle lise les Mémoires des royalistes,
+qu'elle en saisisse le point de vue et les moyens, qu'elle en expose au
+Roi les chances et les dangers; qu'elle cherche et qu'elle discute avec
+M. de Ségur, avec le comte de la Marck, avec M. de Fontanges, le salut
+du Roi, des siens et du royaume; qu'elle perce et discerne les intérêts,
+les vanités, les folies, qu'elle combatte les imprudences des uns, les
+promesses des autres, les ambitions de tous; qu'elle aiguillonne le
+dévouement et retienne le zèle; qu'elle enchaîne les dispositions
+républicaines des ministres, qu'elle encourage le grand parti des
+timides, qu'elle arrête les tentatives des émigrés, qu'elle interroge
+l'Europe... Il lui faut enfin décider le Roi à agir, et, sinon à agir,
+du moins à se retirer dans une place forte et à laisser agir.
+
+Le séjour des Tuileries était insupportable l'été. La famille royale
+obtenait la permission d'aller à Saint-Cloud. Ce voyage fut comme une
+trêve aux ennuis de la Reine; et pourtant ce n'était plus l'ancien salon
+de Saint-Cloud, tout peuplé d'amis: «_le triste salon que ce salon du
+déjeûné, autrefois si gai!_[399]» mais c'était un peu de liberté, de
+l'air, des jardins sans cris, sans peuple... La Reine reprenait avec
+plus de courage et d'espérance l'œuvre commencée aux Tuileries. Elle
+essayait de décider le Roi à partir. Le Roi cédait, promettait; puis,
+les malles faites, il se dérobait à sa parole. Et la Reine le voyait
+avec terreur attendre la République comme il avait attendu Octobre,
+quand le génie de la Révolution demandait audience à la Reine.
+
+Un matin, c'était au mois de septembre 1789, Mirabeau venait chez un
+ami: «Mon ami, lui disait-il, il dépend de vous de me rendre un grand
+service, je ne sais où donner de la tête. Je manque du premier écu.
+Prêtez-moi quelque chose.» Et Mirabeau emportait un rouleau de cinquante
+louis de chez M. de la Marck[400].
+
+Aussitôt M. de la Marck courait aboucher la conscience de Mirabeau avec
+la cour. Aux ouvertures que M. de la Marck faisait faire par madame
+d'Ossun auprès de la Reine, à ces paroles qu'il lui faisait porter,
+«qu'il s'était rapproché de Mirabeau pour le préparer à être utile au
+Roi, lorsque les ministres se verraient forcés de se concerter avec
+lui,» la Reine répondait elle-même à M. de la Marck: «_Nous ne serons
+jamais assez malheureux, je pense, pour être réduits à la pénible
+extrémité de recourir à Mirabeau._»
+
+Mirabeau ne tardait pas à s'impatienter qu'on ne le marchandât pas
+encore, et il laissait tomber dans l'oreille de M. de la Marck, pour
+effrayer la cour: «À quoi donc pensent ces gens-là? Ne voient-ils pas
+les abîmes qui se creusent sous leurs pas?...»--«Tout est perdu,
+disait-il encore à la fin de septembre: le Roi et la Reine y périront,
+et vous le verrez, la populace battra leurs cadavres... oui, oui, on
+battra leurs cadavres[401]!...» Bientôt il montait à la tribune, et là,
+faisant tonner la menace, il appelait la colère populaire sur la Reine à
+propos du repas des gardes du corps. Il avait déchaîné les journées
+d'Octobre!
+
+Au mois d'avril 1790, le lendemain du jour où Mirabeau avait eu une
+entrevue secrète avec le compte de Mercy chez M. de la Marck, M. de la
+Marck était mandé chez la Reine. La Reine lui disait que «depuis deux
+mois elle avait, conjointement avec le Roi, pris la résolution de se
+rapprocher du comte de Mirabeau»; et tout aussitôt, avec un accent
+d'embarras, elle demandait à M. de la Marck s'il croyait que Mirabeau
+n'avait point eu part aux horreurs des journées des 5 et 6 octobre.
+L'ami de Mirabeau se hâtait d'affirmer qu'il avait passé ces deux
+journées en partie avec lui, et qu'ils dînaient ensemble tête à tête
+précisément lorsque l'on annonça l'arrivée de la populace de Paris à
+Versailles: «_Vous me faites plaisir,_--disait la Reine, que le ton de
+M. de la Marck rassurait et persuadait un moment;--_j'avais grand besoin
+d'être détrompée sur ce point_.»
+
+Mirabeau envoyait sa première note à la cour, et M. de la Marck venait
+s'informer auprès de la Reine de l'effet de cette première note. La
+Reine assurait M. de la Marck de la satisfaction du Roi. Elle lui
+parlait de l'éloignement du Roi de vouloir recouvrer son autorité dans
+toute l'étendue qu'elle avait eu autrefois; elle lui disait combien il
+croyait peu que cela fût nécessaire et à son bonheur personnel et au
+bonheur de ses peuples. Puis elle questionnait M. de la Marck sur ce
+qu'il y aurait de mieux à faire pour que M. de Mirabeau fût content
+d'elle et du Roi. M. de la Marck venait demander ses conditions à
+Mirabeau. Ses dettes payées, Mirabeau ne demandait que cent louis par
+mois pour arrêter la Révolution. Le jour où M. de la Marck retournait
+auprès de la Reine, la Reine lui disait: «_En attendant que le Roi
+vienne, je veux vous dire qu'il est décidé à payer les dettes du comte
+de Mirabeau_.» Peu après, le Roi confirmait cette promesse, promettait
+en sus 6,000 livres par mois, et donnait à M. de la Marck, devant la
+Reine, quatre billets de sa main, chacun de 250,000 livres, qui ne
+devaient être remis à Mirabeau qu'à la fin de la session «s'il me sert
+bien,» disait le Roi[402]. Ainsi Mirabeau était acheté, et il
+n'échappait même pas à la honte d'être acheté à forfait.
+
+Pendant toute cette négociation, d'un jour à un autre jour, d'une heure
+à l'heure suivante, que de variations dans la pensée de la Reine! Le
+malheur ne l'avait point encore guérie de la mobilité d'esprit. Elle
+flottait, elle errait de l'espérance à la crainte, de la foi au doute.
+Elle s'abandonnait aux promesses de Mirabeau, puis elle en repoussait
+les assurances. M. de la Marck, M. de Mercy venaient de la convaincre;
+elle s'étonnait de désespérer. Hier, elle se disait qu'un homme si
+puissant pour le mal serait tout-puissant pour le bien; aujourd'hui elle
+se demandait si la royauté ne donnait pas un exemple de scandale en
+descendant à payer un tribun, et elle se prenait à douter que Dieu bénît
+de tels marchés. Tantôt, tout entière au présent, oubliant la Révolution
+comme si la monarchie allait avoir un intendant pour s'occuper de cela,
+elle retrouvait avec ses amis le passé, son rire, son confiant abandon,
+sa malice et sa grâce; tantôt l'avenir s'emparait d'elle et agitait ses
+nuits. Cependant, la négociation terminée, c'était l'espérance qui
+triomphait en elle: elle espérait un moment follement comme le Roi.
+
+Mirabeau s'était mis à l'œuvre. Mais, pendant que, pour gagner son
+argent, il envoyait à la cour notes sur notes[403], vains conseils où
+tout ce qui n'est pas menace n'est que ténèbres; pendant qu'il
+bondissait à la tribune pour sauver son honneur; pendant que, mal à
+l'aise et grondant dans ce rôle à deux faces, il s'agitait et se
+précipitait de tous côtés, haletant, furieux et ne suffisant pas à son
+génie, brûlant ses jours, brûlant ses nuits, parlant, écrivant, dictant,
+vivant, sans pouvoir rassasier son âme de fatigues ni son corps de
+débauches, un sentiment confus se faisait jour dans les orages de son
+cœur. Un désir étrange, irrité chaque jour, le poussait à s'approcher de
+la Reine. Sa parole changeait tout à coup pour elle; sa plume trouvait
+en parlant d'elle l'admiration, l'enthousiasme. Mirabeau voulait voir
+Marie-Antoinette. Et M. de Mercy obtenait de Marie-Antoinette qu'elle
+vît Mirabeau à Saint-Cloud[404] le 3 juillet 1790.
+
+Quel moment! quelle entrevue! Il est donc devant la Reine, l'homme de la
+Révolution auquel il a fallu acheter le salut de la monarchie, l'homme
+couvert de crimes et de gloire, l'homme qui a dit dédaigneusement de la
+femme de son roi: «Eh bien! qu'elle vive!» l'homme d'Octobre, cet homme
+que la Reine appelle «_le monstre!_» À son aspect, la Reine n'a pu
+retenir un mouvement d'horreur: la voilà balbutiante, et se rappelant à
+peine la flatterie qu'elle répétait en venant: _Quand on parle à un
+Mirabeau_[405]... Lui pourtant, fier de cette terreur, enivré de tant
+d'honneur que lui faisait le destin, ému, troublé auprès de cette Reine
+suppliante qui commandait au sang de Marie-Thérèse et ne commandait plus
+à ses larmes, ébloui de son aventure, transporté d'émotions et de pitiés
+orgueilleuses, croyant un moment donner ce dévouement qu'il avait vendu,
+il défiait l'histoire et la fatalité, il assurait Marie-Antoinette de la
+providence de son génie, il jurait que Mirabeau lui apportait l'avenir!
+
+Rêves, chimères, illusions! Fanfaron, qui, pour avoir mené le torrent où
+le torrent voulait aller, croyait pouvoir le remonter! Les événements
+n'étaient plus aux mains des hommes; et ce misérable enivré, qui
+promettait un trône au fils de la Reine de France, était déjà promis à
+la mort.
+
+
+
+
+IV
+
+Le parti des exclusifs.--Varennes.--Le départ.--Le retour.--La
+surveillance aux Tuileries.--Barnave et la Reine.--La Reine au
+spectacle.--Tumulte à la Comédie italienne.--Insultes de l'_Orateur du
+peuple_.--La maison civile imposée à la Reine par la nouvelle
+Constitution.--Paroles de la Reine.--Illusions de Barnave.--Le parti des
+assassins de la Reine.--La Reine séparée de madame de
+Lamballe.--Correspondance de la Reine avec madame de Lamballe.
+
+
+Au mois de décembre 1790 la famille royale revenait de Saint-Cloud, et
+la Reine retrouvait à Paris la Révolution, aux portes des Tuileries les
+complots et les menaces, aux portes de sa chambre la trahison et
+l'espionnage. L'hiver se passait ainsi, et Mirabeau mourait, emportant
+au tombeau plus que ses promesses, plus que les espérances de
+Marie-Antoinette: Mirabeau emportait la popularité royaliste de la
+Reine.
+
+Les hommes extrêmes du parti de la royauté, les exclusifs, avaient
+montré, dès le principe, leur mécontentement de cette politique nouvelle
+de la cour, qui voulait employer les tribuns à reconstituer l'autorité.
+Ils avaient fait parvenir à la Reine leurs remontrances, leurs
+avertissements, leurs moqueries, leurs menaces. Ils prenaient plaisir à
+railler les premières armes de M. de Mirabeau auprès du trône. Ils
+annonçaient le jour où le comte de Mirabeau devait être de garde chez la
+Reine, et ils parlaient de leur espérance de voir ce jour-là beaucoup de
+chevaliers français se réunir chez la souveraine. Puis, découragés, et
+abandonnant la Reine à sa confiance et au dévouement de Mirabeau, ils ne
+rappelaient plus ses devoirs à l'épouse de Louis XVI que par des
+reproches. Lors de la discussion de la garde du Roi mineur, ils
+gourmandaient ainsi le cœur de Marie-Antoinette: «Si vous n'avez plus le
+courage des reines, ayez au moins celui des mères!» Mirabeau mort, le
+mécontentement des royalistes purs contre la Reine prenait une voix plus
+haute et plus impérieuse: Qu'est devenue, disaient-ils, cette autre
+Marguerite d'Anjou, l'héroïne du 6 octobre? Où est donc cette Reine sans
+peur qui servait de bouclier à son époux et cachait son fils dans son
+sein, «comme le pontife cache dans le sanctuaire l'hostie consacrée?»
+Combien faut-il qu'elle soit devenue différente d'elle-même pour qu'on
+ait osé la calomnier jusqu'à dire, il y a quelques mois, qu'elle était
+entrée en négociation avec un factieux célèbre? pour publier depuis la
+mort de ce rebelle, qu'elle traitait avec les chefs du parti jacobite?
+Depuis la soirée du 28 février, ajoutaient-ils en interpellant
+directement la Reine, qu'avez-vous fait pour les chevaliers français,
+pour votre fils, pour votre époux, pour vous-même? Quel compte
+pourriez-vous rendre à l'Europe de son admiration; à la nature, de ses
+dons; à la mémoire de votre mère, des devoirs qu'elle vous impose? Si
+vous n'êtes qu'une femme ordinaire, disaient d'autres, il ne fallait pas
+serrer sur votre sein l'héritier du trône dans la journée du 6 octobre:
+il fallait le remettre au brave de Guiche, au loyal Saint-Aulaire, à
+tout chevalier digne d'un tel dépôt, et leur dire: «Je ne me sens pas le
+courage de lutter contre de pareilles adversités; portez mon fils soit à
+Léopold, soit à Victor-Amédée...» Les plus ardents accusaient hautement
+la Reine de traiter avec ses assassins, de suivre lâchement le système
+imaginé par de lâches politiques, de sacrifier les deux premiers ordres
+de l'État, le clergé et la noblesse, au salut personnel de la royauté,
+de les livrer à la Révolution contre une promesse de restitution de la
+plénitude du pouvoir exécutif...[406]. Tels étaient, au commencement de
+l'année 1791, les sentiments publics des royalistes ardents et
+exaspérés, pour cette Reine que tout abandonnait jour à jour, les hommes
+comme les choses, l'occasion et la fortune, ses derniers courtisans et
+ses dernières illusions.
+
+Quelques promenades à cheval dans le _triste bois_ de Boulogne, où la
+Reine accompagnait le Roi[407], étaient le seul exercice permis au Roi,
+que le défaut de mouvement finissait par rendre malade. Au commencement
+d'avril, la Reine obtenait du Roi de repartir pour Saint-Cloud. Le Roi,
+la Reine et la famille royale montaient en voiture. La garde nationale
+fermait les grilles en jetant à la Reine les insultes de la rue[408], et
+les prisonniers d'Octobre étaient ramenés aux Tuileries. Dès lors ce fut
+l'unique pensée et l'unique effort de la Reine d'emporter la volonté du
+Roi et de faire sortir la royauté de prison.
+
+Le 20 juin, dans une promenade que la Reine faisait avec sa fille à
+Tivoli, chez M. Boutin, la Reine, prenant sa fille à part, lui disait
+«de ne pas s'inquiéter de ce qu'elle verrait, qu'elles ne seraient
+jamais séparées pour longtemps, qu'elles se retrouveraient bien vite».
+Et la Reine embrassait tendrement l'enfant toute émue et qui ne
+comprenait pas. Le soir, Marie-Thérèse-Charlotte, descendue à l'entresol
+de l'appartement de sa mère, trouvait son frère qu'on habillait en
+petite fille, tombant de sommeil et charmant ainsi. Il disait à sa sœur
+qu'il croyait «qu'ils allaient jouer la comédie parce qu'on les
+déguisait». La Reine venait de temps en temps surveiller la toilette du
+Dauphin. Les enfants prêts, elle les menait par l'appartement du duc de
+Villequier à la voiture attendant au milieu de la cour, et les y faisait
+entrer avec madame de Tourzel. Au bout d'une heure, arrivait Madame
+Élisabeth; vers les onze heures, le Roi; enfin la Reine, qui avait été
+obligée de se ranger contre la muraille pour laisser passer la voiture
+de la Fayette, et s'était un moment perdue[409].
+
+ * * * * *
+
+Ils revenaient de Varennes!... Marie-Antoinette, en descendant de
+voiture, trouvait, pour l'aider à descendre, la main du vicomte de
+Noailles; d'un regard elle repoussait cette main[410], et, fière encore
+et le front haut, elle rentrait dans sa prison. Quelques jours après,
+elle écrivait: «_Je ne puis rien dire sur l'état de mon âme. Nous
+existons; voilà tout[411]!...»_
+
+Alors autour de la Reine commençait l'inquisition qui devait la torturer
+jusqu'au dernier de ses jours. La Reine était mise sous la surveillance
+de la femme de garde-robe qui l'avait trahie. Nulle autre femme ne
+devait la servir que cette femme, dont M. de Gouvion, aide de camp de M.
+de la Fayette, avait fait placer le portrait au bas de l'escalier de la
+Reine. Les plaintes énergiques du Roi auprès de M. de la Fayette purent
+seules délivrer Marie-Antoinette de la présence et du service de cette
+malheureuse; mais ce renvoi ne changea rien à la surveillance, qui resta
+une surveillance de geôliers. Les commandants de bataillon de la garde
+nationale, placés dans le salon, appelé grand cabinet, qui précédait la
+chambre à coucher de la Reine, avaient l'ordre d'en tenir toujours la
+porte ouverte et de ne point quitter des yeux la famille royale. La nuit
+même, la Reine au lit, cette porte restait ouverte, et l'officier se
+plaçait dans un fauteuil, la tête tournée du côté de la Reine, guettant
+ce lit qui avait servi d'étal, pendant la fuite de Varennes, aux cerises
+d'une fruitière[412]. La Reine n'obtint qu'une grâce: ce fut que la
+porte intérieure serait fermée quand elle se lèverait et s'habillerait;
+et dans cette captivité, déjà si persécutée, les seuls jours de liberté
+étaient les jours où l'acteur Saint-Prix, tout dévoué à la famille
+royale, obtenait de monter la garde dans le corridor noir, le corridor
+de communication de la Reine et du Roi, et permettait l'épanchement de
+leurs entretiens, la confidence à leurs paroles[413].
+
+De longs jours s'écoulèrent, après ce retour, où l'esprit de la Reine
+demeura comme anéanti. Son courage était las, sa volonté désespérée. Et
+que vouloir, qu'imaginer, que tenter encore contre une fatalité si
+inexorable, devant de tels jeux de la mauvaise fortune? La Reine
+repassait tout ce voyage sans pouvoir en attribuer le malheur à des
+fautes humaines; elle le revoyait sans pouvoir en détacher sa pensée;
+elle le revivait pour ainsi dire: cette nuit, cette route, ce ressort de
+la berline cassé à douze lieues de Paris, cette côte que le Roi avait
+voulu monter à pied, ces retards, cette voix qui passe: _Vous êtes
+reconnus!_ Bientôt Varennes, le tocsin, la générale... et ce dernier
+moment d'espérance où, assise sur les ballots de chandelles de l'épicier
+Sauce, elle avait failli décider la femme de l'épicier à sauver le Roi;
+puis ce retour!...
+
+Dans ces souvenirs, dans ces récits de Marie-Antoinette à ses familiers,
+un homme, un nom revenait souvent qui désarmait sa voix et semblait
+consoler sa mémoire. Elle se plaisait à parler de ce jeune commissaire
+de l'Assemblée, Barnave; à dire le respect de son air, la convenance de
+ses paroles, la délicatesse de sa pitié, cette noble tenue d'une âme
+généreuse devant les misères d'une famille royale. Ces soins, cet
+attendrissement de Barnave, la Reine les opposait au cynisme et à la
+brutalité de leur autre compagnon de route, de ce Pétion, sur les genoux
+duquel elle n'avait pu laisser son fils! Elle excusait ce jeune député
+du tiers, égaré par l'ambition d'un beau talent; elle ne se souvenait
+plus du tribun, qui s'était calomnié lui-même; elle ne voyait plus que
+ce jeune homme, le corps élancé hors de la portière, Madame Élisabeth le
+retenant par les basques de son habit, ce jeune homme qui sauvait avec
+l'éloquence de l'indignation un malheureux prêtre qu'on voulait
+massacrer devant la famille royale; et elle disait que, si jamais elle
+redevenait Reine, «le pardon de Barnave était d'avance écrit dans son
+cœur[414]». Mais quel changement aussi ce seul jour a fait dans Barnave!
+Le voilà, le lendemain, qui livre à la Reine sa popularité, qui lui
+offre sa vie, sans demander de conseil qu'à son cœur ni de salaire qu'à
+sa conscience!
+
+La Reine acceptait les plans de Barnave. L'affaire du 17 juillet, où la
+proclamation de la loi martiale au Champ-de-Mars arrêtait la
+proclamation de la déchéance du Roi, ramenait une fraction du parti
+constitutionnel aux plans de Barnave, acceptés par la Reine. Cependant
+la Reine ne pouvait se faire illusion: «_on démolissait la monarchie
+pierre à pierre_». À l'acceptation de l'acte constitutionnel, elle avait
+vu le Roi debout et tête nue en face de l'Assemblée assise, et elle
+revenait silencieuse, accablée du pressentiment d'une déchéance. Deux
+jours avant cette humiliation et ce présage, le 12 septembre, écoutez
+Madame Élisabeth plaindre la Reine: «Mon Dieu, qu'elle (la Reine) doit
+être malheureuse! Je n'ose lui parler des chagrins qu'elle éprouve,
+primo parce que je craindrais de lui faire de la peine, et puis de lui
+apprendre des choses qu'elle ne sait peut-être pas. Elle est bien
+heureuse d'avoir autant de religion qu'elle en a; cela la soutient, et
+vraiment il n'y a que cette ressource. Elle est fort contente de ...
+(son confesseur), et me mande s'y attacher tous les jours[415]».
+
+Quels jours, quelles nuits, dont une seule a fait les cheveux de la
+Reine blancs comme les cheveux d'une femme de soixante-dix ans[416]!
+C'est avec ces cheveux, dernière coquetterie, qu'elle veut se faire
+peindre pour la princesse de Lamballe, mettant de sa main au bas du
+portrait: _Ses malheurs l'ont blanchie._ Jeunesse, sourire, les grâces
+augustes de la douleur ont tout voilé: il ne reste plus à la Reine que
+ses larmes pour être belle. C'est à peine si ceux qui l'ont vue jadis la
+reconnaissent; et il va arriver cette scène douloureuse où mademoiselle
+du Buquoy, contemplant les ravages du chagrin sur la figure de la Reine,
+portera son mouchoir à ses yeux. «_Ne cachez pas vos larmes,
+Mademoiselle,_--lui dira Marie-Antoinette;--_vous êtes bien plus
+heureuse que moi: les miennes coulent en secret depuis deux ans, et je
+suis forcée de les dévorer_[417].»
+
+La Reine pensait encore à fuir, mais l'apparence des choses la trompait
+en s'apaisant; les rigueurs s'adoucissaient autour d'elle; les esprits
+effrayés semblaient revenir aux lois, au Roi; la Reine restait et
+reprenait sa vie monotone. Elle allait à la messe à midi, dînait à une
+heure et demie, se retirait chez elle, et soupait à neuf heures et
+demie, jouant, après dîner et après souper, de longues parties de
+billard avec le Roi, pour le forcer à l'activité et à l'exercice: puis,
+à onze heures, tout le château se couchait[418].
+
+Des amis conseillaient à la Reine de tâcher de reprendre sa popularité,
+d'essayer de parler à ce cœur des foules qui échappe aux factions, de se
+montrer aux théâtres, de faire chanter encore: «Chantons, célébrons
+notre Reine!» La Reine paraissait à la Comédie-Française, à l'Opéra, aux
+Italiens; elle retrouvait les bravos et les acclamations de ses heureux
+jours. Mais la guerre civile entrait au théâtre avec la Reine. Les
+Jacobins défendaient à Clairval de chanter:
+
+«Reine infortunée, ah! que ton cœur
+Ne soit plus navré de douleur!
+Il te reste encore des amis[419].»
+
+Madame Dugazon, qui s'était inclinée vers la loge de la Reine en
+chantant: «Ah! comme j'aime ma maîtresse!» était huée; les cris: «Pas de
+Reine! pas de maîtresse!» couvraient les cris de: Vive la Reine! et le
+lendemain, le journal qui, à propos de la fête des soldats de
+Châteauvieux, imprimera qu'il _faut couler du plomb fondu dans les
+mamelles de Marie-Antoinette_[420], l'Orateur du peuple imprimait: «La
+Reine aura le fouet dans sa loge au spectacle; la Reine fait la
+gourgandine...» Ce qui suit ne peut être cité[421].
+
+La nouvelle Constitution imposée au Roi ne désolait point seulement la
+Reine, elle la tourmentait encore dans son intérieur et tracassait
+misérablement ses amitiés et ses habitudes. Cette formation d'une maison
+constitutionnelle de la Reine, décrétée par la nouvelle constitution,
+qu'était-ce, sinon l'intrusion des personnes ennemies dans la vie intime
+de la Reine? Déjà le général la Fayette, qui voyait le salut de la
+monarchie dans les petites choses, avait eu une longue conférence avec
+M. de la Porte, où il avait développé la nécessité pour la Reine de
+recevoir les femmes des fonctionnaires publics élus par le peuple[422].
+Aux premières années de la Révolution, n'avait-on point intrigué et
+travaillé auprès de madame de Lamballe pour qu'elle admît aux thés
+qu'elle donnait trois fois la semaine, et où la Reine venait, les
+patronnes de la démocratie pure? N'avait-on point voulu un moment
+refuser à la Reine le choix et la désignation des dames pour ses parties
+de loto du jeudi et du dimanche[423]? À cette nouvelle démarche, le roi,
+si facile qu'il fût aux concessions, trouvait presque inouï que le
+nouveau régime de liberté ne permît pas à la Reine de fermer la porte de
+son salon, presque exorbitant qu'on voulût exiger d'elle qu'elle fît sa
+société de madame Pétion. Le projet seul de cette nouvelle maison, qui
+eût assis les ennemis de la Reine à son foyer, décidait et excusait
+l'abandon et la désertion chez les personnes plus attachées à leurs
+titres qu'à la personne de la Reine[424]. La Constitution de 1791 ne
+reconnaissant plus les honneurs et les prérogatives attachés aux charges
+de l'ancienne maison de la Reine, la duchesse de Duras donnait sa
+démission de dame du palais, ne voulant pas perdre à la cour son droit
+de tabouret. D'autres l'imitèrent. Le parti constitutionnel, qui
+conseillait à la Reine de former une maison civile, s'étonnait et
+s'affligeait de ne lui voir former qu'une maison militaire; il ne
+voulait pas voir les difficultés de la situation de la Reine. «_Si cette
+maison constitutionnelle était formée_,--disait la Reine,--_il ne
+resterait pas un noble près de nous, et, quand les choses changeraient,
+il faudrait congédier les gens que nous aurions admis à leur place...
+Peut-être_,--ajoutait-elle,--_peut-être un jour aurais-je sauvé la
+noblesse, si j'avais eu quelque temps le courage de l'affliger; je ne
+l'ai point. Quand on obtient de nous une démarche qui la blesse, je suis
+boudée, personne ne vient à mon jeu, le coucher du Roi est solitaire. On
+ne veut pas juger les nécessités politiques, on nous punit de nos
+malheurs_[425].»
+
+Qu'une telle position torturait Marie-Antoinette et son cœur! Quel
+supplice journalier, et auquel elle ne pouvait s'habituer, de céder à la
+nécessité et de taire ses sympathies! Quelles luttes, quels combats,
+quels poignants regrets, quelles hontes secrètes, quand elle ne pouvait
+témoigner toute sa reconnaissance à son sauveur, M. de Miomandre,
+miraculeusement guéri de ses blessures; quand, le fils de l'infortuné
+Favras amené à son couvert, elle rentrait en armes dans ses
+appartements, et se plaignait amèrement de n'avoir pu faire asseoir à
+table entre elle et le Roi le fils d'un homme mort pour la royauté[426]!
+
+Barnave était de ceux qui s'étonnaient de ne point voir former à la
+Reine de maison civile. Il s'étonnait encore et s'inquiétait de n'être
+écouté qu'à demi par la cour, et de la diriger à peine dans le détail de
+sa conduite. Il ne comprenait point que la métamorphose ne peut se faire
+en un jour d'une monarchie en un pouvoir exécutif. Quelque renoncement
+qu'ils apportassent au sacrifice, quelque bonne foi qu'ils missent à
+l'exécution d'un pacte qui n'était qu'une trêve pour leurs ennemis, les
+derniers représentants de la monarchie française ne pouvaient renier la
+royauté, la religion de ses traditions, de ses espérances, de ses
+reconnaissances; et c'était demander à Marie-Antoinette une abnégation
+surhumaine qu'une abdication semblable. Et, d'ailleurs, la cour même
+docile aux plans de Barnave, que pouvait Barnave pour le salut du Roi?
+Dans ses notes, où son zèle cherchait les illusions, il parlait de sa
+force, de son influence personnelle: et la Révolution ne l'écoutait
+plus! il appuyait sur les ressources et la vigueur de son parti: et son
+parti n'était plus qu'une société débandée d'honnêtes gens effrayés et
+d'ambitieux démasqués! Il se vantait à la Reine d'apporter, avec son
+dévouement, le dévouement de ses amis: et ces amis qu'il groupait autour
+du Roi et de la Reine pour leur défense, ces ministres qu'il plaçait
+près de leur trône, appartenaient aux haines des Jacobins. Séparant les
+intérêts du Roi du salut de la Reine, ces ministres servaient dans
+l'ombre le parti qui voulait à tout prix débarrasser la Révolution de
+Marie-Antoinette.
+
+Ce parti veille depuis quatre ans. Il n'a reculé devant aucun crime,
+devant aucun remords. Des dénonciations d'empoisonnement, des avis de la
+police ont forcé la Reine à ne manger que le pain acheté par Thierry et
+à garder toujours à sa portée un flacon d'huile d'amandes douces[427].
+Le coup d'Octobre manqué, une affiche placardée dans Paris au mois
+d'août 1790 disait «qu'il n'y avait point un crime de lèse-nation, mais
+un crime de lèse-majesté, à avoir voulu tuer la Reine[428].» Une
+nouvelle tentative d'assassinat avait lieu dans les jardins de
+Saint-Cloud; elle échouait encore. Les assassins découragés, se
+tournaient vers un autre assassinat. Le nom de madame de la Motte
+revenait dans la bouche du peuple: elle était à Paris, disait-on, logée
+chez madame de Sillery[429]. Puis, à ce moment, reparaissait en France
+le libelle infâme de cette femme, que Louis XVI était forcé de racheter
+et faisait brûler à Sèvres. Bientôt un odieux complot s'ébruitait: la
+femme la Motte aurait paru à l'Assemblée et protesté de son innocence.
+Un membre devait prendre la parole, représenter la suppliante comme une
+victime sacrifiée à la vengeance de la vraie coupable, de la Reine; et
+il eût fini en demandant la révision du procès du collier. De cette
+façon, la Reine, appelée devant les nouveaux tribunaux organisées par la
+Révolution, aurait été jugée, ainsi que l'entendait un des ministres du
+Roi, son garde des sceaux, Duport du Tertre. M. de Montmorin, le seul
+ministre royaliste laissé à Louis XVI, défendant un jour la Reine dans
+le Conseil, et se plaignant timidement d'abord à Duport des menaces
+dirigées contre elle, du plan hautement avoué par tout un parti de
+l'assassiner, puis s'animant et finissant par demander à son collègue
+s'il laisserait consommer un tel forfait, Duport répondait froidement à
+M. de Montmorin qu'il ne se prêterait pas à un assassinat, mais qu'il
+n'en serait pas de même s'il s'agissait de faire le procès à la Reine.
+«Quoi! s'écrie M. de Montmorin, vous, ministre du Roi, vous consentiriez
+à une pareille infamie?--Mais, dit le garde des sceaux, _s'il n'y a pas
+d'autre moyen_[430].»
+
+ * * * * *
+
+Il restait à la Reine une amie qui prenait une part de ses périls, de
+ses épreuves, de ses douleurs. Abandonnée des uns, séparée des autres,
+privée de tous ses appuis, de madame de Polignac, de l'abbé de Vermond,
+qui avait suivi madame de Polignac, la Reine n'avait plus auprès d'elle
+que madame de Lamballe; et voici qu'il lui fallait s'en séparer. La loi
+des circonstances, le besoin de la politique obligeaient la Reine à
+envoyer en Angleterre cette dernière amie comme la seule personne
+capable de décider Pitt à prendre d'autres engagements qu'une vaine
+promesse «de ne pas laisser périr la monarchie française[431].»
+
+Dans sa vie d'affaires, au milieu des notes diplomatiques, des
+correspondances, des conseils, des mille occupations de sa pensée et de
+sa main, la Reine trouve des loisirs et des répits pour se rapprocher de
+madame de Lamballe, pour l'entretenir de sa tendre amitié et lui confier
+l'état de son âme et la mesure de ses craintes.
+
+«_Le Roi vient de m'envoyer cette lettre, mon cher cœur, pour que je la
+continue; sa santé est très bien rétablie, grâce à sa forte
+constitution. Le calme avec lequel il prend les choses a quelque chose
+de providentiel, et la bonne Élisabeth est touchée de cela comme d'une
+inspiration qui vient d'en haut. Le dérangement qu'il vient d'éprouver a
+à peine été connu du public. Vous avez su sans doute l'étrange avanture
+qui s'est passée à la comédie le mois dernier, le tapage et les
+applaudissements à mon apparution avec mes enfants: on a battu ceux qui
+vouloient faire du train et contrarier l'enthousiasme du moment; mais
+les méchants ont bien vite le moyen de prendre leur revanche; on peut
+voir cependant par-là ce que seroit le bon peuple et le bon bourgeois,
+s'il étoit laissé à lui-même; mais tout cet enthousiasme n'est qu'une
+lueur, qu'un cri de la conscience que la faiblesse vient bien vite
+étouffer; on auroit pu espérer d'abord que le temps raméneroit les
+esprits, mais je ne rencontre que de bonnes intentions; mais pas un
+courage pour aller plus loin que l'intention et les projets. Je ne me
+fais donc aucune illusion, ma chère Lamballe, et j'attens tout de Dieu.
+Croyez à ma tendre amitié, et, si vous voulez me donner une preuve de la
+vôtre, mon cher cœur, soignez votre santé et ne revenez pas que vous ne
+soyez pas bien parfaitement rétablie.
+
+«Adieu, je vous embrasse_.
+
+ «MARIE-ANTOINETTE.»
+
+«Jamais, Madame, vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre
+que
+
+ «ÉLISABETH-MARIE[432].»
+
+Aux approches de la Constitution, la Reine, effrayée de l'agitation des
+esprits, rappelle auprès d'elle cette amitié qui lui manque, et dont
+elle a besoin:
+
+«_Ma chère Lamballe, vous ne sauriez vous faire une idée de l'état de
+l'esprit où je me trouve depuis votre départ. La première base de la vie
+est la tranquillité; il m'est bien pénible de la chercher en vain.
+Depuis quelques jours que la Constitution remue le peuple, on ne sait à
+qui entendre; autour de nous il se passe des choses pénibles... Nous
+avons cependant fait quelque bien. Ah! si le bon peuple le savoit!
+Revenez, mon cher cœur, j'ai besoin de votre amitié. Élisabeth entre et
+demande a ajouter un mot; adieu, adieu, je vous embrasse de toute mon
+âme_.
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[433].»
+
+«La Reine veut bien me permettre de vous dire combien je vous aime. Elle
+ne vous attend pas avec plus d'affection que moi.
+
+ «Élisabeth-Marie.»
+
+Puis, se ravisant, se reprochant comme un mouvement d'égoïsme d'avoir
+voulu faire partager ses dangers à son amie, la Reine imposait silence à
+l'appel de son cœur, et écrivait à madame de Lamballe, en septembre
+1791:
+
+«_Ne revenez pas dans l'état où sont les affaires, vous auriez trop à
+pleurer sur nous.
+
+Que vous êtes bonne et une vraie amie, je le sens bien, je vous assure,
+et je vous défends de toute mon amitié de retourner ici.
+
+Attendez l'effet de l'acceptation de la Constitution.
+
+Adieu, ma chère Lamballe, croyez que ma tendre amitié pour vous ne
+cessera qu'avec ma vie_[434].»
+
+Et lorsque madame de Lamballe repasse en France, la Reine, tremblante,
+lui renouvelle encore cette prière, à laquelle madame de Lamballe
+n'obéira pas:
+
+«_Non, je vous le repette, ma chère Lamballe, ne revenez pas en ce
+moment; mon amitié pour vous est trop alarmée, les affaires ne
+paroissent pas prendre une meilleure tournure malgré l'acceptation de la
+Constitution sur laquelle je comptois. Restez auprès du bon monsieur de
+Penthièvre qui a tant besoin de vos soins; si ce n'étoit pour lui il me
+seroit impossible de faire un pareil sacrifice, car je sens chaque jour
+augmenter mon amitié pour vous avec mes malheures; Dieu veuille que le
+temps ramenne les esprits; mais les méchants répandent tant de calomnies
+atroces, que je compte plus sur mon courage que sur les évènements.
+Adieu donc, ma chère Lamballe, sachez bien que de près comme de loin, je
+vous aime, et que je suis sûre de votre amitié._
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[435].»
+
+
+Et ce sont lettres sur lettres, d'un ton et d'un cœur pareils, où la
+Reine supplie madame de Lamballe de ne pas revenir, de ne pas venir se
+jeter dans la _gueule du tigre_. Souvent, elle lui écrit, ayant sur ses
+genoux son fils, le _chou d'amour_, comme elle l'appelle avec un mot de
+mère; et, conduisant la petite main du Dauphin, elle lui fait écrire son
+nom au bas de sa lettre, comme elle lui ferait envoyer un baiser[436].
+
+
+
+
+V
+
+Marie-Antoinette homme d'État.--Sa correspondance avec son frère Léopold
+II.--Son plan, ses espérances, ses illusions.--Sa correspondance avec le
+comte d'Artois. Son opposition aux plans de l'émigration.--Caractère de
+Madame Élisabeth. Son amitié pour le comte d'Artois. Sa correspondance.
+Sa politique.--Préoccupation de Marie-Antoinette du salut du royaume par
+le Roi.
+
+
+La Reine passait alors toutes ses journées à écrire. La nuit, la Reine
+avait entièrement perdu le sommeil, elle lisait. Elle recevait les
+rapports de M. de la Porte, de Talon, de Bertrand de Molleville. Elle
+correspondait avec l'étranger au moyen d'un chiffre d'une extrême
+difficulté, indiquant les lettres par une lettre d'une page et d'une
+ligne d'une édition de _Paul et Virginie_ possédée par tous ses
+correspondants. Qui la reconnaîtrait, cette femme, cette Reine si jeune
+hier, hier la reine de la mode et du plaisir; cette bergère de Trianon,
+occupée de badinages et d'élégances? Imaginez-la enlevée tout à coup à
+ces jeux de la pensée, à ces divertissements du goût, à la pastorale,
+aux rubans, à sa vie, presque à son sexe! Adieu le spectre léger de la
+grâce! Du gouvernement de ces riens charmants, elle monte, grandie
+soudain, au plus grand et au plus sévère des affaires humaines. Ces
+plumes, taillées pour les causeries et les caresses de l'amitié, se
+plieront du premier coup au style des chancelleries, et toucheront à
+l'État! Cette Dauphine rieuse, cette Reine qui se sauvait de son trône,
+des affaires étrangères, les restes d'un trône, le dernier espoir d'un
+droit!
+
+Le malheur a de ces coups de foudre, de ces éducations subites, de ces
+illuminations miraculeuses de l'âme et de la tête, du caractère et du
+génie. L'exemple en est là, dans cette correspondance de
+Marie-Antoinette avec Léopold II[437], les titres d'homme d'État de la
+Reine, le témoignage écrit qu'elle a laissé à la postérité de sa pensée
+politique, de son haut jugement, de sa mâle intelligence et de ses
+illusions. C'est au lendemain du retour de Varennes, c'est le 31 juillet
+1791 que la Reine, se relevant sur sa chute, discute, prévoit, combat.
+
+La Reine disait à son frère les influences du jour réunies et conjurées
+pour le salut de la monarchie; les séditieux repoussés, leurs efforts
+vains; l'Assemblée gagnant en consistance et en autorité dans le
+royaume. Elle disait la fatigue des agitations dans les agitateurs
+mêmes, la Révolution reprenant haleine, les fortunes demandant sûreté;
+la halte momentanée des événements, des passions, du désordre, les lois
+osant parler, la possibilité et la raison d'une pacification entre la
+dignité de la couronne et les intérêts de la nation; enfin les espoirs
+de reconstruction de l'autorité par le temps, par le retour des esprits,
+par l'expérience des nouvelles institutions. À ce tableau de juillet
+1791 la Reine opposait la France avant le départ pour Varennes, la
+multitude et le tumulte des partis, la loi désarmée, le Roi sans sujets,
+l'Assemblée dépouillée de force et de respect; bref, la désespérance,
+même dans le plus lointain avenir, de toute recréation de pouvoir.
+
+Appuyée sur cette opposition de situation, sur ce ralentissement des
+excès, sur ce refroidissement des âmes, elle s'arrêtait et repoussait
+les offres de son frère, éloignant ce secours armé dont ne voulait pas
+son cœur français, et qu'il n'appellera, qu'il ne subira qu'au dernier
+moment et comme au dernier soupir de la royauté. Pour mieux retenir son
+frère et ses armées, la Reine glisse d'abord légèrement sur les dangers
+qu'une agression, une tentative violente de libération et de
+restauration peut faire courir à son mari, à son fils, à elle-même,
+accusée d'être l'âme de ce complot; puis, Reine de France, qui sait ce
+que peut la France menacée, et qui en a tout ensemble comme une terreur
+et comme une fierté, elle entretient longuement l'Empereur de
+l'incertitude de la victoire sur un peuple en armes, électrisé et
+furieux d'héroïsme. Pour mieux enchaîner encore l'impatience de son
+frère, pour mieux le défendre de l'impatience de ses entours, elle fait
+appel à ses intérêts de souverain, à ses intérêts de prince autrichien.
+Elle lui représente la certitude de l'alliance de la France avec le
+premier empire qui reconnaîtra la Constitution. Cette alliance, elle la
+promet à Léopold II, s'il laisse Louis XVI consolider les lois, assurer
+la paix, et réconcilier la France avec elle-même.
+
+Que l'histoire cherche, que les partis supposent, que la calomnie
+invente: voilà toute la politique de Marie-Antoinette, la confession de
+tout ce qu'elle attend, de tout ce qu'elle prépare, de tout ce qu'elle
+empêche. Elle ne veut rien de l'étranger, rien même de son frère, que la
+soumission aux idées de concession et de temporisation de Louis XVI, une
+conduite conforme «au vœu manifesté par la nation,» une espérance sans
+impatience d'une reconstitution sans secousse. Surmontant ses
+répugnances et les débats de son orgueil, elle tient parole aux
+Girondins auprès de son frère; elle reste fidèle à leurs conseils
+d'expectative tant que l'expectative ne devient pas une lâcheté et une
+désertion. Vainement Mercy-Argenteau répandait ses doutes et ses
+inquiétudes sur la franchise des intentions du parti girondin;
+maltraitait auprès du prince de Kaunitz la foi crédule de la Reine dans
+le dévouement des Barnave, des Lameth, des Duport; répétait que les amis
+de la Reine ne seraient jamais que «des déterminés antiroyalistes et des
+scélérats dangereux;» vainement il montrait, sur le plan de la Reine, la
+fausse et dangereuse position de l'Europe, ouverte et désarmée devant la
+menace et la contagion des idées françaises, troublée de perpétuelles
+alarmes, obligée à une surveillance permanente de cette tranquillité
+grosse de catastrophes qu'il appelait «le repos de la mort[438];» ces
+avertissements, ces injures de Mercy-Argenteau ne détachaient pas la
+Reine des avis de la Gironde et de la modération.
+
+Ce n'est que lors de l'établissement de la République dans les esprits
+que Marie-Antoinette, voyant les événements emporter les promesses des
+Girondins, se retourne vers son frère, mais en le retenant encore; elle
+défend à Vienne la précipitation et la violence, en même temps qu'elle
+combat aux Tuileries le refus de la Constitution, auquel l'encourageait
+Burke[439]; elle cherche encore à dénouer pour ne pas trancher, elle
+veut vaincre avec cette arme des habiles, la diplomatie, honneur de tant
+de grands hommes, dont on a fait le crime et la condamnation de cette
+pauvre mère essayant de garder la vie et le patrimoine de son fils; de
+cette pauvre Reine qui croyait conspirer avec Dieu en défendant une
+institution relevant de sa grâce, et cependant tentait d'éloigner la
+guerre de la Révolution, espérant l'épargner à la France!
+
+«_Pouvons-nous risquer de refuser la Constitution_?--écrit la Reine dans
+sa lettre du 10 août 1791 à Mercy-Argenteau, un an jour pour jour avant
+le 10 août.--_Je ne parle pas des dangers personnels_...» Et dans un
+post-scriptum: «_Il est impossible, vu la position ici, que le Roi
+refuse son acceptation; croyez que la chose doit être vraie, puisque je
+le dis. Vous connoissez assez mon caractère pour croire qu'il me
+porteroit plutôt à une chose noble et pleine de courage[440]...» Le Roi
+ne peut donc pas risquer de refuser la Constitution: Pour cela je crois
+qu'il est nécessaire, quand on aura présenté l'acte au Roi, qu'il le
+garde d'abord quelques jours, car il n'est censé le connoître que quand
+on le lui aura présenté légalement, et qu'alors il fasse appeler les
+commissaires pour leur faire non pas des observations ni des demandes de
+changement qu'il n'obtiendra peut-être pas, et qui prouveroient qu'il
+approuve le fond de la chose, mais qu'il déclare que ses opinions ne
+sont point changées; qu'il montroit, dans sa déclaration du 20 de juin,
+l'impossibilité où il étoit de gouverner avec le nouvel ordre de choses;
+qu'il pense encore de même, mais que pour la tranquillité de son pays il
+se sacrifie, et que pourvu que son peuple et la nation trouvent le
+bonheur dans son acceptation, il n'hésite pas à la donner; et la vue de
+ce bonheur lui fera bientôt oublier toutes les peines cruelles et amères
+qu'on a fait éprouver à lui et aux siens; mais si l'on prend ce parti il
+faut y tenir, éviter surtout tout ce qui pourroit donner de la méfiance
+et marcher en quelque sorte toujours la loi a la main; je vous promets
+que c'est la meilleure manière de les en dégoûter tout de suite. Le
+malheur c'est qu'il faudroit pour cela un ministre adroit et sûr, et
+qui, en même temps, eut le courage de se laisser abîmer par la cour et
+les aristocrates pour les mieux servir après; car il est certain qu'ils
+ne reviendront jamais ce qu'ils ont été, surtout par eux-mêmes_[441].»
+
+Puis au bout de sa lettre, emportée par le pressentiment de la vanité de
+toutes ces tentatives, aux abois dans le dédale des ressources et des
+moyens de salut, épouvantée du sommeil du Roi, de ce roi _incapable de
+régner_, au jugement du comte de la Marck[442], la mère arrache à la
+Reine un cri, un douloureux appel aux puissances étrangères.
+
+«_En tout état de cause, les puissances étrangères peuvent seules nous
+sauver: l'armée est perdue, l'argent n'existe plus; aucun lien, aucun
+frein ne peut retenir la populace armée de toute part; les chefs même de
+la Révolution, quand ils veulent parler d'ordre, ne sont plus écoutés.
+Voilà l'état déplorable où nous nous trouvons; ajoutez à cela que nous
+n'avons pas un ami, que tout le monde nous trahit: les uns par haine,
+les autres par faiblesse ou ambition; enfin je suis réduite à craindre
+le jour où on aura l'air de nous donner une sorte de liberté; au moins
+dans l'état de nullité où nous sommes nous n'avons rien à nous
+reprocher. Vous voyez mon âme tout entière dans cette lettre; je peux me
+tromper, mais c'est le seul moyen que je voie encore pour aller. J'ai
+écouté, autant que je l'ai pu, des gens des deux côtés, et c'est de tous
+leurs avis que je me suis formé le mien: je ne sais pas s'il sera suivi.
