diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 34212-8.txt | 3620 | ||||
| -rw-r--r-- | 34212-8.zip | bin | 0 -> 84099 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h.zip | bin | 0 -> 1371370 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/34212-h.htm | 3749 | ||||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/000.png | bin | 0 -> 64034 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/001a.png | bin | 0 -> 38481 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/002.png | bin | 0 -> 127975 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/003.png | bin | 0 -> 97836 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/004a.png | bin | 0 -> 36309 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/004b.png | bin | 0 -> 40396 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/005.png | bin | 0 -> 118516 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/005a.png | bin | 0 -> 125539 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/005b.png | bin | 0 -> 116099 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/006a.png | bin | 0 -> 33819 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/006b.png | bin | 0 -> 35377 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/007a.png | bin | 0 -> 107950 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/007b.png | bin | 0 -> 44415 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/008a.png | bin | 0 -> 24725 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/008b.png | bin | 0 -> 42389 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/008c.png | bin | 0 -> 32064 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/008d.png | bin | 0 -> 19263 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/008e.png | bin | 0 -> 96239 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/010b.png | bin | 0 -> 26986 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/010d.png | bin | 0 -> 22229 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 34212-h/images/cover.jpg | bin | 0 -> 31844 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
28 files changed, 7385 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/34212-8.txt b/34212-8.txt new file mode 100644 index 0000000..916251b --- /dev/null +++ b/34212-8.txt @@ -0,0 +1,3620 @@ +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 + +Author: Various + +Release Date: November 5, 2010 [EBook #34212] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + + + +L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 + +N° 5. Vol. I.--SAMEDI Ier AVRIL 1843 +Bureau, rue de Seine. 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75 c. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. + pour l'étranger. -- 10 -- 20 -- 40 + + + + +SOMMAIRE. + +1er Avril.--M. de Lamartine, poète orateur. _Portrait._--Courrier de +Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et +Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de +Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique.--Vente de la Galerie +Aguado. _Gravure._--Beaux-Arts: Salon de 1843. _Salle des +Sculptures._--Manuscrits de Napoléon: Deuxième lettre sur l'Histoire de +la Corse.--Chronique musicale: Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la +Sorbonne. _Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de +l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien._--La Vengeance +des Trépassés, nouvelle, par F. G., première partie, avec une _Gravure._ +--Revue d'Horticulture. _Deux Gravures_. Miscellanées: L'Habit et le +Moine.--_Deux gravures_ Ouverture du Tunnel de la Tamise. _Quatre +Gravures. Caricature._--Bulletin bibliographique. +--Annonces.--Observations météorologiques.--Modes: Orfèvrerie. +_Gravure._--Problème d'échecs.--Rébus. + + +Premier Avril. + +Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il +verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans +les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des +plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois +d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette +fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter: + + Arrive donc, implacable comète; + Finissons-en: le monde est assez vieux. + +C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô +lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé, +qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la +terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de +fournir encore une longue carrière.» + +Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on +entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes +et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment +de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne +serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici, +petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons, +Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères. +Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta +bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels, +les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les +pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il +ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!» + +A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par +exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir +à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les +arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine, +désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin, +amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année? +Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la +bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi, +d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner; +non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château +héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les +nerfs!--Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux +eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus +florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore, +mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins, +partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme +toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine +entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une +monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours +d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma +coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes +robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un +châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne +va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève... +j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire; +je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon +du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers +concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.» + +Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine +ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour, +vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu, +Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf! +Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il?--Ce +qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui +aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon +ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu +as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon +ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en +beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin +seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va, +cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.» + +Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à +l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop +regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait +sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un +regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les +Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et +le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses +pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de +l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes +les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque +chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes, +étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se +moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au +nez.--«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la +Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de +juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne +Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au +Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier, +commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop +tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de +rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un +bon poisson d'avril.» + +Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul +et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être +l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on +poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet? + +On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins +raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas +plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent +menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de +cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler +alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits +meurent à _la lune rousse!_ Que de fleurs s'y laissent prendre, et que +de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter: + + Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles! + +Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul, +et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier, +Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville, +madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc. +Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de +tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque. + +Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces +souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura +parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous +sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement. +Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans +se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait +pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre. +Attendons. + + + +M. de Lamartine. + +POÈTE ET ORATEUR. + +Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans +sa cinquante-troisième année, et le chantre des _Méditations_, qui, aux +applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un +génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus +brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en +quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans +lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu +près une égale renommée. + +Les _Méditations_ et les _Harmonies_, que le poète publia de 1820 à +1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être +celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les +contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal +sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs +causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une +nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré +tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après, +auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne +parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe +éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes +et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer +elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple +rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de +Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous +imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire, +et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En +outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit +de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter +aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la +perfection de la forme. Dans les _Méditations_, surtout dans les +secondes de 1823, et dans les _Harmonies_, si la phrase n'atteint pas +complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette +splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français, +poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils +traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète +lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait +de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à +envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un +corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne +l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications +postérieures de M. de Lamartine, dans _Joceleyn_, qui parut, comme on +sait, en 1835, et surtout dans _la Chute d'un Ange_, publiée trois ans +après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être +même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche, +s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adopté _la Chute d'un +Ange_, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté +spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit +aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps +anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais +précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut +s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si +antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler +notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces +sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures +ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la +langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec +bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on +tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de +lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille +naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le +plus souvent oubliée dans la _Chute d'un Ange_. Tout y flotte, aucun +contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme, +et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus +grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue. + +M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à +1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire +d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec +le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet +s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre +plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa +de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas +cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer +inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges +électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature +échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus +cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille +unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia son +_Voyage en Orient_, curieux et poétique agenda, où il avait consigné +jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues +politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il +entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du +Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et +il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu +sous le nom de _parti social_, qui, par quelques côtés, s'inspirant du +saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague +aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi +évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des +conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais +il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son +intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la +politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses +études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de +M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que +de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et +dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que +l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les +dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a +en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste, +dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime +parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et +orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur de +_Child-Harold_, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la +grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté +jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif +du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et +d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine +aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances +qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec +celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une +froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise +sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des +droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est +là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier +comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit +qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un +discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en +quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble +esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et +profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale, +même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses +d'épargne: + +«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans +les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers +les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant +que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir +et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que +ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les +hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces +discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en +est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité +n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre +une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie +la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité, +les prolétaires?... + +«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer, +devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la +société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous +assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a +données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à +l'instruction, à la propriété.» + +M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon: + +«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui +retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes +que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la +concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association +industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi, +que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse +légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse... +Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité +secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société +n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand +inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la +société, c'est l'amour!...» + +Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il +faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement: + +«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions +jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre +l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom +des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la +voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le +dernier des individus, en France, pourrait élever une maison +d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de +moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La +présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État! +Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former +l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de +la génération future seraient des industriels en enseignement, des +industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous +appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier l'enseignement!... +Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à la spéculation, et +mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. Non, l'enseignement, +quel qu'il soit, donné par des individus, par des corporations et par +l'État, ne sera jamais impunément une industrie. L'enseignement est une +fonction; c'est le dégrader que de le faire descendre de cette hauteur +jusqu'à je ne sais quel vil commerce des doctrines, des âmes et des +intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y +consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!» + + + + +Courrier de Paris. + +LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET +LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE +MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE. + +Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces +agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à +rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se +multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la +semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme +certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous +les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile +concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois, +piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau +faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous +guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous +saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le +concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe, +arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre +portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec +empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce +l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle +le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se +préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le +cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un +prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de +douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M. +Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince +Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous +croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de +l'arrivée à Paris de mademoiselle +Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M. +Catholique, accompagnée d'il signor +Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle +du roi de Naples. + +Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent +comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de +moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable +armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas +combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième +corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans +l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du +piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis _ut_ jusqu'à _si_. +Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de +chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons +Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu +mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et +d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits +les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles +par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où +l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu +t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera +de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces +pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces +hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te +compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait +l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol? + +D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il +sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre +l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz, +pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent +les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont +fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils +ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des +opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop +d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les +pièces curieuses, entre le dimanche de la _Passion_ et le dimanche des +_Rameaux_. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos +_lionnes_, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper +leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant +nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point +du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation +sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de +l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a +éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles +pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand +à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant! +quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis +sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus +blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement +de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on +organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales +pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a +faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse +des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou +rouge et l'aquarelle... contre l'incendie. + +Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans +pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous +les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la +philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne +action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris +excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et +des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable +chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air +triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse +de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me +distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé, +son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh +bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe! +Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris +bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur: +depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un +tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre +orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq +vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde. + +Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les +uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à +coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin +trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc +encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans +sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle _Lucrèce_, le +poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville. +Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un +mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries, +à l'adoration et à l'insulte. + +Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées +sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus +s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la +faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que +M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les +Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et +élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient +été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal, +admirateur prématuré de _Lucrèce_, se trouvait assis à côté du +_Charivari_, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre +élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la +pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction +publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était +l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire +bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman, +le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les +banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait +l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M. +Ponsard. + +Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà +fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le +mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout +et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle +de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation +publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de _Lucrèce_ et ses +charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la +lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient +désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés +approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction +publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la +poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux +d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si +harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres +d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre +son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la +pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et +romain exhalé de son oeuvre et partout répandu. + +On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec +Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire +vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante, +soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes +harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et +une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles +drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et +féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré +de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale; +ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé, +dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une +hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards; +tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la +lame de Tolède et du poison des Borgia. + +M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M. +Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur +la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M. +l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas +chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de +bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est +lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial: +que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à +l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour +richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar +n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et +l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette +confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles +affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne +lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait +crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient +fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout +comme un autre.» + +Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles, +d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs, +fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire +posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort +depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de +rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée. + +Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a +donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié +tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction +d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à +l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de +la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit +particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue +rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même +maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de +cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop: +cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain +comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la +princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de +Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se +promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la +main tragique: + +«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je +n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze +jours tu pourras en donner un autre. + +«Ton affectionné camarade, + +... + + +UN REPAS HOMÉRIQUE. + +Depuis _Les infiniment petits_, si spirituellement chantés par notre +grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre +époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation +de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc +de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a +tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre +individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique, +qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque +apparence de grandeur et de solennité. + +Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander +à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées +ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples, +considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils +provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent +permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes +entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de +voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries +royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus +long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si +douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y +tenir et se l'assimiler. + +Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses +de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but +commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du +travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant +de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans +de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable. + +Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier +spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées +par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de +Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur +ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins +que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à +Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares. + +_L'Illustration_ ne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de +ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui, +d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui +rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité. + +Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de +Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de +Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine +le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un +boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de +terre. + +Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur +des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé, +pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche +monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à +des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné +son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails +entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire +marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières, +cuisaient les pommes de terre. + +Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est +avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué +de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de +bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une +machine, au bruit de mille cris joyeux. + +Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur +laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre +officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté +sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat +de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et +plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle +les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en +présence de ce rosbif merveilleux. + +On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le +contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf +rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales +si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas +seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi +qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans +doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et +soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de +l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent +aujourd'hui. + +Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes +réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os +disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table +dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et +ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque +famille ruinée. + + + + +VENTE DE LA GALERIE AGUADO. + +C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la +riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous +connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait +des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à +même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de +la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais +ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les +gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans le +_grand salon_ du musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable +s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des +enchères. + +Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée +dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour +arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions +équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs; +puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches +préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des +peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio +Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix +modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendre _un portrait_ du +Tintoret, 316 fr.; un _saint François d'Assise_, d'Augustin Carrache, +505 fr.; un _Christ mort_, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'_Espérance_, de +Vélasquez. 