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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: November 5, 2010 [EBook #34212]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843
+
+N° 5. Vol. I.--SAMEDI Ier AVRIL 1843
+Bureau, rue de Seine. 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75 c.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+1er Avril.--M. de Lamartine, poète orateur. _Portrait._--Courrier de
+Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et
+Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de
+Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique.--Vente de la Galerie
+Aguado. _Gravure._--Beaux-Arts: Salon de 1843. _Salle des
+Sculptures._--Manuscrits de Napoléon: Deuxième lettre sur l'Histoire de
+la Corse.--Chronique musicale: Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la
+Sorbonne. _Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de
+l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien._--La Vengeance
+des Trépassés, nouvelle, par F. G., première partie, avec une _Gravure._
+--Revue d'Horticulture. _Deux Gravures_. Miscellanées: L'Habit et le
+Moine.--_Deux gravures_ Ouverture du Tunnel de la Tamise. _Quatre
+Gravures. Caricature._--Bulletin bibliographique.
+--Annonces.--Observations météorologiques.--Modes: Orfèvrerie.
+_Gravure._--Problème d'échecs.--Rébus.
+
+
+Premier Avril.
+
+Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il
+verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans
+les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des
+plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois
+d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette
+fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter:
+
+ Arrive donc, implacable comète;
+ Finissons-en: le monde est assez vieux.
+
+C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô
+lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé,
+qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la
+terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de
+fournir encore une longue carrière.»
+
+Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on
+entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes
+et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment
+de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne
+serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici,
+petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons,
+Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères.
+Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta
+bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels,
+les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les
+pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il
+ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!»
+
+A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par
+exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir
+à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les
+arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine,
+désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin,
+amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année?
+Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la
+bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi,
+d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner;
+non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château
+héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les
+nerfs!--Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux
+eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus
+florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore,
+mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins,
+partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme
+toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine
+entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une
+monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours
+d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma
+coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes
+robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un
+châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne
+va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève...
+j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire;
+je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon
+du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers
+concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.»
+
+Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine
+ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour,
+vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu,
+Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf!
+Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il?--Ce
+qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui
+aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon
+ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu
+as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon
+ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en
+beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin
+seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va,
+cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.»
+
+Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à
+l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop
+regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait
+sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un
+regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les
+Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et
+le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses
+pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de
+l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes
+les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque
+chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes,
+étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se
+moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au
+nez.--«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la
+Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de
+juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne
+Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au
+Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier,
+commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop
+tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de
+rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un
+bon poisson d'avril.»
+
+Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul
+et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être
+l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on
+poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet?
+
+On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins
+raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas
+plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent
+menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de
+cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler
+alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits
+meurent à _la lune rousse!_ Que de fleurs s'y laissent prendre, et que
+de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:
+
+ Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!
+
+Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul,
+et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier,
+Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville,
+madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc.
+Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de
+tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque.
+
+Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces
+souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura
+parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous
+sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement.
+Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans
+se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait
+pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre.
+Attendons.
+
+
+
+M. de Lamartine.
+
+POÈTE ET ORATEUR.
+
+Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans
+sa cinquante-troisième année, et le chantre des _Méditations_, qui, aux
+applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un
+génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus
+brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en
+quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans
+lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu
+près une égale renommée.
+
+Les _Méditations_ et les _Harmonies_, que le poète publia de 1820 à
+1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être
+celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les
+contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal
+sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs
+causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une
+nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré
+tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après,
+auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne
+parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe
+éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes
+et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer
+elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple
+rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de
+Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous
+imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire,
+et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En
+outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit
+de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter
+aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la
+perfection de la forme. Dans les _Méditations_, surtout dans les
+secondes de 1823, et dans les _Harmonies_, si la phrase n'atteint pas
+complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette
+splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français,
+poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils
+traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète
+lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait
+de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à
+envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un
+corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne
+l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications
+postérieures de M. de Lamartine, dans _Joceleyn_, qui parut, comme on
+sait, en 1835, et surtout dans _la Chute d'un Ange_, publiée trois ans
+après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être
+même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche,
+s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adopté _la Chute d'un
+Ange_, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté
+spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit
+aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps
+anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais
+précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut
+s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si
+antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler
+notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces
+sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures
+ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la
+langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec
+bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on
+tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de
+lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille
+naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le
+plus souvent oubliée dans la _Chute d'un Ange_. Tout y flotte, aucun
+contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme,
+et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus
+grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.
+
+M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à
+1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire
+d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec
+le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet
+s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre
+plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa
+de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas
+cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer
+inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges
+électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature
+échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus
+cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille
+unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia son
+_Voyage en Orient_, curieux et poétique agenda, où il avait consigné
+jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues
+politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il
+entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du
+Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et
+il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu
+sous le nom de _parti social_, qui, par quelques côtés, s'inspirant du
+saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague
+aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi
+évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des
+conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais
+il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son
+intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la
+politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses
+études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de
+M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que
+de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et
+dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que
+l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les
+dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a
+en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste,
+dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime
+parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et
+orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur de
+_Child-Harold_, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la
+grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté
+jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif
+du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et
+d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine
+aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances
+qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec
+celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une
+froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise
+sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des
+droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est
+là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier
+comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit
+qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un
+discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en
+quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble
+esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et
+profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale,
+même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses
+d'épargne:
+
+«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans
+les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers
+les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant
+que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir
+et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que
+ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les
+hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces
+discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en
+est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité
+n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre
+une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie
+la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité,
+les prolétaires?...
+
+«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer,
+devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la
+société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous
+assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a
+données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à
+l'instruction, à la propriété.»
+
+M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:
+
+«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui
+retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes
+que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la
+concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association
+industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi,
+que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse
+légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse...
+Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité
+secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société
+n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand
+inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la
+société, c'est l'amour!...»
+
+Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il
+faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:
+
+«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions
+jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre
+l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom
+des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la
+voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le
+dernier des individus, en France, pourrait élever une maison
+d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de
+moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La
+présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État!
+Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former
+l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de
+la génération future seraient des industriels en enseignement, des
+industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous
+appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier l'enseignement!...
+Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à la spéculation, et
+mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. Non, l'enseignement,
+quel qu'il soit, donné par des individus, par des corporations et par
+l'État, ne sera jamais impunément une industrie. L'enseignement est une
+fonction; c'est le dégrader que de le faire descendre de cette hauteur
+jusqu'à je ne sais quel vil commerce des doctrines, des âmes et des
+intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y
+consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»
+
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET
+LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE
+MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE.
+
+Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces
+agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à
+rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se
+multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la
+semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme
+certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous
+les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile
+concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois,
+piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau
+faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous
+guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous
+saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le
+concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe,
+arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre
+portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec
+empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce
+l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle
+le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se
+préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le
+cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un
+prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de
+douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M.
+Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince
+Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous
+croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de
+l'arrivée à Paris de mademoiselle
+Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M.
+Catholique, accompagnée d'il signor
+Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle
+du roi de Naples.
+
+Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent
+comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de
+moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable
+armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas
+combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième
+corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans
+l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du
+piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis _ut_ jusqu'à _si_.
+Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de
+chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons
+Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu
+mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et
+d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits
+les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles
+par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où
+l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu
+t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera
+de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces
+pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces
+hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te
+compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait
+l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?
+
+D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il
+sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre
+l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz,
+pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent
+les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont
+fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils
+ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des
+opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop
+d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les
+pièces curieuses, entre le dimanche de la _Passion_ et le dimanche des
+_Rameaux_. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos
+_lionnes_, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper
+leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant
+nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point
+du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation
+sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de
+l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a
+éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles
+pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand
+à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant!
+quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis
+sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus
+blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement
+de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on
+organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales
+pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a
+faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse
+des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou
+rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.
+
+Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans
+pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous
+les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la
+philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne
+action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris
+excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et
+des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable
+chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air
+triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse
+de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me
+distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé,
+son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh
+bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe!
+Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris
+bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur:
+depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un
+tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre
+orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq
+vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.
+
+Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les
+uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à
+coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin
+trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc
+encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans
+sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle _Lucrèce_, le
+poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville.
+Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un
+mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries,
+à l'adoration et à l'insulte.
+
+Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées
+sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus
+s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la
+faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que
+M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les
+Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et
+élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient
+été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal,
+admirateur prématuré de _Lucrèce_, se trouvait assis à côté du
+_Charivari_, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre
+élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la
+pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction
+publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était
+l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire
+bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman,
+le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les
+banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait
+l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M.
+Ponsard.
+
+Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà
+fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le
+mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout
+et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle
+de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation
+publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de _Lucrèce_ et ses
+charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la
+lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient
+désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés
+approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction
+publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la
+poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux
+d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si
+harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres
+d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre
+son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la
+pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et
+romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.
+
+On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec
+Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire
+vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante,
+soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes
+harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et
+une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles
+drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et
+féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré
+de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale;
+ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé,
+dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une
+hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards;
+tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la
+lame de Tolède et du poison des Borgia.
+
+M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M.
+Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur
+la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M.
+l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas
+chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de
+bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est
+lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial:
+que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à
+l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour
+richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar
+n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et
+l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette
+confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles
+affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne
+lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait
+crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient
+fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout
+comme un autre.»
+
+Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles,
+d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs,
+fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire
+posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort
+depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de
+rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.
+
+Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a
+donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié
+tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction
+d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à
+l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de
+la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit
+particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue
+rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même
+maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de
+cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop:
+cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain
+comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la
+princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de
+Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se
+promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la
+main tragique:
+
+«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je
+n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze
+jours tu pourras en donner un autre.
+
+«Ton affectionné camarade,
+
+...
+
+
+UN REPAS HOMÉRIQUE.
+
+Depuis _Les infiniment petits_, si spirituellement chantés par notre
+grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre
+époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation
+de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc
+de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a
+tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre
+individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique,
+qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque
+apparence de grandeur et de solennité.
+
+Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander
+à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées
+ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples,
+considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils
+provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent
+permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes
+entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de
+voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries
+royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus
+long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si
+douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y
+tenir et se l'assimiler.
+
+Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses
+de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but
+commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du
+travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant
+de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans
+de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.
+
+Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier
+spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées
+par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de
+Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur
+ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins
+que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à
+Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.
+
+_L'Illustration_ ne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de
+ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui,
+d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui
+rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.
+
+Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de
+Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de
+Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine
+le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un
+boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de
+terre.
+
+Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur
+des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé,
+pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche
+monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à
+des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné
+son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails
+entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire
+marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières,
+cuisaient les pommes de terre.
+
+Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est
+avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué
+de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de
+bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une
+machine, au bruit de mille cris joyeux.
+
+Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur
+laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre
+officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté
+sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat
+de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et
+plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle
+les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en
+présence de ce rosbif merveilleux.
+
+On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le
+contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf
+rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales
+si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas
+seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi
+qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans
+doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et
+soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de
+l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent
+aujourd'hui.
+
+Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes
+réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os
+disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table
+dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et
+ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque
+famille ruinée.
+
+
+
+
+VENTE DE LA GALERIE AGUADO.
+
+C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la
+riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous
+connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait
+des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à
+même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de
+la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais
+ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les
+gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans le
+_grand salon_ du musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable
+s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des
+enchères.
+
+Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée
+dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour
+arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions
+équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs;
+puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches
+préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des
+peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio
+Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix
+modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendre _un portrait_ du
+Tintoret, 316 fr.; un _saint François d'Assise_, d'Augustin Carrache,
+505 fr.; un _Christ mort_, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'_Espérance_, de
+Vélasquez. 29 fr.
+
+Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la
+hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à
+les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des
+toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en
+erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a
+pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences
+qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent
+d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses
+compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au
+Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme
+l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles le _Génie de l'architecture_, a
+été adjugée à 175 fr. Le _Jésus remettant à saint Pierre les clefs du
+Paradis_, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en
+1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il
+n'était ni l'un ni l'autre.
+
+La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des
+acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre
+justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage
+des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de
+certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de
+la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite
+des tableaux par le prix d'adjudication.
+
+Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres
+de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de
+cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la _Mort de sainte Claire_, la
+plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat,
+entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et
+nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme,
+escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances
+terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou
+volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la
+glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne
+pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au
+prix de 19,000 fr.
+
+L'_Annonciation_, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la _Madone dans
+sa gloire_, 17,900 fr.: le _saint François d'Assise en prière_, figure
+d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de
+13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la _Jeune fille aux poissons_
+et l'_Enfant à la tourte_, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres
+peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour
+atteindre un prix élevé. Un _portrait d'homme_, signé _Bertholomeus
+Estebanus Murillo fecit_, 1652, a été payé 315 fr.
+
+Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom
+de _la Dame à l'éventail_, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.;
+les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique
+du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: la _Jeune femme
+et le Nègre_, à l,200 fr.; le _portrait de la comtesse de Neubourg_ à
+900 fr.; un _portrait d'Infante_, à 1,080 fr.; le _portrait en pied d'un
+Corregidor_, à 1,600 fr.
+
+Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquable _Saint Hugues
+changeant le repas des Chartreux_, n'a pu dépasser 1,725 fr. La
+bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues,
+évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de
+transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu
+mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.
+
+La _Descente de croix_, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais
+qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; la
+_Vierge et l'Enfant Jésus_, du même peintre, tableau d'un ton clair,
+traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deux
+_chefs-d'oeuvre_, suivant le catalogue, _Pythagore_ et le _Philosophe
+cynique_, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les
+Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'_Atelier de saint
+Joseph,_ n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à
+430, 182 et 95 fr.
+
+L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms
+illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la
+vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions.
+L'_Archange saint Michel terrassant le démon_, présenté comme le frère
+jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un
+Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la
+_Vierge et l'Enfant Jésus_, a été mis sur table à 10,000 fr., et les
+enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr.
+Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une
+charmante _Vue de Venise_, de Canaletti, 2,200 fr.; la _Vierge, l'Enfant
+Jésus et saint Jean_ du Guide, 5,880 fr.; une _Madone_ du Corrège, 1,600
+fr.; _l'Enlèvement d'un berger par une déesse_, de l'Albane, 2,550 fr.;
+_les Génies de la Musique_, du Dominiquin, 1,105 fr.; _Andromède_, du
+Guerchin, 3,050 fr.; _Deux enfants_, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.
+
+Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une
+_Déposition de croix_, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en
+Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original.
+Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un
+joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une
+lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.
+
+Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr.,
+du _Repos de Diane_, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce
+tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la
+transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret
+attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.
+
+_L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange_,
+portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être
+inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. Le
+_Jason vainqueur du dragon_, et l'Ulysse abordant à l'île des
+Phéaciens, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de
+Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes
+de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au
+mérite de ces riches compositions.
+
+Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il
+représente la _Délivrance de saint Pierre par un ange_; mais l'apôtre et
+son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier
+plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent
+aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la
+vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une
+merveilleuse dextérité. On a payé sa _Délivrance de saint Pierre_ trois
+fois plus cher que la _Déposition de croix_ de Van Dick: 15,300 fr.
+
+Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi
+ont-ils été vendus: _une tête de Vieillard_, 1,300 fr.; _portrait de
+deux Enfants_, 1,010 fr.; _deux Mendiants endormis_, 1,310 fr.
+
+[Illustration: (Vente de la galerie Aguado.)]
+
+La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était
+nombreuse pour assister à la vente de la _Nymphe couchée_ et de la
+_Madeleine_, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et
+d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une
+réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais
+les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce
+_chef-d'oeuvre_. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare
+habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude
+générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété;
+le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les
+austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces
+défauts, la _Madeleine_ est devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui
+avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont
+les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la
+mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été
+achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue
+59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.
+
+En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du
+Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait
+alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle:
+
+ École espagnole (230 tableaux). 255,192 fr. 50 c.
+ École italienne (128 tableaux). 236,006 50
+ Écoles flamandes (35 tableaux). 54,638 50
+ Marbres (50) 88,999 50
+
+ Total. 635,436 50
+
+C'est pour réaliser un si mince produit, que s'est opérée la dispersion
+de ces oeuvres d'art, dont la réunion avait coûté tant de peines. Cette
+galerie dont M. Aguado était fier à juste titre, n'a eu qu'une existence
+passagère; mais elle laissera de longs souvenirs dans l'esprit des
+artistes, et ils nous sauront gré sans doute d'en avoir dressé l'acte de
+décès.
+
+
+
+Beaux-Arts.--Salon de 1843.
+
+(Voyez pag. 44 et 56.)
+
+SALLE DES SCULPTURES.
+
+Les maîtres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble désormais
+qu'il soit de mauvais goût à un artiste éminent d'exposer au Louvre, et
+que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive être deux
+fois compromise, d'abord par les médiocrités au milieu desquelles le
+nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarité des
+regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On
+reprochait à l'un de nos grands poètes de ne plus écrire que pour un
+petit nombre d'élus ou d'initiés, de ne plus chanter en quelque sorte
+qu'à huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de
+même une pente visible à ne plus faire que de la peinture et de la
+sculpture intime; si parfois encore ils daignent révéler aux yeux du
+commun les nouveaux enfants de leur génie, il faut que le public se
+dérange, et se donne la peine de passer chez eux.
+
+ L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables.
+
+Où sont donc, cette année, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde,
+Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoyé au Louvre?
+Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le
+loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous
+dit-on, couronne de lauriers un buste idéal de M. Victor Hugo, comme il
+ferait pour la tête de Raphaël ou de Shakspere; l'autre travaille pour
+le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aïeux de marbre. Par
+suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les
+portraits dans le salon carré et les deux galeries, ici les bustes
+abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en
+revanche, vous vous croiriez dans une école de dessin d'après la bosse,
+tant il y a de têtes sur les tables. Un buste devient un objet de mode;
+le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut être
+moulé. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modèles.
+«Qui voudra te peindre, dit une ancienne épigramme, puisque personne ne
+peut te voir?» Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que
+vous puissiez être, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, même
+on vous enlaidira encore, si vous le désirez. Puis on vous enverra
+figurer au Salon, sur l'autorité de Boileau:
+
+ D'un pinceau délicat l'artifice agréable,
+ Du plus affreux objet fait un objet aimable. »
+
+Les anciens étaient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient
+_de multiplier les ouvrages médiocres_. Tout vainqueur aux jeux
+olympiques était honoré d'une statue; mais il fallait y avoir remporté
+trois couronnes, pour que cette statue fût _iconique_, c'est-à-dire pour
+qu'elle représentât l'athlète à qui on l'accordait.
+
+La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distinguées, que
+nous; examinerons en détail, comme nous avons déjà fait pour les
+principales peintures du salon carré.
+
+_M. Simart.--La Philosophie_, statue en marbre.--Nous devons d'abord
+remercier M. Simart de n'avoir point chargé son personnage allégorique
+de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grâce, par exemple, du
+scalpel de l'analyse et du flambeau de la réflexion, ne craignant pas
+d'ailleurs que nous prissions sa _Philosophie_ pour _le Commerce_ ou la
+_Navigation._
+
+Par la simple méditation du visage, par l'inflexion pensive de la tête,
+par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su
+personnifier le [Grec], et donner une forme sensible à la réflexion
+psychologique. La pensée de M. Simart est austère; sa _Philosophie_
+n'est point la vierge mélodieuse de Sunnium, chantée par les poètes, qui
+font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse
+platonicienne, douce et clémente, amie des beaux discours et des
+harmonieuses paroles, mais plutôt la sévère métaphysique allemande, la
+déesse un peu boudeuse de _l'objectif_ et du _subjectif_, la Raison
+pure. La concentration intérieure est telle, que l'âme, tout entière au
+travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie
+s'y glacer: c'est une statue de la Réflexion plutôt que la Réflexion
+même. Nous exagérons à dessein notre critique pour la mieux préciser; la
+conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous
+reprochons seulement à l'artiste d'avoir comme attristé cette noble
+figure par l'exercice même de la pensée, au lieu d'avoir peint le reflet
+de la belle lumière intérieure qu'a célébrée Malebranche, de cette
+flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'âme.