+Vous connoissez la personne[443] à laquelle j'ai affaire; au moment où
+on la croit persuadée, un mot, un raisonnement la fait changer sans
+qu'elle s'en doute; c'est aussi pour cela que mille choses ne sont point
+à entreprendre. Enfin, quoiqu'il arrive, conservez-moi votre amitié et
+votre attachement, j'en ai bien besoin; et croyez que, quelque soit le
+malheur qui me poursuit, je peux céder aux circonstances, mais jamais je
+ne consentirai à rien d'indigne de moi: c'est dans le malheur qu'on sent
+davantage ce qu'on est. Mon sang coule dans les veines de mon fils, et
+j'espère qu'un jour il se montrera digne petit-fils de Marie-Thérèse.
+Adieu_[444].»
+
+Et pourtant cela même, cet appel désespéré, n'est point un appel à
+l'invasion de la patrie. Marie-Antoinette ne sollicite et ne veut qu'un
+manifeste, un manifeste pesant sur la France du poids des
+représentations de toutes les têtes couronnées, une mise en demeure de
+la paix appuyée par de grandes forces; une imposante menace, mais une
+menace seulement, étendue sur tout l'horizon de la France. Sans doute ce
+pouvait être une illusion chez la Reine de croire reconquérir la France
+en montrant et en arrêtant à ses frontières une armée d'observation
+l'arme au bras; mais l'illusion était sincère, et c'est un beau
+spectacle de voir cette femme abreuvée de fiel, chargée d'outrages,
+développer généreusement et sans passion ce plan de retenue et d'attente
+qui défend d'un bout à l'autre la France contre les armes de l'étranger
+et contre les armes de ses enfants, deux guerres, deux malheurs que le
+Roi, disait Marie-Antoinette dans le Mémoire qui suit, _devait épargner
+au risque de sa couronne et de sa vie_.
+
+Mais, avant le Mémoire de la Reine envoyé par elle à son frère, donnons
+une lettre qui le précéda:
+
+ «Ce 31 d'août 1791.
+
+«_Voici mon cher frère un nouveau mémoire, j'ai cherché a vous prouver
+dans le dernier qu'il dépend de vous de mettre un terme aux révoltes qui
+subversent la France. On m'a fort approuvé de vous l'avoir envoyé et
+l'on me charge de vous envoyer celui-ci. Les objets qui y sont discutés
+étant de la plus haute importance et les déterminations qui pourront
+être prises étant de nature si elles sont fausses à jetter un désordre
+affreux non-seulement en France mais dans toute l'Europe, le mémoire
+contient des réflections générales qui feront juger sainement de l'état
+des choses. On recommande particulièrement à votre attention le passage
+suivant.
+
+«Si l'Empereur soutenoit les émigrants on cesseroit de croire a la bonne
+foi du roi qu'on ne supposera jamais disposé à faire la guerre à son
+beau-frère; si l'Empereur soutenoit les émigrants, cet équilibre de
+force engageroit à une guerre horrible et atroce ou la dévastation et le
+carnage seroit sans bornes, ou l'on chercheroit, l'on parviendroit
+peut-être à débaucher de part et d'autre les soldats, ou l'on pourroit
+essayer à rallier tous les peuples à une cause commune contre les nobles
+et les rois; si l'Empereur soutenoit les émigrés, si seulement il
+pouvoit l'espérer, ils se livreroient aux plus folles et aux plus
+coupables espérances, car ils sont moins attachés au roi qu'à leur cause
+propre.
+
+«Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et je vous aime du plus profond
+de mon cœur et jamais je ne peu changer_.
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[445].»
+
+Ajoutons à cette lettre la lettre accompagnant le Mémoire:
+
+ «Ce 8 septembre.
+
+«_Qu'il y a longtemps, mon cher frère, que je n'ai pu vous écrire, et
+cependant mon cœur en avoit bien besoin; je sais toutes les marques
+d'amitié et d'intérêt que vous ne cessé de nous donner, mais je vous
+conjure par cette même amitié de ne pas vous laisser compromettre en
+rien pour nous; il est certain que nous n'avons de ressource et de
+confiance qu'en vous. Voici un Mémoire qui pourra vous montrer notre
+position au vrai, et ce que nous pouvons et devons espérer de vous. Je
+connois très bien l'âme des deux frères du Roi, il n'y a pas meilleurs
+parents qu'eux (je dirois presque de frère si je n'avois pas le bonheur
+d'être votre sœur). Ils désirent tous deux le bonheur, la gloire du roi
+uniquement, mais ce qui les entourent est bien différent, ils ont tous
+fait des calcules particuliers pour leur fortune et leur ambition. Il
+est donc bien intéressant que vous puissiez les contenir et surtout
+comme M. de Mercy doit déjà vous l'avoir mandé de ma part d'exiger des
+princes et des François en général de se tenir en arrière dans tout ce
+qui pourra arriver soit en négociations, soit que vous et les autres
+puissances, faisiez avancer des troupes. Cette mesure devient d'autant
+plus nécessaire, que le roi allant accepter la Constitution, ne pouvant
+faire autrement, les François en dehors se montrant contre cette
+acceptation, seroit regardé comme coupable par cette race de tigre qui
+inonde ce royaume, et bientôt il nous soupçonneroit d'accord avec eux;
+hors il est de notre plus grand intérêt, faisant avec eux tant que
+d'accepter, d'inspirer la plus grande confiance, c'est le seul moyen
+pour que le peuple revenant de son ivresse, soit par les malheurs qu'il
+éprouvera dans l'intérieur, soit par la crainte du dehors, reviennent à
+nous en détestant tous les auteurs de nos maux.
+
+«Je vous remercie, mon cher frère, de la lettre que vous m'avez écrite,
+elle étoit parfaitement dans le sens que je pouvois désirer, et elle a
+fait un bon effet, car ceux même à qui je me suis cru obligée de la
+faire voir, on paru ou on crû devoir paroître content, mais qu'il m'en a
+coûté pour vous écrire une lettre de ce genre. Aujourd'hui qu'au moins
+ma porte est fermée, et que je suis maîtresse dans ma chambre, je puis
+vous assurer, mon cher frère de la tendre et inviolable amitié, avec
+laquelle je vous embrasse et qui ne cessera qu'avec ma vie[436].»_
+
+Le Mémoire de la Reine, daté du 3 septembre 1791, commence:
+
+«_Il dépend de l'Empereur de mettre un terme aux troubles de la
+Révolution françoise.
+
+«La force armée a tout détruit, il n'y a que la force armée qui puisse
+tout réparer.
+
+«Le Roi a tout fait pour éviter la guerre civile, et il est encore bien
+persuadé que la guerre civile ne peut rien réparer et doit achever de
+tout détruire._»
+
+Or, continue le Mémoire, les princes entrant en France, c'est la guerre
+civile.
+
+Les princes entrant en France, entrent «avec la soif d'une autre
+vengeance que celle des lois;» il faut qu'ils reviennent «avec la paix
+et la confiance dans la seule autorité qui puisse dissiper tous les
+partis».
+
+Les princes entrant en France, c'est une régence. Le Roi s'oppose à
+cette régence: d'abord, comme pouvant diviser les provinces, les villes,
+l'armée, par la nomination à des emplois émanée de deux pouvoirs: l'un,
+l'Assemblée autorisée par le Roi, l'autre, le régent; ensuite, comme
+pouvant «perdre la puissance du Roi par la même entreprise qui doit la
+lui rendre.»
+
+Les princes entrant en France, c'est la convocation des Parlements à
+laquelle le Roi se refuse: 1° comme pouvant compromettre dans une guerre
+d'arrêts une autorité légale appelée dans l'avenir à rétablir l'ordre
+dans la paix; 2° comme établissant une opposition entre les princes et
+le nom du Roi; 3° comme pouvant autoriser le peuple à croire au
+rétablissement entier de l'ancien régime.
+
+Les princes entrant, c'est accoutumer la nation à voir s'élever dans
+l'État une autre puissance que celle du Roi; c'est jeter en dehors de la
+puissance légitime les bases d'un gouvernement au hasard, «dans un
+moment où l'homme le plus habile ne peut pas savoir quelle est la forme
+qui peut lui convenir.»
+
+Puis, combattant les impatiences du parti des princes:
+«_Comment,_--disait la Reine avec un grand sens et une justesse d'esprit
+remarquable,--_comment peut-on connoître ce qui peut convenir à l'état
+d'une nation dont la plus faible partie commande dans le délire et que
+la peur a subjuguée tout entière!
+
+«On n'a pas conservé le sentiment des choses accoutumées et journalières
+qui sembloient former, non pas seulement la constitution de l'État, mais
+celle de chaque classe, de chaque profession, de chaque famille.
+
+«On a tout arraché, tout détruit, sans exciter dans le grand nombre la
+surprise et l'indignation.
+
+«Il n'y a point d'opinion publique et réelle dans une nation qui n'a pas
+de sentiment.
+
+«Que sont devenues toutes les habitudes?... Quel est le droit habituel
+qui n'ait pas été proscrit ou l'obligation habituelle qui n'ait été
+rompue?
+
+«On s'est servi des insurrections et des émeutes populaires pour
+détruire toutes les formes établies. On ne pouvoit pas s'en servir pour
+donner des habitudes nouvelles à la nation entière, et ce n'est pas en
+deux ans de temps employés à tout détruire qu'on peut créer, entretenir
+et consolider des habitudes.
+
+«Il faut la laisser respirer un moment de tant de troubles et
+d'agitations; il faut lui laisser reprendre ses habitudes et ses mœurs
+avant de juger ce que les circonstances peuvent exiger ou souffrir._»
+
+La Reine reprenait:
+
+Les princes entrant en France, c'est la guerre civile; les étrangers
+entrant, c'est la guerre civile et la guerre étrangère.
+
+Le Roi ne veut pas la guerre civile; le Roi ne veut pas la guerre
+étrangère.
+
+Il est, en dehors de la guerre, un moyen, un seul, de sauver le Roi et
+le trône: une déclaration collective des puissances unies. Les
+puissances unies déclareront qu'il n'est pas indifférent à l'Europe, vu
+la position et l'importance de la France dans le continent, que la
+France soit une monarchie ou une république; qu'il importe au contraire
+aux monarchies de l'Europe que la couronne de France soit héréditaire de
+mâle en mâle, que la personne du Roi soit inviolable, que le Roi ne
+puisse être suspendu ou déchu de sa puissance; qu'elles ne peuvent
+souffrir que les anciens traités conclus avec la France, devenus partie
+intégrante du droit européen, «soient le jouet de l'influence réelle ou
+présumée d'une force armée ou d'une émeute populaire;» qu'en cas de
+révocation de quelque traité par le roi de France, révocation
+involontaire et forcée, elles sont en droit de déclarer la guerre à la
+France; que, par une convention tacite, il a existé de tout temps un
+rapport de force armée entre les puissances de l'Europe; qu'une armée de
+quatre millions d'hommes levée tout à coup par la France, indépendamment
+des troupes de ligne, une élévation aussi prodigieuse de la force armée
+qui tient le Roi prisonnier, sont une violation de cette convention
+tacite, en même temps qu'un danger de guerre permanent pour les
+puissances étrangères.
+
+Tels étaient les raisons et les prétextes de cette intervention de
+l'Europe où la Reine voyait le salut. Elle espérait de cette déclaration
+l'intimidation des uns, l'encouragement des autres, un soulèvement
+spontané de la majorité craintive des mécontents contre la tyrannie
+locale des départements, des municipalités, des clubs; un soulèvement
+qui serait si brusque, si général, si unanime, qu'il n'y aurait point de
+défense, point de sang. Elle espérait une révolution pacifique éclatant
+à la fois «dans toutes les bonnes villes de France,» et elle terminait
+son Mémoire par cette assurance,--hélas! ce n'était qu'un vœu--: «_La
+révolution se fera pas l'approche de la guerre et non par la guerre
+elle-même_[447].»
+
+La Reine poursuivait encore, le 4 octobre 1791, auprès de son frère
+convaincu et rallié à ce projet[448], la réalisation de son plan et de
+ses espérances:
+
+«_Je n'ai de consolation qu'à vous écrire, mon cher frère, je suis
+entourée de tant d'atrocités que j'ai besoin de toute votre amitié pour
+reposer mon esprit; j'ai pu par un bonheur inouï voir la personne de
+confiance du comte de M...[449], mais je n'y suis parvenû qu'une fois
+sûrement; elle m'a exposé des pensées du comte qui se rencontre avec
+beaucoup de ce que je vous ai déjà dit ces jours derniers; depuis
+l'acceptation de la Constitution le peuple semble nous avoir rendu sa
+confiance, mais cet événement n'a pas étouffer les mauvais desseins dans
+le cœur des méchants; il seroit impossible qu'on ne revienne pas à nous
+si l'on connoissait notre véritable manière de penser, mais malgré cette
+sécurité du moment, je suis loins de me livrer à une confiance aveugle;
+je pense qu'au fond le bon bourgeois et le bon peuple ont toujours été
+bien pour nous, mais il n'y a entre eux nul accord, et il n'en faut pas
+attendre; le peuple, la multitude sent par instinct et par intérêt le
+besoin de s'attacher à un chef unique, mais ils n'ont pas la force de se
+débarrasser de tous les tirans de populace qui les opprime, n'ayant
+point d'unité, et ayant à lutter contre des scélérats bien d'accord qui
+se donnent d'heure en heure le mot d'ordre dans les clubs; et puis on
+les travaille sans cesse, on leur glisse avec perfidie des soupçons
+contre la bonne foi du Roi, et l'on viendra ainsi à bout de soulever de
+nouveaux orages; si cela arrive comme je le crains, car, encore une
+fois, je ne me laisse pas prendre à cette ivresse du moment, les
+malheures seront encore plus grands, car il sera alors plus difficile de
+reconquérir la confiance perdue et le peuple qui se croiroit trompé
+tourneroit contre nous._
+
+«_C'est un motif de plus de redoubler de soins pour profiter du moment
+s'il est possible: il le faut puisque l'autorité royale échappe et que
+la confiance publique est le frein a opposé aux envahissements du corps
+législatif. Mais comment profiter de la confiance du moment? là est la
+difficulté; je pense qu'un premier point essentiel est de régler la
+conduite des émigrants. Je puis répondre des frères du Roi, mais non de
+M. de Condé. Les émigrants rentrant en armes en France tout est perdu,
+et il seroit impossible de persuader que nous ne sommes pas de
+connivence avec eux. L'existence d'une armée d'émigrants, sur la
+frontière, suffit même pour entretenire le feu et fournir aliment aux
+accusations contre nous; il me semble qu'un congrès faciliteroit le
+moyen de les contenir. J'en ai fait dire ma pensée à M. de M---- pour
+qu'il vous en parlât, mon cher frère; cette idée d'un congrès me sourit
+beaucoup, et seconderoit les efforts que nous faisons pour maintenir la
+confiance: cela d'abord, je le répète, contiendroit les émigrants, et,
+d'un autre côté, feroit icy une impression dont j'attends du bien; je
+remets cela à vos lumières supérieures; on est de cet avis auprès de
+moi, et je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce point, ayant tout fait
+expliquer à M. de M----._
+
+«_Adieu, mon cher frère; nous vous aimons, et ma fille m'a chargé
+particulièrement d'embrasser son bon oncle._
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[450].»
+
+
+Tels sont les plans, tels sont les vœux de la Reine dans leur révélation
+la plus intime, dans leur confession la plus entière. C'est là toute la
+pensée, tout le cœur de cette Reine qui a porté si longtemps dans
+l'histoire la peine de l'émigration! Mais quel historien osera désormais
+l'accuser contre tous les faits, contre toutes les preuves? Qui
+l'accusera encore après ces deux lettres, documents inconnus et
+précieux, où se voit l'abîme qui a toujours séparé la politique de la
+Reine de la politique de Coblentz?
+
+ «Ce 14 mai 1791.
+
+«_Ma chère sœur, j'ai déchiffrée la lettre du comte d'Art.; elle
+m'afflige beaucoup; je vais vous la transcrire ici, et vous verrez
+combien le meilleur cœur veut s'égarer. Les mouvements des émigrants sur
+la frontière sont une calamité, je suis désespérée qu'il prenne à
+contrepied nos avis et nos prières. Le Roi va lui écrire; vous feriez
+sagement, vous pour qu'il a tant d'amitié, de lui écrire aussi pour nous
+aider à prévenir de nouveaux malheurs, et l'éloigner de M. de Condé.
+Voici sa lettre_:
+
+Et Marie-Antoinette transcrit de sa main la lettre suivante du comte
+d'Artois:
+
+«J'ai reçu votre lettre du 20 mars, ma chère sœur; le peu d'habitude que
+j'ai de cette manière d'écrire, m'obligeant à estre fort laconique, je
+vous laisse deviner combien je suis sensible aux marques de votre
+amitié, mais en même temps combien je suis affligé de voir que vous
+différiez de jour en jour à me procurer votre confiance, surtout quand
+les circonstances sont si pressantes. Je mérite peut-être moins de
+réticence de votre part, mais ce dont je suis certain, c'est que votre
+intérêt exigeroit que je fusse mieux instruit.
+
+«Tout porte à me prouver que vous avez un plan. Je crois même connoître
+à fond les détails de ce qu'on vous propose, et les personnes qu'on
+employe. Eh! ma sœur, le Roi se défie-t-il de moi? Je n'ajoute qu'un mot
+sur cet article, il peut estre permis de se servir de ses propres
+ennemis pour sortir de captivité, mais on doit se refuser à tout marché,
+à toute convention avec les scélérats, et surtout on doit calculer si
+les vrais serviteurs, les vrais amis surtout, pourront consentir aux
+conditions qu'on auroit acceptées. Au nom de tout ce qui vous est cher,
+souvenez-vous de ce peut de mots, et croyez que je suis bien instruit.
+Vous paroissez vous plaindre de mon silence et de l'ignorance où vous
+estes de mes projets, mes reproches seroient mieux fondés que les
+vôtres, mais je sais ce que je dois à mon roi, et je me regarderais
+comme coupable si, sans l'en instruire, j'avois changé mes vues et mes
+projets. Au surplus je ne crains pas de répéter ce que je regarde comme
+ma profession de foi; je vivrai et mourrai s'il le faut, pour défendre
+les droits de l'autel et du trône, et pour rendre au roi sa liberté et
+sa juste autorité. La déclaration du 23 juin ou la teneur des cahiers
+sont des bases dont je ne m'écarterai jamais. J'employerai tous les
+moyens qui sont en mon pouvoir pour décider enfin nos alliés à nous
+secourir avec des forces assez imposantes pour attérer nos ennemis, et
+pour prévenir tous les projets criminels. Je combinerai les ressources
+de l'intérieur avec les appuis du dehors, et mes efforts et mes soins se
+porteront également d'un bout du roiaume à l'autre, et je préparerai
+toutes les provinces suivant leurs moyens à seconder une explosion
+générale. J'arresterai, je contiendrai tout éclat factice, mais je
+seconderai avec autant d'ardeur que de dévouement les entreprises qui me
+paroîtront assez solides pour en imposer à nos ennemis et pour me donner
+la juste espérance d'un vrai succès. Enfin, je servirai également mon
+roi, et ma patrie, en agissant avec prudence, suite et fermeté.»
+
+Ici, Marie-Antoinette reprend:
+
+«_Voici la partie de la lettre que vous ne connoissez pas, ma chère
+sœur; je vous embrasse. Quand revenez-vous?_
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[451].»
+
+
+Et, cette lettre envoyée à Madame Élisabeth, la Reine écrit aussitôt au
+comte d'Artois:
+
+ «Ce 14 mai 1791.
+
+«_J'ai vu avec beaucoup de peine, mon cher frère, ce que vous me dites
+de mon prétendu manque de confiance; j'aime à penser que vous changerez
+d'opinion après la lettre que le Roi vous a écrite, et qu'il vous fera
+tenire avec celle-ci. Non, mon cher frère, nous sommes loins d'avoir
+cessés de vous regarder comme le meilleur des parents. Vous dittes que
+notre intérêt exigeroit que vous fussiez plus instruit; mais à quoi bon
+nos confidences; si vous vous refusez à complaire aux désirs que nous
+vous avons si vivement exprimés, et qui sont si confidentiels? Je vous
+repette qu'il est tout à fait dans l'intérêt du salut de votre frère que
+vous vous sépariez de M. Condé. Les armements des émigrans sont ce qui
+irrite le plus autoure de nous, et tant qu'il en sera ainsi, les
+affaires ne pourront pas prendre meilleure tournure; les plus honnêtes
+gens ont horreur de la guerre civile, et les méchants qui ont un si
+grand intérêt à tout envenimer, poussent des cris affreux qui menacent
+d'une catastrophe. Je vous en conjure mon cher frère, réfléchissez à ce
+que je vous écris, à ce que vous a écrit le Roi. Ce que vous ferez de
+contraire nous causera un véritable désespoir. Mes enfants se portent
+assez bien, et la bonne Élisabeth, qui est pour nous comme un ange, doit
+vous écrire par la même occasion.
+
+«Adieu, je vous aime de tout mon cœur._
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[452].»
+
+La lourde responsabilité, l'énorme tâche, l'écrasant labeur pour une
+femme: porter, dans la tempête, la fortune du Roi, et disputer au destin
+ces lambeaux d'une monarchie, l'héritage d'un fils! Vaincue, rester
+debout; désespérée, vouloir encore se refuser aux larmes, et se forcer à
+la pensée; calculer, combiner, proposer, résoudre, émouvoir, persuader,
+combattre sans repos, combattre devant soi et autour de soi, combattre
+la versatilité du Roi toujours prête à s'échapper, combattre la voix de
+l'émigration[453] dans la voix de la sœur du Roi qui se penche à son
+oreille, reconquérir chaque jour Louis XVI sur lui-même et sur Madame
+Élisabeth!
+
+Madame Élisabeth était un homme aussi, mais non un homme d'État comme la
+Reine. Il y avait du guerrier dans cette jeune femme qui devait mourir
+en héros. Dans cette douce fille de Dieu, égarée sur les marches d'un
+trône, dans cette vierge de charité, toute aux autres, toute au bonheur
+de ses amis, dont la pitié semble une tendresse, dont la vie est une
+bonne œuvre, il semble qu'il coure ce jeune sang du duc de Bourgogne, ce
+sang auquel il a fallu un Fénelon pour le vaincre. Madame Élisabeth est
+l'homme des Tuileries, qui conseille les partis violents, les risques
+extrêmes. Sous l'outrage des événements, la révolte de sa conscience a
+entraîné son cœur à ces sévérités sans merci dont le Jéhovah de
+l'Écriture frappe les peuples rebelles. Trêve, accommodement, diplomatie
+avec le nouveau pouvoir, Madame Élisabeth les repousse dès le
+commencement de la Révolution, prête au martyre, mais prête au combat,
+priant le Dieu des armées, et se demandant s'il n'est pas imposé aux
+Rois de mourir pour la royauté. Il y a longtemps que, bravant l'horreur
+des mots, Madame Élisabeth déclarait nettement:
+
+«Je regarde la guerre civile comme nécessaire. Premièrement je crois
+qu'elle existe, parce que toutes les fois qu'un royaume est divisé en
+deux partis, toutes les fois que le parti le plus faible n'obtient la
+vie sauve qu'en se laissant dépouiller, il est impossible de ne pas
+appeler cela une guerre civile. De plus l'anarchie ne pourra jamais
+finir sans cela: plus on retardera, plus il y aura de sang répandu.
+Voilà mon principe; si j'étois roi, il seroit mon guide[454].»
+
+Oui, la guerre, le jeu des épées, le jugement de Dieu, l'ensevelissement
+d'une monarchie dans son drapeau, ou sa victoire au soleil, une victoire
+qui la ramène en triomphe à tous ses droits d'hier, Madame Élisabeth ne
+sait pas d'autre issue ni d'autre salut; et il faut lire dans son style
+garçonnier et dans ses _grogneries_ de bonne humeur le mépris qu'elle
+fait des espérances de la cour trompées par la mort de Mirabeau:
+
+ «3 avril 1791.
+
+«Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la
+Révolution y était approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien!...
+Depuis trois mois il s'étoit montré pour le bon parti; on espéroit en
+ses talens. Pour moi, quoique très-aristocrate, je ne puis regarder sa
+mort que comme un trait de la Providence sur ce royaume. Je ne crois pas
+que ce soit par des gens sans principes et sans mœurs que Dieu veuille
+nous sauver. Je garde pour moi cette opinion parce qu'elle n'est pas
+politique[455].»
+
+Madame Élisabeth n'a pas varié. Confirmée, fortifiée par la marche des
+événements dans la logique de ses instincts, elle n'attend plus rien
+aujourd'hui pour la France et le Roi que de la France étrangère, de
+l'épée des princes, du comte d'Artois. En cela, ses amitiés et ses
+sympathies conspirent avec ses idées. Le comte d'Artois a pour Madame
+Élisabeth ces grâces d'un cœur étourdi et d'une jeunesse un peu vive
+dont les femmes les plus pieuses ne laissent pas que d'être touchées.
+Ignorante des intrigues, moins éclairée que la Reine sur le secret et le
+fond des hommes et des choses, il lui sourit de voir le restaurateur de
+la liberté et du trône de Louis XVI en ce frère dont le nom revient si
+souvent sous sa plume, en ce frère qu'elle aurait suivi s'il n'avait pas
+fallu, pour le suivre, abandonner le Roi. Effrayée dans ses croyances
+monarchiques par _les gens d'affaires_ de la Reine, par ce _vieux
+renard_ de Mercy, tous ses efforts et toute son habileté se tournent
+sans bruit et dans l'ombre à amener un rapprochement entre la Reine et
+Coblentz:
+
+«Pour parler plus clairement, rappelle-toi la position où s'est trouvé
+ce malheureux père[456]: l'accident qui le mit dans le cas de ne pouvoir
+plus régir son bien, le jeta dans les bras de son fils[457]. Le fils a
+eu, comme tu sais, des procédés parfaits pour ce pauvre homme, malgré
+tout ce que l'on a fait pour le brouiller avec sa belle-mère[458]. Il a
+toujours résisté; mais il ne l'aime pas (elle). Je ne le crois pas
+aigri, parce qu'il en est incapable; mais je crains que ceux qui sont
+liés avec lui ne lui donnent de mauvais conseils. Le père est presque
+guéri; ses affaires sont remontées, mais comme sa tête est revenue, dans
+peu il voudra reprendre la gestion de son bien; et c'est là le moment
+que je crains. Le fils qui voit des avantages à les laisser dans les
+mains où elles sont, y tiendra: la belle-mère ne le souffrira pas; et
+c'est ce qu'il faudroit éviter, en faisant sentir au jeune homme que,
+même pour son intérêt personnel, il doit ne pas prononcer son opinion
+sur cela, pour éviter de se trouver dans une position très fâcheuse. Je
+voudrois donc que tu causasses de cela à la personne dont je t'ai parlé;
+que tu la fisses entrer dans mon sens, sans lui dire que je t'en ai
+parlé, afin qu'elle pût croire cette idée la sienne et la communiquer
+plus facilement. Il doit mieux sentir qu'un autre les droits qu'un père
+a sur ses enfants, puisque pendant longtemps il l'a expérimenté. Je
+voudrois aussi qu'il persuadât au jeune homme de mettre un peu plus de
+grâce vis-à-vis de sa belle-mère, seulement de ce charme qu'un homme
+sait employer quand il veut et avec lequel il lui persuadera qu'il a le
+désir de la voir ce qu'elle a toujours été. Par ce moyen, il s'évitera
+beaucoup de chagrin et jouira paisiblement de l'amitié et de la
+confiance de son père. Mais tu sais bien que ce n'est qu'en causant
+paisiblement avec cette personne, sans fermer les yeux et allonger ton
+visage que tu lui feras sentir ce que je dis. Pour cela, il faut que tu
+sois convaincue toi-même. Relis donc ma lettre, tâche de la bien
+comprendre, et pars de là pour faire ma commission. On te dira du mal de
+la belle-mère: je le crois exagéré[459].»
+
+Sans doute, il y a longtemps que la Reine a triomphé dans le cœur de
+Madame Élisabeth de l'influence de madame de Marsan; il y a longtemps
+que Madame Élisabeth s'est rendue à la bonté de sa belle-sœur, à tant de
+vertus devenues sérieuses dans le malheur. La communion des périls a
+jeté les deux femmes dans les bras l'une de l'autre; elles s'aiment, et
+la vie de chacune est à l'autre. Mais ici il s'agit de plus que de
+l'affection et du dévouement; il s'agit pour Madame Élisabeth d'un dogme
+et d'une foi de son esprit: la restauration de la maison de Bourbon par
+un Bourbon, cette contre-révolution par un prince français, qui était
+précisément, dans la pensée plus libre et plus étendue de la Reine, la
+ruine des princes eux-mêmes, et la ruine du Roi.
+
+Le Roi! la Reine ne voit que lui pour le salut. Elle le met en avant
+toujours, et seul, non tant pour les intérêts personnels du Roi que pour
+la garde et la dignité de la royauté. La crainte d'un amoindrissement du
+Roi est la crainte permanente de Marie-Antoinette, et, parmi tant
+d'inquiétudes, celle de ses inquiétudes qui ne cesse de veiller. Elle
+n'est préoccupée que de sauver le Roi de la reconnaissance d'une
+délivrance, que de sauver d'une servitude l'avenir de la monarchie. La
+déclaration d'une régence en faveur de Monsieur, d'une lieutenance
+générale en faveur du comte d'Artois, la victoire de l'émigration enfin,
+telles sont les alarmes de cette Reine, dont le désir éclate à chaque
+phrase que le Roi _fasse quelque chose de grand_.
+
+
+
+
+VI
+
+Le 20 juin.--La Reine enchaînée par la faiblesse du Roi.--La seconde
+fédération.--Démarches de M. de la Fayette, démarches du général
+Dumouriez auprès de la Reine.--Outrages et insultes aux Tuileries--La
+nuit du 9 au 10 août.--La Reine au 10 août.--La Reine au
+_Logotachygraphe_ aux Feuillants.--Départ pour le Temple.
+
+
+Quelques jours avant que le Roi n'opposât son _veto_ à la déportation
+des prêtres et à la formation d'un camp de 20 000 hommes; quelques jours
+avant le 20 juin, la députation de la colonie de Saint-Domingue, ravagée
+par les nègres, disait à la Reine par la bouche de son président:
+«Madame, dans un grand malheur nous avons besoin d'un grand exemple;
+nous venons chercher celui du courage près de Votre Majesté.»
+
+Le 20 juin était venu. La moitié de la journée s'était passée au château
+comme les autres journées: à attendre. Il était quatre heures et demie
+quand une clameur annonce le peuple: c'est Octobre qui revient! Le Roi
+fait ouvrir la porte royale. Cours, escalier, en un instant, tout est
+inondé d'une foule qui se précipite et monte. Le Roi, la Reine, la
+famille royale, sont dans la chambre du Roi, serrés, résignés, écoutant
+les coups de hache dans la porte d'entrée des appartements. Les deux
+enfants pleurent[460]. La Reine est à essuyer leurs larmes. Le chef de
+la deuxième légion de la garde nationale, Aclocque, saisissant le Roi à
+bras le corps, le conjure de se montrer au peuple[461]. Louis XVI sort.
+Madame Élisabeth, qui le veillait de l'œil, le suit. La Reine, ses
+enfants un peu consolés et pleurant moins haut, se retourne. Le Roi
+n'est plus là. Refoulant aussitôt son cœur de mère, Marie-Antoinette
+veut suivre son mari. «_N'importe!_ dit-elle d'une voix frémissante, _ma
+place est auprès du Roi!_» et, se dégageant des prières qui l'entourent,
+elle s'avance vers la mort d'un pas de Reine. Un gentilhomme l'arrête
+par le bras, un autre lui barre le passage. Quelques gardes nationaux
+accourent. Ils assurent la Reine de la sûreté du Roi. Cependant le
+palais mugit: des cris de mort arrivent, comme par bouffées, à l'oreille
+de la Reine. De la salle des gardes, le fracas sourd, le cliquetis, la
+victoire, marchent et s'avancent. Les gardes nationaux n'ont que le
+temps d'entraîner la Reine dans la salle du Conseil. Vite, ils poussent
+devant elle la grande table[462]. Ainsi, entre la Reine et le fer qui la
+cherche, il n'y a plus que ce morceau de bois où se sont agités les
+destins de la monarchie! Une poignée de gardes nationaux défend la
+table. Tout autour de la salle, la foule roule. Ce sont des armoires
+qu'on enfonce, des meubles qu'on brise, des rires: «Ah! le lit de M.
+Véto! Il a un plus beau lit que nous, M. Véto[463]!» Bientôt les rires
+sont des éclats. Les portes de la salle du Conseil, brisées, vomissent
+le peuple... La Reine est debout, Madame est à sa droite, se pressant
+contre elle. Le Dauphin, ouvrant de grands yeux comme les enfants, est à
+sa gauche[464]. Madame de Lamballe, madame de Tarente, mesdames de la
+Roche-Aymon, de Tourzel et de Mackau[465] sont çà et là, autour de la
+Reine, sans place, sans rang, comme le dévouement. Les hommes, les
+femmes, les piques et les couteaux, les cris et les injures, tout se rue
+contre la Reine. De ces cannibales, l'un lui montre une poignée de
+verges avec l'écriteau: _Pour Marie-Antoinette_; l'autre lui présente
+une guillotine; l'autre, une potence et une poupée de femme; l'autre,
+sous les yeux de la Reine, qui ne baissent point leur regard, avance un
+morceau de viande en forme de cœur qui saigne sur une planche. «Vive
+Santerre!» crie soudain la foule. «Tenez! les voilà!» dit d'une voix
+rauque le gros homme, poussant son troupeau devant lui, et montrant la
+Reine et le Dauphin. Une femme, l'ordure à la bouche, tend, avec un
+geste de mort, deux bonnets rouges à la Reine. Le général Wittingthoff
+en pose un sur la tête de la mère, un sur la tête du fils, et tombe
+évanoui[466]. La foule grossissante presse les gardes nationaux contre
+la table. Les hommes poussent les femmes auprès de la Reine pour lui
+cracher des injures au visage: «_M'avez-vous jamais vue? Vous ai-je fait
+quelque mal?_ leur dit la Reine. _On vous a trompées.. je suis
+Française... j'étais heureuse quand vous m'aimiez_[467]! Et voilà qu'à
+cette voix si douce et si triste, le tumulte s'est tu pour écouter. Tout
+à coup touchées, ces femmes s'apprivoisent et rentrent dans leur sexe.
+La fureur tombe, la bouche se ferme sur l'outrage commencé. L'émotion,
+la pitié rouvrent les cœurs. L'humanité reconquiert cette populace:
+elles pleurent, ces femmes! «Elles sont saoules!» dit Santerre en
+haussant les épaules[468], et lui-même approche, s'accoude familièrement
+à la table... Mais quand il fut face à face avec cette majesté de la
+douleur, lui aussi il redevint un homme. Il vit que le Dauphin suait
+sous son bonnet rouge, et d'un ton brusque: «Otez le bonnet à cet
+enfant: voyez comme il a chaud[469]!» Pauvre enfant! qui demain, à une
+prise d'armes au château, dira à sa mère: «_Maman, est-ce qu'hier n'est
+pas fini?_[470]»
+
+Le lendemain du 20 juin, le Roi eut une conversation avec Pétion; et
+comme il se plaignait de l'insuffisance des mesures prises, et demandait
+que la conduite de la municipalité fût connue par toute la France: «Elle
+le sera, répondit Pétion, et sans les mesures prudentes que la
+municipalité a prises, il aurait pu arriver des évènements beaucoup plus
+fâcheux, _non pas pour votre personne_, parce que vous devez bien savoir
+qu'elle sera toujours respectée, mais...» Pétion s'arrêta: la Reine
+était là; il n'avait osé dire: la Reine[471].
+
+
+Quelques temps après le 20 juin, la Reine laissait échapper: _Ils
+m'assassineront! Que deviendront nos pauvres enfants?_ et elle fondait
+en pleurs. Madame Campan, voulant lui donner une potion antispasmodique,
+la Reine la refusait en lui disant que les maladies de nerfs étaient la
+maladie des femmes heureuses[472].
+
+La Reine disait vrai: elle n'avait plus de ces maladies. Le malheur l'en
+avait guérie. Les maux de sa vie, de cette vie de larmes, de luttes,
+d'inquiétudes, semblaient l'avoir dérobée aux maux de son corps. Sa
+santé s'affermissait dans ces épreuves, dans cette fièvre et cette
+activité douloureuse de sa tête et de son cœur; et elle s'étonnait de
+cette force que Dieu donne aux faibles pour souffrir.
+
+Elle avait repris sa vie; mais ses jours n'étaient plus qu'alarmes, ses
+nuits n'étaient plus qu'alertes. Tout bruit menaçait; toute heure
+craignait les faubourgs. Un homme d'ailleurs dans le château et un
+couteau suffisaient... Il fallait changer les serrures de la Reine, puis
+faire quitter à la Reine son appartement du rez-de-chaussée; et la
+Reine, en prêtant l'oreille, eût pu entendre rôder l'assassinat dans les
+corridors. Tout le mois de juillet, les femmes de la Reine, malgré ses
+ordres, n'osaient dormir, n'osaient se coucher[473].
+
+Par moments, il y avait encore chez la Reine des révoltes, des
+espérances, des projets; mais ces mouvements, ces élans, ces lueurs,
+étaient sans suite et sans durée. Le Roi était à côté de la Reine; il
+lui ôtait toute illusion, et jusqu'au courage de penser à l'avenir.
+Comment espérer, pourquoi tenter seulement de décider à un coup hardi, à
+une grande entreprise, à l'audace de la défense, ce Roi dont la patience
+était le seul héroïsme? Et la Reine retombait bientôt des agitations et
+des rêves de sa volonté dans une résignation désolée. Enchaînée par la
+faiblesse, mais jalouse de l'autorité et de la dignité de la personne
+royale, elle repoussait l'idée de montrer ce que peuvent «une femme et
+un enfant à cheval.» Elle refusait de rien tenter, de rien oser par
+elle-même, de peur de cacher le Roi, de le voiler, de le diminuer; et,
+se formant aux vertus de Louis XVI, elle attendait, répétant «que les
+devoirs d'une Reine qui n'est pas régente sont de rester dans l'inaction
+et de _se préparer à mourir_[474].»
+
+Arrivait la seconde fédération. La Reine partait pour le Champs-de-Mars,
+ne croyant pas revoir les Tuileries[475]. On tremblait au château; mais
+la Reine revenait le soir, et son retour inespéré était salué par ces
+mots: «Dieu soit loué! la journée du 14 est passée[476].»
+
+Une démarche tentée auprès de la Reine, pour son salut, par un de ses
+ennemis, allait être plus fatale à la Reine que tout ce que cet ennemi
+avait tenté contre elle. La Fayette, tremblant pour la fortune de ses
+idées, voyant sa charte constitutionnelle compromise, voyant les périls
+de ce gouvernement impossible qui met le Roi au-dessous des lois et le
+fait responsable des actes de ministres imposés, inquiet et affligé de
+tout ce qui a lieu et de tout ce qui se prépare, blessé dans
+l'amour-propre de ses théories par la journée du 20 juin, étonné aussi
+et honteux, il faut le dire, des complicité où les révolutions
+entraînent un honnête homme, la Fayette quitte l'armée, se présente à
+l'Assemblée, rappelle le 20 juin, déclare que la Constitution a été
+violée aux yeux de la nation tout entière, demande que les auteurs et
+fauteurs d'un pareil crime soient recherchés et punis, et, sortant de
+l'Assemblée, sollicite une entrevue de la Reine[477].
+
+La Révolution, le malheur, une expérience des hommes et des choses
+chèrement achetées, avaient fini par commander à la Reine la prudence,
+la défiance même. En repassant sa vie, l'histoire de ses dernières
+années, Marie-Antoinette avait appris à redouter les piéges et les
+trahisons. Puis, si Marie-Antoinette, renonçant à ses antipathies,
+oubliant de misérables griefs dans de telles catastrophes, pardonnait
+sans efforts à ses ennemis personnels, elle ne surmontait que
+difficilement ses préventions contre les hommes qu'elle jugeait avoir
+trahi la royauté. Elle doutait de ces remords qui venaient si tard, et
+l'heure lui semblait passée où le salut du trône pouvait être encore à
+la disposition des révolutionnaires arrêtant la Révolution au point où
+s'arrêtaient leurs ambitions, leurs vœux, leurs idées, leurs
+consciences. Pouvait-elle voir le dévouement dans ces services offerts
+sous condition à la royauté, dans ce retour des hommes de 1789, de 1790,
+de 1791, dépassés par les circonstances, et se rapprochant du Roi bien
+moins pour le sauver que pour sauver leurs systèmes? Un seul l'avait
+touché; c'avait été Barnave. Mais Barnave s'était donné, son dévouement
+avait été gratuit; et ce n'avait point été le triomphe de ses principes
+qu'il avait cherché dans le sacrifice de sa personne.
+
+Avant M. de la Fayette, le général Dumouriez, effrayé de cette
+Révolution tombée «jusqu'à la canaille des désorganisateurs,» avait
+demandé une entrevue à la Reine; et la Reine l'avait laissé se traîner à
+ses pieds. C'est en vain que, baisant le bas de sa robe, humilié,
+prosterné devant la Reine, il l'avait suppliée de se laisser
+sauver[478]: Marie-Antoinette avait refusé de se confier au général de
+la Révolution. Mais contre M. de la Fayette, quelles répugnances plus
+grandes encore chez la Reine! C'était le volontaire d'Amérique, oublieux
+des applaudissements qu'elle avait donnés à son courage; c'était
+l'ancien noble, tourné contre la monarchie; c'était cet homme, aux
+ordres de sa popularité, toujours présent aux plus mauvais jours de la
+vie de la Reine, la Fayette qui dormait au 6 octobre! la Fayette, ce
+complice de l'arrestation de Varennes, qui avait consenti à se faire le
+geôlier de la Reine! la Fayette, que la Reine avait toujours rencontré,
+et qui avait partout poursuivi la Reine, à Versailles, à Paris, dans ses
+malheurs, dans sa vie, dans sa chambre!... Marie-Antoinette avait dit
+«_qu'il valait mieux périr que de devoir son salut à l'homme qui leur
+avait fait le plus de mal_,» et elle se refusait à être sauvée par M. de
+la Fayette[479].
+
+Alors les choses se précipitaient. L'insulte autour du palais n'avait
+plus de pudeur, et la menace perdait toute honte. Sous ces fenêtres de
+la Reine où l'on avait tiré des fusées et chanté la mort de Marlborough
+le jour de la nouvelle de la mort de son frère Léopold[480], la _Vie de
+Marie-Antoinette_ était criée, des estampes infâmes étaient montrées aux
+passants. Le jardin des Tuileries fermé, la terrasse des Feuillants
+était donnée au peuple par l'Assemblée, et de là, ce que vomissaient
+contre la Reine les hommes et les femmes était si monstrueux, que la
+Reine était par deux fois obligée de se retirer. Elle ne pouvait plus
+sortir avec ses enfants... Souvent précipitant son pas, la voix
+frémissante, elle effrayait ses femmes, en voulant descendre au jardin
+pour haranguer l'outrage: «_Oui_,--s'écriait-elle en parcourant sa
+chambre,--_je leur dirai: Français, on a eu la cruauté de vous persuader
+que je n'aimais pas la France... moi mère d'un Dauphin! moi_!...» Puis
+bien vite l'illusion de toucher un peuple d'insulteurs
+l'abandonnait[481].
+
+Ce supplice dura sept mois. Lisez cette lettre déchirante de la Reine à
+madame de Polignac, le 7 janvier 1792, alors que ce supplice commence:
+
+«_Je ne peu résister au plaisir de vous embrasser, mon cher cœur, mais
+ce sera en courant, car l'occasion qui se présente est subite, mais elle
+est sûre et elle jettera ce mot à la poste dans un gros paquet qui est
+pour vous; nous sommes surveillés comme des criminels, et, en vérité,
+cette contrainte est horrible à supporter; avoir sans cesse à craindre
+pour les siens, ne pas s'approcher d'une fenêtre sans être abreuvée
+d'insultes, ne pouvoir conduire à l'air de pauvres enfants, sans exposer
+ces chers innocents aux vociférations; quelle position, mon cher cœur!
+Encore, si l'on avoit que ses propres peines, mais trembler pour le Roi,
+pour tout ce qu'on a de plus cher au monde, pour les amies présentes,
+pour les amies absentes, c'est un poid trop fort à endurer: mais, je
+vous l'ai déjà dit, vous autres me soutenez. Adieu, mon cher cœur,
+espérons en Dieu qui voit nos consciences et qui sait si nous ne sommes
+pas animé de l'amour le plus vrai pour ce pays. Je vous embrasse_.
+
+ «MARIE-ANTOINETTE.»
+
+ «Le 7 janvier[482].»
+
+La Reine arrivait à ne plus pouvoir porter ses douleurs; elle arrivait à
+désirer la fin de cette épouvantable existence.
+
+ * * * * *
+
+Le 9 août, entre onze heures et minuit, la Reine entend le tocsin de
+l'Hôtel de ville.
+
+La Reine sait tout; elle a lu les rapports, elle a interrogé les
+émissaires; elle sait le complot des fédérés, les rassemblements secrets
+dans un cabaret de la Rapée, la convocation extraordinaire des sociétés,
+la convocation de quarante-huit sections, la Commune de Paris réunie en
+assemblée générale, Pétion, Danton, Manuel commandant à la Commune; les
+commissaires nommés pour mettre les faubourgs sur pied. Elle sait que la
+moitié de la garde nationale est du parti des Jacobins[483]; elle sait
+que la Pipe et la fille Audu attendent leur monde, et que Nicolas est
+allé prendre son costume du 20 juin...[484]. La Reine attendait. Le jour
+suprême est enfin venu: la Reine est prête.
+
+La Reine descend chez le Dauphin: il dort. Un coup de fusil part dans la
+cour des Tuileries: «_Voilà le premier coup de feu_, dit-elle,
+_malheureusement ce ne sera pas le dernier..._[485].» Et elle monte chez
+le Roi avec Madame Élisabeth. Pétion entre: «Monsieur, lui dit Louis
+XVI, vous êtes le maire de la capitale, et le tocsin sonne de toutes
+parts! Veut-on recommencer le 20 juin?--Sire, répond Pétion, le tocsin
+retentit malgré ma volonté; mais je me rends de ce pas à l'Hôtel de
+ville, et tout ce désordre va cesser.» Et Pétion va pour sortir:
+«_Monsieur Pétion_, dit aussitôt la Reine, _le nouveau danger qui nous
+menace a été organisé sous vos yeux, nous ne pouvons pas en douter. Dès
+lors vous devez au Roi la preuve que cet attentat vous répugne. Vous
+allez signer, vous allez signer comme maire l'ordre à la garde nationale
+parisienne de repousser la force par la force; et_, ajoute la Reine,
+_vous resterez auprès de la personne du Roi_.» Pétion devient rouge,
+s'incline devant le regard de la Reine, et signe l'ordre[486]. La Reine
+a sauvé l'honneur du Roi: il pourra du moins mourir, la loi d'une main,
+l'épée de l'autre!