29 fr. + +Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la +hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à +les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des +toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en +erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a +pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences +qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent +d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses +compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au +Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme +l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles le _Génie de l'architecture_, a +été adjugée à 175 fr. Le _Jésus remettant à saint Pierre les clefs du +Paradis_, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en +1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il +n'était ni l'un ni l'autre. + +La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des +acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre +justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage +des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de +certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de +la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite +des tableaux par le prix d'adjudication. + +Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres +de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de +cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la _Mort de sainte Claire_, la +plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat, +entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et +nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme, +escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances +terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou +volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la +glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne +pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au +prix de 19,000 fr. + +L'_Annonciation_, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la _Madone dans +sa gloire_, 17,900 fr.: le _saint François d'Assise en prière_, figure +d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de +13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la _Jeune fille aux poissons_ +et l'_Enfant à la tourte_, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres +peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour +atteindre un prix élevé. Un _portrait d'homme_, signé _Bertholomeus +Estebanus Murillo fecit_, 1652, a été payé 315 fr. + +Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom +de _la Dame à l'éventail_, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.; +les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique +du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: la _Jeune femme +et le Nègre_, à l,200 fr.; le _portrait de la comtesse de Neubourg_ à +900 fr.; un _portrait d'Infante_, à 1,080 fr.; le _portrait en pied d'un +Corregidor_, à 1,600 fr. + +Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquable _Saint Hugues +changeant le repas des Chartreux_, n'a pu dépasser 1,725 fr. La +bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues, +évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de +transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu +mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux. + +La _Descente de croix_, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais +qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; la +_Vierge et l'Enfant Jésus_, du même peintre, tableau d'un ton clair, +traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deux +_chefs-d'oeuvre_, suivant le catalogue, _Pythagore_ et le _Philosophe +cynique_, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les +Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'_Atelier de saint +Joseph,_ n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à +430, 182 et 95 fr. + +L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms +illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la +vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions. +L'_Archange saint Michel terrassant le démon_, présenté comme le frère +jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un +Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la +_Vierge et l'Enfant Jésus_, a été mis sur table à 10,000 fr., et les +enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr. +Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une +charmante _Vue de Venise_, de Canaletti, 2,200 fr.; la _Vierge, l'Enfant +Jésus et saint Jean_ du Guide, 5,880 fr.; une _Madone_ du Corrège, 1,600 +fr.; _l'Enlèvement d'un berger par une déesse_, de l'Albane, 2,550 fr.; +_les Génies de la Musique_, du Dominiquin, 1,105 fr.; _Andromède_, du +Guerchin, 3,050 fr.; _Deux enfants_, de Léonard de Vinci; 4,000 fr. + +Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une +_Déposition de croix_, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en +Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original. +Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un +joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une +lice et ses petits, a été payé 4,000 fr. + +Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr., +du _Repos de Diane_, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce +tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la +transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret +attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution. + +_L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange_, +portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être +inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. Le +_Jason vainqueur du dragon_, et l'Ulysse abordant à l'île des +Phéaciens, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de +Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes +de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au +mérite de ces riches compositions. + +Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il +représente la _Délivrance de saint Pierre par un ange_; mais l'apôtre et +son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier +plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent +aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la +vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une +merveilleuse dextérité. On a payé sa _Délivrance de saint Pierre_ trois +fois plus cher que la _Déposition de croix_ de Van Dick: 15,300 fr. + +Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi +ont-ils été vendus: _une tête de Vieillard_, 1,300 fr.; _portrait de +deux Enfants_, 1,010 fr.; _deux Mendiants endormis_, 1,310 fr. + +[Illustration: (Vente de la galerie Aguado.)] + +La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était +nombreuse pour assister à la vente de la _Nymphe couchée_ et de la +_Madeleine_, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et +d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une +réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais +les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce +_chef-d'oeuvre_. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare +habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude +générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété; +le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les +austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces +défauts, la _Madeleine_ est devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui +avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont +les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la +mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été +achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue +59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia. + +En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du +Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait +alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle: + + École espagnole (230 tableaux). 255,192 fr. 50 c. + École italienne (128 tableaux). 236,006 50 + Écoles flamandes (35 tableaux). 54,638 50 + Marbres (50) 88,999 50 + + Total. 635,436 50 + +C'est pour réaliser un si mince produit, que s'est opérée la dispersion +de ces oeuvres d'art, dont la réunion avait coûté tant de peines. Cette +galerie dont M. Aguado était fier à juste titre, n'a eu qu'une existence +passagère; mais elle laissera de longs souvenirs dans l'esprit des +artistes, et ils nous sauront gré sans doute d'en avoir dressé l'acte de +décès. + + + +Beaux-Arts.--Salon de 1843. + +(Voyez pag. 44 et 56.) + +SALLE DES SCULPTURES. + +Les maîtres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble désormais +qu'il soit de mauvais goût à un artiste éminent d'exposer au Louvre, et +que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive être deux +fois compromise, d'abord par les médiocrités au milieu desquelles le +nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarité des +regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On +reprochait à l'un de nos grands poètes de ne plus écrire que pour un +petit nombre d'élus ou d'initiés, de ne plus chanter en quelque sorte +qu'à huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de +même une pente visible à ne plus faire que de la peinture et de la +sculpture intime; si parfois encore ils daignent révéler aux yeux du +commun les nouveaux enfants de leur génie, il faut que le public se +dérange, et se donne la peine de passer chez eux. + + L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables. + +Où sont donc, cette année, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde, +Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoyé au Louvre? +Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le +loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous +dit-on, couronne de lauriers un buste idéal de M. Victor Hugo, comme il +ferait pour la tête de Raphaël ou de Shakspere; l'autre travaille pour +le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aïeux de marbre. Par +suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les +portraits dans le salon carré et les deux galeries, ici les bustes +abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en +revanche, vous vous croiriez dans une école de dessin d'après la bosse, +tant il y a de têtes sur les tables. Un buste devient un objet de mode; +le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut être +moulé. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modèles. +«Qui voudra te peindre, dit une ancienne épigramme, puisque personne ne +peut te voir?» Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que +vous puissiez être, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, même +on vous enlaidira encore, si vous le désirez. Puis on vous enverra +figurer au Salon, sur l'autorité de Boileau: + + D'un pinceau délicat l'artifice agréable, + Du plus affreux objet fait un objet aimable. » + +Les anciens étaient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient +_de multiplier les ouvrages médiocres_. Tout vainqueur aux jeux +olympiques était honoré d'une statue; mais il fallait y avoir remporté +trois couronnes, pour que cette statue fût _iconique_, c'est-à-dire pour +qu'elle représentât l'athlète à qui on l'accordait. + +La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distinguées, que +nous; examinerons en détail, comme nous avons déjà fait pour les +principales peintures du salon carré. + +_M. Simart.--La Philosophie_, statue en marbre.--Nous devons d'abord +remercier M. Simart de n'avoir point chargé son personnage allégorique +de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grâce, par exemple, du +scalpel de l'analyse et du flambeau de la réflexion, ne craignant pas +d'ailleurs que nous prissions sa _Philosophie_ pour _le Commerce_ ou la +_Navigation._ + +Par la simple méditation du visage, par l'inflexion pensive de la tête, +par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su +personnifier le [Grec], et donner une forme sensible à la réflexion +psychologique. La pensée de M. Simart est austère; sa _Philosophie_ +n'est point la vierge mélodieuse de Sunnium, chantée par les poètes, qui +font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse +platonicienne, douce et clémente, amie des beaux discours et des +harmonieuses paroles, mais plutôt la sévère métaphysique allemande, la +déesse un peu boudeuse de _l'objectif_ et du _subjectif_, la Raison +pure. La concentration intérieure est telle, que l'âme, tout entière au +travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie +s'y glacer: c'est une statue de la Réflexion plutôt que la Réflexion +même. Nous exagérons à dessein notre critique pour la mieux préciser; la +conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous +reprochons seulement à l'artiste d'avoir comme attristé cette noble +figure par l'exercice même de la pensée, au lieu d'avoir peint le reflet +de la belle lumière intérieure qu'a célébrée Malebranche, de cette +flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'âme. + +Peut-être devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une +certaine exagération de régularité et de pureté classiques: toutes les +lignes sont coupées à angles droits les traits du visage comme les +draperies; il en résulte une sorte d'harmonie _carrée_ qui nous semble +dépasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu'à l'Égypte. La +statuaire grecque ne fit à son origine qu'imiter la momie égyptienne, et +ses premières statues, ayant la moitié du corps enfermé dans une gaine, +ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de même, à voir +la rigide façon dont la _Philosophie_ est enveloppée, que l'artiste, +dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis +voilée: la critique avait déjà reproché à son _Oreste mourant_ une +affectation de gravité et de stoïcisme; aujourd'hui, M. Simart nous +semble toucher aux extrêmes limites de la simplicité, au-delà desquelles +la statuaire devient de la géométrie pure. + +[Illustration: (Salon de 1843.--Vue de la galerie de sculpture.)] + +_La Philosophie_ de M. Simart, malgré toutes ces critiques, n'en est pas +moins, à notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient été +exposées au Louvre depuis plusieurs années. + +_M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqué par un serpent;_ son chien +lèche sa blessure.--Ce groupe, exposé en plâtre il y a quelques années, +avait dès lors mérité d'unanimes éloges.--M. Maindron, comme chacun +sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes étaient +déjà une chose assez rare, assez absurde même, au dire des amants +positifs de la Vénus Callipyge; mais quel nom donner à l'audacieux qui +ose introduire sous le marbre la rêverie mélancolique et le vague de la +pensée? René n'est-il pas en sculpture un être impossible, une +incompatibilité? Autant vaudrait essayer de rendre avec du plâtre ou du +marbre la romance du _Saale, les Méditations_ de Lamartine Nonobstant, +M. Maindron semble avoir heureusement trouvé le côté vaporeux, si je +puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie à +l'expression et à l'effet de la tête: l'artiste affectionne généralement +les formes grêles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit +que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire +ressortir la richesse de la tête; souvent même, sous cette constante +préoccupation du sentiment de la figure, il néglige la correction de +l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche +du berger est projetée d'une façon malheureuse, la chute des épaules a +trop de mollesse, et la nuque est étrangement aplatie; mais, en +revanche, la tête de l'enfant est délicieuse: il y a dans ses paupières +baissées, dans le pli de ses lèvres une douceur charmante, une tristesse +gracieuse; on dirait qu'il éprouve plutôt une peine de coeur qu'une +douleur physique, qu'il rêve plutôt qu'il ne souffre. La tête du chien +est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire +et plus précise que celle de son maître: il eut été difficile, en effet, +de faire un chien romantique et rêveur, avant le vague à l'âme.--En +somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que +promettaient sa _Velléda_, son _Christ_, son _saint Grégoire_, toutes +oeuvres déjà si remarquables par le goût, la science de l'ajustement, la +distinction de la fantaisie, et surtout la constante vérité de +l'idéalisation. + +M. Protat.-Sara la baigneuse, bas-relief en plâtre. + + «Elle bat d'un pied timide + L'onde humide, + Qui ride son clair tableau; + Du beau pied rougit l'albâtre; + La folâtre + Rit de la fraîcheur de l'eau.» + +M. Protat nous parait avoir voulu rendre en détail les vers du poète, +sans en perdre une syllabe, à peu près comme M. Niedermayer a essayé de +mettre en musique certaines odes de Lamartine. Tandis que le traducteur +compte ainsi les syllabes, l'idée lui échappe, et, avec toute son +exactitude, il arrive enfin à un contre-sens. Par exemple, pourquoi +s'appesantir sur les deux derniers vers: + + « La folâtre + Rit de la fraîcheur de l'eau.» + +Pourquoi changer ce rapide sourire en une gaieté prononcée, en un vif +sentiment de joie? L'artiste n'a pensé qu'au rire de Sara; il a oublie +la baigneuse, + + «... La baigneuse blanche + Qui se penche, + Qui se penche pour se voir. » + +On trouve, d'ailleurs, dans ce bas-relief, l'originalité et la fantaisie +souvent un peu bizarre et chimérique des vignettes de Célestin Nanteuil; +mais on y rencontre aussi les mêmes défauts, l'incorrection et la +vulgarité.--Encore une critique de détail: les deux femmes qui s'en vont +à gauche ont très-peu l'air de chanter leur chanson, et surtout de dire +à Sara: + + «Oh! La paresseuse fille, + Qui s'habille + Si tard un jour de moisson!» + +_M Dieudonné--Alexandre-le-grand tenant un lion,_ groupe en plâtre.--M. +Dieudonné semble avoir adopté la fameuse maxime de Molière: «Je prends +mon bien où je le trouve;» or, il le trouve partout. Ainsi, il a pris +évidemment la tête du Spartacus et a combiné en un seul le deux lions de +M. Barye et de Puget, empruntant la crinière de l'un et tout le reste de +l'autre. Mais ce que nous reprocherons le plus amèrement à M. Dieudonné, +c'est d'avoir, en l'imitant, gâté et affadi la belle tête du +Spartacus.--Il y avait, dit-on, chez les Thébains une loi contre ceux +qui enlaidissaient leurs originaux. + +_M. Dayand.--Diane chasseresse_, groupe en plâtre.--Signalons encore un +plagiat, car on ne saurait appeler autrement d'aussi voisines +imitations. Qu'un poète s'avise d'imiter, qu'un prosateur entreprenne +même de défaire à son bénéfice quatre tout petits vers: + + «Oh! sur le vert platane, + Et le frais coudriers + Diane, + Et ses blancs lévriers!» + +il se verra hué, moqué, sifflé, plumé d'étrange sorte; pourquoi donc un +sculpteur se croirait-il davantage en droit d'emprunter à Jean Goujon la +tête, la pose, l'embonpoint même de sa Diane chasseresse? la Diane des +poètes aurait-elle seule le privilège d'inviolabilité? Nous ferons +d'ailleurs à M. Dagand le même reproche qu'à M. Dieudonné: il s'en faut +de beaucoup qu'il ait embelli son original; la tête de Diane s'est +singulièrement épaissie, et, n'était son immortelle jeunesse, elle +aurait bientôt un double menton.--Le cerf est bourré, le chien a l'air +d'un épagneul de boudoir; est-ce là un de ces nobles lévriers que +Jupiter choisit lui-même pour la soeur d'Apollon? + +_M. Molchneht.--La Vierge,_ groupe en marbre.--Copie fidèle de +Murillo.--Nous croyons devoir signaler cette imitation; la statuaire +choisit rarement ses modèles dans l'école espagnole. + +_M. Foyatier.--Sainte Cécile_, statue en marbre.--L'illustre auteur du +Spartacus reparaît après une longue absence; nous retrouvons dans la +sainte Cécile une belle et savante exécution; les mains surtout sont +ravissantes; néanmoins, pour M. Foyatier, c'est là une oeuvre de peu +d'importance. + +_M. Debay._--Quatre figures allégoriques en plâtre, savoir: les +Beaux-Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce.--Les deux premières +statues ont les yeux relevés à la chinoise, sans doute pour indiquer que +les arts et les sciences sont venus de l'Orient? Il semble pourtant que +la Chine ne méritait guère de fournir cette double personnification. Les +jambes de l'Industrie sont démesurément grosses et nerveuses; aurait-on +voulu signifier par la, comme autrefois l'auteur du _Mercure_, que +l'Industrie devait avoir le jarret solide, pour courir, comme elle fait, +d'un pôle à l'autre?--Ces quatre figures allégoriques ont le défaut +commun de pouvoir changer de noms et d'attributs sans grande difficulté, +de façon que le Commerce, troquant son caducée contre le compas, +s'appellerait volontiers la Science, et réciproquement. Ce n'est pas +ainsi que M. Simart a imaginé sa belle statue de la Philosophie. + +(La suite à un autre numéro.) + + + +MANUSCRITS DE NAPOLÉON. +(Suite.--Voyez p. 22 et 38.) + +LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL. + +SUITE DE LA LETTRE DEUXIÈME. + +RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne +restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils +coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago +Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée +par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe +les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco +Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de +Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les +mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine +de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes +de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux +vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On +craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger. + +Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en +haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par +l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir +son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger, +l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les +hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa +politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des +barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié; +Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent +fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde +dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il +vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements, +qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que +l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et, +dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il +invita les chefs Niolinchi et des autres _Pièves_ à se transporter à +Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil. +Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva +pour parler en ces termes: + +«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister +à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour +règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans +leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un +devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes +règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais, +je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants +triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père, +l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a +soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la +liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la +jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie, +ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils +l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils +l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de +lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello +della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un +criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible, +cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment +il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos +vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez +prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. _Citoyens, si le tonnerre du +ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que +l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère._» Malgré +la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un +accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de +se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la +patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos +coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne +laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je +cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des +embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur +ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande +sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est +dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par +votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les +maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes? + +«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout +sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola +l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes +foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup +ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des +Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes +dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime +heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous +qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le +sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où +es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu, +Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la +terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une +prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes +cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à +apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par +la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel... +Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne +de ta bonté!» + +Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne +fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la +sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante, +consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se +laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand +festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des +plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes +les consumèrent. + +Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples, +indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola +mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour +lesquelles il s'était couvert d'infamie. + +TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les +peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce +seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi, +Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au +moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa +domination. + +Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction, +faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils +ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le +sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous +périssions si nous n'eussions péri. + +L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent +de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo +della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca, +Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous +différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize +ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme +celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient +ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint +à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par +l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus +intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut +se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit +à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités +qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit +sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en +criant _é Genoves!_ Il comprit alors que ses affaires étoient +désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses +partisans. + +(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en +1401 les principaux Corses à un pourparler; c'étoit un piège qu'il leur +tendoit. Il en fit périr une partie, et retint les autres en otage. + +(2: Andrea Lomellini, qui étoit à la tête de la compagnie de la Maona, +en 1404, se montra digne de ses prédécesseurs par le barbare traitement +qu'il fit éprouver à Attale. + +(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler +Giocante: ayant appelé les caporaux pour se liguer avec eux contre les +seigneurs, il les fit arrêter pour profiter de la consternation répandue +parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne à la tête d'une +armée. + +(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques années après, proposa une pareille +entrevue. Un nommé Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il +n'a plus reparu. + +Gherardo, frère du seigneur de Piombino, séduisit nos insulaires par sa +magnificence; mais, né dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les +incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frère. + +GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes +espérances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation +qu'avoient inspirée ses forfaits; Giovan Paolo, mis à la tête des +patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit échappé au +massacre de Vico; encore teint du sang de ses pères, il présenta pendant +seize ans un front redoutable. L'Offizio consterné, réduit aux seuls +ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point +d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il +se trouva privé de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier +en allant voir, à Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son +compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier à Gênes; Fieschi, général +des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa à Rinuccio une +entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient été +élevés ensemble à la cour de Milan. L'expérience avoit instruit +Rinuccio; il refusa, craignant quelque piège. Alors Fieschi se présente +seul à sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amitié. «Tu +t'es défié de moi, lui dit-il; les années ont effacé cette étroite +liaison qui confondit nos premières affections et nos jeunes âmes; mais, +dans mon âme, les impressions se conservent. Nous étions alors à +l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations +nous traçoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous goûtions! nous +sentions tous les délices d'une amitié réciproque. + +«--Fieschi, répondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront +toujours chers à mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire; +mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie +infortunée, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant +dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre âme noble est +au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez passé votre vie +dans les délices de Gênes, et moi, depuis le moment où je vous quittai, +je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitiés, +qui nécessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux +doux épanchements. J'ai vu le fils trahir le père; j'ai vu +l'hospitalité, la sainte suspension des traités ne servir qu'a cacher +les trames les plus horribles; votre nation nous en a donné tant +d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins +de votre caractère que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous +retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez +sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armées, il a donc +changé de système, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font +qu'aigrir les âmes, et si elles préparent des triomphes, ils sont de +courte durée.» + +Tels étoient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi étoit dans la +fleur de l'âge, grand, beau; la sérénité, la douceur étoient peintes +dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui +captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de +Rinuccio, qui se reprochoit de s'être laissé vaincre en générosité et +d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec +impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y étoit attendu, les +ordres étoient donnés pour le recevoir... et pour l'arrêter. Conduit +dans une obscure prison, de là dans le château d'Evisa, il y passa +quelques semaines, et, après que son premier mouvement dut être calmé, +Fieschi se présenta à lui. «Il ne tient qu'à vous, lui dit-il, +d'améliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre +fils vous vivrez dans les honneurs; vous goûterez les charmes de la paix +et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio +prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto; +devenez son appui, livrez-lui vos châteaux et faites abandonner par vos +partisans l'armée de Giovan Paolo.» + +Rinuccio étouffoit d'indignation, sa voix étoit éteinte; il ne répondit +que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se +découragea pas, il lui tint toute espèce de discours; il finit par +s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obéir, +qu'il n'étoit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... «Fieschi, +dit Rinuccio, je suis près de ma mort; car je comprends bien que n'ayant +pu me gagner, il faudra se défaire de moi; mais souviens-toi que je +porte à l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et +vengeront ma mémoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne +sens pas combien cette idée est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps +et heureux, ta mort sera lente; mais à ton convoi funèbre: «Joie à la +société, s'écrieront les spectateurs, elle est délivrée d'un méchant +homme!» Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas à mourir de faim +et de misère. + +Peu de temps après, Giovan Paolo dut céder à Ambrogio Négri, et sa +catastrophe mérita une statue à ce vainqueur génois. + +RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de +Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus +inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent +battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments +pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour +paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de +l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa +mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il +fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui. + +OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et +d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne +servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo +della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne +brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé. +L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue +expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la +justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de +rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en +prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de +sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux +de leur tranquillité. + +Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au +lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de +patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms +chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation. +En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la +liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se +trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses +projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la +servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli... +Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne +retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient +l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils +n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le +flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro, +Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour +sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce +de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils +vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de +lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire +ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes +Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence, +les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia +avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les +Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule +ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop +tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires +pouvoient mourir, mais non vivre esclaves. + +SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit +tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les +Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit +soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais, +dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment, +ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de +peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et +sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt +une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent; +le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les +murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les +rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi +de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et +ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses +vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le +traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses +firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent +renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner +conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner +avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui, +voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier +leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur +indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance +d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges +à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit +fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son +libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine +des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses +promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont +mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis +aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne +connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de +la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey +de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman, +qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il +devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout +se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans +nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet +les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle +cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour +de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme +le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme +Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et +quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire +par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et +de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en +trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur +gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses +parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus +exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux +furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses +l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance +dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de +son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils +étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par +un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment +où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants. + +La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux +Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de +Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en +présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses +excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur +a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans +cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de +Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un +moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari, +cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient +de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la +compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est +l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de +l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds: +elle en est repoussée avec effroi. + +«_Madame_, lui dit avec dureté Sampiero, _entre le crime et l'opprobre, +il n'est de milieu que lu mort._» + +L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs +de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses +enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour +votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!» + +Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend +par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux, +il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste +Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue +de son mari, et lui dit avec courage: «_Sampiero, le jour où je m'unis à +vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes +années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves +souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort +pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante +que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants +auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe +de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse, +mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de +mourir de votre main!_» + +La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller +jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter +trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina +mourut....... + +Elle mourut par les mains de Sampiero. + +Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de +Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée; il bat les +ennemis à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille +des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de +Stéphano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres; il bat, +à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit à la république. +Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchoient au moment +d'être libres, mais, par un lâche assassinat, Gênes se délivra de cet +implacable ennemi. + +Dans la tombe d'Épaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes; dans +celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses. +Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se +retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires +le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvoit plus +vivre libre. + +Les Génois ne trouvèrent plus de contradicteurs, leur politique leur +réussit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso +s'étoient ruinés, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mêmes, +furent obligés de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la +liberté... Les infortunés! ils reconnoissent pour maîtres les meurtriers +de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnèrent les +massacres à Montalto, à Calvi, à Spinola. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + + +Chronique Musicale + +THÉÂTRE-ITALIEN. + +Les chants ont cessé! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui +perche à Paris six mois seulement, et, sitôt qu'avril parait, et que le +soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani même a, +cette année, devancé ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en +avait donné l'exemple. Depuis trois semaines bientôt elle sème dans les +champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, précieuse +semence qui, jetée sur cette terre fertile, se convertit rapidement en +guinées. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientôt la rejoindre et +partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas: +l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a +déjà tressé les couronnes dont elle doit saluer son apparition. + +La saison qui vient de finir a été intéressante sous plus d'un rapport. +Mario qui, dans l'opéra sérieux, n'avait abordé jusqu'ici que le genre +larmoyant et le style peu varié des compositeurs de la moderne Italie, a +fait récemment un coup de tête. Il a tenté une invasion dans l'empire +rossinien, et, dès la première marche, en a attaqué une des plus fortes +citadelles: le rôle terrible d'Otello. L'entreprise était hasardeuse; il +y a couru quelques dangers, et peut-être reçu plus d'une blessure; mais +enfin il est entré dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout +ce qui sera nécessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conquête. + +Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne +réputation. C'est beaucoup, assurément, et il leur serait difficile de +l'accroître. + +Madame Viardot, rentrée au Théâtre-Italien après une absence de deux +années, y a fait admirer aux connaisseurs, dans _Semiramide_, dans le +_Cantatrici Villane_, dans _Tancredi_, dans la _Gazza ladra_, sa voix +énergique et brillante, son exécution originale et hardie, son style +savant et varié. Nous aurons lieu bientôt de nous occuper spécialement +de cette cantatrice éminente, dans un prochain article consacré aux +concerts du Conservatoire. Quels qu'aient été, en effet, ses succès +dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins été le théâtre de ses +plus beaux triomphes. + +[Illustration: (Madame Grisi.)] + +Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices: +l'une,--mademoiselle Nissen,--très jeune encore, et sur l'avenir de +laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes espérances; +l'autre,--madame Brambilla,--inconnue à Paris avant le mois de novembre +dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprécié le chant +simple, large, habilement nuancé et profondément expressif. Madame +Brambilla est élève de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel éloge +en pourrions-nous faire qui valût celui-là! + +Deux opéras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de +s'écouler, ont été ajoutés au riche répertoire du Théâtre-Italien. Tous +deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de +toutes les scènes italiennes de l'Europe. _Linda di Chamounix_ ayant été +presque complètement éclipsée par son frère cadet. _Don Pasquale_, c'est +de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous +préférons nous occuper. + +[Illustration: (Lablache.)] + +_Don Pasquale_ a une perruque blonde, un habit marron à larges +basques,--mode de 1842,--un pantalon à sous-pieds et des bottes vernies; +mais, quoi qu'il fasse, et en dépit de sa moderne mascarade, ce n'est +qu'un revenant qu'on a oublié d'enterrer, et qui, depuis un demi-siècle, +erre comme une âme en peine sur tous les théâtres d'Italie. Il s'est +longtemps appelé _ser Marc Antonio_, et a joui sous ce nom d'une grande +célébrité. Faut-il vous raconter sa très lamentable histoire? Il est +riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte, +un neveu et un médecin. Son médecin se moque de lui, cela est de règle. +Son neveu est amoureux, cela est de règle encore. Pourquoi est-on neveu, +si ce n'est pour être amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire +enrager son oncle, qui veut une nièce riche et laide? _Don Pasquale_ est +comme tous les oncles, et, telle est sa colère quand son neveu lui a +déclaré formellement sa résolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu +rebelle et impertinent, de se marier, lui, _don Pasquale_, avec sa +goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il +tombe de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de neveu en médecin. + +«Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur. + +--Volontiers, dit le docteur.» + +Et il lui amène une femme en effet, une femme affublée d'un voile noir +et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les +ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-là. Son oeil est +baissé, sa démarche guindée, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle +a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel +goutteux de soixante-dix ans résisterait à une amorce si habilement +préparée? + +«Voilà bien à point mon affaire!» s'écrie-t-il avec enthousiasme.» + +Et il l'épouse. Mais, l'acte signé, Norina change aussitôt de manières +et de ton et de langage. Sa taille se déploie, sa tête se redresse, son +oeil lance des éclairs, sa parole devient brève et impérieuse; elle dit: +_Je veux!_ et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de +ce que veut son mari. + +Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des +servantes. On vous a dit que _don Pasquale_ était riche, d'où vous devez +conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de +couturières; elle achète une voiture et des chevaux... Hélas! qu'est-ce +que tout cela au prix de ce qu'il me reste à dire? Dès qu'une femme a +pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne +savez-vous pas jusqu'où elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop +heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisième acte, que son +mariage n'était qu'un mariage pour rire, une simple apparence de +mariage, et qu'il peut se débarrasser immédiatement de son épousée du +matin en la cédant à son neveu. Tout finit à la satisfaction générale, +et Norina, au moment où le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du +pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois: + +[Illustration: (Théâtre-Italien.--Une scène de _Don Pasquale_, deuxième +acte.)] + +_La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux._ + +Belle découverte, et à laquelle on était bien loin de s'attendre! + +La musique de M. Donizetti... Mais à quoi bon cette critique +rétrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont +cessé de résonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de côté +pour six mois, s'il vous plaît, la musique italienne. Voici venir M. +Balle et la musique anglaise. Déjà la partition est sur le pupitre, et +M. Girard met de la colophane à son archet. Écoutons... Quoi! rien +encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque +autre. Et, en attendant, daignez permettre, ô lecteur, que nous vous +invitions à un petit voyage _impromptu_. Il s'agit de passer la Seine, +d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le théâtre pour la +Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-être, mais vous n'y +prendrez pas pour cela moins d'intérêt. + + +L'ORPHÉON. + +C'est le nom qu'a donné Wilhem aux réunions générales des élèves des +écoles de chant fondées et entretenues par la ville de Paris, dont il a +organisé l'enseignement, et qu'il a dirigées jusqu'à sa mort. + +L'institution des classes gratuites de chant élémentaire remonte à +l'année 1819. Ce fut M. le baron de Gérando qui, le premier, en eut +l'idée. Il appartenait à cette association de citoyens éclairés, qui, +sous la Restauration, s'étaient imposé la noble tâche de répandre les +bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrières, de donner +gratuitement la science aux hommes de bonne volonté qui en sentaient le +besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but était +surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut à +M. de Gérando l'une des voies les plus directe; et les plus sûres pour y +atteindre. + +«Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition à ses +collègues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas +chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs +pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger +leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaieté? Ils +ne rêvent, pour cela, ni aux concerts, ni à l'Opéra; mais, au lieu de +retours sombres et amers, peut-être, sur la dureté de leur condition, +ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords +sont comme une lueur jetée dans les sillons de la vie humaine. Ceux +d'entre nous qui ont visité l'Allemagne, ont été surpris de voir toute +la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux +plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont +observé combien son influence est salutaire sur les moeurs... La +musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le délassement du +riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse. +Non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements; +en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un +grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin +d'une grande régularité; dans tous les arts ils sont d'autant moins +fatigants qu'ils sont mieux cadencés... «L'harmonie est une sorte de +lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui +enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité +dans l'esprit, elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné: +l'arrangement, la propreté, l'économie semblent, en quelque sorte, +marcher à sa suite. + +«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de +chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point +sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos, +remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs. +Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins +ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si, +en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des +hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des +chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas +propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?» + +La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour +l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de +l'enseignement gratuit qu'on organisait. + +Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale, +n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents +élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même +exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient +commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en +est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour +amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se +forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais, +dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et +d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement +mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon +le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule +leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était +divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le +même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre. + +La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il +fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un +jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la +Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre +affaire.» dit le chansonnier. + +[Illustration: (Grande Salle de la Sorbonne--Séance générale de +l'Orphéon)] + +Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et +l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux +fonctions qu'on allait lui déférer. + +Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui +offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses +efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il +serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés +analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer +tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève, +pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à +son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en +quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la +vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le +_Manuel musical_ qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou +artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous +suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes +les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires +organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y +verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le +charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun +desquels se livre, sous la direction de son _moniteur_, à des exercices +musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres, +que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand +vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec +surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans +hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les +clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront +un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront +représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons +appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés. + +Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem +est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix +mille le nombre des élèves. + +De temps en temps, les _moniteurs_ de ces écoles se réunissent pour +exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés +expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant, +ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme _orphéon_ dans le +langage universitaire. + +Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la +direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance +solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants +peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un +choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de +Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux +écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une +précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en +vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le +gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à +l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre +qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie +aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de +départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui +lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son +harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail +instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle +remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel +bien elle fait à l'âme! + +Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que +nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y +être admis. + + + + +La Vengeance des Trépassés + +NOUVELLE + +§ Ier.--Le Couvent. + +«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère +enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et +venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux +exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a +disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse +naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre +sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence +sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa +fille; n'est-ce pas, Léonor?--Il est vrai, madame.» + +Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la +novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta +sous la fenêtre: + + Marinero del onda, + Ayolé! + En un arrojo + Hecha te al golfo... + Que tu dicha consiste + En un arrojo. + +--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent. + +--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade, +c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant +par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix. + +--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de +faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère. + +--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je +l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il +est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la +règle. + +--Dites-lui de se taire.» + +La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria: +«Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut. + +«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance +inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui +porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas +la fièvre? + +--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce +n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait, +vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de +cette potion calmante qui est sur la table. + +--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il +sera renvoyé.» + +L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne +nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre +qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à +voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans +huit jours? + +--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que +sa santé. + +--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère +n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine; +mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui +d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement +l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la +protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un +chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre. + +--Je la trouve, au contraire, très-heureuse. + +--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de +contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une +nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici +d'une crise physique. + +--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me +parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter. + +--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires +s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain. + +--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas. + +--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla, +voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être +fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je +veux que vous vous reposiez. + +--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut. + +--Pourquoi? + +--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure? + +--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite +table, contre mon lit. + +--Et si vous vous endormez? + +--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez +pas pour m'en faire prendre. + +--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir? + +--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je +dirais que je l'ai exigé. + +--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la +nuit, toute seule? + +--Peur! de quoi? + +--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce +matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à +vingt ans! quel dommage! + +--Quelle était donc sa maladie, Périlla? + +--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée. +Hélas! je ne devrais pas vous dire cela! + +--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée. + +--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses +secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.» + +Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point +apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et +apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos +petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous +aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se +touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez +besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit, +chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en +baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous +laissez pas mourir! + +--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière? + +--Sans doute. + +--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair? + +--Ah! oui; je n'y songeais pas. + +--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir +peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit. + +--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas, +cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste. +Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir. + +--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en +avez pas besoin pour vous mettre au lit.» + +Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes +prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart +d'heure je viendrai la prendre. + +--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la +pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât +éclairée la nuit, voilà tout. + +--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu? + +--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de +l'insomnie, lire dans _la Vie des Saints_ que vous m'avez prêtée. +Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie! + +--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non, +tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous +donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des +histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez. + +--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant: +je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le +veux! + +--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable, +savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de +soeur Saint-Ange! + +--Eh bien, allez me le chercher. + +--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est +encore sur ses oeufs. + +--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite, +si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte +de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier. + +--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de +vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant +votre convalescence. + +--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et +que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues. + +--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses, +et qui auront coûté si cher!» + +Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau: + + Marinero del onda, + Ayolé! + +Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne +voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la +fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique! +Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous +laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous +n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de _la Vie des Saints,_ ne +lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos +oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne +manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose. +Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout. + +--Et la boîte, que vous oubliez. + +--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la +porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher. + +Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé +dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle +revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son +entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table +et se mit à tourner les feuillets de _la Vie des Saints_ avec +distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre +soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et, +n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une +cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit +de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui +descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle +distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui +paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était +nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau +considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules, +traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son +fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses +paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi, +s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.» + +Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La +religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit +de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José; +elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez, +mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son +chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette +sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet, +dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans +les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras +qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison. +Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor? +avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse +et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais +c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je +suis très-bien; laissez-moi me rendormir.» + +La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus +nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord +de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier +avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous +implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son +coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la +trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le +dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et +cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses +paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la +considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits +de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse +sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de +ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches +et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter +jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat +renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il +en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église; +pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon +exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que, +succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et +ton âme dans l'autre. + +Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à +l'imagination de Léonor. + +Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour +réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton +honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux, +qu'importe le reste de l'univers? + +Et l'on chanta dans le jardin: + + Marinero del onda, + +A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et +mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la +flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une +sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer +éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée +d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en +courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait, +et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les +bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur +la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils +trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José +plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils +avaient disparu dans l'obscurité de la nuit. + +José rentra dans le couvent pour donner l'alarme. + + +§ II.-La maison isolée. + +Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval, +habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la +Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à +Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le +courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce. +Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs: +maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en +vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle +de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que +quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise. + +La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et +orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans +un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son +erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier. +Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de +chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées +par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant +informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui +répondit que c'était la colonie de _Carlota_, éloignée seulement de +quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se +décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes +dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils +aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa +agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les +voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles +que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de +quitter sitôt leurs nouveaux amis. + +Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un +sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe +et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes +et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se +rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient +du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé +d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts +éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues +tiges d'émeraude. + +Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque +et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir +demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se +réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait +complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse +commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite +Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient +résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait +bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait +dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été +quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans +valeur. + +Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie, +mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet. +Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à +scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force +de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner +plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se +lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de +loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui, +pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit, +supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des +autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux. + +Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de +_Carlota_. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son +cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle +soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne +trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine. +C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez +élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une +forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des +rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne +qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et +bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui +êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement +brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons +l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous +serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet. + +Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre +cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les +main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec +Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque +côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher +des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du +mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que, +incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement +une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les +sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une +voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût +exquis: + + Marinero del onda, + Ayolé! + En un arrojo + Hecha te al golfo, + Que tu dicha consiste + En un arrojo. + F. G. + +_(La suite à une prochaine livraison.)_ + + + +Revue d'Horticulture. + +Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel: +le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le +roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de +notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants +de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de +promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres +praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne, +forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces +trois millions le plus judicieusement possible. + +En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la +floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme +l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en +jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été +convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu +Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux +dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus +qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à +quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété, +l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera +toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son +accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie. + +Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus +complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; une +_jardinière_ élégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie +obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les +sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes +s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg, +Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres +réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont +celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au +talent des horticulteurs français. + +Le goût pour les _plantes de collection_, qui parfois devient une +passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en +Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont +celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent +naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des +autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les +jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines +tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias; +parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les +mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les +azalées, les rhododendrums. + +Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs +opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture, +explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des +forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues, +pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines +que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de +précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention +particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous +deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde +horticole; l'un se nomme _Paulownia imperialis_, l'autre +_Daubentonia-Tripetiana_; ils semblent destinés l'un et l'autre à +devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les +plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le +climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative. + +Le _Paulownia imperialis_, nommé _kiri_ dans la langue du Japon, son +pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de +réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la +fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que +nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le +Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles +même du _Biguonia catalpa_, celui de tous les arbres antérieurement +connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les +arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement +longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point +habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans +importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par +conséquent de son ombrage. + +[Illustration: (Paulownia imperialis)] + +La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier +d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup +à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se +rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte +pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de +fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux +que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place +très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le +fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique. + +En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la +propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère, +et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne +une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un +arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige. +L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous +le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze +mètres d'élévation. + +Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de +l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos +bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la +vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre +magnifique. + +Le _Daubentonia-Tripetiana_, obtenu de graine, pour la première fois en +Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays +natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne +pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un +beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier +ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du +Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la +place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait +aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a +voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé +même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus +brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore +inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or. + +Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner +seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de +couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un +fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en +horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur +des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight, +l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande +Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie +végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales, +particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux +sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini. + +Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce +principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de +tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque +jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les _Dahlias à fleurs +parfaites_, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque +rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; les +_Pélargoniums_ aux mille broderies éclatantes; les _calcéolaires,_ dont +les corolles semblent nuancées au pinceau; les _Camélias_ si supérieurs +de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et +des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement +des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être +apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible +de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs +fleurs de collection, pour les _Dahlias_, par exemple, les variétés +récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que +celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les +collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils +devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il +faudrait les compter par milliers. + +Il nous reste à parler des _Orchidées_, qui tiennent en ce moment le +premier rang parmi les plantes de collection. + +Pour forcer les _Orchidées_ à vivre et à fleurir dans la serre, il faut +leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce +n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'_Orchidées_ en bon +état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a +le droit d'être le plus fier. + +On renonce généralement aujourd'hui à cultiver les _Orchidées_ dans la +terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement +sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de +nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples, +les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est +par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air +excessivement chaud et humide. + +[Illustration: (Uncidium papilio.)] + +Les _Dendrobiums_ les _Uncidiums_ et les _Stanhopeas_, sont les plus en +faveur des _Orchidées_ au moment où nous écrivons; nous avons figuré la +fleur remarquable d'un des plus beaux _Uncidiums_ connus, l'_Uncidium +Papilio_; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille, +vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant. + + + + +Miscellanées + +L'HABIT ET LE MOINE. + +Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate +merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes +artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air +vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos +boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger +de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit +partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son +nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un +secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié +d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient +habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un +profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude +parisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur +lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder: +mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne +semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces +demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque +douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa +mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et +par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est +qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa +fastueuse existence. + +L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne +s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le +vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en +Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de +la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands +dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans +ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne +serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois +seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette +dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train +qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau, +noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa +personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des +Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au +courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une +longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la +mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la +coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique +existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte! _O ter quarerque +beatus!..._ + +Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants +qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer +et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est. + +Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que +vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son +cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; son _de_ même est de pur +agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui +du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir +faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de +marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes +verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des +gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler +vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il +s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de +naissance, tout au moins par droit de conquête. + +Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne, +aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui +consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et +représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui +sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman. + +Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de +briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence +nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards +de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et +âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et +s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.» +Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but: +_Paraître._ + +Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu +moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim? +Notre vicomte va vous l'apprendre. + +Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un +aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes +maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans +l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares +exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas +tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés +dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis +auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui +existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition +sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer +pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de +l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il +achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être +considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence, +une façon d'_homme de compagnie_. Être n'est rien, paraître est tout: il +est fidèle à sa devise. + +D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un +revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont +l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de +temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou +deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un +cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe +et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble +dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale, +l'homme le plus brillant de Paris!» + +Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit +également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à +dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans +toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son +feuillage verdoyant. + +Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa +peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du +Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une +guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois +plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après +avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand, +s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris, +qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un +homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant +les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante: +«Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie +dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur dîner la substance de +vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on +nourrirait!» + +Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à +l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages +qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand +fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi +nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et +retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches +qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce +inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures +privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son +épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale. + +Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se +poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient +d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme +qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule +représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs. +Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications. +Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse +réunion. + +--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison. + +--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce +nonchalante. + +--La Grisi a-t-elle été belle? + +--Adorable! + +--Et Lablache? + +--Admirable! + +--Et Mario? + +--Délectable! + +--Je crois que vous avez été content? + +--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse! + +Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien, +qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause +d'indisposition. + +Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de +chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes +en matière de _turf_ et de _sport_. Il se faufile parmi les membres du +jockey-club et parie six cents louis sur la tête de _Tandem_ contre +_Arabella_ ou _Farguhar_. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de +bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain +ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit +et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est +besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte +joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue, +de merveilleux par excellence et de gastronome distingué. + +Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie +comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas +réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui +touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un +portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des +pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de +Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et +ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste +dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera +des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour +cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun +de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que +lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter +les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance. +C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de +toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam. +De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une +mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre +anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre +accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants +et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un +frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer +donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à +longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant +une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même +ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le +premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois +sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche +pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de _ses gens_, en annonçant +qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la +porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la +belle étoile. + +Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son +propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par +le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-_Street_, +comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un +léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet +imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera +certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide +et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne +peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou +_tabatière_ où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles +délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout +ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et +d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de +cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table +boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit, +table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la +cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur +objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de +quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu +d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute +panoplie, deux pipes de terre en sautoir. + +C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se +reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion, +bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière, +il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille +souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en +bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect +misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le +triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a +faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa +dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il +prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les +fumées de l'âcre _caporal_, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il +appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération +terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se +répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien, +paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité. + +Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot +de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que +pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses +supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de +servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la +peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons, +d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre. + + + + +OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE. + +[Illustration: (Entrée extérieure du tunnel.)] + +Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au +public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de +l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin +sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois +heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation +pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à +Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le +lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert +Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard +Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever +cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages, +chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de +l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les +fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de +spectateurs. + +A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège +se mit en marche dans l'ordre suivant: + +Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le +solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur +des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward +Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le +lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart;--les +directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les +invités. + +[Illustration: (Grand escalier descendant au tunnel.)] + +[Illustration: (Extrémité inférieure de l'escalier.)] + +Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange +spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le +vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence +qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte +occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la +rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à +Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à +Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était +livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes. + +Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du +samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les +employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour +repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le +tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait, +dit-on, à 50,000. + +Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On +porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à +la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au +président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit +non pas par des chansons, mais par des _speeches_ (discours) et par des +toasts. + +On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un +pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous +du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet +qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se +forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux +commencèrent. + +Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations +forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828, +le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les +reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se +décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière +inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture +du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux. + +Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15 +millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000 +liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que +devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel. +Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter +de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la +Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux. + +Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'_Illustration_ que M. +BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS? + + + +[Illustration: (Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau! +En force, Observatoire...)] + + + +Bulletin bibliographique. + +_Transeundo_, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18 +de 250 pages Ledoyen. + +C'est en passant (_transeundo_), c'est à de longs intervalles, dans son +adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a +composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des +impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route, +s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier +d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait +éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il +pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au +murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre +ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses +espérances. + +M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du +public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas +seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès +d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères +et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont +douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les +connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare +aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains +maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui +appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se +plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la +nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du +jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc. +Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà +avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son +style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place +distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque. + +_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8. +Paris, 1843. _Baudry_. 5 fr. (Non traduit.) + +Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une +certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en +Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre +nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui +consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient +imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la _Prairie_ +et du _Corsaire Rouge_ devint, sinon aussi estimé, du moins presque +aussi célèbre que l'illustre auteur de _Waverly_. + +Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne +popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt +même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction. +Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait +autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même +histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se +passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan; +que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe +toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une +surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien +précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps +l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans +la vallée de _Wish-ton Wish_, le lecteur n'ignore pas que les Indiens +entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses +habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il +arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue. + +_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de +M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la +Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard. +Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à +Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, _le +Feu-Follet_, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il +Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas +résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate +anglaise, _la Proserpine_. Dès lors le roman ne se compose plus que du +_duel_ de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les +incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre +s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se +surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la +France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond: +Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa +maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans +un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en +faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement, +que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation +aussi ennuyeuse qu'inutile. + +_Histoire de France;_ par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (_Furne_, +libraire-éditeur.) + +M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important +travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en +doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de +son _Histoire de France_ s'étendaient depuis les origines de la Gaule +primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin +avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la +Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation +française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV +renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de +Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante +étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au +récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la +publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus +flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés +à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa +hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple, +le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que +remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M. +Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le +vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit +montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le +tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils, +les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de +l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la +Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire +et artistique qu'on appelle la _Renaissance_, tels étaient les nombreux +sujets dont traitait le tome IX. + +Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M. +Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la +conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel +Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà +caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le +tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par +les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et +italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères +à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec +l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis +s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte +d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez +Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette +reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les +huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial. +Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la +Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y +jouèrent Catherine et Charles IX. + +Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la +monarchie des Bourbons. + +_La Science de la Vie_, ou Principes de conduite religieuse, morale et +politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1 +vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (_Amyot_, +éd.) 5 fr. + +Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M. +Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui +s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les +attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un +prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables, +sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie, +sans couleur et sans vérité. + +Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur des _Voyages +artistiques et littéraires en Italie_ a le grand tort d'être trop +ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend +pas ce qu'est réellement la _Science de la vie_. Au lieu d'exprimer une +opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou +de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1° _le Miroir de +la vraie Pénitence_ (Specchio della vera Penitenza), de JACQUES +PASSAVANTI:--2º _la Vie sobre_ (la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3° +_la Vie civile_ (la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4º _le +Gouvernement de la Famille_ (il Governo della Famiglia) de +PANDOLFINI.--5º _le Courtisan_ (il Cortegiano) du comte BALTHAZAR +CASTIGLIONE;--6° _les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della +Casa_;--7° _le Dialogue du Père de Famille_, du TASSE. Ces sept Traités +réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie, +car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps +et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État, +la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et +l'usage. + +_Îles Marquises_ ou _Nouka-Riva_, histoire, géographie, moeurs et +considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les +documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et +DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843, +Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr. + +Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre +possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz +s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis +jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les +nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et +avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs +racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par +l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au +nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin +1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie +de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des +coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée: +_Considérations générales_, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent +l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon +eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie +agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles +de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme +station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM. +Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition de +_l'Astrolabe_ et de la _Zélée_, et si, pour asseoir leur opinion, ils +ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs +prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres +sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs +notes particulières et de leurs souvenirs. + +_A Memoir of Ireland, native and Saxon_, by O'CONNELL. Vol. 1. +1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par +O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite). + +M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage: + +«J'ai longtemps senti les inconvénients qui résultaient de l'ignorance +de la nation anglaise sur tout ce qui touche à l'histoire de l'Irlande. +Nous sommes arrivés à une époque où il importe de plus en plus que ces +matières soient examinées et comprises. Pour prouver qu'une pareille, +étude était nécessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai écrit le +mémoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de +manière, toutefois, à présenter en masse les iniquités commises à +l'égard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec +l'approbation entière, ou au moins avec l'assentiment de la nation +anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que +la nation anglaise a toujours été la complice des crimes de son +gouvernement.» + +M. O'Connell a divisé l'histoire d'Irlande en plusieurs époques: la +première s'étend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'à +l'année 1612, c'est-à-dire jusqu'à la soumission complète de l'Île. La +dernière doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de +l'acte de l'émancipation catholique (1829) et la quatrième année du +règne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'écrire sur +chacune de ces époques un mémoire, corroboré et appuyé par un certain +nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et +illustrations contenues dans le volume qui vient de paraître se +composent d'extraits empruntés à divers auteurs et de documents +contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement +en commentaires déclamatoires. + +Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait +remarquer par les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses discours. +Il est tour à tour diffus et Concis, lourd et vif, éloquent et trivial, +grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le défenseur le +plus intrépide des droits et des intérêts de ses concitoyens, +l'adversaire le plus passionné, le plus invincible de l'Union. + +_Des éléments de l'État_, ou cinq questions concernant la religion, la +philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2 +vol. in-18. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin. +7 fr. les deux vol. + +«La constitution de l'État, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de +nos jours, voilà le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant +son introduction. L'analyse des _Éléments de l'État_, religion, +philosophie, morale, art et politique, voilà les moyens et le plan; en +même temps on poursuit, par la réalisation de ce but et de ces plans, +une solution de l'éternel problème soumis à la pensée humaine, +c'est-à-dire la conciliation de l'unité et de la multiplicité.» + +Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite +de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unité +et de la multiplicité s'établissent principalement entre Dieu, suprême +représentant de l'unité, et la liberté humaine, principal agent de la +multiplicité dans les êtres raisonnables. C'est sous ce point de vue que +M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manière le +catholicisme a institué les relations du libre arbitre et du Créateur. + +Cet important problème des rapports de la liberté humaine et de Dieu, M. +Segretain continue à l'étudier dans le livre second, consacré à la +question philosophique. Il essaie de le résoudre par la critique et par +la théorie, par l'examen des trois siècles, qui précèdent le nôtre et +par un essai de métaphysique. + +Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1° la morale +publique, c'est-à-dire les principes généraux qui règlent la vie d'une +société: 2° la morale personnelle, celle qui regarde plus spécialement +le caractère des hommes, l'étude de leur coeur, de leurs vices, de leurs +vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unité et de la +multiplicité se débat en morale, ainsi que dans la religion, entre la +justice, face principale de l'unité divine, et la volonté, agent humain +de la multiplicité. + +Dans la question esthétique (livre 4), l'idéal est l'unité, et +l'imagination l'agent de la multiplicité. Les oeuvres d'art ne font en +effet que développer, suivant un mode indéfini, l'éternel modèle de +beauté que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet +au point de vue général de son ouvrage, l'auteur des _Éléments de +l'État_ a étudié nécessairement les rapports de l'idéal et de +l'imagination, et la manière dont celle-ci doit les développer. Dans ses +réflexions sur la science esthétique, et dans l'aperçu historique qui le +suit, M. Segretain tâche «de démêler, dans le tissu des faits, le jeu de +l'imagination développant le» formes changeantes de l'immuable idéal.» + +Vient enfin la question publique: en politique, l'unité est représentée +par l'autorité, la multiplicité par la liberté. Comment conclure entre +ces deux adversaires un traité de paix solide et durable? Tel est le +sujet du cinquième livre des _Éléments de l'État_. Sans négliger la +question de la liberté, M. A. Segretain a surtout discuté les moyens de +ramener dans la politique du dix-neuvième siècle, en France, +l'indispensable principe de l'autorité: car ce n'est point avec la +liberté seule que la société se constitue, tandis que l'autorité seule +suffit pour l'établir. + +_Contes fantastiques d'Hoffmann_, traduction nouvelle par M. X. MARMIER, +précédés d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843, +Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c. + +Il y a dix ans environ, un critique en vogue à cette époque, M. +Loeve-Weimar, traduisit pour la première fois en français les _Contes +fantastiques_ d'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop légère +et trop facile,--obtint un tel succès, qu'elle a eu depuis les honneurs +de plusieurs réimpressions. La charmante bibliothèque de M. Charpentier +devait tôt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du célèbre conteur +allemand; aussi cet habile éditeur a-t-il eu l'heureuse idée d'en faire +faire à M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus châtiée et plus +exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, écrite par +le traducteur, a été en outre placée en tête de ce joli volume, qui +contient: _le Violon de Crémone, les Maîtres Chanteurs, Mademoiselle de +Scudéri, le Majorat, Maître Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu, +le Choix d'une Fiancée, Marino Falieri, Don Juan_ et _le Voeu_, +c'est-à-dire dix des productions les plus caractéristiques d'Hoffmann. + +_Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de +la République et de l'Empire_. Cinquante planches coloriées, comprenant +les portraits de Napoléon, premier consul; de Napoléon, empereur; du +prince Eugène, de Murât et de Poniatowski, d'après les dessins de M. +HIPPOLYTE BELLANGÉ. Trente livraisons composées chacune d'une ou de deux +planches coloriées et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843. +(Dubochet.) 50 c. la livraison. + +Cette curieuse collection est destinée à prendre place, dans toutes les +bibliothèques, à côté des histoires de la Révolution française, de +l'Empire ou de Napoléon, dont elle forme pour ainsi dire le complément +indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessinées par M. H. +Bellangé, et coloriées à l'aquarelle. Une notice explicative, dont la +rédaction a été confiée à un homme spécial, fait connaître l'histoire +des transformations successives de l'uniforme dans les différents corps +de l'armée française, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux +élèves de l'École Polytechnique, en 1815; depuis le général de brigade, +jusqu'au timbalier et au tambour de la garde. + +_Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre +français au XVIe siècle_, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843. +(_Charpentier_, libraire-éditeur.) 1 vol. in-18. + +Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publié par l'auteur +en 1828, sur la poésie française et le théâtre français, huit portraits +littéraires, qui ont paru depuis dans la _Revue de Paris_ et dans la +_Revue des Deux-Mondes_. + + + + +Modes. + +ORFÈVRERIE, + +Nous ne savons trop pourquoi le caprice est toujours plus disposé à +accueillir les modes étrangères que les modes françaises. Il semble +qu'un mérite, aux yeux de l'élégance parisienne, soit d'arriver +d'outre-mer. L'orfèvrerie, par exemple, dont nous nous occupons +aujourd'hui, justifie tout à fait cette observation. + +Cependant, l'orfèvrerie anglaise, dont la mode a rapproché toutes ses +créations, est traitée comme dessins et comme travail avec une grande +négligence, et peu de goût. En général, les formes sont lourdes et ne +reproduisent guère que la ressemblance dénaturée des formes françaises, +que Thomas Germain, Claude Balin, Marteau et Debèche ciselaient et +rétreignaient au dix-huitième siècle avec une grande perfection. Les +Anglais ont compris assez mal ce genre d'une richesse artistique; chez +eux, presque toujours, la richesse est lourde et massive; le caprice +n'est pas motivé, et les ornements manquent de goût. + +En France, nous avons pour modèles les maîtres du dix-huitième siècle, +et pour artistes des dessinateurs et des sculpteurs qui, s'ils +s'éloignent des précédents, ne peuvent que perfectionner en faisant de +l'innovation. + +Pourquoi donc, lorsque nous avons les éléments d'une supériorité +certaine, les artistes français acceptent-ils une rivalité qui devrait +les blesser? + +Il y a peut-être un point fondamental, étranger à l'orfèvrerie +elle-même: c'est une question de luxe. Les grandes fortunes manquent en +France, et celles qui restent font peu de dépenses. Un bel ouvrage ne +serait pas acheté; on ne cite guère que les tables royales pour +lesquelles, depuis longues années, nos grands orfèvres aient fait de +beaux ouvrages. Aussi le bronze étant bien plus à la portée des fortunes +moyennes, ou des idées reçues, a-t-il fait de grands progrès depuis +plusieurs années. L'habileté d'une maison intelligente a, pour ainsi +dire, opéré une révolution, en travaillant le bronze avec une finesse +merveilleuse, sans augmenter les prix accepté pour les ouvrages d'une +exécution relâchée, qui laissent beaucoup à désirer. + +[Illustration:] + +La ciselure était portée, au seizième siècle, à sa plus grande +perfection, et l'exécution des figures ronde-bosse, par le repoussé, +était regardée comme une des grandes difficultés de l'art. Ce genre de +travail, presque négligé de nos jours, vient de nous être rendu par M. +Morel, dont les ouvrages peuvent rivaliser avec les ouvrages anciens. + +M. Morel, par un procédé fort simple, pour lequel il a obtenu un brevet +d'invention, est parvenu à incruster un métal dans un autre métal avec +toute la perfection des plus belles incrustations du seizième siècle, +même dans les détails les plus fins. Les modèles que nous avons sous les +yeux nous semblent des chefs-d'oeuvre de justesse et de dessin. L'artiste +a appelé à son aide tout ce qui pouvait contribuer à la magnificence et +à l'élégance de son oeuvre--des formes pittoresques, des ligures +habilement groupées, des massifs de fleurs disposées en guirlandes +gracieuses; le détail est en même temps artistique et coquet. C'est une +richesse pompeuse qui donne l'idée d'une conception large. L'or et +l'argent heureusement alliés impriment à l'ensemble une physionomie +toute particulière, et ce procédé nous parait destiné à un grand succès. + +Ce système, appliqué à l'orfèvrerie en général, sera d'un effet +magnifique en services complets. Nous nous proposons de suivre avec +attention les progrès de cette industrie savante; nous signalerons les +premiers ouvrages importants que nous donnera l'industrie parisienne. +L'innovation a cela de bon, qu'elle fait naître des innovateurs. +L'invention est mère de l'invention. + + + +RÉBUS. + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS: + +Requiescant in pace. + + + +RÉBUS D'UN AVARE. + +[Illustration:] + +_L'explication à la prochaine livraison._ + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0005, 1er Avril +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 *** + +***** This file should be named 34212-8.txt or 34212-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/2/1/34212/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34212-8.zip b/34212-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4aaf82c --- /dev/null +++ b/34212-8.zip diff --git a/34212-h.zip b/34212-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d510f58 --- /dev/null +++ b/34212-h.zip diff --git a/34212-h/34212-h.htm b/34212-h/34212-h.htm new file mode 100644 index 0000000..da9c191 --- /dev/null +++ b/34212-h/34212-h.htm @@ -0,0 +1,3749 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, 0005, 1 Avril 1843 by Various </title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} +.poem p.i36 {margin-left: 18em} + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 + +Author: Various + +Release Date: November 5, 2010 [EBook #34212] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<div class="cont"> + + + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000.png"></p> + +<hr class="full"> +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="sommaire"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 49%;"> +<span class="sml">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.<br> +Prix de chaque N° 75 c.--La collection mens. br., 2 fr 75.</span> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 2%;"> + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 49%;"> +<span class="sml">Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.<br> +pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.</span> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p class="mid"><b>N° 5 Vol. I.--SAMEDI 1 avril 1843.</b><br> +Bureaux, rue de Seine, 33.</p> +<hr class="full"> + +<div class="somm"> + +<h4>SOMMAIRE.</h4> + +<p><b>1er Avril.--M. de Lamartine</b>, poète orateur. <i>Portrait.</i>--Courrier de +Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et +Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de +Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique. --Vente de la Galerie +Aguado. <i>Gravure.</i>--<b>Beaux-Arts:</b> Salon de 1843. <i>Salle des +Sculptures.</i>--<b>Manuscrits de Napoléon:</b> Deuxième lettre sur l'Histoire de +la Corse.--<b>Chronique musicale:</b> Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la +Sorbonne. <i>Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de +l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien.</i>--<b>La Vengeance +des Trépassés</b>, nouvelle, par F. G., première partie, avec une <i>Gravure. +</i> +--Revue d'Horticulture. <i>Deux Gravures</i>. <b>Miscellanées:</b> L'Habit et le +Moine.--<i>Deux gravures</i> Ouverture du Tunnel de la Tamise. <i>Quatre +Gravures. Caricature.</i>--<b>Bulletin bibliographique. +--Annonces.--Observations météorologiques.--Modes:</b> Orfèvrerie. +<i>Gravure.</i>--<b>Problème d'échecs.--Rébus.</b></p> +</div> + +<h3>Premier Avril.</h3> + +<p>Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il +verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans +les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des +plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois +d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette +fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter:</p> + + +<p class="mid">Arrive donc, implacable comète;<br> +Finissons-en: le monde est assez vieux.</p> + + +<p>C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô +lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé, +qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la +terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de +fournir encore une longue carrière.»</p> + +<p>Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on +entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes +et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment +de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne +serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici, +petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons, +Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères. +Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta +bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels, +les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les +pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il +ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!»