+
+Peut-être devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une
+certaine exagération de régularité et de pureté classiques: toutes les
+lignes sont coupées à angles droits les traits du visage comme les
+draperies; il en résulte une sorte d'harmonie _carrée_ qui nous semble
+dépasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu'à l'Égypte. La
+statuaire grecque ne fit à son origine qu'imiter la momie égyptienne, et
+ses premières statues, ayant la moitié du corps enfermé dans une gaine,
+ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de même, à voir
+la rigide façon dont la _Philosophie_ est enveloppée, que l'artiste,
+dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis
+voilée: la critique avait déjà reproché à son _Oreste mourant_ une
+affectation de gravité et de stoïcisme; aujourd'hui, M. Simart nous
+semble toucher aux extrêmes limites de la simplicité, au-delà desquelles
+la statuaire devient de la géométrie pure.
+
+[Illustration: (Salon de 1843.--Vue de la galerie de sculpture.)]
+
+_La Philosophie_ de M. Simart, malgré toutes ces critiques, n'en est pas
+moins, à notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient été
+exposées au Louvre depuis plusieurs années.
+
+_M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqué par un serpent;_ son chien
+lèche sa blessure.--Ce groupe, exposé en plâtre il y a quelques années,
+avait dès lors mérité d'unanimes éloges.--M. Maindron, comme chacun
+sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes étaient
+déjà une chose assez rare, assez absurde même, au dire des amants
+positifs de la Vénus Callipyge; mais quel nom donner à l'audacieux qui
+ose introduire sous le marbre la rêverie mélancolique et le vague de la
+pensée? René n'est-il pas en sculpture un être impossible, une
+incompatibilité? Autant vaudrait essayer de rendre avec du plâtre ou du
+marbre la romance du _Saale, les Méditations_ de Lamartine Nonobstant,
+M. Maindron semble avoir heureusement trouvé le côté vaporeux, si je
+puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie à
+l'expression et à l'effet de la tête: l'artiste affectionne généralement
+les formes grêles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit
+que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire
+ressortir la richesse de la tête; souvent même, sous cette constante
+préoccupation du sentiment de la figure, il néglige la correction de
+l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche
+du berger est projetée d'une façon malheureuse, la chute des épaules a
+trop de mollesse, et la nuque est étrangement aplatie; mais, en
+revanche, la tête de l'enfant est délicieuse: il y a dans ses paupières
+baissées, dans le pli de ses lèvres une douceur charmante, une tristesse
+gracieuse; on dirait qu'il éprouve plutôt une peine de coeur qu'une
+douleur physique, qu'il rêve plutôt qu'il ne souffre. La tête du chien
+est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire
+et plus précise que celle de son maître: il eut été difficile, en effet,
+de faire un chien romantique et rêveur, avant le vague à l'âme.--En
+somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que
+promettaient sa _Velléda_, son _Christ_, son _saint Grégoire_, toutes
+oeuvres déjà si remarquables par le goût, la science de l'ajustement, la
+distinction de la fantaisie, et surtout la constante vérité de
+l'idéalisation.
+
+M. Protat.-Sara la baigneuse, bas-relief en plâtre.
+
+ «Elle bat d'un pied timide
+ L'onde humide,
+ Qui ride son clair tableau;
+ Du beau pied rougit l'albâtre;
+ La folâtre
+ Rit de la fraîcheur de l'eau.»
+
+M. Protat nous parait avoir voulu rendre en détail les vers du poète,
+sans en perdre une syllabe, à peu près comme M. Niedermayer a essayé de
+mettre en musique certaines odes de Lamartine. Tandis que le traducteur
+compte ainsi les syllabes, l'idée lui échappe, et, avec toute son
+exactitude, il arrive enfin à un contre-sens. Par exemple, pourquoi
+s'appesantir sur les deux derniers vers:
+
+ « La folâtre
+ Rit de la fraîcheur de l'eau.»
+
+Pourquoi changer ce rapide sourire en une gaieté prononcée, en un vif
+sentiment de joie? L'artiste n'a pensé qu'au rire de Sara; il a oublie
+la baigneuse,
+
+ «... La baigneuse blanche
+ Qui se penche,
+ Qui se penche pour se voir. »
+
+On trouve, d'ailleurs, dans ce bas-relief, l'originalité et la fantaisie
+souvent un peu bizarre et chimérique des vignettes de Célestin Nanteuil;
+mais on y rencontre aussi les mêmes défauts, l'incorrection et la
+vulgarité.--Encore une critique de détail: les deux femmes qui s'en vont
+à gauche ont très-peu l'air de chanter leur chanson, et surtout de dire
+à Sara:
+
+ «Oh! La paresseuse fille,
+ Qui s'habille
+ Si tard un jour de moisson!»
+
+_M Dieudonné--Alexandre-le-grand tenant un lion,_ groupe en plâtre.--M.
+Dieudonné semble avoir adopté la fameuse maxime de Molière: «Je prends
+mon bien où je le trouve;» or, il le trouve partout. Ainsi, il a pris
+évidemment la tête du Spartacus et a combiné en un seul le deux lions de
+M. Barye et de Puget, empruntant la crinière de l'un et tout le reste de
+l'autre. Mais ce que nous reprocherons le plus amèrement à M. Dieudonné,
+c'est d'avoir, en l'imitant, gâté et affadi la belle tête du
+Spartacus.--Il y avait, dit-on, chez les Thébains une loi contre ceux
+qui enlaidissaient leurs originaux.
+
+_M. Dayand.--Diane chasseresse_, groupe en plâtre.--Signalons encore un
+plagiat, car on ne saurait appeler autrement d'aussi voisines
+imitations. Qu'un poète s'avise d'imiter, qu'un prosateur entreprenne
+même de défaire à son bénéfice quatre tout petits vers:
+
+ «Oh! sur le vert platane,
+ Et le frais coudriers
+ Diane,
+ Et ses blancs lévriers!»
+
+il se verra hué, moqué, sifflé, plumé d'étrange sorte; pourquoi donc un
+sculpteur se croirait-il davantage en droit d'emprunter à Jean Goujon la
+tête, la pose, l'embonpoint même de sa Diane chasseresse? la Diane des
+poètes aurait-elle seule le privilège d'inviolabilité? Nous ferons
+d'ailleurs à M. Dagand le même reproche qu'à M. Dieudonné: il s'en faut
+de beaucoup qu'il ait embelli son original; la tête de Diane s'est
+singulièrement épaissie, et, n'était son immortelle jeunesse, elle
+aurait bientôt un double menton.--Le cerf est bourré, le chien a l'air
+d'un épagneul de boudoir; est-ce là un de ces nobles lévriers que
+Jupiter choisit lui-même pour la soeur d'Apollon?
+
+_M. Molchneht.--La Vierge,_ groupe en marbre.--Copie fidèle de
+Murillo.--Nous croyons devoir signaler cette imitation; la statuaire
+choisit rarement ses modèles dans l'école espagnole.
+
+_M. Foyatier.--Sainte Cécile_, statue en marbre.--L'illustre auteur du
+Spartacus reparaît après une longue absence; nous retrouvons dans la
+sainte Cécile une belle et savante exécution; les mains surtout sont
+ravissantes; néanmoins, pour M. Foyatier, c'est là une oeuvre de peu
+d'importance.
+
+_M. Debay._--Quatre figures allégoriques en plâtre, savoir: les
+Beaux-Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce.--Les deux premières
+statues ont les yeux relevés à la chinoise, sans doute pour indiquer que
+les arts et les sciences sont venus de l'Orient? Il semble pourtant que
+la Chine ne méritait guère de fournir cette double personnification. Les
+jambes de l'Industrie sont démesurément grosses et nerveuses; aurait-on
+voulu signifier par la, comme autrefois l'auteur du _Mercure_, que
+l'Industrie devait avoir le jarret solide, pour courir, comme elle fait,
+d'un pôle à l'autre?--Ces quatre figures allégoriques ont le défaut
+commun de pouvoir changer de noms et d'attributs sans grande difficulté,
+de façon que le Commerce, troquant son caducée contre le compas,
+s'appellerait volontiers la Science, et réciproquement. Ce n'est pas
+ainsi que M. Simart a imaginé sa belle statue de la Philosophie.
+
+(La suite à un autre numéro.)
+
+
+
+MANUSCRITS DE NAPOLÉON.
+(Suite.--Voyez p. 22 et 38.)
+
+LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.
+
+SUITE DE LA LETTRE DEUXIÈME.
+
+RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne
+restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils
+coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago
+Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée
+par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe
+les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco
+Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de
+Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les
+mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine
+de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes
+de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux
+vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On
+craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger.
+
+Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en
+haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par
+l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir
+son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger,
+l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les
+hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa
+politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des
+barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié;
+Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent
+fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde
+dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il
+vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements,
+qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que
+l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et,
+dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il
+invita les chefs Niolinchi et des autres _Pièves_ à se transporter à
+Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil.
+Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva
+pour parler en ces termes:
+
+«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister
+à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour
+règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans
+leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un
+devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes
+règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais,
+je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants
+triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père,
+l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a
+soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la
+liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la
+jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie,
+ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils
+l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils
+l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de
+lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello
+della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un
+criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible,
+cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment
+il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos
+vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez
+prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. _Citoyens, si le tonnerre du
+ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que
+l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère._» Malgré
+la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un
+accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de
+se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la
+patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos
+coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne
+laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je
+cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des
+embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur
+ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande
+sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est
+dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par
+votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les
+maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes?
+
+«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout
+sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola
+l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes
+foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup
+ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des
+Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes
+dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime
+heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous
+qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le
+sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où
+es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu,
+Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la
+terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une
+prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes
+cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à
+apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par
+la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel...
+Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne
+de ta bonté!»
+
+Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne
+fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la
+sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante,
+consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se
+laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand
+festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des
+plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes
+les consumèrent.
+
+Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples,
+indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola
+mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour
+lesquelles il s'était couvert d'infamie.
+
+TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les
+peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce
+seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi,
+Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au
+moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa
+domination.
+
+Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction,
+faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils
+ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le
+sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous
+périssions si nous n'eussions péri.
+
+L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent
+de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo
+della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca,
+Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous
+différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize
+ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme
+celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient
+ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint
+à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par
+l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus
+intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut
+se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit
+à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités
+qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit
+sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en
+criant _é Genoves!_ Il comprit alors que ses affaires étoient
+désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses
+partisans.
+
+(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en
+1401 les principaux Corses à un pourparler; c'étoit un piège qu'il leur
+tendoit. Il en fit périr une partie, et retint les autres en otage.
+
+(2: Andrea Lomellini, qui étoit à la tête de la compagnie de la Maona,
+en 1404, se montra digne de ses prédécesseurs par le barbare traitement
+qu'il fit éprouver à Attale.
+
+(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler
+Giocante: ayant appelé les caporaux pour se liguer avec eux contre les
+seigneurs, il les fit arrêter pour profiter de la consternation répandue
+parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne à la tête d'une
+armée.
+
+(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques années après, proposa une pareille
+entrevue. Un nommé Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il
+n'a plus reparu.
+
+Gherardo, frère du seigneur de Piombino, séduisit nos insulaires par sa
+magnificence; mais, né dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les
+incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frère.
+
+GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes
+espérances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation
+qu'avoient inspirée ses forfaits; Giovan Paolo, mis à la tête des
+patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit échappé au
+massacre de Vico; encore teint du sang de ses pères, il présenta pendant
+seize ans un front redoutable. L'Offizio consterné, réduit aux seuls
+ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point
+d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il
+se trouva privé de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier
+en allant voir, à Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son
+compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier à Gênes; Fieschi, général
+des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa à Rinuccio une
+entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient été
+élevés ensemble à la cour de Milan. L'expérience avoit instruit
+Rinuccio; il refusa, craignant quelque piège. Alors Fieschi se présente
+seul à sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amitié. «Tu
+t'es défié de moi, lui dit-il; les années ont effacé cette étroite
+liaison qui confondit nos premières affections et nos jeunes âmes; mais,
+dans mon âme, les impressions se conservent. Nous étions alors à
+l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations
+nous traçoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous goûtions! nous
+sentions tous les délices d'une amitié réciproque.
+
+«--Fieschi, répondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront
+toujours chers à mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire;
+mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie
+infortunée, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant
+dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre âme noble est
+au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez passé votre vie
+dans les délices de Gênes, et moi, depuis le moment où je vous quittai,
+je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitiés,
+qui nécessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux
+doux épanchements. J'ai vu le fils trahir le père; j'ai vu
+l'hospitalité, la sainte suspension des traités ne servir qu'a cacher
+les trames les plus horribles; votre nation nous en a donné tant
+d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins
+de votre caractère que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous
+retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez
+sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armées, il a donc
+changé de système, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font
+qu'aigrir les âmes, et si elles préparent des triomphes, ils sont de
+courte durée.»
+
+Tels étoient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi étoit dans la
+fleur de l'âge, grand, beau; la sérénité, la douceur étoient peintes
+dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui
+captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de
+Rinuccio, qui se reprochoit de s'être laissé vaincre en générosité et
+d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec
+impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y étoit attendu, les
+ordres étoient donnés pour le recevoir... et pour l'arrêter. Conduit
+dans une obscure prison, de là dans le château d'Evisa, il y passa
+quelques semaines, et, après que son premier mouvement dut être calmé,
+Fieschi se présenta à lui. «Il ne tient qu'à vous, lui dit-il,
+d'améliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre
+fils vous vivrez dans les honneurs; vous goûterez les charmes de la paix
+et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio
+prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto;
+devenez son appui, livrez-lui vos châteaux et faites abandonner par vos
+partisans l'armée de Giovan Paolo.»
+
+Rinuccio étouffoit d'indignation, sa voix étoit éteinte; il ne répondit
+que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se
+découragea pas, il lui tint toute espèce de discours; il finit par
+s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obéir,
+qu'il n'étoit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... «Fieschi,
+dit Rinuccio, je suis près de ma mort; car je comprends bien que n'ayant
+pu me gagner, il faudra se défaire de moi; mais souviens-toi que je
+porte à l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et
+vengeront ma mémoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne
+sens pas combien cette idée est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps
+et heureux, ta mort sera lente; mais à ton convoi funèbre: «Joie à la
+société, s'écrieront les spectateurs, elle est délivrée d'un méchant
+homme!» Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas à mourir de faim
+et de misère.
+
+Peu de temps après, Giovan Paolo dut céder à Ambrogio Négri, et sa
+catastrophe mérita une statue à ce vainqueur génois.
+
+RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de
+Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus
+inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent
+battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments
+pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour
+paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de
+l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa
+mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il
+fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.
+
+OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et
+d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne
+servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo
+della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne
+brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé.
+L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue
+expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la
+justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de
+rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en
+prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de
+sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux
+de leur tranquillité.
+
+Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au
+lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de
+patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms
+chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation.
+En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la
+liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se
+trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses
+projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la
+servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli...
+Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne
+retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient
+l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils
+n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le
+flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro,
+Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour
+sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce
+de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils
+vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de
+lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire
+ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes
+Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence,
+les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia
+avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les
+Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule
+ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop
+tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires
+pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.
+
+SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit
+tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les
+Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit
+soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais,
+dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment,
+ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de
+peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et
+sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt
+une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent;
+le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les
+murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les
+rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi
+de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et
+ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses
+vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le
+traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses
+firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent
+renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner
+conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner
+avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui,
+voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier
+leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur
+indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance
+d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges
+à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit
+fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son
+libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine
+des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses
+promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont
+mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis
+aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne
+connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de
+la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey
+de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman,
+qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il
+devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout
+se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans
+nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet
+les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle
+cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour
+de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme
+le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme
+Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et
+quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire
+par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et
+de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en
+trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur
+gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses
+parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus
+exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux
+furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses
+l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance
+dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de
+son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils
+étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par
+un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment
+où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants.
+
+La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux
+Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de
+Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en
+présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses
+excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur
+a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans
+cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de
+Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un
+moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari,
+cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient
+de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la
+compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est
+l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de
+l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds:
+elle en est repoussée avec effroi.
+
+«_Madame_, lui dit avec dureté Sampiero, _entre le crime et l'opprobre,
+il n'est de milieu que lu mort._»
+
+L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs
+de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses
+enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour
+votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!»
+
+Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend
+par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux,
+il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste
+Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue
+de son mari, et lui dit avec courage: «_Sampiero, le jour où je m'unis à
+vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes
+années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves
+souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort
+pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante
+que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants
+auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe
+de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse,
+mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de
+mourir de votre main!_»
+
+La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller
+jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter
+trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina
+mourut.......
+
+Elle mourut par les mains de Sampiero.
+
+Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de
+Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée; il bat les
+ennemis à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille
+des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de
+Stéphano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres; il bat,
+à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit à la république.
+Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchoient au moment
+d'être libres, mais, par un lâche assassinat, Gênes se délivra de cet
+implacable ennemi.
+
+Dans la tombe d'Épaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes; dans
+celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses.
+Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se
+retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires
+le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvoit plus
+vivre libre.
+
+Les Génois ne trouvèrent plus de contradicteurs, leur politique leur
+réussit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso
+s'étoient ruinés, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mêmes,
+furent obligés de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la
+liberté... Les infortunés! ils reconnoissent pour maîtres les meurtriers
+de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnèrent les
+massacres à Montalto, à Calvi, à Spinola.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+
+
+Chronique Musicale
+
+THÉÂTRE-ITALIEN.
+
+Les chants ont cessé! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui
+perche à Paris six mois seulement, et, sitôt qu'avril parait, et que le
+soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani même a,
+cette année, devancé ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en
+avait donné l'exemple. Depuis trois semaines bientôt elle sème dans les
+champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, précieuse
+semence qui, jetée sur cette terre fertile, se convertit rapidement en
+guinées. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientôt la rejoindre et
+partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas:
+l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a
+déjà tressé les couronnes dont elle doit saluer son apparition.
+
+La saison qui vient de finir a été intéressante sous plus d'un rapport.
+Mario qui, dans l'opéra sérieux, n'avait abordé jusqu'ici que le genre
+larmoyant et le style peu varié des compositeurs de la moderne Italie, a
+fait récemment un coup de tête. Il a tenté une invasion dans l'empire
+rossinien, et, dès la première marche, en a attaqué une des plus fortes
+citadelles: le rôle terrible d'Otello. L'entreprise était hasardeuse; il
+y a couru quelques dangers, et peut-être reçu plus d'une blessure; mais
+enfin il est entré dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout
+ce qui sera nécessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conquête.
+
+Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne
+réputation. C'est beaucoup, assurément, et il leur serait difficile de
+l'accroître.
+
+Madame Viardot, rentrée au Théâtre-Italien après une absence de deux
+années, y a fait admirer aux connaisseurs, dans _Semiramide_, dans le
+_Cantatrici Villane_, dans _Tancredi_, dans la _Gazza ladra_, sa voix
+énergique et brillante, son exécution originale et hardie, son style
+savant et varié. Nous aurons lieu bientôt de nous occuper spécialement
+de cette cantatrice éminente, dans un prochain article consacré aux
+concerts du Conservatoire. Quels qu'aient été, en effet, ses succès
+dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins été le théâtre de ses
+plus beaux triomphes.
+
+[Illustration: (Madame Grisi.)]
+
+Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices:
+l'une,--mademoiselle Nissen,--très jeune encore, et sur l'avenir de
+laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes espérances;
+l'autre,--madame Brambilla,--inconnue à Paris avant le mois de novembre
+dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprécié le chant
+simple, large, habilement nuancé et profondément expressif. Madame
+Brambilla est élève de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel éloge
+en pourrions-nous faire qui valût celui-là!
+
+Deux opéras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de
+s'écouler, ont été ajoutés au riche répertoire du Théâtre-Italien. Tous
+deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de
+toutes les scènes italiennes de l'Europe. _Linda di Chamounix_ ayant été
+presque complètement éclipsée par son frère cadet. _Don Pasquale_, c'est
+de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous
+préférons nous occuper.
+
+[Illustration: (Lablache.)]
+
+_Don Pasquale_ a une perruque blonde, un habit marron à larges
+basques,--mode de 1842,--un pantalon à sous-pieds et des bottes vernies;
+mais, quoi qu'il fasse, et en dépit de sa moderne mascarade, ce n'est
+qu'un revenant qu'on a oublié d'enterrer, et qui, depuis un demi-siècle,
+erre comme une âme en peine sur tous les théâtres d'Italie. Il s'est
+longtemps appelé _ser Marc Antonio_, et a joui sous ce nom d'une grande
+célébrité. Faut-il vous raconter sa très lamentable histoire? Il est
+riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte,
+un neveu et un médecin. Son médecin se moque de lui, cela est de règle.