+
+Au point du jour, le commandant général des gardes nationales, Mandat,
+vient informer le Roi qu'il est appelé à l'Hôtel de ville, par les
+représentants de la Commune, pour entrer en négociations. La Reine
+supplie Mandat de ne pas quitter le Roi; mais le Roi demande à Mandat de
+se rendre à l'invitation de la Commune. Mandat part en disant: «Je ne
+reviendrai pas[487].» Dans une heure sa tête sera promenée sur une
+pique!
+
+Un décret de l'Assemblée arrive au château, qui mande Pétion auprès
+d'elle. La Reine conjure le Roi d'annuler ce décret attentatoire. Elle
+lui représente qu'en perdant cette garantie, il ne lui reste plus qu'à
+transiger. Louis XVI obéit à l'Assemblée, et laisse partir Pétion.
+
+À quatre heures, la Reine sort de la chambre du Roi et dit à ses femmes
+«_qu'elle n'espère plus rien_.» Cependant elle presse les ordres
+secrets, elle hâte l'arrivée des bonnes sections, elle songe à tout, et
+jusqu'à faire garnir par les officiers de bouche les buffets de la
+galerie de Diane. Elle veut montrer, et elle montre à ceux qui
+l'entourent un visage serein, et sa parole chappe à ses angoisses:
+«_Quel temps magnifique_! dit-elle à M. de Lorry en s'approchant d'une
+croisée du Carrousel, _quel beau jour nous allions avoir sans tout ce
+tumulte_[489]!»
+
+À cinq heures et demie, la Reine parcourait, avec le Roi et les enfants,
+les salons et les galeries où, depuis le soir, trois cents
+gentilshommes, dont beaucoup étaient des vieillards et d'autres des
+enfants, attendaient l'heure de donner leur sang: «Vive la Reine! vive
+le Roi!» un seul cri partait de tous les cœurs. La Reine alors
+déterminait le Roi à descendre au jardin, et à parcourir les rangs des
+sections de la garde nationale. «_Tout est perdu_!» disait la Reine à la
+rentrée du Roi[490]; mais, en voyant des grenadiers des
+Filles-Saint-Thomas venir prendre place dans les appartements au milieu
+des rangs de la noblesse, elle recouvrait un moment son courage et
+l'énergie de sa parole. Comme un commandant de la garde nationale osait
+demander l'éloignement des gentilshommes armés: _Ce sont nos meilleurs
+amis_, s'écrie la Reine avec chaleur, _notre meilleur appui. Mettez-les
+à l'embouchure d'un canon, et ils vous montreront comme on meurt pour
+son roi_!» Et, se tournant vers les grenadiers des Filles-Saint-Thomas:
+_N'ayez point d'inquiétudes sur ces braves gens, ils sont vos amis comme
+les nôtres; nos intérêts sont communs; ce que vous avez de plus cher,
+femmes, enfants, propriétés, dépend de cette journée[490]!_»
+
+La grande et solennelle minute dans l'histoire! Le cœur battait à ces
+courtisans impatients de mourir. Le peuple approchait... Une députation
+du Directoire du département est annoncée. Le procureur général syndic
+de la Commune, Rœderer, demande à parler au Roi sans autres témoins que
+sa famille: «Sire, dit-il, Votre Majesté n'a pas cinq minutes à perdre;
+il n'y a de sûreté pour elle que dans l'Assemblée nationale!» Et, en
+quelques mots émus, il peint la situation, la défense impossible, la
+garde nationale mal disposée, les canonniers déchargeant leurs canons.
+Le marchand de dentelles de la Reine, administrateur du département,
+prenant la parole pour appuyer Rœderer: »_Taisez-vous, monsieur
+Gerdret_, dit la Reine; _il ne vous appartient pas d'élever ici la voix:
+taisez-vous, Monsieur... laissez parler monsieur le procureur général
+syndic..._» Et, se tournant vivement vers Rœderer: «_Mais, Monsieur,
+nous avons des forces..._--Madame, tout Paris marche[491].» Mais la
+Reine n'écoute plus Rœderer. Elle parle au Roi, elle parle au père du
+Dauphin, elle parle à l'héritier du trône de Henri IV et de Louis XIV,
+elle parle à l'honneur de Louis XVI, elle parle à son cœur... Le Roi
+reste muet. Rœderer insiste auprès de lui sur le péril de toute sa
+famille. La Reine combat vainement Rœderer avec ce qui lui reste de voix
+et de forces. «Il n'y a plus rien à faire ici,» murmure le Roi; et,
+élevant la voix: «Je veux que sans plus tarder on nous conduise à
+l'Assemblée législative. Je le veux.--_Vous ordonnerez, avant tout,
+Monsieur, que je sois clouée aux murs de ce palais!_» s'écrie la Reine
+d'un ton de révolte...[492]. Mais les femmes qui l'entourent, la
+princesse de Tarente, madame de Lamballe, Madame Élisabeth, la supplient
+avec des pleurs; et la Reine fait au Roi le sacrifice de sa dernière
+volonté. «_Monsieur Rœderer, Messieurs_, fait-elle en se retournant vers
+la députation, _vous répondez de la personne du Roi, de celle de mon
+fils!_--Madame, répond Rœderer, nous répondons de mourir à vos
+côtés.»--«_Nous reviendrons_,» dit la Reine, en essayant de consoler ses
+femmes désolées; et, accompagnée de madame de Lamballe et de madame de
+Tourzel, elle suit le Roi.
+
+Dans le trajet à pas lents du palais aux Feuillants, elle pleure, elle
+essuie ses larmes, et pleure encore. À travers la haie des grenadiers
+suisses et des grenadiers de la garde nationale, la populace l'entoure
+et la presse de si près que sa montre et sa bourse lui sont volées[493].
+Arrivée vis-à-vis du café de la Terrasse, c'est à peine si la Reine
+s'aperçoit qu'elle enfonce dans des tas de feuilles. «Voilà bien des
+feuilles, dit le Roi; elles tombent de bonne heure cette année!» Au bas
+de l'escalier de la Terrasse, hommes et femmes, brandissant des bâtons,
+barrent le passage à la famille royale. «Non!--exclame la foule,--ils
+n'entreront pas à l'Assemblée! ils sont la cause de tous nos malheurs;
+il faut que cela finisse! À bas! à bas!» La famille royale passe
+enfin[494]. À l'entrée du corridor des Feuillants, plein de peuple, un
+homme enlève à la Reine le Dauphin qu'elle tenait à la main, et le prend
+dans ses bras. La Reine pousse un cri. «N'ayez pas peur; je ne veux pas
+lui faire de mal,» et l'homme rend l'enfant à sa mère aux portes de la
+salle. Entrés dans l'Assemblée, la Reine et la famille royale s'asseyent
+sur les siéges des ministres. «Je suis venu ici pour épargner un grand
+crime,» dit le Roi, monté au fauteuil à la gauche du président. La Reine
+a fait asseoir le Dauphin auprès d'elle. «Qu'on le porte à côté du
+président!--crie une voix,--il appartient à la nation! L'Autrichienne
+est indigne de sa confiance!» Un huissier vient prendre l'enfant,
+pleurant d'effroi et s'attachant à sa mère[495]. Mais la Constitution
+défend à l'Assemblée de délibérer devant le Roi: la famille royale est
+menée dans la loge grillée de fer, derrière le fauteuil du président, la
+loge du _Logotachygraphe_. Un roi, une reine, leurs enfants, leur
+famille, leurs derniers ministres, leurs derniers serviteurs,
+s'entassent dans dix pieds brûlés de soleil. Au dehors, ce sont les
+hurlements de joie des promeneurs de têtes; puis un feu roulant de
+mousqueterie, puis le canon... Dans l'Assemblée, à quelques pas, sous
+les yeux de cette Reine qui eût voulu mourir en roi, ce sont les
+députations de la Commune, les orateurs des faubourgs, les motions de
+déchéance, les égorgeurs sanglants vidant leurs poches sur le bureau, et
+bientôt le décret lu par Vergniaud. «Le peuple français est invité à
+former une Convention nationale... Le chef du pouvoir exécutif est
+suspendu...»
+
+Le soir, à sept heures, enfoncée dans l'ombre de cette prison
+étouffante, soutenue depuis le matin seulement par quelques gouttes
+d'eau de groseille, abîmée dans les larmes, trempée de sueur, son fichu
+mouillé, son mouchoir en eau, il y avait, portant sur ses genoux la tête
+de son fils endormi, une malheureuse femme qui avait été la reine de
+France... Elle demandait un mouchoir; nul de ceux qui l'avaient suivie
+jusque-là ne pouvait lui en donner un qui n'eût pas étanché le sang de
+ses derniers défenseurs[496]!
+
+Le tourment de cette séance ne finissait qu'à deux heures du matin. La
+Reine était conduite aux cellules, préparées et meublées à la hâte, dans
+l'ancien couvent des Feuillants, au-dessus des bureaux de l'Assemblée. À
+la lueur des chandelles fichées dans les canons de fusil et montrant le
+sang des piques, elle passait dans ce peuple qui savait déjà le refrain:
+
+«Madame Véto avait promis
+De faire égorger tout Paris...»
+
+Tremblant pour son fils effrayé, la Reine le prenait des mains de M.
+d'Aubier, et lui parlait à l'oreille; et l'enfant montait l'escalier en
+sautant de joie. «Maman,--disait le pauvre enfant,--m'a promis de me
+coucher dans sa chambre, parce que j'ai été bien sage devant ces vilains
+homme.»
+
+La famille royale couchée, les cris demandant la mort de la Reine, les
+cris: «Jetez-nous sa tête!» arrivaient jusqu'aux oreilles du Roi[497].
+
+Le lendemain matin, la Reine, désespérée, tendait les bras à
+quelques-unes de ses femmes qui accouraient lui offrir leurs services:
+«_Nous sommes perdus_, leur disait-elle, _tout le monde a contribué à
+notre perte..._» Et comme le Dauphin entrait dans sa chambre avec
+Madame: «_Pauvres enfants! qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un
+si bel héritage, et de dire: Il finit avec nous!_» Puis la Reine parlait
+des Tuileries, demandait les morts, s'inquiétait des personnes qu'elle
+aimait, de la princesse de Tarente, de la duchesse de Luynes, de madame
+de Mailly, de madame de la Roche-Aymon et de sa fille[498].
+
+Linge, vêtements, tout manquait à la Reine, tout manquait aux siens.
+Elle était obligée d'accepter pour le Dauphin les vêtements du fils de
+l'ambassadrice d'Angleterre, la comtesse de Sutherland[499], elle
+faisait la grâce à M. d'Aubier d'accepter un rouleau de 50 louis.
+
+Le lendemain du 10 août et les deux jours qui suivaient, la Reine était
+obligée de subir le spectacle de l'Assemblée, d'entendre les pétitions
+_demandant les têtes des Suisses!..._
+
+Un matin qu'elle était ramenée au _Logotachygraphe_, voyant dans le
+jardin des curieux dont la mise était propre et la figure humaine, la
+Reine fit un salut. Un des hommes lui cria: «Ce n'est pas la peine de
+prendre tes airs de tête gracieux; tu n'en auras pas longtemps[500].»
+
+
+L'Assemblée se lassait enfin de l'humiliation des vaincus. Elle les
+rendait à la prison, et la Reine partait pour le Temple avec un soulier
+brisé dont son pied sortait: «_Vous ne croyiez pas_», disait-elle en
+souriant, _que la Reine de France manquerait de souliers_[501]!»
+
+
+
+
+VII
+
+La Reine au deuxième étage de la petite tour du Temple.--Séparation de
+madame de Lamballe.--Le procureur de la Commune du 10 août,
+Manuel.--L'espionnage autour de la Reine.--Souffrances de la Reine.--Le
+3 septembre au Temple.--La vie de la Reine au Temple.--Outrages
+honteux.--La Reine séparée de son mari.--La Reine dans sa grosse
+tour.--Drouet et la Reine.--Délibération de la Commune sur les demandes
+de la Reine.--Procès du Roi.--Dernière entrevue de la Reine et du
+Roi.--Nuit du 20 au 21 janvier 1793.
+
+
+Le 13 août, au soir, des lampions s'allument au Temple et l'illuminent
+toute la nuit en signe de réjouissance: la Révolution a écroué la
+monarchie[502].
+
+Au deuxième étage de la petite tour, la Reine est couchée, Madame Royale
+auprès d'elle, dans l'ancien appartement du garde des archives de
+l'ordre de Malte. Madame de Lamballe est à côté de la Reine dans
+l'espèce d'antichambre qui sépare la chambre de la Reine de la chambre
+où sont logés le Dauphin, madame de Tourzel et la dame Saint-Brice
+[503]. La longue nuit, cette première nuit au Temple, courte seulement
+pour les enfants lassés!
+
+Cinq jours se passent. Le 18 août, comme la famille royale dînait dans
+la chambre du Roi, deux officiers municipaux notifient au Roi qu'en
+vertu d'un arrêté de la Commune, toutes les personnes de service entrées
+au Temple avec lui vont sortir sous bonne et sûre garde. À cinq heures,
+Manuel vient au Temple. La Reine parle à Manuel, Manuel promet de faire
+suspendre l'arrêté. Tout à coup, dans la nuit du 19, deux commissaires
+de la municipalité viennent procéder à l'enlèvement de toutes les
+personnes qui ne sont pas membres de la famille Capet. MM. Hüe et
+Chamilly descendent de chez le Roi dans la chambre de madame de
+Lamballe: ils trouvent la Reine et ses enfants, Madame Élisabeth, madame
+de Lamballe, madame et mademoiselle de Tourzel, enlacés et confondant
+leurs pleurs[504]...
+
+Derniers embrassements! premières larmes de séparation de la Reine, qui
+déjà conquièrent la pitié autour d'elle! Oui, déjà dans ces geôliers que
+la Révolution a triés parmi les fils de sa fortune et de son génie,
+parmi les plus purs et les plus durs, il en est d'ébranlés, il en est de
+touchés. Ils avaient juré le stoïcisme en entrant au Temple: ils
+oublient leur serment, le seuil du Temple franchi. À cette séduction de
+la grâce, que la Reine exerçait hier, il s'est joint la dignité d'une
+grande douleur; et la Reine est encore la Reine dans la tour du Temple:
+elle pleure, et les geôliers se dévouent.
+
+Le procureur général de la Commune du 20 août, ce républicain avant la
+République qui avait écrit au Roi: _Sire, je n'aime pas les rois_; cet
+ennemi de la Reine, qui s'était fait le porte-voix des préventions de la
+Révolution contre la Reine dans sa fameuse _Lettre à la Reine_, Manuel
+craint et fuit le regard de la Reine, lorsqu'il lui apprend qu'elle va
+être enlevée à l'amitié de madame de Lamballe, aux soins de madame de
+Tourzel; Manuel se surprend à promettre à la Reine un sursis... Je le
+sais, Manuel résistera; il rougira de cette défaite de lui-même; il
+voudra briser cet enchantement qui l'enveloppe; il se retrempera dans
+les plaisanteries de la Révolution; il fera rire la Commune avec des
+risées sur l'_attirail embarrassant que traîne une famille royale, et
+qu'il faut balayer_. Il parlera, avec la joie et le ressentiment d'un
+homme qui a son orgueil à venger, il parlera des pleurs de la Reine, des
+pleurs de _cette femme altière que rien ne pouvait fléchir_; et il
+ajoutera, comme pour s'arracher aux tentations, en mettant l'insulte
+entre la Reine et lui: «J'ai dit, entre autres choses, à la femme du
+Roi, que je voulais lui donner pour son service des femmes de ma
+connaissance; elle m'a répondu qu'elle n'en avait pas besoin, qu'elle et
+sa sœur sauraient se servir réciproquement. Et moi de répondre: Fort
+bien, Madame, puisque vous ne voulez pas accepter de ma main des femmes
+pour votre service, vous n'avez qu'à vous servir vous-même, vous ne
+serez pas embarrassée sur le choix[505]...» Ce fut la dernière révolte
+et la dernière fanfaronnade de Manuel. Il ne lui arriva plus de se
+calomnier: il s'abandonna, et se donna tout entier à ces pleurs de «la
+femme du Roi.»
+
+Manuel était une de ces natures tendres et sensibles dont la pente est
+vers les faibles, vers les opprimés, vers les vaincus. C'était une de
+ces âmes d'enfant, que les révolutions enivrent de théories et
+d'utopies; un de ces hommes qui, loin des émotions, dans le cabinet, se
+roidissent et s'exaltent, se commandent un caractère, se fabriquent un
+cœur romain, et, se poussant et s'entraînant à la barbarie sereine des
+idées, à l'impitoyable rigueur des principes, prêchent, avec une plume
+sans merci, une justice et une morale de marbre. Mais ce n'est
+qu'échafaudage: tout croule, et il se trouve que cet homme, tout à coup
+rendu à ses faiblesses et à ses miséricordes, a les entrailles les plus
+humaines, la sensibilité la plus facile et la plus ouverte au prestige
+d'une grande infortune. Manuel est enchaîné, il est soumis; Manuel, qui
+l'eût prévu? sera le correspondant de la Reine! Manuel sera l'homme qui
+subira, tête baissée, les éclats de l'indignation de la Reine aux
+massacres de Septembre et d'Orléans[506]; Manuel sera le noble cœur qui,
+pendant le procès de la Reine, seul et dans un coin du greffe de la
+Conciergerie, enfoncé dans d'infinies tristesses, et las de la vie,
+dédaignera de cacher aux bourreaux la protestation et le deuil de sa
+douleur[507]!
+
+Après l'enlèvement, «nous restâmes, tous quatre sans dormir,» dit
+simplement Madame[508]. Hélas! d'autres séparations attendaient la
+famille royale, dont celle-ci n'était que le commencement.
+
+La Reine n'a plus de femmes; la Reine se sert elle-même; la Reine
+habille le Dauphin, qu'elle a pris dans sa chambre[509], et elle sera
+trop heureuse d'avoir, à la fin d'août, Cléry pour la peigner[510].
+
+Mais le supplice de sa vie nouvelle n'est pas là. Ces misères ne la
+touchent pas, parmi tant de misères. Il est un autre tourment de chacune
+de ses heures: avec Hüe entre dans sa chambre, pour tout le jour, les
+municipaux de service auprès d'elle; le dévouement ouvre au soupçon et à
+l'espionnage. La femme n'est seule, la mère n'est libre qu'en ces
+moments, pris sur son sommeil, qui précèdent huit heures. Tout le reste
+des longues heures du jour, l'oreille de Denys et les yeux de la Commune
+sont dans la chambre de Marie-Antoinette. Pas un geste, pas une parole,
+pas un coup d'œil, pas une caresse, rien qui n'ait ses témoins et ses
+délateurs! pas une seconde où Marie-Antoinette se possède, où
+Marie-Antoinette possède sa famille; toujours ces hommes épiant ses
+yeux, ses lèvres, son silence! Toujours ces hommes la poursuivant jusque
+dans la chambre où elle se sauve pour changer de robe! C'est là le
+supplice, le supplice qui sans cesse recommence sans finir. La nuit, la
+nuit même, dans l'antichambre où couchait tout à l'heure madame de
+Lamballe, les municipaux veillent, et la Reine est espionnée dans le
+sommeil même[511].
+
+Hüe parvient à déjouer cette surveillance; et, redescendu du grenier de
+la tour, après le passage des colporteurs, il apprend à la dérobée la
+criée du jour à la Reine: un jour le supplice de l'intendant de la liste
+civile, Laporte; un jour le supplice du journaliste royaliste
+Durosoy[512]...
+
+
+La Reine n'est pas désespérée encore. Elle croit encore à la France et à
+la Providence. Son imagination travaille dans l'insomnie et la fièvre;
+ses illusions tressaillent au moindre bruit. Elle écoute, elle attend,
+et il lui semble que l'épreuve de ce mauvais rêve va tout à coup finir.
+
+Marie-Antoinette n'a point eu les préparations, elle n'aura que plus
+tard les détachements de sa compagne de captivité, Madame Élisabeth, qui
+au retour de Varennes habituait déjà son courage à l'avenir, en lisant
+des _Pensées sur la Mort_[513]. Marie-Antoinette sera longue à accepter
+le malheur, et à se familiariser, comme Madame Élisabeth, avec la
+résignation. Plus rapprochée qu'elle de l'humanité, elle n'échappera
+qu'avec effort aux faiblesses et aux révoltes de son sexe. Sensible et
+vulnérable, par les tendresses et les délicatesses de sa nature, aux
+moindres blessures, elle épuisera toutes les amertumes du martyre. Moins
+maîtresse de son sang et de son caractère que cette Madame Élisabeth,
+qui ne désarme les injures que par ce mot chrétien: «_Bonté
+divine_[514]»! la Reine frémira, elle s'indignera; et, repoussant
+l'outrage, elle le boira jusqu'à la lie. Dans son corps même, la Reine
+sera plus torturée: les émotions déchirantes seront, pour son
+tempérament nerveux, de plus mortelles secousses.
+
+Longtemps l'espérance alla et vint dans la pauvre femme mobile et
+changeante, essuyant tout à coup ses larmes, tout à coup replongée dans
+son chagrin; parfois revenant à la jeunesse de son esprit, et s'oubliant
+à baptiser _la Pagode_ un commissaire craintif qui ne répondait à ses
+questions que par un signe de tête[515]; puis retombant et s'affaissant.
+Marie-Antoinette espérait encore, le jour où M. de Malesherbes s'offrit
+pour défendre le Roi; et, les lendemains de ce jour, elle n'avait pas
+encore la force de renoncer au tourment de l'espoir[516].
+
+La Reine appartenait encore à la terre. Elle y était liée par son mari,
+par son fils; et il faudra la mort de son mari, l'enlèvement de son
+fils, pour que, du haut de toutes les douleurs humaines,
+Marie-Antoinette s'élève à ces visions du ciel, à ces communications de
+Dieu qui agenouillent tout à coup, dans la journée, Madame Élisabeth au
+pied de son lit, à côté des commissaires qu'elle ne voit pas, loin du
+monde qu'elle n'entend plus!
+
+
+La famille royale dînait chez le Roi, le 3 septembre. La Reine avait
+oublié l'embarras et la rougeur de Manuel lorsqu'elle lui avait demandé
+où était madame de Lamballe, et qu'il lui avait répondu en balbutiant:
+«_À l'Hôtel de la Force_[517].» Tout à coup, ces bruits, ce sont les
+tambours; ces cris, c'est le peuple. La famille royale sort
+précipitamment de table, et descend dans la chambre de la Reine. Cléry
+entre si pâle, que la Reine lui dit: «_Pourquoi n allez vous pas
+dîner?_--Madame, je suis indisposé.» Les municipaux parlent bas dans un
+coin de la chambre. Au dehors les cris grandissent; les injures contre
+la Reine montent et arrivent distinctes à l'oreille. Un municipal et
+quatre hommes du peuple débouchent dans la chambre: le peuple veut les
+prisonniers à la fenêtre... Les malheureux! ils y allaient!... Le
+municipal Mennessier se jette sur la fenêtre, tire les rideaux, repousse
+la Reine... Le Roi demande, il interroge: «Eh bien! dit un des hommes,
+puisque vous voulez le savoir, c'est la tête de madame de Lamballe qu'on
+veut vous montrer[518]!»
+
+La Reine n'a pas un cri; elle ne s'évanouit pas. Morte d'horreur, elle
+demeure debout, pétrifiée, immobile, semblable à une statue. Elle
+n'entend plus le peuple, elle ne voit plus ses enfants[519]. De tout le
+jour, elle n'a ni une parole ni un regard, comme si derrière les rideaux
+cette tête aux blonds cheveux sanglants était toujours à la regarder!
+
+
+Puis la vie monotone et lente de la prison recommença.
+
+À huit heures, le service du Roi fait, hier Hüe, aujourd'hui Cléry
+descendait chez la Reine, et la trouvait levée, ainsi que le Dauphin.
+Les municipaux entrés, le Dauphin montait chez le Roi; et pendant
+qu'au-dessus d'elle le Roi donnait des leçons de latin et de géographie
+à son fils, la Reine faisait l'éducation religieuse de sa fille. Elle
+lui apprenait ensuite à chanter; ou bien, elle guidait son crayon sur
+les modèles de tête envoyés au Temple par M. Van Blaremberg[520].
+
+La Reine, jusqu'à midi, avait un bonnet de linon et une robe de basin
+blanc. À midi elle mettait une robe de toile fond brun à petites fleurs,
+son unique parure de la journée jusqu'à la mort du Roi[521].
+
+À deux heures, on dînait tous ensemble chez le Roi, et comme le Roi
+essayait quelquefois de s'échapper après le dîner pour aller lire et
+travailler, la Reine le retenait à une partie de trictrac ou de cartes.
+Mais le jeu même, souvent quel rappel et quelle menace! et que de fois
+la Reine en sortait tremblante et effrayée de présages! Comme ce jour
+où, dans un piquet à écrire, elle avait conduit le Roi à ses deux
+dernières cartes, deux as, du choix desquels dépendait un capot. Le Roi,
+après avoir hésité, jeta la bonne carte. Des larmes vinrent aux yeux de
+la Reine. Le Roi comprit, et répondit à sa femme par un sourire de
+résignation[522].
+
+Le Roi sorti, la Reine prenait l'aiguille avec Madame Élisabeth. Une
+grande tapisserie occupa d'abord la Reine, dont toutes les heures de
+royauté dérobées à la représentation avaient été données à de grands
+ouvrages de femme, à une énorme quantité de meubles, à des tapis, à des
+tricots de laine[523].
+
+Le Roi rentré, la Reine faisait quelque lecture à haute voix. Mais quel
+livre ne lui apportait pas la blessure et la douleur soudaine de
+rapprochements imprévus? La Reine se rejeta sur les pièces de
+théâtre[524]; mais là, que de réveils du passé! C'est la gaieté, c'est
+le plaisir de ses belles années, c'est sa salle de spectacle, c'est sa
+jeunesse! Il est partout, ce supplice du souvenir. Dans le peu de
+musique laissé sur le mauvais clavecin qui sert aux leçons de sa fille,
+il est un morceau intitulé: «La Reine de France.» _Que les temps sont
+changés!_ murmure la Reine en le feuilletant[525].
+
+À huit heures, le Dauphin soupait dans la chambre de Madame Élisabeth.
+La Reine venait présider au souper de son fils. Lorsque les municipaux
+s'éloignaient un peu, et ne pouvaient entendre l'enfant, elle lui
+faisait réciter une petite prière. Le Dauphin couché, la mère, ou Madame
+Élisabeth, cette autre mère, le veillait à tour de rôle. À neuf heures,
+Cléry servait le souper chez le Roi, et portait à manger à celle des
+deux princesses qui restait auprès du Dauphin. Le Roi descendait auprès
+du lit de son fils, pressait, après quelques moments, la main de sa
+femme et la main de sa sœur, embrassait sa fille, et remontait. Les
+princesses se couchaient[526]; et la Reine avait encore vécu un jour.
+
+Ainsi les jours succédaient aux jours. La veille était le lendemain, le
+lendemain était la veille. Hors une prière pour madame de Lamballe, que
+la Reine ajoute aux prières de son fils[527], Septembre ne change rien
+dans la tour. Le temps n'y change qu'une chose; la Reine quitte sa
+tapisserie pour ravauder; car la misère du linge est venue à la famille
+royale. Le Dauphin couche dans des draps troués[528], et la Reine
+veille, avec Madame Élisabeth, pour raccommoder l'un des deux habits du
+Roi pendant qu'il est couché[529]; ou bien sa redingote, cette redingote
+couleur de ses beaux cheveux, couleur _cheveux de la Reine_[530].
+
+Dans les premiers temps, la Reine descendait au jardinet faisait jouer
+ses enfants dans l'allée des marronniers. Mais, au bas de la tour, les
+deux geôliers, Risbey, et ce Rocher, l'insulteur de la famille royale au
+10 août, dans le trajet des Tuileries à l'Assemblée, lui lançaient au
+visage la fumée de leurs pipes[531]; autour d'eux, à cheval sur les
+chaises apportées du corps de garde, les gardes nationaux
+applaudissaient, riaient et faisaient au passage de la Reine une haie de
+risées et d'insolences. Dans le jardin où Santerre et les commissaires
+promenaient la famille royale, les soldats s'asseyaient et se couvraient
+devant la Reine. Les canonniers, dansant en ronde, la poursuivaient avec
+le _Ça ira_ et les chants de la Révolution[532]. Les ouvriers qui
+remplissaient le jardin se vantaient tout haut d'abattre, avec leur
+outil, la tête de la Reine...[533].
+
+Quand la Reine remontait, les Marseillais chantaient sur l'air qui berça
+son fils:
+
+«Madame à sa tour monte,
+«Ne sait qu'en descendra...[534].»
+
+La Reine resta quelques jours sans descendre; mais les enfants avaient
+besoin d'air, d'espace, de jeux. Ils souffraient, ils étouffaient. La
+Reine s'arma de son courage de mère, traversa les mauvaises paroles et
+redescendit au jardin.
+
+Aussi bien, là-haut comme en bas, l'outrage et la menace entourent la
+Reine. Si le jardin a ses hommes, la tour a ses murs. Les charbonnages
+et les inscriptions y répètent comme un refrain: _Madame Véto la
+dansera_[535]!
+
+L'écho même y apporte l'injure et le rire des stupidités immondes et des
+pamphlets cannibales, les ordures des Boussemard, le _Ménage royal en
+déroute_, la _Tentation d'Antoine et de son cochon_... Mais ne faisons
+pas à cette fange l'honneur de la remuer.
+
+Il est au-dessous de tous ces outrages à la Reine un outrage honteux,
+que nul peuple, nul temps n'avait encore osé contre la pudeur d'une
+femme: il n'y a de garde-robe pour les princesses que la garde-robe des
+municipaux et des soldats[536]!
+
+ * * * * *
+
+Dix-huit jours après le 3 septembre, la rue se remplit encore de cris.
+Les prisonniers se souviennent et tressaillent: mais non; aujourd'hui ce
+n'est point une tête au bout d'une pique: c'est la République.
+
+Pendant que le municipal Lubin proclamait sous la tour, d'une voix de
+stentor, l'abolition de la royauté, Hébert et Destournelles, de garde
+dans la chambre de la Reine, épiaient ces fronts d'où tombait une
+couronne; ils n'y purent rien lire. La Reine imita l'indifférence du Roi
+qui ne leva pas les yeux du livre qu'il lisait.
+
+Que dis-je encore! le Roi, la Reine. Il n'y a plus de Roi, il n'y a plus
+de Reine, il n'y a plus de famille royale au Temple: il y a Louis Capet,
+il y a Marie-Antoinette. Madame Élisabeth, c'est Élisabeth; Madame
+Royale, c'est Marie-Thérèse; le Dauphin, c'est Louis-Charles; et quand
+le linge enfin accordé aux prisonniers arrive au Temple, la République
+prend la main de la Reine, et la force à démarquer cette couronne dont
+les ouvrières avaient surmonté ses chiffres[537].
+
+Plus donc sur eux tous que la couronne de leur Dieu, la couronne
+d'épines! Mais, pour la porter, ils sont une famille, ils ne sont qu'un
+cœur. Ils passent le jour ensemble, ils souffrent côte à côte, ils
+retiennent leurs larmes d'un même effort; la sœur vit dans le frère, le
+mari dans la femme, la mère dans ses enfants. Leur force et leur
+patience sont là dans ce rapprochement et dans cette communion, dans ce
+partage journalier de tout leur courage et de toute leur âme. Et
+qu'importe l'espionnage assis à leur côté! Ils se voient; en une telle
+situation, c'est se parler.
+
+Une fois, c'était aux premiers jours de la captivité, un colporteur qui
+passait avait crié un décret ordonnant de séparer le Roi de sa famille.
+Au cri du colporteur, la Reine avait éprouvé un saisissement dont elle
+avait eu peine à se remettre[538]. Ce n'était alors qu'une menace. Le 29
+septembre, c'est un arrêt. La Commune a résolu: «Louis et Antoinette
+seront séparés. Chaque prisonnier aura un cachot particulier.» Et les
+municipaux emmènent coucher le Roi dans la grosse tour du Temple,
+adossée à la petite tour[540].
+
+Le lendemain à dix heures, Cléry entre avec les municipaux chez la
+Reine. La Reine pleurait, entourée de ses enfants et de Madame Élisabeth
+en pleurs. Elle se précipite vers Cléry, et ce sont mille questions sur
+le Roi. Elle va aux municipaux, les supplie d'une voix entrecoupée:
+«_Être avec le Roi au moins pendant quelques instants du jour... à
+l'heure des repas..._» Elle les implore avec ses larmes, avec ses
+sanglots, avec des cris, si belle, si furieuse de passion, qu'elle
+arrache à un municipal: «Eh bien! ils dîneront ensemble aujourd'hui,
+demain...»; si douloureuse et si désespérée que Simon se croit un moment
+des larmes, et bougonne assez haut: «Je crois que ces b... de femmes me
+feraient pleurer[541]»!
+
+Les jours suivants, la Commune toléra que la Reine prît ses repas avec
+le Roi, à la condition que pas une de ses paroles ne serait dite assez
+bas pour échapper à l'oreille des commissaires[542].
+
+La Reine attendit trois semaines la consolation d'habiter la grosse
+tour, la tour qu'habitait son mari. Elle se flattait de le quitter
+moins, le sachant, même absent, à quelques pieds au-dessous d'elle. Elle
+ne savait pas encore la torture d'être si loin de ceux qu'on aime,
+lorsqu'on est si près! Le 26 octobre enfin, les municipaux procèdent au
+transfèrement des femmes dans la grosse tour. La Reine monte l'escalier
+d'une des tourelles. Elle passe devant le corps de garde du premier
+étage; elle passe devant la porte du logement de son mari. Elle a
+franchi sept guichets, elle est au troisième étage: une porte de chêne
+s'ouvre, puis une porte de fer: c'est sa nouvelle prison, trente pieds
+carrés divisés en quatre pièces par des cloisons en planches; d'abord
+une antichambre dont le papier,--des pierres de taille grossièrement
+ombrées,--fait un cachot[542]; à droite la chambre des Tison; à gauche
+la chambre de Madame Élisabeth; et en face la Reine, sa chambre. Un jour
+sombre et sans soleil descend, de la fenêtre grillée et masquée par un
+soufflet, sur le carrelage à petits carreaux, et sur le papier vert à
+grands dessins fond blanc[543]. Un lit à colonnes et une couchette à
+deux dossiers s'adossent aux angles des cloisons. Une commode en acajou
+fait face au lit. Un canapé est de côté dans l'embrasure de la fenêtre.
+Sur la cheminée, il y a une glace de quarante-cinq pouces et une
+pendule: cette pendule, qui devait mesurer le temps à la veuve de Louis
+XVI, représentait la Fortune et sa roue[544]!
+
+Le soir même de l'entrée de la Reine dans la grosse tour, son fils lui
+est enlevé pour la nuit. De ce jour, il couchera auprès du Roi[545]. La
+Reine ne va plus avoir ces soins familiers, cette charge bien-aimée du
+lever et du coucher d'une petite créature, tout ce petit service
+adorable qui distrayait et occupait son chagrin. La Reine n'aura plus
+auprès d'elle, dans ses nuits sans sommeil, le gentil sommeil de son
+fils, et ce sourire des beaux rêves d'un enfant qui fait oublier aux
+mères qu'elles ne dorment pas.
+
+ * * * * *
+
+La Reine vit plus séparée des siens dans ce nouveau logis. Elle vit plus
+éloignée du bruit de la rue, et le silence de la nuit ne lui apporte
+plus cet air de _Pauvre Jacques_ chanté autour du Temple par des voix
+amies. Les courtes promenades au jardin ne lui donnent plus ces joies,
+la joie de tout un jour, le bonheur de croire reconnaître une figure
+aimée qu'elle n'espérait plus revoir, un dévouement qu'elle croyait
+n'avoir point échappé à Septembre[546]. Aujourd'hui, plus une seule
+fenêtre ouverte sur tout l'enclos du Temple: la terreur semble avoir
+muré les maisons.
+
+La Reine vit dans les tracas d'une suspicion incessante et stupide, qui
+lui retire encre, plume, papier; qui voit dans des modèles de dessin les
+portraits des souverains coalisés, dans les lectures de l'Histoire de
+France qu'elle fait à ses enfants une incitation à la haine de la
+France[547]. L'insulte se taisant, la Reine est insultée par les
+perquisitions et les inquisitions. L'ignorance, la défiance, la sottise
+blessent, à tous les moments du jour, ce grand esprit étonné d'être
+blessé de si bas. Elle vit, essuyant les défiances et les familiarités
+de tailleurs de pierres et de savetiers montés pour la première fois
+dans l'histoire au rôle de tourmenteurs de reine. Échappe-t-elle aux
+municipaux, elle retombe, elle le sait, sous ce ménage, le patelinage et
+la délation, les Tison, ces Tison au masque de pitié, que la Commune a
+placés le 15 octobre entre elle et les demandes des prisonnières, pour
+les approcher plus près de la confiance qu'ils ont mission de
+trahir[548]!
+
+Le 1er novembre, la famille était rassemblée chez le Roi. Drouet, le
+maître de poste de Sainte-Menehould, entre et va s'asseoir auprès de la
+Reine. Un mouvement d'horreur échappe à la Reine. Drouet venait avec
+deux autres membres de la Convention, Chabot et Duprat, demander à la
+famille royale si elle se trouvait bien, si elle ne manquait de rien. Au
+moment du départ, Drouet remonta seul au troisième étage. Il demanda à
+la Reine par deux fois, et en insistant d'une voix émue, si elle avait à
+formuler quelque plainte. La Reine lui jeta pour toute réponse un regard
+froid, et, muette, alla s'asseoir avec sa fille sur le canapé. Drouet
+attendit, puis salua[549]. Quand il fut sorti: «_Pourquoi donc, ma
+sœur_,--dit la Reine à Madame Élisabeth,--_l'homme de Varennes est-il
+remonté? Est-ce parce que c'est demain le jour des morts...[550]?_»
+
+Le jour des Morts! triste jour qui est le jour de votre naissance,
+Marie-Antoinette!... Sinistre pronostic, qui jetait son inquiétude à vos
+plus riantes pensées, à vos plus jeunes années[551]!
+
+Le Roi tombait malade vers la mi-novembre: après le Roi, le Dauphin. La
+mère n'avait pu obtenir que le lit de son fils fût transporté dans sa
+chambre pendant la maladie de Louis XVI. Elle demandait de descendre
+passer la nuit auprès de son fils malade. Sa demande était repoussée; et
+déjà une barbarie hypocrite commençait à mettre entre la maladie des
+prisonniers et l'appel d'un médecin, entre l'ordonnance des médicaments
+et leur délivrance, entre la demande et l'accord des nécessités de la
+vie et de la santé, les formalités, les apostilles, les considérants,
+les notes de Tison au conseil du Temple, les délibérations du conseil,
+les renvois au conseil général de la Commune, les délibérations et les
+arrêtés de la Commune. Tous besoins de la Reine, toutes choses, les
+choses de l'habillement, du boire, du manger, et cette eau de
+Ville-d'Avray, la seule eau que son estomac peut supporter, et jusqu'au
+plus intime de la toilette d'une femme[552], tout passe sous ce
+contrôle; et le corps tout entier de la Reine est soumis à ce conseil, à
+cette Commune, qui lui refuseront un jour, contre le froid de l'hiver,
+une couverture piquée[553]!
+
+Au commencement de décembre, la tristesse de la Reine était devenue plus
+sombre, plus inquiète, plus tremblante. Elle s'agitait sous le
+pressentiment, sous les secrètes alarmes de l'avenir: l'ombre d'un grand
+malheur était devant elle. Autour d'elle, tout était menace: menace, le
+visage contraint de Cléry; menace, l'insolence et la gaieté des
+commissaires; menace, la surveillance resserrée; menace, la défense à
+Turgy, à Chrétien, à Marchand, de communiquer avec le valet de chambre
+du Roi, et bientôt de sortir du Temple; menace, le doublement des
+commissaires par la nouvelle Commune, héritière de la Commune du 10
+août.
+
+Le 7 décembre, pendant le déjeuner, le Roi apprenait à la Reine, en
+quelques mots dérobés à l'attention des commissaires, que le mardi il
+serait conduit à la Convention; que le mardi son procès commencerait, et
+qu'il aurait un conseil. C'est Cléry qui, la veille, profitant du moment
+où il déshabillait son maître, lui avait jeté furtivement ces nouvelles
+à l'oreille. Et, comme si la République voulait annoncer d'avance à la
+famille du Roi l'issue de son procès, une députation de la Commune, à
+peine l'affreuse nouvelle apprise par le Roi à la Reine, venait enlever
+aux prisonniers «toute espèce d'instruments tranchants ou autres armes
+offensives et défensives, en général tout ce dont on prive les autres
+prisonniers présumés criminels.» Tout fut enlevé, de ce qui peut dérober
+au bourreau, tout, même les ciseaux de la Reine; et l'on vit une Reine,
+qui reprisait son linge, cassant son fil avec ses dents[554]...
+
+Quelles paroles pour dire l'agonie de la Reine pendant le procès du Roi?
+Comme dans la Convention, «la mort!» dans la tour répond à «la mort!» La
+mort! disent les visages à la Reine; la mort! disent les murs; la mort!
+dit l'écho; la mort! dit le papier; la mort! disent les journaux de la
+Révolution, oubliés par la Révolution sur la commode de la Reine[555].
+Toute consolation, toute espérances, toute illusions, lui sont
+défendues; le peu qui lui restait de force lui a été retiré: elle n'a
+pas vu le Roi depuis qu'il a été ramené de la Convention! Et, pour que
+nulle angoisse ne manque aux angoisses de Marie-Antoinette, la maladie
+va de son fils à sa fille, et dans son cœur d'épouse déchire son cœur de
+mère.
+
+Il y avait des jours où la Reine n'avait plus de paroles et où elle
+regardait ses enfants avec un air de pitié qui les faisait tressaillir;
+il y avait des nuits où elle n'avait plus de sommeil et où elle restait
+sans se coucher, berçant son insomnie avec son désespoir[556]. Il se
+trouva des hommes pour ajouter à ces douleurs, et pendant ces jours il
+fallut à la Reine subir les grossièretés d'un Mercereau, la nuit les
+chansons d'un Jacques Roux[557].
+
+Et la torture d'ignorer, de ne pouvoir suivre de la pensée un accusé si
+cher, l'accusation, les débats, les incidents; la torture de ne rien
+savoir d'une telle cause que ce que lui en apprennent les papiers montés
+de la fenêtre du Roi, ou bien la façon des plis du linge du
+Dauphin[558].
+
+Parfois, brisée et frémissante, la Reine se réveillait et entrait en des
+révoltes où éclatait la majesté de ses infortunes. L'âme et le sang de
+Marie-Thérèse lui montaient à la face; et le regard en feu, bravant tous
+les regards, furieuse de ce courroux suprême qui saisit les grands cœurs
+poussés à bout par le destin, elle interrogeait la Commune sur la loi,
+sur le code qui permet d'arracher le mari à sa femme, et elle commandait
+qu'on la réunît à Louis XVI[559]
+
+La Convention avait refusé au Roi qu'elle jugeait de voir sa famille, et
+n'osa refuser au condamné d'embrasser sa femme, ses enfants et sa sœur
+la veille de sa mort.
+
+C'est dans la salle à manger du Roi que l'entrevue aura lieu: le
+ministre de la justice l'a décidé. La salle est prête; la table rangée,
+les chaises au fond; sur la table une carafe et un verre; Louis XVI a
+songé à tout: la Reine peut s'évanouir. À huit heures la porte s'ouvre.
+La Reine tenant son fils par la main, Madame et Madame Élisabeth se
+précipitent dans les bras du Roi. La Reine veut entraîner le Roi vers sa
+chambre: «Non, dit le Roi, je ne puis vous voir que là». Ils passent
+dans la salle à manger. Les municipaux sont à leur poste derrière la
+porte vitrée et la cloison en vitrage; ils ne peuvent entendre, mais ils
+espionnent de l'œil cette douleur, la plus grande peut-être dont Dieu
+ait infligé le spectacle à des hommes! D'abord des sanglots. La Reine
+est assise à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à sa droite, Madame
+Royale presque en face, le Dauphin debout entre ses jambes. Le Roi
+parle. Après chaque phrase du Roi, la Reine, Madame Élisabeth, les
+enfants fondent en sanglots. Au bout de quelques minutes la voix du Roi
+reprend; au bout de quelques minutes les sanglots recommencent. Tous se
+penchent: c'est le Roi qui bénit sa femme, sa sœur, ses enfants. La
+petite main du Dauphin se lève: c'est le Roi qui fait jurer à son fils
+de pardonner à ceux qui font mourir son père[560]. Puis plus de paroles:
+rien qu'un sanglot de toute cette famille...[561]
+
+Un quart d'heure après, il était dix heures un quart, le Roi se lève.
+D'une main la Reine lui saisit le bras, et de l'autre prend la main du
+Dauphin. Madame Élisabeth, Madame s'attachent au Roi, et l'on fait ainsi
+quelques pas, enchaînés les uns aux autres. À la porte les femmes
+retrouvent de nouvelles larmes et de nouveaux gémissements: «Je vous
+assure, dit le Roi, que je vous verrai demain à huit heures.--_Pourquoi
+pas à sept heures?_ fait la Reine en suffoquant.--Eh bien! oui, à sept
+heures... Adieu!» Ils s'embrassent et ne peuvent finir... «Adieu!» et le
+Roi s'arrache des bras de la Reine, «adieu!»[562] Madame se trouve mal
+dans l'escalier; et la Reine, soutenant sa fille, tout à coup se
+retourne vers les municipaux, et d'une voix terrible: «_Vous êtes tous
+des scélérats!_»[563]
+
+La nuit du 20 au 21 janvier, toute la nuit, Madame entendit sa mère, qui
+ne s'était pas déshabillée, trembler, sur son lit, de douleur et de
+froid[564]. Marie-Antoinette appelle à chaque heure cette heure de sept
+heures, l'heure promise aux embrassements suprêmes. Elle est inquiète de
+ce bruit, mais c'est le bruit de Paris qui s'éveille. La porte
+s'ouvre... ce n'est encore qu'un livre qu'on vient chercher pour la
+messe du Roi. Quels siècles, les minutes! quelle éternité, cette heure,
+jusqu'à ces fanfares de trompettes... Le Roi est parti![565]
+
+Alors, au troisième étage de la tour, trois femmes pleurent et prient,
+tandis qu'un pauvre enfant, échappé de leurs bras, mouillé de leurs
+larmes, crie aux commissaires: «Laissez-moi passer! je vais demander au
+peuple qu'il ne fasse pas mourir papa roi!»[566]
+
+Quelques heures après, des salves d'artillerie apprennent à
+Marie-Antoinette que ses enfants n'ont plus de père...
+
+
+
+
+VIII
+
+Portrait de Marie-Antoinette au Temple.--État de son âme.--Les
+dévouements dans le Temple et autour du Temple: Turgy, Cléry, les
+commissaires du Temple.--M. de Jarjayes.--Toulan.--Projet d'évasion de
+la Reine.--Billets de la Reine.--Le baron de Batz. Sa tentative au
+Temple.--Marie-Antoinette séparée de son fils.
+
+
+Le lendemain de la mort de Louis XVI, il y a, sur le registre des
+arrêtés du Temple, ces lignes:
+
+«_Marie-Antoinette demande pour elle un habillement complet de deuil, et
+pour sa famille, le plus simple_»[567].
+
+Un habillement de deuil! la Révolution l'accordera-t-elle? Elle
+délibère. Le 23, la Commune se risque à arrêter qu'il sera fait droit à
+la demande de Marie-Antoinette: le deuil du mari, du père, du frère,
+sera permis à la veuve, aux enfants, à la sœur.