</p> + +<p>A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par +exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir +à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les +arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine, +désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin, +amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année? +Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la +bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi, +d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner; +non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château +héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les +nerfs! --Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux +eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus +florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore, +mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins, +partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme +toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine +entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une +monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours +d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma +coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes +robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un +châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne +va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève... +j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire; +je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon +du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers +concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.»</p> + +<p>Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine +ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour, +vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu, +Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf! +Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il? --Ce +qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui +aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon +ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu +as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon +ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en +beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin +seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va, +cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.»</p> + +<p>Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à +l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop +regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait +sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un +regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les +Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et +le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses +pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de +l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes +les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque +chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes, +étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se +moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au +nez. --«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la +Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de +juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne +Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au +Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier, +commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop +tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de +rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un +bon poisson d'avril.»</p> + +<p>Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul +et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être +l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on +poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet?</p> + +<p>On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins +raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas +plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent +menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de +cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler +alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits +meurent à <i>la lune rousse!</i> Que de fleurs s'y laissent prendre, et que +de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:</p> + +<p class="mid"> + Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles! +</p> + +<p>Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul, +et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier, +Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville, +madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc. +Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de +tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque.</p> + +<p>Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces +souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura +parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous +sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement. +Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans +se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait +pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre. +Attendons.</p> +<br> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"></p> + +<h4>M. de Lamartine.</h4> + +<h4>POÈTE ET ORATEUR.</h4> + +<p>Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans +sa cinquante-troisième année, et le chantre des <i>Méditations</i>, qui, aux +applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un +génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus +brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en +quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans +lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu +près une égale renommée.</p> + +<p>Les <i>Méditations</i> et les <i>Harmonies</i>, que le poète publia de 1820 à +1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être +celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les +contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal +sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs +causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une +nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré +tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après, +auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne +parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe +éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes +et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer +elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple +rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de +Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous +imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire, +et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En +outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit +de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter +aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la +perfection de la forme. Dans les <i>Méditations</i>, surtout dans les +secondes de 1823, et dans les <i>Harmonies</i>, si la phrase n'atteint pas +complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette +splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français, +poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils +traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète +lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait +de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à +envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un +corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne +l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications +postérieures de M. de Lamartine, dans <i>Joceleyn</i>, qui parut, comme on +sait, en 1835, et surtout dans <i>la Chute d'un Ange</i>, publiée trois ans +après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être +même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche, +s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adopté <i>la Chute d'un +Ange</i>, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté +spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit +aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps +anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais +précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut +s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si +antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler +notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces +sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures +ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la +langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec +bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on +tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de +lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille +naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le +plus souvent oubliée dans la <i>Chute d'un Ange</i>. Tout y flotte, aucun +contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme, +et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus +grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.</p> + +<p>M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à +1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire +d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec +le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet +s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre +plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa +de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas +cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer +inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges +électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature +échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus +cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille +unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia son +<i>Voyage en Orient</i>, curieux et poétique agenda, où il avait consigné +jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues +politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il +entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du +Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et +il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu +sous le nom de <i>parti social</i>, qui, par quelques côtés, s'inspirant du +saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague +aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi +évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des +conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais +il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son +intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la +politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses +études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de +M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que +de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et +dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que +l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les +dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a +en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste, +dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime +parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et +orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur de +<i>Child-Harold</i>, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la +grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté +jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif +du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et +d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine +aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances +qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec +celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une +froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise +sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des +droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est +là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier +comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit +qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un +discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en +quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble +esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et +profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale, +même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses +d'épargne:</p> + +<p>«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans +les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers +les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant +que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir +et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que +ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les +hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces +discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en +est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité +n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre +une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie +la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité, +les prolétaires?...</p> + +<p>«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer, +devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la +société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous +assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a +données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à +l'instruction, à la propriété.»</p> + +<p>M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:</p> + +<p>«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui +retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes +que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la +concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association +industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi, +que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse +légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse... +Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité +secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société +n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand +inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la +société, c'est l'amour!...»</p> + +<p>Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il +faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:</p> + +<p>«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions +jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre +l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom +des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la +voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le +dernier des individus, en France, pourrait élever une maison +d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de +moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La +présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État! +Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former +l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de +la génération future seraient des industriels en enseignement, des +industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous +appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier +l'enseignement!...Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à +la spéculation, et mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. +Non, l'enseignement, quel qu'il soit, donné par des individus, par des +corporations et par l'État, ne sera jamais impunément une industrie. +L'enseignement est une fonction; c'est le dégrader que de le faire +descendre de cette hauteur jusqu'à je ne sais quel vil commerce des +doctrines, des âmes et des intelligences. Respectons-le d'avantage dans +tous ceux qui s'y consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»</p> + +<h3>Courrier de Paris.</h3> + +<h4>LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET +LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE +MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE.</h4> + +<p>Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces +agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à +rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se +multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la +semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme +certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous +les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile +concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois, +piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau +faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous +guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous +saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le +concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe, +arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre +portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec +empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce +l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle +le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se +préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le +cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un +prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de +douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M. +Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince +Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous +croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de +l'arrivée à Paris de mademoiselle +Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M. +Catholique, accompagnée d'il signor +Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle +du roi de Naples.</p> + +<p>Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent +comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de +moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable +armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas +combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième +corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans +l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du +piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis <i>ut</i> jusqu'à <i>si</i>. +Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de +chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons +Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu +mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et +d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits +les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles +par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où +l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu +t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera +de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces +pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces +hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te +compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait +l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?</p> + +<p>D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il +sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre +l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz, +pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent +les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont +fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils +ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des +opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop +d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les +pièces curieuses, entre le dimanche de la <i>Passion</i> et le dimanche des +<i>Rameaux</i>. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos +<i>lionnes</i>, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper +leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant +nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point +du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation +sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de +l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a +éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles +pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand +à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant! +quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis +sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus +blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement +de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on +organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales +pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a +faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse +des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou +rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.</p> + +<p>Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans +pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous +les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la +philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne +action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris +excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et +des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable +chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air +triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse +de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me +distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé, +son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh +bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe! +Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris +bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur: +depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un +tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre +orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq +vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.</p> + +<p>Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les +uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à +coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin +trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc +encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans +sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle <i>Lucrèce</i>, le +poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville. +Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un +mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries, +à l'adoration et à l'insulte.</p> + +<p>Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées +sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus +s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la +faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que +M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les +Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et +élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient +été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal, +admirateur prématuré de <i>Lucrèce</i>, se trouvait assis à côté du +<i>Charivari</i>, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre +élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la +pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction +publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était +l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire +bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman, +le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les +banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait +l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M. +Ponsard.</p> + +<p>Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà +fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le +mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout +et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle +de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation +publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de <i>Lucrèce</i> et ses +charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la +lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient +désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés +approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction +publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la +poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux +d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si +harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres +d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre +son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la +pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et +romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.</p> + +<p>On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec +Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire +vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante, +soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes +harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et +une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles +drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et +féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré +de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale; +ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé, +dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une +hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards; +tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la +lame de Tolède et du poison des Borgia.</p> + +<p>M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M. +Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur +la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M. +l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas +chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de +bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est +lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial: +que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à +l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour +richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar +n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et +l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette +confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles +affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne +lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait +crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient +fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout +comme un autre.»</p> + +<p>Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles, +d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs, +fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire +posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort +depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de +rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.</p> + +<p>Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a +donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié +tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction +d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à +l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de +la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit +particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue +rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même +maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de +cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop: +cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain +comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la +princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de +Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se +promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la +main tragique:</p> + +<p>«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je +n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze +jours tu pourras en donner un autre.</p> + +<p>«Ton affectionné camarade,<br> + +...</p> +<br> + +<h3>UN REPAS HOMÉRIQUE.</h3> + +<p>Depuis <i>Les infiniment petits</i>, si spirituellement chantés par notre +grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre +époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation +de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc +de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a +tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre +individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique, +qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque +apparence de grandeur et de solennité.</p> + +<p>Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander +à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées +ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples, +considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils +provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent +permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes +entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de +voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries +royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus +long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si +douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y +tenir et se l'assimiler.</p> + +<p>Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses +de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but +commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du +travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant +de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans +de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.</p> + +<p>Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier +spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées +par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de +Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur +ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins +que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à +Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.</p> + +<p><i>L'Illustration</i> ne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de +ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui, +d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui +rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.</p> + +<p>Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de +Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de +Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine +le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un +boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de +terre.</p> + +<p>Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur +des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé, +pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche +monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à +des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné +son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails +entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire +marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières, +cuisaient les pommes de terre.</p> + +<p>Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est +avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué +de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de +bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une +machine, au bruit de mille cris joyeux.</p> + +<p>Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur +laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre +officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté +sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat +de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et +plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle +les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en +présence de ce rosbif merveilleux.</p> + +<p>On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le +contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf +rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales +si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas +seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi +qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans +doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et +soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de +l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent +aujourd'hui.</p> + +<p>Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes +réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os +disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table +dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et +ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque +famille ruinée.</p> + +<h3>VENTE DE LA GALERIE AGUADO.</h3> + +<p>C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la +riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous +connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait +des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à +même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de +la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais +ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les +gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans le +<i>grand salon</i> du musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable +s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des +enchères.</p> + +<p>Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée +dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour +arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions +équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs; +puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches +préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des +peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio +Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix +modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendre <i>un portrait</i> du +Tintoret, 316 fr.; un <i>saint François d'Assise</i>, d'Augustin Carrache, +505 fr.; un <i>Christ mort</i>, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'<i>Espérance</i>, de +Vélasquez. 29 fr.</p> + +<p>Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la +hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à +les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des +toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en +erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a +pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences +qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent +d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses +compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au +Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme +l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles le <i>Génie de l'architecture</i>, a +été adjugée à 175 fr. Le <i>Jésus remettant à saint Pierre les clefs du +Paradis</i>, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en +1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il +n'était ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des +acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre +justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage +des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de +certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de +la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite +des tableaux par le prix d'adjudication.</p> + +<p>Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres +de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de +cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la <i>Mort de sainte Claire</i>, la +plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat, +entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et +nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme, +escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances +terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou +volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la +glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne +pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au +prix de 19,000 fr.</p> + +<p>L'<i>Annonciation</i>, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la <i>Madone dans +sa gloire</i>, 17,900 fr.: le <i>saint François d'Assise en prière</i>, figure +d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de +13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la <i>Jeune fille aux poissons</i> +et l'<i>Enfant à la tourte</i>, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres +peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour +atteindre un prix élevé. Un <i>portrait d'homme</i>, signé <i>Bertholomeus +Estebanus Murillo fecit</i>, 1652, a été payé 315 fr.</p> + +<p>Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom +de <i>la Dame à l'éventail</i>, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.; +les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique +du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: la <i>Jeune femme +et le Nègre</i>, à l,200 fr.; le <i>portrait de la comtesse de Neubourg</i> à +900 fr.; un <i>portrait d'Infante</i>, à 1,080 fr.; le <i>portrait en pied d'un +Corregidor</i>, à 1,600 fr.</p> + +<p>Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquable <i>Saint Hugues +changeant le repas des Chartreux</i>, n'a pu dépasser 1,725 fr. La +bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues, +évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de +transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu +mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.</p> + +<p>La <i>Descente de croix</i>, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais +qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; la +<i>Vierge et l'Enfant Jésus</i>, du même peintre, tableau d'un ton clair, +traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deux +<i>chefs-d'oeuvre</i>, suivant le catalogue, <i>Pythagore</i> et le <i>Philosophe +cynique</i>, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les +Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'<i>Atelier de saint +Joseph,</i> n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à +430, 182 et 95 fr.</p> + +<p>L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms +illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la +vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions. +L'<i>Archange saint Michel terrassant le démon</i>, présenté comme le frère +jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un +Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la +<i>Vierge et l'Enfant Jésus</i>, a été mis sur table à 10,000 fr., et les +enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr. +Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une +charmante <i>Vue de Venise</i>, de Canaletti, 2,200 fr.; la <i>Vierge, l'Enfant +Jésus et saint Jean</i> du Guide, 5,880 fr.; une <i>Madone</i> du Corrège, 1,600 +fr.; <i>l'Enlèvement d'un berger par une déesse</i>, de l'Albane, 2,550 fr.; +<i>les Génies de la Musique</i>, du Dominiquin, 1,105 fr.; <i>Andromède</i>, du +Guerchin, 3,050 fr.; <i>Deux enfants</i>, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.</p> + +<p>Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une +<i>Déposition de croix</i>, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en +Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original. +Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un +joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une +lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.</p> + +<p>Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr., +du <i>Repos de Diane</i>, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce +tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la +transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret +attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.</p> + +<p><i>L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange</i>, +portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être +inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. Le +<i>Jason vainqueur du dragon</i>, et l'Ulysse abordant à l'île des +<i>Phéaciens</i>, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de +Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes +de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au +mérite de ces riches compositions.</p> + +<p>Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il +représente la <i>Délivrance de saint Pierre par un ange</i>; mais l'apôtre et +son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier +plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent +aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la +vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une +merveilleuse dextérité. On a payé sa <i>Délivrance de saint Pierre</i> trois +fois plus cher que la <i>Déposition de croix</i> de Van Dick: 15,300 fr.</p> + +<p>Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi +ont-ils été vendus: <i>une tête de Vieillard</i>, 1,300 fr.; <i>portrait de +deux Enfants</i>, 1,010 fr.; <i>deux Mendiants endormis</i>, 1,310 fr.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br> <b>(Vente de la galerie Aguado.)</b></p> + +<p>La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était +nombreuse pour assister à la vente de la <i>Nymphe couchée</i> et de la +<i>Madeleine</i>, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et +d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une +réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais +les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce +<i>chef-d'oeuvre</i>. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare +habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude +générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété; +le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les +austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces +défauts, la <i>Madeleine</i> est devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui +avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont +les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la +mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été +achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue +59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.