+Son neveu est amoureux, cela est de règle encore. Pourquoi est-on neveu,
+si ce n'est pour être amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire
+enrager son oncle, qui veut une nièce riche et laide? _Don Pasquale_ est
+comme tous les oncles, et, telle est sa colère quand son neveu lui a
+déclaré formellement sa résolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu
+rebelle et impertinent, de se marier, lui, _don Pasquale_, avec sa
+goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il
+tombe de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de neveu en médecin.
+
+«Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur.
+
+--Volontiers, dit le docteur.»
+
+Et il lui amène une femme en effet, une femme affublée d'un voile noir
+et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les
+ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-là. Son oeil est
+baissé, sa démarche guindée, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle
+a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel
+goutteux de soixante-dix ans résisterait à une amorce si habilement
+préparée?
+
+«Voilà bien à point mon affaire!» s'écrie-t-il avec enthousiasme.»
+
+Et il l'épouse. Mais, l'acte signé, Norina change aussitôt de manières
+et de ton et de langage. Sa taille se déploie, sa tête se redresse, son
+oeil lance des éclairs, sa parole devient brève et impérieuse; elle dit:
+_Je veux!_ et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de
+ce que veut son mari.
+
+Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des
+servantes. On vous a dit que _don Pasquale_ était riche, d'où vous devez
+conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de
+couturières; elle achète une voiture et des chevaux... Hélas! qu'est-ce
+que tout cela au prix de ce qu'il me reste à dire? Dès qu'une femme a
+pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne
+savez-vous pas jusqu'où elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop
+heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisième acte, que son
+mariage n'était qu'un mariage pour rire, une simple apparence de
+mariage, et qu'il peut se débarrasser immédiatement de son épousée du
+matin en la cédant à son neveu. Tout finit à la satisfaction générale,
+et Norina, au moment où le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du
+pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois:
+
+[Illustration: (Théâtre-Italien.--Une scène de _Don Pasquale_, deuxième
+acte.)]
+
+_La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux._
+
+Belle découverte, et à laquelle on était bien loin de s'attendre!
+
+La musique de M. Donizetti... Mais à quoi bon cette critique
+rétrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont
+cessé de résonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de côté
+pour six mois, s'il vous plaît, la musique italienne. Voici venir M.
+Balle et la musique anglaise. Déjà la partition est sur le pupitre, et
+M. Girard met de la colophane à son archet. Écoutons... Quoi! rien
+encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque
+autre. Et, en attendant, daignez permettre, ô lecteur, que nous vous
+invitions à un petit voyage _impromptu_. Il s'agit de passer la Seine,
+d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le théâtre pour la
+Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-être, mais vous n'y
+prendrez pas pour cela moins d'intérêt.
+
+
+L'ORPHÉON.
+
+C'est le nom qu'a donné Wilhem aux réunions générales des élèves des
+écoles de chant fondées et entretenues par la ville de Paris, dont il a
+organisé l'enseignement, et qu'il a dirigées jusqu'à sa mort.
+
+L'institution des classes gratuites de chant élémentaire remonte à
+l'année 1819. Ce fut M. le baron de Gérando qui, le premier, en eut
+l'idée. Il appartenait à cette association de citoyens éclairés, qui,
+sous la Restauration, s'étaient imposé la noble tâche de répandre les
+bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrières, de donner
+gratuitement la science aux hommes de bonne volonté qui en sentaient le
+besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but était
+surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut à
+M. de Gérando l'une des voies les plus directe; et les plus sûres pour y
+atteindre.
+
+«Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition à ses
+collègues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas
+chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs
+pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger
+leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaieté? Ils
+ne rêvent, pour cela, ni aux concerts, ni à l'Opéra; mais, au lieu de
+retours sombres et amers, peut-être, sur la dureté de leur condition,
+ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords
+sont comme une lueur jetée dans les sillons de la vie humaine. Ceux
+d'entre nous qui ont visité l'Allemagne, ont été surpris de voir toute
+la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux
+plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont
+observé combien son influence est salutaire sur les moeurs... La
+musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le délassement du
+riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse.
+Non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements;
+en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un
+grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin
+d'une grande régularité; dans tous les arts ils sont d'autant moins
+fatigants qu'ils sont mieux cadencés... «L'harmonie est une sorte de
+lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui
+enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité
+dans l'esprit, elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné:
+l'arrangement, la propreté, l'économie semblent, en quelque sorte,
+marcher à sa suite.
+
+«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de
+chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point
+sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos,
+remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs.
+Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins
+ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si,
+en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des
+hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des
+chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas
+propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?»
+
+La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour
+l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de
+l'enseignement gratuit qu'on organisait.
+
+Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale,
+n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents
+élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même
+exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient
+commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en
+est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour
+amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se
+forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais,
+dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et
+d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement
+mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon
+le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule
+leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était
+divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le
+même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre.
+
+La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il
+fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un
+jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la
+Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre
+affaire.» dit le chansonnier.
+
+[Illustration: (Grande Salle de la Sorbonne--Séance générale de
+l'Orphéon)]
+
+Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et
+l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux
+fonctions qu'on allait lui déférer.
+
+Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui
+offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses
+efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il
+serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés
+analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer
+tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève,
+pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à
+son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en
+quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la
+vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le
+_Manuel musical_ qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou
+artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous
+suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes
+les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires
+organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y
+verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le
+charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun
+desquels se livre, sous la direction de son _moniteur_, à des exercices
+musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres,
+que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand
+vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec
+surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans
+hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les
+clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront
+un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront
+représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons
+appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés.
+
+Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem
+est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix
+mille le nombre des élèves.
+
+De temps en temps, les _moniteurs_ de ces écoles se réunissent pour
+exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés
+expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant,
+ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme _orphéon_ dans le
+langage universitaire.
+
+Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la
+direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance
+solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants
+peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un
+choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de
+Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux
+écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une
+précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en
+vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le
+gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à
+l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre
+qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie
+aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de
+départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui
+lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son
+harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail
+instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle
+remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel
+bien elle fait à l'âme!
+
+Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que
+nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y
+être admis.
+
+
+
+
+La Vengeance des Trépassés
+
+NOUVELLE
+
+§ Ier.--Le Couvent.
+
+«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère
+enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et
+venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux
+exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a
+disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse
+naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre
+sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence
+sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa
+fille; n'est-ce pas, Léonor?--Il est vrai, madame.»
+
+Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la
+novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta
+sous la fenêtre:
+
+ Marinero del onda,
+ Ayolé!
+ En un arrojo
+ Hecha te al golfo...
+ Que tu dicha consiste
+ En un arrojo.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.
+
+--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade,
+c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant
+par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.
+
+--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de
+faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.
+
+--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je
+l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il
+est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la
+règle.
+
+--Dites-lui de se taire.»
+
+La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria:
+«Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.
+
+«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance
+inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui
+porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas
+la fièvre?
+
+--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce
+n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait,
+vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de
+cette potion calmante qui est sur la table.
+
+--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il
+sera renvoyé.»
+
+L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne
+nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre
+qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à
+voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans
+huit jours?
+
+--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que
+sa santé.
+
+--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère
+n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine;
+mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui
+d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement
+l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la
+protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un
+chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.
+
+--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.
+
+--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de
+contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une
+nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici
+d'une crise physique.
+
+--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me
+parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.
+
+--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires
+s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.
+
+--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.
+
+--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla,
+voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être
+fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je
+veux que vous vous reposiez.
+
+--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.
+
+--Pourquoi?
+
+--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?
+
+--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite
+table, contre mon lit.
+
+--Et si vous vous endormez?
+
+--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez
+pas pour m'en faire prendre.
+
+--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?
+
+--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je
+dirais que je l'ai exigé.
+
+--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la
+nuit, toute seule?
+
+--Peur! de quoi?
+
+--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce
+matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à
+vingt ans! quel dommage!
+
+--Quelle était donc sa maladie, Périlla?
+
+--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée.
+Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!
+
+--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.
+
+--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses
+secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»
+
+Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point
+apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et
+apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos
+petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous
+aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se
+touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez
+besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit,
+chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en
+baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous
+laissez pas mourir!
+
+--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?
+
+--Sans doute.
+
+--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?
+
+--Ah! oui; je n'y songeais pas.
+
+--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir
+peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.
+
+--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas,
+cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste.
+Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.
+
+--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en
+avez pas besoin pour vous mettre au lit.»
+
+Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes
+prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart
+d'heure je viendrai la prendre.
+
+--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la
+pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât
+éclairée la nuit, voilà tout.
+
+--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?
+
+--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de
+l'insomnie, lire dans _la Vie des Saints_ que vous m'avez prêtée.
+Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!
+
+--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non,
+tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous
+donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des
+histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.
+
+--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant:
+je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le
+veux!
+
+--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable,
+savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de
+soeur Saint-Ange!
+
+--Eh bien, allez me le chercher.
+
+--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est
+encore sur ses oeufs.
+
+--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite,
+si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte
+de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.
+
+--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de
+vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant
+votre convalescence.
+
+--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et
+que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.
+
+--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses,
+et qui auront coûté si cher!»
+
+Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:
+
+ Marinero del onda,
+ Ayolé!
+
+Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne
+voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la
+fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique!
+Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous
+laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous
+n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de _la Vie des Saints,_ ne
+lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos
+oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne
+manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose.
+Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.
+
+--Et la boîte, que vous oubliez.
+
+--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la
+porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.
+
+Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé
+dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle
+revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son
+entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table
+et se mit à tourner les feuillets de _la Vie des Saints_ avec
+distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre
+soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et,
+n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une
+cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit
+de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui
+descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle
+distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui
+paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était
+nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau
+considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules,
+traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son
+fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses
+paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi,
+s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»
+
+Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La
+religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit
+de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José;
+elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez,
+mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son
+chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette
+sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet,
+dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans
+les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras
+qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison.
+Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor?
+avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse
+et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais
+c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je
+suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»
+
+La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus
+nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord
+de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier
+avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous
+implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son
+coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la
+trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le
+dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et
+cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses
+paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la
+considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits
+de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse
+sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de
+ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches
+et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter
+jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat
+renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il
+en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église;
+pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon
+exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que,
+succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et
+ton âme dans l'autre.
+
+Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à
+l'imagination de Léonor.
+
+Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour
+réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton
+honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux,
+qu'importe le reste de l'univers?
+
+Et l'on chanta dans le jardin:
+
+ Marinero del onda,
+
+A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et
+mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la
+flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une
+sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer
+éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée
+d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en
+courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait,
+et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les
+bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur
+la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils
+trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José
+plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils
+avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.
+
+José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.
+
+
+§ II.-La maison isolée.
+
+Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval,
+habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la
+Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à
+Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le
+courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce.
+Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs:
+maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en
+vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle
+de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que
+quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.
+
+La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et
+orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans
+un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son
+erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier.
+Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de
+chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées
+par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant
+informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui
+répondit que c'était la colonie de _Carlota_, éloignée seulement de
+quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se
+décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes
+dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils
+aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa
+agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les
+voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles
+que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de
+quitter sitôt leurs nouveaux amis.
+
+Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un
+sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe
+et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes
+et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se
+rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient
+du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé
+d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts
+éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues
+tiges d'émeraude.
+
+Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque
+et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir
+demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se
+réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait
+complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse
+commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite
+Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient
+résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait
+bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait
+dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été
+quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans
+valeur.
+
+Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie,
+mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet.
+Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à
+scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force
+de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner
+plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se
+lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de
+loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui,
+pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit,
+supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des
+autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.
+
+Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de
+_Carlota_. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son
+cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle
+soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne
+trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine.
+C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez
+élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une
+forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des
+rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne
+qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et
+bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui
+êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement
+brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons
+l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous
+serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.
+
+Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre
+cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les
+main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec
+Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque
+côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher
+des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du
+mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que,
+incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement
+une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les
+sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une
+voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût
+exquis:
+
+ Marinero del onda,
+ Ayolé!
+ En un arrojo
+ Hecha te al golfo,
+ Que tu dicha consiste
+ En un arrojo.
+ F. G.
+
+_(La suite à une prochaine livraison.)_
+
+
+
+Revue d'Horticulture.
+
+Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel:
+le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le
+roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de
+notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants
+de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de
+promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres
+praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne,
+forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces
+trois millions le plus judicieusement possible.
+
+En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la
+floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme
+l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en
+jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été
+convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu
+Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux
+dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus
+qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à
+quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété,
+l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera
+toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son
+accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.
+
+Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus
+complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; une
+_jardinière_ élégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie
+obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les
+sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes
+s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg,
+Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres
+réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont
+celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au
+talent des horticulteurs français.
+
+Le goût pour les _plantes de collection_, qui parfois devient une
+passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en
+Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont
+celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent
+naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des
+autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les
+jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines
+tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias;
+parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les
+mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les
+azalées, les rhododendrums.
+
+Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs
+opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture,
+explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des
+forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues,
+pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines
+que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de
+précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention
+particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous
+deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde
+horticole; l'un se nomme _Paulownia imperialis_, l'autre
+_Daubentonia-Tripetiana_; ils semblent destinés l'un et l'autre à
+devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les
+plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le
+climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.
+
+Le _Paulownia imperialis_, nommé _kiri_ dans la langue du Japon, son
+pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de
+réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la
+fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que
+nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le
+Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles
+même du _Biguonia catalpa_, celui de tous les arbres antérieurement
+connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les
+arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement
+longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point
+habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans
+importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par
+conséquent de son ombrage.
+
+[Illustration: (Paulownia imperialis)]
+
+La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier
+d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup
+à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se
+rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte
+pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de
+fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux
+que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place
+très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le
+fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.
+
+En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la
+propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère,
+et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne
+une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un
+arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige.
+L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous
+le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze
+mètres d'élévation.
+
+Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de
+l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos
+bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la
+vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre
+magnifique.
+
+Le _Daubentonia-Tripetiana_, obtenu de graine, pour la première fois en
+Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays
+natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne
+pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un
+beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier
+ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du
+Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la
+place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait
+aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a
+voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé
+même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus
+brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore
+inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.
+
+Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner
+seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de
+couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un
+fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en
+horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur
+des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight,
+l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande
+Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie
+végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales,
+particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux
+sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.
+
+Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce
+principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de
+tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque
+jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les _Dahlias à fleurs
+parfaites_, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque
+rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; les
+_Pélargoniums_ aux mille broderies éclatantes; les _calcéolaires,_ dont
+les corolles semblent nuancées au pinceau; les _Camélias_ si supérieurs
+de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et
+des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement
+des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être
+apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible
+de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs
+fleurs de collection, pour les _Dahlias_, par exemple, les variétés
+récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que
+celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les
+collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils
+devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il
+faudrait les compter par milliers.
+
+Il nous reste à parler des _Orchidées_, qui tiennent en ce moment le
+premier rang parmi les plantes de collection.
+
+Pour forcer les _Orchidées_ à vivre et à fleurir dans la serre, il faut
+leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce
+n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'_Orchidées_ en bon
+état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a
+le droit d'être le plus fier.
+
+On renonce généralement aujourd'hui à cultiver les _Orchidées_ dans la
+terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement
+sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de
+nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples,
+les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est
+par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air
+excessivement chaud et humide.
+
+[Illustration: (Uncidium papilio.)]
+
+Les _Dendrobiums_ les _Uncidiums_ et les _Stanhopeas_, sont les plus en
+faveur des _Orchidées_ au moment où nous écrivons; nous avons figuré la
+fleur remarquable d'un des plus beaux _Uncidiums_ connus, l'_Uncidium
+Papilio_; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille,
+vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.
+
+
+
+
+Miscellanées
+
+L'HABIT ET LE MOINE.
+
+Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate
+merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes
+artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air
+vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos
+boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger
+de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit
+partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son
+nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un
+secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié
+d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient
+habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un
+profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude
+parisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur
+lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder:
+mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne
+semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces
+demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque
+douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa
+mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et
+par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est
+qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa
+fastueuse existence.
+
+L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne
+s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le
+vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en
+Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de
+la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands
+dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans
+ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne
+serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois
+seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette
+dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train
+qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau,
+noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa
+personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des
+Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au
+courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une
+longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la
+mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la
+coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique
+existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte! _O ter quarerque
+beatus!..._
+
+Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants
+qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer
+et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.
+
+Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que
+vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son
+cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; son _de_ même est de pur
+agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui
+du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir
+faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de
+marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes
+verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des
+gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler
+vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il
+s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de
+naissance, tout au moins par droit de conquête.
+
+Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne,
+aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui
+consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et
+représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui
+sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.
+
+Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de
+briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence
+nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards
+de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et
+âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et
+s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.»
+Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but:
+_Paraître._
+
+Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu
+moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim?
+Notre vicomte va vous l'apprendre.
+
+Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un
+aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes
+maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans
+l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares
+exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas
+tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés
+dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis
+auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui
+existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition
+sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer
+pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de
+l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il
+achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être
+considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence,
+une façon d'_homme de compagnie_. Être n'est rien, paraître est tout: il
+est fidèle à sa devise.
+
+D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un
+revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont
+l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de
+temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou
+deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un
+cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe
+et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble
+dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale,
+l'homme le plus brillant de Paris!»
+
+Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit
+également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à
+dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans
+toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son
+feuillage verdoyant.
+
+Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa
+peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du
+Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une
+guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois
+plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après
+avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand,
+s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris,
+qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un
+homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant
+les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante:
+«Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie
+dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur dîner la substance de
+vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on
+nourrirait!»
+
+Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à
+l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages
+qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand
+fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi
+nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et
+retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches
+qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce
+inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures
+privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son
+épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.
+
+Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se
+poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient
+d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme
+qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule
+représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs.
+Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications.
+Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse
+réunion.
+
+--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.
+
+--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce
+nonchalante.
+
+--La Grisi a-t-elle été belle?
+
+--Adorable!
+
+--Et Lablache?
+
+--Admirable!
+
+--Et Mario?
+
+--Délectable!
+
+--Je crois que vous avez été content?
+
+--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!
+
+Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien,
+qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause
+d'indisposition.
+
+Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de
+chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes
+en matière de _turf_ et de _sport_. Il se faufile parmi les membres du
+jockey-club et parie six cents louis sur la tête de _Tandem_ contre
+_Arabella_ ou _Farguhar_. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de
+bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain
+ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit
+et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est
+besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte
+joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue,
+de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.
+
+Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie
+comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas
+réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui
+touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un
+portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des
+pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de
+Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et
+ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste
+dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera
+des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour
+cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun
+de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que
+lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter
+les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance.
+C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de
+toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam.
+De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une
+mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre
+anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre
+accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants
+et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un
+frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer
+donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à
+longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant
+une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même
+ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le
+premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois
+sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche
+pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de _ses gens_, en annonçant
+qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la
+porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la
+belle étoile.
+
+Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son
+propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par
+le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-_Street_,
+comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un
+léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet
+imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera
+certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide
+et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne
+peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou
+_tabatière_ où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles
+délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout
+ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et
+d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de
+cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table
+boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit,
+table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la
+cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur
+objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de
+quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu
+d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute
+panoplie, deux pipes de terre en sautoir.
+
+C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se
+reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion,
+bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière,
+il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille
+souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en
+bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect
+misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le
+triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a
+faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa
+dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il
+prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les
+fumées de l'âcre _caporal_, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il
+appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération
+terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se
+répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien,
+paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.
+
+Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot
+de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que
+pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses
+supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de
+servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la
+peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons,
+d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.
+
+
+
+
+OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.
+
+[Illustration: (Entrée extérieure du tunnel.)]