+
+La veuve est dans les habits de deuil dus aux générosités de la
+République. Elle a sur la tête un bonnet de femme du peuple dont les
+tuyaux pleurent et tombent sur ses épaules. Entre les tuyaux et la
+coiffe court un voile noir. Un grand fichu blanc est croisé sur son cou
+avec une méchante épingle. Un petit châle noir, liséré de blanc, se noue
+à la naissance de sa robe noire.
+
+Sur son front, le long de ses tempes, courent, échappées du bonnet, des
+mèches de cheveux d'un blond qui grisonne et s'en va blanchissant. Son
+front est fier encore, et ses sourcils n'ont pas baissé leur arc
+impérial. Les larmes ont rougi ses paupières, les larmes ont gonflé ses
+yeux; son regard a perdu son rayon; il est fixe. Le bleu de ses yeux n'a
+plus d'éclairs, plus de caresses; il est vitrifié, froid, presque aigu.
+La belle ligne aquiline du nez est devenue une arête décharnée, sèche et
+dure; et l'on croirait que l'agonie a pincé ces narines qui frémissaient
+de jeunesse. Les lèvres ne s'épanouissent plus, et le sourire a pour
+jamais quitté cette bouche décolorée qui plisse et rentre. L'animation
+et le sang ont abandonné ce masque immobile; et, à voir celle qui fut la
+Reine de France, il semble qu'il vous apparaisse une de ces grandes et
+pâles figures de macération et de mortification, une de ces saintes de
+Port-Royal, dont les pinceaux jansénistes de Philippe de Champagne nous
+ont transmis la face rigide et crucifiée.
+
+Le malheur a fait l'âme de la Reine semblable à son visage. Il n'est
+plus de sourire, il n'est plus de rayon non plus au dedans d'elle. Tout
+s'y est éteint, mais tout s'y est pacifié; tout y est désolé, mais tout
+aussi y est recueilli dans une sérénité morne. De la princesse, de la
+femme, il ne reste plus qu'une veuve. Les amertumes ne la touchent plus,
+les outrages passent au-dessous d'elle, les cruautés n'atteignent que sa
+pitié. Pour elle l'avenir est sans terreur: il n'est plus que promesse;
+et Marie-Antoinette s'approche de la mort, ainsi que d'une patrie et
+d'un rendez-vous, avec un tranquille et pieux désir.
+
+Elle prie et s'abîme dans la prière; elle se plonge et s'absorbe dans la
+_Journée du Chrétien;_ elle immole son cœur devant cette image du cœur
+de Marie sanglant et traversé de glaives[568]. Son âme ne prête plus
+l'oreille à la terre; son âme va s'élevant, se dégageant chaque jour, et
+comme essayant ses ailes... Mais Dieu permit que Marie-Antoinette fût
+encore tentée par l'espérance, comme s'il eût voulu montrer que les
+mères ne sont jamais prêtes à mourir.
+
+Pendant que la Reine, enfoncée dans sa douleur, s'enfermait dans sa
+prison et ne voulait plus descendre au jardin, pour ne pas passer devant
+la porte par laquelle était sorti Louis XVI[569], de nobles dévouements
+veillaient autour de la prison de la Reine.
+
+Des femmes ne craignaient pas d'entretenir des correspondances avec le
+Temple, de pousser aux plans de salut de la famille royale, d'accueillir
+chez elles, à toute heure du jour et de la nuit, tous les dévouements et
+tous les courages, s'obstinant à rester à leur poste malgré les prières
+et les ordres du Temple. Il était des femmes, comme cette marquise de
+Sérent, qui, interrogée par les comités, répondait «qu'en qualité de
+dame d'une princesse prisonnière, son devoir était de veiller à tout ce
+qui pouvait lui être nécessaire, et que la mort l'empêcherait seule de
+remplir un devoir aussi sacré»[570].
+
+Il était des hommes guettant le Temple et l'occasion, briguant de se
+risquer, prêts à mourir. Un gentilhomme du Dauphiné, M. de Jarjayes,
+était de ceux-là. Nommé maréchal de camp par le Roi, chargé en 1791 de
+la direction du dépôt de la guerre, bientôt sans fonctions, il n'avait
+pas émigré, pour se tenir au service de la cour. Sa femme, madame de
+Jarjayes, était femme de la Reine, sa première femme en survivance.
+Après Varennes, elle avait obtenu de rester aux Tuileries. M. de
+Jarjayes, à qui cela faciliterait l'entrée habituelle du château, mérita
+de la Reine l'honneur de missions secrètes au dedans et au dehors,
+auprès de Monsieur, en Piémont, et auprès de Barnave, auquel il portait
+les lettres de la Reine. Au 10 août, M. de Jarjayes avait accompagné la
+famille royale dans la loge du _Logotachygraphe._ Le Roi mort, la Reine
+au Temple, il resta: il attendait[571].
+
+Dans la prison même, le dévouement était auprès de la Reine. Un officier
+de bouche de l'ancienne cour, l'homme qui avait déjà sauvé la vie à la
+Reine aux journées d'octobre, en lui ouvrant la porte secrète des petits
+appartements, Turgy avait trouvé la grille du Temple ouverte quelques
+jours après le 10 août, et, de sa pleine autorité, avec la bonne fortune
+de l'audace, s'était installé au service de la famille royale. Ce fut le
+premier qui donna aux hôtes du Temple, non les nouvelles du dehors, mais
+quelques lambeaux de ces nouvelles. Aidé de Chrétien et de Marchand,
+employés comme lui à l'office du Temple, et comme lui jouant obscurément
+leur tête, il avait une adresse merveilleuse pour substituer, dans un
+tournant d'escalier, dans un passage noir, au bouchon d'une carafe de
+lait d'amande vérifié par les municipaux, un autre bouchon couvert
+d'avis écrits avec du jus de citron ou un extrait de noix de galle. Puis
+il transmettait au dehors, sur le même bouchon, la réponse de la Reine
+ou de Madame Élisabeth. Il avait encore concerté avec les prisonniers
+une correspondance muette par signes et par gestes. Avec le mouvement de
+ses doigts, le port de sa tête, le jeu de sa serviette, il entreprit de
+leur dire les batailles, la marche des armées, l'Autriche, l'Angleterre,
+la Sardaigne, et la Convention. Mais cette langue mimée prêtait à trop
+de contre-sens. Turgy, qui était homme d'expédients, imagina alors des
+pelotes de fil ou de coton cachées dans les bouches de chaleur du poêle
+ou dans le panier aux ordures. Autorisé à sortir du Temple deux ou trois
+fois par semaine pour les approvisionnements, Turgy voyait Hüe; il
+voyait la duchesse de Sérent; il était le lien des correspondances entre
+la tour et le dehors, et, confirmé dans son zèle par le témoignage que
+le Roi lui rendait le 21 janvier, il bravait les murmures des
+dénonciations[572].
+
+Mais Turgy n'était qu'un serviteur fidèle au malheur de ses maîtres;
+d'autres vont le lui disputer en courage, qui n'ont servi que la
+Révolution.
+
+Seul honneur de ces temps, cette séduction des hommes de la Révolution
+par la pitié! seule consolation de cette abominable histoire, qu'il se
+soit fait autour de la Reine, dans la plus dure des prisons, sous la
+plus impitoyable des terreurs, une contagion de respect qui s'enhardit
+jusqu'aux bons offices et jusqu'aux dangers mortels de la sensibilité!
+Ces hommes à qui la Révolution a donné le mandat d'être aveugles, d'être
+sourds, d'être muets sous peine de mort, bravent la mort dès qu'ils sont
+entrés dans la familiarité de cette infortune. Ceux-là qui avaient
+l'insulte à la bouche et le chapeau sur la tête, se taisent, se
+découvrent et s'inclinent devant ces larmes de Marie-Antoinette, devant
+ces larmes de la Reine! C'avait été Manuel; ce sont tant de
+commissaires, tout à coup touchés, dont l'air, la tenue, la parole, les
+caresses aux enfants, les yeux mouillés, plaignent et courtisent les
+chagrins de la Reine. «Maman, crie joyeusement le Dauphin dès qu'il
+reconnaît une de ces figures qui lui ont souri, c'est Monsieur un tel!»
+Et la Reine est sûre d'avoir quarante-huit heures de respect, de
+compassion, peut-être même de cette rare flatterie qui s'incline plus
+bas devant la royauté sans couronne. Elle aura dans sa chambre ce
+commissaire qui reprend le Dauphin de placer en Asie Lunéville, «cette
+ville,--lui dit-il,--où ont régné vos ancêtres;» ou Lebœuf, qui voudrait
+lui faire accorder les _Aventures de Télémaque_; ou Moille, qui ne
+consent pas à se couvrir devant la famille royale; ou Lepitre, qui
+apporte à la Reine l'hommage de ses romances et la pièce de l'_Ami des
+lois_; ou l'épicier Dangé, qui embrasse le Dauphin en le promenant sur
+la plate-forme de la Tour; ou l'administrateur de la police de Paris,
+Jobert; ou le maître maçon Vincent, ou l'architecte Bugneau, ou
+Michonis[573], un de ces commissaires enfin qui trahissent leur mission
+pour ne pas trahir l'humanité.
+
+Il savait comment vont les cœurs de la pitié à l'intérêt, de l'intérêt
+au dévouement, ce commissaire si effrayé, à sa première visite, du
+charme de la Reine, qu'il donna sa démission, n'osant retourner au
+Temple. Bientôt des commissaires se rendaient comme Manuel, et de
+l'attendrissement passaient aux imprudences et aux complicités; bientôt
+même de plus aventureux osaient concevoir de sauver la famille royale,
+et semblaient prendre pour devise cette devise donnée par la Reine pour
+la bague d'un commissaire: _Poco ama ch'il morir teme_[574].
+
+Le 2 février 1793, un homme se présente chez M. de Jarjayes, et lui
+demande un entretien secret. Voix, costume, façons, tout chez cet homme
+sent la Révolution. M. de Jarjayes le regarde et s'inquiète, quand
+l'homme se jette à ses pieds. Ce qu'il veut, c'est l'indulgence, la
+confiance de M. de Jarjayes; ce qu'il est venu offrir, c'est son
+repentir; ce qu'il est venu chercher, c'est l'aide de M. de Jarjayes
+pour sauver les prisonniers du Temple. M. de Jarjayes se défie et
+repousse l'offre. L'homme alors tire de sa poche un chiffon de papier et
+M. de Jarjayes lit ces mots, en huit petites lignes, de la main de la
+Reine:
+
+«_Vous pouvez prendre confiance en l'homme qui vous parlera de ma part,
+en vous remettant ce billet. Ses sentiments me sont connus; depuis cinq
+mois il n'a pas varié. Ne vous fiez pas trop à la femme[575] de l'homme
+qui est enfermé ici avec nous: je ne me fie ni à elle ni à son mari._»
+
+L'homme était Toulan.
+
+Il se rencontre parfois, dans les révolutions, de ces individus qui
+puisent comme une insolence de courage dans l'insolence des évènements.
+Enhardis, égayés presque par la grandeur du péril, la folie de
+l'entreprise, l'invraisemblance du salut, ils vont à des aventures, ils
+cherchent des dangers qui semblent plus appartenir à la fiction qu'à la
+vie, au roman qu'à l'histoire. Né à Toulouse vers 1761, établi à Paris,
+en 1787, libraire et marchand de musique, nommé membre de la Commune du
+10 août, continué dans la municipalité dite provisoire, et devenu chef
+de bureau de l'administration des biens des émigrés[576], Toulan, «ce
+petit jeune homme,» est un de ces cœurs sans peur et sans surprise, qui
+trompent longtemps la mort en se jouant d'elle. Cervelle de Gascon, tête
+chaude, une fécondité inventive et que rien ne décourageait le faisait
+inépuisable en ruses, en inventions, en stratagèmes. Puis la nature
+l'avait armé d'une gaieté de si bon aloi et de si belle venue, si
+franche, si épanouie, qu'elle désarmait tous les soupçons en leur riant
+au nez; grand comédien par là-dessus, qui, gardant le rôle de ses
+anciennes opinions auprès des comités et des conseils de la Révolution,
+rudoyait les tièdes avec la langue salée et les grosses plaisanteries du
+sans-culottisme. De sang-froid, et maître de lui, sous cette verve,
+cette vivacité et cet entrain de son caractère, prêt à tout et sachant
+attendre, ardent et patient, obstiné et madré, Toulan avait tous ces
+dons et toutes ces vertus qui mènent un complot au succès. Mais il était
+plus qu'un conspirateur hardi et habile: il était un de ces beaux et
+purs dévouements sur lesquels aime à se reposer et dans lesquels se
+réjouit le souvenir des hommes; un de ces dévouements au-dessus de l'or,
+au-dessus de la récompense, au-dessus même de l'espoir de la
+rémunération, et que paye un mot, ce nom de _Fidèle_ que les
+prisonnières du Temple ont donné à Toulan[577]. Et dans la
+reconnaissance de la Reine pour Toulan, quel étonnement, quel respect,
+si j'ose dire, quand elle compte jusqu'à Toulan, tous ces dévouements
+dans la garde nationale, tous ces dévouements dans l'Assemblée qui
+mendiaient la liste civile[578], quand elle reconnaît de combien est
+moins grand un homme de génie qui se vend qu'un homme de cœur qui se
+donne!
+
+Toulan s'est voué à sauver les prisonniers du Temple; il croit pouvoir
+les sauver, et il apporte son plan à M. de Jarjayes. M. de Jarjayes put
+bientôt juger l'homme. La Reine avait témoigné à Toulan le désir d'avoir
+les souvenirs que Louis XVI lui avait légués, et que le conseil du
+Temple avait retirés des mains de Cléry pour les mettre sous scellés.
+C'était un anneau nuptial, un cachet et un paquet de cheveux. Presque
+aussitôt ce désir exprimé, Toulan apportait à la Reine ce paquet de
+cheveux, l'anneau d'alliance portant _M. A. A. A. 19 aprilis 1770_, et
+ce cachet montrant à côté des armes de France la tête du Dauphin
+casquée. Toulan avait brisé les scellés, substitué des objets à peu près
+pareils, reposé les scellés. Jamais un désir de Reine de France,
+commandant l'impossible, n'avait été plus vite et mieux servi. Ces
+reliques devaient parvenir plus tard, par des mains amies, à Monsieur et
+au comte d'Artois, avec ces deux billets de la Reine, le premier à
+Monsieur, le second au comte d'Artois:
+
+«_Ayant un etre fidèle, sur lequel nous pouvons compter, j'en profite,
+pour envoyer a mon frère et ami, ce dépot qui ne peut etre confie
+qu'entre ses mains, le porteur vous dira par quel miracle nous avons pu
+avoir ces précieux gages, je me réserve de vous dire moi-même un jour le
+nom de celui qui nous est si utile, l'impossibilité ou nous avons été
+jusqu'a présent de pouvoir nous donner de nos nouvelles, et l'exces de
+nos malheurs nous fait sentir encore plus vivement notre cruelle
+separation puisse-t-elle n'etre pas longue, je vous embrasse en
+attendant comme je vous aime et vous savez que c'est de tout mon cœur.
+M:A:_»
+
+«_Ayant trouve enfin un moyen de confier à notre frère un des seul gage
+qui nous reste de l'etre que nous chérissons et pleurons tous j'ai cru
+que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui vient de lui,
+gardez-le, en signe de l'amitié la plus tendre avec laquelle je vous
+embrasse de tout mon cœur. M:A:_[579].»
+
+Le billet de la Reine lu, M. de Jarjayes, voulant agir avec certitude,
+avait demandé à Toulan s'il pouvait le faire entrer au Temple et parler
+un instant à la Reine. Toulan déclarait la démarche difficile, non
+impossible, et rapportait bientôt à M. de Jarjaye ce billet de la Reine.
+
+«_Maintenant si vous êtes décidé à venir ici il seroit mieux que ce fut
+bientôt; mais, mon dieu, prenez bien garde d'être reconnu, surtout de la
+femme qui est enfermée ici avec nous._»
+
+M. de Jarjayes, déguisé, est introduit au Temple par Toulan. Il voit la
+Reine, il lui parle. La Reine lui dit d'examiner les plans de Toulan;
+puis, s'oubliant, et ne pensant qu'aux autres, elle recommande à M. de
+Jarjayes de lui donner des nouvelles de tous ceux qui sont restés
+fidèles; et, M. de Jarjayes à peine sorti du Temple, la Reine lui écrit,
+tremblant encore d'émotion et de peur:
+
+«_Prenez garde a mde archi, elle me paroit bien liée avec l'homme et la
+femme dont je vous parle dans l'autre billet.
+
+«Tachez de voir mde th., on vous expliquera pourquoi. Comment est votre
+femme? elle a le cœur trop bon pour n'etre pas bien malade._»
+
+À quelques jours de là, M. de Jarjayes recevait cette lettre de la
+Reine:
+
+«_Votre billet m'a fait bien du bien je n'avois aucun doute sur le
+Nivernois, mais j'étois au desespoir qu'on put seulement en penser du
+mal. Écoutez bien les idées qu'on vous proposera: examinez les bien,
+dans votre prudence; pour nous, nous nous livrons avec une confiance
+entière. Mon dieu, que je serois heureuse, et surtout de pouvoir vous
+compter au nombre de ceux qui peuvent nous être utile! Vous verrez le
+nouveau personnage, son exterieur ne previent pas, mais il est
+absolument necessaire et il faut l'avoir. t... [oulan] vous dira ce
+qu'il faut faire pour cela. Tachez de vous le procurer et de finir avec
+lui avant qu'il revienne ici. Si vous ne le pouvez pas voyez mr de la
+borde de ma part, si vous n'y trouvez pas de l'inconvénient, vous savez
+qu'il a de l'argent à moi._»
+
+Le nouveau personnage dont parlait la Reine était un commissaire que
+Toulan voulait qu'on gagnât à prix d'argent. M. de Jarjayes, répugnant à
+répandre le secret, ne s'adressait pas à M. de Laborde, et offrait à la
+Reine de faire lui-même la somme.
+
+«_En effet_,--répondait la Reine à M. de Jarjayes,--_je crois qu'il est
+impossible de faire aucune demarche en ce moment près de M. de la b...
+toutes auroient de l'inconvénient: il vaut mieux que ce soit vous qui
+finissiez cette affaire par vous même, si vous pouvez. J'avois pensé a
+lui pour vous éviter l'avance d'une somme si forte pour vous._»
+
+Le commissaire était acheté, payé.
+
+«_T... m'a dit ce matin que vous aviez fini avec le comm... combien un
+ami tel que vous m'est précieux!_» écrivait la Reine, qui se laissait
+aller à l'illusion; et, tout aussitôt, craignant d'être ingrate, elle
+mandait à M. de Jarjayes:
+
+«_Je serois bien aise que vous puissiez aussi faire quelque chose pour
+t... il se conduit trop bien avec nous pour ne pas le reconnoître_[580].
+
+Mais Toulan ne voulut rien accepter, rien qu'une boîte d'or dont la
+Reine se servait: boîte fatale qui devait le perdre! Sa femme la montra;
+et Toulan monta à l'échafaud, où déjà était montée la Reine[581].
+
+Voici quel était le plan de Toulan:
+
+Des habits d'homme étaient préparés pour la Reine et Madame Élisabeth,
+et apportés, à diverses reprise, sous leurs pelisses, dans leurs poches,
+par Toulan et Lepitre. Deux douillettes devaient achever de tromper sur
+la taille et la démarche des prisonnières. Ajoutez des écharpes et des
+cartes d'entrée semblables à celles des commissaires. Pour Madame Royale
+et le Dauphin, on les eût sortis du Temple ainsi: un allumeur de
+réverbères entrait tous les jours, à cinq heures et demie, au Temple,
+accompagné de deux enfants qui l'aidaient à allumer dans la tour, et
+sortait avant sept heures. Un costume pareil à celui de ces enfants, une
+carmagnole, une vieille perruque, de gros souliers, un sale pantalon, un
+mauvais chapeau, déguisaient le Dauphin et Madame Royale, déshabillés et
+rhabillés dans la tourelle voisine de la chambre de la Reine où Tison et
+sa femme n'entraient jamais. Vers six heures trois quarts, le tabac
+d'Espagne, prodigué par Toulan, aux époux Tison, et renfermant ce
+jour-là un narcotique, plongeait l'homme et la femme dans un sommeil de
+huit heures. La Reine, vêtue en homme, montrant de loin sa carte à la
+sentinelle rassurée par la vue de son écharpe, sortait du Temple avec
+Lepitre, et se rendait rue de la Corderie, où M. de Jarjayes devait
+l'attendre. Quelques minutes après sept heures, les sentinelles relevées
+dans la tour, un commis du bureau de Toulan, dévoué comme lui, du nom de
+Ricard, arrivait à la porte de la Reine, costumé en allumeur, sa boîte
+de fer-blanc au bras, frappait, et recevait le Dauphin et Madame Royale
+des mains de Toulan, qui le grondait tout haut de n'être pas venu
+lui-même arranger les quinquets; et les enfants allaient rejoindre leur
+mère. Madame Élisabeth, sous le même déguisement que la Reine, sortait
+la dernière avec Toulan.
+
+Les fugitifs avaient au moins cinq heures devant eux. La Reine eût
+demandé le matin qu'on ne servit qu'à neuf heures et demie son souper,
+servi d'ordinaire à neuf heures; on eût frappé, refrappé, interrogé la
+sentinelle, qui, relevée à neuf heures, n'eût rien su; on serait
+descendu à la salle du conseil; on serait remonté avec les deux autres
+commissaires; on eût frappé de nouveau, appelé les sentinelles
+précédentes, enfin envoyé chercher un serrurier. Le serrurier eût trouvé
+les portes fermées en dedans; et, avant qu'on eût enfoncé les deux
+portes, l'une de chêne à gros clous, l'autre de fer; avant que les
+commissaires eussent visité les appartements, les tourelles, eussent
+réveillé Tison et sa femme; avant qu'un procès-verbal eût été rédigé;
+avant que le conseil de la Commune l'eût examiné; avant que la police,
+les maires, les comités de la Convention eussent résolu des mesures, la
+famille royale eût été loin avec des passe-ports bien en règle.
+
+Il n'y avait eu, dans ce plan, de discussion que sur un point. Toulan
+avait proposé pour la fuite une berline attelée de six chevaux, devant
+laquelle il eût couru à franc étrier; mais la Reine tenait pour trois
+cabriolets: dans le premier, le Dauphin, M. de Jarjayes et elle; dans le
+second, Madame Élisabeth avec Toulan; dans le troisième, l'autre
+commissaire et Madame Royale. La Reine se rappelait Varennes. Elle
+craignait la curiosité sur la route, l'indiscrétion des postillons;
+trois voitures légères n'exigeaient chacune qu'un cheval; il était
+possible de relayer sans recourir à la poste, de se réunir en cas
+d'accident dans deux voitures. L'avis de la Reine prévalut. Où irait-on?
+On n'était pas encore fixé à la fin de février. On pensa un moment à la
+Vendée, qui commençait à se soulever; mais la Vendée était loin. On se
+rejeta sur la Normandie, d'où l'on pouvait gagner la mer et
+l'Angleterre[582].
+
+Des restrictions apportées à la délivrance des passeports, le bruit de
+la fermeture des barrières, arrêtaient toute tentative dans les premiers
+jours de mars. Puis, si bien gardé que soit le secret d'un complot, il
+s'en répand toujours quelque chose; et Toulan, malgré son sang-froid,
+restait assez sot à cette brusque apostrophe d'une tricoteuse avec
+laquelle il plaisantait: «Toi, tu es un traître, tu seras guillotiné!»
+Une défiance mal dissimulée de la Commune écartait Toulan et Lepitre de
+la surveillance du Temple jusqu'au 18 mars. Cette fois les dernières
+mesures étaient arrêtées à l'exécution du projet fixée au prochain jour
+de garde de Toulan. Le 26, comme on nommait à la Commune les
+commissaires pour le Temple, le fabricant de papiers peints Arthur monte
+à la tribune et dénonce Toulan et Lepitre comme «entretenant avec les
+prisonnières du Temple des conversations à voix basse et comme
+s'abaissant à exciter la gaieté de Marie-Antoinette.» Toulan répond
+aussitôt, et se justifie par des plaisanteries. Hébert, sans appuyer sur
+la dénonciation, demande le scrutin épuratoire et la radiation de
+Lepitre et de Toulan sur la liste des commissaires. Arrivent les fêtes
+de Pâques; les municipaux ne se soucient guère d'aller les passer dans
+une prison. Toulan se fait proposer avec Lepitre par un de ses
+collègues, et leurs deux noms sont écrits, quand Lechénard les fait
+rayer. Une municipalité nouvelle s'organise; Toulan et Lepitre ne sont
+pas réélus[583]. Toulan ne se décourage pas, quand un coup imprévu
+menace ses projets.
+
+La République avait logé auprès des prisonnières, dans leur appartement,
+derrière un vitrage, un couple d'espions: l'homme et la femme Tison. Ces
+malheureux, qui essayaient de s'approcher de la confiance de la Reine et
+de Madame Élisabeth, avec le patelinage et l'hypocrisie, pour les livrer
+et les vendre, passant leur vie à épier et faisant soupçon de tout
+derrière de faux semblants de pitié, les Tison avaient au fond d'eux
+comme une espèce de cœur: ils avaient une fille et l'aimaient[584].
+C'était avec cela que la Révolution les maniait et les tenait; c'était
+en leur montrant et en leur retirant cette fille que la Commune jouait
+d'eux comme d'animaux affamés ou repus. Privés de la voir, exaspérés,
+ils déclaraient le 20 avril, sans qu'il fût besoin de les pousser, «que
+la veuve et la sœur du dernier tyran avaient gagné quelques officiers
+municipaux, qu'elles étaient instruites par eux de tous les évènements,
+qu'elles en recevaient les papiers publics, et que par leur moyen elles
+entretenaient des correspondances.» Et la femme Tison montrait d'un air
+de triomphe la goutte de cire que Madame Élisabeth avait laissée par
+mégarde tomber sur son chandelier en cachetant une lettre de l'abbé
+Edgeworth. Rien pourtant n'était encore désespéré. Les nouveaux
+commissaires, remplaçant les commissaires suspects, étaient à la
+dévotion de Toulan; Follope jetait au feu la dénonciation de la femme
+Tison contre Turgy[585], et du dehors Toulan pouvait encore conduire la
+tentative... Qu'arriva-t-il? De quelles mesures nouvelles de
+surveillance le Dauphin et Madame furent-ils entourés? L'allumeur de
+quinquets cessa-t-il d'amener au Temple ces deux enfants qui montraient
+comme une conspiration de la Providence pour le salut des enfants de la
+Reine? Nul des témoins de ce temps ne nous l'apprend; un seul fait est
+constant: la Reine peut fuir encore, ses enfants ne peuvent plus la
+suivre.
+
+C'est alors que la Reine écrit à M. de Jarjayes ce dernier billet:
+
+«_Nous avons fait un beau rêve, voilà tout; mais nous y avons beaucoup
+gagné, en trouvant encore dans cette occasion une nouvelle preuve de
+votre entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes;
+vous trouverez, dans toutes les occasions, en moi du caractère et du
+courage; mais l'interet de mon fils est le seul qui me guide, et quelque
+bonheur que j'eusse éprouvé a être hors d'ici je ne peux pas consentir a
+me séparer de lui. Au reste, je reconnois bien votre attachement dans
+tout ce que vous m'avez dit hier. Comptez que je sens la bonté de vos
+raison pour mon propre interet, mais je ne pourrois jouir de rien en
+laissant mes enfants, et cette idée ne me laisse pas même de
+regret_[586].»
+
+Le grand cœur qui si vite et avec si peu d'effort se détache d'un espoir
+où ne sont pas ses enfants! D'une mère romaine vous n'auriez une autre
+lettre; et que de grâces en ce dernier cri, en ce dernier chant de la
+tendresse maternelle! L'héroïsme y est doux comme une caresse, le
+sacrifice comme un sourire.
+
+En dépit de la fatalité, Toulan se dévouera et luttera jusqu'au bout.
+Lors de la dénonciation de Tison il n'est pas absent comme Lepitre,
+Moille, Brunot; il fait face à l'accusation, il fait face à Hébert, et
+il réclame avec une effronterie magnifique l'apposition immédiate des
+scellés chez lui. Un mandat d'arrêt est lancé contre lui; il ne s'en
+soucie pas. On l'arrête; il prie ceux qui l'arrêtent de le mener chez
+lui pour prendre quelques effets: ils poseront du même coup les scellés.
+En chemin il rencontre son ami Ricard, et l'engage à venir prendre
+quelques papiers lui appartenant qui se trouvent sur son bureau. Ricard
+a compris Toulan. Arrivés chez Toulan, une discussion s'engage, à propos
+des papiers, entre Ricard et les commissaires. Toulan, qui est passé
+dans un cabinet voisin pour se laver les mains, lâche une fontaine; le
+bruit de l'eau qui coule, le bruit de la voix de Ricard qui récrimine
+avec fracas, empêchent les commissaires d'entendre une porte dérobée
+s'ouvrir doucement: Toulan est libre[587]; mais, libre, il ne se sauve
+pas de Paris. Il court louer une chambre dans une maison voisine du
+Temple, où Turgy a de fréquents rendez-vous avec lui, d'où il rapporte
+au Temple les nouvelles du dehors. La Reine à la Conciergerie, Toulan
+avertira et renseignera Madame Élisabeth en sonnant du cor à la fenêtre,
+et si hautement que Madame Élisabeth sera obligée de le rappeler à la
+prudence[588].
+
+La Reine appréciait dignement cet homme, quand, pour le remercier de
+tout ce qu'il avait tenté, de tout ce qu'il osait encore, elle ne
+trouvait rien de mieux que de le faire entrer dans ses bonheurs de mère:
+«_Dites à Fidèle_, écrivait-elle, _que je vois mon fils tous les
+jours_[589].»
+
+
+Il ne restait plus à la Reine que Dieu et le baron de Batz.
+
+Un royaliste est à Paris, une main sur Paris, une main sur la France,
+enveloppant la Révolution. Dénoncé, recherché, poursuivi, traqué, il
+embrasse la Vendée, Lyon, Bordeaux, Toulon, Marseille, et son nom fait
+pâlir Robespierre. Cet homme est un Protée, Catilina et Casanova
+brouillés dans un seul homme pour l'épouvante d'une tyrannie. La tête et
+la plume aux intrigues, le bras aux coups de main, il est un diplomate
+et un aventurier. Cet homme est partout, et, où il n'est pas, il menace.
+Il a des agents dans les sections, dans les municipalités, dans les
+administrations, dans les prisons, dans les ports de mer, dans les
+places frontières. Il est ici et là, hier une ombre, aujourd'hui un
+éclair, trouant les lois comme des toiles d'araignée, passant à travers
+les réglements, les consignes, les barrières, avec de faux passe-ports,
+de faux certificats de résidence, de fausses cartes civiques. Il surgit
+et disparaît tout à coup dans les foules, stupéfaites de l'avoir vu. Il
+passe dans la rue, dans les maisons d'arrêt, dans les cafés, dans les
+orgies des conventionnels, semant les paroles ou l'or, entraînant les
+dévouements, racolant les vénalités, achetant les individus, achetant
+des bureaux en masse, achetant le département de Paris, achetant la
+police, marchandant la Révolution; imprenable, insaisissable, glissant
+des mains, échappant, en plein boulevard, à un peuple en armes; servi
+par des miracles, sauvé par des amis, confidents de tous ses plans, qui
+préfèrent mourir que de le trahir[590].
+
+Cet homme allait bientôt arracher ce cri à la Terreur qui a peur, cette
+lettre du comité de surveillance de la Convention à l'accusateur public:
+«Le comité t'enjoint de redoubler d'efforts pour découvrir l'infâme
+_Batz_... Ne néglige dans tes interrogatoires aucun indice; n'épargne
+aucune promesse pécuniaire ou autre; demande-nous la liberté de tout
+détenu qui promettra de le découvrir ou de le livrer mort ou vif: répète
+qu'il est hors la loi, que sa tête est mise à prix; que son signalement
+est partout; qu'il ne peut échapper; que tout sera découvert, et qu'il
+n'y aura pas de grâce pour ceux qui, ayant pu l'indiquer, ne l'auront
+pas fait. C'est te dire que nous voulons à tout prix ce scélérat.» La
+Révolution ira jusqu'à promettre 300,000 livres de la tête de M. de
+Batz. La Révolution recommandera à l'accusateur public de supprimer,
+dans le réquisitoire contre ses coaccusés, les détails des grands
+projets de Batz, et d'en dire seulement le fond sans en indiquer les
+moyens[591], craignant de révéler comment un homme avait lutté avec elle
+et l'avait mise en péril.
+
+Rien cependant, aux premiers jours de la Révolution, n'annonçait un
+pareil homme dans ce grand sénéchal d'Albret, député aux états généraux
+par la noblesse de sa province. Il ne s'était fait remarquer que par ses
+connaissances en matière de finances, son opposition à la création des
+assignats, ses importants rapports sur la dette, en qualité de président
+de la section du comité de liquidation. Le 12 et le 15 septembre 1791,
+il protestait contre les opérations de l'Assemblée nationale. Puis sa
+trace se perd. «Retour et parfaite conduite de M. Batz, à qui je redois
+512,000 livres,» il n'est que cette phrase d'un journal de Louis XVI, à
+la date du 1er juillet 1792, pour nous dire que l'oblation de la fortune
+et de la vie de M. de Batz à la cause royale est commencée. Après le 10
+août, M. de Batz rejoint les princes. Le procès du Roi le rappelle à
+Paris. Il ne peut enlever le Roi du Temple; mais, le 21 janvier, c'est
+M. de Batz qui, sur le passage du Roi, s'élance avec trois amis criant:
+«À nous, ceux qui veulent sauver le Roi!» Désolé de n'avoir point eu le
+bonheur de sauver Louis XVI, comme un de ses aïeux avait sauvé Henri IV,
+M. de Batz reportait son cœur et sa pensée sur la famille du Roi[592].
+
+M. de Batz, qui avait à sa disposition la fortune, sous ses ordres le
+dévouement des plus grands noms de France; M. de Batz, avec sa petite
+armée, les Rochefort, les Saint-Maurice, les Marsan, les Montmorency,
+les Pons, les Sombreuil, avec cet autre lui-même, son aide de camp, le
+marquis de la Guiche, si bien caché et si hardi sous le nom de Sévignon;
+avec l'aide et le courage des Roussel, des Devaux, des Cortey, des
+Michonis, M. de Batz reprenait après Toulan l'œuvre de délivrance.
+
+Cortey, l'épicier de la rue de la Loi, le logeur ordinaire du baron de
+Batz, était capitaine de la force armée de la section Lepelletier. Il
+s'était fait, sans doute par les conseils et pour les plans de M. de
+Batz, l'ami intime de Chrétien, le juré au tribunal révolutionnaire, qui
+avait placé Cortey dans le petit nombre de commandants à qui l'on
+confiait la garde de la tour, lorsque leur compagnie faisait partie du
+détachement de service au Temple. Le municipal était choisi d'avance:
+c'était Michonis, qui, plus heureux que Toulan, avait échappé aux
+dénonciations. La coïncidence d'une garde de Michonis avec une garde de
+Cortey fut la base du plan de M. de Batz, dont le succès devait être
+assuré par le concours d'une trentaine d'hommes de la section dont les
+sympathies et la vigueur n'étaient point douteuses.
+
+Le jour arrive où Cortey et Michonis sont en fonction tous les deux au
+Temple. Batz est entré dans la prison au milieu du détachement de
+Cortey. Le service est distribué de façon que les trente hommes doivent
+être en faction aux postes de la tour et de l'escalier, ou bien en
+patrouille de minuit à deux heures du matin. Michonis s'est assuré du
+service de la garde de nuit dans l'appartement de la Reine. De minuit à
+deux heures, dans ces deux heures où les postes les plus importants
+seront occupés par les hommes de Batz, les princesses, cachées dans de
+longues redingotes, et placées l'arme au bras dans une patrouille qui
+enveloppera le Dauphin, sortiront du Temple, conduites par Cortey, qui
+seul peut, en sa qualité de commandant du poste de la tour, faire ouvrir
+la grande porte pendant la nuit.
+
+Il est onze heures. Le moment approche. L'émotion vient aux plus braves,
+lorsque tout à coup Simon accourt, essoufflé et inquiet: «Si je ne te
+voyais pas ici, dit-il à Cortey qu'il a reconnu, je ne serais pas
+tranquille.» Ce mot éclaire M. de Batz; une tentation soudaine le prend
+de tuer Simon, et de risquer l'évasion à force ouverte. Mais le bruit
+d'une arme à feu causera un mouvement général. Il n'est point le maître
+des postes de la tour et de l'escalier; et, s'il échoue, que fera-t-on
+de la famille royale? Michonis a remis ses fonctions à Simon avec un
+calme imperturbable. Il se prépare à se rendre à la Commune, qui le
+mande. Mais déjà, sous le prétexte d'un bruit entendu au dehors, Batz, à
+la tête d'une patrouille, s'est lancé dans la rue, en se promettant une
+revanche[593].
+
+Simon avait gardé la Reine à la Révolution contre M. de Batz; la Tison
+l'avait gardée contre Toulan, et voilà que déjà sur celle-ci la main de
+Dieu s'est appesantie, avec des signes éclatants et terribles.
+
+Un jour, la Tison se mit à parler toute seule. Cela fit rire Madame; et
+sa mère la regardait complaisamment, tout heureuse d'entendre le rire de
+sa fille. Pauvre enfant! c'était d'une aliénée qu'elle riait! La Tison
+depuis longtemps languissait et ne voulait plus sortir. La maladie qui
+s'emparait tout à coup du Dauphin l'inquiétait et la troublait comme un
+reproche. Aujourd'hui elle est folle. Elle parle tout haut de ses
+fautes, de ses dénonciations, d'échafaud, de prison, de la Reine. Elle
+s'accuse, elle s'injurie. Elle croit morts ceux qu'elle a dénoncés. Tous
+les jours elle attend les municipaux accusés par elle, et, ne les voyant
+pas revenir, elle se couche dans les larmes. Ses nuits sont remplies
+d'épouvante; et elle réveille les prisonnières avec les cris que lui
+arrachent d'affreux rêves. Elle se traîne tout le jour aux genoux de la
+Reine, pleurant et suppliant: «Je suis une malheureuse... Je demande
+pardon à Votre Majesté... Je suis la cause de votre mort!» Sa fille, la
+Tison ne la reconnaît plus! D'horribles convulsions la prennent: huit
+hommes peuvent à peine la contenir et l'emporter dans une chambre du
+palais du Temple. Deux jours après, on la transporta à l'Hôtel-Dieu, où
+elle mourut, n'ayant plus rien d'humain que le remords!
+
+La Reine avait relevé la repentie; elle l'avait entourée de soins et de
+consolations. Elle avait pardonné à cette _fouilleuse_, à cette femme,
+qui la nuit du 21 janvier, l'entendant pleurer avec Madame Élisabeth,
+était venue pieds nus écouter couler ses larmes! et cette malheureuse
+sortie du Temple: «_Est-elle bien soignée?_» demandait la Reine à Turgy
+dans un billet[594].
+
+
+Les projets, les tentatives d'enlèvement, Batz vivant et libre, les
+informations du comité de sûreté générale, les bruits et les craintes de
+la rue, les prédictions du _Mirabilis liber_ «de la restauration de la
+couronne des lis, et de la destruction de fils de Brutus par le jeune
+captif;» l'intérêt du parti girondin pour la tour du Temple, et les
+subites miséricordes de son éloquence[595], avaient exaspéré la
+Convention. Toutes les douleurs de la Reine allaient être couronnées par
+une suprême douleur. Dans ce cœur, où tout est plaie, la République a
+trouvé la place d'une blessure nouvelle, et plus profonde que toutes.
+
+Le 3 juillet, à dix heures du soir, les municipaux entrent chez la
+Reine. La Reine, Madame Élisabeth, Madame, se sont levées au bruit des
+guichets. Le Dauphin s'éveille. Les municipaux viennent signifier à la
+Reine l'arrêté du Comité de salut public sanctionné par la Convention:
+
+«Le Comité de salut public arrête que le fils de Capet sera séparé de sa
+mère.»
+
+La Reine a couru au lit de son fils, qui crie et se réfugie dans ses
+bras. Elle le couvre, elle le défend de tout son corps: elle se dresse
+contre les mains qui s'avancent, et les municipaux voient que cette mère
+ne veut pas livrer son fils! Ils la menacent d'employer la force, de
+faire monter la garde...«_Tuez-moi donc d'abord!_» dit la Reine...
+
+Une heure, une heure! ce débat dura entre les larmes et les menaces,
+entre la colère et la défense, entre ces hommes qui donnaient l'assaut à
+cette mère, et cette femme qui les défiait de lui arracher son enfant! À
+la fin, les municipaux, las de leur honte, menacent la Reine de tuer son
+fils: à ce mot, le lit est libre. Madame Élisabeth et Madame habillent
+l'enfant: il ne restait plus à la Reine assez de force pour cela! Puis,
+couvert des pleurs et des baisers de sa mère, de sa tante et de sa sœur,
+le pauvre petit, fondant en larmes, suit les municipaux: il va de sa
+mère à Simon!
+
+Au moins la Commune accorda à la Reine de pleurer en paix. Il n'y eut
+plus de municipaux chez elle. Les prisonnières furent nuit et jour
+enfermées sous les verroux. Trois fois par jour, des gardes apportaient
+les repas et éprouvaient les barreaux des fenêtres. Madame Élisabeth et
+Madame faisaient les lits et servaient la Reine, si accablée qu'elle se
+laissait servir.
+
+La Reine ne vivait plus que quelques heures par jour, les heures où elle
+guettait son fils par un jour de souffrance, au faîte d'un petit
+escalier tournant montant de la garde-robe aux combles. Au bout de
+quelques jours, elle avait découvert bien mieux: une petite fente dans
+les cloisons de la plate-forme de la tour, où l'enfant montait se
+promener. Le temps et le monde n'étaient plus que cela pour la Reine:
+cette cloison et ce moment qui lui montraient son _petit_.
+
+Quelquefois des commissaires lui donnaient des nouvelles du pauvre
+enfant; quelquefois Tison: car ce Tison a hérité des remords de sa
+femme; il cherche à réparer son passé par les attentions et les
+services, et il semble à la Reine lavé de tout le mal qu'il lui a fait,
+quand il accourt lui apprendre que son fils est en bonne santé et qu'il
+joue au ballon... Hélas! bientôt Madame Élisabeth priait Tison et les
+municipaux de ne plus dire à la Reine ce qu'ils apprenaient du martyre
+de l'éducation de son fils: «Ma mère, dit Madame, en savait ou en
+soupçonnait bien assez...[596].»
+
+
+
+
+IX
+
+Marie-Antoinette à la Conciergerie. Le concierge Richard.--Impatience de
+la Révolution.--Vaine recherche de pièces contre la Reine.--Espérance du
+parti royaliste.--L'œillet du chevalier de Rougeville.--Le concierge
+Bault.--Discours de Billaud-Varennes.--Lettre de Fouquier-Tinville.
+
+
+Le 2 août 1793, la Reine couchait à la Conciergerie.
+
+Il n'y avait plus eu qu'outrages pour les derniers jours de la Reine au
+Temple. À mesure qu'elle approchait du Tribunal révolutionnaire,
+l'insulte autour d'elle était devenue plus grossière, plus sauvage, et
+l'injure avait atteint bientôt les extrêmes limites de la brutalité. Le
+municipal Bernard, retirant le siége d'un des enfants de la Reine,
+disait: «Je n'ai jamais vu donner ni table ni chaise à des prisonniers,
+la paille est assez bonne pour eux;» ou bien un poëte, couvert encore de
+la livrée et des bienfaits de la cour, Dorat-Cubières, commandait
+d'acheter à la Reine un peigne de corne: «Le buis serait trop bon[597]!»
+Dans la bouche des derniers visiteurs, la parole n'était plus que
+jurons[598].
+
+Le 1er août, à 2 heures du matin, la Commune, arrachant les trois femmes
+au sommeil, signifiait à Marie-Antoinette le décret de la Convention:
+
+«Marie-Antoinette est envoyée au Tribunal extraordinaire; elle sera
+transportée sur-le-champ à la Conciergerie.»
+
+La Reine se tait, et se met à faire un paquet de ses vêtements. Madame
+Élisabeth et Madame implorent, mais en vain, la grâce de la suivre. La
+Reine s'habille sans que les municipaux s'écartent. Ils lui demandent
+ses poches. La Reine les leur donne[599]; c'est tout ce qu'elle a de
+ceux qu'elle prie au ciel; c'est tout ce qui lui reste de ceux qu'elle
+aime sur la terre! un paquet de cheveux de son mari et de ses enfants,
+la petite table de chiffres où elle apprenait à compter à son fils, un
+portefeuille où est l'adresse du médecin de ses enfants, des portraits
+des princesses de Hesse et de Mecklembourg, les amies de son enfance, un
+portrait de madame de Lamballe, une prière au sacré cœur de Jésus, une
+prière à l'Immaculée Conception[600]. Il ne lui est laissé qu'un
+mouchoir et un flacon, pour le cas où elle se trouverait mal. La Reine
+embrasse sa fille, l'exhorte au courage, lui demande d'avoir bien soin
+de sa tante et de lui obéir comme à une seconde mère, et finit en lui
+répétant les instructions de pardon que lui a données son père. Madame
+reste muette de saisissement et de frayeur. La Reine se jette alors dans
+les bras de Madame Élisabeth, et lui recommande ses enfants. Madame
+Élisabeth, la tenant embrassée, lui murmure quelques mots à l'oreille.
+La Reine part sans retourner la tête, sans jeter un dernier regard à sa
+sœur, à sa fille, craignant que sa fermeté ne l'abandonne[601]. Elle est
+partie, laissant aux murs de sa prison son cœur dans cette inscription,
+la taille de ses deux enfants:
+
+_27 mars 1793, quatre pieds dix pouces trois lignes.
+Trois pieds deux pouces_[602].
+
+Comme la Reine sortait de la tour sans se baisser, elle se frappa la
+tête au guichet. On lui demanda si elle s'était fait du mal. «_Oh!
+non_,--dit-elle,--_rien à présent ne peut plus me faire de mal_[603]...»
+
+Les municipaux, parmi lesquels était Michonis, accompagnent
+Marie-Antoinette du Temple à la Conciergerie. Marie-Antoinette obtient
+de passer la nuit dans la chambre du concierge Richard.
+
+Le lendemain, la miséricorde de Richard, soutenue, enhardie par
+l'approbation muette et l'appui secret de quelques officiers de la
+municipalité, trompait les ordres de Fouquier, et la Reine était
+installée, non dans un cachot, mais dans une chambre dont les deux
+fenêtres donnaient sur la cour des femmes. C'était une assez grande
+pièce carrelée, l'ancienne salle du Conseil, où les magistrats des cours
+souveraines venaient, avant la Révolution, recevoir, à certains jours de
+l'année, les réclamations des prisonniers. Au mur, comme si les choses
+avaient autour de la Reine une âme et une parole, le vieux papier
+montrait des fleurs de lis s'en allant en lambeaux et s'effaçant sous le
+salpêtre. Une cloison, au milieu de laquelle s'ouvrait une grande baie,
+séparait la pièce dans toute sa largeur en deux chambres presque égales,
+éclairées chacune par une fenêtre sur la cour. La chambre du fond fut la
+chambre de la Reine; l'autre chambre, dans laquelle ouvrait la porte,
+devint la chambre des deux gendarmes qui y passaient le jour et la nuit,
+séparés seulement de la Reine par un paravent déplié en travers de la
+baie[604].