</p> + +<p>En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du +Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait +alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle:</p> + +<pre> + École espagnole (230 tableaux). 255,192 fr. 50 c. + École italienne (128 tableaux). 236,006 50 + Écoles flamandes (35 tableaux). 54,638 50 + Marbres (50). 88,999 50 + Total. 635,436 50 +</pre> + +<p>C'est pour réaliser un si mince produit, que s'est opérée la dispersion +de ces oeuvres d'art, dont la réunion avait coûté tant de peines. Cette +galerie dont M. Aguado était fier à juste titre, n'a eu qu'une existence +passagère; mais elle laissera de longs souvenirs dans l'esprit des +artistes, et ils nous sauront gré sans doute d'en avoir dressé l'acte de +décès.</p> +<br> + +<h3>Beaux-Arts.--Salon de 1843.</h3> + +<p class="mid">(Voyez pag. 44 et 56.)</p> + +<h4>SALLE DES SCULPTURES.</h4> + +<p>Les maîtres sont absents, comme ceux de la peinture; il semble désormais +qu'il soit de mauvais goût à un artiste éminent d'exposer au Louvre, et +que la distinction de ses tableaux ou de ses statues doive être deux +fois compromise, d'abord par les médiocrités au milieu desquelles le +nouveau chef-d'oeuvre irait prendre place, puis par la vulgarité des +regards bourgeois qui le viendraient niaisement contempler. On +reprochait à l'un de nos grands poètes de ne plus écrire que pour un +petit nombre d'élus ou d'initiés, de ne plus chanter en quelque sorte +qu'à huit clos et dans le saint des saints. Nos grands artistes ont de +même une pente visible à ne plus faire que de la peinture et de la +sculpture intime; si parfois encore ils daignent révéler aux yeux du +commun les nouveaux enfants de leur génie, il faut que le public se +dérange, et se donne la peine de passer chez eux.</p> + +<p class="mid">L'un demeure au Marais, et l'autre aux Incurables.</p> + +<p>Où sont donc, cette année, MM. Etex et David? Pourquoi MM. Rudde, +Jouffroy, Antonin Moyne et les autres n'ont-ils rien envoyé au Louvre? +Ont-ils tant de commandes officielles, qu'ils n'aient pu trouver le +loisir de faire pour le public la plus mince statuette! L'un, nous +dit-on, couronne de lauriers un buste idéal de M. Victor Hugo, comme il +ferait pour la tête de Raphaël ou de Shakspere; l'autre travaille pour +le compte d'un riche bourgeois, qui veut avoir des aïeux de marbre. Par +suite, la salle des sculptures offre un assez pauvre aspect; comme les +portraits dans le salon carré et les deux galeries, ici les bustes +abondent; les statues sont rares, les groupes encore plus; mais, en +revanche, vous vous croiriez dans une école de dessin d'après la bosse, +tant il y a de têtes sur les tables. Un buste devient un objet de mode; +le portrait se fait bourgeois et mesquin, tout au moins l'on veut être +moulé. Les artistes n'ont malheureusement pas le choix de leurs modèles. +«Qui voudra te peindre, dit une ancienne épigramme, puisque personne ne +peut te voir?» Mais en payant bien, aujourd'hui, quelque difforme que +vous puissiez être, on se fera plaisir de vous peindre au naturel, même +on vous enlaidira encore, si vous le désirez. Puis on vous enverra +figurer au Salon, sur l'autorité de Boileau:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> D'un pinceau délicat l'artifice agréable,</p> +<p class="i14"> Du plus affreux objet fait un objet aimable. »</p> +</div></div> + +<p>Les anciens étaient avares des portraits, dans la crainte qu'ils avaient +<i>de multiplier les ouvrages médiocres</i>. Tout vainqueur aux jeux +olympiques était honoré d'une statue; mais il fallait y avoir remporté +trois couronnes, pour que cette statue fût <i>iconique</i>, c'est-à-dire pour +qu'elle représentât l'athlète à qui on l'accordait.</p> + +<p>La salle des sculptures offre pourtant quelques oeuvres distinguées, que +nous; examinerons en détail, comme nous avons déjà fait pour les +principales peintures du salon carré.</p> + +<p><i>M. Simart.--La Philosophie</i>, statue en marbre.--Nous devons d'abord +remercier M. Simart de n'avoir point chargé son personnage allégorique +de fastidieux attributs, et de nous avoir fait grâce, par exemple, du +scalpel de l'analyse et du flambeau de la réflexion, ne craignant pas +d'ailleurs que nous prissions sa <i>Philosophie</i> pour <i>le Commerce</i> ou la +<i>Navigation.</i></p> + +<p>Par la simple méditation du visage, par l'inflexion pensive de la tête, +par la pose expressive de la main sur la poitrine, l'artiste a su +personnifier le [Grec], et donner une forme sensible à la réflexion +psychologique. La pensée de M. Simart est austère; sa <i>Philosophie</i> +n'est point la vierge mélodieuse de Sunnium, chantée par les poètes, qui +font habiter volontiers la Sagesse dans la lyre; ce n'est point la muse +platonicienne, douce et clémente, amie des beaux discours et des +harmonieuses paroles, mais plutôt la sévère métaphysique allemande, la +déesse un peu boudeuse de <i>l'objectif</i> et du <i>subjectif</i>, la Raison +pure. La concentration intérieure est telle, que l'âme, tout entière au +travail psychologique, semble se retirer des traits du visage et la vie +s'y glacer: c'est une statue de la Réflexion plutôt que la Réflexion +même. Nous exagérons à dessein notre critique pour la mieux préciser; la +conception de M. Simart n'en est pas moins belle et profonde; nous +reprochons seulement à l'artiste d'avoir comme attristé cette noble +figure par l'exercice même de la pensée, au lieu d'avoir peint le reflet +de la belle lumière intérieure qu'a célébrée Malebranche, de cette +flamme divine qui ravit si puissamment les yeux de l'âme.</p> + +<p>Peut-être devons-nous aussi trouver dans la statue de M. Simart une +certaine exagération de régularité et de pureté classiques: toutes les +lignes sont coupées à angles droits les traits du visage comme les +draperies; il en résulte une sorte d'harmonie <i>carrée</i> qui nous semble +dépasser l'antique proprement dit, et remonter jusqu'à l'Égypte. La +statuaire grecque ne fit à son origine qu'imiter la momie égyptienne, et +ses premières statues, ayant la moitié du corps enfermé dans une gaine, +ressemblaient toutes aux images du Dieu Terme. On dirait de même, à voir +la rigide façon dont la <i>Philosophie</i> est enveloppée, que l'artiste, +dans son amour excessif de l'antique, a voulu faire un Hermes, une Isis +voilée: la critique avait déjà reproché à son <i>Oreste mourant</i> une +affectation de gravité et de stoïcisme; aujourd'hui, M. Simart nous +semble toucher aux extrêmes limites de la simplicité, au-delà desquelles +la statuaire devient de la géométrie pure.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>(Salon de 1843.--Vue de la galerie de sculpture.)</b></p> + +<p><i>La Philosophie</i> de M. Simart, malgré toutes ces critiques, n'en est pas +moins, à notre sens, une des plus remarquables oeuvres qui aient été +exposées au Louvre depuis plusieurs années.</p> + +<p><i>M. E.-M. Maindron.--Un jeune Berger piqué par un serpent;</i> son chien +lèche sa blessure.--Ce groupe, exposé en plâtre il y a quelques années, +avait dès lors mérité d'unanimes éloges.--M. Maindron, comme chacun +sait, est un sculpteur romantique. Les sculpteurs spiritualistes étaient +déjà une chose assez rare, assez absurde même, au dire des amants +positifs de la Vénus Callipyge; mais quel nom donner à l'audacieux qui +ose introduire sous le marbre la rêverie mélancolique et le vague de la +pensée? René n'est-il pas en sculpture un être impossible, une +incompatibilité? Autant vaudrait essayer de rendre avec du plâtre ou du +marbre la romance du <i>Saale, les Méditations</i> de Lamartine Nonobstant, +M. Maindron semble avoir heureusement trouvé le côté vaporeux, si je +puis dire, de la sculpture. Dans ses statues, tout est sacrifie à +l'expression et à l'effet de la tête: l'artiste affectionne généralement +les formes grêles, soit qu'il y trouve une distinction romantique, soit +que cet appauvrissement de tout le corps lui paraisse devoir mieux faire +ressortir la richesse de la tête; souvent même, sous cette constante +préoccupation du sentiment de la figure, il néglige la correction de +l'ensemble; ainsi, dans le groupe que nous examinons, la cuisse gauche +du berger est projetée d'une façon malheureuse, la chute des épaules a +trop de mollesse, et la nuque est étrangement aplatie; mais, en +revanche, la tête de l'enfant est délicieuse: il y a dans ses paupières +baissées, dans le pli de ses lèvres une douceur charmante, une tristesse +gracieuse; on dirait qu'il éprouve plutôt une peine de coeur qu'une +douleur physique, qu'il rêve plutôt qu'il ne souffre. La tête du chien +est admirable de sentiment; elle a une expression beaucoup plus claire +et plus précise que celle de son maître: il eut été difficile, en effet, +de faire un chien romantique et rêveur, avant le vague à l'âme.--En +somme la nouvelle composition de M. Maindron tient dignement ce que +promettaient sa <i>Velléda</i>, son <i>Christ</i>, son <i>saint Grégoire</i>, toutes +oeuvres déjà si remarquables par le goût, la science de l'ajustement, la +distinction de la fantaisie, et surtout la constante vérité de +l'idéalisation.</p> + +<p>M. Protat.-Sara la baigneuse, bas-relief en plâtre.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Elle bat d'un pied timide</p> +<p class="i20"> L'onde humide,</p> +<p class="i14"> Qui ride son clair tableau;</p> +<p class="i14"> Du beau pied rougit l'albâtre;</p> +<p class="i20"> La folâtre</p> +<p class="i14"> Rit de la fraîcheur de l'eau.»</p> +</div></div> + +<p>M. Protat nous parait avoir voulu rendre en détail les vers du poète, +sans en perdre une syllabe, à peu près comme M. Niedermayer a essayé de +mettre en musique certaines odes de Lamartine. Tandis que le traducteur +compte ainsi les syllabes, l'idée lui échappe, et, avec toute son +exactitude, il arrive enfin à un contre-sens. Par exemple, pourquoi +s'appesantir sur les deux derniers vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> «La folâtre</p> +<p class="i14"> Rit de la fraîcheur de l'eau.»</p> +</div></div> + +<p>Pourquoi changer ce rapide sourire en une gaieté prononcée, en un vif +sentiment de joie? L'artiste n'a pensé qu'au rire de Sara; il a oublie +la baigneuse,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «... La baigneuse blanche</p> +<p class="i14"> Qui se penche,</p> +<p class="i14"> Qui se penche pour se voir. »</p> +</div></div> + +<p>On trouve, d'ailleurs, dans ce bas-relief, l'originalité et la fantaisie +souvent un peu bizarre et chimérique des vignettes de Célestin Nanteuil; +mais on y rencontre aussi les mêmes défauts, l'incorrection et la +vulgarité.--Encore une critique de détail: les deux femmes qui s'en vont +à gauche ont très-peu l'air de chanter leur chanson, et surtout de dire +à Sara:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Oh! La paresseuse fille,</p> +<p class="i14"> Qui s'habille</p> +<p class="i14"> Si tard un jour de moisson!»</p> +</div></div> + +<p><i>M Dieudonné--Alexandre-le-grand tenant un lion,</i> groupe en plâtre.--M. +Dieudonné semble avoir adopté la fameuse maxime de Molière: «Je prends +mon bien où je le trouve;» or, il le trouve partout. Ainsi, il a pris +évidemment la tête du Spartacus et a combiné en un seul le deux lions de +M. Barye et de Puget, empruntant la crinière de l'un et tout le reste de +l'autre. Mais ce que nous reprocherons le plus amèrement à M. Dieudonné, +c'est d'avoir, en l'imitant, gâté et affadi la belle tête du +Spartacus.--Il y avait, dit-on, chez les Thébains une loi contre ceux +qui enlaidissaient leurs originaux.</p> + +<p><i>M. Dayand.--Diane chasseresse</i>, groupe en plâtre.--Signalons encore un +plagiat, car on ne saurait appeler autrement d'aussi voisines +imitations. Qu'un poète s'avise d'imiter, qu'un prosateur entreprenne +même de défaire à son bénéfice quatre tout petits vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «Oh! sur le vert platane,</p> +<p class="i14"> Et le frais coudriers</p> +<p class="i20"> Diane,</p> +<p class="i14"> Et ses blancs lévriers!»</p> +</div></div> + +<p>il se verra hué, moqué, sifflé, plumé d'étrange sorte; pourquoi donc un +sculpteur se croirait-il davantage en droit d'emprunter à Jean Goujon la +tête, la pose, l'embonpoint même de sa Diane chasseresse? la Diane des +poètes aurait-elle seule le privilège d'inviolabilité? Nous ferons +d'ailleurs à M. Dagand le même reproche qu'à M. Dieudonné: il s'en faut +de beaucoup qu'il ait embelli son original; la tête de Diane s'est +singulièrement épaissie, et, n'était son immortelle jeunesse, elle +aurait bientôt un double menton.--Le cerf est bourré, le chien a l'air +d'un épagneul de boudoir; est-ce là un de ces nobles lévriers que +Jupiter choisit lui-même pour la soeur d'Apollon?</p> + +<p><i>M. Molchneht.--La Vierge,</i> groupe en marbre.--Copie fidèle de +Murillo.--Nous croyons devoir signaler cette imitation; la statuaire +choisit rarement ses modèles dans l'école espagnole.</p> + +<p><i>M. Foyatier.--Sainte Cécile</i>, statue en marbre.--L'illustre auteur du +Spartacus reparaît après une longue absence; nous retrouvons dans la +sainte Cécile une belle et savante exécution; les mains surtout sont +ravissantes; néanmoins, pour M. Foyatier, c'est là une oeuvre de peu +d'importance.</p> + +<p><i>M. Debay.</i>--Quatre figures allégoriques en plâtre, savoir: les +Beaux-Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce.--Les deux premières +statues ont les yeux relevés à la chinoise, sans doute pour indiquer que +les arts et les sciences sont venus de l'Orient? Il semble pourtant que +la Chine ne méritait guère de fournir cette double personnification. Les +jambes de l'Industrie sont démesurément grosses et nerveuses; aurait-on +voulu signifier par la, comme autrefois l'auteur du <i>Mercure</i>, que +l'Industrie devait avoir le jarret solide, pour courir, comme elle fait, +d'un pôle à l'autre?--Ces quatre figures allégoriques ont le défaut +commun de pouvoir changer de noms et d'attributs sans grande difficulté, +de façon que le Commerce, troquant son caducée contre le compas, +s'appellerait volontiers la Science, et réciproquement. Ce n'est pas +ainsi que M. Simart a imaginé sa belle statue de la Philosophie.</p> + +<p>(La suite à un autre numéro.)</p> + +<br> + +<h3>MANUSCRITS DE NAPOLÉON.</h3> + +<p class="mid">(Suite.--Voyez p. 22 et 38.)</p> + +<h4>LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.</h4> + +<h4>SUITE DE LA LETTRE DEUXIÈME.</h4> + +<p>RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne +restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils +coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago +Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée +par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe +les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco +Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de +Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les +mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine +de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes +de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux +vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On +craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger.</p> + +<p>Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en +haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par +l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir +son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger, +l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les +hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa +politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des +barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié; +Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent +fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde +dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il +vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements, +qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que +l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et, +dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il +invita les chefs Niolinchi et des autres <i>Pièves</i> à se transporter à +Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil. +Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva +pour parler en ces termes:</p> + +<p>«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister +à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour +règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans +leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un +devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes +règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais, +je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants +triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père, +l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a +soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la +liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la +jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie, +ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils +l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils +l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de +lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello +della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un +criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible, +cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment +il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos +vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez +prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. <i>Citoyens, si le tonnerre du +ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que +l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère.</i>» Malgré +la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un +accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de +se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la +patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos +coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne +laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je +cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des +embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur +ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande +sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est +dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par +votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les +maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes?</p> + +<p>«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout +sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola +l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes +foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup +ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des +Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes +dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime +heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous +qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le +sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où +es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu, +Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la +terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une +prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes +cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à +apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par +la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel... +Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne +de ta bonté!»</p> + +<p>Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne +fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la +sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante, +consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se +laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand +festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des +plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes +les consumèrent.</p> + +<p>Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples, +indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola +mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour +lesquelles il s'était couvert d'infamie.</p> + +<p>TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les +peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce +seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi, +Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au +moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa +domination.</p> + +<p>Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction, +faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils +ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le +sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous +périssions si nous n'eussions péri.</p> + +<p>L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent +de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo +della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca, +Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous +différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize +ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme +celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient +ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint +à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par +l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus +intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut +se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit +à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités +qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit +sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en +criant <i>é Genoves!</i> Il comprit alors que ses affaires étoient +désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses +partisans.</p> + +<p>(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en +1401 les principaux Corses à un pourparler; c'étoit un piège qu'il leur +tendoit. Il en fit périr une partie, et retint les autres en otage.</p> + +<p>(2: Andrea Lomellini, qui étoit à la tête de la compagnie de la Maona, +en 1404, se montra digne de ses prédécesseurs par le barbare traitement +qu'il fit éprouver à Attale.</p> + +<p>(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler +Giocante: ayant appelé les caporaux pour se liguer avec eux contre les +seigneurs, il les fit arrêter pour profiter de la consternation répandue +parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne à la tête d'une +armée.</p> + +<p>(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques années après, proposa une pareille +entrevue. Un nommé Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il +n'a plus reparu.</p> + +<p>Gherardo, frère du seigneur de Piombino, séduisit nos insulaires par sa +magnificence; mais, né dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les +incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frère.</p> + +<p>GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes +espérances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation +qu'avoient inspirée ses forfaits; Giovan Paolo, mis à la tête des +patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit échappé au +massacre de Vico; encore teint du sang de ses pères, il présenta pendant +seize ans un front redoutable. L'Offizio consterné, réduit aux seuls +ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point +d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il +se trouva privé de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier +en allant voir, à Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son +compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier à Gênes; Fieschi, général +des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa à Rinuccio une +entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient été +élevés ensemble à la cour de Milan. L'expérience avoit instruit +Rinuccio; il refusa, craignant quelque piège. Alors Fieschi se présente +seul à sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amitié. «Tu +t'es défié de moi, lui dit-il; les années ont effacé cette étroite +liaison qui confondit nos premières affections et nos jeunes âmes; mais, +dans mon âme, les impressions se conservent. Nous étions alors à +l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations +nous traçoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous goûtions! nous +sentions tous les délices d'une amitié réciproque.</p> + +<p>«--Fieschi, répondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront +toujours chers à mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire; +mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie +infortunée, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant +dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre âme noble est +au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez passé votre vie +dans les délices de Gênes, et moi, depuis le moment où je vous quittai, +je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitiés, +qui nécessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux +doux épanchements. J'ai vu le fils trahir le père; j'ai vu +l'hospitalité, la sainte suspension des traités ne servir qu'a cacher +les trames les plus horribles; votre nation nous en a donné tant +d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins +de votre caractère que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous +retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez +sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armées, il a donc +changé de système, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font +qu'aigrir les âmes, et si elles préparent des triomphes, ils sont de +courte durée.»</p> + +<p>Tels étoient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi étoit dans la +fleur de l'âge, grand, beau; la sérénité, la douceur étoient peintes +dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui +captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de +Rinuccio, qui se reprochoit de s'être laissé vaincre en générosité et +d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec +impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y étoit attendu, les +ordres étoient donnés pour le recevoir... et pour l'arrêter. Conduit +dans une obscure prison, de là dans le château d'Evisa, il y passa +quelques semaines, et, après que son premier mouvement dut être calmé, +Fieschi se présenta à lui. «Il ne tient qu'à vous, lui dit-il, +d'améliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre +fils vous vivrez dans les honneurs; vous goûterez les charmes de la paix +et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio +prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto; +devenez son appui, livrez-lui vos châteaux et faites abandonner par vos +partisans l'armée de Giovan Paolo.»</p> + +<p>Rinuccio étouffoit d'indignation, sa voix étoit éteinte; il ne répondit +que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se +découragea pas, il lui tint toute espèce de discours; il finit par +s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obéir, +qu'il n'étoit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... «Fieschi, +dit Rinuccio, je suis près de ma mort; car je comprends bien que n'ayant +pu me gagner, il faudra se défaire de moi; mais souviens-toi que je +porte à l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et +vengeront ma mémoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne +sens pas combien cette idée est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps +et heureux, ta mort sera lente; mais à ton convoi funèbre: «Joie à la +société, s'écrieront les spectateurs, elle est délivrée d'un méchant +homme!» Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas à mourir de faim +et de misère.</p> + +<p>Peu de temps après, Giovan Paolo dut céder à Ambrogio Négri, et sa +catastrophe mérita une statue à ce vainqueur génois.</p> + +<p>RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de +Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus +inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent +battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments +pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour +paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de +l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa +mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il +fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.</p> + +<p>OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et +d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne +servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo +della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne +brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé. +L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue +expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la +justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de +rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en +prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de +sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux +de leur tranquillité.</p> + +<p>Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au +lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de +patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms +chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation. +En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la +liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se +trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses +projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la +servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli... +Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne +retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient +l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils +n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le +flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro, +Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour +sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce +de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils +vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de +lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire +ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes +Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence, +les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia +avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les +Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule +ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop +tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires +pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.</p> + +<p>SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit +tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les +Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit +soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais, +dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment, +ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de +peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et +sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt +une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent; +le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les +murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les +rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi +de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et +ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses +vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le +traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses +firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent +renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner +conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner +avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui, +voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier +leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur +indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance +d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges +à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit +fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son +libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine +des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses +promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont +mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis +aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne +connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de +la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey +de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman, +qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il +devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout +se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans +nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet +les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle +cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour +de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme +le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme +Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et +quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire +par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et +de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en +trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur +gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses +parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus +exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux +furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses +l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance +dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de +son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils +étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par +un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment +où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants.</p> + +<p>La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux +Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de +Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en +présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses +excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur +a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans +cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de +Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un +moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari, +cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient +de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la +compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est +l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de +l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds: +elle en est repoussée avec effroi.</p> + +<p>«<i>Madame</i>, lui dit avec dureté Sampiero, <i>entre le crime et l'opprobre, +il n'est de milieu que lu mort.</i>»</p> + +<p>L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs +de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses +enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour +votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!»</p> + +<p>Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend +par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux, +il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste +Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue +de son mari, et lui dit avec courage: «<i>Sampiero, le jour où je m'unis à +vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes +années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves +souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort +pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante +que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants +auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe +de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse, +mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de +mourir de votre main!</i>»</p> + +<p>La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller +jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter +trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina +mourut.......</p> + +<p>Elle mourut par les mains de Sampiero.</p> + +<p>Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de +Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée; il bat les +ennemis à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille +des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de +Stéphano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres; il bat, +à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit à la république. +Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchoient au moment +d'être libres, mais, par un lâche assassinat, Gênes se délivra de cet +implacable ennemi.</p> + +<p>Dans la tombe d'Épaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes; dans +celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses. +Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se +retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires +le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvoit plus +vivre libre.</p> + +<p>Les Génois ne trouvèrent plus de contradicteurs, leur politique leur +réussit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso +s'étoient ruinés, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mêmes, +furent obligés de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la +liberté... Les infortunés! ils reconnoissent pour maîtres les meurtriers +de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnèrent les +massacres à Montalto, à Calvi, à Spinola.</p> + +<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p> +<br> + + +<h3>Chronique Musicale</h3> + +<h4>THÉÂTRE-ITALIEN.</h4> + +<p>Les chants ont cessé! L'artiste italien est un oiseau voyageur qui +perche à Paris six mois seulement, et, sitôt qu'avril parait, et que le +soleil luit, prend son vol vers l'Angleterre. Madame Persiani même a, +cette année, devancé ce terme fatal: il est vrai que le soleil lui en +avait donné l'exemple. Depuis trois semaines bientôt elle sème dans les +champs d'Albion ces fines et brillantes perles de son gosier, précieuse +semence qui, jetée sur cette terre fertile, se convertit rapidement en +guinées. Madame Grisi, Mario, Lablache, vont bientôt la rejoindre et +partager sa riche moisson. Madame Viardot seule ne les suivra pas: +l'Allemagne, l'harmonieuse Allemagne l'attend et l'appelle, et Vienne a +déjà tressé les couronnes dont elle doit saluer son apparition.</p> + +<p>La saison qui vient de finir a été intéressante sous plus d'un rapport. +Mario qui, dans l'opéra sérieux, n'avait abordé jusqu'ici que le genre +larmoyant et le style peu varié des compositeurs de la moderne Italie, a +fait récemment un coup de tête. Il a tenté une invasion dans l'empire +rossinien, et, dès la première marche, en a attaqué une des plus fortes +citadelles: le rôle terrible d'Otello. L'entreprise était hasardeuse; il +y a couru quelques dangers, et peut-être reçu plus d'une blessure; mais +enfin il est entré dans la place, et fera, nous n'en doutons pas, tout +ce qui sera nécessaire pour se maintenir dans sa glorieuse conquête.</p> + +<p>Madame Grisi, Tamburini, Lablache, ont soutenu vaillamment leur ancienne +réputation. C'est beaucoup, assurément, et il leur serait difficile de +l'accroître.</p> + +<p>Madame Viardot, rentrée au Théâtre-Italien après une absence de deux +années, y a fait admirer aux connaisseurs, dans <i>Semiramide</i>, dans le +<i>Cantatrici Villane</i>, dans <i>Tancredi</i>, dans la <i>Gazza ladra</i>, sa voix +énergique et brillante, son exécution originale et hardie, son style +savant et varié. Nous aurons lieu bientôt de nous occuper spécialement +de cette cantatrice éminente, dans un prochain article consacré aux +concerts du Conservatoire. Quels qu'aient été, en effet, ses succès +dramatiques, le Conservatoire n'en a pas moins été le théâtre de ses +plus beaux triomphes.</p> + + + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004a.png"><br> <b>(Madame Grisi.)</b><br> +<br><img alt="" src="images/004b.png"><br> <b>(Lablache.)</b></p> + +<p>Nous devons signaler l'apparition de deux cantatrices: +l'une,--mademoiselle Nissen,--très jeune encore, et sur l'avenir de +laquelle on a le droit de fonder les plus brillantes espérances; +l'autre,--madame Brambilla,--inconnue à Paris avant le mois de novembre +dernier, mais dont l'Italie avait depuis longtemps apprécié le chant +simple, large, habilement nuancé et profondément expressif. Madame +Brambilla est élève de madame Pasta, et la rappelle souvent. Quel éloge +en pourrions-nous faire qui valût celui-là!</p> + +<p>Deux opéras nouveaux seulement, pendant les six mois qui viennent de +s'écouler, ont été ajoutés au riche répertoire du Théâtre-Italien. Tous +deux sont de M. Donizetti, l'universel et infatigable fournisseur de +toutes les scènes italiennes de l'Europe. <i>Linda di Chamounix</i> ayant été +presque complètement éclipsée par son frère cadet. <i>Don Pasquale</i>, c'est +de ce nouveau venu, plus heureux et beaucoup plus brillant, que nous +préférons nous occuper.</p> + +<p><i>Don Pasquale</i> a une perruque blonde, un habit marron à larges +basques,--mode de 1842,--un pantalon à sous-pieds et des bottes vernies; +mais, quoi qu'il fasse, et en dépit de sa moderne mascarade, ce n'est +qu'un revenant qu'on a oublié d'enterrer, et qui, depuis un demi-siècle, +erre comme une âme en peine sur tous les théâtres d'Italie. Il s'est +longtemps appelé <i>ser Marc Antonio</i>, et a joui sous ce nom d'une grande +célébrité. Faut-il vous raconter sa très lamentable histoire? Il est +riche, mais il a trois ennemis formidables et impitoyables: la goutte, +un neveu et un médecin. Son médecin se moque de lui, cela est de règle. +Son neveu est amoureux, cela est de règle encore. Pourquoi est-on neveu, +si ce n'est pour être amoureux d'une femme jolie et pauvre, et faire +enrager son oncle, qui veut une nièce riche et laide? <i>Don Pasquale</i> est +comme tous les oncles, et, telle est sa colère quand son neveu lui a +déclaré formellement sa résolution, qu'il imagine, pour punir ce neveu +rebelle et impertinent, de se marier, lui, <i>don Pasquale</i>, avec sa +goutte, sa perruque et ses soixante-dix ans.. Mais c'est alors qu'il +tombe de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de neveu en médecin.</p> + +<p>«Trouvez-moi une femme tout de suite, dit-il au docteur.