+
+Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au
+public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de
+l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin
+sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois
+heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation
+pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à
+Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le
+lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert
+Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard
+Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever
+cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages,
+chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de
+l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les
+fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de
+spectateurs.
+
+A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège
+se mit en marche dans l'ordre suivant:
+
+Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le
+solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur
+des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward
+Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le
+lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart;--les
+directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les
+invités.
+
+[Illustration: (Grand escalier descendant au tunnel.)]
+
+[Illustration: (Extrémité inférieure de l'escalier.)]
+
+Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange
+spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le
+vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence
+qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte
+occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la
+rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à
+Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à
+Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était
+livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.
+
+Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du
+samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les
+employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour
+repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le
+tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait,
+dit-on, à 50,000.
+
+Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On
+porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à
+la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au
+président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit
+non pas par des chansons, mais par des _speeches_ (discours) et par des
+toasts.
+
+On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un
+pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous
+du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet
+qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se
+forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux
+commencèrent.
+
+Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations
+forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828,
+le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les
+reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se
+décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière
+inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture
+du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.
+
+Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15
+millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000
+liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que
+devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel.
+Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter
+de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la
+Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.
+
+Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'_Illustration_ que M.
+BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?
+
+
+
+[Illustration: (Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau!
+En force, Observatoire...)]
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Transeundo_, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18
+de 250 pages Ledoyen.
+
+C'est en passant (_transeundo_), c'est à de longs intervalles, dans son
+adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a
+composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des
+impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route,
+s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier
+d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait
+éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il
+pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au
+murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre
+ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses
+espérances.
+
+M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du
+public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas
+seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès
+d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères
+et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont
+douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les
+connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare
+aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains
+maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui
+appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se
+plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la
+nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du
+jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc.
+Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà
+avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son
+style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place
+distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.
+
+_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8.
+Paris, 1843. _Baudry_. 5 fr. (Non traduit.)
+
+Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une
+certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en
+Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre
+nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui
+consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient
+imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la _Prairie_
+et du _Corsaire Rouge_ devint, sinon aussi estimé, du moins presque
+aussi célèbre que l'illustre auteur de _Waverly_.
+
+Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne
+popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt
+même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction.
+Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait
+autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même
+histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se
+passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan;
+que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe
+toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une
+surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien
+précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps
+l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans
+la vallée de _Wish-ton Wish_, le lecteur n'ignore pas que les Indiens
+entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses
+habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il
+arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.
+
+_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de
+M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la
+Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard.
+Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à
+Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, _le
+Feu-Follet_, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il
+Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas
+résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate
+anglaise, _la Proserpine_. Dès lors le roman ne se compose plus que du
+_duel_ de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les
+incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre
+s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se
+surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la
+France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond:
+Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa
+maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans
+un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en
+faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement,
+que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation
+aussi ennuyeuse qu'inutile.
+
+_Histoire de France;_ par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (_Furne_,
+libraire-éditeur.)
+
+M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important
+travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en
+doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de
+son _Histoire de France_ s'étendaient depuis les origines de la Gaule
+primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin
+avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la
+Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation
+française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV
+renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de
+Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante
+étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au
+récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la
+publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus
+flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés
+à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa
+hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple,
+le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que
+remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M.
+Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le
+vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit
+montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le
+tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils,
+les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de
+l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la
+Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire
+et artistique qu'on appelle la _Renaissance_, tels étaient les nombreux
+sujets dont traitait le tome IX.
+
+Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M.
+Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la
+conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel
+Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà
+caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le
+tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par
+les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et
+italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères
+à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec
+l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis
+s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte
+d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez
+Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette
+reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les
+huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial.
+Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la
+Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y
+jouèrent Catherine et Charles IX.
+
+Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la
+monarchie des Bourbons.
+
+_La Science de la Vie_, ou Principes de conduite religieuse, morale et
+politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1
+vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (_Amyot_,
+éd.) 5 fr.
+
+Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M.
+Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui
+s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les
+attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un
+prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables,
+sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie,
+sans couleur et sans vérité.
+
+Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur des _Voyages
+artistiques et littéraires en Italie_ a le grand tort d'être trop
+ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend
+pas ce qu'est réellement la _Science de la vie_. Au lieu d'exprimer une
+opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou
+de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1° _le Miroir de
+la vraie Pénitence_ (Specchio della vera Penitenza), de JACQUES
+PASSAVANTI:--2º _la Vie sobre_ (la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3°
+_la Vie civile_ (la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4º _le
+Gouvernement de la Famille_ (il Governo della Famiglia) de
+PANDOLFINI.--5º _le Courtisan_ (il Cortegiano) du comte BALTHAZAR
+CASTIGLIONE;--6° _les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della
+Casa_;--7° _le Dialogue du Père de Famille_, du TASSE. Ces sept Traités
+réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie,
+car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps
+et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État,
+la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et
+l'usage.
+
+_Îles Marquises_ ou _Nouka-Riva_, histoire, géographie, moeurs et
+considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les
+documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et
+DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843,
+Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.
+
+Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre
+possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz
+s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis
+jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les
+nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et
+avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs
+racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par
+l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au
+nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin
+1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie
+de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des
+coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée:
+_Considérations générales_, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent
+l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon
+eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie
+agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles
+de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme
+station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM.
+Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition de
+_l'Astrolabe_ et de la _Zélée_, et si, pour asseoir leur opinion, ils
+ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs
+prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres
+sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs
+notes particulières et de leurs souvenirs.
+
+_A Memoir of Ireland, native and Saxon_, by O'CONNELL. Vol. 1.
+1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par
+O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).
+
+M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage:
+
+«J'ai longtemps senti les inconvénients qui résultaient de l'ignorance
+de la nation anglaise sur tout ce qui touche à l'histoire de l'Irlande.
+Nous sommes arrivés à une époque où il importe de plus en plus que ces
+matières soient examinées et comprises. Pour prouver qu'une pareille,
+étude était nécessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai écrit le
+mémoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de
+manière, toutefois, à présenter en masse les iniquités commises à
+l'égard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec
+l'approbation entière, ou au moins avec l'assentiment de la nation
+anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que
+la nation anglaise a toujours été la complice des crimes de son
+gouvernement.»
+
+M. O'Connell a divisé l'histoire d'Irlande en plusieurs époques: la
+première s'étend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'à
+l'année 1612, c'est-à-dire jusqu'à la soumission complète de l'Île. La
+dernière doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de
+l'acte de l'émancipation catholique (1829) et la quatrième année du
+règne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'écrire sur
+chacune de ces époques un mémoire, corroboré et appuyé par un certain
+nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et
+illustrations contenues dans le volume qui vient de paraître se
+composent d'extraits empruntés à divers auteurs et de documents
+contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement
+en commentaires déclamatoires.
+
+Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait
+remarquer par les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses discours.
+Il est tour à tour diffus et Concis, lourd et vif, éloquent et trivial,
+grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le défenseur le
+plus intrépide des droits et des intérêts de ses concitoyens,
+l'adversaire le plus passionné, le plus invincible de l'Union.
+
+_Des éléments de l'État_, ou cinq questions concernant la religion, la
+philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2
+vol. in-18. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin.
+7 fr. les deux vol.
+
+«La constitution de l'État, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de
+nos jours, voilà le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant
+son introduction. L'analyse des _Éléments de l'État_, religion,
+philosophie, morale, art et politique, voilà les moyens et le plan; en
+même temps on poursuit, par la réalisation de ce but et de ces plans,
+une solution de l'éternel problème soumis à la pensée humaine,
+c'est-à-dire la conciliation de l'unité et de la multiplicité.»
+
+Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite
+de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unité
+et de la multiplicité s'établissent principalement entre Dieu, suprême
+représentant de l'unité, et la liberté humaine, principal agent de la
+multiplicité dans les êtres raisonnables. C'est sous ce point de vue que
+M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manière le
+catholicisme a institué les relations du libre arbitre et du Créateur.
+
+Cet important problème des rapports de la liberté humaine et de Dieu, M.
+Segretain continue à l'étudier dans le livre second, consacré à la
+question philosophique. Il essaie de le résoudre par la critique et par
+la théorie, par l'examen des trois siècles, qui précèdent le nôtre et
+par un essai de métaphysique.
+
+Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1° la morale
+publique, c'est-à-dire les principes généraux qui règlent la vie d'une
+société: 2° la morale personnelle, celle qui regarde plus spécialement
+le caractère des hommes, l'étude de leur coeur, de leurs vices, de leurs
+vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unité et de la
+multiplicité se débat en morale, ainsi que dans la religion, entre la
+justice, face principale de l'unité divine, et la volonté, agent humain
+de la multiplicité.
+
+Dans la question esthétique (livre 4), l'idéal est l'unité, et
+l'imagination l'agent de la multiplicité. Les oeuvres d'art ne font en
+effet que développer, suivant un mode indéfini, l'éternel modèle de
+beauté que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet
+au point de vue général de son ouvrage, l'auteur des _Éléments de
+l'État_ a étudié nécessairement les rapports de l'idéal et de
+l'imagination, et la manière dont celle-ci doit les développer. Dans ses
+réflexions sur la science esthétique, et dans l'aperçu historique qui le
+suit, M. Segretain tâche «de démêler, dans le tissu des faits, le jeu de
+l'imagination développant le» formes changeantes de l'immuable idéal.»
+
+Vient enfin la question publique: en politique, l'unité est représentée
+par l'autorité, la multiplicité par la liberté. Comment conclure entre
+ces deux adversaires un traité de paix solide et durable? Tel est le
+sujet du cinquième livre des _Éléments de l'État_. Sans négliger la
+question de la liberté, M. A. Segretain a surtout discuté les moyens de
+ramener dans la politique du dix-neuvième siècle, en France,
+l'indispensable principe de l'autorité: car ce n'est point avec la
+liberté seule que la société se constitue, tandis que l'autorité seule
+suffit pour l'établir.
+
+_Contes fantastiques d'Hoffmann_, traduction nouvelle par M. X. MARMIER,
+précédés d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843,
+Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c.
+
+Il y a dix ans environ, un critique en vogue à cette époque, M.
+Loeve-Weimar, traduisit pour la première fois en français les _Contes
+fantastiques_ d'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop légère
+et trop facile,--obtint un tel succès, qu'elle a eu depuis les honneurs
+de plusieurs réimpressions. La charmante bibliothèque de M. Charpentier
+devait tôt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du célèbre conteur
+allemand; aussi cet habile éditeur a-t-il eu l'heureuse idée d'en faire
+faire à M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus châtiée et plus
+exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, écrite par
+le traducteur, a été en outre placée en tête de ce joli volume, qui
+contient: _le Violon de Crémone, les Maîtres Chanteurs, Mademoiselle de
+Scudéri, le Majorat, Maître Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu,
+le Choix d'une Fiancée, Marino Falieri, Don Juan_ et _le Voeu_,
+c'est-à-dire dix des productions les plus caractéristiques d'Hoffmann.
+
+_Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de
+la République et de l'Empire_. Cinquante planches coloriées, comprenant
+les portraits de Napoléon, premier consul; de Napoléon, empereur; du
+prince Eugène, de Murât et de Poniatowski, d'après les dessins de M.
+HIPPOLYTE BELLANGÉ. Trente livraisons composées chacune d'une ou de deux
+planches coloriées et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843.
+(Dubochet.) 50 c. la livraison.
+
+Cette curieuse collection est destinée à prendre place, dans toutes les
+bibliothèques, à côté des histoires de la Révolution française, de
+l'Empire ou de Napoléon, dont elle forme pour ainsi dire le complément
+indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessinées par M. H.
+Bellangé, et coloriées à l'aquarelle. Une notice explicative, dont la
+rédaction a été confiée à un homme spécial, fait connaître l'histoire
+des transformations successives de l'uniforme dans les différents corps
+de l'armée française, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux
+élèves de l'École Polytechnique, en 1815; depuis le général de brigade,
+jusqu'au timbalier et au tambour de la garde.
+
+_Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre
+français au XVIe siècle_, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843.
+(_Charpentier_, libraire-éditeur.) 1 vol. in-18.
+
+Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publié par l'auteur
+en 1828, sur la poésie française et le théâtre français, huit portraits
+littéraires, qui ont paru depuis dans la _Revue de Paris_ et dans la
+_Revue des Deux-Mondes_.
+
+
+
+
+Modes.
+
+ORFÈVRERIE,
+
+Nous ne savons trop pourquoi le caprice est toujours plus disposé à
+accueillir les modes étrangères que les modes françaises. Il semble
+qu'un mérite, aux yeux de l'élégance parisienne, soit d'arriver
+d'outre-mer. L'orfèvrerie, par exemple, dont nous nous occupons
+aujourd'hui, justifie tout à fait cette observation.
+
+Cependant, l'orfèvrerie anglaise, dont la mode a rapproché toutes ses
+créations, est traitée comme dessins et comme travail avec une grande
+négligence, et peu de goût. En général, les formes sont lourdes et ne
+reproduisent guère que la ressemblance dénaturée des formes françaises,
+que Thomas Germain, Claude Balin, Marteau et Debèche ciselaient et
+rétreignaient au dix-huitième siècle avec une grande perfection. Les
+Anglais ont compris assez mal ce genre d'une richesse artistique; chez
+eux, presque toujours, la richesse est lourde et massive; le caprice
+n'est pas motivé, et les ornements manquent de goût.
+
+En France, nous avons pour modèles les maîtres du dix-huitième siècle,
+et pour artistes des dessinateurs et des sculpteurs qui, s'ils
+s'éloignent des précédents, ne peuvent que perfectionner en faisant de
+l'innovation.
+
+Pourquoi donc, lorsque nous avons les éléments d'une supériorité
+certaine, les artistes français acceptent-ils une rivalité qui devrait
+les blesser?
+
+Il y a peut-être un point fondamental, étranger à l'orfèvrerie
+elle-même: c'est une question de luxe. Les grandes fortunes manquent en
+France, et celles qui restent font peu de dépenses. Un bel ouvrage ne
+serait pas acheté; on ne cite guère que les tables royales pour
+lesquelles, depuis longues années, nos grands orfèvres aient fait de
+beaux ouvrages. Aussi le bronze étant bien plus à la portée des fortunes
+moyennes, ou des idées reçues, a-t-il fait de grands progrès depuis
+plusieurs années. L'habileté d'une maison intelligente a, pour ainsi
+dire, opéré une révolution, en travaillant le bronze avec une finesse
+merveilleuse, sans augmenter les prix accepté pour les ouvrages d'une
+exécution relâchée, qui laissent beaucoup à désirer.
+
+[Illustration:]
+
+La ciselure était portée, au seizième siècle, à sa plus grande
+perfection, et l'exécution des figures ronde-bosse, par le repoussé,
+était regardée comme une des grandes difficultés de l'art. Ce genre de
+travail, presque négligé de nos jours, vient de nous être rendu par M.
+Morel, dont les ouvrages peuvent rivaliser avec les ouvrages anciens.
+
+M. Morel, par un procédé fort simple, pour lequel il a obtenu un brevet
+d'invention, est parvenu à incruster un métal dans un autre métal avec
+toute la perfection des plus belles incrustations du seizième siècle,
+même dans les détails les plus fins. Les modèles que nous avons sous les
+yeux nous semblent des chefs-d'oeuvre de justesse et de dessin. L'artiste
+a appelé à son aide tout ce qui pouvait contribuer à la magnificence et
+à l'élégance de son oeuvre--des formes pittoresques, des ligures
+habilement groupées, des massifs de fleurs disposées en guirlandes
+gracieuses; le détail est en même temps artistique et coquet. C'est une
+richesse pompeuse qui donne l'idée d'une conception large. L'or et
+l'argent heureusement alliés impriment à l'ensemble une physionomie
+toute particulière, et ce procédé nous parait destiné à un grand succès.
+
+Ce système, appliqué à l'orfèvrerie en général, sera d'un effet
+magnifique en services complets. Nous nous proposons de suivre avec
+attention les progrès de cette industrie savante; nous signalerons les
+premiers ouvrages importants que nous donnera l'industrie parisienne.
+L'innovation a cela de bon, qu'elle fait naître des innovateurs.
+L'invention est mère de l'invention.
+
+
+
+RÉBUS.
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
+
+Requiescant in pace.
+
+
+
+RÉBUS D'UN AVARE.
+
+[Illustration:]
+
+_L'explication à la prochaine livraison._
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0005, 1er Avril
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+DAMAGE.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843
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+Release Date: November 5, 2010 [EBook #34212]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+ <td style="vertical-align: top; width: 49%;">
+<span class="sml">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.<br>
+Prix de chaque N° 75 c.--La collection mens. br., 2 fr 75.</span>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 2%;">
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 49%;">
+<span class="sml">Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.<br>
+pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.</span>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p class="mid"><b>N° 5 Vol. I.--SAMEDI 1 avril 1843.</b><br>
+Bureaux, rue de Seine, 33.</p>
+<hr class="full">
+
+<div class="somm">
+
+<h4>SOMMAIRE.</h4>
+
+<p><b>1er Avril.--M. de Lamartine</b>, poète orateur. <i>Portrait.</i>--Courrier de
+Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et
+Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de
+Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique. --Vente de la Galerie
+Aguado. <i>Gravure.</i>--<b>Beaux-Arts:</b> Salon de 1843. <i>Salle des
+Sculptures.</i>--<b>Manuscrits de Napoléon:</b> Deuxième lettre sur l'Histoire de
+la Corse.--<b>Chronique musicale:</b> Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la
+Sorbonne. <i>Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de
+l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien.</i>--<b>La Vengeance
+des Trépassés</b>, nouvelle, par F. G., première partie, avec une <i>Gravure.
+</i>
+--Revue d'Horticulture. <i>Deux Gravures</i>. <b>Miscellanées:</b> L'Habit et le
+Moine.--<i>Deux gravures</i> Ouverture du Tunnel de la Tamise. <i>Quatre
+Gravures. Caricature.</i>--<b>Bulletin bibliographique.
+--Annonces.--Observations météorologiques.--Modes:</b> Orfèvrerie.
+<i>Gravure.</i>--<b>Problème d'échecs.--Rébus.</b></p>
+</div>
+
+<h3>Premier Avril.</h3>
+
+<p>Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il
+verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans
+les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des
+plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois
+d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette
+fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter:</p>
+
+
+<p class="mid">Arrive donc, implacable comète;<br>
+Finissons-en: le monde est assez vieux.</p>
+
+
+<p>C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô
+lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé,
+qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la
+terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de
+fournir encore une longue carrière.»</p>
+
+<p>Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on
+entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes
+et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment
+de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne
+serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici,
+petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons,
+Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères.
+Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta
+bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels,
+les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les
+pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il
+ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!»</p>
+
+<p>A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par
+exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir
+à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les
+arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine,
+désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin,
+amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année?
+Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la
+bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi,
+d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner;
+non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château
+héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les
+nerfs! --Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux
+eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus
+florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore,
+mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins,
+partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme
+toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine
+entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une
+monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours
+d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma
+coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes
+robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un
+châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne
+va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève...
+j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire;
+je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon
+du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers
+concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.»</p>
+
+<p>Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine
+ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour,
+vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu,
+Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf!
+Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il? --Ce
+qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui
+aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon
+ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu
+as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon
+ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en
+beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin
+seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va,
+cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.»</p>
+
+<p>Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à
+l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop
+regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait
+sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un
+regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les
+Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et
+le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses
+pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de
+l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes
+les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque
+chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes,
+étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se
+moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au
+nez. --«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la
+Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de
+juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne
+Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au
+Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier,
+commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop
+tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de
+rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un
+bon poisson d'avril.»</p>
+
+<p>Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul
+et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être
+l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on
+poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet?</p>
+
+<p>On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins
+raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas
+plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent
+menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de
+cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler
+alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits
+meurent à <i>la lune rousse!</i> Que de fleurs s'y laissent prendre, et que
+de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:</p>
+
+<p class="mid">
+ Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!
+</p>
+
+<p>Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul,
+et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier,
+Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville,
+madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc.
+Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de
+tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque.</p>
+
+<p>Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces
+souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura
+parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous
+sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement.
+Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans
+se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait
+pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre.