+
+Tout le mobilier de la chambre de Marie-Antoinette était une couchette
+de bois, à droite, en entrant, en face de la fenêtre; et une chaise de
+paille, dans l'embrasure de la fenêtre, sur laquelle la Reine passait
+presque toute la journée assise à regarder, dans la cour, des vivants
+aller et venir, à saisir au passage, dans les conversations à haute voix
+près de sa fenêtre, les nouvelles que lui jetaient les prisonnières. On
+lui laissa une méchante corbeille d'osier pour mettre son ouvrage, une
+boîte de bois pour la poudre dont elle poudrait encore ses cheveux
+blancs, une boîte de fer-blanc pour sa pommade[605].
+
+La Reine à la Conciergerie, voisine de Fouquier, promise au bourreau,
+les tortures honteuses et misérables ne la respectaient point encore. La
+Reine n'avait pu emporter son linge mis sous scellé au Temple; et
+Michonis écrivait, le 19 août, aux officiers municipaux composant le
+service du Temple: «Citoyens collègues, Marie-Antoinette me charge de
+lui faire passer quatre chemises et une paire de souliers non numérotés,
+dont elle a un pressant besoin[606].» Ces quatre malheureuses chemises
+demandées par Michonis, bientôt réduites à trois, ne seront délivrées à
+la Reine que de dix jours en dix jours[607]. La Reine n'a plus que deux
+robes, qu'elle met de deux jours l'un: sa pauvre robe noire, sa pauvre
+robe blanche, pourries toutes deux par l'humidité de sa chambre[608]...
+Il faut s'arrêter ici, les mots manquent.
+
+Longs jours, longs mois, les jours et les mois qui s'écoulèrent entre
+l'entrée de la Reine à la Conciergerie et son procès; attente
+douloureuse où la Reine, hors de la vie, toute à la mort, ne se reposait
+pas encore dans la mort! Elle priait. Elle lisait. Elle tenait son
+courage prêt. Elle occupait son imagination. Elle demandait à Dieu de ne
+pas la faire attendre, aux livres de la faire patienter. Mais quels
+livres dont la fable ne soit petite et l'intérêt médiocre, auprès du
+roman de ses infortunes? Quelles lectures pourront, à force d'horreur,
+arracher un moment à son présent la Reine de France à la Conciergerie?
+«_Les aventures les plus épouvantables!_» c'est l'expression même de
+Marie-Antoinette lorsque, par Richard, elle demande des livres à
+Montjoye; et rien n'est capable de distraire son agonie que l'histoire
+de Cook, les voyages, les naufrages[609], les horreurs de l'inconnu, les
+tragédies de l'immensité, les batailles poignantes de la mer et de
+l'homme.
+
+Une déception, un retard arrêtaient bientôt l'impatience de la
+Révolution, «la grande joie du père Duchêne de voir que la Louve
+autrichienne va être à la fin raccourcie[610].» L'accusation avait beau
+chercher, il lui était impossible de trouver une preuve écrite contre la
+Reine. Longtemps avant la journée du 10 août, la Reine, plus prudente
+que le Roi, ne s'était jamais couchée sans avoir brûlé tous les papiers
+capables de compromettre ses amis[611]. Les seuls papiers qui eussent pu
+la compromettre avaient été détruits ou perdus à la suite de la
+suppression du tribunal du 17 août, chargé de l'instruction des procès
+d'Affry et Cazotte. Cependant les rêves de Marat ne pouvaient suffire.
+Héron, l'espion à tout faire du Comité de Sûreté générale, promettait
+d'accabler l'accusée de preuves par écrit. Le Comité attendait et
+espérait. Héron ne lui apportait que cette dénonciation: «Je déclare que
+Vaudreuil, grand fauconnier du ci-devant roi, en 1784 et 1785, a tiré
+pour cinq cent quatre-vingt mille livres de lettres de change sur
+Pascaud, lorsqu'il jouait à la banque que tenait la Reine au château de
+Versailles. Ce Pascaud et la Reine, ainsi que Vaudreuil, ont coopéré au
+plan de la banqueroute générale, dans lequel plan a entré le massacre
+des citoyens à la maison de Réveillon[612].» Aussitôt reçue, la
+dénonciation était adressée au citoyen Laignelot, «chargé de la
+direction de l'accusation de la ci-devant Reine.» Laignelot, malgré tous
+ses désirs, n'en pouvait rien faire. Héron tirait alors de son
+imagination un ramas d'atrocités, et le soumettait à Marat. Marat,
+quoique indulgent en pareille matière, trouvait le travail de Héron
+d'une absurdité telle qu'il ne cachait pas à Héron que le Comité le
+jetterait au feu. Il consentait pourtant à le reprendre, à lui donner
+une nouvelle forme. Son factum retravaillé par Marat, Héron le présente
+au Comité de Sûreté générale: le Comité croit qu'il y a des pièces
+derrière des affirmations si positives; il arrête sur-le-champ «que le
+citoyen Héron remettra à l'instant au citoyen Bayle, l'un de ses
+membres, toutes les pièces qui ont servi à la rédaction de son Mémoire.»
+Héron avait inventé ses calomnies: il n'avait pas une pièce, et le
+Comité était obligé de renoncer au Mémoire de Héron et Marat, de
+chercher ailleurs, et d'attendre encore, malgré les clameurs et les
+colères enragées qui gourmandaient ses lenteurs: «L'on cherche midi à
+quatorze heures pour juger la tigresse d'Autriche, et l'on demande des
+pièces pour la condamner, tandis que si on rendait justice, _elle
+devrait être hachée comme chair à pâté_[613]...
+
+Tandis que tous ces hommes travaillaient à sa mort, la Reine respirait
+un moment, et il y avait autour d'elle comme un adoucissement des cœurs
+et des choses. Elle était entourée de soins, de prévenances,
+d'attentions, par le citoyen et la citoyenne Richard, braves gens qui
+ôtaient tout ce qu'ils pouvaient d'inhumain et d'atroce aux consignes de
+Fouquier. Par eux, la Reine avait un bon lit; ils apportaient à son
+petit appétit des mets qui ne lui répugnaient pas; ils essayaient de lui
+faire des surprises et de petits plaisirs, courant les marchés, les
+halles, la Vallée, pour lui trouver un mets, un fruit, un rien qu'elle
+aimât; avouant parfois, pour être mieux servis, pour qui ils achetaient,
+et trouvant des marchandes comme cette marchande de la halle qui,
+là-dessus, renverse toute sa boutique, choisit son plus beau melon et le
+donne à Richard pour sa prisonnière[614]. Les gendarmes même ne
+pouvaient échapper à la pitié; l'un d'eux renonçait à fumer, voyant, le
+matin d'une nuit où il n'avait pas quitté sa pipe, la Reine se lever les
+yeux rouges, et se plaignant doucement d'un grand mal de tête sans lui
+rien reprocher. D'autres, entrés soudain dans les plus délicates
+commisérations, et voulant éviter la Reine le retour de ces crises qui
+avaient failli la sauver de la guillotine, disaient aux commissaires:
+«Surtout, gardez-vous bien de lui parler de ses enfants![615]»
+
+Ce repos de la Reine, cette pitié de ses gardiens, rassuraient les
+amitiés du dehors et les encourageaient à espérer. La princesse
+Lubormiska écrivait vers ce temps à madame du Barry: «La Reine est
+encore à la Conciergerie; il est faux qu'on ait le projet de la ramener
+au Temple; cependant, je suis tranquille sur son sort[616].» Le million
+de la comtesse de Janson tentait l'incorruptibilité du capucin
+Chabot[617]. Aux émissaires, à l'argent envoyés de Bruxelles par le
+comte de Mercy, Danton répondait orgueilleusement que la mort de la
+reine de France n'était jamais entrée dans ses calculs, et qu'il
+consentait à la protéger sans aucune vue d'intérêt personnel[618]. Batz
+tournait autour de la Conciergerie. Un officier de grenadiers des
+Filles-de-Saint-Thomas, resté toute la journée du 20 juin aux côtés de
+la Reine, un fidèle du 10 août, un audacieux incorrigible, échappé, avec
+de la témérité et de l'or, aux massacres de Septembre, échappé de prison
+une seconde fois et de la même façon après le 31 mai, un de ces fous de
+dévouement qui ne manqueront jamais en France, le chevalier de
+Rougeville[619], venait de s'aboucher avec Michonis, l'introducteur de
+Batz au Temple. À la suite de plusieurs entrevues chez Fontaine,
+marchand de bois, et chez la femme Dutilleul, à Vaugirard, Rougeville
+est introduit à la Conciergerie par Michonis. Michonis[620], pour
+dérober aux gendarmes l'émotion de la Reine, lui parle de ses enfants
+qu'il a vus au Temple. Derrière lui, Rougeville fait à la Reine des
+signes qu'elle ne paraît pas comprendre; il s'approche alors et lui dit
+à voix basse de ramasser l'œillet qu'il a laissé tomber auprès du poêle.
+La Reine le ramasse, Rougeville demande à la Reine: «Le cœur vous
+manque-t-il?--_Il ne me manque jamais_,» répondit la Reine. Michonis et
+Rougeville sortent. La Reine lit le billet. «_Il contenait_, a déclaré
+la Reine, _des phrases vagues_: Que prétendez-vous faire? Que
+comptez-vous faire? J'ai été en prison; je m'en suis tiré par un
+miracle. Je viendrai vendredi... Il y avait une offre d'argent.» Le
+billet déchiré en mille morceaux, la Reine essaya d'y répondre, en
+marquant avec une épingle sur un morceau de papier: _Je suis gardée à
+vue, je ne parle ni n'écris_[621]. Un gendarme la surprit, saisit le
+papier, et le remit à la citoyenne Richard. Des mains de celle-ci il
+passa dans les mains de Michonis; mais le complot était ébruité, et
+Rougeville ne put revenir.
+
+Hélas! tout manquait. L'heure de Danton était passée; Chabot finissait
+par avoir peur de se vendre, et dénonçait la comtesse de Janson. Batz ne
+pouvait réussir à faire parvenir à la Reine une redingote, sous laquelle
+elle eût quitté la Conciergerie au moment du renouvellement des postes.
+Il y eut un dernier projet d'évasion; mais les deux gendarmes de garde
+chez la Reine devaient être tués: la Reine ne voulut jamais y consentir:
+la vie, à ce prix, lui eût semblé trop chère[622]. Richard avait été
+destitué; mais par l'entremise de Dangé, l'administrateur de police
+agissant de concert avec Hüe et Cléry, Marie-Antoinette retrouvait dans
+le concierge Bault un autre Richard, des soins pareils; et la seule
+chose pour laquelle elle fût difficile, l'eau qu'elle buvait, lui était
+encore servie bien pure dans une tasse bien propre. Une vieille
+tapisserie, clouée par Bault contre le mur, la défendait un peu contre
+l'humidité. Bault se chargeait de transmettre à Fouquier la demande
+d'une couverture de laine: «Tu mériterais d'être envoyé à la
+guillotine!» était la réponse de Fouquier. Mais l'industrie de Bault
+remplaçait la couverture par un matelas de la plus fine laine; et Bault
+mettait bientôt la Reine à l'abri de la fumée, des rires et des jurons
+des gendarmes. Prétextant sa responsabilité, Bault mettait dans sa poche
+la clef de sa chambre, et renvoyait les deux gendarmes à la porte
+extérieure[623].
+
+La Reine eut l'idée de léguer un dernier souvenir à ses enfants. Elle
+n'avait pas d'aiguille; mais une mère peut ce qu'elle veut: arrachant
+quelques fils à la tapisserie du mur, elle tressa, avec deux cure-dents,
+une espèce de jarretière; et quand Bault entra, elle la laissa glisser à
+terre. Bault la ramassa: il avait compris[624].
+
+Autour de la Conciergerie les cris de mort allaient croissant. Les vœux
+des clubs, des sections, des municipalités, des départements,
+assaillaient et harcelaient chaque jour le Comité du Salut public,
+honteux d'être encouragé à répandre le sang. Du camp de Belehema, le
+représentant Garrau, en mission à l'armée des Pyrénées occidentales,
+mandait à la Convention son indignation de voir Marie-Antoinette vivre
+encore; et à propos d'une semblable demande de la tête de
+Marie-Antoinette formulée dans la même séance, 5 septembre, par la
+section de l'Université, le représentant Drouet disait: «Eh bien! soyons
+_brigands_, s'il le faut[625]!...»
+
+Le Comité de Salut public n'avait pas besoin de ces aiguillons. Cette
+série de tentatives pour l'évasion de la mère de Louis XVII, ces
+complots renaissants, ce parti décimé auquel il reste des héros, ne le
+laissaient pas sans un certain effroi. Il suivait en frémissant cette
+longue liste d'espions, de tortionnaires, de bourreaux gagnés aux
+victimes et complices de leurs douleurs. Il murmurait en rougissant
+quelques grands noms révolutionnaires compromis tout bas dans des rôles
+de pitié, et descendus à la clémence[626]... Comment garder la
+Conciergerie mieux que le Temple? Où trouver des geôliers et des
+municipaux inébranlables? S'il n'avait la certitude, il avait le soupçon
+de mystérieuses correspondances entre la Conciergerie et le dehors, et
+il tremblait à tout moment que la corruption ou le dévouement ne lui
+enlevât cette grande proie. Il fallait en finir et répondre aux
+dernières victoires de l'Autriche en mettant, selon l'expression de
+Saint-Just, «l'infamie et l'échafaud dans la famille».
+
+Le 3 octobre, Billaud-Varennes montait à la tribune. Il restait,
+disait-il, un décret solennel à rendre: «La femme Capet n'est pas punie;
+il est temps enfin que la Convention fasse appesantir le glaive de la
+loi sur cette tête coupable. Déjà la malveillance, abusant de votre
+silence, fait courir le bruit que Marie-Antoinette, jugée secrètement
+par le Tribunal révolutionnaire et innocentée, a été reconduite au
+Temple; comme s'il était possible qu'une femme couverte du sang du
+peuple français pût être blanchie par un tribunal _populaire_, un
+tribunal _révolutionnaire!_ Je demande que la Convention décrète
+expressément que le Tribunal révolutionnaire s'occupera _immédiatement_
+du procès et du jugement de la femme _Capet_[627].»
+
+La proposition de Billaud, «vivement applaudie,» était décrétée à
+l'unanimité; et Fouquier recevait l'ordre de poursuivre. Mais la
+conscience, oui, la conscience de Fouquier lui-même reculait devant une
+pareille poursuite sans une seule pièce; et Fouquier écrivait, le 5
+octobre, au président de la Convention:
+
+ «Paris, ce 5 octobre 1793, l'an IIe de la République une et
+ indivisible.
+
+«Citoyen président,
+
+«J'ai l'honneur d'informer la Convention que le décret par elle rendu le
+3 de ce mois, portant que le Tribunal révolutionnaire s'occupera sans
+délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m'a été
+transmis hier soir; mais, jusqu'à ce jour, il ne m'a été transmis
+aucunes pièces relatives à _Marie-Antoinette_; de sorte que, quelque
+désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il se
+trouve dans l'impossibilité d'exécuter ce décret tant qu'il n'aura pas
+de pièces[628].»
+
+Fouquier dut passer outre; il dut poursuivre sans pièces: je me trompe,
+sur les pièces monstrueuses qu'Hébert était allé, le 4 et 7 octobre,
+arracher dans la tour du Temple à un enfant contre sa mère!
+
+
+
+
+X
+
+Premier interrogatoire de Marie-Antoinette.--Chauveau-Lagarde et
+Tronçon-Ducoudray, ses défenseurs.--La Reine devant le Tribunal criminel
+extraordinaire.--Acte d'accusation.--Les témoins, les dépositions, les
+demandes du président, les réponses de la Reine.--Réponse de la Reine à
+l'accusation d'Hébert.--Épuisement physique de la Reine.--Clôture des
+débats.--Le procès de la Reine par _le Père Duchêne_.--Marie-Antoinette
+condamnée et ramenée à la Conciergerie.
+
+
+Tout à coup Marie-Antoinette est amenée au Palais de Justice et
+interrogée. C'est un interrogatoire secret, qui n'a pour témoins
+qu'Herman, président du Tribunal criminel extraordinaire, l'accusateur
+public Fouquier, le greffier Fabricius[629]. Cependant cette question
+soudaine n'arrache à la Reine rien d'indigne pour elle-même, rien de
+compromettant pour les autres. Attaquée à l'improviste, sans conseil,
+elle ne s'abaisse ni ne se livre; et de cet interrogatoire, il ne reste
+aux questionneurs que la colère et la honte de n'avoir pu la surprendre,
+de n'avoir pu l'intimider.
+
+C'est vainement qu'ils ont fait de leur interrogatoire l'écho stupide
+des stupidités d'un peuple en enfance; vainement qu'ils ont été ramasser
+leurs accusations parmi les fables et les commérages du marché aux
+herbes; vainement qu'ils ont promené leurs demandes sur tout ce _Credo_
+de la sottise et de la peur, des milliards envoyés par Marie-Antoinette
+à l'empereur d'Autriche, des balles mâchées par Marie-Antoinette le
+matin du 10 août! Ils n'ont fait que préparer de nobles réponses à la
+victime qu'ils tiennent sur la sellette.
+
+Herman et Fouquier accusaient Marie-Antoinette «d'avoir appris à Louis
+Capet cet art de profonde dissimulation avec laquelle il a trompé trop
+longtemps le bon peuple français.»
+
+À quoi Marie-Antoinette répondait: «_Oui! le peuple a été trompé; il l'a
+été cruellement, mais ce n'est ni par mon mari, ni par moi._»
+
+Herman et Fouquier l'accusaient «d'avoir voulu remonter au trône sur les
+cadavres des patriotes».
+
+À quoi Marie-Antoinette répondait «_qu'elle n'avait jamais désiré que le
+bonheur de la France_,» ajoutant: «_Qu'elle soit heureuse! mais qu'elle
+le soit! je serai contente_.»
+
+Il fallait pourtant que ce premier interrogatoire apportât à
+l'interrogatoire public, à l'accusation, à la condamnation, un fait, une
+preuve, ou au moins une parole. Bientôt Herman et Fouquier essayaient de
+faire cette femme coupable, non d'actes, mais d'intentions; non de
+conspiration, mais de regret, mais de sentiment, mais de pensée; et
+puisqu'il faut ici l'énergie d'une langue plus forte que la nôtre,
+disons, avec l'orateur grec, qu'ils tordirent sa conscience pour en
+tirer des crimes.
+
+Herman et Fouquier demandèrent à cette reine: «Pensez-vous que les rois
+soient nécessaires au bonheur du peuple?» Mais la Reine répondait:
+«_qu'un individu ne peut absolument décider telle chose._»
+
+Ils demandèrent ensuite à cette mère de roi: «Vous regrettez sans doute
+que votre fils ait perdu un trône?» Mais la Reine répondait: «_qu'elle
+ne regrettera rien pour son fils, tant que son pays sera heureux._»
+
+Ils lui demandaient encore, l'interrogeant comme les Pharisiens
+interrogeaient le Christ: «quel intérêt elle mettait au succès des armes
+de la République?» Mais la Reine répondait: «_que le bonheur de la
+France est toujours celui qu'elle désire par-dessus tout._»
+
+L'interrogatoire fini, Herman et Fouquier reculèrent devant les désirs
+de la révolution. Ils n'osèrent satisfaire à ces voix, à ces vœux,
+bientôt déchaînés dans un journal, et demandant à la justice de ne plus
+faire attendre le bourreau; demandant des jugements semblables à ces
+jugements de Rome, où l'on passait du Capitole à la roche Tarpéienne;
+appelant l'exécration publique sur les défenseurs officieux, afin que
+l'agonie «des assassins du peuple» n'eût plus ni secours, ni pitié, ni
+longueurs[630]. Herman et Fouquier demandèrent à la Reine si elle avait
+un conseil, et sur sa réponse «_qu'elle n'en avait pas et qu'elle ne
+connaissait personne_» Herman et Fouquier lui désignèrent pour conseils
+et défenseurs les citoyens Chauveau-Lagarde et Tronçon-Ducoudray[631].
+
+
+Le lendemain, à 9 heures du matin, à l'audience publique, dans la salle
+du Palais où siégeait le ci-devant tribunal de cassation, une foule
+immense s'empresse; la halle emplit les tribunes[632]. Herman président;
+Coffinhal, Verteuil et Deliége, juges; Antoine Quentin, accusateur
+public; Fabricius, greffier, sont à leurs siéges.
+
+Entrent les citoyens Antonelle, Renaudin, Souberbielle, Fievé, Bernard,
+Thoumin, Chrétien, Gamey, Sambaz et Devèze, jurés de jugement, lesquels
+se placent dans l'intérieur de l'auditoire, aux places indiquées et
+désignées. Vadier, Amar, Vouland, Moyse Bayle sont derrière
+Fouquier[633], qui feuillette et interroge encore à l'audience les
+pièces tardives de ce procès au pas de course, à peine entrées dans son
+cabinet depuis une heure[634]!
+
+Alors est introduite la Reine Marie-Antoinette, «libre et sans fers,»
+pour parler la langue du procès-verbal de la séance du vingt-troisième
+jour du premier mois de l'an II de la République[635]. La Reine est
+placée sur le fauteuil ordinaire des accusés, de façon à ce que tous la
+voient. Puis entrent les deux défenseurs officieux de l'accusée.
+
+Tout l'auditoire présent, le président fait prêter individuellement à
+chaque juré le serment suivant: «Citoyen, vous jurez et promettez
+d'examiner avec l'attention la plus scrupuleuse les charges portées
+contre Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, de ne communiquez avec
+personne jusqu'après votre déclaration; de n'écouter ni la haine, ni la
+méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous décider d'après les
+charges et moyens de défense, et suivant votre conscience et votre
+intime conviction, avec l'impartialité et la fermeté qui convient à un
+homme libre[636].» Le serment prêté, le président dit à l'accusée
+qu'elle peut s'asseoir.
+
+La Reine est en robe de deuil; elle est assise, attentive et calme.
+Parfois, comme échappant au présent et berçant sa pensée, elle laisse
+courir ses doigts sur les bras de son fauteuil, ainsi que sur un
+forte-piano[637]. Son regard,--c'est tout ce qu'elle a gardé de la
+couronne,--fait dire aux femmes du peuple: «Vois-tu, comme elle est
+fière[638]!»
+
+La Reine a déclaré se nommer «Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche,
+âgée d'environ 38 ans, veuve du Roi de France, née à Vienne, se
+trouvant, lors de son arrestation, dans le lieu des séances de
+l'Assemblée nationale[639].»
+
+Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation[640]:
+
+«Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public près le Tribunal criminel
+révolutionnaire établi à Paris par décret de la Convention nationale du
+10 mars 1793, l'an deuxième de la République, sans aucun recours au
+tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l'article 2
+d'un autre décret de la Convention de 5 avril suivant, portant que
+l'accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter,
+poursuivre et juger, sur la dénonciation des autorités constituées ou
+des citoyens;
+
+«Expose que, suivant un décret de la Convention du 1er août dernier,
+Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été traduite au Tribunal
+révolutionnaire comme prévenue d'avoir conspiré contre la France; que,
+par autre décret de la Convention du 3 octobre, il a été décrété que le
+tribunal révolutionnaire s'occuperoit sans délai et sans interruption du
+jugement; que l'accusateur public a reçu les pièces concernant la veuve
+Capet, les 19 et 20 du premier mois de la seconde année, vulgairement
+dits 11 et 12 octobre courant mois; qu'il a été aussitôt procédé, par
+l'un des juges du Tribunal, à l'interrogatoire de la veuve Capet;
+qu'examen fait de toutes les pièces transmises par l'accusateur public,
+il en résulte qu'à l'instar des Messalines Brunehaut, Frédégonde et
+Médicis, que l'on qualifioit autrefois de reines de France, et dont les
+noms, à jamais odieux, ne s'effaceront pas des fastes de l'histoire,
+Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été, depuis son séjour en
+France, le fléau et la sangsue des François; qu'avant même l'heureuse
+Révolution qui a rendu au peuple françois sa souveraineté, elle avoit
+des rapports politiques avec l'homme qualifié de roi de Bohême et de
+Hongrie; que ces rapports étoient contraires aux intérêts de la France;
+que, non contente, de concert avec les frères de Louis Capet et l'infâme
+et exécrable Calonne, lors ministre des finances, d'avoir dilapidé d'une
+manière effroyable les finances de la France (fruit des sueurs du
+peuple) pour satisfaire à des plaisirs désordonnés et payer les agents
+de ces intrigues criminelles, il est notoire qu'elle a fait passer, à
+différentes époques, à l'empereur, des millions qui lui ont servi et lui
+servent encore à soutenir la guerre contre la République, et que c'est
+par ces dilapidations excessives qu'elle est parvenue à épuiser le
+Trésor national:
+
+«Que, depuis la Révolution, la veuve Capet n'a cessé un seul instant
+d'entretenir des intelligences et des correspondances criminelles et
+nuisibles à la France, avec les puissances étrangères et dans
+l'intérieur de la République, par des agens à elle affidés, qu'elle
+soudoyoit et faisoit soudoyer par le ci-devant trésorier de la liste
+ci-devant civile; qu'à différentes époques elle a usé de toutes les
+manœuvres qu'elle croyoit propres à ses vues perfides, pour opérer une
+contre-révolution: d'abord ayant sous prétexte d'une réunion nécessaire
+entre les ci-devant gardes du corps et les officiers et soldats du
+régiment de Flandres, ménagé un repas entre ces deux corps, le 1er
+octobre 1789, lequel est dégénéré en une véritable orgie, ainsi qu'elle
+le désiroit, et pendant le cours de laquelle les agents de la veuve
+Capet, secondant parfaitement ses projets contre-révolutionnaires, ont
+amené la plupart des convives à chanter, dans l'épanchement de
+l'ivresse, des chansons exprimant le plus entier dévouement pour le
+trône et l'aversion la plus caractérisée pour le peuple, et de les avoir
+insensiblement amenés à arborer la cocarde blanche et à fouler aux pieds
+la cocarde nationale, et d'avoir, par sa présence, autorisé tous ces
+excès contre-révolutionnaires, surtout en encourageant les femmes qui
+l'accompagnoient à distribuer les cocardes blanches aux convives;
+d'avoir, le 4 du mois d'octobre, témoigné la joie la plus immodérée de
+ce qui s'étoit passé à cette orgie;
+
+«En second lieu, d'avoir, conjointement avec Louis Capet, fait imprimer
+et distribuer avec profusion, dans toute l'étendue de la République, des
+ouvrages contre-révolutionnaires, de ceux mêmes adressés aux
+conspirateurs d'outre-Rhin, ou publiés en leur nom, tels que les
+_Pétitions aux émigrans_, la _Réponse des émigrans, Les émigrans au
+peuple, Les plus courtes folies sont les meilleures, Le journal à deux
+liards, L'ordre, la marche et l'entrée des émigrans_; d'avoir même
+poussé la perfidie et la dissimulation au point d'avoir fait imprimer et
+distribuer avec la même profusion des ouvrages dans lesquels elle étoit
+dépeinte sous des couleurs peu avantageuses qu'elle ne méritoit déjà que
+trop en ce temps, et ce, pour donner le change et persuader aux
+puissances étrangères qu'elle étoit maltraitée des François, et les
+animer de plus en plus contre la France; que, pour réussir plus
+promptement dans ses projets contre-révolutionnaires, elle avoit, par
+ses agens, occasionné dans Paris et les environs, les premiers jours
+d'octobre 1789, une disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection
+à la suite de laquelle une foule innombrable de citoyens et de
+citoyennes s'est portée à Versailles le 5 du même mois; que ce fait est
+prouvé d'une manière sans réplique par l'abondance qui a régné le
+lendemain même de l'arrivée de la veuve Capet à Paris et de sa famille;
+
+«Qu'à peine arrivée à Paris, la veuve Capet, féconde en intrigues de
+tout genre, a formé des conciliabules dans son habitation; que ces
+conciliabules, composés de tous les contre-révolutionnaires et intrigans
+des Assemblées constituante et législative, se tenoient dans les
+ténèbres de la nuit; que l'on y avisoit aux moyens d'anéantir les droits
+de l'homme et les décrets déjà rendus, qui dévoient faire la base de la
+Constitution; que c'est dans ces conciliabules qu'il a été délibéré sur
+les mesures à prendre pour faire décréter la révision des décrets qui
+étoient favorables au peuple; qu'on a arrêté la fuite de Louis Capet, de
+la veuve Capet et de toute la famille, sous des noms supposés, au mois
+de juin 1791, tentée tant de fois et sans succès, à différentes époques;
+que la veuve Capet convient dans son interrogatoire que c'est elle qui a
+tout ménagé et tout préparé pour effectuer cette évasion, et que c'est
+elle qui a ouvert et fermé les portes de l'appartement par où les
+fugitifs sont passés; qu'indépendamment de l'aveu de la veuve Capet à
+cet égard, il est constant, d'après les déclarations de Louis-Charles
+Capet et de la fille Capet, que la Fayette, favori, sous tous les
+rapports, de la veuve Capet, et Bailly, lors maire de Paris, étoient
+présens au moment de cette évasion, et qu'ils l'ont favorisée de tout
+leur pouvoir; que la veuve Capet, après son retour de Varennes, a
+recommencé ses conciliabules; qu'elle les présidoit elle-même, et que,
+d'intelligence avec son favori la Fayette, l'on a fermé les Thuileries
+et privé par ce moyen les citoyens d'aller et venir librement dans les
+cours du ci-devant château des Thuileries; qu'il n'y avoit que les
+personnes munies de cartes qui eussent leur entrée; que cette clôture,
+présentée avec emphase par le traître la Fayette comme ayant pour objet
+de punir les fugitifs de Varennes, étoit une ruse imaginée et concertée
+dans ces conciliabules ténébreux pour priver les citoyens des moyens de
+découvrir ce qui se tramoit contre la liberté dans ce lieu infâme; que
+c'est dans ces mêmes conciliabules qu'a été déterminé l'horrible
+massacre, qui a eu lieu le 17 juillet 1791, des plus zélés patriotes qui
+se sont trouvés au Champ-de-Mars; que le massacre qui avoit eu lieu
+précédemment à Nancy, et ceux qui ont eu lieu depuis dans les divers
+autres points de la République, ont été arrêtés et déterminés dans ces
+mêmes conciliabules; que ces mouvemens, qui ont fait couler le sang
+d'une foule immense de patriotes, ont été imaginés pour arriver plus tôt
+et plus sûrement à la révision des décrets rendus et fondés sur les
+droits de l'homme, et qui par là étoient nuisibles aux vues ambitieuses
+et contre-révolutionnaires de Louis Capet et de Marie-Antoinette; que,
+la Constitution de 1791 une fois acceptée, la veuve Capet s'est occupée
+de la détruire insensiblement par toutes les manœuvres qu'elle et ses
+agens ont employées dans les divers points de la République; que toutes
+ses démarches ont toujours eu pour but d'anéantir la liberté, et de
+faire rentrer les François sous le joug tyrannique sous lequel ils n'ont
+langui que trop de siècles; qu'à cet effet, la veuve Capet a imaginé de
+faire discuter dans ces conciliabules ténébreux, et qualifiés depuis
+longtemps avec raison de cabinet autrichien, toutes les loix qui étoient
+portées par l'Assemblée législative; que c'est elle, et par suite de la
+détermination prise dans ces conciliabules, qui a décidé Louis Capet à
+apposer son _veto_ au fameux et salutaire décret rendu par l'Assemblée
+législative contre les ci-devant princes, frères de Louis Capet, et les
+émigrés, et contre cette horde de prêtres réfractaires et fanatiques
+répandus dans toute la France: _veto_ qui a été l'une des principales
+causes des maux qu'a depuis éprouvés la France;
+
+«Que c'est la veuve Capet qui faisoit nommer les ministres pervers, et
+aux places dans les armées et dans les bureaux, des hommes connus de la
+nation entière pour des conspirateurs contre la liberté; que c'est par
+ses manœuvres et celles de ses agens, aussi adroits que perfides,
+qu'elle est parvenue à composer la nouvelle garde de Louis Capet
+d'anciens officiers qui avoient quitté leurs corps lors du serment
+exigé, de prêtres réfractaires et d'étrangers, enfin de tous hommes
+réprouvés pour la plupart de la nation, et dignes de servir dans l'armée
+de Coblents, où un très-grand nombre est en effet passé depuis le
+licenciement;
+
+«Que c'est la veuve Capet, d'intelligence avec la faction liberticide,
+qui dominoit alors l'Assemblée législative, et pendant un temps la
+Convention, qui a fait déclarer la guerre au roi de Bohême et de
+Hongrie, son frère; que c'est par ses manœuvres et ses intrigues,
+toujours funestes à la France, que s'est opérée la première retraite des
+François du territoire de la Belgique;
+
+«Que c'est la veuve Capet qui a fait parvenir aux puissances étrangères
+les plans de campagne et d'attaque qui étoient convenus dans le conseil,
+de manière que, par cette double trahison, les ennemis étoient toujours
+instruits à l'avance des mouvemens que dévoient faire les armées de la
+République; d'où suit la conséquence que la veuve Capet est l'auteur des
+revers qu'ont éprouvés, en différens temps, les armées françoises;
+
+«Que la veuve Capet a médité et combiné avec ses perfides agens
+l'horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 août,
+laquelle n'a échoué que par les efforts courageux et incroyables des
+patriotes, qu'à cette fin elle a réuni dans son habitation, aux
+Thuileries, jusque dans des souterrains, les Suisses qui, aux termes des
+décrets, ne doivent plus composer la garde de Louis Capet, qu'elle les a
+entretenus dans un état d'ivresse, depuis le 9 jusqu'au 10 matin, jour
+convenu pour l'exécution de cette horrible conspiration; qu'elle a réuni
+également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces êtres
+qualifiés de chevaliers du poignard, qui avoient figuré déjà dans ce
+même lieu, le 23 février 1791, et depuis, à l'époque du 20 juin 1792;
+
+«Que la veuve Capet, craignant sans doute que cette conspiration n'eût
+pas tout l'effet qu'elle s'en étoit promis, a été, dans la soirée du 9
+août, vers les neuf heures et demie du soir, dans la salle où les
+Suisses et autres à elle dévoués travailloient à des cartouches; qu'en
+même temps qu'elle les encourageoit à hâter la confection de ces
+cartouches, pour les exciter de plus en plus, elle a pris des cartouches
+et a mordu des balles (les expressions manquent pour rendre un trait
+aussi atroce); que le lendemain 10, il est notoire qu'elle a pressé et
+sollicité Louis Capet à aller dans les Thuileries vers les cinq heures
+et demie du matin, passer la revue des véritables Suisses et autres
+scélérats qui en avoient pris l'habit, et qu'à son retour elle lui
+présenta un pistolet, en disant: «Voilà le moment de vous montrer!» et
+qu'à son refus elle l'a traité de lâche; que, quoique dans son
+interrogatoire la veuve Capet ait persévéré à dénier qu'il ait été donné
+aucun ordre de tirer sur le peuple, la conduite qu'elle a tenue, le
+dimanche 9, dans la salle des Suisses, les conciliabules qui ont eu lieu
+toute la nuit et auxquels elle a assisté, l'article du pistolet et son
+propos à Louis Capet, leur retraite subite des Thuileries et les coups
+de fusil tirés au moment même de leur entrée dans la salle de
+l'Assemblée législative, toutes ces circonstances réunies ne permettent
+pas de douter qu'il n'ait été convenu, dans le conciliabule qui a eu
+lieu pendant toute la nuit, qu'il falloit tirer sur le peuple, et que
+Louis Capet et Marie-Antoinette, qui étoit la grande directrice de cette
+conspiration, n'ait elle-même donné l'ordre de tirer;
+
+«Que c'est aux intrigues et manœuvres perfides de la veuve Capet,
+d'intelligence avec cette faction liberticide dont il a déjà été parlé,
+et tous les ennemis de la République, que la France est redevable de
+cette guerre intestine qui la dévore depuis si longtems, et dont
+heureusement la fin n'est pas plus éloignée que celle des auteurs;
+
+«Que, dans tous les tems, c'est la veuve Capet qui, par cette influence
+qu'elle avoit acquise sur l'esprit de Louis Capet, lui avoit insinué cet
+art profond et dangereux de dissimuler et d'agir, et promettre par des
+actes publics le contraire de ce qu'il pensoit et tramoit, conjointement
+avec elle, dans les ténèbres, pour détruire cette liberté si chère aux
+François et qu'ils sauront conserver, et recouvrer ce qu'ils appeloient
+«la plénitude des prérogatives royales»;
+
+«Qu'enfin la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle
+Agrippine, est si perverse et si familière avec tous les crimes,
+qu'oubliant sa qualité de mère et la démarcation prescrite par les loix
+de la nature, elle n'a pas craint...»
+
+L'acte d'accusation est lu. Le président a recommandé à l'accusée
+d'écouter d'une oreille attentive. Les dépositions commencent, ou plutôt
+commence une histoire de la Révolution qui, par la bouche des Lecointre
+et des Hébert, des Silly et des Terrasson, des Gointre et des Garnerin,
+impute à la Reine les crimes, le sang, la banqueroute, les massacres, la
+guerre, la famine, les trahisons, les ruines, les veuves, les orphelins,
+les défaites, les perfidies, les complots, les hontes, les misères, les
+deuils,--la Révolution! Ce jour et le lendemain, ils font ainsi remonter
+le temps à la Reine, la souffletant avec chacun de ses malheurs, avec
+chacune de leurs victoires, l'arrêtant longuement, comme en des stations
+de douleur, aux journées d'octobre, à Varennes, au _veto_, au 10 août,
+au Temple[641].
+
+Mais dans ce flux de déclamations et de niaiseries, ne cherchez point un
+fait, ne cherchez point une preuve. Ces deux bons de 80,000 livres
+signés _Marie-Antoinette_, vus par Tisset chez Septeuil, signés, dit
+Tisset, du 10 août; ces deux bons dont Olivier Garnerin fait un bon de
+80,000 livres en faveur de la Polignac; ces deux bons qui étaient, au
+rapport de Valazé, une quittance de 15,000 livres, où sont-ils? On ne
+les présente pas! Cette lettre de Marie-Antoinette, que Didier Jourdeuil
+affirme avoir vue chez d'Affry: _Peut-on compter sur vos Suisses?
+feront-ils bonne contenance lorsqu'il en sera temps?_ où est-elle? On ne
+la représente pas! Et ainsi de tout.
+
+Passez donc, témoins de vérité et de courage! Passez, gentilshommes qui
+vous inclinez devant le martyre et devant votre drapeau! Passez, nobles
+cœurs, fils de 89, auxquels 93 n'imposera pas une lâcheté! Qu'importe,
+la Tour du Pin, que vous retrouviez pour la ci-devant Reine un salut de
+Versailles, et que vous la défendiez au péril de votre vie contre
+l'accusation des massacres de Nancy? Que font, Bailly, votre ferme
+parole et votre déclaration sans peur, que «les faits contenus dans
+l'acte d'accusation sont absolument faux»? Et vous, Manuel, dont la
+Reine a craint un moment la déposition[642], que sert votre silence? Que
+sert, d'Estaing, que vous n'accusiez pas cette Reine, dont tous déclarez
+avoir à vous plaindre?... Il ne s'agit pas de l'innocence de la Reine,
+et ce n'est pas vous que le Tribunal écoute. Les complaisances de ses
+oreilles sont pour les dépositions qui accusent la Reine d'accaparement
+de denrées, ou encore de complicité dans une fabrique de faux assignats;
+pour la déposition de cette ancienne femme de service de la Reine, à qui
+M. de Coigny aurait dit à Versailles, à propos des fonds envoyés par la
+Reine à son frère pour faire la guerre aux Turcs; «Il en coûte déjà plus
+de deux cents millions, et nous ne sommes pas au bout!» Le murmure de
+faveur de l'auditoire encouragera cette déposition; que la Reine,
+voulant assassiner le duc d'Orléans, a été fouillée, trouvée nantie de
+deux pistolets, et condamnée par son mari à quinze jours d'arrêts. Ce
+murmure encouragera encore Labenette, ce singe de Marat, affirmant
+sérieusement que la Reine a successivement envoyé trois hommes pour
+l'assassiner!
+
+Et qu'étaient les questions posées à la Reine? «Si elle n'avait pas
+voulu faire assassiner la moitié des représentants du peuple? Si elle
+n'avait pas voulu, une autre fois, avec d'Artois, faire sauter
+l'Assemblée?»
+
+La Reine fut admirable de patience et de sang-froid: elle força sa
+dignité à l'humilité; elle défendit l'indignation à sa fermeté; elle
+répondit à la calomnie par une syllabe de dénégation, à l'absurde par le
+silence, au monstrueux par le sublime. La Reine ne consentit à se
+justifier que pour justifier les autres, et, dans ces longs débats, pas
+une parole ne lui échappa qui pût mettre un dévouement en péril ou la
+conscience de ses juges en repos.
+
+Quand le président lui demande: Si elle a visité les trois corps armés
+qui se trouvaient à Versailles pour défendre les prérogatives royales?
+
+_Je n'ai rien à répondre_, dit Marie-Antoinette.
+
+Quand le président l'accuse d'avoir fait payer à la France des sommes
+énormes pour le Petit-Trianon, pour ce Petit-Trianon dont Soulavie
+lui-même avoue que la dépense ne dépassait pas 72,000 livres par an en
+1788[643], Marie-Antoinette répond, parlant, au delà de ce tribunal, à
+la France: _Il est possible que le Petit-Trianon ait coûté des sommes
+immenses, peut-être plus que je n'aurais désiré; on avait été entraîné
+dans les dépenses peu à peu; du reste, je désire, plus que personne, que
+l'on soit instruit de ce qui s'y est passé._
+
+Quand le président l'accuse de nier ses rapports avec la femme la Motte:
+_Mon plan n'est pas la dénégation_, répond Marie-Antoinette, _c'est la
+vérité que j'ai dite et que je persisterai à dire_[644].
+
+Le président n'avait pas osé toucher à l'accusation sans nom qu'Hébert
+était allé chercher, le 7 octobre, dans la tour du Temple. Un juré la
+releva: «Citoyen président, je vous invite de vouloir bien observer à
+l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dont a parlé le citoyen
+Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils.»
+
+_Si je n'ai pas répondu_, dit la Reine, _c'est que la nature se refuse à
+répondre à une pareille question faite à une mère_; et se tournant vers
+les mères qui remplissent les tribunes: J'EN APPELLE À TOUTES CELLES QUI
+PEUVENT SE TROUVER ICI[645]!
+
+
+Immortelle Postérité! souviens-toi du misérable qui arracha du cœur de
+Marie-Antoinette ces mots devant lesquels s'agenouillera la mémoire des
+hommes! Souviens-toi de cet homme, que blâma Robespierre, et dont rougit
+Septembre! Souviens-toi que, violant l'innocence d'une jeune fille, et
+ses pleurs et ses hontes, Hébert a essayé de lui apprendre à déshonorer
+sa mère! Souviens-toi que, menant avec sa main la main d'un enfant de
+huit ans, il lui a fait signer contre sa mère de quoi calomnier
+Messaline! Qu'Hébert te soit voué! ferme à son nom le refuge de tes
+gémonies, et que l'immortalité le punisse!
+
+
+Les séances du Tribunal commencent à 9 heures du matin et ne finissent
+que bien avant dans la nuit. Quelle Passion surhumaine! Malade,
+affaiblie par une perte continuelle, sans nourriture, sans repos, la
+Reine doit se vaincre, se dominer, ne pas s'abandonner un instant,
+roidir à tout moment ses forces défaillantes, contraindre jusqu'à son
+visage et surmonter la nature! Le peuple demandant à tout moment qu'elle
+se levât du tabouret pour mieux la voir: _Le peuple sera-t-il bientôt
+las de mes fatigues?_ murmurait Marie-Antoinette épuisée[646]. Un
+moment, agonisante, à bout de souffrance, elle laissa tomber de ses
+lèvres, comme une lamentation: _J'ai soif!_ Ceux qui étaient à côté
+d'elle se regardèrent; nul n'osait porter à boire à la veuve Capet! Un
+gendarme, à la fin, eut la pitié d'aller lui chercher un verre d'eau et
+le courage de le lui offrir. La Reine sortait du Tribunal brisée,
+anéantie. Rentrant dans la prison, elle dit dans la cour de la
+Conciergerie: _Je n'y vois plus; je n'en peux plus; je ne saurais
+marcher;_ et, sans le bras d'un gendarme, elle n'eût pu descendre sans
+tomber les trois marches de pierre qui conduisaient au corridor de sa
+chambre[647]. A 5 heures, cependant, elle retrouvait à l'audience
+l'énergie morale, l'énergie physique, de nouvelles forces, de nouvelles
+grâces pour de nouvelles tortures.
+
+La Reine est seule contre les accusateurs; elle n'a qu'elle pour se
+conduire et se défendre. Les défenseurs d'office qui lui ont été nommés
+n'ont été prévenus que le dimanche 13 octobre, à minuit. Du lundi matin
+au mardi dans la nuit, ils n'ont avec elle que trois courtes entrevues
+d'un quart d'heure, entrevues dérisoires, écoutées, surveillées par
+trois ou quatre personnes[648], et qui n'ont point permis à la Reine de
+concerter la moindre défense, une réponse même! La Reine, d'ailleurs, ne
+pouvait, de premier coup, donner toute sa confiance à des conseils
+choisis par le Tribunal. Elle se rendit pourtant à la convenance de leur
+intérêt, à la commisération de leurs paroles; et tourmentée par eux, au
+nom de ses enfants, pour demander un sursis qui leur donnât le temps
+d'élaborer leur défense, elle finissait par leur céder, et écrivait au
+président de la Convention:
+
+«_Citoyen président, les citoyens Tronçon et Chauveau, que le tribunal
+m'a donnés pour défenseurs, m'observent qu'ils n'ont été instruits
+qu'aujourd'hui de leur mission; je dois être jugée demain, et il leur
+est impossible de s'instruire dans un aussi court délai des pièces du
+procès et même d'en prendre lecture. Je dois à mes enfants de n'omettre
+aucun moyen nécessaire pour l'entière justification de leur mère. Mes
+défenseurs demandent trois jours de délai, j'espère que la Convention
+les leur accordera._
+
+ «MARIE-ANTOINETTE[649].»
+
+Le délai ne fut pas accordé; mais, le mardi 15 octobre, à minuit, le
+président du tribunal dit aux défenseurs: «Sous un quart d'heure les
+débats finiront; préparez votre défense pour l'accusée.»
+
+Un quart d'heure pour préparer leur défense! Chauveau-Lagarde convint de
+défendre la Reine de l'accusation d'intelligences avec les ennemis de
+l'extérieur; Tronçon-Ducoudray, d'intelligences avec les ennemis de
+l'intérieur[650].
+
+L'interrogatoire est terminé.
+
+La Reine répond au président, qui lui demande s'il ne lui reste rien à
+ajouter pour sa défense:
+
+_Hier, je ne connaissais pas les témoins; j'ignorais ce qu'ils allaient
+déposer contre moi. Eh bien! personne n'a articulé aucun fait positif.
+Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI, et qu'il
+fallait bien que je me conformasse à ses volontés_[651].
+
+Les débats étaient clos.
+
+Fouquier-Tinville prenait la parole, et répétait son acte d'accusation.
+Cependant il n'osait répéter l'accusation d'Hébert.
+
+Les défenseurs parlaient, et Chauveau-Lagarde osait dans son exorde
+juger le procès de la Reine: «Je ne suis dans cette affaire embarrassé
+que d'une seule chose, disait-il: ce n'est pas de trouver des
+objections[652].»
+
+Les défenseurs rassis, le président Herman prononce ce que la justice
+révolutionnaire appelait un résumé. Il évoque contre Marie-Antoinette
+les mânes de tous les morts, il la charge de toutes les allégations sans
+preuve, et il finit par déclarer que «c'est tout le peuple français qui
+accuse Marie-Antoinette[653].»