</p> + +<p>--Volontiers, dit le docteur.»</p> + +<p>Et il lui amène une femme en effet, une femme affublée d'un voile noir +et d'une robe de pensionnaire, et abondamment pourvue de tous les +ridicules qui accompagnent ordinairement cette robe-là. Son oeil est +baissé, sa démarche guindée, ses propos d'une ineffable niaiserie. Elle +a horreur du bal, du spectacle, et surtout du sexe masculin. Quel +goutteux de soixante-dix ans résisterait à une amorce si habilement +préparée?</p> + +<p>«Voilà bien à point mon affaire!» s'écrie-t-il avec enthousiasme.»</p> + +<p>Et il l'épouse. Mais, l'acte signé, Norina change aussitôt de manières +et de ton et de langage. Sa taille se déploie, sa tête se redresse, son +oeil lance des éclairs, sa parole devient brève et impérieuse; elle dit: +<i>Je veux!</i> et ce qu'elle veut, c'est toujours et partout le contraire de +ce que veut son mari.</p> + +<p>Elle change l'ameublement, elle prend des valets, des laquais, des +servantes. On vous a dit que <i>don Pasquale</i> était riche, d'où vous devez +conclure qu'il est avare.--Elle s'entoure de marchandes de modes et de +couturières; elle achète une voiture et des chevaux... Hélas! qu'est-ce +que tout cela au prix de ce qu'il me reste à dire? Dès qu'une femme a +pris son mari pour victime et qu'elle est une fois en train, ne +savez-vous pas jusqu'où elle peut aller? Bref, le bonhomme est trop +heureux quand on veut bien lui apprendre, au troisième acte, que son +mariage n'était qu'un mariage pour rire, une simple apparence de +mariage, et qu'il peut se débarrasser immédiatement de son épousée du +matin en la cédant à son neveu. Tout finit à la satisfaction générale, +et Norina, au moment où le rideau va tomber, s'avance sur la pointe du +pied, et dit au public d'un air malin et d'un ton narquois:</p> + +<p><i>La morale est qu'il ne faut pas se marier quand on est vieux.</i></p> + +<p>Belle découverte, et à laquelle on était bien loin de s'attendre!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>(Théâtre-Italien.--Une scène de <i>Don Pasquale</i>, deuxième +acte.)</b></p> + +<p>La musique de M. Donizetti... Mais à quoi bon cette critique +rétrospective de chants qu'on ne peut plus entendre et d'accords qui ont +cessé de résonner? Qui quitte sa place la perd. Laissons donc de côté +pour six mois, s'il vous plaît, la musique italienne. Voici venir M. +Balle et la musique anglaise. Déjà la partition est sur le pupitre, et +M. Girard met de la colophane à son archet. Écoutons... Quoi! rien +encore? Eh bien! ce sera pour la semaine prochaine ou pour quelque +autre. Et, en attendant, daignez permettre, ô lecteur, que nous vous +invitions à un petit voyage <i>impromptu</i>. Il s'agit de passer la Seine, +d'escalader le pays latin, et de quitter un moment le théâtre pour la +Sorbonne. Le spectacle y sera moins brillant peut-être, mais vous n'y +prendrez pas pour cela moins d'intérêt.</p> +<br> + +<h4>L'ORPHÉON.</h4> + +<p>C'est le nom qu'a donné Wilhem aux réunions générales des élèves des +écoles de chant fondées et entretenues par la ville de Paris, dont il a +organisé l'enseignement, et qu'il a dirigées jusqu'à sa mort.</p> + +<p>L'institution des classes gratuites de chant élémentaire remonte à +l'année 1819. Ce fut M. le baron de Gérando qui, le premier, en eut +l'idée. Il appartenait à cette association de citoyens éclairés, qui, +sous la Restauration, s'étaient imposé la noble tâche de répandre les +bienfaits de l'instruction dans les classes ouvrières, de donner +gratuitement la science aux hommes de bonne volonté qui en sentaient le +besoin, mais qui n'avaient pas le moyen le la paver. Leur but était +surtout de moraliser le peuple en l'instruisant, et la musique parut à +M. de Gérando l'une des voies les plus directe; et les plus sûres pour y +atteindre.</p> + +<p>«Dans les champs, disait-il en soumettant sa proposition à ses +collègues, dans les ateliers de nos villes, ne rencontrons-nous pas +chaque jour des ouvriers, des laboureurs qui, au milieu de leurs +pénibles et monotones travaux, chantent aussi, et qui, loin de négliger +leur ouvrage, le font, en chantant, avec plus d'ardeur et de gaieté? Ils +ne rêvent, pour cela, ni aux concerts, ni à l'Opéra; mais, au lieu de +retours sombres et amers, peut-être, sur la dureté de leur condition, +ils sentent soulager le poids de leurs fat igues. Ces simples accords +sont comme une lueur jetée dans les sillons de la vie humaine. Ceux +d'entre nous qui ont visité l'Allemagne, ont été surpris de voir toute +la part qu'a une musique simple aux divertissements populaires et aux +plaisirs de famille, dans les conditions les plus pauvres, et ont +observé combien son influence est salutaire sur les moeurs... La +musique, qui, aux yeux de quelques-uns, n'est que le délassement du +riche, est un utile auxiliaire pour les efforts d'une vie laborieuse. +Non-seulement elle soutient et délasse, mais elle règle les mouvements; +en les rendant plus harmonieux, elle les rend plus faciles. Il est un +grand nombre d'arts dans lesquels les mouvements de l'ouvrier ont besoin +d'une grande régularité; dans tous les arts ils sont d'autant moins +fatigants qu'ils sont mieux cadencés... «L'harmonie est une sorte de +lien entre l'ordre moral et la vie animale; elle est un langage qui +enseigne les sentiments doux et bienveillants; elle porte la sérénité +dans l'esprit, elle accoutume à goûter tout ce qui est ordonné: +l'arrangement, la propreté, l'économie semblent, en quelque sorte, +marcher à sa suite.</p> + +<p>«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de +chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point +sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos, +remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs. +Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins +ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si, +en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des +hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des +chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas +propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?»</p> + +<p>La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour +l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de +l'enseignement gratuit qu'on organisait.</p> + +<p>Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale, +n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents +élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même +exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient +commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en +est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour +amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se +forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais, +dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et +d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement +mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon +le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule +leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était +divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le +même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre.</p> + +<p>La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il +fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un +jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la +Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre +affaire.» dit le chansonnier.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>(Grande Salle de la Sorbonne--Séance générale de +l'Orphéon)</b></p> + +<p>Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et +l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux +fonctions qu'on allait lui déférer.</p> + +<p>Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui +offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses +efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il +serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés +analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer +tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève, +pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à +son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en +quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la +vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le +<i>Manuel musical</i> qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou +artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous +suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes +les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires +organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y +verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le +charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun +desquels se livre, sous la direction de son <i>moniteur</i>, à des exercices +musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres, +que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand +vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec +surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans +hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les +clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront +un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront +représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons +appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés.</p> + +<p>Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem +est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix +mille le nombre des élèves.</p> + +<p>De temps en temps, les <i>moniteurs</i> de ces écoles se réunissent pour +exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés +expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant, +ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme <i>orphéon</i> dans le +langage universitaire.</p> + +<p>Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la +direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance +solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants +peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un +choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de +Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux +écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une +précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en +vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le +gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à +l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre +qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie +aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de +départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui +lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son +harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail +instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle +remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel +bien elle fait à l'âme!</p> + +<p>Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que +nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y +être admis.</p> +<br> + +<h2>La Vengeance des Trépassés</h2> + +<h4>NOUVELLE</h4> + +<h4>§ Ier.--Le Couvent.</h4> + +<p>«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère +enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et +venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux +exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a +disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse +naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre +sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence +sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa +fille; n'est-ce pas, Léonor? --Il est vrai, madame.»</p> + +<p>Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la +novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta +sous la fenêtre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Marinero del onda,</p> +<p class="i14"> Ayole!</p> +<p class="i14"> En un arrojo</p> +<p class="i14"> Hecha tu al golfo...</p> +<p class="i14"> Que tu dicha consiste</p> +<p class="i14"> En un arrojo.</p> +</div></div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br> + +<p>--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.</p> + +<p>--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade, +c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant +par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.</p> + +<p>--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de +faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.</p> + +<p>--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je +l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il +est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la +règle.</p> + +<p>--Dites-lui de se taire.»</p> + +<p>La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria: +«Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.</p> + +<p>«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance +inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui +porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas +la fièvre?</p> + +<p>--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce +n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait, +vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de +cette potion calmante qui est sur la table.</p> + +<p>--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il +sera renvoyé.»</p> + +<p>L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne +nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre +qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à +voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans +huit jours?</p> + +<p>--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que +sa santé.</p> + +<p>--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère +n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine; +mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui +d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement +l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la +protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un +chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.</p> + +<p>--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.</p> + +<p>--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de +contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une +nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici +d'une crise physique.</p> + +<p>--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me +parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.</p> + +<p>--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires +s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.</p> + +<p>--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.</p> + +<p>--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla, +voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être +fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je +veux que vous vous reposiez.</p> + +<p>--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?</p> + +<p>--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite +table, contre mon lit.</p> + +<p>--Et si vous vous endormez?</p> + +<p>--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez +pas pour m'en faire prendre.</p> + +<p>--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?</p> + +<p>--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je +dirais que je l'ai exigé.</p> + +<p>--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la +nuit, toute seule?</p> + +<p>--Peur! de quoi?</p> + +<p>--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce +matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à +vingt ans! quel dommage!</p> + +<p>--Quelle était donc sa maladie, Périlla?</p> + +<p>--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée. +Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!</p> + +<p>--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.</p> + +<p>--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses +secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»</p> + +<p>Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point +apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et +apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos +petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous +aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se +touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez +besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit, +chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en +baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous +laissez pas mourir!</p> + +<p>--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?</p> + +<p>--Sans doute.</p> + +<p>--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?</p> + +<p>--Ah! oui; je n'y songeais pas.</p> + +<p>--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir +peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.</p> + +<p>--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas, +cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste. +Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.</p> + +<p>--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en +avez pas besoin pour vous mettre au lit.»</p> + +<p>Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes +prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart +d'heure je viendrai la prendre.</p> + +<p>--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la +pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât +éclairée la nuit, voilà tout.</p> + +<p>--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?</p> + +<p>--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de +l'insomnie, lire dans <i>la Vie des Saints</i> que vous m'avez prêtée. +Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!</p> + +<p>--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non, +tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous +donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des +histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.</p> + +<p>--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant: +je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le +veux!</p> + +<p>--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable, +savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de +soeur Saint-Ange!</p> + +<p>--Eh bien, allez me le chercher.</p> + +<p>--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est +encore sur ses oeufs.</p> + +<p>--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite, +si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte +de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.</p> + +<p>--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de +vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant +votre convalescence.</p> + +<p>--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et +que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.</p> + +<p>--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses, +et qui auront coûté si cher!»</p> + +<p>Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Marinero del onda,</p> +<p class="i14"> Ayole!</p> +</div></div> + +<p>Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne +voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la +fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique! +Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous +laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous +n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de <i>la Vie des Saints,</i> ne +lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos +oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne +manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose. +Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.</p> + +<p>--Et la boîte, que vous oubliez.</p> + +<p>--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la +porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.</p> + +<p>Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé +dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle +revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son +entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table +et se mit à tourner les feuillets de <i>la Vie des Saints</i> avec +distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre +soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et, +n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une +cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit +de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui +descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle +distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui +paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était +nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau +considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules, +traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son +fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses +paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi, +s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»</p> + +<p>Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La +religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit +de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José; +elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez, +mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son +chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette +sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet, +dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans +les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras +qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison. +Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor? +avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse +et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais +c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je +suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»</p> + +<p>La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus +nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord +de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier +avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous +implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son +coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la +trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le +dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et +cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses +paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la +considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits +de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse +sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de +ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches +et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter +jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat +renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il +en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église; +pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon +exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que, +succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et +ton âme dans l'autre.</p> + +<p>Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à +l'imagination de Léonor.</p> + +<p>Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour +réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton +honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux, +qu'importe le reste de l'univers?</p> + +<p>Et l'on chanta dans le jardin:</p> + +<p class="mid"> Marinero del onda,</p> + +<p>A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et +mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la +flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une +sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer +éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée +d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en +courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait, +et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les +bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur +la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils +trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José +plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils +avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.</p> + +<p>José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.</p> + +<h4>§ II.-La maison isolée.</h4> + +<p>Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval, +habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la +Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à +Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le +courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce. +Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs: +maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en +vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle +de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que +quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.</p> + +<p>La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et +orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans +un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son +erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier. +Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de +chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées +par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant +informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui +répondit que c'était la colonie de <i>Carlota</i>, éloignée seulement de +quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se +décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes +dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils +aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa +agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les +voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles +que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de +quitter sitôt leurs nouveaux amis.</p> + +<p>Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un +sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe +et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes +et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se +rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient +du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé +d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts +éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues +tiges d'émeraude.</p> + +<p>Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque +et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir +demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se +réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait +complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse +commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite +Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient +résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait +bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait +dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été +quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans +valeur.</p> + +<p>Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie, +mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet. +Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à +scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force +de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner +plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se +lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de +loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui, +pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit, +supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des +autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.</p> + +<p>Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de +<i>Carlota</i>. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son +cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle +soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne +trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine. +C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez +élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une +forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des +rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne +qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et +bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui +êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement +brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons +l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous +serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.</p> + +<p>Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre +cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les +main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec +Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque +côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher +des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du +mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que, +incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement +une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les +sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une +voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût +exquis:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Marinero del onda,</p> +<p class="i14"> Ayole!</p> +<p class="i14"> En un arrojo</p> +<p class="i14"> Hecha te al golfo,</p> +<p class="i14"> Que tu dicha consiste</p> +<p class="i14"> En un arrojo.</p><br> +<p class="rig"> F. G.</p> +</div></div> + +<p><i>(La suite à une prochaine livraison.)</i></p> +<br> + +<h3>Revue d'Horticulture.</h3> + +<p>Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel: +le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le +roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de +notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants +de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de +promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres +praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne, +forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces +trois millions le plus judicieusement possible.</p> + +<p>En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la +floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme +l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en +jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été +convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu +Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux +dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus +qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à +quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété, +l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera +toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son +accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.</p> + +<p>Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus +complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; une +<i>jardinière</i> élégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie +obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les +sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes +s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg, +Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres +réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont +celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au +talent des horticulteurs français.</p> + +<p>Le goût pour les <i>plantes de collection</i>, qui parfois devient une +passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en +Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont +celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent +naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des +autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les +jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines +tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias; +parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les +mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les +azalées, les rhododendrums.</p> + +<p>Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs +opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture, +explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des +forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues, +pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines +que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de +précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention +particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous +deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde +horticole; l'un se nomme <i>Paulownia imperialis</i>, l'autre +<i>Daubentonia-Tripetiana</i>; ils semblent destinés l'un et l'autre à +devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les +plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le +climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.</p> + +<p>Le <i>Paulownia imperialis</i>, nommé <i>kiri</i> dans la langue du Japon, son +pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de +réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la +fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que +nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le +Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles +même du <i>Biguonia catalpa</i>, celui de tous les arbres antérieurement +connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les +arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement +longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point +habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans +importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par +conséquent de son ombrage.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"><br> <b>(Paulownia imperialis)</b></p> + +<p>La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier +d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup +à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se +rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte +pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de +fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux +que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place +très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le +fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.</p> + +<p>En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la +propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère, +et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne +une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un +arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige. +L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous +le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze +mètres d'élévation.</p> + +<p>Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de +l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos +bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la +vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre +magnifique.</p> + +<p>Le <i>Daubentonia-Tripetiana</i>, obtenu de graine, pour la première fois en +Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays +natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne +pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un +beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier +ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du +Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la +place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait +aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a +voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé +même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus +brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore +inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.</p> + +<p>Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner +seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de +couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un +fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en +horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur +des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight, +l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande +Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie +végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales, +particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux +sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006b.png"><br> <b>(Uncidium papilio.)</b></p> + +<p>Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce +principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de +tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque +jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les <i>Dahlias à fleurs +parfaites</i>, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque +rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; les +<i>Pélargoniums</i> aux mille broderies éclatantes; les <i>calcéolaires,</i> dont +les corolles semblent nuancées au pinceau; les <i>Camélias</i> si supérieurs +de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et +des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement +des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être +apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible +de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs +fleurs de collection, pour les <i>Dahlias</i>, par exemple, les variétés +récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que +celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les +collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils +devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il +faudrait les compter par milliers.</p> + + + +<p>Il nous reste à parler des <i>Orchidées</i>, qui tiennent en ce moment le +premier rang parmi les plantes de collection.</p> + +<p>Pour forcer les <i>Orchidées</i> à vivre et à fleurir dans la serre, il faut +leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce +n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'<i>Orchidées</i> en bon +état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a +le droit d'être le plus fier.</p> + +<p>On renonce généralement aujourd'hui à cultiver les <i>Orchidées</i> dans la +terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement +sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de +nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples, +les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est +par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air +excessivement chaud et humide.</p> + + + +<p>Les <i>Dendrobiums</i> les <i>Uncidiums</i> et les <i>Stanhopeas</i>, sont les plus en +faveur des <i>Orchidées</i> au moment où nous écrivons; nous avons figuré la +fleur remarquable d'un des plus beaux <i>Uncidiums</i> connus, l'<i>Uncidium +Papilio</i>; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille, +vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.</p> + +<h3>Miscellanées</h3> + +<h4>L'HABIT ET LE MOINE.</h4> + +<p>Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate +merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes +artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air +vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos +boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger +de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit +partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son +nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un +secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié +d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient +habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un +profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude +<span class="lef"><img alt="" src="images/007a.png"></span> +parisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur +lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder: +mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne +semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces +demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque +douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa +mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et +par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est +qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa +fastueuse existence.</p> + +<p>L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne +s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le +vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en +Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de +la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands +dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans +ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne +serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois +seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette +dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train +qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau, +noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa +personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des +Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au +courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une +longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la +mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la +coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique +existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte! <i>O ter quarerque +beatus!...</i></p> + +<p>Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants +qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer +et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.</p> + +<p>Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que +vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son +cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; son <i>de</i> même est de pur +agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui +du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir +faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de +marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes +verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des +gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler +vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il +s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de +naissance, tout au moins par droit de conquête.