+Attendons.</p>
+<br>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"></p>
+
+<h4>M. de Lamartine.</h4>
+
+<h4>POÈTE ET ORATEUR.</h4>
+
+<p>Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans
+sa cinquante-troisième année, et le chantre des <i>Méditations</i>, qui, aux
+applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un
+génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus
+brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en
+quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans
+lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu
+près une égale renommée.</p>
+
+<p>Les <i>Méditations</i> et les <i>Harmonies</i>, que le poète publia de 1820 à
+1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être
+celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les
+contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal
+sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs
+causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une
+nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré
+tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après,
+auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne
+parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe
+éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes
+et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer
+elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple
+rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de
+Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous
+imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire,
+et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En
+outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit
+de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter
+aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la
+perfection de la forme. Dans les <i>Méditations</i>, surtout dans les
+secondes de 1823, et dans les <i>Harmonies</i>, si la phrase n'atteint pas
+complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette
+splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français,
+poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils
+traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète
+lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait
+de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à
+envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un
+corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne
+l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications
+postérieures de M. de Lamartine, dans <i>Joceleyn</i>, qui parut, comme on
+sait, en 1835, et surtout dans <i>la Chute d'un Ange</i>, publiée trois ans
+après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être
+même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche,
+s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adopté <i>la Chute d'un
+Ange</i>, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté
+spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit
+aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps
+anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais
+précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut
+s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si
+antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler
+notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces
+sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures
+ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la
+langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec
+bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on
+tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de
+lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille
+naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le
+plus souvent oubliée dans la <i>Chute d'un Ange</i>. Tout y flotte, aucun
+contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme,
+et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus
+grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.</p>
+
+<p>M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à
+1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire
+d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec
+le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet
+s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre
+plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa
+de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas
+cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer
+inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges
+électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature
+échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus
+cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille
+unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia son
+<i>Voyage en Orient</i>, curieux et poétique agenda, où il avait consigné
+jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues
+politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il
+entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du
+Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et
+il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu
+sous le nom de <i>parti social</i>, qui, par quelques côtés, s'inspirant du
+saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague
+aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi
+évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des
+conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais
+il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son
+intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la
+politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses
+études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de
+M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que
+de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et
+dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que
+l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les
+dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a
+en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste,
+dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime
+parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et
+orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur de
+<i>Child-Harold</i>, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la
+grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté
+jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif
+du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et
+d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine
+aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances
+qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec
+celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une
+froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise
+sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des
+droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est
+là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier
+comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit
+qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un
+discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en
+quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble
+esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et
+profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale,
+même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses
+d'épargne:</p>
+
+<p>«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans
+les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers
+les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant
+que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir
+et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que
+ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les
+hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces
+discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en
+est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité
+n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre
+une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie
+la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité,
+les prolétaires?...</p>
+
+<p>«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer,
+devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la
+société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous
+assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a
+données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à
+l'instruction, à la propriété.»</p>
+
+<p>M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:</p>
+
+<p>«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui
+retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes
+que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la
+concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association
+industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi,
+que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse
+légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse...
+Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité
+secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société
+n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand
+inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la
+société, c'est l'amour!...»</p>
+
+<p>Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il
+faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:</p>
+
+<p>«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions
+jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre
+l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom
+des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la
+voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le
+dernier des individus, en France, pourrait élever une maison
+d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de
+moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La
+présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État!
+Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former
+l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de
+la génération future seraient des industriels en enseignement, des
+industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous
+appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier
+l'enseignement!...Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à
+la spéculation, et mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais.
+Non, l'enseignement, quel qu'il soit, donné par des individus, par des
+corporations et par l'État, ne sera jamais impunément une industrie.
+L'enseignement est une fonction; c'est le dégrader que de le faire
+descendre de cette hauteur jusqu'à je ne sais quel vil commerce des
+doctrines, des âmes et des intelligences. Respectons-le d'avantage dans
+tous ceux qui s'y consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»</p>
+
+<h3>Courrier de Paris.</h3>
+
+<h4>LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET
+LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE
+MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE.</h4>
+
+<p>Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces
+agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à
+rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se
+multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la
+semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme
+certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous
+les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile
+concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois,
+piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau
+faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous
+guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous
+saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le
+concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe,
+arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre
+portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec
+empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce
+l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle
+le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se
+préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le
+cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un
+prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de
+douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M.
+Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince
+Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous
+croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de
+l'arrivée à Paris de mademoiselle
+Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M.
+Catholique, accompagnée d'il signor
+Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle
+du roi de Naples.</p>
+
+<p>Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent
+comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de
+moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable
+armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas
+combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième
+corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans
+l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du
+piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis <i>ut</i> jusqu'à <i>si</i>.
+Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de
+chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons
+Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu
+mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et
+d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits
+les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles
+par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où
+l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu
+t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera
+de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces
+pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces
+hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te
+compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait
+l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?</p>
+
+<p>D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il
+sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre
+l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz,
+pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent
+les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont
+fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils
+ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des
+opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop
+d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les
+pièces curieuses, entre le dimanche de la <i>Passion</i> et le dimanche des
+<i>Rameaux</i>. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos
+<i>lionnes</i>, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper
+leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant
+nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point
+du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation
+sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de
+l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a
+éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles
+pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand
+à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant!
+quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis
+sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus
+blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement
+de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on
+organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales
+pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a
+faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse
+des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou
+rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.</p>
+
+<p>Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans
+pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous
+les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la
+philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne
+action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris
+excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et
+des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable
+chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air
+triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse
+de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me
+distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé,
+son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh
+bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe!
+Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris
+bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur:
+depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un
+tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre
+orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq
+vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.</p>
+
+<p>Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les
+uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à
+coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin
+trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc
+encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans
+sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle <i>Lucrèce</i>, le
+poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville.
+Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un
+mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries,
+à l'adoration et à l'insulte.</p>
+
+<p>Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées
+sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus
+s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la
+faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que
+M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les
+Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et
+élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient
+été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal,
+admirateur prématuré de <i>Lucrèce</i>, se trouvait assis à côté du
+<i>Charivari</i>, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre
+élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la
+pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction
+publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était
+l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire
+bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman,
+le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les
+banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait
+l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M.
+Ponsard.</p>
+
+<p>Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà
+fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le
+mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout
+et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle
+de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation
+publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de <i>Lucrèce</i> et ses
+charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la
+lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient
+désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés
+approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction
+publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la
+poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux
+d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si
+harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres
+d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre
+son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la
+pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et
+romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.</p>
+
+<p>On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec
+Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire
+vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante,
+soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes
+harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et
+une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles
+drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et
+féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré
+de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale;
+ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé,
+dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une
+hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards;
+tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la
+lame de Tolède et du poison des Borgia.</p>
+
+<p>M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M.
+Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur
+la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M.
+l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas
+chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de
+bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est
+lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial:
+que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à
+l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour
+richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar
+n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et
+l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette
+confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles
+affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne
+lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait
+crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient
+fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout
+comme un autre.»</p>
+
+<p>Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles,
+d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs,
+fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire
+posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort
+depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de
+rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.</p>
+
+<p>Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a
+donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié
+tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction
+d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à
+l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de
+la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit
+particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue
+rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même
+maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de
+cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop:
+cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain
+comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la
+princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de
+Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se
+promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la
+main tragique:</p>
+
+<p>«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je
+n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze
+jours tu pourras en donner un autre.</p>
+
+<p>«Ton affectionné camarade,<br>
+
+...</p>
+<br>
+
+<h3>UN REPAS HOMÉRIQUE.</h3>
+
+<p>Depuis <i>Les infiniment petits</i>, si spirituellement chantés par notre
+grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre
+époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation
+de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc
+de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a
+tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre
+individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique,
+qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque
+apparence de grandeur et de solennité.</p>
+
+<p>Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander
+à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées
+ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples,
+considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils
+provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent
+permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes
+entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de
+voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries
+royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus
+long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si
+douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y
+tenir et se l'assimiler.</p>
+
+<p>Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses
+de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but
+commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du
+travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant
+de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans
+de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.</p>
+
+<p>Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier
+spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées
+par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de
+Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur
+ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins
+que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à
+Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.</p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> ne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de
+ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui,
+d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui
+rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.</p>
+
+<p>Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de
+Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de
+Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine
+le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un
+boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de
+terre.</p>
+
+<p>Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur
+des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé,
+pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche
+monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à
+des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné
+son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails
+entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire
+marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières,
+cuisaient les pommes de terre.</p>
+
+<p>Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est
+avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué
+de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de
+bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une
+machine, au bruit de mille cris joyeux.</p>
+
+<p>Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur
+laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre
+officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté
+sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat
+de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et
+plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle
+les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en
+présence de ce rosbif merveilleux.</p>
+
+<p>On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le
+contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf
+rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales
+si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas
+seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi
+qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans
+doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et
+soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de
+l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes
+réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os
+disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table
+dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et
+ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque
+famille ruinée.</p>
+
+<h3>VENTE DE LA GALERIE AGUADO.</h3>
+
+<p>C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la
+riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous
+connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait
+des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à
+même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de
+la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais
+ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les
+gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans le
+<i>grand salon</i> du musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable
+s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des
+enchères.</p>
+
+<p>Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée
+dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour
+arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions
+équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs;
+puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches
+préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des
+peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio
+Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix
+modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendre <i>un portrait</i> du
+Tintoret, 316 fr.; un <i>saint François d'Assise</i>, d'Augustin Carrache,
+505 fr.; un <i>Christ mort</i>, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'<i>Espérance</i>, de
+Vélasquez. 29 fr.</p>
+
+<p>Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la
+hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à
+les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des
+toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en
+erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a
+pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences
+qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent
+d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses
+compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au
+Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme
+l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles le <i>Génie de l'architecture</i>, a
+été adjugée à 175 fr. Le <i>Jésus remettant à saint Pierre les clefs du
+Paradis</i>, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en
+1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il
+n'était ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des
+acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre
+justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage
+des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de
+certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de
+la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite
+des tableaux par le prix d'adjudication.</p>
+
+<p>Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres
+de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de
+cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la <i>Mort de sainte Claire</i>, la
+plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat,
+entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et
+nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme,
+escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances
+terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou
+volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la
+glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne
+pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au
+prix de 19,000 fr.</p>
+
+<p>L'<i>Annonciation</i>, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la <i>Madone dans
+sa gloire</i>, 17,900 fr.: le <i>saint François d'Assise en prière</i>, figure
+d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de
+13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la <i>Jeune fille aux poissons</i>
+et l'<i>Enfant à la tourte</i>, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres
+peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour
+atteindre un prix élevé. Un <i>portrait d'homme</i>, signé <i>Bertholomeus
+Estebanus Murillo fecit</i>, 1652, a été payé 315 fr.</p>
+
+<p>Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom
+de <i>la Dame à l'éventail</i>, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.;
+les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique
+du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: la <i>Jeune femme
+et le Nègre</i>, à l,200 fr.; le <i>portrait de la comtesse de Neubourg</i> à
+900 fr.; un <i>portrait d'Infante</i>, à 1,080 fr.; le <i>portrait en pied d'un
+Corregidor</i>, à 1,600 fr.</p>
+
+<p>Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquable <i>Saint Hugues
+changeant le repas des Chartreux</i>, n'a pu dépasser 1,725 fr. La
+bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues,
+évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de
+transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu
+mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.</p>
+
+<p>La <i>Descente de croix</i>, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais
+qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; la
+<i>Vierge et l'Enfant Jésus</i>, du même peintre, tableau d'un ton clair,
+traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deux
+<i>chefs-d'oeuvre</i>, suivant le catalogue, <i>Pythagore</i> et le <i>Philosophe
+cynique</i>, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les
+Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'<i>Atelier de saint
+Joseph,</i> n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à
+430, 182 et 95 fr.</p>
+
+<p>L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms
+illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la
+vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions.
+L'<i>Archange saint Michel terrassant le démon</i>, présenté comme le frère
+jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un
+Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la
+<i>Vierge et l'Enfant Jésus</i>, a été mis sur table à 10,000 fr., et les
+enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr.
+Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une
+charmante <i>Vue de Venise</i>, de Canaletti, 2,200 fr.; la <i>Vierge, l'Enfant
+Jésus et saint Jean</i> du Guide, 5,880 fr.; une <i>Madone</i> du Corrège, 1,600
+fr.; <i>l'Enlèvement d'un berger par une déesse</i>, de l'Albane, 2,550 fr.;
+<i>les Génies de la Musique</i>, du Dominiquin, 1,105 fr.; <i>Andromède</i>, du
+Guerchin, 3,050 fr.; <i>Deux enfants</i>, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.</p>
+
+<p>Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une
+<i>Déposition de croix</i>, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en
+Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original.
+Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un
+joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une
+lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.</p>
+
+<p>Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr.,
+du <i>Repos de Diane</i>, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce
+tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la
+transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret
+attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.</p>
+
+<p><i>L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange</i>,
+portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être
+inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. Le
+<i>Jason vainqueur du dragon</i>, et l'Ulysse abordant à l'île des
+<i>Phéaciens</i>, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de
+Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes
+de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au
+mérite de ces riches compositions.</p>
+
+<p>Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il
+représente la <i>Délivrance de saint Pierre par un ange</i>; mais l'apôtre et
+son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier
+plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent
+aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la
+vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une
+merveilleuse dextérité. On a payé sa <i>Délivrance de saint Pierre</i> trois
+fois plus cher que la <i>Déposition de croix</i> de Van Dick: 15,300 fr.</p>
+
+<p>Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi
+ont-ils été vendus: <i>une tête de Vieillard</i>, 1,300 fr.; <i>portrait de
+deux Enfants</i>, 1,010 fr.; <i>deux Mendiants endormis</i>, 1,310 fr.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br> <b>(Vente de la galerie Aguado.)</b></p>
+
+<p>La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était
+nombreuse pour assister à la vente de la <i>Nymphe couchée</i> et de la
+<i>Madeleine</i>, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et
+d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une
+réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais
+les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce
+<i>chef-d'oeuvre</i>. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare
+habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude
+générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété;
+le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les
+austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces
+défauts, la <i>Madeleine</i> est devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui
+avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont
+les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la
+mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été
+achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue
+59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.</p>
+
+<p>En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du
+Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait
+alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle:</p>
+
+<pre>
+ École espagnole (230 tableaux). 255,192 fr. 50 c.
+ École italienne (128 tableaux). 236,006 50
+ Écoles flamandes (35 tableaux). 54,638 50
+ Marbres (50). 88,999 50
+ Total. 635,436 50
+</pre>
+
+<p>C'est pour réaliser un si mince produit, que s'est opérée la dispersion
+de ces oeuvres d'art, dont la réunion avait coûté tant de peines. Cette
+galerie dont M. Aguado était fier à juste titre, n'a eu qu'une existence
+passagère; mais elle laissera de longs souvenirs dans l'esprit des
+artistes, et ils nous sauront gré sans doute d'en avoir dressé l'acte de
+décès.</p>
+<br>
+
+<h3>Beaux-Arts.--Salon de 1843.</h3>
+
+<p class="mid">(Voyez pag. 44 et 56.)</p>
+
+<h4>SALLE DES SCULPTURES.</h4>
+
+<p>Les maîtres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble désormais
+qu'il soit de mauvais goût à un artiste éminent d'exposer au Louvre, et
+que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive être deux
+fois compromise, d'abord par les médiocrités au milieu desquelles le
+nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarité des
+regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On
+reprochait à l'un de nos grands poètes de ne plus écrire que pour un
+petit nombre d'élus ou d'initiés, de ne plus chanter en quelque sorte
+qu'à huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de
+même une pente visible à ne plus faire que de la peinture et de la
+sculpture intime; si parfois encore ils daignent révéler aux yeux du
+commun les nouveaux enfants de leur génie, il faut que le public se
+dérange, et se donne la peine de passer chez eux.</p>
+
+<p class="mid">L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables.</p>
+
+<p>Où sont donc, cette année, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde,
+Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoyé au Louvre?
+Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le
+loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous
+dit-on, couronne de lauriers un buste idéal de M. Victor Hugo, comme il
+ferait pour la tête de Raphaël ou de Shakspere; l'autre travaille pour
+le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aïeux de marbre. Par
+suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les
+portraits dans le salon carré et les deux galeries, ici les bustes
+abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en
+revanche, vous vous croiriez dans une école de dessin d'après la bosse,
+tant il y a de têtes sur les tables. Un buste devient un objet de mode;
+le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut être
+moulé. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modèles.
+«Qui voudra te peindre, dit une ancienne épigramme, puisque personne ne
+peut te voir?» Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que
+vous puissiez être, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, même
+on vous enlaidira encore, si vous le désirez. Puis on vous enverra
+figurer au Salon, sur l'autorité de Boileau:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> D'un pinceau délicat l'artifice agréable,</p>
+<p class="i14"> Du plus affreux objet fait un objet aimable. »</p>
+</div></div>
+
+<p>Les anciens étaient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient
+<i>de multiplier les ouvrages médiocres</i>. Tout vainqueur aux jeux
+olympiques était honoré d'une statue; mais il fallait y avoir remporté
+trois couronnes, pour que cette statue fût <i>iconique</i>, c'est-à-dire pour
+qu'elle représentât l'athlète à qui on l'accordait.</p>
+
+<p>La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distinguées, que
+nous; examinerons en détail, comme nous avons déjà fait pour les
+principales peintures du salon carré.</p>
+
+<p><i>M. Simart.--La Philosophie</i>, statue en marbre.--Nous devons d'abord
+remercier M. Simart de n'avoir point chargé son personnage allégorique
+de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grâce, par exemple, du
+scalpel de l'analyse et du flambeau de la réflexion, ne craignant pas
+d'ailleurs que nous prissions sa <i>Philosophie</i> pour <i>le Commerce</i> ou la
+<i>Navigation.</i></p>
+
+<p>Par la simple méditation du visage, par l'inflexion pensive de la tête,
+par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su
+personnifier le [Grec], et donner une forme sensible à la réflexion
+psychologique. La pensée de M. Simart est austère; sa <i>Philosophie</i>
+n'est point la vierge mélodieuse de Sunnium, chantée par les poètes, qui
+font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse
+platonicienne, douce et clémente, amie des beaux discours et des
+harmonieuses paroles, mais plutôt la sévère métaphysique allemande, la
+déesse un peu boudeuse de <i>l'objectif</i> et du <i>subjectif</i>, la Raison
+pure. La concentration intérieure est telle, que l'âme, tout entière au
+travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie
+s'y glacer: c'est une statue de la Réflexion plutôt que la Réflexion
+même. Nous exagérons à dessein notre critique pour la mieux préciser; la
+conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous
+reprochons seulement à l'artiste d'avoir comme attristé cette noble
+figure par l'exercice même de la pensée, au lieu d'avoir peint le reflet
+de la belle lumière intérieure qu'a célébrée Malebranche, de cette
+flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'âme.</p>
+
+<p>Peut-être devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une
+certaine exagération de régularité et de pureté classiques: toutes les
+lignes sont coupées à angles droits les traits du visage comme les
+draperies; il en résulte une sorte d'harmonie <i>carrée</i> qui nous semble
+dépasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu'à l'Égypte. La
+statuaire grecque ne fit à son origine qu'imiter la momie égyptienne, et
+ses premières statues, ayant la moitié du corps enfermé dans une gaine,
+ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de même, à voir
+la rigide façon dont la <i>Philosophie</i> est enveloppée, que l'artiste,
+dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis
+voilée: la critique avait déjà reproché à son <i>Oreste mourant</i> une
+affectation de gravité et de stoïcisme; aujourd'hui, M. Simart nous
+semble toucher aux extrêmes limites de la simplicité, au-delà desquelles
+la statuaire devient de la géométrie pure.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>(Salon de 1843.--Vue de la galerie de sculpture.)</b></p>
+
+<p><i>La Philosophie</i> de M. Simart, malgré toutes ces critiques, n'en est pas
+moins, à notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient été
+exposées au Louvre depuis plusieurs années.</p>
+
+<p><i>M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqué par un serpent;</i> son chien
+lèche sa blessure.--Ce groupe, exposé en plâtre il y a quelques années,
+avait dès lors mérité d'unanimes éloges.--M. Maindron, comme chacun
+sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes étaient
+déjà une chose assez rare, assez absurde même, au dire des amants
+positifs de la Vénus Callipyge; mais quel nom donner à l'audacieux qui
+ose introduire sous le marbre la rêverie mélancolique et le vague de la
+pensée? René n'est-il pas en sculpture un être impossible, une
+incompatibilité? Autant vaudrait essayer de rendre avec du plâtre ou du
+marbre la romance du <i>Saale, les Méditations</i> de Lamartine Nonobstant,
+M. Maindron semble avoir heureusement trouvé le côté vaporeux, si je
+puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie à
+l'expression et à l'effet de la tête: l'artiste affectionne généralement
+les formes grêles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit
+que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire
+ressortir la richesse de la tête; souvent même, sous cette constante
+préoccupation du sentiment de la figure, il néglige la correction de
+l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche
+du berger est projetée d'une façon malheureuse, la chute des épaules a
+trop de mollesse, et la nuque est étrangement aplatie; mais, en
+revanche, la tête de l'enfant est délicieuse: il y a dans ses paupières
+baissées, dans le pli de ses lèvres une douceur charmante, une tristesse
+gracieuse; on dirait qu'il éprouve plutôt une peine de coeur qu'une
+douleur physique, qu'il rêve plutôt qu'il ne souffre. La tête du chien
+est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire
+et plus précise que celle de son maître: il eut été difficile, en effet,
+de faire un chien romantique et rêveur, avant le vague à l'âme.--En
+somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que
+promettaient sa <i>Velléda</i>, son <i>Christ</i>, son <i>saint Grégoire</i>, toutes
+oeuvres déjà si remarquables par le goût, la science de l'ajustement, la
+distinction de la fantaisie, et surtout la constante vérité de
+l'idéalisation.</p>
+
+<p>M. Protat.-Sara la baigneuse, bas-relief en plâtre.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Elle bat d'un pied timide</p>
+<p class="i20"> L'onde humide,</p>
+<p class="i14"> Qui ride son clair tableau;</p>
+<p class="i14"> Du beau pied rougit l'albâtre;</p>
+<p class="i20"> La folâtre</p>
+<p class="i14"> Rit de la fraîcheur de l'eau.»</p>
+</div></div>
+
+<p>M. Protat nous parait avoir voulu rendre en détail les vers du poète,
+sans en perdre une syllabe, à peu près comme M. Niedermayer a essayé de
+mettre en musique certaines odes de Lamartine. Tandis que le traducteur
+compte ainsi les syllabes, l'idée lui échappe, et, avec toute son
+exactitude, il arrive enfin à un contre-sens. Par exemple, pourquoi
+s'appesantir sur les deux derniers vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> «La folâtre</p>
+<p class="i14"> Rit de la fraîcheur de l'eau.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Pourquoi changer ce rapide sourire en une gaieté prononcée, en un vif
+sentiment de joie? L'artiste n'a pensé qu'au rire de Sara; il a oublie
+la baigneuse,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «... La baigneuse blanche</p>
+<p class="i14"> Qui se penche,</p>
+<p class="i14"> Qui se penche pour se voir. »</p>
+</div></div>
+
+<p>On trouve, d'ailleurs, dans ce bas-relief, l'originalité et la fantaisie
+souvent un peu bizarre et chimérique des vignettes de Célestin Nanteuil;
+mais on y rencontre aussi les mêmes défauts, l'incorrection et la
+vulgarité.--Encore une critique de détail: les deux femmes qui s'en vont
+à gauche ont très-peu l'air de chanter leur chanson, et surtout de dire
+à Sara:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Oh! La paresseuse fille,</p>
+<p class="i14"> Qui s'habille</p>
+<p class="i14"> Si tard un jour de moisson!»</p>
+</div></div>
+
+<p><i>M Dieudonné--Alexandre-le-grand tenant un lion,</i> groupe en plâtre.--M.