+
+Herman n'a pas osé tout dire. Un autre a mieux et plus crûment résumé
+l'affaire. Et ce n'est point dans l'acte d'accusation, dans le
+réquisitoire, dans le résumé du tribunal criminel extraordinaire, qu'il
+faut aller chercher le dernier mot de ce procès et le dernier mot de la
+Révolution; c'est dans ce numéro du _Père Duchêne_, qu'Hébert écrit
+pendant le ballottage de la tête de la Reine:
+
+«Je suppose... qu'elle ne fût pas coupable de tous ces crimes;
+n'a-t-elle pas été reine? Ce crime-là suffit pour la faire raccourcir;
+car... qu'est-ce qu'un roi ou une reine? N'est-ce pas ce qu'il y a dans
+le monde de plus impur, de plus scélérat? Régner, n'est-ce pas être le
+plus mortel ennemi de l'humanité? Les contre-révolutionnaires, que nous
+étouffons comme des chiens enragés, ne sont nos ennemis que de bricole;
+mais les rois et leur race sont nés pour nous nuire: en naissant ils
+sont destinés au crime, comme telle plante à nous empoisonner; il est
+aussi naturel aux empereurs, aux rois, aux princes et à tous les
+despotes, d'opprimer les hommes et de les dévorer, qu'aux tigres et aux
+ours de déchirer la proie qui tombe sous leurs griffes; ils regardent le
+peuple comme un vil bétail dont le sang et les sueurs leur
+appartiennent; ils ne font pas plus de cas de ceux qu'ils appellent
+leurs sujets que des insectes sur lesquels nous marchons et que nous
+écrasons sans nous en apercevoir. Ils jouent aux hommes comme nous
+jouons aux quilles, et, quand un monstre couronné est las de la chasse,
+il déclare une guerre sanglante à un autre brigand de son acabit, sans
+sujet et souvent contre ses propres intérêts, mais pour avoir un nouveau
+passe-temps pour se désennuyer: il entend de sang-froid la perte d'une
+bataille; il regarde d'un œil sec les monceaux de cadavres qui viennent
+de périr pour lui, et il est moins affecté que moi... quand je perds une
+partie de piquet, et qu'un de mes compères m'a fait pic, et repic et
+capot. C'est un devoir à tout homme libre de tuer un roi, ou ceux qui
+sont destinés à être rois, ou qui ont partagé les crimes des rois. Une
+autorité qui est assez puissante pour détrôner un roi commet un crime
+contre l'humanité si elle ne profite pas du moment pour l'exterminer,
+lui et sa b... de famille. Que diroit-on d'un benêt qui, en labourant
+son champ, viendroit à découvrir une nichée de serpents, s'il se
+contentoit d'écraser la tête du père et qu'il fût assez poule mouillée
+pour avoir compassion du reste; s'il disoit en lui-même: C'est dommage
+de tuer une pauvre mère au milieu de ses enfants; tout ce qui est petit
+est si gentil! Emportons ce joli nid à la maison pour divertir mes
+petits marmots. Ne commettroit-il pas, par bêtise, un très-grand
+crime?... Point de grâce! Autant qu'il nous tombera sous la main
+d'empereurs, de rois, de reines, d'impératrices, délivrons-en la
+terre[654].»
+
+ * * * * *
+
+Les questions soumises au jury sont celles-ci:
+
+«1° Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences avec
+les Puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la République;
+lesdites manœuvres et intelligences tendant à leur fournir des secours
+en argent, à leur donner l'entrée du territoire français et à y
+faciliter le progrès de leurs armes?
+
+«2° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle
+convaincue d'avoir coopéré aux manœuvres et d'avoir entretenu ces
+intelligences?
+
+«3° Est-il constant qu'il a existé un complot et conspiration tendant à
+allumer la guerre civile dans l'intérieur de la République?
+
+«4° Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle
+convaincue d'avoir participé à ce complot et conspiration[655]?»
+
+Les jurés restent une heure aux opinions. Ils rentrent à l'audience avec
+une déclaration affirmative sur toutes les questions qui leur ont été
+soumises. La déclaration est affirmative à l'_unanimité_[656].
+
+Après un discours du président au peuple pour lui défendre tout signe
+d'approbation, Marie-Antoinette est ramenée.
+
+La déclaration du jury lui est lue.
+
+Fouquier se lève et requiert la peine de mort contre l'accusée,
+conformément à l'article 1er de la première section du titre Ier de la
+deuxième partie du Code pénal, et encore à l'article 2 de la première
+section du titre Ier de la deuxième partie du même Code.
+
+Le président interpelle l'accusée de déclarer si elle a quelques
+réclamations à faire sur l'application des lois invoquées par
+l'accusateur.
+
+Marie-Antoinette dit non d'un signe de tête.
+
+Le président recueille les opinions de ses collègues, «et, d'après la
+déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de
+l'accusateur public, d'après les lois par lui citées, condamne ladite
+Marie-Antoinette, dite Lorraine-d'Autriche, veuve de Louis Capet, à la
+peine de mort; déclare, conformément à la loi du 10 mars dernier, ses
+biens, si aucuns elle a dans l'étendue du territoire français, acquis et
+confisqués au profit de la République; ordonne qu'à la requête de
+l'accusateur public le présent jugement sera exécuté sur la place de la
+Révolution et affiché dans toute l'étendue de la République.»
+
+La Reine demeure impassible[657]. Elle descend du banc le front haut, et
+ouvre elle-même la balustrade[658].
+
+Il est 4 heures du matin. On reconduit la condamnée à la Conciergerie.
+
+
+
+
+XI
+
+Dernière lettre de la Reine à Madame Élisabeth.--Le curé
+Girard.--Sanson.--Paris le 16 octobre 1793.--La Reine sur la
+charrette.--Le chemin de la Conciergerie à la place de la
+Révolution.--Le Mémoire du fossoyeur Joly.--La mort de Marie-Antoinette
+et la conscience humaine.
+
+
+La Reine n'est point ramenée à sa chambre, mais au cabinet des
+condamnés, pratiqué à l'un des angles de l'avant-greffe[659]. En
+arrivant elle demande à Bault de quoi écrire[660], et elle écrit ses
+adieux à Madame Élisabeth, à ses enfants, à la vie, ce testament royal
+d'une reine chrétienne, prête à la mort, prête à Dieu, prête à la
+postérité. Et si des larmes ont taché le papier, ce ne sont point des
+larmes de femme, ce sont des larmes de mère sur ce pauvre enfant
+qu'Hébert a fait parler contre l'honneur de sa mère, contre l'honneur de
+Madame Élisabeth, son autre mère! De quel ton de prière Marie-Antoinette
+supplie Madame Élisabeth de pardonner, de laisser son cœur à ce
+malheureux enfant qui l'a fait rougir! Et depuis qu'il est des créatures
+humaines attendant le bourreau, quel supplice a tourmenté leurs
+dernières heures, pareil au supplice de cette dernière pensée d'une
+mère?
+
+La Reine écrivait:
+
+ «16 octobre, 4 h. 1/2 du matin.
+
+«_C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois: je viens
+d'être condamnée non pas à une mort honteuse, elle ne l'est que pour les
+criminels, mais à aller rejoindre votre frère: comme lui innocente,
+j'espère montrer la même fermeté que lui dans ces derniers moments. Je
+suis calme comme on l'est quand la conscience ne reproche rien; j'ai un
+profond regret d'abandonner mes pauvres enfants; vous savez que je
+n'existois que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur, vous qui avez
+par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position
+je vous laisse! J'ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma
+fille étoit séparée de vous. Hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui
+écrire; elle ne recevroit pas ma lettre. Je ne sais même pas si celle-ci
+vous parviendra, recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J'espère
+qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec
+vous et jouir en entier de vos tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à
+ce que je n'ai cessé de leur inspirer: que les principes et l'exécution
+exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié
+et leur confiance mutuelle en feront le bonheur; que ma fille sente qu'à
+l'âge qu'elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que
+l'expérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui
+inspirer. Que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les
+services que l'amitié peut inspirer; qu'ils sentent enfin tous deux que,
+dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment
+heureux que par leur union. Qu'ils prennent exemple de nous. Combien,
+dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations! et dans le
+bonheur on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami; et où
+en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille? Que
+mon fils n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui
+répète expressément: Qu'il ne cherche jamais à venger notre mort. J'ai à
+vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet
+enfant doit vous avoir fait de la peine; pardonnez-lui, ma chère sœur:
+pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire dire à un
+enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra,
+j'espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de votre tendresse
+pour tous deux. Il me reste à vous confier encore mes dernières pensées.
+J'aurois voulu les écrire dès le commencement du procès; mais outre
+qu'on ne me laissoit pas écrire, la marche en a été si rapide, que je
+n'en aurois réellement pas eu le temps.
+
+«Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans
+celle de mes pères, dans celle où j'ai été élevée, et que j'ai toujours
+professée; n'ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant
+pas s'il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le
+lieu où je suis les exposeroit trop s'ils y entroient une fois, je
+demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j'ai pu
+commettre depuis que j'existe. J'espère que dans sa bonté il voudra bien
+recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps
+pour qu'il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa
+bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur,
+en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurois pu
+vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu'ils m'ont fait. Je
+dis ici adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avois des
+amis: l'idée d'en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des
+plus grands regrets que j'emporte en mourant; qu'ils sachent, du moins,
+que jusqu'à mon dernier moment j'ai pensé à eux. Adieu, ma bonne et
+tendre sœur, puisse cette lettre vous arriver! Pensez toujours à moi; je
+vous embrasse de tout cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants: mon
+Dieu, qu'il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu, adieu! je
+ne vais plus m'occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis
+pas libre dans mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre; mais je
+proteste ici que je ne lui dirai pas un seul mot, et que je le traiterai
+comme un être absolument étranger[661]._
+
+La Reine remet sa lettre à Bault, à Bault qui dira dans la journée à sa
+femme: «Ta pauvre Reine a écrit; elle m'a donné sa lettre; mais je n'ai
+pu la remettre à son adresse, il a fallu la porter à Fouquier[662].»
+
+Puis, la Reine songe au spectacle qu'il lui faudra donner dans quelques
+heures. Elle craint que son corps, épuisé par la fatigue, affaibli par
+la maladie, ne trahisse son âme, et, voulant avoir la force de son
+courage, elle demande quelque nourriture: on lui sert un poulet, dont
+elle mange une aile[663]. Elle demande ensuite à changer de chemise: la
+femme du concierge lui en donne une; et, s'étant jetée toute vêtue sur
+le lit, la Reine s'enveloppe les pieds avec une couverture et
+s'endort[664].
+
+Elle dormait. On entre. «Voilà, lui dit-on, un curé de Paris qui vient
+vous demander si vous voulez vous confesser.--_Un curé de Paris?_...
+murmure tout bas la Reine, _il n'y en a guère_...» Le prêtre s'avance.
+Il dit à la Reine qu'il s'appelle Girard, qu'il est curé de
+Saint-Landry, dans la Cité, et qu'il lui apporte les consolations de la
+religion[665]. La Reine s'est confessée à Dieu seul[666]. Elle remercie
+le prêtre assermenté, sans le renvoyer pourtant. Elle descend de son
+lit; elle marche dans le cabinet pour se réchauffer, et se plaint de
+souffrir aux pieds un froid mortel. Girard lui conseille de mettre son
+oreiller sur ses pieds: la Reine le fait. «Voulez-vous que je vous
+accompagne? dit le prêtre.--_Comme vous voudrez_,» répond la Reine[667].
+
+À sept heures, Sanson se présente: «_Comme vous venez de bonne heure,
+Monsieur_, lui dit la Reine, _ne pourriez-vous pas retarder?_--Non,
+Madame, j'ai ordre de venir.» Cependant la Reine était toute prête: elle
+avait elle-même coupé ses cheveux[668].
+
+La Reine déjeune d'une tasse de chocolat apportée du café voisin de
+l'entrée de la Conciergerie, et d'un de ces petits pains appelés alors
+_mignonnettes_, si petit que le gendarme Léger n'ose l'éprouver en le
+goûtant, de peur de le diminuer[669].
+
+Vers 11 heures, la Reine est conduite au greffe, à travers une haie de
+gendarmes rangée depuis la porte du cabinet où elle a couché jusqu'à la
+porte du greffe: on lui lie les mains derrière le dos[670].
+
+Dans Paris, à 5 heures du matin, le tambour bat; le rappel roule dans
+toutes les sections. À 7 heures, trente mille hommes sont sur pied; des
+canons aux extrémités des ponts, des places et des carrefours. À 10
+heures, la circulation des voitures est interdite dans toutes les rues,
+du Palais jusqu'à la place de la Révolution, et des patrouilles
+sillonnent Paris[671].
+
+Trois cent mille hommes ne se sont pas couchés[672]; le reste s'est
+éveillé avant le tambour. La cour de la Conciergerie, les abords de la
+Conciergerie, le grand perron du Parlement, le pavé, la fenêtre, le
+parapet, la grille, la balustrade, le toit, le peuple a tout envahi; il
+emplit tout, et il attend.
+
+Onze heures sonnent dans le murmure de cette foule silencieuse. Toutes
+les têtes, tous les regards, tous les yeux sont en arrêt et dévorent la
+charrette acculée à quelques pieds des portes, ses roues crottées, sa
+banquette faite d'une planche, son plancher sans paille ni foin, son
+fort cheval blanc, et l'homme à la tête du cheval. Les minutes semblent
+longues. Un bruit sourd court parmi la foule, un officier fait un
+commandement, la grille s'ouvre: c'est la Reine en blanc.
+
+Derrière la Reine, tenant les bouts d'une grosse ficelle qui lui retire
+les coudes en arrière, marche Sanson. La reine fait quelques pas. Elle
+est à la petite échelle qui monte au marchepied trop court. Sanson
+s'avance pour la soutenir de la main. La Reine le remercie d'un signe,
+monte seule, et veut enjamber la banquette pour se placer en face du
+cheval, lorsque Sanson et son aide lui disent de se retourner. Le prêtre
+Girard, en habit bourgeois, monte dans la charrette, et s'assied aux
+côtés de la Reine. Sanson se place derrière, le tricorne à la main,
+debout, appuyé contre les écalages de la charrette, laissant, avec un
+soin visible, flotter les cordes qui tiennent les bras de la Reine.
+L'aide de Sanson est au fond, debout comme lui et le tricorne à la
+main[673]. Il ne devait y avoir en ce jour de décent que les bourreaux.
+
+La charrette sort de la cour, et débouche dans la multitude. Le peuple
+se rue, et se tait d'abord. La charrette avance, au milieu des gendarmes
+à pied et à cheval, dans la double haie des gardes nationaux.
+
+La reine est vêtue d'un méchant manteau de lit de piqué blanc[674],
+par-dessus un jupon noir. Elle porte un ruban de faveur noire aux
+poignets, au cou un fichu de mousseline unie blanc[675]; elle a des bas
+noirs, et des souliers de prunelle noire, le talon haut de deux pouces,
+_à la Saint-Huberty_[676]. La Reine n'a pu obtenir d'aller à l'échafaud
+tête nue: un bonnet de linon, sans barbes, un bonnet repassé par elle le
+matin, cache au peuple les cheveux que la Révolution lui a faits, des
+cheveux tout blancs[677]. La Reine est pâle; le sang tache ses pommettes
+et injecte ses yeux, ses cils sont roides et immobiles, sa tête est
+droite[678], et son regard se promène, indifférent, sur les gardes
+nationaux en haie, sur les visages aux fenêtres, sur les flammes
+tricolores, sur les inscriptions des maisons[679].
+
+La charrette avance dans la rue Saint-Honoré. Le peuple fait retirer les
+hommes des fenêtres[680]. Presque en face de l'Oratoire, un enfant,
+soulevé par sa mère, envoie de sa petite main un baiser à la
+Reine[681]... Ce fut le seul moment où la Reine craignit de pleurer.
+
+Au Palais-Égalité le regard de la Reine s'allume un instant, et
+l'inscription de la porte ne lui échappe pas[682].
+
+Quelques-uns battent des mains sur le passage de la Reine; d'autres
+crient[683].
+
+Le cheval marche au pas. La charrette avance lentement. Il faut que la
+Reine «boive longtemps la mort[684]».
+
+Devant Saint-Roch, la charrette fait une station, au milieu des huées et
+des hurlements. Mille injures se lèvent des degrés de l'église comme une
+seule injure, saluant d'ordures cette Reine qui va mourir. Elle
+pourtant, sereine et majestueuse[685], pardonnait aux injures en ne les
+entendant pas.
+
+La charrette enfin repart, accompagnée de clameurs qui courent devant
+elle. La reine n'a pas encore parlé au curé Girard; de temps à autre
+seulement elle lui indique, d'un mouvement, qu'elle souffre des nœuds de
+corde qui la serrent; et Girard, pour la soulager, appuie la main sur
+son bras gauche. Au passage des Jacobins, la Reine se penche vers lui et
+semble l'interroger sur l'écriteau de la porte, qu'elle a mal lu:
+_Atelier d'armes républicaines pour foudroyer les tyrans_. Pour réponse,
+Girard élève un petit christ d'ivoire. Au même instant, le comédien
+Crammont, qui caracole autour de la charrette, se dressant sur ses
+étriers, lève son épée, la brandit, et, se retournant vers la Reine,
+crie au peuple: «_La voilà, l'infâme Antoinette!... Elle est f..., mes
+amis...!_[686]»
+
+Il était midi. La guillotine et le peuple s'impatientaient d'attendre,
+quand la charrette arriva sur la place de la Révolution. La veuve de
+Louis XVI descendit pour mourir où était mort son mari. La mère de Louis
+XVII tourna un moment les yeux du côté des Tuileries, et devint plus
+pâle qu'elle n'avait été jusqu'alors[687]. Puis la Reine de France monta
+à l'échafaud, et se précipita à la mort...[688].
+
+«_Vive la République!_» cria le peuple: c'était Sanson qui montrait au
+peuple la tête de Marie-Antoinette, tandis qu'au-dessous de la
+guillotine le gendarme Mingault trempait son mouchoir dans le sang de la
+martyre.
+
+Le soir, un homme, son ouvrage du jour fini, écrivait ce compte[689],
+que les mains de l'Histoire ne touchent qu'en frissonnant:
+
+«_Mémoire des frais et inhumations faits par Joly, fossoyeur de la
+Madeleine de la Ville-l'Évêque, pour les personnes mis à mort par
+jugement dudit Tribunal:_
+
+_Sçavoir:_
+
+_Du 1er mois_................................
+
+Le 25, _idem_.
+
+_La Ve Capet pour la bierre_ 6 livres
+
+_Pour la fosse et les fossoyeurs_ 25 »
+
+La mort de Marie-Antoinette a calomnié la France.
+
+La mort de Marie-Antoinette a déshonoré la Révolution.
+
+Mais il en est de pareils crimes comme de certaines gloires: celles-ci
+n'ennoblissent, ceux-là ne compromettent pas seulement une génération et
+une patrie. Gloires et crimes dépassent leur temps et leur théâtre.
+L'humanité tout entière, associée à elle-même dans la durée et dans
+l'espace, en revendique le bénéfice ou en porte le deuil; et il arrive
+que la mort d'une femme désole cette âme universelle et cette justice
+solidaire des siècles et des peuples, la conscience humaine; il arrive
+que le remords d'une nation profite aux nations, et que l'horreur d'un
+jour est la leçon de l'avenir.
+
+Oui, ce jour, dont la postérité ne se consolera pas, demeurera dans la
+mémoire des hommes l'immortel exemple de la Terreur. Le 16 octobre 1793
+apprendra ce que les jeux d'une révolution font d'un peuple hier les
+amours du monde. Il apprendra comment, en un moment, une cité, un
+empire, deviennent semblables à cet ami de saint Augustin, entraîné aux
+combats du cirque, tout à coup goûtant leur fureur et jouissant de leur
+barbarie.
+
+Le 16 octobre 1793 parlera aux philosophies humaines. Il s'élèvera
+contre les cœurs trop jeunes, contre les esprits trop généreux, contre
+l'armée de ces Condorcets qui meurent sans vouloir renier l'orgueil de
+leurs illusions. Il avertira les systèmes de leur vanité, les rêves de
+leur lendemain. Il montrera le fait à l'idée, les passions aux
+doctrines, à Salente le bois des Furies, aux utopies l'homme.
+
+Ce jour enfin rappellera l'Histoire à la modestie de ses devoirs. Il lui
+conseillera un ton plus prudent, une raison plus humble. Il lui
+enseignera qu'il ne lui appartient point de flatter l'humanité, de la
+tenter, d'exaspérer ses présomptions, de solliciter ses impatiences, et
+de l'appeler, en l'enivrant de mots, aux aventures d'un progrès continu
+et d'une perfectibilité indéfinie.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: _Politique de tous les cabinets de l'Europe pendant le règne de
+Louis XV et Louis XVI._ Paris, Buisson, 1793.--_Les fastes de Louis XV à
+Villefranche_, 1782.--_Vie privée de Louis XV._ Londres, 1785.]
+
+[2: Lettre du duc de Choiseul. _Catalogue de lettres autographes_ du 29
+novembre 1857.]
+
+[3: _Vie privée de Louis XV.--Politique de tous les cabinets._]
+
+[4: Lettre du duc de Choiseul. _Catalogue de lettres autographes du 29
+novembre 1857._]
+
+[5: _Mémoires de M. le duc de Choiseul_, imprimés dans son cabinet à
+Chanteloup en 1778. Paris, 1790.]
+
+[6: _Portraits intimes du XVIIIe siècle_, par Edmond et Jules de
+Goncourt.]
+
+[7: _Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette_, par Mme Campan.
+Paris, 1826, vol. I.]
+
+[8: Lettre de Marie-Thérèse. Pièce de l'_Isographie_.]
+
+[9: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mémoires de Weber_ concernant
+Marie-Antoinette. Paris, 1822, vol. I.]
+
+[10: _L'Espion anglais_, vol. I.]
+
+[11: Archives du ministère des affaires étrangères.]
+
+[12: _Gazette de France_, 1770, n° 23.]
+
+[13: _Gazette de France_, 1770, n° 36.]
+
+[14: _Mercure de France_, mai 1770.]
+
+[15: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[16: _Mémoires pour servir à l'histoire de la République des lettres_,
+vol. VIII.]
+
+[17: Je n'utilise pas, à mon grand regret, pour l'autobiographie de
+Marie-Antoinette, les lettres des recueils d'Hunolstein et Feuillet de
+Conches. S'il n'y avait, contre ces lettres, que la langue, les
+tournures de phrase, enfin, selon l'expression de M. Geffroy, le ton
+littéraire et moral, je n'aurais pas la défiance absolue des éditeurs
+allemands et du critique français pour ces documents; car, pour moi, la
+princesse qui a écrit au comte Rosemberg, dans cet autographe
+indiscutable: «_Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce
+auprès d'une forge, je n'y serais pas Vulcain et le rôle de Vénus
+pourrait lui_ (le roi) _déplaire beaucoup plus que mes goûts qu'il ne
+désapprouve pas;_» cette princesse aurait bien pu écrire certaines
+lettres des recueils d'Hunolstein et Feuillet de Conches.
+Malheureusement il est des arguments plus puissants auxquels, je dois
+l'avouer, M. Feuillet de Conches n'a pas répondu. Est-ce répondre quand
+on affirme qu'il n'a jamais existé aux Archives impériales de
+Vienne--fait ou défait--un cahier de copies de lettres de
+l'archiduchesse Dauphine! Est-ce répondre catégoriquement que de dire:
+«À coup sûr une semblable objection ne saurait émaner des Archives
+elles-mêmes!» Comment ne pas apporter une attestation officielle des
+Archives, déclarant si ce cahier existe ou a existé: oui ou non! Est-ce
+répondre quand on affirme à propos d'une lettre qui fait assister Louis
+XVI le 14 janvier 1775 à la représentation d'_Iphigénie en Aulide_ et
+qu'il est établi que le roi ne venait pas aux spectacles de Paris;
+est-ce répondre catégoriquement que de dire: «Un curieux de Londres
+possède une lettre de Gluck constatant la présence du roi, qui en raison
+du deuil trop récemment déposé avait voulu garder l'_incognito_
+complet!» Comment M. Feuillet de Conches, qui a couru toute l'Europe à
+la recherche d'autographes, n'a-t-il pas fait le voyage de Londres, pour
+rapporter, à la confusion de ses adversaires, le texte triomphant de
+l'autographe! Est-ce une réponse acceptable, à propos de cette lettre,
+où Marie-Antoinette dit: «_Je ne vous ai jamais parlé de Mme Dubarry_,»
+que la version qui fait de cette phrase à la seconde lecture: «Je ne
+vous ai jamais _reparlé_ de Mme Dubarry» et la transforme définitivement
+à la troisième lecture, avec l'aide d'un conseil d'experts et de
+connaisseurs armés de loupes, en la phrase concordante avec les lettres
+du recueil d'Arneth: «Je ne vous ai jamais _assez_ reparlé de Mme
+Dubarry!»
+
+Par quel miracle enfin les originaux de M. d'Hunolstein de 1770, de
+1771, de 1772, sont-ils écrits de la petite écriture conforme à
+l'écriture des autographes connus de la reine et non à la première
+grosse et informe écriture de la Dauphine, à l'écriture des lettres
+qu'elle écrivait alors à Marie-Thérèse...? Puis pourquoi ce secret et ce
+silence suspect sur la provenance des autographes, et de qui vraiment M.
+d'Hunolstein les tient-il?
+
+Ce sont ces arguments et bien d'autres encore qu'il serait trop long
+d'énumérer ici, qui, selon moi, imposent le devoir à tout écrivain
+amoureux de la vérité historique, de ne pas se servir de ces documents,
+devant être considérés comme apocryphes, jusqu'à ce qu'une
+commission--je ne la veux pas de littérateurs et de savants--une
+commission de paléographes et de marchands d'autographes ait prononcé en
+dernier ressort sur l'authenticité des lettres des recueils d'Hunolstein
+et de Feuillet de Conches.]
+
+[18: _Mercure de France--Gazette de France_, mai 1770.]
+
+[19: _Mémoires de Weber_, vol. I.]
+
+[20: _Mercure de France_, mai 1770.]
+
+[21: _Mémoires de Weber._]
+
+[22: _Journal des événements tels qu'ils parviennent à ma connaissance_,
+par Hardy. Bib. nat. manuscrits S. F. 2886.]
+
+[23: _Gazette de France--Mercure de France_, mai 1770.]
+
+[24: _Journal manuscrit_ de Hardy, vol. I.]
+
+[25: Je possède un curieux manuscrit intitulé: SOMMAIRE DES DÉPENSES _de
+l'argenterie, menus plaisirs et affaires de la chambre du Roi ordonnées
+par MM. les premiers gentilshommes de la chambre de Sa Majesté._ Dans ce
+manuscrit tout un chapitre est consacré au mariage de Marie-Antoinette.
+
+«Les dépenses lors des mariages soit du roi, soit des enfants de France,
+soit des princes de la famille royale, regardent les Menus.
+
+Ces dépenses consistent dans les voitures qui sont envoyées au-devant de
+la princesse, accompagnées des valets de chambre tapissiers qui portent
+les ameublements et lits qui doivent servir dans le voyage. Cette
+dépense en 1770 lors du roi alors Dauphin à
+
+ 3.642 fr. 75
+
+_Pour le jour de la cérémonie._
+
+13 médailles d'or de 18 lignes de diamètre à
+9 6d chacune. 197 fr.
+
+ 2 anneaux d'or. 124
+
+ 2 cierges et 2 poignées de velours blanc brodés. 28
+
+ 1 poêle de drap d'argent. 1.099
+
+ 1 coffre à bijoux des plus magnifiques. 22.786
+
+Ledit coffre était garni d'une magnifique tabatière garnie
+en diamants, d'une montre pareille et sa chaîne pour Mme la
+Dauphine, du prix de 20.746
+
+NOTA. _Le roi avait fourni en outre un superbe éventail garni en
+diamants et un étui de pièces avec sa chaîne qui venaient de feue Mme la
+Dauphine._
+
+
+Plus 52 tabatières pour les présents distribués par Mme la
+Dauphine montant ensemble à 71.934
+
+51 montres, idem. 53.550
+
+ 9 flacons d'or. 2.550
+
+11 étuis d'or. 2.200
+
+13 porte-crayons d'or garnis en diamants. 2.256
+
+ 1 paire de boutons de diamants. 2.908
+
+ l écritoire d'or. 200
+
+ 1 étui et tire-bouchons d'or. 296
+
+ 1 autre étui d'or. 200
+
+Divers autres petits bijoux et fournitures. 3.236
+ -------
+ _Total des bijoux de la corbeille non compris
+ les bijoux fournis par le roi._ 160.076
+
+Tous ces présents ont été distribués aux personnes désignées dans le
+protocole qui a été dressé pour les dépenses des Menus.»
+
+Il était en outre frappé 571 médailles en or de quatre grandeurs
+différentes montant à
+
+ 65.046.15s7d
+
+Et 1,226 médailles d'argent montant à
+
+ 8.5797s9d
+
+«Il est accordé dans ces occasions aux officiers des cérémonies, aux
+intendants des Menus, aux huissiers de la chambre portant des masses,
+une somme pour droit d'habit, ainsi que des épées aux Gardes de la
+manche montant à
+
+ 8.832 fr.
+
+Il a été accordé au mariage de monseigneur le Dauphin une gratification
+de 400 fr. à chacun des huissiers de la chambre, une somme de trois
+cents livres à chacun des huissiers de l'antichambre et valets de
+chambre du roi, et 200 fr. de plus à ceux qui ont été du voyage de
+Strasbourg.
+
+Toutes les dépenses ci-dessus dites formant le premier état du mariage
+de monseigneur le Dauphin en 1770, divisées en cinq chapitres, sont
+montées, comprises les taxations de 3,606 12s 6d, à
+
+ 290. 79'l 6s4d
+
+Le second état de la dépense dudit mariage a consisté dans celles du feu
+d'artifice, illumination, fêtes des jardins, constructions de charpente,
+décorations, théâtres dans lesdits jardins, gratifications, et se sont
+élevées à la somme de
+
+ 661. 675 8s,
+
+Celles du troisième état-relatives aux grands spectacles, bals et
+festins qui ont été donnés tant pour les décorations, habits, payement
+des musiciens, musiciennes, acteurs, actrices, danseurs, danseuses,
+symphonistes employés aux spectacles, bal paré, bal masqué, les bougies,
+le payement des soldats, journées d'ouvriers, brodeurs, tailleurs,
+perruquiers, enfin les gratifications accordées à l'occasion dudit
+mariage montant toutes les dépenses à celles de.
+
+ 1,267 770 » 7d
+
+_Total général de la dépense dudit mariage_
+ Année de M. le duc d'Aumont.
+ 2, 220, 206, 15s.»
+]
+
+[26: Le jeudi 19 mars on donnait la première représentation de la
+reprise de _Persée_ chanté par les demoiselles Dubois, Arnould, Rosalie,
+les sieurs Geslin, Legros, Cassagnade, dansé par les sieurs Vestris,
+Gardel, Dauberval, les demoiselles Guimard, Heinel, etc. Le 19 mai le
+bal paré avait lieu dans trois galeries tendues de brocard bleu et
+argent, garnies de colonnes de marbre vert-campan, de candélabres
+supportant des enfants chargés des attributs de l'amour, de guirlandes
+de fruits ou argent sur fonds d'émeraude encadrés d'or. Au sortir du bal
+paré, le Roi donnait le signal pour tirer le feu d'artifice qui devait
+avoir lieu le 16 et qu'avait retardé le mauvais temps. On tirait un
+corps de feu composé de dix mille fusées volantes, de mille gros pots à
+feu, de vingt-quatre bombes, qui au milieu de leurs feux et de leurs
+éclatements laissaient apercevoir un temple de l'Hymen. Une charmante
+illumination suivait toute semée de dauphins lumineux. Le 21 mai il y
+avait bal masqué dans la grande galerie, ainsi que dans le salon
+d'Hercule, de Mercure, des Tribunes où les masques admiraient les jolis
+enguirlandements de fleurs autour des lustres de cristal. Enfin le 24
+mai _Athalie_ était jouée avec toute la pompe imaginable et le talent de
+Mlle Clairon qui, retirée du théâtre, consentait à jouer ce jour-là.
+(_Journal des spectacles de la Cour_ pendant l'année 1770.)]
+
+[27: _Gazette de France--Mercure de France_, mai 1770.]
+
+[28: _Mémoires de Weber_, vol. I.]
+
+[29: _Gazette de France_, 4 juin 1770.]
+
+[30: _Mémoires de Weber_, Vol. I.]
+
+[31: _Maria Theresia und Marie-Antoinette_, von Arneth. Wien., 1865.]
+
+[32: Marie-Antoinette n'avait guère que quatorze ans à l'époque de son
+mariage, et la petite fille qu'elle était encore se refusait à porter un
+corps de baleine, négligeait parfois de, se laver les dents, n'aimait
+qu'à parler et à rire à l'oreille des jeunes dames.]
+
+[33: _Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de
+Mercy-Argenteau_, publiée par M. d'Arneth et Geffroy. Paris, Didot,
+1875, vol. I.]
+
+[34: _Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la
+Reine de France_, par Lafont d'Ausonne. Paris, 1824.]
+
+[35: _Revue rétrospective_, vol. I, 2e série.--Arneth donne une lettre
+de Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, en date du 19 juillet 1770, lettre
+dans laquelle la Dauphine s'exprime en ces termes sur le compte de la
+favorite: «_... Le Roi a mille bontés pour moi et je l'aime tendrement
+mais s'est à faire pitié la faiblesse qu'il a pour Mme du Barry qui est
+la plus sotte et impertinant créature qui soit imaginable, elle a joué
+tous les soirs avec nous à Marly elle s'est trouvé deux fois à côtés de
+moi mais elle ne m'a point parlé et je n'ai point tachée justement de
+lié conversation avec elle mais quand il le faloit je lui ai pourtant
+parlé..._» La lettre est curieuse comme orthographe et comme témoignage
+de la bien incomplète connaissance de la langue française que possédait
+la Dauphine à son arrivée en France. (_Maria-Theresia und
+Marie-Antoinette_, von Arneth, 1865.)]
+
+[36: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[37: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[38: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[39: _Mémoires autographes de M. le prince de Montbarey._ Paris, 1826,
+vol. II.]
+
+[40: _Fragments inédits des mémoires du prince de Ligne, La Revue
+nouvelle_, 1846.]
+
+[41: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II.]
+
+[42: _Correspondance littéraire de Grimm_, 1829, vol. VII.]
+
+[43: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._ Hambourg, 1801.]
+
+[44: _Mémoires du duc de Choiseul écrits par lui-même._ Première partie,
+1790.]
+
+[45: _Notice d'événements remarquables et tels qu'ils parviennent à ma
+connaissance_, par Hardy. Bibliothèque nationale, manuscrits S F 2886,
+2e vol., 4 février 1772.--Voici un passage curieux d'une lettre de la
+Dauphine à Marie-Thérèse sur M. de la Vauguyon: «_Pour mon cher mari, il
+est changé de beaucoup et tout à son avantage. Il marque beaucoup
+d'amitié pour moi et même il commence à marquer de la confiance. Il
+n'aime certainement point M. de la Vauguyon, mais il le craint. Il lui
+est arrivé une singulière histoire l'autre jour. J'étais seule avec mon
+mari, lorsque M. de la Vauguyon approche d'un pas précipité à la porte
+pour écouter. Un valet de chambre qui est sot ou très-honnête homme
+ouvre la porte et M. le duc s'y trouve planté comme un piquet sans
+pouvoir reculer._ _Alors je fis remarquer à mon mari l'inconvénient
+qu'il y de laisser écouter aux portes et il l'a très bien pris._»
+(_Maria-Theresia und Marie-Antoinette_, von Arneth, 1865.)]
+
+[46: _Mémoires secrets de la République des lettres_, vol. XXI.]
+
+[47: _Mémoires de Weber_, vol. I.]
+
+[48: Le portrait est-il un peu poussé au noir? Mercy-Argenteau s'exprime
+favorablement sur le compte de l'abbé. Mais il ne faut pas oublier que
+l'abbé de Vermond est l'homme de Marie-Thérèse et de son ministre.
+Disons qu'il fut un des premiers familiers de la Reine qui émigrât.]
+
+[49: _Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes galantes et
+secrètes de la cour de France. À Paris, de l'imprimerie du comte de
+Parades._]
+
+[50: _Mémoires historiques_ par Soulavie, vol. VI.]
+
+[51: Supplément historique et essentiel à l'étal nominatif des pensions,
+1789.]
+
+[52: La Dauphine était née moqueuse. Mercy-Argenteau dit dans une
+lettre: «S. A. R. par un pur effet de gaieté et sans mauvaise intention
+se livre quelquefois à plaisanter sur le chapitre de ceux auxquels elle
+aperçoit des ridicules; cela a déjà été remarqué ici, et y deviendrait
+d'une conséquence d'autant plus dangereuse que cette princesse sait
+donner à ses observations tout l'esprit et le sel propres à les rendre
+piquantes.]
+
+[53: _Portefeuille d'un talon rouge._]
+
+[54: «M. de Saint-Mégrin, _fils de M. de la Vauguyon, qui est encore
+plus dans l'intrigue et plus méchant que son père_,» dit la Dauphine
+dans une lettre adressée à Marie-Thérèse, en date du 16 avril 1771.]
+
+[55: _Portefeuille d'un talon rouge._]
+
+[56: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La
+Marck_, par A. de Bacourt, 1851. Introduction.]
+
+[57: _Notice d'événements_, par Hardy, 25 décembre 1771.]
+
+[58: _Notice d'événements_, par Hardy, 8 juin 1773.]
+
+[59: _Mémoires secrets de la République des lettres_, vol. V.]
+
+[60: _Ibid._ II.]
+
+[61: _Notice d'événements_, par Hardy, 8 et 6 septembre 1773.]
+
+[62: _Notice d'événements_, par Hardy, vol. I. ]
+
+[63: _Les Fastes de Louis XV._ A. Villefranche, 1782.]
+
+[64: _Mémoires historiques_, par Soulavie.]
+
+[65: _Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du
+dix-huitième siècle_, par l'abbé George. Paris, 1817, vol. I.]
+
+[66: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II. ]
+
+[67: _Mémoires de Mme Campan_, 1826, vol. I.--_Mémoires de Weber_, 1822,
+vol. I.]
+
+[68: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette_. Hambourg, 1802.]
+
+[69: _Portraits et caractères_, par Senac de Meilhan, 1813.]
+
+[70: _Chronique secrète de Paris sous Louis XVI_, par l'abbé Beaudeau.
+_Revue rétrospective_, 1re série, vol. III.]
+
+[71: _Mémoires pour servir à l'histoire des événements de la fin du_
+XVIIIe _siècle_, par l'abbé Georgel. Paris, 1817, vol. I.]
+
+[72: _Chronique secrète de Paris sous le règne de Louis XVI_, par l'abbé
+Beaudeau.]
+
+[73: _Chronique secrète de Paris_, par l'abbé Beaudeau, et _Mémoires de
+Soulavie_.]
+
+[74: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.]
+
+[75: _Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon_. Paris, 1792.]
+
+[76: _L'espion dévalisé_. Londres, 1782.]
+
+[77: _Mémoires historiques_, par Soulavie, vol. I.]
+
+[78: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[79: _Chronique secrète de Paris_, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[80: _L'espion dévalisé_. Londres, 1782.]
+
+[81: _Mémoires_, par Soulavie, vol. II.]
+
+[82: _Mémoires_, par l'abbé Georgel, vol. I.]
+
+[83: _Mémoires_ de Mme Campan, vol. I.]
+
+[84: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[85: _Ibid._]
+
+[86: _Ibid._, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[87: _Mémoires_, par Mme Campan.]
+
+[88: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[89: _Ibid._, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[90: _Annales du règne de Marie-Thérèse_, par Fromageot, 1775.]
+
+[91: _Mémoires secrets et universels_, par Lafont d'Ausonne, 1825.]
+
+[92: _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_, par le prince
+de Ligne, 1795-1811, vol. XXVII.]
+
+[93: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par Hue,
+1814.]
+
+[94: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[95: _Mémoires du ministère du duc d'Aiguillon_. Paris, 1792.]
+
+[96: _Marie-Antoinette, Joseph II, und Leopold II_, von Arneth, 1886.]
+
+[97: _Comptes de Louis XVI, Arch. gén. du royaume. Revue rétrospective_,
+vol. V.]
+
+[98: _Louis XVI dans son cabinet_. Paris, 1791.]
+
+[99: Mercy-Argenteau dans sa correspondance nous montre Louis XVI dans
+son intérieur toujours occupé de maçonnerie, de menuiserie, travaillant
+de ses mains à remuer des matériaux, des poutres, des pavés, et sortant
+de ces travaux avec la tenue et la fatigue d'un manœuvre.]
+
+[100: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.--La Reine, dit
+Mercy-Argenteau, désirait beaucoup avoir une maison de campagne à elle
+en propre. À la mort du Roi, le comte et la comtesse de Noailles lui
+suggérèrent l'idée de demander le petit Trianon, s'offrant de l'obtenir
+de Louis XVI. La Reine, sur le conseil de Mercy, s'adressait directement
+à son époux, qui au premier mot lui répondait que cette maison de
+plaisance était à elle, et qu'il était charmé de lui en faire don.]
+
+[101: _Description générale et particulière de la France_ (par de La
+Borde). Paris, 1871.--_Le Cicérone de Versailles ou l'Indicateur des
+curiosités et établissements de cette ville_, 1806.]
+
+[102: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[103: _Portraits et caractères_, par Sénac de Meilhan. Paris, 1813.]
+
+[104: _Projet pour le jardin anglo-chinois du petit Trianon_, par
+Antoine Richard, jardinier de la Reine, 1774, dans le _Recueil des
+jardins_ de Lerouge.]
+
+[105: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.]
+
+[106: _Lettre autographe de Marie-Antoinette_, communiquée par M.
+Boutron.]
+
+[107: _Mélanges militaires, littéraires, sentimentaires_, par le prince
+de Ligne, vol. XXIX.]
+
+[108: _Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette_, par Mme Campan,
+1826. Éclaircissement historiques.]
+
+[109: _Chronique secrète_, par l'abbé Beaudeau.]
+
+[110: _Portefeuille d'un talon rouge._]
+
+[111: Voici les «Provisions de surintendante de la Reine pour madame la
+princesse de Lamballe: Louis, etc., à tous ceux qui ces présentes
+lettres verront salut. La Reine notre très-chère épouse et compagne,
+nous ayant fait connoître le désir qu'elle a que notre très-chère et
+très-aimée cousine la princesse de Lamballe soit pourvue de l'état et
+charge de chef du conseil et surintendante de sa maison, notre tendresse
+pour ladite dame Reine et la connoissance que nous avons les grandes
+qualités de notre dite cousine, nous ont déterminé à y déférer. À ces
+causes et autres grandes considérations à ce nous mouvant, nous avons
+donné et octroyé, et par ces présentes signées de notre main donnons et
+octroyons à notre très-chère et très-aimée cousine Marie-Thérèse-Louise
+de Savoye Carignan, veuve de notre très-cher et très-aimé cousin le
+prince de Lamballe, l'état et charge de chef du conseil et surintendante
+de la maison de la Reine, pour par notre dite cousine, l'avoir, tenir et
+exercer, en jouir et user aux honneurs, pouvoirs, fonctions, autorités,
+privilèges, prérogatives, prééminences qui y appartiennent, ainsi et de
+la même manière qu'en a joui ou dû jouir notre très-chères et très-aimée
+cousine la feue demoiselle de Clermont... Le 16e jour de septembre, l'an
+de grâce 1775 et de notre règne le 2e.» _Maison de la Reine._ Archives
+de l'Empire.]
+
+[112: Madame de Cossé n'était pas amenée à quitter sa charge par un
+simple froissement d'amour-propre. La délicatesse de sa santé avait fait
+déjà courir l'année précédente le bruit de sa retraite. Et
+Marie-Antoinette dans une lettre, où au fond elle regrette vivement sa
+dame d'atours, donne le vrai motif qui fait abandonner à la duchesse le
+service de la reine: «_Je fais une grande perte dans ce moment-ci par la
+perte de madame de Cossé, ma dame d'atours, je le craignais depuis
+longtemps, mais je n'ai pu me refuser au triste état de son enfant, dont
+cette pauvre mère sèche sur pied, il n'a que quatre ans, elle l'a nourri
+elle-même, depuis six mois il a été inoculé, et après cette malheureuse
+inoculation, il est devenu boiteux. Les remèdes sans nombre qu'on lui a
+faits ont un peu remédié à la boiterie, mais il maigrit et dépérit
+insensiblement. Dans sa désolation, madame de Cossé n'a d'autre
+ressource que de mener son fils à des eaux en Savoye et de passer
+l'hiver dans les provinces méridionales. Je la regrette fort parce que
+c'est une femme de mérite et des plus honnêtes que je puisse jamais
+trouver. Je crois que je la remplacerai par madame de Chimay, une dame à
+moi, qui est généralement aimée_.»]
+
+[113: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. II.]
+
+[114: _Mémoires de la République des lettres_.]
+
+[115: Costumes français pour les coiffeurs, 1776-1777, chez Esnault et
+Rapilly.--Coiffures de 1589 à 1776.--_Correspondance secrète_, vol. I.]
+
+[116: Costumes d'opéras et travestissements de bals de cour. Dessins de
+Boquet dessinateur des Menus. Bibliothèque nationale, Cabinet des
+estampes.]
+
+[117: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de
+Lamarck._]
+
+[118: _Portefeuille d'un talon rouge._]
+
+[119:_ Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.]
+
+[120: _Portefeuille d'un talon rouge._]
+
+[121: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.]
+
+[122: La dissipation à laquelle se livra Marie-Antoinette pendant
+plusieurs années eut pour excuse et peut-être un peu pour cause le vide
+de ce cœur de mère, de Reine, qui pendant huit ans n'eut pas d'enfants.
+Aussi aux premiers symptômes de sa grossesse, la Reine rappelait-elle à
+Mercy, de son premier mouvement, les engagements de sagesse et de raison
+qu'elle avait pris vis-à-vis d'elle-même, lorsque ce bonheur lui serait
+donné.]
+
+[123: _Portraits et caractères_, par Senac de Meilhan. Paris,
+1813.--Dans les très-intéressants articles sur notre _Histoire de
+Marie-Antoinette_ (_Journal des Débats_, 26 et 28 août 1858), M.
+Barrière donne un portrait inédit tracé par une main contemporaine. «Sa
+taille était petite, mais parfaitement proportionnée; son bras était
+bien fait et d'une blancheur éblouissante, sa main potelée, ses doigts
+effilés, ses ongles transparents et rosés, son pied charmant. C'est
+ainsi qu'on la vit à quinze ans, au moment de son mariage. Lorsqu'elle
+fut grandie et engraissée, le pied et la main restèrent aussi parfaits;
+sa taille seule se déforma un peu et sa poitrine devint trop forte. Son
+visage formait un ovale un peu allongé; ses yeux étaient bleus, doux et
+animés; son cou dégagé, peut-être un peu long, mais parfaitement placé;
+le front trop bombé et pas assez garni de cheveux.» Complétons le
+portrait de la Reine par deux autres esquisses: l'une tracée par un
+peintre, madame Lebrun; l'autre par un étranger, lord Walpole.