</p> + +<p>Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne, +aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui +consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et +représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui +sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.</p> + +<p>Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de +briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence +nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards +de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et +âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et +s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.» +Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but: +<i>Paraître.</i></p> + +<p>Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu +moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim? +Notre vicomte va vous l'apprendre.</p> + +<p>Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un +aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes +maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans +l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares +exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas +tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés +dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis +auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui +existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition +sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer +pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de +l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il +achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être +considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence, +une façon d'<i>homme de compagnie</i>. Être n'est rien, paraître est tout: il +est fidèle à sa devise.</p> + +<p>D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un +revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont +l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de +temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou +deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un +cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe +et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble +dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale, +l'homme le plus brillant de Paris!»</p> + +<p>Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit +également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à +dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans +toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son +feuillage verdoyant.</p> + +<p>Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa +peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du +Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une +guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois +plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après +avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand, +s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris, +qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un +homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant +les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante: +«Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie +dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur diner la substance de +vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on +nourrirait!»</p> + +<p>Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à +l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages +qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand +fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi +nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et +retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches +qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce +inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures +privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son +épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.</p> + +<p>Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se +poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient +d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme +qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule +représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs. +Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications. +Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse +réunion.</p> + +<p>--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.</p> + +<p>--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce +nonchalante.</p> + +<p>--La Grisi a-t-elle été belle?</p> + +<p>--Adorable!</p> + +<p>--Et Lablache?</p> + +<p>--Admirable!</p> + +<p>--Et Mario?</p> + +<p>--Délectable!</p> + +<p>--Je crois que vous avez été content?</p> + +<p>--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!</p> + +<p>Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien, +qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause +d'indisposition.</p> + +<p>Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de +chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes +en matière de <i>turf</i> et de <i>sport</i>. Il se faufile parmi les membres du +jockey-club et parie six cents louis sur la tête de <i>Tandem</i> contre +<i>Arabella</i> ou <i>Farguhar</i>. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de +bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain +ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit +et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est +besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte +joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue, +de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.</p> + +<p>Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie +comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas +réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui +touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un +portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des +pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de +Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et +ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste +dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera +des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour +cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun +de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que +lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter +les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance. +C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de +toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam. +De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une +mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre +anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre +accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants +et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un +frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer +donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à +longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant +une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même +ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le +premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois +sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche +pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de <i>ses gens</i>, en annonçant +qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la +porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la +belle étoile.</p> + +<p>Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son +propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par +le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-<i>Street</i>, +comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un +léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet +imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera +certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide +et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne +peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou +<i>tabatière</i> où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles +délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout +ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et +d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de + +<span class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"></span> +cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table +boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit, +table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la +cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur +objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de +quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu +d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute +panoplie, deux pipes de terre en sautoir.</p> + +<p>C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se +reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion, +bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière, +il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille +souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en +bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect +misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le +triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a +faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa +dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il +prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les +fumées de l'âcre <i>caporal</i>, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il +appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération +terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se +répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien, +paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.</p> + +<p>Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot +de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que +pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses +supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de +servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la +peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons, +d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.</p> + +<h3>OUVERTURE DU TUNNEL DE LA TAMISE.</h3> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b> (Entrée extérieure du tunnel.)</b></p> + + +<p>Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au +public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de +l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin +sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois +heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation +pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à +Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le +lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert +Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard +Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever +cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages, +chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de +l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les +fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de +spectateurs.</p> + +<p>A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège +se mit en marche dans l'ordre suivant:</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/008b.png"><br> <b>(Grand escalier descendant au<br> tunnel.)</b></p> + +<p>Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le +solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur +des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward +Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le +lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart; --les +directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les +invités.</p> + +<p>Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange +spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le +vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence +qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte +occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la +rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à +Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à +Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était +livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.</p> + +<p>Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du +samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les +employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour +repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le +tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait, +dit-on, à 50,000.</p> + +<p>Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On +porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à +la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au +président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit +non pas par des chansons, mais par des <i>speeches</i> (discours) et par des +toasts.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/008c.png"><br> <b>(Extrémité inférieure de l'escalier.)</b></p> + +<p>On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un +pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous +du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet +qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se +forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux +commencèrent.</p> + +<p>Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations +forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828, +le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les +reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se +décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière +inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture +du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.</p> + +<p>Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15 +millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000 +liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que +devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel. +Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter +de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la +Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.</p> + +<p>Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'<i>Illustration</i> que M. +BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008d.png"><br><b>(Vue des deux voûtes du tunnel.)</b></p> + + +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008e.png"><br><b>(Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau! +En force, Observatoire...)</b></p> +<br> + +<h3>Bulletin bibliographique.</h3> + +<p><i>Transeundo</i>, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18 +de 250 pages Ledoyen.</p> + +<p>C'est en passant (<i>transeundo</i>), c'est à de longs intervalles, dans son +adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a +composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des +impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route, +s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier +d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait +éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il +pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au +murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre +ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses +espérances.</p> + +<p>M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du +public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas +seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès +d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères +et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont +douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les +connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare +aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains +maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui +appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se +plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la +nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du +jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc. +Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà +avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son +style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place +distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.</p> + +<p><i>Jack O'Lantern</i>, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8. +Paris, 1843. <i>Baudry</i>. 5 fr. (Non traduit.)</p> + +<p>Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une +certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en +Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre +nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui +consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient +imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la <i>Prairie</i> +et du <i>Corsaire Rouge</i> devint, sinon aussi estimé, du moins presque +aussi célèbre que l'illustre auteur de <i>Waverly</i>.</p> + +<p>Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne +popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt +même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction. +Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait +autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même +histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se +passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan; +que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe +toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une +surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien +précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps +l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans +la vallée de <i>Wish-ton Wish</i>, le lecteur n'ignore pas que les Indiens +entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses +habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il +arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.</p> + +<p><i>Jack O'Lantern</i>, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de +M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la +Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard. +Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à +Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, <i>le +Feu-Follet</i>, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il +Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas +résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate +anglaise, <i>la Proserpine</i>. Dès lors le roman ne se compose plus que du +<i>duel</i> de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les +incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre +s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se +surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la +France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond: +Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa +maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans +un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en +faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement, +que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation +aussi ennuyeuse qu'inutile.</p> + +<p><i>Histoire de France;</i> par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (<i>Furne</i>, +libraire-éditeur.)</p> + +<p>M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important +travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en +doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de +son <i>Histoire de France</i> s'étendaient depuis les origines de la Gaule +primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin +avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la +Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation +française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV +renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de +Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante +étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au +récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la +publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus +flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés +à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa +hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple, +le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que +remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M. +Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le +vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit +montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le +tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils, +les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de +l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la +Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire +et artistique qu'on appelle la <i>Renaissance</i>, tels étaient les nombreux +sujets dont traitait le tome IX.</p> + +<p>Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M. +Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la +conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel +Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà +caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le +tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par +les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et +italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères +à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec +l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis +s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte +d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez +Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette +reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les +huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial. +Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la +Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y +jouèrent Catherine et Charles IX.</p> + +<p>Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la +monarchie des Bourbons.</p> + +<p><i>La Science de la Vie</i>, ou Principes de conduite religieuse, morale et +politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1 +vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (<i>Amyot</i>, +éd.) 5 fr.</p> + +<p>Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M. +Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui +s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les +attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un +prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables, +sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie, +sans couleur et sans vérité.</p> + +<p>Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur des <i>Voyages +artistiques et littéraires en Italie</i> a le grand tort d'être trop +ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend +pas ce qu'est réellement la <i>Science de la vie</i>. Au lieu d'exprimer une +opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou +de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1° <i>le Miroir de +la vraie Pénitence</i> (Specchio della vera Penitenza), de JACQUES +PASSAVANTI:--2º <i>la Vie sobre</i> (la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3° +<i>la Vie civile</i> (la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4º <i>le +Gouvernement de la Famille</i> (il Governo della Famiglia) de +PANDOLFINI.--5º <i>le Courtisan</i> (il Cortegiano) du comte BALTHAZAR +CASTIGLIONE; --6° <i>les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della +Casa</i>;--7° <i>le Dialogue du Père de Famille</i>, du TASSE. Ces sept Traités +réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie, +car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps +et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État, +la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et +l'usage.</p> + +<p><i>Îles Marquises</i> ou <i>Nouka-Riva</i>, histoire, géographie, moeurs et +considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les +documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et +DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843, +Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.</p> + +<p>Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre +possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz +s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis +jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les +nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et +avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs +racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par +l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au +nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin +1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie +de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des +coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée: +<i>Considérations générales</i>, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent +l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon +eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie +agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles +de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme +station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM. +Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition de +<i>l'Astrolabe</i> et de la <i>Zélée</i>, et si, pour asseoir leur opinion, ils +ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs +prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres +sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs +notes particulières et de leurs souvenirs.</p> + +<p><i>A Memoir of Ireland, native and Saxon</i>, by O'CONNELL. Vol. 1. +1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par +O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).</p> + +<p>M. O'Connell expose ainsi, dans son introduction, le but de son ouvrage:</p> + +<p>«J'ai longtemps senti les inconvénients qui résultaient de l'ignorance +de la nation anglaise sur tout ce qui touche à l'histoire de l'Irlande. +Nous sommes arrivés à une époque où il importe de plus en plus que ces +matières soient examinées et comprises. Pour prouver qu'une pareille, +étude était nécessaire, et pour la rendre plus facile, j'ai écrit le +mémoire suivant. J'ai suivi, dans mon travail, l'ordre chronologique, de +manière, toutefois, à présenter en masse les iniquités commises à +l'égard du peuple irlandais par le gouvernement anglais, avec +l'approbation entière, ou au moins avec l'assentiment de la nation +anglaise. Je l'avoue franchement, mon but principal est de montrer que +la nation anglaise a toujours été la complice des crimes de son +gouvernement.»</p> + +<p>M. O'Connell a divisé l'histoire d'Irlande en plusieurs époques: la +première s'étend depuis l'invasion de Strongbow, en 1172, jusqu'à +l'année 1612, c'est-à-dire jusqu'à la soumission complète de l'Île. La +dernière doit embrasser l'espace de temps compris entre le vote de +l'acte de l'émancipation catholique (1829) et la quatrième année du +règne de la reine Victoria (1810). M. O'Connell se propose d'écrire sur +chacune de ces époques un mémoire, corroboré et appuyé par un certain +nombre d'observations, de preuves et d'illustrations. Les preuves et +illustrations contenues dans le volume qui vient de paraître se +composent d'extraits empruntés à divers auteurs et de documents +contemporains. Quant aux observations, elles consistent principalement +en commentaires déclamatoires.</p> + +<p>Cet ouvrage de M. O'Connell,--le premier qu'il publie,--se fait +remarquer par les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses discours. +Il est tour à tour diffus et Concis, lourd et vif, éloquent et trivial, +grotesque et sublime, mais son auteur demeure toujours le défenseur le +plus intrépide des droits et des intérêts de ses concitoyens, +l'adversaire le plus passionné, le plus invincible de l'Union.</p> + +<p><i>Des éléments de l'État</i>, ou cinq questions concernant la religion, la +philosophie, la morale, l'art et la politique; par E.-A. SEGRETAIN, 2 +vol. in-18. Bibliothèque des connaissances utiles. Paris, 1842. Paulin. +7 fr. les deux vol.</p> + +<p>«La constitution de l'État, telle qu'on peut et qu'on doit l'asseoir de +nos jours, voilà le but de mon ouvrage, dit M. Segretain en terminant +son introduction. L'analyse des <i>Éléments de l'État</i>, religion, +philosophie, morale, art et politique, voilà les moyens et le plan; en +même temps on poursuit, par la réalisation de ce but et de ces plans, +une solution de l'éternel problème soumis à la pensée humaine, +c'est-à-dire la conciliation de l'unité et de la multiplicité.»</p> + +<p>Ainsi M. Segretain partage son ouvrage en cinq livres: le premier traite +de la question religieuse. Dans cette question, les rapports de l'unité +et de la multiplicité s'établissent principalement entre Dieu, suprême +représentant de l'unité, et la liberté humaine, principal agent de la +multiplicité dans les êtres raisonnables. C'est sous ce point de vue que +M. Segretain les envisage, en recherchant de quelle manière le +catholicisme a institué les relations du libre arbitre et du Créateur.</p> + +<p>Cet important problème des rapports de la liberté humaine et de Dieu, M. +Segretain continue à l'étudier dans le livre second, consacré à la +question philosophique. Il essaie de le résoudre par la critique et par +la théorie, par l'examen des trois siècles, qui précèdent le nôtre et +par un essai de métaphysique.</p> + +<p>Le livre 3, la question morale, se divise en deux parties: 1° la morale +publique, c'est-à-dire les principes généraux qui règlent la vie d'une +société: 2° la morale personnelle, celle qui regarde plus spécialement +le caractère des hommes, l'étude de leur coeur, de leurs vices, de leurs +vertus. M. Segretain montre comment la question de l'unité et de la +multiplicité se débat en morale, ainsi que dans la religion, entre la +justice, face principale de l'unité divine, et la volonté, agent humain +de la multiplicité.</p> + +<p>Dans la question esthétique (livre 4), l'idéal est l'unité, et +l'imagination l'agent de la multiplicité. Les oeuvres d'art ne font en +effet que développer, suivant un mode indéfini, l'éternel modèle de +beauté que chacun de nous porte en sa conscience. Pour traiter ce sujet +au point de vue général de son ouvrage, l'auteur des <i>Éléments de +l'État</i> a étudié nécessairement les rapports de l'idéal et de +l'imagination, et la manière dont celle-ci doit les développer. Dans ses +réflexions sur la science esthétique, et dans l'aperçu historique qui le +suit, M. Segretain tâche «de démêler, dans le tissu des faits, le jeu de +l'imagination développant le» formes changeantes de l'immuable idéal.»</p> + +<p>Vient enfin la question publique: en politique, l'unité est représentée +par l'autorité, la multiplicité par la liberté. Comment conclure entre +ces deux adversaires un traité de paix solide et durable? Tel est le +sujet du cinquième livre des <i>Éléments de l'État</i>. Sans négliger la +question de la liberté, M. A. Segretain a surtout discuté les moyens de +ramener dans la politique du dix-neuvième siècle, en France, +l'indispensable principe de l'autorité: car ce n'est point avec la +liberté seule que la société se constitue, tandis que l'autorité seule +suffit pour l'établir.</p> + +<p><i>Contes fantastiques d'Hoffmann</i>, traduction nouvelle par M. X. MARMIER, +précédés d'une notice sur Hoffmann, par le traducteur. Paris, 1843, +Charpentier. 1 vol. in-18 (460 pages). 3 fr. 50 c.</p> + +<p>Il y a dix ans environ, un critique en vogue à cette époque, M. +Loeve-Weimar, traduisit pour la première fois en français les <i>Contes +fantastiques</i> d'Hoffmann. Cette traduction,--malheureusement trop légère +et trop facile,--obtint un tel succès, qu'elle a eu depuis les honneurs +de plusieurs réimpressions. La charmante bibliothèque de M. Charpentier +devait tôt ou tard s'enrichir des oeuvres choisies du célèbre conteur +allemand; aussi cet habile éditeur a-t-il eu l'heureuse idée d'en faire +faire à M. X. Marmier une traduction nouvelle, plus châtiée et plus +exacte que celle de M. Loeve-Weimar. Une notice biographique, écrite par +le traducteur, a été en outre placée en tête de ce joli volume, qui +contient: <i>le Violon de Crémone, les Maîtres Chanteurs, Mademoiselle de +Scudéri, le Majorat, Maître Martin et ses Ouvriers, le Bonheur au Jeu, +le Choix d'une Fiancée, Marino Falieri, Don Juan</i> et <i>le Voeu</i>, +c'est-à-dire dix des productions les plus caractéristiques d'Hoffmann.</p> + +<p><i>Collection des types de tous les corps et les uniformes militaires de +la République et de l'Empire</i>. Cinquante planches coloriées, comprenant +les portraits de Napoléon, premier consul; de Napoléon, empereur; du +prince Eugène, de Murât et de Poniatowski, d'après les dessins de M. +HIPPOLYTE BELLANGÉ. Trente livraisons composées chacune d'une ou de deux +planches coloriées et d'un texte explicatif. 1 vol. in-8. Paris, 1843. +(Dubochet.) 50 c. la livraison.</p> + +<p>Cette curieuse collection est destinée à prendre place, dans toutes les +bibliothèques, à côté des histoires de la Révolution française, de +l'Empire ou de Napoléon, dont elle forme pour ainsi dire le complément +indispensable. Elle se compose de cinquante gravures dessinées par M. H. +Bellangé, et coloriées à l'aquarelle. Une notice explicative, dont la +rédaction a été confiée à un homme spécial, fait connaître l'histoire +des transformations successives de l'uniforme dans les différents corps +de l'armée française, depuis l'infanterie de ligne de 1795, jusqu'aux +élèves de l'École Polytechnique, en 1815; depuis le général de brigade, +jusqu'au timbalier et au tambour de la garde.</p> + +<p><i>Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre +français au XVIe siècle</i>, par C.-A. SAINTE-BEUVE. Paris, 1843. +(<i>Charpentier</i>, libraire-éditeur.) 1 vol. in-18.</p> + +<p>Ce volume, de 500 pages, contient, outre l'ouvrage publié par l'auteur +en 1828, sur la poésie française et le théâtre français, huit portraits +littéraires, qui ont paru depuis dans la <i>Revue de Paris</i> et dans la +<i>Revue des Deux-Mondes</i>.</p> + +<h3>Modes.</h3> + +<h4>ORFÈVRERIE,</h4> + +<p>Nous ne savons trop pourquoi le caprice est toujours plus disposé à +accueillir les modes étrangères que les modes françaises. Il semble +qu'un mérite, aux yeux de l'élégance parisienne, soit d'arriver +d'outre-mer. L'orfèvrerie, par exemple, dont nous nous occupons +aujourd'hui, justifie tout à fait cette observation.</p> + +<p>Cependant, l'orfèvrerie anglaise, dont la mode a rapproché toutes ses +créations, est traitée comme dessins et comme travail avec une grande +négligence, et peu de goût. En général, les formes sont lourdes et ne +reproduisent guère que la ressemblance dénaturée des formes françaises, +que Thomas Germain, Claude Balin, Marteau et Debèche ciselaient et +rétreignaient au dix-huitième siècle avec une grande perfection. Les +Anglais ont compris assez mal ce genre d'une richesse artistique; chez +eux, presque toujours, la richesse est lourde et massive; le caprice +n'est pas motivé, et les ornements manquent de goût.</p> + +<p>En France, nous avons pour modèles les maîtres du dix-huitième siècle, +et pour artistes des dessinateurs et des sculpteurs qui, s'ils +s'éloignent des précédents, ne peuvent que perfectionner en faisant de +l'innovation.</p> + +<p>Pourquoi donc, lorsque nous avons les éléments d'une supériorité +certaine, les artistes français acceptent-ils une rivalité qui devrait +les blesser?</p> + +<p>Il y a peut-être un point fondamental, étranger à l'orfèvrerie +elle-même: c'est une question de luxe. Les grandes fortunes manquent en +France, et celles qui restent font peu de dépenses. Un bel ouvrage ne +serait pas acheté; on ne cite guère que les tables royales pour +lesquelles, depuis longues années, nos grands orfèvres aient fait de +beaux ouvrages. Aussi le bronze étant bien plus à la portée des fortunes +moyennes, ou des idées reçues, a-t-il fait de grands progrès depuis +plusieurs années. L'habileté d'une maison intelligente a, pour ainsi +dire, opéré une révolution, en travaillant le bronze avec une finesse +merveilleuse, sans augmenter les prix accepté pour les ouvrages d'une +exécution relâchée, qui laissent beaucoup à désirer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br> + +<p>La ciselure était portée, au seizième siècle, à sa plus grande +perfection, et l'exécution des figures ronde-bosse, par le repoussé, +était regardée comme une des grandes difficultés de l'art. Ce genre de +travail, presque négligé de nos jours, vient de nous être rendu par M. +Morel, dont les ouvrages peuvent rivaliser avec les ouvrages anciens.</p> + +<p>M. Morel, par un procédé fort simple, pour lequel il a obtenu un brevet +d'invention, est parvenu à incruster un métal dans un autre métal avec +toute la perfection des plus belles incrustations du seizième siècle, +même dans les détails les plus fins. Les modèles que nous avons sous les +yeux nous semblent des chefs-d'oeuvre de justesse et de dessin. L'artiste +a appelé à son aide tout ce qui pouvait contribuer à la magnificence et +à l'élégance de son oeuvre --des formes pittoresques, des ligures +habilement groupées, des massifs de fleurs disposées en guirlandes +gracieuses; le détail est en même temps artistique et coquet. C'est une +richesse pompeuse qui donne l'idée d'une conception large. L'or et +l'argent heureusement alliés impriment à l'ensemble une physionomie +toute particulière, et ce procédé nous parait destiné à un grand succès.</p> + +<p>Ce système, appliqué à l'orfèvrerie en général, sera d'un effet +magnifique en services complets. Nous nous proposons de suivre avec +attention les progrès de cette industrie savante; nous signalerons les +premiers ouvrages importants que nous donnera l'industrie parisienne. +L'innovation a cela de bon, qu'elle fait naître des innovateurs. +L'invention est mère de l'invention.</p> +<br> + +<h4>RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:</p> + +<p class="mid">Requiescant in pace.</p> +<br> + +<h3>RÉBUS D'UN AVARE.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010d.png"></p> + +<p class="mid"><i>L'explication à la prochaine livraison.</i></p> + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0005, 1er Avril +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0005, 1ER AVRIL 1843 *** + +***** This file should be named 34212-h.htm or 34212-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/2/1/34212/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/34212-h/images/000.png b/34212-h/images/000.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7ff5fcf --- /dev/null +++ b/34212-h/images/000.png diff --git a/34212-h/images/001a.png b/34212-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e188f05 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/001a.png diff --git a/34212-h/images/002.png b/34212-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a5aa940 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/002.png diff --git a/34212-h/images/003.png b/34212-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fe33231 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/003.png diff --git a/34212-h/images/004a.png b/34212-h/images/004a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e2a10a2 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/004a.png diff --git a/34212-h/images/004b.png b/34212-h/images/004b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ac2a343 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/004b.png diff --git a/34212-h/images/005.png b/34212-h/images/005.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b18b4c5 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/005.png diff --git a/34212-h/images/005a.png b/34212-h/images/005a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e974015 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/005a.png diff --git a/34212-h/images/005b.png b/34212-h/images/005b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ce09b4c --- /dev/null +++ b/34212-h/images/005b.png diff --git a/34212-h/images/006a.png b/34212-h/images/006a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..86dab45 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/006a.png diff --git a/34212-h/images/006b.png b/34212-h/images/006b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..44ca089 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/006b.png diff --git a/34212-h/images/007a.png b/34212-h/images/007a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7029945 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/007a.png diff --git a/34212-h/images/007b.png b/34212-h/images/007b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1fcc163 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/007b.png diff --git a/34212-h/images/008a.png b/34212-h/images/008a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3a1dfce --- /dev/null +++ b/34212-h/images/008a.png diff --git a/34212-h/images/008b.png b/34212-h/images/008b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9cccb0d --- /dev/null +++ b/34212-h/images/008b.png diff --git a/34212-h/images/008c.png b/34212-h/images/008c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2c3b375 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/008c.png diff --git a/34212-h/images/008d.png b/34212-h/images/008d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8fd6bf2 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/008d.png diff --git a/34212-h/images/008e.png b/34212-h/images/008e.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..25947fc --- /dev/null +++ b/34212-h/images/008e.png diff --git a/34212-h/images/010b.png b/34212-h/images/010b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e85b460 --- /dev/null +++ b/34212-h/images/010b.png diff --git a/34212-h/images/010d.png b/34212-h/images/010d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..43c108b --- /dev/null +++ b/34212-h/images/010d.png diff --git a/34212-h/images/cover.jpg b/34212-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..55d863e --- /dev/null +++ b/34212-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..8aee991 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #34212 (https://www.gutenberg.org/ebooks/34212) |