+Dieudonné semble avoir adopté la fameuse maxime de Molière: «Je prends
+mon bien où je le trouve;» or, il le trouve partout. Ainsi, il a pris
+évidemment la tête du Spartacus et a combiné en un seul le deux lions de
+M. Barye et de Puget, empruntant la crinière de l'un et tout le reste de
+l'autre. Mais ce que nous reprocherons le plus amèrement à M. Dieudonné,
+c'est d'avoir, en l'imitant, gâté et affadi la belle tête du
+Spartacus.--Il y avait, dit-on, chez les Thébains une loi contre ceux
+qui enlaidissaient leurs originaux.</p>
+
+<p><i>M. Dayand.--Diane chasseresse</i>, groupe en plâtre.--Signalons encore un
+plagiat, car on ne saurait appeler autrement d'aussi voisines
+imitations. Qu'un poète s'avise d'imiter, qu'un prosateur entreprenne
+même de défaire à son bénéfice quatre tout petits vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Oh! sur le vert platane,</p>
+<p class="i14"> Et le frais coudriers</p>
+<p class="i20"> Diane,</p>
+<p class="i14"> Et ses blancs lévriers!»</p>
+</div></div>
+
+<p>il se verra hué, moqué, sifflé, plumé d'étrange sorte; pourquoi donc un
+sculpteur se croirait-il davantage en droit d'emprunter à Jean Goujon la
+tête, la pose, l'embonpoint même de sa Diane chasseresse? la Diane des
+poètes aurait-elle seule le privilège d'inviolabilité? Nous ferons
+d'ailleurs à M. Dagand le même reproche qu'à M. Dieudonné: il s'en faut
+de beaucoup qu'il ait embelli son original; la tête de Diane s'est
+singulièrement épaissie, et, n'était son immortelle jeunesse, elle
+aurait bientôt un double menton.--Le cerf est bourré, le chien a l'air
+d'un épagneul de boudoir; est-ce là un de ces nobles lévriers que
+Jupiter choisit lui-même pour la soeur d'Apollon?</p>
+
+<p><i>M. Molchneht.--La Vierge,</i> groupe en marbre.--Copie fidèle de
+Murillo.--Nous croyons devoir signaler cette imitation; la statuaire
+choisit rarement ses modèles dans l'école espagnole.</p>
+
+<p><i>M. Foyatier.--Sainte Cécile</i>, statue en marbre.--L'illustre auteur du
+Spartacus reparaît après une longue absence; nous retrouvons dans la
+sainte Cécile une belle et savante exécution; les mains surtout sont
+ravissantes; néanmoins, pour M. Foyatier, c'est là une oeuvre de peu
+d'importance.</p>
+
+<p><i>M. Debay.</i>--Quatre figures allégoriques en plâtre, savoir: les
+Beaux-Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce.--Les deux premières
+statues ont les yeux relevés à la chinoise, sans doute pour indiquer que
+les arts et les sciences sont venus de l'Orient? Il semble pourtant que
+la Chine ne méritait guère de fournir cette double personnification. Les
+jambes de l'Industrie sont démesurément grosses et nerveuses; aurait-on
+voulu signifier par la, comme autrefois l'auteur du <i>Mercure</i>, que
+l'Industrie devait avoir le jarret solide, pour courir, comme elle fait,
+d'un pôle à l'autre?--Ces quatre figures allégoriques ont le défaut
+commun de pouvoir changer de noms et d'attributs sans grande difficulté,
+de façon que le Commerce, troquant son caducée contre le compas,
+s'appellerait volontiers la Science, et réciproquement. Ce n'est pas
+ainsi que M. Simart a imaginé sa belle statue de la Philosophie.</p>
+
+<p>(La suite à un autre numéro.)</p>
+
+<br>
+
+<h3>MANUSCRITS DE NAPOLÉON.</h3>
+
+<p class="mid">(Suite.--Voyez p. 22 et 38.)</p>
+
+<h4>LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.</h4>
+
+<h4>SUITE DE LA LETTRE DEUXIÈME.</h4>
+
+<p>RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne
+restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils
+coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago
+Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée
+par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe
+les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco
+Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de
+Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les
+mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine
+de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes
+de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux
+vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On
+craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger.</p>
+
+<p>Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en
+haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par
+l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir
+son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger,
+l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les
+hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa
+politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des
+barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié;
+Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent
+fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde
+dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il
+vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements,
+qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que
+l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et,
+dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il
+invita les chefs Niolinchi et des autres <i>Pièves</i> à se transporter à
+Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil.
+Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva
+pour parler en ces termes:</p>
+
+<p>«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister
+à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour
+règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans
+leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un
+devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes
+règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais,
+je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants
+triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père,
+l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a
+soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la
+liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la
+jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie,
+ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils
+l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils
+l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de
+lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello
+della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un
+criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible,
+cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment
+il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos
+vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez
+prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. <i>Citoyens, si le tonnerre du
+ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que
+l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère.</i>» Malgré
+la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un
+accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de
+se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la
+patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos
+coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne
+laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je
+cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des
+embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur
+ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande
+sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est
+dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par
+votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les
+maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes?</p>
+
+<p>«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout
+sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola
+l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes
+foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup
+ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des
+Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes
+dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime
+heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous
+qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le
+sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où
+es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu,
+Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la
+terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une
+prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes
+cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à
+apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par
+la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel...
+Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne
+de ta bonté!»</p>
+
+<p>Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne
+fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la
+sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante,
+consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se
+laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand
+festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des
+plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes
+les consumèrent.</p>
+
+<p>Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples,
+indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola
+mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour
+lesquelles il s'était couvert d'infamie.</p>
+
+<p>TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les
+peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce
+seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi,
+Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au
+moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa
+domination.</p>
+
+<p>Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction,
+faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils
+ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le
+sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous
+périssions si nous n'eussions péri.</p>
+
+<p>L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent
+de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo
+della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca,
+Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous
+différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize
+ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme
+celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient
+ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint
+à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par
+l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus
+intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut
+se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit
+à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités
+qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit
+sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en
+criant <i>é Genoves!</i> Il comprit alors que ses affaires étoient
+désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses
+partisans.</p>
+
+<p>(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en
+1401 les principaux Corses à un pourparler; c'étoit un piège qu'il leur
+tendoit. Il en fit périr une partie, et retint les autres en otage.</p>
+
+<p>(2: Andrea Lomellini, qui étoit à la tête de la compagnie de la Maona,
+en 1404, se montra digne de ses prédécesseurs par le barbare traitement
+qu'il fit éprouver à Attale.</p>
+
+<p>(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler
+Giocante: ayant appelé les caporaux pour se liguer avec eux contre les
+seigneurs, il les fit arrêter pour profiter de la consternation répandue
+parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne à la tête d'une
+armée.</p>
+
+<p>(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques années après, proposa une pareille
+entrevue. Un nommé Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il
+n'a plus reparu.</p>
+
+<p>Gherardo, frère du seigneur de Piombino, séduisit nos insulaires par sa
+magnificence; mais, né dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les
+incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frère.</p>
+
+<p>GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes
+espérances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation
+qu'avoient inspirée ses forfaits; Giovan Paolo, mis à la tête des
+patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit échappé au
+massacre de Vico; encore teint du sang de ses pères, il présenta pendant
+seize ans un front redoutable. L'Offizio consterné, réduit aux seuls
+ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point
+d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il
+se trouva privé de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier
+en allant voir, à Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son
+compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier à Gênes; Fieschi, général
+des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa à Rinuccio une
+entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient été
+élevés ensemble à la cour de Milan. L'expérience avoit instruit
+Rinuccio; il refusa, craignant quelque piège. Alors Fieschi se présente
+seul à sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amitié. «Tu
+t'es défié de moi, lui dit-il; les années ont effacé cette étroite
+liaison qui confondit nos premières affections et nos jeunes âmes; mais,
+dans mon âme, les impressions se conservent. Nous étions alors à
+l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations
+nous traçoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous goûtions! nous
+sentions tous les délices d'une amitié réciproque.</p>
+
+<p>«--Fieschi, répondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront
+toujours chers à mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire;
+mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie
+infortunée, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant
+dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre âme noble est
+au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez passé votre vie
+dans les délices de Gênes, et moi, depuis le moment où je vous quittai,
+je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitiés,
+qui nécessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux
+doux épanchements. J'ai vu le fils trahir le père; j'ai vu
+l'hospitalité, la sainte suspension des traités ne servir qu'a cacher
+les trames les plus horribles; votre nation nous en a donné tant
+d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins
+de votre caractère que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous
+retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez
+sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armées, il a donc
+changé de système, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font
+qu'aigrir les âmes, et si elles préparent des triomphes, ils sont de
+courte durée.»</p>
+
+<p>Tels étoient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi étoit dans la
+fleur de l'âge, grand, beau; la sérénité, la douceur étoient peintes
+dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui
+captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de
+Rinuccio, qui se reprochoit de s'être laissé vaincre en générosité et
+d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec
+impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y étoit attendu, les
+ordres étoient donnés pour le recevoir... et pour l'arrêter. Conduit
+dans une obscure prison, de là dans le château d'Evisa, il y passa
+quelques semaines, et, après que son premier mouvement dut être calmé,
+Fieschi se présenta à lui. «Il ne tient qu'à vous, lui dit-il,
+d'améliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre
+fils vous vivrez dans les honneurs; vous goûterez les charmes de la paix
+et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio
+prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto;
+devenez son appui, livrez-lui vos châteaux et faites abandonner par vos
+partisans l'armée de Giovan Paolo.»</p>
+
+<p>Rinuccio étouffoit d'indignation, sa voix étoit éteinte; il ne répondit
+que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se
+découragea pas, il lui tint toute espèce de discours; il finit par
+s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obéir,
+qu'il n'étoit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... «Fieschi,
+dit Rinuccio, je suis près de ma mort; car je comprends bien que n'ayant
+pu me gagner, il faudra se défaire de moi; mais souviens-toi que je
+porte à l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et
+vengeront ma mémoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne
+sens pas combien cette idée est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps
+et heureux, ta mort sera lente; mais à ton convoi funèbre: «Joie à la
+société, s'écrieront les spectateurs, elle est délivrée d'un méchant
+homme!» Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas à mourir de faim
+et de misère.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Giovan Paolo dut céder à Ambrogio Négri, et sa
+catastrophe mérita une statue à ce vainqueur génois.</p>
+
+<p>RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de
+Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus
+inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent
+battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments
+pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour
+paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de
+l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa
+mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il
+fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.</p>
+
+<p>OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et
+d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne
+servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo
+della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne
+brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé.
+L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue
+expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la
+justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de
+rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en
+prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de
+sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux
+de leur tranquillité.</p>
+
+<p>Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au
+lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de
+patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms
+chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation.
+En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la
+liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se
+trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses
+projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la
+servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli...
+Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne
+retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient
+l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils
+n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le
+flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro,
+Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour
+sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce
+de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils
+vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de
+lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire
+ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes
+Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence,
+les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia
+avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les
+Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule
+ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop
+tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires
+pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.</p>
+
+<p>SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit
+tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les
+Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit
+soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais,
+dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment,
+ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de
+peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et
+sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt
+une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent;
+le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les
+murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les
+rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi
+de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et
+ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses
+vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le
+traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses
+firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent
+renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner
+conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner
+avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui,
+voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier
+leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur
+indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance
+d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges
+à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit
+fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son
+libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine
+des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses
+promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont
+mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis
+aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne
+connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de
+la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey
+de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman,
+qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il
+devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout
+se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans
+nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet
+les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle
+cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour
+de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme
+le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme
+Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et
+quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire
+par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et
+de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en
+trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur
+gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses
+parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus
+exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux
+furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses
+l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance
+dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de
+son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils
+étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par
+un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment
+où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants.</p>
+
+<p>La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux
+Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de
+Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en
+présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses
+excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur
+a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans
+cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de
+Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un
+moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari,
+cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient
+de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la
+compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est
+l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de
+l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds:
+elle en est repoussée avec effroi.</p>
+
+<p>«<i>Madame</i>, lui dit avec dureté Sampiero, <i>entre le crime et l'opprobre,
+il n'est de milieu que lu mort.</i>»</p>
+
+<p>L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs
+de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses
+enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour
+votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!»</p>
+
+<p>Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend
+par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux,
+il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste
+Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue
+de son mari, et lui dit avec courage: «<i>Sampiero, le jour où je m'unis à
+vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes
+années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves
+souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort
+pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante
+que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants
+auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe
+de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse,
+mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de
+mourir de votre main!</i>»</p>
+
+<p>La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller
+jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter
+trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina
+mourut.......</p>
+
+<p>Elle mourut par les mains de Sampiero.</p>
+
+<p>Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de
+Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée; il bat les
+ennemis à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille
+des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de
+Stéphano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres; il bat,
+à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit à la république.
+Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchoient au moment
+d'être libres, mais, par un lâche assassinat, Gênes se délivra de cet
+implacable ennemi.</p>
+
+<p>Dans la tombe d'Épaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes; dans
+celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses.
+Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se
+retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires
+le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvoit plus
+vivre libre.</p>
+
+<p>Les Génois ne trouvèrent plus de contradicteurs, leur politique leur
+réussit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso
+s'étoient ruinés, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mêmes,
+furent obligés de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la
+liberté... Les infortunés! ils reconnoissent pour maîtres les meurtriers
+de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnèrent les
+massacres à Montalto, à Calvi, à Spinola.</p>
+
+<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p>
+<br>
+
+
+<h3>Chronique Musicale</h3>
+
+<h4>THÉÂTRE-ITALIEN.</h4>
+
+<p>Les chants ont cessé! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui
+perche à Paris six mois seulement, et, sitôt qu'avril parait, et que le
+soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani même a,
+cette année, devancé ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en
+avait donné l'exemple. Depuis trois semaines bientôt elle sème dans les
+champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, précieuse
+semence qui, jetée sur cette terre fertile, se convertit rapidement en
+guinées. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientôt la rejoindre et
+partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas:
+l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a
+déjà tressé les couronnes dont elle doit saluer son apparition.</p>
+
+<p>La saison qui vient de finir a été intéressante sous plus d'un rapport.
+Mario qui, dans l'opéra sérieux, n'avait abordé jusqu'ici que le genre
+larmoyant et le style peu varié des compositeurs de la moderne Italie, a
+fait récemment un coup de tête. Il a tenté une invasion dans l'empire
+rossinien, et, dès la première marche, en a attaqué une des plus fortes
+citadelles: le rôle terrible d'Otello. L'entreprise était hasardeuse; il
+y a couru quelques dangers, et peut-être reçu plus d'une blessure; mais
+enfin il est entré dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout
+ce qui sera nécessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conquête.</p>
+
+<p>Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne
+réputation. C'est beaucoup, assurément, et il leur serait difficile de
+l'accroître.</p>
+
+<p>Madame Viardot, rentrée au Théâtre-Italien après une absence de deux
+années, y a fait admirer aux connaisseurs, dans <i>Semiramide</i>, dans le
+<i>Cantatrici Villane</i>, dans <i>Tancredi</i>, dans la <i>Gazza ladra</i>, sa voix
+énergique et brillante, son exécution originale et hardie, son style
+savant et varié. Nous aurons lieu bientôt de nous occuper spécialement
+de cette cantatrice éminente, dans un prochain article consacré aux
+concerts du Conservatoire. Quels qu'aient été, en effet, ses succès
+dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins été le théâtre de ses
+plus beaux triomphes.</p>
+
+
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>(Madame Grisi.)</b><br>
+<br><img alt="" src="images/004b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>(Lablache.)</b></p>
+
+<p>Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices:
+l'une,--mademoiselle Nissen,--très jeune encore, et sur l'avenir de
+laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes espérances;
+l'autre,--madame Brambilla,--inconnue à Paris avant le mois de novembre
+dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprécié le chant
+simple, large, habilement nuancé et profondément expressif. Madame
+Brambilla est élève de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel éloge
+en pourrions-nous faire qui valût celui-là!</p>
+
+<p>Deux opéras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de
+s'écouler, ont été ajoutés au riche répertoire du Théâtre-Italien. Tous
+deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de
+toutes les scènes italiennes de l'Europe. <i>Linda di Chamounix</i> ayant été
+presque complètement éclipsée par son frère cadet. <i>Don Pasquale</i>, c'est
+de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous
+préférons nous occuper.</p>
+
+<p><i>Don Pasquale</i> a une perruque blonde, un habit marron à larges
+basques,--mode de 1842,--un pantalon à sous-pieds et des bottes vernies;
+mais, quoi qu'il fasse, et en dépit de sa moderne mascarade, ce n'est
+qu'un revenant qu'on a oublié d'enterrer, et qui, depuis un demi-siècle,
+erre comme une âme en peine sur tous les théâtres d'Italie. Il s'est
+longtemps appelé <i>ser Marc Antonio</i>, et a joui sous ce nom d'une grande
+célébrité. Faut-il vous raconter sa très lamentable histoire? Il est
+riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte,
+un neveu et un médecin. Son médecin se moque de lui, cela est de règle.