+
+Madame Lebrun s'exprime ainsi: «Marie-Antoinette était grande,
+admirablement bien faite, assez grosse sans l'être trop. Ses bras
+étaient superbes, ses mains petites, parfaites de formes, et ses pieds
+charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux, portant
+la tête fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la
+souveraine au milieu de toute sa cour, sans pourtant que cette majesté
+nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de
+bienveillant. Enfin il est très-difficile de donner à qui n'a pas vu la
+Reine, une idée de tant de grâces et de tant de noblesse réunies. Ses
+traits n'étaient point réguliers, elle tenait de sa famille cet ovale
+long et étroit particulier à la nation autrichienne. Elle n'avait point
+de grands yeux, leur couleur était presque bleue, son regard était
+spirituel et doux, son nez fin et poli, sa bouche pas trop grande,
+quoique les lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus
+remarquable dans son visage, c'était l'éclat de son teint. Je n'en ai
+jamais vu d'aussi brillant, et brillant est le mot; car sa peau était si
+transparente qu'elle ne prenait point d'ombre.»
+
+Quant à Horace Walpole, c'est du lyrisme qui s'échappe de sa plume: «Un
+mot suffira d'ailleurs pour tout ce que j'ai à vous dire: on ne pouvait
+avoir des yeux que pour la Reine! Les Hébés et les Flores, les Hélènes
+et les Grâces, ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle! Quand
+elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se
+meut, c'est la grâce en personne. Elle avait une robe d'argent semée de
+lauriers rosés; peu de diamants et des plumes beaucoup moins hautes que
+le _Monument..._ Il y a quatre ans je lui trouvais de la ressemblance
+avec une duchesse anglaise, dont j'ai oublié le nom! mais depuis
+quelques années la Reine a eu le ceste de Vénus.»
+
+Les représentations peintes, sculptées, gravées, de Marie-Antoinette
+sont nombreuses:
+
+Le Musée de Versailles possède un curieux portrait dans une robe bleue
+de Marie-Antoinette à quinze ans. Il y a là un autre portrait de Roslin
+qui représente la reine de France en robe blanche, le manteau royal sur
+les épaules, une rose à la main. Là encore sont exposés deux portraits
+de madame Lebrun. L'un représente la Reine en robe grise, faisant un
+bouquet dans le fond d'un jardin; l'autre la montre, une toque sur la
+tête, en robe blanche, en manteau bleu, tenant un livre à la main, et
+assise et appuyée sur une table où est posée la couronne. Parmi les
+portraits les plus intéressants que gardent les collections
+particulières ou étrangères, je citerai seulement le portrait de
+Wertmuller représentant en 1785 la Reine entre ses deux enfants dans le
+parc de Trianon, peinture conservée à Gripshom.
+
+Sans compter les deux statues apocryphes de Berlin, la Reine a eu
+plusieurs statues, bustes, médaillons. Je ne veux indiquer ici que les
+deux jolis médaillons de Nini: l'un, daté de 1774 et la représente en
+habits royaux; l'autre, daté de 1780, la montre modelée à l'antique avec
+un diadème.
+
+Le cabinet des estampes possède deux cartons de portraits gravés de la
+Reine, et encore l'œuvre est-il incomplet. Je ne cite que les plus
+curieux.
+
+MARIE-ANTOINETTE, _archiduchesse d'Autriche_.--Peint par Krausinger.
+Gravé par Levasseur. Pour moi c'est le portrait donnant la ressemblance
+la plus parfaite de l'archiduchesse, de la princesse autrichienne.
+
+MARIE-ANTOINETTE, _archiduchesse d'Autriche_.--Gravé en couleur par
+Bonnet d'après le tableau de Krausinger qui est dans les appartements de
+Mesdames.
+
+MARIE-ANTOINETTE, _archiduchesse d'Autriche_.--Peint par Ducreux. Gravé
+par Duponchelle.
+
+MARIE-ANTOINETTE, _Reine de France et de Navarre_.--Gravé en couleur par
+Janinet en 1777.
+
+MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Vanloo. Gravé par Voyez.
+
+MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Fredou. Gravé par Cathelin.
+
+MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Drouais. Gravé par Cathelin.
+
+MARIE-ANTOINETTE,--sans nom de dessinateur et avec l'indication à Paris
+chez Croisey. Je crois la gravure faite d'après un dessin de Gabriel de
+Saint-Aubin.
+
+MARIE-ANTOINETTE.--Peint par Lebrun. Gravé par Schinker.
+
+MARIE-ANTOINETTE.--Dessiné par Touzé en partie d'après le portrait de
+Madame Lebrun. Gravé par Duclos.
+
+MARIE-ANTOINETTE.--Peint en 1785 par Boze. Gravé en 1814 par Miger.
+
+LA REINE À LA CONCIERGERIE.--_Prieur fecit_ d'après un tableau tiré du
+cabinet de l'abbé Caron. Je crois que c'est la copie de l'original du
+peintre polonais Shokarski qui se trouve dans la galerie d'Arenberg.
+
+Il y a plusieurs profils: le profil d'après Vassé, dessinateur des
+médailles, en imitation de crayon par Demarteau; le profil d'après le
+dessin de Moreau, gravé par Gaucher; le profil d'après le dessin de
+Cochin gravé par Prévost. Parmi ces profils, un des plus jolis est un
+profil de la Reine qui fait le médaillon d'une adresse d'un magasin
+d'étoffes de soie d'or et d'argent de la rue Saint-Honoré qui avait pour
+enseigne: _À la Bienfaisance._
+
+Les plus rares, les plus curieux, les plus chers de ces portraits gravés
+sont le petit portrait en imitation de pastel de Bonnet d'après
+Krausinger, et le grand portrait en couleur de Janinet, surtout
+lorsqu'il a son encadrement historié et sa guirlande de lys en or. M. de
+Lescure cite un autre rare portrait en couleur dans la manière des
+Dagoty, où la Reine, coiffée de plumes, a la main gauche appuyée sur la
+couronne royale. Ici je ne veux pas oublier une tête de grandeur
+naturelle, qui, quoiqu'elle ne portât pas de nom, étaient bien
+certainement un portrait de Marie-Antoinette. C'est l'unique épreuve que
+j'aie jamais vue de cette estampe du plus haut intérêt, vendue il y a
+deux ans à une vente de Clément.]
+
+[124: Feuilleton des _Débats_, par de Barrière, 26 août 1858.]
+
+[125: _Correspondance secrète_ (par Metra), vol. III.]
+
+[126: Id., vol. IV.]
+
+[127: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mémoires de la République des
+lettres.--Correspondance secrète_, années 1776, 1777.]
+
+[128: _Mémoires sur la vie et le caractère de Mme la duchesse de
+Polignac_, par Madame la comtesse Diane de Polignac. Hambourg, 1796.]
+
+[129: _Mémoires de Mme de Genlis_, vol. II.]
+
+[130: _Mémoires_, par la comtesse de Polignac.]
+
+[131: _Souvenirs et portraits_, par M. de Levis, 1813.]
+
+[132: _Mémoires du comte de Tilly_. Paris, 1830, vol. I.]
+
+[133: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.]
+
+[134: _Fragments inédits des Mémoires du prince de Lignes_. La revue
+nouvelle, 1846.]
+
+[135: _Mémoires historiques du règne de Louis XVI_, par Soulavie, 1801,
+vol. VI.]
+
+[136: _Mémoires du comte de Tilly_, vol. I.]
+
+[137: _Mémoires_ par la comtesse Diane de Polignac.]
+
+[138: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue
+nouvelle_, 1846.]
+
+[139: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.]
+
+[140: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mes Récapitulations_, par
+Bouilly. Paris, Jannet, vol. I.]
+
+[141: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue
+nouvelle_, 1846.]
+
+[142: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XII.]
+
+[143: _Gazette de France_, 11 et 15 décembre 1778.]
+
+[144: _Journal de Louis XVI et autres manuscrits du Roi trouvés dans
+l'armoire de fer. Couches de la Reine_, le 19 décembre 1778 (_Archives
+générales du royaume_). _Revue rétrospective_, vol. V. _Mémoires de Mme
+Campan_, vol. I.]
+
+[145: _Gazette de France_, mardi 22 décembre 1778.]
+
+[146: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XII.]
+
+[147: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[148: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XIV.]
+
+[149: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.]
+
+[150: _Correspondance secrète_ (par Metra), vol. VII.]
+
+[151: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XIV.]
+
+[152: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.]
+
+[153: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XV.]
+
+[154: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[155: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette_. Hambourg,
+1802.]
+
+[156: Nous trouvons aux archives de l'Empire, _Maison de la Reine_, le
+total de la dépense, tant ordinaire qu'extraordinaire, de la maison de
+Marie-Antoinette:
+
+Pour 1780 3,163,016l 16s 11d.
+Pour 1781 3,205,677 4 7
+Pour 1782 3,605,172 8 8
+]
+
+[157: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. VII, VIII, IX et X.]
+
+[158: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[159: _Portraits et caractères_, par Senac de Meilhan.]
+
+[160: _Mémoires de Weber_, vol. I.]
+
+[161: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[162: _Idem._]
+
+[163: _Mémoires de la République des lettres_.]
+
+[164: _Mémoires_, par l'abbé Georgel, vol. I.]
+
+[165: _Mémoires autographes de M. le prince de Montbarrey_, 1826, vol.
+I.]
+
+[166: _Mémoires de la République des lettres_, vol XVI.]
+
+[167: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. X.]
+
+[168: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XVIII.]
+
+[169: _Correspondance du comte de Mirabeau et du comte de La Marck_.
+Introduction.]
+
+[170: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. IV.]
+
+[171: Mercy-Argenteau dit que dans cette affaire du duc de Guines, il y
+eut une sorte de violence exercée par la Reine sur la volonté du Roi. Il
+explique l'animation de la Reine contre Turgot et Vergennes par une
+conspiration des entours de Marie-Antoinette, obsédant la Reine pendant
+les courses, les parties de plaisir, les conversations de la soirée chez
+la princesse de Guéménée, travaillant à piquer l'amour-propre de
+Marie-Antoinette, à l'irriter, à noircir à ses yeux ses adversaires
+politiques.]
+
+[172: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par
+Soulavie, vol. II.]
+
+[173: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[174: _Mémoires historiques_, par Soulavie, vol. IV.]
+
+[175: _Mémoires_, par l'abbé Georgel.]
+
+[176: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XVII.]
+
+[177: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[178: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.]
+
+[179: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue
+nouvelle_, 1846.]
+
+[180: _Journal de Louis XVI. Accouchement de la Reine, le 22 octobre
+1781_ (_Archives générales du royaume_). _Revue rétrospective_, vol.
+V.--_Mémoires de Mme Campan_, vol. 1.]
+
+[181: _Gazette de France_, mardi 30 octobre 1781.]
+
+[182: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[183: _Journal de Louis XVI, Revue rétrospective_, vol. V.]
+
+[184: Lettre autographe signée, communiquée par M. A. Firmin Didot, et
+publiée ici pour la première fois.]
+
+[185: Mercy-Argenteau ne juge pas justement, je crois, Mme de Polignac.
+Elle n'était ni ambitieuse ni avide; elle fut entraînée par les
+exigences de ses amis à abuser de l'amitié de la Reine. Son tort, sa
+faute sans excuse, c'est d'avoir sacrifié sa royale amie aux intérêts de
+sa société particulière.]
+
+[186: _Mémoires du baron de Besenval_, 1821.]
+
+[187: _Mémoires_, par la comtesse Diane de Polignac.]
+
+[188: _Mémoires secrets de la République des lettres_, vol. I.]
+
+[189: S. M. s'amuse de préférence à jouer au billard parce que ces
+occasions réunissent mieux tout ce monde que la Reine appelle sa
+société, et avec lequel elle aime à s'entretenir. (_Correspondance de
+Mercy-Argenteau_.)]
+
+[190: _Souvenirs et Portraits_, par M. de Lévis.]
+
+[191: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Mémoires du baron de
+Besenval_, vol. II.--Mercy-Argenteau peint en ces termes la vie presque
+bourgeoise de la reine à Trianon en mai 1779: «... La Reine commença par
+y prendre le lait d'ânesse et y observa le régime le plus strict; S. M.
+ne s'y promenait qu'aux heures du jour les plus propres à faire de
+l'exercice et elle était retirée régulièrement à onze heures du soir.
+Quoiqu'il n'y eût pas d'étiquette dans la tenue de la cour, les
+différents temps de la journée s'y arrangeaient avec l'ordre convenable;
+tous les alentours se rassemblaient à un déjeuner qui tenait lieu de
+dîner; différents jeux, une conversation générale, un peu de promenade
+remplissaient une partie de l'après-midi et conduisaient au temps de la
+soirée et du souper, qui avait toujours lieu de bonne heure.]
+
+[192: _Mémoires de Mme Campon_.]
+
+[193: _Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la
+Reine de France_, par Lafont d'Ausonne.]
+
+[194: _Mémoires de la République des lettres_, vol. IV.]
+
+[195: _Petites affiches_, nivôse an V. À cette description de la chambre
+de la Reine à Trianon nous croyons devoir joindre la description de la
+chambre de la Reine à Versailles. Le lecteur aura ainsi, comme sous les
+yeux, le petit et le grand théâtre de la vie royale de Marie-Antoinette.
+Et quoi de mieux pour faire entrer dans la familiarité de sa
+mémoire?--Voici cette chambre d'après les inventaires, inédits
+jusqu'ici, des 28 et 30 brumaire, et 3 frimaire de l'an deuxième de la
+République française, une et indivisible, faits en présence des
+représentants du peuple Auguis et Treilbard (_Bibliothèque impériale,
+dépt. des manuscrits_, n° 1889):
+
+«Une paire de bras de cheminée à deux branches, de 22 pouces de haut, à
+ornements arabesques, surmontés d'un vase d'or moulu.
+
+«Un feu de fer à quatre branches, à recouvrements à jour, surmonté d'un
+vase à cassolette sur quatre pieds de lion et chaînes, et quatre têtes
+de satyre terminées d'une flamme dorée d'or moulu, avec pelles,
+pincettes et tenailles.
+
+«Deux commodes de 4 pieds 2 pouces de large sur 3 pieds 2 pouces de
+haut, de marqueterie, à panneaux de mosaïque et plates-bandes de bois
+d'amaranthe et à filets de bois noir et blanc, et à rosettes ombrées,
+frise fond vert satiné, orné de branches de fleurs entrelacées,
+moulures, chutes en paquets de fleurs, sabots en feuillages de bronze
+d'or mat, et marbre blanc veiné.
+
+«Une table à écrire de marqueterie à placage de mosaïque, bois gris
+satiné, un médaillon au centre composé de divers attributs de musique et
+couronnes de fleurs en placage, les pieds de la table à gaines ornées de
+moulures, sabots, chutes de fleurs en bronze doré d'or mat, la frise en
+bois satiné vert, ornements et moulures en balustrade, à jour, dorés
+d'or moulu.
+
+«Une autre table à écrire, marqueterie semblable, avec bas-reliefs
+d'enfants dans la frise.
+
+«Une chiffonnière en mosaïque pareille aux commodes; bronze doré d'or
+mat, deux bustes en deux trophées de pastorales sur les quatre côtés.
+
+«Un canapé de gros de Tours broché à médaillons et guirlandes sur fond
+cannelé bleu et blanc encadré et orné de bordures, avec son matelas, ses
+deux rondins et ses deux carreaux ornés de glands.
+
+«Deux bergères, six fauteuils, douze pliants, un écran, un paravent de
+six feuilles de la même étoffe que le canapé.
+
+«Trois pièces de tapisserie de basin peint, bordées d'une crête; deux
+portières même étoffe et même bordure; quatre rideaux de croisée de gros
+de Tours bleu.
+
+«Un marchepied pour monter au lit, à deux marches, couvert de perse,
+orné de crêtes de soie nuée; une colonne pour le pied du lit couverte de
+gros de Tours bleu, avec les verrous et fourchettes de fer doré.
+
+«Un lit à la duchesse et impériale en voussure avec son couronnement
+sculpté et peint en blanc, composé de trois grandes et quatre petites
+pentes, tours d'impériale à petit fond, grand dossier chantourné avec
+son couronnement de cartisanes, trois soubassements, quatre bonnes
+grâces, et deux grands rideaux, le tout orné de bordures et crêtes avec
+franges de soie nuée et doublé de gros de Tours bleu; une garniture de
+plumes, l'entour du lit de 14 lés en gros de Tours bleu, bordé de larges
+crêtes de soie nuée, avec tringles tournantes, supports et agrafes
+dorés; la couchette de 5 pieds 1/2 de large sur 6 pieds 1/2 de long et
+11 pieds 3 pouces de hauteur, le bois peint en blanc verni, avec vis et
+plaques dorées.»
+
+Le meuble du cabinet de la Reine était encore de gros de Tours, mais à
+fond blanc encadré et orné de bouquets et de rubans bleus; trois lits de
+repos garnissaient les embrasures des fenêtres.]
+
+[196: _Le Cicerone de Versailles_, Jacob, 1806.]
+
+[197: Lettre d'E...ée de B...on (Mlle Boudon), Troyes, 1791.]
+
+[198: Coup d'œil sur Bel-Œil. _À Bel-Œil, de l'imprimerie du P. Charles
+de L._ (le prince Charles de Ligne).]
+
+[199: _Fragments sur Paris_, par Meyer, traduits par le général
+Dumouriez. Hambourg, 1798, vol. II.]
+
+[200: Voyez dans la _Description générale et particulière de la France_
+(par de La Borde), 1781-1788, les vues du Petit-Trianon gravées par le
+chevalier de Lespinasse.]
+
+[201: Catalogue des meubles et effets précieux de la ci-devant Liste
+civile.]
+
+[202: _Fragments sur Paris._ par Meyer, vol. II.]
+
+[203: _Le Cicerone de Versailles_.]
+
+[204: Voici une liste, publiée par nous pour la première fois, trouvée
+aux Tuileries le 10 août dans l'armoire de fer, et conservée aux
+Archives de l'Empire, qui confirme la liste, donnée par les Mémoires,
+des familiers de la Reine.
+
+«_Liste des personnages que la Reine voit dans des cas particuliers._
+
+Mme la duchesse de Polignac,
+Mme de Châlons,
+M. le duc de Polignac,
+M. le baron de Besenval,
+M. le chevalier de Crussol,
+M. d'Adhémar,
+M. le comte d'Esterhazy,
+M. le duc de Guines,
+M. de Châlons,
+M. le duc de Coigny,
+M. le comte de Coigny.»
+]
+
+[205: En pleine faveur des Polignac, le duc de Coigny, qui tenait pour
+le duc de Choiseul et espérait de la reconnaissance de la Reine pour
+l'auteur de son mariage une rentrée au Ministère, avait frondé la
+comtesse de Polignac, avait cherché à la rendre suspecte à
+Marie-Antoinette, en mettant au jour son hostilité contre Choiseul, ses
+liaisons avec Maurepas, la levée enfin de l'exil du duc d'Aiguillon due
+aux intrigues de la favorite. Le duc et la favorite se réconciliaient un
+jour, mais aux dépens de la Reine, et en s'entendant pour lui arracher à
+l'envi les places de finances et les grâces pécuniaires.]
+
+[206: le duc de Guines fut accusé d'avoir abusé de la faiblesse de la
+Reine, pendant un moment maladif, pour faire doter sa fille et la faire
+épouser au fils unique du marquis de Castries. Lui, le duc de Guines, il
+avait eu l'habileté de s'emparer de la confiance de la comtesse Jules,
+et cela ajoutait une grande force à son autorité. Mais un moment le duc
+préjugea trop de son crédit; il voulut imposer des idées et des projets
+qui devaient amener un bouleversement total de la cour. La Reine
+hésitant, il crut pouvoir emporter la chose et eut l'imprudence de
+prendre un ton tranchant qui révolta la Reine. Assez mal reçu dans un
+séjour à Marly en 1779, il revenait huit jours avant la fin du voyage,
+s'enfermait chez lui, faisait défendre sa porte sous le prétexte d'une
+attaque de goutte.]
+
+[207: _Mémoires de Besenval, de Mme de Genlis, du comte de Tilly, de M.
+de Ségur_, et _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de
+La Marck._ Introduction.]
+
+[208: _Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires_, par le
+prince de Ligne, vol. XXIX.]
+
+[209: _Mémoires du baron de Besenval._ Introduction.]
+
+[210: _Correspondance entre le comte de La Marck et le comte de
+Mirabeau._ Introduction.]
+
+[211: _Paris tel qu'il était avant la Révolution_, an IV, vol. II.]
+
+[212: _Mémoires de Besenval._ Introduction.]
+
+[213: _Mélanges militaires, etc._, vol. XXIX.]
+
+[214: _Souvenirs de Félicie_, par Mme de Genlis, 1806.]
+
+[215: _Mélanges militaires, etc._, vol. XXIX]
+
+[216: _Souvenirs et Portraits_, par le duc de Lévis.]
+
+[217: _Catalogue raisonné d'une très belle collection de tableaux des
+écoles d'Italie, de Flandre et de Hollande, qui composaient le cabinet
+de M. de Vaudreuil, grand fauconnier de France_, par Lebrun, 1784.]
+
+[218: _Paris tel qu'il était avant la Révolution_, an IV.]
+
+[219: _Souvenirs de Félicie_, par Mme de Genlis.]
+
+[220: _Mémoires de Besenval. Correspondance entre le comte de La Marck
+et le comte de Mirabeau._ Introduction.]
+
+[221: _Mémoires d'un voyageur qui se repose_, par Dutens. Paris, 1806,
+vol. II.]
+
+[222: _Correspondance de Grimm_, vol. XIV.]
+
+[223: _Mémoires de Besenval_, vol. II.]
+
+[224: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXII.]
+
+[225: _Lettres du prince de Ligne_ publiées par Mme de Stael, 1809.]
+
+[226: _Mémoires du comte de Tilly_, vol. I.]
+
+[227: _Supplément historique et essentiel à l'état nominatif des
+pensions_, 1789.]
+
+[228: _La Galerie des Dames françaises, pour servir de suite à la
+galerie des États généraux._ Londres, 1790.]
+
+[229: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[230: _Correspondance entre le comte de La Marck et le comte de
+Mirabeau._ Introduction.]
+
+[231: _Mélanges militaires, etc._, par le prince de Ligne, vol. XXIX.]
+
+[232: _Mémoires de Weber_, vol. I.]
+
+[233: _Mémoires de Weber_, vol. I.]
+
+[234: _Correspondance secrète_, par Métra, vol. XI.]
+
+[235: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[236: _Mes récapitulations_, par Bouilly, vol. I.]
+
+[237: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXI.]
+
+[238: _Correspondance secrète_, par Métra, vol. I.]
+
+[239: _Ibid._]
+
+[240: _Mémoires de Mme Campan.--Mémoires de Weber._]
+
+[241: _Mémoires de la République des lettres_, vol. VI.]
+
+[242: _Fragments sur Paris_, par Meyer, vol. II.]
+
+[243: Explication des peintures dont l'exposition a été ordonnée par M.
+le comte de la Billarderie d'Angiviller. Paris, 1779.]
+
+[244: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[245: _Correspondance littéraire de Grimm_, vol. X.]
+
+[246: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[247: Catalogue de lettres autographes du comte Georges Esterhazy.
+_Paris_, 1857.]
+
+[248: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La
+Marck_, vol. I.]
+
+[249: _Mémoires de Mme Campan_, vol I.]
+
+[250: _Souvenirs et Portraits_, par M. de Levis.]
+
+[251: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XV.]
+
+[252: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[253: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXIX.]
+
+[254: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[255: _Mémoires du baron de Besenval_.]
+
+[256: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La
+Marck_. Introduction.]
+
+[257: Collection du comte Orloff. Iconographie des contemporains de
+Delpech.]
+
+[258: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par
+Soulavie, vol. II.]
+
+[259: _Correspondance secrète_ (par Métra), années 1781-1782.]
+
+[260: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXIX.--Il y avait un
+autre souvenir et pour ainsi dire un autre lien entre ces deux âmes.
+C'était un _Office de la semaine sainte_ aux armes de Louis XVI, envoyé
+à la princesse de Lamballe, le jour de sa fête, un livre qui est dans la
+collection du comte de Lignerolles et dont M. de Lescure a le premier
+donné les trois précieux autographes jetés sur la garde du pieux volume:
+«Madame ma cousine, c'est aujourd'hui votre fête. Je vous prie de
+recevoir ce livre qui me vient de ma mère et où j'ai appris à prier
+Dieu, je le prie pour vous; il bénit vos vertus.
+
+ LOUIS.»
+
+«_Mon cher cœur, moi aussi, je veux vous parler de toute mon amitié dans
+cette occasion. Je viens après le roi, mais je suis au mesme rang pour
+mon amitié pour vous; mes enfants aussi vous aiment; nous prions tous
+Dieu à genoux pour que vous soyez heureuse, ils savent bien, ma chère
+Lamballe, que vous vous plaisez à les regarder comme les vostres et vous
+estes dans leurs prières comme dans leurs cœurs_.
+
+ «MARIE-ANTOINETTE.
+
+«Madame, je ne vous oublierai jamais.
+
+ «Votre cousine
+
+ «MARIE-THÉRESE.
+]
+
+[261: Catalogue de lettres autographes du 22 mars 1848.]
+
+[262: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XVIII.]
+
+[263: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXVI.--Saint-Cloud
+fut acheté par la Reine, surtout à cause de ses enfants, ainsi qu'elle
+le dit dans cette lettre à son frère Joseph II: «_M. le duc d'Orléans me
+vend Saint-Cloud, le contrat n'en sera passé qu'au mois de janvier. Le
+Roi est convenu qu'il sera en mon nom et que je pourrai le donner à
+celui de mes enfants que je voudrais. Ils y passeront les étés. La
+Muette est trop petite pour les réunir_.»]
+
+[264: _Mémoires de Mme Campan_.]
+
+[265: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XVIII.]
+
+[266: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par
+Soulavie, vol. IV.]
+
+[267: Lettre de Marie-Antoinette du 9 avril 1787. _Bulletin de
+l'Alliance des Arts_, 10 octobre 1843.]
+
+[268: _Mémoires de Mme Campan_ vol. I.]
+
+[269: _Portefeuille d'un talon rouge_.]
+
+[270: Fragments inédits des _Mémoires du prince de Ligne_. La _Revue
+nouvelle_, février 1846.]
+
+[271: _Mémoires historiques et politiques sur le règne de Louis XVI_,
+par Soulavie;--_Mémoires de Mme Campan_, vol. I.--_Portefeuille d'un
+talon rouge_.]
+
+[272: _Mémoires du comte de Tilly,_ vol. II.]
+
+[273: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de La
+Marck._ Introduction.]
+
+[274: Liste civile 1792. Trois numéros avec les _Têtes à prix._]
+
+[275: _Mémoires de Tilly,_ vol. II.]
+
+[276: _Mémoires du baron de Besenval_, vol. II.]
+
+[277: _Mémoires de Mme Campan,_ vol. I.]
+
+[278: _Mémoires de Besenval_, vol. II.]
+
+[279: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[280: _Mémoires de M. le duc de Lauzun_, Paris, 1822.]
+
+[281: Passages retranchés des _Mémoires de Lauzun, Revue rétrospective_,
+vol. I.]
+
+[282: Passages retranchés des _Mémoires de Lauzun. Revue rétrospective_,
+vol. I.]
+
+[283: Le galant gentilhomme ne parle pas dans ses _Mémoires_ des lettres
+d'État devant le mettre à l'abri de toutes poursuites de ses créanciers,
+qu'il sollicitait de la Reine; lettres d'État que, sur la flagrante
+injustice de la demande, Marie-Antoinette se refusait à faire accorder
+(Correspondance de Mercy-Argenteau).]
+
+[284: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[285: _Foreign reminiscences by lord Holland._--D'après tous les récits
+du temps, il faut le reconnaître pourtant, Fersen fut l'homme pour
+lequel la Reine eut l'amitié la plus vive, la plus tendre, la plus
+approchant le sentiment, ainsi que l'atteste la curieuse dépêche secrète
+du comte de Creutz, publiée par M. Geoffroy dans son livre sur _Gustave
+III et la Cour de France_.]
+
+[286: _Mélanges littéraires, militaires et sentimentaires_, par le
+prince de Ligne, vol. XXVII.]
+
+[287: Dans une autre lettre elle dit à son frère. «_Le cardinal a pris
+mon nom comme un vil et maladroit monnoyeur. Il est probable que pressé
+par un besoin d'argent, il a cru pouvoir payer les bijoutiers à l'époque
+qu'il avait marquée sans que rien fût découvert. Le Roi a eu la bonté de
+lui donner le choix d'être jugé au parlement ou de reconnaître le délit
+et de s'en remettre à sa clémence._» Dans une dernière lettre relative à
+l'affaire du collier Marie-Antoinette écrit à Joseph II: «_Cagliostro
+charlatan, la Mothe sa femme et une nommée Oliva barboteuse des rues
+sont décrétés avec lui; il faudra qu'il leur soit confronté et réponde à
+leurs reproches. Quelle association pour un grand aumônier et un Rohan
+cardinal. Madame de Brionne qui depuis vingt ans paraissait brouillée
+avec lui, a pris cette affaire avec une chaleur qui lui fait faire mille
+extravagances..._»]
+
+[288: Dans une lettre datée de mars 1777, Marie-Antoinette annonce en
+ces termes la nomination de Rohan à la grande aumônerie: «_Je pense
+bien, comme ma chère maman, sur le prince Louis, que je crois de
+très-mauvais principes et très-dangereux par ses intrigues, et s'il
+n'avait tenu qu'à moi, il n'aurait pas de place ici. Au reste celle de
+grand aumônier ne lui donne aucun rapport avec moi et n'aura pas grande
+parole du Roi qu'il ne verra qu'à son lever et à l'église._»
+
+Et toute la correspondance de Marie-Thérèse ne parle que de ne pas lui
+envoyer Rohan quand on veut le faire ambassadeur à Vienne, ne parle que
+de le rappeler lorsqu'il y est nommé.]
+
+[289: _Mémoires du baron de Besenval.--Mémoires secrets et universels
+sur les malheurs et la mort de la Reine de France_, par Lafont
+d'Aussone.--Mémoires de Mme Campan.]
+
+[290: Extrait des Lettres permanentes patentes du 5 septembre 1785
+adressées au Parlement pour l'affaire du cardinal de Rohan registrées en
+la cour du 6 du même mois.]
+
+[291: _Mémoires de l'abbé Georgel._]
+
+[292: _Mémoires de l'abbé Georgel._]
+
+[293: _Mémoire_ pour Louis-René-Édouard de Rohan contre M. le procureur
+général, en présence de la dame de la Motte, du sieur Villette, de la
+demoiselle Oliva et du sieur comte de Cagliostro, coaccusés.]
+
+[294: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[295: Lettre d'un garde du Roi pour servir de suite aux _Mémoires sur
+Cagliostro._ Londres, 1786.]
+
+[297: _La Bastille dévoilée_ (par Manuel); 1789. Cinquième
+livraison.--L'état de la Bastille depuis le 17 juillet 1768 jusqu'au 5
+mai 1782 (quatrième livraison) porte à la date du 13 mars 1777: Entrée,
+Mme Cahouet de Villiers transférée au couvent de la Croix sous le nom de
+Mme de Noyan le 5 août 1777.]
+
+[298: _La Bastille dévoilée_ (troisième livraison). L'état de la
+Bastille porte à la date du 22 février 1782: La dame de la Motte,
+soi-disant comtesse ou marquise; sortie le 29 juin 1782 et conduite à la
+Villette, chez le sieur de Macé.]
+
+[299: _Mémoires_ pour Louis-René-Édouard de Rohan contre M. le procureur
+général.--Réflexions rapides pour M. le cardinal de Rohan sur le
+Sommaire de la dame de la Motte.]
+
+[300: _Mémoires_ pour dame Jeanne de Saint-Remy de Valois, épouse du
+comte de la Motte.]
+
+[301: _Mémoires secrets et universels sur les malheurs et la mort de la
+Reine de France_, par Lafont d'Aussone.]
+
+[302: _Mémoires_ pour la demoiselle le Guay d'Oliva, fille mineure,
+émancipée d'âge, accusée, contre M. le procureur général, accusateur, en
+présence de M. le cardinal prince de Rohan, de la dame de la
+Motte-Valois, du sieur Cagliostro et autres, tous accusés.]
+
+[303: Requête pour le sieur Marc-Antoine Villette, ancien gendarme,
+accusé.]
+
+[304: Sommaire pour la comtesse de Valois de la Motte, accusée, contre
+M. le procureur général, accusateur, en présence de M. le cardinal de
+Rohan et autres accusés.]
+
+[305: _Les supercheries dévoilées_, par J. Querard.]
+
+[306: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXII.]
+
+[307: _Id._]
+
+[308: _Id._]
+
+[309: Arrêt du parlement, la grande chambre assemblée, du 31 mai 1786.]
+
+[310: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[311: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXII.]
+
+[312: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXXVI.]
+
+[313: Lettre autographe de Marie-Antoinette à Madame Élisabeth,
+communiquée par M. le marquis de Biencourt.]
+
+[314: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[315: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[316: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. VI.]
+
+[317: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[318: L'abbé de Vermond, jusqu'aux années qui précédèrent la Révolution,
+avait souffert de la petite influence que lui avait gagnée sa longue
+intimité dans l'intérieur du ménage royal. Dès le mois de septembre
+1773, l'abbé voulait se retirer, se persuadant qu'il déplaisait au
+dauphin qui ne lui avait jamais adressé la parole, craignant de fatiguer
+la dauphine qui n'accueillait aucune de ses observations. Pendant la
+domination des Polignac, il annonçait sa retraite, écrivant à
+Marie-Thérèse: «Les alentours de la Reine l'occupent tout entière et
+interceptent ma voix. J'ai dévoré les dégoûts et les amertumes, tant
+qu'ils n'ont porté que sur moi...» Enfin en 1777, l'abbé se dispensait
+du voyage de Fontainebleau, à la suite de deux conversations assez
+vives, où il exposait à la Reine «qu'elle manquait à son auguste
+famille, et qu'elle faisait à ses favorites des confidences dangereuses,
+capables de compromettre les serviteurs honnêtes et zélés qui lui
+parlaient le langage de la vérité. Au fond de tout ce zèle et sous ces
+apparences de désintéressement, on sent des ressentiments très
+personnels contre les Polignac, on sent chez l'abbé le dépit de n'être
+point, dans l'ombre, le conseiller tout-puissant des volontés de la
+Reine.]
+
+[319: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXI.]
+
+[320: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par
+Soulavie, vol. I.]
+
+[321: _Mémoires de Weber_, vol. II.]
+
+[322: _Id._]
+
+[323: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[324: _Id._]
+
+[325: _Id._]
+
+[326: _Mémoires de Rivarol._ Beaudoin, 1824.]
+
+[327: _Mémoires de la République des lettres_, vol. XXXV.]
+
+[328: _Journal manuscrit de Hardy._ Bibliothèque nationale, vol. V.]
+
+[329: _Id._]
+
+[330: _Id._]
+
+[331: _Id._]
+
+[332: _Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI_, par
+Soulavie, vol. I.]
+
+[333: _Id._, vol. II.]
+
+[334: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II.]
+
+[335: Les archives de l'Empire conservent sous des maroquins rouges où
+les armes de la Reine se marient aux armes du comte d'Artois: _État des
+chasses de l'équipage de la Reine et de Monseigneur le comte d'Artois
+pour le sanglier, année 1784.--Chasses du sanglier de la Reine et de
+Monseigneur le comte d'Artois, année 1786._ Les chasses avaient lieu à
+Versailles, à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Marly et à Rambouillet.]
+
+[336: _Maximes et pensées d'Antoinette_, 1802.]
+
+[337:_Lettre autographe_ du duc de Penthièvre. Collection d'autographes
+du feu comte de Panisse.]
+
+[338: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. I.]
+
+[339: Recueil des pièces justificatives de l'acte énonciatif des crimes
+de Louis Capet. Troisième recueil.]
+
+[340: _Mémoires d'un voyageur qui se repose_, par Dutens, vol. I.]
+
+[341: _Chronique scandaleuse_, 1789.]
+
+[342: _Mémoires de Weber_, vol. I.--_Mémoires de Mme Campan_, vol. I.
+Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la Marck.
+Introduction.]
+
+[343: _Mémoires historiques et politiques par Soulavie_, vol. VI.]
+
+[344: _Correspondance secrète_ (par Métra), vol. XIV.]
+
+[345: _Maximes et pensées de Louis XVI._--Correspondance de
+Louis-Philippe d'Orléans publiée par le C. R. 1800.]
+
+[346: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
+Marck._ Introduction.]
+
+[347: _Mémoires du comte de Tilly_, vol. I.]
+
+[348: _Chronique scandaleuse_, n. 18.]
+
+[349: _Journal de la cour et de la ville_, 5 décembre 1790.]
+
+[350: _Ibid._, 5 juillet 1791.]
+
+[351: _Mémoires de Mme Campan_, vol. I.]
+
+[352: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. VI.]
+
+[353: _Id._]
+
+[354: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. III.]
+
+[355: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. IV.]
+
+[356: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
+Marck_. Introduction.]
+
+[357: Catalogue de lettres autographes du comte Georges Esterhazy, mars
+1857.]
+
+[358: _Marie-Antoinette_, _Joseph II_, _und Léopold II_, von d'Arneth.
+Leipsig, 1866.]
+
+[359: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[360: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
+Marck_. Introduction.]
+
+[361:
+
+État de la maison de la Reine en 1789.
+ Chef de conseil et surintendante.
+1775. Mme la princesse de Lamballe.
+ Dame d'honneur.
+1775. Mme la princesse de Chimay.
+ Dame d'atours.
+1781. Mme comtesse d'Ossun.
+ Dames du palais.
+1740. Mme la marquise de Talleyrand.
+1763. Mme la comtesse d'Adhémar.
+1797. Mme la duchesse de Duras.
+1771. Mme la duchesse de Luxembourg.
+1775. Mme la duchesse de Luynes.
+1775. Mme la marquise de la Roche-Aymon.
+1778. Mme la princesse d'Henin.
+1781. Mme la princesse de Berghes.
+1781. Mme la duchesse de Fitz-James.
+1782. Mme la comtesse de Polastron.
+1784. Mme la comtesse de Juigné, surnuméraire.
+1784. Mme la vicomtesse de Castellane.
+1786. Mme la princesse de Tarente.
+1788. Mme la comtesse de Gramont.
+1788. Mme la comtesse de Maillé.
+1789. Mme la duchesse de Saulx-Tavannes, honoraire.
+]
+
+[362: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte
+de la Marck_. Introduction.]
+
+[363: _Mémoires sur la vie et le caractère de madame la duchesse
+de Polignac_, par la comtesse Diane de Polignac. Hambourg,
+1796.]
+
+[364: Lettre autographe communiquée par M. Chambry, et publiée
+pour la première fois par nous.]
+
+[365: Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquis
+de Flers, et publiée pour la première fois par nous.]
+
+[366: Catalogue d'autographes, du 1er avril 1844.]
+
+[367: Mémoires sur la vie de la duchesse de Polignac.]
+
+[368: Catalogue d'autographes, du 1er avril 1844.]
+
+[369: Lettre autographe signée, communiquée par M. le
+marquis de Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.]
+
+[370: _Journal de la cour et de la ville_, 2 juin 1791.]
+
+[371: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, 1814, vol. I.]
+
+[372: _Journal de la cour et de la ville_, 4 octobre 1790.]
+
+[373: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[374: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n. 13.]
+
+[375: _Mémoires de Rivarol.--Histoire de la Révolution de
+France pendant les dernières années de Louis XVI_, par Bertrand
+de Molleville, an IX, vol. II.]
+
+[376: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[377: _Mémoires de Rivarol.--Histoire de Marie-Antoinette_,
+par Montjoye, vol. I.]
+
+[378: _Histoire de la Révolution de France_, par Bertrand de
+Molleville, vol. I.]
+
+[379: _Mémoires de Rivarol._]
+
+[380: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.--_Mémoires de Rivarol._]
+
+[381: _Mémoires de Rivarol._]
+
+[382: _Journal de la cour et de la ville_, 11 avril 1790.]
+
+[383: _Ibid._, 1er mai 1790.]
+
+[384: _Journal de la cour et de la ville_,
+10 mai 1790.]
+
+[385: _Journal de la cour et de la ville._]
+
+[386: _Considérations sur les principaux évènements de la
+Révolution française_, par Mme de Staël, 1812.]
+
+[387: _Le château des Tuileries_, par P. J. A. R. D. E. Paris, Lerouge,
+1807, vol. I.]
+
+[388: _Considérations sur les principaux événements de la Révolution
+française_, par Mme de Staël.]
+
+[389: Mémoires sur la vie et le caractère de madame la duchesse
+de Polignac, par la comtesse Diane de Polignac. Hambourg,
+1796.]
+
+[390: La Reine écrit le 12 août à la duchesse de Polignac:
+«... _Ma santé est assez bonne, quoique nécessairement un peu
+affoibli par tous les choques continuels qu'elle éprouve. Nous
+ne sommes entouré que de peines, de malheurs et de malheureux,--sans
+compter les absences. Tout le monde fuie, et
+je suis encore trop heureuse de penser que tous ceux qui
+m'intéressent sont éloigniez de moi. Aussi je ne vois personne,
+et je suis toute la journée seule chez moi. Mes enfant font
+mon unique ressource..._» (Lettre tirée des papiers de la famille
+du duc de Polignac, citée avec l'orthographe textuelle
+par M. Feuillet de Conches.)]
+
+[391: Nous devons la communication de ce bien précieux
+document, trouvé le 10 août, aux Tuileries, chez madame de
+Tourzel, et publié par nous sur copie, à l'obligeance de M. Ch.
+Alleaume. Quelque respect que nous ayons pour les
+susceptibilités des familles, nous n'avons pas cru devoir supprimer
+les noms propres de la seconde partie de cette instruction.
+Le jugement de Marie-Antoinette sur la maison de ses enfants,
+à la date du 24 juillet 1789, appartient désormais, et tout
+entier, à l'histoire. Au reste, il est permis de rappeler de ce
+jugement, jugement d'une heure et d'un jour dans la
+Révolution, que le cœur de la Reine a dû modifier depuis, selon les
+dévouements.]
+
+[392: Lettre autographe signée, communiquée par M. le
+marquis de Flers et publiée pour la première fois par nous. Nous
+avons cru devoir respecter l'orthographe des lettres de la
+Reine dont nous avons eu communication. Il n'est pas besoin
+de rappeler ici que l'orthographe n'entrait point dans l'éducation
+du dix-huitième siècle. Voir tous les autographes du temps,
+et consulter Dutens, _Mémoires d'un voyageur qui se repose_,
+sur l'orthographe des lettres de Voltaire.]
+
+[393: _Le château des Tuileries_, 1802.]
+
+[394: _Journal de la cour et de la ville_, 12 février 1791.]
+
+[395: _Histoire de la Révolution de France_, par Bertrand de
+Molleville.]
+
+[396: _Mémoires de Mme Campan_.]
+
+[397: _Journal de la cour et de la ville_, 9 mai 1790.--Fondatrice
+de la Société des dames de la Charité maternelle, la
+Reine entrait dans tous les détails et dans l'examen de tous
+les moyens qui pouvaient soulager les pauvres, elle chargeait
+dix dames de distribuer 1,600 francs par mois en nourriture et
+en chauffage dans toutes les paroisses de Paris. Elle ajoutait
+à cette somme 1200 livres destinées aux couvertures et vêtements
+des malades. Elle autorisait les dames de la Charité
+maternelle à donner des layettes à trois cents mères pendant
+les trois mois de l'hiver (_Étrennes de la vertu pour l'année_ 1792.
+Paris. Savoye).]
+
+[398: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, vol. II.]
+
+[399: _Mémoires de la duchesse de Polignac_, par la comtesse de
+Polignac.]
+
+[400: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte
+de la Marck_, publiée par A. de Bacourt, vol. I.]
+
+[401: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte
+de la Marck_.]
+
+[402: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte
+de la Marck_, vol. I.]
+
+[403: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte
+de la Marck._--Pièces justificatives des crimes commis par
+le ci-devant Roi. Second recueil, 1er cahier.]
+
+[404: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte
+de la Marck._--Cet été de 1790, était la dernière villégiature
+de la Reine à Saint-Cloud. Elle écrivait au mois de mai 1790 à
+Léopold II:
+
+«_... Notre santé à tous se soutient bonne; grâce à Dieu,
+c'est un miracle au milieu des peines d'esprit et des scènes
+affreuses, dont tous les jours nous avons le récit et dont
+souvent nous sommes les témoins. Je crois qu'on va nous laisser
+profiter du beau temps, en allant quelques jours à Saint-Cloud
+qui est aux portes de Paris. Il est absolument nécessaire pour
+nos santés de respirer un air plus pur et plus frais, mais nous
+reviendrons souvent ici. Il faut inspirer de la confiance à ce
+malheureux peuple; on cherche tant à l'inquiéter et à
+l'entretenir contre nous. Il n'y a que l'excès de la patience et la
+pureté de nos intentions qui puissent le ramener à nous; il
+sentira tôt ou tard, combien pour son propre bonheur, il doit
+tenir à un seul chef, et quel chef encore! celui qui, par l'excès
+de sa bonté, et toujours pour leur rendre le calme et le
+bonheur, a sacrifié ses opinions, sa sûreté et jusqu'à sa liberté.
+Non, je ne puis croire, que tant de maux, tant de vertus ne
+soient pas récompensés un jour.» (Marie-Antoinette, Joseph II,
+und Leopold II,_ von d'Arneth. Leipsig, 1866.)]
+
+[405: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[406: _Gazette de Paris,_ 20 janvier, 27 mars, 22 avril 1791.]
+
+[407: _Éloge historique de Mme Élisabeth de France,_ par
+Ferrand. Paris, 1824.]
+
+[408: _L'Orateur du peuple,_ vol. V.]
+
+[409: _Récit de Madame._]
+
+[410: _Journal de la cour et de la ville,_ 29 juin 1791.]
+
+[411: _Mémoires de Mme Campan,_ vol. II]
+
+[412: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n°99.]
+
+[413: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[414: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[415: _Éloge de Mme Élisabeth de France_, par Ferrand, 1814.]
+
+[416: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[417: _Journal de la cour et de la ville_, 1er août 1791.]
+
+[418: _Éloge de Mme Élisabeth de France_, par Ferrand.]
+
+[419: _Révolution de Paris_, n° 110.]
+
+[420: _L'Orateur du peuple_, n° 43.]
+
+[421: _Ibid._, n° 53.]
+
+[422: Pièces imprimées d'après le décret de la Convention nationale.
+Tome Ier. Troisième recueil.]
+
+[423: _Mémoires du marquis de Paroy_. Revue de Paris, 1836.]
+
+[424: Nous croyons devoir donner ici la liste des personnes composant
+la maison de la Reine, avec le chiffre de leurs gages, au
+10 août, publiée pour la première fois par nous d'après un manuscrit
+conservé aux Archives nationales.
+
+ «_Arriéré dû au 10 août 1792 aux personnes employées dans la
+ maison de la ci-devant Reine_.
+
+ «Jublin, procureur général; gages 1,800.--Beauvillier, femme de la
+ Roche-Aymon (Bernardine), dame du palais; gages, 6,000.--De
+ Saulx-Tavanes de Castellane (Gabrielle-Charlotte-Éléonore), dame du
+ palais; gages 6,000.--Bertaut de Chimeaux, femme Bibaut de Misery
+ (Julie-Louise), première femme de chambre; gages 18,042-50.--Noll,
+ veuve Thibault (Marie-Élisabeth), première femme de chambre, gages,
+ 18,042-50.--Génet, femme Bertholet-Campan
+ (Jeanne-Louise-Henriette), première femme de chambre;
+ 6,415.--Quelpée La Borde, femme Regnier de Jarjayes, femme de
+ chambre, 7,915.--Dehagues d'Hautecourt (Marie-Marguerite), femme de
+ chambre, 3,415.--Lhonnelet, femme Malherbe, femme de chambre,
+ 3,315.--Génet, femme Auguié, femme de chambre, 3,715.--Deshayes,
+ femme Terrasse-Desmareilles, femme de chambre 3,715.--Collignon,
+ femme Gougenod, femme de chambre, 3,715.--Saint-Aubin, femme Le
+ Vacher, femme de chambre, 2,515.--Démarolles, _id._,
+ 2,515.--Dumoutier, _id._, 1,800.--Champion, huissier ordinaire de
+ la chambre, 3,125.--Hollande, garçon de chambre, 7,975-10.--Bazin,
+ garçon de la chambre, 3,055-10.--Galland, valet de garde-robe,
+ 1,507.--Schultez, tailleur.--Bonnefoi Duplan, garde-meuble
+ ordinaire de la chambre, 2,275. Tapissier de la chambre, 2,662.
+ Lavandier du linge du corps, 2,720. Supplément de traitement,
+ 6,000.--Mollin, maître d'hôtel de la table du premier médecin,
+ 5,261.--Vicq d'Azir premier médecin de la reine,
+ 11,773-8.--Chavignat, chirurgien du corps, 10,016.--Leger,
+ chirurgien ordinaire, 4,728.--Vermond, accoucheur, 1,200.--Soyer,
+ secrétaire en la chancellerie, 500.--Tramcourt, secrétaire de la
+ chambre, 1,500.--Beauvillain, secrétaire des bouche et commun,
+ 4,953.--Pigousse-Menoger, premier commis du secrétariat,
+ 2,650.--Bardet, premier commis du contrôle, 2,700.--Braud, femme
+ Jousselin, brodeuse, 800.--Depeaux, femme Cameau, porte-chaise
+ d'affaires, 1,500.--Saint-Hilaire, monteuse de bonnets,
+ 1,200.--Baucher, femme Chauvin, employée au blanchissage du linge
+ du corps, 200.--Dromard, femme Taitarat, baigneuse, 1,800.--Collas,
+ femme Strèle, chargée du gros ouvrage de la chambre,
+ 379-6.--Lasséré, femme Guérin, chargée du linge du corps,
+ 600.--Binart, femme Hinet, femme pour le linge, 400.--Noël, valet
+ de chambre ordinaire pour le jeu, 1,200.--Bonnet, garçon de
+ garde-robe, 1,637.--Henry, frotteur des appartements,
+ 985-10.--Strèle, ayde-frotteur, 1,200.--Pelloux, garçon des feux,
+ 1,500;--Dupin-Hardy, femme la Brousse, musicienne de la Reine,
+ 2,800.--Menet-Regnier, prévost de danse de la ci-devant Reine,
+ 2,800.--Soyer, jardinier fleuriste, 120.--Dumont dite Dérouvillé,
+ musicienne de la Reine, 2,400.--Bellet, garçon du gobelet,
+ 600.--Briant, maître à danser des pages, 727-10.--Ciolli, maître à
+ voltiger, 600.--Bandieri de Laval, maître à danser de la Reine,
+ 1,000.--Emengard-Beauval, femme Fresul-Boursaud, femme de chambre,
+ 900.--Guiot, chapelain, 622,5.--Binard, ouvrier en linge, 400.--De
+ Georges, huissier de la chambre, 4,015.»
+]
+
+
+[426: _Ibid._]
+
+[427: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[428: _Journal de la cour et de la ville_, 15 août 1790.]
+
+[429: _Journal de la ville et de la cour_, 9 novembre 1790.]
+
+[430: _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
+Marck_. Introduction.]
+
+[431: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[432: Histoire vraie.]
+
+[433: Catal. of autograph. letters Donnadieu. _Picadilly_, 1851.]
+
+[434: Le Quérard, juin 1856.]
+
+[435: Lettres autographe signée, communiquée par M. le marquis de
+Biencourt et publiée pour la première fois par nous.]
+
+[436: Catalogue d'autographes la Jarriette.]
+
+[437: Correspondance secrète de Marie-Antoinette avec Léopold II, Burke
+et autres personnages étrangers (conservée aux Archives générales de
+l'Empire). _Revue rétrospective_, 2e série, vol. I et II.]
+
+[438: Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'Empereur, à M. le
+prince de Kaunitz. _Revue rétrospective_, 2e série, vol. I.]
+
+[439: Réflexions de M. Burke pour être envoyées à la Reine de France,
+extraites par le comte de Mercy. _Revue rétrospective_, 2e série, vol.
+I.]
+
+[440: Marie-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau, 26 août 1792. _Revue
+rétrospective_, 2e série, vol. I.]
+
+[441: Marie-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau. _Revue
+rétrospective_, 2e série, vol. I.]
+
+[442: Le comte de la Marck au comte de Mercy, 28 septembre 1791. _Revue
+rétrospective_, 2e série, vol. II.]
+
+[443: Le Roi.]
+
+[444: Marie-Antoinette au comte de Mercy-Argenteau. _Revue
+rétrospective_, 2e série, vol. I.]
+
+[445: Lettre autographe signée, communiquée par M... et publiée ici pour
+la première fois.]
+
+[446: Lettre autographe de Marie-Antoinette, publiée pour la première
+fois par nous. _Armoire de fer._ Archives de l'Empire.]
+
+[447: _Mémoire_ joint à la lettre de Marie-Antoinette à Léopold II.
+_Revue rétrospective_, 2e série, vol. II.]
+
+[448: Dans une réponse de l'empereur Léopold au Mémoire de la Reine,
+conservée aux Archives de l'Empire, nous lisons les passages suivants:
+«Les imperfections de la nouvelle Constitution française rendent
+indispensable d'y acheminer des modifications _pour lui assurer une
+existence solide et tranquille_; l'Empereur applaudit à cet égard à la
+sagesse des bornes que Leurs Majestés très chrétiennes mettent à leurs
+désirs et à leurs vues.
+
+«Les objets compris dans ce plan: lier la Constitution avec les
+principes fondamentaux de la monarchie; _conserver au trône sa dignité
+et la convenance nécessaire pour obtenir le respect et l'obéissance aux
+lois; assurer tous les droits, accorder tous les intérêts_, et regardant
+comme objets accessoires les formes du régime ecclésiastique, judiciaire
+et féodal, rendre toutefois à la Constitution dans la noblesse, _un
+élément politique qui lui manque_, comme une partie intégrante de toute
+monarchie. Les points d'amendement renferment tout ce qu'il est
+nécessaire de vouloir, possible d'exécuter avec stabilité.»]
+
+[449: M. de Mercy.]
+
+[450: Lettre autographe signée, communiquée par M. le marquis de
+Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.]
+
+[451: Lettre autographe signée, communiquée par M. Chambry, et publiée
+pour la première fois par nous.]
+
+[452: Copie de lettre autographe communiquée par M. le marquis de
+Biencourt, et publiée pour la première fois par nous.]
+
+[453: Le comte de la Marck au comte de Mercy. _Revue rétrospective_, 2e
+série, vol. II.]
+
+[454: Lettre à madame de Bombelles. _Éloge historique de Madame
+Élisabeth_, par Ferrand. Paris, 1814.]
+
+[455: Lettre à Mme de Raigecourt. _Éloge historique de Madame
+Élisabeth._]
+
+[456: Le Roi.]
+
+[457: Le comte d'Artois.]
+
+[458: La Reine.]
+
+
+[459: Lettre à Mme de Raigecourt. _Éloge de Madame Élisabeth_, par
+Ferrand.]
+
+[460: Pièces justificatives sur les évènements du 20 juin 1792.
+Déclaration du sieur Lecrosnier.]
+
+[461: Rapport du chef de la deuxième légion.]
+
+[462: _Le cri de la douleur ou journée du 20 juin_, par l'auteur du
+_Domine salvum fac regem_.]
+
+[463: Déclaration du sieur Guibout.]
+
+[464: Rapport de l'évènement arrivé aux Tuileries le 20 juin 1792.]
+
+[465: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[466: _Le cri de douleur._]
+
+[467: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[468: Copie du rapport du chef de la quatrième légion (Mandat).]
+
+[469: Pièces justificatives. Rapport de l'évènement.]
+
+[470: _Le cri de douleur._]
+
+[471: _Histoire de Marie-Antoinette_ par Montjoye vol. II.]
+
+[472: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[473: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[474: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[475: _Histoire de la Révolution de France_, par Bertrand de Molleville,
+vol. VII.]
+
+[476: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[477: _Mémoires secrets et universels sur les malheurs et la mort de la
+Reine de France_, par Lafont d'Ausonne.]
+
+[478: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[479: _Ibid._]
+
+[480: _Journal de la cour et de la ville_, 20 mars 1792.]
+
+[481: _Mémoire de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[482: _Louis XVII_, par A. de Beauchesne, 1853, vol. I.]
+
+[483: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[484: Rapport à M. d'Hervilly, le 8 août 1792; huitième recueil des
+Pièces justificatives de l'acte énonciatif des crimes de Louis Capet,
+réunies par la commission des Vingt et un.]
+
+[485: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[486: _Mémoires secrets et universels sur la Reine de France_, par
+Lafont d'Ausonne.]
+
+[487: _Mémoires inédits du comte de la Rochefoucauld_, cités par M. de
+Beauchesne dans _Louis XVII_.]
+
+[488: _Mémoires secrets et universels_, par Lafont d'Ausonne.]
+
+[489: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[490: Lettre de M. d'Aubier ci-devant gentilhomme de la chambre du roi
+Louis XVI, à M. Mallet du Pan. _Histoire de la Révolution de France_,
+par Bertrand de Molleville, vol. IX.]
+
+[491: _Chronique de cinquante jours_, du 20 juin au 10 août 1792, par
+Rœderer. 1832.]
+
+[492: _Mémoires secrets et universels_, par Lafont d'Ausonne.]
+
+[493: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[494: _Chronique de cinquante jours_.]
+
+[495: Lettre de M. d'Aubier.]
+
+[496: _Mémoires inédits du comte François de la Rochefoucauld_.]
+
+[497: Lettre de M. d'Aubier.]
+
+[498: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[499: _Mémoires de Mme Campan_, vol. II.]
+
+[500: Lettre de M. d'Aubier.]
+
+[501: _Ibid._]
+
+[502: Nous avons dit de combien de misérables griefs les entours du duc
+d'Orléans avaient nourri son inimitié contre la Reine. Une curieuse
+lettre, écrite sept jours après l'incarcération de la famille royale, va
+montrer ce que peuvent avoir ajouté à cette inimitié des jalousies de
+femme. Le lecteur y trouvera en même temps une chronique intime du 10
+août, et un coin de l'histoire morale de la Révolution. Cette lettre,
+publiée par nous pour la première fois et dont nous devons la
+communication à M. Niel, est de la comtesse de Buffon, dont on connaît
+les relations avec le duc d'Orléans. Elle est adressée à Lauzun, qui
+était allé prendre à Strasbourg le commandement de l'armée du haut Rhin.
+
+ «Paris, ce 20 août 1792.
+
+«Je vous ai promis de tous donner de mes nouvelles, même de remplir
+trois ou quatre pages en votre faveur. Comme voicy le moment ou chacun
+est plus scrupuleux de tenir ce qu'il promet, je vais commencer mon
+récit, et ne parlerai de vous, de moi et de nos amis communs qu'après
+vous avoir donné un extrait fidèle des différents événements de la
+capitale.
+
+«Les chevaliers du poignard, faible soutien de Louis XVI, après avoir
+été les uns pris et renfermés, les autres tués, les autres se
+claquemurant pour se rendre introuvable, ont encore eu la douleur de
+voir ou de savoir que Ton a mis leur gros chef au Temple,--ou il est
+avec sa femme, sa fille et le prince royal, plus Madame Élisabeth.--On
+n'entre dans la tour qu'avec une permission de M. Petion.--Si nous
+connoissions de l'esprit au Roy, nous pourrions prendre son insouciance
+pour du courage.--Il se promène dans son jardin, en calculant combien de
+pieds quarrés en tel sens ou en tel autre; il mange et boit bien,--et
+joue au ballon avec son fils. La Reine est moins calme, dit-on; elle n'a
+depuis hier aucune dame auprès d'elle. Mesdames de Lamballe, Tarente,
+Saint-Aldegonde, Tourzel, encore deux autres dont je n'ai pu savoir le
+nom, ont été transférées à la Force.--Il y a, selon le relevé des
+sections de Paris, six mille cinq cents personnes de péris dans la
+journée du 10.--Le complot de la cour était atroce et gauche comme à
+l'ordinaire; il faut avouer que nous avons une étoile préservatrice et
+qu'avec bien de l'argent, bien des ruses, bien des moyens, ils ont
+toujours si fort précipités leurs projets que le succès qu'ils
+attendoient a toujours été pour nous; les plus enragés aristocrates sont
+furieux contre le Roy, de ce qu'ils se sont laissés couper le col pour
+lui, et que bravement il s'en est allé trouver les députés; trop heureux
+que l'assemblée ait bien voulu lui permettre de dormir et de manger au
+milieu d'elle.--On assure qu'il y a quatre mille personnes d'arrettés et
+compromise plus ou moins dans cette malheureuse affaire. On doit demain
+guillotiné au Carousel.--On affirme que MM. de Poix et de Laporte seront
+les premiers.--On cherche partout, MM. de Narbonne, Baumetz et du
+Chatelet; ils sont dans Paris, et c'est la crainte qu'eux et d'autres
+que l'on ne veut pas laisser aller, ne partent que l'on ne délivre aucun
+passeport.--Au milieu de ces arrestations Paris est calme pour ceux qui
+ne tripotent point.--J'oubliois de vous dire que madame d'Ossun est à
+l'Abbaye.--Celles qui sont à la Force ne savent point pour combien de
+temps, et la ci-devant princesse (de Lamballe) est sant femme de
+chambre, elle se soigne elle-même; pour une personne qui se trouve mal
+devant un _oumard_ en peinture c'est une rude position. On ne voit pas
+une belle dame dans les rues; je roule cependant avec mon cocher qui
+chatouille les lanternes de Paris avec son chapeau.--J'ai été hier à
+l'Opéra; les aboyeurs étaient occupés de mon seul service; j'avois le
+vestibule pour moi, et Roland mon domestique faisoit la promenade
+solitairement dans le couloir; cependant la salle était pleine.--Vous
+scavez par les papiers les choses dont je ne vous parle pas.--Vous avez
+sans doute sçu que Sulau a été expédié dans l'affaire du 10. On courre
+après M. Lafayette. Je ne sais s'il se défendra avec une partie de son
+armée, ou s'il sera ramené à Paris: voilà encore un événement marquant,
+mais que j'ignore.--La fourberie de ce général prouvera en faveur du
+plus franc et des moins ambitieux des citoyens _notre ami Philippe_.
+
+Vous savés que lorsque M. Lukner a appris le decret de suspension, il a
+dit: _Sacretié, moi ché si jacobi!_ pourvu que M. Lafayette n'ait pas eu
+le temps de travailler sa façon de penser. Il y a une dame de la rue du
+Bac, qui avoit les yeux _culottes de velours noirs_, disoit son
+beau-frère, qui a assuré notre ami qu'elle n'osait respirer et qu'elle
+mourrait de peur; elle est fort drôle, dit-on dans sa frayeur, quoique
+n'ayant rien qui l'agite personnellement, mes ses amis, _elle n'en peut
+respirer_.
+
+C'est un plaisir avec vous. Je vous ai voué il y a longtemps, et pour
+deux, amitié, reconnaissance et un tendre intérêt, je vous désire du
+bonheur, des succès, de la santé et de l'argent.
+
+ «C. B.
+
+«Je me porte à merveille.--J'espère tout de cette crise pour le bonheur
+et la santé de mon ami.--On n'en parle pas même en bien.--C'est très
+heureux, il a je crois, une conduite parfaite, et j'espère qu'un jour on
+saura l'apprécier.
+
+«Tous ses ingrats amis sont dans un moment de presse pénible; il y en a
+bien quelques-uns qui ont eu la bassesse de chercher à se rattacher à
+lui.--Nous sommes bien _bon_ mais pas _bete_. Charles Lameth est pour
+sure arrêté à Barentin: M. de Liancourt s'est sauvé par le Havre.
+
+«Monseigneur a reçu votre lettre par laquelle vous nous aprenés que vous
+allés à Strasbourg.»]
+
+[503: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par
+François Hüe.]
+
+[504: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par
+François Hüe.]
+
+[505: _Mémoires de Weber concernant Marie-Antoinette_, vol. II.]
+
+[506: _Maximes et pensées de Louis XVI, et d'Antoinette._]
+
+[507: _Quelques souvenirs de notes sur mon service au Temple_, par M.
+Lepitre. Paris. Nicolle, 1817.]
+
+[508: _Récit des événements arrivés au Temple, par Mme Royale, fille du
+Roi, à la suite du journal de Cléry._ Paris. Baudouin, 1825.]
+
+[509: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[510: _Journal de Cléry._]
+
+[511: _Dernières années_, par Hüe.--_Journal de Cléry._]
+
+[512: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[513: _Ibid._]
+
+[514: _Six journées passées au Temple_, par Moille. Paris, Dentu, 1820.]
+
+[515: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[516: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[517: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[518: _Journal de Cléry._]
+
+[519: _Récit de Madame._]
+
+[520: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[521: _Six journées au Temple_, par Moille.]
+
+[522: _Six journées au Temple_, par Moille.]
+
+[523: _Récit de Madame._]
+
+[524: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[525: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[526: _Journal de Cléry._--_Dernières années_, par Hüe.]
+
+[527: _Journal de Cléry._]
+
+[528: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[529: _Journal de Cléry._]
+
+[530: _Six journées passées au Temple_, par Moille.]
+
+[531: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[532: _Journal de Cléry_.]
+
+[533: _Récit de Madame_.]
+
+[534: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale à la
+tour du Temple_, recueillis par M. de Turgy à la suite des _Mémoires
+historiques_, per Eckard. 3e édition. Paris, 1818.]
+
+[535: _Journal de Cléry_.]
+
+[536: _Ibid._]
+
+[537: _Journal de Cléry_.]
+
+[538: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[539: _Journal de Cléry_.]
+
+[540: _Ibid._]
+
+[541: _Ibid._--_Récit de Madame_.]
+
+[542: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis
+XVI_, pour servir de supplément aux _Mémoires de Cléry_.]
+
+[543: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[544: _Archives nationales, Louis XVII_, par M. de Beauchesne, n° VII.]
+
+[545: _Journal de Cléry_.]
+
+[546: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[547: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[548: _Journal de Cléry_.]
+
+[549: _Récit de Madame_.]
+
+[550: _Louis XVII_, par A. de Beauchesne, vol. I.]
+
+[551: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette_.]
+
+[552: _Catalogue de lettres autographes_ du 12 mars 1855.]
+
+[553: _Détention de Louis XVI et de sa famille au Temple. Revue
+rétrospective_, 2e série, vol. IX.]
+
+[554: _Journal de Cléry._]
+
+[555: _Récit de Madame._]
+
+[556: Récit de Madame.]
+
+[557: _Quelques souvenirs par Lepitre._]
+
+[558: _Journal de Cléry._]
+
+[559: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[560: _Journal de Cléry._]
+
+[561: _Mémoires de l'abbé Edgeworth de Firmont recueillis_ par Sidney
+Edgeworth. Paris, Gide, 1817.]
+
+[562: _Journal de Cléry._]
+
+[563: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[564:_Récit de Madame._ ]
+
+[565: _Journal de Cléry._]
+
+[566: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[567: Demandes de Marie-Antoinette à la Commune de Paris, avec les
+arrêtés que la Commune a pris sur ses demandes. De l'imprimerie de la
+_Feuille de Paris._]
+
+[568: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_ (2e partie, 1793),
+n° 28.]
+
+[569: _Récit de Madame._]
+
+[570: _Mémoires sur Louis XVII,_ par Eckard.]
+
+[571: _Mémoires_ de M. le baron Goguelat. Précis des tentatives qui ont
+été faites pour arracher la Reine à la captivité du Temple. Paris,
+Baudouin, 1813.]
+
+[572: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale,_ par
+M. de Turgy.]
+
+[573: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire,_ 1793, 2e série,
+n° 96 et 97. Affaires de Michonis et autres.--_Mémoires sur Louis XVII,_
+par Eckard.--_Quelques souvenirs,_ par Lepitre.--_Six jours passées au
+Temple,_ par Moille.]
+
+[574: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[575: La femme Tison.]
+
+[576: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.]
+
+[577: _Fragments historiques_, par Turgy.]
+
+[578: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[579: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[580: _Mémoires_ de M. de Goguelat.]
+
+[581: _Ibid._]
+
+[582: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[583: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[584: _Récit de Madame._]
+
+[585: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[586: _Mémoires_ de M. de Goguelat.]
+
+[587: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.]
+
+[588: _Fragments historiques_, par M. de Turgy.]
+
+[589: _Ibid._]
+
+[590: Rapport fait au nom des comités réunis de salut public et de
+sûreté générale sur la conspiration de Batz, par Élie
+Lacoste.--_Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[591: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard. Pièces justificatives, 6,
+7, 8 et 9.]
+
+[592: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note II.]
+
+[593: _Mémoires historiques sur Louis XVII._]
+
+[594: _Fragments_ de M. de Turgy.--_Récit de Madame._]
+
+[595: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[596: _Récit de Madame._]
+
+[597: _Fragments_ de M. de Turgy.]
+
+
+
+[598: _Récit de Madame._]
+
+[599: _Ibid._]
+
+[600: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_, 1793. 2e partie,
+n° 25.]
+
+[601: _Récit de Madame._]
+
+[602: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis
+XVI._ Paris, chez les marchands de nouveautés.]
+
+[603: _Récit de Madame._]
+
+[604: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--Le
+_Martyre de la Reine de France_, 1822, dit que la Reine fut d'abord
+gardée quelques jours dans le logement de Richard, puis dans une pièce
+commode. La brochure raconte une visite des administrateurs de la police
+à la date du 8 septembre, qui privent Marie-Antoinette du service de la
+citoyenne Florel, et prennent le 11 septembre l'arrêté suivant: «Un
+nouveau local servira ce jour même à la détention de la veuve Capet.
+Elle sera placée dans une chambre basse faisant partie de la pharmacie
+de la prison; le pharmacien Antoine Lacour enlèvera de ce local les
+boiseries et les vitres qui en dépendent; la grande croisée qui donne
+sur la cour des femmes sera bouchée par une tolle de fer jusqu'au
+cinquième barreau de travers; le surplus de ladite croisée sera grillé
+en mailles très serrées; la seconde fenêtre sera condamnée en totalité
+par une forte tolle en fer; la petite ouverture sur le corridor sera
+bouchée en maçonnerie ainsi que la gargouille qui existe pour
+l'écoulement des eaux. Deux portes de forte épaisseur seront établies et
+toutes les deux seront garnies de fortes serrures de sûreté et de deux
+verrous à l'extérieur. La veuve Capet restera dans ce local jusqu'à ce
+qu'il en soit autrement ordonné.»]
+
+[605: Archives de l'Empire.]
+
+[606: Archives nationales. _Revue rétrospective_, 2e série, vol. II.]
+
+[607: Quand la mort s'approcha de la Reine, cette torture eut comme une
+pudeur. Du linge fut accordé à celle qu'on appelait «la veuve Capet».
+Nous trouvons le témoignage de ce reste d'humanité dans ce document
+funèbre et glacial, conservé aux Archives de l'Empire et publié par nous
+pour la première fois.
+
+_Du 26 du premier mois de l'an second de la République._
+
+«Est comparu le citoyen Bault, concierge de la maison de justice de la
+Conciergerie, accompagné de deux gendarmes et de l'officier du poste,
+lequel a déclaré: Dans la chambre ci-devant occupée par la veuve de
+Louis Capet, décédée le jour d'hier, se sont trouvés les effets dont la
+description suit:
+«Tous ses ingrats amis sont dans un moment de presse pénible; il y en a
+bien quelques-uns qui ont eu la bassesse de chercher à se rattacher à
+lui.--Nous sommes bien _bon_ mais pas _bete_. Charles Lameth est pour
+sure arrêté à Barentin: M. de Liancourt s'est sauvé par le Havre.
+
+«Monseigneur a reçu votre lettre par laquelle vous nous aprenés que vous
+allés à Strasbourg.»]
+
+[503: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par
+François Hüe.]
+
+[504: _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, par
+François Hüe.]
+
+[505: _Mémoires de Weber concernant Marie-Antoinette_, vol. II.]
+
+[506: _Maximes et pensées de Louis XVI, et d'Antoinette._]
+
+[507: _Quelques souvenirs de notes sur mon service au Temple_, par M.
+Lepitre. Paris. Nicolle, 1817.]
+
+[508: _Récit des événements arrivés au Temple, par Mme Royale, fille du
+Roi, à la suite du journal de Cléry._ Paris. Baudouin, 1825.]
+
+[509: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[510: _Journal de Cléry._]
+
+[511: _Dernières années_, par Hüe.--_Journal de Cléry._]
+
+[512: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[513: _Ibid._]
+
+[514: _Six journées passées au Temple_, par Moille. Paris, Dentu, 1820.]
+
+[515: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[516: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[517: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[518: _Journal de Cléry._]
+
+[519: _Récit de Madame._]
+
+[520: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[521: _Six journées au Temple_, par Moille.]
+
+[522: _Six journées au Temple_, par Moille.]
+
+[523: _Récit de Madame._]
+
+[524: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[525: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[526: _Journal de Cléry._--_Dernières années_, par Hüe.]
+
+[527: _Journal de Cléry._]
+
+[528: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[529: _Journal de Cléry._]
+
+[530: _Six journées passées au Temple_, par Moille.]
+
+[531: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[532: _Journal de Cléry_.]
+
+[533: _Récit de Madame_.]
+
+[534: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale à la
+tour du Temple_, recueillis par M. de Turgy à la suite des _Mémoires
+historiques_, per Eckard. 3e édition. Paris, 1818.]
+
+[535: _Journal de Cléry_.]
+
+[536: _Ibid._]
+
+[537: _Journal de Cléry_.]
+
+[538: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[539: _Journal de Cléry_.]
+
+[540: _Ibid._]
+
+[541: _Ibid._--_Récit de Madame_.]
+
+[542: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis
+XVI_, pour servir de supplément aux _Mémoires de Cléry_.]
+
+[543: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[544: _Archives nationales, Louis XVII_, par M. de Beauchesne, n° VII.]
+
+[545: _Journal de Cléry_.]
+
+[546: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[547: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[548: _Journal de Cléry_.]
+
+[549: _Récit de Madame_.]
+
+[550: _Louis XVII_, par A. de Beauchesne, vol. I.]
+
+[551: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette_.]
+
+[552: _Catalogue de lettres autographes_ du 12 mars 1855.]
+
+[553: _Détention de Louis XVI et de sa famille au Temple. Revue
+rétrospective_, 2e série, vol. IX.]
+
+[554: _Journal de Cléry._]
+
+[555: _Récit de Madame._]
+
+[556: Récit de Madame.]
+
+[557: _Quelques souvenirs par Lepitre._]
+
+[558: _Journal de Cléry._]
+
+[559: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[560: _Journal de Cléry._]
+
+[561: _Mémoires de l'abbé Edgeworth de Firmont recueillis_ par Sidney
+Edgeworth. Paris, Gide, 1817.]
+
+[562: _Journal de Cléry._]
+
+[563: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[564:_Récit de Madame._ ]
+
+[565: _Journal de Cléry._]
+
+[566: _Maximes et Pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[567: Demandes de Marie-Antoinette à la Commune de Paris, avec les
+arrêtés que la Commune a pris sur ses demandes. De l'imprimerie de la
+_Feuille de Paris._]
+
+[568: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_ (2e partie, 1793),
+n° 28.]
+
+[569: _Récit de Madame._]
+
+[570: _Mémoires sur Louis XVII,_ par Eckard.]
+
+[571: _Mémoires_ de M. le baron Goguelat. Précis des tentatives qui ont
+été faites pour arracher la Reine à la captivité du Temple. Paris,
+Baudouin, 1813.]
+
+[572: _Fragments historiques sur la captivité de la famille royale,_ par
+M. de Turgy.]
+
+[573: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire,_ 1793, 2e série,
+n° 96 et 97. Affaires de Michonis et autres.--_Mémoires sur Louis XVII,_
+par Eckard.--_Quelques souvenirs,_ par Lepitre.--_Six jours passées au
+Temple,_ par Moille.]
+
+[574: _Maximes et pensées de Louis XVI et d'Antoinette._]
+
+[575: La femme Tison.]
+
+[576: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.]
+
+[577: _Fragments historiques_, par Turgy.]
+
+[578: _Dernières années_, par Hüe.]
+
+[579: _Mémoires historiques sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[580: _Mémoires_ de M. de Goguelat.]
+
+[581: _Ibid._]
+
+[582: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[583: _Quelques souvenirs_, par Lepitre.]
+
+[584: _Récit de Madame._]
+
+[585: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[586: _Mémoires_ de M. de Goguelat.]
+
+[587: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note 17.]
+
+[588: _Fragments historiques_, par M. de Turgy.]
+
+[589: _Ibid._]
+
+[590: Rapport fait au nom des comités réunis de salut public et de
+sûreté générale sur la conspiration de Batz, par Élie
+Lacoste.--_Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[591: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard. Pièces justificatives, 6,
+7, 8 et 9.]
+
+[592: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard, note II.]
+
+[593: _Mémoires historiques sur Louis XVII._]
+
+[594: _Fragments_ de M. de Turgy.--_Récit de Madame._]
+
+[595: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[596: _Récit de Madame._]
+
+[597: _Fragments_ de M. de Turgy.]
+
+
+
+[598: _Récit de Madame._]
+
+[599: _Ibid._]
+
+[600: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire_, 1793. 2e partie,
+n° 25.]
+
+[601: _Récit de Madame._]
+
+[602: _Lettre sur la prison du Temple et sur les deux enfants de Louis
+XVI._ Paris, chez les marchands de nouveautés.]
+
+[603: _Récit de Madame._]
+
+[604: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--Le
+_Martyre de la Reine de France_, 1822, dit que la Reine fut d'abord
+gardée quelques jours dans le logement de Richard, puis dans une pièce
+commode. La brochure raconte une visite des administrateurs de la police
+à la date du 8 septembre, qui privent Marie-Antoinette du service de la
+citoyenne Florel, et prennent le 11 septembre l'arrêté suivant: «Un
+nouveau local servira ce jour même à la détention de la veuve Capet.
+Elle sera placée dans une chambre basse faisant partie de la pharmacie
+de la prison; le pharmacien Antoine Lacour enlèvera de ce local les
+boiseries et les vitres qui en dépendent; la grande croisée qui donne
+sur la cour des femmes sera bouchée par une tolle de fer jusqu'au
+cinquième barreau de travers; le surplus de ladite croisée sera grillé
+en mailles très serrées; la seconde fenêtre sera condamnée en totalité
+par une forte tolle en fer; la petite ouverture sur le corridor sera
+bouchée en maçonnerie ainsi que la gargouille qui existe pour
+l'écoulement des eaux. Deux portes de forte épaisseur seront établies et
+toutes les deux seront garnies de fortes serrures de sûreté et de deux
+verrous à l'extérieur. La veuve Capet restera dans ce local jusqu'à ce
+qu'il en soit autrement ordonné.»]
+
+[605: Archives de l'Empire.]
+
+[606: Archives nationales. _Revue rétrospective_, 2e série, vol. II.]
+
+[607: Quand la mort s'approcha de la Reine, cette torture eut comme une
+pudeur. Du linge fut accordé à celle qu'on appelait «la veuve Capet».
+Nous trouvons le témoignage de ce reste d'humanité dans ce document
+funèbre et glacial, conservé aux Archives de l'Empire et publié par nous
+pour la première fois.
+
+_Du 26 du premier mois de l'an second de la République._
+
+«Est comparu le citoyen Bault, concierge de la maison de justice de la
+Conciergerie, accompagné de deux gendarmes et de l'officier du poste,
+lequel a déclaré: Dans la chambre ci-devant occupée par la veuve de
+Louis Capet, décédée le jour d'hier, se sont trouvés les effets dont la
+description suit:
+
+Quinze chemises de toile fine garnies de petite dentelle.
+Un mantelet de raz de Saint-Maur.
+Deux déshabillés complets de pareille étoffe.
+Un fourreau à collet et un jupon de bazin des Indes à grandes rayes.
+Deux jupons de bazin à petites rayes.
+Cinq corsets de toile fine.
+Une robe à collet en toile de coton.
+Une camisole à collet de pareille toile.
+
+_Linges à blanchir._
+
+Quatre mouchoirs de batiste.
+Un jupon de bazin à petites rayes.
+Une serviette.
+Une paire de draps.
+Deux paires de poches de coton.
+Et onze chaufoirs.
+Une serviette de toille de coton grise.
+Vingt-quatre mouchoirs de batiste.
+Six fichus de linon.
+Une coiffe de linon.
+Deux paires de bas de soye noire.
+Une paire de gants aussi de soye noire.
+Une paire de bas de filoselle noire.
+Une paire de bas de fil.
+Une paire de chaussons.
+Une paire de crespe.
+Un petit fichu de mousseline.
+Une autre fichu de crespe.
+Six serviettes de batiste.
+Une grosse éponge fine.
+Une petite corbeille d'osier.
+Une paire de souliers neufs.
+Et deux paires de vieux.
+Une boete à poudre de bois.
+Et une houpe de cygne.
+Une petite boete de pomade de fer blan.
+
+«Lesquels effets il a à l'instant déposés au greffe et requis acte dudit
+dépot à lui octroyé et a signé avec nous greffier soussigné.
+
+ «Bault, N. D. Fabricius.»
+]
+
+[608: _Récit exact des derniers moments de la captivité de la Reine_,
+par la dame Bault. Paris, 1817.]
+
+[609: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[610: _Le père Duchêne_, n° 268.]
+
+[611: _Dernières années de captivité_, par Hüe.]
+
+[612: «Cette pièce se trouve au dépôt du ci-devant Comité de sûreté
+générale de la Convention nationale.» _Histoire de Marie-Antoinette_,
+par Montjoye, vol. II]
+
+[613: _Le père Duchêne_, n° 296.]
+
+[614: _Récit exact_, par la dame Bault.]
+
+[615: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoie, vol. II.]
+
+[616: _Bulletin du tribunal criminel révolutionnaire._ 4{e} partie, n°
+46.]
+
+[617: _Mémoires sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[618: _Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État._ Paris, 1831? vol.
+II.]
+
+[619: Mémoire présenté au Directoire exécutif par le comte Rougeville
+sur la dénonciation de l'ex-conventionnel Guffroy. De la Grande-Force,
+ce 10 floréal an IV.]
+
+[620: Jugement rendu par le tribunal criminel révolutionnaire dans
+l'affaire Michonis, le 29 brumaire an II de la République.]
+
+[621: Extrait du second interrogatoire subi par la Reine à la
+Conciergerie le 4 septembre 1793. Notice sur J. B. C. Haret-Cléry.]
+
+[622: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--_Mémoires
+sur Louis XVII_, par Eckard.]
+
+[623: _Récit exact_, par la dame Bault.]
+
+[624: _Ibid._]
+
+[625: _Journal des Débats et Décrets_, n° 352.]
+
+[626: _Affaire de l'ex-conventionnel Courtois_, par Courtois fils.
+Paris, Delaunay, 1834.]
+
+[627:_Journal des Débats et Décrets_, n° 380.
+
+Je possède le décret rendu par la Convention dont la rédaction est
+celle-ci:
+
+DÉCRET DE LA CONVENTION NATIONALE du 3 octobre 1793, l'an second de la
+République française une et indivisible, _qui ordonne le prompt jugement
+de la veuve Capet au Tribunal révolutionnaire_.
+
+La Convention nationale, sur la proposition d'un membre, décrète que le
+Tribunal révolutionnaire s'occupera, sans délai et sans interruption, du
+jugement de la veuve Capet.
+
+ Visé par l'inspecteur.
+
+ Signé: JOSEPH BECKER.
+
+Collationné à l'original, par nous président et secrétaires de la
+Convention nationale. À Paris, le 4 octobre 1793, l'an second de la
+République une et indivisible. Signé L. J. Chartier, président; Pons (de
+Verdun) et G. Jagot, secrétaires.
+
+Au nom de la République, le Conseil exécutif provisoire mande et ordonne
+à tous les corps administratifs et tribunaux, que la présente loi ils
+fassent consigner dans leurs registres, lire, publier et afficher et
+exécuter dans leurs départements et ressorts respectifs; en foi de quoi
+nous avons apposé notre signature et le sceau de la République. À Paris,
+le quatrième jour du mois d'octobre mil sept cent quatre-vingt-treize,
+l'an second de la République une et indivisible. Signé Destournelle.
+Contre-signé Gohier. Et scellée du sceau de la République.
+
+ _Certifié conforme à l'original._
+
+[628: _Archives nationales_ (Armoire de fer). _Louis XVII_, par de
+Beauchesne, vol. II.]
+
+[629: _La Quotidienne ou la Gazette universelle_, jeudi 17 et vendredi
+18 octobre 1793.]
+
+[630: _Journal universel_, par Audouin, n° 438.]
+
+[631: _La Quotidienne_, vendredi 18 octobre 1793.]
+
+[632: Suite du _Journal_ de Perlet, n° 339.]
+
+[633: _Révélations ou Mémoires inédits de Sénart._ Paris, 1824.]
+
+[634: Le dossier du Procès de la Reine, conservé aux Archives de
+l'Empire, contient la lettre suivante de Fouquier: «L'accusateur public
+du Tribunal révolutionnaire est passé pour prendre les pièces seulement
+qui ont été trouvées le 25 juin 1791 au château des Tuileries dans
+l'appartement de la ci-devant Reine. Comme son jugement est fixé à
+demain lundi neuf heures, le C. Baudin l'obligerait beaucoup de lui
+envoyer ces pièces demain à sept heures en son cabinet au Palais.»]
+
+[635: _Archives nationales._]
+
+[636: _Ibid._]
+
+[637: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 211.]
+
+[638: _Journal des Débats et Décrets_, n° 393.]
+
+[639: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_ (par Clément),
+1793, 2e partie, n° 22.]
+
+[640: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 22 et 23.]
+
+[641: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_ du n° 22 au n°
+33.]
+
+[642: _Journal des Débats et des Décrets_, n° 393.]
+
+[643: _Mémoires historiques et politiques_, par Soulavie, vol. II.]
+
+[644: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 25.]
+
+[645: Cette réponse textuelle se trouve au n° 25 du _Bulletin du
+Tribunal criminel révolutionnaire_ établi au Palais à Paris par la loi
+du 10 mars 1793 pour juger sans appel les conspirateurs (2e partie,
+1793).]
+
+[646: _Testament de Marie-Antoinette veuve Capet_. De l'imprimerie du
+véritable créole patriote.--Les débats commencèrent à 8 heures du matin,
+ils continuèrent sans interruption jusqu'à 4 heures de l'après-midi,
+furent suspendus jusqu'à 5 et reprirent jusqu'au lendemain 4 heures du
+matin, de manière que sauf, un instant de relâche, ils durèrent environ
+_vingt heures consécutives_. (_Note historique sur les procès de
+Marie-Antoinette et de Madame Élisabeth_, par Chauveau-Lagarde, Paris,
+1816).]
+
+[647: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[648: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[649: _Affaire des papiers de l'ex-conventionnel Courtois_ (par Courtois
+fils), Paris, Delaunay, 1834.]
+
+[650: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[651: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 31.]
+
+[652: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.]
+
+[653: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 31.]
+
+[654: _Le Père Duchêne_, n° 298.]
+
+[655: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.--_Gazette
+des tribunaux_ et _Mémorial des corps administratifs et municipaux_,
+vol. VIII, 1793.]
+
+[656: Procès-verbal, _Archives nationales_.]
+
+[657: Chauveau-Lagarde, dans sa note historique sur le procès de
+Marie-Antoinette, dit que la Reine eut comme une surprise du verdict
+prononcé par le Tribunal révolutionnaire. Elle traversait la salle ne
+paraissant rien voir, rien entendre, jusqu'à ce qu'elle fût arrivée
+contre la barrière où était le peuple. «Là, elle relevait la tête avec
+majesté.» Et l'avocat de la Reine admire ce courage se relevant sous le
+coup de la plus terrible désillusion.]
+
+[658: _Le Magicien républicain_ s'exprime ainsi sous la plume du citoyen
+Rouy l'aîné, témoin oculaire «..._La procédure fut terminée à 4 heures
+et demie du matin par le jugement du Tribunal qui la condamne à la peine
+de mort; elle l'a écouté avec beaucoup de sang-froid, et elle est
+descendue à la chambre de justice d'un pas aussi léger qu'autrefois,
+lorsqu'elle se rendait dans les boudoirs de Saint-Cloud et de Trianon...
+Elle remit alors un anneau d'or et un paquet de ses cheveux à l'un de
+ses défenseurs pour les donner à une citoyenne nommée Hiary (_sic_),
+demeurant à Livry, chez la citoyenne Laborde, qu'elle a dit être son
+amie_.» Il s'agit de la boucle de cheveux et des deux anneaux d'or
+servant à la Reine de boucles d'oreille et remises par elle à
+Tronçon-Ducoudray pour Mme de Jarjayes.
+
+À propos des deux boucles d'oreilles, disons qu'il existe un grand
+nombre de reliques fausses dont la possession a été attribuée à
+Marie-Antoinette. Et ici j'élèverai des doutes sur le fameux soulier du
+Musée des Souverains, provenant de la succession de M. de
+Guernon-Ranville, et ramassé, dit-on, par un homme du peuple au pied de
+l'échafaud au moment où la Reine y montait. Nous avons un témoignage de
+la surveillance exercée par la police ce jour-là; c'est le procès fait
+au gendarme Mingault qui passa au Tribunal révolutionnaire le 25
+vendémiaire de l'an II de la République, pour avoir essuyé sous
+l'échafaud quelques gouttes du sang de la victime avec son mouchoir.]
+
+[659: _Six journées passées au Temple_, par Moille. Paris, Dentre,
+1820.]
+
+[660: _Récit exact_, par la dame Bault.]
+
+[661: L'original de cette dernière lettre de Marie-Antoinette,
+contre-signé Fouquier, Guffroy, Massieu, Legot, Lecointre, est conservé
+aux Archives de l'Empire. Son inspection attentive donnerait lieu de
+croire que la Reine a été brusquement interrompue au dernier mot... Par
+quoi? ou par qui?]
+
+[662: _Récit exact_, par la dame Bault.]
+
+[663: _Six journées au Temple_, par Moille.]
+
+[664: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. I.]
+
+[665: _Ibid._, vol. II.]
+
+[666: _Mémoires au Roi sur l'imposture et le faux matériel de la
+Conciergerie_. Paris, 1825.]
+
+[667: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 210.]
+
+[668: _Ibid._]
+
+[669: _Six journées au Temple_, par Moille.]
+
+[670: _Ibid._]
+
+[671 _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.]
+
+[672: _Le Père Duchêne_, n° 290.--«La plus grande joie de toutes les
+joies du père Duchêne, après avoir vu de ses propres yeux la tête du
+_Veto_ femelle séparée de son f... col de grue.»]
+
+[673: _Récit_ du Vte Charles Desfossez. _Louis XVII_, par Beauchesne,
+vol. II.]
+
+[674: _Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye, vol. II.--_Bulletin
+du tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.]
+
+[675: _Récit_ du Vte Charles Desfossez.]
+
+[676: _Mémoires secrets et universels sur la Reine de France_, par
+Lafont d'Auxonne. Déclaration de Rosalie Lamorlière.]
+
+[677: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 210.]
+
+[678: _Journal universel_ (par Audouin), n° 1423.]
+
+[679: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 33.]
+
+[680: _La Quotidienne ou la Gazette universelle_, n° 396.]
+
+[681: _Mémoires secrets sur les malheurs et la mort de la Reine de
+France_, par Lafont d'Auxonne.]
+
+[682: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 324.]
+
+[683: _Révolutions de Paris_, par Prudhomme, n° 210.]
+
+[684: _Journal universel_, (par Audouin), n° 1423.]
+
+[685: Il existe de David un croquis de Marie-Antoinette sur la
+charrette. Je crains que dans ce croquis le peintre révolutionnaire
+n'ait un peu mis de sa passion, n'ait caricaturé la Reine en son _chemin
+de la croix_. Un triste détail, la Reine, qui avait eu de tout temps la
+vue très-basse et très-délicate, semble, d'après des dépositions
+authentiques, avoir perdu un œil par suite de l'humidité de son cachot
+de la Conciergerie.]
+
+[686: _Récit_ du Vte Charles Desfossez.]
+
+[687: _Bulletin du Tribunal criminel révolutionnaire_, n° 32.]
+
+[688: _La Quotidienne ou la Gazette universelle_, n° 396.--Le citoyen
+Rouy l'aîné rend compte de l'exécution de Marie-Antoinette en ces termes
+dans le _Magicien républicain_: «À 11 heures 12 ou 15 minutes, elle
+sortit de la Conciergerie... Sa figure était pâle et très-abattue, par
+suite d'une perte qu'elle a eue dans sa prison, plutôt que par l'aspect
+du juste supplice qu'elle allait subir, car, malgré que son cœur
+paraissait oppressé, en montant sur la charrette, elle a conservé une
+tenue, une fierté, un air altier qui la peint... Arrivée à la place de
+la Révolution, ses yeux se sont fixés avec quelque sensibilité sur le
+château des Tuileries... La charrette s'étant arrêtée devant l'échafaud,
+elle est descendue avec légèreté et promptitude, sans avoir besoin
+d'être soutenue, quoique ses mains fussent toujours liées; elle est de
+même montée _à la bravade_ avec un air plus calme et plus tranquille
+encore qu'en sortant de prison. Sans parler au peuple ni aux exécuteurs,
+elle s'est prêtée aux apprêts de son supplice, ayant fait elle-même
+tomber sa bonnette de sa main. Son exécution et ce qui en formait
+l'affreux prélude, dura environ quatre minutes. À midi un quart précis
+sa tête tomba sous le fer vengeur des lois...» Voici le procès-verbal
+d'exécution de Marie-Antoinette, conservé aux Archives de l'Empire et
+publié par nous pour la première fois. «L'an deuxième de la République
+française, le vingt-cinquième jour du premier mois, à la requête de
+l'accusateur public près le Tribunal criminel extraordinaire et
+révolutionnaire, établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans aucun
+recours au tribunal de cassation, lequel fait élection de domicile au
+greffe dudit tribunal séant au Palais, nous Eustache Nappier,
+huissier-audiencier audit Tribunal, demeurant à Paris, sous-signé, nous
+sommes transporté en la maison de justice dudit Tribunal, pour
+l'exécution du jugement rendu par le Tribunal, _ce jourd'hui_ contre _la
+nommée Marie-Antoinette_, veuve de _Louis Capet_, qui la condamne à la
+peine de mort, pour les causes énoncées audit jugement, et de suite
+l'avons remise à l'exécuteur des jugements criminels et à la gendarmerie
+qui l'ont conduite sur la place de la _Révolution de cette ville_, où
+sur un échafaud dressé sur ladite place, _ladite Marie-Antoinette, veuve
+Capet_, a en notre présence subi la peine de mort, et de tout ce que
+dessus nous avons fait et rédigé le présent procès-verbal, pour servir
+et valoir ce que de raison, dont acte.--_Nappier_.»]
+
+[689: Ce Mémoire, possédé et communiqué par M. Fossé d'Arcosse, se
+termine ainsi: «Vu et arrêté par moi, président du Tribunal
+révolutionnaire, à la somme de deux cent soixante-quatorze livres, pour
+être touchée par Joly, fossoyeur de la Madeleine, à la Trésorerie
+nationale. À Paris, ce 11 brumaire l'an II de la République
+française.--_Herman_, prdt.»]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Marie-Antoinette, by
+Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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