+Son neveu est amoureux, cela est de règle encore. Pourquoi est-on neveu,
+si ce n'est pour être amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire
+enrager son oncle, qui veut une nièce riche et laide? <i>Don Pasquale</i> est
+comme tous les oncles, et, telle est sa colère quand son neveu lui a
+déclaré formellement sa résolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu
+rebelle et impertinent, de se marier, lui, <i>don Pasquale</i>, avec sa
+goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il
+tombe de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de neveu en médecin.</p>
+
+<p>«Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur.</p>
+
+<p>--Volontiers, dit le docteur.»</p>
+
+<p>Et il lui amène une femme en effet, une femme affublée d'un voile noir
+et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les
+ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-là. Son oeil est
+baissé, sa démarche guindée, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle
+a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel
+goutteux de soixante-dix ans résisterait à une amorce si habilement
+préparée?</p>
+
+<p>«Voilà bien à point mon affaire!» s'écrie-t-il avec enthousiasme.»</p>
+
+<p>Et il l'épouse. Mais, l'acte signé, Norina change aussitôt de manières
+et de ton et de langage. Sa taille se déploie, sa tête se redresse, son
+oeil lance des éclairs, sa parole devient brève et impérieuse; elle dit:
+<i>Je veux!</i> et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de
+ce que veut son mari.</p>
+
+<p>Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des
+servantes. On vous a dit que <i>don Pasquale</i> était riche, d'où vous devez
+conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de
+couturières; elle achète une voiture et des chevaux... Hélas! qu'est-ce
+que tout cela au prix de ce qu'il me reste à dire? Dès qu'une femme a
+pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne
+savez-vous pas jusqu'où elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop
+heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisième acte, que son
+mariage n'était qu'un mariage pour rire, une simple apparence de
+mariage, et qu'il peut se débarrasser immédiatement de son épousée du
+matin en la cédant à son neveu. Tout finit à la satisfaction générale,
+et Norina, au moment où le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du
+pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois:</p>
+
+<p><i>La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux.</i></p>
+
+<p>Belle découverte, et à laquelle on était bien loin de s'attendre!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>(Théâtre-Italien.--Une scène de <i>Don Pasquale</i>, deuxième
+acte.)</b></p>
+
+<p>La musique de M. Donizetti... Mais à quoi bon cette critique
+rétrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont
+cessé de résonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de côté
+pour six mois, s'il vous plaît, la musique italienne. Voici venir M.
+Balle et la musique anglaise. Déjà la partition est sur le pupitre, et
+M. Girard met de la colophane à son archet. Écoutons... Quoi! rien
+encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque
+autre. Et, en attendant, daignez permettre, ô lecteur, que nous vous
+invitions à un petit voyage <i>impromptu</i>. Il s'agit de passer la Seine,
+d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le théâtre pour la
+Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-être, mais vous n'y
+prendrez pas pour cela moins d'intérêt.</p>
+<br>
+
+<h4>L'ORPHÉON.</h4>
+
+<p>C'est le nom qu'a donné Wilhem aux réunions générales des élèves des
+écoles de chant fondées et entretenues par la ville de Paris, dont il a
+organisé l'enseignement, et qu'il a dirigées jusqu'à sa mort.</p>
+
+<p>L'institution des classes gratuites de chant élémentaire remonte à
+l'année 1819. Ce fut M. le baron de Gérando qui, le premier, en eut
+l'idée. Il appartenait à cette association de citoyens éclairés, qui,
+sous la Restauration, s'étaient imposé la noble tâche de répandre les
+bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrières, de donner
+gratuitement la science aux hommes de bonne volonté qui en sentaient le
+besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but était
+surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut à
+M. de Gérando l'une des voies les plus directe; et les plus sûres pour y
+atteindre.</p>
+
+<p>«Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition à ses
+collègues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas
+chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs
+pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger
+leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaieté? Ils
+ne rêvent, pour cela, ni aux concerts, ni à l'Opéra; mais, au lieu de
+retours sombres et amers, peut-être, sur la dureté de leur condition,
+ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords
+sont comme une lueur jetée dans les sillons de la vie humaine. Ceux
+d'entre nous qui ont visité l'Allemagne, ont été surpris de voir toute
+la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux
+plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont
+observé combien son influence est salutaire sur les moeurs... La
+musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le délassement du
+riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse.
+Non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements;
+en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un
+grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin
+d'une grande régularité; dans tous les arts ils sont d'autant moins
+fatigants qu'ils sont mieux cadencés... «L'harmonie est une sorte de
+lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui
+enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité
+dans l'esprit, elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné:
+l'arrangement, la propreté, l'économie semblent, en quelque sorte,
+marcher à sa suite.</p>
+
+<p>«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de
+chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point
+sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos,
+remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs.
+Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins
+ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si,
+en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des
+hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des
+chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas
+propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?»</p>
+
+<p>La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour
+l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de
+l'enseignement gratuit qu'on organisait.</p>
+
+<p>Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale,
+n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents
+élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même
+exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient
+commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en
+est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour
+amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se
+forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais,
+dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et
+d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement
+mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon
+le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule
+leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était
+divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le
+même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre.</p>
+
+<p>La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il
+fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un
+jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la
+Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre
+affaire.» dit le chansonnier.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>(Grande Salle de la Sorbonne--Séance générale de
+l'Orphéon)</b></p>
+
+<p>Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et
+l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux
+fonctions qu'on allait lui déférer.</p>
+
+<p>Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui
+offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses
+efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il
+serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés
+analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer
+tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève,
+pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à
+son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en
+quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la
+vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le
+<i>Manuel musical</i> qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou
+artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous
+suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes
+les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires
+organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y
+verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le
+charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun
+desquels se livre, sous la direction de son <i>moniteur</i>, à des exercices
+musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres,
+que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand
+vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec
+surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans
+hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les
+clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront
+un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront
+représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons
+appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés.</p>
+
+<p>Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem
+est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix
+mille le nombre des élèves.</p>
+
+<p>De temps en temps, les <i>moniteurs</i> de ces écoles se réunissent pour
+exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés
+expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant,
+ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme <i>orphéon</i> dans le
+langage universitaire.</p>
+
+<p>Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la
+direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance
+solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants
+peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un
+choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de
+Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux
+écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une
+précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en
+vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le
+gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à
+l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre
+qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie
+aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de
+départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui
+lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son
+harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail
+instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle
+remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel
+bien elle fait à l'âme!</p>
+
+<p>Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que
+nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y
+être admis.</p>
+<br>
+
+<h2>La Vengeance des Trépassés</h2>
+
+<h4>NOUVELLE</h4>
+
+<h4>§ Ier.--Le Couvent.</h4>
+
+<p>«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère
+enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et
+venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux
+exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a
+disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse
+naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre
+sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence
+sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa
+fille; n'est-ce pas, Léonor? --Il est vrai, madame.»</p>
+
+<p>Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la
+novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta
+sous la fenêtre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Marinero del onda,</p>
+<p class="i14"> Ayole!</p>
+<p class="i14"> En un arrojo</p>
+<p class="i14"> Hecha tu al golfo...</p>
+<p class="i14"> Que tu dicha consiste</p>
+<p class="i14"> En un arrojo.</p>
+</div></div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.</p>
+
+<p>--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade,
+c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant
+par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de
+faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.</p>
+
+<p>--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je
+l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il
+est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la
+règle.</p>
+
+<p>--Dites-lui de se taire.»</p>
+
+<p>La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria:
+«Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.</p>
+
+<p>«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance
+inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui
+porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas
+la fièvre?</p>
+
+<p>--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce
+n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait,
+vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de
+cette potion calmante qui est sur la table.</p>
+
+<p>--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il
+sera renvoyé.»</p>
+
+<p>L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne
+nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre
+qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à
+voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans
+huit jours?</p>
+
+<p>--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que
+sa santé.</p>
+
+<p>--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère
+n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine;
+mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui
+d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement
+l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la
+protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un
+chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.</p>
+
+<p>--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.</p>
+
+<p>--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de
+contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une
+nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici
+d'une crise physique.</p>
+
+<p>--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me
+parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.</p>
+
+<p>--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires
+s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.</p>
+
+<p>--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.</p>
+
+<p>--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla,
+voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être
+fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je
+veux que vous vous reposiez.</p>
+
+<p>--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?</p>
+
+<p>--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite
+table, contre mon lit.</p>
+
+<p>--Et si vous vous endormez?</p>
+
+<p>--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez
+pas pour m'en faire prendre.</p>
+
+<p>--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?</p>
+
+<p>--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je
+dirais que je l'ai exigé.</p>
+
+<p>--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la
+nuit, toute seule?</p>
+
+<p>--Peur! de quoi?</p>
+
+<p>--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce
+matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à
+vingt ans! quel dommage!</p>
+
+<p>--Quelle était donc sa maladie, Périlla?</p>
+
+<p>--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée.
+Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!</p>
+
+<p>--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.</p>
+
+<p>--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses
+secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»</p>
+
+<p>Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point
+apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et
+apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos
+petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous
+aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se
+touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez
+besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit,
+chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en
+baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous
+laissez pas mourir!</p>
+
+<p>--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?</p>
+
+<p>--Sans doute.</p>
+
+<p>--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?</p>
+
+<p>--Ah! oui; je n'y songeais pas.</p>
+
+<p>--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir
+peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.</p>
+
+<p>--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas,
+cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste.
+Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.</p>
+
+<p>--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en
+avez pas besoin pour vous mettre au lit.»</p>
+
+<p>Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes
+prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart
+d'heure je viendrai la prendre.</p>
+
+<p>--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la
+pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât
+éclairée la nuit, voilà tout.</p>
+
+<p>--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?</p>
+
+<p>--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de
+l'insomnie, lire dans <i>la Vie des Saints</i> que vous m'avez prêtée.
+Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!</p>
+
+<p>--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non,
+tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous
+donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des
+histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.</p>
+
+<p>--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant:
+je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le
+veux!</p>
+
+<p>--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable,
+savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de
+soeur Saint-Ange!</p>
+
+<p>--Eh bien, allez me le chercher.</p>
+
+<p>--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est
+encore sur ses oeufs.</p>
+
+<p>--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite,
+si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte
+de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.</p>
+
+<p>--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de
+vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant
+votre convalescence.</p>
+
+<p>--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et
+que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.</p>
+
+<p>--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses,
+et qui auront coûté si cher!»</p>
+
+<p>Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Marinero del onda,</p>
+<p class="i14"> Ayole!</p>
+</div></div>
+
+<p>Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne
+voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la
+fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique!
+Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous
+laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous
+n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de <i>la Vie des Saints,</i> ne
+lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos
+oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne
+manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose.
+Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.</p>
+
+<p>--Et la boîte, que vous oubliez.</p>
+
+<p>--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la
+porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.</p>
+
+<p>Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé
+dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle
+revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son
+entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table
+et se mit à tourner les feuillets de <i>la Vie des Saints</i> avec
+distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre
+soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et,
+n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une
+cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit
+de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui
+descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle
+distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui
+paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était
+nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau
+considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules,
+traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son
+fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses
+paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi,
+s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»</p>
+
+<p>Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La
+religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit
+de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José;
+elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez,
+mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son
+chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette
+sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet,
+dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans
+les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras
+qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison.
+Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor?
+avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse
+et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais
+c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je
+suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»</p>
+
+<p>La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus
+nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord
+de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier
+avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous
+implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son
+coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la
+trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le
+dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et
+cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses
+paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la
+considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits
+de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse
+sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de
+ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches
+et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter
+jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat
+renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il
+en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église;
+pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon
+exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que,
+succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et
+ton âme dans l'autre.</p>
+
+<p>Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à
+l'imagination de Léonor.</p>
+
+<p>Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour
+réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton
+honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux,
+qu'importe le reste de l'univers?</p>
+
+<p>Et l'on chanta dans le jardin:</p>
+
+<p class="mid"> Marinero del onda,</p>
+
+<p>A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et
+mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la
+flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une
+sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer
+éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée
+d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en
+courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait,
+et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les
+bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur
+la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils
+trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José
+plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils
+avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.</p>
+
+<p>José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.</p>
+
+<h4>§ II.-La maison isolée.</h4>
+
+<p>Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval,
+habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la
+Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à
+Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le
+courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce.
+Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs:
+maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en
+vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle
+de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que
+quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.</p>
+
+<p>La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et
+orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans
+un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son
+erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier.
+Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de
+chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées
+par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant
+informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui
+répondit que c'était la colonie de <i>Carlota</i>, éloignée seulement de
+quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se
+décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes
+dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils
+aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa
+agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les
+voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles
+que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de
+quitter sitôt leurs nouveaux amis.</p>
+
+<p>Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un
+sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe
+et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes
+et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se
+rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient
+du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé
+d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts
+éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues
+tiges d'émeraude.</p>
+
+<p>Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque
+et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir
+demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se
+réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait
+complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse
+commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite
+Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient
+résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait
+bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait
+dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été
+quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans
+valeur.</p>
+
+<p>Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie,
+mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet.
+Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à
+scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force
+de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner
+plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se
+lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de
+loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui,
+pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit,
+supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des
+autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.</p>
+
+<p>Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de
+<i>Carlota</i>. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son
+cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle
+soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne
+trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine.
+C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez
+élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une
+forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des
+rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne
+qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et
+bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui
+êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement
+brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons
+l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous
+serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.</p>
+
+<p>Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre
+cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les
+main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec
+Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque
+côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher
+des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du
+mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que,
+incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement
+une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les
+sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une
+voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût
+exquis:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Marinero del onda,</p>
+<p class="i14"> Ayole!</p>
+<p class="i14"> En un arrojo</p>
+<p class="i14"> Hecha te al golfo,</p>
+<p class="i14"> Que tu dicha consiste</p>
+<p class="i14"> En un arrojo.</p><br>
+<p class="rig"> F. G.</p>
+</div></div>
+
+<p><i>(La suite à une prochaine livraison.)</i></p>
+<br>
+
+<h3>Revue d'Horticulture.</h3>
+
+<p>Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel:
+le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le
+roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de
+notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants
+de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de
+promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres
+praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne,
+forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces
+trois millions le plus judicieusement possible.</p>
+
+<p>En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la
+floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme
+l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en
+jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été
+convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu
+Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux
+dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus
+qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à
+quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété,
+l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera
+toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son
+accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.</p>
+
+<p>Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus
+complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; une
+<i>jardinière</i> élégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie
+obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les
+sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes
+s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg,
+Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres
+réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont
+celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au
+talent des horticulteurs français.</p>
+
+<p>Le goût pour les <i>plantes de collection</i>, qui parfois devient une
+passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en
+Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont
+celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent
+naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des
+autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les
+jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines
+tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias;
+parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les
+mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les
+azalées, les rhododendrums.</p>
+
+<p>Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs
+opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture,
+explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des
+forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues,
+pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines
+que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de
+précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention
+particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous
+deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde
+horticole; l'un se nomme <i>Paulownia imperialis</i>, l'autre
+<i>Daubentonia-Tripetiana</i>; ils semblent destinés l'un et l'autre à
+devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les
+plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le
+climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.</p>
+
+<p>Le <i>Paulownia imperialis</i>, nommé <i>kiri</i> dans la langue du Japon, son
+pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de
+réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la
+fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que
+nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le
+Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles
+même du <i>Biguonia catalpa</i>, celui de tous les arbres antérieurement
+connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les
+arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement
+longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point
+habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans
+importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par
+conséquent de son ombrage.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>(Paulownia imperialis)</b></p>
+
+<p>La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier
+d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup
+à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se
+rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte
+pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de
+fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux
+que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place
+très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le
+fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.</p>
+
+<p>En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la
+propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère,
+et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne
+une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un
+arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige.
+L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous
+le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze
+mètres d'élévation.</p>
+
+<p>Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de
+l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos
+bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la
+vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre
+magnifique.</p>
+
+<p>Le <i>Daubentonia-Tripetiana</i>, obtenu de graine, pour la première fois en
+Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays
+natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne
+pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un
+beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier
+ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du
+Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la
+place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait
+aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a
+voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé
+même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus
+brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore
+inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.</p>
+
+<p>Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner
+seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de
+couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un
+fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en
+horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur
+des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight,
+l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande
+Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie
+végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales,
+particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux
+sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>(Uncidium papilio.)</b></p>
+
+<p>Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce
+principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de
+tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque
+jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les <i>Dahlias à fleurs
+parfaites</i>, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque
+rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; les
+<i>Pélargoniums</i> aux mille broderies éclatantes; les <i>calcéolaires,</i> dont
+les corolles semblent nuancées au pinceau; les <i>Camélias</i> si supérieurs
+de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et
+des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement
+des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être
+apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible
+de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs
+fleurs de collection, pour les <i>Dahlias</i>, par exemple, les variétés
+récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que
+celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les
+collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils
+devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il
+faudrait les compter par milliers.</p>
+
+
+
+<p>Il nous reste à parler des <i>Orchidées</i>, qui tiennent en ce moment le
+premier rang parmi les plantes de collection.</p>
+
+<p>Pour forcer les <i>Orchidées</i> à vivre et à fleurir dans la serre, il faut
+leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce
+n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'<i>Orchidées</i> en bon
+état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a
+le droit d'être le plus fier.</p>
+
+<p>On renonce généralement aujourd'hui à cultiver les <i>Orchidées</i> dans la
+terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement
+sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de
+nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples,
+les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est
+par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air
+excessivement chaud et humide.</p>
+
+
+
+<p>Les <i>Dendrobiums</i> les <i>Uncidiums</i> et les <i>Stanhopeas</i>, sont les plus en
+faveur des <i>Orchidées</i> au moment où nous écrivons; nous avons figuré la
+fleur remarquable d'un des plus beaux <i>Uncidiums</i> connus, l'<i>Uncidium
+Papilio</i>; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille,
+vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.</p>
+
+<h3>Miscellanées</h3>
+
+<h4>L'HABIT ET LE MOINE.</h4>
+
+<p>Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate
+merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes
+artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air
+vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos
+boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger
+de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit
+partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son
+nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un
+secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié
+d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient
+habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un
+profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude
+<span class="lef"><img alt="" src="images/007a.png"></span>
+parisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur
+lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder:
+mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne
+semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces
+demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque
+douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa
+mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et
+par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est
+qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa
+fastueuse existence.</p>
+
+<p>L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne
+s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le
+vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en
+Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de
+la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands
+dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans
+ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne
+serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois
+seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette
+dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train
+qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau,
+noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa
+personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des
+Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au
+courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une
+longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la
+mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la
+coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique
+existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte! <i>O ter quarerque
+beatus!...</i></p>
+
+<p>Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants
+qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer
+et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.</p>
+
+<p>Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que
+vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son
+cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; son <i>de</i> même est de pur
+agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui
+du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir
+faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de
+marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes
+verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des
+gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler
+vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il
+s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de
+naissance, tout au moins par droit de conquête.</p>
+
+<p>Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne,
+aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui
+consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et
+représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui
+sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.</p>
+
+<p>Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de
+briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence
+nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards
+de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et
+âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et
+s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.»
+Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but:
+<i>Paraître.</i></p>
+
+<p>Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu
+moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim?
+Notre vicomte va vous l'apprendre.</p>
+
+<p>Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un
+aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes
+maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans
+l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares
+exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas
+tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés
+dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis
+auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui
+existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition
+sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer
+pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de
+l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il
+achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être
+considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence,
+une façon d'<i>homme de compagnie</i>. Être n'est rien, paraître est tout: il
+est fidèle à sa devise.</p>
+
+<p>D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un
+revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont
+l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de
+temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou
+deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un
+cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe
+et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble
+dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale,
+l'homme le plus brillant de Paris!»</p>
+
+<p>Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit
+également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à
+dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans
+toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son
+feuillage verdoyant.</p>
+
+<p>Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa
+peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du
+Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une
+guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois
+plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après
+avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand,
+s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris,
+qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un
+homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant
+les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante:
+«Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie
+dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur diner la substance de
+vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on
+nourrirait!»</p>
+
+<p>Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à
+l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages
+qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand
+fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi
+nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et
+retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches
+qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce
+inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures
+privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son
+épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.</p>
+
+<p>Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se
+poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient
+d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme
+qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule
+représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs.
+Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications.
+Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse
+réunion.</p>
+
+<p>--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.</p>
+
+<p>--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce
+nonchalante.</p>
+
+<p>--La Grisi a-t-elle été belle?</p>
+
+<p>--Adorable!</p>
+
+<p>--Et Lablache?</p>
+
+<p>--Admirable!</p>
+
+<p>--Et Mario?</p>
+
+<p>--Délectable!</p>
+
+<p>--Je crois que vous avez été content?</p>
+
+<p>--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!</p>
+
+<p>Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien,
+qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause
+d'indisposition.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de
+chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes
+en matière de <i>turf</i> et de <i>sport</i>. Il se faufile parmi les membres du
+jockey-club et parie six cents louis sur la tête de <i>Tandem</i> contre
+<i>Arabella</i> ou <i>Farguhar</i>. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de
+bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain
+ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit
+et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est
+besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte
+joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue,
+de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.</p>
+
+<p>Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie
+comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas
+réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui
+touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un
+portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des
+pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de
+Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et
+ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste
+dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera
+des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour
+cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun
+de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que
+lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter
+les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance.
+C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de
+toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam.
+De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une
+mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre
+anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre
+accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants
+et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un
+frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer
+donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à
+longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant
+une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même
+ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le
+premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois
+sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche
+pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de <i>ses gens</i>, en annonçant
+qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la
+porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la
+belle étoile.</p>
+
+<p>Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son
+propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par
+le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-<i>Street</i>,
+comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un
+léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet
+imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera
+certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide
+et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne
+peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou
+<i>tabatière</i> où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles
+délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout
+ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et
+d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de
+
+<span class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"></span>
+cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table
+boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit,
+table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la
+cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur
+objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de
+quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu
+d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute
+panoplie, deux pipes de terre en sautoir.</p>
+
+<p>C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se
+reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion,
+bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière,
+il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille
+souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en
+bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect
+misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le
+triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a
+faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa
+dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il
+prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les
+fumées de l'âcre <i>caporal</i>, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il
+appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération
+terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se
+répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien,
+paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.</p>
+
+<p>Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot
+de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que
+pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses
+supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de
+servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la
+peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons,
+d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.</p>
+
+<h3>OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.</h3>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Entrée extérieure du tunnel.)</b></p>
+
+
+<p>Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au
+public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de
+l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin
+sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois
+heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation
+pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à
+Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le
+lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert
+Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard
+Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever
+cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages,
+chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de
+l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les
+fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de
+spectateurs.</p>
+
+<p>A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège
+se mit en marche dans l'ordre suivant:</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/008b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>(Grand escalier descendant au<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;tunnel.)</b></p>
+
+<p>Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le
+solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur
+des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward
+Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le
+lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart; --les
+directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les
+invités.</p>
+
+<p>Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange
+spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le
+vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence
+qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte
+occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la
+rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à
+Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à
+Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était
+livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.</p>
+
+<p>Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du
+samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les
+employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour
+repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le
+tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait,
+dit-on, à 50,000.</p>
+
+<p>Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On
+porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à
+la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au
+président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit
+non pas par des chansons, mais par des <i>speeches</i> (discours) et par des
+toasts.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/008c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>(Extrémité inférieure de l'escalier.)</b></p>
+
+<p>On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un
+pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous
+du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet
+qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se
+forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux
+commencèrent.</p>
+
+<p>Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations
+forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828,
+le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les
+reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se
+décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière
+inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture
+du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.</p>
+
+<p>Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15
+millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000
+liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que
+devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel.
+Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter
+de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la
+Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.</p>
+
+<p>Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'<i>Illustration</i> que M.
+BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008d.png"><br><b>(Vue des deux voûtes du tunnel.)</b></p>
+
+
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008e.png"><br><b>(Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau!
+En force, Observatoire...)</b></p>
+<br>
+
+<h3>Bulletin bibliographique.</h3>
+
+<p><i>Transeundo</i>, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18
+de 250 pages Ledoyen.</p>
+
+<p>C'est en passant (<i>transeundo</i>), c'est à de longs intervalles, dans son
+adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a
+composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des
+impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route,
+s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier
+d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait
+éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il
+pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au
+murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre
+ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses
+espérances.</p>
+
+<p>M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du
+public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas
+seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès
+d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères
+et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont
+douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les
+connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare
+aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains
+maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui
+appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se
+plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la
+nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du
+jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc.
+Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà
+avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son
+style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place
+distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.</p>
+
+<p><i>Jack O'Lantern</i>, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8.
+Paris, 1843. <i>Baudry</i>. 5 fr. (Non traduit.)</p>
+
+<p>Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une
+certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en
+Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre
+nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui
+consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient
+imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la <i>Prairie</i>
+et du <i>Corsaire Rouge</i> devint, sinon aussi estimé, du moins presque
+aussi célèbre que l'illustre auteur de <i>Waverly</i>.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne
+popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt
+même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction.
+Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait
+autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même
+histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se
+passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan;
+que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe
+toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une
+surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien
+précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps
+l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans
+la vallée de <i>Wish-ton Wish</i>, le lecteur n'ignore pas que les Indiens
+entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses
+habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il
+arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.</p>
+
+<p><i>Jack O'Lantern</i>, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de
+M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la
+Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard.
+Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à
+Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, <i>le
+Feu-Follet</i>, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il
+Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas
+résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate
+anglaise, <i>la Proserpine</i>. Dès lors le roman ne se compose plus que du
+<i>duel</i> de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les
+incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre
+s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se
+surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la
+France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond:
+Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa
+maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans
+un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en
+faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement,
+que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation
+aussi ennuyeuse qu'inutile.</p>
+
+<p><i>Histoire de France;</i> par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (<i>Furne</i>,
+libraire-éditeur.)</p>
+
+<p>M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important
+travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en
+doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de
+son <i>Histoire de France</i> s'étendaient depuis les origines de la Gaule
+primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin
+avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la
+Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation
+française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV
+renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de
+Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante
+étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au
+récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la
+publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus
+flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés
+à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa
+hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple,
+le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que
+remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M.
+Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le
+vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit
+montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le
+tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils,
+les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de
+l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la
+Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire
+et artistique qu'on appelle la <i>Renaissance</i>, tels étaient les nombreux
+sujets dont traitait le tome IX.</p>
+
+<p>Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M.
+Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la
+conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel
+Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà
+caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le
+tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par
+les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et
+italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères
+à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec
+l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis
+s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte
+d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez
+Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette
+reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les
+huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial.
+Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la
+Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y
+jouèrent Catherine et Charles IX.</p>
+
+<p>Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la
+monarchie des Bourbons.</p>
+
+<p><i>La Science de la Vie</i>, ou Principes de conduite religieuse, morale et
+politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1
+vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (<i>Amyot</i>,
+éd.) 5 fr.</p>
+
+<p>Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M.
+Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui
+s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les
+attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un
+prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables,
+sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie,
+sans couleur et sans vérité.</p>
+
+<p>Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur des <i>Voyages
+artistiques et littéraires en Italie</i> a le grand tort d'être trop
+ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend
+pas ce qu'est réellement la <i>Science de la vie</i>. Au lieu d'exprimer une
+opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou
+de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1° <i>le Miroir de
+la vraie Pénitence</i> (Specchio della vera Penitenza), de JACQUES
+PASSAVANTI:--2º <i>la Vie sobre</i> (la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3°
+<i>la Vie civile</i> (la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4º <i>le
+Gouvernement de la Famille</i> (il Governo della Famiglia) de
+PANDOLFINI.--5º <i>le Courtisan</i> (il Cortegiano) du comte BALTHAZAR
+CASTIGLIONE; --6° <i>les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della
+Casa</i>;--7° <i>le Dialogue du Père de Famille</i>, du TASSE. Ces sept Traités
+réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie,
+car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps
+et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État,
+la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et
+l'usage.</p>
+
+<p><i>Îles Marquises</i> ou <i>Nouka-Riva</i>, histoire, géographie, moeurs et
+considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les
+documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et
+DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843,
+Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.</p>
+
+<p>Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre
+possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz
+s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis
+jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les
+nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et
+avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs
+racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par
+l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au
+nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin
+1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie
+de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des
+coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée:
+<i>Considérations générales</i>, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent
+l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon
+eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie
+agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles
+de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme
+station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM.
+Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition de
+<i>l'Astrolabe</i> et de la <i>Zélée</i>, et si, pour asseoir leur opinion, ils
+ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs
+prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres
+sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs
+notes particulières et de leurs souvenirs.</p>
+
+<p><i>A Memoir of Ireland, native and Saxon</i>, by O'CONNELL. Vol. 1.
+1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par
+O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).</p>
+
+<p>M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage:</p>
+
+<p>«J'ai longtemps senti les inconvénients qui résultaient de l'ignorance
+de la nation anglaise sur tout ce qui touche à l'histoire de l'Irlande.
+Nous sommes arrivés à une époque où il importe de plus en plus que ces
+matières soient examinées et comprises. Pour prouver qu'une pareille,
+étude était nécessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai écrit le
+mémoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de
+manière, toutefois, à présenter en masse les iniquités commises à
+l'égard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec
+l'approbation entière, ou au moins avec l'assentiment de la nation
+anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que
+la nation anglaise a toujours été la complice des crimes de son
+gouvernement.»</p>
+
+<p>M. O'Connell a divisé l'histoire d'Irlande en plusieurs époques: la
+première s'étend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'à
+l'année 1612, c'est-à-dire jusqu'à la soumission complète de l'Île. La
+dernière doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de
+l'acte de l'émancipation catholique (1829) et la quatrième année du
+règne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'écrire sur
+chacune de ces époques un mémoire, corroboré et appuyé par un certain
+nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et
+illustrations contenues dans le volume qui vient de paraître se
+composent d'extraits empruntés à divers auteurs et de documents
+contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement
+en commentaires déclamatoires.</p>
+
+<p>Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait
+remarquer par les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses discours.
+Il est tour à tour diffus et Concis, lourd et vif, éloquent et trivial,
+grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le défenseur le
+plus intrépide des droits et des intérêts de ses concitoyens,
+l'adversaire le plus passionné, le plus invincible de l'Union.</p>
+
+<p><i>Des éléments de l'État</i>, ou cinq questions concernant la religion, la
+philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2
+vol. in-18. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin.
+7 fr. les deux vol.</p>
+
+<p>«La constitution de l'État, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de
+nos jours, voilà le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant
+son introduction. L'analyse des <i>Éléments de l'État</i>, religion,
+philosophie, morale, art et politique, voilà les moyens et le plan; en
+même temps on poursuit, par la réalisation de ce but et de ces plans,
+une solution de l'éternel problème soumis à la pensée humaine,
+c'est-à-dire la conciliation de l'unité et de la multiplicité.»</p>
+
+<p>Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite
+de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unité
+et de la multiplicité s'établissent principalement entre Dieu, suprême
+représentant de l'unité, et la liberté humaine, principal agent de la
+multiplicité dans les êtres raisonnables. C'est sous ce point de vue que
+M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manière le
+catholicisme a institué les relations du libre arbitre et du Créateur.</p>
+
+<p>Cet important problème des rapports de la liberté humaine et de Dieu, M.
+Segretain continue à l'étudier dans le livre second, consacré à la
+question philosophique. Il essaie de le résoudre par la critique et par
+la théorie, par l'examen des trois siècles, qui précèdent le nôtre et
+par un essai de métaphysique.</p>
+
+<p>Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1° la morale
+publique, c'est-à-dire les principes généraux qui règlent la vie d'une
+société: 2° la morale personnelle, celle qui regarde plus spécialement
+le caractère des hommes, l'étude de leur coeur, de leurs vices, de leurs
+vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unité et de la
+multiplicité se débat en morale, ainsi que dans la religion, entre la
+justice, face principale de l'unité divine, et la volonté, agent humain
+de la multiplicité.</p>
+
+<p>Dans la question esthétique (livre 4), l'idéal est l'unité, et
+l'imagination l'agent de la multiplicité. Les oeuvres d'art ne font en
+effet que développer, suivant un mode indéfini, l'éternel modèle de
+beauté que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet
+au point de vue général de son ouvrage, l'auteur des <i>Éléments de
+l'État</i> a étudié nécessairement les rapports de l'idéal et de
+l'imagination, et la manière dont celle-ci doit les développer. Dans ses
+réflexions sur la science esthétique, et dans l'aperçu historique qui le
+suit, M. Segretain tâche «de démêler, dans le tissu des faits, le jeu de
+l'imagination développant le» formes changeantes de l'immuable idéal.»</p>
+
+<p>Vient enfin la question publique: en politique, l'unité est représentée
+par l'autorité, la multiplicité par la liberté. Comment conclure entre
+ces deux adversaires un traité de paix solide et durable? Tel est le
+sujet du cinquième livre des <i>Éléments de l'État</i>. Sans négliger la
+question de la liberté, M. A. Segretain a surtout discuté les moyens de
+ramener dans la politique du dix-neuvième siècle, en France,
+l'indispensable principe de l'autorité: car ce n'est point avec la
+liberté seule que la société se constitue, tandis que l'autorité seule
+suffit pour l'établir.</p>
+
+<p><i>Contes fantastiques d'Hoffmann</i>, traduction nouvelle par M. X. MARMIER,
+précédés d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843,
+Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p>Il y a dix ans environ, un critique en vogue à cette époque, M.
+Loeve-Weimar, traduisit pour la première fois en français les <i>Contes
+fantastiques</i> d'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop légère
+et trop facile,--obtint un tel succès, qu'elle a eu depuis les honneurs
+de plusieurs réimpressions. La charmante bibliothèque de M. Charpentier
+devait tôt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du célèbre conteur
+allemand; aussi cet habile éditeur a-t-il eu l'heureuse idée d'en faire
+faire à M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus châtiée et plus
+exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, écrite par
+le traducteur, a été en outre placée en tête de ce joli volume, qui
+contient: <i>le Violon de Crémone, les Maîtres Chanteurs, Mademoiselle de
+Scudéri, le Majorat, Maître Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu,
+le Choix d'une Fiancée, Marino Falieri, Don Juan</i> et <i>le Voeu</i>,
+c'est-à-dire dix des productions les plus caractéristiques d'Hoffmann.</p>
+
+<p><i>Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de
+la République et de l'Empire</i>. Cinquante planches coloriées, comprenant
+les portraits de Napoléon, premier consul; de Napoléon, empereur; du
+prince Eugène, de Murât et de Poniatowski, d'après les dessins de M.
+HIPPOLYTE BELLANGÉ. Trente livraisons composées chacune d'une ou de deux
+planches coloriées et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843.
+(Dubochet.) 50 c. la livraison.</p>
+
+<p>Cette curieuse collection est destinée à prendre place, dans toutes les
+bibliothèques, à côté des histoires de la Révolution française, de
+l'Empire ou de Napoléon, dont elle forme pour ainsi dire le complément
+indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessinées par M. H.
+Bellangé, et coloriées à l'aquarelle. Une notice explicative, dont la
+rédaction a été confiée à un homme spécial, fait connaître l'histoire
+des transformations successives de l'uniforme dans les différents corps
+de l'armée française, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux
+élèves de l'École Polytechnique, en 1815; depuis le général de brigade,
+jusqu'au timbalier et au tambour de la garde.</p>
+
+<p><i>Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre
+français au XVIe siècle</i>, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843.
+(<i>Charpentier</i>, libraire-éditeur.) 1 vol. in-18.</p>
+
+<p>Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publié par l'auteur
+en 1828, sur la poésie française et le théâtre français, huit portraits
+littéraires, qui ont paru depuis dans la <i>Revue de Paris</i> et dans la
+<i>Revue des Deux-Mondes</i>.</p>
+
+<h3>Modes.</h3>
+
+<h4>ORFÈVRERIE,</h4>
+
+<p>Nous ne savons trop pourquoi le caprice est toujours plus disposé à
+accueillir les modes étrangères que les modes françaises. Il semble
+qu'un mérite, aux yeux de l'élégance parisienne, soit d'arriver
+d'outre-mer. L'orfèvrerie, par exemple, dont nous nous occupons
+aujourd'hui, justifie tout à fait cette observation.</p>
+
+<p>Cependant, l'orfèvrerie anglaise, dont la mode a rapproché toutes ses
+créations, est traitée comme dessins et comme travail avec une grande
+négligence, et peu de goût. En général, les formes sont lourdes et ne
+reproduisent guère que la ressemblance dénaturée des formes françaises,
+que Thomas Germain, Claude Balin, Marteau et Debèche ciselaient et
+rétreignaient au dix-huitième siècle avec une grande perfection. Les
+Anglais ont compris assez mal ce genre d'une richesse artistique; chez
+eux, presque toujours, la richesse est lourde et massive; le caprice
+n'est pas motivé, et les ornements manquent de goût.</p>
+
+<p>En France, nous avons pour modèles les maîtres du dix-huitième siècle,
+et pour artistes des dessinateurs et des sculpteurs qui, s'ils
+s'éloignent des précédents, ne peuvent que perfectionner en faisant de
+l'innovation.</p>
+
+<p>Pourquoi donc, lorsque nous avons les éléments d'une supériorité
+certaine, les artistes français acceptent-ils une rivalité qui devrait
+les blesser?</p>
+
+<p>Il y a peut-être un point fondamental, étranger à l'orfèvrerie
+elle-même: c'est une question de luxe. Les grandes fortunes manquent en
+France, et celles qui restent font peu de dépenses. Un bel ouvrage ne
+serait pas acheté; on ne cite guère que les tables royales pour
+lesquelles, depuis longues années, nos grands orfèvres aient fait de
+beaux ouvrages. Aussi le bronze étant bien plus à la portée des fortunes
+moyennes, ou des idées reçues, a-t-il fait de grands progrès depuis
+plusieurs années. L'habileté d'une maison intelligente a, pour ainsi
+dire, opéré une révolution, en travaillant le bronze avec une finesse
+merveilleuse, sans augmenter les prix accepté pour les ouvrages d'une
+exécution relâchée, qui laissent beaucoup à désirer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br>
+
+<p>La ciselure était portée, au seizième siècle, à sa plus grande
+perfection, et l'exécution des figures ronde-bosse, par le repoussé,
+était regardée comme une des grandes difficultés de l'art. Ce genre de
+travail, presque négligé de nos jours, vient de nous être rendu par M.
+Morel, dont les ouvrages peuvent rivaliser avec les ouvrages anciens.</p>
+
+<p>M. Morel, par un procédé fort simple, pour lequel il a obtenu un brevet
+d'invention, est parvenu à incruster un métal dans un autre métal avec
+toute la perfection des plus belles incrustations du seizième siècle,
+même dans les détails les plus fins. Les modèles que nous avons sous les
+yeux nous semblent des chefs-d'oeuvre de justesse et de dessin. L'artiste
+a appelé à son aide tout ce qui pouvait contribuer à la magnificence et
+à l'élégance de son oeuvre --des formes pittoresques, des ligures
+habilement groupées, des massifs de fleurs disposées en guirlandes
+gracieuses; le détail est en même temps artistique et coquet. C'est une
+richesse pompeuse qui donne l'idée d'une conception large. L'or et
+l'argent heureusement alliés impriment à l'ensemble une physionomie
+toute particulière, et ce procédé nous parait destiné à un grand succès.</p>
+
+<p>Ce système, appliqué à l'orfèvrerie en général, sera d'un effet
+magnifique en services complets. Nous nous proposons de suivre avec
+attention les progrès de cette industrie savante; nous signalerons les
+premiers ouvrages importants que nous donnera l'industrie parisienne.
+L'innovation a cela de bon, qu'elle fait naître des innovateurs.
+L'invention est mère de l'invention.</p>
+<br>
+
+<h4>RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:</p>
+
+<p class="mid">Requiescant in pace.</p>
+<br>
+
+<h3>RÉBUS D'UN AVARE.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"></p>
+
+<p class="mid"><i>L'explication à la prochaine livraison.</i></p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0005, 1er Avril
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 ***
+
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+
+Produced by Rénald Lévesque
+
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+
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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